Poésies Posthumes. Par Alfred De Musset (1810-1857) TABLE DES MATIERES PREMIÈREPARTIE. Charles-Quint au monastère de Saint-Just. Vision. Ala Pologne. Stances. Amademoiselle Rachel. Impromptu:Dieu l’a voulu, nous cherchons le plaisir. A Alfred Tattet. A Madame A. T. Sonnet. A Madame***. Les Filles de Madrid. Chanson:Bonjour, Suzon, ma fleur des bois. ARose Chéri. Rondeau. AMadame H.F. Stances sur le costume Pompadour de miss Schepaert. Retour. Rêverie. Promenade. Jeanne d’Arc. AMadame***. Impromptu. Dernier vers. DEUXIÈME PARTIE. A ma mère. A Mademoiselle Zoé le Douairin. La Nuit. A Madame X***. L’Anglaise en diligence. La Lanterne magique. Le trois mai. Ex Dono. Après la lecture d’Indiana. A Georges Sand. I. Te voilà revenu, dans mes nuits étoilées. . . II. Telle de l’Angelus, la cloche matinalle. . . III. Puisque votre moulin tourne avec tous les vents. . . IV. Il faudra bien t’y faire à cette soliture. . . V. Toi qui me l’as appris, tu ne t’en souvient plus. . . VI. Porte ta vie ailleurs. . . Complainte historique et véritable sur le fameux duel. Stances burlesques à George Sand. Revue romantique. Le Songe du Reviewer ou Buloz consterné. A une Muse ou Une valseuse dans le Cénacle romantique. A Buffon. Épigramme. Aux critiques du Chatterton d’Alfred de Vigny. A Ninon Le petit Moinillon. A Aimée d’Alton. I. Déesse aux yeux d’azur. II. Si la flèche envenimée. III. Vous demandez unb impromptu. IV. Ayant passé la nuit à rimailler. AUlric Guttinguer. Ala soeur Marceline. Boléro. Chanson:Hélas! hélas!. Stances à Buloz. Confession d’un Enfant de l’autre siècle. Le Voyage à Pontchartrain. AMademoiselle Melesville. Amadame Jaubert. Madrigal à Augustine Brohan. En lisant le journal. Billet à Arsène Houssaye. Une promenade au Jardin des Plantes. Sur mes portraits. Sur Mademoiselle Champmeslé. Le Rhin. APPENCICES. I.FRAGMENTS DEPOÉSIE. Sur la Poésie. La Nuit de Juin. Puis je viens retrouver la place bien-aimée. AMadame Ristori. II.POÉSIES ATTRIBUÉES ALFRED DEMUSSET. Inno Ebrioso. Sur H. de Latouche. AHenri Cantel. L’Habit vert. Satire contre l’Académie. Déclamation. Amiss Anna X. Aune Espagnole. Aune vieille coquette. SurDenise d’Aurélien Scholl. Sur Arvers. A Madme Panckoucke. PREMIÈRE PARTIE CHARLES-QUINT AU MONASTÈRE DE SAINT-JUST L’empereur vit, un soir, le soleil s’en aller; Il courba son front triste, et resta sans parler. Puis, comme il entendit ses horloges de cuivre, Qu’il venait d’accorder, d’un pied boiteux se suivre, Il pensa qu’autrefois, sans avoir réussi, D’accorder les humains il avait pris souci. - Seigneur, Seigneur! dit-il, qui m’en donna l’envie? J’ai traversé la mer onze fois dans ma vie; Dix fois les Pays-Bas; l’Angleterre trois fois; Ai-je assez fait la guerre à ce pauvre François! J’ai vu deux fois l’Afrique et neuf fois l’Allemagne, Et voici que je meurs sujet du roi d’Espagne! Eh! que faire à régner? je n’ai plus d’ennemi; Chacun s’est dans la tombe, à son tour, endormi. Comme un chien affamé, l’oubli tous les dévore; Déjà le soir d’un siècle à l’autre sert d’aurore. Ai-je donc, plus habile à plus longtemps souffrir, Seul parmi tant de rois, oublié de mourir? Ou, dans leurs doigts roidis quand la coupe fut pleine, Quand le glaive de Dieu, pour niveler la plaine, Décima les grands monts, étais-je donc si bas, Que l’archange, en passant, alors ne me vit pas? M’en vais-je donc vieillir à compter mes campagnes, Comme un pasteur ses boeufs descendant des montagnes, Pour qu’on lise en mon coeur les leçons du passé, Comme en un livre pâle et bientôt effacé? Trop avant dans la nuit s’allonge ma journée. Dieu sait à quels enfants l’Europe s’est donnée! Sur quels bras va poser tout ce vieil univers, Qu’avec ses cent Etats, avec ses quatre mers, Je portais dans mon sein et dans ma tête chauve! Philippe!- que saint Just de ses crimes le sauve! Car du jour qu’héritier de son père, il sentit Que pour sa grande épée il était trop petit, N’a-t-il pas échangé le ciel contre la terre, Contre un bourreau masqué son confesseur austère? La France!- oh! quel destin, en ses jeux si profond, Mit la duègne orgueilleuse aux mains d’un roi bouffon, Qui s’en va, rajustant son pourpoint à sa taille, Aux oisifs carrousels se peindre une bataille! Ah! quand mourut François, quel sage s’est douté Que du seul Charles-Quint il mourait regretté? Avec son dernier cri sonna ma dernière heure. Où trouver maintenant personne qui me pleure? Mon fils me laisse ici m’achever; car enfin Qui lui dira si c’est de vieillesse ou de faim? Il me donne la mort pour prix de sa naissance! Mes bienfaits l’ont guéri de sa reconnaissance. Il s’en vient me pousser lorsque j’ai trébuché. - C’est bien. - Je vais tomber. - Le soleil s’est couché! O terre! reçois-moi; car je te rends ma cendre l! Je vins nu de ton sein, nu j’y vais redescendre. C’est ainsi que parla cet homme au coeur de fer; Puis, se voyant dans l’ombre, il eut peur de l’enfer! - O mon Dieu! si, cherchant un pardon qui m’efface, Je trouvais la colère écrite sur ta face, Comme ce soir, mon oeil, cherchant le jour qui fuit, Dans le ciel dépeuplé ne trouve que la nuit! Quoi! pas un rêve, un signe, un mot dit à l’oreille, Dont l’écho formidable alors ne se réveille! Non! - Rien à vous, Seigneur, ne peut être caché. Kyrie eleison! car j’ai beaucoup péché! » Alors, avec des pleurs il disait sa prière, Les genoux tout tremblants et le front sur la pierre. Tout à coup il s’arrête, il se lève, et ses yeux Se clouaient à la terre et sa pensée aux cieux. Voici que, sur l’autel couvert de draps funèbres, Les lugubres flambeaux ont rompu les ténèbres Et les prêtres debout, comme de noirs cyprès, S’assemblent, étonnés des sinistres apprêts. Et les vieux serviteurs disaient : - Qui donc va naître Ou mourir? - et pourtant priaient sans le connaître; Car les sombres clochers s’agitaient à grand bruit, Et semblaient deux géants qui pleurent dans la nuit. Tous frappaient leur poitrine et respiraient à peine. Sous les larmes d’argent le sépulcre d’ébène S’ouvrait, lit nuptial par la mort apprêté, Où la vie en ses bras reçoit l’éternité. Alors un spectre vint, se traînant aux murailles, Livide, épouvanter les mornes funérailles. Maigre et les yeux éteints, et son pied, sur le seuil De granit, chancelait dans les plis d’un linceul. - Qui d’entre vous, dit-il, me respecte et m’honore? (Et sa voix sur l’écho de la voûte sonore Frappait comme le pas d’un hardi cavalier.) Qu’il s’en vienne avec moi dormir sous un pilier! Je m’y couche, et j’attends que m’y suive qui m’aime. Pour ceux qui m’ont haï, je les suivrai mot-même; Ils y sont. - Prions donc pour mes crimes passés; Pleurons et récitons l’hymne des trépassés! Il marcha vers sa tombe, et pâlit : - Qui m’arrête, Dit-il? Ne faut-il pas un cadavre à la fête? Et le cercueil cria sous ses membres glacés, Puis le choeur entonna l’hymne des trépassés. 1829. VISION Je vis d’abord sur moi des fantômes étranges Traîner de longs habits; Je ne sais si c’étaient des femmes ou des anges! Leurs manteaux m’inondaient avec leurs belles franges De nacre et de rubis. Comme on brise une armure au tranchant d’une lame, Comme un hardi marin Brise le golfe bleu qui se fend sous sa rame, Ainsi leurs robes d’or, en grands sillons de flamme, Brisaient la nuit d’airain! Ils volaient! - Mon rideau, vieux spectre en sentinelle, Les regardait passer. Dans leurs yeux de velours éclatait leur prunelle; J’entendais chuchoter les plumes de leur aile, Qui venaient me froisser. Ils volaient! - Mais la troupe, aux lambris suspendue, Esprits capricieux, Bondissait tout à coup, puis, tout à coup perdue, S’enfuyait dans la nuit, comme une flèche ardue Qui s’enfuit dans les cieux! Ils volaient! - Je voyais leur noire chevelure, Où l’ébène en ruisseaux PIeurait, me caresser de sa longue frôlure; Pendant que d’un baiser je sentais la brûlure Jusqu’au fond de mes os. Dieu tout-puissant! j’ai vu les sylphides craintives Qui meurent au soleil! J’ai vu les beaux pieds nus des nymphes fugitives! J’ai vu lies seins ardents des dryades rétives, Aux cuisses de vermeil! Rien, non, rien ne valait ce baiser d’ambroisie, Plus frais que le matin! Plus pur que le regard d’un oeil d’Andalousie! Plus doux que le parler d’une femme d’Asie, Aux lèvres de satin! Oh! qui que vous soyez, sur ma tête abaissées, Ombres aux corps flottants! Laissez, oh! laissez-moi vous tenir enlacées, Boire dans vos baisers des amours insensées, Goutte à goutte et longtemps! Oh! venez! nous mettrons dans l’alcôve soyeuse Une lampe d’argent. Venez! la nuit est triste et la lampe joyeuse! Blonde ou noire, venez; nonchalante ou rieuse, Coeuur naïf ou changeant Venez! nous verserons des roses dans ma couche; Car les parfums sont doux! Et la sultane, au soir, se parfume la bouche Lorsqu’elle va quitter sa robe et sa babouche Pour son lit de bambous! Hélas! de belles nuits le ciel nous est avare Autant que de beaux jours! Entendez-vous gémir la harpe de Ferrare, Et sous des doigts divins palpiter la guitare? Venez, ô mes amours! Mais rien ne reste plus que l’ombre froide et nue, Où craquent les cloisons. J’entends des chants hurler, comme un enfant qu’on tue; Et la lune en croissant découpe, dans la rue, Les angles des maisons. 1829. A LA POLOGNE Jusqu’au jour, ô Pologne! où tu nous montreras Quelque désastre affreux, comme ceux de la Grèce, Quelque Missolonghi d’une nouvelle espèce, Quoi que tu puisses faire, on ne te croira pas. Battez-vous et mourez, braves gens. - L’heure arrive. Battez-vous; la pitié de l’Europe est tardive; Il lui faut des levains qui ne soient point usés. Battez-vous et mourez, car nous sommes blasés! 1831. STANCES Je méditais, courbé sur un volume antique, Les dogmes de Platon et les lois du Portique. Je voulus de la vie essayer le fardeau. Aussi bien, j’étais las des loisirs de I’enfance, Et j’entrai, sur les pas de la belle espérance, Dans ce monde nouveau. Souvent on m’avait dit : « Que ron âge a de charmes! Tes yeux, heureux enfant, n’ont point d’amères larmes, Seule la volupté peut t’arracher des pleurs. » Et je disais aussi : « Que la jeunesse est belle! Tout rit à ses regards; tous les chemins, pour elle, Sont parsemés de fleurs! » Cependant, comme moi tout brillants de jeunesse, Des convives chantaient, pleins d’une douce ivresse; Je leur tendis la main, en m’avançant vers eux : « Amis, n’aurai-je pas une place à la fête? » Leur dis-je- Et pas un seul ne détourna la tête Et ne leva les yeux! Je m’éloignai pensif, la mort au fond de l’âme. Alors, à mes regards vint s’offrir une femme. Je crus que dans ma nuit un ange avait passé. Et chacun admirait son souris plein de charme; Mais il me fit horreur! car jamais une larme Ne l’avait effacé. « Dieu juste! m’écriai-je, à ma soif dévorante Le désert n’offre point de source bienfaisante. Je suis l’arbre isolé sur un sol malheureux, Comme en un vaste exil, placé dans la nature; Elle n’a pas d’écho pour ma voix qui murmure Et se perd dans les cieux. Quel mortel ne sait pas, dans le sein des orages, Où reposer sa tête, à l’abri des naufrages? Et moi, jouet des flots, seul avec mes douleurs, Aucun navire ami ne vient frapper ma vue, Aucun, sur cette mer où ma barque est perdue, Ne porte mes couleurs. O douce illusion! berce-moi de tes songes; Demandant le bonheur à tes riants mensonges, Je me sauve en tremblant de la réalité; Car, pour moi, le printemps n’a pas de doux ombrage; Le soleil est sans feux, l’Océan sans rivage, Et le jour sans clarté! » Ainsi, pour égayer son ennui solitaire, Quand Dieu jeta le mal et le bien sur la terre, Moi, je ne pus trouver que ma part de douleur; Convive repoussé de la fête publique, Mes accents troubleraient l’harmonieux cantique Des enfants du Seigneur. Ah! si je ressemblais à ces hommes de pierre Qui, cherchant l’ombre amie et fuyant la lumière, Ont trouvé dans le vice un facile plaisir!- Ceux-là vivent heureux!- Mais celui qui dans l’âme Garde quelque lueur d’une plus noble flamme, Celui-là doit mourir. L’ennui, vautour affreux, l’a marqué pour sa proie; Il trouve son tourment dans la commune joie; Respirant dans le ciel tous les feux de l’enfer, Le bonheur n’est pour lui qu’un horrible mélange, Car le miel le plus doux sur ses lèvres se change En un breuvage amer. Jusqu’au jour où d’ennui son âme dévorée rouve pour reposer quelque tombe ignorée, Et retourne au néant, d’où l’homme était venu; Comme un poison brûlant, renfermé dans l’argile, Fermente, et brise enfin le vase trop fragile Qui l’avait contenu. 1835 A MADEMOISELLE RACHEL Si ta bouche ne doit rien dire De ces vers désormais sans prix; Si je n’ai, pour être compris, Ni tes larmes, ni ton sourire; Si dans ta voix, si dans tes traits, Ne vit plus le feu qui m’anime; Si le noble coeur de Monime Ne doit plus savoir mes secrets; Si ta triste lettre est signée; Si les gardiens d’un vieux tombeau Laissent leur prêtresse indignée Sortir, emportant son flambeau; Cette langue de ma pensée, Que tu connais, que tu soutiens, Ne sera jamais prononcée Par d’autres accents que les tiens. Périsse plutôt ma mémoire Et mon beau rêve ambitieux! Mon génie était dans ta gloire; Mon courage était dans tes yeux. IMPROMPTU Dieu I’a voulu, nous cherchons le plaisir. Tout vrai regard est un désir; Mais le désir n’est rien si l’on n’espère; Et d’espérer c’est une affaire. C’est pourquoi nous devons aimer l’illusion. Béni soit le premier qui sut trouver un nom A ce rêve charmant, cette demi-folie Aussi vraie après tout que la réalité. A ce rêve enchanté Qui ne prend de la vérité Que ce qu’il faut pour faire aimer la vie! A ALFRED TATTET Non, mon cher, Dieu merci! pour trois mots de critique Je ne me suis pas fait poète satirique; Mon silence n’est pas, quoiqu’on puisse en douter, Une prétention de me faire écouter. Je puis bien, je le crois, sans crainte et sans envie, Lorsque je vois tomber la muse évanouie Au milieu du fatras de nos romans mort-nés, Lui brûler, en passant, ma plume sous le nez; Mais censurer les sots, que le ciel m’en préserve! Quand je m’en sentirais la chaleur et la verve, Dans ce triste combat dussé-je être vainqueur, Le dégoût que j’en ai m’en ôterait le coeur. Novembre 1842. A MADAME A. T. Qu’un jeune amour plein de mystère Pardonne à la vieille amitié D’avoir troublé son sanctuaire. D’une belle âme qui m’est chère Si j’ai jamais eu la moitié, Je vous la lègue tout entière. 1843. SONNET A MADAME*** Jeune ange aux doux regards, à la douce parole, Un instant près de vous je suis venu m’asseoir, Et, l’orage apaisé, comme l’oiseau s’envole, Mon bonheur s’en alla, n’ayant duré qu’un soir. Et puis, qui voulez-vous après qui me console? L’éclair laisse, en fuyant, l’horizon triste et noir. Ne jugez pas ma vie insouciante et folle; Car, si j’étais joyeux, qui ne l’est à vous voir? Hélas! je n’oserais vous aimer, même en rêve! C’est de si bas vers vous que mon regard se lève! C’est de si haut sur moi que s’inclinent vos yeux! Allez, soyez heureuse; oubliez-moi bien vite, Comme le chérubin oublia le lévite Qui l’avait vu passer et traverser les cieux! LES FILLES DE MADRID Nous allons voir le taureau, C’est aujourd’hui dimanche, Quel bonheur et qu’il fait beau! Mon coeur est comme un oiseau Sautillant sur la branche. « Dites-moi, voisin, Si j’ai bonne mine, Et si ma basquine Va bien, ce matin. Vous me trouvez la taille fine? Ah! ah! Les filles de Madrid aiment assez cela. Quelle foule autour de nous! Souffrez du moins qu’on passe, Allons, messieurs, rangez-vous. On vous fera les yeux doux Si vous cédez la place. Voyez donc ces gens! Quelle effronterie! La galanterie N’est plus de ce temps. Ces messieurs veulent qu’on les prie. Ah! ah! Les filles de Madrid n’entendent pas cela. Et nous dansions un boléro, Un soir c’était dimanche. Vers nous s’en vint un hidalgo Cousu d’or, la plume au chapeau, Et le poing sur la hanche : « Si tu veux de moi, Brune au doux sourire, Tu n’as qu’à le dire, Cet or est à toi. - Passez votre chemin, beau sire. Ah! ah! Les filles de Madrid n’entendent pas cela. » Et nous dansions un boléro, Au pied de la colline. Sur le chemin passa Diego, Qui pour tout bien n’a qu’un manteau Et qu’une mandoline : « O belle aux yeux doux, Veux-tu qu’à l’église Demain te conduise Un amant jaloux? - Jaloux! jaloux! quelle sottise! Ah! ah! Les filles de Madrid craignent ce défaut-là. » Voici le roi cousu d’or Qui vient en cavalcade. Monsieur le Corrégidor Avec un vieux matador Boit de la limonade. J’entends le signal. Le taureau s’e’lance; Diego prend sa lance Et monte à cheval. C’est le plus brave qui commence. Ah! ah! Les filles de Madrid aiment ce garçon-là. 1844 . CHANSON Bonjour, Suzon, ma fleur des bois! Es-tu toujours la plus jolie? Je reviens, tel que tu me vois, D’un grand voyage en Italie. Du paradis j’ai fait le tour; J’ai fait des vers, j’ai fait l’amour. Mais que t’importe? (bis.) Je passe devant ta maison; Ouvre ta porte. Bonjour, Suzon! Je t’ai vue au temps des lilas. Ton coeur joyeux venait d’éclore. Et tu disais : « Je ne veux pas, Je ne veux pas qu’on m’aime encore. » Qu’as-tu fait depuis mon départ? Qui part trop tôt revient trop tard. Mais que m’importe? (bis.) Je passe devant ta maison; Ouvre ta porte. Bonjour, Suzon! A ROSE CHÉRI LE SOIR DE LA PREMIÈRE REPRÉSENTATION DE « BETTINE » Ma pièce est jeune et je suis vieux, Enfant, vous n’en êtes pas cause. Vous nous jouerez bien autre chose Et tout aussi bien mais pas mieux. Ne prenez pas, je vous en prie, Ces mots pour de la flatterie Ni des regrets pour des adieux. 1851. RONDEAU A MADAME H. F. Il est aisé de plaire à qui veut plaire. D’un ignorant un bavard écouté, D’un journaliste un rimailleur vanté, Sans nulle peine y trouvent leur affaire. Louer un sot, c’est pure charité. Une Araminte à demi centenaire Dans son miroir voit un portrait flatté. De nos bas bleus si l’éloge est à faire, Il est aisé. Mais, s’il faut peindre avec sincérité L’air simple et bon, la grâce involontaire, L’esprit facile et la raison sévère, D’un double charme entourant la beauté, - D’un tel portrait, certe, on ne dira guère : Il est aisé! STANCES SUR LE COSTUME « POMPADOUR » DE MISS SCHEPAERT AU BAL DES TUILERIES, EN 185- Voltaire, ombre auguste et suprême, Roi des madrigaux à la crème Des vermillons et des paniers Assis au pied de ta statue, Je me disais : « Qu’est devenue Cette perruque à trois lauriers? O Corisandres! me disais-je, Mouches que, sur un sein de neige, L’abbé posait du bout du doigt! Bonnes marquises, nos aïeules, Qui, sans être par trop bégueules, Rendiez à Dieu ce qu’on lui doit! Et vous, héros frappés du foudre, Hélas! - Et deux règnes de poudre, En un demi-siècle effacés!- » Quand, l’autre soir, dans une fête, Mon regard tout à coup s’arrête Sur un minois des temps passés! Mais ce n’était point, ô Voltaire! Une mouche de douairière Qui ravive un oeil défaillant; C’était la plus discrète mouche Qul puisse effleurer une bouche Plus rose que le lys n’est blanc. Fine mouche, comme on peut croire, Qui, pour poser son aile noire, Entre Ies roses du jardin, Avait choisi, comme l’abeille, La plus fraîche et la plus vermeille De toutes celles du matin. Reste donc, mouche bienheureuse. Si cette abeille voyageuse, Qui, volant jadis, nous dit-on, Entre les bosquets de la Grèce, Vint chatouiller la lèvre épaisse Du grand philosophe Platon, Eût trouvé, dans l’ombre mi-close, Cette fleur aux feuilles de rose, Qu’eût-elle fait que s’arrêter Sur cette perle d’Angleterre, Lèvres que le ciel n’a pu faire Que pour sourire ou pour chanter? RETOUR Heureux le voyageur que sa ville chérie Voit rentrer dans le port, aux premiers feux du jour! Qui salue à la fois le ciel et la patrie, La vie et le bonheur, le soleil et l’amour! - Regardez, compagnons, un navire s’avance. La mer, qui l’emporta, le rapporte en cadence, En écumant sous lui, comme un hardi coursier, Qui, tout en se cabrant, sent son vieux cavalier. Salut! qui que tu sois, toi dont la blanche voile De ce large horizon accourt en palpitant Heureux, quand tu reviens, si ton errante étoile T’a fait aimer la rive! heureux si l’on t’attend! D’où viens-tu, beau navire? à quel lointain rivage, Léviathan superbe, as-tu lavé tes flancs? Es-tu blessé, guerrier? Viens-tu d’un long voyage? C’est une chose à voir, quand tout un équipage, Monté jeune à la mer, revient en cheveux blancs. Es-tu ruche? viens-tu de l’Inde ou du Mexique? Ta quille est-elle lourde, ou si les vents du nord T’ont pris, pour ta rançon, le poids de ton trésor? As-tu bravé la foudre et passé le tropique? T’es-tu, pendant deux ans, promené sur la mort, Couvant d’un oeil hagard ta boussole tremblante, Pour qu’une Européenne, une pâle indolente, Puisse embaumer son bain des parfums du sérail Et froisser dans la valse un collier de corail? Comme le coeur bondit quand la terre natale, Au moment du retour, commence à s’approcher, Et du vaste Océan sort avec son clocher! Et quel tourment divin dans ce court intervalle, Où l’on sent qu’elle arrive et qu’on va la toucher! O patrie! ô patrie! ineffable mystère! Mot sublime et terrible! inconcevable amour! L’homme n’est-il donc né que pour un coin de terre, Pour y bâtir son nid, et pour y vivre un jour? Le Havre, septembre 1855. RÊVERIE Quand le paysan sème, et qu’il creuse la terre, Il ne voit que son grain, ses boeufs et son sillon. - La nature en silence accomplit le mystère, - Couché sur sa charrue, il attend sa moisson. Quand sa femme, en rentrant le soir, à sa chaumière, Lui dit : « Je suis enceinte », - il attend son enfant. Quand il voit que la mort va saisir son vieux père, Il s’assoit sur le pied de la couche, et l’attend. Que savons-nous de plus?- et la sagesse humaine, Qu’a-t-elle découvert de plus dans son domaine? Sur ce large univers elle a, dit-on, marché; Et voilà cinq mille ans qu’eIle a toujours cherché! PROMENADE Dans ces bois qu’un nuage dore, Que l’ombre est lente à s’endormir! Ce n’est pas le soir, c’est l’aurore, Qui gaîment nous semble s’enfuir; Car nous savons qu’elle va revenir. - Ainsi, laissant l’espoir éclore Meurt doucement le souvenir. 1856. JEANNE D’ARC RÉCITATIF Je cherche en vain le repos qui me fuit. Mon coeur et plein des douleurs de la France. Jusqu’en ces lieux déserts, Dans l’ombre et le silence De la patrie en deuil le malheur me poursuit. CHANT Sombre forêt, retraite solitaire, Muets témoins de mes secrets ennuis, A mes regards, de mon pauvre pays Cachez du moins la honte et la misère. Triste rameaux, si nous sommes vaincus, Cachez le toit de mon vieux père; Peut-être, hélas! je ne le verrai plus! RÉCITATIF Tout repose dans la vallée. Le rossignol chante sous la feuillée La mélancolie et l’amour. Déjà l’aurore éveille la nature; Déjà brille sous la verdure La douce clarté d’un beau jour. Quel est ce bruit dans la campagne? Le clairon sonne au pied de nos remparts! De l’étranger je vois les étendards Flotter au loin sur la montagne. CHANT Nous avez-vous abandonnés, Anges gardiens de la patrie? Plaignez-nous si Dieu nous oublie; S’il se souvient de nous, venez! J’ai cru sentir trembler la terre. J’ai cru que le ciel répondait, Et dans un rayon de lumière, Du fond des bois une voix m’appelait. Ce n’est pas une voix humaine : Il m’a semblé qu’elle venait des cieux. Mère du Christ, est-ce la tienne? As-tu pitié des pleurs qui coulent de mes yeux? Oui, l’Esprit-Saint m’éclaire! Je sens d’un Dieu vengeur La force et la colère Descendre dans mon coeur. - En guerre! (Date incertaine) A MADAME*** IMPROMPTU Ne me parlez jamais d’une vieille amitié, Dans vos cheveux dorés quand le printemps se joue Lui, qui vous a laissé - lui, si vite oublié! - Sa fraîcheur dans l’esprit et sa fleur sur la joue! DERNIERS VERS L’heure de ma mort, depuis dix-huit mois, De tous les côtés sonne à mes oreilles, Depuis dix-huit mois d’ennuis et de veilles, Partout je la sens, partout je la vois. Plus je me débats contre ma misère, Plus s’éveille en moi l’instinct du malheur; Et, dès que je veux faire un pas sur terre, Je sens tout à coup s’arrêter mon coeur. Ma force à lutter s’use et se prodigue. Jusqu’à mon repos, tout est un combat; Et, comme un coursier brisé de fatigue, Mon courage éteint chancelle et s’abat. 1857. DEUXIÈME PARTIE A MA MÈRE SUR L’AIR DE : Femmes, voulu-vous éprouver- Après un si joyeux festin, Zélés sectateurs de Grégoire, Mes amis, si, le verre en main Nous voulons chanter, rire et boire, Pourquoi s’adresser à Bacchus? Dans une journée aussi belle Mes amis, chantons en e chorus » A la tendresse maternelle. (Bis.) Un don pour nous si précieux, Ce doux protecteur de l’enfance, Ah! c’est une faveur des cieux Que Dieu donna dans sa clémence. D’un bien pour l’homme si charmant Nous avons ici le modèle; Qui ne serait reconnaissant A la tendresse maternelle? (bis.) Arrive-t-il quelque bonheur? Vire, à sa mère on le raconte; C’est dans son sein consolateur Qu’on cache ses pleurs ou sa honte. A-t-on quelques faibles succès, On ne triomphe que pour elle Et que pour répondre aux bienfaits De la tendresse maternelle. (bis.) Otoi, dont les soins prévoyants, Dans les sentiers de cette vie Dirigent mes pas nonchalants, Ma mère, à toi je me confie. Des écueils d’un monde trompeur Écarte ma faible nacelle. Je veux devoir tout mon bonheur A la tendresse maternelle. (bis.) A Mlle ZOÉ LE DOUAIRIN Heureux séjour où la beauté M’accueillit avec indulgence, Demain, le jour, ramenant la clarté, Te rendra douce leur présence Et demain je t’aurai quitté. Mais si le temps marquant l’heure funeste, De ces beaux lieux m’ordonne de partir, Il ne m’ôtera pas le seul bien qui me reste, De mon bonheur le tendre souvenir! Le Mans, octobre 1826. LA NUIT Quand la lune blanche S’accroche à la branche Pour voir Si quelque feu rouge Dans l’horizon bouge Le soir, Fol alors qui livre A la nuit son livre Savant, Son pied aux collines, Et ses mandolines Au vent; Fol qui dit un conte, Car minuit qui compte Le temps, Passe avec le prince Des sabbats qui grince Des dents. L’amant qui compare Quelque beauté rare Au Jour, Tire une ballade De son coeur malade D’amour. Mais voici dans l’ombre Qu’une ronde sombre Se fait, L’enfer autour danse, Tous dans un silence Parfait. Tout endu de Grève, Tout juif mort soulève Son front, Tous noyés des havres Pressent leurs cadavres En rond. Et les âmes feues Joignent leurs mains bleues Sans os; Lui tranquille chante D’une voix touchante Ses maux. Mais lorsque sa harpe, Où flotte une écharpe, Se tait, Il veut fuir- La danse L’entoure en silence Parfait. Le cercle l’embrasse, Son pied s’entrelace Aux morts, Sa tête se brise Sur la terre grise! Alors La ronde contente, En ris éclatante, Le prend; Tout mort sans rancune Trouve au clair de lune Son rang. Car la lune blanche S’accroche à la branche Pour voir Si quelque feu rouge Dans I’horizon bouge Le soir. A MADAME X*** Souvent, par quelque mois de janvier, quand tout dort, Qu’il pleut, qu’il fait du vent, et que mon corridor Siffle, que mon rideau frissonne, et que ma porte Bat, je me dis : « Voyons, s’il faut mourir, qu’importe Que ce soit cette nuit ou bien une autre? Et si, Au lieu d’être à ce poêle à froncer le sourcil, Je me mettais un bon pistolet dans la bouche, Tout serait dit. Peut-être un voisin qui se couche, En mettant sa chemise et son bonnet de nuit, Dira : C’est singulier! qui peut faire ce bruit? Puis il écoutera sur son séant et comme Il ne faut qu’une balle et qu’un coup pour un homme, Il se rendormira. - Cependant mon cerveau Ira chôir à deux pas de moi sur le carreau, Et si demain ma soeur avec ma pauvre mère S’en déchirent les bras et se roulent par terre, Qu’on voye sur leur sein tout gonflé de douleurs Ruisseler les cheveux ensemble avec les pleurs, Qu’en saurai-je après tout? Qu’en saura ma pensée? Dans ces lambeaux de chair meurtrie et dispersée? Je serai là tout raide et tout saignant. - Alors, Nos amis par morceaux ramasseront mon corps; Les chandelles viendront, ma bière; et ma maîtresse Par grand amour de moi fera dire une messe; Puis après les corbeaux; et qui saura demain Que j’ai vécu la vie et marché le chemin? (10 janvier 18-) L’ANGLAISE EN DILIGENCE Nous étions douze ou treize Les uns sur les autres pressés, Entassés, J’éprouvais un malaise Que je me sentais défaillir, Mourir! A mon droite une squelette, A mon gauche une athlète, Les os du premier il me perçait; Les poids du second il m’écrasait. Les cahots, Les bas et les hauts D’une chemin raboteux, Pierreux, Avaient perdu, Avaient fendu Mon tête entière. Quand l’un bâillait, L’autre il sifflait, Quand l’un parlait, L’autre il chantait; Puis une petite carlin jappait, Le nez à la portière. La poussière, il me suffoquait, Puis un méchant enfant criait, Et son nourrice il le battait, Puis un petit Français chantait, Se démenait et bourdonnait Comme une mouche. Pour moi, ce qui me touche, C’est que jusqu’au Pérou l’Anglais peut voyager Sans qu’il ouvre son bouche - Autre que pour boire ou pour manger. LA LANTERNE MAGIQUE Quand le mensonge défigure Tout ce qui se passe ici-bas, Peut-être de ma chambre obscure Les tableaux ne déplairont pas. La vérité dans cette optique A tous les yeux se montrera. Ma lanterne est vraiment magique Pour un sou vous verrez cela. Un intrigant qui fuit le monde; Une femme qui se vieillit; Un jeune avocat sans faconde; Un grand médecin qui guérit; Un ambitieux qui se pique De foi, d’honneur, et cætera- Ma lanterne est vraiment ma gique : Pour un sou vous verrez cela. Une moderne comédie Piquante en dépit des censeurs; Une sublime tragédie; Un mélodrame sans horreurs; Le bon sens chez un romantique; La gaieté d’un grand opéra- Ma lanterne est vraiment magique Pour un sou vous verrez cela. Un tribunal où la justice Pour rien, en tout temps, se rendit; Et le boudoir de cette actrice, D’où l’Amour fut toujours proscrit; Et le fauteuil académique Où jamais l’on ne sommeilla- Ma lanterne est vraiment magique. Pour un sou vous verrez cela. Cet habit que l’honneur décore Fut porté par un courtisan; Ce front que la pudeur colore Est celui d’un vieux chambellan; On dit que ce grand politique A tous vents jamais ne tourna- Ma lanterne est vraiment magique, Pour un sou vous verrez cela. Un grand seigneur sans arrogance; Un poète sans vanité; Un ministre dont l’éloquence A défendu la Liberté; Et le rédacteur véridique De la gazette que voila- Ma lanterne est vraiment magique Pour un sou vous verrez cela. LE TROIS MAI 1814 I Ce fut un triste jour. Les soldats de l’Europe Comme des peupliers se penchaient sans rien dire. Le bon roi regardait comme en ordre ils marchaient, Tel un pâtre, héritier de la harpe d’un barde, Et la voyant d’ivoire, et la pèse et la garde- Les pleurs dans leurs yeux se séchaient. II Oh! la froide Russie aux éternelles neiges C’était d’un autre pas que marchaient ses corteges Où l’homme au manteau gris leur servait de drapeau, Et du grand horizon sortait sa large tête; Et tous ne demandaient, pour marcher à la fête, Qu’à voir le coin de son chapeau. III A ses âpres pensers leur vie était trempée; Son sceptre était de fer, mais c’était une épée! La Seine est trop paisible à qui passa le Rhin. Si du temple de gloire hérite Magdeleine, Ainsi, les aigles noirs de la colonne reine Vont fermer leurs ailes demain. IV Oh! c’est qu’à ce grand peuple il fallait sa grande âme, C’est que, d’un dur caillou pour que sorte la flamme, Il faut l’éperon d’or ou l’ongle du coursier. Maintenant, dans leur coeur, tout est désert et vide : C’est que tout grand vaisseau veut l’aquilon pour guide, Toute main ferme un gant d’acier 1831. EX DONO En souvenir du beau coup d’oeil Dont j’ai joui, dimanche, à votre observatoire, Mon cher hôte, acceptez l’offre dédicatoire Du Spectacle dans un fauteuil. APRÈS LA LECTURE D’~INDIANA~ Sand, quand tu l’écrivais, où donc l’avais-tu vue, Cette scène terrible où Noun, à demi nue, Sur le lit d’Indiana s’enivre avec Raimond? Qui donc te la dictait, cette page brûlante Où l’amour cherche en vain d’une main palpitante Le fantôme adoré de son illusion? En as-tu dans le coeur la triste expérience? Ce qu’éprouve Raimond te le rappelais-tu? Et tous ces sentiments d’une vague souffrance, Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d’un vide immense, As-tu rêvé cela, George, ou l’as-tu connu? N’est-ce pas le Réel dans toute sa tristesse Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs, Versant à son ami le vin de sa maîtresse, Croyant que le bonheur c’est une nuit d’ivresse, Et que la volupté c’est le parfum des fleurs? Et cet être divin, cette femme angélique Que, dans l’air embaumé, Raimond voit voltiger, Cette frêle Indiana dont la forme magique Erre sur les miroirs, comme un spectre léger, O George, n’est-ce pas la pâle fiancée Dont l’Ange du désir est l’immortel amant? N’est-ce pas l’Idéal, cette amour insensée Qui sur tous les amours plane éternellement? Ah! malheur à celui qui lui livre son âme! Qui couvre de baisers, sur le corps d’une femme, Le fantôme d’une autre, et qui sur la beauté Veut boire l’idéal dans la réalité! Malheur à l’imprudent qui, lorsque Noun l’embrasse, Peut penser autre chose, en entrant dans son lit, Sinon que Noun est belle, et que le Temps qui passe A compté sur ses doigts les heures de la nuit! Demain viendra le jour , demain, désabusée, Noun, la fidèle Noun, par sa douleur brisée, Rejoindra sous les eaux l’ombre d’Ophélia; Elle abandonnera celui qui la méprise; Et le coeur orgueilleux qui ne l’a pas comprise Aimera l’autre en vain. N’est-ce pas, Lélia? 24 juin 1833. A GEORGE SAND I Te voilà revenu, dans mes nuits étoilées, Bel ange aux yeux d’azur, aux paupières voilées, Amour, mon bien suprême, et que j’avais perdu! J’ai cru, pendant trois ans, te vaincre et te maudire, Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire, Au chevet de mon lit, te voilà revenu. Eh bien, deux mots de toi m’ont fait le roi du monde, Mets la main sur mon coeur, sa blessure est profonde; Élargis-la, bel ange, et qu’il en soit brisé! Jamais amant aimé, mourant sur sa maîtresse, N’a sur des yeux plus noirs bu la céleste ivresse, Nul sur un plus beau front ne t’a jamais baisé! II Telle de l’Angelus, la cloche matinale Fait dans les carrefours hurler les chiens errants, Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l’eau lustrale, O George, a fait pousser de hideux aboiements, Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle, Tu n’as pu renouer tes longs cheveux flottants; Tu savais que Phébé, l’Étoile virginale Qui soulève les mers, fait baver les serpents. Tu n’as pas répondu, même par un sourire, A ceux qui s’épuisaient en tourments inconnus, Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus. Comme Desdémona, t’inclinant sur ta lyre, Quand l’orage a passé tu n’as pas écouté, Et tes grands yeux rêveurs ne s’en sont pas douté. III Puisque votre moulin tourne avec tous les vents, Allez, braves humains, où le vent vous entraîne; Jouez, en bons bouffons, la comédie humaine; Je vous ai trop connus pour être de vos gens. Ne croyez pourtant pas qu’en quittant votre scène, Je garde contre vous ni colère ni haine, Vous qui m’avez fait vieux peut-être avant le temps; Peu d’entre vous sont bons, moins encor sont méchants. Et nous, vivons à l’ombre, ô ma belle maîtresse Faisons-nous des amours qui n’aient pas de vieillesse; Que l’on dise de nous, quand nous mourrons tous deux : Ils n’ont jamais connu la crainte ni l’envie; Voilà le sentier vert où, durant cette vie, En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux. IV Il faudra bien t’y faire à cette solitude, Pauvre coeur insensé, tout prêt à se rouvrir, Qui sait si mal aimer et sait si bien souffrir. H faudra bien t’y faire; et sois sûr que l’étude, La veille et le travail ne pourront te guérir. Tu vas, pendant longtemps, faire un métier bien rude, Toi, pauvre enfant gâté, qui n’as pas l’habitude D’attendre vainement et sans rien voir venir. Et pourtant, ô mon coeur, quand tu l’auras perdue, Si tu vas quelque part attendre sa venue, Sur la plage deserte en vain tu l’attendras. Car c’est toi qu’elle fuit de contrée en contrée, Cherchant sur cette terre une tombe ignorée, Dans quelque triste lieu qu’on ne te dira pas. Venise. V Toi qui me l’as appris, tu ne t’en souviens plus De tout ce que mon coeur renfermait de tendresse, Quand, dans la nuit profonde, ô ma belle maîtresse, Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus! La mémoire en est morte, un jour te l’a ravie Et cet amour si doux, qui faisait sur la vie Glisser dans un baiser nos deux coeurs confondus, Toi qui me l’as appris, tu ne t’en souviens plus. VI Porte ta vie ailleurs, ô toi qui fus ma vie; Verse ailleurs ce trésor que j’avais pour tout bien. Va chercher d’autres lieux, toi qui fus ma patrie, Va fleurir, ô soleil, ô ma belle chérie, Fais riche un autre amour et souviens-toi du mien. Laisse mon souvenir te suivre loin de France; Qu’il parte sur ton coeur, pauvre bouquet fané, Lorsque tu l’as cueilli, j’ai connu l’Espérance, Je croyais au bonheur, et toute ma souffrance Est de l’avoir perdu sans te l’avoir donné. 10 janvier 1835. COMPLAINTE HISTORIQUE ET VÉRITABLE SUR LE FAMEUX DUEL QUI A EU LIEU ENTRE PLUSIEURS HOMMES DE PLUME TRÈS INCONNUS DANS PARIS, A L’OCCASION D’UN LIVRE DONT IL A ÉTÉ BEAUCOUP PARLÉ DE DIFFÉRENTES MANIÈRES, AINSI QU’IL EST RELATÉ DANS LA PRÉSENTE COMPLAINTE (AIR DE LA : Complainte du maréchal de Saxe.) I Monsieur Capot de Feuillide Ayant insulté Lélia Monsieur Planche, ce jour-là, S’éveilla fort intrépide, Et fit preuve de valeur Entre midi et une heur! II Il écrivit une lettre, Dans un français très correct, Se plaignant que, sans respect, On osât le meconnaître; Et, plein d’indignation Il passa son pantalon. III Buloz, dedans sa chambrette, Sommeillait innocemment. Il s’éveille incontinent, Et bâille d’un air fort bête, Lorsque Planche entra soudain, Un vieux journal à la main. IV Il avait trouvé en route Monsieur Regnault tout crotté; Après l’avoir consulté Comme il n’y comprenait goutte, Il l’avait pris sous le bras, Pour se sortir d’embarras. V Ayant écouté l’affaire, Buloz dit : « En vérité, Ne soyez pas irrité Si je ne vous comprends guère; C’est que j’ai l’esprit très lourd, Et que je suis un peu sourd. » VI AIors Planche, tout en nage, Leur dit : « C’est pourtant très clair; A l’Europe littérair’ On doute de mon courage; Afin de le leur prouver Je suis venu vous trouver. » VII Ils allèrent chez Lepage Pour chercher des pistolets; Mais on leur dit qu’il fallait Mettre cent écus en gage. Alors Buloz, prudemment, Dit : « Nous n’avons pas d’argent. » VIII Ils prirent les Dames blanches Pour s’en aller à Meudon Acheter des mirlitons, Afin que Gustave Planche Pût faire baisser le ton A messieurs du Feuilleton. IX L’ennemi se fit attendre Jusqu’à trois heures un quart, Ce qui fut canulant, car Buloz brûlait de se rendre Chez Madame Dudevant Qu’il aimait passionnément. X Enfin, dans un beau carrosse, Par deux beaux chevaux tiré, Feuillide parut, paré Comme pour un jour de noce; De plus, Lautour-Mézeray, Et deux petits pistolets. XI Alors les témoins, tous quatre Devant donner le signal, Retardent l’instant fatal Où l’on allait voir combattre Ces deux grands littérateurs, Qui faisaient frémir d’horreur. XII Regnault regardait ses bottes Sans pouvoir trouver un mot; Fellide dit : « A propos, Je vais ôter ma culotte Afin d’être plus dispos Et de n’être pas capot. » XIII BuIoz, s’asseyant par terre, Saisi d’un effroi mortel, S’écria : « Au nom du ciel, Mes amis, qu’allez-vous faire? Que deviendra mon journal? Je m’en vais me trouver mal. » XIV « Messieurs, écoutez de grâce, Dit Regnault aux assistants; Je ne suis pas éloquent, Mais, mettez-vous a ma place, Je crois que certainement Nous sommes tous bons enfants. XV Monsieur Planche a du courage Et monsieur Feuillide aussi; Pour nous, nous sommes ici Pour empêcher le carnage. Votre journal est charmant, Le nôtre pareillement. XVI Vous avez raison entière, Et nous, nous n’avons pas tort, Vous ne craignez pas la mort Et nous ne la craignons guère. Je crois, sans vous offenser, Qu’il est temps de s’embrasser. » XVII « Messieurs, c’est épouvantable », Leur dit Buloz tout suant, « George Sand, assurément, Est une femme agréable Et pleine d’honnêteté Car elle m’a résisté!! » XVIII « Messieurs, ce n’est pas pour elle, Dit Planche, que je me bats, J’ai ma raison pour cela; Je ne sais pas trop laquelle; Si je me bats c’est pour moi, Je ne sais pas trop pourquoi. » XIX Buloz qui chargeait les armes Avec du plomb à lapin, Le prit alors sur son sein, Et le baigna de ses larmes En liai disant : Mon enfant, Vous êtes trop véhément. XX Feuillide le gigantesque Lui dit : « Monsieur, s’il vous plat, Donnez-moi mon pistolet; Tous ces discours là me vesque, Je ne viens pas de si loin Pour voir pleurer les témoins. » XXI Les combattants en présence Firent feu des quatre pieds. Planche tira le premier, A cent toises de distance; Feuillide, comme un éclair, Riposta, cent pieds en l’air. XXII « Cessez cette boucherie », Crièrent les assistants, « C’est assez répandre un sang Précieux à la patrie; Planche a lavé son affront Par sa détonation. » XXIII Dedans les bras de Feuillide Planche s’élance à l’instant, Et lui dit en sanglotant : « Nous sommes deux intrépides, Je suis satisfait vraiment, Vous aussi probablement. » XXIV Alors ils se séparèrent Et depuis ce jour fameux, Ils vécurent très heureux; Et c’est de cette manière Qu’on a enfin reconnu De George Sand la vertu. STANCES BURLESQUES A G. SAND George est dans sa chambrette Entre deux pots de fleurs, Fumant sa cigarette Les yeux baignés de pleurs. Buloz, assis par terre, Lui fait de doux serments, Solange par derrière Gribouille ses romans. Planté comme une borne, Boucoiran tout mouillé Contemple d’un oeil morne Musset tout débraillé. Dans le plus grand silence, Paul, se versant du thé, Écoute l’éloquence De Ménard tout crotté. Planche, saoul de la veille, Est assis dans un coin, Et se cure l’oreille Avec le plus grand soin. La mère Lacouture, Accroupie au foyer, Renverse la friture Et casse un saladier; De colère pieuse Guéroult tout palpitant, Se plaint d’une dent creuse Et des vices du temps; Pâle et mélancolique, D’un air mystérieux, Papet, pris de colique, Demande où sont les lieux. REVUE ROMANTIQUE Heureux l’homme au coeur pur qui peut,lorsqu’il se couche, S’endormir sans Janin, sans Pyat et sans Gozlan! Qui contemple du port les phrases de Latouche Et les bons mots de Roqueplan! Qui lit Charles Nodier sans comprendre une ligne, Qui respecte Ballanche et qui ne l’ouvre pas, Et qui ne pêche point une idée à la ligne, Dans ce fleuve d’oubli qu’on nomme les Débats! Qui ne se doute point du nom de Lacordaire! Qui laisserait plutôt guillotiner Ampère Que d’aller voir Bocage, exalté par Dumas, Nasiller l’adultère en se tordant les bras! Qui ne sait pas les goûts de M. de Custine, Qui laisse George Sand au fond de sa cuisine, Ascétiser son siècle une broche à la main! Qui ne s’étonne pas lorsque Gustave Planche Pour aller voir Gérard met sa chemise blanche, Et qui voit sans pâlir Béquet cuver son vin. Heureux l’homme innocent qui ripaille et qui fume Lorsque Victor Hugo fait sonner dans la brume, Les quatre pieds fourchus du cheval éreinté Qui le porte en famille à l’immortalité! Heureux qui de Musset n’a pas vu la coiffure Et ses grands éperons qui n’éperonnent rien, Bienheureuse surtout qui dans une onde pure Ne l’a pas vu plonger son torse herculéen. Heureux celui qui dort quand Prosper Mérimée Un genou dans ses mains, absorbant sa fumée, Mord, d’un air byronien, son cigare en papier Et, du fond caverneux de son col de chemise, Décoche en soupirant l’anecdote concise Dont le trait satanique égaye le foyer! Heureux qui, dans le vague, où Sénancour barbote S’inquiète aussi peu du sens de ses écrits, Que de ce qu’il pensait en ôtant sa culotte Sur l’herbe courte du Titlis! Heureux qui n’a pas vu le pensif Sainte-Beuve, Pour son coeur dévoyé cherchant une âme soeur, Durant les soirs d’été répandre, comme un fleuve, Ses mystiques sermons et sa molle sueur. Heureux qui n’a pas vu Balzac le drôlatique Lire, en bavant partout, la Femme de trente ans Et, tout ébouriffé de sa verve lubrique, De romans inconnus foirant une fabrique, Cracher, au trait final, ses trois dernières dents! Heureux qui n’a pas vu, le soir, dans la coulisse, Errer sur Ies débris d’un proverbe tombé Le pâle de Vigny, vieux cygne en pain d’épice, Promenant son oeil sombre et ses bons mots d’abbé! Heureux l’homme robuste à la narine austère Qui peut avec Buloz causer une heure entière, Sans faire un haut le corps et se boucher le nez! Celui-là peut sur lui voir tomber le tonnerre, Et descendre sans peur dans les commodités! LE SONGE DU REVIEWER ou BULOZ CONSTERNÉ. Buloz est sur la grève, Pâle et défiguré, Il voit passer en rêve Gerdès tout effaré. La matière abonnable Se meurt du choléra. L’épreuve est déplorable; Il faut un errata. Il voit son typographe Transposer ses placards. Des fautes d’orthographe Errent de toutes parts; Des lettres retournées Frottent en se heurtant; Des lignes avinées Dansent en tremblotant. De tous côtés aboient Des contresens obscurs, Et les marges se noient Dans les deleaturs. Il pleut des caractères, Les b manquent dans tous, Et des pages entières Boivent comme des trous. Lewe a fait héritage De quatre millions; Dumas meurt en voyage Faute d’Impressions; Dans les filles de joie Musset s’est abruti; Ampère en bas de soie Pour l’Afrique est parti. Brizeux est à la morgue, Sainte-Beuve au lutrin; Quinet est joueur d’orgue A Quimper-Corentin; Delécluse est modèle A l’atelier de Gros, Roulin est infidèle A ses choux les plus beaux. George Sand est abbesse Dans un pays lointain; Fontaney 2sert la messe A Saint-Thomas d’Aquin; Fournier aux inodores Présente le papier; Et quatre métaphores Ont étouffé Barbier. Cette nuit Lacordaire A tué de Vigny; Lerminier sut se faire Grotesque à Pranconi; Planche est gendarme en Chine, Magnin vend de l’onguent, Le monde est en ruine. Bonnaire est sans argent!!! A UNE MUSE Ou UNE VALSEUSE DANS LE CÉNACLE ROMANTIQUE. STANCES Quand Madame W(aldor) à P(aul) F(oucher) s’accroche Montrant le tartre de ses dents, Et dans la valse en feu, comme l’huître à la roche, S’incruste à ses muscles ardents; Quand, de ses longs cheveux flagellant sa pommette, De son épine osseuse elle crispe les noeuds, Coudoyant les valseurs, ainsi qu’une comète Heurte les astres dans les cieux; Quand, d’un sourire affreux glaçant la contredanse, Suspendue au collet du hanneton crépu, Comme un squelette à la potence Elle agite son corps pointu; Quand la molle sueur qui de son sein ruisselle Comme l’huile d’un vieux quinquet, Sur ses pieds avachis tombant de son aisselle Fait des dessins sur le parquet; Et quand, brisée enfin par la valse rapide, Nonchalante et fermant les yeux, Elle laisse flotter sa mamelle livide, Et darde un regard fauve au Werther pustuleux, Alors, le ciel pâlit, la chouette siffle et crie, Les morts dans leurs tombeaux se retournent d’horreur, La lune disparaît, la rivière charrie, Et Drouineau devient rêveur. A BUFFON Buffon, que ton ombre pardonne A ma témérité, D’ajouter une fleur à la double couronne Que sur ton front mit l’immortalité; De chanter un talent dont s’honore la France, Si ma muse n’a le pouvoir, Elle peut être au moins l’écho de la science, En disant qu’Aristote avait moins de savoir, Pline surtout moins d’éloquence. Ces arbres, ces jardins, cette tour, ce beffroi Rappellent à l’esprit ton génie admirable, Ici j’aurai du moins laissé mon grain de sable Sinon des vers dignes de toi. ÉPIGRAMME Par propreté, laissez à l’aise Mordre cet animal rampant; En croyant frapper un serpent N’écrasez pas une punaise. AUX CRITIQUES DU ~CHATTERTON~ D’ALFRED DE VIGNY I O critique du jour, chère mouche bovine, Que te voilà pédante au troisième degré! Quel plaisir ce doit être, à ce que j’imagine, D’aiguiser sur un livre un museau de fouine Et de ronger à l’ombre un squelette ignoré! J’aime à te voir surtout, en style de cuisine, Te comparer sans honte au poète inspiré Et gonfler ta grenouille aux pieds du boeuf sacré! De quel robuste orgueil l’autre jour je t’ai vue Te faire un beau pavois au fond d’une revue! Oh! que je t’aime ainsi, dépeçant tout d’abord Quiconque autour de toi donne signe de vie, Et puis, d’un laurier-rose, amer comme l’envie, Couronnant un chacal sur le ventre d’un mort! II Quand vous aurez prouvé, messieurs du journalisme, Que Chatterton eut tort de mourir ignoré, Qu’au Théâtre-Français on l’a défiguré; Quand vous aurez crié sept fois à l’athéisme, Sept fois au contresens et sept fois au sophisme, Vous n’aurez pas prouvé que je n’ai pas pleuré. Et si mes pleurs ont tort devant le pédantisme, Savez-vous, moucherons, ce que je vous dirai? Je vous dirai : sachez que les larmes humaines Ressemblent dans nos yeux aux flots de l’Océan : Qu’on n’en fait rien de bon en les analysant; Et quand vous en auriez deux tonnes toutes pleines, En les laissant sécher, vous n’en aurez demain Qu’un méchant grain de sel dans le creux de la main! A NINON Avec tout votre esprit, la belle indifférente, Avec tous vos grands airs de rigueur nonchalante, Qui nous font tant de mal et qui vous vont si bien, Il n’en est pas moins vrai que vous n’y pouvez rien. Il n’en est pas moins vrai que, sans qu’il y paraisse, Vous êtes mon idole et ma seule maîtresse; Qu’on n’en aime pas moins pour devoir se cacher, Et que vous ne pouvez, Ninon, m’en empêcher. Il n’en est pas moins vrai qu’en dépit de vous-même, Quand vous dites un mot vous sentez qu’on vous aime, Que, malgré vos mépris, on n’en veut pas guérir, Et que d’amour de vous, il est doux de souffrir. Il n’en est pas moins vrai que, sitôt qu’on vous touche, Vous avez beau nous fuir, sensitive farouche, On emporte de vous des éclairs de beauté, Et que le tourment même est une volupté. Soyez bonne ou maligne, orgueilleuse ou coquette, Vous avez beau railler et mépriser l’amour, Et, comme un diamant qui change de facette, Sous mille aspects divers vous montrer tour à tour; Il n’en est pas moins vrai que je vous remercie, Que je me trouve heureux, que je vous appartiens, Et que, si vous voulez du reste de ma vie, Le mal qui vient de vous vaut mieux que tous les biens. Je vous dirai quelqu’un qui sait que je vous aime : C’est ma Muse, Ninon; nous avons nos secrets. Ma Muse vous ressemble, ou plutôt, c’est vous-même; Pour que je l’aime encor elle vient sous vos traits. La nuit, je vois dans l’ombre une pale auréole, Où flottent doucement les contours d’un beau front; Un rêve m’apparaît qui passe et qui s’envole; Les heureux sont les fous : les poètes le sont. J’entoure de mes bras une forme légère; J’écoute à mon chevet murmurer une voix; Un bel ange aux yeux noirs sourit à ma misère; Je regarde le ciel, Ninon, et je vous vois; O mon unique amour, cette douleur chérie, Ne me l’arrachez pas quand j’en devrais mourir! Je me tais devant vous; - quel mal fait ma folie? Ne me plaignez jamais et laissez-moi souffrir. LE PETIT MOINILLON Charmant petit moinillon blanc, Je suis un pauvre mendiant. Charmant petit moinillon rose, Je vous demande peu de chose, Accordez-le-moi poliment, Charmant petit moinillon blanc. Charmant petit moinillon rose, En vous tout mon espoir repose. Charmant petit moinillon blanc, Parfois l’espoir est décevant. Je voudrais parler mais je n’ose, Charmant petit moinillon rose. Charmant petit moinillon blanc, Je voudrais parler franchement. Charmant petit moinillon rose, J’ai peur que le monde n’en glose. II me faut donc être prudent, Charmant petit moinillon blanc. Charmant petit moinillon rose, Je ne sais quel démon s’oppose, Charmant petit moinillon blanc, A ce qu’on dorme en vous quittant. N’en pourriez-vous dire la cause, Charmant petit moinillon rose? Charmant petit moinillon blanc, Il faut que votre oeil, en passant, Charmant petit moinillon rose, Ait fait une métamorphose, Car je ronfle ordinairement, Charmant petit moinillon blanc. Charmant petit moinillon rose, L’homme propose et Dieu dispose, Charmant petit moinillon blanc, Jamais un proverbe ne ment; Permettez donc que je propose, Charmant petit moinillon rose. Charmant petit moinillon blanc, Quand l’un donne et que l’autre rend, Charmant petit moinillon rose, Personne à perdre ne s’expose : Et c’est le cas précisément, Charmant petit moinillon blanc. Charmant petit moinillon rose, Si vous me donniez, je suppose, Charmant petit moinillon blanc, Votre étui noir brodé d’argent, Je vous rendrais bien quelque chose, Charmant petit moinillon rose. Charmant petit moinillon blanc, Je vous rendrais, argent comptant, Charmant petit moinillon rose, Ce que mes vers, ce que ma prose, Pourraient trouver de plus galant, Charmant petit moinillon blanc. Charmant petit moinillon rose, Jamais la fleur à peine éclose, Charmant petit moinillon blanc, N’aurait eu pareil compliment. Je ferais votre apothéose, Charmant petit moinillon rose. Méchant petit moinillon blanc, Vous direz « non » certainement. Méchant petit moinillon rose, Vous trouverez qu’à cette clause, Vous perdez infailliblement. Méchant petit moinillon blanc! Hélas! petit moinillon rose, Mon coeur est pour vous lettre close, Hélas! petit moinillon blanc, Il pourrait vous dire pourtant- Mais, sur ce, je fais une pause, Hélas! petit moinillon rose. A AIMÉE D’ALTON I Déesse aux yeux d’azur, aux épaules d’albâtre, Belle muse païenne au sourire adoré, Viens, laisse-moi presser de ma lèvre idolâtre Ton front qui resplendit sous un pampre doré. Vois-tu ce vert sentier qui mène à la colline? Là, je t’embrasserai sous le clair firmament, Et de la tiède nuit la lueur argentine Sur tes contours divins flottera mollement. II Si la flèche envenimée Ne peut sortir de mon flanc, La main de ma bien-aimée Peut en essuyer le sang. III Vous demandiez un impromptu. Je l’ai tenté, mais n’y réussis guère. Soyez sûr sos que pour vous complaire Je l’aurais fait si j’avais pu. A votre tour, essayez, ma maîtresse, Et faites-moi jusqu’au tombeau D’une douce et vieille tendresse Un impromptu toujours nouveau. IV Ayant passé la nuit à rimailler, Malade encor de la Métrornanie, Je voudrais bien, sur le coeur de ma mie, Tranquille et sage aujourd’hui sommeiller. Sage, ai-je dit? est-ce une calomnie? Venez, ma belle, et je vous en défie; Entrer chez moi sans m’éveiller. A ULRIC GUTTINGUER Oui, cher Ulric, nous le voyions Ce ciel dont l’aspect vous amuse, Et même nous le respirions, Si ce mot plaît à votre muse. Nous le voyions assurément Entre nous, j’en conviendrai même, Nous avions le bonheur suprême De le voir double en ce moment. Pour un chrétien, quel agrément! Jugez combien l’ivresse est sainte, Puisque, avec deux verres d’absinthe, On peut doubler le firmament. Ne riez pas, l’absinthe est bonne; L’Écriture en parle beaucoup, Et quelque part, Dieu me pardonne! Notre Seigneur en but un coup. C’était, je crois, sur la montagne Qu’on appelle Gethsémani; Nous la vénérons fort ici, Mais nous préférons le champagne. Puisque vous venez nous vanter Ce pendu qu’on adore à Rome, Commencez donc par l’imiter Souvenez-vous qu’il s’est fait homme. - Oui, cher Ulric, et nous courons Au soleil, sur I’herbe fleurie, Par les coteaux et les vallons, Et nous menons gaiement la vie; Et nous rions, et nous trinquons Au fond des bois sur la bruyère; Souvent même, ingrat, nous choquons, A votre santé, notre verre. Près de nous quand il vous plaira, Vous vous étendrez sur la mousse; Nous croyons que la vie est douce Et que Dieu nous excusera. C’est un grand tort que la jeunesse, Nous le savons. - Que voulez-vous? Puisque chaque âge a sa faiblesse, Dites quelques ave pour nous. A LA SOEUR MARCELINE J’étais couché pâle et sans vie Dans un linceul de sang glacé Où la douleur et l’insomnie Pendant trois nuits m’avaient bercé. Pauvre fille, tu n’es pas belle, A force de veiller sur elle La mort t’a laissé sa pâleur; En soignant la misère humaine Ta main s’est durcie à la peine Comme celle du laboureur. Mais la fatigue et le courage Font briller ce pâte visage, Au chevet de l’agonisant. Elle est douce, ta main grossière, Au pauvre blessé qui la serre Pleine de larmes et de sang. Poursuis ta route solitaire, Chaque pas que tu fais sur terre, C’est pour ton oeuvre et vers ton Dieu. Nous disons que le mal existe, Nous, dont la sagesse consiste, A savoir le fuir en tout lieu; Mais ta conscience le nie. Tu n’y crois plus, toi dont la vie N’est qu’un long combat contre lui, Et tu ne sens pas ses atteintes, Car ta bouche n’a plus de plaintes Que pour les souffrances d’autrui. BOLÉRO Quand résonne ta castagnette, La plus leste et la plus coquette, C’est Pépa, ma Pépita, Mon beau lutin Qui rit soir et matin. Ah!- j’aime, j’aime- Ah! ah!- j’aime cette enfant-là. Lorsqu’elle danse le dimanche, L’ceil au vent, le poing sur la hanche, Ah! Pépita, ma Pépita, Tes beaux yeux bleus Comme ils sont amoureux! Ah!- j’aime- j’aime- Ah! ah!- j’aime cette enfant-là. Si jamais Pépa m’oublie, Si ma fleur, ma fleur chérie Tombe brisée ou flétrie, Toi, mon âme, et ma joie, et ma vie, Tu pourras me trahir Et moi mourir!- Mais quelle folle! O ma maîtresse! Tes yeux pleins d’ivresse, Le Seigneur les a faits Aussi purs qu’ils sont beaux, aussi doux qu’ils sont vrais. Allons! ma belle Coeur brave et fidèle, Le soleil est dans les cieux. Viens danser, viens chanter, et nous mourrons joyeux. CHANSON Hélas! hélas! Que de maux sur terre! Ah! ah! ah! ah! Que de plaisirs ici-bas! - Ah! partons mon désespoir Loin de ma patrie- Je vais enfin te revoir, O belle Italie! - J’ai perdu l’objet charmant - Qui fut ma maîtresse- - Entrez chez nous un moment, Dit la belle hôtesse. - Plaignez le mat amoureux Qui me désespère- Et toi la fille aux doux yeux, Remplis-moi mon verre. STANCES A BULOZ Buloz, ma dernière heure est-elle donc venue? Dois-je enfin vous compter parmi mes ennemis? N’est-il donc rien d’humain au fond d’une revue? Et toute charité vous est-elle inconnue, Vous qui disiez jadis être de mes amis, De demander des vers que je vous ai promis? Vous ne savez donc pas dans quelle conjoncture Phébus vient, sous vos traits, me pousser un cartel? O Dieu, sans mon respect pour la législature, Si le gouvernement et la littérature Reconnaissaient encor quelqu’un dans ce vieux ciel, J’invoquerais un Dieu si je savais lequel! Rimer, ô mon ami! vous voulez que je rime! Vous, à votre âge, un homme à qui j’ai cru la main, Sinon pleine d’écus, pure de sang humain! Vous qu’on voit en public feindre l’horreur du crime, Vous que Brindeau conseille et Sainte-Beuve estime M’enjoindre de rimer du jour au lendemain! CONFESSION D’UN ENFANT DE L’AUTRE SIÈCLE Le temps ne nous corrige pas Nous autres, personnes sensibles, En vain les muses inflexibles Voilent à nos yeux leurs appas; Tous nous attachons à leurs pas Ainsi que des enfants terribles; Les fautes ne servent de rien. Pour en éviter de nouvelles, Nous rimons mal, nous péchons bien. A défaut d’amour et de belles Les vers tourmentent nos cervelles Toujours- et nous nous obstinons, Comme en leur foi les hérétiques. Mil huit cent vingt! nous éclosions Dans les Mélanges poétiques, Livre plein de prétentions Aux enivrements érotiques. Puis dix ans nous nous reposions Au sein des dames romantiques, Venaient après?- je ne sais plus, Sinon que c’était du plus tendre, Du coeur brisé, des sens émus, Et beaucoup de voeux superflus. Dix nouveaux ans encor de fièvre! Arthur paraît, le malheureux, Déplorablement vertueux, Triste réveil d’un charmant rêve! Est-ce la fin? Hélas! hélas! Voilà que viennent les Lilas! C’est l’amitié qui les fait naître, Le temps d’éclore et de paraître, De parfumer une fenêtre, Et tout est dit de cette fois! C’en est bien fait, amis, mes maîtres; Dans ces lieux où je vous reçois Vous ne trouverez plus de traîtres. Oh! ces vers! sont-ils négligés, Mal équipés, maI arrangés, Avec des trous à leur chemise! Et se présenter, ainsi faits, A leurs seigneurs, que de sottise! Pauvres amis, pardonnez-leur; Ils connaissent bien leur faiblesse. Ils vous diront : excusez leur vieillesse, La grande faute de l’auteur. LE VOYAGE A PONTCHARTRAIN Paul, un soir, par la droite rive Arrive Croyant voir Madame Aubernon, Mais non. Où faut-il en quittant Versaille Qu’on aille? Retrouver Hetzel à Meudon? Va donc! Hetzel, versant du vin à douze, En blouse, Régalait un de ses amis Bien mis. La compagnie offre une prise, Surprise; On sert au convive nouveau Du veau. Mais, dit Hetzel, cassant sa croûte, En route! Pour voir Montfort et Pontchartrain Bon train! Je crois, dit Paul, que l’on m’invite Bien vite; Ce n’est pas d’aller à Montfort Mon fort. Sur un cheval ou sur un âne C’est crâne. Mais, dit Hetzel, nous n’irons pas Au pas. Je vais tirer de ma sacoche Un coche. Prête ton tape-cul neuf, Aubeuf! Paul accède, et, bravant la Parque, S’embarque! Il quitte pour faire sept lieues Ces lieux. - Aubeuf, je trouve que ta hotte Cahote; Nous sommes comme des harengs En rangs! Mais, laisserons-nous dans l’attente Ma tante? Dit Aubeuf; j’ai d’un souper froid Effroi. Hetzel, tranquille et sans rancune Aucune, Dit : J’ai, ma foi, dans ce réchaud Très chaud. Le coche près d’une charrette S’arrête! O spectacle! on découvre au loin Du foin! Mais, déjà, sur la nappe blanche, L’éclanche Fumait, écrasant de son poids Des pois. Et, couvrant d’un vin délectable La table, Une jeune enfant, douce à voir, L’oeil noir, Le front baissé sous sa cornette Fort nette, Faisait froufrou de son jupon Fripon. - Messieurs, dit avec politesse L’hôtesse, Vous aviez deux coussins étroits Pour trois. - Non pas, dit Hetzel : sur mon âme, Madame, J’ai trouvé ce cabriolet Mollet! Mais Aubeuf comme une torpille Roupille. - Tu t’en vas déjà te coucher, Cocher? Paul pourfend comme une flamberge L’auberge; Hetzel va dans le poulailler Bâiller. Aussitôt viennent les punaises, Bien aises De pouvoir d’un jeune étranger Manger. Mais Hetzel, trouvant l’Estafette Parfaite, Lit jusqu’au jour ce matinal Journal. Dans son lit, Paul, dont le nez gonfle Et ronfle, Donne au diable tous ces taudis Maudits. Un roulier, tenant sa chandelle Très belle, Entre tout à coup en sabots Pas beau. Mais déjà dans la cheminée, Minée, Voit ses enfants effarouchés Couchés, Et sur la gouttière que dore L’aurore Fait sa toilette un freluquet Friquet. Paul, se penchant à sa croisée Boisée, Découvre Hetzel, sous un hangard, Hagard. - Oh! dit Paul, l’air vous enlumine La mine; Vous n’avez pas très bien dormi, L’ami! - J’ai, dit Hetzel, fait un bon somme, En somme; Mais je me suis levé matin, Mâtin! Aubeuf, devant son haridelle Fidèle, Sous l’enseigne d’un cabaret Parait. Adieu, vallons, coteaux, campagnes, Montagnes! Paul rentre sur ses échalas Fort las. Et, de retour, dans sa chambrette Proprette, Il trouve, sur son canapé Campé, Bonnaire, qui, sombre, à peine ivre, Se livre A d’inconséquents et fréquents Cancans. A MADEMOISELLE MELESVILLE Bénis soient le moment, et l’heure, et la journée, Et le temps et les lieux, et le mois de l’année, Et la place chérie où, dans mon triste coeur, Pénétra de ses yeux la charmante douceur! A MADAME JAUBERT Qu’un sot me calomnie, il ne m’importe guère. Que sous le faux semblant d’un intérêt vulgaire, Ceux mêmes dont hier j’aurai serré la main, Me proclament ce soir ivrogne et libertin, Ils sont moins mes amis que le verre de vin Qui pendant un quart d’heure étourdit ma misère. Mais vous qui connaissez mon âme tout entière, A qui je n’ai jamais rien tu, même un chagrin, Est-ce à vous de me faire une telle injustice, Et m’avez-vous si vite à tel point oublié? Ah! ce qui n’est qu’un mal, n’en faites pas un vice. Dans ce verre où je cherche à noyer mon supplice, Laissez plutôt tomber quelques pleurs de pitié Qu’à d’anciens souvenirs devrait votre amitié. MADRIGAL A AUGUSTINE BROHAN Adieu, Brohan, rapportez-nous vos yeux Si charmants quand ils sont joyeux, Si doux quand vous êtes pensive! Avant d’aller sur l’autre rive Rencontrer fortune et succès (Tandis que je perds mon procès), Prenez votre mine attentive, Regardez-vous dans un miroir français. Vous voyez bien cette petite fille Après laquelle Meg sautille, Ce rond visage au nez pointu, Amusant comme un impromptu, Cette taille leste et gentille, Ces perles fines, où babille L’esprit charmant de la famille, Cette fossette à l’air moqueur, Ces bonnes mains pleines de coeur, Ce corset qu’a serré Domange, Ce diablotin fait comme un ange, Que l’heureux Desmarets poudra- Ah! Brohan, ma chère, en voyage, Est-il bien prudent, à votre âge, Que vous emportiez tout cela? EN LISANT LE JOURNAL Même en pleurant, même en tremblant, Même étourdi par ton tonnerre, Je n’aurais pu suivre sur terre, César, ton éperon sanglant, Ni toi, belle âme mal coiffée, Gros débauché de Mirabeau, Dont la perruque ébouriffée Remplit un immense tombeau. Mais si deux figures pareilles Habitaient dans ce pays-ci, Devant leurs yeux, à leurs oreilles Qui donc viendrait parler ainsi? L’on nous menace de nous battre Entre deux bateaux à vapeur, Et l’on nous dit : « Un contre quatre! » Et l’on nous propose la peur. Que disait donc cet imbécile Dans son grand vieux coeur innocent, Quand il tombait à Belleville Noir de poudre et rouge de sang? « Ils sont trop! » Mais l’Europe entière S’était alors mise en chemin, Ce spectre dans son cimetière S’avançait le sabre à la main. Français, succès; - gloire, victoire; Si tout cela rime à peu près, Chez nous, du moins on devrait croire Que le hasard l’a fait exprès! Depuis qu’en un autre langage, On a si bien parlementé, Il nous pousse un nouveau courage; L’audace de la lâcheté. Ce journal qui vous rompt la tête Fait venir les larmes aux yeux, Et pourtant, pourtant, c’est bien bête, C’est bien enfant et c’est bien vieux. Et je lisais pourtant près d’elle, Ce long discours fade et malsain; Son noble coeur - qu’elle était belle! - Battait tout entier dans son sein. BILLET A ARSÈNE HOUSSAYE Oui, j’ai vu lever l’aurore! Les rayons pâles encore Dansaient sur le haut des toits, Quand, sans souci d’Hippocrate Qui m’avait dit : « Lis Socrate! » Me voilà courant les bois. Pour ouïr les airs antiques, Dans mes délires rustiques, Je vais tout droit devant moi. Monts, villas, forêts, l’espace, Tout disparaît, tout s’efface! De la terre je suis roi. Voici Rueil, ce gai village Sur qui plane au loin l’image Du rouge et blanc cardinal, Dans l’église j’imagine Que rit encor Joséphine Sous le marbre sépulcral. Plus loin Malmaison, l’asile Des royautés qu’on exile, Se cache au pied du coteau. Là, César, pendant ses veilles, Consul, rêva les abeilles De l’impérial manteau! Verts bosquets de Louveciennes, Oh! que de fêtes païennes Sous votre ombrage embaumé, Lorsque la folle comtesse Guidait les choeurs de l’ivresse Pour Louis le Bien-Aimé! Sous ces arbres que l’automne Frappe d’or, mais découronne, Que de baisers échangés! Combien de nobles bacchantes Sur leurs gorges provocantes Ont effeuillé d’orangers! Palais mignon et superbe! Sur le velours de cette herbe Où plus d’un beau sein roula, Sous ce hêtre où je m’appuie, Sur ce perron qui s’ennuie, Du Barry vous enjôla. Poète au charmant sourire, Vous qui prenez pour écrire Les vifs crayons de Latour, Vous qui me contez l’histoire, Sans beaucoup d’art oratoire, De ces jours dorés d’amour, Par vous je vois apparaître, Comme aux nuits du royal maître, Bals, concerts, jeux et festins, Ducs chamarrés de dentelles, Grandes dames point rebelles, Petits abbés libertins. Chapeaux dont la plume ondoie, Talons rouges, velours, soie, Tout l’adorable tableau, Le roman et le poème Dont vous seriez bien vous-même Le Laclos et le Watteau! Pour rendre à tous ces beaux arbres, A ces buissons, à ces marbres, Leur éclat de neige et d’or, A la royale demeure, Oui, vous manquez à cette heure, - Mais à moi bien plus encor! Crayonnés sous les arbres de Louveciennes, 5 octobre 1851. UNE PROMENADE AU JARDIN DES PLANTES. SONNET. Sous ces arbres chéris, où j’allais à mon tour Pour cueillir, en passant, seul, un brin de verveine, Sous ces arbres charmants où votre fraîche haleine Disputait au printemps tous les parfums du jour; Des enfants étaient là qui jouaient alentour; Et moi, pensant à vous, j’allais traînant ma peine; Et si de mon chagrin vous êtes incertaine Vous ne pouvez pas l’être au moins de mon amour. Mais qui saura jamais le mal qui me tourmente? Les fleurs des bois, dit-on, jadis ont deviné! Antilope aux yeux noirs, dis, quelle est mon amante? O lion, tu le sais, toi, mon noble enchaîné; Toi qui m’as vu pâlir lorsque sa main charmante Se baissa doucement sur ton front incliné. SUR MES PORTRAITS Nadar, dans un profil croqué, M’a manqué; Landelle m’a fait endormi A demi; Biard m’a produit éveillé A moitié; Le seul Giraud, d’un trait rapide, Intrépide, Par amour de la vérité M’a fait stupide; Que pourra pondre dans ce nid Gavarni? SUR MADEMOISELLE CHAMPMESLÉ Dans ce siècle où l’on disputait Sur le moderne et sur l’antique, On dit que Champmeslé chantait Plutôt qu’elle ne récitait- Je le crois- mais quelle musique! LE RHIN Le Rhin, sais-tu pourquoi les amants insensés, Abandonnant leur âme aux tendres rêveries, Par tes bois verdoyants, par tes larges prairies S’en vont par leur folie incessamment poussés? Sais-tu pourquoi jamais les tristes railleries, Les exemples d’hier, ni ceux des temps passés, De tes monts adorés, de tes rives chéries, Ne les ont fait descendre et ne les ont chassés? C’est que, dans tous les temps, ceux que l’homme sépare Et que Dieu réunit iront chercher les bois, Et des vastes torrents écouteront les voix. L’homme libre viendra, loin d’un monde barbare, Sur les rocs et les monts, comme au pied d’un autel, Protester contre l’homme en regardant le ciel. APPENDICES I. FRAGMENTS DE POÈMES I. SUR LA POÉSIE Pourquoi la poésie est-elle morte en France? On dit que le public vit dans l’indifférence, Que le siècle est distrait, que tout meurt aujourd’hui; Bonaparte à Wagram était distrait, je pense; Il avait cependant son Ossian avec 1ui. Depuis quand l’action nuit-elle à la pensée? Depuis quand a-t-on vu que le génie humain N’aille plus au combat, comme le vieux Tyrtée, Son glaive à la ceinture et sa lyre à la main? De quoi se plaignent donc le poète et l’artiste? Tant que l’humanité se meut, son âme existe Aussi bien que son corps. - C’était votre métier, Rêveurs, de la comprendre au lieu de la nier; C’est à vous de frapper les entrailles du monde Comme Eblis a frappé les entrailles d’Adam, De chercher où le coeur lui soulève le flanc, De fendre d’un regard cette mine profonde, Et de vous écrier, comme l’esprit du feu : Ceci nous appartient et le reste est à Dieu! Serait-ce par hasard que le siècle où nous sommes, Messieurs les écrivains, soit trop petit pour vous? Ce siècle, c’est le nôtre; il est ce que nous sommes, L’Europe c’est la France et la France c’est nous. II. LA NUIT DE JUIN Muses, quand le blé pousse, il faut être joyeux. Regarde ces coteaux et leur blonde parure. Quelle douce clarté dans l’immense nature! Tout ce qui vit ce soir doit se sentir heureux. III Puis je viens retrouver la place bien-aimée, De fleurs d’or et d’argent la pelouse embaumée, Je regarde des cieux l’aspect toujours nouveau, Et cette vérité qu’on a tant blasphémée Me vient alors au coeur que ce monde si beau Ne peut manquer d’un père et n’être qu’un tombeau. IV. A MADAME RISTORI Si jadis pour Rachel j’ai parlé d’espérance, Si pour la Malibran mon coeur s’est attristé, J’ai, du moins, grâce à toi, dans leur toute-puissance, Salué la grandeur, la force et la beauté. Conserve-les longtemps; celui qui t’en supplie A l’appel du génie eut le coeur toujours prompt; Rapporte en soudant dans ta belle Italie Une fleur de France à ton front. Quelqu’un m’avait bien dit, revenant de voyage, Que nous autres Français nous ne connaissions rien, Qu’il t’avait par hasard entendue au passage Et gardait dans son coeur un cri parti du tien. Quelqu’un m’avait bien dit que, malgré la misère, Le culte des grands dieux n’était pas oublié; Un grand peuple vaincu, le genou jusqu’à terre N’avait pas encore plié; Que ces dieux de porphyre et de marbre et d’albâtre Dont le monde romain autrefois fut peuplé, Étaient vivants encore et que, dans un théâtre, Une statue antique un soir avait parlé- Et nous, indifférents jusques à la paresse, Comment, dans ce temps-ci ne le serions-nous pas, Lorsque le monde entier, quand à nous il s’adresse, Ne sait s’il doit parler ni trop haut ni trop bas? Lorsque la Ristori m’appelle, Lorsque Rachel parle un moment, Dans mon coeur brille l’étincelle Comme au soleil le diamant. II. POÉSIES ATTRIBUÉESA ALFRED DE MUSSET INNO EBRIOSO Que le Chypre embrasé circule dans mes veines! Effaçons de mon coeur les espérances vaines, Et jusqu’au souvenir Des jours évanouis, dont l’importune image Comme au fond d’un lac pur un ténébreux nuage Troublerait l’avenir! Oublions, oublions! La suprême sagesse Est d’ignorer les jours épargnés par l’ivresse, Et de ne pas savoir Si la veille était sobre, ou si de nos années Les plus belles déjà disparaissaient, fanées Avant l’heure du soir. Qu’on m’apporte un flacon, que ma coupe remplie Déborde, et que ma lèvre, en plongeant dans la lie De ce flot radieux, S’altère, se dessèche et redemande encore Une chaleur nouvelle à ce vin qui dévore Et qui m’égale aux dieux! Sur mes yeux éblouis, qu’un voile épais descende, Que ce flambeau confus pâlisse! et que j’entende, Au milieu de la nuit, Le choc retentissant de vos coupes heurtées, Comme sur l’Océan les vagues agitées Par le vent qui s’enfuit! Si mon regard se lève au milieu de l’orgie, Si ma lèvre tremblante et d’écume rougie, Va cherchant un baiser, Que mes désirs ardents sur les épaules nues De ces femmes d’amour, pour mes plaisirs venues, Ne puissent s’apaiser. Qu’en mon sang appauvri leurs caresses lascives Rallument aujourd’hui les ardeurs convulsives D’un prêtre de vingt ans, Que les fleurs de leurs fronts soient par mes mains semées, Que j’enlace à mes doigts les tresses parfumées De leurs cheveux flottants. Que ma dent furieuse à leur chair palpitante. Arrache un cri d’effroi; que leur voix haletante Me demande merci! Qu’en un dernier effort mes soupirs se confondent, Par un dernier défi que nos cris se répondent Et que je meure ainsi! Ou si Dieu me refuse une mort fortunée; De gloire et de bonheur à la fois couronnée, Si je sens mes désirs, D’une rage impuissante immortelle agonie, Comme un pâle reflet d’une flamme ternie, Survivre à mes plaisirs; De mon maître jaloux, insultant le caprice, Que ce vin généreux abrège le supplice Du corps qui s’engourdit; Dans un baiser d’adieu que nos lèvres s’étreignent, Qu’en un sommeil glacé tous mes désirs s’éteignent, Et que Dieu soit maudit. SUR H. DE LATOUCHE Il fuit, il se cache, il se couche Au fond de la Vallée aux Loups, Sol où ses lauriers sont des houx. Dormez bien, Monsieur de Latouche. A HENRI CANTEL O vous, du Pinde enfant gâté, Que les neuf soeurs ont allaité Et promené par la lisière, Qui, malgré leur sagesse austère Et leur vieille virginité, Par elles vous êtes vu père Avant l’âge de puberté; Attendant l’immortalité, Buvez dans la source féconde Du plaisir et de la gaîté; L’esprit, ainsi que la beauté, Pour orner et charmer le monde, N’attend pas la majorité. L’HABIT VERT CHANSON L’heure a sonné- pourtant ta main Est encor dans la mienne; Il est déjà presque demain- De moi qu’il te souvienne. Épargne-moi! ne pleure pas- Je pars, voici l’aurore. Non, Margot, pas encore! (bis) Souffrir tant que tu voudras, Mais dite adieu, je ne sais pas. CHOEUR FINAL Nous n’avons ni pain sur la planche, Ni doux loisirs pour les amours! Ne perdons pas notre dimanche : Dieu n’en fait qu’un tous les huit jours. SATIRE CONTRE L’ACADÉMIE Hier s’ouvrit avec bienséance La séance, Qui fit l’auteur du Chandelier Chancelier. Debout ruisselait comme un fleuve Sainte-Beuve; Dans un angle le beau Mignet Se peignait, Dupin aîné, tribun honnête, Sans sonnette, Rêvait de ses chers montagnards Si criards. On entendait, voix de crécelle, Docte et grêle, Comme un vieux coq dans un jardin Girardin! Grand Romain en habit de ville, PongervilIe Semblait être à la fois César Et Nisard. Briffaut avait des soins de père Pour Ampère, Et roucoylait comme un ramier : « Récamier! » Baour, sourd de ses vers qu’il beugle En aveugle, Allait chantant d’un ton sciant Ossian. Viennet disait d’un air affable Une fable; On le trouvait bête, et Tissot Semblait sot. Cousin cherchait d’un air tragique Sa logique, Et tonnait, dévot éloquent, Contre Kant. Un autre narrait la surprise D’Héloïse, ïl fallait bien qu’il s’amusât Rémusat! Mais soudain en trembla d’emblée L’assemblée, De par Bacchus! c’était Musset Qui disait : « Crois-tu qu’on lise pour des prunes A des brunes Ton long poème peu commun, Cher Lebrun? Sois tranquille, la chaste muse Qui t’amuse, Ne deviendrait jamais catin Chez Patin. » Nous montrant à la fois Narcisse Et Jocrisse, Parleras-tu chaque jeudi, SaIvandy? Quand tu reçus ta grosse épouse Peu jalouse, Tu ne gagnas pas le gros lot, Ancelot. Ajoutant à la platitude L’attitude, Tomberas-tu de mal en pis, Cher Empis? Ne feras-tu donc rien qui vaille O Noailles. Depuis que j’ai lu Maintenon, Je dis non. Sur ton dos, Riquet à la Houppe, Quelle loupe Tu ne suis pais ton droit chemin, Villemain. Dans tes culottes sans bretelles, Lacretelle, Dis-moi, prolixe historien, N’est-il rien? Tu te crois donc, gendre de Dosne, Long d’une aune? D’un homme tu n’es pas le tiers, Petit Thiers! De peur de devenir enceinte, Quand ta sainte Se gare au lit- de son époux- Non, des poux, Dans cette légende érotique Et biblique, Tu te montres, Montalembert, Un peu vert. Pédant entre tous les quarante, O Barante, J’ai ton froid récit bourguignon En guignon. Au loin va te faire lanlaire Saint-Aulaire, Et redeviens ambassadeur Par pudeur! Pasquier, chez madame de Boigne, Qui te soigne, Console-toi, près d’un bon feu, D’être feu. Aux vieux chats de l’ancienne Chambre En décembre, Vieux rat, tu fus donc immolé, O Molé! Guizot, d’une autre dynastie Piètre hostie, Flattant Berryer, tu prends pour saint Henri Cinq. Flourens, dans ton Jardin des Plantes Tu t’implantes, Pour garder ta longévité En santé. Scribe, vrai scribe, par douzaines Faire des Chaînes, Bâcle des Bertrand et Raton, Marmiton! Lorsque ta verve est comprimée, Mérimée, Bayle te sert à nier Dieu, Palsambleu! Nous trouvant un peuple servile, Tocqueville Aux radotages de Franklin Est enclin. Sage et mou, dans sa pâle prose, Fade et rose, J’ai deviné ce que Vitet Évitait. Vigny, berger de sa montagne, Accompagne, Soufflant dans ses plus doux pipeaux, Ses troupeaux. Hugo, dans sa verve énergique, En Belgique, Nous a lancé comme un soufflet Son pamphlet. Chaque jour leur chantant matines, Lamartine Rappelle à ses chers souscripteurs Ses malheurs. DÉCLAMATION Hélas! mon front se ride; Hélas! l’amour moqueur A fui ma lèvre avide, Hélas! vous êtes vide, Hélas] hélas, mon coeur! Oh! comme la jeunesse Nous dit bien vite adieu! Oh! comme elle nous laisse Et s’en va la traîtresse, Où?- Demandez à Dieu. Mais puisque notre vie Ne doit plus refleurir, Puisque l’aube ravie A trompé notre envie, Il est temps de mourir. A MISS ANNA X. Quand je vous ai connue, Je déclamais ainsi, Car mon âme était nue; La nuit était venue, Le désespoir aussi. Mais un rayon, Madame, Mais un rayon de toi, A réchauffé mon âme Et ranimé la flamme Qui s’éteignait en moi. J’ai retrouvé le livre Qui seul peut me charmer : A présent tout m’enivre; A présent je veux vivre, Vivre pour vous aimer. A UNE ESPAGNOLE STANCES IMPROVISÉES PAR ALFRED DE MUSSET SUR UN RYTHME DE VICTOR HUGO Je voudrais être la duègne Qui te peigne, Quand, le matin, tes cheveux Baignent ton épaule blanche Et ta hanche, Ondoyant en reflets bleus. Que ne suis-je la mantille D’où scintille L’étoile de ton oeil noir; Et, s’embaumant à la fièvre De ta lèvre, Ton bouquet jeté le soir! Et la colombe au bec rose, Qui, folle, ose Frôler ton col élégant; Et l’éventail de la Chine Qui s’incline Sous ta main blanche sans gant! Et la bottine jalouse, D’Andalouse, Enfermant ton pied mutin; Et le lin parfumé d’ambre Où se cambre Ton souple corps de satin; Puis à ton sein le doux rêve Qui soulève La croix de ton chapelet, Enfin, de ta jarretière, Femme altière, Le riche et Iéger stylet! A UNE VIEILLE COQUETTE A Flore elle a fait ce larcin; C’est un printemps-miniature! Elle a des roses dans sa main, Et des boutons sur la figure- SUR ~DENISE,, D’AURÉLIEN SCHOLL Si Denise eût été fidèle, Dans son amour trop assidu, Tout ce que tu réclamais d’elle Chez d’autres tu l’aurais perdu! SUR ARVERS C’est moi qui suis l’étoffe, O philosophe! Et ton Arvers N’est que l’envers. A MADAME PANCKOUCKE Par vos talents divers vous charmez votre vie, Auprès de vous on peut croire au bonheur; Non, ce n’est pas à moi d’aspirer au génie, C’est à vous de l’unir au langage du coeur. Kératry de l’amour nous trace la peinture, On peut vous l’envoyer pour saisir la nature; Une femme est toujours un merveilleux appui. Comment auprès de vous peut-on rester son maître? Kent était philosophe; il eût cessé de l’être En vous voyant et j’ai fait comme lui. Source: http://www.poesies.net