Une Vieille Maîtresse. (1879) Par Jules Barbey d’Aurevilly. (1808-1889) Perseverare Diabolicum. TOME I TABLE DES MATIERES Dédicace. Préface De La Nouvelle Edition. PREMIÈRE PARTIE. I Un Thé De Douairières. II I Promessi Sposi. III Un Ancien Cavalier Servant. IV Une Maîtresse-Sérail. V Les Adieux. VI La Curiosité D'Une Grand'Mère. VII Une Variété Dans L'Amour. VIII Sang Pour Sang. IX L'Egoïsme A Deux. X Les Noeuds Incessamment Refaits. XI Le Mariage. PREMIÈRE PARTIE. Dédicace. À M. le Vicomte Joseph d’Izarn-Fréissinet Voici, Vicomte, cette Vieille Maîtresse que je vous ai dédiée quand elle n’était encore, comme l’opéra de Gluck, dans Hoffmann, qu’un cahier de papier blanc. Elle est restée longtemps inachevée sous votre regard bienveillant et curieux. Hélas! en tout les premiers moments sont si beaux qu’on a peut-être tort d’achever les livres qu’on commence. Le mien, qui s’est trouvé fini par je ne sais quelle inexplicable persévérance, prend votre nom pour son étoile. Qu’il vous plaise, à vous, esprit difficile, éprouvé, sybarite de l’intelligence, et pour moi tout sera dit; mais vous plaira-t-il? J’ai l’inquiétude des ambitieux et des coquettes. Vous qui êtes profond -sans y tenir -comme si vous n’étiez pas brillant, et brillant comme si vous n’étiez pas profond, -sans avoir l’air d’y tenir davantage, -trouverez-vous un peu de peinture vraie et d’observation réelle dans ce livre que je vous dédie? Trouverez-vous que ce sont là des portraits qui marchent et que j’ai un peu éclairé, à ma manière, ces obscurs replis entortillés et redoublés de l’âme humaine, que tous les penseurs du monde déroulent et détirent, chacun de son côté, et qui se rétractent tant sous leurs efforts?. . . Jugez-en. Mon succès sera surtout la faveur de votre opinion. Je ne rêve plus grand’chose maintenant, même la gloire. J’ai trop perdu de plomb à tirer les hirondelles sur les rivières pour bien viser ce bel Oiseau bleu moqueur, couleur du temps, qui ne vient à nous promptement que dans les contes. Je l’y ai laissé. Je troquerais toutes les plumes de ses ailes pour votre seule approbation. Je la choisirais entre toutes les autres, en me rappelant l’épigramme de Goethe: «Que le sable reste le sable, mais la pierre précieuse est à moi!» Jules A. Barbey d’Aurevilly. Préface De La Nouvelle Edition. Le Roman que voici fut publié en 1851, pour la première fois. À cette époque, l’auteur n’était pas entré dans cette voie de convictions et d’idées auxquelles il a donné sa vie. Il n’avait jamais été un ennemi de l’Église. Il l’avait, au contraire, toujours admirée et réputée comme la plus belle et la plus grande chose qu’il y ait, même humainement, sur la terre. Mais chrétien par le baptême et par le respect, il ne l’était pas de foi et de pratique, comme il l’est devenu, grâce à Dieu. Et comme il n’a pas simplement ôté son esprit des systèmes auxquels il l’avait, en passant, accroché, mais que, dans la mesure de son action et de sa force, il a combattu la philosophie et qu’il la combattra tant qu’il aura souffle, les Libres Penseurs, avec cette loyauté et cette largeur de tête qu’on leur connaît, n’ont pas manqué d’opposer à son catholicisme d’une date récente un Roman d’ancienne date, qui ose bien s’appeler Une Vieille Maîtresse, et dont le but a été de montrer non seulement les ivresses de la passion, mais ses esclavages. Eh bien! c’est cette opposition entre un livre pareil et sa foi que l’auteur d’Une Vieille Maîtresse entend repousser aujourd’hui. Il n’admet nullement, quoiqu’il plaise aux Libres Penseurs de le dire, que son livre, dont il accepte la responsabilité puisqu’il le réédite, soit véritablement une inconséquence aux doctrines qui sont à ses yeux la vérité même. À l’exception d’un détail libertin dont il se reconnaît coupable, détail de trois lignes, et qu’il a supprimé dans l’édition qu’il offre aujourd’hui au public, Une Vieille Maîtresse, quand il l’écrivit, méritait d’être rangée dans la catégorie de toutes les compositions de littérature et d’art qui ont pour objet de représenter la passion sans laquelle il n’y aurait ni art, ni littérature, ni vie morale, car l’excès de la passion, c’est l’abus de notre liberté. L’auteur "d’Une Vieille Maîtresse" n’était donc alors, comme il n’est encore aujourd’hui, qu’un romancier qui a peint la passion telle qu’elle est et telle qu’il l’a vue, mais qui, en la peignant, à toute page de son livre l’a condamnée. Il n’a prêché ni avec elle ni pour elle. Comme les romanciers de la Libre Pensée, il n’a pas fait de la passion et de ses jouissances le droit de l’homme et de la femme et la religion de l’avenir. Il l’a exprimée, il est vrai, le plus énergiquement qu’il a pu, mais est-ce de cela qu’on lui fait un reproche?. . . Est-ce de l’ardeur de sa couleur comme peintre qu’il doit catholiquement s’accuser?. . . En d’autres termes, la question posée contre lui à propos d’Une Vieille Maîtresse n’est-elle pas beaucoup plus haute et plus générale que l’intérêt d’un livre dont on ne parlait pas tout le temps qu’on manquait de motif pour le jeter à la tête de son auteur? Et cette question n’est-elle pas, en effet, celle du roman lui-même, auquel les ennemis du Catholicisme nous défendent, à nous, Catholiques, de toucher? Oui, voilà la question! Posée ainsi, elle est impertinente et comique. Voyez plutôt! Dans la morale des Libres Penseurs, les Catholiques n’ont pas le droit de toucher au roman et à la passion, sous le prétexte qu’ils doivent avoir les mains trop pures, comme si toutes les blessures qui jettent du sang ou du poison n’appartenaient pas aux mains pures! Ils ne peuvent pas toucher au drame non plus, car c’est de la passion encore. Ils ne doivent toucher ni à l’art, ni à la littérature, ni à rien, mais s’agenouiller dans un coin, prier et laisser le monde et la Libre Pensée tranquilles. Certes, je le crois bien que les Libres Penseurs voudraient cela! Si c’est bouffon par un côté, par l’autre une telle idée a sa profondeur. Je crois bien qu’ils aimeraient à se débarrasser de nous par un tel ostracisme, à pouvoir dire, nous ayant barré toutes les avenues, toutes les spécialités de la pensée: «Ces misérables Catholiques! sont-ils en dehors de toutes les voies de l’esprit humain!» Mais franchement, il nous faut une autre raison que celle-là, pour accepter, d’un coeur humble et docile, la leçon que les ennemis du Catholicisme ont la bonté de nous faire sur la conséquence catholique de nos actes et l’accomplissement de nos devoirs. Et pour en parler, d’ailleurs, d’où le connaissent-ils, le Catholicisme?. . . Ils n’en savent pas le premier mot. Ils le méprisent trop pour l’avoir jamais étudié. Est-ce leur haine qui en a deviné l’esprit sous la lettre? Ce qu’il y a moralement et intellectuellement de magnifique dans le Catholicisme, c’est qu’il est large, compréhensif, immense; c’est qu’il embrasse la Nature humaine tout entière et ses diverses sphères d’activité et que, par-dessus ce qu’il embrasse, il déploie encore la grande maxime: «Malheur à celui qui se scandalise!» Le Catholicisme n’a rien de prude, de bégueule, de pédant, d’inquiet. Il laisse cela aux vertus fausses, aux puritanismes tondus. Le Catholicisme aime les arts et accepte, sans trembler, leurs audaces. Il admet leurs passions et leurs peintures, parce qu’il sait qu’on en peut tirer des enseignements, même quand l’artiste lui-même ne les tire pas. Il y a pour les esprits impurs de terribles indécences dans le tableau de Michel-Ange (le Jugement dernier) et on trouve dans plus d’une cathédrale de ces choses qui auraient fait couvrir les yeux d’un protestant avec le mouchoir de Tartuffe. Est-ce que le Catholicisme les condamne, les repousse et les a effacées?. . . Est-ce que les plus grands Papes et les plus saints n’ont pas protégé les Artistes qui faisaient de ces choses, dont l’austérité des protestants aurait eu et a eu horreur comme de sacrilèges?. . . Quand le Catholicisme a-t-il interdit de raconter un fait de passion, si affreux, si criminel qu’il fût, d’en tirer des effets pathétiques, d’éclairer un gouffre dans le coeur de l’homme, quand même il y aurait au fond du sang et de la fange; enfin d’écrire du roman, c’est-à-dire de l’histoire possible quand elle n’est pas réelle, c’est-à-dire, en d’autres termes, de l’histoire humaine?. . . Nulle part! Il a tout permis, au contraire, mais sous cette réserve absolue que le roman ne serait jamais une propagande de vices ou une prédication d’erreur; que jamais il ne se permettrait de dire que le bien est le mal et que le mal est le bien, et qu’il ne sophistiquerait point au profit de doctrines abjectes ou perverses comme les romans de Madame Sand et de Jean-Jacques Rousseau. Sous cette réserve, le Catholicisme a même permis de peindre le vice et l’erreur dans leurs faits et gestes et de les peindre ressemblants. Il ne coupe point les ailes au génie, quand génie il y a. . . Il n’eût point empêché Shakespeare, si Shakespeare lui eût appartenu, d’écrire cette sublime scène qui ouvre Richard III, dans laquelle la femme désolée qui suit le cercueil de son mari, empoisonné par son frère, après avoir vomi des imprécations épouvantables contre l’assassin, finit par lui donner sa bague d’épouse et par s’abandonner à son faux et incestueux amour. C’est abominable, c’est affreux, les niais disent même improbable, parce que ce hideux changement du coeur d’une femme a lieu dans la courte durée d’une scène, ce qui est, selon moi, une vérité de plus; oui, c’est abominable et affreux, mais c’est beau de vérité humaine, profondément, cruellement, effroyablement beau, et la vérité et la beauté, en quelque genre qu’elles soient, ne sont point retranchées ni abolies par le Catholicisme, qui est la vérité absolue. Et, remarquez bien! Shakespeare ne dogmatise pas. Il expose. Il ne dit pas ou ne fait pas dire au spectateur: «Richard III a raison. Cette femme qu’il séduit sur le corps chaud de son mari assassiné a raison de se laisser séduire par le beau-frère assassin que voilà roi. -Non! il dit: «Cela est,» et avec la superbe impassibilité de l’artiste, qui est quelquefois impassible, il le fait voir, et d’une façon si puissante que le coeur s’en tord dans la poitrine, et que le cerveau en est frappé comme d’une décharge d’électricité foudroyante. Eh bien! descendez de Shakespeare à tous les artistes, et vous avez le procédé de l’art que le Catholicisme absout et qui consiste à ne rien diminuer du péché ou du crime qu’on avait pour but d’exprimer. Mais il y a plus, et le Catholicisme va plus loin encore. Quelquefois le vice est aimable. Quelquefois la passion a des éloquences, quand elle se raconte ou se parle, qui sont presque des fascinations. L’artiste catholique reculera-t-il devant les séductions du vice? Étouffera-t-il ces éloquences de la passion? Devra-t-il s’abstenir de peindre l’un et l’autre, parce qu’ils sont puissants tous deux? Dieu, qui les a permis à la liberté de l’homme, ne permettra-t-il pas à l’artiste de les mettre dans son oeuvre à son tour?. . . Non, Dieu, le créateur de toutes les réalités, n’en défend aucune à l’artiste, pourvu, je le répète, que l’artiste n’en fasse pas un instrument de perdition. Le Catholicisme n’éclope pas l’art par peur du scandale. Il est bon même parfois que le scandale soit. Il y a quelque chose {qu’on me passe le mot) de plus catholique qu’on ne croit dans l’inspiration de tous ces peintres qui se sont plu à retracer la beauté splendide comme l’or, la pourpre et la neige, de cette bouchère, de cette bourrèle d’Hérodiade, l’assassine de saint Jean. Ils ne l’ont privée d’aucun de ses charmes. Ils l’ont faite divine de beauté, en regardant la tête coupée qu’on lui offre, et elle n’en est que plus infernale d’être si divine! Voilà, en tout, comme l’art doit s’y prendre. Peindre ce qui est, saisir la réalité humaine, crime ou vertu, et la faire vivre par la toute-puissance de l’inspiration et de la forme, montrer la réalité, vivifier jusqu’à l’idéal, voilà la mission de l’artiste. Les artistes sont catholiquement au-dessous des Ascètes, mais ils ne sont point des Ascètes: ils sont des artistes. Le Catholicisme hiérarchise les mérites, mais ne mutile pas l’homme. Chacun de nous a sa vocation dans ses facultés. L’artiste n’est pas non plus un préfet de police d’idées. Quand il a créé une réalité, en la peignant, il a accompli son oeuvre. Ne lui demandez rien de plus! Mais j’entends l’objection et je la connais. . . Mais la moralité de son oeuvre! mais l’influence de son oeuvre sur la moralité publique déjà ébranlée! etc., etc., etc. À tout cela, je réponds en sécurité: la moralité de l’artiste est dans la force et la vérité de sa peinture. En peignant la réalité, en lui infiltrant, en lui insufflant la vie, il a été assez moral: il a été vrai. Vérité ne peut jamais être péché ou crime. Si on abuse d’une vérité, tant pis pour ceux qui en abusent! Si on conclut d’une oeuvre d’art vivante et vraie, si on en conclut des choses mauvaises, tant pis pour les coupables raisonneurs! L’artiste n’est pour rien dans la conclusion. «Il y a prêté,» direz-vous. Est-ce que Dieu a prêté aux crimes et aux péchés des hommes en créant l’âme libre de l’homme? Est-ce qu’il a prêté au mal que les hommes peuvent faire, en leur donnant tout ce dont ils abusent, en leur mettant sa magnifique et calme et bonne création sous leurs mains, sous leurs pieds, dans leurs bras?. . . Allez, j’ai connu des imaginations si déréglées et si charnelles qu’elles sentaient le fouet de feu du désir en regardant les cils baissés des Vierges de Raphaël. Fallait-il que Raphaël s’arrêtât pour éviter ce danger et qu’il jetât au feu sa Vierge d’Albe, sa Vierge à la Chaise, et tous ses chefs-d’oeuvre de pureté, apothéoses vingt fois recommencées de la Virginité humaine? À certaines gens, tout n’est-il pas achoppement, occasion de chute?. . . L’Art doit-il expirer vaincu par des considérations à hauteur d’appui pour toutes les défaillances? Doit-on le remplacer par un système préventif de haute prudence qui ne permette rien de tout ce qui peut être dangereux, c’est-à-dire, en définitive, rien de rien? L’artiste crée, en reproduisant les choses que Dieu a faites et que l’homme fausse et bouleverse. Quand il les a reproduites exactement, lumineusement, il a, cela est certain, comme artiste, toute la moralité qu’il doit avoir. Si on a l’esprit juste et pénétrant, on peut toujours tirer de son oeuvre, désintéressée de tout ce qui n’est pas la vérité, l’enseignement, parfois contenu, qu’elle enveloppe. Je sais bien qu’on sera quelquefois obligé de creuser avant, mais les artistes écrivent pour leurs pairs, ou du moins pour ceux qui les comprennent. Et d’ailleurs, est-ce un crime que la profondeur?. . . Assurément la sagesse catholique est plus vaste, plus ronde, plus franche et plus robuste que ne l’imaginent Messieurs les Moralistes de la Libre Pensée. Qu’ils demandent aux Jésuites, à ces étonnants politiques du coeur humain, qui entendaient si grandement la morale, qui la voyaient de si haut, quand au contraire les Jansénistes la rapetissaient et la voyaient de si bas, la rendaient si étroite, si bête et si dure! Qu’ils interrogent un de ces Casuistes à l’esprit de discernement et de soulagement, comme l’Église en a tant produit, surtout en Italie, et ils apprendront, puisqu’ils l’ignorent, qu’aucune prescription ne nous arrache des mains la passion dont le roman écrit l’histoire et que le Catholicisme étroit, chagrin et scrupuleux, qu’ils inventent contre nous, n’est pas celui-là qui fut toujours la Civilisation du monde, aussi bien dans l’ordre de la pensée que dans l’ordre de la moralité! Et ceci n’est point une théorie inventée à plaisir pour les besoins d’une cause, c’est l’esprit même du Catholicisme. L’auteur d’Une Vieille Maîtresse demande à être jugé à cette lumière. Le Catholicisme est la science du Bien et du Mal. Il sonde les reins et les coeurs, deux cloaques, remplis, comme tous les cloaques, d’un phosphore incendiaire; il regarde dans l’âme: c’est ce que l’auteur d’UNE VIEILLE MAÎTRESSE a fait. Ce qu’il a montré s’y trouve-t-il?. . . Il a dit la passion et ses fautes, mais en a-t-il fait l’apothéose?. . . Il a dit sa puissance, ses encharmements, l’espèce de barre qu’elle met dans notre libre arbitre, comme dans un écusson faussé. Il n’a étriqué ni la passion, ni le Catholicisme, tout en les peignant. Ou Une Vieille Maîtresse doit être absoute de ce qu’elle est, quoi qu’elle soit, ou il faut renoncer à cette chose qui s’appelle le roman. Ou il faut renoncer à peindre le coeur humain, ou il faut le peindre tel qu’il est. Il n’y a que Messieurs de la Libre Pensée, si dévoués aux intérêts sociaux comme on sait, qui aient pu trouver Une Vieille Maîtresse subversive. Elle! Mais l’auteur, en racontant cette triste histoire, aurait pu être impassible et il ne l’a pas été! Il a condamné Marigny, le mari coupable! il lui a donné des remords et même des hontes! il l’a fait se confesser à sa grand’mère et se condamner lui-même. Mais sa femme, à qui Marigny finit par demander pardon, ne lui pardonne pas! Aucun romancier n’a été plus que l’auteur d’Une Vieille Maîtresse le Torquemada de ses héros. Subversif, son livre! mais n’y a-t-il plus à peindre, sous peine de mettre tout en péril, que des Grandissons?. . . Oui, la passion est révolutionnaire, mais c’est parce qu’elle l’est, qu’il importe de la montrer dans toute son étrange et abominable gloire. C’est, au point de vue de l’Ordre, une bonne histoire à écrire que l’histoire des Révolutions. Voilà ce que nous avions à dire à Messieurs de la Libre Pensée! Finissons par un mot de leur Maître. Il est de viles décences, disait Rousseau. Le Catholicisme ne les connaît pas. Ier octobre 1865. J. B. d’A. . . I Un Thé De Douairières. Une nuit de février 183. . ., le vent sifflait et jetait la pluie contre les vitres d’un appartement, situé rue de Varennes, et meublé avec toutes les mignardes élégances de ce temps d’égoïsme sans grandeur. Cet appartement -boudoir dessiné en forme de tente -était gris de lin et rose pâle, et il était aussi chaud, aussi odorant, aussi ouaté que l’intérieur d’un manchon. C’était le boudoir d’une femme qui n’avait jamais boudé infiniment, mais qui ne boudait plus du tout, -de la vieille marquise de Flers. Une petite table en laque de Chine, couverte de porcelaines du Japon, était placée devant un large feu qui achevait de se consumer en braise ardente. La théière ouverte attendait l’infusion parfumée. La bouilloire d’argent bruissait. . . rêveur murmure qu’a chanté Wordsworth, le lakiste, quoique ce ne fût pas le bruit d’un lac. Aux deux angles de la cheminée, dans de grands fauteuils de velours violet, deux femmes, vieilles toutes deux, au front carré, encadré de cheveux gris lissés, l’air patricien, -physionomie de plus en plus rare, -causaient peut-être depuis longtemps. Elles ne travaillaient pas; elles étaient oisives; mais le rien-faire sied à la vieillesse, surtout quand elle a cette dignité. Entre ces deux nobles et antiques cariatides, entre ces vieilles aux mains luisantes et polies comme la porcelaine dans laquelle elles allaient boire leur thé, il y avait, capricieusement assise sur un coussin de divan, à leurs pieds, une jeune fille dont le profil, éclairé par l’écarlate reflet de la braise, ressemblait à la belle médaille grecque qui représente Syracuse, non sur du bronze alors, mais sur un fond d’or enflammé. Elle avait travaillé tout le soir en silence. Mais la soirée s’avançant toujours, fatiguée de son éternelle tapisserie, elle l’avait laissée rouler de ses mains avec une nonchalance douloureuse. Puis elle s’était levée, avait pris la bouilloire au foyer, et s’était mise à verser l’eau fumante sur les feuilles qui devaient l’ambrer doucement de leurs parfums. Cette belle tête pâle, les cils baissés, le front grossi par l’attente, les sourcils froncés, la bouche sérieuse, aperçue à travers la vapeur qui s’élevait de la théière, était d’une beauté presque aussi grandiose et aussi tragique que celle d’une magicienne composant un philtre. Hélas! de philtre, elle n’en composait pas. . . mais elle en avait bu un qui lui semblait amer à cette heure, et qui donnait à son visage la cruelle expression qui l’animait. «Il ne viendra pas, mon enfant, -dit une des vieilles, la marquise de Flers, - voici qu’il est minuit, et il avait promis d’être ici à dix heures. Il aura été retenu à son cercle par ses amis. -Peut-être va-t-il venir encore, -répondit la jeune fille d’un ton désespéré, mais au fond duquel il y avait comme une prière que sa grand’mère entendit. -Non, il ne viendra pas, -reprit la marquise d’un ton absolu, mais sans dureté. -Et quand il viendrait, ma chère Hermangarde, je ne veux pas qu’il te trouve ici maintenant. Il sait qu’à minuit tu rentres chez toi quand je ne reçois pas. En te voyant, il s’imaginerait que tu l’as attendu. Il croirait qu’il bouleverse tes habitudes. Vraiment ce serait trop tôt déjà! L’amour le plus sincère n’est pas exempt de fatuité. Souhaite le bonsoir à madame d’Artelles, et va fermer ces grands yeux bleus auxquels je défends de pleurer. -Votre grand’mère a raison, ma chère Hermangarde», dit la comtesse d’Artelles à son tour, avec une gravité froide qui tranchait sur le ton aimable de Mme de Flers. Écrasée sous la double opinion de ces deux vénérables Sagesses, Hermangarde obéit sans répondre. Quelque Parisienne que l’on soit, quand on est très bien élevée, on a une petite obéissance dont le silence est presque romain. C’est l’avantage des filles comme il faut sur les filles qui ne le sont pas. Les enfants trop aimés des bourgeois murmurent toujours. D’ailleurs, Hermangarde était digne de son nom carlovingien. Elle était fière; fière et tendre, combinaison funeste! Les grandes choses manquant à leur vie, les jeunes filles ne peuvent marquer leur fierté que dans les détails. Hermangarde ne demanda donc point qu’on eût pitié d’une attente trompée en lui permettant de la prolonger. Si sa grand’mère avait été seule, peut-être aurait-elle insisté; mais Mme d’Artelles était là. Elle ramassa lentement sa tapisserie, la plia plus lentement encore, sonna sa femme de chambre d’un bras paresseux. Elle gagnait du temps à être lente, mais le temps inexorable devait passer. . . passer en vain. Elle embrassa Mme d’Artelles, puis sa grand’mère, qui lui prit les tempes par- dessus ses bandeaux dorés, en lui disant avec une gaieté qui était aussi une mélancolie: «Repose en paix, ma pauvre fille; tu as pour toute ressource de le bien bouder demain. -C’est une ressource dont elle n’usera pas, -dit la comtesse quand la jeune fille fut partie. -Elle l’aime, hélas! bien trop pour cela. Réellement, je suis effrayée de cet amour, ma chère marquise. Il est trop violent. -C’est de l’effroi de trop, comtesse, -répliqua la marquise. -Quel danger y a-t- il à aimer bien fort l’homme qu’on doit épouser dans un mois? -Eh! eh! -dit la comtesse, -il y a toujours du danger à aimer un homme. Nous ne sommes pas vieilles pour rien, ma chère, et vous devriez savoir cela. L’amour, n’importe pour qui, est un jeu terrible, mais c’est presque une partie perdue quand l’homme qui l’inspire ne présente pas plus de garanties de caractère que votre futur petit-fils. -Vous lui en voulez donc beaucoup? -répondit la marquise avec un reproche moqueur. -À lui, ma chère? -dit la comtesse. Non, certes, ce n’est pas à lui que j’en veux! Mais lui, il fait son métier d’homme. Il joue sa comédie de sentiment; il flatte, il rampe, il éblouit, il fascine. On s’y prend; les jeunes filles et même les mères. Seulement, les grand’mères ne devraient-elles pas un peu se sauver de la séduction universelle? -Il paraît donc que je suis plus jeune que mon âge, -dit Mme de Flers avec son imperturbable bonne humeur, -car j’ai été prise comme les autres, et tellement prise, ma très chère belle, que toutes vos prétentions sinistres n’ont pas pouvoir de m’effrayer. -Quoi! -répondit Mme d’Artelles, en montant sa voix d’une octave, -à la veille de marier cette chère enfant, vous n’éprouvez pas la moindre anxiété, le moindre trouble? -Je n’ai jamais été plus calme, -répondit Mme de Flers, majestueuse d’ironie. -Alors, ma chère, -s’écria Mme d’Artelles confondue, -vous avez la tête encore plus perdue qu’Hermangarde? -N’est-ce pas? -dit en riant doucement la marquise. -Tenez! prenez une tasse de thé, ma chère. -Et l’aimable femme allongea sa main restée belle au bout d’un bras qui avait été beau, inclina la théière, et versa le breuvage musqué dans la tasse de son amie, comme pour lui faire digérer ce qu’évidemment elle ne digérait pas, -le mariage de la petite-fille et le calme de la grand’mère. -Oui, vous avez la tête encore plus perdue qu’Hermangarde, -reprit la comtesse, tenant à justifier jusqu’au bout ses étonnements et ses craintes, -car vous êtes du monde, et d’ordinaire vous en écoutez mieux la voix. Or, le monde a sur le mari de votre fille les opinions les plus tranchées, les plus répandues et malheureusement les moins flatteuses. On dit que c’est un joueur qui a jeté aux quatre vents du ciel et des tapis verts tout ce qu’il avait, si jamais il a eu quelque chose. C’est un homme qui a toujours vécu comme un aventurier, et qui s’en vante! C’est enfin un libertin effréné, qui a compromis une foule de femmes dont vous savez les noms aussi bien que moi, ma chère. Ai-je besoin de vous défiler ce chapelet? -Oui, défilez! défilez! -interrompit la marquise. -Ce sera plus gai que toutes vos moralités. On irait plus souvent au sermon si on y disait les noms propres. -Je ne sermonne point, ma chère. Pourquoi cette légèreté et cette injustice? - dit Mme d’Artelles sans fâcherie, mais tenant sa gravité et ne voulant pas s’en départir. -Pourquoi sermonnerais-je? Je ne suis pas dévote. Jeune, je n’étais pas prude; vieille, je ne me soucie pas d’être pédante. J’ai vécu à peu près comme vous, moins le bonheur dans le mariage que vous avez eu et que j’ai manqué. À cela près, nous avons appris la vie des mêmes maîtres. Nous avons vu le même monde. Nous avions les mêmes goûts et presque les mêmes sentiments. Cette fabuleuse chimère d’une amitié entre femmes et d’une amitié qui dure quarante ans en se voyant tous les jours, n’est-elle pas la preuve que nous différons de bien peu et que nos jugements sur toutes choses doivent infiniment se ressembler? Ne puis-je donc m’étonner, chère amie, si, dans une grande occasion comme celle du mariage d’Hermangarde, nos manières de voir sur l’homme qu’elle épouse sont diamétralement opposées; et au nom de notre amitié, au nom de l’intérêt de la petite, ne puis-je m’en affliger? Ne puis-je en parler sans avoir l’air de faire un sermon?. . . -Ma chère comtesse, me voici sérieuse, -dit la marquise de Flers émue, en tendant la main à son amie. -N’imputez jamais à mon coeur les péchés de mon esprit. -Ils ne sont pas mortels, -reprit gracieusement son amie en pressant cette main, tendue vers elle, avec le mouvement d’une sensibilité charmante et sauvée du temps. -Laissez-moi donc vous dire mes craintes, dussent-elles ne pas avoir le sens commun. Tout le temps que je les aurai, je penserai qu’un mariage qui n’est pas encore fait peut se défaire, et je vous tourmenterai un peu.» Il y eut un moment de silence. «Si vous n’avez, -dit gravement la marquise, en replaçant sa soucoupe sur le plateau, -que les bruits du monde à opposer à l’amour d’Hermangarde et à son mariage, permettez-moi de vous dire que ces bruits malveillants ont peu d’influence sur une femme qui a passé toute sa vie à voir des choses parfaitement opposées à ce qu’elles étaient en réalité, et qui a connu Mirabeau, lequel disait, du haut de la tribune de son égoïsme, que les grandes réputations sont fondées sur de grandes calomnies, car il aurait pu ajouter que les petites l’étaient aussi. -Je n’ai pas que cela, -fit Mme d’Artelles. -Eh bien! qu’avez-vous de plus, chère amie? des faits positifs?. . . Voyons-les! Quoi! mon petit-fils de choix est un affreux monsieur Lovelace parce qu’il a eu quelques femmes qui vont à la messe à Saint-Thomas d’Aquin, avec un paroissien de velours, fermé d’or! Mais nous sommes du temps de Laclos, ma chère belle, et nous appartenons à une époque où ces choses-là se pardonnaient très-bien! Soyons justes, si nous ne sommes pas indulgentes. La jeunesse que nous avons connue et. . . aimée faisait bien pis que les jeunes gens d’à présent. Et cependant nous ne sommes pas restées vieilles filles. Nos mères ont eu la bravoure de nous marier à ces abominables mauvais sujets, et nous avons eu le hasard effronté de n’être pas trop malheureuses! -Ne parlez que de vous, -dit Mme d’Artelles. -Vous avez eu l’extrême bonheur d’aimer et d’être aimée. Vous aviez asservi complètement le marquis de Flers ; il vous aurait sacrifié ses maîtresses, s’il n’avait pas fallu. . . les reprendre pour vous les sacrifier. Quand il se souvenait d’elles, c’était pour se féliciter de n’appartenir qu’à vous. Vous l’aviez ensorcelé. -Eh bien! -dit la marquise, s’épanouissant à cet éloge et à ce souvenir, et souriant avec un double orgueil, l’orgueil de la femme et l’orgueil de la mère, -Hermangarde est encore plus belle que je ne l’étais, et elle ensorcellera son mari! -Croyez-vous? -fit Mme d’Artelles avec une tristesse douce et profonde, la tristesse d’un scepticisme sans espoir. -Est-ce qu’il est, votre futur beau- fils, de ces têtes-là qu’on ensorcelle? Je l’ai beaucoup vu chez vous et dans le monde. Je l’ai beaucoup étudié. Vous m’avez parfois trouvée pénétrante, mais je ne crois pas qu’un pareil homme puisse porter le poids d’une domination quelconque, si allégé qu’il soit par l’amour. Il a des facultés d’esprit fort étendues, c’est incontestable; mais, né pour le commandement, il porte dans toutes les relations de la vie une ambition d’influence qui le rend peu propre à en subir une. Ses passions sont des passions de maître. Voyez comme, malgré son amabilité, trop charmante pour n’être pas jouée, il opprime déjà Hermangarde! comme, avec un froncement de sourcils, il la fait obéir et trembler! Et pourtant Hermangarde est un caractère fier et résolu! Cela m’a bien souvent révoltée. Ses manèges ne m’en imposent point. Il passe pour très éloquent auprès des femmes. Il les magnétise avec des flatteries adorables ou des impertinences qu’il a l’art de doubler de tendresses. Il a des paroles obscures et chatoyantes qui font rêver. Mais toute cette éloquence, tous ces entortillements de serpent câlin aux pieds des femmes ne sont que l’expression de son orgueil et de son mépris pour nous. Il veut dominer, despotiser les âmes, et trouver dans les relations de l’amour une influence que les hommes qu’il blesse lui contestent, et que les circonstances ne lui ont pas donnée sur eux. Avec les hommes, il n’a pas toutes ces coquetteries. Il ne cache pas la conscience qu’il a de lui-même, et par là il les offense, même sans y penser. Mais avec nous son orgueil est bien plus à l’aise, car il est reçu par la vanité des hommes qu’on ne s’abaisse jamais devant nous. Il fait donc avec nous ce qu’il est trop fier pour faire avec ses semblables, et tout cela, marquise, bien moins pour trouver ce que nous pouvons donner, le bonheur dans la tendresse, que pour conquérir un pouvoir.» Mme d’Artelles était d’un temps où les gens du monde aimaient à tracer des portraits. Elle venait d’en faire un. Mme de Flers, qui allait porter sa tasse de thé à ses lèvres, la replaça sur le plateau. «Vertu de femme! comme vous y allez! -dit-elle. -Mais c’est là un portrait de sombre fantaisie, et vous m’aviez promis des faits positifs. -Des faits positifs! -dit l’intrépide comtesse que rien n’embarrassait, que rien ne désarmait. -Je ne demande pas mieux que de vous en donner, des faits positifs, pour vous convaincre du danger qu’il y a de marier Hermangarde à cet homme faux et détestable! Je ne les sais que d’hier, et je vais vous les dire aujourd’hui. Malheureusement les choses sont bien avancées, mais on a vu casser des mariages encore plus près de la conclusion. Quand je dis qu’il est faux, votre beau fiancé, je ne crois pas que son amour pour Hermangarde soit précisément une tartufferie. Non! Je le crois fort amoureux, au contraire, de ses radieux dix-neuf ans. Mais je dis qu’il est comme tous les êtres vulgaires de coeur et grossiers de sens, qui prennent la passion pour de l’amour. Au moment où il joue à Hermangarde de ces airs de dévouement et de tendresse dont nous sommes toutes dupes, de mère en fille, il a une maîtresse, ma chère marquise, une maîtresse chez laquelle il va passer tous ses soirs, non pas mystérieusement, mais au su de toute la ville et sans manteau couleur de muraille. Il ne prend même pas la peine de se cacher! Probablement il y est ce soir encore, au lieu d’être ici où il avait promis de venir et où Hermangarde l’attendait. » La marquise de Flers avait repris sa tasse de thé pendant que Mme d’Artelles faisait sa Catilinaire. Elle la but, et avec un demi-sourire où l’indulgence et la malice se fondaient : «Ah! -dit-elle en se ravisant, -c’est madame de Mendoze. -Eh non, ma chère, non, ce n’est pas madame de Mendoze! -dit à son tour et très vivement Mme d’Artelles. -Alors, c’est madame de Solcy, -reprit la pétulante marquise. -Ni l’une ni l’autre, -fit Mme d’Artelles. -Est-ce que vous m’allez nommer tout le faubourg Saint-Germain ? Vous êtes plus mauvaise langue que moi, ma chère. Je sais que les haïssables succès de M. de Marigny ont été nombreux. Madame de Solcy, madame de Mendoze et malheureusement beaucoup d’autres ont fait mille folies pour lui, et ce n’est pas une raison pour qu’il ne les voie plus dans les salons de Paris ou même chez elles. L’amour, dans une société de gens bien élevés, ne doit pas emporter toutes les relations de la vie. Mais la maîtresse actuelle de M. de Marigny n’est pas une femme comme il faut. C’est une créature qu’il a depuis dix ans ; qu’il a peut-être toujours eue. Quand la société de Paris parlait de ses liaisons avec mesdames de Mendoze et de Solcy, quand les dévotes criaient au scandale, M. de Marigny mentait impudemment à ces femmes qui ne craignaient pas de se compromettre pour ses beaux yeux. Elles étaient, ma chère belle, dans la position où Hermangarde va se trouver, mais avec le mariage en sus. -Comment savez-vous cela ? -dit la vieille marquise, entassant les rides sur son front devenu songeur. -Je l’ai su, -reprit la comtesse, -par le vieux vicomte de Prosny. C’est un vieux lynx. Il est très fin et très madré. Il est un peu de ces vieillards qui eussent regardé Suzanne au bain par le trou de la serrure ; mais s’il menait la vie d’un sage, nous ne saurions rien de tout ce qu’il nous faut savoir. Le vicomte connaît la donzelle. Il va chez elle, ou il y allait autrefois. Il vous donnera, si vous voulez, les détails les plus circonstanciés sur cette liaison qui me paraît assez ignoble. -Dix ans! -répondit Mme de Flers. -Les mariages persans n’en durent que sept ; et en Italie, les sigisbées -qui fêtent parfois des cinquantaines -sont d’assez minces possesseurs. Ils sont la petite monnaie de cet imbécile de Pétrarque. Mais dix ans de possession intégrale à laquelle la loi n’oblige pas, -ajouta-t- elle avec un reflet tiède du XVIIIe siècle dans les idées, -voilà quelque chose de singulier en plein Paris! Malepeste! il faut que cette femme soit bien belle ou terriblement habile, pour ramener des bras de toutes les autres femmes un homme comme M. de Marigny. -Eh bien, pas du tout! -fit Mme d’Artelles, qui tenait à verser sa goutte d’acide prussique dans toutes les pensées de son amie. -Le vicomte la dit assez laide, d’un caractère fort extravagant, et plus âgée que M. de Marigny, qui a trente ans. -Hein! ce ne sont pas là des séductions bien omnipotentes, -dit la marquise. - Mais votre vieux scélérat de vicomte n’a vu cette femme que dans son salon. . . a-t-elle un salon ? et Marigny l’a vue ailleurs. Cela change la thèse. Les meilleures actrices ne sont bonnes que dans certaines pièces. Moi, je fais ce raisonnement-ci, ma chère : ou c’est une ancienne relation craquant de toutes parts, depuis le temps qu’elle dure, et alors Hermangarde rompra ce noeud tiraillé et usé en se jouant ; ou la créature est à craindre, et alors, si elle l’est, elle l’est beaucoup! car Marigny a trop expérimenté les femmes pour ne pas les savoir à fond, et, laide ou non, ce serait donc le résumé de toutes les séductions des autres, puisqu’on les quitte pour revenir à elle ; enfin, une espèce de maîtresse-sérail. » Le mot était hardi, et le geste qui l’accompagna ne le fut pas moins. La marquise, née en 1760 et qui avait traversé toutes les corruptions de Trianon, de l’Émigration et de l’Empire, savait, quand il le fallait, sauter le bâton d’un mot vif. Elle avait eu la jambe leste, il lui restait l’esprit leste, -un esprit avec lequel, dans sa jeunesse, le prince de Ligne avait peloté. Il eût dit d’elle, avec ces consonances qu’il recherchait comme une audace négligée : Elle avait l’esprit brillant et coupant comme le diamant, et attirant comme l’aimant, et rien n’était si provocant ni si charmant, et ni, au fond, si bon enfant! Très spirituelle donc, comme on l’était encore en 1783 et comme on allait cesser de l’être, elle avait plus duré que son époque. Sa grâce était de si bonne trempe qu’elle avait résisté au mauvais ton de l’Empire. La société de la Restauration -cette société digne d’être anglaise, tant elle fut hypocrite, - dut avoir horreur du haut goût de l’esprit de Mme la marquise de Flers. À l’heure qu’il est, au faubourg Saint-Germain, ne prend-on pas pour du bon ton l’extrême pruderie en toutes choses ? et ne réalise-t-on pas un idéal de société à faire mourir d’ennui dans leurs cadres les portraits de famille qui, heureusement, n’entendent plus ? L’abâtardissement des races s’est surtout marqué en France dans l’esprit de conversation. Ce volatil parfum s’est évaporé. Au moment où s’ouvre cette histoire, il fallait la souveraine aisance de la marquise de Flers pour sauver de l’outrageante condamnation des prudes un reste de cet esprit fringant, élancé et vraiment français, la plus jolie gloire de nos ancêtres. «Dans le premier cas, -reprit la marquise, -ça regarderait Hermangarde. Ce serait l’affaire d’une lune de miel. Nulle femme n’épouse d’ange. Les plus sots même -quand ils se marient -ont la vanité de planter là quelque Ariane dont ils offrent l’abandon à leur femme comme un cadeau qui complète bien la corbeille. Marigny n’a pas besoin, lui, d’offrir une femme sacrifiée à l’amour d’Hermangarde pour le faire flamber mieux. Et, d’ailleurs, il est trop distingué (vous diriez orgueilleux, vous!) pour employer cette petite rouerie. Seulement, si, comme une foule d’hommes restés longtemps garçons, il a des habitudes d’intimité déjà anciennes, il les perdra très aisément au sein d’un bonheur plus neuf et plus enivrant. Mais dans le second cas. . . » Elle s’arrêta, se mirant dans le saphir de son petit doigt et réfléchissant. « Eh bien! dans le second cas?. . . -interrogea Mme d’Artelles. -Ah! ce serait tout autre chose, -reprit la marquise. -Je partagerais vos inquiétudes. J’aurais là du fil à retordre. Mais, Dieu aidant, et vous aussi, ma chère belle, je le retordrais!» II I Promessi Sposi. Les deux douairières veillèrent longtemps cette nuit-là. Le coupé de la comtesse d’Artelles ne la remporta que fort tard, M. de Marigny ne vint pas troubler par sa présence un tête-à-tête si plein de lui. Quelquefois il revenait après le spectacle à l’hôtel de Flers où, quand il n’y avait personne, il était toujours sûr de trouver la marquise debout, éveillée et prenant du thé; car, malgré son grand âge, la marquise aimait à veiller comme une femme du XVIIIe siècle. Elle avait lu Montaigne. Elle disait que veiller allongeait les offices de la vie. Pour elle, comme pour toutes les femmes de sa génération, -corps de fer forgés au feu du plaisir et qui ne connaissaient ni gastrites, ni inflammations d’entrailles, maux consacrés d’une époque à prétentions intellectuelles, -les lits n’étaient pas faits pour les vieillards. En ne gagnant le sien qu’à la dernière extrémité, elle honorait avec une touchante superstition les souvenirs de sa jeunesse. Après le départ de son amie, elle resta longtemps dans le boudoir solitaire, assise au coin du feu assoupi, tournant dans ses doigts effilés sa tabatière d’écaille; mouvement inquiet et trahissant en elle les plus grandes préoccupations. Ce que venait de lui confier Mme d’Artelles s’étendait sur sa pensée et l’assombrissait. Elle avait pour Hermangarde une vraie passion de grand’mère, et voilà que s’il fallait ajouter foi aux paroles de son amie, le bonheur de sa chère enfant était menacé. Elle estimait beaucoup Mme d’Artelles, presque aussi âgée qu’elle, plus froide, plus raisonnable dans le sens du monde, non dans le sens de la vérité. De ces deux femmes, en effet, la marquise était, au fond, la plus distinguée, mais le meilleur de sa supériorité empêchait qu’on ne la reconnût. Pour beaucoup de gens, pour la comtesse elle-même, la marquise était victime de sa grâce riante. Parce qu’on lui voyait l’esprit léger, on lui croyait toute la tête légère; mais, sous les frivoles surfaces, -comme sous les grains du rouge qu’elle mettait à vingt ans, circulait la vie, -il y avait la réflexion qui voit juste et la sagacité qui voit clair. C’était une femme de sens qui avait eu des sens, mais qui n’avait jamais eu plus d’imagination qu’une Française, c’est-à-dire que la femme de l’Europe et du globe qui entend le mieux les adorables calculs de l’amour et le ménage de son bonheur. Cette poésie des sens, dans une créature divinement jolie et riche, qui pouvait, quand il lui plaisait, comme une des princesses de Brantôme, recevoir son amant dans des draps de satin noir, avait suppléé, dès sa jeunesse, à cette imagination absente et qui eût peut-être compromis sa vie. Sa renommée était restée saine et sauve. Malgré de nombreuses fantaisies dont personne ne sut le chiffre exact, elle avait marché avec une précaution et une habileté si félines sur l’extrémité de ces choses qui tachent les pattes veloutées des femmes, qu’elle passa pour Hermine de fait et de nom. Elle s’appelait Hermine d’Ast, marquise de Flers. Pour obtenir ce résultat, elle n’avait ni dit de faussetés ni fait de bassesses. Elle n’avait point joué le rôle odieux d’une madame Tartuffa qui met le crucifix dans son alcôve. Non! Elle usa d’un tact merveilleux qu’une femme dans Paris a seule égalé, mais non surpassé. Ce fut là son unique hypocrisie. Aussi l’histoire de sa jeunesse est-elle un magnifique fragment d’une Imitation qu’il serait bon de donner, dans l’état actuel de nos moeurs, à méditer aux jeunes personnes. Tout le monde y gagnerait, même les maris. Le sien, le marquis de Flers, écuyer cavalcadour de Marie-Antoinette et très lancé dans la coterie des Polignac, l’avait épousée à sa sortie du couvent. Lui qui par l’âge eût été son père et qui semblait devoir être invulnérable à tous les enchantements possibles, puisqu’il avait bu à la coupe de la Circé du temps, la comtesse Jules, cette reine de la Reine, aima, jusqu’à l’adoration, une enfant élevée aux Ursulines. Sortie de son parloir à quatorze ans, traînant sa poupée par la manche et regrettant sa récréation, pour aller à l’autel et à la Cour, cette folle fillette s’improvisa femme du matin au soir, ou peut-être du soir au matin, et tout le temps qu’il vécut elle asservit le marquis à ses caprices. Elle qui sentait sa force, la voila. L’aima-t-elle? Il le crut et jamais illusion plus savante ne fut plus complète. Elle le traita comme ce féroce enfant athénien traita son moineau. Elle lui creva les yeux. . . mais sans lui faire le moindre mal, afin qu’il ne la vît pas se servir des siens. Elle trompa son mari comme on trompe un amant, en se donnant une peine du diable. Aussi l’écuyer cavalcadour -homme d’esprit pourtant -mourut-il dans son bonheur conjugal, comme le roi de Bohême, aveugle, à la bataille de Crécy. La Révolution éclatant la trouva déjà partie. Son mari fut massacré au 10 août. Mais comme elle avait sauvé sa réputation de la langue des bourreaux de salon, elle déroba une tête charmante à laquelle elle tenait davantage encore, à la faucille qui scia plus tard les cous les plus ronds et les cheveux les plus dorés de la monarchie. Elle avait une fille, d’ailleurs, qu’elle allait élever dans l’exil. Du moins, aux rigueurs de la condition des proscrits ne s’ajouta point la misère. Elle avait emporté dans un petit portefeuille semé de perles fines, et sur lequel elle écrivait le nombre de polonaises qu’elle avait à danser dans les bals, une fortune mobilière considérable. Elle vécut à Trieste, à Venise, à Vienne, de manière à rappeler sa maison du faubourg Saint-Germain. Ce fameux abbé de Percy, Normand comme elle, l’avant-dernier descendant mâle des Percy en France, dont la laideur et l’esprit furent si célèbres à Londres dans le high life pendant l’émigration, cet admirable abbé qui avait dans l’esprit l’éperon brûlant de son parent Hotspur et sur sa face la lampe allumée de Falstaff, racontait, dans ses derniers jours, l’avoir rencontrée, en 94, chez son cousin, le duc de Northumberland, et si charmante, même pour ces Anglais, qu’ils la préféraient à la chasse au renard. Assez habile pour n’avoir point besoin d’être heureuse, elle fut heureuse comme si elle n’avait point besoin d’être habile. Les intendants d’alors étaient des fripons (voir toutes les comédies du temps); par hasard, le sien fut un honnête homme. Il acheta, avec les assignats, toutes les propriétés des de Flers, et les rendit très noblement à la marquise quand elle revint de l’émigration. À dater de ce retour, elle ne quitta jamais Paris que pour aller aux eaux ou dans ses terres de Normandie, prétendant «qu’elle avait assez voyagé comme cela.» Sa fille, qu’elle aimait sans doute, mais qui ne lui plaisait pas, -cette chose importante pour que les affections soient profondes! -avait épousé un des descendants des Polastron. Comme les Larochejaquelein et les Grillon, Armand de Polastron avait d’abord refusé, par honneur monarchique, de servir Bonaparte. Il y fut bientôt forcé par cet Italien du XVIe siècle, dont la politique et le dépit retournaient contre les mères outragées le noble refus des enfants. Armand se fit tuer, au premier feu, en vrai gentilhomme, qui oublie tout devant l’ennemi. Il laissa sa jeune femme enceinte. Marie-Antoinette de Flers, vicomtesse de Polastron, blonde et jolie comme sa mère, -moins la vie, moins cette flamme allumée aux candélabres de la Cour de France et qui ne brilla plus après 1800, -brisée de la mort de son mari, mourut en accouchant d’Hermangarde. C’était la première peine qui entrât dans le coeur de la marquise. Mais, comme ces dards qui fixent aux flancs entr’ouverts du taureau une banderole de pourpre, en y entrant, elle y mit un amour superbe, -l’amour de la grand’mère pour l’enfant resté orphelin. Sa première communion faite, au Sacré-Coeur, sa petite-fille ne la quitta plus. Elle fut élevée à côté d’elle, en héritière de quatre-vingt mille livres de rentes. Éducation qui consista surtout à vivre dans le rayonnement de cette marquise demeurée si grande dame, quand il n’y a plus que des naines comme il faut dans notre société nivelée et décapitée de toute grandeur. Hermangarde apprit plus en voyant les dernières années de sa grand’mère qu’en passant par toutes les filières des éducations fortes, comme on dit si plaisamment maintenant, et qui ne sont que les infirmeries de la médiocrité. Femme de haute origine, Mme de Flers avait l’instinct des mystérieux privilèges des races. Elle savait que tout ce qui est supérieur s’élève de soi vers le grand et le beau, en vertu d’une force latente, d’une gravitation secrète, comme les plantes qui n’ont pas besoin qu’on casse leurs tiges pour se retourner vers le soleil. Aussi, la religion exceptée, qui s’excepte de toutes les choses humaines, la marquise avait-elle appliqué un système hardi de laisser faire, laisser passer, à toutes les impulsions d’Hermangarde, et ces impulsions s’étaient produites comme les feuillages, les fruits et les fleurs, dans un oranger d’Albenga poussé en pleine liberté de terre et de ciel. Belle à rendre amoureux tous les peintres. Mlle de Polastron avait une âme à rendre tous les moralistes fous. Sa grand’mère put la gâter impunément, et elle n’y manqua pas. Mais en regardant comme des lois éternelles les instincts délicats et fiers de sa petite-fille, la vieille marquise de Flers montra encore plus d’intelligence que de tendresse. C’était une nature sérieuse et contenue que Mlle Hermangarde de Polastron. Elle n’avait pas, elle n’aurait jamais eu l’ardeur d’enjouement, le charme osé et vainqueur qui avait fait de son aïeule l’étoile la plus étincelante des Nocturnales de Versailles. Hermangarde, la chaste Hermangarde, avait une puissance bien moins conquérante et généralement bien moins sentie que celle de la marquise de Flers, de cette éclatante blonde, piquante comme une brune, qui pouvait porter des deltas de ruban ponceau à ses corsets, sans tuer son teint et ses yeux, et qui se coiffait en Érigone aux soupers de la comtesse de Polignac. Seulement, pour ceux qui la comprenaient, cette puissance, Hermangarde, elle! était bien autrement souveraine. C’était le charme qui rend le plus esclave et que la nature attacha à toutes les choses profondes qu’il faudrait déchirer pour voir. Sa beauté était plus royale encore que n’avait été celle de sa grand’mère. Mais l’idéalité de ses mouvements, de son sourire, de ses yeux baissés, aurait été méconnue au XVIIIe siècle. Blonde aussi, comme toutes les de Flers, mais d’un blond d’or fluide, elle avait un teint pétri de lait et de lumière, pour lequel toutes les boîtes de rouge inventées à cette époque de mensonge auraient été d’affreuses souillures. Dieu seul était assez grand coloriste pour étendre un vermillon sur cette blancheur, pour y broyer la rougeur sainte de la pudeur et de l’amour! Ce n’était pas là le teint de brugnon mûr de la marquise qui n’avait jamais eu besoin de mouches pour en relever l’éclat sans fadeur. . . ni ses lèvres qui avaient la forme de l’arc enflammé de l’Amour (disaient les madrigaux du temps) et qui lançaient si bien la flèche empennée des moqueuses plaisanteries, ni son ivre sourire d’Érigone qui se baignait avec tant de volupté rieuse dans la mousse d’un verre de Champagne à souper, ni son regard assassin et fripon qui sautait par-dessus l’éventail et faisait faire à la décence toutes les voltiges de la curiosité, ni sa prunelle bleue comme la flamme du punch et brûlante du triple feu grégeois de l’esprit, des sens, de la coquetterie; car elle avait été une coquette! Elle l’avait été jusqu’à la fin, toujours, sans repos ni trêve, même avec sa femme de chambre, comme Fénelon qui l’était avec ses valets; toujours armée, toujours implacable, comme la République Romaine, ne désarmant que quand on s’était humilié et soumis et qu’elle pouvait danser sur le coeur des rebelles la danse du triomphe, une pyrrhique à elle, avec ses mignonnettes mules de satin blanc, aux talons pourpres! Hermangarde n’avait rien de toute cette beauté inspirée et résonnante comme un instrument de fête, de cette douce fureur invincible, de toutes ces bacchanales d’esprit, de reparties, d’agaceries tentatrices, malheureusement ses seules débauches, disait Chamfort, avec le satyriasis d’un regret de libertin, quand on parlait de cette cruelle et charmante Hermine de Flers, aux orgies du duc d’Orléans. Il y avait en Hermangarde des lueurs bien plus divines que tous ces scintillements lutins, des silences bien plus éloquents que tous ces pétillements de paroles, des reploiements sous la nue d’une virginité troublée, bien plus expressifs que toutes ces fusées d’étincelles. . . L’opale, avec ses teintes fondues, l’emportait sur le diamant malgré l’insolence de ses feux, l’âme sur l’esprit, la poésie du voile sur le charme enivrant de la nudité. Mlle de Polastron avait en toute sa personne quelque chose d’entr’ouvert et de caché, d’enroulé, de mi-clos, dont l’effet était irrésistible et qui la faisait ressembler à une de ces créations de l’imagination indienne, à une de ces belles jeunes filles qui sortent du calice d’une fleur, sans qu’on sache bien où la fleur finit, où la femme commence! Le contour visible plongeait dans l’infini du rêve. Accumulation de mystères! c’était par le mystère qu’elle prenait le coeur et la pensée. Espèce de sphinx sans raillerie, -à force de beauté pure, de calme, de pudique attitude, -et à qui la passion, en lui fendant sa muette poitrine, arracherait, un jour, son secret. Un peu de l’énigme s’était déjà révélé. On savait l’amour d’Hermangarde pour M. de Marigny; mais on ne savait pas l’âme d’Hermangarde. Nul n’en connaissait l’étendue, ni sa grand’mère qui avait approuvé son amour, ni Mme d’Artelles qui en redoutait la violence, ni Marigny lui-même, qui en savourait les félicités et qui passait une partie de ses jours les regards suspendus aux yeux bleu de roi d’Hermangarde -comme Charlemagne, la vue attachée sur son lac de Constance, amoureux de l’abîme caché. Comment si jeune avait-elle aimé Marigny? Prématurée en tout, fleur et fruit en même temps, elle était allée de bonne heure dans le monde, conduite par la marquise de Flers. Les jeunes gens qu’elle y vit passèrent sous ses yeux et ne les fixèrent pas. Au milieu de ces hommes sans beauté vraie et sans élégance qui forment le fond commun des salons, la personnalité fortement accusée de M. de Marigny devait nécessairement la frapper et la captiver. Et, d’ailleurs, elle l’aimait même avant de l’avoir vu, tant il y a des affections qui ont tous les caractères de la destinée! Par un hasard de circonstances assez peu remarquable en soi, elle ne le rencontra que tard chez les personnes où elle allait. Mais elle avait vécu, pour ainsi dire, dans l’air contagieux d’une réputation qui fera toujours sur les jeunes filles l’effet enivrant du mancenillier. M. de Marigny, contre qui l’effrayée Mme d’Artelles avait lancé des choses si vives, était le scandale vivant du faubourg Saint-Germain. Comment ne l’eût-il pas été? Il possédait la puissance de l’esprit contre laquelle on se révolte derrière le dos de ceux qui l’ont. Il n’avait pas de position; on ignorait sa fortune: ces deux seules distinctions qu’on respecte. Tout en lui reconnaissant une amabilité de premier ordre quand il voulait causer, on maudissait ses vices, si toutefois une société aussi énervée que celle de Paris peut maudire. Jamais (comme l’avait dit Mme d’Artelles) personne n’avait été l’objet de plus de commérages que M. de Marigny. Les mères avaient beau prendre les airs pincés quand on en parlait devant mesdemoiselles leurs filles; elles avaient beau s’ingénier à mettre les guimpes les plus montantes aux expressions dont elles se servaient quand la conversation roulait sur M. de Marigny; bien d’étranges idées s’étaient éveillées dans la tête d’Hermangarde, -cette fière Diane, calme en apparence, mais agitée au fond sans savoir pourquoi, -lorsqu’elle avait recueilli d’une oreille curieuse et discrète quelques bruits épars de tous ces a-parte, étouffés à demi sous les éventails. Ah! occuper de soi, en bien ou en mal, c’est déjà une force; et les femmes aiment la force comme tout ce qu’on n’a pas et ce qu’on désire d’un désir vain. Mais si on ajoute à cela de grands torts de conduite, - comme on disait de M. de Marigny, -le dérèglement de la vie, l’épouvante des âmes timorées, on s’expliquera très bien la disposition où ce qu’elle avait entendu jeta Hermangarde. Loi formidable et éternelle, que toutes les poésies du coeur de la femme la fassent incliner à sa chute! Il y avait alors, dans la société de Paris, une jeune mariée que M. de Marigny avait compromise. C’était cette comtesse de Mendoze à laquelle, on l’a vu, la vieille marquise avait décoché une allusion si directe. Passionnée et faible, élevée en Italie, où la société n’apprend pas, comme en France, à se défier des mouvements les plus généreux de son coeur, Mme de Mendoze avait aimé M. de Marigny avec une bonne foi qui l’avait perdue. En quelques instants, la passion fit une horrible razzia de tous les dons qui ornaient sa vie. Elle n’était plus belle et elle avait été divine. Les femmes du faubourg Saint-Germain, qui savent glisser dans l’éloge le plus caressant de ces subtils poisons d’ironie auprès desquels les poisons de l’Italie des Borgia, qui enfermaient la mort dans les plis d’un gant parfumé, auraient été de grossières compositions, l’appelaient sérieusement la Diva. On pensait d’elle à cette époque ce que Louise de Lorraine, princesse de Conti, disait d’une des trois grandes maîtresses d’Henri IV, la duchesse de Beaufort: «Celles qui ne voulaient pas l’aimer ne pouvaient la haïr.» Avant que l’amour ne l’eût saisie dans sa griffe de flamme, elle avait été le type d’un de ces genres de beauté évidemment prédestinés au malheur, en raison même de la sublime délicatesse de leur essence et de leur forme. Cette délicatesse exceptionnelle, qui n’est pas la beauté, -car la beauté a la force d’une harmonie et, au contraire, cette délicatesse exquise, incomparable, vient peut-être d’un trouble, d’un élément céleste de trop dans la composition de l’être humain, -s’élevait en Mme de Mendoze jusqu’au phénomène. Elle ravissait le regard comme un miracle accompli, et elle l’effrayait comme une catastrophe qui menace. Pour l’observateur philosophe, il était certain que le premier malheur de la vie déchirerait cette organisation ténue et diaphane, comme le cuivre auquel on l’accroche en passant, déchire une dentelle. En effet, les plus transparentes ladies que l’Angleterre présente à l’admiration du monde comme les plus purs échantillons d’une aristocratie bien conservée, n’eussent pas approché de cette femme chez qui les lignes et les couleurs avaient une légèreté, un fondu, un flottant de lueurs qu’on ne saurait rendre que par un mot intraduisible, le mot Anglais ethereal. Quand on suivait, comme un fil de la Vierge dans l’air rose du matin, l’espèce de nitescence qui courait au profil de ses cheveux d’ambre pâle jusqu’à la nacre de ses épaules, on aurait cru à une fantaisie de Raphaël, tracée avec quelque merveilleux fusain d’argent sur du papier de soie couleur de chair. Ses yeux -elle était un peu myope -étaient de ce tendre bleu de la turquoise, qui n’a pas de rayons et qui semble dormir, et ils avaient l’expression singulière et vague de ces sortes d’yeux qui n’étreignent pas le contour des choses. Ils paraissaient mats de rêverie. Ainsi Dieu ne l’avait faite qu’avec des nuances. Mélange unique de clartés sans fulgurances et d’ombres lactées, elle berçait le regard en l’attirant et très certainement elle eût produit l’engourdissement magnétique des choses vues en rêve, sans l’ardeur sanguine de ses lèvres, qui réveillait tout à coup le regard, énervé par tant de mollesses, et montrait, par une forte brusquerie de contraste, que le coeur de feu de la femme brûlait dans le corps vaporeusement opalisé du séraphin. Mme de Mendoze avait la lèvre roulée que la maison de Bourgogne apporta en dot, comme une grappe de rubis, à la maison d’Autriche. Issue d’une antique famille du Beaujolais dans laquelle un des nombreux bâtards de Philippe-le-Bon était entré, on reconnaissait au liquide cinabre de sa bouche les ramifications lointaines de ce sang flamand qui moula pour la volupté la lèvre impérieuse de la lymphatique race allemande, et qui depuis coula sur la palette de Rubens. Ce bouillonnement d’un sang qui arrosait si mystérieusement ce corps flave, et qui trahissait tout à coup sa rutilance sous le tissu pénétré des lèvres; ce trait héréditaire et dépaysé dans ce suave et calme visage, était le sceau de pourpre d’une destinée. Il disait bien que cette femme frêle à qui les poètes eussent attaché par la pensée sur le front de mystiques bijoux, comme le béryl ou la cyanée, et aux épaules la tunique d’hyacinthe, appartenait dans son corps autant que dans son âme au double amour qui n’en est qu’un seul. Un tel signe n’avait pas menti. La passion de Mme de Mendoze pour M. de Marigny et dont cette Italienne manquée n’avait pas su faire une relazione de plus d’un an, eut toute l’insouciance d’un malheur suprême après avoir eu toutes les imprudences d’une félicité sans bornes. La comtesse s’était doublement affichée. On la recevait toujours, à cause du rang qu’elle tenait par sa famille en France et par celle de son mari en Espagne (elle était alliée aux Médina-Coeli), mais l’opinion ne lui marchandait pas les cruautés. Elle les brava comme une plus fière, non par hauteur de courage, mais par entraînement aveugle et fatal; parce qu’elle ne pouvait rencontrer son ancien amant que dans ce monde qui la flétrissait tout en restant poli pour elle. Elle y allait donc, poussée par l’espérance. Attelée au joug d’une idée fixe, elle y traînait un coeur désolé, une santé dévastée. Rien ne l’arrêtait. Ni la fièvre, ni la toux convulsive d’une poitrine atteinte de consomption. Elle avait bien toujours le courage de sa toilette, et brisée, mourante, anéantie, elle venait la première et s’en allait la dernière partout, l’attendant, voulant le voir encore, même de loin, et dût-elle expirer en rentrant du souvenir des jours passés! Âme acharnée qui n’arrachait pas le trait, mais l’enfonçait chaque jour davantage! Hermangarde savait, confusément, il est vrai, l’histoire de Mme de Mendoze, mais assez pour suspendre toutes sortes de rêveries à cette femme qui aimait sa faute jusque dans son supplice, à ce front d’Éloa tombée qui n’eût pas voulu se relever, à ce maigre et pâle visage fondu au feu d’un mal intérieur où il n’y avait plus que deux grands yeux flétris, cernés, dévorés, sanglants d’insomnie et de pleurs. . . Malgré la réserve d’une éducation vraiment patricienne, Mlle de Polastron ne pouvait s’empêcher de regarder Mme de Mendoze avec étonnement, avec épouvante, avec jalousie, avec pitié. C’était, dans ce sein jeune et pur, une confusion de tous les sentiments qui s’ignorent. Pour elle, la comtesse était une curiosité funeste. Elle contemplait trop Marigny à travers cette femme qu’il tuait. . . Chaque fois qu’elle la rencontrait, elle épiait avec un intérêt aussi dissimulé que s’il avait été coupable, le progrès du mal qui la minait, mettant le sentiment partout où il y avait la maladie. Elle ne se doutait pas qu’elle aimait déjà. . . qu’elle caressait déjà les ailes d’épervier de la terrible Chimère. «Quand donc le verrait-elle aussi, cet homme qui tuait si bien les femmes?» Elle n’avait pas peur de lui, mais elle éprouvait cette émotion chère aux intrépides qui inspirait les paroles de César, allant se faire tuer au Capitole, au moment où sa femme cherche à le retenir: «César et le danger sont deux lions mis bas le même jour, mais César est l’aîné et César sortira. (1)» Ces troubles d’une âme romanesque durèrent tout le temps qu’il fallut pour que, s’il n’était pas complètement vulgaire, Marigny dût être un dieu pour elle au premier coup d’oeil. Aussi le fut-il. Un soir, chez la duchesse de Valbreuse, il y avait beaucoup de monde et l’on dansait. La musique, le mouvement du bal, les conversations, couvraient la voix des domestiques qui annonçaient. La soirée était très avancée. Hermangarde, après plusieurs valses, s’était rassise près de sa grand’mère, et comme d’ordinaire, elle observait son drame vivant, Mme de Mendoze, plus souffrante que jamais, affaissée sur un divan, et dont l’oeil rougi, fatigué d’attendre, avait l’hébétement d’une rêverie folle. Tout à coup, elle la vit devenir plus pâle encore, et ses yeux lourds s’agrandir et projeter des rayons comme deux soleils. Un mouvement insensé qui n’était pas un sourire, agita ses lèvres flétries qu’un jet de sang -envoyé par le coeur sans doute - colora: «Voyez-vous -dit une voix derrière Hermangarde -cette pauvre madame de Mendoze et l’effet que produit sur elle l’arrivée de M. de Marigny?» La jeune fille n’en entendit pas davantage. Elle ne vit plus Mme de Mendoze. Elle vit Marigny debout contre la portière de velours pourpre qui retombait en plis nombreux derrière sa tête, et sur laquelle il se détachait avec une sombre netteté. Il était tout en noir. Elle ne l’analysa pas. Elle ne le jugea pas. Sa première pensée fut le Lara de lord Byron; la seconde, qu’elle aimait. Alors, involontairement et par un mouvement de rivale heureuse, puisqu’il ne l’aimait plus, elle se reprit à regarder Mme de Mendoze. L’émotion n’avait pas lâché la malheureuse comtesse. D’inépuisables éclairs jaillissaient de son regard incendié. Mais les lèvres payaient cher la vie qui leur était revenue. Elles en déposaient le secret dans le mouchoir dont elles rougissaient les dentelles. «C’est beau, malgré tout, qu’une passion pareille! -dit près d’Hermangarde la même voix qui avait parlé. -Elle est mourante, cette petite femme-là. Tenez! voilà que le sang l’étouffé. Regardez son mouchoir, Thadée; mais, bah! elle n’y prend seulement pas garde, et tout le temps que Marigny sera là, elle n’est pas femme à s’évanouir.» Cette, scène rapide, d’un tragique simple comme nos moeurs, auxquelles les convenances dessinent un cadre si étroit, donna à la belle Hermangarde le frisson d’une émotion inexprimable. La marquise de Flers, qui le vit passer sur ses épaules, la gloire et l’orgueil de sa vieillesse maternelle, craignit que sa petite-fille n’eût froid et lui jeta, en souriant, l’écharpe oubliée au dos du fauteuil. Quant à M. de Marigny, c’était à son tour de regarder. Parmi tous ces fronts chargés de diadèmes ou de fleurs, il avait aperçu le front nu et pur d’Hermangarde. Ses cheveux blonds relevés droit sous le peigne découvraient des tempes divines de transparence et de fraîcheur. Marigny, malgré l’expérience de sa vie et les musées de sa mémoire, n’avait rien vu d’aussi saintement beau que Mlle de Polastron. Une pulsation de dix-huit ans rajeunit son coeur blasé. Il s’avança vers elle, et, tournant le dos à Mme de Mendoze, il vint saluer Mme de Flers pour voir de plus près cette idéale jeune fille, -attirante, invincible et belle comme une illusion. «C’est mademoiselle de Polastron?» -dit-il, en s’inclinant devant Hermangarde, mais il n’ajouta rien de plus. Lui qui savait si bien parler le langage de la flatterie, lui (disait-on) le plus éloquent des corrupteurs, il ne risqua pas avec Mme de Flers un seul de ces éloges que la beauté d’Hermangarde arrachait également aux hommes et aux femmes. Un respect qu’il n’avait jamais senti en présence d’une créature humaine lui inspira de se taire. Sa parole lui semblait trop prostituée pour qu’il osât s’en servir. . . Peut-être aussi craignait-il de se trahir; car, depuis cinq minutes, il aimait, et, pour la première fois, - sensation étrange et maudite! -il tremblait de ne pas être aimé. Mais, quelques jours après cette soirée, il avait repris, une par une, toutes les sécurités de son infernal orgueil. Il était allé chez la marquise, et l’âme naturelle d’Hermangarde s’était ouverte comme un livre, sur toutes les pages duquel il put lire son nom. Certain d’être aimé et assez épris pour vouloir le bonheur suprême au prix des liens qu’il avait jusque-là redoutés, il s’efforça de plaire à la marquise. Avec Hermangarde il n’avait besoin d’aucune séduction, d’aucune coquetterie. Elle était soumise à ce magnétisme de l’amour, si absurde et si divin; car bien souvent, rien dans la personne qui l’exerce ne le justifie. Un homme de cet esprit, de ce jet de conversation si tari maintenant en France, de cet éclat de manières qui rappelait à la douairière de Flers les plus beaux jeunes gens de sa jeunesse, dut l’émerveiller et l’entraîner. Elle raffola bientôt de Marigny. Pendant une année, il alla chez elle tous les soirs. C’était se poser en prétendant à la main de Mlle de Polastron. Les vicomtesses du noble faubourg crièrent de toute la force de leurs voix de tête contre une telle audace. Mais la marquise, hardie comme une femme du XVIIIe siècle, et qui savait les vrais revenant-bons de la vie, souriait et ne pensait pas qu’un mauvais sujet comme Marigny fût un si mauvais mari pour Hermangarde. Se trompait-elle? l’avenir le prouvera. À coup sûr, il y avait en Marigny des replis d’âme qu’elle ne voyait pas. . . de ces profondeurs creusées par un siècle de plus dans l’esprit des générations; mais la société myope du faubourg Saint-Germain les voyait-elle davantage? Le bon sens de la marquise, qui n’avait rien de bourgeois, lui disait qu’après tout, dans cette loterie du mariage, les qualités de M. de Marigny étaient encore la meilleure mise. «Les passions - pensait-elle -font moins de mal que l’ennui, car les passions tendent toujours à diminuer, tandis que l’ennui tend toujours à s’accroître.» Enfin, elle se connaissait à l’amour, et celui de Marigny était sincère et loyal. Il avait des dettes, «mais Hermangarde -disait-elle avec une élévation très spirituelle -a quatre-vingt mille raisons pour se passer de la fortune d’un mari.» Un soir, troublée comme une fille noble et une chaste fille, Hermangarde avait avoué son amour et caché dans les plis de la douillette de sa grand’mère des rougeurs à rendre jalouse la blancheur des marbres. La vieille douairière l’avait absoute et bénie. Elle avait hâte d’assurer le bonheur de sa chère enfant, avant de mourir. Elle avait donc approuvé le mariage dont ils avaient, ces heureux enfants, célébré les fiançailles dans leurs coeurs. Au lever du rideau de cette histoire, il ne leur restait plus qu’un mois à attendre; le plus long de tous, puisqu’il est le dernier! Depuis un an, la comtesse d’Artelles ne s’était pas démentie. Elle n’avait pas cessé d’envisager avec mécontentement et avec défiance l’amour d’Hermangarde, qui grandissait de plus en plus dans cette intimité, couverte des ailes de la marquise. L’amabilité de Marigny avait échoué contre elle. Tout avait glissé sur cette âme, lisse de préjugés et qui avait la force de retenir ses préventions. Elle s’était ouvertement déclarée hostile au mariage. Elle aimait Mlle de Polastron comme une nièce. Moins sensible par l’esprit que son amie, restée plus jeune sous ses cheveux blancs, elle se préoccupait davantage des idées communes. Il y avait en Marigny quelque chose qui l’épouvantait. N’ayant d’abord contre cet homme, d’une influence si prodigieuse sur la marquise, que des impressions personnelles et des bruits de salon, elle s’était trouvée presque heureuse d’avoir mis la main sur des faits positifs. Le vicomte de Prosny, le cavalier servant de sa jeunesse, à qui jadis elle avait fait porter chez son bijoutier tant de bracelets dont elle changeait les médaillons, allait avoir de bien autres emplois à présent! Elle avait projeté de l’envoyer à la découverte des relations qui existaient entre Marigny et une ancienne maîtresse, que lui, Prosny, -avec ces airs de gourmet qu’ont les vieux libertins comme les vieux gourmands, -disait être digne de figurer au premier rang des impures de monseigneur le comte d’Artois. III Un Ancien Cavalier Servant. Plusieurs jours après la révélation qui avait rembruni le front ouvert de la marquise, le vicomte de Prosny buvait son dernier verre de liqueur des Îles chez son ancienne reine, la comtesse d’Artelles, qui lui avait donné à dîner. Elle l’avait traité en vieille qui veut séduire un vieillard, et qui le prend par la seule anse qui reste, -la passion suprême, celle qui ferme la porte à toutes les autres, -le péché capital qui est, hélas! aussi le péché final! Elle lui avait donné un dîner des dieux: un petit repas, substantiel, savoureux et fin, calculé de manière à ce qu’il excitât sans irriter et communiquât une activité suffisante. . . Dire comment elle savait le degré juste d’animation qu’il fallait au sang transi du vieux pécheur, ce serait répéter les mauvais propos d’un autre âge, et d’ailleurs, règle générale, les femmes savent toujours à merveille ce qu’il leur importe de savoir. «Ce sont les délices de Capoue que votre dîner, ma chère comtesse,» dit le vicomte avec la tendre reconnaissance d’un estomac heureux depuis une heure et demie. Car le bonheur avait commencé à la première cuillerée d’un excellent potage, et le vicomte, qui n’avait plus de dents et qui avait des principes, mangeait fort lentement. «N’est-ce pas. . . -fit la comtesse comme une femme qui sait sa force, -mais il ne faut pas qu’Annibal s’endorme dans ces délices-là.» Le trait était doublement historique: le vieux Prosny s’endormait presque toujours après son dîner. «Non, je vais à Rome à l’instant même, -reprit le vicomte. -C’est-à-dire, - ajouta-t-il, -rue de Provence, 46, chez la señora Vellini. -C’est donc ainsi que cette espèce s’appelle? -dit Mme d’Artelles avec un mépris de grande dame, -le plus insolent des mépris. -Oui, c’est comme cela, -répondit le vicomte; -elle est Espagnole, née à Malaga en 1799, de manière que. . . de manière que. . . -De manière que. . . elle a trente-six ans!» dit vivement la comtesse, fort impertinemment pour la señora en question et pour le vicomte, qui, très souvent, l’impatientait avec la forme habituelle sous laquelle il cachait, assez mal, l’absence du mot qui le fuyait. Ici, une parenthèse. Le vicomte Éloy de Bourlande, Chastenay de Prosny, avait été destiné à la magistrature dès sa jeunesse. Il appartenait à une ancienne famille de Parlement. Sa vie de jurisconsulte avait été fort courte. Avant la Révolution, il était ce qu’on appelait alors avocat de sep heures, avec M. Roy, depuis ministre, et beaucoup d’autres devenus fameux. Les avocats de sept heures étaient, comme on le sait, les jeunes avocats au début qui plaidaient aux audiences du matin, quand les illustres de l’Ordre, les chanoines de la grand’manche, les hommes à position et à réputation, dormaient encore aux pieds de leurs sacs. Né pour être conseiller de grand’chambre, la Révolution tua son avenir, mais, du moins, respecta sa personne. Et pourtant il n’avait pas émigré. Il s’était caché pendant la Terreur comme beaucoup de nobles dans certaines provinces. Sa famille était du Nivernais. Il avait été très beau, comme on pouvait en juger par un portrait fort ressemblant accroché à la glace de son entresol, rue Louis-le-Grand, et qui le représentait coiffé en cadenettes, avec le collet de velours vert, tel qu’il était quand il se maria. Cette belle tête, aux yeux d’outremer, à la bouche fine, si romanesque et si féodale en même temps, on n’en reconnaissait guères le galbe dans le vicomte de Prosny actuel. Le nez busqué s’était allongé, la bouche dégarnie de ses dents était rentrée et avait un faux air de celle de Voltaire sur son déclin. Le menton impérieux avait suivi le nez dans son mouvement en avant, et le menaçait. La peau du visage était jaune comme un parchemin d’antique noblesse; les yeux gonflés comme ceux de tous les hommes sensuels et qui ont pratiqué la vie, mais ils dardaient toujours leur flamme verte avec cette énergie de curiosité insatiable qui ressemble à de la pénétration, mais qui n’en est pas. Le front, on n’en pouvait juger, caché qu’il était par une perruque châtain clair, très frisée et posée perpendiculairement sur les yeux. On ne compte plus maintenant que deux perruques de ce style-là dans tout le faubourg Saint-Germain. Tel était devenu le beau Prosny, le plus agile danseur et la plus forte lame d’épée d’après Thermidor. Il s’était battu pour le petit Capet et les dix-huit boutons à l’habit (2), autant que s’il avait été élevé, avant les désastres de la monarchie, pour entrer dans la Maison Rouge au lieu d’entrer dans les Enquêtes. Il avait été le poing le plus sur la hanche de cette époque de bretteurs, et la fleur des pois des muscadins. À cette époque, il avait tourné la tête à une héritière avec le muscle de son mollet. Il s’était marié richement et avait vécu sur ses terres. Très poli pour les autres, mais très pointilleux, très despote chez lui, très colère, il avait été dans sa campagne le plus violent des juges de paix. Libertin, mais galant et discret; égoïste comme Fontenelle lui-même, sans cet esprit qui excuse tout, mais avec l’excellent ton qui le vaut presque, il avait fait mourir sa femme de chagrin, planté une magnifique croix sur sa tombe, et sur sa mémoire une phrase convenablement mélancolique qu’il répétait toujours quand on lui en parlait, et. . . tout avait été dit. Difficile à satisfaire, quinteux en diable, parlant toujours de dégainer quand on le contrariait, et l’ayant fait très volontiers tout vieux qu’il fût (il s’était battu juvénilement, lorsque les alliés étaient venus en France, avec un colonel de Cosaques qui logeait chez lui et qui avait trouvé que les infusions de marjolaine qu’on lui servait le matin n’étaient pas du thé hyson et souchong, et il l’avait blessé), très mécontent de son gendre, qui était encore plus mécontent de lui, il était revenu vivre à Paris, en garçon, touchant ses fermages chez son banquier, et se moquant de l’opinion publique de sa province, qui l’appelait un vieux dénaturé, parce que, disait-il, il voulait la paix dans ses derniers jours. Il était de haute taille, droit et sec comme un bambou, dont il avait les noeuds dans l’humeur. Il aimait autant le trictrac que la liqueur des Îles. Né pour être juge, il ne bégayait pas comme Bridoison, mais souvent il cherchait ses mots. Et comme dans la conversation il n’y a point de dictionnaire, pour se donner le temps de les trouver il avait pris, en vieillissant, la risible et déplorable habitude de répéter à chaque bout de phrase la locution de manière que. . . Quand on lui parlait, il avait toujours l’air attentif et très étonné, quoiqu’il fût bien loin d’être naïf, et il poussait avec sa langue sa joue creuse, en vous regardant. «Allez donc, vicomte! -fit Mme d’Artelles. -Tâchez de m’avoir des détails; tâchez de savoir par quel diabolique talisman cette femme, qui n’est ni jeune, ni belle, dites-vous, a pris sur M. de Marigny un ascendant qu’elle n’a jamais perdu, tandis que cette pauvre madame de Mendoze, par exemple, tue sa jeunesse et sa jolie figure dans les larmes, pour un homme qui a la monstrueuse ingratitude de ne pas même s’en apercevoir. -C’est difficile, c’est difficile, -répondit le vicomte. -La drôlesse est insaisissable. Elle ne répond à aucune question et elle échappe à l’observation la plus aiguisée. C’est du feu grégeois ou du vif-argent incarné. . . de manière que. . . de manière que. . . -. . . Vous ne voyez rien à travers vos lunettes, mon cher contemporain? - interrompit la comtesse, jouant l’incrédulité avec une câlinerie perverse. - Dois-je croire cela de votre ancienne sagacité? -Oui, ma chère, croyez-le, -fit le vicomte, obligé, acculé à être vrai. -J’ai su les femmes autrefois. J’ai connu leurs mille diableries pour nous faire, quand ça leur convient, marcher à quatre pattes comme feu Nabuchodonosor. Mais, voyez- vous! la Vellini n’a pas d’analogue dans mon répertoire de souvenirs. On ne comprend rien à celle-là! C’est un logogriphe, c’est un hiéroglyphe, c’est un casse-tête chinois, et peut-être est-ce tout cela qui fait sa puissance! Depuis quelque temps, j’ai cessé de la voir, mais je l’ai vue beaucoup autrefois, de manière que je puis bien la revoir encore. Seulement, je ne crois pas avoir à vous donner les détails dont vous êtes friande et que vous avez promis à madame la marquise de Flers. -Hypocrite! -fit encore l’astucieuse comtesse, en lui lançant deux regards d’une date reculée, presque tendres, et qui prenaient en écharpe la fatuité de l’ancien cavalier servant. -Est-ce que vous ne découvririez pas la pierre philosophale, si vous le vouliez? -Enfin, j’essaierai! -dit le vicomte, divinisé par l’idée que la comtesse avait de lui. -Dans tous les cas, du reste, j’apprendrai à la señora le mariage prochain de mademoiselle de Polastron et de M. de Marigny, et je compte sur un fier tapage. -Si le tapage -reprit la comtesse -peut empêcher le mariage, vous m’aurez donné mon dernier plaisir.» -Et elle lui tendit la main, en appuyant sur ce mot, que la discrète délicatesse du vicomte n’osa relever, mais qu’il comprit. Il baisa cette main avec la douceur du souvenir, prit sa canne et s’en alla chez la señora Vellini. Il faisait un clair de lune perçant et glacé. Le vieux vicomte, qui aimait à marcher après son repas, arriva, tout en chantonnant, rue de Provence. Il monta les quatre étages, qu’il connaissait bien, avec une jambe rajeunie à la fontaine de Jouvence de l’excellent dîner de la comtesse, et sonna à la double porte en tapisserie, qu’une jeune fille splendidement belle vint ouvrir. «Ah! c’est monsieur de Prosny! -dit la jeune fille, un peu étonnée de revoir un ancien visage probablement oublié. -Lui-même! -repartit le vicomte. -Comment te portes-tu, mon enfant? -ajouta-t- il, en passant la main sous le menton royal qui n’appartenait qu’à une soubrette, mais qui n’en était pas honteux. Comme toutes les personnes de son temps, M. de Prosny tutoyait les domestiques. -La señora est-elle visible, ce soir?. . . -Oui, monsieur,» -dit Oliva en débarrassant le vicomte de son manteau. Cette belle soubrette, à la taille de déesse, étalait une beauté étrange et une mise plus étrange encore. Elle avait les cheveux d’un rouge flamboyant, largement tordus sous un peigne d’écaille blonde, les bras nus et une robe de soie. C’était mauvais ton peut-être que cette mise, pour une fille de service chez qui rien n’indiquait la femme de chambre, si ce n’est le tablier blanc consacré. Elle éclaira, de son bougeoir de cristal, M. de Prosny et lui fit traverser plusieurs pièces. Elle marchait d’un pas résolu et voluptueux tout ensemble, et l’on entendait craquer sur les tapis le satin turc de sa bottine. Son ondoyante taille profilait d’alliciantes ombres sur les draperies qu’elle éclairait en passant. Il fallait que la señora Vellini eût une grande idée de sa beauté pour garder chez elle une camériste de cet air-là. Il fallait qu’elle eût l’orgueil immense qui naît de la force éprouvée. La plus altière du faubourg Saint-Germain aurait renvoyé haut la main une femme de chambre au port si princesse, et qui, en tendant un plateau ou une lettre, prenait tout naturellement des attitudes à exposer ses amies et soi-même aux plus écrasantes comparaisons. Quand on voyait Oliva, l’idée venait: si c’est là la soubrette, qu’est donc la maîtresse? Mais le vicomte de Prosny ne pouvait se prendre à une telle préface. Il connaissait la señora Vellini, et il devait la retrouver avec quelques années de plus. IV Une Maîtresse-Sérail. L’appartement dans lequel Oliva-la-Rousse fit pénétrer M. de Prosny ne ressemblait guères à un appartement de femme. Si on en croyait les récits du vicomte à madame d’Artelles, la señora était peut-être d’un ordre un peu plus élevé que toutes celles qui font tomber des sequins en agitant leurs jupes; mais, après tout, disons le mot, le monde, qui ne veut que des situations expliquées, l’appelait une courtisane. Eh bien, l’aurait-on dit en entrant dans cet appartement si fier et si sombre et qui ressemblait plus à un cabinet qu’à un boudoir?. . . Là, nulle mollesse, nul mystère dans le jeu des glaces, nulle combinaison scélérate dans le jeté des draperies, nul parfum provocant ou révélateur. Les lambris, sans aucun ornement, étaient revêtus de cuir de Russie doré. D’immenses rideaux à l’Italienne en velours froc-de-capucin étaient retenus par des torsades, or bruni et aurore. Sur la cheminée, tout bronze. Une assez belle glace de Venise s’y penchait. Des fauteuils en chêne sculpté étaient couverts d’un velours semblable au velours des rideaux, et le tapis, d’une épaisseur inaccoutumée, n’avait non plus que les deux sérieuses couleurs, brun et aurore. Du reste, pas de meubles attestant la présence d’une femme. Point de chiffonnière, point de corbeille. On eût pu se croire chez un homme, mais quel homme? Un homme d’action ou un penseur? Il n’y avait ni pipes ni armes contre les lambris, ni table à écrire, ni bibliothèque. Le seul meuble qui fût remarquable au milieu de cette nudité simple et ferme, c’était une espèce de lit de repos en satin vert, soutenu par deux images d’hippogriffes, aux ailes reployées, et que l’artiste avait sculptés avec la plus ivre fantaisie. Un tel appartement avec ses couleurs sévères n’était pas trop éclairé par le feu de la cheminée et deux lampes, dont les globes de cristal colorié répandaient un jour à reflets changeants et incertains. «C’est M. le vicomte de Prosny, señora, -fit Oliva à sa maîtresse, couchée à terre, en face du feu, sur une magnifique peau de tigre, et qui se souleva sur le coude pour dire bonjour au vieux vicomte. -Eh quoi! c’est vous! C’est vous!» -dit-elle avec un peu d’étonnement, comme Oliva. Et elle lui tendit la main avec une cordialité vive. Le vieux galant, qui venait de baiser celle de ses anciennes amours et qui avait la lèvre humide encore de la liqueur des Îles de Mme d’Artelles, serra cette main, mais n’osa l’embrasser. L’historien de Mme d’Artelles, M. de Prosny, n’avait rien exagéré. La señora Vellini n’était plus jeune et n’avait jamais été jolie. Oliva n’était donc point comme un degré de lumière, placé là par l’Orgueil enivré, pour monter d’une femme belle à une femme plus belle. Au contraire, on descendait à une femme soudainement laide quand on regardait Vellini, l’oeil ébloui par Oliva. La comparaison avait alors toute la surprise du contraste. Vellini était petite et maigre. Sa peau, qui manquait ordinairement de transparence, était d’un ton presque aussi foncé que le vin extrait du raisin brûlé de son pays. Son front, projeté durement en avant, paraissait d’autant plus bombé que le nez se creusait un peu à la racine; une bouche trop grande, estompée d’un duvet noir bleu, qui, avec la poitrine extrêmement plate de la señora, lui donnait fort un air de jeune garçon déguisé; oui, voilà ce qui paraissait, aveuglait d’abord, ce qui choquait au premier coup d’oeil, ce qui faisait dire aux yeux épris des lignes de la tête caucasienne, qu’elle était laide, la señora Vellini; surtout quand on la voyait -comme ce soir-là la voyait le vicomte -hâve d’ennui, indolemment couchée sur sa peau de bête, réveillée de sa pesante rêverie comme un enfant fiévreux qui interrompt une sieste morbide dans la Maremme. Sa tête, trop penchée sur son cou flexible et qui semblait emporter le poids de son corps, lui donnait quelque chose d’oblique et de torve. Elle se repliait sur elle-même avec une espèce de pudeur farouche, défiante et orgueilleuse, et qui jetait des redoublements d’ombre sur sa laideur. Telle elle apparaissait. . . mais, disons tout: pour peu qu’une passion ou un caprice la fît sauter debout; pour peu qu’un invisible coup de trompette, un accent réveillé des sentiments engourdis, lançât le frisson dans sa maigreur nerveuse et l’arrachât au sommeil de sa pensée. . . elle n’était pas belle, non, jamais! mais elle était vivante, et la vie, chez elle, valait la beauté dans les autres! L’Expression -ce dieu caché au fond de nos âmes -la créait par une foudroyante métamorphose. Alors, ce front envahi par une chevelure mal plantée, ce front d’esclave, étroit, entêté, ténébreux, grossissait, grandissait et commandait au visage. Ce nez, commencé par un peintre Kalmouk, finissait en narines entr’ouvertes, fines, palpitantes, comme le ciseau grec en eût prêté à la statue du Désir. Les coins de la bouche allaient mourir dans des fossettes voluptueuses. Les yeux, emplis par des prunelles d’une largeur extraordinaire, noirs, durs, faux, espionnants, tisons ardents d’un vrai brasero sans flammes, s’avivaient d’une clarté qui brûlait le jour. C’étaient des yeux infernaux ou célestes, car l’homme n’a guères que ces mots-là qui cachent l’Infini, pour en exprimer la puissance. À coup sûr, c’étaient des yeux pareils qui avaient inspiré le distique klephte: «Un de tes cheveux! que je m’en couse les paupières pour ne plus regarder d’autres yeux que les tiens!» Ah! dans ces moments-là, quelle revanche la señora prenait sur les femmes toujours belles! Mais l’émotion ne durait pas. Tout s’éteignait quand elle était envolée; et la nuit de sa laideur ressaisissait, redévorait Vellini en silence, et restait sourdement sur elle, -comme un froid basilic se couche à la place où il a tout englouti. . . Pour aimer cet être changeant, beau et laid tout ensemble, il fallait être un poète ou un homme corrompu. Le vieux vicomte n’avait pas en lui un grain de poésie. Aussi ne comprenait-il rien aux éclairs de passion qui passaient sur Vellini; mais, comme il était corrompu, blasé et vieux de civilisation et de sens, il s’expliquait très bien qu’on pût s’arranger de toute cette laideur. «Eh bien? comment allons-nous, déesse du caprice? -fit-il, avec une aisance familière, en s’asseyant dans un grand fauteuil pendant qu’Oliva disparaissait. -Vous êtes aussi capricieux que moi, monsieur le vicomte, -dit la señora, comme un enfant gâté qui s’éveille. -Vous veniez me voir autrefois. Vous veniez souvent. Vous aviez l’air de tenir à moi, mais baste! un beau jour, vous disparaissez on ne sait pourquoi, et on ne vous revoit. . . qu’aujourd’hui. -J’ai été aux Eaux, ma petite, -reprit le vicomte, -de manière que. . . -Aux Eaux, sans bouger, pendant deux ans! -interrompit la señora en éclatant de rire. -Vous vous moquez de moi, vicomte; ou c’est une excuse d’après dîner! -D’après dîner! Comment cela? -dit le vicomte, rondissant ses yeux verts, l’air étonné, poussant sa joue avec sa langue. Voulez-vous dire que je suis gris? -Non, vicomte, je vous sais prudent, si ce n’est sage. Vous avez une jambe malade qui vous interdit de vous griser, -dit-elle férocement, car elle s’ennuyait, et, pour passer le temps, elle eût jeté Prosny au tigre sur lequel elle était couchée, si l’animal avait vécu. -Attends, drôlesse, -pensa le vicomte, -je vais te payer tout à l’heure tes réflexions sur ma jambe!» Mais la señora continuait: «Non, mon cher vicomte, vous êtes en état de lucidité parfaite; mais vous avez dîné, bien dîné, peut-être chez quelque ancienne maîtresse, et, après avoir eu toutes les jubilations de la table, l’ennui de l’intimité vous prenant, vous vous êtes dit qu’il serait drôle et nouveau de monter chez moi, et vous êtes venu. Le vin stimulant les réponses et donnant de l’esprit, quand il n’en ôte pas: Je lui dirai que je suis allé aux Eaux -avez-vous pensé -si elle me fait quelque reproche de mon absence; et -autre illusion produite toujours par les influences du dessert! -elle le croira.» La Vellini serrait de près la vérité, mais elle ne la tenait pas. Elle ne se doutait point de la mission dont s’était chargé le vieux renard qu’elle venait de blesser, et qui, impatient de lui rendre dans sa vanité le coup qu’elle avait porté à son amour-propre en lui parlant de sa jambe, se tut une minute. . . puis entra résolument en matière par la question directe: «Est-ce que vous voyez toujours M. de Marigny? -Certainement, -fit la señora avec nonchalance. -Mais y a-t-il longtemps qu’il n’est venu chez vous, señora?» reprit M. de Prosny, en plongeant sur elle des yeux avidement cruels. Il la dominait puisqu’il était assis sur le fauteuil et elle à terre. Elle était changée depuis deux ans. Elle avait vieilli. L’égoïste, blessé par elle dans le sentiment de ses infirmités physiques, vit que la raie des cheveux s’était élargie, que quelques fils d’argent apparaissaient dans le miroir noir des bandeaux. Elle avait une espèce de blouse de soie sans corset, fixée par une ceinture. Ses pieds nus, aussi bruns que sa joue, étaient au large dans des pantoufles de velours brodées de perles. Traître costume qui montrait bien qu’elle n’avait plus ses vingt-cinq ans! La seule chose immortelle était la grâce indolente et jeune avec laquelle elle posait sa petite main sous la griffe d’or de sa peau de tigre, en écoutant M. de Prosny. «Mais il y a une huitaine, -répondit-elle; -il vient quand il veut; il est libre. Qui se voit tous les jours après dix ans?. . . -Et dix ans qui n’ont pas été -dit le vicomte -d’une fidélité parfaite.» C’était le premier coup de dent de sa rancune; il allait passer au second. Cela ne l’irrita point. Elle ne répondit pas comme une prude: «Qu’en savez- vous?» mais placidement, et avec cette mélancolie qu’ont les femmes qui ont cherché le bonheur et qui n’ont trouvé que l’amour: «Lui ni moi, n’avons été fidèles. Notre liaison a été singulière, -ajouta-t-elle en rêvant tout haut; car pourquoi aurait-elle dit ces choses au vieux Prosny? - Nous nous sommes plus haïs qu’aimés! -Alors, tant mieux! -dit le vicomte, -car voici le dénoûment qui arrive, et je ne voudrais pas vous voir malheureuse. Vous savez sans doute le mariage de M. de Marigny? -Je le sais, vicomte, -fit-elle gravement, -mais pas par lui.» Le vicomte étudiait cette tête de bronze. Un sillon de la foudre de beauté qui partait de l’émotion du coeur, y passa. Mais ce fut trop rapide pour être aperçu d’un observateur sans portée comme l’était M. de Prosny. «Oui, je le sais, -reprit-elle, en portant vivement à sa bouche la main qu’elle avait mise sous la griffe d’or de la peau de tigre. La griffe acérée, trop durement appuyée par elle, avait trouvé le sang, qui coulait et qu’elle suça tranquillement. -Ils sont venus de partout me dire que Marigny allait se marier. À chaque femme qu’il a eue dans votre monde ou dans le mien, ils sont venus m’en avertir! Ne l’ai-je pas toujours su d’avance, la veille même du jour où ces femmes se donnaient à lui? Moi-même, ne l’ai-je pas souvent renvoyé vers elles lorsqu’il s’en revenait vers moi? Aujourd’hui, au lieu d’un amour, c’est un mariage. . . -C’est un amour et un mariage, -fit l’implacable vicomte. -Eh bien! c’est un amour et un mariage, si vous voulez, -répondit-elle; -mais ce n’est pas un dénoûment. De dénoûment à la liaison qui existe entre Marigny et moi, il n’y en a pas, monsieur de Prosny! -Ma foi, señora, -dit M. de Prosny d’un ton de plaisanterie, mais dépité, au fond, de trouver cette femme invulnérable, -l’orgueil est une superbe chose et vous savez mieux que moi pourquoi vous en avez. . . mais votre Oliva est moins belle que mademoiselle Hermangarde de Polastron, la fiancée de M. de Marigny, et, le diable m’emporte, il en est fou. . . de manière que. . . -. . . De manière que Vellini, qui est vieille et laide, -interrompit-elle avec ironie, -n’a plus qu’à se jeter par la fenêtre si elle aime encore M. de Marigny?» Il y avait de l’amertume dans sa voix en parlant ainsi au vicomte, mais nulle colère n’enflammait ses yeux noirs, profonds comme le velours qui absorbe la lumière sans la renvoyer. Ils étaient ternes, las, ennuyés, mais calmes, comme ils étaient quand le vicomte était entré. Et le pauvre homme était si ébahi de ce calme imprévu, qu’il n’avait jamais poussé plus laborieusement contre sa joue une langue réduite à manquer de réplique. Il s’attendait à une colère cramoisie, et il en aurait joui en amateur et en connaisseur véritable. Au lieu de cela, il se trouvait que la señora avait le caprice du plus beau sang-froid. . . C’était désappointant! «La conclusion serait un peu dure. . . -dit de Prosny qui ne savait que dire. -Si! -fit-elle, en changeant de ton et de posture. -Mais, heureusement ou malheureusement, -reprit-elle d’une note moins sonore, -il n’y a point de conclusion.» Elle fit un petit mouvement d’une impertinence adorable et jeta en l’air du bout de son pied sa pantoufle, qui, après deux tours vers le plafond, alla retomber sur le lit. Son mouvement découvrit une délicieuse jambe de promesse et de perdition qui donna comme un soufflet du diable dans les yeux alléchés du vicomte de Prosny. C’était une de ces jambes tournées pour faire vibrer, dans les plus folles danses de l’amour, le carillon de tous les grelots de la Fantaisie, et autour desquelles l’imagination émoustillée s’enroule, frétille et se tord en montant plus haut, comme un pampre de flammes monte autour d’un thyrse. L’Espagne avait autrefois failli d’être perdue pour une jambe pareille, lorsque la voluptueuse Cava mesurait la sienne avec des rubans jaunes aux yeux fascinés du roi Rodrigues, embusqué derrière sa jalousie. «Pécayère! -fit le vieux Prosny, en flûtant sa voix libertine. -Eh bien, après? -dit-elle d’un ton sec, en roulant d’un revers de sa main les plis de sa robe autour de ses chevilles, et avec une expression d’yeux à rappeler au vicomte Chastenay de Prosny qu’il n’était pas le roi Rodrigues, mais un diplomate en fonctions. -Vous voilà maintenant le pied nu, -reprit le vicomte rentré dans le sentiment de son rôle, mais resté sous l’empire de la grâce physique qu’elle avait; -vous voilà le pied nu comme une magicienne qui va faire son charme. . . -il se souvenait du mot de talisman employé par Mme d’Artelles, -et vraiment il faut que vous en ayez un bien puissant et bien subtil pour n’avoir pas peur de la belle Hermangarde de Polastron. -J’en ai un!» dit-elle d’un air mystérieux et fin, en mettant son doigt sur sa bouche, comme une des sorcières de Macbeth. Se moquait-elle de lui? ou, comme les femmes de son pays méridional, avait-elle quelque superstition à laquelle elle rattachait son union avec Marigny, et qui, pour elle, en sauvegardait la durée? Elle avait, avec son front ténébreux, je ne sais quoi de sauvage, de bohémien, d’étrange. Elle chantait souvent une espèce de ballade en prose, qu’étant grosse d’elle sa mère avait entendue, un jour qu’elle avait donné l’aumône, sous le porche d’une église, à une Gitana accroupie qui la fixa de ses longs yeux de feu, tout en lui tendant sa main sèche. Elle ressemblait beaucoup à cette femme, lui avait répété sa mère. La ressemblance était-elle aussi à l’âme? Et, comme la peuplade vagabonde à laquelle appartenait cette mendiante, l’amour des croyances merveilleuses asservissait-il sa pensée? Mais le vieux débauché du xviiie siècle ne vit rien de cette poésie muette, qui, par hasard, se rencontrait rue de Provence, numéro 46, au sein de la plus spirituelle et de la plus prosaïque des villes de la terre. Il ne vit dans tout cela que des réalités piquantes, l’esclavage des plaisirs dépravés. Il interpréta avec son imagination corrompue le mot et l’air de la señora: «Vous êtes deux grands scélérats! -dit-il, avec une gaieté qui n’excluait pas la convoitise, en pensant à Marigny et à elle. -Pour tenir si bien l’un à l’autre, il faut qu’il y ait des crimes entre vous!» V Les Adieux. Le vicomte de Prosny resta jusqu’à onze heures et demie chez la señora, mais en vain eut-il la finesse de l’ambre dont il était parfumé, il ne put pénétrer la secrète pensée de Vellini. Il n’était pas bien sûr qu’elle ne fût pas désespérée, et il n’était pas sûr non plus qu’elle n’affectât pas la sécurité. S’il ne lui avait pas appris le mariage de Marigny, si vraiment elle le savait, la pensée de Mme d’Artelles ne se réaliserait donc jamais. Comment expliquer que la señora restât tranquillement sur sa peau de tigre, au lieu de devenir tigresse elle-même, au lieu de se répandre en de tels éclats que Mme de Flers fût bien parfaitement convaincue du danger et du ridicule qu’une femme de ce genre jetterait sur Hermangarde, si elle épousait Marigny?. . . Dans tous les cas, c’était une déception complète. Elle n’avait pas même bougé; elle n’avait pas crié; elle n’avait rien cassé; elle n’avait pas enfin eu l’ombre d’une seule de ces belles colères à la Charles le Téméraire, après Granson, qu’il lui avait vues autrefois, -car la Vellini était effroyablement violente, -pour des sujets, selon lui, de bien moindre importance. Les résultats de sa première visite n’étaient pas brillants; il le sentait bien. Aussi eût-il été d’une humeur massacrante, s’il n’avait pas admirablement digéré. En s’en allant, il rencontra M. de Marigny sur l’escalier. Ils se voyaient souvent dans le monde. Ils se saluèrent en s’abordant. «Eh! eh! -dit M. de Prosny en ricanant de sa bouche vide, -vous êtes donc un infidèle ce soir à votre belle fiancée, monsieur de Marigny? Vous n’êtes donc pas chez madame de Flers? -Ni vous, monsieur, -répondit Marigny d’un ton froid et caustique, -chez madame d’Artelles? -J’y ai dîné, -reprit le vicomte, -mais après le café et pour prendre un peu l’air que j’aime à prendre quand j’ai dîné, je suis venu faire une petite visite à la señora. Il y avait longtemps que je ne l’avais vue et je l’ai trouvée bien vieillie, bien changée, cette chère señora, -et il poussa sa joue avec sa langue, comme s’il eût été réellement stupéfait du changement de Vellini. -Avec votre mariage auquel elle ne devait guères s’attendre, ni vous non plus, vous allez lui donner le coup de grâce, à la pauvre diablesse, de manière que. . . de manière que. . . j’ai pensé qu’une visite de condoléance. . . -. . . Faite à l’avance. . . -interrompit Marigny. -. . . Serait une attention de la part d’un ancien ami, -reprit le vicomte, sans avoir eu l’air d’entendre ce que M. de Marigny avait ajouté; -car, après tout, j’ai toujours aimé la señora, une bonne fille au fond, quoique vive comme le salpêtre, mais une bonne fille, comme je le disais. D’ailleurs, laquelle, même la plus douce de ces pauvres brebiettes du bon Dieu, se verrait tranquillement planter là après une emphytéose de dix ans? Dix ans! par le ciel! c’est une prescription, cela, c’est presque un droit de propriété incommutable, de manière que. . . je parierais un bon coup d’épée -(l’ancien bretteur se retrouvait toujours chez le vieux Prosny) -que vous ne serez pas quitte de si tôt du chat enragé qu’elle va vous jeter aux jambes, mon pauvre Marigny! -Vous croyez? -dit Marigny avec une légèreté assez méprisante. -Eh bien, c’est ce que nous verrons, monsieur de Prosny.» Et il le salua, continuant de monter l’escalier, pendant que le vicomte le descendait, grommelant dans les plis de son manteau sous lequel il avait coulé son nez comme un héron fourre son bec aigu dans ses plumes: «Si elle s’est tue, cette infernale señora, qu’il faudrait soumettre aux tortures de l’inquisition si on voulait la faire aller à confesse, j’en ai dit assez, moi, pour qu’elle reçoive ce Marigny, qui a l’air de ne douter de rien, sur un fier épieu! Allons, allons, il y aura ce soir de la discorde dans Agramant! «Vieille et taquine espèce!» pensa Marigny, montant toujours. Il n’aimait pas cette visite, faite à sa maîtresse par le vicomte après un éloignement si prolongé. Il connaissait l’antipathie, si voilée qu’elle fût, de Mme d’Artelles. Il se douta de quelque manigance dont l’ancien cavalier servant de la comtesse était l’instrument. Quand il entra chez la señora et qu’il surprit l’attitude et la physionomie de cette dernière, il n’eut plus de doutes, il vit clair. La Vellini était retombée sur sa peau de tigre après le départ du vicomte. Elle n’y était plus à moitié soulevée, mais couchée à plat sur le dos comme une morte ou comme une mourante. Elle avait mis un mouchoir sur sa figure pour cacher sans doute ses impressions à Oliva. Elle était tellement accablée, ou tellement refoulée sur elle-même, qu’elle n’entendit peut-être point le pas si connu de Marigny quand il souleva la portière et qu’elle resta gisante, immobile et voilée. Il y avait dans ce torse ainsi jeté, si délié et si souple, une contraction qui n’échappa point à Marigny, et qui accusait l’effort intérieur ou l’angoisse. Il s’approcha, la prit subitement et doucement par-dessous les reins et l’enleva ainsi avec sa peau de tigre, comme une mère enlève son enfant dans la mante où elle l’a couché. «Tu souffres? Qu’as-tu? -lui demanda-t-il en lui arrachant son mouchoir. -Je n’ai rien,» dit-elle, prête à l’imposture, cachée, pensait-elle, par sa volonté sous son frêle masque de batiste. Mais lui, la portant devant une glace: «Regarde comme tu mens!» dit-il, en opposant le visage livide à la parole indifférente. Groupe fier et beau, après tout, que cette femme aux pieds bruns et nus, au visage tourmenté, aux larmes dévorées, dans les bras de cet homme sympathique à sa douleur cachée, debout, la tête nue, enveloppé encore du manteau qu’il n’avait pas pris le temps de détacher et sur les pieds duquel pendait avec ampleur la peau de tigre aux griffes d’or. «Laisse-moi, Ryno!» fit-elle avec un soubresaut violent, comme honteuse de la trahison de son visage. Ryno, c’était le nom de M. de Marigny. Né dans les dernières années de l’Empire, époque où les poésies d’Ossian avaient un succès impérial, on l’appela comme un des héros de Macpherson. Ridicule pour tout autre que lui, ce nom idéal allait bien à la taille et à la figure d’un homme d’une distinction presque grandiose, et dont la vie, les ressources et les aventures étaient entourées d’un nuage. Il était probablement accoutumé aux façons sauvages de la señora, car il la contint sur sa poitrine, -avec effort, il est vrai, mais il la contint. «Non, non! -dit-il, -pourquoi veux-tu m’échapper? Qu’est-ce que cette commère de vicomte est venu te conter pour bouleverser ainsi ce méchant front-là? -ajouta- t-il avec une gaieté sans accent sincère, en s’asseyant sur le divan et en la prenant sur ses genoux. -Il ne m’a dit -répondit-elle gravement -que ce que je sais, que ce que tu m’as dit toi-même. Il a cru m’apprendre quelque chose en m’apprenant ton mariage avec mademoiselle de Polastron. -Âme fière, il t’aura blessée! -fit Marigny. -Moi! -dit-elle avec des yeux d’éclairs et une voix digne de Médée. -Est-ce que les âmes fières sont à la disposition du premier venu qui veut les faire souffrir?» Et le dédain se gonflant en elle lui donna cette beauté sublime qui, sans cesse, communiquait soudainement à cet être laid et chétif une incroyable toute-puissance. M. de Marigny fut-il dominé par l’impression de cette beauté qui s’allumait comme un flambeau, ou par un de ces souvenirs qui renouvellent le passé même? Toujours est-il que l’amoureux de la belle Hermangarde fit à sa fiancée l’infidélité d’un baiser. Il lui fut rendu avec fureur, mais comme si l’amour et la haine étaient en Vellini autant que la laideur et la beauté: «Laisse-moi! -répéta-t-elle encore, cette fille de tous les contrastes, -je ne veux pas de tes baisers; tu m’es odieux, je te déteste.» Disait-elle vrai?. . . Quelquefois les femmes ont de ces mots contradictoires qui donnent aux caresses quelque chose de plus involontaire. L’orgueil de l’amant y gagne; la volupté aussi; mais elle ignorait ces calculs. «Oui, je te déteste! -reprit-elle, toute pâle de ce baiser convulsif. -Je te hais comme tout être fier, fait pour être libre, doit haïr la destinée qui l’opprime. Tu es la mienne depuis si longtemps! Le seras-tu toujours? N’y aura- t-il pas un moment dans la vie où tombera la chaîne que je porte? -Crois-moi, Vellini, il y en aura un!» reprit Marigny sans étonnement, sans colère. Couple étrange qui parlait ainsi, avec des lèvres qui venaient de se joindre, - plus fabuleux, à ce qu’il semblait, que les monstres sur le dos desquels il était assis! «Ah! je ne te crois pas, -fit-elle; -n’ai-je pas essayé cent fois de m’affranchir entièrement de toi? Toi aussi, n’as-tu pas essayé de mettre en pièces ce lien funeste? Avons-nous pu jamais, Ryno? N’est-il pas resté sur nous, autour de nous, en nous, comme les noeuds redoublés d’un serpent? Rien n’y a fait. Ni la douleur venue par toi, ni le bonheur venu par les autres. J’ai bien souffert de ton abandon, quand tu m’as quittée pour des femmes plus jeunes et plus belles; mais enfin je me suis consolée. J’ai aimé aussi, ou du moins j’ai tâché d’aimer aussi de mon côté comme tu aimais. Eh bien, cette liaison brisée s’est toujours renouée pour se briser et se renouer encore! Était-ce caprice? Était-ce habitude? C’était quelque chose de plus ou de moins que l’amour. Tu me revenais quand je t’attendais, comme si nous avions deviné, moi, ton retour; toi, mon attente! Aujourd’hui, tu te maries à une jeune fille aimée. Moi, je suis bien sûre de ne plus t’aimer. Et pourtant nous voici tous deux à la même place que depuis dix ans! Avant que tu ne fusses entré, j’avais bien raison de dire au vicomte, qui croyait me percer le coeur en m’apprenant ton mariage, qu’il n’y avait point de dénoûment possible à cette fatale et triste liaison! -Il faut pourtant qu’il y en ait un, Vellini, -dit Marigny avec le ton résolu d’un homme qui se reprocherait une faiblesse. -Si nous avons cessé de nous aimer, du moins nous sommes restés sincères. On ne trompe pas quand on a l’âme un peu haute et quand d’ailleurs on ne s’aime plus. Ce soir, Vellini, j’étais venu pour faire ce que je n’ai pas fait avec toi chaque fois que je t’ai quittée, pour te dire un suprême et dernier adieu. -La force de ton âme t’abuse, Ryno, -fit-elle avec une foi désespérée, -si tu crois à des adieux éternels. Tu me reviendras! Je te le dis sans frémissement de joie, sans orgueil, sans triomphante jalousie: tu passeras sur le coeur de la jeune fille que tu épouses pour me revenir. -Non, -dit-il, -non! Je sais ta puissance, Vellini; mais j’aime cette enfant chaste et charmante, fille d’un monde défiant et qui cependant s’est confiée. Je ne saurais l’exposer à souffrir des douleurs immenses pour prix de m’avoir aimé et choisi. -C’est bien, -dit-elle; -c’est noble et loyal à toi, que de penser cela. Mais combien as-tu aimé de femmes depuis dix ans pour te donner le droit de croire à la durée des mouvements les plus généreux de ton coeur? -Ah! -répondit Marigny avec une profondeur exaltée, -je n’ai jamais aimé personne comme elle, pas même toi, Vellini, pas même toi! Les sentiments que tu faisais bouillonner dans mon coeur à vingt ans, elle les a fait renaître dans un coeur de trente, vieux et usé. Elle a ressuscité en moi la faculté d’aimer et elle l’a rendue aussi fraîche, aussi abondante, aussi pleine que dans les premiers moments de la jeunesse et de la vie. Non! je n’ai jamais aimé personne d’un pareil amour. Les sens, l’imagination, le caprice, les besoins du coeur qui ne meurent pas tous le même jour, m’ont entraîné de bien des côtés différents. Mais je gardais toujours une partie de moi-même. C’était cette moitié qui te revenait, Vellini! Aujourd’hui, tout retour devient impossible. Hermangarde m’a tout entier. -Jurerais-tu de cela? -dit-elle avec un sourire incisif dont il comprit la raillerie. -Ah! le baiser de tout à l’heure! -fit-il. -Mais n’ai-je pas dit que je sais ta puissance, ta puissance inouïe par moments, invincible, étrange, inexplicable, qui n’est pas l’amour, qui n’est même pas le souvenir de l’amour? C’est cela même que je veux fuir, Vellini. Je ferai mieux que ce sultan qui mettait un sabre entre lui et sa maîtresse. Je mettrai entre nous l’absence, -le meilleur glaive qu’il y ait pour couper tous les liens du coeur. -Eh bien, puisses-tu dire vrai, après tout! -s’écria-t-elle. -Puissions-nous vivre éloignés, toi heureux, et moi du moins libre! Nous ne devions pas nous aimer, tu le sais; tant qu’il a duré, notre amour n’a produit qu’orages, -des ivresses folles et des angoisses infinies. Quand il a cessé, il nous est resté les angoisses; et si d’anciennes et d’incompréhensibles ivresses les ont parfois traversées, ah! que nous les avons maudites! Quelle vie, mon Dieu, nous avons menée! rien entre nous n’a été paisible. Tout a été trouble, querelle, insomnie. Pourquoi, Ryno, nous aimions-nous? Nos âmes se choquaient à travers les embrassements de nos corps. Elles se ressemblaient trop. Je suis aussi fière que toi, aussi impérieuse que toi. C’est peut-être ce qui explique cette trop longue intimité agitée et cruelle; mais si c’était là, Ryno, ce qui devrait l’éterniser? Peut-être me revenais-tu parce que ton âme orgueilleuse n’avait pu abaisser la mienne, et t’en retournais-tu de fatigue de n’avoir pu la plier et la surmonter? Ah! ce qu’il te faut, mon ami, c’est une femme douce et tendre qui aime avec abnégation; c’est une âme sur qui tu règnes et avec qui tu puisses te montrer généreux. -Je l’ai trouvée, -dit Marigny. -Je l’épouserai dans quelques jours et je partirai avec elle. -Adieu donc, Ryno! -fit Vellini; -va-t’en, laisse-moi pour toujours. Tu vois, je ne suis plus jalouse. Cette Hermangarde de Polastron dont tu parles avec l’enthousiasme de tes jeunes années, m’inspire moins de jalousie que cette comtesse de Mendoze que peut-être tu n’aimais pas. J’ai le calme des choses éteintes. Florinda perdio su flor. Oui, adieu, Ryno, tu peux partir. Tu as raison, s’il est un moyen humain de clore une relation qui a trop duré, c’est de s’éloigner l’un de l’autre. Si tu restais, serait-il sûr que l’ennui de ton âme ne te repoussât pas un soir chez la triste Vellini? Nous reprendrions le joug exécré. Hélas! il m’est impossible de ne pas croire que nous le reprendrons un jour. Tu sais pourquoi? -ajouta-t-elle, mêlant à son regard profond un sourire. -Eh quoi! toujours cette folie? -dit Ryno. -Oui, toujours! mais, va! ce n’est pas une folie!» fit-elle avec un accent bas comme celui de la destinée quand elle nous parle au fond du coeur. Elle n’avait plus le ton hautain qu’elle avait pris avec le vicomte de Prosny. Elle exprimait les mêmes sentiments, mais ce n’était plus l’accent si ferme, la tête si droite. Elle était revenue à la vérité de sa tristesse. Coeur fier, elle n’avait point à cacher sa blessure à Marigny. Elle pouvait montrer sa fatigue. Ne la partageait-il pas? Ne souffrait-il pas du même esclavage? N’était-ce pas de sa part, comme de la sienne, la même ardente envie de s’en affranchir?. . . Ce furent de longs et de froids adieux. Il n’y eut ni larmes, ni étreintes, ni sanglots étouffés, ni dernières caresses. Marigny était redevenu l’amant d’Hermangarde. La beauté instantanée de Vellini s’était perdue dans l’accablement de son âme. Elle n’avait plus aucun prestige. Elle était désarmée jusque de cette haine dont elle parlait, il n’y avait qu’un moment encore, tout en se cabrant sous un baiser de feu. Elle était morne comme le dégoût. Ramassée sur elle-même, sans pâleur éloquente, sans vermillon à la joue, froncée, crispée, jaune comme une feuille flétrie qui prend chaque jour plus de poussière dans ses plis, la tempe creuse, les lèvres rigides, les sourcils entassés sur ses yeux sinistres, elle ressemblait à la Maugrabine qui avait tant frappé l’imagination de sa mère. L’impression qu’elle causait à son ancien amant était glacée; il ne la tenait plus sur ses genoux, leurs bras s’étaient dénoués, et ils étaient placés assez loin l’un de l’autre sur le divan verdâtre, -sur ces hippogriffes, symbole d’un caprice qui ne les enlevait plus sur ses ailes! Combien de temps demeurèrent-ils dans ce silence, gros de pensées? ils ne le surent pas. Mais la nuit s’avançant, Oliva, étonnée de ne rien entendre venir de l’appartement de sa maîtresse, entra et les vit debout, tous les deux, auprès du feu qui s’éteignait. M. de Marigny ramenait à ses épaules le manteau tombé sur le divan. Il allait sortir. Quant à la señora, elle était impassible. «Éclairez M. de Marigny, -fit-elle à Oliva, -et en revenant apportez-moi une cassette de bois de santal, posée sur l’étagère de ma chambre. «Buenas tardès! -ajouta-t-elle dans sa langue, comme elle disait à Marigny depuis des années, chaque soir qu’il allait la quitter. -Conquè vamos!» -répondit-il avec un accent qu’il tenait d’elle. Et, sans lui prendre une main qu’elle ne lui tendit pas, il suivit Oliva, dans une disposition singulière et entremêlée que connaissent seuls les hommes qui ont rompu avec ce qui fut longtemps la vie et qui ne peuvent plus s’attendrir. Oliva revint avec sa cassette. «Rallumez le feu,» dit la señora, et elle ouvrit le précieux coffret. Elle en tira un médaillon enchâssé dans de l’or. C’était un riche portrait de Marigny, porté autrefois, mais qu’elle ne portait plus. Le feu reflambait, grâce à Oliva. Alors, avec un mouvement de panthère, la Vellini précipita dans la flamme le médaillon, portrait, or et tout. L’or fondit, mais comme si la frêle image déjà dévorée n’eût pas brûlé assez vite au gré de son brutal caprice, elle saisit la barre de fer au foyer et frappa avec furie la place où elle avait disparu, brisant, écrasant, broyant les charbons enflammés. Chose inouïe! elle redevenait belle. Dans l’emportement de son action, la tresse de ses cheveux s’était détachée et pendait sur sa maigre épaule. Le brasier dévorant était pâle en comparaison du feu qui lui sortait par les yeux. Elle broyait. . . broyait. Pour un fait à peu près pareil, lord Byron avait été jugé fou par la sagace et raisonnable Angleterre; mais Oliva, malgré ses cheveux d’or brûlant, n’était pas Anglaise. Elle servait la señora depuis quatre années, et elle lui laissa passer sa fantaisie sans stupéfaction et en silence. . . Elle en avait vu bien d’autres, sans doute. . . «Señora, -dit-elle, quand la barbare eut fini sa destruction, -M. de Cérisy vous attend dans le salon. -Que m’importe! -fit l’impérieuse Espagnole. -Qu’il attende ou bien qu’il s’en aille, je veux passer la nuit ici. -Et elle prit dans l’écrin resté ouvert un petit flacon taillé à facettes. Elle en souleva le bouchon et but d’un trait ce qu’il contenait. -Mais, señora, -dit la suivante, -il s’impatiente depuis deux heures. Il vous a demandée dix fois. -Tant pis! -dit-elle avec la fierté de la délivrance; -je suis libre, je n’obéis plus à personne.» Et elle se coucha sur le divan. L’orgueil trompait l’orgueil en elle, car à qui -si ce n’est à elle-même -avait- elle jamais obéi? VI La Curiosité D'Une Grand'Mère. De tous les bonheurs qui se payent, le plus joli, le plus gracieux et le plus pur, -mais aussi l’un des plus chers, -c’est le bonheur qui précède le mariage, -qui le précède seulement de quelques jours. C’est vraiment délicieux; rien n’y manque, -pas même cette ombre de mélancolie qui veloute le bonheur, comme certain duvet veloute les pêches, quand on se retourne vers sa vie de garçon, du milieu des bijoux et des bracelets qu’on achète, anneaux symboliques, emprises pour deux! Chaque matin, on envoie pour soixante francs -ou davantage, selon la saison -des plus belles fleurs à sa promise, qui les effeuille en rêvant tendrement aux dentelles de sa corbeille; dernier rayon de chevalerie, mourant sur des fleurs qui vont mourir! dernier hommage que les hommes égoïstes offrent encore à la femme qu’ils aiment, -ou qu’ils n’aiment pas, -mais qu’ils épousent! Ce culte pieux rendu à la jeune vierge qui va devenir une madone, M. de Marigny, l’un des beaux de ce temps, le pratiquait avec une ferveur d’amabilité d’autant plus grande qu’elle prenait sa source dans un amour vrai. Ce que tant d’hommes froids font par bon goût, par orgueil ou par un sentiment supérieur d’élégance, il le faisait, lui, pour toutes ces raisons et pour une autre qui est la meilleure, la raison des coeurs bien épris. En dehors de l’amour, il eût encore été, au point de vue du monde et de ses appréciations, le plus charmant des fiancés, mais il aimait. . . et cet amour donnait aux moindres détails une valeur infinie, et transfigurait les bagatelles. Son sentiment, frémissant et contenu par ces barrières de cheveux que l’on appelle les convenances, jetait sur toutes choses l’écume brillante de ses ardeurs dévorées, de ses docilités douloureuses. Il attestait sa force par la souplesse de son obéissance, et ne pouvant se parler dans les bras, il se parlait aux pieds et il s’inventait des langages pour remplacer cette grande langue qui lui manquait encore et dont il ne devait prononcer les mots trop brûlants que dans quelques jours. Aussi, à tout moment, Ryno de Marigny entourait-il Hermangarde de ces mille délicates attentions qui traduisent l’idée fixe autour d’une femme en ravissantes et légères arabesques, qui la chiffrent sous chaque regard et sous chaque pas, et il mêlait tellement son âme à ces soins officiels et obligés pour tout homme du monde, et qui sont si souvent les truchements d’un coeur qu’on n’a pas, qu’on y sentait comme un avant-goût des caresses. Les petits soins sont les grands pour les femmes. Sachant mieux que les hommes jouer avec leurs sentiments les plus sérieux sans les diminuer, elles sont en général très sensibles à l’expression d’un sentiment plein de vigueur et de fougue qui ajoute à sa magie celle de la légèreté et de la grâce. Cela était vrai surtout pour la marquise de Flers. Née sous Louis XV, le Bien-Aimé, elle était plus femme qu’une autre femme, et elle admirait bien plus qu’Hermangarde, trop enivrée pour rien discerner, les ressources de cet amour toujours éloquent dans ses façons multiples de s’exprimer et qui, Protée changeant et présent, avait l’art des métamorphoses. Et cependant, quoique sous le coup de ces impressions sans cesse renouvelées, madame de Flers gardait dans son coeur le souvenir alarmé des paroles de madame d’Artelles! Elle n’avait point agi encore vis-à-vis de son futur petit-fils. Pourquoi avait-elle attendu? L’espoir qu’elle avait eu d’abord de tout éclaircir et de tout savoir était-il détruit? Y avait-elle renoncé? Quand elle aurait voulu oublier les confidences de son amie, elle ne l’aurait pas pu, avec une femme aussi prévenue que la comtesse, qui perpétuellement la harcelait, qui perpétuellement venait tendre sa toile d’araignée autour d’elle avec la persistance de l’habitude, qui lui promettait des renseignements certains sur cette liaison toujours subsistante entre Vellini et Ryno, qui ne les lui donnait pas, mais qui allait toujours les lui donner. D’ailleurs, madame de Flers ne se dissimulait point qu’une telle liaison, si elle existait, exposerait Hermangarde à l’un de ces malheurs pour lesquels le monde n’a que des plaisanteries cruelles ou une fausse pitié. Madame d’Artelles, de son côté, ne voyant pas venir ces renseignements qu’elle annonçait à grands sons de trompe, cornés journellement aux oreilles de son amie, devait craindre que l’indulgente marquise ne fût retombée tout doucettement sur le duvet de sa première sécurité. Comme on l’a vu, le furet de la comtesse d’Artelles, M. de Prosny, avait fait une chasse malheureuse. Vellini n’avait donné aucune prise sur elle. Elle n’avait montré ni amour blessé, ni ressentiment en apprenant le mariage qui, selon les prévisions de la comtesse et du vicomte, lui devait faire pousser des cris d’aigle abandonnée! Depuis sa première visite, M. de Prosny était retourné chez la créature, comme disaient ces aristocrates de naissance et d’hypocrite moralité; mais avec sa taquine finesse, le tact animal de la femme, qu’elle possédait à un degré très éminent, la créature avait dépisté le très noble et le très rusé vicomte. Il ne savait pas la rupture consommée de gré à gré entre les deux amants. «Marigny -disait-il à madame d’Artelles et à madame de Flers qui lui laissaient son franc parler -aura donc une jeune femme et Une Vieille Maîtresse. J’ai connu de ces palais blasés qui revenaient au piment, après avoir mangé des ananas.» Ces dames se récriaient à ces horribles paroles, mais elles étaient une raison de plus pour que la marquise de Flers prît enfin une résolution. Elle la prit en femme d’esprit et de coeur qu’elle était. Elle abandonna ce système de ruses, d’espionnage, de fausse finesse, qui avait tenté madame d’Artelles, et elle pensa qu’il valait mieux aller droit à la difficulté et vivement. Elle s’arrêta à ce qu’il y avait de plus simple, et abandonna sans efforts toutes les petites complications; agissant, en cela, comme les plus grands diplomates, qui, contrairement à la réputation qu’on leur fait, ne rusent presque jamais, mais l’emportent, dans toute affaire, par la netteté de leur décision. Au fond, elle estimait beaucoup M. de Marigny, sans raison tirée des faits extérieurs, mais d’intuition, de pressentiment, à la manière des femmes qui ont du tact. Sur des organisations d’un ordre élevé, Marigny ne manquait jamais d’agir avec une énorme puissance. Il n’avait d’ennemis que les gens vulgaires. Même physiquement, il les choquait. Oh! mon Dieu, oui! il les choquait, ces délicats! Il fallait les entendre. On le critiquait dans sa mise, dans sa physionomie, dans sa personne extérieure, -la pire critique pour les gens du monde. Quoi d’étonnant? Avec les moeurs égalitaires et jalouses de notre temps, il y a des physionomies qu’on voudrait briser comme une couronne. C’est de la royauté de droit si divin pour cette plèbe qui n’y croit plus! M. de Marigny avait l’éclatant malheur et le danger d’une de ces physionomies réparties non seulement dans les traits de la face, mais dans le corps, les attitudes, l’être tout entier. Aussi, qu’on écoutât les commères, mâles et femelles, qui imposent leur jargon aux opinions des salons de Paris, que ne disait-on pas de lui? Le voile diaphane et brun délicatement lamé d’or de la moustache orientale qui lui retombait sur la bouche, cachait mal le dédain de ses lèvres! Ses cheveux, qu’il portait longs et qu’il soignait avec un culte indigne d’un homme d’esprit, répétaient gravement les caillettes, donnaient une expression trop théâtrale à cette figure où les clartés de l’intelligence se jouaient dans l’ombre creusée des méplats! Enfin, ses yeux, -la seule chose qu’il eût vraiment belle, -ses yeux qui avaient soif de la pensée des autres comme les yeux du tigre ont soif de sang, étaient par trop insolemment immobiles! Tout cela n’était pas gentleman-like, sifflaient les linottes du dandysme, du haut de la cravate où perche leur insignifiance. Mais les femmes savaient une réponse. . . une réponse qu’elles ne faisaient pas. Comme la fille de la Fable, elles aimaient cet amoureux à longue crinière. Elles avaient vu tant de fois se tourner vers elles, humbles et caressantes, ces dures prunelles fauves qui, dans leurs paupières sillonnées et lasses, avaient la lumière rigide et infinie du désert dont le vent a ridé les sables. Pour peu qu’elles sortissent de la ligne commune, elles subissaient l’influence de la force aimantée qu’il y avait en Marigny. Il avait vécu ici et là. Brouillé, on ne savait trop pourquoi, avec sa famille, il avait disparu de Paris à plusieurs reprises, puis il y avait reparu. Sa vie était donc comme un gouffre. On n’y voyait pas très clair. Le fond de ses sentiments était un autre abîme; mais à travers ces obscurités, on reconnaissait en lui cette puissance qui vaut mieux que l’emploi qu’on en fait. Semblable à tous les ambitieux trompés par la vie, à toutes les âmes fortes dépaysées par les circonstances, il s’était rejeté à des dédommagements qui n’en sont plus, l’ivresse passée; mais sous les mollesses oisives du libertin, un observateur aurait vu un de ces hommes, comme l’a dit Shakespeare, dans lequel chaque pouce est un homme. Madame d’Artelles, qui se piquait de jugement, avait montré assez de coup d’oeil lorsqu’elle avait dit qu’avec les femmes il n’était qu’un ambitieux déplacé, un conquérant plus pour l’exercice du pouvoir que pour les jouissances de l’amour. Mais ce qu’elle n’avait pas vu avec la même pénétration, c’est que dans cet ambitieux de la race de César, il y avait aussi des entrailles. Comme Macbeth, il avait sucé le lait de toutes les tendresses humaines. C’était un homme grand, mais après tout un homme, et non pas un de ces dieux d’airain comme en forge la poésie moderne et qui ne sont pas plus vrais, selon nous, que les magots de la Chine ou les pagodes en porcelaine du Japon. La marquise de Flers ne confia point à son amie le projet qu’elle avait formé de s’ouvrir franchement à M. de Marigny, au nom du bonheur d’Hermangarde. Seulement, un jour, elle annonça qu’elle irait à l’Opéra la première fois qu’on jouerait Guillaume Tell, et elle dit à Marigny: «Vous nous conduirez.» Pour les habitués de l’hôtel de Flers, ce projet d’Opéra fut presque un événement. Depuis longtemps, en effet, la marquise avait renoncé à tous les spectacles. Elle aimait mieux veiller et causer chez elle. Les spectacles ne peuvent plaire qu’à deux sortes de femmes: les très belles qui s’y montrent, et les très indolentes qui n’y vont que pour écouter et rêver. Or, la marquise n’était plus dans la première catégorie de ces femmes-là, et elle n’avait jamais été dans la seconde. «Mes enfants, -dit-elle à Marigny et à Hermangarde -je veux, avant votre mariage, montrer votre bonheur à tout Paris.» Ce prétexte aimable avait pour motif le désir et l’espoir de rencontrer à l’Opéra la señora Vellini, dont le vicomte de Prosny disait des choses si étranges. La fille d’Ève que la vieillesse ne tue pas, mais concentre, la fille d’Ève, curieuse jusqu’au bout, se posait intérieurement cette question qui a un sexe: «Comment a-t-elle régné? Par quels moyens règne-t-elle encore?» Une femme comme la marquise, à l’analyse microscopique et foudroyante, voit bien des choses où les hommes ne voient rien du tout. Elle tenait à les voir. De plus, elle observerait Marigny auprès d’Hermangarde dans le hasard de ce vis-à-vis et de cette rencontre avec une ancienne maîtresse. Enfin, dans tous les cas, après l’Opéra, elle ramènerait M. de Marigny à l’hôtel de Flers, et quand mademoiselle de Polastron serait rentrée chez elle, une explication commencerait. Il n’y eut de tout le projet que l’explication qui fut réalisée. Le soir où Paris admirait la belle Hermangarde de Polastron à côté de son amoureux fiancé, dans la loge de madame de Flers, Vellini n’était point à l’Opéra. Le vicomte de Prosny tourna en vain ses jumelles dans tous les sens, et mieux, appliqua, pendant les entr’actes, son oeil vert et son long bec jaune à la vitre de toutes les loges, il n’aperçut pas la señora et ne put montrer à la curieuse marquise cette petite femme, qu’avec le rire du vice il appelait le flacon de poivre rouge de M. de Marigny. Plus heureux qu’il ne méritait, -comme l’aurait dit madame d’Artelles, -M. de Marigny n’eut pas à redouter l’observation la plus aiguë et put savourer à son aise la beauté de cette femme qui s’épanouissait à ses côtés, pudique et heureuse. Il sentait alors quel triomphe c’est pour un homme fier que d’épouser une jeune fille objet des voeux de tous, et d’incliner vers soi la balance où sont versées la beauté, la jeunesse, la fortune et l’éclat d’un nom, avec le simple don du ciel qui fait qu’on vous aime. Un sentiment d’un autre ordre s’ajoutait encore à celui-là. Sous la compression de ces mille regards d’une salle entière qui montaient ou descendaient vers lui de toutes parts, son amour contenu fermentait dans sa poitrine et la gonflait de ses bouillonnements captivés. Ah! ne craignons pas de l’avouer! nous avons tant besoin de témoins dans la vie, que le monde est souvent un miroir concentrique qui renvoie l’amour dans nos coeurs avec des feux de plus. Hermangarde l’éprouva aussi, ce soir-là. Elle aussi se couronna des sensations dont elle vivait. Il ne fut parlé que de sa beauté dans toutes les loges. Elle avait une robe de satin bleu pâle dans les profils miroitants de laquelle le jeu des lumières frémissait, et du sein de tout cet azur, -la vraie parure des blondes, -elle étalait le candide éclat, la souple et douce majesté d’un cygne vierge. La rêverie de ses yeux limpides, la netteté de son profil de bas-relief antique auraient pu l’exposer au reproche de froideur qu’encourt la trop grande perfection; mais le vermillon de ses joues, aussi éclatant que la bande écarlate de ses lèvres, montrait assez que, sous le marbre éblouissant de blancheur, il y avait un sang vivant qui ne demandait qu’à couler pour la gloire de l’amour. Sa physionomie n’exprimait pas la gaieté, pleine d’éclairs, de certaines femmes heureuses, mais une ivresse profonde, accablée, qui ployait ce front taillé, à ce qu’il semblait, d’un seul coup de ciseau! Influence des sentiments les plus vainqueurs! Cette svelte fille, cette belle guerrière, comme dit Shakespeare, de Desdémone, avait les mouvements appesantis des êtres qui succombent sous la plénitude de leur propre coeur. . . Il y eut certainement, dans cette salle de l’Opéra, qui n’a cependant pas été bâtie pour que les prudes y chantassent leurs vêpres, des mots animés et piquants contre le bonheur trop voyant de mademoiselle de Polastron. En effet, il avait, ce soir-là, une expression si sublime qu’on dut le trouver indécent. Marigny, plus fort, -moins aimant peut-être, -portait plus légèrement le sien. En présence de cette salle qui l’enviait et le haïssait, il ne se posa ni en Juan, ni en sultan, ni en Titan. Il ne voyait que sa fiancée et il ne s’occupait que de la vieille marquise. Il fut parfait de tenue simple et mâle. Amoureux qui résolvait le problème de l’impossible: il restait convenable, comme dit le Monde, quand il était fou de bonheur, comme dit l’Amour. Cette soirée ne fut bonne que pour lui et pour elle. Madame de Flers, un peu fatiguée, avait attendu vainement à chaque acte l’arrivée de Vellini. M. de Prosny lui avait indiqué la loge où elle se montrait d’ordinaire. La marquise vit avec plaisir que les yeux de Marigny ne se tournèrent pas une seule fois vers cette place vide. Mais un si faible détail ne calmait pas son inquiétude. Elle était préoccupée de cette explication qu’elle allait provoquer; elle tremblait pour Hermangarde, pour Marigny, pour elle-même; car elle avait mis sur ce mariage sa dernière pensée, le bonheur de ses derniers jours. Le spectacle fini, ils retournèrent tous, excepté le vicomte, à l’hôtel de Flers. Quand la marquise eut retrouvé son grand fauteuil dans le boudoir et qu’ils eurent parlé quelque temps encore de leur soirée, elle dit tout à coup à Hermangarde: «Il faut te retirer, ma chère enfant, j’ai à causer avec M. de Marigny. -Vous me cachez donc tous deux quelque chose? -fit Hermangarde, avec le demi- sourire d’une femme qui se sent aimée et qui devine qu’on va parler d’elle et s’occuper de son bonheur. -Peut-être bien, -reprit la marquise avec sa gracieuse finesse. -Viens donc m’embrasser, ma chère enfant, et laisse-nous.» Alors, tout à la fois avec un geste plein de noblesse et d’enfantillage, Hermangarde plia le genou sur le coussin, brodé par elle, qui soutenait les pieds de sa grand’mère, et elle tendit le front à la marquise qui l’embrassa avec une tendre effusion. «Ne va pas être jalouse, petite, -dit madame de Flers, -et vous, -continua-t- elle, en se tournant vers Marigny qui admirait silencieusement la pose charmante de mademoiselle de Polastron, offrant sa tête dorée à la lèvre maternelle, et dont le col incliné luttait de suave éclat avec le mantelet d’hermine qu’elle n’avait pas détaché, -et vous, je vous permets de l’embrasser, là, sur le front.» Et elle toucha l’entre-deux des longs sourcils de sa petite-fille, si ouverts par la confiance de la vie. Marigny se pencha et obéit avec transport. Il sentit le beau front de marbre qu’il touchait pour la première fois, résister d’abord, puis s’affaisser en arrière sous ce baiser. Quand il se releva, le marbre blanc était devenu rose, et la jeune fille troublée cachait son émotion dans ses mains. «Bonsoir donc, maman, -dit-elle bien vite après un silence, en quittant les pieds de sa grand’mère. Elle n’hésitait plus à partir! Après la plus innocente caresse, les jeunes filles aiment tant à se plonger dans la rêverie! La pudeur et l’amour l’entraînaient du même côté et lui créaient un besoin de solitude. Elle emportait assez de bonheur pour son insomnie, dans le souvenir de ce premier baiser!. . . «Et vous aussi, bonsoir!» -dit-elle lentement à Marigny, en veloutant ce vous de toutes les tendresses de son âme, et elle lui tendit avec mélancolie le bouquet de violettes de Parme qu’elle avait respiré tout le soir. Puis elle disparut dans la pénombre mystérieuse de la lampe, sous les draperies de la portière, blanche et bleue et toute vaporeuse, malgré le mantelet de fourrure qui rappelait le Nord, et qu’elle portait avec tant de légèreté sur son corsage de Walkyrie. «Merci, ma mère!» -dit alors Marigny, oppressé de bonheur et de reconnaissance, en prenant la main de madame de Flers. Mais elle, changeant subitement de ton et de physionomie et le regardant de ses beaux yeux frais encore et animés d’une pénétration lumineuse: «Si c’était le baiser d’adieu? -dit-elle, réfléchie, presque sévère, à Marigny qui ne comprit pas. «Oui, si c’était le dernier baiser, -reprit-elle; -si vous ne deviez plus revoir Hermangarde; si maintenant tout était fini entre vous?. . .» Ryno de Marigny était debout. Il tenait à la main le bouquet de la belle Hermangarde. Il eut la faiblesse de devenir pâle en entendant parler ainsi la marquise de Flers. «Vous qui avez accepté d’être ma mère, -dit-il gravement, -pourquoi cette supposition cruelle? Ne m’avez-vous pas donné Hermangarde? et ce que vous avez lié, qui peut le délier, excepté vous?» Ce peu de paroles rappela la marquise au sentiment de la position qu’elle avait créée. «Vous avez raison, -répondit-elle, -pas même moi!. . . il est trop tard! Mais écoutez-moi, Marigny. Je suis votre vieille amie. Je vous ai choisi pour mon petit-fils, malgré les préventions de tous. Dernièrement, ces préventions ont pris un si effrayant caractère! On m’a raconté de ces choses qui mettent en un péril si certain le bonheur de ma pauvre Hermangarde, que j’ai résolu de tout vous dire pour que vous puissiez me rassurer. -Parlez, -dit-il avec un calme qui parut de bon augure à la marquise, en croisant ses bras par-dessus le bouquet de violettes de Parme qu’il mit sur son coeur. -Répondez-moi donc franchement, -reprit-elle. -Vous avez été ce que le monde appelle un libertin; mais vous avez le coeur plus élevé que les moeurs. J’ai toujours eu confiance en vous, Marigny. Est-il vrai que vous connaissiez intimement une fille nommée Vellini, une espèce de femme entretenue, que sais- je, moi? et que vous viviez avec elle depuis dix ans? -Oui, -dit Marigny, -cela est vrai. Cette femme a été longtemps ma maîtresse, mais elle ne l’est plus. -Mais vous la voyez toujours! -dit la marquise. -Mais on m’a dit que quand vous n’êtes pas ici, vous êtes chez elle! Mais je connais trop la nature humaine - ajouta-t-elle finement -pour ne pas savoir que se voir toujours, c’est encore s’aimer! Y a-t-il longtemps que vous n’êtes allé chez cette Vellini? -J’y suis allé il y a trois jours, -dit Marigny, -et même j’ai rencontré M. de Prosny qui en sortait. Comme j’ai pénétré l’opposition très acharnée à mon mariage de madame la comtesse d’Artelles, je me suis bien douté que le vicomte, qui ne voyait plus Vellini depuis longtemps, était revenu chez elle dans de certains desseins contre moi. Je n’ai pas eu peur, pour deux raisons: -ajouta-t- il avec une confiance dont il eut l’art de ne pas faire une fatuité, -la première, parce que vous êtes la meilleure comme la plus spirituelle des femmes; la seconde. . . parce que mademoiselle de Polastron a la bonté de m’aimer. -Comme il sent sa force! -pensa la marquise. -Mais, -dit-elle avec le ton léger que les femmes de la bonne compagnie mêlent sans inconvénient aux choses les plus graves, -si la meilleure et la plus spirituelle des femmes, à qui vous venez d’avouer une liaison de dix ans, ne croyait pas que cette liaison est finie puisque vous et cette fille n’avez pas cessé de vous voir, que pensez-vous que ferait cette meilleure et cette plus spirituelle des femmes, monsieur de Marigny? -Elle me ferait injure, voilà tout! -répondit-il avec une expression superbe. - Quand je donne ma parole d’honneur à madame la marquise de Flers, à la grand’mère de mademoiselle de Polastron, que Vellini n’est plus ma maîtresse, je dois être cru ou je suis donc soupçonné de lâcheté? -Eh bien, je le crois! -dit la marquise; -mais depuis quand ne l’est-elle plus? -Depuis longtemps! -répondit-il. -Mais pourtant, il faut nous entendre. . .» Et il roula un fauteuil près de la marquise, et s’assit. «Je veux être d’une entière bonne foi, -reprit-il. -Vous êtes trop au-dessus des autres femmes pour blâmer une sincérité que vous avez invoquée. Je dis bien. Depuis longtemps Vellini n’est plus ma maîtresse. Nous avons rompu loyalement, d’un commun accord, entraînés l’un et l’autre par des sentiments nouveaux. Cela eut lieu bien avant que j’eusse rencontré mademoiselle de Polastron dans le monde; mais si je disais que parfois l’habitude me repoussant chez une femme, autrefois aimée, je ne sois pas retombé pour une heure sous les brûlantes impressions du passé. . . oh! alors, oui. . . je mentirais! -Je comprends cette distinction et je l’admets, -dit la marquise, -mais ni pour Hermangarde ni pour le monde, elle n’est admissible. Avec ou sans amour, cette fille, mon ami, est toujours votre maîtresse.» Et elle ajouta, avec un bon sens exquis et mûri à la pratique de la vie: «Le mal, le danger sont bien moins ici dans les sentiments que dans la position. -Vous avez raison, -dit Marigny, -mais la position est détruite. Le jour où M. de Prosny m’a rencontré dans l’escalier de Vellini, j’allais lui faire d’éternels adieux et lui dire que je ne la reverrais jamais. -Et pourquoi n’avez-vous pas commencé par là, mon enfant? -s’écria la marquise en lui tendant la main avec une vivacité rajeunie. -Combien vous m’auriez soulagée! Vous avez noblement agi, de votre chef, sans autre inspiration que la vôtre, et dans des circonstances où cette seule manière d’agir a une signification et une valeur. Par exemple, je vous aurais dit, moi: «Il faut ne plus revoir cette fille», et vous me l’eussiez promis, que je n’aurais pas été sûre de vous. Les passions que l’on croit mortes, ne sont parfois qu’assoupies! Il y a des retours si singuliers! Enfin j’aurais pu croire à une condescendance. Au lieu de cela, vous avez agi seul et je n’aurais même rien su de votre loyale conduite, si je ne vous avais parlé la première de cette Vellini. «Me voilà donc tranquille pour ma pauvre enfant, -reprit-elle après un court silence. -Je suis maintenant bien assurée de votre amour pour elle; mais vous, Marigny, êtes-vous certain que cette fille ne fera pas quelque éclat en apprenant votre mariage? La comtesse d’Artelles et M. de Prosny m’ont effrayée de toutes manières. . . Ils ont combiné, pour me faire peur, le ridicule et le chagrin. -Ils ne connaissent pas Vellini -répondit-il -s’ils pensent réellement à quelque éclat. Vellini est la plus fière des femmes. Quoiqu’on puisse reprocher à l’ensemble de sa vie, quoique le monde la condamne et la flétrisse, c’est une créature estimable à bien des égards. Et d’ailleurs, ne puis-je même vous donner toutes les garanties contre elle en m’éloignant de Paris? Je lui ai dit que j’allais partir. Notre projet, comme le vôtre, marquise, est de passer les premiers mois de notre mariage à la campagne, dans une de vos terres. Eh bien! nous n’en reviendrons que quand vous l’aurez ordonné. -Ah! vous me comblez de joie, Marigny, -dit Mme de Flers, -mais vous me faites riche de trop de sécurités. Ce que vous me dites du caractère de cette Vellini est bien assez pour moi. Je n’aurai point la barbarie de grand’mère -devenue la geôlière de la fidélité que l’on doit à sa petite-fille -de vous retenir loin de ce Paris que vous aimez. -Je n’aime qu’Hermangarde, -fit Marigny, -mais je sens la nécessité de m’éloigner quelque temps. Quoique tout soit bien fini entre Vellini et moi, le voisinage d’une telle femme n’est bon pour personne; mais moi plus qu’un autre, marquise, je dois le craindre et l’éviter.» Ryno de Marigny prononça ces derniers mots avec une expression si profonde, il était si pâle dans la lumière verte de la lampe, abritée sous son abat-jour, que les curiosités féminines de la marquise de Flers, excitées par les propos du vieux Prosny, se remirent à siffler en elle comme des couleuvres réveillées. Elle ne put s’empêcher de voir dans les paroles de Marigny la plainte d’une âme dominée par une espèce de fatalité. «Que fut donc -pensa-t-elle -cet amour étrange dont les souvenirs épouvantent et attirent un homme aussi fort que Marigny, femme par les nerfs et la mobilité, homme par les muscles et le caractère, et d’ailleurs distrait par une passion nouvelle et grande?» Comme tous les êtres qui ont beaucoup vécu, elle avait vu les empires de l’amour s’écrouler en poussière bientôt évanouie. Femme charmante et habile, avec les ambitions les plus légitimes de la vanité et du coeur, elle avait régné aussi, et non seulement elle savait la difficulté des longs règnes, mais combien peu dure, dans la mémoire des hommes, le respect des pouvoirs détruits. Vellini lui revenait à la pensée, cette Vellini qu’elle avait attendue vainement un soir à l’Opéra, et que, liée par les convenances du monde, elle ne verrait peut-être jamais. «Dieu! qu’il faut que vous l’ayez aimée pour la craindre encore! -lui dit-elle avec une portée insidieuse, pleine de mille questions. -Qu’ils disent ce qu’ils voudront, madame d’Artelles et le vicomte, cette fille m’intéresse, maintenant que je ne la crains plus. J’aurais désiré la rencontrer à l’Opéra. Savez-vous que j’y suis allée un peu pour elle?. . . C’est tout simple. Les femmes n’existent que par l’amour. Celle qui s’est fait aimer dix ans, a fait preuve d’une puissance dont on espère saisir le mot sur son front. -Vous auriez peut-être été bien surprise, -fit Marigny en souriant. -Vous êtes plus spirituelle que les autres, et par cela seul auriez-vous vu davantage; mais ce qui est certain, c’est que Vellini ne justifie pas, aux yeux de la plupart, l’immense empire qu’elle exerce sur quelques-uns. -Vous qui avez été de ces derniers, -dit la marquise, -vous avez donc été furieusement victime! Vous victime, monsieur de Marigny! c’est incroyable après tout ce qu’on dit de vous! -Mon Dieu! -dit Marigny, -c’est comme cela. Seulement, nous l’avons été tous deux, à tour de rôle. Elle ne l’a pas été plus que moi, moi plus qu’elle. Ce serait une triste histoire à raconter. -Racontez-la-moi, -fit-elle avec les deux yeux allumés de la convoitise intellectuelle. -À quoi bon? -répondit-il. -Si! -dit-elle, -ce sera de la confiance; tout ce qu’on peut avoir pour une vieille femme comme moi, tout ce qui reste à donner à une amie qui sera votre grand’mère dans quelques jours. Faites-moi connaître votre passé et cette Vellini. Je n’en jugerai que mieux le mari choisi pour Hermangarde. J’aime à veiller. Racontez-moi cela. -Puisque vous l’exigez, je le veux bien,» dit Marigny. La pendule marquait près d’une heure. La marquise mit le coude sur le bras de son fauteuil et prit son menton dans sa main droite. L’attention respirait dans toute sa personne. Heureuse vieille, curieuse comme si elle avait été jeune! et pour qui l’amour avait l’intérêt qu’a pour les grands artistes le genre d’art qu’ils ne cultivent plus et qui dans leur temps les fit maîtres. VII Une Variété Dans L'Amour. Vous connaissez ma famille, -dit Marigny; -vous savez quelle place elle a tenue dans l’ancienne aristocratie. Lorsqu’à vingt ans je la quittai brusquement pour aller vivre à ma fantaisie, vous savez quel éclat ce fut dans ma province et dans votre faubourg Saint-Germain, où mon père avait conservé beaucoup de relations. Vous n’avez pas essayé d’en savoir davantage. Vous avez eu la distinction rare de ne jamais me faire sur ce point la moindre question. Cent femmes qui m’eussent donné leur fille, comme vous m’avez donné la vôtre, m’auraient demandé le détail d’une rupture et d’un éloignement que je crois maintenant éternels. Grâce à une intelligence qui juge les choses et les personnes en elles-mêmes, vous ne vous êtes jamais inquiétée de ce qui a toujours prévenu contre moi les esprits les plus bienveillants. Dans tout ce que vous avez fait pour moi, c’est ce qui m’a le plus touché. Comme vous l’avez rappelé toute l’heure, vous avez eu foi en Ryno de Marigny, malgré les circonstances, malgré sa réputation, malgré les dissipations et les torts réels de sa vie; car j’en ai eu, sans doute: je ne m’épargne pas de sévères jugements. Vous avez donc, ma véritable mère, créé en moi un sentiment analogue à celui que Mahomet exprimait quand il disait de Khadidja: «J’ai aimé des femmes plus jeunes et plus belles, mais personne comme elle, car elle croyait en moi alors que personne n’y croyait.» Ryno de Marigny avait l’accentuation fort éloquente. Les plus simples paroles prenaient en passant dans sa bouche des vibrations extraordinaires. Ce commencement de son récit toucha jusqu’aux larmes la marquise, qui lui donna sa main à baiser. Elle éprouvait le meilleur plaisir des belles âmes, -la conscience d’avoir été généreuse et d’avoir créé une affection dans un noble coeur, avec une générosité. Marigny poursuivit après un silence: «Rien de plus simple d’ailleurs que mon éloignement d’une famille qui ne comprenait rien à ce que j’étais et à ce que je pouvais devenir. Elle m’avait blessé dans mes ambitions, dans mon orgueil, dans tout ce qui fait la force de la vie plus tard. Je la quittai respectueux, mais ferme, mais décidé à ne plus m’appuyer que sur moi. J’étais bien jeune alors. Une éducation compressive avait pesé sur moi sans me briser. Quand j’ôtai mon âme de cette camisole de forçat, le bien-être des fers tombés me saisit comme une ivresse. Cela suffirait à expliquer la vie dissipée dont j’ai vécu. Un oncle, le chevalier de Marsse, que vous avez connu et qui, ancien cadet de famille, n’avait pas grand’chose, me donna pourtant tout ce qu’il avait, parce qu’il était mon parrain. Si peu que ce fût, ce peu garantissait mon indépendance pendant quelques années. Du reste, les chances de la vie ne m’effrayaient pas. Je suis naturellement aventurier. Ce mot-là révoltait l’autre jour la comtesse d’Artelles, lorsque je me l’appliquais. Il n’en est pas moins vrai. Je l’ai été dans ma vie. Je le suis dans mes facultés. J’aime les périls et les anxiétés cachés au fond des choses inconnues et des événements incertains. Toutes les difficultés m’attirent, et c’est peut-être cette disposition qui m’a fait aimer Vellini. «C’est à elle que je veux arriver. Je n’ai point à entrer avec vous dans tous les détails de cette portion de ma jeunesse écoulée avant de la connaître. Si jamais vous en étiez curieuse, je vous les dirais, mais à quoi cela servirait- il? J’ai été ce que sont la plupart des caractères passionnés dans un temps comme le nôtre. J’ai dépensé une grande activité dans de grands désordres. . . Ne m’avez-vous point d’ailleurs absous de tout cela en me prenant pour votre fils?. . .» Il s’arrêta, comme ne voulant pas pousser plus loin cette analyse personnelle que d’ordinaire on aime tant à prolonger. Était-ce bon goût chez lui ou raison plus grave qui le faisait être si sobre tout en se peignant? Il reprit: «C’est au plus épais de cette vie excessive que je rencontrai Vellini. Je revenais de Bade en 18.. à la fin de l’été. J’y avais passé le temps comme on l’y passe, quand on a le goût des femmes et du jeu. J’y avais été très heureux de toutes les manières. Rien ne manquait à ma gloire de jeune homme, et vous savez, marquise, de quels éléments cette gloire est faite. J’étais alors dans la disposition lassée qui est la suite des plaisirs violents. J’éprouvais les mortes langueurs du dégoût. Je ne pensais pas qu’une passion viendrait me tirer du gouffre où j’avais roulé d’excès en excès. D’ailleurs, j’avais déjà aimé. Je n’avais pas cette virginité de coeur que l’on garde parfois au milieu des désordres de la jeunesse. Des circonstances inutiles à rappeler avaient fait de mon premier amour une cruelle et longue souffrance, guérie à la fin, mais dont l’expression toujours présente affermissait la réflexion de mon esprit contre le danger des affections passionnées. Je pensais n’avoir plus rien de pareil à redouter. Dans toutes les liaisons que j’avais eues depuis, les sens, l’imagination, le caprice, la vanité m’avaient dominé, ensemble ou tour à tour, mais jamais l’amour n’était revenu effleurer mon âme. Au sein des intimités les plus ardentes et les plus tendres, elle était restée froide, inébranlable, presque calculatrice. C’est probablement cela, marquise, qui m’a valu cette réputation de roué que vous font les femmes dont on n’est pas assez épris. Je pensais qu’il en serait toujours ainsi. Je ne doutais pas que ma vie de coeur ne fût finie, lorsque la circonstance la plus inattendue et la plus simple vint me donner le plus éclatant démenti. «Un soir, en sortant de l’Opéra, je rencontrai un de mes nombreux amis de cette époque qui m’invita à souper pour le lendemain. C’était le comte Alfred de Mareuil, que vous avez connu et qui est mort en duel, il y a cinq ans. De Mareuil était très riche, comme vous savez, et c’était l’un des plus aimables et des plus spirituels vicieux de Paris. Il revenait d’Espagne, et je ne l’avais pas vu depuis son retour. Il me dit qu’il avait rapporté de son voyage une foule de curiosités qu’il désirait me faire admirer. «L’une des plus rares, -ajouta-t- il en riant, -est une Malagaise; la plus capricieuse Muchacha qui ait jamais renvoyé au soleil son regard de feu. «-Vous l’avez enlevée?. . . lui répondis-je. «-Non! -dit-il; -ce n’est pas ma maîtresse encore, mais j’espère, pardieu! bien qu’elle le deviendra. Elle est mariée, et son mari -un Anglais qu’elle mène comme lady Hamilton menait le sien -ne la quitte pas. Moi, je ne quitte pas le mari. Je l’ai courtisé pour avoir la dame. C’est un joueur et un original. Nous avons parcouru ensemble l’Estramadure, l’Andalousie et la Galice, jouant presque toujours, même en chaise de poste, et moi perdant, par galanterie perfide, pour me lier de plus en plus avec le possesseur légal de ma señora. Ma foi! cette femme m’aura coûté cher! Mais aussi, c’est la plus extraordinaire créature. Je n’avais pas l’idée de cela. J’ai envie d’avoir votre opinion, mon maître, sur cette femme qui, malgré notre moquerie de Français, m’eût fait consommer probablement, si elle n’avait pas été mariée, la même folie qu’elle a fait faire à l’imposant sir Reginald Annesley. «-Vous l’auriez épousée? -lui dis-je, riant d’étonnement incrédule. «-C’est, je vous assure, fort probable, -reprit-il du plus grand sérieux. -Elle m’a tant monté la tête que je me crois capable de tout. «-Mon Dieu! -lui dis-je, -est-ce bien au comte Alfred de Mareuil que j’ai l’honneur de parler?. . . «Mais il n’entendit pas mon ironique question. Une voiture qu’il avait reconnue venait de passer sur le boulevard et s’arrêtait en tournant devant Tortoni, à l’entrée de la rue Taitbout. «-Vous allez la voir, -me dit-il. -car la voilà! mais vous ne pourrez pas la juger. «La voiture était une calèche anglaise, découverte, attelée de deux chevaux alezan brûlé. Dans sa gondole noire, doublée de soie orange, on voyait deux personnes, un homme et une femme. L’homme, d’environ quarante-cinq ans, à la forte chevelure aux reflets d’acier, avait un profil régulier et des tempes puissantes, largement ciselées, à ce qu’il semblait, dans du marbre rouge, tant la couperose, produite par l’incendiaire usage du piment et des alcools, avait envahi et violemment saisi ce visage. C’était sir Reginald Annesley. La femme assise à côté de lui était la sienne, cette Malagaise dont le comte de Mareuil venait, à l’instant même, de me parler, avec l’enthousiasme des hommes blasés, - le plus grand des enthousiasmes, quand on se ravise d’en avoir! «Nous avions fait quelques pas en avant et nous nous trouvions assez près de la calèche. Il y avait alors beaucoup de monde sur le boulevard. D’élégantes voitures, revenant de la promenade du soir, stationnaient depuis le café de Paris jusqu’à la rue Le Pelletier; incessamment des femmes en descendaient pour venir, selon l’usage des nuits d’été, prendre des glaces à Tortoni. On les voyait passer, en étincelant, dans ce flot noir d’hommes qui aimait à se grossir et à s’arrêter sur les marches de ce café, hanté par toute l’Europe, on ne sait trop pourquoi. La nuit était superbe, -une belle nuit de juillet, -inondée de tous les genres de clarté, depuis la flamme implacable des becs de gaz jusqu’aux molles lueurs de la lune. On y voyait autant qu’en plein jour. «-Pourquoi ne pourrais-je pas la juger?. . . dis-je en lorgnant la Malagaise, que le comte de Mareuil salua. «-Vous saurez pourquoi demain, -fit Mareuil assez mystérieusement. «Je ne relevai pas le mot. Je regardais avec beaucoup d’attention. Ce que je voyais ne m’émerveillait pas. Figurez-vous, marquise, une petite femme, jaune comme une cigarette, l’air malsain, n’ayant de vie que dans les yeux, et dont tout le mérite aperçu par moi était dans un bras rond et fin tout ensemble, qu’elle venait d’ôter de sa mitaine et qu’elle avait étendu avec plus de langueur que de coquetterie sur le rebord de la calèche. Elle était vêtue de noir et si enveloppée dans une mantille qu’elle avait ramenée par-dessus sa tête, que je ne pus me faire une idée de sa tournure. L’un des domestiques abattit le marchepied et je crus qu’elle allait se lever et descendre, mais, nonchalance ou fatigue, elle fit signe à son mari qu’elle voulait rester et le domestique alla chercher des sorbets. «Marquise, j’étais dans les premiers moments d’une jeunesse pleine de force. J’aimais les arts. Je lisais les poètes. J’étais fanatique de la beauté des femmes. Tous les choix que j’avais faits dans ma vie respiraient la fierté d’un homme qui ne s’enivre que de choses relevées, que des nectars les plus purs et les plus divins. Cette femme que me montrait de Mareuil me parut indigne d’arrêter seulement le regard, et je le traitai d’extravagant. «-C’est possible, -répondit-il avec plus de tristesse que je n’en attendais d’un homme comme lui, -mais vous pourriez bien extravaguer comme moi demain. «Je me mis à rire assez haut, et, je dois le dire, à la distance où nous étions d’elle, assez impertinemment pour madame Annesley, qui avalait son sorbet avec l’impassibilité d’un vieux Turc, sourd et aveugle. «-Mon cher, -dis-je à de Mareuil, -vous n’êtes pas assez âgé ou assez Anglais pour vous permettre de tels caprices. C’est vraiment un goût dépravé que vous avez là. «-Prenez garde, -me répondit-il, -vous avez la voix très sonore, surtout dans l’air de cette belle nuit. Elle peut vous entendre, et Dieu me damne! je crois qu’elle vous a entendu. «Le fait est que la Malagaise avait tourné les yeux sur moi, -des yeux fixes, aux cils immobiles, dardant le mépris, le courroux froid, l’offense. Entre hommes, un tel regard valait un coup d’épée; entre homme et femme, il valait un regard pareil. Je le lui jetai. Mais en vain. L’oeil fauve de la Malagaise resta, sous le mien, ferme et altier. Elle avait fini son sorbet. Sir Reginald donna un ordre au domestique. La voiture partit, prit la rue de Grammont au grand trot, et disparut. «-Oui, elle vous paraît laide, -dit le comte de Mareuil en s’appuyant sur mon bras et en m’entraînant. -J’étais comme vous; je l’ai trouvée laide; mais vous verrez quels sont les incroyables prestiges de cette laideur! «-Elle est donc bien spirituelle? -repris-je, cherchant à m’expliquer la profondeur d’impression que me découvrait tout à coup un homme aussi dandy que de Mareuil. «-Non, -dit-il, -ce n’est pas de l’esprit qu’elle a, du moins comme on l’entend en France. Je connais des femmes qui ont plus de reparties qu’elle, plus de montant, plus de feu de conversation; mais ce qu’elle a et ce que je n’ai vu qu’à elle, c’est une fascination de l’être entier qui n’est précisément ni dans l’esprit, ni dans le corps; qui est partout et qui n’est nulle part. «-O strange! very strange! -dis-je alors, parodiant Hamlet, emporté par une impitoyable raillerie. -Mon cher de Mareuil, votre poème est touchant sans doute, mais l’amour est un rapsode aveugle. On ne chante pas comme vous quand on y voit clair. «Nous restâmes longtemps sur le boulevard, lui me parlant toujours de la Malagaise avec une intarissable admiration; moi lui opposant la plaisanterie comme un homme sûr de son fait ou qui croit l’être. Je me piquais beaucoup de juger les femmes, à la première vue, et l’impression que m’avait causée Mme Annesley était loin d’être favorable. Il me donna infiniment de détails sur elle. Pour tout ce qui précédait son mariage, il n’avait rien de très précis. Jusque-là, un nuage d’or -car elle semblait fort riche par les dépenses qu’elle se permettait -la couvrait comme Junon sur le mont Ida. Quel était le Jupiter de ce nuage?. . . On ne savait. Les uns disaient le Capitaine général de la province; les autres, un opulent hidalgo qui mettait un chevaleresque orgueil à se ruiner pour elle. Ce n’était rien de plus, assurait-on, qu’une muger di partido. On sait que la traduction la plus française de ce mot-là se trouve, en beaucoup d’éditions, rue Notre-Dame de Lorette. On racontait aussi, et de Mareuil prenait les airs les plus byroniens pour me répéter cette histoire, qu’elle était la fille adultérine d’une duchesse portugaise réfugiée en Espagne et d’un toréador. On nommait même la duchesse. C’était une Cadaval-Aveïro. La duchesse, qui avait des enfants de son mari, l’avait élevée en secret avec l’imprévoyance cruelle du plus égoïste et extravagant amour maternel. Comment n’en eût-elle pas été folle et folle à lier? L’homme dont elle l’avait eue, son amant (et dans la période croissante d’un amour sans frein), avait été tué à dix pas d’elle, éventré par le taureau, et le sang adoré l’avait couverte tout entière. Comme ces femmes du Midi, habiles aux dissimulations les plus profondes et pour les maris de qui Machiavel écrivait, la duchesse de Cadaval-Aveïro ne s’évanouit pas; elle resta droite et impassible sous ce fumant manteau de pourpre qui cacha sa honte par la manière dont elle le porta. On la vit attendre la fin du spectacle; mais quand elle fut retournée à son palais et qu’elle eut envoyé chercher sa fille, -la petite Vellini, -qu’elle teignit du sang de son père mal séché encore à ses vêtements et à ses bras, elle s’évanouit et l’évanouissement dura deux jours. Après cela, on comprend que veuve de son toréador au fond de son âme, elle dut se venger par toutes les furies de l’amour maternel de la monstrueuse et sublime hypocrisie à laquelle son rang de duchesse et de femme mariée l’avait contrainte aux yeux de tout un cirque espagnol. Elle n’eut plus de bonheur que par cette enfant dont elle devint l’esclave et qu’elle aima de cet amour terrible qui abolit la vie et divinise l’être aimé. La petite Vellini fut élevée comme si elle avait eu pour dot le revenu de trois provinces. On ne lui apprit rien. Elle grandit comme il plut à Dieu. On ne lui dit pas que souvent la vie est plus forte que la volonté, plus impérieuse que le désir. Elle fut obéie, servie, caressée, dans une inaction encore plus énervante que le luxe royal qui l’entourait. «Vous l’entendrez vous dire avec une originalité charmante, -ajoutait de Mareuil, -qu’à quinze ans elle ne savait ni lire, ni écrire, et qu’elle passait une partie de ses journées, couchée par terre aux pieds de sa mère, à tracer sur le marbre des appartements les plus gracieuses figures avec son doigt humecté à ses lèvres.» Paresse, liberté, accomplissement des plus soudaines fantaisies, tout devait la rendre indomptable. Heureuse et dangereuse enfance, finie tout à coup par une catastrophe, la mort de la duchesse de Cadaval-Aveïro, étouffée dans une de ces palpitations qu’elle avait gardées depuis la perte horrible de son amant. Vellini resta sans ressources, exposée à la haine d’une famille puissante, n’ayant que des bijoux et quelques valeurs mobilières, car sa mère, aveugle de tendresse, n’avait pris pour elle aucune disposition d’avenir. C’était là tomber de bien haut sur le pavé de Malaga. Aussi ne voulut-elle pas y rester. Elle en disparut. Ceux qui l’y avaient connue la retrouvèrent plus tard à Séville, menant une vie de dissipation et d’éclat que le monde expliquait comme tout ce qu’il ne comprend pas. Sir Reginald Annesley, ennuyé comme un nabab, l’y avait vue et s’en était épris avec une passion que les jouissances de l’Orient n’avaient point éteinte, et il l’avait épousée avec le mépris d’un grand seigneur pour l’opinion bégueule de son pays. Il y avait deux ans qu’ils étaient mariés, quand de Mareuil les avait connus. Comme il s’en était vanté à moi, il était devenu un tel partner du mari qu’ils avaient voyagé ensemble et qu’il leur avait proposé, pour tout le temps qu’ils seraient à Paris, d’habiter l’aile droite de son hôtel des Champs- Élysées, et ils avaient accepté. «Voilà toute l’histoire qu’il me fit. -«Cela ne manque pas de couleur, ce que vous me racontez là, -lui dis-je, -mon cher de Mareuil. «Mais l’ironie ne pénétrait plus chez cet homme que j’avais connu si railleur et une des plus froides vipères du siècle. Non! Il était amoureux. Il était devenu brave contre la plaisanterie, indifférent à tout ce qui n’était pas son amour. «-Et croyez-vous être aimé? -lui dis-je, avec l’intérêt d’un homme qui soupe chez un autre le lendemain. «-Ah! -dit-il avec un joli mouvement de naturel, -je n’en sais rien encore. Vous qui êtes de sang-froid et bon observateur, tâchez de le savoir. Étudiez-la. Quant à moi, je suis complètement dérouté. «-Mon cher, -repris-je, -si elle a un peu de l’aimable tempérament de madame sa mère, ce n’est pas très aisé à savoir. «Telle fut, marquise, ma conversation avec de Mareuil. Telle aussi, et sans y rien changer, l’impression produite en moi, au premier coup d’oeil, par cette femme qui devait avoir sur ma vie une influence si profonde. En face d’elle et en parlant d’elle, j’étais resté aussi dédaigneux que s’il s’était agi d’un être complètement inférieur. Quand j’eus quitté le comte de Mareuil, je ne pensai plus ni à lui, ni à elle. . . si ce n’est le lendemain, à l’heure où il fallut aller à ce souper auquel elle était invitée et où je devais la juger mieux. «J’y arrivai assez tard. Il s’y trouvait une vingtaine de personnes rassemblées, qui se connaissaient presque toutes. À l’exception de quelques journalistes, champignons exquis, quand ils ne sont pas empoisonnés, levés du soir au matin sur le fumier de ce siècle, et de plusieurs actrices qui étaient là du droit anti-dynastique de l’esprit et de la beauté, il est bien probable, chère marquise, que vous avez soupé avec les pères de tous les convives de l’hôtel de Mareuil. C’était l’élite des plus brillants mauvais sujets de Paris. Quand on m’annonça, Mareuil vint au-devant de moi, me prit par la main et me présenta à Mme Annesley, assise auprès de la cheminée avec une inexprimable indolence. Elle me lança le même regard, du milieu de ses cils d’airain, qu’une première fois je n’avais pu lui faire baisser. Du reste, elle ne dit pas un mot, ne fit pas un geste. Elle écouta avec la plus humiliante indifférence pour mon amour-propre la phrase très aimable qu’improvisa le comte de Mareuil en lui apprenant qui j’étais. «Pardon, marquise, si j’entre dans tous ces détails. Mais je crois qu’ils sont nécessaires pour faire comprendre ce qui va suivre. -Vous avez raison, -dit la marquise, -n’omettez rien. Tout ce qui caractérise la femme aimée caractérise aussi le genre d’amour qu’on eut pour elle. -J’eus beau la regarder avec toute l’impartialité qui était en moi, -reprit Marigny, -pour m’expliquer un peu davantage l’asservissement de mon pauvre ami de Mareuil, je restai dans mon opinion de la veille. C’était un visage irrégulier. Elle était vêtue d’une robe de coupe étrangère, de satin sombre à reflets verts, qui découvrait des épaules très fines d’attache, il est vrai, mais sans grasse plénitude et sans mollesse. On eût dit les épaules bronzées d’une enfant qui n’est pas formée encore. Ses cheveux, tordus sur sa tête, étaient retenus par des velours verts. Deux émeraudes brillaient à ses oreilles, et des bracelets -faits de cette pierre mystérieuse -s’enroulaient comme des aspics autour de ses bras olivâtres. Elle tenait à la main l’éventail de son pays, de satin noir et sans paillettes, ne montrant au-dessus que deux yeux noirs, à la paupière lourde et aux rayons engourdis. Comme la conversation n’était pas très animée et qu’elle n’y prenait aucune part, j’eus le temps de l’examiner et de la détailler comme un tableau ou une statue. Le souper, qu’on annonça, interrompit mon examen. De Mareuil se précipita pour donner le bras à sa Malagaise, et je m’arrangeai de manière à marcher derrière lui pour juger d’une tournure que j’avais à peine entrevue. Mme Annesley était petite, les hanches plus élégantes que fortes, mais la chute audacieuse des reins accusait l’origine Mauresque. Le mouvement qu’elle fit pour passer dans la salle à manger au bras de Mareuil, révolutionna mes idées, bouleversa mes résolutions. C’était ce meneo des femmes d’Espagne dont j’avais tant entendu parler aux hommes qui avaient vécu dans ce pays. Une autre femme sortit de cette femme. Deux éclairs, je crois, partirent de cette épine dorsale qui vibrait en marchant comme celle d’une nerveuse et souple panthère, et je compris, par un frisson singulier, la puissance électrique de l’être qui marchait ainsi devant moi. «Deux heures après, marquise, je la comprenais bien davantage, ou plutôt, moi, je ne me comprenais plus! Ah! c’était vraiment par le mouvement que cette femme était reine et reine absolue, Reina netta, comme on dit dans la langue de son pays! À ce souper étincelant et brûlant, donné pour elle, il fallut la voir et l’entendre!!! D’autres sensations, d’autres sentiments, le bonheur, la possession, et les mille désenchantements qui suivent l’enchantement épuisé, n’ont pu éteindre ce souvenir. D’où cette vie subite lui venait-elle? Était-ce de la coupe où elle trempait sa lèvre avec une sensualité pleine de flamme? Était-ce de l’esprit que répandaient alors, par torrents, ces spirituels et effrénés viveurs, excités par la présence de cette Sabran Espagnole? Qui le savait? Qui pouvait le dire? Même moi, qui ai pressé depuis toute cette vie sur mon coeur, je l’ai ignoré, je n’ai jamais su d’où venait cette transfiguration impétueuse, cette ouverture d’ailes, poussées en un clin d’oeil, qui la ravissaient, nous emportant tous. Les prestiges de la laideur que M. de Mareuil m’avait promis, apparurent en Mme Annesley. Son regard épais qui ne tombait plus pesamment sur moi, mais qui m’échappait en brillant, fascinait d’impatience par la mobilité de ses feux. Le sang de son père, le toréador, bouillonnait dans ses joues d’ambre devenues écarlates. On eût juré qu’il allait faire éclater les veines et couler dans ce souper, sous la force même de la vie, comme autrefois il avait coulé dans le cirque, sous la tête armée du taureau. Elle se renversait, tout en causant, sur le dossier de son fauteuil avec des torsions enivrantes, et il n’y avait pas jusqu’à sa voix de contralto -d’un sexe un peu indécis, tant elle était mâle! -qui ne donnât aux imaginations des curiosités plus embrasées que des désirs et ne réveillât dans les âmes l’instinct des voluptés coupables -le rêve endormi des plaisirs fabuleux! «Ce qu’on éprouvait, ce que j’éprouvais était nouveau, inconnu, inattendu comme elle. Eh bien! elle n’avait pas même l’air de s’en apercevoir. Plus d’une fois, pendant le souper, je lui adressai la parole, mais elle s’arrangea toujours de manière à ne pas me répondre directement, et cela sans aucune affectation. Était-ce taquinerie coquette? ressentiment? antipathie? Quoi que ce pût être, cela me jetait dans une irritation secrète qui produisait les transes de l’amour mêlées aux frémissements de la colère. Avec des riens, elle me soulevait. Je devenais insensé à côté d’elle. Tiré à deux sentiments contraires, ivre de rage contre cette femme qui parlait à tous, excepté à moi; qui s’occupait de tous, excepté de moi; sachant qu’après tout ce n’était pas là beaucoup plus qu’une courtisane, entraîné par une violence de Sensation que je ne connaissais pas et par une conversation qui stimulait et justifiait bien des audaces, j’osai prendre son verre pour le mien. «-Vous vous trompez, monsieur! -dit-elle, en me jetant un regard fixe et cruel; et elle m’arracha le verre avec une action si fougueuse qu’elle le brisa en le saisissant. «Ses lèvres entr’ouvertes exprimaient une horreur inexplicable, mais très piquante pour un homme qui, comme moi, marquise, ne manquait pas alors d’une certaine dose de vanité. «-Ah! madame, vous vous êtes blessée? -lui dis-je. «-Oui, -répondit-elle, tortillant sa serviette autour de sa main, -mais j’aime mieux cela! -Et elle se prit à sourire avec une ironie méprisante. «Ma foi! je n’y tins pas! «-Et moi aussi, -lui dis-je, -j’aime mieux cela! «Je mentais. J’avais soif de la trace de ses lèvres que j’eusse retrouvée aux bords du verre dans lequel elle avait bu. Elle m’allumait des sens jusque dans le coeur! Mais son insolente préférence fit jaillir de mon âme une intensité de haine égale à l’intensité de mon amour, et j’éprouvais une douloureuse et violente jouissance à lui rendre coup pour coup de mépris. «Cette petite scène, toute entre nous, s’était perdue pour les autres dans les mille distractions bruyantes d’un souper comme celui que nous faisions. De Mareuil, qui était attentif aux moindres mouvements de son idole, vit seul ce qui s’était passé entre elle et moi, et il en souriait de l’autre bout de la table. Ses observations lui étaient doublement agréables. D’une part, il reconnaissait depuis une heure que j’étais l’esclave idolâtre de cette femme dont il m’avait prophétisé l’empire; et d’une autre, que je ne serais jamais pour lui un rival bien dangereux. «Quand on se leva pour passer dans le salon, il se pencha à mon oreille et me dit: «Eh bien?» d’un ton de victoire. «-Eh bien, -lui répondis-je, -je pense comme vous, je sens comme vous; et peut- être j’aime déjà comme vous. Il ne fallait pas m’inviter à ce souper, mon cher comte, si vous tenez à la possession exclusive de cette femme, car je suis bien résolu à vous la disputer opiniâtrement. «-Ah! ah! -dit-il avec la voix d’un homme qui chante dans la nuit pour se faire brave; -je le veux bien; je n’ai pas peur. J’accepte la partie! mais je vous préviens a l’avance que vous ne jouerez pas sur du velours. Elle vous a en exécration. Je crois toujours qu’elle vous a entendu, au boulevard, me dire votre opinion sur elle, car il serait singulier que sans une cause quelconque de ressentiment, elle eût contre vous l’instinct répulsif dont elle est armée. Ce matin encore, je lui ai parlé de vous. Je lui ai demandé si elle avait remarqué hier la personne avec qui j’étais. Je lui ai dit quel rang vous teniez dans la fashion parisienne. J’ai fait de vous un magnifique portrait moral. . . ou immoral, comme vous voudrez. J’ai été votre Van Dyck et celui de vos maîtresses, dont j’ai eu grand soin de ciseler les noms dans tous mes récits. Mais rien n’a pu l’amener à modifier le gracieux refrain qu’elle a mis à toutes mes chroniques; «C’est possible, -me disait-elle, -mais que voulez-vous? il me déplaît.» «Ce matin, -ajouta le comte de Mareuil, -elle m’a annoncé qu’elle ne souperait pas avec nous. À ce propos, il y a eu une scène affreuse entre elle et sir Reginald, qui, d’ordinaire, est fort soumis à ses bizarreries, mais qui, hospitalier comme un Anglais, n’entendait pas qu’on manquât chez moi, son hôte, aux lois de l’hospitalité. Elle a même brisé de colère un beau vase antique, rapporté de Poestum, auquel sir Annesley tenait beaucoup, et elle eût probablement résisté à la volonté maritale, en digne fille de ces Espagnols qui mirent cinq siècles à chasser les Maures de l’Espagne, quand je me suis avisé de lui dire tout bas: «-Si vous ne voulez pas souper avec M. de Marigny, señora, c’est donc que vous le craignez beaucoup, et la Crainte, c’est souvent la soeur aînée de l’Amour. «Mon cher, elle en a pâli, de la supposition de vous aimer, et elle m’a dit, avec un rire forcé: «Si c’est comme cela, j’accepte.» Remerciez-moi donc, Marigny, du biais que j’ai pris pour la faire souper avec nous.» «En vérité, marquise, il faut que l’amour offusque les vues les plus perçantes. Le comte Alfred de Mareuil était certainement trop spirituel et trop au courant des choses de la vanité et du coeur, pour ignorer que ce qu’il me confiait allait redoubler mon désir de plaire à la Malagaise et de la lui enlever. Il crut cependant que je reculerais devant le mur d’airain qu’il élevait entre elle et moi. Il oublia que j’étais, comme lui, l’enfant d’une société vieillie, fort épris des plus impatientantes résistances, et très friand de tout ce qui semblait impossible. «Aussi, à peine de Mareuil eut-il fini de parler, que j’allai me placer à côté de Mme Annesley et que je ne m’occupai plus que d’elle. Une table de jeu fut placée auprès de la table de marbre où le punch flambait dans un vaste bol d’or sculpté. Sir Reginald Annesley et le comte de Mareuil risquèrent des sommes considérables, mais pour la première fois de ma vie, les chances du jeu ne me tentèrent pas. À mes yeux, la fortune n’était plus qu’une femme, une femme qui me haïssait! L’orgueil était aussi intéressé que le désir à sa défaite. Cela doit rendre un homme éloquent. Je crois l’avoir été, cette nuit-là. Je parlai à Mme Annesley un langage qui sortit sans effort de mon âme combattue, et qui aurait donné à toutes les femmes le double frisson de la fièvre du coeur. Ce fut comme un mélange d’adoration idolâtre et de détestation inouïe, de flatterie caressante et d’impertinence hautaine, d’assurance et de doute, de glace et de feu; une espèce de bain russe intellectuel et dans lequel je plongeai, pour les assouplir, les nerfs de cette femme, qui ne faiblirent pas une seule fois. Par un changement soudain, comme il s’en produisait très souvent en sa personne, elle était retombée dans ses paresseuses attitudes; aussi morte qu’elle avait été vivante pendant le souper. Elle m’écouta d’un front impénétrable. Elle avait allumé un cigare et elle le fumait tout en m’écoutant, avec la silencieuse gravité de son pays. Du fond de la fumée, qui rendait son front plus obscur encore, elle entendit pendant deux heures de ces choses contradictoires et folles qui attestent le plus grand des amours, l’amour tout à la fois dominateur et esclave. «-Mais, -me dit-elle, en m’interrompant et en soufflant légèrement sur une charmante spirale bleue sortie de ses lèvres, -vous n’êtes pas assez âgé ni assez Anglais pour vous permettre de tels caprices. C’est vraiment un goût dépravé que vous avez là. «-Ah! -repartis-je comme un homme frappé d’une lueur subite, -les Espagnoles ont donc de la vanité comme les Françaises? «-Non! -répondit-elle, -mais elles ont le sentiment de l’injure, et elles savent haïr comme elles savent aimer. «-Señora, -lui dis-je avec une assurance qui eût imposé à une autre femme, -le ressentiment n’est pas de la haine, et vous avez l’âme assez grande pour pardonner un jugement absurde, basé sur une illusion incompréhensible et d’ailleurs expié suffisamment ce soir. «Elle me fixa avec ses yeux fascinateurs, qui m’entrèrent dans le coeur comme deux épées torses. «-Je n’ai rien à vous pardonner, -fit-elle, -les sympathies sont involontaires et les antipathies aussi. «Et, comme ne voulant en dire ni en entendre davantage, elle se leva d’un mouvement rapide et alla se placer près de son mari, qui buvait et jouait. Absorbé dans la double sensation que révélait l’âpre couleur de son visage, sir Reginald Annesley ne sentit ni le bras nu et velouté qui lui effleura la joue en se posant sur sa large épaule, ni la vapeur deux fois brûlante du cigare en feu qui passa dans ses cheveux avec l’haleine de cette femme, restée debout près de lui. Sir Reginald perdait immensément. Mais quand le comte de Mareuil, son adversaire, eut aperçu la Malagaise dans cette pose familière, qui peut-être le rendait jaloux, les distractions le prirent et la fortune commença de l’abandonner. L’Anglais retrouva son bonheur ordinaire. Il semblait que sa femme le lui rapportait. On eût dit le Génie du Jeu en personne, revenant protéger un de ses favoris. Au fait, il y avait en elle les redoutables séductions qu’on peut supposer à un démon. Elle en avait le buste svelte et sans sexe, le visage ténébreux et ardent, et cette laideur impressive, audacieuse et sombre, -la seule chose digne de remplacer la beauté perdue sur la face d’un Archange tombé. «Du divan où il m’avait laissé, je le contemplais, ce démon, et je sentais sa force invincible se saisir de moi de plus en plus. J’essayais de reconnaître en lui l’être éblouissant de mouvement et d’entrain qui avait éclaté au souper, mais il avait comme éteint le cercle qui avait flamboyé autour de sa tête tout le soir, et je le comparais à cet autre être froid, indifférent et muet qui lui avait succédé. Elle avait repris sa pose rigide d’avant souper, auprès de la cheminée. Elle n’inclinait pas le front sous sa rêverie fixe et vide de pensée. . . et elle me rappelait ces lions chimériques accroupis dans les cours de marbre de l’Alhambra, qui portent, sur leurs têtes de tigre, la vasque froide d’une fontaine sans eau. Eh bien! le croirez-vous, marquise? de ces deux femmes, c’était la dernière que maintenant je préférais. Oui, c’était l’être sans rayons, la petite femme jaune et maigre de la calèche, que j’avais, la veille, au boulevard, presque écrasée de mon dédain! Il est des amours qui corrompent tout dans les âmes. Le mien commençait de jeter en moi de ces aveuglements qui endurcissent à la lumière. . . qui nous la font nier et insulter. Je comprenais alors cet homme qui préférait à tout, dans la maîtresse de sa vie, la raie élargie des cheveux tombés, ce pauvre sillon qu’il eût voulu ensemencer de ses baisers et de ses larmes! J’arrivais, comme cet homme, et en combien de temps? à ne plus aimer que ce qu’il y avait de moins beau dans l’être aimé. J’aurais aimé ce qu’il y aurait eu de malade! J’allais savourer le défaut avec délices; j’allais le regarder comme une perfection, et laisser là la tête d’or pour les pieds d’argile. Ce n’était pas là un amour comme celui qu’inspire votre Hermangarde. Au lieu d’élever l’âme, il la courbait révoltée. . . C’était un amour mauvais et orageux.» Il s’arrêta. Quoique la marquise eût la science d’une femme qui a mordu dans les plus puissantes sensations de la vie, et qui se lèche encore les lèvres de tout ce qu’elle y a trouvé, elle aimait tellement Hermangarde qu’elle fut heureuse d’entendre Marigny flétrir sa passion pour la Malagaise, et se prendre lui-même aux poésies morales que l’amour lui flûtait au coeur. Elle ne l’interrompit point et il continua: «Le comte de Mareuil perdait toujours. L’idée me vint de le venger. J’obtins qu’il me céderait sa place. Il me plaisait de battre au jeu, dans la personne de son mari, cette femme qui semblait, en les regardant, fasciner les pièces d’or comme elle m’avait fasciné. Jouer contre son mari, c’était jouer contre elle. Sir Reginald, superstitieux comme la plupart des joueurs, comparait sa Malagaise à Joséphine, qui fut, dit-on, la cause mystérieuse de la fortune de Bonaparte. Toujours est-il que ce soir-là, en se tenant auprès de lui, elle lui avait ramené le sort infidèle. De tous les mouvements désordonnés qu’elle soulevait en moi, le plus fongueux, le plus irrésistible était de répondre, n’importe comment, à cet air de défi qui respirait en toute sa personne et qui mêlait dans mon coeur -exécrable mélange! -le sang de l’orgueil blessé aux flammes avivées des plus inextinguibles désirs. «Je jouai donc, -mais ce fut à croire que sir Reginald Annesley avait raison dans ses stupides superstitions. Je m’efforçai; je combinai mes coups comme si ma vie avait été au bout de mes combinaisons; je redoublai d’attention, de sang- froid, de patience; je perdis autant qu’Alfred de Mareuil. Je n’étais pas riche comme lui. Il s’en fallait! Les pertes que je faisais m’atteignaient bien davantage; mais ce n’était pas l’effet de la perte, ce n’aurait point été le sentiment de la ruine qui m’aurait donné les épouvantables colères que je dévorais. Non! c’était uniquement le sentiment de mon impuissance contre cette infernale Malagaise, contre ce démon, immobile et nonchalant, qui, le cigare allumé, semblait sucer du feu avec des lèvres incombustibles, et se rire de mon faible génie se débattant devant le sien! Une effrayante influence continuait de me poursuivre et de m’asservir. Je jouai et je perdis à peu près tout ce que je possédais, en quelques heures. Le lendemain j’étais réduit à vivre d’emprunts. «Mais que m’importait! la vraie détresse pour moi, le vrai malheur, c’était d’aimer comme je le faisais et de ne pouvoir rien -absolument rien! -sur l’être qui prenait ma vie, sans même en vouloir, comme en respirant il prenait l’air qui lui tombait dans son indifférente poitrine! Après cette funeste nuit à l’hôtel de Mareuil, j’étais rentré chez moi dans un état inexprimable d’âme et de corps. Je m’y renfermai pendant deux jours à m’indigner de ce que j’éprouvais, mais il est des ivresses qu’on ne cuve pas. . . et je me roulai un peu davantage dans le filet qui m’avait lié. Quand j’eus bien sondé ma blessure, quand je fus bien certain que mon mal était incurable, je me créai des plans et des résolutions. Je résolus d’agir dans le sens de cette passion que je reconnaissais pour indomptable. Je me dis que je forcerais bien d’aimer cette femme, qui m’avait d’abord montré une haine si bizarre. J’étudierais les replis de ce caractère. Je verrais par quels côtés on pouvait pénétrer dans ce coeur. Je me le disais. . . et cependant j’étais travaillé d’une âpre inquiétude, car il semblait y avoir dans cette Espagnole, en cette altière sourde-muette de coeur et d’esprit, des fermetures d’intelligence et de sensibilité si complètes, qu’elle devait peut-être rester inaccessible autant à la séduction qu’à l’amour. Ah! marquise, quelle atroce souffrance quand on sent retomber sur son âme toutes les facultés qui servent à nous faire aimer et que voilà désormais inutiles et même insultées, parce que la femme qui est notre malheur et notre destin échappe bêtement à leur prestige; parce qu’à ses yeux aimés, quoique stupides, les choses de la pensée, les grâces souveraines de la parole, tout ce qui nous fait les rois des âmes, ne sont pas plus que les chefs-d’oeuvre des arts dans les mains barbares d’un Esquimau ou d’un Lapon!. . . Je retournai à l’hôtel de Mareuil et je me présentai chez sir Reginald Annesley. Je ne fus point reçu. Sir Reginald vint le lendemain jeter une carte chez moi, mais ni ce jour-là, ni les suivants, je ne pus parvenir jusqu’à madame Annesley. Le comte de Mareuil m’avertit que c’était un parti pris par elle; qu’elle ne me recevrait jamais, que son antipathie pour moi n’avait qu’augmenté à ce souper où elle avait si bien changé mes impressions. «Elle aura probablement parlé de l’amour que vous lui avez si soudainement montré. Elle aura fait ce qu’elles savent si bien faire, quand elles le font, - ajouta de Mareuil, enchanté, le digne ami, de m’exaspérer; -elle aura excité la jalousie de son mari, tout en se montrant vertueuse, et elle aura probablement décidé le très correct sir Reginald Annesley, le plus gentleman des baronnets, à n’agir plus avec vous comme un homme du monde, mais comme un mari renseigné. «Un tel langage m’était intolérable, mais je ne pouvais faire un tort à Alfred de Mareuil de me le tenir. Il était amoureux comme moi de madame Annesley. Pour cette raison, j’aurais eu mauvaise grâce aussi de lui demander à favoriser des entrevues devenues à peu près impossibles. Excepté au Bois et à l’Opéra, je ne pouvais guères espérer rencontrer la Malagaise quelque part. On était au milieu de l’été. Il n’y avait plus personne à Paris. Et d’ailleurs, cet Anglais de tripot plus que de salon et cette femme épousée par amour, mais enfin d’un passé suspect, seraient-ils allés dans le monde si le monde avait été là?. . . Le Bois et l’Opéra étaient deux bien faibles ressources. Jamais la voiture de madame Annesley ne s’arrêtait pour moi quand je la saluais. Et puisque sa maison m’était fermée, sa loge à l’Opéra m’était naturellement interdite. . . Comme elle n’y posait pas à la manière des femmes de France, je ne voyais guères, - quand elle y était, -de l’orchestre où je la lorgnais, que ses deux yeux de tigre, faux et froids (ils me semblaient tout cela), par-dessus son grand éventail de satin noir déplié, et au Bois, j’attrapais encore moins de sa personne, car elle s’entourait de la tête aux pieds de sa mantille, à la façon des Péruviennes, et elle ne me laissait apercevoir qu’un seul de ses terribles yeux d’un charme fatal. . . Depuis le souper d’Alfred de Mareuil, j’avais mille fois essayé de la joindre et de lui parler, mais sa volonté et le sort avaient toujours fait avorter mes desseins et rendu la chose impossible. Un soir, entre autres, je la vis à Saint-Philippe du Roule, car, soit habitude d’enfance ou dévotion réelle (qui peut discerner rien de bien clair dans cette âme ardente et profonde?), elle hantait les églises, en vraie Espagnole qu’elle était, comme peut-être sous l’influence de son père, le Mauresque toréador, elle aurait hanté les mosquées. Je revenais justement des Champs-Élysées, où j’avais passé vingt fois sous ses fenêtres pour l’apercevoir. En passant, mes yeux tombèrent sur une voiture que j’eusse reconnue entre mille et qui stationnait devant les marches de l’église. C’était cette voiture aux chevaux alezan et à la conque doublée d’orange, où son corps avait marqué sa place. Un énorme bouquet de genêts et de jasmins jonchait, avec la mantille de dentelle noire, les coussins affaissés sur lesquels elle étalait d’ordinaire, avec des mouvements si félins, ses mollesses énervantes et provocatrices. -«Ah! -me dis-je en voyant cette voiture vide qui me jeta au coeur le désir que m’eût donné son lit défait, -elle sera entrée dans l’église;» et je jetai la bride de mon cheval à un enfant qui se trouvait là. Je montai alors ces marches qu’elle avait montées, curieux de voir le Dieu méchant de ma vie demander quelque chose aux pieds du sien. Il était près de huit heures du soir. J’ai tant souffert à cette époque, marquise, que les moindres détails de mes journées sont marqués dans ma mémoire d’un inextinguible trait de feu. On chantait le Salut. Je cherchai l’Espagnole. . . Qu’allais-je lui dire? et qu’allais-je faire? Je n’en savais rien. Je ne réfléchissais pas, j’allais vers elle. J’obéissais à je ne sais quoi d’aveugle, d’ignorant, de spontané, de fougueux qui me poussait d’une force irrésistible. Je la découvris dans une chapelle, les coudes nus sur le prie-Dieu de la chaise où elle était agenouillée, et son menton dans la paume de ses mains couvertes de longs gants de filet, montant à mi-bras. Priait-elle? Avec quelle ardeur je le cherchai dans ses regards et sur ses lèvres! Si elle priait, elle n’avait donc pas l’âme inerte, répulsive, inaccessible! Un jour elle pourrait m’aimer!. . . Mais elle ne priait pas. Sa lèvre rouge et presque féroce était immobile. Son oeil, qu’aucune sensation n’animait, noir et épais comme du bitume, était fixé, dans une espèce de stupeur qui était, à elle, sa rêverie, sur les cierges qui brûlaient et se fondaient vite à la chaleur de leur propre flamme et à celle d’un soleil d’été qui avait longtemps frappé la fenêtre incendiée de cette chapelle, placée au couchant. Les derniers feux du soir, passant à travers les vitraux coloriés, en allumaient encore le vermillon et l’azur et semblaient embraser l’air autour de sa robe noire, comme si elle eût été le centre de quelque invisible foyer. Ah! je la regardai longtemps! Je me plaçai à quelques pas d’elle. Il n’y avait entre nous que la grille de la chapelle contre laquelle j’appuyais mon front en la regardant. Marquise, ce que j’éprouvai est inexprimable pendant ce touchant office du soir, sous les sons de l’orgue, que depuis je n’ai jamais pu entendre sans trouble, aux dernières clartés d’un beau jour et à trois pas de cette femme que je n’avais pas revue de si près et si longtemps depuis le souper du comte de Mareuil. . . J’avais entendu dire qu’il est des fluides qu’avec une volonté passionnée on peut lancer par les yeux et dont on peut pénétrer l’être le plus rebelle. . . J’essayai de la couvrir de ces magnétiques et fulminants regards. Il me semblait que toute mon âme s’en allait de moi par les yeux pour imbiber de toute ma vie ce corps adoré et maudit. Eh bien, la science mentait, marquise; la passion mentait; tout mentait. Elle ne se retourna pas vers moi une seule fois. J’ai laissé la trace de mes ongles sur cette grille qui me séparait d’elle. . . Un jour, avec elle, je suis retourné à Saint-Philippe et je lui ai montré ces vestiges de fureurs soulevées en moi et laissées par moi dans du fer. Au sein des désordres de ma jeunesse je n’avais jamais été impie, et pourtant, ce soir-là, à cette religieuse cérémonie qui aurait dû me pénétrer d’un saint respect, je ne vis que cette femme, devant laquelle je me serais prosterné sur un signe, comme les fidèles se prosternaient devant l’autel. Mais ce signe, elle ne le fit pas. Quand le Salut fut terminé, elle passa près de moi sans un regard à me donner, baissant le front avec un air tout à la fois dédaigneux et farouche. . . Je la suivis dans la foule, me sentant défaillir à l’idée que peut-être, en sortant, je pourrais, dans les flots compacts de cette foule, la prendre et la serrer sur mon coeur. Dieu ne permit pas ce sacrilège. Elle semblait lire dans mes desseins pour les tromper. Elle alla au bénitier, y plongea la main et sortit rapide. Elle s’était déjà élancée en voiture, quand à mon tour je sortis de l’église. . . Je n’avais même pu effleurer sa robe; et lorsque je m’avançai vers la calèche où elle s’était recouchée, elle partait, la figure à moitié cachée par le bouquet de genêts et de jasmins d’Espagne dans les parfums duquel -comme dans cet Office du soir auquel elle venait d’assister -elle cherchait peut-être des sensations et des souvenirs de son pays. . . Vous avouerez, marquise, que si elle avait l’intention d’aiguillonner l’amour par la contradiction et par le mystère, elle s’y prenait avec la science de la plus admirable coquette. Mais ce n’était pas une coquette! c’était une femme vraie; vous allez voir. «Ai-je besoin de vous dire qu’amoureux comme j’étais, outré comme j’étais d’être rejeté loin de cette femme incompréhensible qui m’avait excommunié de sa vie, je lui avais écrit, ne pouvant lui parler, tentant encore, au risque de la compromettre vis-à-vis de son mari, cette dernière chance de l’intéresser à la passion que j’avais pour elle? J’avais hasardé une vingtaine de lettres, avec l’espérance insensée de ces Italiennes qui mettent à la poste des Jésuites à Rome celles qu’elles écrivent au bon Dieu. Mais Dieu eût plus répondu qu’elle. Et toutes mes lettres m’avaient été renvoyées avec la plus insolente ponctualité. «Cependant un parti si bien pris de m’éviter et de repousser tout ce qui pourrait venir de moi, commença à me désespérer. Si elle avait toujours été une vertu farouche, j’aurais cru l’apprivoiser à la fin. Mais c’était une fille du Midi, aux veines noires et pleines, née d’un amour coupable dans le pays de la vie, et qui n’avait jamais -disait-on -économisé, par principe, sur ses fantaisies. Ces êtres-là sont invincibles quand ils s’avisent de résister. Mon amour-propre ne pouvait se donner de consolation d’aucune sorte. Il était bien avéré que si elle me fuyait, c’est que je lui déplaisais aussi réellement qu’elle me l’avait dit. Je n’étais pas aimé. Quel coup de foudre à mon orgueil! Mais aussi quel coup de foudre à toute mon âme! car je l’aimais, moi!. . . Ce que je sentais n’était pas un désir mordant qui prend le coeur et puis le laisse, accablé devant l’impossible. C’était un amour qui me brûlait le sang et la pensée; c’était le faisceau de tous les désirs en un seul. Et quant à l’impossible, j’aurais bravé, Dieu me damne! jusqu’à la volonté de Dieu. Ma chère marquise, si je vous racontais mes sentiments plus que les événements de cette histoire, je ne pourrais vous dire fidèlement ceux de cette époque de ma vie, tant ils furent affreux! Il me semblait que j’avais un cancer au coeur. . . Ah! n’être pas aimé c’est toujours un effroyable supplice, -un non-sens humain, car l’amour devrait appeler l’amour; -mais ne pas l’être pour la première fois, quand les femmes vous ont appris l’orgueil de la fortune qui s’ajoute à votre autre orgueil; mais n’être pas aimé par une créature laide et chétive qu’on juge bien inférieure à soi, qu’on écrase de son intelligence, qu’on méprise presque dans son corps et dans son esprit, et qu’on ne peut s’empêcher d’adorer et de placer dans tous ses songes, c’est là une de ces catastrophes de coeur à laquelle, dans les plus cruelles douleurs de la destinée, il n’y a rien à comparer. Si parfois j’avais dans ma vie traité trop légèrement des âmes qui s’étaient trop livrées à moi, elles étaient bien vengées maintenant. J’expiais ce que j’avais fait souffrir. Elle ne m’aimait pas! J’en arrivais, de dépit, de fatigue, de rage, aux projets les plus ridicules et les plus fous. Que je comprenais bien alors le monstrueux amour que Caligula avait pour cette statue de Diane, qu’il emportait avec lui partout. Il en était au moins le maître! le maître absolu! Le marbre ne pouvait pas aimer, et, substance inerte, se laissait dévorer sans résistance. Mais elle! ah! les idées d’oppression sauvage, d’abus terrible de la force me montaient à la tête. Comme vous disiez, vous autres du xviiie siècle, avec une expression qu’on trouverait bien brutale à présent: Je voulais l’avoir à tout prix. Tantôt je pensais à m’introduire chez elle la nuit, comme un voleur, et à lui mettre le pistolet sur la gorge, ainsi que l’avait fait le colonel de Naldy à la belle marquise de Valmore, qui s’était exécutée avec une grâce de lâcheté bien digne de nos jours corrompus. Tantôt je projetais de l’enlever de vive force, comme si c’était chose facile que d’enlever malgré elle une femme qui était toujours accompagnée et ne sortait jamais à pied. Évidemment, j’extravaguais. «Un matin, j’étais sorti d’assez bonne heure à cheval, pour rompre un peu par le mouvement avec l’insupportable idée fixe qui me dévorait. J’étais, d’instinct ou d’habitude, allé du côté où la Malagaise promenait chaque jour ses loisirs nonchalants, dont, au nom de l’amour comme de la vengeance, j’eusse tant désiré faire de cruels ennuis. Je m’étais avancé assez loin dans Passy, comptant bien me rabattre sur le Bois de Boulogne, où circulent les promeneurs élégants de l’après-midi et où j’avais chance de voir filer la calèche noire et bleue qui me passait tous les jours, régulièrement à la même heure, ses moqueuses roues sur le coeur. J’étais arrivé dans cette partie de Passy qui se creuse comme un ravin et dont la courbe expire avant de devenir un vallon, -un petit vallon, grand comme la main, frais, ombragé, mystérieux, espèce de coquille de verdure. Des maisons de campagne commençaient de s’y élever. On appelle, je crois, cette partie cachée de Passy le hameau de Boulainvilliers. Je venais de terminer une course forcée, et je mettais au pas, dans un chemin bordé de peupliers, mon cheval fatigué. Tout à coup, une femme à cheval aussi, en amazone grenat et en casquette de velours noir, parut à l’extrémité du chemin où j’étais. «Les amoureux sont comme les somnambules; ils ne voient pas seulement avec les yeux, mais avec le corps tout entier. Je reconnus madame Annesley à une distance qui m’eût caché toute autre femme qu’elle. Elle était seule. Ah! c’était le ciel qui me l’envoyait ainsi! Je réprimai un cri de sauvage. «Comme elle n’avait pas les mêmes raisons que moi pour voir de loin, elle s’avança sans défiance, et quand elle me reconnut, il n’était plus temps de m’éviter. Désagréablement surprise sans doute: «-Caramba!» -fit-elle; espèce de juron dans sa langue svelte et sonore, et qu’elle disait souvent avec une expression mutine et colère que, comme tout en elle, j’avais le tort de trouver charmante ou détestable tour à tour. «Je la saluai en l’abordant: «-Madame, -lui dis-je, -le hasard m’est meilleur que vous. Il s’est chargé de me donner un rendez-vous que je n’aurais pas osé demander. «Nos chevaux se trouvaient alors tête à tête. Elle s’était arrêtée, me voyant m’arrêter, mais elle ne me rendit pas mon salut. Elle resta droite sur sa selle, et me montrant du bout de sa cravache le chemin devant moi et le chemin derrière elle: «-Le hasard est un sot, -reprit-elle. -Il n’y a point ici de rendez-vous, mais une rencontre. Voilà votre chemin, monsieur, voici le mien; passez! «Elle avait, du haut de son cheval qui piaffait, avec sa cravache étendue, un ton de commandement si absolu qu’il provoquait la résistance comme un outrage. Et je lui répondis avec une fermeté de résolution que ses airs les plus superbes ne devaient point entamer: «-Je ne passerai point, señora. C’est moi qui serais le sot si je laissais échapper l’occasion inespérée de vous voir et de vous parler. Ici vous ne m’éviterez plus. . . Si vous fuyez, je vous suivrai. Avez-vous envie de faire avec moi une course au clocher jusqu’à Paris? Je ne suis pas bien sûr que vous ayez lu toutes les lettres que je vous ai écrites. Ici, du moins, vous m’entendrez, si vous ne me répondez pas. Vous êtes seule. . . «-Pas pour longtemps, -dit-elle. -Sir Reginald est arrêté dans un de ces chalets, qu’il veut louer pour la saison. Il sera ici tout à l’heure. «Je trouvai d’assez mauvais goût qu’elle me parlât de son mari. «-Eh bien! -répondis-je, -alors comme alors! Mais en attendant qu’il arrive, je vous demanderai, señora, une explication sur l’étrange conduite que vous avez avec moi. Si c’était de l’indifférence que vous m’eussiez montrée, je ne vous dirais rien, je ne vous demanderais rien; je souffrirais en silence. Mais c’est de la haine; j’ai le droit de vous demander la raison de cette haine. Que vous ai-je fait pour me haïr?. . . «Mon sentiment pour elle s’attestait dans la pâleur ravagée de mon visage depuis quelques jours et par les intonations de ma voix en lui disant ce peu de paroles. Était-ce cela qui la rendait muette?. . . Comme il fallait qu’elle massacrât toujours quelque chose, elle hachait rêveusement à coups de cravache les jeunes pousses d’un arbre qui se penchait aux bords du chemin. «-Oui, -dis-je, augurant bien de cette rêverie, ne me souvenant que de mon amour, -pourquoi me haïssez-vous, vous que j’aime d’un amour qui désarmerait de la haine la plus légitime et la plus profonde? Que vous ai-je fait? Vous ai-je offensée? Ne vous ai-je pas demandé pardon de ce mot de l’autre jour si cruellement rappelé par vous au souper du comte de Mareuil? Je vous en demande pardon encore. Je vous en demanderai pardon toujours. C’était le blasphème de l’ignorance; je ne vous connaissais pas. C’était un blasphème contre le Dieu inconnu que j’allais adorer. «Tout cela, marquise, n’était pas très éloquent, mais c’était sincère! et la vérité de mon âme passant à travers mon langage, lui donnait peut-être quelque puissance. Toujours est-il qu’elle m’écoutait. «Nos chevaux se touchaient. . . nos coudes aussi. Je n’avais qu’à allonger le bras et j’enlaçais cette taille fine et voluptueuse qui produisait le désir par la souplesse comme d’autres le produisent par le contour. En deux temps, si je le voulais, moi qui ne rêvais, depuis quelques jours, que d’entreprises extravagantes, je pouvais l’enlever de la selle, la coucher sur le cou de mon cheval et l’emporter dans la campagne, avant qu’on pût même venir à son secours. «Cette idée me passait dans le cerveau et me donnait des vertiges. J’y résistais cependant. la voyant presque émue de mes paroles, souhaitant chevaleresquement d’être aimé, d’être aimé avant tout; aimant mieux être aimé que d’être heureux! «-Dites-moi, señora, -lui dis-je, -que vous croirez à mon repentir et à mon amour. Dites-moi que vous n’en repousserez pas l’expression; que vous me permettrez de vous voir parfois, moi qui vous chercherai toujours. «Mais, relevant ses yeux, -ces yeux frangés d’airain qu’avait baissés une rêverie mensongère, -l’inexorable créature étendit de nouveau sa cravache sur le chemin que j’avais devant moi. «-Je n’ai à vous dire que ceci, monsieur de Marigny, -répondit-elle: -pour la seconde fois, voilà votre chemin; passez! «C’était trop. Ce froid mépris, retrouvé là au moment même où je croyais avoir fait naître l’intérêt ému d’une femme qui se voit aimée; ce mépris glacé, implacable, laconique et têtu, souleva en moi une immense colère, qui emporta les dernières délicatesses de mon coeur. L’idée que j’avais combattue -de l’enlever de son cheval et de l’emporter comme une proie -s’empara de moi avec la domination d’un désir de feu. «L’amour et la fureur avaient tout tué, tout foudroyé en moi, excepté l’homme. Je la saisis au-dessus des hanches et je m’efforçai de l’arracher de la selle, mais c’était une écuyère consommée, et d’ailleurs mon mouvement l’avait avertie sans l’effrayer. Elle imprima une forte secousse à la bouche de son cheval et se couvrit du poitrail de la noble bête, en la faisant cabrer. «Sa colère montait jusqu’à la mienne. J’ai, un soir, au coucher du soleil, dans les bois de la Corse, blessé une aigle d’un coup de carabine. Elle me la rappelait. «-Vous êtes un insolent! -me dit-elle. -Faites-moi place, ou je vous charge avec cette cravache à l’instant! «Elle était superbement pâle, superbement courroucée, superbement posée, la cravache haute, sur son cheval cabré. Elle m’avait irrité d’abord, mais, contradiction de l’amour! elle me plaisait maintenant; elle ne faisait plus que me plaire. Je la trouvais adorable. J’aimais cette fureur qui lui allait bien. . . et je me mis à la contempler avec ravissement au lieu de lui obéir. «Ma contemplation fut fort troublée. Un aveuglant coup de cravache qui me fit voir mille éclairs, me tomba à travers la figure et me la marqua d’un sanglant sillon. «Malgré la douleur que je ressentis, je précipitai mon cheval sur le sien qu’elle avait rabattu, et j’eus le sang-froid et l’adresse de recevoir dans ma main ouverte et d’arrêter à moitié chemin le poignet délié qui s’était relevé comme la foudre pour retomber et frapper une seconde fois. «De main de femme, tout soufflet est un avantage pour qui comprend sa position. «-Ah! c’est assez comme cela, ma belle Clorinde, -lui dis-je, en souriant sous ma balafre, n’ayant plus que la plaisanterie française à opposer à cette furie espagnole. -Vous marquez trop fort à la première fois les choses qui vous appartiennent, pour qu’elles ne puissent pas très bien se passer d’une seconde empreinte. «Je lui tenais son petit poignet qui se tordait, qui se crispait dans ma main fermée. Elle aurait voulu l’arracher. Impossible! Elle aurait voulu me voir furieux de ma blessure, et je plaisantais. J’étais le plus fort. J’étais son vainqueur; j’étais son maître. Ses sensations étaient inexprimables. Ce que j’avais manqué d’abord, je pouvais le recommencer. En lui tenant la main dans la mienne, je la repris à la taille du bras que j’avais libre. Je l’étreignais. Elle se débattait. Nos chevaux se choquaient, se mordaient. On eût dit le combat corps à corps de deux ennemis acharnés. Au fait, elle était mon ennemie! «-Reginald! Reginald! -se prit-elle à crier de toutes ses forces. «-Señora, -lui dis-je, -c’est pis qu’un coup de cravache, un pareil nom! je vais l’étouffer sur vos lèvres. «Et quoiqu’elle se renversât jusque sur la croupe de son cheval pour éviter mon baiser de vengeance, elle allait pourtant le recevoir, quand un poing fermé et lourd comme s’il avait été couvert d’un gantelet, me frappa si violemment sur l’épaule qu’il me fit chanceler sur ma selle. «Je me retournai. C’était sir Reginald Annesley que je n’avais point entendu venir dans ma lutte avec la Malagaise. Sa violente intervention était une injure et une attaque. Et d’ailleurs, elle l’avait appelé, appelé à sa défense contre moi! Il paya pour deux, pour lui et pour elle, et je lui rendis sur la figure le coup de cravache qu’elle m’avait donné. «Alors, avec ce flegme britannique qui est aussi une éloquence, le baronnet tira de sa poche deux petits pistolets et m’en tendit un: «-À quatre pas! -dit-il, -et feu! «-Non, monsieur, -lui dis-je, repoussant son arme et pénétré de son sang-froid. -Pas en cet instant, pas devant Madame, mais demain et à l’heure qui vous conviendra. «-Eh bien, -répondit-il, -demain, à dix heures, et dans ce chemin qui a vu l’injure et qui verra la punition! «-Va donc pour dix heures! -repris-je, en regardant cette femme inouïe, cause de ce duel que j’étais heureux d’avoir pour elle. «-Pourquoi pas tout à l’heure? -dit-elle en fronçant les sourcils comme une enfant contrariée et despote. Et, s’adressant à moi avec un regret d’une cruauté révoltante: «-J’aurais cependant bien aimé -dit-elle -à vous voir tué aujourd’hui.» VIII Sang Pour Sang. (Suite D’Une Variété Dans L’Amour I.) Arrivé à cette partie de son récit, M. de Marigny se tut un instant comme s’il eût voulu laisser place à quelque observation de la marquise; mais trop vivement intéressée pour ne pas désirer connaître ce qui allait suivre: «Continuez, continuez, -dit-elle à son futur petit-fils. -Nous revînmes à Paris -dit Marigny -par des côtés différents. J’allai trouver Alfred de Mareuil et je lui contai mon aventure. Il s’étonna d’abord; puis s’amusa beaucoup de ma balafre restituée au visage du mari. Il consentit à me servir de témoin. «Il est fort probable -ajouta-t-il -que sir Reginald va venir me demander le service que vous réclamez de mon amitié. Vous avez bien fait de venir le premier.» Nous parlâmes longtemps de la Malagaise. J’épiais un peu, je l’avoue, ses sensations sur sa physionomie. Mais rien dans sa personne, ni dans ses paroles, ne trahit la discrétion d’un homme heureux. «Le lendemain, à neuf heures, nous étions au hameau de Boulainvilliers, le comte de Mareuil, le comte de Cérisy qu’il s’était adjoint et moi. En allant, Mareuil m’avait raconté que ses prévisions s’étaient justifiées, et que sir Annesley l’avait prié la veille au soir de l’assister dans son duel. «Il se sera probablement -dit le comte -adressé, sur mon refus, à quelque compatriote en voyage, car il ne connaît personne à Paris.» «Au moment où nous entrions par une extrémité dans le chemin bordé de peupliers que nous avions choisi pour notre rendez-vous, nous vîmes arriver, à l’autre extrémité de ce chemin, la calèche anglaise de sir Reginald Annesley. Elle vint à nous du trot léger des deux magnifiques chevaux alezan qui la traînaient. C’était un véritable gentleman que sir Reginald Annesley. Quand il s’agissait d’un duel, il se piquait d’exactitude. Il descendit de sa calèche aussi lestement qu’il eût fait devant Tortoni. Deux jeunes gens l’accompagnaient. «-Ce sont mes témoins que je vous présente, messieurs, -dit-il en nous saluant avec politesse et dignité et en donnant la main au comte de Mareuil. «-Et voici les miens, monsieur, -répondis-je, en désignant du geste MM. de Mareuil et de Cérisy. «Il n’y avait plus qu’à faire les préparatifs d’un combat dont personne de nous ne contestait la nécessité. C’était au pistolet que nous devions nous battre. On nous plaçait à la distance de quarante pas; nous devions marcher l’un sur l’autre et nous pouvions tirer quand il nous plairait, même à bout portant. «Pendant que l’on comptait les pas, le croiriez-vous, marquise?. . . j’avais reconnu la Malagaise dans le second témoin de sir Reginald!!! Je pris par le bras le comte de Mareuil, et l’entraînant à l’écart: «-Vous rappelez-vous -lui dis-je -le fameux duel du duc de Buckingham et du duc de Shrewsbury, dans lequel la duchesse, déguisée en page, tint le cheval de son amant et décampa avec lui quand le pauvre diable de mari eut été couché sur le carreau? Tenez! voici le pendant et le contraste de cette célèbre aventure. Voici une demoiselle d’Espagne qui va donner à la grande dame Anglaise une leçon de moralité! Regardez! «-Par la mort, c’est la Malagaise! -s’écria Alfred de Mareuil stupéfait. -Voilà qui est de plus en plus incompréhensible! Quelle diable de haine enragée avez- vous allumée dans cette femme-là? Cela passe toute proportion connue; mais, je l’avoue, cela commence à me révolter. Oui, d’honneur, j’ai beau être amoureux d’elle, un pareil acharnement ne l’embellit pas. C’est odieux! Et sir Reginald - dit-il encore -qui consent à prendre sa femme pour témoin dans une affaire aussi sérieuse! Ces Anglais! Poussent-ils loin l’excentricité?. . . J’ai envie de déclarer à ces messieurs ce qu’il en est, et de protester contre l’inconvenance de la présence d’une femme ici. «-Gardez-vous-en bien, -répondis-je. -J’ai eu la même pensée que vous hier, quand sir Reginald m’a proposé le combat, place tenante; mais aujourd’hui, non! Jugeons cette femme. Allons jusqu’au bout. Sachons le mot de l’énigme, s’il y en a un. Et puisque la fille du toréador a soif de sang, qu’elle le voie couler! «Je la regardais en parlant ainsi. Je n’en pouvais ôter ma vue. Était-ce une illusion dernière? mais jamais elle ne m’avait paru plus charmante. Ce qu’en elle la femme avait d’irrégulier, de dur, de trop maigre, disparaissait quand elle était habillée en homme. Sa redingote de velours noir, serrée à la taille, dessinait gracieusement son torse nerveux et agile qui provoquait si bien les frémissantes étreintes de l’amour, en les défiant. Voluptueuse par la tournure, cruelle par la physionomie, de nous tous qui étions là pour tuer ou pour voir mourir, elle était certainement la moins émue. La haine tranquille couvrait son visage, armé d’audace, d’un masque de lave éteinte. Elle tenait dans ses petites mains, fines et calmes, l’un des pistolets qui devaient nous servir et qu’elle- même venait de charger. «Le duel ne fut pas long, marquise! À un signal donné par le comte de Mareuil, sir Reginald et moi nous marchâmes l’un sur l’autre. Je tirai le premier au dixième pas. Et comme je regardais bien plus ma fascinatrice que mon adversaire, ma balle se perdit et s’enfonça dans un des arbres du chemin. Je dois lui rendre cette justice: les instincts généreux vivaient en sir Reginald Annesley. Le sang, brûlé par les alcools et le jeu, roulait encore de nobles gouttes. Il s’était avancé vers moi, la main pendante, et la bouche de son pistolet tournée vers la terre. Il s’arrêta quand j’eus tiré, comme s’il avait méprisé l’avantage de tirer sur moi sans danger pour lui. Il hésitait, tenant toujours son arme baissée. «-Tire! et tue-le donc, -fit l’implacable Malagaise. -Qu’attends-tu? «Et moi, ne voulant pas être en reste devant cet homme qui hésitait avec grandeur, je marchai carrément vers lui, en lui présentant toute la largeur de ma poitrine, et, par là, je le forçai à lever son arme, car il eût répugné à me tuer à bout portant. Le fils des premiers flibustiers du monde n’avait jamais manqué son coup. Il cligna de l’oeil, fit feu d’une main ferme et m’étendit à ses pieds. «La balle m’avait traversé de part en part. «Je ne sais combien de temps je demeurai sans connaissance, mais quand je repris mes sens, je me trouvai dans mon appartement, en proie à une fièvre intense et à d’intolérables douleurs. Mes témoins m’avaient transporté chez moi. Ils me montraient un zèle affectueux qui s’élevait jusqu’au dévouement; le comte de Mareuil surtout. Je le connaissais bien plus que le comte de Cérisy. Le temps que je passai sur mon lit de tortures, il vint me voir presque tous les jours. Fatalement, je lui parlai de la Malagaise. Son image, sa pensée ne me quittaient plus. Pendant la nuit, si ce que je souffrais ne m’empêchait pas de dormir, je la voyais incessamment sous ses vêtements d’homme. J’entendais sa voix acharnée s’écrier comme le jour du duel: «Tue-le, Reginald!» et, faut-il le dire! l’amour fait-il de nos plus grands orgueils des lâchetés? Tant de haine n’appelait pas ma haine! J’aimais mon bourreau. Oh! quel supplice d’aimer son bourreau! «Mon cher, -me disait de Mareuil, -nous nous perdons dans cet abîme. Avec mon amour pour elle, elle m’a fait positivement horreur, jusqu’au moment où vous avez été frappé. Mais à peine êtes-vous tombé, qu’un peu de la femme s’est retrouvé. Elle est devenue pâle comme on le devient quand on va mourir. Trop occupé de vous donner les premiers secours et de vous rapporter à Paris, je n’ai guères pu étudier ou deviner le genre d’émotion qui l’a saisie. Était-ce de la haine satisfaite? de la pitié ou simplement des nerfs montés qui se détendaient?. . . Je ne sais, mais, du moins, elle avait perdu le caractère de férocité sombre et froide qui m’avait tant révolté pendant le détail du combat.» Alfred de Mareuil ajoutait une infinité d’autres choses. Par exemple, après le duel, il avait été plusieurs jours sans la voir, quoique sir Reginald eût envoyé assez délicatement prendre de mes nouvelles chez le comte et qu’ils se maintinssent tous les deux sur le pied de familiarité intime où ils vivaient depuis longtemps. Quand il la revit, il l’avait trouvée la même femme. Il semblait qu’elle eût oublié la part extraordinaire qu’elle avait eue à ce duel dont elle avait été la cause. Il osa l’interroger, mais elle lui dit simplement comme si cela expliquait les plus étranges conduites: «Je le haïssais, voilà tout.» Et elle ne répondit plus à ses questions. -«J’espère qu’il vous le rend bien, señora, -lui avait répondu de Mareuil; -il vous doit un coup de pistolet qui pouvait l’enlever aux plus jolies femmes de son époque. L’amoureux n’en mourra pas. Dieu merci, mais l’amour pourrait bien en mourir.» En disant cela, le comte de Mareuil était-il sincère? Ne savait-il pas que le mal qui vient de la personne aimée est une raison pour l’aimer davantage, et que les grandes passions savent vivre de ce qui tuerait de médiocres sentiments? «J’en faisais alors l’expérience. Déchiré par les plus atroces souffrances de corps et d’esprit, j’idolâtrais la Malagaise qui m’avait infligé toutes ces douleurs. Ma blessure était si dangereuse que je fus pendant plus de deux mois entre la vie et la mort. Cependant, je me soumettais aux prescriptions du médecin avec l’obéissance aveugle d’un homme qui a la passion de guérir. Je voulais guérir pour la revoir. Ce que me disait de Mareuil n’étanchait pas mes soifs de cette femme. L’amour, même violent, même convulsif comme je l’éprouvais, n’empêche pas l’exercice de la pensée; il en double le jeu, au contraire. La haine de cette Espagnole était un double problème qui aiguillonnait autant les curiosités de l’esprit qu’elle exaspérait les désirs du coeur. De plus, je remarquai bientôt que mon tendre ami de Mareuil ne répondait plus à mes questions qu’avec contrainte, et je m’inquiétai fort de cela. Je commençais d’être jaloux. Je me persuadai que de Mareuil était fort embarrassé, dans la position où nous étions l’un vis-à-vis de l’autre, de me parler d’une femme qui peut-être avait fini par l’aimer et qui le rendait heureux. Cette idée ajouta à tout ce que je souffrais. Ce fut là une autre blessure plus incurable que celle de ma poitrine, qui allait chaque jour se cicatrisant. J’aspirais au moment où je pourrais sortir. Je me levais et marchais dans mes appartements, mais le médecin n’en permettait pas davantage. Une fièvre nerveuse, qui tenait plus à l’état de mon âme qu’à une cause physique, me reprenait le soir et me forçait à me jeter au lit. Un de ces soirs-là, je m’y étais mis de bonne heure; fatigué, n’en pouvant plus, je n’avais pas même détaché ma robe de chambre, tant je m’étais précipité à ce sommeil que j’aimais pour les rêves qu’il m’apportait toujours. On était au commencement de septembre. La chaleur, qui rendait ma guérison plus difficile, était étouffante. Le soleil était couché, mais la nuit était loin encore. Je ne dormis pas longtemps. Quelque chose de plus brûlant que la chaleur qui m’oppressait, passa sur mes yeux et me réveilla. Quand je les rouvris. . . Ah! je crus à une hallucination de ma tête affaiblie! Je vis nettement la Malagaise, assise sur le pied de mon lit, mais le buste penché vers moi, ayant pour point d’appui sa main posée près de mon épaule. Son visage effleurait tellement mon visage, que c’était sans doute l’haleine de sa bouche entr’ouverte qui était passée sur mes paupières. Elle était immobile, silencieuse et pâlie, maigrie, changée, méconnaissable, mais les yeux toujours vivants, -ces yeux vampires qui vous suçaient le coeur en vous regardant, et qui, pour la première fois, cherchaient les miens avec une douceur inconnue. «-Ah! mon Dieu, toujours ce rêve! -m’écriai-je, effrayé et heureux en même temps de ce qu’il ressemblait si fort à la vie. «-Ce n’est pas un rêve! -dit-elle de sa belle voix de contralto, qui m’attesta, par une sensation de plus, que je ne dormais pas. -C’est la réalité, c’est Vellini. «Et en effet, marquise, c’était elle, chez moi! assise sur le bord de mon lit! Comment y était-elle venue? Elle! Vellini, mon ennemie! cette femme cruelle qui avait voulu me voir mourir. «Je crus à quelque épouvantable ruse, à quelque lâche ironie de cette femme vindicative et haineuse, qui comptait peut-être, sur ma blessure pour braver sans péril la passion dont elle venait attiser et tromper les ardeurs. «-Ah! -pensais-je, -tu te risques dans l’antre du lion, imprudente! «Je me soulevai sur mon séant. Mon visage disait trop ma pensée. Elle me devina. «-Restez! -reprit-elle. -J’ai fait ce que vous allez faire. La porte est fermée à double tour. Voici la clef. «Et elle me la tendit comme on offre les clefs d’une ville à un vainqueur. «-Je n’ai pas peur, Ryno, -dit-elle en croisant les bras avec résolution sur sa poitrine; -j’ai assez lutté, mais je suis vaincue. Je ne me donne pas: vous m’avez prise; faites de moi ce que vous voudrez. «C’était clair et hardi dans sa soumission même. Cependant ce n’était pas assez. . . Il est des bonheurs tellement grands, tellement inespérés, que, quand ils tombent à vos pieds un jour, vous ne savez comment vous y prendre pour les ramasser. «-Eh quoi, vous m’aimeriez! -lui dis-je. «-Comme une folle, -interrompit-elle avec une passion qui fit sur moi l’effet d’une bouffée de flammes. -J’ai commencé par vous haïr. Mais ma haine, c’était de l’amour encore. Quand je vous ai vu pour la première fois devant Tortoni, cette femme qui vous paraissait si froide était foudroyée. Je ne sais quoi m’avertissait que vous pourriez me devenir fatal et courber un jour cette altière Vellini qui, toute sa vie, se joua de l’amour des hommes! D’effroi, je me mis à vous haïr avec frénésie. Le mépris que vous fîtes de moi, cette mine hautaine qui me déplaisait par sa hauteur même, mais, malgré moi, imposait à ma pensée et captivait mon souvenir; ce que le comte de Mareuil me dit de vous et de votre empire sur les femmes; tout augmenta mon épouvante et ma haine, -car ces deux sentiments étaient en moi. Je suis une orgueilleuse. Votre orgueil blessait et irritait le mien. Quand, à souper chez de Mareuil, vous me parlâtes de votre amour, je crus que c’était la fantaisie blasée d’un homme gâté par les femmes qui vous repoussait vers moi. Vous m’aviez trouvée laide, mais je résistais! Je ne vis là que sûreté de vous-même, sentiment de votre force et caprice. Plus tard, je crus à votre amour. Mais quand je ne doutai plus de votre passion pour une femme qui, après tout, en avait inspiré plus d’une. . . je fus heureuse. . . oui, heureuse! de vous faire souffrir. «Souffre donc, orgueilleux!» me disais-je; «souffre donc par moi et pour moi!» Cette pensée ne me quittait pas. J’en jouissais au fond de mon âme. Je ne vous fuyais que pour vous faire souffrir davantage, tout en me préservant de vous. Ah! je voulais rester moi-même! Je réchauffais ma haine dans mon sein quand ce serpent voulait s’endormir. Je l’exagérais, je la grandissais, pour échapper à l’amour dont j’étais menacée, -que je sentais dans ma haine! dans ma haine qui ne l’étouffait pas! qui ne pouvait pas l’étouffer! Je m’indignais jusqu’à la fureur de cette impuissance. J’agissais toujours de manière à m’attester qu’elle n’existait pas. Voilà pourquoi je suis venue à ce duel dont vous avez été victime. Voilà pourquoi j’ai chargé l’arme qui devait vous blesser; que j’ai crié: Tue-le, Reginald!. . .» Il me semblait que cette puissance que vous aviez, et contre laquelle je combattais, je la noierais dans votre sang répandu; que vous mort, je n’aurais plus personne à craindre. Me suis-je trompée? J’étais stupide. Quand vous êtes tombé sous la balle, j’ai senti que j’étais perdue. . . Si vous étiez mort, je me serais poignardée. . .» «Je la pris dans mes bras avec délire et je la couvris de caresses. «-Oui, serre-moi contre cette poitrine que j’ai fait blesser, -dit-elle. -À la force de tes étreintes, montre-moi que la vie t’est revenue, mon Ryno! Une autre que moi te dirait tout ce qu’elle aurait souffert depuis quarante jours. Mais moi, non! Je ne me vante que de t’aimer. Regarde et devine! Tiens! -ajouta-t- elle en soulevant ses bandeaux, torrents de cheveux noirs vigoureusement ondes à ses tempes, -les cheveux m’ont blanchi.» -C’était vrai, marquise! - -«Ah! j’ai vieilli, -reprit-elle, -dans les remords et les inquiétudes tant de nuits! Je suis venue ici secrètement, en versant de l’argent à pleines mains. J’ai obtenu de ceux qui te soignaient de passer les nuits près de toi. Quand tu te réveillais, je me cachais pour ne pas te causer d’impression funeste. Tu ne te plaignais pas, tu souffrais comme un homme. Mais tu n’avais pas besoin de te plaindre pour que je sentisse dans mon sein les morsures de l’acier qui avait déchiré ta poitrine. Enfer pour qui a le sang que j’ai dans les veines! Il fallait respecter ton repos; il fallait ne pas baiser cette bouche qui disait mon nom dans le sommeil! ce front que j’avais balafré! Moi qui n’ai jamais résisté au moindre désir de mon âme, j’étais enfin domptée par la terreur de faire mal à l’homme que j’aimais. . . «Enivré par ces ardentes paroles, je hachais de baisers ce qu’elle me disait. Tout à coup, je rencontrai sous ma main quelque chose de dur qui roulait entre le corset et la poitrine de la Malagaise. «-Qu’est-ce que cela? -lui dis-je. «-C’est le plus précieux de mes bijoux, -répondit-elle en écartant les bords de sa robe échancrée en coeur, et elle me montra la balle extraite de ma blessure qui meurtrissait sa peau brune et fine. «-Vois-tu, -reprit-elle, -quand on a sondé ta blessure, j’étais là. Tu ne me voyais pas. Je me dérobais derrière les rideaux, mais j’étais là. Je n’approchai de toi que quand tu fus entièrement évanoui sous la douleur qu’on te fit endurer. Le médecin me prit pour ta maîtresse; il se trompait: je n’étais encore que ton esclave. Je me jetai sur cette plaie saignante; il m’en écarta; mais je saisis son scalpel et je menaçai de l’en frapper s’il résistait à ma volonté. J’avais entendu dire que sucer les blessures les empêchait d’être mortelles, et je voulus sucer la tienne. «-J’ai donc bu de ton sang! -ajouta-t-elle avec une inexprimable fierté de sensuelle tendresse. -Ils disent, dans mon pays, que c’est un charme. . . que quand on a bu du sang l’un de l’autre, rien ne peut plus séparer la vie, rompre la chaîne de l’amour. Aussi veux-je, Ryno, que tu boives de mon sang comme j’ai bu du tien. Tu en boiras, n’est-ce pas, mon amour?. . . «Et rapidement, car elle avait la rapidité au même degré que l’indolence, elle prit un petit poignard caché dans sa ceinture, et elle en fit briller l’acier avec une coquetterie sauvage. «Je lui saisis le bras de vive force. «Mais le courroux traversa ses sombres prunelles d’un éclair plus incisif et plus bleu que celui de la lame qui resplendissait dans sa main. Elle frappa du pied avec violence. Les veines de son cou se gonflèrent et noircirent. «-Cela sera! -dit-elle avec un de ces emportements familiers à son caractère et sous lesquels tout, dans sa vie, avait plié comme sous l’ouragan. Du fond de sa colère, elle se prit à sourire. «-Tu ne me tiendras pas la main toujours, -dit-elle, avec la tranquillité du défi. «Je la savais aussi opiniâtre que violente. Ce n’était pas pour rien qu’elle avait ce front bombé, sur lequel le rayon de lumière se brisait, vaincu. Je renonçai à exalter sa folie en la combattant: j’abandonnai la main que je tenais. «Alors elle écarta avec un geste d’une lenteur triomphante la dentelle qui recouvrait la ferme tablette de la poitrine. «-Écoutez! -lui dis-je de toute l’autorité de ma parole, -vous m’avez dit que vous m’apparteniez; vous m’avez dit que j’étais votre maître. Ceci est à moi! Je vous défends de vous frapper là. «-Eh bien, au bras! -répondit-elle. «Elle l’avait nu. J’essayai de diriger sa main et de retenir le stylet sur la peau effleurée; ce fut en vain. Elle l’enfonça avec une résolution souveraine. Un flot d’un pourpre profond inonda son bras bistré. «-Tiens! bois! -me dit-elle. «Et je bus à cette coupe vivante qui frémissait sous mes lèvres. Il me semblait que c’était du feu liquide, ce que je buvais! «Tout cela, marquise, était bien absurde, bien superstitieux, bien insensé, presque barbare; mais si ce n’avait pas été tout cela, aurais-je aimé cette femme comme je l’ai aimée? Je puisai sans doute dans sa veine ouverte l’avant- goût des voluptés cruelles, la soif du bonheur agité, brûlant, orageux, qui pendant longtemps fut ma vie. À partir de ce soir-là, Vellini devint ma maîtresse, et elle justifia par des largesses de reine et l’empire des plus inexprimables sensations le titre dont elle était si fière.» -Sur ce simple échantillon, -dit la marquise, -je comprends déjà vos dix ans.» -Vous comprenez, n’est-ce pas? -reprit Marigny, -qu’ils ressemblèrent toujours un peu à ces premiers moments que je viens de décrire. L’amour, dans ses intimités les plus voulues, dans l’abandon de ses habitudes les plus chères, porte éternellement la marque de son origine. On continue de s’aimer comme on commença. L’amour de Vellini s’était nié à lui-même qu’il existât; il avait combattu avec acharnement contre sa propre violence. Au nom de l’orgueil inquiet et blessé, au nom de l’indépendance de la vie menacée, il avait réagi avec une opiniâtreté furieuse contre l’être qui l’inspirait. Puis il s’était déclaré vaincu et mis aux pieds de son vainqueur, lui offrant la dépouille opime de ses résistances désavouées, altéré du double bonheur de la confiance et des caresses. Mais cet amour ne changeait pas le caractère de Vellini. L’asservissement de cette âme impérieuse, qui s’était rejetée à la haine pour ne pas se livrer à l’amour, ne fut pas si grand, si complet que parfois elle ne se relevât, comme l’acier d’une épée qu’on plie sur le pavé, de toute sa hauteur, sous ma main. Il avait beau m’être attaché par des liens de feu, ce coeur s’insurgeait souvent contre moi. De mon côté (mystérieuse et naturelle sympathie!), moi, qui n’avais pas cherché comme elle à étouffer dans mon âme la passion qu’elle y avait allumée, je sentais la haine et la colère passer quelquefois à travers l’amour! Jusque dans l’intimité la plus profonde, ces chocs soudains de nos deux âmes nous refaisaient ennemis armés l’un contre l’autre, et communiquaient quelque chose d’horriblement fauve aux caresses dont nous nous repaissions. «Mais ce ne fut point les jours qui suivirent le soir où la Malagaise avoua sa défaite que ces choses survinrent; ce fut plus tard. Tout d’abord nous ne fûmes qu’heureux; et si le bonheur nous dévora, du moins, nous, nous nous épargnâmes. Je fus bientôt entièrement guéri de ma blessure; mais je n’avais pas de raison pour sortir d’un appartement où Vellini venait tous les jours. Elle arrivait, furtive et voilée. Quand elle entrait, elle bondissait dans mes bras, et c’était avec les mouvements des tigresses amoureuses qu’elle se roulait sur mes tapis en m’y entraînant avec elle. Marquise, je puis dire ces choses à une femme comme vous. Bien des coeurs, plus ou moins épris, avaient battu sous ma main, mais jamais je n’avais vu ni éprouvé de tels transports. Il y avait en Vellini un magnétisme secret dont elle me faisait partager l’empire, et qui, pénétrant invinciblement au plus profond de mon être, en partait pour retourner au centre du sien. Je n’aurai point de fausse honte avec vous, marquise, qui vous moquez des hypocrisies de ce siècle. Oui, notre amour, -cet amour qui avait commencé par la haine, et qui avait bu du sang pour s’éterniser, -était surtout physique et sauvage. Seulement la possession, ordinairement si meurtrière, le vivifiait, l’accroissait, au lieu de l’anéantir. Il n’avait pas les langueurs rêveuses ni les contemplations muettes qui prennent les amants rassasiés et les rejettent à la vie de l’âme, entre deux bouchées de caresses. Mais c’est que les sens fatigués n’étaient jamais assouvis! Vellini, d’entre toutes les femmes peut- être, était la seule qui savait en éterniser les voluptés délirantes. «Nous passâmes à peu près quinze jours dans cet entrelacement brûlant qui fait si bien oublier le monde à deux êtres, accablés de bonheur. . . Mon appartement était situé rue de la Ville-l’Évêque, dans le pavillon d’un mystérieux jardin, où les bruits venaient mourir comme la lumière. C’est là que nous nous créâmes cette solitude nécessaire à l’amour. Je ne recevais personne. À tous ceux qui se présentaient pour me voir, on répondait que j’étais à la campagne. Je voulais par là éviter le comte de Mareuil, dont la conduite, à mon égard, avait été parfaite, et lui épargner le soupçon d’une félicité qu’il aurait peut-être devinée dans mes paroles ou dans mes regards. Et puis, je voulais être libre! Maîtresse de son temps et de ses démarches, Vellini venait tôt et s’en allait tard. Je l’attendais quand elle n’était pas venue, et quand elle était partie, je recommençais de l’attendre; cercle de sensations intenses dans lequel je roulais et dépensais les forces haletantes de mon âme! La vie pour moi n’existait pas hors de Vellini. Je la passais tête-à-tête avec mes souvenirs des jours précédents, de la veille, d’il y avait une heure! m’enivrant des traces laissées sur les meubles que son corps souple avait pressés, qu’il avait tiédis et où je la cherchais encore. . . On n’analyse point de telles folies. C’en est même une autre que de les rappeler. Pendant ces premiers quinze jours, consacrés par les bouleversantes surprises d’une volupté torréfiante, par des découvertes dans les jouissances d’un amour qui peut tout et veut tout, je vécus, moi, le Marigny que vous connaissez, marquise, soumis à tous les despotismes de cette femme qui avait tremblé de m’aimer. Je lui donnai une clef de mon appartement; je m’y laissai enfermer par elle. J’eus la coquetterie de l’esclavage. Je fus l’odalisque de notre liaison et elle en fut le sultan. Cela lui plaisait; cela flattait la fierté de son âme autant que cela rassurait l’inquiétude jalouse attachée à tout grand amour; et moi, cela me plaisait aussi. Cela me plaisait de la voir vraiment souveraine et maîtresse; volontaire, impérieuse jusque dans mes bras; lionne frémissante dont le courroux était si près de la caresse! «Je vous ai dit, marquise, qu’elle s’en allait tard. Son mari, sir Reginald Annesley, livré à son goût effréné pour le jeu, passait ses nuits dans les tripots et ne rentrait guères à l’hôtel que vers le matin. C’était à cette heure aussi que les bras enlacés se dénouaient, et qu’un dernier baiser scellait tristement nos adieux. Je l’enveloppais alors, pâle de plaisir et les artères encore palpitantes, dans un long châle qui lui cachait la taille, et je la reconduisais souvent en voiture, quelquefois à pied. Une fois, l’heure était plus avancée que de coutume. Le temps avait vainement marqué son passage. Plongés, perdus dans l’abîme de nos sensations, nous n’avions rien entendu. Le ciel commençait à blanchir, et je le lui dis. «Mais elle écouta, sans sourciller, la petite diane d’épouvante que je lui sonnais: «-Bah! -répondit-elle, avec l’enfantillage audacieux des passions fortes et l’imagination des filles du Midi. -Je veux, Ryno, que le soleil me voie dans tes bras ce matin. «Rien ne m’avait annoncé ce nouveau et brusque caprice, qui était de l’amour encore, mais pouvait être une dangereuse imprudence. Son front, que léchaient en passant les flammes de la passion satisfaite, mais qui, même quand la bouche criait de plaisir, restait toujours impénétrable; ce front, hélas! de femme aimée, qui souvent m’avait fait comprendre que Caligula tranchât la tête à sa maîtresse pour voir ce que cette tête cachait, n’avait point trahi sa pensée depuis cinq heures qu’il reposait sur mon épaule et que je le couvrais de baisers. Maintenant, il s’entr’ouvrait un peu. «-Carino, -reprit-elle, -ne parle pas d’imprudence. Je veux rester et je le puis. Tiens! vois ma main, je n’ai plus mon alliance. Je l’ai brisée tantôt sous le talon de ma bottine, en annonçant à sir Reginald que je t’aimais. «-Vraiment! -repartis-je, encore plus heureux qu’étonné de son action; car je savais dans quel fier moule Dieu l’avait jetée, et combien son énergique nature avait besoin de sincérité. «-Oui, -dit-elle, -je n’ai pas voulu le tromper. J’avais voulu l’aimer quand il m’épousa à Séville, mais ce que tu m’as mis dans le coeur, Ryno, m’a bien fait voir que je ne connaissais pas l’amour. «-Et qu’a-t-il répondu? -lui demandai-je. «-Il est terriblement jaloux, -répondit-elle, -et après le jeu et le Porto gingembré, je suis encore ce qu’il aime le mieux. Il est donc entré en fureur. Je m’y attendais. Si je ne l’avais pas évité, il m’aurait porté dans la poitrine un coup de poing de son pays. Pour ne pas le frapper comme on frappe dans le mien, j’ai jeté mon cuchillo à l’autre bout de la chambre. Mon calme a glacé sa sanguine colère. Il est tombé dans une apathie brutale. Et moi, je me suis tranquillement enveloppée de ma mantille, et je suis sortie de l’hôtel qu’il habite, pour ne jamais, vois-tu, y remettre ce pied-là! «Et elle souleva son pied légèrement, -un pied busqué qui attestait la race de sa mère. Je le pris dans mes mains et je le baisai. «-Tu m’appartiens donc toute! -lui dis-je avec l’orgueil de la possession complète, non plus de celle qui triomphe derrière les rideaux d’une alcôve et les faussetés du monde, mais de celle qui foule avec dédain tous les masques et se montre hardiment à ce monde sans coeur. «-Oui! -répondit-elle, en levant la tête avec un orgueil plus rayonnant encore que le mien. -Je n’étais ta maîtresse qu’ici; à présent, je la serai partout. J’étais la femme légitime d’un baronnet anglais, sir Reginald Annesley. Je ne suis plus que Vellini la Malagaise, la maîtresse publique de Ryno de Marigny.» IX L'Egoïsme A Deux. (Suite D’Une Variété Dans L’Amour II.) Le lendemain, -continua M. de Marigny après une nouvelle pause, -tout Paris, le Paris des jeunes gens de la rampe de Tortoni et du balcon de l’Opéra, sut que Mme Annesley avait quitté son mari pour me suivre. Mon ami, le comte de Mareuil, reçut cette nouvelle comme un coup de tonnerre; mais sa passion, très réelle au fond, l’emportant sur son ancienne vanité et le dandysme tenant toujours, de sa main gantée, les rênes blanches de sa conduite, comme il tenait celles de son tilbury, il ne fit pas d’éclat et resta de bon goût avec moi. J’avais gagné cette fameuse partie que nous avions engagée un certain soir, et dont l’amour de la Malagaise était l’enjeu. Nous avions joué à visage et à jeu découverts. Il avait même souri, me croyant perdu. C’était lui qui l’était, au contraire! Que pouvait-il me reprocher?. . . Je comprenais maintenant le silence dans lequel, lors de ses dernières visites, il s’était réfugié quand je lui parlais de la Malagaise. Avec le flair de l’homme amoureux, il avait senti que j’étais aimé au moment où, défiant comme tout coeur qui désire, je n’eusse osé croire à un tel bonheur. Son chagrin n’eut point de rancune. Il vint plusieurs fois me voir et me parla avec grâce de ce qu’il souffrait. «-Après tout, -me dit-il un jour, -vous l’avez bien achetée. C’est le prix de votre sang. Elle a failli vous faire tuer. Mais comme je ne veux pas qu’elle me tue, moi! et à petit feu, je vais voyager de nouveau et tâcher de l’oublier, à force d’éloignement et de distractions. «Et peu de jours après cet entretien, il partit. Je l’ai revu deux fois depuis, l’une à Hambourg, l’autre à Stuttgard. Il était devenu aussi joueur que sir Reginald Annesley lui-même. Quand il me rencontra ces deux fois, il me fit la même question: «L’avez-vous toujours?» me dit-il. Je savais de qui il parlait, et je répondis affirmativement. «Et moi aussi, -ajouta-t-il avec une tristesse qui me toucha, -je l’ai toujours. . . dans le coeur.» En était-elle sortie quand, plus tard, il mourut tué d’un coup d’épée, à propos d’une sotte question de lansquenet? Quoi qu’il en soit, marquise, ce n’est pas une des moindres preuves de la puissance de Vellini, que d’avoir inspiré une passion si profonde pour rien à un dandy spirituel, opulent et qui avait passé toute sa vie à rire des passions malheureuses, comme le comte Alfred de Mareuil. «Je restai, tout cet hiver-là, à Paris. Je prévoyais quelque nouveau duel avec sir Reginald Annesley; mais, à mon grand étonnement, je n’entendis point parler de lui. Dans ma position à son égard, il ne me convenait pas plus de l’éviter que de le chercher. Je devais l’attendre; il ne vint pas. J’appris qu’il se plongeait avec un redoublement de furie dans le jeu et dans les alcools. Il s’efforçait, sans doute, d’oublier cette femme qu’il avait épousée par folie de tête et de sens, et qui l’abandonnait pour un autre, à la première occasion. Vous l’avez vu, marquise, c’était un homme d’un tempérament énergique; un fort mélange de Normand et de Saxon. Comment son orgueil, sinon sa douleur, ne le poussa-t-il pas vers moi pour tirer vengeance de l’injure que je lui faisais?. . . Qui le retint?. . . Toute âme d’homme est bizarre, mais l’âme d’un Anglais l’est deux fois!. . . Oui, peut-être pensa-t-il que s’il s’acharnait à reprendre cette femme qui était la sienne, au nom de son droit légal ou de sa force individuelle, il n’était pas près d’en avoir fini avec nous; que nous étions deux contre lui, -deux dont il en connaissait un; car il devait savoir par expérience s’il était aisé de subjuguer Vellini. Oui, peut-être pensa-t-il que s’il s’engageait dans cette voie il s’arracherait lui-même tout vivant à ce jeu, qui le tenait par les entrailles plus encore que cette Malagaise, -aimée comme les Anglais savent aimer, par orgueil, par ennui; épousée d’ailleurs, connue, possédée! Joueur avant tout, accoutumé de croire au sort, les battements incoercibles du coeur de Vellini pour moi étaient l’arrêt de son destin, à lui. Puis, il n’avait pas d’enfant d’elle. Elle cessait de porter son nom. Elle ne lui demandait pas une livre sterling de sa fortune. De toutes les richesses qu’il pouvait jeter dans le gouffre qu’un joueur ne comble qu’avec son corps, elle n’avait emporté que quelques bijoux donnés par sa mère et sa mantille. Il ne vint donc pas: il me la laissa. «Elle voulut habiter avec moi, dans mon appartement, rue Ville-l’Évêque. Je ne m’en souciais qu’à moitié: non par un motif élevé de convenance; j’étais si jeune et si fou! mais pour une raison plus frivole, tirée de la seule élégance des moeurs. Je ne trouvais pas digne de moi de n’avoir qu’une maison avec ma maîtresse comme avec une femme légitime; mais elle l’exigea violemment, et elle m’étreignait dans les liens d’une félicité si puissante que je cédai. Vous pouvez penser, chère marquise, quel éclat fit cette habitation publique, officielle, qui bravait la honte, d’une femme mariée avec son amant, et d’une femme qui avait quitté son mari en lui disant où elle allait. On en parla partout. Le scandale fut complet. Moi qui tenais à la haute société de Paris par ma naissance et mes relations, j’inspirai toutes sortes d’horreurs à des femmes que vous connaissez, et qui pourtant ne me fermèrent pas leurs salons. Vellini, n’appartenant pas à cette société où l’opinion trône sur toutes les lèvres, ne put pas souffrir de ces jugements qu’elle ignorait. Elle les aurait connus, du reste, qu’elle eut aimé à les braver. C’était presque autant pour tenir tête au monde que pour vivre d’une vie plus intimement fondue, qu’elle avait voulu habiter avec moi. D’une audace de coeur impassible, ne trouvant jamais dans son âme ces préjugés qui engendrent toutes les lâchetés de la vie des femmes, extérieure comme une fille du Midi, elle éprouvait de mâles jouissances de fierté à projeter son amour au dehors d’elle. Où les autres femmes auraient placé leur abaissement, elle plaçait sa gloire. Elle eût volontiers écrit sur ses cartes de visite qu’elle était ma maîtresse. Combinaison singulière de soumission orgueilleuse et de caprice obstiné et despote! Avec le monde, elle eût fait briller fastueusement à tous les yeux le collier de force sur lequel elle aurait aimé à graver mon nom; et avec moi, tête-à-tête, au sein de l’amour le mieux partagé, elle l’aurait détaché de son cou, pour le mettre au mien! «Nous passâmes à Paris toute cette première année d’une liaison qui devait durer dix ans. Comme tout homme ayant près de lui les mille satisfactions d’une passion qui a pris sa vie, je n’allais dans le monde que poussé, entraîné par mes amis. Je revenais vite auprès de Vellini. J’y revenais avide de tout son être, plus affamé que jamais de cette intimité, dans laquelle, l’un et l’autre, nous avions concentré nos désirs. Je la retrouvais, m’attendant toujours, à la place où je l’avais laissée, la ceinture détachée comme elle l’avait quand j’étais parti, les cheveux dénoués, plongée dans la torpeur de cette paresse sous laquelle couve l’électricité des natures sensuelles. Quoiqu’elle fût jalouse à rappeler, par ses furies, cette Margarita aimée de lord Byron pendant son séjour à Venise, elle était bien sûre, à l’expression que j’avais en la revoyant, de n’avoir point de rivales. Qu’étaient alors pour moi les femmes que j’avais le plus admirées, celles qui parmi les patriciennes du faubourg Saint- Germain réunissaient à la beauté la plus imposante la grâce suprême des manières et l’aiguillon scintillant de l’esprit?. . . Folie des passions! ensorcellement des choses nouvelles! allez! marquise, je leur préférais mon indolente Malagaise, dont la vie, comme celle des lionnes du désert, s’écoulait entre les engourdissements du sommeil et les voluptueuses fureurs de l’amour; entre la sieste accablée et le réveil animé sur mon coeur! Tout était contraste en cette nature nerveuse et puissante. Elle continuait d’être, dans le détail de chaque jour, ce qu’elle s’était montrée dans le souper du comte de Mareuil. Tantôt d’un mouvement irrésistible, tantôt d’une inertie lourde et froide. Inconstante comme la mer, aussi vite soulevée, du moins elle n’était pas perfide. Au contraire. Elle avait la loyauté des êtres forts, l’insouciance hardie d’un enfant gâté ou d’une courtisane, la profondeur de sentiment de la duchesse sa mère et, sous ses formes déliées, le sang et les muscles de son père, le toréador! Le comte de Mareuil n’avait rien exagéré en me racontant son enfance. Elle avait été élevée de manière à ce que tous ses instincts, bons ou mauvais, pussent se développer dans toute leur incompressible vigueur; et pour moi, qui n’avais jusque-là connu et désiré que des femmes du monde, je respirais, avec dilatation, l’âpre saveur de cette énergique indépendance. «À la fin de cette année, marquise, nous partîmes pour l’Italie et pour le Tyrol. Pendant quatre ans, à dater de cette époque, soit que nous ayons voyagé, soit que nous soyons revenus séjourner à Paris, Vellini et moi nous ne nous sommes pas séparés. Jamais Lara ne fut suivi plus fidèlement par son page que je ne l’ai été par cette femme, associée à ma vie errante, et qui, en toutes choses, voulait partager mon destin. Il n’est pas un danger que j’aie couru auquel elle ne se soit témérairement exposée. L’amour seul -comme elle le ressentait -l’eût entraînée partout sur mes pas, mais l’espèce d’âme qu’elle avait lui rendit cette existence plus facile. Orgueil, imagination, besoin d’aventures, tout cela fermentait en elle autant qu’en moi. Elle me disait souvent: «Mon âme est jumelle de la tienne,» -et c’était trop vrai; car c’était l’occasion de ces luttes longues et cruelles dont je vous ai parlé déjà, et qui s’élevaient entre nous du sein même de la volupté. Elle avait l’art de soulever mes passions avec les bizarreries ou les résistances de son orgueil, et elle m’exaspérait tellement avec ses incroyables caprices, quand j’avais le plus besoin de la langueur d’une femme et de son délicieux abandon, que je me surprenais à lever sur elle une main irritée; transport dont je lui demandais pardon, à travers mille baisers, une minute après. Elle, de son côté, n’était pas plus douce. Je l’ai bien des fois désarmée de son cuchillo au moment où elle allait s’en servir contre moi, pour qui elle eût donné sa vie. Vous sentez, marquise, que pour résister à ces violences, il fallait un lien forgé dans l’enfer d’une passion implacable. Aussi ne le traînions-nous pas comme une chaîne, ce lien d’âme et de corps éprouvé aux flammes du plaisir! Nous l’emportions comme une emprise brûlante dont nous étions fiers. Attachés ainsi l’un à l’autre, nous traversâmes une partie de l’Europe sans la voir. Aveugles pour tout ce qui n’était pas nous-mêmes, ni les monuments de la nature et des arts, ni les originalités des peuples, ne purent nous tirer de la stupidité abjecte ou sublime d’une passion qui anéantissait l’univers. Peu d’événements étaient de nature à modifier une telle vie, une telle absorption de deux êtres dans une même pensée. Le seul pourtant qui pût ajouter à la profondeur de nos sentiments arriva. Nous eûmes un enfant. «Il était dit par la Destinée que rien de ce qui devait intéresser Vellini ou l’amour que j’avais pour elle, ne ressemblerait aux choses ordinaires de la vie, à ces circonstances plus ou moins vulgaires qui sont à peu près les mêmes pour tous. L’enfant de Vellini vint avant terme. Elle le mit au monde au pied des Alpes, sur le bord d’un torrent où nous allions nous promener presque tous les jours dans l’été de 18.. et qui se trouvait à une assez forte distance du chalet que nous habitions. C’est là que les douleurs la surprirent. J’avais la tête sur ses genoux. Je la vis pâlir tout à coup, et je ne sais quel effarement d’angoisse passer dans ses profonds yeux noirs, qui pleuvaient leur feu dans les miens et qui m’interceptaient le ciel. Nous étions trop loin de tout secours humain pour que j’osasse la quitter. Elle accoucha comme une des créatures du désert, comme une fille de la nature, d’un enfant qui semblait devoir vivre, tant il était sain, fort et beau! Si, trente mois plus tard, nous le perdîmes, ce fut d’une maladie violente. Vellini, dont tous les sentiments se teignaient de sensations, montra à cette enfant -c’était une fille -une passion qui ressemblait presque à l’amour des femelles pour leurs petits. «Ah! je l’aimerai -disait-elle -comme m’aima ma mère.» Je savais comment la duchesse, sa mère, l’avait aimée. De Mareuil me l’avait raconté; elle-même m’avait confirmé cette histoire. Elle me ressuscita donc ces éperduments d’amour maternel qui étaient tombés convulsivement sur son berceau et qui avaient embrasé son enfance, libre et adorée. Elle, pourtant, comme la duchesse sa mère, n’avait point à prendre ce change sublime et cruel d’un amour contre un autre amour; à reporter d’un être mort tous les sentiments de son coeur sur un enfant qui le rappelle. J’étais vivant, j’étais près d’elle, je l’aimais avec un délire plus fort que tous les orages qui passaient parfois entre nous. Mais, pour une âme comme la sienne, la passion maternelle se serait dégradée si elle avait pu tomber jusqu’à n’être qu’un dédommagement de l’amour. Non! son sentiment pour sa fille ne relevait que de lui-même, comme celui qu’elle avait pour moi; car elle n’était pas de ces femmes chez qui la mère tue tout ou diminue tout, quand elles sont mères. Elle avait le coeur assez grand pour deux. «Ma chère marquise, les trente mois de l’existence de notre enfant passèrent avec la rapidité d’un beau rêve, mêlé, sans l’interrompre, à cette âpre réalité de l’amour qui nous étreignait. Au berceau de sa fille comme partout, Vellini était toujours, comme elle l’avait dit, la maîtresse de Ryno de Marigny. Que de fois entrecroisâmes-nous nos baisers au-dessus de notre fillette endormie et lui fîmes-nous, dans son sommeil, comme un dôme de mystérieuses caresses! Mais ces moments de douce et rêveuse tendresse ne duraient pas. Il y avait dans cette brune fille de Malaga, dernière palpitation peut-être de ce sang Mauresque qui, en coulant, pendant des siècles, sur tous les bûchers de l’Espagne, les avait mieux allumés que les torches des bourreaux, une sensuelle ardeur incorrigible qui se retrouvait encore dans les plus chastes instincts de son être. Plus tard, si sa fille eût vécu, les transports dont elle était l’objet auraient eu certainement leur danger. Ils auraient troublé son repos. Ils auraient pu éveiller de trop bonne heure cette volupté qui dort si bien dans l’innocence, mais Vellini ne se doutait pas qu’on pût aimer sa fille autrement qu’elle aimait la sienne. Elle obéissait à sa nature. Elle agissait, à son insu, avec la spontanéité irrésistible des plus magnifiques sensations. Je savais cela; je me le répétais; mais la passion que j’avais pour elle souffrait cependant de la voir si esclave et si idolâtre! Les folies qu’elle faisait avec sa fille avaient je ne sais quelle ressemblance avec d’autres folies que je connaissais. . . C’étaient des cris, des frénésies, presque des lèchements de bête fauve. . . Elle suçait ces grands yeux qui la regardaient, sans rien comprendre à toutes ces furies maternelles. Elle mordait amoureusement toute cette jeune et délicate chair où filtraient les premières fraîcheurs de la vie. Spectacle agitant pour mon âme! Le père était moins fort que l’amant jaloux! -«Qu’as-tu, Ryno?. . .» me disait-elle, en relevant une tête ivre du visage de sa fille, qu’elle emportait dans ses bras. -«Ah! -reprenait-elle, lisant dans ma pensée et s’enivrant encore davantage du bonheur de me voir si misérablement jaloux, -n’es-tu pas mon enfant aussi?. . .» Et jetant là sa fille, au risque de la briser, elle s’élançait à moi, m’entourait de ses bras fragiles comme s’ils eussent été faits de fer, me soulevait et me portait, en riant, jusqu’à l’extrémité de la chambre. Alors elle apportait et roulait sa tête sous la mienne. Ah! oui, c’étaient là des démences! Mais n’avez-vous pas voulu les savoir, marquise? C’étaient des démences dont une grande douleur ne put pas même nous guérir. Nous perdîmes notre enfant. Nous étions à Trieste. Elle expira après cinq jours et cinq nuits de souffrances aiguës et une agonie dont nous partageâmes les tortures. Le désespoir de Vellini fut d’abord muet et terrible; car pour cette femme qui criait de bonheur quand elle était heureuse, ce silence dans lequel elle resta plongée avait quelque chose de plus tragique que les pleurs et que les sanglots. Je craignis un instant pour sa raison. . . Elle ne voulait pas abandonner le cadavre de son enfant. La bouche entr’ouverte, hérissée, rigide, vous l’auriez prise pour une statue de l’Horreur. Ce ne fut que quand un voile bleuâtre, plus épais et plus affreux que celui de la mort, fut descendu sur le front pur de la pauvre petite trépassée, qu’elle comprit la nécessité de s’en séparer. Seulement, l’idée que l’être à qui elle s’était unie par tant de caresses allait être la proie d’une hideuse destruction, renversa cette âme primitive, cette imagination qui donnait à tout une forme tangible et qui aurait vu toute sa vie -comme la Zahuri des superstitions de son pays -la dissolution du corps bien-aimé à travers la terre et les fleurs qui l’auraient couverte. «Brûlons-la plutôt, Ryno,» me dit-elle un soir. C’était bien une idée digne d’elle, d’une femme qui, sans effort et en restant ce que Dieu l’avait faite, foulait la vie ordinaire sous ses pieds; mais son angoisse avait un si auguste caractère et je m’associais si bien à toutes ses sensations, que je résolus de lui obéir. «Il y a quelque part de l’autre côté de Trieste, sur les bords de l’Adriatique, une place déserte, indifférente à ceux qui passent, mais qui me sera éternellement sacrée. C’est là que nous brûlâmes notre enfant, cet enfant né de l’amour, élevé par l’amour, et mort dans l’amour de ceux qui lui avaient donné la vie. J’avais avec de l’argent et d’instantes prières obtenu toutes les permissions de qui aurait pu s’opposer à une cérémonie si nouvelle. Elle eut lieu la nuit, obscurément, et n’eut d’autres témoins que quelques serviteurs fidèles, Vellini et moi. J’avais fait construire un bûcher de pins sur le rivage. C’est là que Vellini déposa de ses propres mains le corps de sa Niña tant aimée, de notre petite Juanita. Elle l’avait apportée dans sa voiture, la tenant sur elle, comme si elle vivait. Elle l’avait revêtue d’un de ces costumes imaginés par elle et qui seyaient le plus à la beauté de cette enfant, déjà fière et sombre. Vellini, plus pâle et plus sombre encore que ce cadavre qu’elle portait entre ses bras passionnés, la coucha sur le lit funèbre. Je la vis, à la lueur de nos torches, embrasser une dernière fois cette bouche violette et glacée dans laquelle elle eût coulé des torrents de vie si la mort n’était plus forte que l’amour, -puis, prenant un flambeau des mains de nos domestiques, allumer stoïquement le bûcher. Marquise, je n’oublierai jamais ce moment suprême! La nuit était froide et noire. La mer, aussi froide que la nuit, avait un sourd et triste murmure en nous renvoyant les feux du bûcher dans le miroir uni de ses flots. Vellini, qui, jusque-là, avait eu les mouvements de la fièvre et l’éclat d’une résolution désespérée dans les yeux, commençait de pleurer des larmes silencieuses qui ruisselaient sur ses joues meurtries, pendant que la flamme s’élevait, en tournoyant, vers le ciel chargé. J’étais navré, mais la douleur que je ressentais était plus grande parce qu’elle m’atteignait à travers la sienne. Je ne voyais qu’elle à cette flamme. C’était à elle que je pensais plus encore qu’à cette pâle forme qui allait disparaître pour toujours. Tout à coup, ses pleurs se séchèrent. Un cri rauque sortit de son coeur. Le visage de sa fille était enveloppé. . . c’en était fait! Un désir -le désir forcené des âmes fortes qui croient maîtriser l’impossible -s’était emparé de son être. Elle ne l’avait pas assez embrassée et elle se précipita dans le feu pour la reprendre à la flamme, grandie sous le vent, palpitante! Elle aussi sembla disparaître, mais d’un bond, je la rejoignis! Je la repêchai dans le brasier qui l’eût dévorée, et je la rapportai, les yeux brûlés, à moitié morte. . .» -Brave et courageuse créature! -fit la marquise émue, ne pouvant s’empêcher d’interrompre Marigny, tant son émotion était sincère! -Dans mes bras, -reprit Marigny, -elle s’était toujours ranimée. Elle s’y ranima encore une fois. Mais en vain je voulus la tirer de ce cruel spectacle. En vain essayai-je de la déposer dans la voiture qui attendait. Elle s’obstina à rester là jusqu’au matin. Le jour la vit, sur les débris éteints et fumants du bûcher, ramasser pieusement les cendres qui naguères avaient été sa fille. Un souvenir de l’Espagne, une impression de son passé, les lui fit porter le lendemain au couvent des Carmélites de Trieste, qui les déposèrent en terre sainte. Après la femme, reparaissait l’Espagnole. Seulement, si elle céda à l’empire de quelque croyance retrouvée, au jour du malheur, à un des replis de son âme, elle n’en éprouva point d’adoucissement à ce qu’elle souffrait. Elle demeura bien longtemps dans une douleur cruelle et farouche. Quand elle fut épuisée de hurlements et de sanglots, elle tomba dans une stupeur morne. Moi qui l’aimais d’un amour attisé par elle, j’avoue que l’égoïsme de ma passion s’épouvanta de la profondeur de sa peine. Je tremblais qu’elle ne tuât l’amour dont j’étais altéré encore. Marquise, j’avais tort de trembler. Cet amour résista autant que le mien. La mère oublia dans mes bras l’enfant arraché à sa mamelle. Vellini était plus maîtresse que mère. Elle était si complètement organisée pour la volupté, qu’il la lui fallait toujours, même le coeur brisé par l’angoisse. Elle s’y rejetait avec une avidité vorace et sombre, et comme toujours depuis que nous vivions ensemble, elle me la faisait partager, «Nous voyageâmes quelque temps après la mort de notre fille, mais le mouvement extérieur des voyages ne pouvait guères distraire Vellini, devenue sinistre de tristesse. Ne vous l’ai-je pas assez dit, marquise? le monde extérieur n’existait pas pour elle. Il n’y avait que moi seul qui l’arrachât à l’idée dévorante de la perte de notre chère enfant. Pour l’oublier, elle se replongeait un peu plus avant dans cet amour, du fond duquel elle eût méprisé la colère de Dieu. Seulement, quand elle sortait de ses enivrements appelés sans cesse, dussent-ils faire mourir, c’était pour rentrer pâle, épuisée, dégoûtée, languissante, dans la pensée qui la déchirait. Moi qui souffrais de toutes ses souffrances, moi qui épousais toute son âme, j’essayais souvent de lui parler le langage bon aux coeurs brisés; mais le sien, plus fier, n’était ouvert à aucune consolation. Son chagrin la rendait hautaine, plus capricieuse, plus despotique. Elle me repoussait et me blessait en me repoussant. La colère, si prête à jaillir de toute passion sincère, me prenait et appelait la sienne. L’injustice des êtres aimés fait tant de mal! Des scènes cruelles avaient lieu alors. . . Ah! si je l’avais moins aimée, j’aurais pu me dompter peut-être; mais je l’aimais tant que c’était impossible! Je la retrouvais tout ce qu’elle avait été au début de notre amour. Elle me paraissait dure, entêtée, folle, tout ce que j’avais exécré déjà, et l’idée qu’elle était tout cela, et que pourtant elle était la maîtresse absolue de mon âme, qu’elle avait la puissance de soulever mon âme, me rendait insensé à mon tour et presque féroce. Je lui disais de ces mots amers, aiguisés, empoisonnés par la haine; car en ces moments-là je la haïssais!. . . J’apprenais à quel point, dans les malheureuses âmes humaines, la haine est voisine de l’amour! J’allais jusqu’à souhaiter sa mort, affreux délire! et certainement je l’aurais tuée, si j’avais eu une arme aux mains. Une autre femme, sûre de son empire, qui aurait vu, comme elle, à quel degré elle pouvait m’égarer, en eût peut-être été touchée et m’eût désarmé par un mot, par un geste, par un de ces défis qui ont tant de grâce, parce que la certitude d’être aimée y brille et les dicte! Mais elle, non! Elle semblait au contraire se replier davantage sur soi-même, tendre davantage en avant son front proéminent, noir, abruti, ténébreux, fermé à tout, à l’amour, à la pitié, à la raison, à tout ce qui régit les créatures sensibles et intelligentes! Pour ne pas me porter à quelque excès funeste, je m’éloignais, je la quittais, épuisé de rage, abattu, démoralisé! Je me promettais une longue rancune. . . et, quand je rentrais, la voyant la même, froncée, silencieuse, vindicative, froide pour rallumer ma colère, mettant dans la cruauté de sa bouderie la profondeur d’une vendette corse; quand je me disais qu’après tout, j’étais l’homme, c’est-à-dire le plus fort des deux, celui qui devait revenir de plus loin et pardonner le plus vite, je lui prenais ses tempes muettes dans mes deux mains, il fallait que je la rejetasse dans l’abîme sans fond des caresses, pour qu’elle y perdît ses ressentiments! «Et elle les y perdait, marquise! Toute cette haine se fondait dans ce feu. . . Mais un jour ou l’autre, l’amour vient à mourir dans ces jeux terribles. Il tombe mutilé dans ces batailles de deux coeurs; il se relève quelque temps pour tomber plus mutilé encore, mais, un jour, il ne se relève plus. Marquise, on n’analyse pas près de sept années, heure par heure, et d’ailleurs j’ai hâte d’abréger ce récit que vous m’avez demandé. Fut-ce uniquement la bizarre amertume que la mort de notre enfant versa dans l’âme de Vellini qui fut fatale à notre amour, ou le temps fit-il seulement son travail ordinaire dans nos coeurs? Toujours est-il que la passion d’abord éprouvée, la passion exclusive, absorbante, commença bientôt de faiblir. Nos caractères, après s’être touchés si rudement, s’envenimèrent. Nous vîmes en dehors de nous, au delà de cette intimité qui allait ne plus nous suffire, une vie, un intérêt, des jouissances auxquelles nous n’avions pas pensé jusque-là. Depuis deux ans, surtout, et pendant la grossesse de Vellini, cette disposition de fatigue et d’aspiration ennuyée vers un changement quelconque s’était marquée davantage. Aujourd’hui, elle éclatait autant en Vellini qu’en moi. Mais femme, elle n’en convenait pas vis-à-vis d’elle-même; car les femmes ont peur et le coeur leur défaille quand il faut jeter la dernière pelletée de terre sur un amour expiré et dire comme Pascal: «En voilà pour jamais!» On n’aime plus qu’on s’embrasse encore, qu’on n’ose avouer qu’on ne s’aime plus. Nous étions revenus à Paris, plus lassés de nous, l’un et l’autre, que d’avoir si longtemps voyagé. Quant à moi, surtout, je ne rapportais pas une illusion sur le compte de cette femme qui en avait empli mon âme. L’avais-je admirée autrefois! Maintenant, je voyais ses défauts sans compensation. Je ne les admirais plus et j’en souffrais. Vous le savez, marquise, dans les commencements de notre amour, j’avais parfois trouvé charmant tout ce qu’elle avait d’intraitable. Elle me donnait les plaisirs d’imagination que recherchent les poètes et les anxiétés aimées des joueurs. Avec elle et subjugué comme je l’étais, je me sentais bondir au coeur un peu de l’émotion avec laquelle joutait l’âme de Jean Bart quand il allumait fièrement sa pipe sur un tonneau de poudre défoncé. À chaque minute qui passait, à chaque baiser, j’avais à craindre une brouillerie éternelle, car je ne dominais pas assez cette capricieuse tête de fer pour qu’elle ne s’arrachât pas à ce qu’elle appelait quelquefois mon joug. J’avais entendu parler à des officiers français du genre de bonheur qu’ils goûtèrent, lors de la guerre de 1809, en Espagne, dans les bras de ces Espagnoles acharnées qui, la veille, leur envoyaient des balles, et qui devaient leur en envoyer le lendemain. . . À présent, j’étais blasé sur ce genre d’émotion. Je n’y étais plus accessible. D’un autre côté, pendant longtemps aussi elle avait été jalouse, et son extravagante jalousie avait produit les luttes les plus vives entre nous. J’avais contemplé bien souvent avec un plaisir orgueilleux et tendre ces absurdes illusions d’un être adoré à qui je pouvais, sans mentir, jurer et répéter, que j’étais fidèle. Maintenant, ces jalousies m’irritaient sans m’intéresser. Ah! c’était la fin de notre amour, marquise! Mais le croiriez-vous? de cet amour expirant, il restait quelque chose de vivant encore. Ce qui périt le premier chez les autres, devait en nous ne pas mourir. Par une prodigieuse exception à la règle commune, ce qui subsistait autant qu’à l’origine de notre liaison, c’était l’influence embrasée qui nous enveloppait toujours, malgré le détachement de nos âmes. Ni la lutte de deux volontés qui s’exaltaient en se résistant, ni les blessures faites l’un à l’autre, ni l’imagination déprise de tout ce qui l’avait charmée, ni la possession incontestée qui tue plus d’amours que le désespoir, rien n’avait détruit cet inexplicable empire dont le secret n’était pas dans nos coeurs. Éternellement, nous sentions sur nous les mailles de flamme de l’invisible réseau. Il y avait là plus que les impressions du passé, ces souvenirs et ces habitudes, merveilleux anneaux de toutes les chaînes de la vie. Il y avait là. . . que sais-je? J’ai parfois pensé à un phénomène que la science seule devait expliquer. La fierté d’un homme essuie comme elle peut les âpres rougeurs de la honte. Marquise, j’étais honteux de cela. Quand j’étais loin de Vellini, je me reprochais cette faiblesse. Je me promettais de résister davantage à des désirs que l’amour ne consacrait plus. Mais sa présence emportait mes résolutions dans ce torrent de brûlantes effluves qui s’échappaient de ce corps tant de fois étreint, source de voluptés inépuisables! Je l’ai vu souvent. . . même alors, quand l’amour blessé ne sauvait plus l’indignité de nos violences, au sortir d’une scène acharnée (et pour les motifs les plus frivoles), elle s’en venait tourner autour de moi avec son regard luisant et étrange et ses mouvements de jeune jaguar, et nous recommencions d’oublier dans une impérissable ivresse que nous avions depuis longtemps, hélas! cessé de nous aimer! «C’est à cette toute-puissante présence que je résolus d’échapper. Dans le monde, au club, avec mes amis, je me retrouvais tout entier. Je me reconquérais homme; je jugeais nettement ma situation; je la dominais. Elle m’impatientait et m’humiliait également. Ce n’était plus à mes yeux qu’un mauvais ménage, avec la faculté de divorcer. Je me serais moqué de moi-même, si je n’avais pas usé de cette faculté. «-Écoutez, Vellini, -lui dis-je un soir, le soir d’une journée qui avait été assez douce, car je ne voulais pas qu’elle se méprît et qu’elle pût croire à une décision irréfléchie et colère, -voilà plus de six ans que nous vivons ensemble comme mari et femme. Partout où je suis allé, je vous ai emmenée avec moi. Vous avez été autant mon compagnon que ma maîtresse. À ces six ans d’une pareille vie, dans ce tête-à-tête incessant, notre amour a dû mourir sous l’excès même de son bonheur. Vous le savez bien, vous qui, avant de m’aimer, connaissiez déjà les passions, et qui, élevée librement au soleil d’Espagne, avec du sang Mauresque plein les veines, n’avez eu jamais dans la tête ces idées d’un amour éternel qui créent, malgré la nature, de faux devoirs de coeur aux femmes. . . Notre amour était mortel comme tous les amours, et nous avions pris le moyen de le tuer plus vite par ces accablantes jouissances, toujours cherchées et toujours mises à la portée de notre main. La passion qui nous transportait a fait de nous de vrais sauvages. L’intimité a été la hache avec laquelle nous avons abattu l’arbre pour manger le fruit. C’est maintenant contre nous que nous l’avons tournée. Pourquoi ne pas nous épargner ces cruelles et fréquentes blessures, et puisque nous ne sommes plus heureux ensemble, pourquoi ne pas nous séparer? «Elle m’écoutait avec cette impassibilité qui rend toute pitié inutile. Elle était assise -je me le rappelle comme si c’était hier -contre le piédestal d’un vase de marbre rose que j’avais rapporté de Venise. Elle fumait languissamment son cigare, la bouche muette, les yeux nonchalants, les bras entre-croisés sur sa poitrine de jeune Dieu antique, la tête penchée sur son épaule couverte du flot de chenille écarlate qui ruisselait d’un bonnet grec, posé avec crânerie sur son front bombé et qui lui donnait l’air d’un Icoglan encore plus que d’une Odalisque. Je m’efforçais de plonger et de voir en son âme, mais ni pâleur ni rougeur ne traversa sa peau orange. J’eus peur cependant d’être trop dur pour elle et j’ajoutai: «-Si notre enfant avait vécu, Vellini, c’eût été un lien indissoluble. Je ne parlerais pas de nous quitter. Mais Dieu lui-même semble avoir pris soin de nous rendre libres. Rien ne nous fait plus un devoir de rester les mains unies, lorsque nos coeurs se sont détachés. «-Quand vous voudrez, je partirai, -dit-elle. «Sa fierté contenait sa violence. «-Non, -repris-je, -pas ainsi, pas quand je voudrai. Je vous prends pour juge de ce qu’il faut faire. Est-ce que cette vie agitée, tourmentée, tour à tour opprimée et oppressive, peut remplacer la vie que nous avons savourée six ans?. . . Vous êtes une âme trop passionnée et trop grande pour accepter cela, Vellini. Avec les exigences de votre caractère, la fougue de coeur que je vous connais, vous ne pouvez vous ravaler jusqu’à ce mariage au petit pied, sans dignité et sans amour. «Je cessai de parler. Ce que j’avais dit ne pinçait pas la fibre cachée qui, d’ordinaire, tressaillait en elle, comme la poudre éclate. «Elle garda sa pose molle et son regard plein de morbidezze. «-Quelle est la femme du monde, Ryno, -dit-elle, -qui demande que vous ne viviez plus avec Vellini? «-Ah! il n’y en a pas! -répondis-je avec une émotion qui lui donna un beau sourire, car elle venait de m’insulter presque autant qu’elle-même par ce soupçon que je dissipais. -J’aimerais une femme comme je vous ai aimée, Vellini, que je ne vous sacrifierais pas à sa vanité ou à sa haine. Ces six ans ont laissé un sillon d’or dans ma pensée, et jamais personne ne m’en flétrira le souvenir. «-Je ne le croyais pas non plus, -dit-elle en me tendant la main. -Pardonnez-moi ce mot que je ne me repens pas d’avoir dit pourtant, puisqu’il vous a fait me donner une telle assurance. «Je lui pris la main et je m’assis près d’elle sur l’espèce de causeuse qu’elle occupait. «-Nous ne nous aimons donc plus? -dit-elle d’une voix et d’un air sombres. «-Ma pauvre enfant, -lui répondis-je, -vous le savez aussi bien que moi que nous ne nous aimons plus! C’est écrit jusque sur votre front. L’ennui vous accable. Rien ne vous tire de dessous. . . Moi, je sors (autrefois je ne sortais pas ainsi), je dépense mon activité dans les mille soins de la vie d’un homme. Mais vous qui restez seule à la maison, je vous retrouve un peu plus accablée, un peu plus morne à mon retour qu’à mon départ. Quand je rentre, vous ne m’interrogez pas sur mon absence. Autrefois, vous étiez inquiète, défiante, jalouse. Maintenant, non. S’il y a entre nous des violences, ce n’est plus que pour des motifs en dehors de l’amour. Contradictions qui se rencontrent dans toutes les existences partagées! C’est douloureux et c’est vulgaire, comme tout ce que la passion n’anime et ne consacre plus! «-Es verdadero! -répondit-elle avec une triste effusion. «-Eh bien, -repris-je, -séparons-nous! C’est le seul moyen d’en finir noblement avec ces misères. Vous avez toujours été sincère. Vous ne ressemblez pas à votre sexe. Vous n’êtes point une créature faible qui ment. Séparons-nous! nous resterons amis. Si nous aimons d’amour encore, cela ne nous empêchera point de nous donner la main comme maintenant, sans crainte et sans honte. Nous ne nous serons jamais trompés. «Marquise, j’avais enfin trouvé la fibre, la fibre immortelle! Cette façon ouverte, hardie, presque chevaleresque de se séparer, tenta cette âme vaillante et vraie. Un généreux éclair sortit de ses yeux indolents. «-Vous dites bien; quittons-nous, -s’écria-t-elle. -Je partirai demain, Ryno. «Le singulier enthousiasme qui la fit se redresser près de moi, vibrante et vivante, lui attachait comme un bandeau d’étoiles autour de son bonnet grec écarlate. Elle retrouva un de ces moments d’éclat subit et fascinateur qui la font ce qu’elle est, marquise: une femme d’un prestige incompréhensible à qui ne l’a pas vue ainsi, à qui, comme vous, ne la connaît pas. Elle rejeta son cigare avec un geste d’une résolution presque sublime, et elle l’éteignit sous son pied, comme si c’eût été la dernière torche de l’amour qu’elle eût éteinte. «J’eus un tort, marquise, mais je l’admirais; l’admiration pétillait encore sur les ruines et les cendres de l’amour et allait en faire ressortir un jet de flamme étouffée et morte. J’eus tort, je m’en confesse à vous, mais je ne pus m’empêcher de lui dire: «-Je voudrais te sculpter comme te voilà, Vellini! «Certainement, je le lui disais comme le lui eût dit un artiste, mais que faut- il pour réveiller l’instinct tentateur qui dort si peu au coeur des femmes?. . . Avec Vellini plus qu’avec personne, avec ce naturel ardent, ignorant et presque sauvage, tout accent idolâtre appelait la caresse. Le vertige nous reprit, nous roula aux bras l’un de l’autre, et le coeur plein de la ferme résolution de nous quitter, nous ressuscitâmes encore, sans l’amour, la plus folle des heures de notre amour, les éperduments devant lesquels les plus beaux sentiments de la vie peuvent se tenir vaincus par des sensations. Comme la veuve du Malabar qui se brûle avec ses trésors sur le bûcher de son mari, nous nous engloutîmes dans cette dernière et flamboyante heure de plaisir! Au moment de nous séparer, nous jetâmes au Passé cet adieu brûlant; nous bûmes à son honneur cette dernière coupe.» -C’était le coup de l’étrier; -interrompit la marquise avec l’audace d’une vieille d’esprit qui marcha sur un talon rouge. -Quand Bassompierre quitta la Suisse, il but dans sa botte à l’écuyère à la santé des Treize Cantons.» X Les Noeuds Incessamment Refaits. (Suite D’Une Variété Dans L’Amour III.) Ryno de Marigny ne put s’empêcher de sourire à la réflexion de madame la marquise de Flers. Le jour commençait à introduire ses blancheurs dans l’appartement et à lutter autour de la lampe qui éclairait le boudoir. «-Voici le jour! -dit-il en le lui montrant. -Je crains que vous ne soyez fatiguée, marquise. -Non! -répondit-elle. Et réellement son visage était aussi ferme, son oeil aussi lucide, sa physionomie d’une attention aussi animée qu’au commencement du récit de M. de Marigny. En s’accoudant au bras du fauteuil, en se ployant pour mieux écouter, elle n’avait pas même affaissé les plis gracieux d’une robe qu’elle faisait bouffer avec la supériorité des grandes dames d’autrefois, et son rouge n’était pas tombé. «Dites encore, mon ami, -ajouta-t-elle. -On ne dort plus à mon âge, et j’ai passé bien d’autres nuits à une époque où je dormais. De longues histoires au coin du feu, ce sont les bals de la vieillesse. -Le lendemain, -continua donc M. de Marigny, -nous étions séparés. Vellini prit un appartement rue de Provence, qu’elle a toujours gardé depuis. Je lui avais dit que nous resterions amis. Je lui prouvai que j’étais le sien en me chargeant de ces soins matériels qui répugnaient tant à sa paresse méridionale. Je m’estimais heureux de lui être utile, et je me promis bien d’étendre sur elle, tout le temps qu’une nouvelle liaison ne lui offrirait pas un appui, une protection habilement cachée qui n’alarmerait pas son orgueil. Dans les premiers instants de cette vie nouvelle que nous avions adoptée, je la vis chaque jour et même plusieurs fois par journée. Je cherchais à lui épargner l’ennui de la solitude. J’avais les mille délicatesses d’un homme qui n’aime plus, mais au coeur duquel il est resté une profonde reconnaissance pour un bonheur longtemps goûté. Nous fûmes plus ensemble, Vellini et moi, que nous n’y avions été depuis des années. Je la conduisais au spectacle. Je me promenais à cheval avec elle. Mes élégants amis, qui jetaient toujours un peu leurs maîtresses par les fenêtres quand ils en étaient dégoûtés, se moquèrent de moi et de cette séparation sentimentale. Je les laissai railler et je continuai d’accomplir, vis-à-vis de cette femme qui avait quitté son mari pour me suivre, ce que je croyais des devoirs. «-Mon cher, -me disaient-ils parfois, -tu ne te dépêtreras jamais de cette femme. Tu ne crois plus l’aimer: tu l’aimes toujours.» -Moi, marquise, j’étais parfaitement sûr du contraire. J’étais revenu à ma vie de garçon avec un sentiment de joie trop complet pour douter une minute de l’entière reprise de moi-même. Un captif à qui on ôte ses chaînes n’est pas plus soulagé que je ne l’étais. La sensation de la délivrance me rafraîchissait divinement la pensée, quand je pensais que je n’avais pas refait avec une maîtresse ce triste roman d’Adolphe qui est une si fréquente histoire. Vellini convenait elle-même, sans en souffrir, que nous ne nous aimions plus. Elle était calme comme moi, comme une âme qui a pris son parti et qui ne veut plus s’abuser. Elle ne demandait pas follement à son coeur ce que son coeur lui eût refusé. Mais, fille d’une terre superstitieuse, âme frappée d’une sombre manie, l’amour pour elle avait beau mourir, le bonheur qu’il avait donné devenir impossible, l’existence se scinder et aller par des côtés différents, elle croyait que toujours nous reviendrions, fût-ce du bout du monde, des quatre points cardinaux de la vie, échouer fatalement dans les bras l’un de l’autre, comme sur un double écueil: «J’ai bu de ton sang, -disait-elle; -tu as bu du mien. C’est là un charme auquel croyait ma mère. De l’influence terrible et sacrée de cette communion sanglante, nous en avons pour jusqu’à la mort. . .» Je l’écoutais me dire ces choses avec un sourire incrédule. Mais tout, avant et même depuis la séparation consommée, ne semblait-il pas donner raison à ces superstitions que je méprisais? Nous vivions comme un frère et une soeur; mais certains troubles passaient encore, comme une ventilation de feu, à travers cette fraternité qui eût dû être si chaste et si forte, puisqu’elle venait après les expériences de l’amour. Elle n’était jamais pour moi comme une autre femme. Quand nous causions avec le plus d’indifférence, la fumée de son cigare ne passait point de ses lèvres distraites près des miennes sans y ramener les vieilles soifs connues. Et quand, au Bois, descendue un moment de son cheval, elle appuyait son pied sur ma main pour remonter en selle, ce pied possédé, aimé, dévoré de baisers pendant six ans, laissait pour toute la journée une empreinte chaude là où il s’était posé, et alors, en ces instants-là, il semblait que les quelques gouttes de son sang mêlées à mon sang se soulevassent au fond de mes veines et y roulassent, comme si elles eussent voulu retourner impétueusement à leur source! «Lorsque j’eus bien établi la señora Vellini dans la rue de Provence, et que je la crus suffisamment accoutumée à sa vie nouvelle, je m’en occupai beaucoup moins. Quelques-uns de mes amis, devenus les siens, la virent davantage et l’entourèrent d’un cercle plus étroit qu’il ne l’avait été jusque-là. Ce devait être. Quand elle vivait chez moi, quand elle était si publiquement, si officiellement ma maîtresse, c’était avec moi qu’il fallait compter. Elle m’appartenait trop pour qu’on ne mesurât pas la portée des hommages qu’on lui offrait. Je n’avais pas été jaloux, il est vrai. Sûr de son coeur, dans lequel je lisais, sachant comme elle était sincère, je n’avais jamais montré à mes amis ces revêches défiances de possesseur qui avilissent l’homme et ne sauvent pas la fidélité de la femme. Mais la convenance avait tout naturellement posé entre elle et eux une noble réserve. À présent, cette réserve n’avait plus besoin d’exister, au même degré du moins. Vellini reprenait une position indépendante. Vis-à-vis des autres, elle ne devait plus son affection à personne. Elle pouvait disposer entièrement d’elle-même. Parmi les jeunes gens qui lui avaient toujours fait une cour assidue, ceux qui l’aimaient réellement étaient plus libres dans l’expression de leurs sentiments. Je voyais tout cela avec plaisir. Je me disais que c’était là des intérêts pour elle; et, soulagé de son avenir, je me replongeais dans le monde, dans le jeu, dans les excès qu’elle avait interrompus et remplacés, elle, mon seul excès, ma seule folie pendant six ans!!! Comme on pouvait supposer qu’elle tenait encore à moi, car la vanité d’un amour qui a duré longtemps est le dernier lien qui en reste, je ne doutais pas que les hommes qui la désiraient ne la missent au courant de toutes mes démarches, espérant profiter d’un dépit qu’ils auraient fait naître dans cette âme violente; mais si cela fut (et Vellini me l’a dit depuis), je ne pus vers cette époque m’en apercevoir à son humeur ou à sa façon avec moi. Elle me recevait toujours avec la même familiarité tranquille et hardie qui attestait éloquemment notre passé. Quand mes amis me lançaient quelque nom de femme dans une plaisanterie, elle écoutait ces allusions comme si elle n’eût pas dû en être atteinte. «-Pourquoi donc me dites-vous qu’il aime madame de Solcy? -répondit-elle un jour à l’un d’eux devant moi. -N’est-il pas libre?. . . Croyez-vous que je sois jalouse? Nous ne sommes plus que des amis, Ryno et moi. Il a le droit d’aimer qui bon lui semble, comme moi de vous aimer vous-même, -ajouta-t-elle avec une cruelle impertinence, -si je le pouvais. «Je quittai Paris pour quelque temps. J’allai aux îles Hébrides avec cet Écossais qui eut tant de succès dans le monde cette année-là, ce Douglas de Kilmarnock, si célèbre par l’originalité de son esprit et de sa danse, et dont vous devez vous souvenir. Pendant mon absence qui dura près de six mois, on m’écrivit de Paris. On me mandait que la señora Vellini avait pris un amant et on m’en racontait l’histoire. Très certainement, le sentiment qui dictait cette nouvelle à messieurs mes amis était une de ces amabilités que La Rochefoucauld a classées dans son chapitre de l’Amitié, mais dans la position que je m’étais choisie, une telle nouvelle ne devait-elle pas être ce que je désirais le plus?. . . «Nous ne nous étions point écrit, Vellini et moi; moi, par calcul, car mon dessein était de rompre entièrement avec un passé qui n’était fort que quand nous étions réunis; elle, parce que paresseuse comme toutes les femmes de son pays méridional, et, d’ailleurs, emportée par les sensations de la minute actuelle, elle n’avait jamais aimé d’écrire, cette froide manière de phraser l’amour des femmes de France, dont elle se moquait. Excepté ce qu’on me mandait sur son compte, c’est-à-dire le choix extérieur d’un amant (c’était ce comte de Cérisy qui m’avait assisté dans mon duel avec sir Reginald Annesley), j’ignorais la vie qu’elle avait menée pendant que j’étais en Écosse. Seulement, et toujours d’après quelques lettres d’observateurs médisants, ce devait beaucoup ressembler à celle dont elle avait vécu à Séville avant son mariage avec le baronnet anglais. Vous le voyez, ma chère marquise, je ne vous la fais pas meilleure qu’elle n’est. Je vous dis hardiment les choses. Toute autre que vous pousserait les hauts cris et nierait qu’on pût s’intéresser à une pareille créature. . . -À qui le dites-vous! -répondit la marquise. -Nous en sommes à la pureté quand même. Les ultra-politiques ont passé dans les moeurs. N’ai-je pas entendu l’autre jour une de nos plus belles duchesses traiter de fille mademoiselle de Lespinasse parce qu’elle avait eu deux amours? «Une femme comme il faut,» nous dit-elle en regardant mélancoliquement la corniche de son salon, «n’en a qu’un seul et elle en meurt.» Mme la marquise de Flers, l’Érigone des soupers mythologiques de la comtesse de Polignac, répéta cela avec un comique si naturel, que M. de Marigny, par ses moeurs un peu du dix-huitième siècle, se mit à rire de la parodie des hautes prétentions du dix-neuvième qu’il avait souvent vues se gendarmer contre lui dans la personne de ses duchesses. Mais comme le commérage n’est jamais très loin dans une femme d’autant de monde que Mme la marquise de Flers: «C’est donc votre Malagaise -reprit-elle -qui a ruiné ce pauvre diable de Cérisy?» -Peut-être bien, -répondit Marigny, -car c’est une femme à qui, lorsqu’on la possède, on voudrait, comme ce lord célèbre du siècle dernier: donner les étoiles, si elle s’avisait de les regarder avec plaisir. Or, les étoiles coûtent un peu cher. Mais ce que j’affirmerai sur mon honneur et sur ma vie, c’est que si elle a ruiné Cérisy, ça a été sans rien lui demander, pas même un éventail. «Quand je revins d’Écosse, -continua Marigny, -j’étais, à ce qu’il me semblait, si bien détaché d’elle que je restai à Paris quelques jours sans la revoir. Je me demandais même si je ne ferais pas mieux de ne point retourner rue de Provence. Mais je me dis que si je n’allais pas chez elle, elle viendrait immanquablement chez moi; que je connaissais trop du monde qu’elle voyait pour ne pas la rencontrer un jour ou l’autre; qu’enfin c’était une noble fille qui comptait sur mon amitié; et, décidé par tous ces motifs, j’allai un soir lui apprendre mon retour. «Je la trouvai sur son balcon en pierre, sculpté à la Mauresque, au-dessus duquel elle avait arrangé avec beaucoup de goût une mystérieuse tendetta de coutil rose. Ce balcon était pour elle comme une patrie. Des jasmins d’Espagne s’y épanouissaient avec d’autres fleurs des pays chauds, et le bruit des voitures, diminué par la distance et dispersé dans les airs à la hauteur de cet étage, la faisait peut-être rêver, du fond de sa tendetta embrasée et dorée par les feux du soir, au murmure de la Méditerranée, sur le rivage de Malaga! «Elle ne m’entendit point venir. Les tapis épais du salon, dont la porte vitrée était restée ouverte, avaient assoupi le bruit de mes pas. J’allais la surprendre. Cachée par l’étroit dossier d’une chaise très basse, je ne vis d’elle tout d’abord que sa coiffure, -une de ces coiffures qui m’avaient le plus affolé, quand je l’aimais. C’était ce qu’on appelle une Grecque, du nom des femmes qui l’ont inventée. Seulement, au lieu de l’aiguille d’or des filles de Zanthe, elle avait passé à travers la torsade lustrée de ses cheveux noirs un poignard nu, sans autre ornement que l’éclat de son pur acier. Tout à coup, ses petites mains saisirent ce poignard et le détachèrent. L’ancien battement de coeur que cette Circé de l’imprévu m’avait donné pendant sept ans, me reprit. Je m’approchai, ignorant ce qu’elle allait faire. Mais elle se mit tranquillement à tracer avec la pointe du poignard je ne sais quels indéchiffrables caractères sur la rampe en pierre du balcon. «Je prononçai un mot espagnol. «-Ah! -dit-elle, en se retournant avec un bond et un cri, -c’est toi, Ryno! «Et elle se jeta à moi comme autrefois. Elle se suspendit à mon cou; et comme elle tenait à la main le poignard de sa chevelure, la lame nue, par la pose de son bras ramené, se trouva naturellement couchée sur mon coeur. «-Tu ne m’attendais pas? -lui dis-je en l’embrassant. «Elle était plus jaune et plus maigre que jamais. Ses yeux brûlaient dans leur orbite cernée. Ses bras nus me pénétrèrent d’une chaleur mate à travers mes vêtements. «-Ô Dieu! tu brûles, tu as la fièvre, tu es malade! -lui dis-je. «-Je ne sais pas, -répondit-elle, -mais je m’ennuie. «-C’est peut-être ce balcon et ce jasmin d’Espagne -repartis-je -qui te donnent le mal du pays? «-Tiens! -reprit-elle avec explosion, -si c’était cela! -Et tombant de mon cou sur la pointe de ses pieds chaussés de satin, elle se précipita sur les jasmins, les hacha de cent coups de poignard, en fit voler les fragments au-dessus de sa tête, renversa les jardinières et jeta deux superbes vases d’héliotrope, en porcelaine de Chine, par-dessus la rampe du balcon. «-Tu es donc toujours la Vellini d’autrefois? -lui dis-je en souriant de ces sensations impétueuses, -toujours la folle fille à qui rien ne doit résister? «-Ah! c’est la vie qui me résiste! -répondit-elle avec l’accent d’une tristesse tragique, frappant du pied et poignardant le vide autour d’elle. -Je ne sais pas ce que j’ai, mais je souffre. . . J’étais plus heureuse avec toi, Ryno. «-Est-ce que Cérisy te contrarie, ma pauvre fille? «-Lui!!! -dit-elle. -Tu sais donc cela?. . . Ils te l’ont écrit? Oh! non, il ne me contrarie pas, le pauvre garçon. Il m’aime avec une adoration d’esclave. Seulement son adoration m’ennuie. J’aimais mieux quand tu me détestais. «-Tu ne te soucies donc pas de lui, ma chère enfant?. . . -ajoutai-je. «-Je l’ai aimé quinze jours, -dit-elle, -à m’imaginer que tu avais un successeur, Ryno. J’ai fait avec lui toutes les folies de passion; puis, au bout de quinze jours, je me suis réveillée, froide, dégoûtée. C’était fini. Un rêve de plus à mettre à la pile de mes rêves! «-Et tu ne l’as pas jeté -repartis-je -par-dessus la rampe de ton balcon, comme un de ces vases auxquels tu viens si prestement de faire prendre ce chemin? «-J’en avais presque envie, -dit-elle en riant, -mais, vois-tu? il est si bon, si dévoué que la pitié m’a prise. Je n’ai pas eu le coeur de lui faire de la peine en le renvoyant. Je me suis laissé aimer par lui. La Pitié, -ajouta-t-elle avec une expression réfléchie, -voilà un sentiment que je ne connaissais pas! Tu ne me l’avais pas appris, Ryno. «Elle avait en me disant cela comme un si vif regret du passé, que j’en fus étonné et touché en même temps, dans un être d’ordinaire si peu rêveur. Elle était appuyée à la rampe du balcon, jonglant presque avec le poignard qu’elle jetait en l’air par la pointe et qu’elle recevait par la garde. Je m’étais assis sur la chaise basse qu’elle avait quittée et je cherchais à pénétrer le mystère de ses sentiments secrets dans son extraordinaire physionomie. Ses yeux d’aigle blessée tombaient d’aplomb sur moi. «-Et toi, -dit-elle avec une profondeur presque envieuse, -es-tu heureux?. . . «-Et si je ne l’étais pas? -répondis-je. «-Ne trompe pas Vellini, -dit-elle. -Je sais tout aussi. Tu ne fais rien que je ne le sache, Ryno! Ils croient toujours que je t’aime. Ils ont toujours peur que notre passé ne recommence, et pour l’empêcher, quand ils peuvent me blesser le coeur avec toi, ils n’y manquent jamais. On t’a écrit, n’est-ce pas? que j’aimais Cérisy. Eh bien, on m’a dit, à moi, que tu avais suivi une femme en Écosse et que vous êtes revenus ensemble à Paris. Il y a dix jours que vous êtes revenus! «-Cette femme dont tu parles, -répondis-je, -est une femme du faubourg Saint- Germain. Je l’ai rencontrée sur les bords du lac Lhomond. Elle voyageait avec son mari. Comme on se lie plus vite à l’étranger quand on s’y rencontre, nous avons échangé mille affectueuses politesses de compatriotes et nous sommes revenus ensemble à Paris. Ceci est très vrai. . . et très simple aussi, comme tu vois. «Elle cessa de jongler avec le poignard. «-Et tu n’es pas amoureux de cette femme! -s’écria-t-elle. -Tu n’étais pas hier à l’Opéra avec elle! Tu y étais, Ryno. C’est Vellini qui t’y a vu. Mais toi, dans la préoccupation de ta nouvelle maîtresse, tu n’as pas aperçu Vellini. «Et déjà la violence de sa nature grondait en elle comme un tonnerre lointain à laquelle la mienne allait faire écho. Je le pressentais. Je trouvais injuste et bizarre que cette femme qui n’était plus aimée, qui avait pris un amant, me parlât comme une maîtresse régnante qui avait droit de s’irriter et de questionner. Il me semblait que cette Ellénore revenait d’un peu trop loin et un peu trop tard dans nos relations. «-Et quand cela serait, après? -repris-je. -Serait-ce la première femme que j’aurais aimée depuis que nous sommes séparés? Pourquoi prends-tu donc ce ton- là, Vellini?. . . Il faut que tu sois bien malade, ma pauvre enfant, pour devenir nerveuse comme une Parisienne. «-J’ai tort, -dit-elle. Et elle se mit à pleurer. Mais les pleurs de Vellini ne tombaient point comme ceux d’une autre femme. C’étaient des larmes fières qui roulaient longtemps dans les cils, puis s’en allaient mourir silencieusement, avec une majesté désolée, vers les coins abaissés des lèvres tremblantes. «La pitié dont elle me parlait il n’y avait qu’un instant, se saisit de moi à mon tour, et je l’attirai sur mes genoux pour essuyer ses yeux avec mes lèvres. «Elle ne résista pas plus qu’une morte. Elle avait dans mes bras l’immobilité attentive du sauvage, et ses yeux plongeaient dans mon coeur. «-C’est du sang aussi que des larmes! -dit-elle avec une passion surhumaine, forte comme Dieu même, car elle me fit reculer jusque dans ce passé qui ne nous appartient plus et qu’elle ralluma. -Bois donc, Ryno; bois donc! bois toujours! -répéta-t-elle en m’offrant avidement ses yeux et sa bouche. Elle avait raison, la superstitieuse femme qu’elle était! Les larmes avaient le goût du sang déjà bu. . . Le charme opérait. . . Je la pris et je me sauvai dans le salon, l’emportant liée et tordue en spirale autour de moi, comme une couleuvre. «Une heure après, elle me disait avec la conscience d’une force invincible: «-Aime-la, si tu veux, Ryno; aime-les toutes; renie-moi pour ta maîtresse; mais le sang, confondu dans nos veines, est plus fort que toi! -C’était une explication de Zingari, -dit la marquise. -La vraie, c’est que malgré tout, vous vous aimiez toujours. -Non, marquise, non! -reprit Marigny, -au contraire! J’en aimais une autre. Son coup d’oeil ne l’avait point trompée, quand elle m’avait vu à l’Opéra. La femme rencontrée en Écosse m’avait entraîné par des qualités opposées à celles qui m’avaient captivé si longtemps. Elle avait toutes les saveurs exquises de la femme du monde, une aristocratie de beauté et de manières digne du grand nom qu’elle portait. Après Vellini, la fille basanée du toréador, cette patricienne blanche, blonde et languissante était d’un attrait singulier. C’était la fraîcheur bleuâtre des lacs purs, aux bords desquels je l’avais rencontrée, après les dévorements brûlants du désert. Elle ne m’appartenait pas alors, cette femme; mais depuis, elle a été jugée compromise et avec un tel éclat, qu’il y aurait peut-être mauvais goût à moi de la nommer, si nous n’étions pas en tête- à-tête et si je n’étais pas dans quelques jours votre petit-fils. . . -D’ailleurs, ce ne peut plus être -répondit la marquise de Flers -ni une fatuité, ni une indiscrétion. L’écusson des Marigny et celui des Mendoze sont écartelés à jamais par les Hérauts d’armes de la Médisance parisienne. On ne l’a guères ménagée, cette pauvre comtesse, cette héroïne de l’amour vrai. On lui a fait payer assez cher le noble tort d’avoir trop de coeur pour être habile. -Oui, -dit Marigny avec tristesse, -elle a beaucoup souffert par moi; et telle est la rigueur des sentiments involontaires, qu’il n’y a point de dédommagements à offrir pour les maux dont on fut la cause. On peut écraser une destinée sans avoir un tort à se reprocher, car ne plus aimer, c’est un malheur. Pourquoi cesse-t-on d’aimer une femme? On attend encore l’homme de génie qui doit répondre à cette question. «Je n’ai -ajouta le futur gendre de Mme la marquise de Flers -à vous parler de mon sentiment pour madame de Mendoze qu’en tant qu’il influa (car il y influa) sur mes relations avec Vellini. Autant qu’on pouvait voir dans cette âme qui désorientait le coup d’oeil par le mouvement et par la profondeur, il me sembla que Vellini, qui convenait de ne plus m’aimer et qui avait un amant, redevenait jalouse comme au temps où nous nous appartenions aux yeux de tous. Il y avait d’autres femmes pourtant dont on lui avait dit ce qu’elle savait de madame de Mendoze. Mais, jusque-là, je n’avais pas observé que la pensée d’une femme, depuis notre séparation, eût assombri ou froncé son front soupçonneux. Cela pouvait être un de ces revirements soudains comme il y en a tant dans l’âme humaine! Elle ne me faisait plus, il est vrai, des scènes furibondes comme autrefois, mais elle me montrait la rigidité amère et muette des caractères absolus. Elle était plus capricieuse encore qu’on ne l’avait jamais vue. Elle foulait aux pieds Cérisy. C’est sur lui que retombaient tous les éclats de son humeur. Témoin de ces injustices et d’ailleurs très préoccupé de ma belle comtesse, avec qui je perdais seulement pour la voir le temps qu’il est d’usage de dépenser avec les femmes du monde, je dis à Vellini que je m’abstiendrais de revenir rue de Provence. «-Orgueilleux! -s’écria-t-elle, avec un orgueil révolté du mien. -Tu t’imagines donc que je t’aime toujours et que je suis bien malheureuse? Tu crois m’épargner en t’éloignant? Tu te sauves de moi comme d’une maîtresse dont tu craindrais les persécutions? Mais ne t’ai-je pas dit de l’aimer, ta comtesse de Mendoze! Aime- la, Ryno. Qu’est-ce que cela me fait!. . . «Et elle me disait cela, pâle, hâve, les joues marbrées de deux taches rouges, la voix faussée par la colère qui entr’ouvrait tout ce mépris. C’était encore une de ses puissances que cette dissonance entre ses passions et sa volonté, que cette indomptable vérité de son âme passant à travers toute cette force de dissimulation qu’elle m’avait si souvent montrée et qu’elle tenait du chef de sa mère, la fière duchesse de Cadaval-Aveïro. «-Tu ne me crois pas, -reprit-elle, -tes yeux sont impies en me regardant! Eh bien, mets ta main sur mon coeur et raconte-moi tes bonheurs avec ta nouvelle maîtresse, et s’il bat d’une pulsation plus vive, méprise-moi, Ryno. «Elle avait dans les sourcils et dans les plis du sourire l’audace d’une femme qui eût jouté avec la foudre. Ce gant qu’elle me jetait, je le ramassai. Je ne l’aurais pas dû peut-être. Je n’aurais pas dû ouvrir à une ancienne maîtresse comme Vellini les secrets d’une intimité nouvelle; mais quelque chose sans doute de plus fort que ma raison même retentit et flambe aux défis! J’étais toujours le Marigny qui, défié dans un de ses voyages par cette Vellini qui me défiait encore, avais un jour valsé avec elle sur l’étroite et rase plate-forme d’une tour de trois cents pieds de hauteur. Je fis ce qu’elle me demandait. J’osai comme elle. Je lui mis la main sur le coeur, à travers le lacis du corsage ouvert par devant, et je lui racontai mon amour et mes bonheurs avec madame de Mendoze, dans cette langue enthousiaste et sensuelle qui allait si bien à ce que je savais de sa nature, enflammant mon récit davantage par le désir de voir clair dans son âme et de terrasser tout cet orgueil de Lucifer; mais, sous mon récit et sous ma main, ce coeur altier resta immobile, comme s’il eût valsé encore au bord de la tour de trois cents pieds! «-Tu peux donc revenir!» -me dit-elle avec la joie d’une telle épreuve et le plus superbe de ses regards. -Et je revins. Oui, je revins, marquise! L’espèce de pitié qu’elle avait excitée en moi qui la croyais jalouse, périt dans mon coeur et n’y reparut plus. Je revins attiré parla force de cette âme, qui ressemblait si peu à la coquetterie taquine et menteuse des antres femmes. L’amour était éteint, mais l’intérêt reparaissait sous une autre forme que l’amour. Elle m’avait aimé. Ne m’aimait-elle plus? Tous les souvenirs de l’esclavage et de la curiosité m’obsédaient, me repoussaient chez elle. J’y allais en sortant de chez la comtesse. J’avais beau être amoureux, -et je l’étais vraiment! je passais plus d’heures chez Vellini qu’à l’hôtel de Mendoze. Je ne sais pas comment elle s’y était prise pour ensorceler Cérisy; mais je ne remarquai jamais qu’il fût jaloux de mes visites. Elle me parlait beaucoup de la comtesse. Elle ne comprenait pas une foule de choses dans cet amour de patricienne qui combat pour sa dignité, même en se livrant, ou qui la pleure après s’être livrée. Il y avait en madame de Mendoze mille nuances fines qui lui échappaient. Elle ne disait pas comme le monde, qui me trouvait trop aimé de cette femme; elle disait, elle, que cette froide comtesse ne m’aimait pas assez et qu’elle ne savait pas aimer. Hélas! elle m’a aimé au contraire au point de se perdre; mais la fille du toréador appréciait mieux les transports de l’amour que ses dévouements. Quand, interrogé avidement par elle, je lui disais les chastes et sublimes abandons avec lesquels cette tendre femme, qui me sera toujours sacrée et qu’elle accusait de froideur, tombait sur mon coeur et dans mes bras, un pli de mépris crispait ses lèvres: «Tiens! cela vaut mieux,» disait-elle avec un emportement de vanité étrange et d’ardeur désordonnée, et elle collait cette lèvre méprisante à mes lèvres, avec une passion toujours prête et si souveraine, que je m’indignais pour la femme aimée de l’empire de celle que je n’aimais plus. «Marquise, ce merveilleux empire qu’elle croyait le talisman du sang bu ensemble et qui n’était pas seulement le talisman des souvenirs, dura plus que mes liens avec madame de Mendoze. Quand ces liens furent brisés, il continua de subsister. Les quelques années écoulées entre ma rupture avec la comtesse et la rencontre dans le monde de votre Hermangarde, ont été remplies par ces succès faciles qui ont à peine un lendemain. Aucun ne devait, ne pouvait affaiblir ce que l’amour n’avait pu détruire, et Vellini resta pour moi ce qu’elle était. Elle aussi, elle eut des caprices, de ces brusques révolutions d’imagination et de coeur, dont le monde dit un mal si cruellement superficiel, car elles sont la conséquence de certaines natures passionnées et puissantes. Elle se brouilla avec Cérisy; mais l’expérience justifia pour elle l’idée qui l’avait tant saisie: que nous devions toujours nous revenir. Elle a maintenant le fanatisme de cette croyance. Seulement, ne pensez pas, chère marquise, que cette conviction la rende heureuse. Son âme fière s’en soulève parfois indignée. Pendant mon amour pour la comtesse de Mendoze et depuis, elle a essayé, à plusieurs reprises, de rompre cette chaîne qu’elle avait d’abord dite infrangible. Elle voulait être toute à ses nouveaux amours; mais l’ennui, le vide, le passé, -que sais-je? -me la rejetaient désolée, accablée, niant qu’elle m’aimât, mais recommençant d’étaler avec un sombre orgueil la chaîne qui avait résisté aux efforts de son désespoir! Quand, plus fort qu’elle, parce que je suis homme, je l’avais quittée après quelque nouveau déchirement, me promettant de ne plus revenir, un soir je la trouvais chez moi qui m’attendait. Elle ne se tordait pas à mes pieds, elle ne me suppliait pas; elle ne me demandait pardon ni de ses violences, ni de ses inégalités, ni de ses tristesses, ni de tout ce qui m’avait blessé et fait fuir. Mais, avec la conscience tranquille d’un être qui se croit l’instrument du destin, elle avait une façon de me prendre par la main et cette façon était si pleine de la brûlante domination du passé, qu’elle me remmenait! «Marquise, il faut en finir. Telle a été notre vie pendant dix ans. Le monde n’a vu que la surface d’une intimité qu’il ne s’expliquait pas. J’ai cherché à vous en faire voir le fond. Quoique j’aie passé sur bien des scènes, sur bien des détails que j’ai tus par respect pour vous, -et pour nous aussi, -et qui sont, hélas! le dessous de cartes de presque toutes les intimités, j’en ai dit, j’en ai montré assez à votre experte sagacité pour que vous compreniez à quel point notre liaison fut agitée. Le monde l’a mesurée à toutes celles que l’habitude consacre, après que l’amour qui les forma n’existe plus. Vellini recevait beaucoup d’hommes de votre faubourg Saint-Germain. C’est rue de Provence que j’ai rencontré le vicomte de Prosny pour la première fois. La Malagaise voyait des artistes et plusieurs femmes comme elle. On jouait dans son salon un jeu d’enfer, et on m’y voyait tous les soirs. Comme avec un certain maintien on fait respecter les positions les plus fausses, les hommes qui auraient eu le droit peut-être de trouver mauvaise l’espèce d’autorité dont la señora Vellini m’investissait chez elle, finirent par prendre leur parti de. . . ce qu’ils ne pouvaient empêcher. Pour expliquer l’éternité de ma présence chez cette femme, autrefois ma maîtresse, le jeu, le sans-gêne de la vie intime étaient les raisons que l’on ajoutait tout haut à celles que l’on disait tout bas. Quant à ces dernières, -ajouta M. de Marigny avec un fin sourire, -on les chuchotait à l’oreille; je les devinais bien un peu, mais je ne me charge pas de vous les répéter.» M. de Marigny avait fini son récit. Il s’arrêta naturellement et regarda la marquise qui rêvait, en tournant dans ses mains sa tabatière d’écaille. «-Le vieux Prosny n’est pas si bête! -dit-elle avec une gaieté que le regret teignait de tristesse, -et j’aimerais bien mieux qu’il le fût!» XI Le Mariage. Quand M. de Marigny eut achevé sa grande confidence à Mme la marquise de Flers, ne voilà-t-il pas qu’il eut peur. Il avait tout dit avec la sincérité d’une âme qui se confie dans l’âme qui écoute; il avait ouvert son passé, dans les replis les plus secrets, à ces yeux de lynx qu’il ne redoutait pas. Il avait mis une espèce de grandeur à ne rien omettre. Mais c’était fini! Désormais il ne reprendrait plus le récit tombé généreusement de ses lèvres: et cet homme intrépide jusque-là, s’effraya de ce qu’il avait fait. Il eut un doute. Si la douairière de Flers n’était pas la femme qu’il avait jugée; si l’histoire de cet amour, trop raconté peut-être, avait réveillé en elle ces instincts de prudence qu’il n’avait pas cherché à endormir, il était perdu. La main de la belle Hermangarde lui serait peut-être refusée. À cette idée, la sueur froide coula sur son front. Il se repentit presque, tant il aimait Mlle de Polastron! d’avoir été franc avec la marquise. Tout homme qu’il fût, l’amour avait créé en lui les exquises faiblesses de la femme, et la peur le prit comme elle prend les femmes, fussent-elles Jeanne d’Arc elle-même, l’action héroïque accomplie, le coup porté. La marquise, cette fée devineresse, devina cette pusillanimité d’un grand amour. Les yeux de lynx que M. de Marigny avait eu raison de ne pas craindre, le regardèrent avec une finesse aimable et tendre; épithètes bien jeunes pour des yeux de soixante-quinze ans, mais justes pour cette femme, éternellement adorable d’esprit et de coeur, que les matérialistes de son temps, qui niaient l’immortalité de l’âme, auraient considérée comme une très forte objection, s’ils avaient vécu autant qu’elle. «-Qu’avez-vous, mon enfant? -dit-elle, en le voyant presque consterné de ce qu’il avait osé dire. -Vous repentiriez-vous d’avoir été vrai? Rassurez-vous. Je ne démarierai point Hermangarde. Vous avez été confiant, eh bien! ce sera confiance pour confiance. Ah! monsieur de Marigny, il faut que vous aimiez beaucoup ma chère petite-fille, pour vous donner les airs de douter de moi! -Ainsi, ce que je vous ai dit n’a pas changé vos résolutions! -s’écria Marigny transporté. -Non, -répondit-elle. -Pendant que vous me parliez de cette Vellini, j’ai senti, il est vrai, à plusieurs reprises, quelque chose qui s’effrayait en moi; mais je me suis dit que tout considéré, il n’y a pas de mariage possible, si on exige un bonheur démontré certain. C’est assez triste, cela; mais il ne s’agit pas de gémir sur la nature humaine: il s’agit de marier ma petite-fille, à moi, qui ai soixante-quinze ans. En brisant votre mariage aujourd’hui, je pourrais la laisser dans les larmes que ma vieille main n’essuierait pas. . . J’ai d’ailleurs pour garantie de bonheur, qui est toujours une question, quoi qu’on fasse, votre amour et votre loyauté, Marigny, la beauté sans égale d’Hermangarde et cet éloignement dont vous avouez vous-même la nécessité. On s’est embarqué souvent avec moins de lest sur la mer où vous allez naviguer.» Enchanté de ces assurances, M. de Marigny laissa la marquise dormir un peu dans son grand fauteuil sur les excellentes dispositions qu’il ne craignait plus de voir compromises. Il reprit l’aplomb de son bonheur. Il sourit un peu en pensant à Mme d’Artelles et à la mine qu’elle ferait quand elle apprendrait que l’histoire de cette relation à la piste de laquelle elle avait lancé le Prosny, il l’avait lui-même racontée et impunément à la grand’mère d’Hermangarde. M. de Marigny connaissait parfaitement sa comtesse d’Artelles. La franchise aventureuse, imprudente, qui lui avait réussi en disant tout à la marquise, en n’énervant rien de la puissance d’une ancienne maîtresse, en la peignant avec la force de ses souvenirs, devait, bien loin de la ramener, choquer et aliéner davantage l’opiniâtre amie de Mme de Flers. Et en effet, quand la marquise conta ce qui s’était passé entre elle et son futur petit-fils à Mme d’Artelles: «Eh quoi, ma chère! -répondit celle-ci, ne montrant qu’un étonnement qui, comme on voit, n’était pas à la gloire de Marigny, -il a eu l’audace de vous raconter cette histoire?. . . -Oui, ma chère, il en a eu l’audace, -repartit la marquise avec la petite taquinerie qui est la grâce des plus solides amitiés, -et comme toujours, avec nous autres femmes, jeunes ou vieilles, l’audace a réussi. Elle m’a attachée à lui davantage. Car en parlant comme il a fait, il devait savoir qu’il exposait son bonheur. C’est plus que sa vie. J’ai trouvé cela très noble à lui. . . presque chevaleresque. Vous, l’arrière-petite-fille des plus anciens bannerets de France, osez me dire que cela ne l’est pas!» Et fine comme elle l’était, l’éloquente vieille enterra sous cette espèce d’argument héraldique les derniers murmures de l’antipathie de Mme d’Artelles contre M. de Marigny. À partir de ce moment, la comtesse ne parla plus du mariage qui la désolait. Elle vit que le génie de Marigny l’emportait sur le sien. «-Vicomte, -dit-elle, outrée, à M. de Prosny, -comprenez-vous une pareille chose? Elle aime mieux ce Marigny que sa petite-fille, je n’en doute pas.» Il importait peu que le Prosny comprît cela ou non. Mais ce qu’on ne saurait trop admirer, c’est la jeunesse de coeur de Mme de Flers, attestée par le sentiment que lui reprochait son amie. Oui, la marquise aimait Marigny, non pas mieux que son Hermangarde, mais elle l’aimait, et son affection n’était pas le reflet de l’amour qu’il avait allumé dans sa petite-fille. Elle aurait été sans enfants qu’elle l’eût appelé son fils d’élection. Si, dans toute âme, l’amitié est, sans comparaison, le plus beau des sentiments de ce monde, elle devient sublime dans une femme placée aux confins de la vie, qui semble avoir tout épuisé et être devenue inséductible. Le jeune homme qui l’inspire, doit en être plus fier que de toutes les turbulentes passions qu’il a semées dans des coeurs par l’âge plus rapprochés du sien. Hermangarde aussi -comme Mme d’Artelles - savait bien que sa grand’mère aimait Marigny pour lui-même, et la tendre et généreuse jeune fille en était heureuse pour son fiancé. «Avouez que vous l’aimez autant que moi, maman!» disait-elle avec l’accent du triomphe, la veille du jour fixé pour ce mariage, l’objet de leurs plus vifs désirs à toutes les deux. Ils étaient restés avec la marquise, après les visites et les félicitations d’un pareil jour, Hermangarde seule n’était pas fatiguée. Reine que son diadème ne blessait pas, elle avait radieusement montré son bonheur, en âme franche et naïve, en vraie jeune fille qu’elle était. Elle avait écouté avec un ravissement qu’une divine réserve entrecoupait sans pouvoir le cacher, ces compliments dictés par l’usage à des bouches envieuses ou indifférentes. L’amour heureux chantait si bien dans son âme qu’elle en aimait tous les échos. Elle jouissait profondément de tout ce qui eût causé un peu d’embarras à toute femme moins fortement éprise. Ryno de Marigny, en entendant ces douces paroles vivifiées des plus célestes inflexions de l’amour, serra la belle main qu’il tenait dans les siennes et qui déjà était à lui. «Et quand cela serait? -répondit en riant la marquise, -je ne dépenserais pas ton bien pour longtemps, petite, car dans vingt-quatre heures, lui et toi, vous ne ferez plus qu’un.» Le lendemain, à midi, tout le faubourg Saint-Germain assista au mariage de Mlle de Polastron et de M. de Marigny. La marquise douairière de Flers avait voulu donner à cette cérémonie la solennité qu’on y donnait dans sa jeunesse. À présent, une fausse pudeur, une pudeur anglaise qui met sur tout son voile indécent, a fait du mariage une espèce de huis clos mystérieux. On cache son bonheur comme s’il était coupable. On ne sait plus, en donnant la main à une belle fille qu’on prend pour femme, sous l’oeil de Dieu et à son autel, porter légèrement sur son front levé le regard des hommes. On aime mieux recevoir furtivement la bénédiction d’un prêtre et s’enfuir dans une chaise de poste, comme une bête qui emporterait sa proie, que de donner à l’acte qui fonde une famille nouvelle la lente et majestueuse observance des convenances extérieures qui l’accompagnaient autrefois. La marquise de Flers n’était pas dévote, mais elle tenait aux traditions d’un autre âge. Elle voulut couronner la félicité qui était l’oeuvre de ses mains, des pompes du monde, unies aux pompes de la religion. On se souvint longtemps, à Saint-Thomas d’Aquin, -cette aristocratique église où l’orgueil des races aime à se mettre à genoux devant Dieu, -de la messe de mariage de Mlle de Polastron. La musique en avait été composée par une de ses amies, célèbre depuis, et l’âme de la femme, dans ce morceau dont tout Paris parla et qui n’a pas été recueilli, s’entremêla, pour le rendre plus touchant encore, aux mâles inspirations de l’artiste. La marquise douairière de Flers, qui avait des relations de parenté et de monde avec toute la haute société de Paris et de l’Europe, en avait convoqué le ban et l’arrière-ban à ce mariage. La petite église de Saint-Thomas d’Aquin offrait un spectacle digne des plus beaux jours de la Restauration. On aurait pu se croire à cette époque de dévotion mondaine, en regardant la foule incessante que des voitures chargées d’armoiries déposaient à chaque instant sur les marches du parvis et qui allait s’entasser un peu confusément dans la nef et jusque dans le choeur. Partout ce n’étaient que de nobles visages, profils délicats ou fiers, mises recherchées et simples sur lesquelles brillait, de temps en temps, l’étoile en diamants de quelque ordre. Chose qu’on remarqua dans cette foule imposante, les femmes étaient en majorité. Un mariage d’amour, c’est une fête pour elles! et elles y vinrent comme à une fête, élégantes, parées, dans leurs plus charmantes toilettes du matin, souriantes, rêveuses, intéressées, curieuses surtout! curieuses de voir l’une des plus riches héritières de France prendre pour époux et pour maître un simple gentilhomme sans titre, pauvre comme Job, joueur comme les cartes, et libertin, disait-on, comme le Valmont des Liaisons dangereuses. Pour des Françaises, chez qui les folies de coeur sont si rares, cela méritait d’être vu! On avait placé deux fauteuils en velours cramoisi, à crépines d’or, avec des coussins de même couleur, sur la marche supérieure du maître-autel. C’est là que les mariés devaient s’asseoir pour entendre la messe. Quand M. de Marigny monta jusque-là, en donnant la main à Mlle de Polastron, il y eut, dans ce monde qui les connaissait pourtant tous les deux, parmi les hommes, un murmure d’admiration pour elle, et parmi les femmes, un silence pour lui. Sans doute, on les jugeait dignes l’un de l’autre. On comprenait que leur amour bût été une prédestination. Mlle de Polastron était en blanc, chargée de dentelles, mise comme toutes les mariées du monde. Elle baissait ses longues paupières sur ses joues où l’émotion versait de la pâleur, mais de la pâleur lumineuse. À ces flots de mousseline des Indes, qui enveloppaient sa beauté sainte comme d’un nuage et dans lesquels les souffles de la démarche trahissaient la précision des plus purs contours, à sa virginité d’attitude, à cette fusion divinement tempérée de la chasteté et de l’amour, on pensait, malgré soi, à l’Étoile du Matin, invoquée dans les Litanies. Son voile de Malines -ce manteau impérial de toutes les mariées, fragile, hélas! comme leur empire, -descendait jusqu’à ses pieds, et elle le portait de manière à justifier ce grand nom de la fille de Charlemagne qu’on avait osé lui donner. Près d’elle se tenait Marigny. Il était mis avec la simplicité qui sied aux hommes sûrs de leur puissance. Sans doute il était heureux, puisqu’il épousait celle qu’il aimait depuis longtemps; mais pourquoi la pensée que, dans quelques heures, il pourrait presser librement sur son coeur cette adorable jeune fille, ne lui attachait-elle pas aux tempes un plus splendide éclair? Quelle était la rêverie inconnue dont le voile se dépliait mollement sur son front pensif?. . . Qui sut -si ce n’est lui -l’émotion intérieure qui l’accompagnait à l’autel?. . . Comme le jeune homme du rêve de lord Byron, pensait-il alors, sous la coupole étincelante de cette église, qui versait une lumière rosée au col penché de son Hermangarde, à quelque appartement lointain et obscur où jadis il eût serré une main qui n’était pas celle qu’il avait alors dans la sienne?. . . Enfin, était-ce l’avenir, était-ce le passé qui assombrissait son visage au moment où il aurait dû rayonner? Ou, tout simplement encore, était-ce l’oppression d’une félicité trop grande, la mélancolie du bonheur? Car ils disent, les gens qui ont été heureux, que le bonheur a aussi sa mélancolie. À côté des mariés, dans un fauteuil semblable aux leurs, mais placé plus bas, la marquise douairière de Flers, en robe de poult de soie carmélite, en mante noire et en mitaines, couvrait de ses yeux maternels, dans lesquels brillaient cent ans de vie, sa petite-fille et Marigny. La joie de son coeur dorait ses rides. «Regardez-la, vicomte! -dit Mme d’Artelles à son ancien Sigisbée en mettant son paroissien ouvert devant sa bouche, pour que la réflexion n’allât qu’à son adresse, -perd-elle la tête, ma pauvre amie? Elle a l’air plus heureuse qu’Hermangarde. Si elle ne faisait pas épouser son Marigny à sa petite-fille, je crois, en vérité, qu’elle l’épouserait. -Ce serait donc sa première folie, -répondit le vicomte, en ricanant silencieusement, -car elle n’en a jamais fait pour personne. C’est une fine mouche. Mais enfin, il est temps pour tout, et, tôt ou tard, il faut bien que jeunesse se passe.» Et, tout enchanté de se trouver tant d’esprit, le vicomte de Prosny tourna orgueilleusement son binocle sur l’assemblée qui emplissait la nef. Il distribuait des signes de tête à toutes les personnes de sa connaissance. À force de regarder autour de lui, son attention lassée se porta sur l’orgue qui répandait alors ses fleuves d’harmonie sous les arceaux de l’église ébranlée, et il ajusta, dans l’espèce de tribune qui s’ouvre des deux côtés du majestueux instrument, une personne qu’il ne croyait pas là, sans doute, car il prit le plus surpris de ses airs étonnés, et, poussant sa joue avec sa langue et de son coude le coude de la comtesse d’Artelles: «Que le diable m’emporte, -dit-il, sans avoir égard à la sainteté du lieu, -si ce n’est pas là la señora Vellini!» On touchait au moment le plus solennel de la messe, mais le mot prononcé à voix basse par M. de Prosny produisit son effet sur la comtesse d’Artelles et lui fit tourner fort irrévérencieusement le dos à l’autel. Elle aurait oublié Dieu le père lui-même, en personne, pour voir la señora Vellini. Dix curiosités en une seule braquèrent ses yeux, armés de lunettes, vers l’endroit que lui désigna le vicomte. Elle voulait juger Vellini, cette terrible maîtresse de dix ans! C’était la curiosité de la femme, qu’avait eue aussi Mme de Flers. Puis, c’était la curiosité de l’ennemie! Pourquoi la señora était-elle venue à ce mariage? Était-ce l’amour désolé qui entr’ouvrait et faisait saigner sa blessure? Était- ce le projet de quelque scène, de quelque scandale, peut-être de quelque vengeance? Quel sentiment enfin l’avait poussée à Saint-Thomas d’Aquin pour s’y repaître les yeux et l’âme de l’outrageant bonheur de M. de Marigny? Questions qui faisaient palpiter tout ce qu’il y avait de vivant dans Mme d’Artelles. Elle resta un moment à considérer la señora comme si l’église avait été un théâtre et qu’elle eût fixé une actrice. «C’est donc cela, cette Vellini dont vous parlez tant!» dit-elle, du même ton que M. de Prosny avait pris pour lui parler, mais avec l’expression du dédain le plus aigu. L’Espagnole était assise du côté droit de la tribune. Par la pose qu’elle avait alors, on ne voyait que son buste. Elle portait la robe de son pays, toute recouverte de dentelle noire par-dessus le satin luisant, et, sur sa tête, elle avait sa mantille. Mise singulière, en France, où tout ce qui n’est pas la tenue de tout le monde paraît trop hardi. Elle était accoudée, la main contre sa joue, à la balustrade en pierres de la tribune. L’opposition de ses vêtements noirs et de son teint bistré la faisait paraître plus jaune que jamais. Elle avait les yeux tournés vers Mlle de Polastron, qui devenait alors Mme Ryno de Marigny. Son regard, fixe et profond, était si chargé du magnétisme inexplicable qui n’a pas même besoin d’un autre regard pour fasciner, qu’Hermangarde en sentit la lourdeur oppressive sur ses candides et suaves épaules, voilées de la brume des dentelles. Malgré elle, malgré les ineffables délices dans lesquelles nageait son âme, la mariée distraite se retourna, cherchant vaguement d’où venait cette impression qui l’atteignait et qu’elle dut attribuer à l’orage, car on était au mois de juin et la chaleur accablait. Quant à la comtesse d’Artelles, elle n’était pas de force à lire dans cet impénétrable regard. «Ma foi! -dit-elle, chuchotant toujours avec son vieux vicomte, -vous disiez très bien. Elle est fort laide et l’air effronté de ses pareilles ne lui manque pas. Sa mise est celle d’une baladine. Mort de ma vie! ils sont jolis, les goûts des hommes de ce temps en général, et de M. de Marigny en particulier!» M. de Prosny ne répondit pas. Il était allé souvent chez la señora Vellini, et peut-être avait-il plus d’indulgence que Mme d’Artelles pour les goûts de la jeunesse de ce temps. «Elle a l’air bien tranquille pour faire une scène, -ajouta la comtesse. -Et pourtant dans quelle autre intention une femme comme elle serait-elle venue à ce mariage? Qu’en dites-vous, monsieur de Prosny?» M. de Prosny n’en disait rien du tout. Il était occupé à lorgner le côté gauche de la tribune, dans laquelle se trouvait une autre femme, en noir aussi, comme la señora, mais dont la pose était moins fière et moins mondaine. Cette femme était à genoux sur un prie-Dieu placé au bord de la balustrade, affaissée, le visage caché et soutenu par des mains amaigries. On eût dit qu’elle était la proie de sa propre prière, si elle en adressait une au ciel, ou de sa propre pensée, si elle ne priait pas. «Comtesse, -s’exclama presque M. de Prosny, -voici un hasard des plus étranges! Qui croyez-vous qu’est cette femme de l’autre coté de la tribune et qui fait pendant à la señora Vellini?. . . Tenez. . . là!. . . qui semble avoir peur d’être remarquée et pour cela cache son visage dans ses mains?. . . -Je ne vois pas très bien. . . -répondit Mme d’Artelles, se penchant en avant à cause d’un pilier qui lui cachait la personne dont parlait M. de Prosny. -Eh bien, c’est la comtesse de Mendoze! -Par exemple!!! -Oui, c’est elle! -reprit M. de Prosny. -C’est cette pauvre comtesse, victime du monstre heureux qui se cambre si bien à l’autel dans ce moment. Admirez-vous une telle rencontre?. . . Le coeur romanesque a eu la même idée que la femme perdue, et le plus grand des romanciers, le Hasard, a voulu que toutes les deux assistassent au mariage de leur ancien amant, à quatre pas l’une de l’autre, de manière que. . . de manière que. . . en reconduisant sa femme à sa voiture, ce Marigny du diable pourra voir ses vieilles conquêtes orner de leur présence son triomphe d’aujourd’hui.» Il y avait dans l’accent de M. de Prosny le sentiment d’envie d’un vieux vaniteux oxydé, qui aurait savouré dans sa jeunesse, avec la férocité d’un coeur sec, la jouissance égoïste qu’il attribuait à Marigny, et qui, ne l’ayant point goûtée, se vengeait alors à en médire. Mme d’Artelles reconnut Mme de Mendoze. «Il ne manquerait plus -dit-elle -que toutes les femmes qu’il a compromises fussent ici. Ce serait vraiment drôle. Vous avez un binocle à qui rien n’échappe, vicomte. Cherchez et avertissez-moi, quand vous en verrez.» Peut-être y étaient-elles, en effet; parmi ces femmes du monde qui baissaient alors leurs longues paupières hypocrites sur leurs missels, peut-être s’en trouvait-il plusieurs que M. de Marigny avait eues, -comme l’aurait dit M. de Prosny, avec un sans-façon très convenable au moins dans ce cas. Elles ont parfois, les femmes du monde, une merveilleuse facilité d’oublier. Elles vous ont appartenu tout entières, et s’il advient qu’elles vous rencontrent, elles ne vous font pas même l’honneur de vous reconnaître. Elles restent froides, souriantes de ce froid sourire stéréotypé à leurs lèvres, monnaie banale qu’elles donnent à tous. Elles n’ont pas assez de sang dans les veines pour être trahies par une rougeur. Marigny, de l’autel où il se mariait, aurait pu apercevoir un cercle de ces femmes, oublieuses et naïvement impudentes, l’entourer comme les spectres de ses victimes entourent Richard III dans Shakespeare; mais pour lui, pour Marigny, pour ce Richard III de la séduction, il n’y aurait eu ni remords, ni horreur, ni épouvante dans un tel spectacle; car les coeurs qu’il avait tués se portaient fort bien. Excepté un seul, pourtant, -qui n’avait pas profané l’amour, renié le passé, en l’oubliant, -celui de Mme de Mendoze, mourant d’un sentiment trop fort, déchirée par les limiers du monde, et venue, dans sa dernière heure de détresse, s’abattre aux pieds de l’autel où son Marigny s’enchaînait à la vie d’une femme qui n’était pas elle, comme une biche blessée au bord des eaux. Et elle, l’âme douce et bonne, la comtesse Martyre de Mendoze (car elle s’appelait Martyre; sortie du sein de sa mère par le fer, elle en avait été meurtrie et on l’avait appelée Martyre. Y a-t-il donc toute une destinée dans un nom?. . .) n’était point venue là poussée par une passion égoïste et mauvaise, une curiosité haineuse ou jalouse. Lys broyé qui ne donnait plus de parfums depuis que la douleur avait macéré ses feuilles blanches, elle ne haïssait pas Hermangarde et elle pardonnait à Marigny. Héroïque d’humilité tendre, elle comprenait qu’il ne l’aimât plus et elle en mourait. L’idée l’avait prise d’assister à la navrante cérémonie qui achevait le malheur de son âme; d’en savourer, un à un, tous les détails. . . Cruelle fantaisie que les coeurs brisés connaissent! On agace la plaie qui saigne; on égoutte sur ses lèvres la coupe de poison. Ah! ce jour-là, elle souffrit plus qu’elle n’avait souffert depuis que M. de Marigny l’avait abandonnée, mais une force surhumaine lui fit presser et tordre sa douleur autour de son coeur déchiré et courir à Saint-Thomas d’Aquin. Nulle invitation ne lui avait été envoyée. . . Le noble Marigny, qui n’avait avec elle que les torts involontaires de la nature humaine, aurait regardé comme la plus implacable ironie d’adresser une lettre de faire part à cette femme pour laquelle il ressentait une pitié respectueuse. Il avait eu la délicate pensée de se rappeler à elle en affectant de l’oublier. Il montrait combien le passé tenait de place dans son âme, par l’exception qu’il faisait d’elle parmi tous ces indifférents qu’il conviait au spectacle de son bonheur. Mais cette généreuse sollicitude fut inutile. Mme de Mendoze avait résolu d’aller secrètement, en voiture sans livrée et sans armoirie, à ce mariage dont les Arsinoé du monde n’avaient pas manqué de lui indiquer le jour et l’heure, et elle accomplit son projet. C’était insensé. . . car à quoi bon s’attester une fois de plus qu’on est perdue; que la destinée qui vous tue depuis si longtemps va vous donner son dernier coup?. . . Mais qui n’aime pas jusqu’à la folie, n’a jamais aimé comme cette femme aimait. Elle croyait qu’elle ne serait pas aperçue. . . qu’elle pourrait se livrer à la fiévreuse ivresse de ces larmes qui, en coulant, emportaient sa vie. Pleurer là. . . à dix pas de lui qui l’ignorait. . . sentir son pied lui marcher sur le coeur, sentir le pied d’une rivale préférée (et pardonnée!) y joindre un poids plus insupportable encore, et prier pour tous deux; demander à Dieu, les mains jointes, de les bénir et d’éterniser leur amour: voilà la sublime folie qu’elle voulait réaliser avant de mourir tout à fait. Elle était déjà plus d’à moitié morte, et elle ne tenait plus à la vie que par l’enthousiasme du désespoir. Dieu la soutint, -car Dieu aime les folies des âmes qu’il a créées immortelles. Pendant cette messe qui dura longtemps, les nerfs de cette frêle blonde, minée jusqu’à la transparence par une passion plus forte que la vie, ne furent point au-dessous de la passion du coeur. Nul sanglot ne trahit de son rauque éclat le silence dans lequel cette femme priait enveloppée. Nulle convulsion ne la renversa sur la terre. Elle se tint à genoux sans faiblir. Elle vit tout, elle entendit tout: le prêtre qui les bénissait, la foule qui les admirait, le double anneau, le double oui prononcé avec tant d’amour par les deux voix qui le disaient; et elle endura cette torture, immobile, voilée, buvant ses larmes qui dévoraient ses joues en y ruisselant et sans que personne auprès d’elle pût se douter de son supplice. M. de Prosny et la comtesse d’Artelles l’avaient bien reconnue, mais ce qu’elle éprouvait, Dieu seul le vit et en eut pitié. Elle réalisait pour Marigny le mot de sainte Thérèse qui défiait Dieu de l’empêcher de l’aimer, même en la damnant, même en la plongeant dans son enfer. Ce ne fut qu’après que tout fut fini, quand le consummatum est de la félicité pour eux et du malheur pour elle eut été écrit dans le livre du destin, qu’elle sentit l’espèce de fièvre qui l’avait animée tomber et s’éteindre. Tout le temps qu’il y eut quelque chose à voir de la poignante cérémonie pour laquelle elle était venue, elle fut forte de résignation, haletante de curiosité, assoiffée d’un martyre qu’elle voulait souffrir pour le Dieu de sa vie, qui, comme, le Dieu du ciel, ne le verrait pas et jamais ne l’en récompenserait. . . Mais quand les mariés, la messe dite, eurent descendu la nef, suivis d’un flot de parents et d’amis, à travers la brillante assemblée qui se pressait sur leur passage; lorsque les derniers bruits des voitures se furent perdus au loin et que l’église, peu à peu redevenue déserte, eut repris son silence accoutumé, la faiblesse revint au coeur de l’infortunée comtesse, et elle crut qu’elle allait mourir. Le sol lui parut tourner autour d’elle. Elle eut peur de s’évanouir dans cette tribune vide et solitaire où elle était restée. Elle en redescendit l’escalier, chancelante et n’ayant plus qu’une pensée: le désir d’aller mourir plus loin; touchante pudeur de femme malheureuse, dernier soin de la fierté d’une Mendoze qui voulait sauver sa mémoire de l’insulte prodiguée à sa vie. Quand elle arriva au bénitier où sa main défaillante s’appuya, elle vit, de l’autre côté de cette conque de marbre qui contient l’eau sainte, une femme qui y trempait sa main. «Ah!!!» -dirent-elles toutes deux en se reconnaissant. Cri réciproque et involontaire auquel le sentiment d’une vieille haine donna une étrange profondeur. L’église retentit de ce double cri, si bref et si sombre. Mais personne, excepté ces deux femmes, ne s’y trouvait alors et ne fut scandalisé d’entendre la voix des passions troubler la paix du sanctuaire. Elles s’étaient vues déjà. Vellini, pendant la liaison de M. de Marigny et de Mme de Mendoze, avait, curieuse et peut-être jalouse (qui lisait dans cet inscrutable coeur?), poursuivi d’une recherche acharnée la femme qui lui avait succédé dans le coeur de son amant. Elle s’était multipliée et repliée autour de la comtesse, partout où elle avait pu la rencontrer. Souvent Mme de Mendoze avait involontairement frémi en apercevant dans la foule -soit au théâtre, sur le devant d’une loge placée en face de la sienne, soit sur les marches des escaliers des Italiens, lorsqu’avec mille autres elle y attendait son tour de voiture, -une femme mince et fièrement cambrée, qui, comme une vipère dressée sur sa queue, comme la guivre du blason des Sforza, lui lançait deux yeux d’escarboucles, opiniâtrement dévorants. On a déjà vu combien l’amour si ardent de coeur et si pur de sens de la comtesse de Mendoze, paraissait faible et misérable à la fougueuse et sensuelle Vellini. Et cela qu’elle ne comprenait pas (quand elle rencontrait Mme de Mendoze), lui affilait encore le regard et le rendait insupportable. Aujourd’hui, elle ne se contenta pas de la regarder, elle lui parla. «C’est donc vous, comtesse de Mendoze! -lui dit-elle familièrement, en digne fille adultérine d’une duchesse, qui croyait, sans doute, que toutes les femmes étaient égales devant l’amour. -Il y avait longtemps que nous ne nous étions vues. Nous nous rencontrons donc encore une fois. -Vous savez mon nom, madame, -répondit la comtesse, avec une dignité triste qui trancha sur le ton hardi de la señora; -moi, je ne sais pas le vôtre. Mais depuis longtemps, je vous connais. Jamais vous ne m’aviez parlé jusqu’ici, mais les sentiments vrais se devinent. J’ai cru autrefois que vous aviez sur moi de méchants desseins. Je sentais en vous une rivale. Je sentais que vous deviez aimer comme moi Ryno de Marigny. -Non, je ne l’aimais plus, -reprit Vellini; -je l’avais aimé! Si je vous suivais dans la foule, si je cherchais à lire dans votre âme à travers votre blanc visage, c’est que je ne pouvais comprendre que le Ryno qui avait été à moi pût être à vous! -Ah! si j’en avais été trop fière, -dit Mme de Mendoze, qui ne plia pas plus qu’elle ne se révolta sous cet arrogant mépris, -j’en aurais été bien punie. Une plus belle que moi m’a vaincue, -Une plus belle que nous deux, madame! -repartit Vellini, touchée de cette grandeur modeste et cherchant à s’y associer en se faisant justice. -Vous étiez déjà plus belle que moi; mais si je ne comprenais pas qu’il pût vous aimer, lui, c’est que je connaissais, c’est qu’il me racontait votre amour. -Hélas! madame, -reprit la pauvre comtesse à qui son tendre coeur ne reprochait rien, -comment donc était-il, votre amour, puisque le mien vous faisait pitié? -Oh! le mien!. . . -reprit Vellini, en rejetant sa tête en arrière, avec un éclat dans la voix auquel un tressaillement des échos de l’orgue répondit. Puis elle ajouta d’un ton plus bas, avec la superstition retrouvée d’une Espagnole: - mais cela ne peut pas se dire dans l’église. . .» Et comme pour écarter les deux démons de la Volupté et de l’Orgueil qui la poussaient à faire curée devant sa rivale des souvenirs de son amour, elle -qui pensait si peu à Dieu d’ordinaire -se couvrit d’un grand signe de croix. La comtesse eut une rougeur sous sa pâleur de larmes. L’accent de la Malagaise lui révélait d’épouvantables bonheurs dont l’idée n’avait jusque-là jamais approché de son âme, chaste comme la neige des glaciers, mais comme la neige des glaciers quand elle commence de devenir fumante sous les forts rayons du soleil. «Je ne veux pas le savoir non plus, -dit Mme de Mendoze avec le sentiment d’un affreux regret. -Mais l’amour, c’est le dévouement, et si vous l’aimiez encore, madame, comme moi je l’aime toujours, dites, qu’auriez-vous fait aujourd’hui? -Si je l’aimais encore!!! Voyez-vous ce cuchillo, comtesse? -reprit la señora, en tendant une espèce de couteau grossier par-dessus le bénitier à Mme de Mendoze, qui eut horreur de l’instrument et du geste. -Je serais venue ici même, au pied de cet autel, l’enfoncer dans le coeur de celle qu’il épouse, pour qu’il n’en eût jamais d’enfant.» Et l’idée qu’elle exprimait lui fit monter le sang aux tempes et à ses yeux cruels qui s’injectèrent. Son visage noircit. On voyait qu’elle ne se vantait pas et qu’elle était très capable de ce qu’elle disait. «Et moi, madame, -dit la comtesse, -j’ai fait mieux que cela. J’ai prié pour lui, j’ai prié pour elle. J’ai demandé à Dieu de les bénir et de bénir leurs enfants. Méprisez-moi de tant de faiblesse, mais je crois l’aimer mieux que vous.» Évidemment, la fille du toréador ne comprit rien à cet héroïsme de l’amour dévoué. Un poing à la hanche, le front contracté, elle écoutait avec un mépris aveugle les paroles de Mme de Mendoze. . . Et comme si elle lui eut jeté la foudre: «Priez donc, -dit-elle avec triomphe, -et aimez-le; ce sera en vain!. . . Vous ne le reverrez pas à vos pieds. Moi, je ne l’aime plus; je ne prierai pas; et pourtant il me reviendra!» Ce fut au tour de la comtesse de ne pas comprendre. «Elle est folle, -pensa-t-elle; -l’amour l’a égarée. Serait-ce vrai? L’aimerait- elle mieux que moi? -Oui, il me reviendra! -reprit cette étrange prophétesse des passions éteintes; -la chaîne du sang est entre nous. Vous ne me croyez pas, madame, mais écoutez- moi. . .» Et, lui prenant la main, elle l’entraîna vers la porte, comme si ce qu’elle avait à lui dire n’avait pu être prononcé dans le lieu saint; -et elles sortirent de l’église toutes les deux. Notes. (1) Shakespeare. (2) Historique. Le petit Capet (chapeau) voulait dire Louis XVII; les dix-huit boutons, Louis XVIII. Cette époque fut magnifique d’héroïsme individuel. La monarchie de Richelieu, ingrate dans le passé pour la noblesse de France, avait trouvé moyen de l’être dans l’avenir. Les derniers combats de la noblesse française pour la royauté ont été des duels. (Note de l’auteur.) Source: http://www.poesies.net