Article du journal "Le temps" D'Alfred De Musset (1810-1857) 1 AU PROFIT DES BLESSES 1830 p1 Mercredi, 27 octobre 1830. Dans un siècle comme le nôtre, ou plutôt comme tous les siècles possibles, où chacun vise à l' originalité; où, dans la clameur universelle qui proclame à tout moment ce qu' elle appelle les besoins du temps, chacun p2 s' écrie: " c' est moi! C' est moi qui l' ai trouvé; " et, tandis que l' esprit humain s' en va tombant d' une ornière dans une autre, bien digne d' ête comparé par Luther à un paysan ivre qu' on ne peut placer d' équilibre sur son cheval et qui chavire de droite si on le relève de gauche, il est bien doux, bien précieux pour le petit nombre de gens tranquilles qui ne voient ls choses ni à travers des vrres de couleur, ni en fermant les yeux à moitié et en jurant sur l' auto-da-fé; il est bien doux, disons-nous, de voir tout d' un coup revenir et reparaître de vieux chefs-d' oeuvre enfouis, et pour ainsi dire mûris dans l' ombre; ouvrages aussi étrangers aux idées et aux systèmes du jour qu' un homme débarqué hier de l' Amérique; faits non avec de l' art, come on dit à présent, mais avec le coeur; ouvrages simples, sans modèle, non sans imitateur il est vrai, mais du mins sans affectation de style ni d' originalité. Qu' est M Gros? Est-ce unclassique, un romantique, un florentin comme celui-ci, un raphaélien comme celui-là, un vénitien comme tel autre? Qu' est son tableau? Est-ce une prétention, un système, une compilation? C' est Bonaparte et le pestiférés, rien de plus; c' est la nature, vivante, terrible, majestueuse, superbe. Il a vu son hérs, il a emporté dans sa pensée cette tête sévère jusqu' au pied de sa toile; il a trempé son pinceau dans les couleurs ardentes d' un ciel empoisonné; il a peint comme Homère chantait. p3 Nous ne craignons pas d' être accusé de partialité en disant qu' aucun ouvrage de l' école française n' est supérieur à ces trois toiles magnifiques. Comme autrefois Voltaire, comme Goethe maintenant, le peintre qui les a produites peut se vanter d' assister vivant au jugement de la postérité. Ce qu' elle considère, c' est l' oeuvre, non l' ouvrier; et les tableaux dont nous parlons sont contemporains d' un siècle déjà bien loin de nous. Il 2 tait beau de voir! Au premier jour decette exposition faite dans un si noble but! L 42 crivain de ces trois sublimes pages de notre vieille histoire! Jouissant! Sans orgueil ni modestie affect 2 e! Du plaisir qu 4 il 2 prouvait â revoir ces ouvrages de sa jeunesse et de son beau temps. Entour 2 de ses vieux et de ses jeunes amis! Parlant de lui et des autres sans envie! Sans haine! Sans exag 2 ration! Comme pour prouver qu 4 il 2 tait aussi peu de ce si 7 cle que ses tableaux. Aboukir représente la fierté et le courage d' un vainqueur superbe; le pied de son cheval est posé sur les corps des vaincus; l' oeil étincelant, mais toujours aussi ferme sur sa selle qu' un jour de parade, Murat regarde la fuite de l' armée qu' il a cobattue, et les derniers efforts du pacha. Quelle misérable agonie! Comme il saisit avec fureur un fuyard par son turban, tandis que son jeune fils présnte avec grâce au héros français la poignée de son sabre. Parlerons-nous de Jaffa? Regardez cette vaste et admirable composition; regardez Eylau; quelle expression dans ce personnage de l' empeeur! Quelle p4 tristesse! Son geste a tout dit. Si vous êtes artiste d' ailleurs et que vous aimiez les remarques d' artiste, considérez attentivement ces blessés couverts de plaies, de fange et de neige; ces coaques avec des bandeaux sanglants; ces pestiférés accroupis, livides, se traînant aux murailles, se roulant par terre pour chercher un coin d' ombre... et rappelez-vous Géricault. la méduse n' est-elle pas sortie de là? Croirait-on que cest un reproche que nous adressons à Géricault? à Dieu ne plaise! Pourquoi désavouer l' imitation si elle est belle? Bien plus, si elle est originale elle-même? Virgile est fils d' Homère, et Le Tasse st fils de Virgile. Il y a une imitationsale, indigne d' un esprit relevé; c' est celle qui se cache et renie, vrai métier de voleur; mais l' inspiration, quelle que soit sa source, est sacrée. Et d' ailleurs, depuis quand avons-nous perdu ce droit du bon vieux temps? Gloire en soit rendue à ces tristes critiques dont l' impuissance se consume et s' use à décourager les jeunes gens, en se raillant des vieillards! Nobe et digne mission, qui pourtant est plus à la mode qu' on ne croit! 2 PROJET D'UNE REVUE FANTASTIQUE. p12 Lundi, 10 janvier 1831. Il faudrait que deux hommes montassent en chaise de poste pour parcourir le monde, c' est-à-dire l' Europe et un petit coin de l' Amérique, car il p13 ne s' agirait que du monde politique et littéraire. Ces deux hommes seraient d' un caractère différent: l' un, froid et compassé comme une fugue de Bach, aurait toute la science nécessaire pour faire une présentation convenable et porter un toast; il saurait gravement baiser la mule papale, disserter gravement avec tous les bas bleus de tout sexe qu' il pourrait rencontrer chemin faisant; ce serait un personnage tout nourri de respect humain, tout pétri d concessions. Prenant toujours au sérieux cette comédie qu' on appelle la vie, et ne cessant jamais d' y jouer avec prudence et retenue le rôle qui lui serait confié, chargé de quelque grande inutilité érémonieuse, il aurait une mission qui lui donnerait accès dans les plus hauts rangs de l' échelle humaine; sérieux come une prude, incapable d' un sourire moqueur, il jugerait les choses de ce monde sur l' apparence et les êtres sur l' écorce; il saluerait en conscience un habit brodé sans s' inquiéter de celui qui le porte, et consignerait un fait matériel sans y ajouter une réflexion. L' autre, espèce de casse-cou à la manière de Figaro, porterait sur les tempes le signe que Spurzheim attribue à la ruse. Tandis que on compagnon glisserait à la surface des mers, il en visiterait les profondeurs en y plongeant, en s' y agitant en tous sens. Celui-là aurait affaire à l' évêque, au consul, au ministre, celui-ci au valet de chambre, à la maîtresse, au perroquet; l' un écouterait, l' autre ferait jaser; l' un, vertueux et sensible comme Werther, p14 promènerait autour de lui des regards innocents; l' autre, damné comme Valmont, urait cet oeil dont l' éclair est comparable à une flèche aiguë. Qu' en arriverait-il? L' un verrait les effets, l' autre apercevrait les causes. Celui-là ferait le texte, celui-ci les commentaires. Quelle plaisante histoire écrite de ces deux mains! Mais le premier chapitre des mémoires de ces chercheurs de vérité pourrait porter pour titre: des influences. Quel abîme immense présente à l' esprit ce seul mot! à côté des faits habillés, la réalité se montrerait par ce moyen, s' il est possible; car, avant de trouver la vérité toute nue, que d' oripeaux il faut lui ôter! Les parures dont elle se couvre avec coquetterie ou avec impudence sont sept fois plus ombreuses que les bandes interminables qui cachent la momie à l' oeil du savant. Les mobiles imperceptibles de tout ce qui se dit et ce qui se fait, voilà ce que rechercherait assidûment le rusé voyageur. Triste et plaisant travail! Il ne croirait à rien, comme tou ceux qui savent quelque chose. Où l' histoire finit, il dirait: commençons; mais qui sait quand il achèverait lui-même? Cependant les axiomes, ces ennemis jurés des maximes, ont quelquefois raison. Prenez ix doubles de soie, mettz-les sur une planche, tirez dessus un pistole de combat à bout portant, la balle n' entamera pas plus les dix doubles qu' un coup de pouce dans un oreiller. Oh! Qu' il est décourageant de penser combien d' invulnérables n' ont été par ce moyen que des p15 porteurs de douillette! Sans compter l' influence du magnétisme, celle des hommes sur les animaux, des femmes sur les hommes, de la lune sur les femmes, du soleil sur la lune, quels anneaux infinis se déroulent de toutes parts dans l création! Plus petits, mais aussi bizarres, ils se retrouveraient dans la société, cette création secondaire, à l' oeil de l' observateur. Voilà une question qu' on a posée: si les 27, 28, 29 juillet dernier, il avait fait une pluie battante ou un verglas terrible, que serait-il arrivé? Les attroupements auraient-ils eu lieu? Les amorces uraient-elles pris feu? Les oisifs auraient-ils couru par la ville et se seraiet-ils mêlés aux braves que le nombre encourage toujours, quelle que soit la cause qui les entraîne? Les hommes résolus, se voyant ainsi tout seuls, et se comptant, n' auraient-ils pas senti l' amour de la liberté et le dévouement à la patrie défaillir? Les passants... y aurait-il eu des passants? ô Charles X! Peut-être si ta funeste et dernière détermination t' était venue pendant le dégel, peut-être aujourd' hui Louis-Antoine De France ne frapperait pas sur ses bottes molles à l' écuyère, en disant: " il n' y a qu' en Angleterre qu' on fasse des bottes pareilles. " mais les rudes chaleurs d' août, qui faisaient mûrir la vengeance publique, échauffèrent sans doute la royale colère; et voil comment on est conduit au fatalisme. p16 à quelles influences obéissent toutes les puissances qui depuis une année ont gouverné l' Europe! Ici la Russie, ce grand empire valétudinaire, qui ne s' en appuie pas moins, parce qu' il s' appuie d' un côté sur la mer de l' Archipel et de l' autre côté sur la grande muraille; là l' Ngleterre! Cette terre d 42 goïstes; la France, cette terre parfois trop généreuse, et tant d' autres, au nombre desquelles comptera peut-être la Pologne, qui jadis se trouva mangée tout entière, lorsque M De Metternich rapiéça la sainte-alliance avec les lambeaux du système continental, et du manteau de César fit un habit d' Arlequin. Maintenant les cardinaux sont en travail d' un pape: Dieu veuille qu' ils ne l' attendent pas si longtemps que les saint-simoniens une papesse! Le conclave s' empourpre; les partis s' organisent; celui-là est bien puissant et le plus capable de s' enfler; mais la nièce du cardinal se penche un beau soir sur le rabat de l' éminence écarlate; elle lui dit à l' oreille: " qui devinera? " la vérité seule se connaît elle-même; les influences secrètes se révèlent les unes aux autres dans le silence de la nuit; Manfred et Lara, ces eux chefs-d' oeuvre de la mélancolie humaine, existeraient-ils si le descendant des Byron n' avait pas reçu en héritage le pied bot et la pairie? Il est cruel de sentir que Don Juan boite comme Méphistophélès. Il a été plaisant jadis de dire que les rois se laissèrent gouverner comme les enfants; cela le redeviendra p17 peut-être à force d' être usé. L' inspiration poétique, ette étincelle tant recherchée, se trouve la plupart du temps dans une bouteille bien cachetée. Goethe buvait du vin de Rhin; Byron, du rhum; Hoffmann, du punch; M De Buffon mettait des gants blancs; Shakespeare menait une vie de Falstaff; il appartenait au seul Bonaparte de se réconforter avec des haricots à l' huile. Mille réflexions semblables nous portent à croire que le chapitre des influences pourrait être curieux. Une année vient de mourir, on peut lui faire son procès; que de choses elle a ues! Que de choses elle peut faire croire! Mais on s' attend à tout, depuis qu' on a trouvé un bonnet de coton sur la statue du vainqueur de Waterloo. Si par suite e sujet que nous indiquons est traité, ce peu de lignes pourra servir de préface à une série d' observations qui porteraient ce titre: revue fantastique. 3 REVUE FANTASTIQUE p18 Mardi, 1 er février 1831. De la politique en littératre et de la littérature en politique. Quiconque, aujourd' hui 1 er février, veut réfléchir à ce qu' on a dit et fait durant le mois qui vient de finir, peut voir aisément, pour peu qu' il ait fréquenté la bonne compagnie, qu' on a fait beaucop de politique en littérature et beaucoup de littérature en politique. Si nos hommes de génie de cette année n' avaient pas mis à la mode de ne point appliquer leur pensée pou plus de décorum, je dirais, afin d' éclaircir la ienne, que les gens qui font de la politique ont plus élaboré de sentences, plus distillé de fines fleurs rhétoriciennes, plus caressé de périodes, plus amoureusement ptri de phrases et périphrases, plus jasé, plus discuté, plus divagué, que jamis ne fit littérateur. Et que les gens qui font de la littérature ont plus conspiré, machiné, machiavélisé dans le silence et p19 dans la solitude, plus renfrogné leur visage, plus pincé les lèvres et pris un ir mystérieux, faute d' avoir de quoi parler, plus ourd de secrètes trames et plus tendu au public d' imperceptibles embûches, que jamais ne fit politique. Pourquoi? Parce que les politiques, pareils à des voyageurs qui partent pour une longue et délicieuse traversée, et qui sourient de joie et de tendresse en voyant les vents favorables enfler doucement leur voile, ne sauraient se défaire d' un charmant battement de cour en songeant in petto, aujourd' hui 1 er février, combien cette année rapportera, non de légumes, non de vins et de fruits, mais de nouvelles, de dissertations, de doute et probabilités. Et que le littérateur au contraire, totalement semblable à l' homme qui crie au coin du Panorama à onze heures du soir: " entrez, messieurs, il y a encore quelques billets! " se voit avec terreur et avec désesoir abandonné de tous, non pa haï, mais méprisé, mais oublié, mais négligé, mais laissé tristement sur les planches désertes d' un tréteau, comme un poisson sur le rivage. C' est là que, dans une mortelle angoisse, il frétille, il bat les airs, il se livre à mille convulsions, afin de tâcher de retomber dans la mer; mais les vagues s' éloignent, et le flux les emporte... où il plaît à la lune. Or donc, que doit dire à tout cela le philosophe, j' entends le véritable, qui n' est, lui, ni politique ni littérateur, à peine saint-simonien? Muni de lunettes bleues à travers lesquelles il observe avec bienveillance, p20 il trouvera infailliblemnt que la cause des plus malheureux est celle qui a droit à ses avis, et il ne manquera pas de les leur donner, afin que le petit garçon ne se noie plus sans que le maître d' école l' ait admonesté. Vous demandez, disait cet homme sensé, pourquoi, lorsque les faiseurs de gazettes ont brelan de rois, les manufacturiers de poèmes et élégies n' ont rien dans les mains. Ne le voyez-vous pas? Cela vient de ce que les uns et les autres doivent être ennemis mortels, et qu' ils se nuisent surtout parce qu' ils ont la sagesse de se réconciier. Il faut encore s' expliquer. Tout homme qui a des idées saines va à ses affaires après son déjeuner; pendant son déjeuner il a lu les journaux qui parlent politique; en allant à ses affaires, il parle politique; s' il entre à la bourse, politique; s' il dîne en ville politique; s' il va au spectacle il ne sort même pas de la politique; il y en a partout (comme de la muscade dans le dîner de Boileau); en soupant il peut lui arriver de lire le messager; que dis-je? La gazette! Il n' y saurait trouver non plus que de la politique. Enfin donc cet homme finit par où tout init; il se couche; il est clair que, s' ila pris du thé, s' il est un peu agité, s' il doit faire banqueroute à la fin du mois, il ne s' endormira pas tout de suite, et qu' il lui faut un livre pour cela; il en prend donc un. Or, dites-moi, si le poète, romancier, ou ce qu' on voudra, ne sait pas, dan le moment difficile, saisir p21 habilement l' occasion d' opérer une diversion agréable et salutaire dans les esprits du lecteur bénévole qui veut bien lui accorder sa dernière pensée de la journée, s' il ne comprend pas que le seul livre que le susdit lecteur doit trouver avec plaisir à côté de ses pantoufles, est celui qui l' entretiendra de choses totalement différentes de ce qu' il a entndu, fait et vu faire toute la journée; quelle impression le sujet rebattu qui passera devant les yeux de ce lecteur pourra-t-il éveiller en lui, si ce n' est un déplorable et affreux dégoût? Or, aujourd' hui 1 er février, je mets en fait que, sur tout ce qui a été imprimé en janvier, deux grands tiers traitaient de la politique, faite-y bien attention, messieurs! J' offre à parier que c' est là l' unique cause de votre détresse. La politique suit l' action; la littérature, la pensée. Il est vrai qu' au temps jadis Rita et Christina n' étaient pas plus proches parentes que la pensée et l' action; mais aujourd' hui!... Si la pensée veut être quelque chose par elle-même, il faut qu' elle se sépare en tout de l' action; si la littérature veut exister, il faut qu' elle rompe en visière à la politique. Autrement toutes deux se ressemblerot, et la réalité vaudra toujours mieux que l' apparence. Je ferai remarquer auxvaudevillistes qui se frappent le front, et aux chercheurs de rimes mélancoliques que saisit une véritable mélancolie, que Byron ne fit point d' à propos, et que c' est par ce motif qu' il trouva p22 moyen de s' imprimer à cinquante mille, pendant que Napoléon jouait aux quilles avec les têtes couronnées de l' Europe. Molière ne fit point chanter au misanthrope un couplet tourné adroitement pour rappeler les guerres de Louis Xiv. Goethe ne glissa pas dans la préface de Werther un paragraphe sur les malheurs de sa patrie. Racine seul prit la résolution de façonner galamment Achille, et glisser un talon rouge sous le pied du roi Pyrrhus. Il faut être franc dans ce siècle-ci: lorsqu' on est bien persuadé qu' on ne peut être ni médecin, ni avocat, ni banquier, ni évêque, ni courtier-marron, ni ministre, enfin lorsqu' on a l' intime coviction qu' on n' est bon à rien, on peut se faire poète; mais, pour l' amour de Dieu, pas autre chose. Un poète peut parler de lui, de ses amis, des vins qu' il boit, de la maîtresse qu' il a ou voudrait avoir, du temps qu' il fait, des morts et des vivants, des sages et des fous: mais il ne sait pas faire de politique. Sinon, qu' arrive-t-il? Ce qui arrive aujourd' hui 1er février. La littérature est comme les femmes. Le femmes, en l' an i, ii, iii, de la république française, virent qu' on avait à penser à autre chose qu' à elles, et qu' on ne faisait plus guère attention au beau sexe; que firent-elles? Il y en eut une qui, pour se faire remarquer bon gré mal gré, donna un coup de ciseau dans sa robe, et mit comme Vénus sa jarretière au vent. Aussitôt p23 sa voisine ôta ses bas, et se promena coram populo dans un accoutrement presque écossais. Survint une troisième qui, rougissant de honte pour ses compagnes, et indignée de leur voir des robes si courtes, revêtit par contradiction une longue lévite; mais les mauvais plaisants diront qu' elle était de gaze et la transparence passa dans les cancans publics... de là, les diamants aux pieds, les déesses citoyennes, et tout ce que produisit de renouvelé des grecs ce très heureux temps où l' on tutoyait sa voisine. Tout cela! Parce que les femmes virent qu 4 on allait les n 2 gliger! Si elles ne se servaient elles-mêmes à la sauce piquante. Je reviens à mon texte, et dis que dame littérature en fait autant en ce bon siècle. Regardez-nous, s' écrient les peintres; lisez-nous, s' écrient les poètes; écoutez-nous, messieurs, disent les musiciens. Venez, nous faisons des contorsions horribles qui pourront vous divertir, nous nous déchirons les entrailles avec des tenaills, nous avons inventé des tragédies où le théâtre ressemble à la morgue, et des comédies où l' on se croirait dans un cimetière, nous faisons de la musique à réveiller les sept dormants, et des vers cassés comme des vitres; nous jurons, nous faisons du langoureux, nous avons découvert un procéd pour émouvoir six personnes sur dix; nous rimons de deux lettres de plus que les gens d' autrefois, nous sautons quatre pieds plus haut; regardez, nous faisons arrimer deux vaisseaux de guerre pour apporter une lettre; nous avons plus de p24 figurants sur le théâtre que dans la salle; nous brûlons une poudre qui nous ruine; nous crions, nous rions, nous pleurons, nous nous tuerons s' il vous plaît, mais, au nom du ciel, regardez! Tel est le florissant état de la littérature et de tous les arts en général à cette bienheureuse époque. Ne fates pas de politique, messieurs; ou l' on se verra contraint d' en dire au 1 er mars très prochain, ce qu' on en dit aujourd' hui 1 er février! 4 REVUE FANTASTIQUE Lundi, 7 février 1831. De l' indifférence en matières publiques et privées. On ne saurait se dissimuler qu' un parisien qui arrive en province, et qui trouve que toutes les femmes ont des maris ou des amants, n' est pas plus cruellement désappointé qu' un écrivain qui s' aperçoit, en prenant sa plume, que tous les sujets ont été traités, et, comme on dit, que tout a été fait. Nous croyons donc nous rendre utile en indiquant p25 ici un titre convenable qui pourrait figurer sur un tome. Il y a de jeunes Werther qui lisent tout un roman dans un regard; il doit y avoir de vieux roués qui lisent tout un volume dans un titre; que diraient-ils de celui-ci? Il faut nous dépêcher de proclamer d' abord qu' aucune mauvaise intention ne se mêle à ces mots d' indifférence publique ou particulière; et encore, contre l' usage de cette douce obscurité que le romantisme importa d' Allemagne, nous allons de notre mieux nous expliquer. Lorsqu' un événement quelconque se manifeste, il ne saurait produire que trois effets; c' est-à-dire que, sur trois hommes, il peut y en avoir un qui dise: " j' en suis bien aise; " un autre qui dise: " j' en suis fâché; " et le dernier: " ça m' est égal. " il s' agirait de démontrer que ces trois sentiments représentent trois classes d' individus, lesquels composent toute cette espèce que nous nommons humaine. Ces trois classes se grossissant de toute éternité, au détriment les unes des autres; celle-ci diminuant quand les deux autres augmentent; ou celle-là quelquefois s' accroissant toute seule au désavantage des deux autres. L' écrivain, frappé de ces vérité que M De La Palice eût notées scrupuleusement dans son memorandum, pourrait en venir ensuite à prétendre que jamais siècle ne produisît deux moindres masses de j' en suis bien aise et de j' en suis fâché, ni une aussi grande p26 de ça m' est égal, que le bon et paisible siècle dans lequel nous vivons par la grâce de Dieu. Il n' y aurait qu' une âme perverse qui pourrait trouver à cela le moindre mal, car tous les voeux, tous les désirs, toutes les intentions étant en ce moment tournées autant que possible vers la tranquillité, et les partisans du ça' est égal étant de toute éternité amoureux du repos et du bien-être, tandis que les sectateurs du j' en suis bien aise et du j' en suis fâché ont toujours été et seront des brouilleurs d' affaires, des entameurs de procès, des déchireurs de traités et des tueurs de bourgeois, ne doit-on pas être regardé comme coupable de ne point préférer à tout la première de ces opinions? Ah! Sans doute, si le j' en suis bien aise ouvait dominer tout seul, et mettre à mort son ennemi, nous en serions cent fois plus heureux; mais ne voyez-vous pas que, dès qu' il se montre et qu' il promène un instant au dehors son visage réjoui et bienveillant, dès qu' il pousse un cri de joie, dès qu' il allume un lampion, le j' en suis fâché sort des entrailles de la terre avec sa physionomie boudeuse et rechignée, et se met incontinent en route pour barbouiller de noir ceux qui rient, crier aux nues qu' on le moleste, et faire avorter les feux d' artifice? Que dis-je? N' y eût-il plus un médecin tant pis sur la terre; quand la plus solide des chares et le meilleur de rois nous auraient donné le plus sage, le plus doux des gouvernements possibles; quand les abus seraient noyés; quand le vin erait gratis; p27 quand toutes les sangsues auraient lâché prise; quand toute honnête fille serait assurée d' un mari, et tout honnête homme d' un dîner; quand l' océan, la terre et le soleil seraient d' accord avec le centre gauche pour faire prospérer et fleurir une tranquillité tant désirable, hélas! Et tant de fois désirée! Quand tout cela serait (ce que chacun peut souhaiter sans se compromettre), même dans ce bienheureux état de choses, il suffirait, oui, il suffirait qu' une seule voix laissât échapper, je ne dis pas un j' en suis bien aise, mais simplement un je n' en suis pas fâché, pour qu' aussitôt mille voix s' écriassent avec amertume et avec rage: j' en suis fâché! J' en suis mille fois désespéré! Puisque Dieu l' a voulu ainsi, et qu' il le veut encore, quoi de préférable à un médium tempéré, à un mezzo termine convenable? Entre ces deux physionomies si diverses, l' une radieuse, l' autre déconfite, le ça m' est égal s' avance d' un pas nonchalant, les bras croisés; il n' est ni trop gras, ni trop maigre; il est bien plus savant que ceux qui se contentent d' adopter pour règle de conduite de tout approuver; il approuve avec ceux qui louent, il blâme avec ceux qui blâment; mais il sait où est le bien, et il tourne constamment vers cette étoile polaire sa face impassible. C' est un homme qui a tout vu; il a pour lui l' expérience du passé; il pense à l' avenir, il jouit du présent; ilne fait pas de detts sans être sûr de les payer; il ne bat pas son voisin, mais il a pour ferme principe p28 que son voisin ne le batte pas non plus. Il sait que eux qui jouent à croix ou pile sont bien heureux s' ils gagnent; mais il ajoute immédiatement qu' ils sont bien à plaindre s' ils perdent. Il connaît les douceurs de l' aristocratie, les charmes de la gloire; mais il a entendu dire à des hommes qui le savaient que la misère du spectacle. Je crois qu' il voterait pour l' abolition de la peine de mort; en un mot, c' est ce que l' on appelait jadis un enragé modéré. Ce ne serait pas être de bonne foi que de ne point vouloir convenir que notre siècle ait de ces idées-là. M De Lamennais a fait un beau titre de livre; c' est: de l' indifférence en religion; il aurait dû ajouter, comme ce savant: de omnibus rebus et quibusdam aliis. Du temps de Charlemagne, les forts disaient: " tant mieux "; les faibles disaient: " tant pis "; personne ne disait: " ça m' est égal ". Sous Charles Vi, les nobles isaient: " tant mieux "; " tant pis ", murmuraient les vilains; il y avait quelques bons gros moines qui disaient: " ça m' est égal ". Sous Louis XI, les nobles disaient: " tant pis "; les vilains: " tant mieux "; le roi: " ça m' est égal ". Ous Louis XIV, les nobles disaient: " ça m' est égal "; le roi disait: " tant mieux "; les vilains disaient: " tant pis, tant pis ". Le jour où tout le peuple à son tour en vint à dire: p29 " tant mieux ", il n' y eut plus qu' ue voix qui lui répondit: " hélas! " maintenant que la fièvre est passée, quand l' univers s' ébranlerait autour de lui, qu' on dise: tant miux, tant pis, il a ce qu' il lui faut, il aura ce qu' il lui faudra, il répondra toujours: " ça m' est égal ". Tel est notre siècle, ce fils blasé d' un père fiévreux, cet enfant réservé d' un père un tant soit peu rodomont. Si c' est un bonheur d' être désabusé, il est heureux. Où va-t-il? Chaque homme est-il une fibre, chaque peuple un membre d' un être organisé vivant, qu' on nomme l' humanité? ou l' humanité n' est-elle qu' un cadavre dont les membres et les fibres sont livrés à la corruption, en attendant qu' ils le soient au néant? C' est ce que décideront ceux qui ont les poumons assez pourvus de vent pour raisonner sur la perfectibilité. Que ce soit une autopsie ou une revue, nous avons indiqué au gens oisifs un oisif sujet. Quel est le fou qui nie l' indifférence? Les jeunes gens ne dansent plus; Napoléon ne fait plus d' argent; vous-même, ô Wellington, lorsque votre voiture traverse les rues de Londres, c' est à peine si vous entendez frapper dans vos glaces quelques pommes cuites! Quelqu' un disait que l' Europe était une femme de quarante-cinq ans. Si cela était vrai, il serait temps que la comète de 1832 vînt réchauffer nos vin et nos têtes; mais elle passera à quelques millions de lieues trop loin. 5 REVUE FANTASTIQUE p30 Lundi, 14 février 1831. Chute Des Bals De L' Opéra. Il faut être bien oisif ou bien futile, lorsque personne ne sait qui vit ou qui meurt, qui est roi ou sujet, qui est sujet ou serf, lorsque Petit-Jean lui-même trouverait à enchérir sur ses quand je vois, pour prendre, en dépit de tout, le bon côté des choses, et soutenir, par exemple, que cette semaine on a beauoup dansé! Cependant, si chaque semaine devait être personnifiée; si, comme le spectre de Macbeth, chacune devait, en passant evant les yeux du spectateur, lui montrer ses ornements et ses attributs particuliers, je maintiens que la semaine morte hier dimanche n' aurait pas, comme la plupart de ses soeurs de 1831, et même de 1830, une face blême et perplexe, plaquée sur une rame de papier, et s' efforçant de s' expliquer quelques-unes des prédictions qu' une feuille très constitutionnelle, nouveau Nostradamus, présente à ses abonnés. ô prodige! p31 Elle ne serait ni triste ni économique; elle porterait même, en dépit de ce qu' on peut dire, la moitié' un masque de velours usé, et quelques grelots enroués. Oui, un reste de gaieté, un reste de ces bruyantes et délicieuses nuits qui se succédaient jadis, et qui se sont envolées comme des ombres; un dernier soupir du dieu Momus, qui va rendre l' âme au printemps très prochain; unsuprême effort, en un mot, des divinités oubliées et perdues s' est manifesté cette semaine; pauvre semaine! Qui autrefois fut ppelée grasse, et qui ne sait commen on l' appellera aujourd' hui qu' on ne fait plus maigre. Mais, si jamais la ruine d' un siècle, la mort d' un peuple, la destruction d' une ville, la perdition d' un royaume, ont pu inspirer des triolets mélancoliques à un observateur bénévole; si jamais les changements et l' inconstance de la déesse fortune ont pu faire éclater en sanglots et en harmonieux commentaires un barde soucieusement suspendu sur la pointe d' un décombre pittoresque, quels sujets plus graves de méditations put être donné à l' homme que le pitoyable spectacle du bal de l' opéra d' avant-hier? Bien avisés ceux qui, après avoir dit: " irai-je ou non? " se sont vaguement écriés, comme Paul Courier, de bourgeoise mémoire: " ô Nicole! ô mes pantoufles! " et se sont ainsi épargné d' amères réflexions! Poppée, la belle Poppée, la maîtresse de Néron, un jour que le vet du midi avait hâlé son visage, prit des mains d' un histrion n masque de cire, et défendit à la brise enflammée de porter atteinte p32 aux plaisirs de César. Aussitôt toutes les jeunes romaines l' imitèrent à l' envi; les fraîches nuits d' été eurent seuls la permission de contempler à découvert les patriciennes; Rome prit un masque, et l' univers lui obéit. De ce jour naquit, dans le sein d' une femme, une pensée qui devait plaire à toutes les femmes; cette pensée, dont Venise hérita, donnait à la faiblessedu sexe l' arme la plus terrible contre la force de' autre: la certitude du secret. De ce jour, les yeux noirs et bien fendus bravèrent les regards de la foule, et un masque de velours noir apprit à faire ressortir la fraîcheur d' une bouche, sans la trahir, même par le son de la voix. Le bon et consciencieux Brantôme nous apprend que ce fut vers la fin du xvie siècle qu' on vit pénétrer en Francecette mode charmante. Quelle fut la première femme, jalouse ou amoureuse, qui imagina d' introduire dans les fêtes cette arme protectrice, et de se défendre de la curiosité publique comme on se défendait du contact de la nuit? On l' ignore, c' est-à-dire je n' en sais rien. Rien, selon saint Chrysostome, n' est plus pernicieux que ces réunions diaboliques et pleines d' impuretés, où les femmes se masquent comme de misérables bouffons. Saint François De Sales convient qu' on ne saurait trouver de mal dans la danse elle-même, mais que les circonstances qui l' accompagnent infailliblement sont la perte de l' âme, et les plus abominables du monde; Bussy-Rabutin est du même avis. Eh bien! Aujourd' hui nous sommes de l' avis de p33 Bussy-Rabutin. Tous les plaisirs du bal masqué, ceux de l' intrigue, ceux de la promenade, l' occasion de dire quelque chose, la permission de tout dire, l' imbroglio, les charmes du coeur et de l' esprit, ceux de la folie et du mystère, tout est mort; tout devait le paraître aux yeux d' un homme clairvoyant assis avant-hier à l' avant-scène de la lugubre salle de l' opéra. Tous les jeunes gens pourtant y étaient venus comme de coutume, et on s' était souvenu qu' autrefois ce jour était le seul de l' année où l' on tentât d' oublier les bienheureuses iées qui nous mènent au kant. Oui, au kant et aux orgies solitaire des anglo-américains. Dans ce désert où tout le monde se trouvait, de tristes regards l' annonçaient. Les questions politiques sont sans doute de graves questions; ce sont, la plupart du temps, des généralités. Croit-on que les questions de moeurs, les questions de vie intérieure, de relations privées, soient totalement dénuées dimportance? Ce sont des regrets à faire pitié que des regrets de bals d' opéra, sans doute. Aussi ce qu' il faut regretter, déplorer même, ce n' est pas un bal, ce n' est pas l' opéra, ce ne sont pas tous les lieux de réjouissances publiques de France, ce sont les idées qui tueront la gaieté en France, en respectant les lieux de réjouissances, les bals et l' opéra. Qu' est-ce que c' est qu' un dandy anglais? C' est un jeune homme qui a appris à se passer du monde entier; c' est un amateur de chiens, de chevaux, de coqs et de punch; c' est un êre qui n' en connaît p34 qu' un seul, qui est lui-même; il attend que l' âge lui permette de porter dans la société les idées d' égoïsme et de solitude qui s' amassent dans son coeur et le dessèchent durant sa jeunesse. Est-ce là que nos voulons en venir? Cependant hier quiconque était à l' opéra n' avait qu' à dormir ou à faire le dandy; c' est-à-dire qu' il y avait absence ttale de femmes; que la bêtise seule épargnait les quolibets et sauvait du bavardage; que de misérables dominos, décrochés de la boutique d' un fripier, se promenaient autour de quelques provinciaux, assez primitifs pour s' y prendre; qu' en un mot les jeunes gens, réduits à eux-mêmes, devaient sentir que les moeurs changent, que la société s' attriste, qu' il faut de nouveaux plaisirs, et quels plisirs! Es plaisirs solitaires! Que faire donc? Parler de chevaux, de chiens et de punch, et puis de punch, de chiens et de chevaux. Le siècle où les marquis parfilaient, où les favoris jouaient au bilboquet, étaient des siècles absurdes. En viendrons-nous à les regretter? Quand il n' y aura plus une femme dans les routs, comme il n' y en a plus à l' opéra; quand la délicieuse fashion nous défendra de tirer une parole de nos gosiers serrés par une cravate bien empesée; quand nous en serons à ce point de perfection où tout le monde marche, c' est-à-dire quand les hommes resteront à boire, pendant que les femmes resteront à bâiller, que faire? Cependant on ne peut pas monter la garde toutes les nuits. p35 L' humanité est vieille, c' est vrai; mais les hommes sont jeunes. La France jadis avait jugé que des relations libres et exemptes d' entraves, que des moeurs faciles et simples, sans hypocrisie et sans morgue, étaient le meilleur et le plus salutaire moyen de donner aux jeunes gens des idées de société convenables, et d' en faire des hommes véritables. L' Europe alors la prenait pour modèle. La brutalité orientale, la bégueulerie anglaise, la jalousie espagnole, commençaient presque à convenir que nous avions raison: comment se fait-il que nous changions tout à coup? Voilà bien des réflexions pour un bal d' opéra. Je demande à ceux qui les trouvent trop longues d' y aller ce soir; ils y verront quelque chose de plus long encore; il y aurait de quoi se faire saint-simonien. 6 REVUE FANTASTIQUE Lundi, 21 février 1831. La semaine grasse. Il y avait, mardi dernier, un homme assis sur les balustrades du café de Paris, qui considérait attentivement p36 la foule vraiment prodigieuse des voitures qui avaient fait un Longchamps du boulevard, car cette année le mardi gras avait l' air d' un vendredi saint. Cet homme, à joyeuse physionomie, n' était probablement pas de l' avis de ceux qui s' écriaient: quelle foule! Quel embarras! Quel ennui! Car, à l' une de ces exclamations, il se retourna avec dépit, en disant: vous n' y comprenez rien. On ne peut se dissimuler, ajouta-t-il en s' adressant à son voisin, qu' un hollandais est capable de tenir une pipe serrée entre ses dents beaucoup plus longtemps qu' un français, et d' aspirer la fumée qui s' en exhale par un tuyau de faïence avec unelenteur mille fois plus grande peut-être. Il faut aussi convenir que dans la physionomie anglaise il y a un sang-froid, un flegme, qui est le caractère de la nation entière, et qu' on ne saurait rencontrer chez nous; nous sommes également privés d' une passion désordonnée pour la musique, qui est une rage en Italie; la gravité allemande nous est inconnue de même. Mais, dites-moi, au nom du ciel, n' est-ce pas le comble du ridicule que de se jeter en arrière en enfonçant dédaigneusment ses pouces dans les poches de son gilet, et de dire avec affectation comme c' est la mode aujourd' hui: " les français n' ont rien qui leur soit propre, ils ne vivent que sur l' étranger, ils copient, ils se dénaturent, ils ne font rien par eux-mêmes. " non, monsieur, ce ne sont même pas des habits qui donnent à un honnête homme l' apparence d' un p37 morne, ni toutes les inventions grotesques dont les femmes se surchargent la tête et le corps, qui peuvent justifier un pareil reproche adresé à notre nation. Croyez-vous, par exemple, qu' il y ait non seulement en Europe, mais encore dans toute la surface de la mappemonde, une seule ville où ce qui se passe ici en ce moment devant vos propres yeuxpuisse raisonnablement se croire et être admis comme possible? Ce n 4 est pas ici une joie folle! Une parade! Un encombrement! Un parti pris. Il n 4 y a point lâ d 4 affectation. Il fait beau, et l' on se promène, voilà tout. Eh bien! Monsieur, il ne faut pas traverser la Seine pour rencontrer aujourd' hui même des homme qui crient, des ardes nationaux qui les en empêchent, un petit nombre qui se bat et un grand nombre qui pérore. Que dis-je? Une église convertie en mairie, un archevêché absolument détruit et une sainte garde-robe éparpillée sur la surface du fleuve. Il y a eu, il faut en convenir, durant les glorieuses journées, des maris qui se sont fait enfermer prudemment par force dans leur cave; il y a eu bien des gens qui ont crié comme Orgon dans le Tartufe: " un bâton! Un bâton! Ne me retenez pas. " cela, monsieur, est naturel; il y avait quinze ans que nous n' avions pris d' épée que pour aller au bal: mais voyez comme aujourd' hui nous sommes tranquilles. Nous voilà blasés sur ce qu' on a fait, si bien que nous nous blasons sur ce qu' on va faire. Admirez ces longues files de voitures, ces élégantes, dont p38 le visage, pâli par les veilles du carnaval, se ranime à la première haleine du printemps; ces enfants en masques, ces chevaux de louage et l' air orgueilleusement embarrassé de leurs inaccoutumés cavaliers; ces gendarmes selon la charte, qui sont presque polis; cette boue, ce bruit, ces éclats... mais tous les journalistes sans doute en parleront de leur mieux; la description de cette journée égaiera et instruira les provinces; les provinces! Qui se règlent toujours sur Paris avec plus d' exactitude que la montre d' un pédant sur le canon du palais-royal, et qui arboreraient demain avec ivresse le drapeau vert-pomme ou violette des bois, si le télégraphe les assurait d' une manière positive que cela est ainsi à Paris. Puisses-tu donc, ô peuple parisien! Le plus gai, le plus insouciant des peuples de la terre, conserver précieusement le caractère qui te distingue et ne pas laisser s' avilir la plus précieuse partie de ton sang, afin qu' on puisse t' appliquer l' histoire d' un bon paysan, que oici à peu de chose près. Un bon paysan revenait le soir à sa maison, après avoir labouré toute la journée à une lieue de la ville. Il était parti de grand matin, en sorte qu' il était très fatigué, et un tant soit peu mélancolique par l' effet du soleil couchant. Comme il allait passer sous la porte de la ville, il rencontra un de ses compagnons, qui lui dit: sais-tu la nouvelle? Notre curé vient de mourir. -ô ciel! S' écria le bonhomme, que va devenir la paroisse? Enveloppé dans ses pénibles réflexions, il continua de s' acheminer vers son réduit. p39 Que fera-t-on? Se disait-il, demain qui est dimanche? Il n' y aura donc pas de grand' messe? Qu' il n' y a pas de messe? Les petites filles voudront communier, les grand' mamans voudront prier le bon Dieu, ma femme voudra se confesser; comment allons-nous faire? Tout en songeant notre homme est heurté par un passant: c' est toi, Pierre, lui dit quelqu' un, sais-tu la nouvelle? -oui, notre curé est mort -bah! Notre curé! C' est bien autre chose! Le réfet est mort; on l' enterre demain. -juste dieu! S' écria le puvre paysan, que va devenir le département? Plus de préfet, nous voilà perdus. S' il y avait seulement une petite révolution, qui est-ce qui viendrait nous faire une harangue sur la place du marché? Qui est-ce qui prendra soin de nous? Qui est-ce qui nous servira de père? Monsieur le préfetest mort. à quelques pas de là, troisième rencontre. Nouvelle bien plus affreuse encore, mille fois plus affreuse, mon cher voisin. -qu' est-ce donc, ô sainte vierge? Plus terrible que la mort de monsieur le préfet? -le roi est mort, voisin Pierre; c' est dans le journal d' aujourd' hui. -ô mon patron! S' écria Pierre; que va devenir le royaume? Les réflexions de l' honnête paysan étaient si abondamment remplies d' amertume et de tristesse, lorsqu' il repassait dans son esprit les horribles malheurs qui venaient de se révéler à lui dans le court espace d' un quart d' heure, que, lorsqu' il rentra dans sa p40 maison, il alla s' asseoir d' un air lugubre à côté du pot-au-feu, sans dire une syllabe à sa femme, et sans élever sa petite fille au-dessus de sa tête, comme de coutume. Mais sa famille elle-même était dans une consternation presque égale à la sienne. Pierre, Pierre, lui dit sa vieille mère en branlant le chef, sais-tu ce qui est arrivé? Le pape est mort, il n' y a plus de pape; c' est affiché contre l' église. -grand dieu sauveur! S' écria Pierre, que va devenir le monde? Car Pierre croyait que le monde était gouverné par le pape, et que la ville sempiternelle était la capitale de la terre. Plus de pape! Pensait-il; et le roi est mort! Et m le préfet est descendu dans la tombe! Et on a enterré m le curé! ô ciel! Que va-t-il arriver demain? Le soleil se lèvera-t-il? On ne labourera plus; on ne sèmera plus; tous les pauvres gens mourront de faim. Pauvre homme: il avait lu quelquefois le journal, et il se souvenait d' y avoir vu: " la patrie est en deuil. " cette phrase lui revint alors à l' esprit; il se représenta toute la France en habit noir, et soupira profondément. La nuit se passa presque sans sommeil. Cependant dès les premiers rayons du jour, inquiet de ce qui allait arriver, et ne doutant pas des plus affreux malheurs, il sortit doucement, et, au lieu de prendre, comme d' habitude, la route de son champ, il tourna du côté de la grande place. Un soleil de printemps se levait à l' horizon, les p41 fleurs couvertes de rosée se séchaient et se redressaient à la chaleur de ses rayons; les oiseaux chantaient; les gazons avaient repris de la verdure et de la force dans la fraîcheur de la nuit. Le cel était pur, la rivière pleine et tranquille; Pierre se sentit malgré lui la poitrine à l' aise; il s' arrêta et regarda autour de lui. Les marchands ouvraient leurs boutiques et balayaient soigneusement le devant de leur porte. Les ouvriers se rendaient à leur journée en chantant en choeur avec un grand bruit; de toutes parts on voyait arriver pour le marché des bestiaux, des chevaux couverts de paniers, des voitures; des petits enfants, des laitières, des soldats traversant la campagne. Diable! Pensa Pierre, serai-je donc le seul qui n' ira pas à son ouvrage? Si tous ces gens-là y vont, c' est qu' ils en savent plus long que moi. On leur a appris sans doute comme à moi que le pape est mort; cependant ils n' en labourent pas moins; ils n' en sèment pas moins leurs grans. Les oiseaux n' en chantent pas moins, et les petits enfants n' en crient que plus fort. Le bonhomme resta quelque temps à réfléchir; puis il inclina tout doucement du côté de son patrimoine; la tête haute et le coeur rassuré, il s' en fut à sa charrue comme un ivrogne à son verre: allons! Se dit-il en fouettant son boeuf, il paraît qu' il n' y a que le pape, le roi, le préfet et le curé de morts. Tout le monde d' ailleurs se porte bien. 7 REVUE FANTASTIQUE p42 Lundi, 28 février 1831. Du dégel et du choléra morbus si ce n' était pas le comble du ridicule de commencer par une exclamation, je me serais écrié: quelle singulière chose! à propos de quoi? à propos de ce qu' en France, ou du moins à Paris, c' est précisément à la saint-Sylvestre, lorsque les citoyens paisibles et bienveillants prennent avec soin des gants glacés pour rendre à leurs amis les visites que la politesse leur ordonne de fair, au moment où ils mettent le pied dehors en ne demandant au ciel qu' une chose, c' est-à-ire de permettr que les trottoirs ne soient pas recouverts d' une boue plus épaisse que la semelle de leurs socques articulés; ne voyez-vous pas, dis-je, que c' est précisément en cet instant critique où tous les habits neufs sont dehors, où tout ce qu' il y a d' éviteurs de pavés en ce bas monde est légèrement suspendu sur la pointe du pied, qu' alors les gouttières glacées se fondent et que la pluie, ruisselant p43 par torrents, change en une fange abominable la neige qui recouvre la terre? N' est-ce pas, à dire le vrai, une tyrannie insupportable, une vexation atroce, bien plus, une maligne ironie de dame nature, qui, voyant la propreté et la recherche de tous ces visiteurs, se plaît à les inonder cruellement? Cependant je maintiens qu' un observateur rigide peut certifer sur son honneur que sur deux saint-Sylvestre, il y en a une et demie de désolée par un dégel. Si l' on veut suivre ce calcul et s' enfoncer un tant soit peu dans ce triste sujet, n' y a-t-il pas perpétuellement dans la nature une raillerie amère, une attetion constante à déjouer et à se railler sans pitié? N' est-ce pas à l' instant où un homme, frappé de la beauté d' un coucher du soleil, lève ses regards vers les cieux, que ses pieds, comme ceux du bon Ludovic, se trouvent à la merci d' un tronc d' arbre ou d' une pierre, qui, du haut des plus sublimes méditations et du séjour séraphique de l' empirée, le précipite misérablement dans un fossé, défonce son chapeau neuf, plonge sa cravate dans une mare d' eau, et déchire du haut en bas les seules culottes de soie avec lesquelles il pouvait aller le soir même se balancer sur la jambe gauche en valsant chez le comte Walter Puck, où la divine comtesse devait recevoir l' expression de son amour? Il ne faut pont douter que ces seules considérations ne suffisent pour rendre un homme misanthrope et morose. Ah! Qu' il est aisé à un des favoris p44 du hasard de sourire à ce sujet! Non, il n' est pas besoin qu' un être sensé les sente par lui-même pour en convenir; il n' est pas besoin pou cela e ressembler à l' étudiant Anselmus, qui laissait toujours tomber ses tartines du côté du beurre, et ne saluait jamais une personne de distinction sans renverser une chaise. Il suffit de lire l' histoire. Alexandre avait conquis le monde, il avait bu plus de vin qu' il n' est peris à un simple mortel; il avait tué tous ceux qui lui déplaisaient et déshonoré toutes les femmes qui lui avaient semblé tolérablement belles; en un mot, il avait quelques raisons de se croire l' enfant gâté de la fortune, et même, si l' on veut, le fils de Jupiter, qui était le bon Dieu de ce temps-là; tout à coup il juge à propos de se baigner un quart d' heure dans un ruisseau de quinze pieds de large, et le voilà aux portes de la tombe, rendant l' âme, maudissant les dieux, abandonné des hommes, gonflé de drogues, et horriblement décharné. Cromwell fut rayé de la liste des vivants par un petit caillou qui ne serait même pas bon à faire un ricochet. Anacréon, sentant sa trachée-artère obstruée par un pépin, n' eut pas le temps de lever ses bras au ciel pour reprocher aux dieux de l' étouffer comme un poulet. Annibal fut-il plus glorieusement vainqueur, lorsque le vent, qui remplissait de sable les yeux des combattants, passa comme un transfuge du côté de son armée, et aveugla les romains? Et aujourd' hui qu' arrive-t-il? Ce qui peut justifier les exclamations les plus subites et les stupéfactions p45 les plus inconvenantes; la fortune, cette fragile et perverse prostituée, se déclare pour le côté du bon droit; oui, elle proclame la liberté de la Pologne, elle fait un manifeste contre l' empereur Nicolas. Comment les philosophes qui peuvent se trouver encore, dans ce siècle corrompu, à la chambre, n' ont-ils pas senti la force d' un pareil argument en faveur de la bonne cause? Comment n' ont-ils pas fait monter à la tribune le dégel et le choléra-morbus? Pensez-vous que, le jour où ce chef illustre abandonné des siens et menacé par ses soldats rebelles, leur annonça que le soleil, indigné de leur conduite, allait voiler sa face, et que les ténèbres allaient couvrir le monde, la fortune, la capricieuse fortune, qui, de sa nature étant femme, aime passablement les audacieux, n' entendit pas cette prédiction terrible, et que le hasard, qui amena à tel jour et à telle heure la révolte de l' armée, ne savait pas qu' au même jour et à la même heure l' éclipse aurait lieu? Qu' on ne s' y trompe pas; le turc qui, tout en fumant sa pipe, se livre à sa destinée, n' est pas si sot qu' on pense; fatalisme ou non, sa doctrine me plaît. N' en sait-il pas autant que nous? D' abord, parce que l' Orient est le berceau du monde, et par conséquent les hommes y ont plus d' expérience; secondement, parce que je ne crois pas qu' il y ait eu un grand génie qui ne fût fataliste (Alexandre, César, Napoléon, etc.); troisièmement, parce que ce turc, fumant sa pipe toute la journée, p46 a plus de temps pour réfléchir qu' un autre. Voyez, par exemple, quelle indifférence la nature t la fortune montrent pour l' élection du roi belge! Les journaux ne disent même pas qu' il pleuve à Brxelles; le duc de Leuchtemberg n' a point rencontré sur son passage un aigle qui, comme à Tarquin l' ancien, laissât tomber une couronne dans son tilbury. Le jour où le duc de Nemours refus le trône et sacrifia la gloire de gouverner un peuple à la tranquillité d' un autre, les envoyés flamands quittèrent l' hôtel Monaco et montèrent en chaise de poste, sans que le tonnerre grondât et sans qe le soleil disparût. Que dis-je? Lorsque quinze ans de puissance furent récemment effacés en trois jours, il ne tomba pas une goutte d' eau; il n' y eut pas au ciel la plus légère improbation. Ce fut un vent frais qui déposa tranquillement Charles X sur le rivage étranger, et qui rendit avec politesse à l' Angleterre le présent qu' ell nous avait fait. Mais les pluies abondantes, les orages désastreux qui baignèrent les champs de Waterloo, lorsque le ciel pleura sur nos malheurs; les torrents qui troublèrent les rues de Rome le jour où César expira, quand les dieux de l' empire portèrent leurs mains de fer à leurs fronts baignés de sueur, et que l' aigle blessé humecta la terre de son sang; c' est là ce que vous retrouveriez aujourd' hui aux frontières de la Pologne. Ce sont là les défenseurs de la liberté. Tout le camp moscovie se tord, dévoré par des p47 tranchées intolérables. Ainsi jadis les troyens défendirent leurs murailles contre la fureur conjugale de Ménélas. Apollon, faisant sauter sur ses épaules divines son carquois garni de flèches aiguës, descendit des cieux sur la rive occidentale de l' Afrique, et là, posté sur une roche escarpée, lança sur ceux qui défendaient la mauvaise cause des traits plus sûrs que la balle des freischutz; ainsi, par l' ordre de la toute-puissante destinée, est descendu aujourd' hui sur les bords de la Baltique un fléau plus terrible qu Phébus, plus épouvantable que Python. Quand mes paroles devraient être des hydres et des monstres révoltants, je dirais que le froid aux pieds est détestable quand on a la colique. Oui, je voudrais que le peintre qui nous montrait dernièrement sur les quais un soldat suisse, les pieds dans un tas de pavés, la tête sous une armoire brisée, faisant feu au milieu d' une grêle de casseroles, durant les glorieuses journées, nous montrât aujourd' hui un soldat russe, empaqueté de serviettes chaudes, ficelé comme une carotte de tabac, enfonçant jusqu' à la moitié du corps dans un sol rebelle à son roi légitime, et recevant des arbalètes dans le canon de son fusil. Oui, si j' étais député, muni de ces arguments irrésistibles, je monterais à la tribune, plein d' enthousiasme, avec un discoursécrit, je lèverais les bras au ciel, et je m' écrierais... ce que l' on trouve ci-dessus. Qu' est-ce que cela prouve? Diraient les incrédules, p48 comme je ne sais qui, d' Alembert, je cois, après Athalie. Ceux-là, je les regarderais en face, de ce regard dont un romantique foudroie celui qui n' est pas à sa portée; et je ferais alors ce que fit le curé de Besançon, qui un jour monta à sa chaire pour prêcher, et dit: " je vous prêcherais aujourd' hui, mais nous n' avons pas le loisir. Toutefois, je vous dirai un bout de sermon que nous diviserons en trois parties. La première, je l' entends, et vous ne l' entendez pas; la seconde, vous l' entendez, et je ne l' entends pas; la troisième, ni vous ni moi ne l' entendons. " la première que j' entends et que vous n' entendez pas, c' est que vous fassiez rebâtir le presbytère; la seconde que vous entendez et que je n' entends pas, c' est que je chasse ma chambrière; la troisième, qu ni vous ni moi n' entendons, c' est ' évangile d' aujourd' hui. Amen. " 8 REVUE FANTASTIQUE 7 mars 1831. Il y avait hier un homme dans une cruelle position; cet homme est une sorte de table des matières p49 vivante; il a l' habitude, en un mot, de régler non seulement ses actions comme la note d' un fournisseur, mais encore de tenir un compte succinct de tout ce qui a été dit et fait d' intéressant durant le cours de la semaine; il est clair que ce personnage mystérieux n' est autre chose qu' un memorandum revêtu d' une redingote et d' une cravate, bien qu' ilait de loin l' apparence d' un individu de l' espèce humaine, et qu' à dix ou vingt pas vous puissiez le prendre pour un pédant ou toute autre chose. Cependant il était hier dans une bizarre perplexité; ne sachant quoi noter, il se désespérait et se lamentait, comme un aveugle sans bâton. Les affaires des polonais lui paraissaient douteuses, et, bien qu' il fît des voeux ardents pour leur entreprise, et même qu' il eût déjà manqué deux fois de prendre les grandes messageries pour aller à leur secours, il n' osait se fier trop tôt aux heureuses nouvelles qu' on répandait hier, ni croire trop aveuglément ceux qui en répétaient de fâcheuses. Les chambres, sans lui paraître sans intérêt, lui semblaient fades et sans nerfs; les belges tranquilles, ou peu s' en faut; l' Angleterre trop peu déterminée dans ses résolutions libérale, et, pour comble de misère, ô ciel! Pas une révolution à Paris, pas même une pièce nouvelle! C' est alors que cet homme comprit qu' un vide affreux allait se glisser entre le folio 6 et le folio 7 de son agenda: durant toute l' éternité, il verrait cette lacune terrible lui rappeler des jours d' incertitude et p50 d' oisiveté; le cours de la bourse seul s' y touvait relégué; et combien il était loin de présenter aux yeux un spectacle satisfaisant! Dans cette perplexité, il alla jusqu' à s' écrier, comme Titus: " voilà une semaine perdue! -comment! S' écria à son tour un de ses anciens et fidèles amis qui lui avait saisi le bras et qui l' entraînait sous les galeries de Rivoli; tenez, ô respectable preneur de notes, quad vous voudrez savoir ce qu' il y a de nouveau, d' important, regardez ici autour de vous. " -hélas! Repartit l' homme-mémorandum, je ne vois qu' une misérable proclamation du préfet de police, une maison à vendre, et un bonhomme sur le mur avec une pipe! " -ne voyez-vous pas, reprit l' autre, ce cabinet de lecture? La table est surchargée des gazettes de la semaine; d' assidus abonnés y promènent avec ardeur leurs lunettes de diverses couleurs; sur les carreaux dansent plus de caricatures grotesques qu' il n' y en avait sur la table d' Hoffmann; et, sur le coin du mur, ne voyez-vous pas ces bandes innombrables d' affiches? ô mon ami! Tout est là, non seulement tout le passé, mais tout l' avenir. " eh quoi! Serait-ce avec indifférence que vous apprendriez, par exemple, que le soleil se lève, cette semaine, à 6 heures 24 minutes, c' est-à-dire six heures avant une petite maîtresse qui a été au bal, deux heures avant un chef de division, et une heure après le ministre de la guerre? " collez, ô mon ami, votre nez sur ces vitres, si p51 vous êtes de la nature de ceux qui passent une moitié de leur journée à voir couler la Seine, et l' autre devant le thermmètre de M Chevalier, si vous êtes pétri d' une pâte parisienne, regardez attentivement l' histoire de M Mayeux le bossu. " M Mayeux est un type; et c' est lui qui, cette semaine, est en train de faire rire les badauds; voyez cette tête monstrueuse, ces bosses approuvées par Lavater. " comme la Vénus de Cléomène fut formée de toutes les eautés des jeunes athéniennes, ainsi ce type difforme et hideux est composé de toutes les aberrations de la nature. " l' oeil lubrique du crapaud, les longues mains du singe, les jambes frêles du crétin, tous les vices ignobles, toutes les monstruosités morales ou physiques, voilà Mayeux. " c' est le Diogène des temps modernes; c' est la corruption idéalisée, accroupie au coin des murs, roulant sur une table en désordre, un pied sur les genoux d' une fille de joie, l' autre dans la sauce d' une dinde aux truffes; c' est un père de famille sortant avec une figure âve et plombée d' un mauvais lieu; c' est un misérable reptile, que les hommes écrasent sans l' apercevoir, qui vit au cabaret pour mourir sur la borne. " voyez-vous la pâle figure de ce commerçant qui lit dans les nouvelles de Paris qu' un banquier s' est noyé hier? " voyez-vous la radieuse contenance e ce vaudevilliste p52 qui découvre dans un coin du temps que Scribe a été sifflé l' autre soir au gymnase? L' immense confrérie des gobe-mouches s' abat comme un essaim de frelons paresseux sur les gasconnades privées dont les feuilles publiques abreuvent leur tampon. Quelqu' un disait l' autre jour que Paganini jouait le Misanthrope sur son violon; pourquoi pas la pantomime? " aujourd' hui que tout est à la vapeur, pourquoi ne ferait-on pas un gouvernement à la vapeur? Il y aurait des fourneaux au lieu de ministères, et du charbon de terre au lieu d' employés. Hélas! Il ne sortirait pas plus de fumée des tuyaux de fonte qu' il n' en sort tous les jours des cerveaux tout-puissants qui nous dirigent! " il y aurait, au moyen d' une vaste machine dûment huilée, des ressorts armés de plumes d' acier qui couvriraient d' expéditions des rames de papier timbré. Ce serait une manufacture de rapports, comme une fabrique de cuirs de Hongrie. " qu' est-ce qu' un ministère? C' est une immense chaudière d' eau de savon où chacun trempe une paille pour essayer de faire une bulle, mais la bulle crève toujours. Quelquefois elle demeure un certain temps et prend une certaine assiette. Alors les villes et les campagnes, les hommes et les choses commencent à se réfléchir à sa surface; elle paraît un petit abrégé de la vie, un petit raccourci de la boule du monde qui reposait dans la main de Charlemagne. Mais Charlemagne, pour la soutenir, avait p53 la main longue comme un pied de roi. Courte espérance! La bulle se gonfle peu à peu; elle s' arrondit, elle s' embellit de la plus douce teinte dont le regard de l' homme puisse être flatté, celle du soleil couchant, celle de l' or (pourquoi en a-t-on fait la livrée de George Dandin? ); mais cette couleur charmante est le plus souvent un signe que la mort approche, et la bulle se résout en une fumée imperceptible, comme ces bulles officieuses qui imitent le plomb, et qu' il est du devoir d' un témoin rempli d' humanité de glisser artistement dans le pistolet d' un poltron que la politesse oblige de se battre. ô mon ami! Si vous aimez les nouvelles, je puis vous en raconter une toute fraîche, un tant soit peu bizarre. " je me félicite de l' avoir apprise par l' intermédiaire de mon papetier. " avant-hier je m' en fus donc chez mon papetier, dans l' innocente et bourgeoise intention d' acheter des pains à cacheter; mais il y avait dans la boutique absence totale de cette denrée. Désolé de ce désappointement, j' eus recours à une seconde boutique; même réponse. -ô ciel! M' écriai-je, j' ai oublié de dire que je demeure au faubourg saint-Germain. " -monsieur, me dit en souriant mon papetier, ni moi, ni mes confrères, ne pouvons suffire aux demandes exorbitantes de pains à cacheter qui nous sont faites en ce moment. " -il est clair, dis-je tout bas en prenant un air capable, qu' il se trouve dans le noble faubourg quelque correspondance moscovite; voic un manque p54 de pains à cacheter qui nous vient d' Holyrood. Moi qui puis, une fois par semaine, insérer dans un journal ma façon de penser, je me promets de dévoiler cette trahison lundi prochain. " -point du tout, monsieur, me dit le marchand, souriant à son tour. C' est la mode dans ce moment-ci au faubourg saint-Germain de faire avec des pains à cacheter de petites roses découpées, que l' on colle les unes contre les autres, en taillant les feuilles de manière que chaque pain en fasse une; de ces roses de différentes couleurs, qu' on rapproche au moyen d' un rond de carton, on fait de charmantes bobèches. " -bobèches! M' écriai-je, en oubliant malgré moi ma propre dignité; je crus un instant que ce damné papetier n' avait d' autre intention que de se railler de moi et de mon besoin de pains à cacheter; j' étais déjà semblable à Roméo devant l' infernal apothicaire. " mais, me dis-je, comment deux marchands pourraient-ils s' entendre? Je ne saurais être la fable du quartier à ce point d' être raillé par deux papetiers dans l' espace d' une demi-heure. Ce fut alors que l' idée d' entrer chez la comtesse me vint à l' esprit. Sur la table était renversé pêle-mêle un tas prodigieux de pains à cacheter; il y en avait de rouges, de verts, de jaunes, de blancs, il n' y en avait pas de bleus; ç' aurait été courir le risque d' une bobèche tricolore. Assise à côté de sa mère, la jeune fille de la comtesse composait des fleurs charmantes, et plongeait sa main blanche p55 dans la corbeille de mille couleurs. Je vis sur des chandeliers d' or des bobèches déjà faites. Dieu puissant! M' écriai-je, n' y a-t-il plus de bobèches chez les marchands? D' où nous vient cette rage de bobèches? Faut-il qu' aujourd' hui nous en arrivions aux stupides oisivetés du siècle où l' on parfilait? Ou s' il faut à tout prix des bobèches de pains à cacheter, est-il nécessaire de les coller avec des doigts de marquise? " ce que je dis ici, ô mon ami, est exact et historique. Il n' y a pas un salon au noble faubourg, aujourd' hui 7 mars, où l' on ne fasse des bobèches. " parfilage absurde! Ainsi, quand l' Europe est en feu, quand Paris est en rumeur, quand la propriété chancelle, quand le droit divin trébuche, quand on perd l' esprit en courant après le bon sens, quand il n' y aplus rien de stable, plus rien de certain au monde, quand tout est remis en question, les lois, les moeurs, les richesses et les gloires, tout un quartier s' obstine à parfiler! C' est-à-dire à un amusement plus stupide encore et plus digne du siècle poudré. Ah! Quand nous en serons, comme les polonais, à voir nos femmes porter des poignards à leur ceinture, et venir dans les hôpitaux panser les plaies dont nous serons couverts, ce sera autre chose! Elles feront alors du parfilage, comme jadis, mais ce sera pour arrêter le sang qui coulera de larges blessures. " 9 REVUE FANTASTIQUE p56 14 mars 1831. E fut jeudi dernier, jour de la mi-carême, que M Cagnard, le plus illustre des trembleurs de ce siècle, fut livré à un affreux embarras. Il était assis devant sa table, dans sa salle à manger; safemme était devant lui; il avait posé son frot dans sa main, comme Agamemnon quand il condamne sa file; près de lui étaient deux billets soigneusement pliés, que son farouche portier venait de déposer en souriant d' un air fin. Il les lisait tour à tour et soupirait: " hélas! Que ferai-je? S' écria-t-il. Voilà un bille de garde et une invitation à dîner pour aujourd' hui. Hélas! " si je vais à mon dîner, il est clair qu' on dira dans tout le quartier que je suis un mauvas citoyen; pécisément la atrie setrouve en danger; quelle fatalité! Comment empêcherai-je mon sergent-major, qui est en mêe temps mon apothicaire, de répandre des bruits outrageants pour ma famille et pour moi? " si je vais à mon corps de garde, le conseiller p57 versera sans moi son thé parfumé, le vin mousseux sera bu en mon absence, et je ne pourrai appuyer mes deux coudes sur la table bien fournie du comte Walter Puck. ô conseiller privé! Je serai dans l' impossibilité de t' égayer par mes acéties, et de tendre mon verre en récompense de mon humeur enjouée. " en disant ces paroles, il avait ouvert une porte et il tenait suspendus un habit bleu garni d' épaulettes rouges et un habit vert-pomme décoré de boutons d' argent à la mode. Il hésita longtemps, regarda trois fois à sa montre, autant à la fenêtre, puis il passa avec un profond soupir une manche de l' habit bleu. Dans son désespoir, il faillit imiter ce mahématicien célèbre à qui les choses célestes faisaient oublier les affaires d' ici-bas, et qui, ' étant dépouillé un jour de ses vêtements afin de se parer d' une manière convenable et d' aller dîner en ville, oublia le monde entier au milieu de sa toilette, et, ne pouvant se rendre compte du motif qui l' avait portéà quitter ses habits, finit par croire qu' il se couchait et se mit au lit. " non! " s' écria tout d' un coup M Cagnard; et d' un coup de main il repousa dans sa prison de bois l' accoutrement patriotique; il serra autour de ses jambes les cordons de son pantalon à demi juste, et, s' élançant hors de sa maison d' un pas leste et déterminé, il fit sauter sur ses mollets les basques joyeuses de son habit neuf. M Cagnard demeure au marais; il était forcé p58 d' aller chercher son dîner derrière la place Beauvau, rue des saussaies; il se dandinait sur la pointe du pied, résolu de ne point prendre de voiture. Il rencontra, rue saint-Antoine, une bande formidablede polissons de douze à treize ans, qui avaient embrassé au nombre d vingt la cause du duc de Reichstadt, et qui, en conséquence, cassaient les vitres des confiseurs et les lanternes des marchande d' oranges. M Cagnard vit le péril qui le menaçait; en vain il crut y échapper en se rangant avec soin sous l' eau de la gouttière; on l' arrêta avec fureur en lui enjoignant de crier: vive Napoléon Ii! quiconque connaît un peu notre homme doit se faire sur-le-champ une idée de la promptitude serviable avec laquelle il poussa les vociférations les plus horribles, dès qu' il s' n vit prié de la sorte. " au fait, se disait-il, ces jeunes gens descendent la rue saint-Antoine; si je puis parvenir à marcher au milieu d' eux sans être éclaboussé, il sera toujours temps de reprendre ma route. " en ce moment, deux pompiers qui venaient d' éteindre un feu de cheminée tournaient le coin de la rue en traînant une pompe. C' étaient, à ce qu' il parut, des pompiers bien intentionnés et amis de l' ordre public, car, en voyant se diriger vers eux l' attroupement des polissons furieux, ils s' arrêtèrent, et, ayant braqué leur infernale machine avec une adresse vraiment redoutable, ils mirent en déroute complète le bataillon qui s' avançait. Les jets d' eau qui inondèrent le visage des perturbateurs de la tranquillité les rédusirent au plus fâcheux état. Pour M Cagnard, jaloux de conserver à son habit de gala la virginité de son lustre, il se consumait en vains effort pour entrer dans une boutique, lorsque l' un des vainqueurs le prit rudement par son jabot fraîchement plissé. " messieurs, dit-il, je suis un viillard; les polissons qui m' entouraient ne sauraient me reconnaître; laissez-moi aller dîner che le conseiller; je ne suis bon à rien. " sur le témoignage d' un marchand d' amadou qui passait, o luirendit la liberté. Comme le fiancé de Lénore, il rasait la tere avec la vitesse d' un oiseau; déjà l' hôtel de ville, la rue saint-Martin et la fontaine des innocents avaient passé comme des songes. Hélas! Il tombe rue saint-Honoré au milieu d' un groupe d' ouvriers qui, nayant pas d' ouvrage, et se trouvant malhonnêtement renvoyés par des imprimeurs ruinés, s' étaient déclarés le matin même pour Henri V; d' un côté à l' autre de la rue ils s' élançaient les uns sur les autres et empêchaient les fiacres de passer, afin de se venger. Un nouveau cri, plein de condescendance, sortit aussitôt des poumons de notre voyageur. Se conformer en tout aux circonstances, et ne jamais contrarier personne, était chez lui un principe invariable; mais douze gardes nationau qui allaient en voiture à un bal pour les pauvres étant descendus encet instant, l' un d' eux s' avança, et prouva poliment à ces brves gens qu' ils ne savaent ce qu' ils p60 faisaient, qu' il n' était pas convenable de crier si fort, et qu' on leur avait donné quarate sous pour cela. " quarante sous! S' écria l' un des meneurs, pour qui nous prenez-vous? -eh bien! Répliqua le garde, mettons trois francs et n' en parlons plus. " au moment où tout le monde se retirait paisiblement par la rue de l' arbre-sec, l' orateur, avisant M Cagnard, lui demanda tout d' un coup: " pourquoi vous démener ainsi, mnsieur? Qui êtes-vous? -messieurs, dit-il, je n' aurais pas la force de vous aider tant je suis affaibli par des nuits passées au corps de garde; comment voulez-vous que je vous nuise? Les ouvriers qui m' ont surpris ne sauraient dire que je suis leur semblable; je ne suis bon à rien; laissez-moi aller dîner cez le conseiller, rue des saussaies. " Le garde sourit, et, semblableà une flèche aiguë décochée d' un arc mogol, notre homme fendit de nouveau les airs en rasant les boutiques. Les breloques de sa montre retentissaient à chaque pas. Le voilà parvenu heureusement jusquau faubourg saint-Honoré; déjà, le coeur plein d' une mâle assurance, il se représente la vaste salle à manger du comte Walter Puck, ses laquais en grande tenue, et il voyait trembler dans les plats de vermeil les châteaux de crème au rhum; le vin pétillait dans les verres, et la charmante comtesse avançait sa blanche main pour lui offrir une aile de faisan. Préoccupé de ces pensées, il avance à grands pas p61 dans la foule: ô ciel! Il est au milieu d' un groupe d' étudiants qui, au cours de M Ducaurroy, se sont donné rendez-vous pour cinq heures et demie au ministère de la marine. Ils sont déterminés et en grand nombre; M Cagnard entend des paroles qui lui sèchent la moelle des os jusqu' à la cheville; que criera-t-il afin qu' on l' épargne? On ne cie point. Il se hasarde: " vive la république! " au moment même, un soldat de ligne le saisit pa les basques joyeuses de son habit vert-pomme, comme un oseau par la queue; il se retourne, et voit la tte des chevaux d' un détachement de garde nationale. " hélas! Dit-il, je suis un bourgeois paisible qui ne saurait faire de mal à personne. Demandez à ces messieurs s' ils me reconnaissent. " les étudiants dirent qu' ils ne l' avouaient pas pour un des leurs; ainsi surris ue troisième fois, que de peine il eut à se faire répudier par tout le monde! Que de serments il lui fallut pour prouver qu' il n' était bon à rien, pas même à conspirer! Dans cette fatale position, il pensait à son habit bleu à épaulettes roues, qu' il avait repoussé dans sa prison de bois; il songeait qu' il aurait bien agi, oh! Mille fois bien et sagement! En passant soigneusement la seconde manche, au lieu de se débarrasser de la première! Néanmoins, n' étant connu de personne, et désavoué par tous comme les deux autres fois, il eut bientôt la permission de reprendre son vol affamé p62 vers la salle à manger spacieuse et les vins bien cachetés du conseiller. " ô dieu! S' écria-t-il, au moment où il frottait ses souliers à boucles sur le tapis de la porte, et où il posait son gant glacé sur le cordon de la sonnette; ô dieu bienheureux, dans ces temps de trouble et de désorde, celui qui n' est d' aucun parti, et peut se faire habilement, ainsi que moi, désavouer par tous! Je ne suis même pas saint-simonien! Bienheureux celui qui peut ainsi se glisser comme une fausse pièce que chacun se rejette, et qui ne saurait figurer dans aucune pile d' argent! " cette réflexion lui remit en tête une petite anecdote qu' il se promit de servir au dessert au gracieux conseiller, le respectable comte Waltr Puck. Aussi, lorsqu' il eut appuyé sur la tble ses deux coudes d' un air facétieux, il souleva son verre à moitié vide en clignant de l' oeil, et dit: " je me souviens que, dans mon voyage d' Italie, je rencontrai à Turin un bon muletier à qui je donnai pour boire une pièc de trente sous; une année après, me promenant à Naples, je vis venir à moi e même muletier, que je reconnus avec peine. -ah! Monsieur, me dit ce brave homme, que de reconnaissance je vous dois! -pourquoi? Lui dis-je. -ne vous souvient-il pas, monsieur, que vous m' avez donné, à Turin, il y a un an, une pièce de trente sous pour boire? -oui, eh bien? -elle était fausse, monsieur, et j' ai traversé toute l' Italie au moyen de cette pièce, en buvant gratis à tous les cabarets. p63 -comment cela? -je payais avec cette pièce; et, quand on me disait qu' lle était fausse, je répondais que je n' en avais pas d' autre; alors le cabaretier me mettait à la porte en m' accablant d' injures. Vous voyez donc, monsieur, que cette pièce m' a valu cent écus pour le moins, et que je suis en droit de vous remercier. " 10 LITTERATURE mémoires de Casanova. Dimanche, 20 mars 1831. Vous êtes-vous quelquefois arrêté à regarder par un temps de pluie le cheval d' une voiture de louage à l' heure, lorsqu' en dépit de la fureur des vents cet être piteux, résigné, attend patiemment à la porte d' une maison? Le coup de fouet du maître peut seul le déterminer à reprendre son pas tardif, jusque-là il est imobile. La tête basse, il subit tristement l' injure des gouttières; peut-être, à ce spectacl, vous vous êtes rappelé malgré vous le cheva de p64 course, superbe, à l' oeil de feu, qu' on ne peut retenir et qui se balance ur ses jambes flexibles comme le roseau, jusque sur la paille de sa litière. Ces deux animaux sont-ils les mêmes? Un sang différent anime en eux des muscles de structure pareille. ' un ressemble à un moine qui souffre et gémit en silence pendant quarante ans sur la même pierre, laquelle est celle de sa tombe; l' autre est pareil à l' aventuier, au spadassin qui porte moustache et épée, et qui livre sa vie au hasard, comme son plumet au vent. Lequel des dux a raison? C' est ce que personne ne décidera. Pourquoi? Chacun d' eux peut servir de type à une classe énorme d' individus dans l' espèce humaine. La première, formée d' éléments timides, effrayée de ce qui l' entoure, laisse ses rames oisives sur la mer de cette vie; la seconde, au contraire, les gite d' un bras audacieux, et fend l' onde; mais souvent elle néglige le gouvernail pour regarder sa voile s' enfler au souffle des vents propices. Dans l' une naissent les savants, les hommes de robe, les gens de pume, les prêtres, les femmes de ménage, les poètes médiocres; dans l' autre, les gens d' épée, les roués, les aventurières, les artistes sublimes: qu' on fasse l' application. Jacques Casanova, vénitien, vécut en Europe dans le xviiie siècle. Le docteur Gall eût trouvé sr son crâne quelques-unes des bosses qui distinuaient le cerveau de l' empereur. L' activité, la vigueur, l' invention, l' intrépidité étaient ses éléments. p65 Non seulement jamais il n' hésita, mais jamais il ne pensa qu' il pût hésiter. Malheureusement, né sur un échelon trop bas, il ne lutta avec la fortune que dans des circonstances trop petites, et ne fut jamais qu' un particulier. Une qualité qui lui manqua en fut peut-être l' unique case, l' esprit de conduite. D' ailleurs, sans dignité, aujourd' hui officier, demain séminariste, après-demain joueur de violon! Qu 4 aurait-il fait, s' il avait su résister à sa fantaisie? Malgré tout, c' est le premier des aventuriers. Vouloir analyser son livre, ce serait vouloir analyser sa vie, et elle échappe au scalpel. Jamais un grain de raison, peu de religion, de conscience encore moins. Dupant les sots avec délices, trompant les femmes avec bonne foi; un peu trop heureux au jeu, racontant divinement, promenant sur toute la terre ses caprices et sa folie, mais revenant toujours à sa chère Venise. Là, courant les filles en masque; ici, se promenant gravement en abbé musqué dans les jardins du pape; rimant pour une belle marquise, se battant pou une danseuse; mousquetaire terrible (il avait près de six pieds), grand seigneur généreux et probe au milieu de tout cela. Ceux qui aiment Benvenuto Cellini aimeront bien son livre; il y a entre eux ce rapport que tous deux font des contes incroyables, avec cette différence que Cellini ment les trois quart du temps, et que Casanova ment si peu qu' il dit du mal de lui. Tous ceux qui l' ont lu en disent la même chose; p6 c' est qu' il a produit sur eux une impression ineffaçable; quoi qu' en disent les individualités du jou, elles la subiraient elles-mêmes. Ce n' est pas qu' on ne trouve assurément par le monde des gravités poudrées à qui le nom de Casanova ferait hausser les épaules de cette manière qui signifie: " bah! Un homme de rien! " je ne conseillerai même pas à ceux qui ont du oût pour le sentimentalisme allemand d' ouvrir son livre; c' est un homme du midi. L' amour, cette plante que le soleil fait naître si différente suivant l' obliquité de ses rayons, prend un aspect étrange dans le coeur de notre aventurier. " puisque vous savez que j' ai de l' amitié pour vous, dit-il à une Henriette, vous devez deviner aussi qu' il ne m' est pas possible de vous laisser seule, sans argent, au milieu d' une ville où vous ne pouvez même pas vous faire entendre. Je ne sais e quelle espèce est l' amitié que le brave homme qui vous accompagne peut avoir pour vous; mais je sais que, s' il peut vous laisser, elle est d' une tout autre nature que la mienne. Car je me crois obligé de ous dire que non seulement il ne m' est pas possible de vous faire avec facilité le singulier plaisir de vous abandonner ainsi, mais même que l' exécution de ce que vous désirez m' est impossible, si je vais à Parme; car je vous aime d' une manière telle, qu' il faut ou que vous me promettiez d' être à moi, ou que je reste ici. Alors vous irez à Parme seule avec le capitaine; car je sens que, si je vous accompagnais p67 plus loin, je deviendrais le plus malheureux des hommes, soit que je vous visse avec un autre amant, avec un mari, ou au sein de votre famille, enfin si je ne pouvais pas vous voir et vivre avec vous. Oubliez-moi, sont deux mots faciles à prononcer; mais sachez, belle Henriette, que, si l' oubli est posible à un français, un italien, si j' en jue par moi, n' a pas ce singulier pouvoir. Enfin, madame, mon parti est pris, il faut que vous aez la bonté de vous expliquer maintenant, et de me dire si je dois vous accompagner à Parme ou si je dois rester ici: répondez oui ou non. Si je reste ici, tout est dit. Je pars demain pour Naples, et je suis certain de me guérir de la passin que vous m' avez inspirée. " que dirait ce bon Werther d' une déclaration aussi furieuse? J' ai entendu dire que seul il savait la véritable passion. Que sera donc celle-ci? Une passion sans ordre, sans bon goût, sans politesse? Oui, et sans timidité, plus qu' une passion italienne, une rage espagnole. Mais il est certain que les tartines de beurre sont loin de là, et qu' il serait bien difficile que Charlotte s' appelât dona Lolotta. Ceux que de telles manières effrayent peuvent fermer le livre; car tout y est de cette trempe; vous voyez comme il entend l' amour; voulez-vous voir comme il comprend la haine? Son valet de chambre, sot picard, a imaginé de se donner à Corfou pour un prince de La Rochefoucauld. On le dit à Casanova, qui en rit. p68 " parle-t-il de sa famille? -beaucoup de sa mère, qu' il aiait tendrement; elle est du Plessis. -si elle vit encore, elle doit avoir environ cent cinquante ans. -quelle folie! -oui, madame, car elle fut mariée du temps de Marie De Médicis. Sait-il quelles armes son écusson porte? " on se lève de table, et voilà qu' on annonce le prétendu prince: il entre, et madame Sagredo vite de lui dire: " mon prince, voilà M Casanova qui dit que vous ne connaissez pas vos armes. " à ces mots il s' avance vers moi (Casanova) en ricanant, m' appelle poltron, et me donne un soufflet qui m' étourdit. Je prends la porte à pas lents, ayant soin de prendre monchapeau et ma canne. " je sors de l' hôtel et vais me poster à l' esplanade pour l' attendre. Dès que je le vois, je cours à sa rencontre et je lui assène des coups si violents que j' aurais dû le tuer d' un seul. En reculant, il se trouva entre deux murs, où, pour éviter d' être assommé, il ne lui restait d' autre moyen que de tirer son épée; le lâche n' y pensa pas, et je le laissai étendu sur le carreau et nageant dans son sang. La foule des spectateurs me fit haie, et je la traversai pour aller au café où je pris un verre de limonade sans sucre pour précipiter la salive amère que la rage avait soulevée. En moins de rien je me vi entouré de tous les jeunes officiers de la grnison qui faisaient p69 chorus pour me dire que j' aurais dû l' achever. Ils finirent par m' ennuyer, car, si je ne l' avais pas tué, ce n' était pas ma faute. " un volume presque entier, consacré au récit de l' évasion de cet homme extraordinaire de la fameuse prison des plombs de Venise, offre un intérêt presque sans égal, et dont il est impossible de donner une idée. Son séjour à Paris, où il a introduit la loterie, deuxou trois amours bien vénitiennes, autant de vengeances plus vénitiennes encore, fournissent matière à des chapitres charmants. M Aubert De Vitry avait, il y a quelque temps déjà, donné de ces mémoires une sorte d' abrégé où la fin de toutes les histoires était décemment coupée. Plusieurs mots extrêmement techniques avaient disparu: le latin dans les mots brave l' honnêteté; mais le lecteur français veut être respecté. Et par quelle raison? Le sage législateur du Parnasse aurait dû l' expliquer. Cette grande pruderie de l' oeil et de l' oreille, qui, sous la périphrase hypocrite, n' en apporte pas moins à l' esprit la pensée toute nue, sera peut-être un jour expliquée. Elle ne l' est pas encore, car, si l' esprit devine le mot, c' est donc l' organe qui en a peur? L' édition nouvelle que nous annonçons ici a rendu (autant que possible) à ces mémoires leur verdeur et leur naïveté digne d' un temps qui touchait au grand siècle. Nous engageons ceux qui se sentiraient rugir p70 en les parcourant à penser à Louis Xiv, et ême à Louis Xv, qui s' entendait quelquefois en dignité. 11 REVUE FANTASTIQUE Lundi, 21 mars 1831. " sommes-nous bientôt arrivés? Dit l' homme au manteau vert. -nous y voici, répliqua le libraire en sautant sur l' esplanade. " il accrcha son chapeau au télégraphe et jeta autour de lui un regard satisfait. " quelle belle chose que notre-dame! Dit en grelottant l' homme au manteau, qui n sa qualité de romantique se croyait obligé d' aller le long des balustrades, lorgnant les piliers et flairant les ogives. -eh bien! Ajouta-t-il, commençons. " le libraire tira de ses poches vastes et vides une lorgnette d' approche, il la posa sur l' épaule de son compagnon, et la dirigea de droite e de gauche en cherchant son point. " je crois, mon cher éditeur, reprit l' autre avec transe, que nous ne vienrons jamais à bout de p71 notre entreprise. Publier quelque chose dans ce moment-ci! Lorsque toute l Europe est assez folle pour s' occuper de politique! On ne lit plus, ô mon cher imprimeur-liraire! On ne lit plus que les journaux. C' est en vain qu' armés d' un courage invincible et d' une intrépidité à touteépreuve, nous sommes montés sur cette cathédrale, et que, muni d' une lorgnette, vous prétendez découvrir le moment où la ville sera le moins activement préoccupée, afin de lui lancer favorablement mes opuscules! Hélas! Faut-i que je vous aie signé en 1829 un dédit funeste sans cela, ô mon cher éditeur, jamais l' inspiration ne me serait venue en 1831. -au lieu de vous lamenter, reprit le libraire, servez-vous, de votre côté, de cette autre lunette. Si la ville de Paris est tranquille un quart d' heure, si les nouvelles manquent pendant l' espace d' une minute, si je vois deux oisifs se promener les bras croisés, c' en est fait, ô mon cher auteur, je lance vos opuscules. Songez que ceux de mes confrères qui ne sont pas à sainte-pélagie ont été trouvés au filets de Saint-Cloud; il nous faut trouver de quoi vivre quand nous devrions mourir à la peine. -beau ciel, s' écria le poète qui s' était retourné, ma poitrine s' élargit en te voyant! Quel panorama se déroule à mes pieds! Que tu es belle, ô ma chèe ville! Quel aspect magnifique offrent de ces hauteurs tes ponts, tes quais, tes palais, ô Paris, toi dont les fées avaient élevé les murailles dans la plus belle vallée du plus doux pays de l' Europe! Commentton p72 enceinte, jadis réservée aux plaisirs et à toutes les jouissances de la paix, est-elle devenue l' ardent foyer de toutes les passions? Hélas! Lorsque jadis une voiture attelée de huit chevaux traversait le pont-royal, tous les curieux accouraient, et l' on parlait comme d' un événement du passage du roi qui allait à la messe. Lorsqu' un abbé allait faire un sonnet, on s' en occupait pendant quinze jours dans tous les salons; c' étaient alors d' heureux oisifs qui peuplaient les promenades! Aujourd' hui le roi va en char-à-bancs, et douze volumes in-octavo ne sauraient attirer l' attention de trois personnes! -il me semble, dit le libraire, que je ne vois rien, et que nous pourrions lancer vos opuscules. -ô ciel! Répliqua l' auteur, ne voyez-vous donc point cette foule innombrable qui se presse dans la rue du coq? On va attaquer le louvre. ô malheureuse patrie! -ce sont, mon cher auteur, des gens qui regardent les caricatures de Martinet. -des oisifs! S' écria l' homme au manteau, est-il possible? Mais, hélas je me trompe; ce sont des caricatures politiques qu' ils regardent. C' est le dernier roi tenant un moineau dans sa main, ou le défunt ministère travesti sur des tréteaux. ô France! Riras-tu donc toujours de ceux qui te gouvernent, semblable à un malade de joviale complexion qui se raille des médecins qui le tuent? Celui-là te met au régime, celui-ci veut des dissolvants; tous introduisent la sonde dans la plaie, l' examinent au risque de p73 l' élargir; puis ils s' efforcent de la remplir avec de l' onguent. Pauvres charlatans! C' est en van qu' ils ont couché l' athlète sur le lit de douleur, qu' ils attachent et lient ses membres vigoureux, qu' ils le torturent et l' épuisent, lui, le lutteur invincible, dont les forces se dévorent elles-mêmes, que le sang étouffera si on ne le laisse descendre dans l' arène, et frotter ses muscles huilés de la poussière olympique. -mon cher, dit le libraire, voici assurément un moment de calme; vos opuscules ne sauraient être lancés dans un instant plus favorable. -ô éditeur imprudent, ne voyez-vous donc pas ur la rive gauche du fleuve cette baraque encombrée? Ils hurlent, ils se démènent, ils montent et descenden, ils sonnent, ils s' interpellent, ils phrasent et votent, ils décrétent et gesticulent! C' est un sabbat. -bon! Reprit le libraire, ce sont, mon cher auteur, les représentants de la France. -peste! Je suis donc de l' avis de cet homme spirituel qui prétendait l' autre jour, dans un dîner, qu' ils dévident leurs phrases comme dans les filatures on dévide le coton. Voyez quels écheveaux interminables celui-ci' efforce de tirer! De quelle couleur est sa robe? Elle n' est ni blanche ni rouge, elle est rose, c' est un homme impossible à noyer quand il nage entre eux eaux. Mais leur filandreuse éloquence boite et tergiverse tortueusement. Que disent-ils? -vous le lirez demain dans le journal. p74 -j' aperçois dans l' ancienne enceinte du palais des condés une seconde halle aux paroles. Mais quelle majestueuse gravité! Autrefois c' étaient les vieillards dont la tête remblait, est-ce le tour de la jeunesse aujourd' hui? -mon cher auteur, ne vous effrayez nullement de tout cela. Si vous m' en croyez, nous ne laisserons pas de lancer vos opuscules. -qu' est ceci, ô mon am? Interrompit l' auteur. Pour le coup, une véritable assemblée de fous vient de tomber indubitablement dans ma lorgnette. Ouf! Leur physionomie me donne la fièvre, et leurs contorsions le vertige. C' est auprès du boulevard de Gand qu' ils sont rassemblés. ô ciel! Serait-il nécessaire, pour fonder une religion, de porter du bleu-barbeau et de se laisser croître les cheveux comme Paganini? Quoi! Jésus-Christ a-t-il donc imité Charles X? Et quelles raisos a-t-on pour le renvoyer s' il n' a point publié d' ordonnances? Est-ce donc lui qui est responsable, et non ses ministres? Croyez-moi, Mm De Saint-Simon, c' est un Dieu représetatif qu' il nous aut; vous vous trompez; vous êtes venus au monde quelque deux mille ans trop tard. Le genre humain est comme les femmes, elles sont dévotes à douze ans et à soixante ans. L' Europe a été à la messe dans son enfance; le bon temps revienra peut-être pour les moines; attendez qu' elle radote. -mon ami, dit le libraire, tandis que vous philosophez, tout s' est évaporé autour denous. Nous p75 voici seuls suspendus dans les airs. Paris s' endort, la Seine a posé sur son cou sa brillante chaîne de falots. N' attendons pas la nuit, et lançons vos opuscules. -paix! Répliqua le poète, ne voyez-vous pas, à la lueur incertaine de la lune, rayonner les pointes d' un grand nombre de baïonnettes? Voici décidément une révolution qui passe sur le quai de la ferraille. -ce sont des gardes nationaux. -ô soldats-citoyens, s' écria l' autre, oubliant les convenances dans un moment d' exaltation, il serait beau de voir vos colonnes tricolores à la frontière; mais il est triste de piquer les chiens à la porte des tuileries. Dites-nous quel but vous rassemble. Ne vous trompez-vous pas? Rentrez en paix; les rebelles ont écrit à m le préfet de police que leur insurrection était remise à huitaine; rentrez en paix, et puissiez-vous ne point trouver Hernani au pied de votre fille, et don Carlos dans votre armoire! Hélas! Le véritable danger que court un garde national, ce n' est pas où il est, c' est où il n' est pas. " mais le libraire impatienté avai soulevé silencieusement les rames de papier noirci qui gisaient à ses pieds encore humides. Tout d' un coup il les élevadans les airs, et dévoré par l' espérnce d' avoir de quoi dîner le lendemain, ô infortuné poète! Il lança tes opuscules. Ce fut en ce moment que quelques oisifs, qui se miraient dans les glaces de a galerie d' Orléans, aperçurent derrière une vitre, dans l' étalage d' un p76 libraire! Une brochure jaun qui y demeurera clou 2 e jusqu 4 â l 42 ternit 2. 12 REVUE FANTASTIQUE Lundi, 28 mars 1831. Hier, soulevant de ss mains la pierre de son tombeau, Pantagruel est sorti de la terre. Un cri de frayeur, parti de tous les points de la France, le suivait à son passage; sa tête chauve, pareille au dôme du panthéon, se dandinait jovialement entre les têtes des peupliers. Une des colonnes de la bourse, qu' il avait cueillie en passant, tournait dans ses doigts comme un bambou léger façonné par un habile tourneur; deux bateaux à vapeur lui servaient d' escarpins; et, comme les fshionables du jour, il s' était contenté de suspendre à sa montre une seule chaîne d' or, au bout de laquelle se jouait un canon des inalides. Prenant les deux tours de notre-dame pour une lorgnette à deux branches, il avait posé sur son oreille son bonnet de police, coupé sur le patron des pyramides; et, balançant p77 dans son pourpoint, tailladé à l' ancienne mode, sa royale rotondité, il descendait gravement vers le bois de Boulogne. Lorsqu' un équipage élégant avait attiré son attention, il le prenait dans le creux de sa main, le considérait, et le reposait ensuite sur le sable avec soin, sans faire de mal à personne. Les cavaliers, les piétons étaient de même l' objet de son attention; et même, en ayant avisé un qui portait une barbe romantique, un habit feur de pensée et un gilet de satin vert, il le touva si drôle qu' il le mit dans sa poche. Paris lui semblait beau; assis sur l' arc de l' étoile, sans égard pour l' unique ouvrier qui s' y démène depuis le ministère Martignac, et ayant ajusté une embouchure de la colonne d' Austerlitz, qui lui servait merveilleusement de pipe, il commença à charger de tabac le piédestal, et à tirer de son gosier des bouffées de fumée, qui firent accourir les pompiers. De tous côtés il vit s' agiter entre ses jambes de petites fourmis qui suffoquaient; distrait de sa nature, et dédaigeux par droit de naissance, il étendit les jambes ur les montagnes environnantes, posa l' une sur la lanterne de Diogène, et l' autre sur le clocher de Vaugirard, et s' endormit royalement les bras croisés. Il y a de par le monde une caricature plus que spirituelle et tracée par un crayon qui n' a point de signature, qui le représente dans cet état. Dès p78 que ce Micromégas-Gulliver s' est gargantualement assis sur la rive fleurie de la Seine, voici venir tout ce qu' il y a de badauds à Paris, c' est-à-dire tous les parisiens, sans compter les étrangers. Les astronomes ont fait un ballon, et s' élèvent au-dessus de lui, munis de compas et d' encre de Chine; les ingénieurs, qui ont employé à peine tros heures à suer d' ahan pour se guinder jusqu' à sa jarretière, pédamment accroupis sur son genou, braquent impitoyablement leur borgne observatoire; chacun de ses cheveux est attachéà un poteau par ds ouvriers qui fourmillent. De tous côtés se dressent des poulies, s' efforcent des cabestans se poussent des leviers; à gauche, à droite, arrivent des armées innombrables de soldats-citoyens, et de citoyens-soldats, qui ont écrit sur leur drapeau effarouché: la patrie est en danger! des omnibus, des chars à bancs, des gondoles, tout se mêle; des officiers, des tambours-majors, des officieux, des cuistres, des petites filles. La patrie est en danger! Tel est lecri qui sort de toutes les poitrines comprimées par la frayeur. Mais déjà les fouilleurs de curiosités, les déchiffreurs d' hiéroglyphes, les compilateurs de ruines, les polisseurs de momies et les dégustateurs de médailles ont commecé à se ruer sur l' immense proie comme de sagaces renards. Celui-ci, à cheval sur le nez du dormeur, se cramponne aux sourcils, et, nouveau Christophe Colomb, parvient seul jusqu' à l' univers ignoré de sa nuque. Un badigeonneur empressé écri sur le passe-poil p79 du pantalon la défense sous peine d' amende;;; sa montre, tombée de sa poche, est placée sur un tombreau, et emportée par quatre chevaux vigoureux; sa carte de visite, soulevée par douze forts de la halle, commence à quitter la terre; dans sa poche s' et établi un missionnaire, qui de là improvise un sermon, -silence! Pantagruel se réveille. Il a écrasé douze mille hommes en se retournant; il en a jeté trois cents en l' air; la plupart sont tombés dans la Seine et se sauvent à la nage, avec cinq degrés de froid. " qu' est-ce donc? " dit-il. Mais en cet instant il voit venir à lui une députation revêtue de robes noires, et poudrée d' une pédanterie outrecuidante. Pareille à un troupeau des sauveurs du Capitole, la brigade en perruque se dirige sur une des montagnes, et de là lui adresse la parole: " jeune étranger, lui dit l' orateur, comme M Cagnard (car vous me semblez jeune et infiniment étranger), nous sommes en ce moment dans un étrange embarras; nous venons vous proposer d' être notre roi et de nous gouverner, et nous craignons que vous n' acceptiez pas. " Pantagruel les prit dans sa main, les mit dans sa tabatière et leur dit: " mes petits amis, je serai votre roi; indiquez-moi votre palais de cette tabatière, je ne demande pas mieux que de vous gouverner. -ô puissant Pantagruel! Répliqua le plus petit, qui était le plus bavard, nous avons des lois, des p80 institutions, des dîners et des pensions, ne changerez-vous rien? " Pantagruel descendit les champs-élysées, porté en triomphe par le peuple, qui se suspendait à ses mollets. " où est la demeure royale? " demanda-t-il d' abord. On lui montra les tuileries. Mais son front se heurta contre le cadran de l' horloge. " ho! Ho! Dit-il, du temps de mon royal père Gargantua, on était mieux logé et plus à l' aise; comment pourrai-je jamais entrer ici, si ce n' est en défonçant le toit, et en m' y couchant comme dans une bière? Donnez-moi une maison plus commode; û nous n' en avons ps, dirent les architectes; et, dirent les députés, celle-ci est déjà bien grande, et coûte déjà bien cher. -je resterai dans le jardin, dit Pantagruel. Or sus, parlons d' affaires; est-il l' heure de dîner ici? Je me sens quelque envie de commencer par boire. " il prit la halle au blé pour tasse, et la tendit à un petit valet qui y versa d' une petite bouteille une demi-goute d' un vin bien mauvais. " ho! Ho! Dit-il, n' y a-t-il pas d' autre boisson? Du temps de mon royal père, il n' en était pas ainsi. Hé quoi! Pour ton roi, ôpeuple français, une goutte de vin détestable! Et que disent donc aujourd' hui les potentats de ce gouvernement à gosier sec? -nous n' en avons pas d' autre, dirent les rats de cave; et, dirent les députés, ce vin-la est bien bon, et coûte déjà bien cher. -je garderai donc ma soif, dit Pantagruel. Ne p81 parle-t-on pas de guerre? Il nous faut ici ue armée; allez me chercher de l' argent. " il ouvrit une poche large comm le cratère d' un volcan; un petit trésorier y jeta une bourse, qui passa par un trou, et tomba dans sa botte. " ho! Ho! Dit-il, ne payez-vous pas plus vos rois? Voici de quoi avoir un demi-boisseau de gendarmes. Comment! Serait-ce là le revenu d' un prince constitutionnel? Du temps de mon royal père Gargantua... -nous n' en avons pas davantage, dirent les contribuables; et, dirent les députés, cette bourse est déjà bin ronde et coûte bien cher. -je mettrai donc mes mains dans mes poches au lieu d' argent, dit Pantagruel. Or çà, puisque je vous gouverne, me voici comme saint Louis sous son chêne. Qu' on se plaigne, qu' on rédige, qu' on pétitionne, c' est l' heure de ma justice. -sire, dirent les ministres, voici des journalistes qui crient à la république; voici des galériens qui démlissent des églises; voici des carlistes quifont boire les pauvres; voici des bonapartistes qui crient à tue-tête; voici des intrigants en congrégation qui ourdissent et trament. -qu' on m' élève une potence, dit Pantagruel, et qu' on pende. -sire, nous ne pendons pas sans procès, nous ne jugeons pas sans prison, nous n' emprisonnons pas sans gendarmes, et la garde nationale refuse de tirer l' épée. p82 -ho! Ho! Dit le roi, n' y a-t-il pas d' autres lois pour punir les factieux? Voici une presse qui crie bien fort. Eh quoi! Le souverain est-il au milieu de son peuple comme le nageur au milieu de la rivière? Les flots l' emporteront. Du temps du roi mon père, il en était autrement. Où sont les lois? -nous n' en avons pas davantage, dirent les avocats; et, dirent les députés, celles-là sont déjà bien sévères, et font bien peur aux juges. -peste! Dit Pantagruel, point de vin! Point d' argent! Point de lois! Je dormirai donc. -sire, dirent les ministres, nous ne pouvons aller sans vous; la main nous tremble à chaque signature. Nous ne pouvons faire un sous-préfet sans angoisse; le principe de non intervention nous rendra hydrophobes. Vous ne pouvez dormir. -ho! Ho! Dit le roi, mon père Gargantua ne faisait autre chose. à quoi servent donc les ministres? Qu' on en nomme quatre fois plus. -nous n' en avons pas d' autres, dirent les employés; et, dirent les députés, ceux-là sont déjà bien entêtés, et nous font assez crier. -messieurs, dit Pantagruel, je ne saurais être roi; adieu, sortez de ma tabatière, et me laissez en paix. " 13 REVUE FANTASTIQUE p83 dimanche, 3 avril 1831. Une vieille dévote avait jeûné jusqu' à une heure de l' après-midi le jour du très saint vendredi; elle avait pris son chapelet, et respectueusement entr' ouvert son eucologe. Un jeune élgant avait amplement satisfait son brutal appétit sur un jambon qui ne s' attendait gère à être mangé qu' à pâques; il avait fait mettre quatre chevaux à sa calèche et son cocher soufflait dans ses doigts. Un pauvre étudiant avait loué un infortuné cheval, le dernier resté dans l' écurie glacée d' un loueur mal à l' aise; il avait, hélas! Brossé avec soin son habit le moins antique, et se disait: " pourvu que mon cheval ne s' emporte pas! Car je tomberais assurément. " un bon bourgeois avait saisi en souriant son parapluie rose; il avait pris par la main son petit garçon habillé en garde national, suspendu à sa montre ses breloques en cornaline, et dit à sa femme: " allons à Longchamps. " ainsi, par un singulier hasard, ces quatre individus vinrent à passer dans la même rue, laquelle p84 était voisine de l' assomption, ou de toute autre paroisse qu' il plaira à un homme plein d' imagination d se représenter. Le visage de la dévote respirait un air de contentement et de satisfaction; elle inclinait les yeux à terre, en croisant ses pouces, et son double menton s' arrondissait jovialement, tandis qu' elle songeait que son estomac vide était agréable au seigneur. L' élégant avait l' air byronien d' un homme blasé; son fouet sifflait sur la croupe rebondie de sa jument aux jambes fines; il s' engonçait dans sa cravate en songeant à ses dettes. Le pauvre étudiant se cramponnait tout radieux, et invoquait saint Pommeau; sa monture se déferrait du pied droit. Sur le dos des pavés sautillait le bon bourgeois; le petit garçon mangeait un gâteau, et trottait tout barbouillé e confitures: après quelques minutes de marche, la dévote ut à l' église, et les trois autres aux champs-élysées. L' église était muette et sombre; une moitié de cantique y bourdonnait d' une façon lugubre. La canne du suisse retentissait seul au milieu du silence, et le bedeau désappointé tendait dans le désert une bourse au fond de laquelle gisait un gros sou. Debout contre une vo-te obscure! Le cur 2 attendait que les fid 7 les vinssent baiser l 4 image du christ; mais, plus redoutable que les ressorts de la machine pneumatique, l' indifférence publique dont se plaint l' avenir aait fait le vide dans la saintepatène. " hélas! " murmura la bonne vieille, en s' agenouillant. p85 Dans les champs-élysées sifflait un vent aigu; quelques grisettes enveloppées de pelisses se promenaient imperturbablement dans la contre-allée; deux voitures bourgeoises fermaient leurs stores, et dans un grand landeau délabré, trois anglais suçaient leurs cannes. " diable! " dit l' élégant. " ô ciel! " dit le pauvre étudiant. " ah! Ah! " dit le bourgeois. La dévote eut bientôt fini sa prière; personne n' était là pour l voir, à quoi bon rester! Elle trempa avec fureur sa main sèche et ridée jusqu' au fond du bénitier, et murmura en se signant: " c' était bien la peine de jeûner toute une matiné! " elle reprit son petit pas cadencé, et appela sa servante. L' élégant ne permit pas à la mauvaise humeur de prendre place sur son visage bien rasé et pommadé fraîchement; il appuya ses rênes flottantes sur le mors écumant de ses coursiers, et, traçant avec sa roue une rosace sur le sable, reprit au trot la route de son hôtel splendide. Le disciple infortuné de Cujas appuya sur les flancs étiques de sa monture ses talons dépourvus d' éperons. Sa rosse récalcitrante piétina, et se couvrit de boue; après un demi-quart d' heure, l' animal s' étant résigné, la railerie publique oublia le cavalier. Mais quelle profonde tristesse! Le bourgeois posa sur son chapeau imperméable son mouchoir à tabac, afin de le garantir de la pluie; le petit garçon pleura. Ainsi le hasard voulut que ces tris personnages p86 vinssent à repasser par l même rue, mais avec des physionomies différentes. Dans la tête de la dévote se peignait alors des couleurs les plus vermeilles ce siècle qui, à bon droit, a été appelé l restauré. Dans son imagination chantaient de joyeuses files de moines, de copieux bataillons de diacres; de discrets confessionnaux s' ouvraient dans la scrupuleuse obscurité des chapelles; dans des salons aristocratiques s' arrondissaient des mollets d' évêque à bas violets bien tendus. ô temps à jamais évanouis! Une larme roula sur la joue éraillée de la pauvre femme. Dans la tête stupide de l' impassible dandy il ne se passa rien. Mais le pauvre étudiant, qui, n' ayant pas d' argent, ne pouvait manquer d' être philosophe, songeait piteusement au siècle des marquises et des mouches. Pendant dix minutes, les dix fortunées minutes qui avaient suivi son départ et précédé son entrée à Longchamps, un rêve bien encontreux l' avait transporté à certain chapitre d' un livre ont les demoiselles ne savent pas le ttre. Il s' était vu en amoureux cavalcadour piaffant à côté du wiski de la marquise de B hélas! Il était parti grand seigneur, chevalier erant, paladin; il s' en revenait morose, enrhumé, républicain. ô hommes, vous dont la pensée est plus changeante que l' aile du carabée aux rayons du soleil, plus difficile à fixer que le fluide de la lumière, vagues d' un océan sans limite, où allez-vous? Où te retrouverons-nous, toi, multitude, foule ardente et curieuse, empressée et vide, qui te portes en avant et te p87 plus retires irrégulièrement qu' une mer sans marée fixe? Engouements d' un jour, folies qu' on croit éternelles, qu' on scelle sur le marbre, qu' on décrète, qu' on élève en monuments, le souffle du zéphyr vous renverse. Où étiez-vous, ô habitants de Paris? Les parisiens étaient à la revue du champ-de-mars, dimanche passé. écrit le soir du vendredi saint, comme la préface du vingt-quatre février. 14 REVUE FANTASTIQUE Lundi, 11 avril 1831. Pékin, 10 janvier 1831. Je vous ai promis, monsieur et honoré correspondant, p88 des détails sur la ville que je viens de visiter: je ne vous en donnerai point. La raison est qu' il est impossible aux étrangers d' en voir autre chose que les murailles, et cela lorsqu' ils ont de grandes protections. Je ne vous envoie point d' encre de Chine, point de thé; je me bornerai à vous faire part d' une conversation philosophique que j' ai ee avec l' homme le plus vieux que j' aie rencontré de ma vie. Il loge à quatre lieues de Pékin, et c' est lui qui est mon hôte dans ce moment. Il passe gravement sa journée à fumer de l' opium et à boire d' énormes chaudières de thé dans de petites tasses grandes comme un dé. Du reste, c' est un fort bel homme et un élégant, ses ongles ont dix-huit pouces de long, et ses moustaches deux pieds et demi. Le seul exercice qu' il prenne est de promener ses regards tantôt à gauche, tantôt à droite, avec un demi-sourire. Je n' ai pas besoin de vous dire que ses sourcils sont peints soigneusement, et que ses souliers lui défendent de faie un seul pas. Hier, après avoir visité ses jardins et bu d' un sirop détestable qu' il m' offrit, j' allumai une pipe et commençai à causer avec lui. L paraissait s' intéresser beaucoup à l' Europe et surtout à la France; il me demanda combien d' années il fallait pour apprendre à lire notre langue. " il faut six mois à l' école mutuelle, et douze par la méthode Jacotot, " lui répondis-je. Il resta une demi-heure sans rien dire, puis il p89 reprit d' un ton de voix parfaitement poli: " cela est tout à fait absurde. -sans doute, lui dis-je; mais pourquoi? -parce que, me dit-il si un homme de quatre ans et demi en sait aussi long qu' un autre de soixante, votre ville doit être un fleuve immense de paroles inutiles; et dans ce fleuve se noient et périssent infailliblement les institutions et les lois. -cela est vrai, lui dis-je; mais pensez-vous que l' ignorance générale d' un peuple puisse contribuer à son bonheur? " il me regarda avec un étonnement qui ne lui permit pas de répondre avant un silence plus long encore que le premier; puis il me dit: " une totale stupidité est la seule, la véritable source de toute espèce de bonheur. -dans un peuple, lui dis-je, ou dans un individu? -dans un peuple, reprit-il; pour un homme seul, au contraire, c' est la source de tous les mux. -eh qui! ô mandarin, m' écriai-je, n' es-tu donc point de l' avis de ceux qui prétendent que le genre humain tout entier n' est qu' un individu, à plus forte raison un état? -ceci est une phrase juste, répondit le chinois; oui, et, si l' état est un homme, chaque individu est un membre de cet homme. Mais ne voyez-vus point combien nos membres, à nous, travaillent, s' usent et gémissent pour concourir à la félicité du corps entier qu' ils composent? Ici les bras, ii les yeux, p90 là les jambes, parici les oreilles; cest insi que de ce travail des parties résulte le bien-être de tous: or, plus la communauté, la masse, sera intelligente, plus ses facultés seront développées, plus ses besoins seront grands, pus il faudra que l' individu travaille pour y satisfaire. -eh! Donc, cher mandarin, la stupidité d' un peuple vous réjouit? -fort, dit-il. -nous ne sommes point de cet avis, lui dis-je, et nous aimons à sacrifier nos libertés individuelles à la liberté générale. -la liberté générale! Repartit-il (il faillit rire), voilà un mot, une abstraction, un être insaisissable, un filamnt de la bonne vierge qui traverse les airs! Pououh! -non pas, lui dis-je, et le zèle de la garde nationale vous le prouve. -si j' étais français, me dit-il, jamais je ne consentirais à en faire partie. -on vous y forcerait, mon ami. -ô exécrable vexation! Reprit-il; et de quoi criaient les vilains, s' il vous plaît, du temps de la féodalité? Ils se lamentaient comme des pauvres, pourquoi? Parce qu' il leur fallait aller monter la garde autour des châteaux des iches, chasser le grenouilles, et s' enrouer d' éternels qui vive! -c' est vrai, repris-je; mais songez qu' aujourd' hui, si les vilains montent la garde à la porte du riche, le riche la monte à la porte du pauvre. " p91 le mandarin éclata de rire, sa pipe s' éteignit. " ô stupide étranger, me dit-il, que t' importe ton voisin? Eh quoi! T voilà guéri de ta paille dans l' oeil, parce que celui-ci y porte une poutre! Que dis-je? Tu marches satisfait, glorieux de cette paille! Et que m' importe que mon prochain se torde dans d' horribles convulsions, si moi j' ai une piqûre d' épingle qui me gêne? Ce n' est pas parce que je suis pauvre et que je garde la porte d' un riche qu' il m' est cruel de garder cette porte, c' est parce que garder une porte est cruel, que la bise est froide, que mon fusil est lourd, que ma femme s' ennuie, que mon enfant crie, que ma vie s' use et s' enfuit. -diable! Me dis-je, voici un homme qui a lu quelque peu de Hobbes. Et qu' est-ce donc que la société? Repris-je alors. Les hommes, par cela même qu' ils se réunissent, se protègent; de là les lois. -est-ce que les lois, dans votre pays, ordonnent à tout le monde cette corve, même aux philosophes? -hélas! Lui dis-je, même aux saint-simoniens. La conscription... -je connais ce mot, répondit le mandarin. C' est une planche sur laquelle on range deshommes comme des raisins secs dans un panier; et n' épargne-t-il personne, ce filet qui ramasse les poissons dans le vivier? Le brochet s' y trouveût-il à sec avec le goujon et l' immonde crapaud? -oui, certes. -bien! Bravo! Dit-il. Ainsi donc, je me représente p92 votr loi comme un casque de fer; chacun arrive à son tour et présente la tête, afin qu' on le coiffe de ce casque. Celi-ci l' a trop petite, le voilà aveuglé d' un couvre-chef qui lui bat sur les omoplates. Celui-là se la trouve trop grande, qu' importe? Il faut que l' inexorable coiffure entre; les oreilles tombent, le front saigne, le câne se rétrécit. Notez bien quele casque ne saurait aller qu' à une seule tête, celle du législateur, lequel est mort depuis deux ou trois cents ans. -disciple d' épicure, lui dis-je, tu serais un mavais député. -et es femmes, reprit-il, comment les gouvernez-vous? -elles nous gouvernent. -toujours? -tantôt ouvertement, tantôt en secret, comme le comité directeur. -que vous accrochez-vous au nez? -rien. -ni au menton? -pas davantage. -voici une civilisation qui vous mène à la barbarie. " telle a été ma conversationavec cet homme bizarre; je vous la transmets, croyant qu' en ce moment elle pourrait faire quelque diversion agréable dans l' esprit des économistes. Dans une autre que j' avais eue avec lui quelques jours auparavant, il m' avait fait p93 ce singulier raisonnement sur es différentes sortes de gouvernements: " i y en a trois espèces, me disait-il, la république, le gouvernement constitutinnel et le régime absolu. Avez-ous jamais réfléchi à la position d' un ministre dans chacun de ces trois cas? " les choses de la vie peuvent être considérées comme un jeu de brelan ou de trente-et-quarante. C' est le peuple qui fournit l' argent pour mettre au jeu. Dans un gouvernement absolu, le peuple dit au ministre: " voici de quoi jouer; fais à ta fantaisie, perds ou gagne, nous ne t' en demanderons pas compte. " le ministre joue, et, s' il perd, on lui en donne encore. S' il gagne, il a soin de rendre la moitié, et le tiers en sus en jujoux hôpitaux, ponts, abattoirs, statues, égouts, etc., etc. " dans un gouvernement représentatif, le peuple dit au ministre: " voici peu d' argent; fais à notre fantaisie, gagne. Si tu perds, tu nous en rendras compte. " " dans une républiue, le peuple s' assoit à la table, joue lui-même, et les trois quarts du temps pille ses voisins pour plus de facilité. " 15 REVUE FANTASTIQUE p94 lundi, 18 avril 1831. Ne sachant aujourd' hui quel événement de la semaine pourrait fournir matière à un sermon, il faut, mes très chers frères, que je vous fasse lire un petit chapitre anecdotiqe. Vous savez qu' il y a des jours où la pluie oblige à garder le coin du feu, et où, si l' on ne prend des cartes en plein jour comme dans le défunt siècle de nos grands-pères, il faut que l' on discoure sur le prchain. Ce n' est pas là, faites-y bien attention, le vent orageux, terrible, de la calumnia, dont le général Bonaparte écrivait à Salicetti: tu sais avec quel art elle siffle. Ce ne sont pas les sangsues affamées dont le satirique, semblable à un médecin furibond, assassine le patient qu' il veut enterrer; c' est un frais zéphyr rasant la terre comme l' hirondelle, et, comme elle, ne ramassant que quelques insectes ou quelques grains de sable; c' est ce doux sourire à demi épanoui sur les lèvres de M Denon, racontant une anecdote; c' est l' innocente joie d' une cquette qui aperçoit une fluxion sur la joue de sa voisine. p95 On se laisse aller, comme sur un théâtre de société; chaque personnage vient se montrer à son tour, et livrer aux traits malins son costume, son visage, sa taille, ses discours et ses prétentions. Celui-ci, intimidé, a besoin du souffleur; madame une telle a trop de rouge; celui-là déclame avec emphase et tourne sur son talon avec une satisfaction trop grande; ajoutez à cela la fumée du thé et l' impression magnétique d' un cercle resserré de larges fauteuils à demi grillés par un feu de décembre; et vous comprendrez tout le plaisir qu' on trouve à dessiner comme Grandville de joyeuses silhouettes sur les murs. Je me trouvais donc hier au milieu d' une conversation où quelqu' un s' avisa de dire: -je vais vous conter un vieille histoire. -vieille! Dit-on. -pourquoi pas? Ceux qui la savent n' ont qu' à dormir ou à tricoter. Ceux qui ne la savent pas me diront si elle lesa ennuyés. -scandaleuse? Dit une vieille. -bah! Dit une jeune. -pas du tout, répliqua le conteur, et il commença ainsi (il est très bavard): quarante cervelles académiques étaient un jour en ébullition; comme l' eau prête à êre versée dans une théière ardente, elles bouillonnaient et grommelaient au coin du feu. Il s' agissait de l' élection d' un membre nouveau. p96 Il paraît que c' est une chose réellement horrible que de porter dans son sein une éligibilité quelconque; au dire des gens expérimentés il paraît véritblement que l' émotion qu' on éprouve dans une angoisse électorale serait capable de remuer les entrailles glacées de cet anglis illustre qui chaque soir se mettait sur le pas de sa porte et injuriait les crocheteurs, dans l' espoir de recevoir, sinon une émotion, du moins quelque joyeux coup de poing. (je crois que c' est lui qui le premier a dit ce mot tant répété depuis, comme un pauvre lui criait la faim: tu es bien heureux! ) mais qui pourra jamais, dit lord Byron, connaître les secrets tourments de l' homme et le voir dans le silence et la solitude des nuits, lorsque le masque qui recouvre son visage aux yeux du monde est déposé à son chevet (c' est dans Lara, je pense, ou à peu près)? Et qui a pu jamais descendre dans le coeur d' un immortel en herbe, quand un scrutin douteux balance sur sa tête poudrée l' éternel laurier, et qu' à chaque battement de son sang qui s' agite il frissonne d voir s' écraser dans ses doigts, comme don Carlos, l' oeuf de ses espérances! " on mari a pris le louvre! " s' écrie une vieille qui, de marquise, en trois jours devint naguère solliciteuse, tirant son époux imbécilement voûté par un habit qui s' est usé à frotter contre ls murs de toute les antichambres; que d' éligibles prennent le louvre, et prendraient la lune sans scrupule avec ce qu' on voudrait, pour une simple voix! ô mon cher p97 voisin, accordez-mi la vôtre, au nom du ciel, et venez dîner chez moi sans façon. Cartes de visite bien luisantes, poliment déposées; coches de remise roulant de porte en porte; magnifiques révérences, s' ouvrantcomme la marquise d' Escarbagnas dansant le menuet; admirable fumet de truffes, troublant la raison et détournant la pensée; pétillant champagne, signal de l' heureux moment où la main presse la main, où l' électeur se rend, où il promet sa voix en la perdant. Voilà ce que savent ceux qui ont vu des élections, et griser un jury est une chose délectable; on peut le demander à ceux qui ont lu dans le fashionable roman de Pelham certain chapitre où le héros, piqué d' une mouche élective, s' en va quêtant par les villages. Ah! Ah! Dit-il en entrant chez le ministre, je vous trouve à propos à déjeuner; voici fort heureusement du veau froid; je l' aime avec passion; et de s' asseoir; et quel honneur qu' un grand seigneur mangeant du veau froid à la table d' un curé de province! Cependant les petits enfants crient, la femme gronde; la scène, en un mot, est faite avec le pinceau de Cruishank. Qu' importe? La voix est emportée, enlevée à la pointe de l' épée. Mais le lendemain? -était-ce donc la peine, dit le désappointé, de faire lithographier des circulaires? ô imprudent visiteur! Tu as tiré la poudre aux moineaux; semblable à ce royal chasseur que l' on voit collé aux boutiques des vitriers, il ne te reste dans les mains qu' une mauviette désarmée de plumes, p98 tandis que tu comptais sur la riche dépouille de l' ours. Mais j' oublie que je conte une histoire. Il s' agissait donc de l' admission d' un membre nouveau. La nature et les fauteuils de l' institut ont une égale horreur du vide. Un savant professeur, qui fut l' élu et qui méritait de l' être, avait pour antagoniste un des hommes les plus spirituels du siècle, dont le talent sans doute vaut bien aussi un fauteuil, mais il fit alors une faute en matière d' élection. Le vaudevilliste solliciteur se fit déposer à la porte d' un hôtel de l' aristocratique faubourg. Il venait demander la voix d' un pair dont les discours se tiraient encore il y a quinze jours à vingt mille exemplaires. Le pair était assis dans son cabinet de travail, occupé peut-être à relire quelques-unes de ces pages qui ont prouvé qu' on était poète en prose, et qui ont fondéen France une école malheureusement indigne de sa noble source; peut-être appuyant sur sa main ce front que le ciseau de David a idéalisé comme celui de Goethe, il réfléchissait à sa destinée, à son errante et large existence; à cette vie traversée de tant d' orages, et dont les mécontentements auraient suffià une amition vulgaire; peut-être il songeait aux detinées de la France, lorsqu' on annonça le vaudevilliste. Le pair se leva d' un air étonné: -monsieur, dit-il au solliciteur (après qu' il eut p99 entendu son nom), à qui ai-je l' honneur de parler? Le vaudevilliste prit un air plus étonné encore. Il rpéta son nom. Le noble pair répéta sa question. -monsieur, j' ai fait recevoir avec succès au théâtre-français plusieus ouvrages dont l' un surtout fut jugé digne par le public d' un grand nombre de représentations; un fauteuil à l' académie se trouvant en ce moment... -puis-je vous demander le titre des pièces dont vous parlez? -ce sont, monsieur, celles-ci:. -je ne les connais pas, répliqua le poète. -monsieur, poursuivit le vaudevilliste, j' ai été assez heureux pour fournir à nos compositeurs de musique les plus distingués le sujet de leurs drames lyriques; c' est sur mes paroles qu' Auber, Boïedieu et Rossini ont composé leurs opéras français en grande partie. -monsieur, reprit le pair, vous comprendrez aisément que le nom du musicien en pareil cas soit le seul que l' on demande. Je vous avouerai que j' ignorais celui de l' auteur du canevas. Le vaudevilliste vit qu' il n' obtiendrait rien; il persista. -un des théâtres les plus distingués du boulevard représente journellement des pièces tirées de mon répertoire. Le public veut bien les accueillir avec quelque indulgence. Si votre seigneurie pouvait juger, comme quelques-uns de ses collègues, que de p100 l' ensemble de plusieurs ouvrages de peu d' étendue peuvent naître les mêmes droits que d' un grand ouvrage seul... -monsieur, répliqua le pair, je ne vais jamais au théâtre du boulevard. Qu' y avait-il à dire? Le solliciteur se retira. La morale de la fable est qu' un homme d' esprit peut faire une faute, et qu' un autre peut faire une impertinence. La morale est encore que bien fou est celui qui, étant le premier dans sa sphère, veut en sortir pour être le dernier dans une autre. ( extrait de la chronique du xixe siècle). 16 REVUE FANTASTIQUE Lundi, 25 avril 1831. Lorsqe par un beau clair de lune (j' i un faible pour la lune) vous sortez n' ayant sous le bras qu' une canne, c' est-à-dire ni un livre ni un importun, et que vous allez vous asseoir sur le bord d' un fleuve (peu importe que vous soyez italien, turc ou romantique, p101 et que le lieu de vos méditations soit un toit, une natte, ou un clocher), est-il possile qu' en regardant, jesuppose, quelque chose comme l' embouchure de la Seine à la notre-dame de grâce, le spectacle le plus capable de faire entrer l' air du ciel dans vos poumons, et par conséquent des pensées moins terrestres que de coutume, est-il possible, dis-je, que jamais, suivant le fleuve en sens inverse de son cours et le caressant à rebrousse-poil, vous ne vous soyez occupé à songer d' où vient ce torrent immense, par quels chemins il passe, de quelle ource il part?... par quelle raison, du fond d' une prairie solitaire, du sommet d' une montagne escarpée, il marche, il avance, enfant d' abord, puis homme, puis vieillard, jusqu' à l' océan, qui est sa mort? Ainsi toujours remonter à toutes les sources, voilà ce qui a produit ce cliquetis harmonieux ou boursouflé de mots qu' on nomme philosphie. Hélas! Qu' en pouvons-nous savoir? Ce fleuve est fils de cent ruisseaux, de vingt rivières; il est père de mille fontaines, de canaux innombrables qui portent la fécondité dans de vastes prairies, et qui font tourner la meule qui fait le pain du pauvre; ce fleuve traverse cinquante villes; chacune lui jette en passant ses immodices, ses égouts, ses bateaux, ses marchandises; il les empore: voilà une paille qui a fait trois cents lieues. Comme l' avalanche détachée par un gravier tombé du bec d' un aigle, ce fleuve est sorti d' une goutte de rosée infiltrée sous une roche. Quelle étrange recherche que celle des généalogies! p102 Le bon Homère, qui peut-être n' existait pas et ne fut lui-même qu' un épitomé, engendra Virgile, qui fit le pieux énée; Virgile engendra le Tasse, qui fit Armide et Clorinde, que Boileau n' aimait pas. Le Tase engendra dieu sait quoi, la henriade. La henriade enfanta M Baour-Lormian. C' est ainsi que la tragédie grecque, cet océan majestueux et sublime, après avoir donné naissance à Racine et à Alfieri, ces deux fleuves au flot pur comme le cristal, engendra ces ramifications indécrottables de petites mares d' eau qui se dessèchent encore çà et là au soleil, et qu' on nomme... l' école de Campistron (vulgairement les classiques ). Imitateurs, troupeau d' esclaves! Quel soleil vous desséchera jamais et pompera vos cervlles oisives? Un de nos peintres vous appelait hier la poussière que soulèvent les pas du maître; qui êtes-vous, que faites-vous, que vous croyez-vous? Comme un noble coursier dont le sang dégénère et s' aviit au cinquième croisement de sa race, ainsi, et plus tôt encore mille fois, se tue et se flétrit la pensée de l' homme primitif, recrépie par le vain paraphraseur. Ainsi les pédants qui tirent encore Aristote par la robe qu' il portait à la mort du roi Philippe ont fait un pédant odieux et exécrabl de cet honnte homme, plus inoffensif que Lebatteux; ainsi du vieux Shakespeare, père de Goethe, est née une collection de fous à mettre dans un herbier. Tout en songeant aini! Je me mis â penser â M De Lamennais. p103 Un livre dont tout lemonde a parlé, et dont le titre était très bien choisi, parut il y a bien longtemps, dans les états théologiques de la littérature, qui sont loin d' être une république. Voici à cet égard ce qui m' a été conté par un des hommes les plus savants qu' il y ait à présent. Ce digne ecclésiastique, tout en parcourant les pages pleines d' inspiration du doctrinaire de l' avenir, crut se rappeler quelque chose, comme cet invalide de Charlet qui s' écrie, au moment de porter son verre à ses lèvres, que sa femme lui revient. " eh! Mais, se dit-il, j' ai vu cela quelque part. " après avoir fouillé scrupuleusement les rayons les plus poudreux de sa mémoire, l' ecclésiastque se souvint que les traces de l' indifférence et de la faiblesse de l' esprit humain devaient se retrouver dans un certain ouvrage de Huet, évêque d' Avranches. Mais comment trouver ce livre? La bibliothèque d' une petite ville ne pouvait le posséder. Le hasard le lui fit rencontrer sur un quai, moisi et vermoulu. Quel fu son étonnement, en' ouvrant et le parcourant avec soin, d' y retrouve non seulement des pensées, mais des pages entières du livre de l' indifférence! Assidu dans ses recherches, l' ecclésiastique nota en marge les passages correspondants. Tout à coup un second souvenir, aussi frappant que lepremier, vint le réveiller au milieu de ses méditations. " j' ai vu encore cela autre part, " se dit-il. En ce moment passa dans son esprit en caractères p104 imperceptibles le nom de Sextus Empiricus. Cet écrivain, d' un génie remarquable, vivait sous l' empereur Probus; il avait fait aussi un livre sur la faiblesse de l' esprit humain, dans lequel les mêmes matièreset le même fond devaient se retrouver. L' évêque d' Avranches fut à son tour cité au tribunal de la justice, qui rend à César ce qui est à César, et comparut devant le vieux Sextus. L' écclésiastique ne s' était point trompé, Sextus rendit son témoignage; il montra ses pensées écrites en un latin plus vieux que nos langues vivantes et si peu vivaces; il était aisé d' y reconnaître que Huet, à son tour, ne s' était pas contenté des peesées, mais encore qu' il avait détaché des pages. Cependant ni l' un ni l' autre des eux compilateurs n' avait daigné citer la source où il avait puisé. Mais voici qu' en lisant Sextus Empiricus, le digne ecclésiastique se rappela qu' il avait vu cela quelque part. Assurément, dans les pères de l' église. N 4 y retrouve-t-on pas en grande partie cette morale qui se raille de l' eprit de l' homme, et presque la doctrine de Pyrrhon? Les doctes in-folio sont ouverts. Pyrrhon et ses idées paraissent. Que fit l' ecclésiastique? Unarticle de journal. Mais il le brûla aussitôt après, et ft bien dans ce temps-là; car dans ce temps-lâ.. il y avait bien des choses qu' il n' y a plus dans celui-ci. Lorsque j' entendis cette histoire, je ne pus m' empêcher de faire de profondes réflexions, et de me rappeler p105 l' istoire de ce bossu des mille et une nuits que chacun croit avoir tué, et que le prétendu meurtrier va toujours passant à son voisin. Mas au bout du compteil n' a qu' une arête de merlan dans la gorge. Je me rappelai aussi qu' il est très possible, très aisé même de se rencontrer avec quelqu' un qu' on n' a pas lu, presque autant que de se brouiller avec un ami pour un mot qu' on n' a pas dit. 17 REVUE FANTASTIQUE Mercredi, 4 mai 1831. La fête du roi. La fête du roi, c' est la fête du peuple: voilà ce qui est une belle chose à voir. Qu' il se presse aux marches d' un théâtre dont les portes sont ouvertes et les bureaux fermés: qu' il se couche, ivre et joyeux, sur les balustrades d velours cramoisi habituées aux coudes aigus des demoiselles de bon ton; qu' il p106 rie, crie, boive et chante: c' est ta fête, bon peuple. Aux siècles à venir est réservé un spectacle nouveau, dont le siècle présent lève la toile. Contre les prétentions rétrogrades de l' aristocratie, les rois et les peuples se donnent la main. C' est à cette fête, ô rois, qu' il faut convier vos peuples; le prince de la Grande-Bretagne vous en donne un exemple plein de force, et le nôtre l' a déjà donné; imitez-les. Les portes du palais-royal étaiet ouvertes aussi à tout le monde hier, comme celles des théâtres. Lorsque Mme la marquise de envoya le matin demander au suisse si s majesté ecevait, on lui répondit: " oui, madame, tout le monde. " la première fois que je vis Versailles, comme je n' étais pas encore romantique, je trouvai le palais, l' escalier et les jardins dignes d' un roi; mais je ne pus m' empêcher de penser en même temps que quiconque voudrait être digne du titre devait habiter dans ces jardins et dans ce palais; hors de là, point de royauté, ensai-je; c' est là que la majesté de Louis Xiv respirait à l' aise, et tenait ses courtisans à vingt pas de distance lorsqu' elle se promenat dans ces allées magnifiques; c' est du haut de ces perrons massifs que le maître apparaissait quelquefois aux regards des curieux, que des piques dorées écartaient des grilles; c' est dans ces salles immenses, sur ces parquets superbes que craquait le talon rouge, que glissaient silencieusement quinze aunes de satin vert, ce qui signifiait une robe du matin; c' est là qu' st l' empire, la dignité; là aurait dû se promener, p107 au coeur du royaume de Charlemagne, Bonaparte en cheveux blancs. Si un peintre voulait aujourd' hui nous représenter Louis Xi, il audrait qu' il le fît, non à genoux, comme toujours, maisassis, dans une vieille robe, le menton dans la main, pensant; et debout, à côté de lui, Tristan. Tristan! Voilà un mot qui ne signifie, pour la plupart desgens, qu' un bourreau. C' en est un, en effet, c' est l' instrument inflexible qui a le premier ouvert la voie nouvelle; c' est le fer de la charrue qui a creusé le premier sillon où la providence semait. Le premier, il suspendit la noblesse aux créneaux des tours, il la précipitait dans les oubliettes éternelles, il la livrait aux vents terribles, au sommet des chênes, aux branches noueuses des ormes, comme le gland des forêts. Louis Xi, détesté, fut un prince libéral, il ouvrit les veines de sa noblesse, et y versa le plomb fondu par Fust et Gutenberg. L' épée de Tristan fut son scptre, et pour main de justice il ne voulut que le gant de fer du prévôt l' ermite, dont l' étreinte brisait et faisait tomber à terre les mains qui le touchaient. Béranger, qui se tait depuis longtemps, nous a montré dans un couplet immortel le triste fantôme de ce prince, jetant des regards mornes sur un soleil de printemps et une ronde de fillettes. Qui sait si derrière ce regard si farouche il n' y avait pas un soupir! Oui, un soupir pour un temps meilleur, un sanglot p108 soulevé par la rage contre une féodalité destructrice qui tuait tout, et avilissait l' homme en l' abâtardissant. Défendre Louis Xi n' est pas nouveau; à qui la faute, si ce faucheur de privilèges vécut dans un temps où la main du roi ne pouvait arriver jusqu' à celle du peuple, où tous deux se tendaient les bras sans s' atteindre, des égouts de Paris au donjon du Plessis-Lez-Tours, et où le régénérateur ft obligé d' abattre, comme autrefois ce romain, la tête des pavots superbes? Mais ce glaive de l' Ermite, tombé à la mort du roi au pied de son cercueil, fut ramassé par les moines; aiguisé pendant deux siècles su la pierre silencieuse des cloîtres, l' église le jeta soullé du sang des riches; le peuple enfin le releva. Ce qu' il en fit est cruel; c' est oublié. Aujourd' hui le glaive est déposé par tous; mais l' ombre de Tristan erre encore autour de la vallée du Plessis, que Walter Scott a prise de loin pour une montagne. Près de lui se traîne encore Louis Xi, toujours triste, toujours pâle, toujours pensif. Peut-être Galeotti vit-il jadis moins avant que lui dans l' avenir; peut-être de tous les rois qui précédèrent le nôtre serait-il, lui Louis Xi, le moins étonné de ce qui est. Cependant les examinateurs pour le baccalauréat ès lettres ne manquent pas, surtout depuis les glorieuses journées, de baisser la tête en signe d' approbation lorsqu' un perroquet d' écolier, interrogé sur lui, le compare à don Miguel. Voilà les réflexions qui me sont venues, au spectacle p109 gratis, en écrivant ces premiers mots: " la fête du roi, c' est la fête du peuple. " 18 REVUE FANTASTIQUE lundi, 9 mai 1831. Je suis tout à fait de ceux qui vont au musée sans livret. J' y entrais donc hier, jour le moins réservé qu' il soit possible de voir; je commençais à devenir un des flots de cette mer agitée qui se balance stupidement devant des toiles plus ou moins grandes, représentant des sujets plus ou moins à la portée des gens. Il faut avouer que, grâce à cette absence de livret, je ne comprenais rien les trois quarts du temps; mais, comme c' est un système que je me suis fait, je tenais bon. Oui, il m' est entré dans la tête que, lorsqu' on visite, par exemple, la vieille galerie du louvre, on peut croiser ses bras derrière son dos. Que vous apprendrait l' explication? Peut-être il est urieux pour certaines personnes p110 de savoir que le dernier personnage de la galerie à gauche, au grand bout de la table dans les noces de Cana, est Charles-Quint; le second, Victoria Colonna; le troisième, François Ier; desquels personnages pas un ne ressemble, bien entendu; peut-être il y a des gens qui lisent avec satisfaction que M Bonnefond a retouché ici Titien, déshonoré là le seul tableau à l' huile où Michel-Ange ait mis la main; ces gens-là ne s' en seraient sans dout pas aperçus s' ils ne le lisaient pas. Mais, pour cette espèce de fous qui, comme moi, ne cherchent qu' une expression, qu' une tête, qu' une pnsée, souvent un trait de pinceau dans un ouvrage, et restent une heure devant ce vieux Raphaël, dont il es original de dire du mal aujourd' hui (cela donne un air de grand connaisseur assurément); pour ces gens, dis-je, qui ont la barbarie, dans un siècle de romantisme, de traverser la galerie de Rubens plus vite que celle des italiens, ce n' est pas à eux que s' adressent les batailles, les couronnements, les passages du roi, ni les portraits de famille, hélas! Pas plus que les pots de fleurs. Le nom du peintre était autrefois écrit dans la couleur du ciel, dans l' expression des têtes; la signature du Vinci était un paysage bleuâtre hérissé de pointes de rochers et perdu dans l' azur d' un lac; celle de Miche-Ange était la stature des muscles robustes; celle du Corrège, le demi-jour fottant d' un clair obscur. Aujourd' hui il suffit de se placer à six pieds d' une toile pour que du milieu d' un gazon, p111 entre les dalles d' un parquet, un nom rouge ou bleu vous saute aux yeux. Et donc, le nom connu, ces fous dont je parle ne demandent pas ce que c' est que le sujet; historique ou nom, patriotique ou point, ils regardent et jugent, oui, jugent, bien qu' ils ne s' y connaissent pas. Pénétré de cet entêtement, je frottais ms mains privées de livret; je m' arrêtai contre une balustrade, c' était tout justement au-dessous d' un tableau citoyen. Je ne sais ce qu' il représentait de patriotique; mais une foule considérable qui s' y était amassée semblait le dévorer des regards. " bon, me dis-je, voilà de mon public des jours fériés; " mais j' aperçus tout à coup, au milieu de ces nullités béantes, la tête boudeuse et indifférente d' une belle jeune paysanne à qui son oncle poussait le coude d' admiration, tandis qu' elle tournait la tête d' un autre côté. Elle vait un bonnet de dentelles et une paire de boucles d' oreilles larges comme des pièces de six francs; elle avait l' air bête et pensif; des yeux qui regardaient le vide; elle n' entendait rien et ne prenait goût à quoi que ce soit de ce que son oncle lui criait d' admirer. " en vérité, me dis-je, je suis un sot si je n' entreprends de suivre cette fille, et de voir à quoi elle s' arrêtera. " je me figurais qu' il y avait dans tout cet être une apparence de sensibilité naïve. Je me mis sur ses talons. L' oncle se poota devant un grand forum tout p112 rouge rempli de contorsions et de draperies en colère; il ouvrit de grands yeux; a nièce abaissa les siens d' un air distrait et regarda la boucle de son soulier. " à merveille! " me dis-je. Contre un tableau de genre fort historique, l' oncle cloua ses lunettes; la jeune fille se tint roide dans son corst de velours vert, et le laissa s' extasier aussi longtemps qu' il lui plut. C' est encore mieux. De cette manière nous fîmes le tour de la salle carrée, l' oncle de se récrier toujours, la fillette de bâiller à demi; ce qui me suggéra cette réflexion, que je perdais sans doute mon temps, que cette paysanne était absolument sotte, et que, puisque rien ne lui plaisait, je n' avais qu' à la laisser. Je m' éloignai donc, et, ayant trouvé Henri qui traversait, je le pris sous le bras et m' élançai dans une discussion terrible, où je prétendis que tout était mauvais. " et comment faire pour composer un bon tableau aujourd' hui? Disais-je. Ne voyez-vous pas que ces deux admirables têtes des enfants en prison, de Delaroche, ne sont goûtées que par fort peu de gens? Le style sévère des draperies et la pensé terrible du sujet, si habilement effleurée, loin de plaire à la foule, la choquent, et elle aime mieux s' aller établir devant une scène d' intérieur représentant des grisettes. " le public, mon ami (cet être de tout temps idéfinissable), est, dit-on, en Allemagne un homme d' un âge mûr, grave, silencieux, qui ne donne ses p113 avis qu' à bon escient, et qui va même jusqu' à examiner avant de juger; en Italie, c' est un jeune étourdi qui cause, rit, soupe et joue aux cartes, sans se soucier autrement de ce qu' on dit ou fait pendant ce temps-là. Mais en France, hélas! C' est le plus souvent un petit homme poudré, qui s' enveloppe d' une impénétrable et pédantesque roideur. " cependant un peintre, un poète, un fou s' échauffe un beau soir la cervelle, dieu sait avec quoi; un mot qu' il entend dire, un souvenir qui lui revient, un songe, un dîner, un regard, que sais-je? Un rien lui fait abandonner tout pour courir à ses pinceaux. Perdu dans un caprice favori, il s' y enfonce; il pleure, il chante, il écrit; autour de lui s' agitent mille fantômes qu' il s' efforce de saisir, dont il écoute les voix et dont il tâche de fixer la forme incertaine. Divine jouissance! Il oublie. Il vit un moment hors de la vie; ses forces s' exaltent; jusqu' à ce que la goutte de rosée, pareille à une douce larme, distillée lentement de l' alambic, se détache et tombe enfin comme une perle. " il a créé: une femme charmante a souri, s' il est gai, jeune et heureux; s' il est triste, de longs voiles couvrent une tombe: la Madeleine n' est qu' un jour de mélancolie de Canova. L' oeuvre est-elle achevée, voici venir le petit homme poudré qui chausse ses lunettes; il dépose son parapluie, il s' accoude; juge terrible! Un demi-souire prédit déjà l' orage, quelquefois il frappe en signe de joie ses mains l' une contre l' autre; souvent il se contente de secouer la tête; il approuve, il tolère; p114 mais malheur, malheur à celui qui a pu l' irriter au point de faire sortir de sa poitrine un sifflement aigu, semblable au cri d' une porte mal huilée! Il se change tout à coup en une hydre à mille chefs, en une mer qui rugit et déborde... " et comment faire cependant? Jamais, non, Henri, jamais il n' a produit rien de grand, l' homme qui ense, en travaillant, je ne dis pas au public, mais même à un seul de ses conseillers. Un de nos artistes me disait, l' autre jour, qu' une excellente caricature serait celle d' un pauvre artiste accroupi et suant sur sa toile, portant sa coterie sur son dos... " j' en étais là de ma discussion, lorsque je regardai autour d moi. Quel fut mon étonnement! à deux ou trois pas de moi, j' aperçus la tête de ma belle paysanne. Ses grands yeux noirs étaient fixés sur une toile un peu élevée; une expression de sensibilité profonde et un léger sourire sur sa bouche me persuadèrent que je ne m' étais pas trompé sur son compte. Mais quel tableau regardait-ell? Qui avait pu la fixer? Je fis quelques pas, et je vis clairement que c' était l' inondation de Schnetz. Quelle satisfaction j' en ressentis! " ainsi, me dis-je, voilà une pauvre fille qui peut-être voit pour la première fois ce qu' on appelle une exposition, ce qu' on pourrait appeler un pilori. Que lui ont fait tous ces tableaux historiques, toutes ces scènes affectées comme les mélodrames de p115 Kotzebue, toutes ces grandes fadaises théâtrales au milieu desquelles on est toujours tenté de chercher le trou du souffleur? Il est clair que cette fille ne s' y connaît pas; et la voilà arrêtée devant un chef-d' oeuvre (car je suis obligé d' avouer que c' est là mon opinion). Que regarde-t-elle ici? C' est une paysanne à jambes nues, belle comme la chasseresse, passant le fossé son panier sur la tête, son enfant à la main; et cet enfant aux jambes rougies par le froid de l' eau, aux genoux engorgés, aux cheveux épais, comm il se retourne fièrement en regardant son père! Son père lui montre le chemin, il le suit, certain que son père ne saurait se tromper, et que là où son père lui dit: " marche, " il ne peut y avoir de précipice. Et cette vieille mère! N' est-ce pas une créature vivante transportée sur la toile? Comme' enfant, elle s' abandonne aussi à la garde de Dieu et du père de famille; ainsi, à l' heure du danger, se ressemblent toujours l' enfance et la vieillesse; que disais-je donc, que disions-nous tous, nous, artistes insensés, qui osons prétendre qu' on ne nous comprend pas? N' est-ce pas nous qui sortons de la route? Et nous nous étonnons qu' on ne nous suive point? Schnetz a-t-il le sentiment de son génie? Je ne le connais point. Mais il est clair qu' il travaille naïvement; sous le soleil ardent de l' Italie, il a puisé des rayons vivifiants qui snt restés dans son coeur. Ces rayons sont purs, sont vrais, et ce qui vient de l' âme y va, soyez-en certain. C' est là tout le secret des artistes; travaillez donc, p116 creusez-vous la tête, plongez votre âme dans un marais de systèmes, desséchez vos idées d' enfance, vos fraîches idées pleines de simplicité; dites-vous tous les matins et tous les soirs que vous êtes un homme de génie; aites-vous de votre amour-propre une coquille de limaçon où vous puissiez vous enfermer; raillez et exaltez, disputez et intriguez; tout tombera un beau matin devant le faible, l' ignorant regard d' une jeune fille. 19 REVUE FANTASTIQUE Lundi 16 mai 1831. Il y avait la semaine passée, au palais-royal, du côté de la rue vivienne, une affiche imprimée ainsi conçue: " il a été perdu dimanche dernier, aux champs-élysées, une jeune et jolie femme; on ne peut la désigner autrement. La personne qui la réclame a des choses très importantes à lui dire, et la prie, si elle vient à lire cette ffiche, d' aller à l' une des eprésentations d' Antony. " p117 " voilà une entreprise bien extravagante, dt quelqu' un, de donner rendez-vous au moyen d' une affiche! -mais, dis-je, si l' on ne savait pas l' adresse? -eh! Interrompit une femme, c' est une belle créature qui se trouve perdue dans une foule des champs-élysées, un jour de saint-Philippe. Elle vaut assurément la peine qu' on la ramène, moyennant récompense honnête. -eh bien, repris-je, peu-être y vois-je trop loin, et ceci, à tout prendre, n' estil qu' une paisanterie de carrefour; mais je me igure que ces premières lignes qui scandalisent ont, pour celui qui les a dictées et pour celle qui en est l' objet, un sens particulier, caché. Un mot, un seul mot de cette fine langue française, posé sur l' enclume, se tord de tant de façons! L' esprit en a tant vivifiés que la lettre avait laissés pour morts! -c' est du romanesque, dit un homme qui portait de la flanelle au mois de mai. -oui, pensai-j en fronçant le sourcil et en tournant le dos, c' est en effet du romanesque; c' est en effet passé de mode; c' est inconvenant, c' est adacieux, c' est absurde; mais avouez que cela pourrait être à la rigueur singulièrement passionné. -quant à moi, chevrota un petit hmme à carrure rebondie, sorti tout frais des provençaux, et joyeusement électrisé par le souvenir de quelques bouteilles vides qu' il venait d' y laisser, j' offre de faire un pari. (tout en parlant, il s' éloignait et p118 reprenait sa route, s' appuyant sur le bras de son ami; j' étais curieux d' entendre sa gageure.) c' est, dit-il, que, si la femme en question vient à connaître cette affiche et à apprendre le lieu du rendez-vous qui lui est donné, ce sera son mari qui le lui aura dit; et j' offre, répéta-t-il en riant plus fort, de gagner cinquante louis. " je me dis en moi-même que je ne les tiendrais pas. " oui, continua le petit homme, ce sera quelque bourgeois plein de vertu, quelque garde national plein de ferveur. Il aura par hasard dirigé ses lunettes sur le pilier porteur de l' affiche bizarre, et en rentrant le soir chez lui (sa femme sera à jouer au quinze avec Mme la lieutenant-colonelle et sa voisine). Parbleu! Dira-t-il, en se jetant dans la bergère d' un air malin, j' ai vu ce soir une plaisante affiche!... " et la pauvre femme, pâle comme Sophie entendant le récit du malheur arrivé à Tom Jones, sentira ses membres couverts d' une sueur froide et son coeur battre, ses mains se roidir!.. -prenez garde! Dit la voisine, vous avez laissé tomber le valet de carreau. " comme il faut revenir aux choses sérieuses, la partie se continue, et les vieilles, armées de besicles, ne cessent de frapper la table verte avec les os pointus de leurs doigts. Ma la jeune femme ne compte plusles cartes qui sont passées; elle attaque ans une couleur où l' on coupe. -ce n' est pas vraiment p119 tolérable, chère petite, vous jouez ce soir en dépit de la raison. " et peut-être tout un roman, toute une passion terrible vient de se réveiller dans son coeur et de le remuer jusqu' au fond... " mais, le lendemain matin, d' un air distrait, rêvant pour la journée: -c' est bien ennuyeux, le quinze... " -oui, dit l' époux; si nous allions au spectacle? " -mais... où?... dit la dame; à Antony? " -bah! Dit l' époux, c' est du romantique; allons aux variétés. " -qu' est-ce que cela fait? Dit la femme; nous verrons Mme Dorval: on dit qu' elle est superbe. " telles étaient les conjectures du petit homme, qui bâtissait un chapitre tout entier. Mais moi: " extravagant! Me disais-je; mal choisi! Pourquoi une affiche? Mauvais ton! Ne saurait-il, au lieu de tout ce scandale, gagner honorablement une servante? Est-il donc vrai, est-il donc réellement possible qu' en 1831, froide année inondée de pluie, où il n' éclot que des oeufs industriels, ou des parodies verbeuses et des spéculations sèches, un homme (un fou, sans doute, un malheureux écolier qui n' aura jamais vu le grand monde) ait pu concevoir, exécuter une idée romanesque! ô ciel! Quel oubli total et effrayant des convenances! " oui, peut-être, il y a trente, quarante ans, l' amour fut romanesque; c' était le temps où certaine demoiselle, qui est aujourd' hui une fort restectable respectable p120 mère de famille, disait, en voyant que Paris était barricadé et les portes fermées, je ne saisquel jour de terreur: ah! Mon dieu! Comment fera-t-on donc les enlèvements? C' était le temps où Malvina faisait couler des larmes et répandait l' insomnie dans les pensionnats; c' était lorsque la princesse W suivait l' armée française et son royal amant; lorsqe nous avions l' Europe pour patrie, et qu' il y avait un commissair de police à Rome, comme aujourd' hui M Cadet-Gassicourt est maire d' Alger; lorsque les français, en bivac sur outes les terres du continent avaient cessé d' être françai. Nos tantes l' ont vu. " mais nous! Nous, grand dieu! Revêtus d' une hypocrisie bien fourrée, comme d' une saine douillette cuirassée de pointes inabordables, le mariage de convenance, semblable à un tartufe de moeurs, s' est établi parmi nous; il vit chez nous comme l' hôte d' Orgon. Le pauvre homme! Comme il couvre ce sein que' on ne saurait voir! " si je voulais personnifier dans une statue allégorique le siècle de Louis Xv, si décrié pour sa morale, je jetterais une belle femme, décolletée outre mesure, sur un sofa de mauvais goût; sa robe laisserait apercevoir la finesse de son bas de soie; fardée, mouchetée, plâtrée, elle aurait l' air impudent, immoral, mais franc, -franc et généreux. (voyez ce qu' en dit Jean-Jacques, ou, qui pis est, Saint-Preux. " n' est-ce rien que la franchise? Même la franchise du vice? Si elle donne l' exemple du mal, du p121 moins en peut-elle aussi donner le dégoût. L' homme romanesque, qui enlève la feme de son ami, dans une nuit d' été, perd sa famille, tue son repos, flétrit le nom de ses enfants; mais que fait celui qui, respectant les convenance, après quelques assiduités gazées, une déclaration modérée et discrète, des mesures certaines et ennemies du scandale, corrompt à voix basse la jeune fille qui lui donne la main pour danser, et désonore avecgoût, sur la pointe du pied? " l' homme romanesque se casse une jambe en montant à son échelle; il a surtout la fatale habitude d' écrire, et le suisse a laisé tomber une lttre dans la cour; la femme de chambre l' a ramassée, l' oublie et la laisse ouverte dans la chambre de sa maîtresse où la trouve le mari. L' homme de bon ton serait désolé si le talon de sa botte venait à tourner, et il écrit peu ou point; il n' a oublié chez le suisse que deux ou trois pièces d' or, que la femme de chambre n' a pas trouvées, car le suisse n' a eu garde de les perdre. " Mais, dieu merci! Il n' y a plus aujourd' hui ni échlle, ni enlèvement, ni scandale; on a trouvé à l' amour romanesque, comme à la petite vérole, une vaccine qui en préserve, sans l' inoculer; et j' aime à croire que l' affiche du palais-royal était une bonne, très bonne plaisanterie. " 20 REVUE FANTASTIQUE p122 lundi 23 mai 1831. des maux que causent les révolutions dans toutes les classes de la société, tel était le titre d' un ouvrage déjà commencé par un pauvre petit commençant de mes amis, qui se trouve ruiné par les événements du juillet. " eh! Mon cher, lui disais-je hier au soir en arrivant de Pithiviers, pour faire un pareil livre il vous faudra dix ans de travail; le public ne lit plus les in-quarto, etles ouvrages in-octavorestent dans la poussièr des magasins, si les volumes passent le nombre de deux; d' ailleurs, mon cher, votre libraire vous payera en billets; larévolution l' a frappé, dira-t-il, comme les autres, et ses effets iront chez l' huissier, le seul être qui s' engraiss des plaies de la société, comme le corbeau des corps d' un champ de bataille. " ce dernier argument découragea complètement le malheureux auteur. Il posa sa plume, ferma son canif à coulisse, et me demanda d' un air piteux ce qu' il pouvait faire pour gagner sa vie. " s' il ne me faut toucher, ajouta-t-il, ni à la politique, ni p123 à la littérature, ni au commerce, s' il ne me faut pas louer une boutique, de peur de ne pouvoir en payer le second terme, il ne me reste qu' à peindre des paravents ou à dessiner des festons pour les marchandes de modes. -faites plutôt cela, lui dis-je, que de vous embarrasser d' entreprises nouvelles. Vivez au jour le jour, sans souci. Vous êtes garçon; un homme ne meurt jamais de faim; j' ai donné cet hiver à un honnête mendiant une pièce de quarante sous avec laquelle il a vécu dix-sept jours. -hélas! Mon cher ouvrage répéta pluieurs fois l' auteur, en jetant un coup d' oeil paternel sur ses paperasses. -écoutez, mon ami, après le plaisir de voir son oeuvre imprimée, il n' est rien de plus doux, dit-on, pour un auteur, que d' en faire la lecture. Eh bien! J' aurai la patience de vous écouter: lisez-moi quelques passages de votre effrayant manuscrit, et contez-moi ce que vous aviez encore le projet d' y ajouter. " le pauvre auteur me regarda avec attendrissement, il rapprocha sa chaise de la mienne, et, après avoir posé son doigt sur a manche, il me parla ainsi: " dans mon ouvrage, je commençais par démontrer la sottise des homes, qui, depuis tris mille ans (et peut-être bien plus), ont toujours été gouvernés, et qui cependant n' ont pas encore pu trouver un mode de gouvernement qui les contente. Ils ont commencé par choisir entre eux un homme et lui donner tout pouvoir, même sur leur propre vie; ensuite ils ont voulu être onduits par plusieurs hommes. Ils se sont aussi lassésd' obéir aux caprices p124 de plusieurs, et ont formé des institutions; aprè des essais de toute espèce, ils ont renversé le trône et ont mis à sa place la pierre de la constitution, puis ils ont demandé à grands cris un homme. Enfin il y a, dit-on, trois mille ans que cette comédie se joue. Ce qu' il y a de cruel ou de risible, c' est que jamais un de ces tours de roue ne peut s' effectuer sans que la terre s' engraisse de sang et de larmes. Après ces considérations générales, j' en venais aux effets de la révolution sur ces trois classes principales de la société dans la capitale, la noblesse, la finance et la petite bourgeoisie. " chez la noblesse, les fêtes et la dépense ont cessé tout à coup. La marquise qui donnait des bals ne fait plus danser, parce que son fils n' est plus capitaine de la garde royale, et que son mari, qui a perdu pour soixante mille francs de sinécures, ne possède plus que cinquante mille livres de rente. " le banquier cache son or; il ne prête plus, même avec usure; il compte avec désappointement ses écus qui végètent sans intérêts dans sa caisse. Il est désoeuvré; il se promène, engraisse et soupire douloureusement; sa face blêmie par l' air du cabinet reprend quelque apparence de vie; ses cheveux ne tombent plus; il accoste ses amis et passe volontiers, en leur parlant, une minute qui valait de l' or avant la révolution; il perd son temps et ennuie son monde. " le petit marchand était jadis le plus heureux homme de la terre; il allait dîner tous les dimanches p125 à Romainville, tenant d' un bras sa femme et de l' autre un pàté de Lesage; il avait un débit assuré de gants, de pommade et d' eau de Cologne; son banquier lui escomptait ses billets; mais, hélas! Depuis la révolution, personne ne veut plus de son papier. Lebanquierqui l' écorchait autrefois ne voudrait plus prendre la chair de sa chair. " et pourtant il n' y a pas un seul de ces maux qui ne pût être évité, si les hommes voulaient se donner la main. La marquise, qui possède cinquante mille livres de rente, ne pourrait-elle faire danser comme autrefois? Le banquier ne ferait-il pas mieux de prendre ls billets du pauvre marchand que de bâiller sur le bulevard? Quant au petit bourgeois, Dieu est témoin qu' il ne demanderait pas mieux que de continuer à payer son loyer, qu' il aurait fait volontiers crédit au commis qui venait souvent à quatre heures acheter de gants pour causer avec a petite fille du comptoir. Ce n' est pas par sa faute que les scellés ont été mis sur sa boutique. La marquise crie à tue-tête qu' elle est ruinée, le banquier vocifère commesi sa caisse était vide, et le petit marchand n' a réelement plus un sou. Tout ce monde-là dit: " c' est la révolution. " et qu' est-ce donc que la révolution? Où est-elle? Redemandons-lui votre argent. La révolution, est-ce une espèce de Briarée qui parcourt toutes les rues de Paris, en retournant de ses cent bras toutes les oches? Ce qu' ils appellent la révolution, n' est-ce pas plutôt la peur? Et le croquemitaine qui les épouvante, n' est-ce pas ce bon peuple que jadis les p126 insolents seigneurs avaient baptisé Jacques Bonhomme? Ils craignent que l' instrument des fureurs populaires ne vienne encore à jouer de ses terribles mâchoires sur la place de grève: ils ne songent pas que jamais les choses n' arrivent deux fois de la même manière, que cet être taciturne qui nous regarde du haut des nuages, et qui compose lui-même son spectacle, ne se fait jamais jouer deux fois la même pièce. " des trois classes dont j' ai prlé quelle est la plus malheureuse et la plus louable? Ce n' est pas la noblesse, qui s' expatrie, qui emporte son bien pour aller conspirer sur une terre étrangère; ce n' est pas le banquier, qui n' est plus qu' un puits où sont enfouis les écus, et d' où il ne sort que de fades paroles; c' est encore le petit marchand: il donne à ses créanciers son dernier sou; il se soumet à toutes les corvées de la garde nationale. Sa femme lui fait es guêtres blanches pour la revue, la veille du jour où sa boutique sera fermée. " ici, j' interrompis l' auteur. " mon ami, lui dis-je, ce matin je passais avec notre ami Charlet dans la rue de Sèvres. Voulez-vous voir, me dit-il, par qui le faubourg saint-Germain est mis en fuite? Regardez. " il me montra deux polissons de dix ou douze ans qui marchaient devant nous. Le plus jeune disait à l' autre: " je te parie quatre sous tout de suite que c' est moi qi a le premier proclamé la république et demandé la tête des tyrans! p127 -c' est pas vrai, répondit le plus grand, c' est pas toi, c' est le petit Panotet. " 21 REVUE FANTASTIQUE lundi 30 mai 1831. Hier, à sept heures et demie, j' eus une funeste pensée. Une pensée de mort, une lugubre, une apocalyptique pensée; je ne sais ce qui put me l' inspirer à dîner. Le matin, j' étais allé à la morgue; un affreux pressentiment me donna le frisson au rôti; mais j' ignore par quelle fatalité je prononçai, en montant en voiture, un soupir faiblement articulé, d' après lequel le cocher, plein d' un affreux empressement, me mena à la porte de certain théâtre. Je descendis, et mon aveuglement fut tel que j' allai sans hésiter au bureau, où la main ossue d' un contrôleur affamé me tendit un billet. J' entrai; je me souviens qu' en ce moment je m retournai, et aperçus la colonnade d' un temple dédié au dieu des p128 voleurs; c' est tout ce qui précéda dans mon esprit troublé le plus noir cauchemar. Sur le velours usé d' une avant-scène malsaine, où les exhalations fétides de la rampe se traînaient en serpentant et en se hissant bizarrement, je m' appuyai triste et gonflé. Des acteurs qui m' étaient inconnus, et dont le visage n' exprimait aucune espèce de sentiment, prononçaient des paroles dont le sens, pareil au chant des oiseaux qui se raillent d' Anselmus, irritait et raillait mon intelligence. était-ce le premier acte de la seconde pièce? Le second de la première? 2 tait-ce un morne intermède, une fantasmagorie? Je ne sais; le tuteur de la jeune femme s' agitait; son amant passait des transportsdu bonheur à la contenance la plus glaciale, et sortait alternativement ou rentrait à sa guise dans les coulisses, comme dans un proverbe improvisé. Plusieurs se trompaient, et le souffleur riait malicieusement, je crois, au lieu de venir à leur secours et de les tirer du désespoir. Je persistai cependant, et, ayant payé, voulus comprendre; les artères de mes tempes commencèrent à être semblables aux conduits enflammés qui amènent la fonte dans le moule enfoui sous la terre; elles battaient en grondant et ruisselant; je devins bleu; le souvenir de tout ce que je venais de manger me saisit avec une force quime fit frémir de terreur. En cet instant, une jeune actrice qui parlait et marchait avec peine s' avança vers les quinquets de la rampe, et, posant son pied par mégarde sur la main du souffleur, p129 chanta très longtemps; je résolus d' entendre les paroles de l' air, et, me crispant dans un accès de fureur, j' avançai le cou; alors seulement je distinguai clairement une chose à laquelle je n' avais fait aucune attention, c' est que la salle était complètement déserte. Que dis-je? Il y avait dans le coin de la galerie froide et retentissante une unique vieille, glacée et racornie sous un shall délabré. Elle aussi fixait des yeux hagards sur les acteurs en branlant le chef; les muscles de son cou se tendaient aussi; mais la vieille crispe me parut moins malheureuse que moi. Ah! Infernale sorcière, mrmurai-je, tu comprends, je le vois, tu es d' intelligence avec ces comédiens diaboliques; ce qu' ils disent pénètre dans ta cervelle, et tu as la clef de tout ceci adame, lui dis-je, surmontant mon horreur, ceci mest-il le premier acte? -il n' y en a qu' un, me dit-elle poliment. -est-ce donc la pièce nouvelle? -il y en a trois, répliqua-t-elle. -vieille, m' écriai-je, ne pense pas ici te jouer misérablement de ma patience; qui s-tu? -monsieur, dit-elle, je suis l' ouvreuse de la galerie, hélas! (en jetant un regard qui voulait dire: de la déserte et désolée galerie). -alors, lui dis-je, soulève tes membres assoupis, et, de quelque manière que ce soit, arme-toi d' un programme. p130 Elle m' obéit et me présenta bientôt un vieux lambeau qui avait été programme un beau soir d' hiver où il y avait eu plusieurs places de prises au bureau. Comme ce soir-là on jouait heureusement le même spectacle, et les trois mêmes pièces, je pourrais, disait-elle, m' y reconnaître (en appuyant son ongle sur l' endroit qu' il fallait). Je lus letitre de la pièce, les noms de acteurs; je respirai plus librement; je m' accoudai, et m' apprêtai à écouter derechef; la toile venait de tomber. La vieille avait disparu, les musiciens s' en allaient deux à deux; je demeurai seul sous la voûte silencieuse où pendait la lampe funéraire. Les funestes rêves qui tournoyaient autour de moi, et battaient les artères de mes tempes comme de lugubres ailes, prirent le dessus. Je vis un vaste cimetière où d' immenses fosses étaient recouvertes de petites tombes abandonnées. Chacune de ces tombes portait un de ces noms que je me souvenais d' avoir vus sur des affiches de diverses couleurs, ou dans les journaux de spectacles. Sur un obélisque, incliné comme la tour de Pise, étaient écrits les noms révérés des anciens maîtres; et les vents affreux du nord froissaient sur le piédestal de longues herbes desséchées. Un hideux gardien, avec une écharpe noire, comme le commissaire des fêtes désolées du lieu, portait écrit sur le front: liberté des théâtres; et de loin il regardait en souriant d' interminables convois de morts qui entraient lentement par la grille du cimetière. Des crétins p131 difformes, pliant leurs jambes cagneuses, venaient jeter dans la commune fosse du pauvre des enfants morts-nés, ou des monstres qu' ils arrosaient de larmes. Mais le spectacle le plus horrible fut celui de certaines gens qui, pareils aux carabins d' Oxford, entraient furtivement, et, munis de pioches, soulevaient les pierres calcinées des tombes anciennes; ils en reiraient un membre à demi rongé et apaisaient leur faim. D' autres visitaient les cercueils armoriés, et se contentaient d' arracher les bagues et les colliers avec lesquels les illustres orts avaient été ensevelis. Les vers rongeaient avec avidité, et du sein fétide de la terre sortaient mille animaux immondes, mille pantes fades et hideuses qui se traînaient, languissaient et mouraient. En un clin d' oeil, une végétation affreuse, semblable à une mer de moissons, couvrit les collines et les montagnes; les laboureurs, pleins de joie, montraient leurs instrumets, et essuyaient avec orueil la sueur de leur front. Mais la tige des blés était pourrie, et dans chaque épi vivait un insecte vénéneux. Stérile fécondité! M' écriai-je; laboureurs insensés qui ensemencez avec des cadavres un sol couvert d' une végétation dangereuse! Ceux-là, pareils à de faux onnayeurs, s' efforcent d' imiter la signature du maître de la banque, et d' écrire correctement: le contrefacteur est puni de mort; ceux-ci se contentent de mêler à l' or pur un vil alliage et de glisser dans la main de l' acheteur, au moyen d' un rayon p132 de soleil, une pièce brillnte d' un faux éclt. Vous fouillez, comme le chien du Bengale, la terre du cimetière; vous arrachez les fleurs des tombes pour en faire des bouquets à vos muses, et vous leur ordonnez d' allez courir, ainsi parées, comme des prostituées sur les places publiques. La sainte poésie est entre vos mains, au milieu de vous, semblable à un guerrier frappé de mort; ces paroles de Mullner sont écrites sur sa tombe: " ici repose le chef illustre qui a inspiré des actions illustres; son coeur est ouvert par une profonde blessure; sa poitrine est nue, son manteau ducal couvre le reste de son corps; et sur son sein repose l' ordre de clatrava. " je crois que la fièvre me prenait; la sonntte du régisseur m' annonça que la toile allait de nouveau se lever, et qu' il était temps de sortir. Imité de l' allemand, me dis-je (étant revenu au grand air), imité! Mais bienheureux celui qui connaît l' original! Autrement, s' il n' a pas le fil de Thésée pour se guider au sein du labyrinthe, si un mot traduit, une ressemblance de scène, un costume ne viennent pas lui rappeler de quart d' heure en quart d' heure où l' origina en serait, à quel affreux cauchemar il est livré! L' idée de Blaise et Babet me vint; oui, au milieu de ce vague étourdissement, de ce vertige de galimatias qui m' étouffait, cette idée de Blaise et Babet se présenta à moi vêtue de rose et douce comme le chant du rossignol au milieu d' un bois affreux. p133 Robe d' innocence, m' écriai-je, robe des chastes muses! Bon et honnête pastoral, vous êtes perdus à jamais. En c moment, je heurtai quelqu' un: -eh bien! Henri, d' où venez-vous si triste et si pensif? -hélas! Me dit-il, je sors d' une tragédie classique, et je rêvais aux horreurs de Frankenstein et aux massacres de la famille Borotin. Oui, s' écria-t-il les bras au ciel, plutôt l' océan des damnés dont parle Mathurin, que la plaine nue et stérile où je viens' être traîné sur des épis nouvellement fauchés! -ô mon ami! Lui dis-je, ouvrant les yeux à ces paroles, jurons de ne plus aller au théâtre de longtemps; attendons qu' il arrive à quelqu' un des auteurs du jour ce qui arriva à un jeune peintre que j' ai connu. Cet artiste fit un voyage d' Italie; il n' y remarqua que l couleur des tuiles et la raideur des lignes; les marais et les villes pittoresques furent par lui visités en véritable idiot, son coeur froid et méthodique était sept fois entoué et cuirassé d' érudition; les principes de son école, semblables à un lierre desséchant, l' avaient enveloppé. Il n' avait d' autres idées, en voyant les plus beaux spectacles, que deplaire à ses amis; et, face à face avec la nature, il semblait que son maître fût derrière lui pour critiquer chaque trait sur sa toile. Enfin, un jour, il tomba entre les mains de certains brigands qui l' emmenèrent et le gardèrent avec eux, dans l' espoir d' une rançon. p134 Comme il étaitfort poltron, tout son être se trouva ébranlé, et ses entrailles s' émurent. Au bout de quelque temps, familiarisé avec les figures sauvages de ses hôtes, il voulut les reproduire sur la toile, mais il n' y put parvenir. La tête d' une fille de bandit lui coûta inutilement huit jours d' étude, après lesquels on lui rendit la liberté. Mais de ce jour il devint un grand peintre; une voie nouvelle s' ouvrit pour lui; la vie pittoresque et agitée qu' il avait menée, les émotions qu' il avait ressenties, les expressions terribles qu' il avait essayé de reproduire, tout cela avait allumé dans ses veines cette fièvre qui ne s' éteint plus. Il abandonna tout système, et travailla assidument d' après les conseils de son coeur, la fille du bandit n' en sortit jamais. 22 LITTERATURE Pensées de Jean-Paul. (Paris, Firmin Didot.) 1 mardi 17 mai 1831. Frédérik Richter, dont la revue de Paris nous a fait lire quelques traductions élégantes et fidèles, est p135 peut-être de tous les écrivains allemands celui que les français aimeront le plus en sa qualité d' allemand, et qu' ils détesteraient avec le plus d' acharnement s' il vait le malheur d' être né en France. Il n' y a pas une de ses penséesqui, lue dans le cabinet, ne plaise et n' enchante par u certain côté; il n' y en a pas une qui, mise dans la bouche d' un coméden, ne fût bafouée par le parterre. C' est un singulier pays que le nôtre. En compagnie, nous avons toujours envie de rire. Si vous marchez entre deux pavés, devant trois personnes, vous serez moqué pour une entorse; mais, si le pied vous tourne, lorsque vous donnez le bras à votre ami dans la campagne, il se précipitera de bon coeur pour vous secourir. Il est clairde même que parler sentiment à une française dans un cercle nombreux, c' est vouloir' exposer à quelque raillerie, et jouer le rôle du paratonnerre, qui attire, parce qu' il ne craint pas de recevoir; tandis qu' il arrive quelquefois que la même thèse, soutenue dans le tête-à-tête, est en chance de réussir. Les français, je crois, sont impitoyables en masse et au grand jour; mais prenez-les à part, raisonnez, parlez sérieusement et franchement, prouvez-leur qu' ils doivent trouver que vous avez raison, et ils finissent par le croire et se montrer débonnaires. C' est ainsi que Frédérick Richter, dan ses ouvrages bizarres et inimitables, ne s' est jamais adressé (même en Allemagne) à la foule, ce juge gossier et vil. Il parle à la méditation, au silence p136 des nuits, à l' amant, au philosophe, à l' artiste; il parle à tous ceux qui ont une âme et qui s' en servent pour juger, plutôt que de leur esprit; il s' adresse à ces auteurs infortunés qui ont la mauvaise manie de laisser saigner leur coeur sur le papier; lui-même il leur ouvre le sien; il est plei de franchise, de bonté, de candeur. On voit s' il mérite le nom d' original. Mais comment être original en France? Cela est rendu impossible par cette perpétuelle habitude qu' ont es parisiens de marcher le visage au vent, et dans l' observation continue du voisin. Voir et être vu, tels sont les deux mots qui ont tué l' originalité et l' ont torturée sur l' enclume de la convenance; car le mot que tous les sots ont à la bouche est: " qu' il faut faire comme tout le monde; " mais ceci n' existe pas dans un pays de bourrus, où chacun, amé de sa pique ou gonflé de sa choucroute, s' en va tête baissée. La belle nation où l' o se coudoie! Où l' on se grise, sans être suivi des polissons! Où l' on chante dans les rues! Affublez-vous d' une épée, d' une perruque, on ne vous dira rien. C' est dans cette foule préoccupée qu' Hoffmann enluminé de punch et se culottes barbouillées d' encre comme celles de Napoléon, rencontrait trois de ses amis et tenait une conversation d' une heure à chacun d' eux, sans que pas un s' aperçût qu' il avait oublié son chapeau au cabaret. Jean-Paul ne fut guère plus riche que Le Corrège, et ne s' en soucia guère davantage. p137 Il est évident qu' il vécut dans le monde des fous, qui est celui des heureux mais il puisa dans la médiocrité la fable délicieuse de Lenette, dont les larmes sentimentales, arrachées par la lecture d' un romn, allaient tomber dans le pot-au-feu. Ce dont Jean-Paul se plaint le plus volontiers, c' est la bêtise des femmes qund elles sont bonnes, ou leur méchant coeur lorsqu' elles ont de l' esprit. L' hespérus st le roman chéri d' Hoffmann; titan, la loge invisible, quintus fixlein, le ministre endant le jubilé, la vie de fibel, les procès u Groenland, récréations biographiques sous le cràne d' une géante, choix de papiers du diable, etc., tels sont les titres des ouvrages de Jean-Paul, titres qui seuls doivent empêcher les trois quarts du temps un homme qui se respecte d' ouvrir le livre. Le traducteur des pensées dont nous avons à parler ici a suivi une idée qui a été généralement adoptée en Allemagne. Toutes les oeuvres de Frédérick Richter embrassent un cercle de quarante-trois ans, et forment à peu près soixante volumes; on les a réduits à six, sous le titre de chrestomathie de Jean-Paul. C' est là que sont rassemblés les traits les plus saillants de cet esprit, et qu' en la considération des paresseux, le compilateur assidu a pris, comme Lenette, la cuiller à pot. Un petit volume in-18 compose seul aujourd' hui p138 cette réunion; quel dommage qu' en passant par l' alambic la pensée humaine prenne le chemin contraire à celui de l' eau de roses, et qu' à la troisième ou quatrième épuration elle se dessèche, au lieu de s' exprimer en quintessence! " messieurs les classiques, dit le traducteur, ne manqueraient pas d' accueillir ce petit ouvrage, si je pouvais faire éprouver à quelques-uns de mes lecteurs une partie du plaisir que j' ai trouvé dans les productions de Jean-Paul. " hélas! J' ai bien peur, pour ma part, que messieurs les classiques ne soient point ici de l' avis de monsieur le traducteur, quand il n' y aurait pour cela d' autre raison que sa traduction st faite en conscience. Quel sujet important il y aurait à traiter ici! Il est probable que Jean-Paul, quand il écrivait et qu' il avait quelque chose en tête, ne faisait pas attention au moyen qu' il employait pour se faire comprendre, et qu' il s' inquiétait uniquement d' être compris. L' affectation, cette chenille qui dévore les germes et les boutons les plus verts, n' a jamais attaché sa rouille sur lui. Il écrivait comme il sentait, et l' on pouvait en dire ce qu' on a écrit de Shakespeare: sa plume et son coeur allaient ensemble. E là qu' arrive-t-il? Que, là où sa pensée est noble, le mot est noble; là où elle est simple, le mot est simple; là trivial, là sublime, là ampoulé. Ampoulé et trivial sont deux mots qui remplissent merveilleusement et arrondissent avec aisance l bouche d' un sot. Ce sont deux expressions poudrées p139 comme les gâteaux qu' on vend en plein air; c' est dans le siècle du grand roi (qui fut le grand siècle) qu' on imagina le trivial et l' ampoulé. Voici comment: quelqu' un qui n' avait pas d' idées à lu prit toutes celles des autres, ramassa tout ce qui avait été dit, pensé, écrit; il compila, replâtra, pétrit tout ce qui avait été pleuré, ri, crié et chanté; il fit du tout un modèle en cire, et l' arrondit convenablement. Il eut soin de donner à sa statue une physionomie bien connue de tout le monde, afin de ne choquer personne. Boileau y passa son cylindre, chapelain son marteau, et les limeurs leur lime; on fit un saint de l' idole; on le plaça dans une niche, sur un autel, et l' académie écrivit au bas: " quiconque fera quelque chose où rien ne ressemblera à ceci, sera trivial ou ampoulé. " c' est-à-dire qu' un amant qui perd la raison, un joueur qui se ruine et saisit un pistolet pour finir sa peine; c' est-à-dire qu' une mère qui défend sa fille, comme dans certain chapitre déchirant de la notre-dame; c' est-à-dire qu' une verte gaieté, puisée dans l' oubli de toutes choses; que toutes les passions, que toutes les folies, tout cela est ampoulé ou triial; c' est-à-dire que Napoléon montrant les pyramides est ampoulé; que les baïonnettes de Mirabeau seraient triviales dans une tragédie; que Régnier est trivial, Corneille ampoulé. Racine faillit l' être, lorsqu' il ouvrit les bras de Phdre au froid Hippolyte, mais il se couvrit du mantau de son maître. p140 Dans les trois premières lignes de son monoloue, Faust dit qu' il mène ses écoliers par le bout du nez; cependant dix lignes plus bas il s' élève au-dssus du langage et de la démence des hommes. Pauvre Goethe! Comme te voilà, dans l' espace d' une demi-page, trivial et ampoulé! Et les marmots du bon Werther, et sa gamell, et ses petits pois qu' il fait cuire lui-même! Comme tout cela soulève un coeur profondément sensible aux violations des convenances et aux fautes de grammaire! Mais ce qu' il y a de plus curieux, c' est que ceux qui osent soutenir de pareilles niaiseries s' imaginent se donner raison en s' emplissant la ne faut pas sortir d' un certain cercle; que l' art doit embellir la nature. Cela est bon pour les écoliers, ou pour les directeurs de théâtre qui cherchent de quoi éconduire un auteur importum. Qui est plus grotesque, trivial, cynique, qu' Hoffman et Jean-Paul? Mais qui porte plus qu' eux dans le fond de leur âme l' exquis sentiment du beau, du noble, de l' idéal? Cependant ils n' hésitent pas à appeler un chat un chat, etne croient pas pour cela déroger. Irait-on dire à un musicien: " il y a dans la gamme des notes ignobles, et dont vous ne sauriez vous servir, s' il vous plaît? " à un peintre: " telles de vos couleurs sont ampoulées, vous les laisserez de côté? " non; toutes les notes, toutes les couleurs peuvent servir; pourquoi, et de quel droit p141 dire à un écrivain: " tarte à la crème ne peut aller ici? " savez-vous ce qui est triial, hommes difficiles, gens de goût? C' est de ramasser dans les égouts des répertoires et les ordures des almanachs des idées mortes de vieillesse, de traîner sur les tréteaux des guenilles qui ont servi à tout le monde, et d' aller comme les bestiaux désaltérer votre soif de gloire et d' argent dans les abreuvoirs publics. Nous reviendrons sur les pensées de Jean-Paul en feuilleton. lundi 6 juin 1831. " la providence a donné aux français l' empire de la terre; aux anglais, celui de la mer; aux allemands, celui de l' air. " cette bizarre pensée est la première chose que nous avons connue de Frédérick Richter; elle est aussi folle précisément que sage (il est triste de songer que, de ces trois empires, deux seulement sont restés en la possession du maître que Jean-Paul leur assigne). Il est vrai que la domination de l' air est une propriété inattaquable. Kant, Goethe sur les montagnes de Werther, Schiller au fond de son cabinet, Hoffmann assis p142 sur la table d' un estaminet, Marguerite accoudée sur la fenêtre gothique et regardant passer les nuages au-dessus des vieille murailles de la ville, Klopstock, Mignon, Crespel Firmion, tous les génies, toutes les créations de l' Allemagne, vivent dans l' élément des rêveurs et des oiseaux du ciel. La réalité, la clarté, le matérialisme de la poésie française, doivent, dans cette acception du moins, donner aux français la terre, la froide terre pour empire: c' est ainsi que le pirate et le don juan de Byron s' emparent de l' océan. " sous l' empire d' une idée puissante, nous nous trouvons, comme le plongeur sous la cloche, à l' abri des flots de la mer immense qui nous environne. " et plus loin: " je veux m' élever au-dessus de l' océan des êtres comme un nageur intrépide qui lutte contre les vagues, et non comme un cadavre, par la pourriture. " ces deux pensées sont soeurs; il me semble qu' elles en ont une encore; c' est ce mot de Sâdi: " ne vous attachez point à la surface des hommes, et creusez quand vous voudrez trouver; le talent se cache toujours. Ne voyez-vous pas que la perle demeure ensevelie au fond de l' océan, tandis que les adavres remontent à la surface des flots? " ce serait une véritable rage de commenter qu' il faudrait avoir, pour ajouter de telles idées un seul mot; j' ai ouvert le livre et je poursuis: " pourquoi les âmes pures sont-elles en proie à une foule de pensées dégoûtantes et empoisonnées p143 qui glissent sur elles, comme les araignées sur les lambris les plus brillants? Ah! Nos combats diffèrent peu de nos défaites. " le coeur frappé du feu de l' enthousiasme devient étranger à tout sentiment terrestre; il ressemble à ces lieux consacrés par la foudre où les anciens n' osaient ni marcher, ni bâtir. " tel est Jean-Paul, lorsqu' il parle de lui; car n' est-ce pas toujours lui que dans de telles paroles il met en scène? C' est l' ennui du monde plus que le mépris des hommes qui l' attriste; on sent, lorsqu' il en laisse échapper quelque chose, avec quelle joie il se renfermait dans sa coquille, comme ces insectes qui se cachent à l' approche de l' homme, et qui s' entr' ouvrent à la rosée des belles nuits. Notre vie, dit-il, est semblable à une chambre obscure; les images d' un autre monde s' y retracent d' autant plus vivement qu' elle est plus sombre. " c' est ainsi qu' il prouve, par cette constante fantaisie de solitude, et en même temps par cette profonde connaissance du coeur humain qui respire et palpite sans cesse en lui, c' est ainsi, disons-nous, qu' il démonre que la vi extérieure et l' expérience des choses ne sont point, comme on le dit, nécessaires au poète qui veut peindre; avec deux jours de réflexions, Jean-Paul avait vécu autant qu' un autre n deux années de voyages et de passions ainsi celui qui porte en lui l' élément de tout peut tout deviner. Un amour lui apprend tous les amours; une femme, toutes ls femmes; un ennui, tous les chagrins; ainsi que chaque p144 sensation qui fait saigner une fibre du coeur se continue toujours à l' infini dans son être. Si la destinée lui a épargné de grandes traverses et de grands bonheurs, c' est qu' elle savait sans doute que le délicat instrument qu' un souffle ébranlait et faisait vibrer, conservé sous la poussière de la médiocrié, se serait brisé sous la rude main du malheur. Mais lorsque Jean-Paul, portant ses regards autour de lui, les arrête sur le monde, sur les femmes, par exemple, que de penées pleines de charmes et d' une sensibilité profonde viennent se presser sous cette plume âcre et mordante! " les femmes ressemblent aux maisons espagnoles, qui ont beaucoup de pores et peu de fenêtres; il est plus facile de pénétrer dans leur coeur que d' y lire. " l' âme d' une jeune fille ressemble à une rose épnouie; arrachez à cette rose épanouie une seule feuille de son calice, toutes les autres tombent aussitôt. " sachez habituer de bonne heure votre fille aux travaux domestiques, et lui en inspirer le goût; que la religion seule et la poésie ouvrent son coeur au ciel. Amassez de la terre autour de la racine qui nourrit cette plante délicate, mais n' en laissez point tomber dans son calice. " voilà, si je ne me trompe grossièrement, de ces pensées qui vous remettent en tête les vierges d' Albert Dürer, avec leurs visages doux et tristes; malheureusement ces charmantes ravurent ne marchent p145 que dans les drames de Goethe, et jamais dans les rues de Vienne ou de Berlin. Jean-Paul le savait assurément et ne manquait pas de se moquer de lui-ême: " heureux, s' écrie-t-il, celui dont le coeur ne demande qu' un coeur, et qui ne désire de plus ni parcs à l' anglaise, ni opéra séria, ni musique de Mozart, ni tableaux de Raphaël, ni éclipse de lune, ni même un clair de lune, ni scènes de romans, ni leur accomplissement! " et, lorsque ce sexe qui n' est point appelé beau vient à tomber entre ses mains, on peut voir sa philanthropie: " les hommes, dit-il, comme les navets, doivent être clairsemés pour se bien développer. Les hommes et les arbres rapprochés manquent de fixité. " l' enfant joyeux court sur un bâton, le viillard morose se traîne sur une béquille: quelle différence entre ces deux enfants? L' espérance et le souvenir. " les jeunes gens tombent à genoux devant leur maîtresse comme l' infanterie devant la cavalerie, pour la vaincre ou pour recevoir la mort. " nous épuiserions tout le petit volume qui renferme ces gouttes d' un vin précieux, si nous voulions citer chaque trait naïf, chaque expression pittoresque, singulière, imprévue. Après avoir tenté d' extraire les plus remarquables, nous voyons que nous aurions d nous borner à conseiller de le lire d' un bout à l' autre. Ceux qui ont pris plaisir à ces grandes pages tant rebattues que Vauvenargues nous sert comme des tartines de beurre, trouveront dans le livre de Jean-Paul bien des bouchées amères, douces, inattendues; mais il faut les plaindre s' ils n' en disent pas, après tout, et sans se pouvoir rendre compte de l' effet produit sur eux, ce que l' auteur lui-même dit des génies semblables à lui: " d' où vient donc que dans les ouvrages des grands écrivains, un esprit invisible nous captive sans que nous puissions indiquer les mots et les passages qui produiset sur nous cet effet? Ainsi murmure une antique forêt, sans qu' on voie une seule branche agitée. " nous finirons cet article par quelques mots qui finissent ce livre: " celui qui a marché longtemps vers un but éloigné jette un regard en arrière, et, plein de nouveaux désirs, mesure en soupirant la carrière qu' il a parcourue et à laquelle il a sacrifié tant d' heures si précieuses. " aujourd' hui, avant la nuit, j' ai recueilli toutes les rognures qui sont tombées de ce livre, au lieu de les brûler comme font d' autres auteurs; j' ai déposé en même temps dans mes tablettes toutes les lettres des amis qui ne peuvent plus m' en écrire, comme les pièces d' un procès terminé par l' instance de la mort; c' est ainsi que l' homme devrait toujours enrichir ses archives, et fixer, quoique desséchées, les fleurs de la joie dans un herbier; je ne voudrais même pas qu' il donnât ni qu' il p147 vendît ses vieilles hardes, mais qu' il les suspendît dans ses armoires comme les dépouilles mortelles de ses heures moissonnées, comme les marionettes de ses plaisirs écoulés, et le caput mortuum des temps passés. " Source: http://www.poesies.net