Lettres De Dupuy Et Cotonet Par Alfred De Musset (1810-1857) TABLE DES MATIERES ABUS DES ADJECTIFS 1836 LES HUMANITAIRES 1836 1837 LES EXAGERES 1837 ABUS DES ADJECTIFS 1836 Lettre de deux habitans de la Ferté-Sous-Jouarre à m le directeur de la revue des deux mondes. Mon cher monsieur, que les dieux immortels vous assistent et vous préservent des romans nouveaux ! Nous sommes deux abonnés de votre revue , mon ami Cotonet et moi, qui avons résolu de vous écrire touchant une remarque que nous avons faite : c' est que, dans les livres d' aujourd' hui, on emploie beaucoup d' adjectifs, et que nous croyons que les auteurs se font par là un tort considérable. Nous savons, monsieur, que ce n' est plus la mode de parler de littérature, et vous trouverez peut-être que dans ce moment-ci nous nous inquiétons de bien peu de chose. Nous en conviendrons volontiers, car nous recevons le constitutionnel , et nous avons des fonds espagnols qui nous démangent terriblement. Mais mieux qu' un autre vous comprendrez sans doute toute la douceur que deux ames bien nées trouvent à s' occuper des beaux-arts, qui font le charme de la vie au milieu des tourmentes sociales ; nous ne sommes point béotiens, monsieur, vous le voyez par ces paroles. Pour que vous goûtiez notre remarque, simple en apparence, mais qui nous a coûté douze ans de réflexions, il faut que vous nous permettiez de vous raconter posément et graduellement de quelle manière elle nous est venue. Bien que les lettres soient maintenant avilies, il fut un temps, monsieur, où elles florissaient ; il fut un temps où l' on lisait les livres ; et dans nos théâtres, naguère encore, il fut un temps où l' on sifflait. C' était, si notre mémoire est bonne, de 1824 à 1829 ; le roi d' alors, le clergé aidant, se préparait à renverser la charte, et à priver le peuple de ses droits ; et vous n' êtes pas sans vous souvenir qu' à cette époque il a été grandement question d' une méthode toute nouvelle qu' on venait d' inventer pour faire des pièces de théâtre, des romans et même des sonnets. On s' en est fort occupé ici ; mais nous n' avons jamais pu apprendre clairement, ni mon ami Cotonet ni moi, ce que c' était que le romantisme , et cependant nous avons beaucoup lu, notamment des préfaces, car nous ne sommes pas de Falaise, nous savons bien que c' est le principal, et que le reste n' est que pour enfler la chose ; mais il ne faut pas anticiper. A vous dire vrai, dans ce pays-ci, on est badaud jusqu' aux oreilles, et, sans compter le tapage des journaux, nous sommes bien aises de jaser sur les quatre ou cinq heures. Nous avons dans la rue marchande un gros cabinet de lecture, où il nous vient des cloyères de livres ; deux sous le volume, c' est comme partout, et il n' y aurait pas à se plaindre, si les portières se lavaient les mains ; mais depuis qu' il n' y a plus de loterie, elles dévorent les romans, que Dieu leur pardonne ! C' est à ne savoir par où y toucher. Mais peu importe ; nous autres français, nous ne regardons pas à la marge ; en Angleterre, les gens qui sont propres aiment à lire dans des livres propres ; en France, on lit à la gamelle ; c' est notre manière d' encourager les arts. Nos petites-maîtresses ne souffriraient pas une mouche de crotte sur un bas qui n' a affaire qu' à leur pied ; mais elles ouvrent très délicatement de leur main blanche un volume banal qui sent la cuisine, et porte la marque du pouce de leur cocher. Il me semble pourtant que si j' étais femme, et que si je tenais au fond de mon alcôve, les rideaux tirés, un auteur qui me plût, je n' aimerais pas qu' au parfum poétique d' une page il se mêlât... je reviens à mon sujet. Je vous disais que nous ne comprenions pas ce que signifiait ce mot de romantique . Si ce que je vous raconte vous paraît un peu usé et connu au premier abord, il ne faut pas vous effrayer, mais seulement me laisser faire ; j' ai intention d' en venir à mes fins. C' était donc vers 1824, ou un peu plus tard, je l' ai oublié ; on se battait dans le journal des débats . Il était question de pittoresque , de grotesque , du paysage introduit dans la poésie, de l' histoire dramatisée, du drame blasonné, de l' art pur, du rhythme brisé, du tragique fondu avec le comique, et du moyen-âge ressuscité. Mon ami Cotonet et moi, nous nous promenions devant le jeu de boule. Il faut savoir qu' à la Ferté-Sous-Jouarre, nous avions alors un grand clerc d' avoué qui venait de Paris, fier et fort impertinent, ne doutant de rien, tranchant sur tout, et qui avait l' air de comprendre tout ce qu' il lisait. Il nous aborda le journal à la main, en nous demandant ce que nous pensions de toutes ces querelles littéraires. Cotonet est fort à son aise, il a cheval et cabriolet ; nous ne sommes plus jeunes ni l' un l' autre, et de mon côté, j' ai quelque poids ; ces questions nous révoltèrent, et toute la ville fut pour nous. Mais à dater de ce jour, on ne parla chez nous que de romantique et de classique ; Mme Dupuis seule n' a rien voulu entendre ; elle dit que c' est jus-vert, ou vert-jus. Nous lûmes tout ce qui paraissait, et nous reçûmes la muse au cercle. Quelques-uns de nous (je fus du nombre) vinrent à Paris et virent les vêpres ; le sous-préfet acheta la pièce, et à une quête pour les grecs, mon fils récita Parthénope et l' étrangère , septième messénienne. D' une autre part, M Ducoudray, magistrat distingué, au retour des vacances, rapporta les méditations parfaitement reliées, qu' il donna à sa femme ; Mme Javart en fut choquée ; elle déteste les novateurs ; ma nièce y allait, nous cessâmes de nous voir. Le receveur fut de notre bord ; c' était un esprit caustique et mordant, il travaillait sous main à la pandore ; quatre ans après il fut destitué, leva le masque, et fit un pamphlet qu' imprima le célèbre Firmin Didot. M Ducoudray nous donna, vers la mi-septembre, un dîner des plus orageux ; ce fut là qu' éclata la guerre ; voici comment l' affaire arriva. Mme Javart, qui porte perruque et qui s' imaginait qu' on n' en savait rien, ayant fait ce jour-là de grands frais de toilette, avait fiché dans sa coiffure une petite poignée de marabouts ; elle était à la droite du receveur, et ils causaient de littérature ; peu à peu la discussion s' échauffa ; Mme Javart, classique entêtée, se prononça pour l' abbé Delille ; le receveur l' appela perruque , et par une fatalité déplorable, au moment où il prononçait ce mot, d' un ton de voix passablement violent, les marabouts de Mme Javart prirent feu à une bougie placée auprès d' elle ; elle n' en sentait rien et continuait de s' agiter, quand le receveur, la voyant toute en flammes, saisit les marabouts et les arracha ; malheureusement le toupet tout entier quitta la tête de la pauvre femme, qui se trouva tout à coup exposée aux regards, le chef complètement dégarni. Mme Javart, ignorant le danger qu' elle avait couru, crut que le receveur la décoiffait pour ajouter le geste à la parole, et comme elle était en train de manger un oeuf à la coque, elle le lui lança au visage ; le receveur en fut aveuglé ; le jaune couvrait sa chemise et son gilet, et n' ayant voulu que rendre un service, il fut impossible de l' apaiser, quelque effort qu' on fît pour cela ; Mme Javart, de son côté, se leva et sortit en fureur ; elle traversa toute la ville sa perruque à la main, malgré les prières de sa servante, et perdit connaissance en rentrant chez elle. Jamais elle n' a voulu croire que le feu eût pris à ses marabouts ; elle soutient encore qu' on l' a outragée de la manière la plus inconvenante, et vous pensez le bruit qu' elle en a fait. Voilà, monsieur, comment nous devînmes romantiques à la Ferté-Sous-Jouarre. Cependant, Cotonet et moi, nous résolûmes d' approfondir la question, et de nous rendre compte des querelles qui divisaient tant d' esprits habiles. Nous avons fait de bonnes études, Cotonet surtout, qui est notaire et qui s' occupe d' ornithologie. Nous crûmes d' abord, pendant deux ans, que le romantisme , en matière d' écriture, ne s' appliquait qu' au théâtre, et qu' il se distinguait du classique parce qu' il se passait des unités. C' était clair ; Shakspeare, par exemple, fait voyager les gens de Rome à Londres, et d' Athènes à Alexandrie, en un quart d' heure ; ses héros vivent dix ou vingt ans dans un entr' acte ; ses héroïnes, anges de vertu pendant toute une scène, n' ont qu' à passer dans la coulisse pour reparaître mariées, adultères, veuves et grand' mères. Voilà, disions-nous, le romantique. Sophocle, au contraire, fait asseoir Oedipe, encore est-ce à grand' peine, sur un rocher, dès le commencement de sa tragédie ; tous les personnages viennent le trouver là, l' un après l' autre ; peut-être se lève-t-il, mais j' en doute, à moins que ce ne soit par respect pour Thésée, qui, durant toute la pièce, court sur le grand chemin pour l' obliger, rentrant en scène et sortant sans cesse. Le choeur est là, et si quelque chose cloche, s' il y a un geste obscur, il l' explique ; ce qui s' est passé, il le raconte ; ce qui se passe, il le commente ; ce qui va se passer, il le prédit ; bref, il est dans la tragédie grecque comme une note de M Aimé Martin au bas d' une page de Molière. Voilà, disions-nous, le classique ; il n' y avait point de quoi disputer, et les choses allaient sans dire. Mais on nous apprend tout à coup (c' était, je crois, en 1828) qu' il y avait poésie romantique et poésie classique, roman romantique et roman classique, ode romantique et ode classique ; que dis-je ? Un seul vers, mon cher monsieur, un seul et unique vers pouvait être romantique ou classique, selon que l' envie lui en prenait. Quand nous reçûmes cette nouvelle, nous ne pûmes fermer l' oeil de la nuit. Deux ans de paisible conviction venaient de s' évanouir comme un songe. Toutes nos idées étaient bouleversées ; car si les règles d' Aristote n' étaient plus la ligne de démarcation qui séparait les camps littéraires, où se retrouver et sur quoi s' appuyer ? Par quel moyen, en lisant un ouvrage, savoir à quelle école il appartenait ? Nous pensions bien que les initiés de Paris devaient avoir une espèce de mot d' ordre qui les tirait d' abord d' embarras ; mais en province, comment faire ? Et il faut vous dire, monsieur, qu' en province, le mot romantique a, en général, une signification facile à retenir, il est synonyme d' absurde, et on ne s' en inquiète pas autrement. Heureusement, dans la même année, parut une illustre préface que nous dévorâmes aussitôt, et qui faillit nous convaincre à jamais. Il y respirait un air d' assurance qui était fait pour tranquilliser, et les principes de la nouvelle école s' y trouvaient détaillés au long. On y disait très nettement que le romantisme n' était autre chose que l' alliance du fou et du sérieux, du grotesque et du terrible, du bouffon et de l' horrible, autrement dit, si vous l' aimez mieux, de la comédie et de la tragédie. Nous le crûmes, Cotonet et moi, pendant l' espace d' une année entière. Le drame fut notre passion, car on avait baptisé de ce nom de drame , non- seulement les ouvrages dialogués, mais toutes les inventions modernes de l' imagination, sous le prétexte qu' elles étaient dramatiques. Il y avait bien là quelque galimatias, mais enfin c' était quelque chose. Le drame nous apparaissait comme un prêtre respectable qui avait marié, après tant de siècles, le comique avec le tragique ; nous le voyions, vêtu de blanc et de noir, riant d' un oeil et pleurant de l' autre, agiter d' une main un poignard, et de l' autre une marotte ; à la rigueur, cela se comprenait, les poètes du jour proclamaient ce genre une découverte toute moderne : " la mélancolie, disaient-ils, était inconnue aux anciens ; c' est elle qui, jointe à l' esprit d' analyse et de controverse, a créé la religion nouvelle, la société nouvelle, et introduit dans l' art un type nouveau. " à parler franc, nous croyions tout cela un peu sur parole, et cette mélancolie inconnue aux anciens ne nous fut pas d' une digestion facile. Quoi ! Disions-nous, Sapho expirante, Platon regardant le ciel, n' ont pas ressenti quelque tristesse ? Le vieux Priam redemandant son fils mort, à genoux devant le meurtrier, et s' écriant : " souviens-toi de ton père, ô Achille ! " n' éprouvait point quelque mélancolie ? Le beau Narcisse, couché dans les roseaux, n' était point malade de quelque dégoût des choses de la terre ? Et la jeune nymphe qui l' aimait, cette pauvre écho si malheureuse, n' était-elle donc pas le parfait symbole de la mélancolie solitaire, lorsque, épuisée par sa douleur, il ne lui restait que les os et la voix ? D' autre part, dans la susdite préface, écrite d' ailleurs avec un grand talent, l' antiquité nous semblait comprise d' une assez étrange façon. On y comparait, entre autres choses, les furies avec les sorcières, et on disait que les furies s' appelaient Euménides, c' est-à-dire douces et bienfaisantes , ce qui prouvait, ajoutait-on, qu' elles n' étaient que médiocrement difformes, par conséquent à peine grotesques. Il nous étonnait que l' auteur pût ignorer que l' antiphrase est au nombre des tropes, bien que Sanctius ne veuille pas l' admettre. Mais passons ; l' important pour nous était de répondre aux questionneurs : " le romantisme est l' alliance de la comédie et de la tragédie, ou, de quelque genre d' ouvrage qu' il s' agisse, le mélange du bouffon et du sérieux. " voilà qui allait encore à merveille, et nous dormions tranquilles là-dessus. Mais que pensai-je, monsieur, lorsqu' un matin je vis Cotonet entrer dans ma chambre avec six petits volumes sous le bras ! Aristophane, vous le savez, est, de tous les génies de la Grèce antique, le plus noble à la fois et le plus grotesque, le plus sérieux et le plus bouffon, le plus lyrique et le plus satirique. Que répondre lorsque Cotonet, avec sa belle basse-taille, commença à déclamer pompeusement l' admirable dispute du juste et de l' injuste, la plus grave et la plus noble scène que jamais théâtre ait entendue ? Comment, en écoutant ce style énergique, ces pensées sublimes, cette simple éloquence, en assistant à ce combat divin entre les deux puissances qui gouvernent le monde, comment ne pas s' écrier avec le choeur : " ô toi qui habites le temple élevé de la sagesse, le parfum de la vertu émane de tes discours ! " puis, tout à coup, à quelques pages de là, voilà le poète qui nous fait assister au spectacle d' un homme qui se relève la nuit pour soulager son ventre. Quel écrivain s' est jamais élevé plus haut qu' Aristophane dans ce terrible drame des chevaliers où paraît le peuple athénien lui-même personnifié dans un vieillard ? Quoi de plus sérieux, quoi de plus imposant que les anapestes où le poète gourmande le public, et que ce choeur qui commence ainsi : " maintenant, athéniens, prêtez-nous votre attention, si vous aimez un langage sincère. " quoi de plus grotesque en même temps, quoi de plus bouffon que Bacchus et Xanthias ? Quoi de plus comique et de plus plaisant que cette Myrrhine, se déchaussant à demi nue, sur le lit où son pauvre époux meurt d' abstinence et de désirs ? à voir cette rusée commère, plus rouée que la rouée Merteuil, les spectateurs eux-mêmes devaient partager le tourment de Cinésias, pour peu que la scène fût bien rendue. Dans quelle classification pourra-t-on jamais faire entrer les ouvrages d' Aristophane ? Quelles lignes, quels cercles tracera-t-on jamais autour de la pensée humaine, que ce génie audacieux ne dépassera pas ? Il n' est pas seulement tragique et comique, il est tendre et terrible, pur et obscène, honnête et corrompu, noble et trivial, et au fond de tout cela, pour qui sait comprendre, assurément il est mélancolique. Hélas ! Monsieur, si on le lisait davantage, on se dispenserait de beaucoup parler, et on pourrait savoir au juste d' où viennent bien des inventions nouvelles qui se font donner des brevets. Il n' est pas jusqu' aux saint-simoniens qui ne se trouvent dans Aristophane ; que lui avaient fait ces pauvres gens ? La comédie des harangueuses est pourtant leur complète satire, comme les chevaliers , à plus d' un égard, pourraient passer pour celle du gouvernement représentatif. Nous voilà donc, Cotonet et moi, retombés dans l' incertitude. Le romantisme devait, avant tout, être une découverte, sinon récente, du moins moderne. Ce n' était donc pas plus l' alliance du comique et du tragique que l' infraction permise aux règles d' Aristote. (j' ai oublié de vous dire qu' Aristophane ne tient lui-même aucun compte des unités.) nous fîmes donc ce raisonnement très simple : " puisqu' on se bat à Paris dans les théâtres, dans les préfaces, et dans les journaux, il faut que ce soit pour quelque chose ; puisque les auteurs proclament une trouvaille, un art nouveau et une foi nouvelle, il faut que ce quelque chose soit autre chose qu' une chose renouvelée des grecs ; puisque nous n' avons rien de mieux à faire, nous allons chercher ce que c' est. " -mais, me direz-vous, mon cher monsieur, Aristophane est romantique ; voilà tout ce que prouvent vos discours ; la différence des genres n' en subsiste pas moins, et l' art moderne, l' art humanitaire, l' art social, l' art pur, l' art naïf, l' art moyen-âge... patience, monsieur ; que Dieu vous garde d' être si vif ! Je ne discute pas, je vous raconte un évènement qui m' est arrivé. D' abord, pour ce qui est du mot humanitaire , je le révère, et quand je l' entends, je ne manque jamais de tirer mon chapeau ; puissent les dieux me le faire comprendre ! Mais je me résigne et j' attends. Je ne cherche pas, remarquez bien, à savoir si le romantisme existe ou non ; je suis français, et je me rends compte de ce qu' on appelle le romantisme en France. Et, à propos des mots nouveaux, je vous dirai, que durant une autre année, nous tombâmes dans une triste erreur. Las d' examiner et de peser, trouvant toujours des phrases vides et des professions de foi incompréhensibles, nous en vînmes à croire que ce mot de romantisme n' était qu' un mot ; nous le trouvions beau, et il nous semblait que c' était dommage qu' il ne voulût rien dire. Il ressemble à Rome et à romain , à roman et à romanesque ; peut-être est-ce la même chose que romanesque ; nous fûmes du moins tentés de le croire par comparaison, car il est arrivé depuis peu, comme vous savez, que certains mots, d' ailleurs convenables, ont éprouvé de petites variations qui ne font de tort à personne. Autrefois, par exemple, on disait tout bêtement : voilà une idée raisonnable ; maintenant on dit bien plus dignement : voilà une déduction rationnelle . C' est comme la patrie , vieux mot assez usé ; on dit le pays ; voyez nos orateurs, ils n' y manqueraient pas pour dix écus. Quand deux gouvernemens, la Suisse et la France, je suppose, convenaient ensemble de faire payer dix ou douze sous un port de lettre, on disait jadis trivialement : " c' est une convention de poste ; " maintenant on dit : " convention postale . " quelle différence et quelle magnificence ! Au lieu de surpris ou d' étonné , on dit : " stupéfié. " sentez-vous la nuance ? Stupéfié ! Non pas stupéfait, prenez-y garde ; stupéfait est pauvre, rebattu ; fi ! Ne m' en parlez pas, c' est un drôle capable de se laisser trouver dans un dictionnaire. Qui est-ce qui voudrait de cela ? Mais Cotonet, par-dessus tout, préfère trois mots dans la langue moderne ; l' auteur qui, dans une seule phrase, les réunirait par hasard, serait, à son gré, le premier des hommes. Le premier de ces mots est : morganatique ; le second, blandices, et le troisième... le troisième est un mot allemand. Je retourne à mon dire. Nous ne pûmes long-temps demeurer dans l' indifférence. Notre sous-préfet venait d' être changé ; le nouveau-venu avait une nièce, jolie brune pâle, quoique un peu maigre, qui s' était éprise des manières anglaises, et qui portait un voile vert, des gants orange, et des lunettes d' argent. Un soir qu' elle passait près de nous (Cotonet et moi, à notre habitude, nous nous promenions sur le jeu de boule), elle se retourna du côté du moulin à eau qui est près du gué, où il y avait des sacs de farine, des oies et un boeuf attaché : " voilà un site romantique, " dit-elle à sa gouvernante. à ce mot, nous nous sentîmes saisis de notre curiosité première. Hé, ventrebleu, fis-je, que veut-elle dire ? Ne saurons-nous pas à quoi nous en tenir ? Il nous arriva sur ces entrefaites un journal qui contenait ces mots : " André Chénier et Mme De Staël sont les deux sources du fleuve immense qui nous entraîne vers l' avenir. C' est par eux que la rénovation poétique, déjà triomphante et presque accomplie, se divisera en deux branches fleuries sur le tronc flétri du passé. La poésie romantique, fille de l' Allemagne, attachera ainsi à son front une palme verte, soeur des myrtes d' Athènes. Ossian et Homère se donnent la main. " " mon ami, dis-je à Cotonet, je crois que voilà notre affaire ; le romantisme, c' est la poésie allemande ; Mme De Staël est la première qui nous ait fait connaître cette littérature, et de l' apparition de son livre date la rage qui nous a pris. Achetons Goëthe, Schiller et Wieland ; nous sommes sauvés, tout est venu de là. " nous crûmes, jusqu' en 1830, que le romantisme était l' imitation des allemands, et nous y ajoutâmes les anglais sur le conseil qu' on nous en donna. Il est incontestable, en effet, que ces deux peuples ont, dans leur poésie, un caractère particulier, et qu' ils ne ressemblent ni aux grecs, ni aux romains, ni aux français. Les espagnols nous embarrassèrent, car ils ont aussi leur cachet, et il était clair que l' école moderne se ressentait d' eux terriblement. Les romantiques, par exemple, ont constamment prôné le cid de Corneille, qui est une traduction presque littérale d' une fort belle pièce espagnole. à ce propos, nous ne savions pas pourquoi ils n' en prônaient pas aussi bien quelque autre, malgré la beauté de celle-là ; mais, à tout prix, c' était une issue qui nous tirait du labyrinthe. " mais, disait encore Cotonet, quelle invention peut-il y avoir à naturaliser une imitation ? Les allemands ont fait des ballades ; nous en faisons, c' est à merveille ; ils aiment les spectres, les gnômes, les goules, les psylles, les vampires, les squelettes, les ogres, les cauchemars, les rats, les aspioles, les vipères, les sorcières, le sabbat, Satan, puck, les mandragores ; enfin cela leur fait plaisir ; nous les imitons et en disons autant, quoique cela nous régale médiocrement ; mais je l' accorde. D' autre part, dans leurs romans, on se tue, on pleure, on revient, on fait des phrases longues d' une aune, on sort à tout bout de champ du bon sens et de la nature ; nous les copions, il n' y a rien de mieux. Viennent les anglais par là-dessus qui passent le temps et usent leur cervelle à broyer du noir dans un pot ; toutes leurs poésies, présentes et futures, ont été résumées par Goëthe dans cette simple et aimable phrase : " l' expérience et la douleur s' unissent pour guider l' homme à travers cette vie, et le conduire à la mort. " c' est assez faux, et même assez sot, mais je veux bien encore qu' on s' y plaise. Buvons gaiement, avec l' aide de Dieu et de notre bon tempérament français, du sang de pendu dans la chaudière anglaise. Survient l' Espagne, avec ses castillans, qui se coupent la gorge comme on boit un verre d' eau, ses andalouses qui font plus vite encore un petit métier moins dépeuplant, ses taureaux, ses toréadors, matadors, etc..., j' y souscris. Quoi enfin ? Quand nous aurons tout imité, copié, plagié, traduit et compilé, qu' y a-t-il là de romantique ? Il n' y a rien de moins nouveau sous le ciel que de compiler et de plagier. " ainsi raisonnait Cotonet, et nous tombions de mal en pis ; car, examinée sous ce point de vue, la question se rétrécissait singulièrement. Le classique ne serait-il donc que l' imitation de la poésie grecque, et le romantique que l' imitation des poésies allemande, anglaise et espagnole ? Diable ! Que deviendraient alors tant de beaux discours sur Boileau et sur Aristote, sur l' antiquité et le christianisme, sur le génie et la liberté, sur le passé et sur l' avenir, etc... ? C' est impossible ; quelque chose nous criait que ce ne pouvait être là le résultat de recherches si curieuses et si empressées. Ne serait-ce pas, pensâmes-nous, seulement affaire de forme ? Ce romantisme indéchiffrable ne consisterait-il pas dans ce vers brisé dont on fait assez de bruit dans le monde ? Mais non ; car, dans leurs plaidoyers, nous voyons les auteurs nouveaux citer Molière et quelques autres comme ayant donné l' exemple de cette méthode ; le vers brisé, d' ailleurs, est horrible ; il faut dire plus, il est impie ; c' est un sacrilége envers les dieux, une offense à la muse. Je vous expose naïvement, monsieur, toute la suite de nos tribulations, et si vous trouvez mon récit un peu long, il faut songer à douze ans de souffrances ; nous avançons, ne vous inquiétez pas. De 1830 à 1831, nous crûmes que le romantisme était le genre historique, ou, si vous voulez, cette manie qui, depuis peu, a pris nos auteurs d' appeler des personnages de romans et de mélodrames Charlemagne, François Ier ou Henri Iv, au lieu d' Amadis, d' Oronte, ou de saint-Albin. Mlle De Scudéry est, je crois, la première qui ait donné en France l' exemple de cette mode, et beaucoup de gens disent du mal des ouvrages de cette demoiselle, qui ne les ont certainement pas lus. Nous ne prétendons pas les juger ici ; ils ont fait les délices du siècle le plus poli, le plus classique et le plus galant du monde ; mais ils nous ont semblé aussi vraisemblables, mieux écrits, et guère plus ridicules que certains romans de nos jours dont on ne parlera pas si long-temps. De 1831 à l' année suivante, voyant le genre historique discrédité, et le romantisme toujours en vie, nous pensâmes que c' était le genre intime , dont on parlait fort. Mais quelque peine que nous ayons prise, nous n' avons jamais pu découvrir ce que c' était que le genre intime. Les romans intimes sont tout comme les autres ; ils ont deux vol in-8, beaucoup de blanc ; il y est question d' adultères, de marasme, de suicides, avec force archaïsmes et néologismes ; ils ont une couverture jaune, et ils coûtent 15 fr ; nous n' y avons trouvé aucun autre signe particulier qui les distinguât. De 1832 à 1833, il nous vint à l' esprit que le romantisme pouvait être un système de philosophie et d' économie politique. En effet, les écrivains affectaient alors dans leurs préfaces (que nous n' avons jamais cessé de lire avant tout, comme le plus important) de parler de l' avenir, du progrès social, de l' humanité et de la civilisation ; mais nous avons pensé que c' était la révolution de juillet qui était cause de cette mode, et d' ailleurs, il n' est pas possible de croire qu' il soit nouveau d' être républicain. On a dit que Jésus-Christ l' était ; j' en doute, car il voulait se faire roi de Jérusalem ; mais depuis que le monde existe, il est certain que quiconque n' a que deux sous et en voit quatre à son voisin, ou une jolie femme, désire les lui prendre, et doit conséquemment dans ce but parler d' égalité, de liberté, des droits de l' homme, etc., etc... De 1833 à 1834, nous crûmes que le romantisme consistait à ne pas se raser, et à porter des gilets à larges revers, très empesés. L' année suivante, nous crûmes que c' était de refuser de monter la garde. L' année d' après, nous ne crûmes rien, Cotonet ayant fait un petit voyage pour une succession dans le midi, et me trouvant moi-même très occupé à faire réparer une grange que les grandes pluies m' avaient endommagée. Maintenant, monsieur, j' arrive au résultat définitif de ces trop longues incertitudes. Un jour que nous nous promenions (c' était toujours sur le jeu de boule), nous nous souvînmes de ce flandrin qui, le premier, en 1824, avait porté le trouble dans notre esprit, et par suite dans toute la ville. Nous fûmes le voir, décidés cette fois à l' interroger lui-même, et à trancher le noeud gordien. Nous le trouvâmes en bonnet de nuit, fort triste, et mangeant une omelette. Il se disait dégoûté de la vie et blasé sur l' amour ; comme nous étions au mois de janvier, nous pensâmes que c' était qu' il n' avait pas eu de gratification cette année, et ne lui en sûmes pas mauvais gré. Après les premières civilités, le dialogue suivant eut lieu entre nous, permettez-moi de vous le transcrire le plus brièvement possible : Moi. Monsieur, je vous prie de m' expliquer ce que c' est que le romantisme. Est-ce le mépris des unités établies par Aristote, et respectées par les auteurs français ? Le Clerc. Assurément. Nous nous soucions bien d' Aristote ! Faut-il qu' un pédant de collége, mort il y a deux ou trois mille ans... Cotonet. Comment le romantisme serait-il le mépris des unités, puisque le romantisme s' applique à mille autres choses qu' aux pièces de théâtre ? Le Clerc. C' est vrai ; le mépris des unités n' est rien ; pure bagatelle ! Nous ne nous y arrêtons pas. Moi. En ce cas, serait-ce l' alliance du comique et du tragique ? Le Clerc. Vous l' avez dit ; c' est cela même ; vous l' avez nommé par son nom. Cotonet. Monsieur, il y a long-temps qu' Aristote est mort, mais il y a tout aussi long-temps qu' il existe des ouvrages où le comique est allié au tragique. D' ailleurs Ossian, votre Homère nouveau, est sérieux d' un bout à l' autre ; il n' y a, ma foi, pas de quoi rire. Pourquoi l' appelez-vous donc romantique ? Homère est beaucoup plus romantique que lui. Le Clerc. C' est juste ; je vous prie de m' excuser ; le romantisme est bien autre chose. Moi. Serait-ce l' imitation ou l' inspiration de certaines littératures étrangères, ou, pour m' expliquer en un seul mot, serait-ce tout, hors les grecs et les romains ? N' en doutez pas. Les grecs et les romains sont à jamais bannis de France ; un vers spirituel et mordant... Cotonet. Alors le romantisme n' est qu' un plagiat, un simulacre, une copie ; c' est honteux, monsieur, c' est avilissant. La France n' est ni anglaise, ni allemande, pas plus qu' elle n' est grecque ni romaine, et plagiat pour plagiat, j' aime mieux un beau plâtre pris sur la Diane chasseresse qu' un monstre de bois vermoulu décroché d' un grenier gothique. Le Clerc. Le romantisme n' est point un plagiat, et nous ne voulons imiter personne ; non, l' Angleterre ni l' Allemagne n' ont rien à faire dans notre pays. Cotonet, vivement. Qu' est-ce donc alors que le romantisme ? Est-ce l' emploi des mots crus ? Est-ce la haine des périphrases ? Est-ce l' usage de la musique au théâtre à l' entrée d' un personnage principal ? Mais on en a toujours agi ainsi dans les mélodrames, et nos pièces nouvelles ne sont pas autre chose. Pourquoi changer les termes ? mélos, musique, et drama , drame. calas et le joueur sont deux modèles en ce genre. Est-ce l' abus des noms historiques ? Est-ce la forme des costumes ? Est-ce le choix de certaines époques à la mode, comme la fronde ou le règne de Charles Ix ? Est-ce la manie du suicide et l' héroïsme à la Byron ? Sont-ce les néologismes, le néo-christianisme, et, pour appeler d' un nom nouveau une peste nouvelle, tous les néosophismes de la terre ? Est-ce de jurer par écrit ? Est-ce de choquer le bon sens et la grammaire ? Est-ce quelque chose enfin, ou n' est-ce rien qu' un mot sonore et l' orgueil à vide qui se bat les flancs ? Le Clerc, avec exaltation. Non ! Ce n' est rien de tout cela ; non ! Vous ne comprenez pas la chose. Que vous êtes grossier, monsieur ! Quelle épaisseur dans vos paroles ! Allez, les sylphes ne vous hantent point ; vous êtes ponsif, vous êtes trumeau, vous êtes volute, vous n' avez rien d' ogive ; ce que vous dites est sans galbe ; vous ne vous doutez pas de l' instinct sociétaire ; vous avez marché sur Campistron. Cotonet. Vertu de ma vie ! Qu' est-ce que c' est que cela ? Le Clerc. Le romantisme, mon cher monsieur ! Non, à coup sûr, ce n' est ni le mépris des unités, ni l' alliance du comique et du tragique, ni rien au monde que vous puissiez dire ; vous saisiriez vainement l' aile du papillon, la poussière qui le colore vous resterait dans les doigts. Le romantisme, c' est l' étoile qui pleure, c' est le vent qui vagit, c' est la nuit qui frissonne, la fleur qui vole et l' oiseau qui embaume ; c' est le jet inespéré, l' extase allanguie, la citerne sous les palmiers, et l' espoir vermeil et ses mille amours, l' ange et la perle, la robe blanche des saules, ô la belle chose, monsieur ! C' est l' infini et l' étoilé, le chaud, le rompu, le désenivré, et pourtant en même temps le plein et le rond, le diamétral, le pyramidal, l' oriental, le nu à vif, l' étreint, l' embrassé, le tourbillonnant ; quelle science nouvelle ! C' est la philosophie providentielle géométrisant les faits accomplis, puis s' élançant dans le vague des expériences pour y ciseler les fibres secrètes... Cotonet. Monsieur, ceci est une faribole. Je sue à grosses gouttes pour vous écouter. Le Clerc. J' en suis fâché ; j' ai dit mon opinion, et rien au monde ne m' en fera changer. Nous fûmes chez M Ducoudray après cette scène, que je vous abrége, vu qu' elle dura trois heures et que la tête tourne en y pensant. M Ducoudray est un magistrat, comme j' ai eu l' honneur de vous le dire. Il porte habit marron et culotte de soie, le tout bien brossé, et il est poudré. Nous le trouvâmes dans son fauteuil de cuir, et il nous offrit une prise de tabac sec dans sa tabatière de corne, propre et luisante comme un écu neuf. Nous lui contâmes, comme vous pensez, la visite que nous venions de faire, et reprenant le même sujet, voici quelle fut son opinion : " sous la restauration, nous dit-il, le gouvernement faisait tous ses efforts pour ramener le passé. Les premières places aux tuileries étaient remplies, vous le savez, par les mêmes noms que sous Louis Xiv. Les prêtres, ressaisissant le pouvoir, organisaient de tous côtés une sorte d' inquisition occulte, comme aujourd' hui les associations républicaines. D' autre part, une censure sévère interdisait aux écrivains la peinture libre des choses présentes ; quels portraits de moeurs ou quelles satires, mêmes les plus douces, auraient été tolérés sur un théâtre où germanicus était défendu ? En troisième lieu, la cassette royale, ouverte à quelques gens de lettres, avait justement récompensé en eux des talens remarquables, mais en même temps des opinions religieuses et monarchiques. Ces deux grands mots, la religion et la monarchie, étaient alors dans leur toute-puissance ; avec eux seuls il pouvait y avoir succès, fortune et gloire ; sans eux, rien au monde, sinon l' oubli ou la persécution. Cependant la France ne manquait pas de jeunes têtes qui avaient grand besoin de se produire et la meilleure envie de parler. Plus de guerre, partant beaucoup d' oisiveté ; une éducation très contraire au corps, mais très favorable à l' esprit, l' ennui de la paix, les carrières obstruées, tout portait la jeunesse à écrire ; aussi n' y eut-il à aucune époque le quart autant d' écrivains que dans celle-ci. Mais de quoi parler ? Que pouvait-on écrire ? Comme le gouvernement, comme les moeurs, comme la cour et la ville, la littérature chercha à revenir au passé. Le trône et l' autel défrayèrent tout ; en même temps, cela va sans dire, il y eut une littérature d' opposition. Celle-ci, forte de sa pensée, ou de l' intérêt qui s' attachait à elle, prit la route convenue, et resta classique ; les poètes qui chantaient l' empire, la gloire de la France ou la liberté, sûrs de plaire par le fond, ne s' embarrassèrent point de la forme. Mais il n' en fut pas de même de ceux qui chantaient le trône et l' autel ; ayant affaire à des idées rebattues et à des sentimens antipathiques à la nation, ils cherchèrent à rajeunir, par des moyens nouveaux, la vieillesse de leur pensée ; ils hasardèrent d' abord quelques contorsions poétiques, pour appeler la curiosité ; elle ne vint pas, ils redoublèrent. D' étranges qu' ils voulaient être, ils devinrent bizarres, de bizarres baroques, ou peu s' en fallait. Mme De Staël, ce Blücher littéraire, venait d' achever son invasion, et de même que le passage des cosaques en France avait introduit dans les familles quelques types de physionomie expressive, la littérature portait dans son sein une bâtardise encore sommeillante. Elle parut bientôt au grand jour ; les libraires étonnés accouchaient de certains enfans qui avaient le nez allemand et l' oreille anglaise. La superstition et ses légendes, mortes et enterrées depuis long-temps, profitèrent du moment pour se glisser par la seule porte qui pût leur être ouverte, et vivre encore un jour avant de mourir à jamais. La manie des ballades, arrivant d' Allemagne, rencontra un beau jour la poésie monarchique chez le libraire Ladvocat, et toutes deux, la pioche en main, s' en allèrent, à la nuit tombée, déterrer, dans une église, le moyen-âge qui ne s' y attendait pas. Comme pour aller à notre-dame, on passe devant la morgue, ils y entrèrent de compagnie ; ce fut là que, sur le cadavre d' un monomane, ils se jurèrent foi et amitié. Le roi Louis Xviii, qui avait pour lecteur un homme d' esprit, et qui ne manquait pas d' esprit lui-même, ne lut rien et trouva tout au mieux. Malheureusement il vint à mourir, et Charles X abolit la censure. Le moyen-âge était alors très bien portant, et à peu près remis de la peur qu' il avait eue de se croire mort pendant trois siècles. Il nourrissait et élevait une quantité de petites chauves-souris, de petits lézards et de jeunes grenouilles, à qui il apprenait le catéchisme, la haine de Boileau, et la crainte du roi. Il fut effrayé d' y voir clair, quand on lui ôta l' éteignoir dont il avait fait son bonnet. ébloui par les premières clartés du jour, il se mit à courir par les rues, et, comme le soleil l' aveuglait, il prit la porte-saint-Martin pour une cathédrale et y entra avec ses poussins. Ce fut la mode de l' y aller voir ; bientôt ce fut une rage, et, consolé de sa méprise, il commença à régner ostensiblement. Toute la journée on lui taillait des pourpoints, des manches longues, des pièces de velours, des drames et des culottes. Enfin, un matin, on le planta là ; le gouvernement lui-même passait de mode, et la révolution changea tout. Qu' arriva-t-il ? Roi dépossédé, il fit comme Denis, il ouvrit une école. Il était en France en bateleur, comme le bouffon de la restauration ; il ne lui plut point d' aller à saint-Denis, et, au moment où on le croyait tué, il monta en chaire, chaussa ses lunettes, et fit un sermon sur la liberté. Les bonnes gens qui l' écoutent maintenant ont peut-être sous les yeux le plus singulier spectacle qui puisse se rencontrer dans l' histoire d' une littérature ; c' est un revenant, ou plutôt un mort, qui, affublé d' oripeaux d' un autre siècle, prêche et déclame sur celui-ci ; car en changeant de texte, il n' a pu quitter son vieux masque, et garde encore ses manières d' emprunt ; il se sert du style de Ronsard pour célébrer les chemins de fer ; en chantant Washington ou Lafayette, il imite Dante ; et pour parler de république, d' égalité, de la loi agraire et du divorce, il va chercher des mots et des phrases dans le glossaire de ces siècles ténébreux où tout était despotisme, honte, misère et superstition. Il s' adresse au peuple le plus libre, le plus brave, le plus gai et le plus sain de l' univers, et au théâtre, devant ce peuple intelligent, qui a le coeur ouvert et les mains si promptes, il ne trouve rien de mieux que de faire faire des barbarismes à des fantômes inconnus ; il se dit jeune, et parle à notre jeunesse comme on parlait sous un roi podagre qui tuait tout ce qui remuait ; il appelle l' avenir à grands cris, et asperge de vieille eau bénite la statue de la liberté ; vive Dieu ! Qu' en penserait-elle, si elle n' était de marbre ? Mais le public est de chair et d' os, et qu' en pense-t-il ? De quoi se soucie-t-il ? Que va-t-il voir et qu' est-ce qui l' attire à ces myriades de vaudevilles sans but, sans queue, sans tête, sans rime ni raison ? Qu' est-ce que c' est que tant de marquis, de cardinaux, de pages, de rois, de reines, de ministres, de pantins, de criailleries et de balivernes ? La restauration, en partant, nous a légué ses friperies. Ah ! Français, on se moquerait de vous, si vous ne vous en moquiez pas vous-mêmes. Le grand Goëthe n' en riait pas, lui, il y a quatre ou cinq ans, lorsqu' il maudissait notre littérature, qui désespérait sa vieillesse, car le digne homme s' en croyait la cause. Mais ce n' est qu' à nous qu' il faut nous en prendre, oui, à nous seuls, car il n' y a que nous sur terre d' assez badauds pour nous laisser faire. Les autres nations civilisées n' auraient qu' une clé et qu' une pomme cuite pour les niaiseries que nous tolérons. Pourquoi Molière n' est-il plus au monde ? Que l' homme eût pu être immortel, dont immortel est le génie ! Quel misanthrope nous aurions ! Ce ne serait plus l' homme aux rubans verts, et il ne s' agirait pas d' un sonnet. Quel siècle fut jamais plus favorable ? Il n' y a qu' à oser, tout est prêt ; les moeurs sont là, les choses et les hommes, et tout est nouveau ; le théâtre est libre, quoi qu' on veuille dire là-dessus, ou, s' il ne l' est pas, Molière l' était-il ? Faites le Tartuffe , quitte à faire le dénouement du Tartuffe ; mais que non pas ! Nous aimons bien mieux quelque autre chose, comme qui dirait Philippe-Le-Long, ou Charles Vi, qui n' était que fou et imbécile ; voilà notre homme, et il nous démange de savoir de quelle couleur était sa barrette ; que le costume soit juste surtout ! Sans quoi, c' est le tailleur qu' on siffle, et ne taille pas qui veut de ces habits-là. Malepeste ! Où en serions-nous si les tailleurs allaient se fâcher ? Car ces tailleurs ont la tête chaude. Que deviendraient nos après-dinées si on ne taillait plus ? Comment digérer ? Que dire de la reine Berthe ou de la reine Blanche, ou de Charles Ix, ah ! Le pauvre homme ! Si son pourpoint allait lui manquer. Qu' il ait son pourpoint, et qu' il soit de velours noir, et que les crevés y soient, et en satin, et les bottes, et la fraise, et la chaîne au cou, et l' épée du temps, et qu' il jure, et qu' on l' entende, ou rendez-moi l' argent ! Je suis venu pour qu' on m' intéresse, et je n' entends pas qu' on me plaisante avec du velours de coton ; mais quelle jouissance quand tout s' y trouve ! Nous avons bien affaire du style, ou des passions, ou des caractères ! Affaire de bottes nous avons, affaire de fraises, et c' est le sublime. Nous ne manquons ni de vices, ni de ridicules ; il y aurait peut-être bien quelque petite bluette à arranger sur nos amis et nos voisins, quand ce ne serait que les députés, les filles entretenues et les journalistes ; mais quoi ! Nous craignons le scandale, et si nous abordons le présent, ce n' est que pour traîner sur les planches Mme De La Vallette et Chabert, dont l' une est devenue folle de vertu et d' héroïsme, et l' autre, grand dieu ! Sa femme remariée lui a montré son propre extrait mortuaire. Il y aurait de quoi faire un couplet. Mais qu' est-ce auprès de Marguerite de Bourgogne ? Voilà où l' on mène ses filles ; quatre incestes et deux parricides, en costumes du temps, c' est de la haute littérature ; Phèdre est une mijaurée de couvent ; c' est Marguerite que demandent les colléges, le jour de la fête de leur proviseur ; voilà ce qu' il nous faut, ou la Brinvilliers, ou Lucrèce Borgia, ou Alexandre Vi lui-même ; on pourrait le faire battre avec un bouc, à défaut de gladiateur ; voilà le romantisme, mon voisin, et ce pourquoi ne se joue point le Polyeucte du bonhomme Corneille, qui, dit Tallemand, fit de bonnes comédies. " telle fut, à peu de chose près, l' opinion de M Ducoudray ; je fus tenté d' être de son avis, mais Cotonet, qui a l' esprit doux, fut choqué de sa violence. D' ailleurs la conclusion ne satisfaisait pas ; Cotonet recherchait l' effet, quelle que pût être la cause ; il s' enferma durant quatre mois, et m' a fait part du fruit de ses veilles. Nous allons, monsieur, si vous permettez, vous le soumettre d' un commun accord. Nous avons pensé qu' une phrase ou deux, écrites dans un style ordinaire, pouvaient être prises pour le texte, ou, comme on dit au collége, pour la matière d' un morceau romantique, et nous croyons avoir trouvé ainsi la véritable et unique différance du romantique et du classique. Voici notre travail : lettre d' une jeune fille abandonnée par son amant. (style romantique.) " considère, mon amour adoré, mon ange, mon bien, mon coeur, ma vie ; toi que j' idolâtre de toutes les puissances de mon ame ; toi, ma joie et mon désespoir ; toi, mon rire et mes larmes ; toi, ma vie et ma mort ! -jusqu' à quel excès effroyable tu as outragé et méconnu les nobles sentimens dont ton coeur est plein, et oublié la sauvegarde de l' homme, la seule force de la faiblesse, la seule armure, la seule cuirasse, la seule visière baissée dans le combat de la vie, la seule aile d' ange qui palpite sur nous, la seule vertu qui marche sur les flots, comme le divin rédempteur, la prévoyance, soeur de l' adversité ! " tu as été trahi et tu as trahi ; tu as été trompé et tu as trompé ; tu as reçu la blessure et tu l' as rendue ; tu as saigné et tu as frappé ; la verte espérance s' est enfuie loin de nous. Une passion si pleine de projets, si pleine de sève et de puissance, si pleine de crainte et de douces larmes, si riche, si belle, si jeune encore, et qui suffisait à toute une vie, à toute une vie d' angoisses et de délires, de joies et de terreurs, et de suprême oubli ; -cette passion, consacrée par le bonheur, jurée devant Dieu comme un serment jaloux ; -cette passion qui nous a attachés l' un à l' autre comme une chaîne de fer à jamais fermée, comme le serpent unit sa proie au tronc flexible du bambou pliant ; -cette passion qui fut notre ame elle-même, le sang de nos veines et le battement de notre coeur ; -cette passion, tu l' as oubliée, anéantie, perdue à jamais ; ce qui fut ta joie et ton délice n' est plus pour toi qu' un mortel désespoir qu' on ne peut comparer qu' à l' absence qui le cause. -quoi, cette absence ! ... etc., etc. " texte véritable de la lettre, La première des lettres portugaises. (style ordinaire.) " considère, mon amour, jusqu' à quel excès tu as manqué de prévoyance ! Ah, malheureux, tu as été trahi, et tu m' as trahie par des espérances trompeuses. Une passion sur laquelle tu avais fait tant de projets de plaisirs, ne te cause présentement qu' un mortel désespoir, qu' on ne peut comparer qu' à la cruauté de l' absence qui le cause. Quoi ! Cette absence... etc. " vous voyez, monsieur, par ce faible essai, la nature de nos recherches. L' exemple suivant vous fera mieux sentir l' avantage de notre procédé, comme étant moins exagéré : Portraits de deux enfans. (style romantique.) " aucun souci précoce n' avait ridé leur front naïf, aucune intempérance n' avait corrompu leur jeune sang ; aucune passion malheureuse n' avait dépravé leur coeur enfantin, fraîche fleur à peine entr' ouverte ; l' amour candide, l' innocence aux yeux bleus, la suave piété, développaient chaque jour la beauté sereine de leur âme radieuse en grâces ineffables, dans leurs traits sourians, dans leurs souples attitudes et leurs harmonieux mouvemens. " texte. " aucun souci n' avait ridé leur front, aucune intempérance n' avait corrompu leur sang, aucune passion malheureuse n' avait dépravé leur coeur ; l' amour, l' innocence, la piété, développaient, chaque jour, la beauté de leur âme en grâces ineffables, dans leurs traits, leurs attitudes et leurs mouvemens. " ce second texte, monsieur, est tiré de Paul et Virginie . Vous savez que Quintilien compare une phrase trop chargée d' adjectifs à une armée où chaque soldat aurait derrière lui son valet-de-chambre. Nous voilà arrivés au sujet de cette lettre ; c' est que nous pensons qu' on met trop d' adjectifs dans ce moment-ci. Vous apprécierez, nous l' espérons, la réserve de cette dernière amplification ; il y a juste le nécessaire ; mais notre opinion concluante est que si on rayait tous les adjectifs des livres qu' on fait aujourd' hui, il n' y aurait qu' un volume au lieu de deux, et donc il n' en coûterait que sept livres dix sous au lieu de quinze francs, ce qui mérite réflexion. Les auteurs vendraient mieux leurs ouvrages, selon toute apparence. Vous vous souvenez, monsieur, des âcres baisers de Julie, dans la nouvelle Héloïse ; ils ont produit de l' effet dans leur temps ; mais il nous semble que dans celui-ci ils n' en produiraient guère, car il faut une grande sobriété dans un ouvrage, pour qu' une épithète se remarque. Il n' y a guère de romans maintenant où l' on n' ait rencontré autant d' épithètes au bout de trois pages, et plus violentes, qu' il n' y en a dans tout Montesquieu. Pour en finir, nous croyons que le romantisme consiste à employer tous ces adjectifs, et non en autre chose. Sur quoi, nous vous saluons bien cordialement, et signons ensemble. Dupuis et Cotonet. La-Ferté-Sous-Jouarre, 8 septembre 1836. LES HUMANITAIRES 1836 Iime lettre de deux habitans de la Ferté-Sous-Jouare, à m le directeur de la revue des deux mondes. Mon cher monsieur, que les dieux immortels vous assistent, et vous préservent des romans nouveaux ! Nous vous écrivons derechef, mon ami Cotonet et moi, touchant une remarque qu' on nous a faite : c' est que, dans notre lettre de l' autre fois, nous vous disions que nous ne comprenions pas le sens du mot humanitaire , et qu' on nous l' a très bien expliqué. Celui qui nous a démontré la chose est un muscadin de Paris. C' est un gaillard qui en dégoise ; il porte une barbe longue d' une aune, des pantalons collans, un habit à larges revers, et un bolivar sur la tête, si bien qu' on ne sait, quand on le regarde, si on voit Ponce-Pilate, ou un truand du moyen-âge, ou un quaker, ou Robespierre ; mais cela ne lui messied pas. Il vient d' arriver par le coche, et vous ne sauriez croire l' effet qu' il produit ici : c' est une berlue à dormir debout ; on ne sait où l' on est quand il parle, ni ce qu' on entend, ni l' heure qu' il est ; c' est quelque chose comme un aérolithe ; il vous cause du ciel et de l' enfer, de l' avenir et de la providence, ni plus ni moins que s' il était conseiller privé du père éternel. Nous l' avons eu à dîner à la maison, et comme ces dames en raffollent, il a parlé considérablement ; mais ce qui nous a le plus frappés, c' est son adresse incomparable à avaler en même temps ; sa mâchoire est, Dieu me pardonne ! Un chef-d' oeuvre de mécanique ; il y en entre autant qu' il en sort (notez qu' il ne tousse ni n' éternue ; par ma foi, c' est un habile homme). Quand on lui fait une question, il n' a pas l' air de vous entendre, et avant de vous avoir écouté, il vous a déjà répondu, et confondu, cela va sans dire. Demandez-lui ce qui se fera dans deux mille ans sur les confins de la Poméranie, il vous l' expose doux comme miel ; avez-vous besoin, au contraire, d' un renseignement sur le déluge ? Parlez de grace, asseyez-vous ; il ne faut point vous gêner pour cela ; son calepin est plein de notes recueillies par Deucalion ; génie complet, comme vous voyez, nature éminemment besacière, sachant le passé comme l' avenir ; quant au présent, c' est de boire frais ; grand réformateur, artiste enthousiaste, républicain comme Saint-Just, dévot comme saint Ignace, ignorant du reste, mais point méchant, voilà le personnage. Mme Cotonet l' a tenu sur les fonts ; c' est son neveu à la mode de Bretagne. Bref, de tant de merveilles que nous avons ouïes (les oreilles m' en cornent encore et de long-temps m' en corneront), nous avons nonobstant retenu quelque chose, à notre grand honneur et profit. C' est une définition catégorique que nous gardons comme résultat ; nous la transcrivons, vierge et nette, telle que nous l' avons dûment enregistrée : " humanitaire, en style de préface, veut dire : homme croyant à la perfectibilité du genre humain, et travaillant de son mieux, pour sa quote part, au perfectionnement dudit genre humain. " amen. Voilà, monsieur, si nous ne nous trompons, la traduction de ce mot mirifique ; les dictionnaires n' en parlent point, il est vrai, pas même Boiste qui fut un habile homme, indulgent au néologisme, et qui eût fait un parfait lexique, s' il n' avait oublié qu' un dictionnaire ne doit pas être une satire. Mais nos jeunes gens n' y regardent pas de si près ; ils ont bien autre affaire en tête que le bonhomme Boiste et ses renvois ; quand l' expression manque, ils la créent, c' est aux vilains de se gratter la tête. Qui ne connaît pas ces momens où la mémoire est de mauvaise humeur ? Il y a de ces jours de pluie où l' on ne saurait nommer son chapeau ; ce fut sans doute en telle occurrence qu' un étudiant affligé de marasme, rentrant chez lui avec un ami, voulut parler d' un philanthrope ; c' est un vieux mot qui s' entendait : philos, ami, anthrôpos, homme. Mais que voulez-vous ? Le mot ne vint pas ; humanitaire fut fabriqué : ainsi se fabriquent bien d' autres choses ; ce n' est pas là de quoi s' étonner. Il serait pourtant temps , comme dit la chanson, de savoir ce que parler veut dire. Un mot, si peu qu' il signifie, n' en a pas moins son quant-à-soi ; c' est quelquefois même une pensée, non pas toujours, entendons-nous, nos écrivains se fâcheraient. Mais qui naît du hasard est enclin à faire fortune, et le susdit mot n' y a point failli. Le voilà imprimé tout d' abord, et les journaux s' en sont emparés. Or, ce de quoi les journaux s' emparent, c' est d' autre chose qu' il faut plaisanter. Ce ne sont pas là de ces petits jardins pour y aller jeter des pierres ; les journaux sont d' honnêtes gens, et nous les prions, avant tout, de ne point se blesser en cette matière. Malepeste ! Nous les respectons comme dieux et demi-dieux, et sommes leurs très humbles serviteurs. Les journaux, monsieur, sont puissans, très formidables sont les journaux ; nous en parcourons peu ou prou, mais les révérons tous sur parole. Il ne faut pas croire que nous ne sachions rien faire parce que nous sommes de notre pays. Nous savons lire, et honorer le mérite, et saluer les autorités. Les journaux sont les souverains dispensateurs de bien des choses, parmi lesquelles il y en a de bonnes, et le pire n' est pas pour eux. Qui n' aurait pas quarante sous par mois à donner aux cabinets littéraires ne connaîtrait pas les journaux ; de tel oubli le ciel nous garde ! Nous les donnons, monsieur, depuis vingt ans ; aussi très bien connaissons-nous et vénérons-nous lesdits journaux ; ils siégent en maître dans le forum, consuls, tribuns, sénateurs à la fois, lus de tous, hantés de plusieurs, nourris à souhait, compris de quelques-uns, mais toujours puissans, et toujours imprimés. Rien ne se débat qu' ils n' y soient et qu' ils n' y touchent, et c' est de main de maître ; les libraires n' osent vendre que ce qu' ils prônent, et, fût-ce à un drame nouveau, on ne saurait siffler s' ils ne bâillent. Voyez un peu quelle dictature ! La cuisinière bourgeoise les redoute elle-même ; le rudiment de Lhomond leur tire son bonnet, mais, il est vrai, par simple politesse, étant de l' université. Y a-t-il procès quelque part ? Ils dénoncent, témoignent, plaident, répliquent, concluent, jugent, condamnent, et vont dîner ; c' est un emploi de haute justice. Sans eux George Sand serait notaire, et Rossini fût mort ignoré ; le libraire de Béranger l' allait tirer à sept exemplaires, n' eût été que, par aventure, un feuilleton l' encouragea ; ce fut heureux, nous perdions notre Horace ; mais quelles actions de graces ne leur devons-nous pas ? Aussi, monsieur, comme c' est notre devoir, nous commençons notre propos par leur faire la révérence, leur déclarant qu' en ce sujet nous ne les prenons aucunement à partie. Mais, là-dessus, venons au fait. Brailler est bon, mais selon ce qu' on braille ; et voilà bien quelques cinq ans qu' il est cruellement question de ce grand verbe humanitaire. Nous l' avons saisi des plus tard, mais c' est le défaut de la province. Suffit enfin que nous croyons comprendre ; nous demandons la permission de nous instruire quelque peu davantage. Vouloir se rendre compte des choses annonce peut-être un mauvais caractère, mais c' est notre marotte ; du reste, nous n' avons qu' une simple question à faire, et rien autre, comme vous verrez. Or, à qui peut nuire une question ? D' après les renseignemens qui nous sont parvenus, on distingue, au premier abord, des humanitaires de deux sortes. Les uns ont un système tout fait, complet, relié, coulé en bronze, comme qui dirait une utopie. Rien ne leur manque ni ne les gêne ; leur monde est créé, dormons là-dessus ; ils attendent qu' on reconnaisse qu' il n' y a qu' eux qui aient le sens commun. De ceux-là, monsieur, nous n' en parlerons pas. Ils ont fait preuve, dans leurs théories, de plus ou moins d' imagination, voire de science et grandes lumières ; mais, depuis que la terre tourne, jamais utopie n' a servi de rien, ni fait aucun mal, que l' on sache, pas plus Thomas Morus que Platon, Owen et autres, que Dieu tienne en joie. D' ailleurs il est écrit quelque part : jamais n' attaquez, ne détruisez l' inoffensive utopie de personne. L' autre sorte d' humanitaires est celle dont nous deviserons. Ceux-ci n' ont point de système réglé, écrivent peu, lisent encore moins, et ne créent rien, sinon quelque bruit. Mais au lieu de s' enfermer pacifiquement, prudemment, dans une placide rêverie, ils prêchent et courent, et vont semaillant je ne sais quoi que le vent emporte ; tranchent sur tout, se disent prophètes, à la barbe de leur pays ; accusent d' autant, qui les lois, qui les hommes ; ne se font scrupule de berner Solon ; qu' a-t-il à faire dans cette galère ? Enfin, ce sont des législateurs ; la main leur démange de manier toutes les pâtes, et la narine ouverte, comme les cavales, ils aspirent le quand viendras-tu ? Que parmi eux il en soit d' honnêtes, de braves même, il le faut noter ; c' est le meilleur de la jeunesse : et qui rêverait sinon les grands coeurs ? Pauvres jeunes gens qu' un follet emmène, comme Faust au Broken, à travers champs, et, les bras tendus vers l' ombre fuyarde, ils marchent sur les récoltes du voisin, traînent leur dada sur les lusernes, et gâtent le blé finalement ! Rendons-leur néanmoins justice, le coeur en eux vaut mieux que la tête ; aux jours de crises et de révolutions, il est permis de prendre parfois un météore pour le soleil, et l' héroïsme est toujours beau, même dans le gouffre de Curtius. Mais, hélas ! Le gouffre est profond, très profond, monsieur, et plus large encore. Serait-ce un mal d' y regarder ? Non sans doute, surtout si l' on y pouvait voir. Tâchons d' y voir, et regardons. Quel conflit, bon dieu, quel chaos ! Nous voici lancés à la nage ; quels flots, quelle mer, quelle vapeur ! à qui entendre, et où s' accrocher ? Celui-là demande le divorce, celui-ci veut l' abolition de l' hérédité, qu' il n' y ait plus ni nobles ni riches ; un tiers réclame les biens en commun, la polygamie, cas pendable, mais ce pourrait être divertissant. Que veut ce quatrième ? Il prie pour les pauvres, et qu' on traite les gens selon leur capacité ; ne pensez pas qu' il s' agisse de boire, capacité ici veut dire intelligence, c' est une simple variante. En voilà un, là-bas, dans un coin, qui a trouvé une façon nouvelle d' envisager l' histoire ; il la divise en faits nécessaires et faits transitoires ; au lieu de dire, par exemple, que Jésus-Christ est venu après Platon, il vous dira : pour que Jésus-Christ vînt, il fallait que Platon eût existé ; quelle invention et quelle érudition ! J' en avise un sixième encore ; celui-là s' occupe d' accommoder, après tant de siècles, Josué avec Galilée, qui, vous le savez, se chamaillent quelque peu sur certain point d' astronomie ; mais les témoins ont clos l' affaire ; désormais tout est harmonie, il ne s' agit plus de ces vieilles gens. Ce septième résume l' univers, hommes, choses, dieux, lois, coutumes, guerres, sciences, arts, et prouve que tout ce qui a été n' est que pour la montre, et pour nous annoncer ; l' antiquité est un cauchemar, et le monde éveillé se tire les bras ; voilà un homme universel, et au-delà de tout ce qu' on a pu dire d' Aristote, Voltaire, Leibnitz, et autre menu fretin ; Newton vaut mieux, il sut compter jadis, mais ignorait la phrénologie ; quant à Copernic, c' est un drôle, et Platon est inexcusable d' avoir appelé animal imparfait la pierre angulaire du futur édifice social, id est, la femme. Un huitième se présente, et s' annonce simplement comme membre indigne d' une confrérie immense ; oui, monsieur, si on veut le croire, ils ne sont pas moins de deux ou trois cent mille hommes, tous de même force, et qui ne badinent pas ; c' est une des conséquences de leur trouvaille que dans un demi-siècle tout au plus, probablement plus tôt, peut-être dimanche, on ne verra sur terre que des hommes de génie ; voyez l' effet des saines doctrines ! Ce neuvième-ci est plus inquiétant ; il veut que tout change de face, sans cependant rien déranger, comme ce garçon de mes amis qui avait cédé à quelqu' un ses entrées à l' opéra, en les conservant néanmoins ; à l' écouter, pour sauver l' univers, il faut que les cureurs de puits se fassent géomètres, et les académiciens raffineurs de sucre ; quelle régénération ! Vous figurez-vous une société pareille ? Mais tout le monde aura cent mille livres de rente, et vous verrez que nul ne se plaindra. Un dixième va plus loin, car il faut bien qu' on aille, c' est loi de nature que le progrès, et remarquez que si par hasard mon voisin dit : deux et deux font quatre, j' arrive sur-le-champ et m' écrie : deux et deux font quatre, dites-vous ? Deux et deux font six, et je suis sublime ! Grand prodige de l' émulation. Ce dixième donc déclare d' abord que toutes les femmes vont avoir de l' esprit ; il y a de quoi se donner au diable. Mais il a soin d' ajouter aussitôt : pourra se marier qui voudra ; la correction du moins soulage ; il était temps de s' expliquer. Mais que vois-je, et que dit-on là ? Un dernier vient couronner l' oeuvre ; il a un ballon sous le bras, et propose d' aller dans la lune, et d' y transporter le palais-royal ; Saturne devient le faubourg saint-Germain, et Vénus le boulevart de Gand ; c' est, vraiment, une belle ville, et il ne reste qu' à s' embrasser. Cependant, parmi ce chaos, ne saurait-on rien débrouiller ? Je ne crois pas la chose impossible. Peut-être même, dans cette multitude, pourrait-on trouver deux camps bien distincts, savoir, les uns qui veulent certaines choses, les autres qui ne savent ce qu' ils veulent. Posons ceci, nous nous effraierons moins. Que les derniers aillent à leur bureau, s' ils en ont, ce que je souhaite ; nous leur parlerons tout-à-l' heure. Occupons-nous d' abord des premiers. Commençons par nous rendre compte de ce que voudraient ceux qui veulent, et nous verrons ce qu' on en peut vouloir, si nous pouvons. Le divorce, donc ; point d' héritage, mais la loi agraire ; point de famille, bien entendu ; de pauvreté pas plus que de richesse, c' est-à-dire plus de métaux (car ces métaux sont traîtres en diable) ; à chacun selon son mérite, ceci n' est pas le souhait le plus nouveau ; enfin, union entre les hommes, soit pour le travail, soit pour les plaisirs ; association. Je crois que c' est tout. Si pourtant ce n' est que cela, ce n' est pas de quoi fouetter nos chats, quoique l' apparence soit effrayante. Lycurgue, monsieur, fut un grec d' esprit ; il vous en souvient sans nul doute. Or, le résumé que nous faisons, il le fit dans sa république. Ce digne homme voyagea long-temps, et rapporta de sa tournée deux choses à tout jamais louables, ses lois et le manuscrit d' Homère (pour mon goût, j' aime mieux le manuscrit ; mais ce n' est point le cas de disputer). Pour attacher le peuple à la constitution, il prit deux moyens décisifs : ce fut le partage de toutes les terres entre les citoyens, et l' abolition de la monnaie. Vous voyez que de prime-abord il ne frappait pas de main morte. On divisa la Laconie en trente mille parts, les terres de Sparte en neuf mille, et chaque habitant eut son bien. Ce devait être moins grand que nos duchés. Pour l' abolition de la monnaie, le législateur se garda de dépouiller ceux qui avaient de l' or ou de l' argent ; il était bien trop galant homme. Mais, respectant scrupuleusement ces richesses, il en anéantit la valeur en ne permettant de recevoir dans le commerce qu' une certaine monnaie de fer, laquelle monnaie était si pesante, qu' il fallait deux boeufs pour traîner dix mines, ce qui équivaut à vingt-cinq louis ; chose peu commode pour entretenir des filles, mais il n' en était point question. Les riches gardèrent donc leur or, et en purent jouer aux osselets. Afin de rendre la tempérance et la sobriété recommandables, Lycurgue voulut qu' on dînât en public, comme du temps de la terreur. Un bâtiment fut construit tout exprès, crainte de la pluie et des mouches ; là, chaque citoyen, tous les mois, était tenu d' envoyer ses provisions, non pas en chevreuils ou homards, ni poissons frais de chez Mme Beauvais, mais en farine, fromage, carottes, vin du cru, et deux livres et demie de figues. Jugez des ripailles qui se faisaient là. Agis lui-même, après une victoire, fut réprimandé vertement pour avoir dîné au coin de son feu avec madame la reine, sa femme, et peu s' en fallut qu' on ne le mît au pain sec. Point de viande donc, mais force brouet ; on en a perdu la recette, au grand dommage de la postérité. Ce devait être un cruel potage ! Denys-le-tyran le trouvait insipide, nous dit Goldsmith en ses essais ; mais d' un tyran rien ne m' étonne, ces gens-là boivent du vin pur. Lycurgue n' entendait pas cela, non plus que Solon, car, à Athènes, un archonte ivre était puni de mort. Revenons à Sparte. Au lieu de confier à père et mère l' éducation des petits enfans, on en chargeait des instituteurs publics. Lycurgue était si fort en peine d' avoir de beaux hommes dans l' armée, qu' il voulut prendre soin des enfans jusque dans le ventre de leurs mères, mettant celles-ci au régime, et leur faisant faire de bonnes courses à pied, promenades et exercices propres à les récomforter ; ceux qui naissaient mal conformés étaient condamnés à périr, et, par amour pour la plastique, on les jetait, dans une serviette, du haut en bas du mont Taygète. Les beaux garçons, l' état les adoptait et les élevait martialement, les faisait marcher pieds nus, passer les nuits à la belle étoile, leur défendait de choisir dans le plat les pommes qui n' étaient pas pourries, les habituait à aller à la cave sans chandelle, la tête rasée, sans vêtement, et à se donner, par dessus tout, de bons coups de poings les uns aux autres. Tous les ans, pour leur récompense, on les fouettait publiquement au pied de l' autel de Diane, mais je dis fouetter d' importance, et celui qui criait le moins, on le couronnait vert comme pré. Que les parens devaient être aises ! à eux, d' ailleurs, permis de voler ; c' était aux fruitières à garder leurs boutiques. Quant aux jeunes filles, même sévérité ; point de mari avant vingt ans, des amoureux tant qu' elles voulaient ; courir, lutter, sauter les barrières, tels étaient leurs amusemens ; et de peur qu' en ces évolutions diverses leur robe ne vînt à se retrousser, elles se montraient nues, dans leurs exercices, devant les citoyens rassemblés. Mais, dit l' histoire, la pudeur publique sanctifiait cette nudité. Je ne suis point éloigné de le croire ; car, s' il y en avait de belles dans le nombre, il s' y devait trouver des correctifs. Tel était le peuple lacédémonien, sortant des mains du grand Lycurgue. Cependant les ilotes labouraient la terre et mouraient de faim sur les sillons. Mais ceci n' est qu' épisodique, et il ne faut point s' y arrêter. Toujours est-il que cette république est, à peu de chose près, la réalisation des rêves du jour et le portrait de nos hyperboles. Maintenant nos apôtres modernes nous diront-ils que cette peinture est le souhait de toute leur vie, et qu' ils ne demandent rien de mieux ? Cela peut tenter en effet, quand ce ne serait que par curiosité (je ne parle pas du costume des femmes), mais seulement pour voir ce qui adviendrait. Et aussi bien pourquoi ne pas essayer ? Mais voici un point embarrassant, et qui demande réflexion. Si Lycurgue fut grand législateur, Montesquieu fut savant légiste : or sur les questions de ce genre, il avait parfois médité ; son avis pourrait être utile, mais qui s' en inquiète aujourd' hui ? " Montesquieu, vivant sous un prince, n' a pu montrer d' impartialité ; " ainsi parlent sans doute ceux qui ne l' ont pas lu ; ouvrons-le pourtant, si vous permettez. Il y a, je crois, dans l' esprit des lois , qui, dans son temps, fut un bon livre, certain chapitre qui nous irait. " il est de la nature d' une république, y dit l' auteur, qu' elle n' ait qu' un petit territoire ; sans cela, elle ne peut guère subsister. Dans une grande république il y a de grandes fortunes, et par conséquent peu de modération dans les esprits ; il y a de trop grands dépôts à mettre entre les mains d' un citoyen ; les intérêts se particularisent : un homme sent d' abord qu' il peut être heureux, grand, glorieux, sans sa patrie ; et bientôt qu' il peut être seul grand sur les ruines de sa patrie. " Que pensez-vous de ce petit morceau ? N' est-il pas fait pour notre histoire ? Mais continuons : " un état monarchique doit être d' une grandeur médiocre. S' il était petit, il se formerait en république. S' il était fort étendu, les principaux de l' état pourraient cesser d' obéir... Un grand empire suppose une autorité despotique dans celui qui gouverne. Il faut que la promptitude des résolutions supplée à la distance des lieux où elles sont envoyées... la propriété naturelle des petits états est d' être gouvernés en république ; celle des médiocres, d' être soumis à un monarque ; celle des grands empires, d' être dominés par un despote. " Ne vous semble-t-il pas que ceci peut avoir quelque poids, monsieur ? Quant à moi, plus je le relis, plus je me figure que c' est juste. La France aurait donc, par son étendue, une première difficulté à présenter aux humanitaires ; mais ne nous fâchons pas pour si peu ; car, après tout, en cas de besoin, ne pourrait-on rétrécir la place ? Ce qui nous tourmente vraisemblablement n' est pas l' amour de la patrie. Voici donc une seconde objection que nous ne tirerons point de Montesquieu, mais de la nature, assez bon livre aussi. Nous poserons d' abord un principe que peu de gens contesteront : c' est que l' ombre produit la lumière, et que toute chose a son inconvénient. De ce qui est sous le soleil, rien ne s' éclaire des deux côtés. Or, parmi les animaux différens, habitans du terrestre globe, les uns sont faits pour vivre seuls, les autres pour vivre en société. Vous ne persuaderiez point à un aigle de se mettre à la queue d' un autre aigle, comme les canes qui vont aux champs ; de même feriez-vous de vains efforts pour trouver une cane solitaire ; et sous ce rapport, l' homme est cane, il faut l' avouer : Dieu nous a créés pour loger ensemble ; les peuples donc s' arrangent comme ils peuvent ; arrivent les lois, us et coutumes, lesquels ont du bon, partant du mauvais. J' en conclus qu' en toute société, il faut que les uns se félicitent, que les autres se plaignent par conséquent ; mais de ces plaintes et félicitations, lequel faut-il écouter de préférence ? D' une plainte naît souvent un désir, et ces désirs sont dangereux. Je m' explique, car je ne veux pas qu' on me prenne ici pour un Machiavel. Une femme a pour mari un butor, joueur, dépensier, ce qu' on voudra ; ne va-t-elle pas croire toutes les femmes malheureuses, et que le mariage est un martyre ? N' est-il pas plausible qu' un homme sans le sou demande que tout le monde puisse être riche ? Ajoutons à cela les cervelles oisives, et les chagrins qui s' engendrent d' eux-mêmes, comme faisait le phénix, dit-on ; cela se voit de par le monde. Faut-il que le législateur écoute la foule ou l' exception ? Puisque le mariage est notre exemple, considérons un peu cette affaire. Le mariage, contre lequel déclament beaucoup de gens plus ou moins mariés, est une des choses d' ici-bas qui ont le plus évidemment un bon et un mauvais côté. Sous quel côté faut-il donc le voir ? Il a cela de bon qu' avec lui il faut rentrer chez soi et payer son terme ; il a ceci de mauvais qu' on ne peut pas découcher et envoyer promener ses créanciers ; il a cela de bon qu' il force aux apparences et à l' air d' honnêteté, quand ce ne serait que crainte des voisins ; il a ceci de mauvais qu' il mène à l' hypocrisie, mais cela de bon qu' il empêche l' impudeur du vice, mais ceci de mauvais qu' on le traite comme une fiction, et qu' il sert de manteau à bien des actes de célibataires ; pour ce qui regarde la famille, il en est le lien, et en cela louable ; pour ce qui regarde les amours, il en est le fléau, et en ceci blâmable ; c' est la sauvegarde des fortunes, c' est la ruine des passions ; avec lui on est sage, sans lui comme on serait fou ! Il assure protection à la femme, mais quelquefois donne du ridicule au mari ; cependant, quand on revient triste, où seraient, sans le mariage, le toit, l' abri, le feu qui flambe, la main amie qui vous serre la main ? Mais quand il fait beau et qu' on sort joyeux, où sont, avec le mariage, les rendez-vous, le punch, la liberté ? C' est une terrible alternative ; qu' en décidez-vous, mon cher monsieur ? Les humanitaires ne veulent point du mariage, sous le prétexte qu' on s' en gausse, et que l' adultère le souille ; mais sont-ils sûrs, en disant cela, d' avoir mis leurs meilleures lunettes ? Puisque rien n' est qu' ombre et lumière, sont-ils sûrs de ce qu' ils ont vu ? J' admets qu' ils connaissent les salons, et qu' ils aillent au bal tout l' hiver ; ils ont peut-être observé dans les beaux quartiers de Paris quelques infractions à l' hyménée, le fait n' est point inadmissible ; ont-ils parcouru nos provinces ? Sont-ils entrés dans nos fermes ; au village ? Ont-ils bu la piquette des vachers de la Beauce ? Se sont-ils assis au coin de l' âtre immense des vignerons du Roussillon ? Ont-ils consulté, avant de trancher si vite, la paysanne qui allaite et son nourrisson rebondi ? Se sont-ils demandé quel effet produiraient leurs doctrines à la mode sur ces robustes charretières, sur ces laborieuses et saines nourrices ? Ce n' est pas tout que la chaussée-d' Antin ; savent-ils ce que c' est, eux qui parlent d' adultère, et qui ont leurs maîtresses sans doute, savent-ils ce que c' est que le mariage, non pas musqué, sous les robes de Palmire, au fond d' un boudoir en lampas, mais dans les prés, au plein soleil, sur la place, à la fontaine publique, à la paroisse, et dans le lit de vieux chêne ? Troisième objection maintenant, et j' en reviens toujours à mes spartiates, qui étaient de francs saint-simoniens ; dites-moi un peu, je vous en prie, quelle figure auraient faite à Lacédémone les déterminés émancipateurs d' aujourd' hui qui ne veulent pas monter leur garde ? Que j' aime à les entendre au fond d' un restaurant, splendidement éclairé par le gaz, évoquer le spectre de Lycurgue au milieu des fumées champenoises ! Qu' il fait bon les admirer, le dos à la cheminée, les basques d' habit retroussées, balançant sous leur nez un verre de vin de Chypre, et nous lançant avec une bouffée de cigare un plan de réforme pour les peuples futurs ! Ne voilà-t-il pas de beaux Alcibiades, et que diraient-ils si on les prenait au mot ? Je voudrais les voir le lendemain s' éveiller dans leur république ; que leur coiffeur leur brûle un favori, ils vont pousser des cris d' angoisse ; ne voudraient-ils pas qu' on leur rasât la tête ? Et le brouet, et l' autel de Diane ? Qu' en pensez-vous ? C' est quelque autre chose que le bois de Boulogne et les bals de Musard. Dites-moi un peu, sans plaisanterie, comment nous autres, peuple français, qui avons tout vu, tout bu, tout usé, tout chanté, tout mis en guenilles, même les rois ; dites-moi comment et de quel visage nous pourrions débarquer en Grèce, si non pour rebâtir Athènes ? Mais pour ne pas remonter si haut, dites-moi comment on est assez fou pour vouloir servir à nos tables des plats refroidis apportés d' Amérique ? Quel rapport entre nous et une nation vierge, imberbe encore, accouchée d' hier ? Ces boutures qu' on nous vante, est-ce dans nos champs qu' on les veut planter, dans nos vieux champs pleins de reliques, gras du sang étranger, du nôtre, hélas ! De celui de nos pères ? Est-ce à nous qu' on parle de la loi agraire, à nous qui avons pour bornes dans nos prairies des tombes de famille ? Est-ce à nous qu' on propose un président civil, à nous qui portons encore sur les épaules les marques du pavois impérial ? Est-ce chez nous qu' on veut élire ces despotes éphémères qui règnent un ou deux ans, nous qu' une proclamation de Napoléon faisait partir hier pour la Russie ? Est-ce à nous qu' on propose les langes de New-York ou la tunique trouée de Lacédémone ? On dit à cela, et on va répétant, que les nations doivent se régénérer quand elles se sentent décrépites ; cela fut vrai pour le monde romain, et que Dieu veuille nous le rendre ! Mais si pareille chose nous peut arriver, où ont-ils étudié, nos modernes prophètes, pour ignorer la maxime la plus vraie, peut-être la plus triste de l' antiquité ? " ce qui a été une fois ne peut ni être une seconde fois ni s' oublier tout-à-fait. " oui sans doute, il en faut convenir, deux révolutions, coup sur coup, nous ont donné une rude secousse ; sans doute nous sommes en travail, et, pour parler une fois ce langage, sans doute l' humanité se régénère en nous. L' état n' a plus de religion, et, quoi qu' en disent les humanitaires eux-mêmes, c' est pour le peuple un vrai malheur ; le vin à bon marché ne lui rend pas ce qu' il y perd, et tous les cabarets de Paris ne valent pas pour lui une église de campagne, quel qu' en soit d' ailleurs le curé ; car c' est l' oubli des maux qu' on y fête, et l' espérance qu' on y reçoit dans l' hostie. Oui sans doute, parmi tant de nations, la France a sonné la première un tocsin qui ébranle l' Europe ; elle en est elle-même effrayée, et le son terrible retentit en elle ; mais si nos docteurs veulent nous guérir, s' ils veulent changer le monde, ou la France, ou seulement un département, qu' ils inventent donc quelque système dont les livres ne parlent pas ! Qu' ils oublient donc les phrases du collége, et qu' ils ne revêtent pas de mots futiles le squelette des temps passés ! Car sous tant de discours, sous tant de formules, sous tant d' habits ridicules, sous tant d' exaltations peut-être sincères, louables en elles-mêmes, que germe-t-il ? Quel filon découvert ? Que saisir dans ce labyrinthe où Ariane nous laisse à tâtons ? Vous avez du moins, dites-vous, la bonne volonté de bien faire. Eh ! Pauvres enfans, qui en doute ? Volonté de vivre, à qui manque-t-elle ? Nous nous adressons ici, monsieur le directeur, à la section humanitaire qui nous paraît vouloir quelque chose. Mais nous devons encore nous adresser à celle qui ne nous semble pas savoir au juste ce qu' elle désire (car, dans tout cela, vous vous en souvenez, nous ne faisons que des questions). Or il est certain que, dans la capitale, il y a un nombre de jeunes gens, femmes, hommes mûrs, vieillards enfin, qui font entendre journellement une sorte de soupirs et de demi-rêves où l' avenir est entrevu ; bonnes gens d' ailleurs, nul n' y contredit, mais il serait à désirer qu' ils s' expliquassent plus clairement. On a remarqué, dans leurs phrases favorites, le mot de perfectibilité ; il semble un des plus forts symptômes d' un degré modéré d' enthousiasme ; c' est donc sur ce mot, et sur ce mot seul, que nous vous demandons la permission de les interroger poliment, ainsi qu' il suit. Simple question : messieurs (et mesdames) de l' avenir et de l' humanitairerie, qu' entendez-vous par ces paroles ? Entendez-vous que, dans les temps futurs, on perfectionnera les moyens matériels du bien-être de tous, tels que charrues, pains mollets, fiacres, lits de plume, fritures, etc. ? Ou entendez-vous que l' objet du perfectionnement sera l' homme lui-même ? Vous voyez, monsieur, que notre demande est d' une lucidité parfaite, ce qui est déjà un avantage ; mais nous ne voulons point nous enfler. S' agit-il, disons-nous, parmi les adeptes de la foi nouvelle, de perfectionner les choses, ou de perfectionner les gens ? Vous sentez que le cas est grave ; c' est à savoir si on me propose de m' améliorer mon habit, ou de m' améliorer mon tailleur. hic jacet lepus ; tout est là. Nous ne nous inquiétons de rien autre. Car vous comprenez encore, sans nul doute, que si on ne veut que m' améliorer mon habit, je ne saurais me plaindre sans injustice ; tandis que si on veut décidément m' améliorer mon tailleur, ce sera peut-être une raison pour qu' on me détériore mon habit, et par conséquent... quod erat demonstrandum, comme dit Spinosa. Ne croyez pas que ce soit par égoïsme ; mais nous tenons à être éclaircis. Perfectionner les choses n' est pas nouveau ; rien n' est plus vieux, tout au contraire, mais aussi rien n' est plus permis, loisible, honnête et salutaire ; quand on ne perfectionnerait que les allumettes, c' est rendre service au monde entier, car les briquets s' éteignent sans cesse. Mais s' attaquer aux gens en personne et s' en venir les perfectionner, oh, oh ! L' affaire est sérieuse, je ne sais trop qui s' y prêterait, mais ce ne serait pas dans ce pays-ci. Perfectionner un homme, d' autorité, par force majeure et arrêt de la cour, c' est une entreprise neuve de tout point ; Lycurgue et Solon sont ici fort en arrière ; mais croyez-vous qu' on réussira ? Il y aurait de quoi prendre la poste, et se sauver en Sibérie. Car j' imagine que ce doit être une rude torture inquisitoriale que ces moyens de perfection ; c' est quelque chose sans doute, au moral, comme un établissement orthopédique, à moins que par là on entende seulement le rudiment et l' école primaire ; mais il n' y a rien de moins perfectionnant. Que diantre cela peut-il être ? Nous ôtera-t-on nos cinq sens de nature ? Nous en donnera-t-on un sixième ? Les chauves-souris, dit-on, sont ainsi bâties ; triste perspective pour nous que de ressembler à pareille bête ! C' est à faire dresser les cheveux. Mais, bon ! C' est une fantaisie ; nous nous alarmons à tort ; quand on tournerait cent ans autour de mes pieds, on ne perfectionnerait jamais que mes bottes ; la raison seule doit nous rassurer. Comment, cependant, croire que c' est là tout ? S' il ne s' agissait que de faire des routes, ou des ballons, ou des lampes, on ne crierait jamais si haut ; Adam lui-même perfectionnait à sa mode, quand il bêchait dans le paradis ; il faut qu' il y ait quelque mystère. Seraient-ce nos passions que l' on corrigerait ? Par dieu ! Ce serait une belle merveille que de nous empêcher d' être gourmands, ivrognes, menteurs, avares, vicieux ! Et si j' aime les oeufs à la neige ? Me défendrez-vous d' en manger ? Et si mon vin est bon, ou le vôtre, à vous qui parlez, et si votre femme... vous me feriez dire quelque sottise ; non, ce ne doit point être encore cela. Ouvrirait-on quelque grand gymnase pour nous y administrer, au nom du roi, une éducation jusqu' alors inconnue ? Mais nous voilà encore à Sparte ; je ne m' en tirerai jamais. D' ailleurs, qui ose décider, ici-bas, entre un savant et un ignare, lequel des deux est le plus parfait, ou le moins sot, pour parler net ? Helvétius dit, il est vrai, que toutes les intelligences sont égales ; mais, en cela, il fit tort à la sienne, car pour plâtrer sa balourdise, il fut obligé d' ajouter que la différence entre les hommes résultait du plus ou du moins d' attention qu' ils apportent à leurs études ; belle découverte ! Passons donc plus loin. Serait-ce qu' au moyen de certaines lois on changerait tellement nos moeurs et le milieu dans lequel nous vivons, que, doucement et sans effort, on nous rendrait ce paradis terrestre dont nous parlions tout-à-l' heure ? Mais si nous ne sommes plus à Sparte, nous voilà en pleine utopie. Diable ! Je commence à croire derechef qu' on se moque de nous pour nous faire peur ; car comment nous perfectionner, du moment que nous restons hommes ? On se tâte sans le vouloir en pensant à ces choses-là. Serait-ce seulement qu' à l' avenir on s' occupera des intérêts du peuple, qu' on l' hébergera plus chaudement, vêtira, prêchera, instruira, et nourrira de pommes de terre ? Mais nous voilà revenus aux fritures... ma foi, monsieur, bien le bonjour ; si vous trouvez la clé de cette porte, soyez assez bon pour nous l' envoyer ; nous vous le rendrons en une barrique de notre vin de cette année. Mais jusque-là, nous vous l' avouons, nous nous renfermons dans ce dire : ou il s' agit de perfectionner les choses, et c' est plus vieux que Barabas ; ou il s' agit de perfectionner les hommes, et les hommes, quelque manteau qu' ils portent, quelque rôle qu' ils jouent, risquent fort de vivre et de mourir hommes, c' est-à-dire singes, plus la parole, dont ils abusent. Agréez, monsieur, etc. Dupuis et Cotonet. La Ferté-Sous-Jouare, 25 novembre 1836. 1837 Troisième lettre de deux habitans de la Ferté-Sous-Jouarre, à m le directeur de la revue des deux mondes. Mon cher monsieur, que les dieux immortels vous assistent et vous préservent de ce que vous savez ! Vous nous engagez à continuer notre correspondance commencée avec la revue des mondes , et c' est bien honnête de votre part. homo sum, monsieur le directeur, et je sais que c' est loi de nature de trouver doux d' être imprimé. D' ailleurs, la gloire est chère aux français, sans compter l' argent et le voisin qui enrage. Nous écririons donc comme tout le monde, quitte à compiler comme quelques autres, n' était certain lieu où le bât nous blesse. C' est que depuis nos deux lettres, révérence parler, on nous appelle journalistes dans le pays ; voilà le fait : nous sommes ronds en affaire, et nous vous le disons entre nous. à dieu ne plaise qu' en aucune façon nous regardions ce mot comme une injure ! Chez beaucoup de gens, et avec raison, on sait qu' il est devenu un titre. Si nous nous permettons de plaisanter parfois là-dessus, nous ne prétendons nullement médire de la presse, qui a fait beaucoup de mal et beaucoup de bien. Les journaux sont les terres de l' intelligence ; c' est là qu' elle laboure, sème, plante, déracine, récolte, et parmi les fermiers de ses domaines nous ne serions pas embarrassés de citer des noms tout aussi honorables que ceux de tels propriétaires qui n' en conviennent peut-être pas. Mais enfin, quand on est notaire, on n' est pas journaliste, ce sont deux choses différentes, et quand on est quelque chose, si peu que ce soit, on veut être appelé par son nom. L' âge d' or, monsieur, ne fleurit pas plus à La Ferté-Sous-Jouarre qu' ailleurs ; quand nous allons au jeu de boule, on nous tourne le dos de tous les côtés : " voilà, dit-on, les beaux esprits, les écrivains, les gens de plume ; regardez un peu ce M Cotonet qui écarte tout de travers au piquet, et qui se mêle de littérature ! Ne sont-ce pas là de beaux aristarques ? Etc, etc. " tout cela est fort désagréable. Si nous avions prévu ce qui arrive, nous n' aurions certainement pas mis notre nom en toutes lettres, ni celui de notre ville ; rien n' était plus aisé au monde que de mettre seulement La Ferté, et là-dessus, allez-y voir ; il n' y en a pas qu' une sur la carte : La Ferté-Alais, La Ferté-Bernard, La Ferté-Milon, La Ferté-Sur-Aube, La Ferté-Aurain, La Ferté-Chaudron ; ce n' est pas de Fertés que l' on chôme. Mais Cotonet n' est qu' un étourdi ; c' est lui qui a recopié nos lettres, et il n' y a pas à s' y méprendre. La Ferté-Sous-Jouarre y est bien au long, Sous-Jouarre, ou Aucol, ou Aucout, c' est tout un, firmitas auculphi . Et que diable voulez-vous y faire ? Mais il nous est venu, en outre, une idée qui nous inquiète bien davantage ; car enfin, mépriser les railleries du vulgaire, nous savons que les grands hommes ne font autre chose ; mais s' il était vrai, nous sommes-nous dit, que nous fussions réellement devenus journalistes ? Deux lettres écrites ne sont pas grand péché ; qui sait pourtant ? Nous n' aurions qu' à en écrire trois ; pensez-vous au danger que nous courons, et quel orage fondrait sur nous ? Nous avons connu un honnête garçon à qui ses amis, en voyage, avaient persuadé que tout ce qu' il disait était un calembour : il ne pouvait plus ouvrir la bouche que tout le monde n' éclatât de rire, et, quand il demandait un verre d' eau, on le suppliait de mettre un terme à ses jeux de mots fatigans. L' histoire ne parle-t-elle pas de gens à qui on a fait accroire qu' ils étaient sorciers, et qui l' ont cru, c' est incontestable, d' autant que, pour le leur prouver, on les a brûlés vifs ? Il y a de quoi réfléchir ; car, notez-le bien, pour nous mettre en péril, il ne serait pas besoin de nous persuader à nous-mêmes que nous sommes journalistes ; il suffirait de le persuader aux journalistes véritables ; bon dieu ! En pareil cas, que deviendrions-nous ? Si une fois, mon cher monsieur, nous étions atteints et convaincus de journalisme, c' est fait de nous ; telle est notre opinion sincère. Et pourquoi ? Direz-vous peut-être. - parce que, comme dit M Berryer. Mais, tenez, nous vous le dirons, et retenez bien ces paroles : parce que, d' une façon ou d' une autre, d' un côté ou d' un autre, un jour ou l' autre, pour un motif ou pour un autre, nous recevrons une tuile sur la tête. Pyrrhus en mourut, dit l' histoire. Pyrrhus, monsieur, roi des épirotes, était un bien autre gaillard que nous : il n' inventa point la pyrrhique dont parle l' avocat Patelin ; ce fut un certain fils d' Achille. Mais Pyrrhus le molosse ne dansait point ; il combattait à Héraclée, où les romains jouaient du talon. Il y avait son épée pour archet, et pour musique les cris des éléphans ; il ravagea la Pouille et la Sicile ; Sparte, Tarente, l' appelèrent à leur secours ; vainqueur partout, hors à Bénévent, dont aujourd' hui M De Talleyrand est prince. Tout cela n' empêcha point qu' à Argos il ne reçût une tuile sur la nuque ; après quoi survint un soldat, qui, le voyant étendu raide mort, lui coupa vaillamment la tête. Voilà le sort que nous craignons, et avec moins de gloire et de profit. Nous savons bien que, dans votre revue , nous n' aurions pas affaire aux journaux ; mais ne se pourrait-il qu' ils eussent affaire à nous ? Je vous demande si cela plaisante. Mais je suppose que, bien entendu, nous y mettions de la prudence. Je veux d' abord que nous ne traitions jamais que des choses les plus générales, j' entends de ces choses qui ne font rien à personne, qu' on sait par coeur. Croyez-vous que cela suffise ? Que nul ne se plaindra, nul ne clabaudera ? Ah ! Que, si vous croyez ceci, vous est peu connue la gent gazettière ! Vous vous imaginez bonnement, vous, monsieur, qui êtes au coin de votre feu, et qui ne savez qui passe dans la rue, ni si le voisin est à sa croisée ; vous vous imaginez qu' on peut impunément dire au public qu' on aime les pois verts ? Les pois verts, peu importe, ou la purée, ou la musique de Donizetti, enfin la vérité la plus banale, que nos vaudevilles sont plats et nos romans morts-nés ? Eh bien ! Monsieur, désabusez-vous, on ne dit rien, n' écrit rien sans péril, pas même qu' Alibaud est un assassin, car il y a des gens qui disent le contraire ; meurtrier, soit ; mais non assassin ; gredin, misérable, ils l' accordent ; mais non malhonnête homme, ce qui est bien différent. Croire que l' on peut donner son avis sur quoi que ce soit (je dis poliment et discrètement avec convenances et parenthèses), grace à Dieu et aux journaux, il n' y a pas de plus grande erreur ; et la raison en est simple comme bonjour. Que voulez-vous qu' on puisse dire, du moment que l' on peut tout dire ? Exemple : je trouve que Chollet chante faux et que la Madeleine est un beau monument. Je crois cela vrai, c' est mon goût, je l' imprime, non pas en toutes lettres, s' il vous plaît, car, avant tout, il faut des formes. Je laisse donc à entendre dans mon article que M Chollet, de l' opéra-comique, n' a pas les tons d' en-haut toujours parfaitement justes, et qu' il me semble que la Madeleine est construite à la grecque, dans de belles proportions. Jusque-là, point de mal. Arrive le voisin, qui répond à cela : " l' article d' hier est pitoyable ; M Chollet chante juste, et la Madeleine est hideuse. " il n' y a point encore grand dommage ; je suis de bonne humeur, et permets qu' on s' échauffe. Survient un tiers, qui réplique à tous deux : " les deux articles sont aussi absurdes l' un que l' autre ; Chollet ne chante ni faux ni juste, il chante du nez ; la Madeleine n' est ni belle ni hideuse, elle est médiocre, bête et ennuyeuse. " ceci commence à devenir brutal. Mais passons ; je ne réplique rien, ne voulant point me faire de querelle. Un quart aussitôt s' en charge pour moi ; il prend donc sa plume, essuie sa manche, bâille, tousse, et dit : " vous êtes tous trois des imbéciles. Quand on se mêle de parler musique et de trancher de l' important, il faut d' abord savoir la musique ; vos parens n' avaient pas de quoi vous donner des maîtres, car ils sont encore au village, où ils raccommodent des souliers. On sait de bonne part qui vous êtes, et il ne vous sied point de faire tant de bruit. Quant à ce qui est de la Madeleine, payez vos dettes avant d' en parler. " ainsi s' exprime maître Perrin Dandin, à quoi un cinquième riposte vitement : " et toi, qui outrages les autres, qui es-tu donc, pour le prendre si haut ? Tu n' es qu' un cuistre, jadis sans chapeau ! à quoi as-tu gagné ta fortune ? à ruiner les libraires, à faire des prospectus, à revendre des chevaux vicieux, à intriguer, à calomnier, à... " (remarquez, monsieur, que dans tout cela je ne dis mot, et quel est mon crime ? Je me suis contenté d' avancer que la Madeleine me semblait bien bâtie, et que M Chollet ne chantait pas toujours rigoureusement juste.) Mais me voilà dans la bagarre ; on se déchire, on crie, on lance un soufflet. Qui l' a reçu ? Je n' ose y regarder. Voilà une veuve ; est-ce ma femme ? Sont-ce mes enfans qui vont pleurer ? Ceci, je vous en avertis, est moins une baliverne qu' on ne pense. Les querelles de plume sentent l' épée en France ; mais à quoi bon même un coup d' épée ? Les journaux n' ont-ils pas la poste ? Je voudrais savoir ce qu' on lave au bois de Boulogne, pendant que les flâneurs de Saint-Pétersbourg lisent des injures à vous adressées ? Marotte du temps, fabrique de controverse ! Vous souvient-il d' une dispute dans un café à propos de la duchesse de Berry ? " elle a un oeil plus petit que l' autre, disait quelqu' un. -non pas, répliqua le voisin, elle a un oeil plus grand que l' autre. " parlez-moi de ces gens de goût qui savent les distinctions des choses ! Ils ont le grand art de l' à-propos, se choquent de tout, jamais ne pardonnent, ne laissent rien passer sans riposte. Toujours prêts, alertes, il en pleut. Seraient-ils par hasard éloignés ? Rassurez-vous ; vous les offenserez à cinquante lieues de distance en louant quelqu' un qu' ils n' ont jamais vu : voilà des ennemis implacables. Il y a, dit-on, un certain arbre ; je ne sais son nom ni où il pousse : un cheval galopant tout un jour ne peut sortir de son ombre. Parfait symbole, monsieur, du journalisme : suez, galopez, l' ombre immense vous suit, vous couvre, vous glace, vous éteint comme un rêve. Que prétendez-vous ? De quoi parlez-vous ? Où marchez-vous pour n' être point sur les terres des journaux ? Où respirez-vous un air si hardi que d' oser n' être point à eux ? De quoi est-il question ? De littérature ? C' est leur côtelette et leur chocolat. -de politique ? C' est leur potage même, leur vin de Bordeaux et leur rôti. -des arts, des sciences, d' architecture et de botanique ? C' est de quoi payer leurs fiacres. -de peinture ? Ils en soupent. -de musique ? Ils en dorment. De quoi, enfin, qu' ils ne digèrent, dont ils ne battent monnaie ? Et remarquez, je vous en prie, l' argument commun, le refrain perpétuel de ces messieurs les quotidiens. Ceci est un auteur ? Disent-ils ; chacun peut en parler, puisqu' il s' imprime : donc, je l' éreinte. Ceci est un acteur ? Ceci une comédie ? Ceci un monument ? Ceci un fonctionnaire ? Au public tout cela ; donc, je tombe dessus. Vous arrivez alors, bonhomme, ne sachant rien que la grammaire, et vous vous dites : " j' en parlerai donc aussi ; puisque c' est à tous, c' est à moi comme à d' autres. -arrière, manant, à ta charrue, répond du haut de sa colonne ce grand monsieur de l' écritoire ; ce qui est à tout le monde quand j' en parle, n' est plus à personne quand j' en ai parlé, ou si j' en vais parler, ou si j' en peux parler. Et sais-tu de quoi je pourrais parler, si je voulais ? Mais j' aime mieux que tu te taises. ôte-toi de là, sinon je m' y mets. " voilà le jugement de Salomon, et ne croyez pas qu' on en appelle. Sous Louis Xiv, on craignait le roi, Louvois et le tabac à la rose ; sous Louis Xv, on craignait les bâtards, la Du Barri et la bastille ; sous Louis Xvi, pas grand' chose ; sous les sans-culottes, la machine à meurtres ; sous l' empire, on craignait l' empereur et un petit la conscription ; sous la restauration, c' étaient les jésuites ; ce sont les journaux qu' on craint aujourd' hui. Dites-moi un peu où est le progrès ? On dit que l' humanité marche ; c' est possible, mais dans quoi, bon dieu ! Mais, puisqu' il s' agit et s' agira toujours de monopole, comment l' exercent ceux qui l' ont céans ? Car enfin, le marchand de tabac qui empêche son voisin d' en vendre, donne de méchans cigares, il est vrai, mais du moins n' est-ce pas sa faute ; le gouvernement lui-même les lui fabrique tels ; tels il les vend, tels nous les fumons, si nous pouvons. Que font les journaux des entrepôts de la pensée ? Quelle est leur façon, leur méthode ? Qu' ont-ils trouvé et qu' apprennent-ils ? Il n' y a pas long à réfléchir. Deux sortes de journaux se publient ; journaux d' opposition, journaux ministériels, c' est comme qui dirait arme offensive, arme défensive, ou si vous voulez, le médecin tant-pis et le médecin tant-mieux. Ce que font les ministres, les chambres, votes, lois, canaux, projets, budgets, les uns critiquent tout sans compter, frappent de çà, de là, rien ne passe, à tort et à travers : mais non pas les autres, bien au contraire ; tout est parfait, juste, convenable ; c' est ce qu' il fallait, le temps en était venu, ou bien n' en était pas venu, selon le thême ; cela s' imprime tous les matins, se plie, s' envoie, se lit, se dévore, on ne saurait déjeuner sans cela ; moyennant quoi des nuées d' abonnés, l' un derrière, l' autre devant (vous savez comme on va aux champs), se groupent, s' écoutent, regardent en l' air, ouvrent la bouche, et paient tous les six mois. Maintenant voulez-vous me dire si vous avez jamais connu un homme, non pas un homme, mais un mouton, c' est encore trop dire, l' être le plus simple et le moins compliqué, un mollusque, dont les actions fussent toujours bonnes, ou toujours mauvaises, incessamment blâmables, ou louables incessamment ! Il me semble que si trente journaux avaient à suivre, à examiner à la loupe un mollusque du matin au soir, et à en rendre fidèlement compte au peuple français, ils remarqueraient que ce mollusque a tantôt bien agi, tantôt mal, ici a ouvert les pattes à propos pour se gorger d' une saine pâture, là s' est heurté en maladroit contre un caillou qu' il fallait voir ; ils étudieraient les moeurs de cette bête, ses besoins, ses goûts, ses organes, et le milieu où il lui faut vivre, la blâmeraient selon ses mouvemens et évolutions diverses, ou l' approuveraient, se disputeraient sans doute, j' en conviens, sur ledit mollusque ; Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier s' y sont bien disputés jadis, qui entendaient le sujet de haut ; mais enfin vingt-cinq journaux ne se mettraient pas d' un côté à crier haro à ce pauvre animal, à le huer sur tout ce qu' il ferait, lui chanter pouille sans désemparer ; et d' un autre côté, les cinq journaux restans n' emboucheraient pas la trompette héroïque pour tonner dès qu' il éternuerait : bravo, mollusque ! Bien éternué, mollusque ! Et mille fadaises de ce genre. Voilà pourtant ce qu' on fait à Paris, à trois pas de nous, en cent lieux divers, non pour un mollusque, non pour un mouton, non pour un homme, mais pour la plus vaste, la plus inextricable, la plus effrayante machine animée qui existe, celle qu' on nomme gouvernement ! Quoi ! Parmi tant d' hommes assemblés, ayant coeur et tête, puissance et parole, pas un qui se lève, et dise simplement : je ne suis pour ni contre personne, mais pour le bien ; voilà ce que je blâme et ce que j' approuve, ma pensée, mes motifs ; examinez ! Mais admettons l' axiome reçu, qu' il faut toujours être d' un parti ; tout le monde répète qu' il faut être d' un parti, ce doit être bon (apparemment pour ne pas rester derrière, si d' aventure le chef de file arrive en haut de la bascule) ; soyons d' un parti, j' y consens, de celui qui vous plaira, je n' y tiens aucunement. Dites-moi seulement le mot d' ordre ; qu' est-ce qu' un parti sans principe ? Il nous faut un principe pour vivre, parler, remuer et arriver. Qui vous l' a donné, ce mot d' ordre ? Est-ce votre conscience ? Touchez là, nous périrons ou arriverons. Est-ce votre bourse ? Qui me répond de vous ? La Gingeole se lève un matin, ayant songé qu' il était sous-préfet. Il gouvernait en rêve, portant habit à fleurs, l' épée, et cela lui allait ; il se mire, se rase, regarde autour de lui, point de royaume ; il lui en faut un. La Gingeole appelle sa femme, lui cherche noise, la rosse, commencement d' administration. La femme rossée se venge, rien de plus naturel ; Tristapatte est jeune, bien bâti ; d' aucuns prétendent qu' avant l' offense la femme s' était déjà vengée. Mauvais propos ; La Gingeole en profite, prend la clé, sort, rentre sans bruit, surprend les coupables et pardonne, à condition d' être sous-préfet, car Tristapatte a du crédit, au moins le dit-il quand on l' écoute. Tristapatte va chez le ministre, et lui parle à peu près ainsi : " j' ai fait grand tort à un de mes amis que je désire en dédommager, et qui désire être sous-préfet ; j' écris depuis six mois tous les jours, là où vous savez, en votre honneur et gloire. Donnez-moi une sous-préfecture pour La Gingeole, à qui j' ai fait le tort que vous savez peut-être aussi ; sinon, demain, je vous attaque, et de telle façon, monseigneur, que si je vous flagornai six mois, je vous déflagornerai en six jours. -mais, dit le ministre, La Gingeole est un sot. -c' est vrai ; mais nommez-le ce soir : il ne sera plus qu' une bête demain. -mais on va se moquer de moi ; on criera au passe-droit, on me dira des injures. -c' est vrai ; mais je vous soutiendrai. -la belle avance, si d' autres m' insultent ! -aimez-vous mieux que je sois de ceux-là ? -ma foi, peu m' importe, comme vous l' entendrez. " Tristapatte sort, court à La Gingeole : vous serez nommé, dit-il, ou le ministre y mourra. Il écrit, tempête, coupe, taille ; voilà six mille bons bourgeois, habitués à le lire sur parole, qui frottent leurs lunettes, puis leurs yeux, ouvrent leur journal, le referment, voient la signature, et se disent : " c' est bien là mon journal ; apparemment que j' ai changé d' opinion. " Non, pauvres gens, honnêtes gobe-mouches, d' opinion vous n' avez point changé, car d' opinion vous n' en eûtes jamais, mais voulez parfois en avoir. Ayez donc du moins celle-ci qui est plus vieille que l' imprimerie, c' est que, quand on se laisse berner, on ne doit jamais s' étonner si on retombe à terre pile ou face. Mais songez-vous quelquefois, monsieur, à la position d' un pauvre ministre ayant affaire aux journaux ? Je dis pauvre, non pour aller dîner ; mais où ne vaudrait-il pas mieux être qu' en pareil lieu où tous vous tiraillent, qui du manteau, qui du haut-de-chausses ? Auquel entendre et par où tomber ? Car encore choisit-on la place, quand on ne peut tenir sur ses jambes. Celui-là crie si on n' accorde pas, et celui-ci ne veut pas qu' on accorde. Trente mains s' allongent, agitant trente papiers, quinze placets et quinze menaces, et le tout pour le même emploi, dont pas un peut-être n' est digne ; mais qu' il y en ait un de nommé, les autres n' y regarderont pas pour s' en plaindre. Dites-moi un peu ce que vous feriez si (dieu vous en préserve ! ) vous deveniez ministre par hasard ? Je veux vous choisir une occurrence où vous soyez bien à votre aise, pour que vous m' en donniez votre avis. Il s' agit de demander au roi la grace de certains condamnés, qui, à dire vrai, depuis long-temps l' attendent. Depuis long-temps aussi vous hésitez ; vous avez pour cela vos raisons : d' autres que vous les trouvent bonnes ou mauvaises, il n' y a point de compte à rendre. Vous demandez, vous obtenez la grace ; le moniteur enregistre et publie les noms de messieurs les graciés. Que fait là-dessus l' opposition ? " c' était bien la peine, s' écrie-t-elle, de parodier une amnistie, et de ne délivrer que des hommes obscurs, qui ne figurent qu' au troisième plan ! Ce n' est pas là ce qu' on vous demandait ; quand on fait le bien, on le fait grandement ; c' était d' autres noms qu' il nous fallait voir libres : les condamnés d' avril, les ministres de Charles X, et nos amis, bien entendu. " Que faites-vous alors, vous, homme politique ? Vous allez croire que l' opposition désire ce qu' elle demande. Vous allez ajouter d' une main candide sur la liste graciante les noms des ministres de Charles X. Pensez-vous faire pièce à dame opposition ? Lisez un peu l' article du lendemain. " voilà donc, s' écrie la même plume, voilà donc quelle était au fond l' unique pensée du ministère ! Gracier les agens de la restauration, c' était là son but ; le reste n' est qu' un prétexte ; on ne s' intéresse qu' à ces hommes, etc., etc. " ne vous semble-t-il pas, monsieur, quand vous assistez à ces sortes de tapages, dont les journaux étourdissent un ministre, ne vous semble-t-il pas voir un homme qui entreprend de traverser la Seine sur une corde tendue, à laquelle corde pend une centaine de chats ? Je vous demande si les chats aiment l' eau, et veulent choir, et quel vacarme, et les agréables secousses ! En guise de balancier, le pauvre diable a dans les mains un essieu de charrette, pesant cinq cents livres ; belle entreprise à se rompre le cou ! Mais il suffit du nom qu' on donne aux choses : l' essieu s' appelle le timon de l' état, cela suffit pour qu' on se l' arrache ; quant aux chats, c' est-à-dire aux journalistes, c' est une autre affaire ; ils ne s' arrachent que des brins de ficelle, et se sentent furieusement échaudés ; car l' essieu dont je vous parle n' est rien moins que fer rouge, ardent, usé dans la fournaise ; cependant le peuple bat des mains, et l' homme avance, en tremblant s' entend, et prudemment, muni de blanc d' Espagne ; mais on lui crie : " avancez donc ! Vous ne bougez pas ! Vous êtes un terme ! " s' il lâchait tout et sautait dans l' eau, vous en étonneriez-vous, monsieur ? Oui bien moi, car nous ne sommes guère au temps où Sylla sortait de sa pourpre. Poursuivrons-nous plus avant cette thèse, et descendrons-nous au feuilleton ? On pourrait peut-être deviner comment parfois il se fabrique ; ce n' est pas avec quoi les abeilles font leur cire. Il y a deux façons pour cela. L' une, incontestablement la meilleure (c' est aussi la plus usitée), est d' appuyer son coude sur sa table, d' étendre la main, et de laisser couler doucement tout ensemble encre, préceptes, doctrines, injures, anachronismes et bévues. à peine ainsi court-on le risque de laisser échapper de ces légères taches qui ne choquent point le lecteur parisien, rompu à la chose, et qui, au contraire, font ressortir le beau. Ce sera, par exemple, que vous aurez avancé que Racine florissait sous Louis Ix, ou qu' Agamemnon est l' auteur de l' iliade. Mais, je vous dis, cela ne fait rien ; on nous y a dès l' enfance habitués, et nous n' avons point de livres sous la main où aller rechercher les dates. Minuties que les dates ! L' autre façon est beaucoup plus aride, profonde, ardue, pour parler en feuilleton. Il faut pour cela prendre horresco referens un dictionnaire quelconque, historique ou chronologique. Est-ce fait ? Posez-le sur la table, et ouvrez au hasard. Lequel est-ce ? Le dictionnaire de la fable, par Noël. Bien. Sur quel passage êtes-vous tombé ? " charadrius, oiseau fabuleux, dont le regard seul guérit la jaunisse ; mais il faut que le malade le regarde, et que l' oiseau lui renvoie ses regards assez fixement ; car, s' il détournait la vue, le malade mourrait infailliblement. " à merveille ! Maintenant, dites-moi, quel sujet avez-vous à traiter ? Vous avez à rendre compte, n' est-il pas vrai, de la norma du maestro Bellini ? Voyez ce que c' est que la providence, et comme le ciel vous favorise ! Vite, écrivez, ne perdez point l' occasion ; voilà votre oiseau tout logé. Comment, dites-vous, par quelle façon ? Eh ! Par la façon des feuilletons. écrivez : " les décorations du premier acte laissent beaucoup à désirer ; on a tenté vainement de nous rendre cette nature large, antique, nébuleuse, des vieilles forêts consacrées. Ces tons sont mesquins, ces horizons vides ; on voudrait frissonner au murmure de ces chênes centenaires, on voudrait y voir voltiger, autour de la prêtresse, l' oiseau charadrius, dont le regard seul, etc., etc. " Voilà, monsieur, comme on se fait dans le monde, et à juste titre, une réputation de savant et d' homme qui ne parle point au hasard ; voilà comme on jette çà et là sur un article, du reste médiocre, ces paillettes mirifiques d' érudition et de bon goût, qui ne manquent pas de sauter aux yeux du lecteur et de lui éblouir l' entendement, ni plus ni moins que s' il avait soufflé sur sa poudrière. C' est bien long-temps vous importuner, monsieur, pour ne vous dire après tout qu' un mot, que les journaux nous font grand peur. C' est surtout longuement discourir pour répéter ce que chacun sait, c' est-à-dire que, depuis Moïse, il y a toujours quelques abus. N' allez pas, de grace, imprimer cela. Quand on n' a pas l' habitude d' écrire, on est d' un décousu, d' un diffus ! Nous ne sommes point gens de plume, et nous n' écrivons que pour le prouver. D' ailleurs qu' en dirait-on, grand dieu ! Nous attaquer aux puissances du siècle ! ohimé ! quelles charretées de pavés on nous verserait sur la tête ! à quels courroux serions-nous en butte ! Non pas que cela nous fît grand tort, ni que notre raisin en fût moins bon ; mais vous, monsieur, je vous le dis à l' oreille, vous pourriez bien vous exposer. Peste ! Voyez de quoi nous serions cause ; on irait peut-être jusqu' à vous faire des reproches. Que répondriez-vous en pareil cas ? Il y a de quoi démonter les gens. Mais, tenez, si vous m' en croyez, voici, à peu près (si besoin était) ce que vous pourriez peut-être répondre aux journaux, après avoir naturellement fait les génuflexions nécessaires et frappé sept fois la terre de votre front ; apprenez par coeur cette harangue : " commandeurs des non-croyans, soleils de l' époque, successeurs de Dieu, terreur des chambres et des ministres, flambeaux de justice et de vérité, et comédiens ordinaires de la nation, " ne vous fâchez pas pour si peu de chose, nous renouvellerons nos abonnemens. " Dupuis et Cotonet. LES EXAGERES 1837 Ivme lettre de deux habitans de La Ferté-Sous-Jouarre, à m le directeur de la revue des deux mondes. Mon cher monsieur, que les dieux immortels vous assistent et vous préservent des romans nouveaux ! Polémon fut un aimable homme, et l' un des plus mauvais sujets de la quatre-vingt-dix-neuvième olympiade. Il sortait un matin, au lever du soleil, de chez une belle dame d' Athènes ; ses vêtemens étaient en désordre, sa poitrine et ses bras nus ; une couronne de fleurs fanées lui pendait sur l' oreille, et comme d' une part il avait soupé fort tard, et que d' une autre il marchait sur les courroies de ses brodequins mal attachés, il allait passablement de travers. En cet état, il vint à passer devant l' école du philosophe Xénocrate, qui était ouverte ; je ne sais s' il la prit pour un cabaret, mais le fait est qu' il y entra, s' assit, regarda les assistans sous le nez, et se permit même quelques plaisanteries. Xénocrate, qui était en chaire, perdit d' abord le fil de ses idées. Il avait, dit l' histoire, l' intelligence lente et pesante, et Platon le comparait à un âne auquel il fallait l' éperon, pour ne pas dire le bâton ; lui-même se comparait à un vase dont le cou était étroit, recevant avec peine, mais gardant bien. Aristote le comparait encore à autre chose, à un cheval, je crois, mais peu importe. Xénocrate donc, qui avait les moeurs dures et l' extérieur rebutant, et qui parlait dans ce moment-là des nombres impairs et des monades, resta coi pendant cinq minutes. Le regard aviné de l' adolescent l' avait fait rougir dans sa barbe longue. Mais, après quelques efforts, quittant le sujet qu' il avait entamé, il se mit à parler tout à coup de la modestie et de la tempérance. C' était, à vrai dire, son fort que ce chapitre, et certes il y devait faire merveille, lui que Phryné ne put dégourdir. Il parla donc, fit le portrait du vice dont le modèle posait devant lui, peignit d' abord les voluptés grossières et leur inévitable fin, le coeur usé, l' imagination flétrie, les regrets, le dégoût, les insomnies ; puis changeant de ton, il vanta la sagesse, fit entrer ses auditeurs dans la maison et dans le coeur d' un homme sobre, montra l' eau pure sur sa table, la santé sur ses joues, la gaieté dans son coeur, le calme dans sa raison, et toutes les richesses d' une vie honnête ; cependant Polémon se taisait, regardait en l' air, puis écoutait, et à mesure que Xénocrate parlait, prenait une posture plus décente. Il ramena peu à peu ses bras sous son manteau, se baissa, rajusta sa chaussure, enfin il se leva tout droit et jeta sa couronne. De ce jour-là il renonça au vin, au jeu, et presque à sa maîtresse ; du moins professa-t-il la vie la plus austère, et, retiré dans un petit jardin, six mois après il était aussi sobre qu' il avait passé pour ivrogne. Sa fermeté devint telle que, mordu à la jambe par un chien (enragé, dit-on, mais ce n' est pas sûr), il ne voulut jamais convenir que cela lui fît le moindre mal. Il parla à son tour des monades et des nombres impairs, de la divinité mâle et de la femelle, forma Zénon, Cratès le stoïcien, Arcésilas et Crantor, qui écrivit un traité de luctu ; après quoi il mourut phthisique, mais fort vieux et fort honoré. Que pensez-vous, monsieur, de cette histoire ? Je l' ai toujours aimée, et Cotonet aussi, non à cause de l' exemple, dont on peut disputer ; mais de pareils traits peignent un monde. Ne vous semble-t-il pas d' abord que l' affaire n' a pu se passer qu' en Grèce, et qu' à Athènes, et qu' en ce temps-là ? Car il ne s' agit pas, notez bien, d' une conversion par la grace de Dieu, à la manière chrétienne, excellente d' ailleurs, mais où il y a miracle, et c' est autre chose. Il ne s' agit que d' un simple discours d' un citoyen à un autre citoyen. Et n' y a-t-il pas dans cette rencontre, dans cet accoutrement de Polémon, dans cette apostrophe de Xénocrate, dans ce coup de théâtre enfin, je ne sais quoi d' antique et d' archi-grec ? Prenez donc la peine d' en faire autant à l' époque où nous sommes, si vous croyez que ce soit possible. Menez à un cours de la Sorbonne un homme qui sort de chez sa maîtresse, en l' année 1837. Combien de nous, en pareil cas, bâilleraient là où Polémon rattachait sa veste, et à l' instant où il jeta ses roses, hélas ! Monsieur, combien dormiraient ! Mais je suppose que quelqu' un de nous fasse l' action de Polémon, fût-ce à notre-dame, il le peut, s' il le veut ; dites-moi pourquoi vous poufferiez de rire, et moi aussi, et peut-être le curé ? Et pourquoi donc, en lisant l' histoire grecque, ne riez-vous pas de Polémon ? Tout au contraire, vous le comprenez (blâmez-le ou approuvez-le, peu importe) ; mais enfin vous admettez le fait comme vrai, comme simple, comme énergique. Supposons encore, et retranchant les détails, allons au résultat : c' est un garnement qui se range ; ceci est vrai de tout temps, et probablement il avait des dettes. Il vend ses chevaux, loue une mansarde, et le voilà bouquinant sur les quais. Qui le remarquera aujourd' hui ? Qui, à Paris, se souciera une heure d' une conversion qui fut, à Athènes, un évènement ? Qui prendra exemple sur le converti ? Quel compagnon de ses plaisirs passés va-t-il sermonner et convaincre ? Son petit frère ne l' écoutera pas. Où tiendra-t-il école, et qui ira l' y voir ? Ce qu' il a fait est sage, et on en convient ; il n' a qu' à en parler pour n' être plus qu' un sot. Pourquoi cela ? Notre conte ne renferme ni intervention divine, ni circonstance réellement extraordinaire ; il n' est qu' humain, et il a été vrai, et il serait absurde aujourd' hui. Pourquoi a-t-il été possible ? Parce qu' il y avait à Athènes presque autant de philosophes que de courtisanes, et des courtisanes philosophes, et beaucoup de raisonneurs sur les choses abstraites, et beaucoup de gens qui les écoutaient, et Platon, qui, à lui seul, avec son automate, faisait là autant de bruit qu' ici Mlle Elssler avec ses castagnettes ; parce que c' était une rage d' ergoter, parce que tout le monde s' en mêlait, parce qu' on achetait trois talens (somme énorme) les ouvrages de Speusippe, radoteur hypocrite qui prit plus de goût, dit l' encyclopédie, pour Lasthénie et pour Axiothée, ses disciples, qu' il ne convient à un philosophe valétudinaire ; parce qu' enfin Athènes était la ville bavarde par excellence, platonicienne, aristotélicienne, pythagoricienne, épicurienne, et que les gens à effet comme Polémon se trouvaient là comme des poissons dans l' eau. Pourquoi aujourd' hui n' est-ce plus possible ? Parce que nous n' avons, nous, ni épicure, ni Pythagore, ni Aristote, ni Platon, ni Speusippe, ni Xénocrate, ni Polémon. Mais pourquoi encore ? Que les miracles s' usent, cela s' entend, vu le grand effort que ces choses-là doivent coûter aux lois obstinées qui ont coutume de régir le monde. Mais cette grandeur, cette éloquence, ces temps héroïques de la pensée, sont-ils donc perdus ? Oui, monsieur, ils le sont, et voilà notre dire, et voilà aussi un long préambule ; mais, si vous l' avez lu, il n' y a pas grand mal à présent ; nous en profiterons, au contraire, et nous nous servirons de notre histoire, choisie au hasard entre mille, pour poser un principe : c' est que tout est mode, que le possible change, et que chaque siècle a son instinct. Et qu' est-ce que cela prouve ? Direz-vous. Cela prouve, monsieur, plus que vous ne croyez ; cela prouve que toute action, ou tout écrit, ou toute démonstration quelconque, faite à l' imitation du passé, ou sur une inspiration étrangère à nous, est absurde et extravagante. Ceci paraît quelque peu sévère, n' est-ce pas ? Eh bien ! Monsieur, nous le soutiendrons ; et si nous avons lanterné pour en venir là, nous y sommes. Mais ce n' est pas tout. Je dis qu' à Athènes l' action de Polémon fut belle, parce qu' elle était athénienne ; je dis qu' à Sparte celle de Léonidas fut grande, parce qu' elle était lacédémonienne (car, dans le fond, elle ne servait à rien). Je dis qu' à Rome Brutus fut un héros, autant qu' un assassin peut l' être, parce que la grandeur romaine était alors presque autant que la nature ; je dis que, dans les siècles modernes, tout sentiment, vrai en lui-même, put être accompagné d' un geste plus ou moins beau, et d' une mise en scène plus ou moins heureuse, selon le pays, le costume, le temps et les moeurs ; qu' au moyen-âge l' armure de fer, à la renaissance la plume au bonnet, sous Louis Xiv le justaucorps doré, durent prêter aux actions humaines grace ou grandeur, à chacun son cachet ; mais je dis qu' aujourd' hui, en France, avec nos moeurs et nos idées, après ce que nous avons fait et détruit, avec notre horrible habit noir, il n' y a plus de possible que le simple, réduit à sa dernière expression. Examinons un peu ceci, quelque hardie que soit cette thèse, et prévenons d' abord une objection : on peut me répondre que ce qui est beau et bon est toujours simple, et que je discute une règle éternelle ; mais je n' en crois rien. Polémon n' est pas simple, et pour ne pas sortir de la Grèce, certes, Alexandre ne fut pas simple, lorsqu' il but la drogue de Philippe, au risque de s' empoisonner. Un homme simple l' eût fait goûter au médecin. Mais Alexandre-Le-Grand aimait mieux jouer sa vie, et son geste, en ce moment-là, fut beau comme un vers de Juvénal, qui n' était pas simple du tout. le vrai seul est aimable, a dit Boileau ; le vrai ne change pas, mais sa forme change, par cela même qu' elle doit être aimable. Or, je dis qu' aujourd' hui sa forme doit être simple, et que tout ce qui s' en écarte n' a pas le sens commun. Faut-il vous répéter, monsieur, ce qui traîne dans nos préfaces ? Faut-il vous dire, avec nos auteurs à la mode, que nous vivons à une époque où il n' y a plus d' illusions ? Les uns en pleurent, les autres en rient ; nous ne mêlerons pas notre voix à ce concert baroque, dont la postérité se tirera comme elle pourra, si elle s' en doute. Bornons-nous à reconnaître, sans le juger, un fait incontestable, et tâchons de parler simplement à propos de simplicité : il n' y a plus, en France, de préjugés. Voilà un mot terrible, et qui ne plaisante guère ; et, direz-vous peut-être, qu' entendez-vous par-là ? Est-ce ne pas croire en Dieu ? Mépriser les hommes ? Est-ce, comme l' a dit quelqu' un d' un grand sens, manquer de vénération ? Qu' est-ce enfin que d' être sans préjugés ? Je ne sais ; Voltaire en avait-il ? Malgré la chanson de Béranger, si 89 est venu, c' est un peu la faute de Voltaire. Mais Voltaire et 89 sont venus, il n' y a pas à s' en dédire. Nous n' ignorons pas que de par le monde, certaines coteries cherchent à l' oublier, et tout en prédisant l' avenir, feignent de se méprendre sur le passé. Sous prétexte de donner de l' ouvrage aux pauvres et de faire travailler les oisifs, on voudrait rebâtir Jérusalem. Malheureusement les architectes n' ont pas le bras du démolisseur, et la pioche voltairienne n' a pas encore trouvé de truelle à sa taille ; ce sera peut-être le sujet d' une autre lettre que nous vous adresserons, monsieur, si vous le permettez. Il ne s' agit ici ni de métaphysique, ni de définitions, dieu merci. Plus de préjugés, voilà le fait, triste ou gai, heureux ou malheureux ; mais comme je ne pense pas qu' on y réponde, je passe outre. Je dis maintenant que, pour l' homme sans préjugés, les belles choses faites par Dieu peuvent avoir du prestige, mais que les actions humaines n' en sauraient avoir. Voilà encore un mot sonore, monsieur, que ce mot de prestige ; il n' a qu' un tort pour notre temps, c' est de n' exister que dans nos dictionnaires. On le lira pourtant toujours dans les yeux d' une belle jeune fille, comme sur la face du soleil ; mais hors de là, ce n' est pas grand' chose. On n' y renonce pas aisément, je le sais, et si je soutiens cette conviction que j' ai, c' est que je crois en conscience qu' on ne peut rien faire de bon aujourd' hui, si on n' y renonce pas. C' est là, à mon avis, la barrière qui nous sépare du passé. Quoi qu' on en dise et quoi qu' on fasse, il n' est plus permis à personne de nous jeter de la poudre au nez. Qu' on nous berne un temps, c' est possible ; mais le jeu n' en vaut pas la chandelle, cela s' est prouvé, l' autre jour, aux barricades. Nous ne ressemblons, sachons-le bien, aux gens d' aucun autre pays et d' aucun autre âge. Il y a toujours plus de sots que de gens d' esprit, cela est clair et irrécusable ; mais il n' est pas moins avéré que toute forme, toute enveloppe des choses humaines est tombée en poussière devant nous, qu' il n' y a rien d' existant que nous n' ayons touché du doigt, et que ce qui veut exister maintenant, doit en subir l' épreuve. L' homme sans préjugés, le parisien actuel, se range pour un vieux prêtre, non pour un jeune, salue l' homme et jamais l' habit, ou s' il salue l' habit, c' est par intérêt. Montrez-lui un duc, il le toise ; une jolie femme, il la marchande ; un monument, il en fait le tour ; une pièce d' argent, il la fait sonner ; une statue de bronze, il frappe dessus pour voir si elle est pleine ou creuse ; une comédie, il cherche à deviner quel en sera le dénouement ; un député, pour qui vote-t-il ? Un ministre, quelle sera la prochaine loi ? Un journal, à combien d' exemplaires le tire-t-on ? Un écrivain, qu' ai-je lu de lui ? Un avocat, qu' il parle ; un musicien, qu' il chante ; et si la Pasta, qui vieillit, a perdu trois notes de sa gamme, la salle est vide. Ce n' est pas ainsi à la scala ; mais le parisien qui paie, veut jouir, et, en jouissant, veut raisonner, comme ce paysan qui, la nuit de ses noces, étendait la main, tout en embrassant sa femme, pour tâter dans les ténèbres le sac qui renfermait sa dot. Le parisien actuel est né d' hier ; et ce que seront ses enfans, je l' ignore. La race présente existe, et celui qui n' y voit qu' un anneau de plus à la chaîne des vivans, se noie comme un aveugle. Jamais nous n' avons si peu ressemblé à nos pères ; jamais nous n' avons si bien su ce que nos pères nous ont laissé ; jamais nous n' avons si bien compté notre argent, et par conséquent nos jouissances. Oserai-je le dire ? Jamais nous n' avons su si bien qu'aujourd'hui ce que c' est que nos bras, nos jambes, notre ventre, nos mains ; et jamais nous n' en avons fait tant de cas. Que ferez-vous maintenant, vous acteur, devant ce public ? C' est à lui que vous parlez, à lui qu' il faut plaire, peu importe le rôle que vous jouez, poète, comédien, député, ministre, qui que vous soyez, marionnette d' un jour. Que ferez-vous, je vous le demande, si vous arrivez en vous dandinant, pour prendre une pose théâtrale, chercher dans les yeux qui vous entourent l' effet d' une renommée douteuse, bégayer une phrase ampoulée, attendre le bravo, l' appeler en vain, et vous esquiver dans un à-peu-près ? Croirez-vous avoir réussi, quand quatre mains amies ou payées auront frappé les unes dans les autres, à tel geste appris, au moment convenu ? Cinq cents personnes, entassées sur des chaises, attendent que l' abbé Rose paraisse ; son sermon est promis depuis trois mois pour la pentecôte, à midi précis. Il paraît à deux heures, suivi du bedeau. Ses petits mollets gravissent lestement l' escalier en spirale. Il est en chaire ; il laisse tomber son coude sur la balustrade de velours, son front dans sa main, et semble rêver ; ses lèvres s' entr' ouvrent, et d' une voix flûtée, interrompue par une petite toux sèche, il commence en style melliflu une homélie qui dure trois heures. Il parle de la sainte vierge, et l' appelle familièrement Marie ; de Jésus-Christ, et il l' appelle Christ. Il est tout plein de Christ et de Jean. Paul est bien beau, bien énergique ; mais Jean est si doux ! Il parle de la mort, de la résurrection, du paradis et de l' enfer, et ne laisse pas de donner en passant un coup de patte au ministère ; car de quoi n' est-il pas question dans sa prose ? Il parle de tout, ou plutôt croit parler, et l' assistance croit qu' elle écoute, et tous feignent d' être d' autres gens qu' ils ne sont, pour une matinée, par mode et par oisiveté. On dit en rentrant : " je viens du sermon, " et l' abbé Rose affirme qu' il a prêché. Soixante badauds, assis au large, composent l' auditoire de Florimond ; les trois quarts sont des femmes. D' où viennent ces visages-là ? Personne ne peut le dire. On les a évoqués, et ils sont sortis de terre. Florimond a cédé aux instances de ses nombreux et indiscrets amis, et il consent à ébaucher à ses heures perdues un cours d' histoire philosophique, fantastique et pittoresque. Mais il annonce que, parlant au beau sexe, il ne s' astreindra pas à une méthode aride, et il voltige, comme un papillon, de Pharamond à la Pompadour, et de Gengis-Khan à Moïse. Les uns se pâment, d' autres tendent le cou pour se donner un air d' attention ; quelques gens graves froncent le sourcil et regardent si on croit qu' ils réfléchissent ; les petites filles écarquillent leurs yeux et poussent de profonds soupirs. Florimond soulève son verre d' eau sucrée, se recueille une seconde, déroule sa péripétie, lance le trait, et avale le verre d' eau. On se lève, on l' entoure, il est épuisé. La foule s' écoule avec respect, et un petit nombre d' élus accompagne l' orateur au logis. Là, étendu sur un sopha, passant son mouchoir sur ses lèvres, il tend le nez aux encensoirs, et se couronne de palmes inconnues. " vous avez parlé comme Bossuet, comme Fénelon, comme Jean-Jacques, comme Quintilien, comme Mirabeau ! " cependant le pauvre diable, assommé d' éloges, conserve encore une lueur de bon sens ; il soulève le rideau, regarde les passans dans la rue ; à l' aspect de cette ville immense, il sent que sa coterie s' agite au fond d' un puits, et que personne ne se doute à Paris de son triomphe d' entresol. L' étudiant Garnier, qui manque de bois et qui déjeune avec des raves, a lu, pour deux sous le volume, les mémoires de Casanova. Le siècle de Louis Xv lui trotte dans la tête ; il croit voir des nonnes à demi ivres, des boudoirs où les soupers arrivent par des trappes, des bas écarlates et des paillettes ; il sort, ne sachant où aller, cherchant fortune comme faisait Casanova ; il rencontre une jolie femme, il la suit, l' accoste, c' est une fille ; il va au jeu, perd six francs qui lui restent ; à trois pas de là, il rencontre son tailleur qui se plaint qu' on ne le trouve jamais, et le menace du juge de paix ; un fiacre qui passe l' éclabousse ; il est cinq heures et il faut dîner ; alors seulement il se gratte la tête, et se souvient qu' il n' y a pas de fiacres à Venise, qu' on y sortait jadis en masque, qu' on ne payait pas son tailleur en 1750, et que Casanova trichait au jeu. Ce n' est pas l' habileté qui manque à Isidore ; il parle bien, il écrit mieux ; les hommes en font cas, et il plaît aux femmes ; il a tout ce qu' il faut pour réussir, mais il ne réussira jamais. En tout ce qu' il fait, il fait un peu trop, et il veut toujours être un peu plus que lui-même. Le cardinal de Retz disait du grand Condé, qu' il ne remplissait pas son mérite. Isidore déborde le sien ; c' est un verre de vin de Champagne qui mousse si bien, qu' il n' est plus que mousse, et qu' il ne reste plus rien au fond. Il rencontrera un bon mot, et il en voudra faire quatre, moyennant quoi le seul bon n' y sera plus. D' une idée longue comme un sonnet, il composera un poème épique. Vous a-t-il vu trois fois au bal ? Vous êtes son ami intime. A-t-il lu un livre qui lui a plu ? C' est la plus belle chose qu' il y ait en aucune langue. A-t-il une piqûre au doigt ? Il souffre un martyre sans égal. Et ne croyez pas qu' il joue une comédie : il parle ainsi de bonne foi, tant l' habitude a de puissance. à force de se tendre de tous les côtés, il s' est allongé et élargi, mais aux dépens de l' étoffe première qui craque et se rompt à tout moment. Narcisse n' est pas seulement ainsi ; il est malade d' exagération au troisième degré. Il s' est trouvé un jour à un incendie, où il a aidé à porter de l' eau ; il sait que Napoléon en a fait autant, et il se croit un petit Napoléon. Une femme de lettres, amoureuse de lui, l' a menacé d' un coup de couteau, et comme Margarita Cogni a failli en donner un à lord Byron, il se croit un petit Byron. Ces deux personnages, qu' il résume, l' inquiètent et le tourmentent beaucoup ; mais comme il a été, d' autre part, assez bien vu d' une baronne, et qu' il lui a écrit des impertinences en se brouillant avec elle, il se croit aussi Crébillon fils ; comment arranger tout ce monde ensemble ? Il est tantôt l' un, tantôt l' autre, selon le moment et l' occasion. Aujourd' hui il a une vieille redingote, boutonnée jusqu' au menton, et son chapeau lui tombe sur les yeux ; demain il porte un gilet rose, et vous frappe les jambes, en causant, avec une canne grosse comme une paille ; le surlendemain, il va au théâtre, où il garde son manteau, et appuyé sur une colonne, il promène autour de lui des regards mornes et désenchantés ; c' est à le croire fou de le rencontrer souvent. Pour faire de lui un portrait ressemblant, il faudrait peindre Dorat méditant sur les ruines de Palmyre, ou Napoléon avec des culottes vert-tendre et un casque de cuir bouilli. Il est arrivé un grand malheur à évariste, qui fait des romans presque lisibles, et dont le style, nourri de barbarismes, en impose. Les journaux le traitent bien ; on l' invite à dîner, et il gagne par an une somme assez ronde. Mais il a écrit, en 1825, dans la préface d' un de ses livres, qu' un homme de génie devait être l' expression de son siècle. Depuis ce jour, il n' a repos ni trève qu' il ne découvre l' esprit de son siècle, afin d' en être l' expression ; il cherche les moeurs du temps pour les peindre, et ne peut réussir à les trouver ; sont-elles à la chaussée d' Antin, au faubourg saint-Germain, dans les boutiques des marchands, ou dans les salons des ministres, au marais, au quartier latin, à la place Maubert ? Ne seraient-elles pas au corps-de-garde, au jockey-club ou à Tortoni ? La lanterne en main, comme Diogène, il va et vient, et, chemin faisant, dit que Walter Scott n' est qu' un drôle, et que, pour lui, il a plus d' influence sur notre siècle que Voltaire sur le sien. Mais ce damné siècle ne veut pas répondre ; et au lieu de se contenter de peindre ce qu' il voit, et de constater les nuances, évariste veut saisir un fil qui puisse tout réunir et tout concentrer ; son ambition est d' être le criterium , le nec plus ultrà de l' époque, et d' en posséder seul une clé unique. En attendant, il avoue, en rougissant, qu' on lui paie ses livres vingt mille écus, que ses créanciers le supplient à genoux de leur emprunter quelque argent, que, du reste, les femmes faciles l' ennuient, mais qu' il a fait une folie, une vraie folie, et, que voulez-vous ? Il a été entraîné, et il a acheté, en passant à Saint-Cloud, une maison de campagne et une forêt. Le peintre Vincent est un autre homme ; un chagrin mortel le dévore ; il est profondément méconnu ; les journaux le maltraitent, le public n' est qu' une brute, ses confrères sont envieux, sa servante elle-même est son ennemie. Il a pourtant exposé un paysage représentant trois femmes du temps de Louis Xiii, passant en gondole dans le parc de Versailles ; son cadre avait quatre pouces en hauteur et plus de trois pieds de large, et le gouvernement ne l' a pas acheté. On lui a commandé, il est vrai, un tableau pour une église de province, et ce tableau, fait en conscience, a reçu quelques éloges ; mais qu' a-t-on loué ? Précisément ce qui n' a aucun mérite, des pieds, des mains, de vils contours ! La pensée profonde de l' artiste n' a pas même été entrevue ; car ce n' est rien que de regarder une toile, et de dire : voilà qui est bien dessiné. Un écolier en serait juge. Le beau, le sublime, ce n' est pas le tableau, c' est ce que le peintre pensait en le faisant, c' est l' idée philosophique qui l' a guidé, c' est l' incalculable suite de méditations thoséophistiques qui l' ont amené, décidé et contraint à faire un nez retroussé plutôt qu' un nez aquilin, et un rideau amarante plutôt qu' un cramoisi. Voilà la grande question dans les arts ; mais nous vivons dans la barbarie. Un seul journaliste a saisi la chose, entre mille ; un seul a touché la corde sensible ; et il a dit, dans son feuilleton, que la descente de croix du peintre Vincent était le requiem de Mozart, combiné avec les lettres d' Euler et la vie de saint Polycarpe . Vous connaissez, monsieur, le chanteur Fioretto ; il a une jolie voix dont les accens iraient au coeur, s' il la laissait sortir tranquillement des larges poumons dont la nature l' a pourvu ; il nous fait venir les larmes aux yeux, quand il exprime un sentiment passionné ; mais, par malheur, il se passionne toujours, et, pour dire en musique à sa maîtresse qu' il se trouve bien aise, il pousse des cris comme si on l' égorgeait. La signora Miagolante, qui chante avec lui ordinairement, a été prise de la même fièvre qui paraît être épidémique. Elle imite la Malibran, et on dirait à tout moment qu' elle va enfin lui ressembler ; elle trépigne, s' avance, s' arrache les cheveux, pose la main sur son coeur, et file une note ; la souris est gentille, mais la montagne était trop grosse. Singulière maladie ! Paul, qui a le talent d' un romancier, ne fait que des mélodrames les uns après les autres ; et Pierre, qui n' a réussi qu' au théâtre, écrit des livres ; on lirait le premier avec plaisir, et on applaudirait le second ; on siffle l' un et on n' achète pas l' autre. Quel est ce visage, au coin de ce triste feu ? à qui ce front pâle et ces mains fluettes ? Que cherchent ces yeux mélancoliques qui semblent éviter les miens ? Est-ce vous que je vois, pauvre Julie ? Qu' y a-t-il donc ? Qui vous agite ainsi ? Vous êtes jeune, belle et riche, et votre amant vous est fidèle ; votre esprit, votre coeur, votre rang dans le monde, l' estime qu' on y professe pour vous, tout vous rend la vie aisée et riante ; que viennent faire les larmes dans cette chambre, où nul jaloux ne vous surveille, où le bonheur s' enferme sans témoins ? Avez-vous perdu un parent ? Est-ce quelque affaire qui vous inquiète ? Vos amours sont-ils menacés ? N' aimez-vous plus ? N' êtes-vous plus aimée ? Mais non ; le mal vient de vous seule, et il ne faut accuser personne. Comment se peut-il qu' avec tant d' esprit vous soyez prise d' une manie si funeste ? Est-ce bien vous qui, d' un sentiment vrai, faites une exagération ridicule et le malheur de ceux qui vous entourent ? Est-ce vous qui changez l' amour en frénésie, les querelles passagères en scènes à la Kotzebue, les billets doux en lettres à la Werther, et qui parlez de vous empoisonner, quand votre amant est un jour sans venir ? Quelle abominable mode est-ce là, et de quoi s' avise-t-on aujourd' hui ? Croyez-vous donc qu' ils peignent rien d' humain, ces livres absurdes dont on nous inonde, et qui, je le sais, irritent vos nerfs malades ? Les romanciers du jour vous répètent que les vraies passions sont en guerre avec la société, et que, sans cesse faussées et contrariées, elles ne mènent qu' au désespoir. Voilà le thème qu' on brode sur tous les tons. Pauvre femme ! Le monde est si peu en guerre avec ce qu' on appelle les vraies passions, que sans lui elles n' existeraient pas. C' est lui qui les excite et les crée ; ce sont les obstacles qui les échauffent, c' est le danger qui les rend vivaces, c' est l' impossibilité de les satisfaire qui les immortalise quelquefois. La nature n' a fait que des désirs, c' est la société qui fait des passions ; et sous prétexte d' en appeler à la nature, ces passions déjà si ardentes, on veut encore les outrer et les prendre pour levier, afin de renverser les bases de la société ! Quelle fureur et quelle folie ! Ne saurait-il y avoir rien de bon, qu' on n' en fasse une caricature ? Vous riez du Phoebus amoureux de la cour de Louis Xiv, et vous vous indignez des frivoles intrigues de la régence ! Que Dieu me pardonne, j' aime mieux entendre appeler l' amour un goût , comme sous Louis Xv, et voir ma maîtresse fraîche et joyeuse avec une rose sur l' oreille, que de parler de vraie passion, comme aujourd' hui, et de vivre de larmes, d' angoisses, et de menaces de mort. Si une femme vous trouve joli garçon, et qu'elle vous paraisse bien tournée, ne saurait-on s' arranger ensemble sans tant de grands mots et d' horribles fadaises ? Et s' il n' est question ni d' éternel dévouement, ni de s' arracher les cheveux, ni de se brûler la cervelle, s' en aime-t-on moins, je vous en prie ? Pardieu, la reine de Navarre ferait une belle grimace aujourd' hui, et je voudrais voir ce que dirait Brantôme. Est-il réglé de toute éternité que femme qui se rend ne se rend pas sans phrases ? Eh bien donc, faites-en de raisonnables, de galantes, de folles si vous voulez, mais faites-les humaines du moins. Voilà de beaux codes d' amour, qu' une pluie de romans où on ne voit que des amoureux phthisiques et des héroïnes échevelées ! L' amour est sain, madame, sachez-le ; c' est un bel enfant rebondi, fils d' une mère jeune et robuste ; l' antique Vénus n' a eu de sa vie ni attaque de spleen ni toux de poitrine. Mais je vous blesse, vous détournez la tête, vous regardez la pendule : il n' est pas tard encore, votre amant va venir ; mais s' il ne vient pas, n' avalez pas d' opium ce soir, croyez-m' en ; avalez-moi une aile de perdrix et un verre de vin de Madère. Salut au plus exagéré de tous ! Salut à l' homme qui veut être simple, et qui a l' affectation de la simplicité ! Il va faire une visite, et, avant de sonner, il a regardé si son jabot passe, si sa cravate n' est pas en désordre ; car il tient, par-dessus toute chose, à n' avoir rien d' extraordinaire dans sa toilette. Il sonne doucement ; on ouvre, il est entré ; mais il a prié qu' on n' annonçât pas. Il traverse le cercle à pas mesurés, comme s' il réglait une distance pour un duel, il salue et s' asseoit ; une légère contraction de ses lèvres annonce l' effort qu' il vient de faire. Content de lui, il ne dit rien ; cependant sa voisine l' interroge ; il s' incline à demi, sourit du bout des lèvres, et lâche un mot sec comme la pierre ponce ; charmant convive ! La conversation, peu à peu, s' échauffe et devient générale. Il s' agit d' une pièce nouvelle, sur laquelle il n' a point d' avis, d' un bal où il n' a point dansé, et d' une femme qu' il ne trouve point jolie. On parle d' autre chose ; on parle d' un mort, c' est un de ses amis qu' on a enterré. Notre silencieux prend la parole ; on écoute, on s' arrête ; il ne paraît pas ému, mais il pourrait l' être ; il était lié d' enfance avec le défunt : " cela ne m' étonne pas, dit-il, qu' il soit mort ; M Dupuytren a scié son crâne, et on lui a trouvé un quart de pinte d' eau dans la tête. " voyez un peu quelle simplicité ! Irons-nous plus loin ? Tenterons-nous d' esquisser le portrait de l' exagéré politique ? Non, monsieur ; nous n' avons, pour aujourd' hui, que la prétention d' effleurer quelques ridicules, et il y a autre chose dès que la politique s' en mêle. Nous en parlerons quelque jour ; ce chapitre mérite qu' on le traite à part. Tenons-nous en à nos ébauches, et saisissons cette occasion de citer un beau vers de M Delavigne : le ridicule cesse où commence le crime. Nous récapitulons maintenant et concluons : c' est faute de connaître l' esprit de notre temps, qu' une foule de talens distingués tombent continuellement dans l' exagération la plus burlesque ; c' est faute de se rendre compte à soi-même de ce qu' on vaut, de ce qu' on veut, et de ce qu' on peut, qu' on croit tout pouvoir, qu' on veut plus qu' on ne peut, et que finalement on ne vaut rien. Toute imitation du passé n' est que parodie et niaiserie ; on a pu autrefois faire de belles choses sans simplicité ; aujourd' hui ce n' est plus possible. Pour en finir comme nous avons commencé, nous citerons ici un dernier exemple : un homme veut se tuer ; ce n' est ni un amoureux, ni un joueur ni un hypocondriaque ; c' est un honnête homme qu' un malheur accable, et qui s' indigne de son destin ; cet homme raisonne faiblement, si vous voulez, mais il a, par hasard, une grande ame, et malgré lui, sans qu' il sache pourquoi, cette ame inquiète se demande de quelle manière elle va partir. A présent de quel temps est cet homme ? Marcus Othon, qui avait vécu comme Néron, mourut comme Caton, parce qu' il était romain ; après avoir dormi d' un profond sommeil, le lendemain de sa défaite, il prit deux épées, les regarda long-temps, et choisit la mieux affilée : " montre-toi aux soldats, dit-il à son affranchi, si tu ne veux qu' ils te tuent, pensant que tu m' aurais aidé à me donner la mort. " l' affranchi sorti de la chambre, Othon se tue raide, appuyé contre le mur, disant qu' un empereur devait mourir debout. Voilà une vraie mort romaine et antique. Supposez-la d' hier, que vous en lisez le récit dans le journal du soir, que le héros est un agent de change ruiné, voilà un parfait ridicule. Mais cet agent de change ruiné a rassemblé tout ce qu' il possède encore, et un placement sur une compagnie bien connue assure, dans le cas où il viendrait à mourir, une somme considérable à sa famille. Il prend le prétexte d' un voyage en Suisse, fait ses préparatifs avec calme, calcule ses chances, compte ses enfans, embrasse sa femme, et part. Un mois après, le journal du soir annonce que le pied lui a glissé, et qu' il est tombé dans un précipice des Alpes. Voilà une vraie mort de notre temps ; mais pensez combien elle est simple ! Dupuis et Cotonet. Source: http://www.poesies.net