Trois Contes. Par Jules Barbey d’Aurevilly. (1808-1889) Le Cachet D'Onyx (1831) Léa. Une Page D’Histoire (1882) I II III IV V Le Cachet D'Onyx (1831) Othello vous paraît donc bien horrible, douce Maria? Hier votre front si blanc, si limpide, se crispait rien qu'à le voir, ce diable noir, comme l'appelle Émilia. Votre haleine traînait sur vos lèvres entr'ouvertes; vos larmes, vos sanglots, votre pose, tout en vous disait: «Pitié!» à Othello, comme si vous aviez été la Vénitienne, la Desdemona, couchée sur le lit, comme si Othello avait pu vous entendre alors, comme si une prière d'ange agenouillé devant un homme, essuyant ses pieds de sa chevelure divine, ou, plus éloquent encore, une femme qui supplie, eût pu aller jusqu'à ce coeur possédé, affolé, enragé de jalousie et d'amour. Oh! ne le maudissez cependant pas, cet Othello inflexible. N'ayez pas peur de cette belle création d'un poète; n'ayez pas peur de cette admirable nature d'homme, si riche en tendresses jusque dans ses fureurs, et à qui Desdemona pardonne en mourant comme par reconnaissance de l'amour qu'il lui avait donné. Savez-vous que personne n'aima plus que cet homme qui faisait oublier un père chéri, à cheveux blancs, sur le bord de la fosse, à une fille respectueuse et tendre; qui l'avait prise intrépidement dans ses bras, elle défaillante sous le poids d'une malédiction terrible, et qui la rendit si heureuse que jamais le souvenir de cette malédiction terrible, et qui la rendit si heureuse que jamais le souvenir de cette malédiction ne troubla une heure de la vie de cette femme timide? Ne le maudissez pas, Maria, mais plaignez-le plutôt! plaignez-le plus que Desdemona, qui vous fait pleurer à chaudes larmes. Son infortune est plus grande que celle de Desdemona qui crie: Ne me tuez pas ce soir! Vous me tuerez demain! qui s'est sentie écrasée sous la calomnie, sous les injures d'Othello. Desdemona est l'heureuse dans ceci: l'infortuné, c'est Othello! Il n'est pas besoin d'être Africain, d'avoir du soleil liquéfié sous une peau noire et plein ses larges veines; il n'est pas besoin d'avoir du lion et du tigre dans sa nature pour être jaloux et se venger. Il ne faut qu'assez d'intelligence pour comprendre le mot trahison. Eh bien, quand avec ce peu d'intelligence on a de l'amour aussi, comme Othello, qui oserait appeler coupable celui-là qui est jaloux et qui se venge! Et quand cette vengeance qui n'apaise point est finie, et que l'on est si malheureux que le remords soulagerait, le remords qu'il est impossible d'avoir parce que l'amour a tout envahi dans l'âme, oh! qui ne donnerait pas à tant de souffrance au moins une larme, quand il reste une larme à donner. Pleurez donc sur Othello, jeune femme, je vous le répète, sur cette âme que la douleur a sillonnée, noircie, brûlée, ensanglantée, mise en pièces comme des balles mâchées dans de la chair et des os. Il n'y a qu'Émilia qui soit en droit de l'appeler monstre, car elle avait soigné Desdemona toute petite, puis adolescente, puis épousée, et de chagrin elle délirait quand elle appelait Othello ainsi. Mais vous, Maria, vous ne le pouvez pas! La vengeance d'Othello ne fut point d'un monstre. Il pleura avant de tuer sa femme, et quels pleurs! Il pleura aussi quand il l'eut tuée et avant d'être détrompé! Et quand il n'eut plus de larmes sous sa paupière, il en chercha à la source, avec la pointe d'un poignard; mais celles-là étaient du sang, et elles aussi, elles se tarirent. Voulez-vous que je vous raconte une histoire de jalousie? Voulez-vous que je vous dise une vengeance plus cruelle que celle accomplie avec des sanglots, des mains tremblantes et des baisers - ces derniers baisers donnés furtivement à la perfide pendant qu'elle dort, sublime lâcheté de la passion que Shakespeare avait devinée, - enfin que cet étouffement d'une mariée de vingt ans sous l'oreiller du lit nuptial, et dont l'idée seule vous fait rejeter en arrière votre jolie tête comme si la hache vous l'abattait par devant? Allons! si vous êtes brave ce soir, voulez-vous que je vous dise une vengeance auprès de laquelle la vengeance d'Hassan, qui fait noyer vive dans un sac cousu la belle Leïla du Giaour, est la chose du monde la plus rose et la plus gracieuse? Voulez-vous que je vous dise une réalité dont la poésie dramatique, cette poésie du réel, ne pourrait s'emparer, parce qu'elle ne saurait comment la prendre dans ses mains de reine sans les souiller? Voulez-vous que je vous fasse aimer Othello? Vous n'avez pas connu Auguste Dorsay. C'était un de ces jeunes gens qui sont très bien nommés les heureux du siècle, parce qu'ils ont juste ce qu'il faut pour réussir dans le monde: un caractère de jonc, des formes élégantes, de la beauté, de l'esprit, - et de celui-là qui ne fâche personne parce qu'il manque d'originalité. Quant à des passions violentes, jamais les amis de Dorsay ne s'aperçurent qu'il en entrât le moindre germe dans son organisation. Il est vrai que Dorsay se mettait souvent en colère contre son jockey, contre son cheval, contre les plis de sa cravate quand ils n'allaient pas comme il l'entendait, qu'il jouait son argent avec des couleurs sur les joues et qu'il ne perdait pas sans émotion, qu'il se grisait parfois de champagne et de punch, et qu'il savait supérieurement le prix d'une femme, depuis la grande dame jusqu'à la modiste. Mais dans tout cela y a-t-il une passion? Y a-t-il vestige d'âme? Nullement. Nous autres jeunes gens comme l'était Dorsay alors, nous n'avons qu'à prendre la jeunesse de nos pères à morale, la morale de position, aux cheveux maintenant grisonnants, nous verrons que les passions sont plus rares qu'on ne pense, et qu'à part quelques scènes de salon d'assez mauvais goût, un ou deux duels, peut- être, et force coucheries qu'on appelle de l'amour jusqu'à vingt-cinq ans avec un enthousiasme un peu niais, et qui ne sont pas même du libertinage, il n'y a pas, morbleu! en inventoriant toutes ces jeunesses, de quoi dire si haut: Je fus jeune et fou comme vous! Taisez-vous donc, les catéchistes modèles, ne parlez jamais des orages de vos jeunesses, phrase ridicule et qui passe de la main à la main. Voici une vanterie que je vous défends! Vous avez vieilli, c'est-à-dire vous avez perdu vos dents et vous vous êtes coulés à fond dans le mariage, comme dit mon ami Sheridan, et puis c'est tout. Mais jamais rien ne battit fort dans vos artères carotides et votre coeur est toujours allé du même pas. Cependant, messieurs nos pères, puisque nous fouillons dans votre vie, serait-il impossible d'y trouver de ces choses qui, rappelées à votre mémoire, vous couperaient la voix à l'instant lorsque vous jetez les hauts cris sur les passions de nos jeunesses, à nous, quand nous sommes passionnés? N'y trouverait-on pas des noirceurs, peut-être une infamie, quelquefois une atrocité ? Vous ne savez pas ce que c'est qu'une âme, ce que c'est qu'une passion, ce que c'est que cet ouragan, cette trombe qui tourbillonne dans les anfractuosités d'une poitrine d'homme, et qui finit par les briser... Mais, ce qui vous était si facile, êtes-vous toujours restés de plats honnêtes gens? Demandons à Dorsay. Il a vécu votre vie de jeune homme; il vit à présent votre vie d'époux et de père de famille. Interrogeons son passé et voyons ce que ce passé nous répondra. Hortense de *** était une des femmes de Paris la plus aimable par le tour de son esprit et l'abandon de ses manières. Sa beauté était éblouissante. Mariée à un homme qu'elle n'avait jamais aimé, entourée d'hommages dans le monde et n'ayant plus de parents qui la cuirassent de leurs conseils, qui la fortifient de leur prudence, on l'eût prise pour orgueilleuse et frivole. Cependant son âme était sérieuse. Sérieuse parce qu'elle était passionnée. On l'entrevoyait aisément, car si ces passions toutes frémissantes enfermées dans un sein de jeune femme n'avaient pas encore quitté le fond de ce cratère d'albâtre, il volait parfois de leur écume dans la fougue de coquetterie d'Hortense. Auguste Dorsay rencontrait souvent Mme de *** dans les salons qu'il fréquentait. Il s'occupa d'elle parce qu'il avait sa réputation d'homme à la mode à soutenir et qu'Hortense fixait l'attention générale alors. Puis, d'ailleurs, elle était si belle! Quand ses cheveux noirs luisaient déroulés sur des épaules qui semblaient faites de lumière, il y avait là assez pour l'amour de cent poètes et le bonheur de tout un enfer! Hortense aima Dorsay. Femme avant tout, avant d'être un coeur élevé et un esprit supérieur, elle s'encapriça d'un beau visage. Elle eut de l'amour pour Dorsay comme en durent avoir les filles des hommes pour les anges, quand les anges s'imaginèrent qu'il y avait plus de paradis dans l'adultère que dans les cieux. Elle en eut que ce fut une honte! Qu'aurait-elle donné de plus à un homme de génie? Mais c'est que le génie n'est pour une femme, même la plus distinguée, rien, hélas! en comparaison d'une lèvre rose et d'une flamme de santé dans les yeux. Oh! ne faites pas vos jolis yeux méchants, Maria! Qu'il y ait dans la beauté physique un élément inaperçu par nous, hommes barbus, et qui ébranle plus profondément votre être sensible; que ce soit un côté plus intelligent ou plus infirme de votre nature, je ne sais: mais il en est ainsi. Vous-même comme les autres, Maria, vous n'aimerez d'amour qu'un beau jeune homme, et quand plus tard vous comprendrez que tant de beauté pouvait cacher tant d'ineptie, pauvre rossignol, fasciné du regard du reptile, vous reprendrez votre amour flétri, et ce sera encore à la beauté, fût-elle stupide, que vous vous en irez l'offrir. Eh quoi! la passion aurait des paroles divines, ce serait assez pour rendre coupable, pas assez pour se faire aimer? Pitié sur vous, douces créatures, et honte à toi, nature humaine! Stigmatisez Talma de laideur et domptez (s'il est possible) son talent dramatique, vous éteignez les étoiles que Mme de Staël voyait en diadème sur son front. Sainte Thérèse mourut d'amour pour son Dieu, brûlée de désirs comme on en brûle pour une créature humaine. Mais, vous savez, cette ravissante tête rêveuse du Titien? - devant laquelle je ne conseillerai jamais de conduire la femme que l'on aime, - eh bien, cette tête n'est pas même comparable au Christ qu'elle avait rêvé. L'amour d'Hortense pour Dorsay fut l'affection d'un être supérieur pour un être médiocre, cette affection qui compromet, qui entraîne celle qui l'éprouve, et la livre déformée et tremblante aux bras d'un homme et aux pieds d'une société. Dorsay exploita en spéculateur habile le sentiment qu'il avait inspiré; sa vanité rayonnait quand ses amis lui disaient en riant: «Parbleu! Dorsay, tu as là une délicieuse maîtresse». Il trouvait doux de faire la petite bouche aux félicitations que lui adressait une jeunesse aux paroles légères. Modestie qui n'était pas même hypocrite, car il y a des aveux qui affichent une femme comme un placard. Pour Hortense, du moment qu'elle aima Dorsay elle finit sa vie de coquette. Bien plus, elle cessa d'être aimable pour les autres femmes; elle n'éparpilla plus son esprit et son âme, elle ne les effeuilla plus en mots piquants ou affectueux pour les jeter à la société qui l'entourait et dont elle faisait le charme. Le mouvement de la conversation, auquel elle se livrait avec une sensation de plaisir presque enivrant, ne l'emporta plus. Tout ce qui l'intéressait le plus vivement autrefois cessa de lui plaire. On eût dit qu'une peine secrète l'avait atteinte, si le coeur pouvait faire mal avec tant de rayons d'or dans les regards, et si sa préoccupation n'avait pas trahi son bonheur. Cette femme, que l'on avait vue fière d'elle-même comme Niobé l'était de ses enfants, méprisait ses succès passés et s'étonnait comment ils avaient pu suffire à sa vie. Un jour, cependant, elle eut la fantaisie, une de ses fantaisies d'autrefois, un de ces charmants enfantillages de femme qui se retrouvait par moments dans l'amante, de paraître bien belle et de faire revivre l'admiration qu'on lui prodiguait naguère encore quand, dans un bal, à une fête, elle se montrait sous un costume seyant à la noblesse de son maintien et à l'étrange éclat de ses traits. C'est pourquoi elle prit sa douce voix, son doux sourire, son doux regard pour le mari qu'elle exécrait; elle lui dit de ces mots de tendresse qui dans sa bouche étaient d'effroyables mensonges, l'adultère ! Et toute cette dissimulation fut employée pour obtenir le don d'une magnifique parure de rubis pour le bal de la duchesse de ***. Cette parure coûtait une somme folle; son mari séduit la donna. Quel moyen de résister à ce démon vivant dans la femme quand elle est là devant vous, presque à genoux, presque à votre cou, presque la bouche sur la vôtre. Si on avait le ciel, on le donnerait! Le matin du jour où elle devait mettre sa parure le soir, elle l'essayait devant sa psyché. Les rubis flambaient sur sa tête, à son cou, à ses bras et contrastaient avec la nuance plus mate de sa robe cramoisie. Son oeil était sur la glace; sa pensée à ce soir et à Dorsay. Le coeur lui battait de cette joie d'être belle, de cette joie qui est une ivresse et que nous ne comprenons pas. Dorsay entra tout à coup. «Comment me trouves-tu, mon Auguste? - lui dit-elle avec un adorable mélange d'orgueil et de soumission. - Eblouissante à donner des vertiges», - reprit-il nonchalamment, avec un grand air ennuyé, tout fut dit sur la parure. Le soir, Hortense était au bal en robe blanche, des bluets dans les cheveux. Quand la reine d'Egypte jetait dans la coupe de vinaigre les perles qui pendaient à ses oreilles, avait-elle de l'amour comme cet amour? Eh bien, tout cet amour, qui eût fondu un coeur de bronze en lave brûlante, fut indignement profané par Dorsay! Fier d'être l'objet d'un sentiment si profond qu'il en ébranlait toute une existence, il abusa indignement de son empire sur la femme qui était devenue son esclave. Le plus souvent nous nous détachons de l'être que nous avons le plus aimé parce que notre nature est incomplète et que la source qui coulait en nous hier a tari. Mais alors tout doit être fini avec cette destinée qui fut la nôtre et qui ne nous appartient plus. Dorsay, comme les plus sublimes, avait donné à Hortense autant d'amour qu'il pouvait en donner à qui que ce fût. Que voulez-vous? Il était vulgaire. Mais l'eût-il été davantage encore, il aurait aimé à sa manière d'être médiocre, d'âme petite et infime, celle qui s'abandonnait à lui sans réserve. Il l'eût aimée parce qu'elle le dominait de toute la hauteur de ses facultés d'abord, parce que les bras qu'elle lui passait autour du cou étaient si beaux, et, qu'eût-elle été la dernière des prostituées à gages, il lui fût resté assez encore pour raviver d'une illusion un coeur desséché et rappeler au libertin le plus abject les plus lointains, les plus perdus souvenirs d'amour! Mais, enfin, cet amour s'en alla. Le Temps exfolie le granit et le coeur! Le Temps donc, et surtout une possession dont les ivresses étaient usées, eurent bientôt détruit le sentiment de Dorsay pour Hortense. Pauvre Hortense, le sien survivait. Son âme, à elle, n'était pas épuisée; elle avait encore de l'amour, de la fièvre, des nuits d'insomnie et de délire à passer. Étrange maladie, dont les plus faibles gémissent et les plus forts souffrent plus longtemps ou n'en guérissent pas! Dorsay n'avait que deux partis à prendre. Être franc avec cruauté ou hypocrite à force de pitié et de délicatesse. Il devait tromper sur l'amour qu'il ne sentait plus, ou dire à Hortense: «C'est fini, je ne vous aime plus!» Ce dernier parti était peut-être le meilleur possible. C'est quelque chose de noble, il est vrai, quelque chose de dévoué, que cette vie que l'on s'impose, que cette feintise éternelle, que ces caresses, chaudes à peine de souvenirs, pour retarder, ne fût-ce que d'une heure, la douleur de celle qui nous aime. Mais puisque cette douleur est inévitable, n'est-il pas plus sage de la faire présente, car elle sera plus tôt passée... Quoi qu'il en soit, Dorsay n'employa ni l'un ni l'autre des moyens que je dis. Il fit comme un mari qui a une jolie femme et des maîtresses, agissant ainsi autant par faiblesse de caractère que par vanité. On le conçoit. Nous sommes bien beaux quand nous nous mirons dans des prunelles adorées, mais il n'y a que les pleurs que nous faisons couler qui nous réfléchissent Jupiter. Le monde a un ignoble mot dont il flétrit les affections qu'il n'autorise pas. Il dit: Ce monsieur tel vit avec madame telle. Je ne sache rien de plus dégoûtant que ce mot. C'est le coup d'une cravache sale de boue qui cingle au visage et au coeur. C'est le ravalement, la dégradation d'une idée divine. Vivre avec une femme! Vivre avec elle, vivre avec toi, c'est-à-dire ne sentir, ne penser qu'ensemble, se transfondre, se perdre, bouches, regards, haleines, battements de coeur, dans un seul baiser, une même étreinte, un seul amour, oh! n'est-ce pas là le plus ineffable des bonheurs que l'imagination invente. Et pourtant c'est de l'expression qui dit tout cela que le monde a fait un cachet de mépris qu'il jette à deux noms, les hommes à voix haute, les femmes à voix basse, quand un seul de ces noms est prononcé devant lui. C'était le mot comme le monde l'avait fait, c'était ce mot seul, et non un autre, qui exprimait bien maintenant la relation de Dorsay et d'Hortense. La malheureuse s'était enfin aperçue que Dorsay n'avait plus d'amour pour elle. Hélas! ce n'était pas bien difficile. Que de fois il abrégea les heures qu'il lui donnait autrefois sans compter! Que de fois il repoussa la caresse comme inopportune, - charmante familiarité d'outrage que l'intimité appelle un mouvement d'humeur et qui se grave en traits de feu dans l'âme d'une femme quand elle en a encore. Mais Hortense n'en avait plus; elle en avait fait un tapis pour les pieds de son maître, elle l'avait étalée sous ces pieds qui la foulaient à plaisir. La passion l'avait dépravée. Elle souffrait horriblement, néanmoins elle pleurait à s'en battre les yeux jusqu'à mi-joues. L'idée que Dorsay ne l'aimait plus était un poinçon dont incessamment elle se déchirait le sein; mais, faible, parce que la fierté avait été tuée par cet amour funeste, elle frémissait à l'idée d'une rupture avec celui qui lui infligeait un si rude supplice que le sien. Le soir, la nuit, il lui fallait, sous peine de désespoir, la tête de Dorsay sur le duvet où elle posait la sienne, là où ces deux têtes avaient, un temps passé, rougi, pâli, rayonné, bouillonné d'un même désir. Il lui fallait, oh! la pauvre abusée! un accent de cette voix qui tout altérée lui avait parlé d'amour aux lueurs vagues et vacillantes de la veilleuse sur le somno, pendant les longues, heureuses et consumantes nuits qui la rendaient cent fois coupable; il lui fallait ne fût-ce que quelques gouttes de la lave du volcan refroidi qu'elle avait bue et qui l'avait altérée, calcinée, assoiffée. Qui vous aurait dit, Maria, que de ces deux êtres l'un deviendrait jaloux jusqu'à la plus épouvantable cruauté? Qui auriez-vous nommé des deux? Hortense ? Si c'est elle qui se venge d'être méprisée, elle, sa beauté, sa jeunesse, son coeur plein jusqu'aux bords, Maria, la condamnerez-vous? Et si vous la condamnez parce que vous ne savez pas, vous ne saurez jamais, peut-être, quelle est cette terrible aliénation de la liberté, cet emporte-pièce de la pensée, ce fait inexplicable qu'on appelle Douleur dans les langues humaines, vous qui avez pitié de l'enfant qui pleure, pouvez-vous la haïr? Vous fera-t-elle horreur comme Othello? Pourquoi donc mon Othello, Madame? Y aurait-il donc de l'égoïsme de sexe comme de personne, et tout le secret de la pitié serait-il celui-ci: «Je vous plains parce que vous êtes plus moi?» Quoi donc! Si je transposais les rôles, que je rendisse Desdémone jalouse, Othello le perfide, vous vous sentiriez pour Desdémone, qui se vengerait alors, une sympathie, une larme dans les yeux, et l'effroi ne vous prendrait pas en la regardant? Qui donc vous fait peur dans mon Othello, Madame! Voulez-vous que je vous le dise? C'est sa peau noire! C'est sa laideur! Sous l'empire de votre instinct de femme, quand vous vous écriez: «Le monstre!» malgré vous, c'est à sa laideur que vous pensez. Ainsi donc Shakespeare, avec tout son génie d'observation, s'est misérablement trompé, la poésie qui habitait en lui a rendu son puissant regard trouble. Il n'a pas vu la femme comme elle est. Il l'a créée une seconde fois, à sa manière à lui, qui vaut mieux que celle de Dieu même: Desdémone a aimé Othello malgré sa laideur, mais il n'y a dans l'univers que Desdémone qui aime le More, toutes les autres femmes le haïssent, et quand la douleur l'inonde comme une pluie d'orage et le fracasse comme un vent impétueux, cet homme qui avait la forte existence du rouvre, elles n'ont pas même pitié, la plus chétive pitié! Ainsi chez la femme, chef-d'oeuvre de la création, le plus ou moins de beauté physique nullifie ou double l'effet d'une douleur (l'atroce, la plus atroce, une femme en rirait dans un crétin, car on rit quand on ne comprend pas, et bêtement encore, même avec des lèvres divines). Non, Marie, ce ne fut point Hortense, mais Dorsay, qui fut jaloux, et de quelle jalousie encore! Non pas celle qui nous met l'incendie dans les entrailles, qui nous brûle le long du jour, le long des nuits, qui nous réveille en sursaut et nous fait tâter avec des mains froides de sueur et de frissons le corps de femme endormi et respirant doucement près de nous, en disant d'une voix étranglée: «Es-tu là?» Cette jalousie qui pousse un homme ayant vertu et génie à espionner une jeune fille d'avant-hier, une enfant dont toute l'âme est dans les paupières, aussi transparente que les larmes qu'elle y fait monter, cette jalousie qui enfonce des crocs dans les veines du cou qu'elle suce de sa bouche de vampire, qui enfonce des griffes dans la poitrine nue, qui fait pleurer et rugir, miaule en tigre et demande merci en lâche, car elle réunit dans un seul être humain le monstre qui égorge et la victime qui se débat. Cette jalousie, on ne l'éprouve qu'à la condition d'avoir de l'amour. Et n'est- ce pas là, Marie, de l'amour comme il est glorieux et enivrant pour une femme d'en faire naître, gloire et ivresse avec les dangers qui les rendent plus éclatants et plus profonds, comme il arrive toujours, puisque le sentiment une fois démuselé tue pour une valse, un nom balbutié dans un rêve, pour un rien, un mouchoir perdu... En vérité, je vous le dis, Marie, je ne sais point comment les femmes ne sont pas fières et heureuses de cette jalousie. N'est-ce pas un acte d'humilité fait à genoux par l'être fort à l'être faible, devenu le maître maintenant? N'est-ce pas, si le coeur est éteint, au moins du nectar pour l'orgueil? Mais les femmes, ces corps charmants, à qui Mahomet, l'imposteur! refusait une âme, n'ont pas de vanité qui aille si haut. Aimable faiblesse, elles ignorent les égoïstes désirs de l'orgueil. La jalousie de Dorsay vous aurait-elle mieux convenu, Madame? Ah! elle ne venait pas, celle-là, de trop de passion, d'un amour à tempestueuses défiances, de tout ce qui la ferait pardonner. Elle n'était pas fille de la nature. La société l'avait produite et couvée, sous le mensonge et le sarcasme, dans le sein de l'un de ses enfants chéris. Déjà plus d'une fois Dorsay avait rencontré sur les lèvres de ses amis cette plaisanterie d'autant plus incisive qu'elle prend les dehors de l'intérêt et de la pitié. Tous ces jeunes gens ne pouvaient croire qu'Hortense de *** ne donnât bientôt un successeur à Dorsay; ils avaient jugé que le temps approchait où la liaison, comme ils disaient, d'Auguste et de Mme de *** devait finir, la modelant sur toutes les banales intrigues qui aboutissent de part et d'autre à la lassitude. Ils se trompaient en ceci qu'Hortense, qui avait eu son règne ou plutôt ses batailles de coquetterie, selon l'usage de toutes les femmes qui sont belles et n'ont pas encore d'amant, n'était pourtant pas de celles qui usaient vite un sentiment pour le remplacer. Erreur profonde, mais explicable. Ces messieurs connaissaient très bien la généralité des femmes et le caractère de Dorsay. Un jour, dans une de ces soirées que Paris compte parmi les plus brillantes, Dorsay avait souffert plus que jamais des plaisanteries de ses amis. Ces plaisanteries qu'ils infligeaient à sa vanité de fat étaient d'un goût si parfait et d'un ton si mesuré dans les termes qu'il était impossible à un homme de bonne compagnie de montrer de l'humeur ou du courroux, mais l'intention en était si blessante, si triomphante surtout, qu'il fallait d'un autre côté une grande puissance sur soi-même ou une grande peur de l'inconvenable pour se contenir en les entendant. Dorsay les écoutait les lèvres tremblantes, le front pâle et les traits frappés d'un vague sourire qui s'efforçait d'être insouciant et gai. Elles murmuraient, bruissaient, ricanaient, éclataient à ses oreilles dans cent bouches différentes, avec une foule d'accents divers. Il lui semblait que vingt mains de démon jouassent de la harpe avec son âme pour en tirer les vibrations les plus aiguës, et taquinassent avec une étrange volupté d'ironie jusque ses plus subtiles, ses plus déliées fibrilles nerveuses. La jeune fille qui levait sur lui son grand oeil noir, plein de la rosée et du soleil matinal de la vie, ne pensait guère que cet homme vanté et charmant était tout à l'heure déchiré de supplice, dans ces délicieux moments d'un bal, et que cette main blanche et parfumée qu'il plongeait dans ses cheveux bouclés se trempait en passant sur son front de la sueur que l'humiliation y faisait couler. Heureuse jeune fille, dont le sang, sous les belles veines rougissantes, ressemble à l'essence de rose tiédie, à travers le cristal qui la renferme, par la moiteur d'une gorge de femme. Heureuse jeune fille, poète de la plus vague, de la plus éthérée poésie, qui crée, à propos d'une expression sur un visage d'homme, tout un drame où il n'y a pas une douleur. Et avec quoi? Avec les soupçons d'un coeur pubère et d'une imagination énamourée. Hortense elle-même s'y serait trompée comme les jeunes filles. Les tourments de la vanité restent incompris des âmes passionnées. Elle voyait Dorsay au milieu de ses amis, devisant d'une voix douce comme toujours. Elle ne se doutait guère alors qu'elle allait bientôt expier le calme apparent qui recouvrait une honteuse douleur. Hortense était allée à ce bal comme elle allait à toutes les fêtes, depuis que Dorsay avait cessé de l'aimer. Maintenant que l'amour et la solitude n'avaient plus d'enchantement pour elle, elle venait demander au monde et à ses pompes la chétive aumône d'une distraction. Rester seule chez elle lui était devenu insupportable. Elle n'avait jamais aimé son mari, mais depuis longtemps elle le haïssait. C'est là la conséquence des passions. Épouvantable logique! Algèbre de fer et de feu! Une femme hait son mari parce qu'elle ne l'aime plus, elle le hait parce qu'il lui faut singer avec lui la tendresse, parce qu'il faut endurer froidement ses caresses comme des outrages, et ne pas le repousser, cet époux qui n'est plus qu'un maître, au moment où il prend ce qui est donné à un autre dont l'image se pose incessamment sur le coeur. Et puis ne hait-on pas celui dont la présence vous met au front l'effet d'un brasier, celui qui peut vous mépriser et vous punir s'il vient à vous connaître mieux? Hortense éprouvait toujours devant son mari le mal de coeur qui précède les évanouissements, et quand il n'était plus là elle avait honte d'une faiblesse qui la rendait une vile créature et la faisait dépendre d'un homme qui l'avait sacrifiée, et à qui elle répétait les mains jointes: «Ne me quitte pas!» Il y a une belle imposture de Rousseau, c'est quand il montre dans son Héloïse que celle qui a aimé une fois, qui s'est donnée corps et âme, baisers et sourires, peut devenir, mariée à un autre que celui qui l'a possédée, épouse tendre et soumise, mère de famille irréprochable, chaste prêtresse des dieux domestiques. A ce compte-là, le vice ne laisserait que des stigmates embellissants comme des blessures dans une face de brave. A ce compte-là, l'âme se donne et se reprend comme l'amour nuptial entre des époux divorcés. La réalité n'est point ainsi. A force d'avoir voulu être moral dans son livre, Rousseau a exagéré la puissance de la volonté et les efforts du repentir. On ne pouvait mentir plus noblement à la nature humaine, mais enfin Rousseau a menti et sa Julie d'Etanges est un sophisme. Un sophisme de plus, senti, rendu avec génie, si ce n'est un blasphème plein de séduction et de charme, à l'égal presque d'une pure et grande vérité, un étonnant tour de force comme il les faisait tout en se jouant, cet acrobate de la pensée, aux reins cambrés et musculeux. Ou, le jour qu'elle s'est livrée, sa Julie était comme tant d'autres, qui, prenant leur sens pour leur coeur, veulent de ce pauvre amour qui n'est, hélas! que de la volupté passée au filtre, mais du moins de la volupté qu'on peut nommer et non plus de celle-là que l'on a cherchée adolescent dans des insomnies qui cernent les yeux de violettes meurtrissures et tachent un front pâle de mates rougeurs, - ou bien c'était l'enfant naïve et tout abandonnée dont le coeur fut défloré comme le corps, et qui, âme d'élite, accepta, résignée, une douloureuse existence pour la sanctifier de repentir et de vertu. Et ni l'une ni l'autre ne pouvait devenir Mme de Volmar. Quand on a connu l'amour, quand on a étalé un corps virginal et dévoilé sous les enlacements du serpent, toutes les chances de bonheur que présentait la vie ont disparu d'une haleine. La coupe est tarie. Et si la lèvre en presse les bords, avide de chercher un reste d'ivresse en hâte, elle n'y trouve que le froid du cristal qui se brise et qui l'ensanglante. En vain demande-t-on à toutes les vertus une félicité qui remplace celle qu'on a perdue. Les saintes joies des devoirs accomplis ne sont appréciées dans leur pureté et leur goût céleste que par les coeurs non fanés du toucher des passions de la terre. La piété, les soins maternels, qui sont de l'amour encore, baume divin pour une âme angoissée, ne suffisent plus, vides des instincts de bonheur que la passion développa et qui restent furibonds jusqu'à l'heure de l'agonie, - comme un châtiment que l'on porte au fond de l'âme pour avoir abusé des dons de Dieu. Il ne faut qu'un rêve dans l'ombre du coeur, un rêve que le passé empourpre de ses souvenirs, pour faire devenir cendres les teintes adoucies et suaves dont se colorait l'atmosphère de l'existence. Mais c'est surtout quand on a connu les délices qu'il y a dans la trahison et dans l'adultère que toutes les sensations s'affadissent et que toute vie devient insipide. Mystère désespérant de la conscience qui fait hocher la tête aux sages, que ce bonheur réprouvé du ciel, disent les hommes, et flétri par eux, qui, faussant l'intelligence, fait préférer à la vertu non pas lui, - ce bonheur étrange, - mais la pensée coupable et désolée du temps qu'il exista, et à laquelle on s'accroche, avec des mains palpitantes, plus encore pour l'idolâtrer que pour le maudire. Hortense était arrivée jusque-là des sensations morales. Comme l'éther sulfurique blase le palais, la passion avait blasé son coeur, ce coeur si nativement bon et tendre, et l'idée de la vertu ne lui paraissait plus assez inspirante pour lui donner le courage de l'essayer, même par un effort de désespoir. Elle voulait du bruit, de l'éclat, de la pâture pour ses organes qui ne fût pas toujours de l'opium. Elle avait besoin de la musique aux sons éclatants, aux fantaisies qui font hennir le coeur et relever la tête, de la poussière qui prend à la gorge, des sorbets glacés qui jettent du froid jusque dans les épaules et dont seulement une goutte ferait tant de bien si elle tombait sur le coeur, de la valse qui l'emportait dans des bras de chair humaine et lui faisait chercher dans des pressions voluptueuses des ressemblances et des souvenirs. C'était comme le pulmonique avec sa rage des acides qui doivent le tuer. Il fut des soirs où nous la vîmes plus belle; aucun où elle parût plus ravissante! Qui eût dit alors que ces yeux d'une ardeur à brûler les cils de l'amant qui les fixait, étaient souvent rougis de larmes? Que ce sein de houri n'était plus qu'un trône désert, un coussin abandonné, malgré la fraîcheur de son tissu soyeux? Et que ce sein, sous ses ravissantes courbures, cachait un bouton de pourriture, une horrible tache de gangrène? Oh! personne de nous ne l'aurait dit. Et cependant, en observant attentivement cette danseuse effrénée, se jetant au plaisir d'un mouvement acharné, comme le stylet se lance dans une poitrine exécrée, on eût deviné qu'elle cherchait à se soustraire à une idée persécutrice, qu'elle était vaincue, qu'elle fuyait, bientôt atteinte, dépassée, attaquée de nouveau en face, la fuyante! Et déchirée au front par l'idée fatale, sous le diadème de pierreries, visière de casque faussée et impuissante contre l'invisible épée de la douleur, qui frappe toujours l'ennemi à la tête avant de l'achever dans le coeur! Elle valsait avec un jeune officier de hussards, au teint rose comme celui d'un enfant, aux moustaches presque transparentes tant elles étaient blondes, et que relevait le pur carmin d'une bouche gracieuse. C'était ce jeune homme que les charitables amis de Dorsay lui désignaient, depuis un quart d'heure, pour son rival, - et comme la femme est le sultan dans notre civilisation européenne, - l'odalisque en pantalon rouge à qui Hortense avait jeté le mouchoir. Shakespeare, mon grand sculpteur, les a fondus et pétris dans une même argile, tous ces amis intimes, qui vous tendent la main dans la vie pour vous la blesser et qui soignent vos plaies pour y injecter plus à l'aise des poisons condensés. Il les a embrassés et étreints dans une seule pensée et dans un seul bloc, vous savez, cette effroyable face de Iago, résumé fidèle des amitiés humaines, totalisées dans un seul homme. Dorsay regarda le couple enlacé. En ce moment la musique allait comme l'éclair. La valse roulait impétueuse. Hortense, les joues enflammées, la tête en arrière, semait sur le parquet les fleurs qui pleuvaient de sa coiffure; elle était tout échevelée, ceinte à la taille par un bras nerveux elle se penchait sur cet appui comme si elle eût cherché un lit pour s'y renverser, semblable à la vierge violée qui ne se débat plus dans la lutte, mais qui s'étend sous la pâmoison. Ce tableau aurait pu rappeler à Dorsay dix minutes de sa vie et de celle d'Hortense : dix minutes rapides, solennelles, brûlantes, où il n'y avait ni valse, ni musique, ni bal, ni univers sinon eux. Ce souvenir aurait pu revenir... Rien ne revint! Il se retourna et vit les jeunes gens qui l'entouraient abaisser tout à coup leurs lorgnettes, et lui dire, avec une froideur insultante: «A présent, es-tu convaincu?» C'était l'aplomb et le geste de la supériorité intellectuelle courbant un esprit révolté sous l'évidence d'une démonstration. Sans ce mot il eût gardé son sang-froid. Mais quand les bras se dénouèrent et que la valse fut finie, écheveau de soie dévidé, il avait déjà repris toute la désinvolture de ses manières. Son visage était aussi caressant que jamais en parcourant cette triple ligne de femmes, - lasses, penchées, assises, roulées dans leurs cachemires rouges, bleus, orange, et secouant d'impatience ou de langueur leurs têtes défrisées d'où s'exhalait cette odeur sensuelle des fleurs mêlée à la sueur, vapeur suave et chaude comme l'héliotrope, qui s'élevait non comme d'un bain, mais comme d'une fournaise de parfums. Hortense n'attendit pas la fin du bal pour demander sa voiture. Elle se retira de bonne heure, après avoir prétexté une indisposition subite à son mari qui resta. A peine était-elle rentrée chez elle et déshabillée qu'elle s'établit au coin de son feu, fit approcher d'elle une table de bois de citronnier sur laquelle gisait une lettre commencée, et, sa femme de chambre renvoyée, elle appuya son coude sur sa table, son front dans sa main, et se tint ainsi toute rêveuse. Avez-vous quelquefois, Maria, laissé, comme Hortense, le bal dans tout son éclat, dans toute sa fougue, et - caprice - éprouvé le besoin du repos après tant de bruit? Avez-vous quelquefois abandonné la fête au plus fort de la mêlée pour retrouver la chambre en désordre que vous aviez quittée impatiente de l'heure qui allait sonner? Vous êtes-vous aussi appuyée sur la table où se trouvait la lettre inachevée, interrompue par l'impatience de partir? Et à revenir plus calme et presque réfléchie aux lieux qui vous avaient vue frémissante, avez-vous senti un charme, une douceur secrète, quelque chose de moins serré au coeur? On dit que c'est chose délicieuse de laisser-aller et de vague tristesse. Mais Hortense ne sut rien de tout cela, - car tout cela ne se sent que quand la vie s'essaie encore, que quand ni vent du ciel, ni haleine humaine, ni poussière d'ici-bas, n'a glissé sur la surface d'une âme de cristal et que rien n'a ébranlé un frêle corps d'enfant presque transparent et palpitant comme une goutte de pluie suspendue fragilement au bord recourbé d'un calice de lys. Rêveuse, elle n'achevait point la lettre commencée. Tout à coup, et ce ne fut point le timbre de la pendule... un bruit la tira de sa rêverie. Elle leva les yeux et vit Dorsay. Ne craignez pas, Marie, que je vous montre en détail cette intimité de l'adultère, ce délaissement de toute pudeur, et le respect de soi-même disparaissant devant un délire souillé d'amour. Hortense, depuis longtemps, était perdue sans ressource. Qu'importe que ce soir-là elle se soit mise à genoux une fois de plus devant l'homme qui l'avait avilie... Plus bas qu'à genoux, à son cou, pour lui demander une caresse, un peu de ce qui lui restait quand il avait tout prodigué à d'autres. Infamie! un peu de lui qui ne l'aimait plus. Plus que jamais, plus durement que jamais, elle fut repoussée. La malheureuse tomba sans connaissance sur le tapis. Quand la vanité s'avise d'être jalouse, elle doit être implacable. Dorsay le fut. Comparez-le à cet Othello qui ne veut pas que Desdémone trahisse d'autres hommes et prononcez! A coup sûr, Auguste était venu chez Hortense avec l'intention de lui rendre au centuple ce que ses amis lui avaient fait endurer de souffrances avec leur ton leste et leur pitié moqueuse... Mais probablement il ne prévoyait pas jusqu'à quel point il serait atroce. Malédiction! Il fallait que cette nuit-là Hortense s'évanouît à ses pieds. La chute d'Hortense avait replié sous elle ses légers vêtements de nuit. Ses admirables formes ressortaient sur la couleur sombre du tapis, comme celles d'une blanche statue tombée de son piédestal sur le gazon flétri par un vent d'hiver. Dorsay se mit à sourire. «Tu m'appartiens, - dit-il à voix basse, - et depuis longtemps je ne veux plus de toi. Tu es déshonorée. Je t'ai mis une empreinte au front. Eh bien, pour que tu ne sois jamais à d'autres, tu seras encore marquée ailleurs». Il prit sur la table à écrire la cire argent et azur et un cachet. Jamais bourreau ne s'était servi d'instruments plus mignons. Le cachet, où était artistement gravée une mystérieuse devise d'amour, était un superbe onyx que lui, Dorsay, avait donné à Hortense dans un temps où la devise ne mentait pas. Il présenta à la flamme de la bougie la cire odorante, qui se fondit toute bouillonnante, et dont il fit tomber les gouttes étincelantes là où l'amour avait épuisé tout ce qu'il avait de nectar et de parfums. La victime poussa un cri d'agonie et se souleva pour retomber. Dorsay, intrépide et la main assurée, imprima sur la cire bleue et pailletée qui s'enfonçait dans les chairs brûlées le charmant cachet à la devise d'amour! Il avait blessé une forme d'ange et tué la femme. Il rendait Hortense toute semblable à la statue à laquelle j'ai dit plus haut qu'elle ressemblait, mais statue qui n'était pas de marbre, quoique impuissante comme le marbre, et dont le sein n'était pas atteint. S'il avait pu la scier en deux, comme on coupe un serpent, il eût été moins barbare, car du moins une moitié n'aurait pas vécu. Mme de *** garda six mois sa chaise longue d'un mal de pied qu'à force de soins les médecins parvinrent à guérir. C'est une grande femme pâle et belle encore, qui se traîne au lieu de marcher. Elle n'a pas eu le courage de se tuer; et elle n'est pas devenue stupide. Imaginez, Maria, quelle dut être la position de cette femme quand son mari... Son mari, depuis, ne lui a pas adressé une parole. Il vit sous ses yeux avec une femme de chambre qu'il n'est pas même permis à Mme de *** de gronder quand elle lui manque de respect. Eh bien, Maria, est-ce qu'à présent vous n'aimez pas Othello? Léa. Une voiture roulait sur la route de Neuilly. Deux jeunes hommes, en habit de voyage, en occupaient le fond, et semblaient s'abandonner au nonchaloir, d'une de ces conversations molles et mille fois brisées, imprégnées du charme de l'habitude et de l'intimité. «Tu regrettes l'Italie, j'en suis sûr, - dit à celui qui eût paru le moins beau à la foule, mais dont la face était largement empreinte de génie et de passion, le plus frais et le plus jeune de ces deux jeunes gens. - J'aime l'Italie, il est vrai, - répondit l'autre. - C'est là que j'ai vécu de cette vie d'artiste imaginée avec tant de bonheur avant de la connaître. Mais auprès de toi, mon ami, il n'y a pas de place pour un regret». Et en dessus de la barre d'acajou, les mains des deux amis se pressèrent. «J'ai craint longtemps, - reprit le premier interlocuteur, - que la générosité de ton sacrifice ne te devînt amère. Quitter Florence, tes études, tes plaisirs, pour revenir avec moi à Neuilly, te faire le témoin des souffrances de ma pauvre soeur, et partager mes inquiétudes et celles de ma mère, n'est-ce pas là le plus triste échange? - En supposant qu'il y ait du mérite à éprouver un sentiment tout à fait involontaire, mon cher Amédée, tu t'exagérerais encore ce que mon amitié fait pour toi. Quand ta soeur ira mieux, ne pourrons-nous pas reprendre le chemin de cette Italie que nous venons de quitter? Oh! espérons que les craintes exprimées dans la lettre de ta mère n'ont aucun fondement. - Je le saurai bientôt, - dit Amédée, et il frappa du fouet qu'il tenait à la main le cheval qui redoubla de vitesse; - mais je n'augure rien que de sinistre du style de ma mère: croirais-tu qu'elle me parle d'un commencement d'anévrisme». Réginald de Beaugency et Amédée de Saint-Séverin, deux amis d'enfance, dont la position de fortune était assez indépendante pour que leurs vies pussent se trouver toujours mêlées l'une à l'autre, ne s'étaient jamais quittés. Jusqu'à vingt-cinq ans, tout leur avait été commun. Ils avaient ensemble débuté dans le monde, et là ils s'étaient confié leurs premières observations. Cependant leur intimité partait beaucoup plus du coeur que de la tête; c'était par ce point qu'ils s'étaient touchés. Trop d'intervalle les séparait d'ailleurs. Réginald était une de ces hautes et fécondes natures tout écumantes de spontanéité et d'avenir. Dès les premiers instants de son existence intellectuelle, Réginald avait compris l'art, et dans l'enivrement de ce pur et premier amour, il s'était juré à lui-même qu'il ne serait jamais qu'un artiste. Mais on ne commence pas par être artiste: l'homme finit par là. Quand nous sommes jeunes, à l'éclat brillant de nos rêves nous ne faisons que nous pressentir, nous deviner pour un temps lointain encore. Ce n'est que quand la passion a labouré notre coeur avec son soc de fer rougi, que nous pouvons réaliser les préoccupations qui nous avaient obsédés jusque-là. Or, il y a mille chances de mort dans la passion. Aussi peut-être serait-il vrai de dire que les hommes les plus prédestinés par leur nature à être artistes meurent avant de le devenir. Keats se brisant un vaisseau sanguin dans la poitrine était plus nativement grand poète que ce splendide lord Byron lui-même, qu'un mouvement de rage ne put pas tuer. Cette passion qui vient toujours troubler nos contemplations avec violence s'était déjà emparée de Réginald. Elle devait le tuer plus tard, le tuer comme artiste. Cherchez son nom parmi les noms dont la société s'enquête parce que ces noms ont marqué, et vous ne l'y trouverez pas. Non. Pas même tracé en caractères indistincts au bas de quelque ébauche hâtée. Nulle part ce nom n'a été écrit, si ce n'est sur ces pages qui vous racontent son histoire et que vous oublierez bientôt. Mais alors il ignorait, l'heureux enfant d'une imagination confiante! il ignorait qu'il deviendrait athée à sa vocation et à son avenir. Déjà la passion l'avait mille fois jeté du haut en bas de l'idéal dans la réalité, lui obscurcissant ses aperceptions les plus lumineuses, l'interrompant tout à coup dans le jet de ses créations. Douleur amère et fatale! Tout le temps qu'il était entraîné vers les jouissances matérielles, on eût dit qu'il entrevoyait, au fond de ces frénétiques plaisirs, comme par une révélation sublime, quelque chose de grand et de divin, tant il les étreignait contre lui d'une main acharnée; mais cette illusion finissait par du déboire, et l'intelligence revenait avec ses implacables mépris. Voilà pourquoi son front devenait chauve avant le temps, et son regard débordait d'une telle tristesse qu'il en versait jusque dans les yeux indifférents ou joyeux de qui le fixait. Amédée n'était pas un homme fait sur le fier patron de Réginald. Il cultivait aussi les arts, mais ils n'étaient pour lui qu'une fantaisie, un caprice, ce que sont les femmes pour tant d'hommes qui osent parler d'amour à leurs pieds. On ne voyait point, sur son front serein et ouvert, à travers la fatigue des organes, les vestiges de cette lutte cruelle entre la passion et la pensée, la gloire ou la mort de l'artiste, qui l'anéantit encore à l'état d'homme ou le transfigure tout vivant. Amédée et Réginald venaient de passer trois ans en Italie. Un soir de juin parfumé et chaud, ils avaient causé longuement, sur la route de Neuilly à Paris, avec une femme d'un âge mûr, à l'air imposant quoique bon, qui tenait par la main une enfant de treize ans à peine, jolie petite fille à tête nue et aux longs cheveux blonds et suaves jusqu'à paraître nuancés d'un duvet comme celui des fleurs, et, qui, mollement, bouclaient sur une pèlerine de velours noir. L'enfant reçut deux baisers sur le front, et les deux amis montant, avec cette frémissante rapidité du départ quand on a le coeur plein, dans l'aérien tilbury qui les attendait, volèrent vers Paris, laissant derrière eux un nuage de poussière qui s'évanouit, déchiré par le vent avec plus d'un adieu! Cette femme était Mme de Saint-Séverin, et cette enfant sa fille, la soeur d'Amédée, malade à présent, et dont la maladie rappelait Amédée en France... ... Alors ils atteignaient cet endroit de la route d'où l'on apercevait la maison blanche, et ceinte de la vigne aux bras d'amoureuse, que Mme de Saint- Séverin habitait du côté gauche extérieur de Neuilly. Cet endroit où, trois ans auparavant, eux, attendris, mais heureux, mais confiants, mais fous de mille espoirs sans noms et de jeunesse, ils avaient laissé pour un temps indéfini la femme qui ne devait plus veiller que de loin sur ceux qu'elle avait soignés avec amour depuis leur enfance, car Réginald, ayant perdu ses parents peu de temps après sa naissance, avait partagé avec Amédée la tendresse de Mme de Saint- Séverin, et rien ne l'avait averti qu'une mère lui eût jamais manqué. A cet endroit rien n'avait changé. Par une coïncidence du hasard, l'heure était la même que celle où ils étaient partis; et, comme il y a des journées que nous portons éternellement dans nos poitrines avec leurs plus petits accidents: un son de piano, un timbre de pendule, un nuage à l'horizon là-bas et le soir, ils se rappelèrent qu'il y avait trois ans le soleil se couchait ainsi, et que les teintes étaient les mêmes sur la courbe effacée des lointains. Seulement, au lieu d'une enfant et d'une femme sur la route, une femme isolée attendait. «C'est vous, ma mère! - s'écria Amédée, et en une seconde Mme de Saint-Séverin fut couverte des caresses de son fils et de Réginald. - Comment va Léa, ma mère ? Où est-elle? - Léa est toujours extrêmement souffrante, mon ami, répondit Mme de Saint-Séverin. Et l'expression perdue d'une joie instantanée permit de juger combien ses traits étaient flétris par un chagrin adurent; elle était affreusement vieillie. La douleur est plus impitoyable que le temps: elle a des secrets pour vous briser mieux; elle vous courbe encore que le temps vous donnerait le coup de grâce. Les rides qu'elle vous creuse au front sont profondes comme des cicatrices, et pourtant, ô mon Dieu! ce n'est pas là que sont les blessures. »Je n'ai pas voulu, - ajouta Mme de Saint-Séverin, - que Léa vînt au-devant de vous, je craignais pour elle la fatigue et encore plus l'émotion; je l'ai prévenue que tu arrivais ce soir, cher Amédée, et cela vaut mieux. Dans son état, disent les médecins, l'émotion lui serait si funeste qu'il me faut craindre de donner du bonheur à ma fille sous peine de la tuer». Et en prononçant ces derniers mots, cette voix pleine de douceur contractait une dureté amère, ce regard touchant alla donner contre le ciel comme une tête de désespéré contre un mur. Le reproche était presque impie. Ame religieuse, toute d'amour et de dévouement, avait-elle immensément souffert, cette pauvre femme, pour sentir ainsi, comme un homme, le soudain regret qui nous prend tant de fois dans la vie de ne pouvoir poignarder Dieu. Amédée baissa la tête; la physionomie de sa mère venait de lui en apprendre plus que tous les pressentiments qu'il tremblait de voir justifier. Cependant, et peut-être pour ménager son fils (il paraît que les mères ont de ces courages), Mme de Saint-Séverin reprit son calme habituel. Bientôt ces trois personnes s'avancèrent vers la maison blanche, dans la direction du jardin qui s'étendait en face, tandis que le cabriolet, sous la conduite du jockey de Réginald, y accédait du côté opposé au jardin. Léa était venue jusqu'à la barrière extérieure. Si Mme de Saint-Sévenin n'avait pas dit à Amédée: «Voilà ta soeur», il ne l'aurait pas reconnue tant elle était changée et grandie. Léa se jeta au cou de son frère avec l'abandon d'un sentiment qui paraissait ne pas s'épandre souvent, avec ce laisser-aller d'adolescente dont toute l'âme devrait être une caresse. Mais Mme de Saint- Sévenin, redoutant que cette joie ne fût trop vive, y coupa court en présentant à sa fille celui qu'elle appelait son second fils. Léa sourit à cette mâle figure qu'elle avait toujours aperçue réfléchie dans ses souvenirs à côté de celle de son frère, et Réginald, dont le coeur s'était ouvert à ces détails de famille, que la position de Léa rendait encore plus attendrissants, fut sur le point de la prendre dans ses bras et de l'y serrer comme on y serre une soeur; mais son regard saisit tout à coup sur le visage de Mme de Saint-Sévigné tout ce qu'il y a de plus chaste, de plus éthéré, de plus sensitif dans la délicatesse d'une femme, confondu avec ce qu'il y a de plus intime dans une souffrance de mère, et il retint son mouvement. Il venait de comprendre pour la première fois que l'amitié est aussi une trompeuse, et que, même chez cette femme qui l'appelait son fils, il n'était, hélas! qu'un étranger. J'ai dit que Léa était changée et grandie; ce n'était plus la petite fille à la pèlerine de velours noir dont le teint se rosait impétueusement au moindre trouble jusque dans la racine des cheveux et des cils, sans que cette vaporeuse nuance, semblable à celle que, les soirs d'automne, on voit parfois au rebord d'une blanche nuée, se fonçât jamais plus à un endroit qu'à un autre de son visage. Nuance fugitive, mais inaltérée, qui ne se perdait jamais en dégradations insensibles à l'endroit où la robe joint le cou avec mystère, et faisait présumer que tout le corps se colorait timidement ainsi, et promettait aux ardeurs d'un amant des voluptés divines. Ces ravissantes rougeurs s'étaient exhalées et, suivant la loi incompréhensible de tout ce qui est beau sur la terre, exhalées pour ne plus revenir! La maladie de Léa, en se développant, semblait avoir absorbé tout le sang de ses veines dans la région du coeur, et lui avait laissé une pâleur ingrate à travers laquelle l'émotion ne pouvait se faire jour. Ce n'était pas une pâleur ordinaire, mais une pâleur profonde comme celle d'un marbre: profonde, car le ciseau a beau s'enfoncer dans ce marbre qu'il déchire, il trouve toujours cette mate blancheur! Ainsi, à la voir, cette inanimée jeune fille, vous auriez dit que sa pâleur n'était pas seulement à la surface, mais empreinte dans l'intérieur des chairs. Les deux amis furent d'autant plus frappés du changement qui s'était opéré en Léa en leur absence, qu'ils se souvenaient davantage de ce qu'elle était quand ils l'avaient quittée. Elle n'avait pas même conservé ses cheveux débouclés sur le cou et lissés sur ses tempes virginales, délicieuse coiffure qui jette je ne sais quel reflet de mélancolie autour d'une rieuse tête d'enfant. Elle les portait alors relevés sous un peigne comme toutes les femmes. Réginald surtout, Réginald, qui sentait et observait en artiste, contemplait avec un intérêt immense de pitié cette fille de seize ans qu'un mal indomptable avait flétrie, qu'une douleur physique emportait au néant avec sa beauté ravagée avant qu'elle sût que ce qui bouillonnait dans son coeur pût être autre chose que du sang. Il était humilié comme artiste. Jamais la beauté d'une femme, quelque resplendissante qu'elle fût, n'avait parlé un plus inspirant langage à son imagination que cette forme altérée et qui bientôt serait détruite. Involontairement, il se demandait s'il y a donc plus de poésie dans l'horrible travail de la mort que dans le déploiement riche et varié de l'existence? La maladie de Léa était de celles dont les progrès sont à peine perceptibles. Tout ce que l'homme en sait, de cette terrible maladie, c'est qu'elle est mortelle; mais il ne lui est guère possible de l'étudier dans ses développements et de prédire le moment où, comme irritée de la résistance de l'organisation, elle achèvera de la briser. Mme de Saint-Séverin n'entretenait plus, depuis longtemps, ces illusions qui, comme des femmes perfides, nous mettent leurs douces mains de soie sur les yeux pour nous cacher la réalité. Elle savait que l'état de sa fille était sans ressource, qu'un peu plus tôt ou un peu plus tard Léa n'achèverait pas sa jeunesse, et que ce moment d'angoisse et de larmes ne se ferait plus beaucoup attendre. Telle était la pensée qui lui mangeait vives les fibres du coeur, et qu'elle cachait sous d'angéliques sourires et sous une confiance si sereine que Léa, parfois dupe de ce calme sublime, sentait moins cruellement sa souffrance et croyait à un mieux prochain. Réginald, en vivant chez Mme de Saint-Séverin, comprit avec quelle anxiété d'amour était surveillée cette vie tremblante, et qui pouvait se rompre comme un fil délié au moindre souffle. Il fut le témoin de ces mille précautions employées pour préserver de chocs trop violents, de touchers trop rudes, ce cristal fêlé, ce coeur qui, en se dilatant, aurait fait éclater sa frêle enveloppe. Hélas! ce coeur, au moral tout comme au physique, ne battait que sous une plaque de plomb. Léa ne lisait aucun livre. A cette heure où l'imagination d'une jeune fille commence à passionner son regard d'insolites rêveries et à faire étinceler autre chose que deux gouttes de lumière dans les étoiles bleues de ses yeux, Léa ne connaissait pas un poète. Élevée solitairement à la campagne, elle n'avait senti au sortir de l'enfance que la douleur qui commença sa maladie et qui la fixa auprès de sa mère au moment où elle allait s'en séparer pour entrer dans un des meilleurs pensionnats de Paris. Cette retraite et cette inculture avaient nui autant au côté sensible de Léa qu'à son côté intellectuel. De peur que la sensibilité de sa fille ne fût trop ébranlée par ces premiers épanchements dans lesquels on se soulage de ces larmes oppressantes qui viennent on ne sait pas d'où..., et que toute femme qui fut jeune eut besoin de verser la tête sur l'épaule d'une autre femme pleurant aussi et bien-aimée, ou toute seule, le front dans ses mains, Mme de Saint-Séverin se priva du plus grand bonheur pour une mère, de la seule félicité humaine que la vertu n'ait pas condamnée. Dans ses relations avec sa fille, elle empêcha toujours l'effusion de naître. Miraculeux héroïsme, sacrifice de l'amour par l'amour! Où cette femme, cet être fragile, puisait-elle tant de force pour plier à sa volonté les sentiments les plus vivaces de sa nature, si ce n'est dans l'idée qu'en sy laissant entraîner elle pouvait provoquer une de ces palpitations torturantes dans lesquelles sa Léa pouvait perdre connaissance et mourir. Ainsi Léa n'avait été modifiée ni par ces idées qui élèvent et fécondent les nôtres, ni par ces sentiments auxquels nos sentiments s'entremêlent. Tout ce qu'il y avait de poésie au fond de cette âme devait donc périr à l'état de germe, engloutie, abîmée, perdue dans les profondeurs d'une conscience sans écho. Que si quelquefois une tristesse, un retentissement intérieur, une ondulation rapide passaient sur cette âme isolée dans la création et venaient expirer dans un sourire sur ses lèvres pâles, c'était un point intangible dans la durée, ce n'était ni un désir ni un regret: pour un regret ne faut-il pas connaître, et pour un désir, au moins soupçonner? C'était quelque chose de mystérieux, de vague et pourtant d'immense, semblable au sentiment de l'infini, comme nous croyons l'avoir éprouvé à une époque de notre vie avant de savoir que ce sentiment se nommât ainsi. Manquent les mots pour parler de cet état de l'âme. On l'imagine sans pouvoir le peindre: l'imagination est la seule faculté qui ne trouve pas sur son chemin la borne de l'incompréhensible. N'y a-t-il pas pour elle un Dieu? Une couleur de plus dans le prisme? Des amours purs et éternels? Cet état de l'âme fut pour Réginald un mystère... un problème... un rêve. Il aurait si bien voulu le pénétrer. Efforts inouïs et perdus! Ce désir l'arrachait de son travail dès le matin. Quand, par la persienne entr'ouverte, il apercevait Léa cueillant des fleurs au jardin et les disposant dans les vases de porcelaine de la terrasse, il quittait son chevalet et sa toile et courait auprès de la jeune fille lui parler de sa souffrance, puis du soleil qui luisait dans sa chevelure blonde, du bleu du ciel, de la fraîcheur de l'air. Puis il revenait encore à sa souffrance pour lui demander si toute nature bonne et souriante ne lui causait pas quelque bien, et il cherchait dans ses réponses un mot, un pauvre accent qui lui révélât une des faces encore obscures de cette vie étrange et étouffée. Mais rien dans sa voix, faussée par la douleur et rendue plus touchante, rien dans ses regards languissants de fatigue et d'insomnie, rien sur cet ovale qui avait déjà perdu de sa perfection et de sa grâce, que l'indolent sourire de la bienveillance. Oh! c'était un jeu cruel que ces déceptions inattendues et renaissantes, c'était un découragement à navrer! Tous les jours s'écoulaient aussi mornes, aussi ternes pour la jeune fille. Un cercle plus large et plus noir autour de ses yeux, une taille plus abandonnée, une démarche plus traînante: voilà quelles étaient pour Léa les seules différences qu'à la veille apportait le lendemain. Mais Réginald ne se rebuta pas. Lui qui regrettait disait-il, ces moments perdus auprès des femmes, moment trop nombreux dans sa vie, et qui, de leur bonheur rapide, n'avaient point racheté la moindre des peines dont ce bonheur dérisoire est empoisonné toujours, consumait misérablement son temps auprès d'une enfant malade, ignorante, silencieuse, timide, l'opposé de ces Italiennes qu'il avait aimées, si pleines de pensées et de vie, dont l'amour de la lave est, dit-on, un Styx qui rend invulnérable à toutes les voluptés molles et tièdes trouvées dans d'autres bras que les leurs. La passion, qui commence par faire de nous des enfants et des imbéciles, persuadait à Réginald qu'il n'avait que de la pitié pour Léa. De la pitié! C'est une plainte stérile qu'on aumône, un serrement de main quand le mal n'est pas contagieux, au plus l'eau d'une larme, et puis on rit! et puis on oublie! Voilà toute la pitié. Dans nos coeurs égoïstes et froids, elle n'a pas d'autres caractères, et les hommes, qui ravalent le ciel au profit de leur orgueil, prétendent que la pitié est céleste! Réginald s'abusait en prenant le sentiment que lui inspirait Léa pour une si chétive sympathie, mais il ne s'abusa pas bien longtemps. Son passé était là avec ses poignants souvenirs. Il reconnut cet amour qui avait séché sur pied, étiolées et noircies, les plus belles fleurs de sa jeunesse, ce simoun qui ravage nos vies plus d'une fois et qui en tourmente longtemps encore le sable aride, quand il n'y a plus que du sable à en soulever. Qui ne sait pas que tous nos amours sont de la démence? que tous nous laissent à la bouche la cuisante absinthe de la duperie? et l'expérience ne l'avait-elle pas appris à Réginald? Eh bien, de tous ces amours passés et de tous ces amours possibles, le plus insensé était encore ce dernier. Qu'espérait-il en le nourrissant? Dans six mois cette jeune fille serait portée au cimetière. D'ailleurs y avait-il en elle des facultés aimantes? Saurait-elle jamais ce que c'est que l'amour? Ce que ce mot-là signifie, alors que tant de femmes restent hébétées devant ce sentiment qu'elles font naître? Angles de marbre et d'acier que toutes ces questions, contre lesquelles Réginald se battait le front avec fureur. Mais son amour s'en augmentait encore. Toujours l'amour grandit et s'enflamme en raison de son absurdité, Quel contresens dans ses idées d'artiste! «Ah! si du moins elle était belle - se répétait-il quand il ne la voyait pas, - je m'expliquerais mieux cet amour; mais qu'y a-t-il de beau dans des yeux inexpressifs, des traits amaigris, des formes qui s'épanouissent». Et, se reprenant tout à coup: «Mais si! si! ma Léa, tu es belle, tu es la plus belle des créatures! Je ne te donnerais pas, toi, tes yeux battus, ta pâleur, ton corps malade, je ne te donnerais pas pour la beauté des anges dans le ciel». Et ces yeux battus, cette pâleur, ce corps malade, il les étreignait dans tous ses rêves des enlacements de sa pensée frénétique et sensuelle; il mettait une âme dans ce corps défaillant, de la vie à flots dans ces yeux fixés sur les siens! Il la créait passionnée, fougueuse, ses blanches lèvres écarlates sous ses baisers! Et cependant c'était toujours Léa faible, malade, agonisante, à qui les lèvres redevenaient blanches quoiqu'elles brûlassent encore, dont le coeur soulevait la poitrine sous des bonds si terribles qu'il semblait battre dans sa gorge, mais qui disait: «Oh! si c'est ton amour qui me tue, que je suis heureuse de mourir!» Et puis il la pleurait comme morte, et non pas de la mort de tout à l'heure que, dans l'égoïsme féroce de son amour, il désirait parfois avec rage, mais de celle dont elle mourrait sans doute... un jour... bientôt... ignorant que l'on pût mourir autrement que d'un anévrisme, et que l'on pût souffrir davantage pour mourir, ne regrettant rien des biens inconnus de la terre, et n'envoyant pas la plus belle boucle de ses cheveux blonds à quelque amie d'enfance, mariée bien loin... car elle n'en avait pas. Un jour Léa était assise dans l'embrase d'une des fenêtres du salon. La lumière bleue et sereine découlait sur son cou penché. Léa était occupée à broder un voile pour sa mère. Réginald, non loin d'elle, tenait un livre par contenance. Ils étaient seuls. - Pour la première fois depuis une heure, il ne la regardait pas; il s'était perdu dans quelque ardente rêverie, et cette rêverie, c'était elle encore, c'était comme s'il l'eût regardée. «Comme vous êtes pâle depuis quelques jours, - lui dit-elle en relevant la tête ; - vous l'êtes presque autant que moi. Réginald, est-ce que vous souffrez? - Oui, je souffre, - répondit-il. Car il ne pouvait supporter cette familiarité douce avec cette femme qu'il aimait à en perdre la raison et sous laquelle son amour se sentait à l'étroit. - Oui, je souffre, et non pas depuis quelques jours, mais depuis plus longtemps, et des douleurs cruelles. - Où donc? - Ici. - Et du doigt il indiqua son coeur. - Comme moi, - reprit-elle, étonnée. - Mais pourtant ce n'est pas contagieux, - ajouta-t-elle en souriant d'un air triste. - Non, pas comme vous, Léa, non, pas comme vous. Oh! il y a une différence entre vos douleurs et les miennes. Par pitié pour vous, je me garderais d'échanger». Léa avait laissé tomber sur ses genoux les petites mains qui soutenaient sa broderie. Elle secoua la tête lentement, à en faire onduler les boucles transparentes, avec un air incrédule. La douleur a aussi sa vanité. «Pourquoi donc ne vous étiez-vous pas plaint encore? - A quoi bon, Léa? Se plaindre, est-ce guérir? Et puis se plaindre pour ne pas même être compris? - Ah! ce n'est pas moi toujours qui ne comprendrais pas quand vous diriez que vous souffrez!» Et la voix qui dit ceci était ébranlée. Il y avait presque du reproche, de l'âme dans son accent. On s'y serait volontiers mépris. «Est-ce vrai, Léa? - s'écria Réginald avec l'entraînement d'une joie folle. Oh ! alors je me plaindrai à vous! - Oh! oui, allez! vous pouvez vous plaindre en toute confiance, car je sais ce que c'est que souffrir... - Et après une seconde de silence, le voyant tremblant et les traits altérés d'émotion: - Voulez-vous que je vous mette quelques gouttes de fleur d'oranger sur du sucre?» C'était plus déchirant qu'une ironie; c'était sérieux et candide. Cette femme n'avait qu'un organisme. Réginald se frappa le front de son poing fermé. Léa regardait cette face d'homme bouleversée par une passion furibonde... Elle la regardait comme les étoiles regardent... Il y avait entre ces deux êtres, placés à deux pieds l'un de l'autre dans l'espace et dans le temps, un abominable contraste, une incorrigible dissonance, qui séparait à toujours leurs destinées. Vous l'eussiez deviné rien qu'à les voir dans cette étroite embrasure, elle plus blanche que la moire blanche des rideaux qui tombait en plis derrière sa tête, calme comme un ciel qu'on maudit, et lui n'en pouvant plus de désespoir, reprenant, avec la rage d'un damné et l'orgueil humilié d'un homme qui a perdu la foi en sa puissance d'amour, le sentiment qu'il vient de trahir, puisque ce sentiment elle n'en veut pas, elle n'en saurait vouloir, que c'est le jeter au vent comme de la poussière que de le répandre aux pieds de cette femme, innocemment cruelle, qui ne sait pas ce qu'elle repousse et qui doit l'ignorer toujours! Le mot d'amour n'avait pas été prononcé; probablement, il allait l'être... Probablement Réginald n'aurait pas résisté à faire un aveu, à essayer, par un dernier effort, s'il ne découvrirait pas un sentiment qui retentît faiblement au sien, quand Mme de Saint-Séverin entra tout à coup dans le salon. - Sa figure prit l'expression du mécontentement en apercevant Réginald et Léa, tous deux seuls. «Maman, Réginald est souffrant, - dit Léa; - gronde-le donc un peu de ne pas s'être plaint». Mme de Saint-Séverin interrogea Réginald sur sa souffrance avec un regard si pénétrant qu'il balbutia quelques réponses assez incohérentes. Il lui sembla qu'il n'y avait plus rien de bienveillant dans l'accent inquiet de cette femme qu'il avait toujours connue affectueuse et bonne. «J'ai besoin d'être seule avec Réginald, - dit-elle à sa fille. - Ma Léa, descends sur la terrasse». L'adolescente obéit, muette et non pas contrariée. La contrariété n'est que le premier degré de la douleur; mais pour l'éprouver, encore faut-il avoir une ombre d'intérêt dans la vie. «Oui, Réginald, j'ai à vous parler, - reprit Mme de Saint-Séverin quand Léa fut sortie. Et il y avait une espèce de solennité dans ces paroles. Elle se plaça devant l'artiste, et, lui attachant son regard au front: - Réginald, - continua-t-elle après une pause, et sa voix tremblait à en faire mal. - Réginald, vous aimez Léa.» Pourquoi haïssons-nous de dévoiler le fond de nos coeurs? Pourquoi dissimulons- nous une magnifique passion, un amour sublime, comme si c'était un forfait? Une pensée, un instinct, rapide comme l'éclair, sillonna l'esprit de Réginald: ce fut de nier son malheureux et fol amour. Mais, il l'avait dit à Léa, il souffrait depuis si longtemps, et quand le coeur est gros de larmes, elles montent si promptement aux paupières qu'il est impossible à un pauvre être humain de les empêcher de couler. - Il se cacha la figure dans les deux mains. Mais elle lui prit ces mains qu'il pressait avec force contre son visage en pleurs, et les écartant de ce front, que des sanglots dévorés avaient teint d'une rougeur subite: «Oui, vous l'aimez, malheureux, - ajouta-t-elle; - vous n'avez pas besoin de répondre, c'est écrit dans ces larmes que voilà! Ah! je ne vous ferai point de reproches; vous n'êtes qu'à plaindre, mon ami. Mais vous qui avez vécu dans le monde, vous qui avez connu mille femmes plus séduisantes que Léa, qu'une pauvre fille qui se meurt, comment se peut-il que vous l'aimiez! - Je ne sais pas, Madame, je ne sais, - répondit-il avec une voix entrecoupée; - c'est un incompréhensible délire. - Et qu'espérez-vous de cet amour? Croyez-vous le lui faire partager? Le lui faire partager, grand Dieu! Vous voulez donc tuer ma fille? Oh! Réginald, cela ne sera pas, cela ne sera jamais! Savez-vous qu'il ne faudrait qu'un mot, qu'une émotion, pour éveiller cette âme qui sommeille, et qu'à force de soins, et quels soins! comme ils m'ont coûté! j'ai tenue endormie afin qu'elle ne mît pas en pièces une vie si fragile? Et vous voudriez le dire, ce mot cruel? Vous voudriez la causer, cette émotion? Vous voudriez être le bourreau?... Je ne dis pas le mien! Qu'est-ce que cela fait d'être le bourreau de sa mère de choix, d'une pauvre vieille femme comme moi, mais le sien, le bourreau de Léa! vous! vous! qui l'aimez...! O ma Léa, il te tuerait!» - Et ses pleurs commencèrent à ruisseler aussi. Il y a dans l'amour une contagion si rapide. Et les yeux de Réginald éclatèrent de flammes rouges dans leurs prunelles noires en entendant que Léa pourrait l'aimer un jour. Mme de Saint-Séverin frissonna de cet épouvantable espoir. «Grâce! grâce! Réginald, - cria-t-elle, - je vous ai aimé comme un fils, oh! promettez-moi que jamais vous ne parlerez à Léa de votre amour. C'est la destinée qui a fait tout le mal, avec quelle joie je vous eusse donné ma fille! Comme j'eusse été heureuse de vous voir devenir une seconde fois le frère d'Amédée! Mais lui faire partager votre amour, c'est la tuer! Elle ne résisterait pas à ces mouvements intérieurs qui épuisent les plus forts. Comment voulez-vous qu'elle y résiste? Vous, jeune homme, vous, en pleine possession de l'existence, ne sentez-vous pas qu'une passion, un amour, attaque la vie jusque dans ses sources? Et c'est dans un corps presque détruit que vous voudriez l'allumer! Et moi, je me serais mise au supplice, j'aurais tremblé de voir Léa me donner une de ces affections dont le coeur maternel a tant soif, pour la conserver plus longtemps près de moi qui l'aime en silence, et ces efforts affreux seraient perdus! et j'aurais des remords de mon passé et pas d'avenir ?... Ah! mon ami, promettez-moi... Tiens, va-t-en plutôt, Réginald, va-t-en à Paris, dans ton Italie, où tu voudras. Je te chasse de ma maison; laisse-moi Léa, ne me prends pas ma fille! Oh! ne pleure pas: tu me désoles; ne t'en va pas. Non! reste.... Reste auprès de moi: ne suis-je pas ta mère? Ta mère aussi, qui t'aime cent fois plus depuis que tu aimes sa fille, mais qui craint cet amour funeste et qui te demande à genoux d'avoir pitié de toutes deux!» Et c'était faux! Elle n'était pas à genoux; elle s'était jetée à Réginald tout entière, et de ses deux bras elle lui serrait la tête contre son sein avec une ineffable ardeur de prière. Rien n'était plus beau comme cette femme en transes et en accès de pleurs, demandant la vie de sa fille à un homme qui l'aimait plus qu'elle, et le suppliant comme s'il avait été un Dieu, - que dis-je! comme s'il avait été un pervers. Réginald fut subjugué par toute cette tendresse qui l'enveloppait, qui criait après lui aux abois. Il promit de tout taire à Léa. Il voulut, enthousiaste comme on est quand on aime, dresser un sacrifice à côté de ceux qu'avait faits cette femme à l'existence de sa fille; comparer de ces deux coeurs, du sien ou de celui d'une mère, lequel serait le plus saignant, le plus brisé, lequel l'emporterait des deux martyres. Hélas! s'il ne devenait pas un parjure, à coup sûr, ce devait être le sien! Non, rien n'est comparable à cette angoisse! Être près de la femme qu'on aime, la voir, l'entendre, se mêler à tous les détails de ses journées, se promener avec elle, le matin, quand, à travers ses vêtements légers on est enivré de je ne sais quel parfum d'une nuit passée; le soir, quand l'air est plein de tiédeurs alanguissantes, et qu'elle vous dit: «Oh! n'est-ce pas qu'il fait bien chaud ce soir!» en étendant les bras et en se balançant sur sa taille cambrée et sur la pointe des pieds comme si elle allait tomber en arrière sur un canapé ou sur vos genoux; s'asseoir près d'elle, à la même place qu'elle, où elle laissa l'impression de son corps divin qui brûle; et être là, à ses côtés, à toute heure, toujours, et dévorer ces *je t'aime!* furibonds qui viennent à la bouche, et se taire, et paraître froid, et répondre, quand elle vous interroge, *oui* et *non*, comme répondent les autres, et rire avec elle d'une plaisanterie quand le coeur bout des larmes qu'on le force à contenir; et puis, si elle se penche vers vous, si elle vous frôle le visage avec son haleine, ne pouvoir l'attirer, ainsi penchée, l'absorber, ce souffle, comme une flamme et comme une rosée, jusqu'au fond de la poitrine, dans un de ces baisers affolants, ardents et humides, qui se donnent bouches entr'ouvertes, et qui dureraient des heures s'il était permis de les donner! Et quand elle s'éloigne, quand elle tourne la tête, retenir cette prière de condamné qui demande la vie: «Oh! reste encore comme tu étais!» Dites, n'est-ce pas là de la douleur, inscrutable tant elle est profonde, à qui ne l'a pas éprouvée! une douleur à faire honte à celles de l'enfer, car en enfer on ne trahit plus, et ici c'est du bonheur, le bonheur de voir celle qu'on aime, qui se retourne contre vous! Voilà ce que souffrit Réginald. D'abord il domina sa douleur. La volonté a beau jeu dans les premiers moments qu'elle s'exerce. Mais la douleur ressemble à ces joueurs habiles qui laissent gagner la première partie pour mieux triompher ensuite d'un adversaire rendu plus confiant. Les jours, les mois se passèrent. D'abord l'exaltation d'une résolution généreuse s'éteignit dans Réginald. Il n'était plus soutenu que par la reconnaissance qu'il devait à Mme de Saint- Séverin. - Bientôt il eut besoin de se dire qu'elle avait le droit de le chasser de chez elle s'il ne tenait pas les serments qu'il lui avait faits. Ainsi les retranchements allaient bientôt lui manquer contre la douleur. De plus, en contenant sa passion, il l'avait irritée davantage: «Je suis malade», répondait-il souvent à Amédée, qui l'interrogeait avec une tendre anxiété, et qui croyait que l'éloignement de l'Italie et l'ennui d'un genre de vie si opposé à toutes ses habitudes d'une date moins récente étaient la cause de sa tristesse. «Si je lui disais ce que j'ai, - pensait-il, - soit pour sa soeur, soit pour moi, il me tourmenterait de partir». Ainsi la confiance de l'amitié ne lui était plus bonne à rien, c'est-à-dire l'amitié elle-même. Ce n'est pas un des moindres sacrilèges d'un amour de femme que de nous flétrir nos plus fraîches amitiés sans miséricorde, et de nous faire rire de mépris sur nous- mêmes quand nous songeons que si peu nous avait suffi pour être heureux. Depuis le jour où Léa avait été témoin du désespoir de Réginald, que s'était-il passé en elle? Son air était moins vague qu'à l'ordinaire, et dans ses paupières, plus souvent abaissées, on aurait cru du recueillement; car on baisse les yeux quand on regarde en soi: est-ce pour mieux voir ou bien parce que l'on a vu? Une intuition de femme lui aurait-elle révélé ce que Réginald n'avait trahi qu'à moitié? Dans l'obscurité de son âme, aurait-elle trouvé une seule de ses impressions ignées qui s'étendent d'abord d'un point imperceptible à l'être humain tout entier? Elle n'avait plus ces yeux singuliers dont il n'y avait de doux que la teinte et qui semblaient manquer d'un point visuel, tant, hélas! l'expression en était absente. Maintenant ils étaient plus pensifs, quoique bien faiblement encore, d'une pensée molle et indécise qui rasait le bleu sans rayons des prunelles pour s'évanouir après. - O vous, femme qui lirez ceci, vous dont le coeur diffère tellement du nôtre que nous ne savons pas avec quoi ce coeur a été fait, dites, croyez-vous qu'alors Léa eût soupçonné l'amour ? Cependant l'état de cette enfant empirait; le mal faisait des progrès rapides. Elle se sentait tous les jours plus faible que la veille, et ne quittait presque plus sa chaise longue, si ce n'est le soir, lorsqu'elle se traînait jusque sur un des bancs de la terrasse pour voir se coucher le soleil. Était-ce un instinct de mourant ou une admiration secrète qui lui faisait demander à sa mère de venir là chaque soir? On l'ignore. Jamais elle ne dit à Réginald, en face de ce coucher de soleil qui a l'air d'un mort: «Que cela est triste!» car elle savait plus triste: c'était elle mourant aussi, mais sans avoir eu de rayons autour de la tête, astre charmant éteint bien des heures avant l'heure du soir! Et lui, l'artiste, le contemplateur idolâtre de la nature, ne lui dit pas plus: «Que cela est beau!» car il savait plus beau, comme elle savait plus triste, et c'était elle encore! Elle, millier de perceptions mystérieuses pour les autres, et lumineuses pour lui, que l'amour versait à plein dans son intelligence, comme les molécules transparentes d'un jour d'Italie dans un regard; elle enfin, que les autres, qui ne l'aimaient pas, auraient pensé peut-être à plaindre, mais jamais à admirer! La belle saison était avancée, et Mme de Saint-Séverin, désolée, demandait à Dieu dans ses prières que sa fille ne finît pas plus vite que l'été. Qu'il faut de désespoir pour qu'une mère ne demande plus davantage! Oh! qu'il faut de désespoir pour qu'une femme ne croie plus à la possibilité d'un miracle en faveur de l'être qu'elle chérit. Le dernier soir que Léa vint à la terrasse, Mme de Saint-Séverin aurait bien dit: «Elle ne reviendra pas s'asseoir ici», tant elle voyait clair dans l'état de sa fille. Des pressentiments ne trompent pas quand on aime; mais ce n'étaient plus des pressentiments qu'avait Mme de Saint- Séverin, c'était la science du médecin habile qui verrait à travers le corps la maladie, et qui assignerait à heure fixe le moment où il entrerait en dissolution. Une connaissance, une infaillibilité que le savoir humain ne donne pas, le sentiment la lui avait acquise. Ah! ne dites point que la nature n'est pas cruelle, qu'elle a couvert l'instant de la mort d'une incertitude compatissante: cela n'est pas vrai toujours pour celui qui meurt, et cela ne l'est jamais pour celui qui regarde mourir! Réginald aussi ne s'illusionnait pas. Il se disait que la vierge de son amour rendrait bientôt son corps à la terre et son âme aux éléments: bouton de rose indéplié et flétri sous l'épais tissu de feuilles séchées sans un ouragan que l'on pût accuser; fleur inutile que personne n'avait respirée; avorton de fleur sous l'enveloppe fanée de laquelle l'haleine la plus avide, le souffle le plus brûlant, n'eût rien trouvé peut-être à aspirer. Et son amour se renforçait de cette accablante certitude et d'un doute aussi amèrement décevant. Il semblait que toute cette vie qui abandonnait Léa se coulât dans son sein par vagues débordantes et multipliât la sienne. Moquerie diabolique de la destinée! On se sent du souffle pour deux, on sent, en mettant la main sur sa poitrine, que si cette maudite poitrine pouvait s'ouvrir on aurait du souffle à donner à des millions de créatures, et il faut tout garder pour soi! Un jour que Léa était couchée sur le banc de la terrasse, Réginald se trouva placé à côté d'elle; il y restait silencieux sous le poids écrasant de ses pensées, écoutant dans son coeur cette vie intérieure qui ne fait pas de bruit tant elle est profonde, ces tempêtes sourdes qui bouleversent et qui n'ont pas même un murmure. Il n'entendait point les paroles qu'échangeaient Mme de Saint- Séverin et Amédée, assis plus loin, et dont les doigts crispés arrachaient alors les feuilles d'un oranger avec le mouvement âpre d'un homme qui dissimule sa souffrance. Leur conversation était insignifiante; entrecoupée de silences fréquents et longs, elle roulait sur quelques chétifs accidents de la soirée comme la douceur du temps ou le tintement d'une cloche au fond du paysage. Nous tous qui avons vécu, nous les avons prononcées, ces paroles qui n'expriment rien, avec des voix altérées, pour voiler nos inquiétudes et nos peines à qui les causait. La soirée s'avançait ainsi. Déjà la frange cramoisie qui bordait le ciel à l'horizon était toute rongée, et le vent apportait, par bouffées, ces trésors de parfums cachés dans le sein des fleurs et qui y ont été déposés pour faire oublier, pendant la nuit, aux hommes, la perte du jour. Le banc occupé par Léa, Réginald et Mme de Saint-Séverin, était entouré et surmonté de beaux jasmins. Léa aimait à plonger sa tête dans l'épaisseur de leurs branches souples et verdoyantes; c'était comme un moelleux oreiller de couleur foncée sur lequel tranchait cette tête si pâle et si blonde. Les boucles du devant de la coiffure de Léa lui tombaient toutes défrisées le long des joues; elle avait détaché son peigne et jeté sur les nattes de ses cheveux son mouchoir de mousseline brodée qu'elle avait noué sous son menton. Ainsi faite de défrisure, de pâleur, d'agonie, qu'elle était touchante! Sa pose, quoique un peu affaissée, était des plus gracieuses. Un grand châle de couleur cerise enveloppait sa taille, qui n'était plus même svelte et qu'on eût craint de rompre à la serrer. On eût dit une blanche morte dans un suaire de pourpre. Réginald la couvait de son regard; c'était presque posséder une femme que de la regarder ainsi. Le malheureux! Il souffrait autant qu'Amédée et Mme de Saint-Séverin, mais ce n'était pas de la même douleur. Du moins on aurait pu croire que cette douleur eût été pure, qu'en face de ce corps presque fondu comme de la cire aux rayons du soleil, les désirs de chair et de sang ne subsistaient plus, et que la pensée seule dans laquelle s'était réfugié et ennobli l'amour se prenait à cette autre pensée, tout le moi dans la créature et qui allait s'éteignant, s'évaporant pour toujours. Est-ce la force ou la faiblesse humaine, une gloire ou une honte? Mais il n'en était point ainsi pour Réginald: cette mourante, dont il touchait le vêtement, le brûlait comme la plus ardente des femmes. Il n'y avait pas de bayadère aux bords du Gange, pas d'odalisque dans les baignoires de Stamboul, il n'y aurait point eu de bacchante nue dont l'étreinte eût fait plus bouillonner la moelle de ses os que le contact, le simple contact de cette main frêle et fiévreuse dont on sentait la moiteur à travers le gant qui la couvrait. C'étaient en lui des ardeurs inconnues, des pâmoisons de coeur à défaillir. Tous les rêves que son imagination avait caressés depuis qu'il était revenu d'Italie et qu'il s'était énamouré de Léa, lui revenaient plus poignants encore de l'impossibilité de les voir se réaliser. La nuit qui venait jetait dans son ombre la tête de Léa posée sur l'épaule de sa mère, qui bénissait cette nuit d'être bien obscure, parce qu'elle pouvait pleurer sans craindre que Léa n'interrogeât ses pleurs. Je ne sais... mais cette nuit d'août qui pressait Réginald si près de Léa qu'il sentait le corps de la malade se gonfler contre le sien à chaque respiration longue, pénible, saccadée, comme si elle avait été oppressée d'amour, cette nuit où il y avait du crime et des plaisirs par toute la terre, lui fit boire des pensées coupables dans son air tiède et dans sa rosée. Toute cette nature étalée là aussi semblait amoureuse! Elle lui servait une ivresse mortelle dans chaque corolle des fleurs, dans ses mille coupes de parfums. Pleuvaient de sa tête et de son coeur dans ses veines, et y roulaient comme des serpents, des sensations délicieuses, altérant avant-goût de jouissances imaginées plus délicieuses encore. Ses mains s'égarèrent comme sa raison. L'une d'elles se glissa autour de la taille abandonnée de la jeune fille, l'autre passa sur ses formes évanouies une pression timidement palpitante. A force d'émotion, il craignait que l'air ne manquât à ses poumons. Tout plein de passion frissonnante, il avait peur de se hâter dans son audace, - un cri, un geste, un soupir de cette enfant accablé pouvait le trahir. Le trahir! car il savait bien qu'il faisait mal, mais la nature humaine est si perverse, elle est si lâche, cette nature humaine, que son bonheur furtif devenait plus ébranlant encore du double enivrement du crime et du mystère. Scène odieuse que cette profanation d'une jeune fille dans la nuit noire, sous ce ciel étoilé qui parle d'un monde à venir et qui ment peut-être, tout près d'une mère qui la pleure et d'un frère qui ne la vengera pas, parce qu'une seule de ces stupides étoiles n'envoie pas un dard de lumière sur le fond pâlissant du coupable et n'illumine pas son infamie.! Soit prostration entière de forces vitales, soit confusion et défaillance sous le poids de sensations inconnues, soit ignorance complète, Léa resta dans le silence et immobile jusqu'à ce qu'un mouvement effrayant fit pousser un cri à sa mère et relever la tête de Réginald dont la bouche s'était collée à celle de l'adolescente, qui ne l'avait pas retirée. Amédée s'élança pour appeler du secours. Quand il revint, il n'était plus temps: les flambeaux que l'on apporta n'éclairèrent pas même une agonie. Le sang du coeur avait inondé les poumons et monté dans la bouche de Léa, qui, yeux clos et tête pendante, le vomissait encore, quoiqu'elle ne fût plus qu'un cadavre. Mme de Saint-Séverin, à genoux devant, était tellement anéantie qu'elle ne songeait pas à mettre la main sur le coeur pour épier si la vie ne le réchauffait plus. Elle considérait, les dents serrées et les yeux fixes, sa Léa ainsi trépassée, et sa douleur était si horrible qu'Amédée oublia sa soeur pour elle, et lui dit avec l'expression d'une tendresse pieuse: «Oh! ma mère, il vous reste encore deux enfants». Elle regarda alors ce qui lui restait, la pauvre mère, mais quand elle fixa sur Réginald ses yeux qui s'étaient remplis de larmes au mot consolant de son fils, ils s'affilèrent comme deux pointes de poignard. Elle se dressa de toute sa hauteur, et, d'une voix qu'il ne dut pas oublier quand il l'eut entendue, elle lui cria aux oreilles «Réginald, tu es un parjure!» Elle s'était aperçue qu'il avait les lèvres sanglantes. Une Page D’Histoire 1882 I De toutes les impressions que je vais chercher, tous les ans, dans ma terre natale de Normandie, je n'en ai trouvé qu'une seule, cette année, qui, par sa profondeur, pût s'ajouter à des souvenirs personnels dont j'aurai dit la force - peut-être insensée - quand j'aurai écrit qu'ils ont réellement force de spectres. La ville que j'habite en ces contrées de l'Ouest, - veuve de tout ce qui la fit si brillante dans ma prime jeunesse, mais vide et triste maintenant comme un sarcophage abandonné, - je l'ai, depuis bien longtemps, appelée: «la ville de mes spectres», pour justifier un amour incompréhensible au regard de mes amis qui me reprochent de l'habiter et qui s'en étonnent. C'est, en effet, les spectres de mon passé évanoui qui m'attachent si étrangement à elle. Sans ses revenants, je n'y reviendrais pas! Lorsque j'y marche par ses rues désertes aux pavés clairs, ce n'est jamais qu'accompagné de ces fantômes, qui n'ont pas, ceux-là, d'heure pour nous hanter et qui ne reviennent pas que dans la nuit, tirer nos rideaux sur leurs tringles et mettre sur nos bouches ce qui fut leur bouche, et où l'haleine qui nous enivra ne se retrouve plus!... Pour moi, fatalement obsédants, ces spectres reviennent, même de jour, même jusqu'en ces rues dont la clarté ne les chasse pas, et ils s'y dressent à côté de moi par les plus étincelantes journées comme s'ils étaient dans la nuit, l'enveloppante nuit qu'ils aiment et sur laquelle, quand elle serait là, je ne les discernerais pas mieux... Que de fois de rares passants m'ont rencontré, faisant ma mélancolique randonnée dans les rues mortes de cette ville morte, qui a la beauté blême des sépulcres, et m'ont cru seul quand je ne l'étais pas! J'avais autour de moi tout un monde, - tout un monde de défunts, sortant, comme de leurs tombes, des pavés sur lesquels je marchais, et qui, groupe funèbre, me faisaient obstinément cortège. Ils se pressaient à mes deux coudes, et je les voyais, avec leurs figures reconnues, aussi nettement, aussi lucidement qu'Hamlet voyait le fantôme de son père sur la plate-forme d'Elseneur. Mais ce n'est pas d'eux, - les familiers et les intimes - ce n'est pas de ces spectres qui sont les miens, que je veux parler aujourd'hui. C'est de deux autres. Deux autres qui m'ont apparu aussi, cette année, à la distance de trois siècles d'Histoire, et qui se sont enfoncés en moi, comme si je les avais connus, substances vivantes, créatures de chair visibles, qu'il faut toucher des yeux et des mains pour être sûr qu'elles ont existé dans les conditions de cette vie maudite, où les corps ne sont pas transparents et où les êtres que nous avons le plus aimés n'ont plus de nous que l'étreinte de nos rêves et doivent éternellement rester pour nos coeurs un mystère de doute, de regret et de désespoir!... L'histoire de ces deux spectres, qui probablement vont, je le crains bien, se joindre au sombre cortège de ceux-là qui ne me quittent plus; - cette histoire dont j'ai, en courant, ramassé comme j'ai pu les traces effacées par le temps, la honte et la fin d'une race, et qui s'est attachée à mon âme mordue, comme le taon acharné à la crinière du cheval qui l'emporte, a justement cette fascinante puissance du mystère, la plus grande poésie qu'il y ait pour l'imagination des hommes, - et peut-être, à la portée de ces Damnés de l'ignorance, hélas! la seule vérité. Elle s'est passée, d'ailleurs, cette mystérieuse histoire, dans le pays le moins fait pour elle, et où il fallait certainement le mieux la cacher! Et elle y a été cachée... Et tout à l'heure, en ce moment, malgré l'effort posthume des curiosités les plus ardentes, on ne l'y sait pas bien encore! Impossible à connaître dans le fond et le tréfonds de sa réalité, éclairée uniquement par la lueur du coup de hache qui l'entr'ouvrit et qui la termina, cette histoire fut celle d'un amour et d'un bonheur tellement coupables que l'idée en épouvante... et charme (que Dieu nous le pardonne!) de ce charme troublant et dangereux qui fait presque coupable l'âme qui l'éprouve et semble la rendre complice d'un crime peut-être, qui sait? envieusement partagé... II Dans le temps où cet amour et ce bonheur, qui durent être inouïs, pour être si coupables, s'enveloppèrent de ténèbres trahies, comme elles le sont toujours, par des sentiments incompressibles, il y avait pourtant une fière énergie dans les coeurs. Les passions, plus mâles que dans les temps qui ont suivi, étaient montées à des diapasons d'où elles sont descendues, et où elles ne remonteront probablement jamais plus. C'était vers la fin du seizième siècle, - de ce siècle de fanatisme et de corruption qu'italianisa Catherine de Médicis et cette race des Valois qui furent les Borgia de la France. Alors, il y avait en Normandie - la solide Normandie, où les hommes, robustement organisés, gardent mieux qu'ailleurs la possession d'eux-mêmes, - une famille de seigneurs venue de Bretagne vers 1400, et devenue, depuis plusieurs générations, terriennement normande. Elle habitait sur la côte de la Manche, à l'est, et non loin de Cherbourg, un château fortifié par une tour, qui, de cette tour, s'appelait Tourlaville. Comme tous les châteaux du Moyen Age, ç'avait été longtemps une fortification de guerre, mais le génie amollissant de la Renaissance l'avait transformé, et préparé pour cacher des passions et des voluptés criminelles et pour les destinées qui, plus tard, se sont accomplies. La famille qui vivait là portait sans le savoir un nom fatidique. C'était la famille de Ravalet... Et, de fait, elle devait un jour le ravaler, ce nom sinistre! Après le crime de ses deux derniers descendants, elle s'excommunia elle-même de son nom. Elle s'essuya de l'ignominie de le porter, et ainsi elle se tua et mourut avant d'être morte. Elle avait bien, du reste, mérité de mourir. Seulement, elle ne mourut pas comme les autres familles coupables et condamnées. Dieu fit une navrante exception pour elle. Cette outlaw de Dieu qui avait violé toutes ses lois, devait violer, en dernier, la loi providentielle des expiations divines. Chez elle, ce ne furent pas les plus coupables d'une famille sacrilège, dépravée et féroce, qui payèrent pour leurs crimes et les crimes séculaires de leur race. Ce ne furent pas des innocents non plus, - des innocents, qui rachètent tout avec leur innocence! Chez les Ravalet, il n'y avait pas d'innocents. Mais ce furent des coupables d'un crime différent des crimes de leurs pères, de l'abominable lignée des crimes de leurs pères, et qui à ces crimes ajoutèrent le leur, que leurs pères n'auraient pas commis. En effet, dans celui-ci, du moins, il se retrouva - égaré et contaminé, il est vrai, par les vices héréditaires d'une race perdue, - un jet soudain de nature humaine reparue, que depuis longtemps on ne voyait plus et qu'on ne supposait même plus possible dans la poitrine sans coeur de ces Ravalet! III Tous avaient été, de génération en génération, des hommes particulièrement impitoyables. Tous, sans exception, avaient tué dans leurs âmes les sentiments humains, comme ils tuaient les hommes. Le caractère le plus marqué de leur terrible race avait été une atroce impitoyabilité. Tempéraments aussi absolus qu'indomptables, dont les passions avaient la faim des tigres, c'étaient de ces gens qui croyaient le monde créé pour eux, et qui, pour faire cuire seulement l'oeuf de leur déjeuner auraient incendié toute une ville. Quand ils s'avisaient d'être débauchés, c'était de la débauche qui va jusqu'au sang et jusqu'à la mort... Un jour, l'un d'eux avait enlevé à un de ses écuyers une jeune fille qu'il aimait, et l'ayant violée, il l'avait tuée à coups de boule de quilles, dans un des fossés du château. Pour lui, elle n'avait été qu'une quille de plus ! Un autre, en sortant ivre d'une de ces orgies nocturnes comme ce damné château était accoutumé d'en voir, et se présentant le matin à la communion, passa son épée à travers le corps du prêtre qui la lui avait refusée, et le massacra, tenant l'hostie, sur les marches mêmes de l'autel. Un troisième avait assassiné son frère de ses propres mains, et avait mis le signe de Caïn sur sa race, qui, un jour, devait l'y retrouver... Tout tremblait, dans un pays qui, d'ordinaire, ne tremble devant rien, quand on pensait aux Ravalet, et l'horreur pour ces hommes tragiques était devenue si forte, qu'on s'attendait à voir sortir d'eux, un jour ou l'autre, non plus des créatures à visages d'hommes ou de femmes, mais des êtres à forme et à face inconnues, et on disait dans le pays, à chaque grossesse d'une Ravalet, avec un frisson de curiosité et d'épouvante: «Que va- t-il nous tomber de ce ventre? Que va-t-il nous vomir d'affreux sur la contrée ?» Mais cette horrible attente fut trompée. Les monstres qu'on attendait furent deux enfants de la plus pure beauté, qui sortirent tout à coup, un jour, comme deux roses, de cette mare de sang des Ravalet. Analogie singulière et mélancolique! Dans l'écusson des Ravalet, il y avait, fleurissante, une rose en pointe. Il y en eut aussi deux à l'extrémité de leur race, mais ces deux-là portaient dans leur double corolle la cantharide qui devait leur verser la mort dans ses feux... Julien et Marguerite de Ravalet, ces deux enfants, beaux comme l'innocence, finirent par l'inceste la race fratricide de leur aïeul. Il avait été, lui, le Caïn de la haine. Ils furent, eux, les Caïns de l'amour, non moins fratricide que la haine; car en s'aimant, ils se tuèrent mutuellement du double coup de couteau de l'inceste qu'ils avaient voulu tous les deux. Hélas! comment le voulurent-ils? Comment s'aimèrent-ils, ces infortunés contre qui le monde de leur temps n'éleva jamais aucun autre reproche que celui de leur amour?... Ce qui fait de l'inceste un crime si rare, c'est l'accoutumance. Dans le château solitaire où ils furent élevés, Julien et Marguerite de Ravalet avaient dû , à ce qu'il semblait, assez s'accoutumer à eux-mêmes pour que leur dangereuse beauté ne fût pas mortelle à leurs âmes; mais ils étaient la dernière goutte du sang des Ravalet, et leur fatal amour fut peut-être leur inaliénable héritage... Qui a jamais su l'origine de cet amour funeste, probablement déjà grand quand on s'aperçut qu'il existait?... A quel moment de leur enfance ou de leur jeunesse trouvèrent-ils dans le fond de leurs coeurs la cantharide de l'inceste, souterrainement endormie, et lequel des deux apprit à l'autre qu'elle y était?... Combien de temps avant les murmures grossissants des soupçons et l'éclat détonant du scandale, dura leur haletant bonheur, coupé de remords et de hontes, mais qui devint bientôt assez puissant pour les étouffer?... Séparés, en effet, le fils exilé au loin et la fille mariée, de par l'impérieuse autorité paternelle, le fils revint tout à coup au château comme la foudre, et enleva sa soeur comme un tourbillon. Où allèrent-ils engloutir leur bonheur et leur crime, ces deux êtres qui trouvaient le paradis terrestre dans un sentiment infernal?... Questions vaines! On l'a ignoré. Pendant plus d'une année on perdit leur trace, et on ne la retrouva qu'à Paris, par un triste jour de Décembre, - mais, pour le coup, ineffaçable - sur un échafaud! - et sanglante. Muette sur ce drame intime et profond d'un amour qui n'a eu pour témoins que les murs de ce château, dont les pierres, pour nous, suintent l'inceste encore, et les bois et les eaux qui les virent si délicieusement et si horriblement heureux sous leurs ombres ou sur leurs surfaces et qui n'ont rien révélé de ce qu'ils ont vu à personne, la Tradition, la grossière Tradition qui ne regarde pas dans les âmes, se trouve à bout de tout quand elle a écrit le mot indigné d'inceste et qu'elle a montré du doigt le billot où les deux incestueux couchèrent sous la hache leurs belles têtes, si belles qu'elle-même, la brutale Tradition, les a trouvées belles, et que le seul détail qu'elle n'ait pas oublié, dans cette histoire psychologiquement impénétrable, tient à cette surprenante beauté. Celle de Marguerite était si grande, qu'en montant les marches de l'estrade sur laquelle elle allait mourir et comme elle relevait sa jupe sur ses bas de soie rouge pour ne pas s'entortiller dans ses plis et pour monter d'un pas plus ferme, cette beauté, comme une insolation, égara les sens et la main du bourreau qui allait la tuer, mais qu'elle châtia de son insolente démence en le frappant ignominieusement à la face. Ceci se passait en place de Grève, le deux Décembre 1603, Henri IV régnant. Ce Roi, qui a entrelacé le surnom de bon dans le surnom de grand et en a fait le plus glorieux chiffre qu'un souverain puisse jamais porter, sentit, paraît-il, sa bonté hésiter devant le coup de hache de sa justice; mais sa femme, Marguerite de Valois (Marguerite aussi comme la coupable!), raffermit en lui le justicier. Elle avait à son compte, sur son âme, assez d'incestes, pour se punir elle-même dans l'inceste de Marguerite de Ravalet. IV Et voilà tout ce que l'on sait de cette triste et cruelle histoire. Mais ce qui passionnerait bien davantage serait ce que l'on n'en sait pas!... Or, où les historiens s'arrêtent ne sachant plus rien, les poètes apparaissent et devinent. Ils voient encore, quand les historiens ne voient plus. C'est l'imagination des poètes qui perce l'épaisseur de la tapisserie historique ou qui la retourne, pour regarder ce qui est derrière cette tapisserie, fascinante par ce qu'elle nous cache... L'inceste de Julien et de Marguerite de Ravalet, ce poème qui doit peut-être rester inédit, on n'a pas encore trouvé de poète qui ait osé l'écrire, comme si les poètes n'aimaient pas la difficulté jusqu'à l'impossible! Il lui en faudrait un comme Chateaubriand, qui fit René, ou comme lord Byron, qui fit Parisina et Manfred. Deux sublimes génies chastes, qui mêlaient la chasteté à la passion pour l'embraser mieux! C'eût été à lord Byron surtout, qui se vantait d'être Normand de descendance, qu'il aurait appartenu d'écrire, avec les intuitions du poème, cette chronique normande, passionnée comme une chronique italienne, et dont le souvenir maintenant ne plane plus que vaguement sur cette placide Normandie, qui respire d'une si longue haleine dans sa force. Ceux-là qui, dans ces derniers temps, ont rappelé les beaux Incestueux de Tourlaville, en ont remué moins la poussière que la poussière de leur château. C'étaient des âmes d'architectes. Ils ont minutieusement décrit cet ancien castel que la Renaissance, Armide elle-même, avait changé en un château d' Armide. Mais ils n'en ont su que les pierres. Allez! les deux spectres des deux derniers Ravalet, qui ont vécu entre ces pierres et qui y ont laissé de leurs âmes, ne sont jamais venus, dans le noir des minuits, tirer par les pieds l'imagination de ces gens tranquilles... L'un deux, pourtant, a dit quelque part qu'il avait cru voir flotter, au tournant d'un sentier dans les bois, la rose blanche d'une Ravalet, qui s'enfuyait sous les ombres crépusculaires. Mais il ne l'a pas poursuivie... Il faut, pour suivre les spectres, avoir plus foi en eux qu'en des figures de rhétorique. Moins rhétoricien, moi, j'ai été plus heureux... Je n'ai pas eu besoin de poursuivre ce que j'étais venu chercher. Les spectres qui m'avaient fait venir, je les ai retrouvés partout dans ce château, entrelacés après leur mort comme ils l'étaient pendant leur vie. Je les ai retrouvés, errant tous deux sous ces lambris semés d'inscriptions tragiquement amoureuses, et dans lesquelles l'orgueil d'une fatalité audacieusement acceptée respire encore. Je les ai retrouvés dans le boudoir de la tour octogone, où je me suis assis près d'eux en cherchant des tiédeurs absentes sur le petit lit de ce boudoir bleuâtre, dont le satin glacé était aussi froid qu'un banc de cimetière au clair de lune. Je les ai retrouvés dans la glace oblongue de la cheminée, avec leurs grands yeux pâles et mornes de fantômes, me regardant du fond de ce cristal qui, moi parti, ne gardera pas leur image! Je les ai retrouvés enfin devant le portrait de Marguerite, et le frère disait passionnément et mélancoliquement à la soeur: «Pourquoi ne t'ont-ils pas faite ressemblante?» Car la femme aimée n'est jamais ressemblante pour l'amour! Ces inscriptions et ce portrait ont été contestés. Quant aux inscriptions, moi- même je ne pourrai jamais admettre qu'elles aient été tracées par eux, les pauvres misérables! et que deux amants qui se savaient coupables, et dont la vie se passait à étouffer leur bonheur, sous les yeux d'un père qui avait le droit d'être terrible, aient plaqué avec une si folle imprudence sur les murs le secret de leur coeur et la fureur de leur inceste. Ces inscriptions, dont quelques-unes sont fort belles, auront été placées là après coup. Elles étaient dans le génie du temps, et le génie du temps, c'était la passion forcenée. Dans le portrait de Marguerite, il y a aussi un détail suspect, c'est celui des Amours aux ailes blanches dont elle est entourée, - inspiration païenne d'une époque païenne. Parmi ces Amours, il en est un aux ailes sanglantes. Ce sang aux ailes indique par trop qu'il a été mis là après la mort sanglante de Marguerite. Mais je crois profondément à la figure du portrait, en isolant les Amours. Si elle n'a pas posé vivante devant le peintre inconnu qui l'a retracée, elle a posé dans une mémoire ravivée par le souvenir de l'affreuse catastrophe qui fut sa fin. Elle est debout, en pied, dans ce portrait, - absolument de face, - et elle ne regarde pas les Amours qui l'entourent (preuve de plus qu'ils ont été ajoutés au portrait), mais le spectateur. Elle est dans la cour du château, et elle semble en faire les honneurs, de sa belle main droite hospitalièrement ouverte, à la personne qui regarde le portrait. Ce quii domine en cette peinture, c'est la châtelaine, dans une noblesse d'attitude simple qui va presque jusqu'à la majesté, et c'est aussi la Normande, aux yeux purs, qui n'a ni rêverie, ni morbidesse, ni regards languissants et chargés de ce qui a dû lui charger si épouvantablement le coeur. La tête est droite, le visage d'une fraîcheur qu'elle n'a dû perdre qu'au bout de son magnifique sang normand, après le coup de hache de l'échafaud. Les cheveux sont blonds, - de ce blond familier aux filles de Normandie, qui a la couleur du blé mûr noirci par l'âpre chaleur solaire d'Août, et qui attend la faucille. Eux, ces cheveux mûrs aussi, mais pour une autre faucille, ne l'ont pas attendue longtemps! Elle les porte courts, carrément coupés sur le front, avec deux lourdes touffes, sans frisure, tombant des deux côtés des joues, - à peu près comme les Enfants d'Edouard dans le célèbre tableau. Elle est grande et svelte, malgré la hauteur de sa ceinture; vêtue d'une robe de cérémonie blanche et rose, dont l'étoffe semble être tressée et dont les couleurs sont de l'une en l'autre, comme on dit en langue de blason. Jamais, en voyant ce portrait, on ne pourrait croire que cette belle fille rose, imposante et calme, fût une égarée de l'inceste et qu'elle s'y fût insensément abandonnée... Excepté sa main gauche, qui tombe naturellement le long de sa jupe, mais qui chiffonne un mouchoir avec la contraction d'un secret qu'on étouffe et du supplice de l'étouffer, nulle passion n'est ici visible. Rien de ce qui fait reconnaître les grandes Incestueuses de l'Histoire et de la Poésie, n'a dénoncé celle-ci à la malédiction des hommes. Elle n'a ni l'horreur délirante de Phèdre, ni la rigidité hagarde de Parisina après son crime. Son crime, à elle, qui fut toute sa vie et qui date presque du berceau, elle le porte sans remords, sans tristesse et même sans orgueil, avec l'indifférence d'une fatalité contre laquelle elle ne s'est jamais révoltée. Même sur l'échafaud, elle ne dut pas se repentir, cette Marguerite qui s'appelait aussi Madeleine, mais ne fit pas pénitence pour un crime d'amour, qui, en profondeur de péché, l'emportait sur tous les péchés de la fille de Jérusalem... La Chronique, qui dit si peu de choses, a dit seulement qu'elle prononça que c'était elle qui avait entraîné son frère. Elle accueillit, sans se plaindre et sans protester, l'échafaud, parce que la conséquence de l'inceste était, dans ce temps-là, l'échafaud. V On a d'elle et de son frère quelques rares lettres imprimées, mais je n'en ai pas vu les autographes. Celles du frère sont ce que devaient être les lettres d'un jeune homme noble de ce temps-là, en passage à Paris. Il l'y appelle «Marguite», au lieu de Marguerite, - abréviation charmante, presque tendre; mais on ne trouve pas dans ces lettres un seul mot qui indique le genre d'intimité qu'on y cherche. Avait-il l'anxiété terrifiante de voir ses lettres dans les mains qui pouvaient les perdre tous les deux, et la peur transie se réfugiait-elle dans l'hypocrisie des frivolités et des insignifiances?... Elle, plus libre, osa davantage, dans une page que je vais citer et où sa passion paraît déborder du contenu des mots, comme une odeur passe à travers le cristal d'un flacon hermétiquement fermé: «Mon ami, - écrit-elle, - j'ai reçu une lettre de vous de Paris, qui contient plusieurs choses qui méritent considération d'aucune desquelles il m'était souvenu des autres; votre lettre que j'ai brûlée m'en a rafraîchi la mémoire et donné sujet de chérir à nouveau vostre passion à mon bien dont les FÉLICITÉS me sont encore présentes au coeur... Le pèlerinage de mes jours estant depuis vostre départie devenu triste et langoureux, partant ne doubtiez pas que je n'aye reçu vos propositions comme elles méritent, et ne tiendra point à ce qui dépend de moi que vous n'obteniez entière satisfaction à ce que vous désirez et toutes les fois que vous jugerez à propos de vous témoigner que je suis, mon ami, votre fidèle soeur et amie, Marguerite». Ailleurs, elle lui dit: «Vos récits de Paris me mettent en joie avec les marques seures de vostre passion qui me sont plus chères que la vie...» Ces lettres sont datées de Valognes, où, pendant une absence de son père à Blois, elle a été confiée à Mme d'Esmondeville, qui devait la décider à son mariage avec messire Jean Le Fauconnier, vieux, et riche de plusieurs seigneuries. «Nous la trouvâmes - dit-elle pittoresquement - à moitié couchée sur une sorte de litière. Elle m'embrassa avec une espèce de pitié si froide et si dédaigneuse, que je demeurai ferme de colère et prête du tout à rejeter... Elle étoit entre temps et toujours couchée, occupée à rousler en ses doigts un chappelet et à pincher du thabac qu'elle fichoit mignardement dans son nez. A tout cecy, j'étais restée debout devant la dite d'Esmondeville, qui jettoit sur moi des regards si sévères que j'en étois toute meurtrie. - (L'horreur de l'inceste soupçonné commençait!) - Peu après de là, une vieille vint me prendre par mon écharpe et me conduisit maugré moi en une chambre au plus haut de l'hôtel et m'y laissa seule jusqu'à la nuit.» Plus tard, on la força d'épouser ce messire Le Fauconnier, et c'est ainsi qu'elle introduisit l'adultère dans l'inceste; mais l'inceste dévora l'adultère, et des deux crimes fut le plus fort. Elle eut des enfants de ces deux crimes, mais ils ne vécurent pas, et elle put monter sur l'échafaud sans regarder derrière elle dans la vie, et ses yeux attachés sur le frère qui montait devant et qui la précédait dans la mort. Après l'exécution, le Roi ordonna de remettre leurs deux cadavres à la famille, qui les fit inhumer dans l'église de Saint-Julien-en Grève, avec cette épitaphe: «Ci gisent le frère et la soeur. Passant, ne t'informe pas de la cause de leur mort, mais passe et prie Dieu pour leurs âmes». L'église de Saint-Julien-en-Grève est devenue l'église abandonnée de Saint- Julien-le-Pauvre, et ceux qui y passent n'y prient plus devant l'épitaphe effacée. Mais où il faut passer pour prier pour eux, - si on prie, - c'est dans ce château où ils sont certainement plus que dans leur tombe. J'y suis passé cette année, par un automne en larmes, et je n'ai jamais vu ni senti pareille mélancolie. Le château, dont alors on réparait les ruines, que j'aurais laissées, moi, dans leur poésie de ruines, car on ne badigeonne pas la mort, souvent plus belle que la vie, ce château a les pieds dans un lac verdâtre que le vent du soir plissait à mille plis... C'était l'heure du crépuscule. Deux cygnes nageaient sur ce lac où il n'y avait qu'eux, non pas à distance l'un de l'autre, mais pressés, tassés l'un contre l'eau comme s'ils avaient été frère et soeur, frémissants sur cette eau frémissante. Ils auraient fait penser aux deux âmes des derniers Ravalet, parties et revenues sous cette forme charmante; mais ils étaient trop blancs pour être l'âme du frère et de la soeur coupables. Pour le croire, il aurait fallu qu'ils fussent noirs et que leur superbe cou fût ensanglanté... Source: http://www.poesies.net