Poésies Et Textes Divers. Alfred De Musset (1810-1857) TABLE DES MATIERES Sur Une Morte. Les Filles De Loth. Concert De Mademoiselle Garcia. Reprise De Bajazet, Mademoiselle Rachel. Souvenir. Sur Une Morte. Elle était belle, si la Nuit Qui dort dans la sombre chapelle Où Michel-Ange a fait son lit, Immobile, peut être belle. Elle était bonne, s’il suffit Qu’en passant la main s’ouvre et donne, Sans que Dieu n’ait rien vu, rien dit, Si l’or sans pitié fait l’aumône. Elle pensait, si le vain bruit D’une voix douce et cadencée, Comme le ruisseau qui gémit, Peut faire croire à la pensée. Elle priait, si deux beaux yeux, Tantôt s’attachant à la terre, Tantôt se levant vers les cieux, Peuvent s’appeler la Prière. Elle aurait souri, si la fleur Qui ne s’est point épanouie Pouvait s’ouvrir à la fraîcheur Du vent qui passe et qui l’oublie. Elle aurait pleuré, si sa main Sur son coeur froidement posée Eût jamais, dans l’argile humain, Senti la céleste rosée. Elle aurait aimé, si l’orgueil, Pareil à la lampe inutile Qu’on allume près d’un cercueil, N’eût veillé sur son coeur stérile. Elle est morte, et n’a point vécu. Elle faisait semblant de vivre. De ses mains est tombé le livre Dans lequel elle n’a rien lu. Les Filles De Loth. D'après Genèse, chapitre XIX Le vieux Loth ronflait au fond de sa caverne; Assises à côté d'une pâle lanterne, Ses deux filles en pleurs se rappelaient tout bas Les plaisirs de Sodome et ne s'endormaient pas. L'aînée avait vingt ans, une figure altière, L'oeil bleu et des cheveux rejetés en arrière, Des trésors sous sa robe et des doigts exercés... La plus jeune était blonde, avait seize ans passés, Des fruits s'arrondissaient sur sa blanche poitrine Et son poil frissonnait où l'esprit le devine; Les yeux pleins de langueur et de timidité Cachait sous leurs cils d'or l'ardente volupté. Vierges! Comprenez que deux filles à cet âge N'ont pas quitté Sodome avec leur pucelage. Elles avaient goûté le breuvage amoureux, Et leur soif insatiable avait fait des heureux, Jusqu'au jour redouté du divin châtiment, Leur vie entière fut détruite en un moment, Tous les hommes perdus, car il n'en restait pas Qui pussent désormais jouir de leurs appas! D'où viendra la rosée à leur bouche altérée? ... "Ne pleure pas ma soeur, ma soeur, que ton âme éplorée Retrouve quelque espoir. Tiens! Déshabillons-nous, J'ai trouvé pour jouir, un moyen simple et doux." Ainsi parla l'aînée. Déboutonnant sa robe, Elle montre à sa soeur, avec un double globe Un ventre satiné qui se termine en bas Par un petit triangle couvert de poils ras, Noirs comme de l'ébène, et doux comme de la soie, Sarah sourit, s'approche et écarte avec joie Les lèvres de la trousse, ainsi les vieux Hébreux Nommaient l'endroit charmant qui les rendait heureux. " Que faut-il faire Agass? - Du bout de ton doigt rose, Chatouille-moi - J'y suis, attends que je me pose Pour que mon doux bouton s'érige sous ton doigt Et que j'écarte aussi les cuisses comme toi. " Et sous leur main, servie d'une amoureuse ivresse, La symphyse se gonfle et palpite et se dresse. Enfin n'en pouvant plus et d'amour se pâmant, Agass donne à sa soeur un doux baiser d'amant. Mais celle-ci lui dit: " Faisons mieux, ma charmante Remplaçons notre doigt à la place amusante Par une langue agile; et tu verras, ma soeur Que nos attouchements auront plus de douceur. Oui, sur ton petit ventre, attends que je me couche, Ta bouche sur mes lèvres, ton poil dans ma bouche Qu'une douce langue chatouille en l'excitant Notre bouton de rose encore tout palpitant. Que nos corps enlacés se tordent et se roulent, Que le jus de l'amour sur nos cuisses s'écoule. " Sitôt dit, sitôt fait, et bientôt ce doux jeu Arrose leur trésor d'un liquide onctueux. Mais ce sperme infécond ne rappelle les hommes Que de manière vague. " Ah! Sottes que nous sommes, A quoi rêvons-nous donc quand on a ce qu'il nous faut: Notre père est bien vieux, mais il est encore chaud. Il peut bander encor quand les femmes sont belles, Bien heureux qu'il n'ait pas affaire à des pucelles. Mais il ne voudra pas, tant il est scrupuleux, Nous donner la bouteille où jadis toutes deux Avons puisé la vie,... où notre pauvre mère, Allait remplir ses fleurs, éteindre son cratère. Tâchons de l'enivrer, il aime le bon vin, Et s'il veut nous baiser, sauvons le genre humain... " Chacune sur le chef portait un grand voile noir; Loth avec sa lanterne, a demandé, hagard: " A qui sont ces tétons dont la blancheur rayonne? Ces globes opalins, dont la pointe frissonne? " Il jette sur Agass des regards polissons, Ecoute en soupirant les charmeuses chansons Qu'ensemble ont commencé ses filles toutes nues, Il croit être à Sodome et, sur ses propres filles Haletant de planter le bâton de famille, Il s'élance soudain. Agass l'avait prévu. Au ventre paternel, elle saisit tout nu Le membre recherché par l'ensemble des femmes S'aperçoit qu'il faut encore qu'elle l'enflamme, Et, pour mieux en jouir, elle roule à la main L'instrument qui doit féconder le genre humain. " J'enfanterai, dit-elle, et pour être plus sûre Adoptons pour jouir la meilleure posture. " Elle tombe à genoux, découvre son cul blanc; Le vieux Loth inclinant la tête et s'approchant Voit le cul: Oh! Jeune Femme! Oh! ma toute belle", Dit-il alors, jetant ses deux bras autour d'elle. Agass, poussant le cul, accroît le mouvement Car elle connaissait l'effet du frottement. Elle se sent mouiller. Aucune jouissance N'a pourtant assouvi sa brutale espérance. Un soupir la saisit; elle porte la main Je ne sais où. " Tu n'es pas dans le bon chemin, C'est à recommencer ", dit-elle à son vieux père. Et l'ivrogne à nouveau recommence l'affaire? En craignant de manquer, il se laisse guider A travers les replis qu'il devra féconder. Agass tressaille. Enfin tout son beau corps frissonne; Les os ont craqué. Le père Loth s'en étonne " Qu'as-tu donc? Mon enfant: va donc que je jouisse! Si je m'en suis douté, que le ciel m'engloutisse! " Dit le vieux Loth. Agass dit alors à sa soeur: " Viens goûter à ton tour la divine liqueur. " L'autre aussitôt s'approche et dans ses douces cuisses Elle montre à son père un doux nid de délices. Elle chatouille alors les couilles du taureau, Prend l'arme tout à coup et la met au fourreau. Entre ses blanches mains, saisit la vieille épée Pour la faire entrer plus grosse et mieux trempée. Enfin elle se pâme, laisse tomber ses bras, Le sceptre paternel inondant ses appas. " Gloire à Dieu " se dit-elle, " à présent j'ai conçu. " Loth, en se réveillant n'avait rien vu, ni su. Concert De Mademoiselle Garcia. Je ne sais pourquoi l'apparition des morts est regardée en général comme une chose si horrible et si effrayante; les esprits les plus fermes sont, à cet égard, aussi faibles que les enfans. Nous frémissons à l'idée de voir reparaître un seul moment les êtres que nous avons le plus aimés, ceux dont la mémoire nous est la plus chère. Au lieu de cette belle coutume des anciens « de séparer par l'action d'un feu pur cet ensemble parfait formé par la nature avec tant de lenteur et de sagesse, » nous ensevelissons à la hâte, en détournant les yeux, le corps de nos meilleurs amis, et une pelletée de terre n'est pas plutôt tombée sur ces corps, que tout le monde évite d'en parler. Il semble que ce soit manquer aux convenances que de rappeler à un fils, à un frère, une mère, une soeur morte; au lieu de ces urnes qui renfermaient jadis la cendre des familles, et qui restaient près du foyer, nous avons imaginé ces affreux déserts qu'on appelle des cimetières, et nous avons remplacé les évocations antiques par la peur des revenans. Depuis que Mlle Garcia commence à se faire connaître, tous ceux qui l'ont vue ont remarqué sa ressemblance avec la Malibran, et, le croirait-on? il paraît certain que plusieurs des anciens amis de la grande cantatrice ont été presque épouvantés de cette ressemblance. On cite, là-dessus, de nombreux exemples, parmi lesquels j'en choisirai un. Il y a à peu près un an, une demoiselle anglaise prenait, à Londres, des leçons de Lablache, qui habitait la même maison que Mlle Garcia; la jeune personne se disposait à chanter un air de Norma, et son maître, tout en la conseillant, lui parlait de la manière dont l a Malibran comprenant cet air; au moment où l’écolière va se mettre au piano, une voix se fait entendre dans la chambre voisine (c'était Mlle Garcia qui chantait précisément, dit-on, la cavatine de Norma); l'Anglaise croit reconnaître la voix de la Malibran elle-même, elle s'arrête, frappée de surprise; elle s'imagine qu'un fantôme vient lui donner leçon; la terreur s'empare d'elle, elle s'évanouit. Il me semble qu'en pareil cas j'aurais été ouvrir la porte au fantôme. La première fois que j'ai entendu Mlle Garcia, j'ai cru aussi un peu voir un revenant, mais j'avoue que ce revenant de dix-sept ans m'a inspiré toute autre chose que l'envie de me trouver mal. Il est certain qu'aux premiers accens, pour quiconque a aimé la soeur aînée, il est impossible de ne pas être ému. La ressemblance, qui consiste, du reste, plutôt dans la voix que dans les traits, est tellement frappante qu'elle paraîtrait surnaturelle, s'il n'était pas tout simple que deux soeurs se ressemblent. C'est le même timbre, clair, sonore, hardi, ce coup de gosier espagnol qui a quelque chose de si rude et de si doux à la fois, et qui produit sur nous une impression à peu près analogue à la saveur d'un fruit sauvage. Mais, si le timbre seul était pareil, ce serait un hasard de peu d'importance, bon, en effet, tout au plus, à donner des attaques de nerfs; heureusement pour nous, si Pauline Garcia a la voix de sa soeur, elle en a l'ame en même temps, et, sans la moindre imitation, c'est le même génie; je ne crois, en le disant, ni exagérer, ni me tromper. Je n'ai pas la prétention de rendre compte en détail du concert qui a été donné au théâtre de la Renaissance; je ne vous dirai pas si Mlle Garcia va de sol en mi et de fa en ré, si sa voix est un mezzo soprano ou un contralto, par la très bonne raison que je ne me connais pas à ces sortes de choses, et que je me tromperais probablement. Je ne suis pas musicien, et je puis dire, à peu près comme M. de Maistre: J'en atteste le ciel , et tous ceux qui m'ont entendu jouer du piano. La jeune artiste a chanté trois airs: voici le jugement qu'en portait une personne d'esprit, dans une lettre écrite le lendemain, qui vaut mieux que ce que je pourrais dire: « Elle a chanté d'abord un air de Costa fait pour la Malibran , qui est une sorte de vocalise très favorable au développement de toutes les belles cordes; grands applaudissemens, mais pas d'émotion; ensuite l'air de M. de Bériot, mais l'orchestre a mal accompagné; elle tient sa musique à la main avec une grace particulière, et elle est décidément jolie à la scène. Elle était tout en blanc, une chaîne noire avec un petit diamant sur le haut du front; elle avait l'air plein de distinction; elle salue aussi en se pliant un peu, et ce salut plein de modestie frappe par sa dignité; sans séparation avec le tremolo qui avait enlevé le parterre, elle a chanté la cadence du diable; mauvaise musique, tour de force à deux qui vous laisse étonné, et voilà tout. Vous voyez qu'elle n'a pu développer ni son talent dramatique, ni son vrai chant; on l'avait un peu sacrifiée. » Mlle Garcia sait cinq langues; elle peut jouer sur un théâtre allemand, anglais, français, espagnol ou italien, et elle serait aussi à son aise à New-York ou à Vienne qu'à la Scala ou à l'Odéon. Elle s'accompagne elle-même avec la plus grande facilité; lorsqu'elle chante, elle ne semble éprouver aucun embarras, ni mettre aucune application; que ce soit une cavatine ou un boléro, un air de Mozart ou une romance d'Amédée de Beauplan, elle se livre à l'inspiration avec cette simplicité pleine d'aisance qui donne à tout un air de grandeur. Bien qu'elle ait fait de longues études, et que cette facilité cache une science profonde, il semble qu'elle soit comme les gens de qualité qui savent tout sans avoir jamais rien appris. On ne sent pas, en l'écoutant, ce plaisir pénible que nous causent toujours des efforts calculés, quand même le résultat serait la perfection; elle n'est pas de ces artistes travailleurs qu'on admire en fronçant le sourcil et dont le talent donne des maux de tête. Elle chante comme elle respire; quoiqu'on sache qu'elle n'a que dix-sept ans, son talent est si naturel, qu'on ne pense même pas à s'en étonner. Sa physionomie, pleine d'expression, change avec une rapidité prodigieuse, avec une liberté extrême, non-seulement selon le morceau, mais selon la phrase qu'elle exécute. Elle possède, en un mot, le grand secret des artistes; avant d'exprimer, elle sent. Ce n'est pas sa voix qu'elle écoute, c'est son coeur, et si Boileau a eu raison de dire: Ce que l'on conçoit bien s'exprime clairement, on peut dire avec assurance: Ce que l'on sent bien s'exprime mieux encore. Je n'ai jamais compris par quelle raison on est, pour ainsi dire, convenu de ne parler franchement avec éloge que des morts, à moins que ce ne soit pour réserver les injures aux vivans. L'esprit humain est si misérable, que la louange la plus sincère passe presque toujours pour un compliment, dès qu'elle s'adresse à une personne qui n'est pas aux antipodes ou en terre. J'ose dire ce que j'ose faire, » disait Montaigne. On devrait oser dire ce qu'on ose penser. Je pense donc que Mlle Garcia, qui doit, je crois, débuter dans deux ans, a devant elle un avenir aussi glorieux que celui de sa soeur. Je n'ai qu'un regret, c'est qu'elle ne débute pas ce soir, afin de nous délivrer d'un genre faux, affecté, ridicule, qui est à la mode aujourd'hui. Je suis loin, en parlant ainsi, de vouloir nier que nous ayons d'excellens artistes; ils sont même si bien connus, qu'il est inutile de les citer: il ne m'entre d'ailleurs dans l'esprit d'attaquer personne, c'est un métier que je n'aime pas. Je veux parler, non d'un acteur, ni d'un théâtre, mais d'un genre, lequel est une exagération perpétuelle. Cette maladie règne partout, envahit tout; on s'en fait gloire. C'est l'affectation du naturel, parodie plus fatigante, plus désagréable à voir que toutes les froideurs de la tradition ancienne. La tradition est très ennuyeuse, je le sais; elle a un défaut insupportable, c'est de faire des mannequins qui semblent tenir tous à un même fil, et qui ne remuent que lorsqu'on tire ce fil; l'acteur devient une marionnette. Mais l'exagération du naturel est encore pire. Si, du moins, puisque maintenant le joug de la tradition est brisé, le comédien, livré à lui- même, suivait réellement son inspiration, bonne ou mauvaise, il n'y aurait que demi-mal. On verrait sur la scène des personnages vrais, les uns ridicules, les autres sérieux, les uns froids, les autres passionnés. Il n'y a pas deux hommes qui sentent de même; chacun exprimerait donc à sa façon. Au lieu de cela, qu'arrive-t-il? La Malibran, il faut en convenir, a contribué à amener le genre à la mode; elle s'abandonnait à tous les mouvemens, à tous les gestes, à tous les moyens possibles de rendre sa pensée; elle marchait brusquement, elle courait, elle riait, elle pleurait, se frappait le front, se décoiffait, tout cela sans songer au parterre; mais du moins elle était vraie dans son désordre. Ces pleurs, ces rires, ces cheveux déroulés, étaient à elle, et ce n'était pas pour imiter telle ou telle actrice qu'elle se jetait par terre dans Othello. Quelle impression voulez-vous produire sur moi, quand vous vous arracheriez réellement les cheveux et quand vous en feriez cent fois plus que la Malibran, si je m'aperçois que vous ne sentez rien? Quel intérêt voulez-vous que je prenne à vos cris de désespoir, à vos contorsions? Je n'en comprends même pas le motif, je ne sais pas pourquoi vous vous démenez ainsi. Lorsque les chanteurs allemands sont venus à Paris, il y avait une certaine actrice qui s'appelait, je crois, Mme Fischer; c'était une jolie personne, grande, blonde, avec une voix très fraîche; elle se posait sur le bord de la rampe, près du trou du souffleur; elle joignait les mains comme quelqu'un qui fait sa prière, et là, elle chantait de son mieux. Jamais elle ne bougeait autrement, son air durât-il une demi-heure; si on lui criait bis, elle revenait à la même place, rapprochait ses mains et recommençait. Ce n'était certainement pas une Malibran, c'était Mme Fischer, chantant à sa manière et ne cherchant à imiter personne; elle n'en faisait pas beaucoup, il est vrai, mais pourquoi en aurait-elle fait plus si elle n'en sentait pas davantage? Voilà une question qu'on pourrait aujourd'hui adresser à bien des gens: pourquoi en faites-vous tant? Vous vous croyez sublime, et vous seriez peut-être passable si vous en faisiez moitié moins. L'exagération des acteurs vient de la manie, ou plutôt de la rage de faire de l'effet, qui semble aujourd'hui s'être emparée de tout le monde. Je veux bien supposer que cette manie a existé dans tous les temps, mais je ne puis croire qu'elle ait jamais été poussée si loin. On dirait que nous avons la simplicité en horreur. Auteurs, acteurs, musiciens, tous ont le même but, l'effet, et rien de plus; tout est bon pour y parvenir, et dès qu'on l'atteint, tout est dit; l'orchestre tâche de faire le plus de bruit possible pour qu'on l'entende; le chanteur, qui veut couvrir le fracas de l'orchestre, crie à tue-tête; le peintre et le machiniste entassent dans les décorations des charpentes énormes, afin qu'on regarde leur nom sur l'affiche; l'auteur ajoute à l'orchestre quarante trompettes, afin que son opéra fasse plus de tapage que le précédent, et ainsi de suite, les uns renchérissant sur les autres. Le public ébahi, assourdi, ouvre les yeux et les oreilles dans une stupeur muette; le directeur ne pense qu'à la recette et fait mousser la pièce dans les journaux; et, au milieu de tout cela, il n'y a pas une honnête créature qui se demande si autrefois il n'existait pas quelque chose qu'on appelait la musique. Ce qu'il y a d'inouï dans ce temps-ci, c'est qu'on nous donne Don Juan et que nous y allons. Mme Persiani nous chante: Vedrai carino, l'air le plus simple et le plus naïf du monde, et nous le trouvons charmant. En sortant de là, nous allons voir l'opéra à la mode; nous voilà dans une tombe, dans l'enfer, que sais-je? Voilà des bourreaux, des chevaux, des armures, des orgies, des coups de pistolet, des cloches, pas une phrase musicale; un bruit à se sauver, ou à devenir fou; et nous trouvons encore cela charmant, juste autant que Vedrai carino. Pauvre petit air, que Mozart semble avoir écrit pour une fauvette amoureuse, que deviendrait-il, grand Dieu! si on le mettait dans un opéra à cloches et à trompettes? Ce que je disais tout à l'heure de ma science musicale, me donne sans doute peu d'autorité en cette matière; je n'ai pas les armes nécessaires pour attaquer un genre que je crois mauvais, et tout ce que je puis dire, c'est qu'il est mauvais. De plus habiles que moi sauraient expliquer pourquoi, et de plus habiles le pensent; mais on ne le dit pas assez. Je me souviens d'avoir lu quelque part une excellente question d'Alphonse Karr « Mais, monsieur, demande un spectateur à son voisin en écoutant un opéra, croyez-vous que ce soit réellement de la musique? » Je ne sais trop ce que répond le voisin; mais je répondrais en pareil cas: « Non, monsieur, ce n'est pas précisément de la musique, et cependant on ne peut pas dire non plus tout-à-fait que ce n'en soit pas. » C'est un terme-moyen entre de la musique et pas de musique; ce sont des airs qui ne sont ni des airs ni des récitatifs, des phrases qui ont une velléité d'être des phrases, mais qui, au fond, n'en sont pas. Quant à des chants, à de la mélodie, ce n'est plus de cela qu'il s'agit; on ne chante plus, on parle ou on crie; c'est peut-être une sorte de déclamation notée, un compromis entre le mélodrame, la tragédie, l'opéra, le ballet et le diorama. C'est un assemblage de choses qui remuent les sens; la musique s'y trouve peut-être, mais je ne saurais dire quel est le rôle qu'elle y joue. Du reste, demandez à tel chanteur italien que nous connaissons tous s'il admire cet opéra, il vous répondra que oui, qu'il y a dedans des choses superbes, de grands effets, de belles combinaisons d'harmonie, beaucoup de science et de travail; mais demandez-lui s'il voudrait y chanter un rôle, il vous répondra qu'il aimerait mieux être aux galères. Il est temps qu'on nous débarrasse de la maladie des effets. Il faut, lorsque Mlle Garcia débutera, qu'elle ait le courage de dire à l'orchestre: Messieurs, pas si haut; aux acteurs: Vous criez trop fort; et à l'auteur: Votre opéra est un charivari. Il faut du courage et de l'énergie pour oser parler aussi clairement; mais, quand on s'appelle Garcia, qu'on est soeur de Ninette et fille de Don Juan, on peut tenir un pareil langage, ou plutôt on n'a pas besoin d'y penser; la vérité est une force invincible, qui a son cours comme les fleuves, et le génie est le levier dont elle se sert. On parle déjà d'un opéra nouveau qu'on ferait pour Mlle Garcia, on dit aussi qu'elle va en Angleterre; ce seraient deux torts; il ne faut pas aller en Angleterre, parce que c'est à Paris qu'est le vrai public, et il ne faut pas débuter dans un opéra nouveau, parce que c'est dans les maîtres qu'est la vraie musique. De ce que toutes les cantatrices du monde ont joué un rôle, ce n'est pas une raison pour qu'une débutante recule devant ce rôle; bien au contraire, c'est par ce motif même qu'il faut qu'elle le joue à son tour. La Malibran, la Pasta, Mme Fodor, qui vous voudrez encore, ont chanté tel opéra; chantez-le donc aussi, et que, par vous comme par elle, cet opéra devienne nouveau pour nous... Mais je m'aperçois que, sans y penser, je donne à Mlle Garcia des conseils dont elle n'a pas besoin. J'aurais dû borner cet article à un seul mot: la Malibran est revenue au monde, il n'y a pas d'inquiétude à avoir, et on n'a qu'à la laisser faire. Le jour même où j'ai entendu Mlle Garcia, en passant le matin sur le Pont-Royal j'ai rencontré Mlle Rachel. Elle était dans un cabriolet de place avec sa mère, et, chemin faisant, elle lisait; probablement elle étudiait un rôle. Je la regardais venir de loin, son livre à la main, avec sa physionomie grave et douce, plongée dans une préoccupation profonde; elle jetait un coup d'oeil sur son livre, puis elle semblait réfléchir. Je ne pouvais m'empêcher de comparer en moi-même ces deux jeunes filles, qui sont du même âge, destinées toutes deux à faire une révolution et une époque dans l'histoire des arts; l'une sachant cinq langues, s'accompagnant elle-même avec l'aisance et l'aplomb d'un maître, pleine de feu et de vivacité, causant comme une artiste et comme une princesse, dessinant comme Grandville, chantant comme sa soeur; l'autre, ne sachant rien que lire et comprendre, simple, recueillie, silencieuse, née dans la pauvreté, n'ayant pour tout bien, pour toute occupation et pour toute gloire, que ce petit livre qui s'en allait vacillant dans sa main. Elles sont pourtant soeurs, me disais-je, ces deux enfans qui ne se connaissent pas, qui ne se rencontreront peut-être jamais. Il y a entre elles une parenté sacrée, le même point de départ et deux routes si diverses, le même but et deux résultats si différens! Celle-là n'a qu'à ouvrir les lèvres pour que tout le monde l'aime et l'admire; on pourrait dire qu'elle est née fleur, et que la musique est son parfum; et celle- ci, quel travail, quel effort ne faut-il pas à cette petite tête pour comprendre la délicatesse d'un courtisan de Louis XIV, la noblesse et la modestie de Monime, l'ame farouche de Roxane, la grace des muses, la poésie des passions! quelle difficulté dans sa tâche, et quel prodige qu'elle y réussisse! Oui, le génie est un don du ciel, c'est lui qui déborde dans Pauline Garcia comme un vin généreux dans une coupe trop pleine; c'est lui qui brille au fond des veux distraits de Rachel comme une étincelle sous la cendre. Oui, il y a dans ce moment-ci un coup de vent dans le monde des arts; la tradition ancienne était une admirable convention, mais c'était une convention; le débordement romantique a été un déluge effrayant, mais une importante conquête. Le joug est brisé, la fièvre est passée; il est temps que la vérité règne, pure, sans nuages, dégagée de l'exagération de la licence, comme des entraves de la convention. Le retour à la vérité est la mission de ces deux jeunes filles. Qu'elles l'accomplissent! qu'elles suivent leur chemin! Il ne m'appartient malheureusement pas de les suivre, mais je puis du moins les regarder partir, et boire à leur santé le coup de l'étrier. Tout en rêvant ainsi, je suis allé au concert, et, comme il faut toujours qu'un rimeur rime ses pensées, j'ai fait, tant bien que mal, ces strophes: Ainsi donc, quoi qu'on dise, elle ne tarit pas La source immortelle et féconde Que le coursier divin fit jaillir sous ses pas. Elle existe toujours, cette sève du monde, Elle coule, et les dieux sont encore ici-bas! A. quoi nous servent donc tant de luttes frivoles, Tant d'efforts toujours vains et toujours renaissans? Un chaos si pompeux d'inutiles paroles, Et tant de marteaux impuissans, Frappant les anciennes idoles? Discourons sur les arts, faisons les connaisseurs; Nous aurons beau changer d'erreurs Comme un libertin de maîtresse; Les lilas au printemps seront toujours en fleurs, Et les arts immortels rajeuniront sans cesse. Discutons nos travers, nos rêves et nos goûts, Comparons à loisir le moderne et l'antique, Et ferraillons sous ces drapeaux jaloux. Quand nous serons au bout de notre rhétorique, Deux enfans nés d'hier en sauront plus que nous. O jeunes coeurs remplis d'antique poésie, Soyez les bienvenus, enfans aimés des dieux! Vous avez le même âge et le même génie. La douce clarté soit bénie Que vous ramenez dans nos yeux! Allez, que le bonheur vous suive! Ce n'est pas du hasard un caprice inconstant Qui vous fit naître au même instant. Votre mère ici-bas, c'est la Muse attentive Qui sur le feu sacré veille éternellement. Obéissez sans crainte au dieu qui vous inspire. Ignorez, s'il se peut, que nous parlons de vous. Ces plaintes, ces accords, ces pleurs, ce frais sourire, Tous vos trésors, donnez-les nous: Chantez, enfans, laissez-nous dire. Reprise De Bajazet, Mademoiselle Rachel. Le Théâtre-Français vient de reprendre Bajazet, Mlle Rachel joue Roxane; c'est, si je ne me trompe, son sixième début. La critique, qui s'était montrée cinq fois indulgente et juste en même temps (chose presque rare), a fait preuve cette fois de sévérité: j'avoue que je ne sais pas pourquoi; mais huit feuilletons, écrits le même jour par des gens d'esprit et de goût, sont mécontens de cette reprise. Je ne sais non plus pourquoi ils font de cet essai une circonstance à peu près décisive, sur laquelle on remet en question le mérite de la jeune artiste et celui de Racine par la même occasion; j'avais assisté à la reprise, j'y suis retourné en toute conscience, afin de tenter d'éclaircir ce point, et je sais encore moins pourquoi. Des six rôles que Mlle Rachel a représentés depuis qu'elle est au théâtre, après Hermione, Roxane me semble celui dans lequel il faut la voir, préférablement à tout autre. Je me souviens qu'un jour, au bal, je vis entrer une jeune femme (c'était une actrice, ce qui rentre dans mon sujet), et je me retournai vers mon voisin, pour lui dire que je la trouvais jolie; mon voisin était un Anglais, homme d'esprit; il fut de mon avis. - Cependant, lui dis-je, les journaux disent qu'elle est laide. - Mais, vous savez, me répondit-il, une journal, c'est une jeune homme. - Comment! un jeune homme? - Eh oui, c'est une jeune homme qui écrit pour dire comme il voit, pas autre chose. -Fort bien, mais plusieurs journaux trouvent cette personne laide. Eh bien! me répliqua mon Anglais, nous voilà deux qui le trouvons jolie; nous sommes autant que deux journaux. Encouragé par cet exemple, j'ose déclarer que je suis un jeune homme qui trouve Bajazet joli et Roxane charmante. J'ai beau faire, je ne comprends pas ce qu'on a trouvé de mal à cette reprise. La décoration? Elle est fort convenable. Les costumes? Ils sont tout battans neufs, passablement exacts Les acteurs? Mais ce sont les mêmes qui ont joué Mithridate, Andromaque, Cinna, etc., etc., excepté celui qui est chargé du rôle de Bajazet. Joanny, qui joue Acomat, jouait Mithridate, Auguste, le vieil Horace; Mlle Rabut, qui représente Atalide, représente Andromaque, Sabine; d'où vient donc le mécontentement dont on parle, et que, du reste, il m'a été impossible de remarquer dans la salle? Il ne reste que deux choses à critiquer, ou l'auteur, ou la principale actrice. Comme il me semble que l'auteur est Racine, je ne m'y arrête pas, pour cause. C'est donc l'actrice qu'on attaque. Pourquoi dans ce rôle? Elle l'a étudié; il suffit de la regarder pour le voir, et de l'écouter pour le sentir; a-t-elle un moins bon maître, moins d'intelligence, moins de coeur? Est-elle plus faible, ou moins inspirée, ou plus craintive, ou moins bien placée dans cette pièce? ou enfin, paraissant sous les habits de Roxane et obligée à quelque éclat, est-elle plus petite qu'il y a un mois? Cette dernière question est peut être la plus importante; je crois, en effet, que c'est le reproche le plus sérieux qu'on puisse adresser à Mlle Rachel; elle n'est pas grande; voilà une chose sur laquelle il faut prendre son parti. Pellegrini, excellent acteur, chanteur divin, avait le nez trop long; Lablache est un peu gros; Duprez est aussi trop petit; tout cela est fâcheux. Mlle Rachel est donc petite, à telle enseigne qu'au quatrième acte de Bajazet, pendant le monologue, j'ai entendu quelqu'un du parterre s'écrier: « Quel petit démon! » Ce quelqu'un-là ne se doutait guère qu'en parlant ainsi il résumait habilement de grandes questions, et que son mot valait un feuilleton tout entier. En effet, ne serait-il pas curieux de savoir pourquoi Roxane doit être plus grande qu'Hermione? Roxane est, avec Phèdre, le rôle le plus difficile que Racine ait écrit. Certes, pour comprendre l'étendue de rôles pareils et pour les composer, comme on dit, ce serait une terrible entreprise, si ces rôles n'étaient depuis long-temps connus; mais ils le sont, et non-seulement connus, approfondis, calculés, mais notés. Qui les a créés? Racine lui-même; on sait, depuis cent soixante ans, comment sortir, rentrer, marcher, parler, dans les chefs-d'oeuvre du grand siècle; il est vrai que Mlle Rachel ne suit point la tradition, mais, sans la suivre, elle ne l'ignore pas; à quelque inspiration qu'elle se livre, c'est sous le portique sacré, antique et solennel, qu'elle improvise; il n'est pas difficile de reconnaître dans ses plus hardies interprétations le respect et l'intelligence du passé; elle ne joue pas Roxane de souvenir, car elle n'était pas née la dernière fois qu'on l'a jouée avant elle; mais il suffit, qu'une tirade soit de Racine pour qu'on y sente la Champmeslé. Il ne s'agit donc point, à proprement parler, de savoir si elle a bien conçu le rôle, mais si elle veut, sait, peut le rendre. Mais à quoi bon discuter cela, quand le parterre, les loges ont applaudi? Quelqu'un, qui a plus que de l'esprit, disait l'autre soir au foyer des Français: « En vérité, on juge singulièrement ici; on demande non- seulement plus, mais autre chose que ce qu'on peut avoir; on a réfléchi sur tout, fait mille rêves, on s'est épuisé en fantaisies; on voudrait trouver Shakspeare dans Racine, Racine dans Shakspeare; ce n'est pas juger raisonnablement, ni même, pour ainsi dire, d'une manière honnête. Mlle Rachel, on le sait, n'a pas dix-huit ans; voilà ce dont l'on s'est aperçu lorsqu'on l'a vue la première fois dans le costume de Camille; voilà, il me semble, ce à quoi l'on devrait penser quand on la voit dans cette robe orientale qui la gênait vendredi dernier. De bonne foi, ce n'est pas sa faute si elle est si jeune; mais Roxane, dit-on, est une belle esclave, devenue sultane par un caprice, plaçant son amant dans l'alternative ou de l'épouser, ou de mourir, amoureuse par les sens seulement, furieuse sans ironie, dissimulée par boutade, lascive et emportée, mais surtout jalouse; et on s'étonne, on s'indigne presque qu'une enfant de dix-sept ans n'exprime pas tout cela; ce sont de belles imaginations, de profondes découvertes, sans doute; Mlle Rachel n'a probablement pas encore eu le temps de les faire. Et pourquoi alors entreprend-elle ce rôle? demande-t-on. Pourquoi veut-elle rendre des sentimens, je me trompe, des sensations qui lui sont inconnues? La réponse ne serait pas difficile à faire. D'abord, Racine était un homme pieux, simple, quoique poli, consciencieux, et on n'avait pas inventé de son temps la littérature du nôtre; il est donc plus que douteux qu'il ait donné à la favorite d'Amurat le hideux caractère qu'on lui prête; quand ce caractère eût été historique, il n'aurait ni voulu, ni pu le retracer; et Mlle Rachel, que je ne connais pas, me semble une honnête fille, consciencieuse, qui ne voudrait ni ne pourrait le jouer. Veux-je dire par là que Roxane soit une vestale? Non, Dieu merci! C'est une tête de fer, passionnée, fougueuse; c'est une sultane, une esclave, une amante, tout ce qu'on voudra; mais, elle a passé par le noble cerveau de Racine; et croyez qu'un poète qui mettait deux ans et demi à traduire la Phèdre d'Euripide, presque vers par vers (comme Schiller, à son tour, a traduit la traduction française); croyez, dis-je, que ce poète avait dans l'ame un certain instinct de la beauté et de l'idéal, qui ne s'accommode pas d'héroïnes tigresses. Celui, qui passe une heure à polir un vers n'y fait pas entrer une idée honteuse; si sa pensée est cruelle, il sait l'adoucir; ardente, la purifier; amoureuse, l'ennoblir; jalouse, la sonder sans trouble; sublime et chaste, l'exprimer simplement. S'il a à peindre une Roxane, il la peindra, n'en doutez pas, et sans qu'un trait manque au tableau; mais chaque trait sera tel que nulle autre main que la sienne ne l'aura pu dessiner; et de cette main, le coeur en répond. Avant tout, la poésie est là, qui veille, cette rose empoisonnée dont parle Shakspeare, et dont le parfum ne s'échappe qu'avec crainte, modestie et honnêteté; voilà pourquoi une enfant de seize ans, quand elle s'appelle Rachel, peut jouer Roxane. Pour citer un exemple entre autres, quelques journaux ont remarqué ce vers: Je plaignis Bajazet, je lui vantai ses charmes. Ils ont appuyé sur le sens de ces mots, et ils les ont trouvés très licencieux, Que peut-on entendre, disent-ils, par les charmes d'un homme? Eh! mon Dieu! Racine, à coup sûr, n'entendait par là que la beauté du visage, la grace des manières, la douceur du langage, qui peuvent appartenir à un homme aussi bien qu'à une femme. Et depuis quand, en effet, le mot charmes veut-il dire autre chose? Dieu sait quelle rougeur eût monté au front du poète, si on avait cherché devant lui une interprétation obscène à son vers! Mais que voulez-vous du temps de Racine, Robert Macaire n'existait pas. Pour me servir de ce mot qu'on dénature, et qui n'en vaut pas moins pour cela, je dirai que Mlle Racheta rempli son rôle avec un charme inimitable, Si ce rôle était son premier début, la critique n'aurait pas assez d'éloges; d'épithètes pompeuses, de phrases louangeuses, pour rendre compte de la représentation de Bajazet. Dans quel étonnement ne serions-nous pas, dans quel enthousiasme! Mais c'est le sixième rôle qu'elle joue, et voilà comme nous sommes à Paris; nous aurions voulu autre chose que Mlle Rachel elle-même; nous connaissons cette grande manière de dire, ces gestes rares, frappans, ce regard profond, cette prodigieuse intelligence, de notre jeune artiste; nous les admirions hier, nous les aimions, et tout cela nous allait au coeur. Mais aujourd'hui, nous avons mal dîné, et nous voudrions du nouveau. Au lieu de cette énergie, nous voudrions de la tendresse; au lieu de cette sobriété, du désordre, et que l'actrice surtout fût plus grande. Voilà, comme on juge, du moins dans les journaux; car, Dieu merci, le public n'est pas le moins du monde de cet avis; il est venu à la seconde représentation comme il était venu à la première, comme il ira à la troisième; il a vingt fois interrompu l'actrice par ces murmures involontaires que ne peut retenir: une foule émue, et qui sont les vrais applaudissemens. En un mot, Roxane a été l'un des plus beaux triomphes de Mlle Rachel. Pourquoi quelques journaux veulent-ils nier ce triomphe? J'ai dit que je n'en savais rien, et s'il m'était permis de le leur demander, voici comment je m'exprimerais: Mais enfin, dites-moi, messieurs, pourquoi la chagrinez-vous? Elle a fait ce qu'elle a pu, et ce que nulle autre qu'elle, assurément, ne pourrait faire, Puisque vous dites qu'il faut pour ce rôle des femmes de trente ans, amenez- en donc, et que nous leur entendions dire: Bajazet, écoutez, je sens que je vous aime, Vous vous perdez. Puisque vous ne voulez pas d'ironie, enseignez-nous comment il faut prononcer autrement que notre jeune tragédienne: Vous jouirez bientôt de son aimable vue. Puisque vous aimez la passion, l’énergie, je dirais presque la férocité trouvez donc l'accent de ce vers: Ma rivale à mes yeux s'est enfin déclarée. Puisqu'enfin vous refusez à Mlle Rachel ce qu'on appelle la sensibilité, c'est- à-dire l'expression qui sort du coeur, essayez donc de répéter après elle: Tu ne saurais jamais prononcer que tu m'aimes. Pour parler sérieusement, la critique a des droits que nul ne conteste; c'est à juste titre que des hommes de sens et d'esprit, qui ont fait leurs preuves et qui sont en possession d'une réputation légitime, parlent et discutent sur toute chose, donnent des arrêts quelquefois légers, mais fins, piquans, et qui se font toujours lire; si quelques-uns s'en plaignent, tous en profitent; oui, la critique est une vraie puissance, et l'une des plus grandes aujourd'hui. Oui, lorsqu'une jeune fille débute, lorsqu'elle arrive sur un théâtre qu'elle ne connaît pas, où elle doit craindre plus qu'espérer, où rien ne la soutient encore; lorsque le public qui l'ignore et qui ne se donne la peine de rien deviner la laisse jouer dans le désert des pièces qu'il s'est habitué à abandonner; et lorsque dans cette solitude, l'artiste, inconnue, mais fidèle à sa conscience, révèle courageusement son talent, sans regarder qui est là ni si on l'écoute; oui, la critique alors a une noble tâche à remplir; c'est d'écouter, de prendre la plume, d'avertir le public qu'il faut venir, et le public vient. Cette foule blasée, indifférente, dont on a gâté le goût, assourdi les oreilles, quitte l'Opéra, le boulevart, voire même la rue Saint-Denis, et accourt; elle s’assied, elle fait silence, elle voit qu’on ne l’a pas trompée, et tout Paris se dérange le lendemain pour venir entendre, au milieu de cinq actes qu’il sait par coeur, cent vers récités par un enfant. Oui, lorsque plus tard cette même jeune fille, devenue femme, sûre d’elle-même et de sa réputation, adoptée depuis long-temps par tous, paraît dans un rôle nouveau, la critique a encore une belle part; c’est de veiller sur la gloire de l’artiste, de ne pas la laisser descendre de la place qu’elle a conquise, de l’avertir à son tour, et au besoin de la blâmer, de faire en un mot l’office de la vigie qui annonce la terre et marque aussi l’écueil. Mais quand on est encore aux premiers pas, quand cette enfant qui ne doit pas croire à sa gloire, est encore à lutter pour qu’on la comprenne; lorsque, applaudie dans cinq rôles, elle s'essaie dans un sixième, et là, n'ayant encore que du génie, lorsqu'elle cherche à mûrir son talent; viendrez-vous déjà, dès le lendemain, avec votre esprit, votre expérience, viendrez-vous vous asseoir sur ce même banc où vous avez été si juste, et jugerez-vous sévèrement maintenant cette noble et modeste intelligence qui s'exerce devant deux mille personnes, qui s'écoute elle-même en public, impatiente de se sentir, de se deviner, dans un des plus difficiles, des plus dangereux rôles de nos tragédies? assisterez- vous à cet essai comme si c'était un spectacle ordinaire, une fantaisie, un passe-temps? Et vous, forts de vos souvenirs, viendrez-vous hocher la tête là où vous devriez battre des mains, uniquement parce que ce n'est plus tout-à-fait un premier début, parce que votre esprit a changé peut-être, parce qu'il faut du nouveau à tout prix? Si c'est là aujourd'hui votre rôle, alors nous, public, nous qui payons nos stalles, nous que vous avez avertis hier de venir voir Andromaque, nous avons le droit de vous dire comme le vieux Corneille: Tout beau! car ce n'est plus d'une actrice qu'il s'agit, ni d'une réputation, ni d'un caprice de mode; vous nous avez appris à aimer un plaisir que nous avions perdu, mais qui nous est cher et qui est à nous; nous voulons voir ce qui en sera, comment Mlle Rachel jouera Roxane après-demain, et ensuite Esther ou Chimène; la tragédie renaît par elle, nous n'entendons pas qu'on l'étouffe; il faut nous laisser d'abord écouter, et nous vous dirons dans deux ans d'ici ce que nous en pensons définitivement; l'artiste, jusque-là, ne vous appartient plus; ce n'est plus elle qui en est question, c'est l'art qu'elle ravive, l'art immortel, gloire et délices de l'esprit humain. Quel est votre but, en effet, et que prétendriez-vous faire? Admettons que Mlle Rachel n'ait réellement pas été à sa hauteur ordinaire dans Bajazet, ce que je suis loin d'accorder, mais n'importe. Admettons encore que c'est en conscience que vous signalez cet échec, et que vous faites en cela un acte d'impartialité. Ne voyez-vous pas que votre devoir était, au contraire, l'indulgence? Vous en aviez pour Talma vieillissant, vous ne lui disiez pas ainsi qu'il avait été faible un soir: et ce silence que vous vous imposiez par respect pour la renommée d'un homme, ne pouviez-vous pas le garder aujourd'hui par respect pour vos propres espérances, pour l'avenir de l'art, pour les efforts d'un enfant, pour vos paroles de la veille? Quand il serait vrai que Bajazet eût été moins bien joué que Mithridate, quelle si grande importance y attachez-vous donc, quelle si grande différence y avez-vous trouvée? Ne voyez-vous pas qu'en attaquant ainsi cette jeune fille, vous plaidez une cause qui n'est pas la vraie, qui ne peut pas être bonne, quand même elle serait juste? Est-ce votre admiration pour Racine qui produit votre mécontentement, et êtes-vous si fort indignés de le voir moins bien représenté aujourd'hui qu'hier? A qui rendez-vous service en le disant? Ce n'est pas à Racine lui-même, car si ses ouvrages reprennent faveur au théâtre, ce sera grace à Mlle Rachel, et ne sentez-vous pas qu'en se voyant blâmée si vite, avec si peu de ménagement, elle peut se décourager? Ne sentez-vous pas qu'en lisant vos articles, cette enfant en qui seule repose toute la grandeur d'une renaissance, cette enfant qui n'est pas sûre d'elle, et qui, malgré son génie précoce, n'est pas encore à l'épreuve des chagrins que peut nous causer la critique, cette enfant qui joue si bien Hermione, qui sait si bien comprendre et réciter Racine, peut se mettre à pleurer? Voyez le grand mal! dira-t-on peut-être; oui, ce serait un très grand mal; que les journaux attaquent demain Mlle Grisi ou Fanny Elssler, et qu'elles s'en affligent un instant, peu importe; leur réputation est faite, leurs noms sont aimés, elles sont à l'abri d'un blâme passager. D'ailleurs, la musique, la pantomime, la danse, ne sont point aujourd'hui des arts délaissés. Il en est autrement de la tragédie. Si on décourageait Mlle Rachel, ce serait Hermione elle-même, Monime et Roxane, qu'on découragerait. Quiconque aime les arts doit y regarder à deux fois. Sommes-nous donc aux beaux jours de Talma, de la Duchesnoy, de Lafont, de Mlle Georges? Peut-être alors on aurait eu le droit de traiter légèrement une débutante, de la comparer à ceux qui l'auraient entourée, et de lui donner, dans son intérêt, des conseils sévères; mais aujourd'hui, dans le désordre où nous sommes, dans le triste état où se trouve le théâtre, les amis des arts, critiques et poètes, artistes de toutes sortes, peintres, musiciens, tous tant que nous sommes, nous n'avons qu'une chose à faire lorsque nous allons aux Français, c'est d'applaudir Mlle Rachel, de la soutenir de toutes nos forces, de la vanter même outre mesure, s'il le faut, sans crainte de la gâter par nos éloges; n'est-ce pas un assez beau spectacle que cette volonté, cette puissance d'une jeune tille, qui ne se laisse troubler ni par la multitude, ni par les répliques si souvent fausses des acteurs qui jouent avec elle, ni par la difficulté ni par la grandeur de sa tâche, mais qui arrive seule, simplement et tranquillement, se poser devant le parterre, et parler selon son coeur? N'en fait-elle pas assez par cela seul qu'elle fait ce qu'elle peut, et qu'elle peut régénérer l'art au temps où nous sommes? Quant à moi, si je savais qu'un des articles dirigés contre elle l'eût affligée, et si je l'avais vue pleurer, je lui aurais dit: Pleurez pour Bajazet, mademoiselle; pleurez pour Pyrrhus, pour Tancrède; voilà des sujets dignes de vos pleurs, et soyez sûre que la moindre larme que vous verserez pour eux sur la scène, en fera plus pour votre gloire que tous les feuilletons de l'univers. Il n'y a de bonne cause que celle de l'avenir, car c'est la seule à qui doive rester la victoire. On peut nuire à cette cause, la gêner, l'affaiblir, mais non la détruire; voilà ce qu'on ne sait pas assez. On peut écraser un talent médiocre, on peut aussi le faire valoir et lui donner une apparence de renommée; mais vouloir étouffer un vrai talent, c'est la même chose que d'essayer de prouver que le bleu est rouge, ou qu'il fait clair à minuit; c'est s'attaquer à plus fort que soi, c'est perdre son temps d'une méchante manière; le talent triomphe tôt ou tard, car il n'a qu'à se montrer pour qu'on le reconnaisse. Celui qui me dirait que Mlle Rachel est l'objet d'un caprice du public, et qu'elle ne tiendra pas ses promesses, je ne lui répondrais qu'une chose: mon esprit peut porter un faux jugement, mais quand je suis ému, je ne saurais me tromper; je puis lire ou écouter une pièce de théâtre et m'abuser sur sa valeur, mais, eussé-je le goût le plus faux et le plus déraisonnable du monde, quand mon coeur parle, il a raison. Ce n'est pas là une vaine prétention à la sensibilité, c'est pour vous dire que le coeur n'est point sujet aux méprises de l'esprit, qu'il décide à coup sûr, sans réplique, sans retour, que ni brigues, ni cabales ne peuvent rien sur lui, que c'est, en un mot, le souverain juge. Voilà ce qui me donne la hardiesse de répéter ce que j'ai déjà dit de Mlle Rachel, qu'elle sera un jour une Malibran. Voilà pourquoi j'ai vu avec peine, avec tristesse, qu'on l'ait attaquée; voilà enfin pourquoi il me semble que, si peu de crédit qu'on ait, il faut la défendre autant qu'on le peut, et se garder surtout de vouloir détruire, dans le coeur d'une enfant, le germe sacré, la semence divine, qui ne peut manquer de porter ses fruits. Souvenir. J’espérais bien pleurer, mais je croyais souffrir, En osant te revoir, place à jamais sacrée, O la plus chère tombe et la plus ignorée Où dorme un souvenir! Que redoutiez-vous donc de cette solitude, Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main, Alors qu’une si douce et si vieille habitude Me montrait ce chemin? Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries, Et ces pas argentins sur le sable muet, Ces sentiers amoureux remplis de causeries, Où son bras m’enlaçait. Les voilà, ces sapins à la sombre verdure, Cette gorge profonde aux nonchalans détours, Ces sauvages amis dont l’antique murmure A bercé mes beaux jours. Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse, Comme un essaim d’oiseaux, chante au bruit de mes pas! Lieux charmans, beau désert qu’aimait tant ma maîtresse, Ne m’attendiez-vous pas? Ah! laissez-les couler, elles me sont bien chères, Ces larmes que soulève un coeur encor blessé! Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières Ce voile du passé! Je ne viens point jeter un regret inutile Dans l’écho de ces bois témoins de mon bonheur. Fière est cette forêt dans sa beauté tranquille, Et fier aussi mon coeur. Que celui-là se livre à des plaintes amères, Qui s’agenouille et prie au tombeau d’un ami. Tout respire en ces lieux; les fleurs des cimetières Ne poussent point ici. Voyez! la lune monte à travers ces ombrages. Ton regard tremble encor, belle reine des nuits; Mais du sombre horizon déjà tu te dégages, Et tu t’épanouis. Ainsi de cette terre, humide encor de pluie, Sortent, sous tes rayons, tous les parfums du jour; Aussi calme, aussi pur, de mon ame attendrie Sort mon ancien amour. Que sont-ils devenus, les chagrins de ma vie? Tout ce qui m’a fait vieux est bien loin maintenant, Et rien qu’en regardant cette vallée amie, Je redeviens enfant. O puissance du temps! ô légères années! Vous emportez nos pleurs, nos cris et nos regrets; Mais la pitié vous prend, et sur nos fleurs fanées Vous ne marchez jamais. Tout mon coeur te bénit, bonté consolatrice! Je n’aurais jamais cru que l’on pût tant souffrir D’une telle blessure, et que sa cicatrice Fût si douce à sentir. Loin de moi les vains mots, les frivoles pensées, Des vulgaires douleurs linceul accoutumé, Que viennent étaler sur leurs amours passées Ceux qui n’ont point aimé! Dante, pourquoi dis-tu qu’il n’est pire misère Qu’un souvenir heureux dans les jouis de douleur? Quel chagrin t’a dicté cette parole amère, Cette offense au malheur? En est-il donc moins vrai que la lumière existe, Et faut-il l’oublier, du moment qu’il fait nuit? Est-ce bien toi, grande ame immortellement triste, Est-ce toi qui l’as dit? Non, par ce pur flambeau dont la splendeur m’éclaire, Ce blasphème vanté ne vient pas de ton coeur. Un souvenir heureux est peut-être sur terre Plus vrai que le bonheur. Eh quoi! l’infortuné qui trouve une étincelle Dans la cendre brûlante où dorment ses ennuis, Qui saisit cette flamme, et qui fixe sur elle Ses regards éblouis; Dans ce passé perdu quand son ame se noie, Sur ce miroir brisé lorsqu’il rêve en pleurant, Tu lui dis qu’il se trompe, et que sa faible joie N’est qu’un affreux tourment! Et c’est à ta Françoise, à ton ange de gloire, Que tu pouvais donner ces mots à prononcer, Elle qui s’interrompt, pour conter son histoire, D’un éternel baiser! Qu’est-ce donc, juste Dieu, que la pensée humaine, Et qui pourra jamais aimer la vérité, S’il n’est joie ou douleur si juste et si certaine, Dont quelqu’un n’ait douté? Comment vivez-vous donc, étranges créatures! Vous riez, vous chantez, vous marchez à grands pas; Le ciel et sa beauté, le monde et ses souillures Ne vous dérangent pas. Mais lorsque, par hasard, le destin vous ramène Vers quelque monument d’un amour oublié, Ce caillou vous arrête, et cela vous fait peine Qu’il vous heurte le pié. Et vous criez alors que la vie est un songe, Vous vous tordez les bras comme en vous réveillant, Et vous trouvez fâcheux qu’un si joyeux mensonge Ne dure qu’un instant. Malheureux! cet instant où votre ame engourdie A secoué les fers qu’elle traîne ici-bas, Ce fugitif instant fut toute votre vie; Ne le regrettez pas! Regrettez la torpeur qui vous cloue à la terre, Vos agitations dans la fange et le sang, Vos nuits sans espérance et vos jours sans lumière, C’est là qu’est le néant! Mais que nous revient-il de vos froides doctrines? Que demandent au ciel ces regrets inconstans Que vous allez semant sur vos propres ruines A chaque pas du Temps? Oui, sans doute, tout meurt; ce monde est un grand rêve, Et le peu de bonheur qui nous vient en chemin, Nous n’avons pas plus tôt ce roseau dans la main Que le vent nous l’enlève. Oui, les premiers baisers, oui, les premiers sermens Que deux êtres mortels échangèrent sur terre, Ce fut au pied d’un arbre effeuillé par les vents Sur un roc en poussière. Ils prirent à témoin de leur joie éphémère Un ciel toujours voilé qui change à tout moment, Et des astres sans nom que leur propre lumière Dévore incessamment. Tout mourait autour d’eux, l’oiseau dans le feuillage, La fleur entre leurs mains, l’insecte sous leurs piés, La source desséchée où vacillait l’image De leurs traits oublis; Et sur tous ces débris joignant leurs mains d’argile, Étourdis des éclairs d’un instant de plaisir, Ils croyaient échapper à cet Être immobile Qui regarde mourir! - Insensés! Dit le sage - Heureux! dit le poète. Et quels tristes amours as-tu donc dans le coeur, Si le bruit du torrent te trouble et t’inquiète, Si le vent te fait peur? J’ai vu sous le soleil tomber bien d’autres choses Que les feuilles des bois et l’écume des eaux, Bien d’autres s’en aller que le parfum des roses Et le chant des oiseaux. Mes yeux ont contemplé des objets plus funèbres Que Juliette morte au fond de son tombeau, Plus amers que le toast à l’ange des ténèbres Porté par Roméo. J’ai vu ma seule amie, à jamais la plus chère, Devenue elle-même un sépulcre blanchi, Une tombe vivante, où flottait la poussière De notre mort chéri, De notre pauvre amour, que dans la nuit profonde Nous avions sur nos coeurs si doucement bercé! C’était plus qu’une vie, hélas! c’était un monde Qui s’était effacé! Oui, jeune et belle encor, plus belle, osait-on dire, Je l’ai vue, et ses yeux brillaient comme autrefois. Ses lèvres s’entr’ouvraient, et c’était un sourire, Et c’était une voix; Mais non plus cette voix, non plus ce doux langage, Ces regards adorés dans les miens confondus; Mon coeur encor plein d’elle errait sur son visage, Et ne la trouvait plus. Et pourtant, j’aurais pu marcher alors vers elle, Entourer de mes bras ce sein vide et glacé, Et j’aurais pu crier: Qu’as-tu fait, infidèle, Qu’as-tu fait du passé? Mais non; il me semblait qu’une femme inconnue Avait pris par hasard cette voix et ces yeux; Et je laissai passer cette froide statue, En regardant les cieux. Eh bien! ce fut sans doute une horrible misère Que ce riant adieu d’un être inanimé. Eh bien! qu’importe encor? O nature! ô ma mère! En ai-je moins aimé? La foudre maintenant peut tomber sur ma tête, Jamais ce souvenir ne peut m’être arraché. Comme le matelot brisé par la tempête, Je m’y tiens attaché. Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent, Ni ce qu’il adviendra du simulacre humain, Ni si ces vastes cieux éclaireront demain Ce qu’ils ensevelissent. Je me dis seulement: à cette heure, en ce lieu, Un jour, je fus aimé, j’aimais, elle était belle. J’enfouis ce trésor dans mon ame immortelle, Et je l’emporte à Dieu! Source: http://www.poesies.net