Pensées Détachées, Fragments Sur Les Femmes. Par Jules Barbey D'Aurevilly. (1808-1889) Alphonse Lemerre, éditeur, 1889. TABLE DES MATIERES A Mademoiselle Emmy De Némethy. Pensées Détachées. XCIX Fragments Sur Les Femmes. LXIII A Mademoiselle Emmy De Némethy: Mademoiselle, Ces quelques pages ne sont que des pensées venues au hasard, dans le feu de ma vie, et revenues vers moi par deux amis, dont l’un, Trebutien, les a transcrites, et l’autre, Brucker, retenues et parfois suscitées. Mais en vous écoutant m’en parler avec ce charme particulier qui est le vôtre, j’ai eu la fantaisie de les réunir pour vous être offertes. Qu’elles vous suivent où vous serez, vous qui ne donnez qu’une part de votre vie à ceux qui vous regrettent et qui la voudraient toute. Pensées Détachées. Les pensées enchainées d’un livre, celles qui font la trame de ce livre, c’est le carquois plein, c’est tout le carquois. Mais la pensée détachée, c’est la flèche qui vole. Elle est isolée, elle a, comme la flèche dans les airs, du vide au-dessus et du vide au-dessous d’elle. Mais elle vibre, elle traverse, elle va frapper. Eh bien, voyons! celles-ci frapperont-elles? I César Borgia était un donneur de batailles au poison, comme Bonaparte était un donneur de batailles au canon. On n’a pas assez montré que l’empoisonnement pratiqué du temps de Machiavel était l’économie du meurtre. Dans ce temps-là, on supprimait certains hommes pour n’avoir pas à détruire les peuples en les jetant les uns sur les autres. La personnalité tenait plus de place; les masses moins. Les batailles avaient lieu en haut, et de prince à prince. Un homme, c’était un obstacle. On le traitait comme tel. Cela s’appelait la politique. Et pour ceux qui aiment l’Humanité, c’était, après tout, plus humain que la guerre. Mais la perfidie de l’empoisonnement?... dira-t-on. Mais les embuscades?... -Ne sait-on pas, dans la guerre, de part et d’autre, qu’on doit s’embusquer? S’il était convenu de tricher au jeu, on ne tricherait plus. II En relisant la pensée précédente sur Borgia, dans laquelle j’ai dit que l’empoisonnement était une économie du meurtre, j’ai parlé au nom d’un sentiment moderne qui n’existait pas du temps de Borgia. Cela est certain, ce que j’ai dit; mais alors, personne n’y pensait. La politique se jouait entre les têtes élevées. Seulement, comme c’était une guerre de prince à prince, les peuples en payaient moins les frais. On veut à présent que les masses interviennent dans les affaires. Avec ce système, on arrive à d’épouvantables destructions. III Pour mettre au budget, toujours surfait, des hommes d’État: Le cardinal de Richelieu disait qu’il n’avait connu que trois grands politiques: Oxenstiern, le grand chancelier de Suède, le Guiscardi, chancelier de Montferrat, et François Aërsens, ambassadeur de Hollande en France. Duplessis-Mornay l’avait amené jeune en France, et fut étonné de la profondeur de ses desseins. Aërsens servit Messieurs des États en qualité de résident en France depuis l’an 1598 jusqu’à la trêve d’Anvers. Henri IV était l’amant heureux de sa femme; Aërsens en était content. Il prenait le Roi par ses passions et il en gouvernait l’instrument. Il semble que l’opinion et l’admiration de Richelieu doivent être assez pour étoffer une gloire à un homme. Mais qui se souvient d’Aërsens et du Guiscardi? IV La dernière thèse que le cardinal de Richelieu soutint, étant déjà évêque de Luçon, portait ce titre: Questio theologica: Quis erit similis mihi? Ces paroles sont devenues une prophétie d’après coup. La Gloire, comme la Puissance de Dieu, change les rapports du monde. Elle fait du passé l’avenir. Mirage menteur, qui renverse les choses pour les éclairer. V Il n’y a au monde que deux genres d’esprits: les esprits métaphysiques, et ceux qui ne le sont pas. Et tout ce qui n’est pas métaphysicien est fataliste, en plus ou en moins. Les esprits métaphysiques qui ne sont pas seulement métaphysiques et qui sont supérieurs, sont les premiers esprits de l’humanité. C’est Charlemagne et c’est saint Augustin. Les esprits qui ne sont que métaphysiques, c’est saint Louis, et, chose lamentable à dire! c’est aussi Robespierre. Qui n’est pas métaphysicien, mais qui est supérieur du reste, c’est Napoléon. VI Il n’y a peut-être dans l’Histoire qu’un seul Tartuffe de dix-huit ans. C’est le cardinal (futur) de Retz, jouant l’ecclésiastique pour enlever mademoiselle de Retz. Quand don Juan fait le dévot, c’est le diable vieux qui se fait ermite. L’hypocrisie, c’est la maturité du vice, et même plus que sa maturité. Un romancier qui ferait un Tartuffe de dix-huit ans serait sifflé par tous les critiques. Sifflez donc l’Histoire et la Nature! -la riche, l’inattendue, et l’exceptionnelle Nature. VII Pour que nous en soyons si fiers, qu’est-ce que la gloire?... Le bruit du concert des aveugles, s’ils étaient, par-dessus le marché, des sourds. VIII Légitimistes, monarchistes, bonapartistes, et même, comme on en accuse les prêtres et surtout l’ordre des Jésuites, indiffèrent à tout gouvernement quelconque, qui qu’on soit, enfin, on s’entend toujours quand on croit au gouvernement de Dieu sur la terre. On se réunit dans ce qui est plus large que tout, les deux bras de la Providence. IX Quelle pitoyable chose que la grandeur politique! Carte biseautée pour la gloire, ce ne serait rien, mais carte biseautée pour le génie lui-même. Il n’y a qu’une histoire à faire, l’histoire des petitesses humaines grandies par l’ironie de Dieu, avec cette épigraphe: Dieu se moque de nous. Voici un exemple de plus de l’éternelle ironie. Quand La Rochelle, sous Louis XIII, fit cette belle résistance, Richelieu, qui nous paraît sublime de persévérance, -après coup, - effrayé de la prise du fort Saint-Martin par les Anglais et d’une conspiration de Buckingham, fut d’avis de traiter. Le cardinal de Bérulle l’en détourna, comptant sur un Je ne sais quoi, qu’il appelait, lui, la confiance en Dieu. Richelieu, l’homme fort, railla cette calotte. Le bon monsieur Bérulle, dit-il, avec ses prétendues révélations! Il lui demanda insolemment à quelle époque Dieu tiendrait la promesse dont il l’avait flatté. Bérulle répondit avec une magnifique simplicité: Je suis sans lumière, mais non pas sans pensées, et puisque vous me le commandez, je vais vous les représenter. Je compte sur La Rochelle comme je comptais sur l’île de Rhé. Je n’attends le succès du siège ni de l’assaut, ni du blocus, mais de QUELQUE EFFORT PROMPT ET INOPINÉ. Richelieu, plus tard, prit La Rochelle. La confiance de Bérulle l’avait raffermi. Qui sait cet ascendant de Bérulle sur Richelieu décourage, railleur, insolent, et sur le point de s’aplatir, ce fier grand homme?... Personne! Richelieu fait l’effet d’un marbre éternel, d’une âme olympienne, aux badauds qui croient à la vérité de la gloire. X Les plus grands hommes, en politique comme à la guerre, sont ceux qui capitulent les derniers. XI Je suis vraiment de ceux qui pensent que la meilleure manière de voir le monde, c’est de le voir à travers les grands poètes. Les poètes enfoncent les voyageurs et la réalité, et donnent pour le monde de la portière de la voiture ce mépris sublime qui nous fait garder sardanapalement notre tête sur les coussins. XII La lâcheté est le fond des esprits encore plus que le fond des caractères. On ne sait pas assez ce que la force de l’affirmation produit de trouble et d’effroi autour d’elle. Tout le mal qu’a fait le journalisme est venu de là: Savoir affirmer. XIII Ils parlent de progrès! Et les gouvernements modernes ne voudraient certainement pas être à la place de leurs petits-fils. XIV Oh! oui, je connais le mal qu’on peut faire avec le meilleur sentiment. On n’a ni regret ni remords des coups qu’on vous donne. XV Il n’y a de vrai dans la vie que les chimères que nous rêvons. Aussi finissent-elles toutes en douleur. XVI Les enfants nous consolent de tous les chagrins... en attendant les épouvantables qu’ils ne manqueront pas de nous donner. XVII Le plus grand penseur serait la Mort, si elle pouvait juger la Vie. XVIII Quand les événements diminuent chaque jour de hauteur, l’Histoire devient naine et passe à la biographie. C’est la dernière ressource. On applique la loupe à chaque homme pour le voir plus gros et plus grand. XIX Ce qui frappe aujourd’hui quand on lit les critiques, c’est l’éloge au moment où l’on frappe: Vous avez fait une mauvaise oeuvre, mauvaise de talent et de moralité; mais vous êtes un spirituel écrivain, etc., etc. Cette balançoire de la lâcheté, qui ne veut pas se faire d’ennemis et qui cependant veut garder le privilège de la franchise, est usée, mais on l’emploie toujours. XX Quel délicieux livre à écrire, les bêtises des plus grands esprits! XXI L’enveloppe mortelle du Moyen Age a disparu, mais l’essentiel reste. Parce que le travestissement temporel est tombé, les dupes de l’Histoire et de ses millésimes disent le Moyen Age mort. Meurt-on pour changer de chemise? XXII S’il y a dans le sublime de l’homme les trois quarts de folie, il y a dans sa sagesse les trois quarts de mépris. XXIII En France, tout le monde est aristocrate, car tout le monde tend à se distinguer de tout le monde. Le bonnet rouge du Jacobinisme, c’est le talon rouge de l’aristocratie à l’autre extrémité, mais c’est le même signe distinctif... Seulement, comme on se haïssait, le Jacobinisme mit sur sa tête ce que l’aristocratie mettait sous son pied. La bonne distinction que voulait Pascal, le moindre voyou l’établit en sa faveur, même avant la victoire. Éternelle répétition de l’histoire de ce chiffonnier qui marchait un jour devant moi avec un autre porteur de hotte comme lui, et que je demanderai la permission de raconter. J’intervenais sur leurs talons. Par conséquent je ne savais pas de qui ces messieurs parlaient. Mais l’un -c’était probablement un philosophe -disait à l’autre, avec une magnifique impersonnalité: -«Après tout, ils sont de la canaille comme nous!» Mais l’autre, révolté: -«De la canaille? C’est nous qui sommes de la canaille, -dit-il, - mais eux, c’est de la racaille!» Et j’admirai comment le sentiment de l’aristocratie faisait deviner le dictionnaire des synonymes et révélait les nuances les plus difficiles de la langue française... à un chiffonnier! XXIV Ce qui manque actuellement au catholicisme, c’est un Voltaire et un Franklin catholiques, les deux extrémités de l’esprit bourgeois. XXV Notre réputation est le masque d’Opéra avec lequel on va dans le monde, et on ne sait pas souvent quelle bonne et aimable chose cache la noirceur de cet affreux loup que les autres vous attachent sur la figure. XXVI Penser à un succès dans la joie qu’il cause à un ami, c’est boire son nectar dans une coupe d’or. XXVII En matière de forme littéraire, c’est ce qu’on verse dans le vase qui fait la beauté de l’amphore, autrement, on n’a plus qu’une cruche. XXVIII Je ne crois qu’à ce qui est rare: Les grands esprits, les grands caractères, les grands hommes. Qu’importé le reste! Le plus grand éloge qu’on puisse faire d’un diamant, c’est de l’appeler un solitaire. XXIX Il faut opposer les livres aux livres, comme les poisons aux poisons; sans cela, les gens comme nous écriraient-ils? XXX À mesure que les peuples montent en civilisation, les gouvernements descendent en police. XXXI Il y a une certaine aisance dans la maladresse, qui, si je ne me trompe, est plus gracieuse que la grâce elle-même. XXXII Preuve de petitesse naturelle: Aimer les petites gens. XXXIII Quand les hommes supérieurs se trompent, ils sont supérieurs en cela comme en tout le reste. Ils voient plus faux que les petits ou les médiocres esprits. XXXIV Savoir qu’on est une force console de bien des choses cruelles, amères, trompées, brisées, et qui sont la vie. La conscience de soi vaut mieux que la gloire. C’est du plus pur et du meilleur orgueil. Je ne connais rien de pareil pour calmer une destinée. XXXV Nous ne vivons jamais, nous attendons la vie! Quel beau vers, et quelle triste chose! XXXVI Les hommes supérieurs doivent nécessairement passer pour méchants. Où les autres ne voient ni un défaut, ni un ridicule, ni un vice, leur implacable oeil l’aperçoit. XXXVII Dans les choses où le coeur n’est pas, la main n’est jamais puissante. XXXVIII Vous verrez que les artistes pleureront l’esclavage de l’Orient comme ils ont pleuré la liberté de la Grèce, et pour les mêmes raisons. Le pittoresque s’en va de toutes parts. XXXIX Le Laocoon de Virgile!... Je connais plus terrible. C’est celui dont les serpents qui l’étouffent et qui le dévorent sont sortis de son propre coeur. XL Quand on eut l’indignité d’arrêter en France le prétendant d’Angleterre, le capitaine des gardes chargé de cette infamie se mit à genoux devant le prince et voulut lui lier les mains, mais avec une torsade de soie blanche. Voilà comment le matérialisme du siècle croyait voiler un fait d’ordre moral honteux. XLI Les lettres sont dangereuses, même pour la défense de la vérité. XLII Le mot d’Omar est trop spirituel pour ne pas être historique. Ce n’est pas un homme de lettres qui l’aurait trouvé. XLIII Le premier amour a soif de confidences autant que de déclarations. C’est quand on est noir des coups de foudre reçus, qu’on enterre ses affections sous vingt pieds de silence ou trente-six de plaisanteries. L’amour est une espèce de tigre, alors, qui vit très bien dans les cavernes, -les cavernes humaines, -quelques poitrines, -qu’on ne voit pas dans les déserts du monde, tant elles y sont bien cachées, mais qui y sont. XLIV En fait d’inscriptions, si l’on pouvait tasser toute son idée sous un mot, ce serait le chef-d’oeuvre. Qui sait même si ce ne serait pas le chef-d’oeuvre en tout? Les mots sont la prison de la pensée. Diminuer les mots, faire tomber ce mur, éclaircir les ténèbres, voilà l’Art peut-être? On ne parlera pas dans le ciel. XLV Si Judas vivait, il serait ministre d’État. XLVI Hercule emportait les Pygmées dans sa peau de lion. J’aime assez cela comme gentillesse de mépris. Mais je n’ai jamais trop compris qu’il les emportât. XLVII Ah! si cette terre était plus qu’une auberge, un coupe-gorge où l’on doit passer la nuit, dès demain il faudrait en casser les vitres et mettre le feu à la maison. XLVIII Ce n’est que les faits de notre vie qui nous font penser, -ou ceux de la vie des autres. Le reste de la pensée est de la philosophie, -un trou fait avec un tire-bouchon dans un nuage. XLIX La langue est dans le sein de nos mères. Nous la suçons avec le lait. Celle qu’on prend ailleurs qu’à cette source sacrée n’est qu’une gaucherie, que quelques personnes qui sont toute grâce rendent piquante en la parlant de travers. L Le jeu est une bonne chose dans le monde de province. C’est un rempart. Il est moins intéressant pour soi que préservant des autres. LI L’imagination fait avec ceux qu’elle anime ce que les hommes qui combattent le taureau font dans les cirques espagnols. Elle blesse avec mille traits divers ornés de banderoles de pourpre et d’or. Elle vous pare, mais elle vous déchire, et le sang coule sous tous ces rubans. LII L’homme est si profondément vil qu’il fait des viletés des actions qu’il ne comprend pas, parce qu’ainsi il est toujours sûr de les comprendre. LIII L’Orient et la Grèce me rappellent le mot si coloré et si mélancolique de Richter: -«Le bleu est la couleur du deuil en Orient. Voilà pourquoi le ciel de la Grèce est si beau.» LIV La nuit a une fécondité terrible. Ne sont-ce pas les Anciens qui disaient que l’Amour nud, aveugle et sagittaire, était sorti d’un oeuf couvé par la Nuit? Que c’est effrayant, beau, et vrai! LV Les hommes donnent leur mesure par leurs admirations, et c’est par leurs jugements qu’on peut les juger. LVI Quand on a des opinions courantes, je les laisse courir. LVII Pour des métaphysiciens chrétiens, l’Art est un risible effort d’impuissant, un embrassement de la nue, rien de plus. Oh! oui, même quand l’Ixion est Raphaël, Sébastien del Piombo, Michel-Ange. Pour peu qu’un homme soit chrétien et qu’il ait de l'Idéal dans la tête, il verra plus beau en baissant les paupières comme Milton, qu’en peignant, même avec le divin pinceau du Corrège. Et ce n’est pas une raison pour ne pas admirer Corrège. LVIII Dédié aux amis qui voyagent: Partir, c’est n’avoir pas assez d’atomes crochus pour rester. LIX Les grands penseurs s’aiment de loin. LX L’esprit a des cheveux blancs bien avant la tête, et ce n’est pas les cheveux blancs de la sagesse, mais de l’enragement. LXI C’est tout l’homme qui est éloquent. Le regard de l’homme fait partie de sa voix. LXII Maintenant, un engueuleur qui a cinquante louis dans sa poche est supérieur à Rivarol au bal masqué. LXIII La plus belle destinée: Avoir du génie et être obscur. LXIV Ni ceux qui aiment la vérité ni ceux qui aiment la beauté ne peuvent se soucier de la politique, qui ne se soucie, elle, ni de la beauté ni de la vérité des choses. LXV Les grands hommes inconnus. Vieux thème! Il y a mieux: Les célèbres médiocres et les célèbres imbéciles. LXVI Il y a meilleur que d’avoir portraits et médailles, c’est de n’en pas avoir. Du moins, on fera rêver les imaginations de l’avenir; on le croit, si on rêve soi-même. Mais eux, ces diables de peintres, la déconcertent. LXVII La femme de Loth se retourna, et elle fut changée en statue de sel pour s’être retournée. Beau symbole! Quand on se retourne dans la vie et qu’on regarde son passé, on devient statue aussi. On n’est plus capable de rien. LXVIII Les journaux! les chemins de fer du mensonge. LXIX C’est Vauvenargues, le trop vanté Vauvenargues, qui a dit ce mot de professeur: «Ce n’est pas assez d’avoir des facultés, il faut en avoir l’économie.» Cela ravit les pédants. Mais toute économie des facultés n’est qu’une économie de bouts de chandelle. Quand on a des torches, on n’économise pas les bougies. Vauvenargues économisait, par exemple. Byron, non! LXX Bon sujet d’article: Les familles littéraires. Tout père de talent laissant un fils qui veut en avoir. L’aristocratie transposée. LXXI Il y a des gens qui ne sont pas même des vermisseaux. C’est tout simplement du vermicelle, pâteux et fade. On les cuit dans des épigrammes, et ce sont les gens d’esprit qui fournissent le bouillon. LXXII Quand l’Empereur vit Goethe pour la première fois, il lui dit: «Vous, vous êtes un homme!» Qu’en savait-il? Michelet admire ce mot. Mais les mots politiques ne comptent pas. LXXIII La fierté! le plus beau sentiment de l’homme solitaire, -et l’homme est solitaire dès qu’il n’a plus vingt-cinq ans. -Fier à bras ou sans bras, peu m’importe! mais fier. LXXIV Le lion ne vole pas, -c’est le grand prosateur; le poète est l’aigle, -il a des ailes. Mais le grand poète prosateur, c’est le lion de Saint-Marc, qui est un lion qui a des ailes! LXXV Goethe a été fait avec deux morceaux de grand homme, -d’un grand poète cassé et d’un grand savant cassé. La nature a rapproché les deux morceaux; mais a-t-elle fait, en les rapprochant, autre chose que de les casser un peu plus tous les deux? LXXVI L’immense bêtise du suffrage universel acceptée, -qui sera la honte du XIXe siècle (à faire crever de rire nos neveux, s’ils ne sont pas des crétins absolus), -pourquoi les femmes ne voteraient- elles pas aussi bien que les hommes? Ne font-elles pas partie de l'universalité?... Pourquoi cette inégalité de fait devant cette égalité de principe?... Pourquoi, si le valet de chambre vote, la femme de chambre ne voterait-elle pas?... LXXVII Être au-dessus de ce qu’on sait, chose rare! L’érudition par- dessus, c’est le fardeau; par-dessous, c’est le piédestal. LXXVIII Que de gens qui n’arrivent pas à l’heure dans la vie!... On est étranglé entre deux portes, dont l’une s’appelle: Trop tôt! et l’autre: Trop tard! LXXIX Les romans d’autrefois (d’il y a quarante-cinq ans) élevaient la vie, et ceux d’à présent la descendent, -et on appelle cela être plus près de la vérité. C’est possible. LXXX Goethe, je crois, a dit qu’un chef de parti n’était jamais qu’un caporal. Mais qu’est-ce qu’un caporal qui prend le mot d’ordre des sentinelles? LXXXI Il n’y a que la force qui donne des coups de pied au derrière qui soit respectée; mais la force du caractère, du talent, de l’expression, allons donc! N’en parlons jamais. Les eunuques qui gouvernent le monde aussi bien que du temps de Narsès, sont de l’avis du renard auquel on a coupé la queue. Je connais au faubourg Saint-Germain des salons où le bon ton, le tyran de l’endroit, fait de tout geste vif, de tout mot pittoresque, une indécence. Ah! le faubourg Saint-Germain!!! Je suis persuadé que Diogène était, de nature, un homme d’esprit très convenable, mais que le faubourg Saint-Germain d’Athènes avait exaspéré. LXXXII -«Qu’est-ce que la gloire?... -disait quelqu’un qui fait beaucoup pour elle. -Un sillage sur de la poussière.» -«Si ce n’est que cela, -objecta une femme qui se croyait logique, -pourquoi vous donnez-vous tant de peine pour laisser votre trace sur cette poussière?...» Et j’entendis cette belle réponse: -«C’est une manière de la fouler aux pieds!» LXXXIII La seule chose femme et espérance qui nous restait encore dans nos extravagances babéliques de modes corrompues, c’était la traine, avec sa modestie majestueuse. Mais, dans ses longs plis que j’aimais, elle ne nous a pas rapporté la pudeur. LXXXIV Ce qui devrait avoir le plus de tact en nous, c’est l’amour- propre, et c’est ce qui en a le moins. LXXXV Il n’y a rien de plus beau que ce que nous ne voyons plus. LXXXVI Quand on dit: entre nous, c’est une complicité. LXXXVII Je ne sais rien qui démontre mieux le néant de la vie que la mort des grands hommes et la facilité avec laquelle le monde imbécille, et qui va toujours son petit bonhomme de train, se passe d’eux. LXXXVIII Combien de métaux pour faire l’airain de Corinthe?... Les injures sur les murs ou sur le papier, la tache d’encre ou de fusain ou de crotte, les fécalités du coeur, de l’esprit et du corps, les fanges de la calomnie, tout cela, sous le soleil du temps, se sèche, se durcit, se tourne en airain solide et brillant, -un airain pur qui s’appelle la Gloire! LXXXIX Si la politesse n’est pas faite des plus beaux sentiments de la vie, -la charité et l’humilité, -ces vertus chrétiennes que le Christianisme seul pouvait faire naître, -elle leur ressemble, et c’est assez pour l’adorer! XC Il n’y a pas qu’Harpagon qui éteigne une bougie sur deux. Alceste aussi. Pour ce qui est dans le monde, on y voit toujours trop. XCI En relisant Rancé, je trouve à Chateaubriand un mérite que je ne lui connaissais pas: il fait aimer la mort. Quand on est très jeune, les tristesses de Chateaubriand embêtent comme si on était Stendhal; mais plus tard, cette tristesse du mépris, vous en comprenez le charme, empoisonné comme tous les charmes. Diable! faire aimer la mort, comme c’est d’excellent emploi pour la vie! XCII Les sociétés, ces cocottes de passage, portent des robes à queue, -et quand elles sont passées et qu’on ne les voit plus, ces queues traînent encore... La Politesse et le Duel sont de ces traines-là. XCIII La politesse! A quoi bon, dans un siècle raisonneur et utilitaire? C’est à renvoyer avec la danse, -on ne danse plus, on polke et on se choque... quand on ne fait pas pis, -avec l’escrime et l’équitation, ces trois formes du Beau agile. L’escrime, cultivée encore pour les coups, n’est plus de la statuaire. L’équitation non plus. Et toutes trois doivent tomber méconnues et en désuétude dans une époque américaine qui a mis à la place la gymnastique, même pour les femmes, -la méthode des jockeys qui fait de l’homme un singe à cheval, -et la savate, l’arme du voyou. XCIV Aujourd’hui, il n’y a plus que de bons et de mauvais sentiments en présence, il n’y a plus que de mauvaises ou bonnes natures, et on ne niera pas que les mauvaises soient en majorité. Autrefois, il y en avait autant de mauvaises qu’aujourd’hui, mais elles étaient tenues de mettre ce masque de satin rose de la politesse, quittes à étouffer un peu dessous... Et c’était même un bien, qu’elles pussent y étouffer! Mais comme la Politesse n’était pas toujours méritée, on lui avait donné une soeur qui s’appelait l’Impertinence, -une soeur jumelle dont la vie, comme celle de certains enfants, tenait à la vie de sa soeur. Aussi, quand on a tué la Politesse, du même coup on a tué l’Impertinence, et nous n’avons plus eu que l’Insolence, bête comme un parvenu et grossière comme quelqu’un qui n’est pas encore arrivé. L’Insolence, elle, c’est toute la nature! car on est insolent également dans la bienveillance et dans le mauvais vouloir, dans l’amour tout aussi bien que dans la haine. Elle vous met le poing sur la cuisse aussi bien que le poing sous le nez. L’estime même, ce sentiment pondéré, peut être insolente. «Reprenez, monsieur, votre insolente estime!» disait Mirabeau à Beaumarchais. -Un homme dit à une femme qu’il l’aime; et pas de milieu: s’il n’est pas un séducteur, c’est un insolent. Que d’esprit il fallait pour tourner cette difficulté de la politesse et parvenir à être impertinent! Mais insolent, tout le monde le peut. -C’est facile comme de faire l’huître d’un crachat sur un tapis d’Aubusson. XCV J’ai cru longtemps juste cette proposition: Il faut tuer un homme pour en sauver trois. Je me trompais. Elle est fausse comme l’égalité moderne, qui est l’égalité du nombre. Et, en effet, si cet homme à tuer est Michel-Ange, ou Newton, ou saint Vincent de Paul, faudra-t-il le tuer pour sauver trois sots?... XCVI Du temps que l’on était poli, on pouvait être cruel, textuel, humiliant et terrible tout de même, et au point de vue de l’énergie du style et du pittoresque de l’expression, on n’y perdait pas. La politesse donnait jusqu’au mépris la moitié d’elle-même, -ce dernier poli qui le faisait mieux entrer. XCVII Ils ne sont ni malveillants, ni suffisants, ni ne veulent être insolents, ces petits jeunes gens sortis de terre et qui enverraient à Balzac, s’il vivait, leur premier volume avec cette inscription: «Mon cher confrère.» Ce sont de bons petits jeunes gens qui manquent de tact et de nuances. Ils manquent de politesse, voilà tout. Cela paraît drôle encore, -mais on s’y fera. XCVIII J’ai déjà beaucoup parlé de la politesse, mais j’en dirai encore ceci, par quoi je finirai. C’est le meilleur bâton de longueur qu’il y ait entre soi et les sots, -un bâton qui vous épargne même la peine de frapper! Être poli avec un sot, c’est s’en isoler. Quelle bonne politique! XCIX Le prince de Ligne appelait la conversation le plus grand charme de la vie, et il avait raison. C’est la seule chose à laquelle je sacrifierais tout. Certes! le Régent, -pour lequel je me sens la plus lâche faiblesse de coeur malgré ses vices que je compte sur mes doigts, et j’ai pour lui peut-être un onzième doigt, comme Anne de Boleyn, - certes! le Régent se connaissait en plaisirs pour se les être tous donnés, et il disait: -«La seule chose qui vaille la peine de vivre, la sensation qui reste fraîche comme l’aurore quand tout est flétri de toutes les aurores auxquelles nous avons goûté, c’est la conversation d’un homme d’esprit qui sait causer.» Fragments Sur Les Femmes. I Jurisprudence. -Une femme vous résiste après les coquetteries et un engagement. Vous prenez de l’humeur, vous la montrez dans le monde, et le monde se moque et dit: «Elle le maltraite. Il n’est pas heureux.» Que faut-il faire alors? Quid juris? Il faut voiler sa colère et abonder en démonstrations passionnées. Si vous n’êtes pas heureux, vous semblez l’être et vous la compromettez. II Je la flattais. -«Vous me dites cela, -dit-elle avec des yeux soupçonneux et lâches, mais si beaux! -et c’est peut-être la millième fois que vous l’avez dit à d’autres femmes...» -«Si je vous apportais -lui répondis-je -un certificat de toutes les femmes comme quoi je ne le leur ai jamais dit, vous me croiriez donc?...» Elle ne répondit pas. Son silence n’était pas assez femme. Il aurait été plus femme de répondre: -«Oui! apportez-le, et je vous croirai, mais pas avant.» III On parlait chemins de fer. Dame! je risquai mon petit aperçu comme un autre ingénieur: -«On a tort de détruire l’absence, -fis-je. -Comment s’aimera-t-on?...» «Votre profondeur est toujours cruelle,» -fit Isaure de G... -«Ah! mademoiselle, -répondis-je, -quand on creuse la pensée, on trouve toujours le froid à une certaine profondeur; et le froid, pour les femmes, c’est la cruauté.» IV Quand on aime un peu, tout est raison pour aimer davantage. Vous leur diriez: «Prenez garde! je suis une affreuse machine de Birmingham, en acier poli, qui fonctionne l’amour et qui tue,» qu’elles vous diraient: «Eh bien, broie-moi!» Oui! si vous dites: «qui fonctionne l’amour;» mais si vous n’en parliez pas?... (À souper chez...) V Sans la Manon Lescaut que chacun traîne après soi, le Vicaire Savoyard serait catholique. VI Les femmes s'attachent comme des draperies, avec des clous et un marteau. VII Partout où les femmes sont sur le trône, la corruption est dans les moeurs. VIII Quand on aime, une distraction de monde est l'infidélité des femmes honnêtes. IX Les amitiés de femmes sont des pelottes dans lesquelles elles piquent leurs aiguilles, ou encore de ces jolies coupes d'agate ou de bronze que l'on met sur les cheminées et qu'on appelle, je crois, des vide-poches. X De femme à femme, pas une femme honnête. Toutes des scélérates, en plus ou en moins. XI Il n’y a jamais qu’une femme qui puisse guérir d’une autre femme. Le diamant seul peut rayer le diamant. Les clous enfoncés cyclopiquement ne s’arrachent plus; on les chasse avec un autre clou. XII À force d’amour et dans l’intérêt de leur amour, les âmes très pures doivent avoir l’hypocrisie et le courage des choses physiques et des tentatives audacieuses qui naturellement leur répugnent, en raison même de leur élévation et de leur supériorité. XIII Les femmes donnent leur mesure par leurs amours. Nous, non. Nous pouvons aimer au-dessous de nous sans déroger; nous pouvons élever jusqu’à nous la dernière des femmes, mais les femmes tombent toujours au niveau de l’homme qu’elles ont le malheur d’aimer. Almaviva n’est pas déshonoré parce qu’il prend Suzanne par la taille, et il aurait une passion pour elle au lieu d’un caprice de sultan, qu’il n’y aurait là pour lui aucune dégradation morale ou esthétique; mais si la comtesse Almaviva aimait Figaro (et pourtant il a diablement d’esprit!), elle nous dégoûterait... C’est un laquais! Un laquais, un cuistre d’université faisant la classe et donnant la pâtée aux garçons, voilà ce qu’une femme distinguée et spirituelle n’aimera jamais sans partager un peu le genre de poésie de ces gens-là, c’est-à-dire sans un ridicule affreux. XIV Avoir l’air d’un homme qui se sacrifie quand on ne fait que sa volonté, est l’art suprême en matière de femmes comme en matière de peuple. Entortillé dans les draperies du sacrifice l’amour a sa véritable robe d’enchanteur, et peut-être le meilleur de son despotisme est-il dans son hypocrisie. Toutes les femmes savent bien cela. Mais si elles le savent et nous y prennent, il faut bien le leur rendre et les y prendre à notre tour. XV Les femmes ne sont pas mises dans le monde pour couronner messieurs les rosiers de la modestie, s’il y en a. Elles couronnent des vainqueurs, des confiants et des fats. XVI Ne donnez pas une voix, ne cherchez pas une forme à moitié dévoilée à l’inconnu. L’inconnu, c’est le Diable, pour les femmes! Sa meilleure définition est la pourtraicture de monsieur Satan. C’est... un inconnu. XVII Les femmes les plus distinguées de nos civilisations font quelquefois, en fait d’hommes et de causeries à voix basse devant tout le monde, ce que font les femmes sauvages, qui gâtent leur oreille par d’horribles pendants, soit quelque oeuf de vilain oiseau, soit quelque ignoble verroterie. L’animal inférieur se retrouve toujours. XVIII Je suis de ceux qui croient que tous les amours sont tués par l’absence, ou peuvent l’être. Ce n’est qu’une question de temps... Sans la présence réelle de Dieu dans l’Eucharistie, nous ne l’aimerions pas deux jours, et sainte Thérèse elle-même serait impossible. XIX Il est des moments dans la vie où pour baiser le bas d’une jupe on passerait sur le corps des femmes qu’on adorait hier avec le plus d’idolâtrie. XX Je ne crois pas à l’amitié des femmes. La loi qui régit l’humanité est salique; nous n’avons point de pairesses. L’amitié d’une femme, c’est de l’amour vierge ou de l’amour veuf. C’est avant ou après. XXI Toute femme dont on veut être aimé et qui ne vous aime pas encore, n’est qu’une ennemie. XXII On aime seulement les femmes belles; on adore les laides... quand on se met à les aimer. Est-ce que nous ne sculptons pas notre rêve dans la chair infirme de toutes les femmes que nous aimons? Est-ce qu’elles existent autrement que par nous? Est-ce que nous ne sommes pas leurs archevêques de Rheims, et notre génie n’est-il pas la colombe qui nous apporte le saint-Chrême avec lequel nous les sacrons reines de nos coeurs? XIII Les crampons de la passion, je les connais. L’intelligence se cabre, mais la volonté la renverse. On est comme cet officier anglais sur la tombe de qui on a mis, devant Sébastopol: Renversé mais non détruit! XXIV Ils ont bien fait de donner le vert pour couleur à l’espérance, - c’est la couleur du vert-de-gris; car il n’y a pas de sentiment qui s’oxyde plus vite et qui empoisonne mieux les coeurs! XXV Avec les femmes, pourquoi des scrupules? On leur dit ce qu’on veut, et c’est si femme d’avoir de la grâce, qu’on peut parler de la grâce de toutes à toutes. Elles doivent en avoir. C’est donc une galanterie obligée. D’ailleurs, elles ne réclameront pas, et si un homme souriait d’un mot mal employé, n’a-t-on pas toujours une sublime réponse: Elle n’a de grâce pour personne, c’est vrai, mais elle en a pour moi? Ce qui fait du coup deux impertinences et une fatuité. XXVI Le coup de foudre qui renverse Paul sur le chemin de Damas est, pour les femmes, dans leur vanité ou dans leur coeur, jolie petite boîte dont le fond est de la vanité encore. Paul était un homme de grand génie, de grand caractère, capable de tout. Ah! que je comprends bien ce qui l’a renversé et conquis à Dieu. Mais Pauline, Paula ou Paulette... cela se ramène au rivage avec un filet tissé de séductions, ou un harpon de flatteries qu’on enfonce jusqu’au manche dans les joints de la vanité. XXVII On aime beaucoup plus pour les défauts de la personne aimée que pour ses qualités, parce qu’ils individualisent davantage. La beauté tend à l’unité, tandis que la laideur est multiple. XXVIII Inexplicable nature que celle de la femme! Je m’étonne qu’il y en ait eu qui soient devenues Saint-Simoniennes. Le Saint-Simonisme voulait l’émancipation de la femme, et il n’y a pas un moraliste qui ne la veuille aussi, cette émancipation. Les raisons de ce désir qui travaille toutes les têtes pensantes sont écrites partout. Eh bien, c’est par les femmes surtout que cette émancipation est le plus repoussée! C’est toujours par intérêt qu’on est lâche; elles trouvent du bonheur à rester victimes. XXIX En fait de femmes, c’est dans les huîtres que l’on trouve les perles. XXX Je trouve dans les Mémoires de Tilly, ouvrage spirituel, d’une grâce un peu fate, mais amusant et d’un goût assez filtré: «Un bon moyen de n’en pas manquer une, ce serait de mourir pour elles et de revenir au monde après... On les aurait toutes.» XXXI La plus triste, hélas! de toutes les vieillesses, c’est la vieillesse de l’amour. XXXII La seule garantie d’une femme contre vous, est toute et seulement dans l’affection qu’elle a pour un autre. Mais cette affection la rend-elle invulnérable? La femme est tellement extérieure, tellement soumise à l’influence de qui veut en avoir sur elle, qu’il est très facile de dépoétiser et d’éteindre cette affection pour un autre. -L’attaquer surtout par le ridicule, moyen sûr avec une femme commune. Par le mépris fondé ou non, mais motivé (comme vous pourrez), avec une femme distinguée. XXXIII La plus délicieuse sensation que puissent donner les femmes, c’est la jalousie dont elles se prennent les unes contre les autres et dont on est la cause agissante. XXXIV On paie de tout, on s’acquitte de tout, avec de l’amour. On efface même le malheur que l’on a causé. XXXV Un premier amour influe sur toute la vie. On aime après, on aime encore, et peut-être aime-t-on davantage; mais on porte un signe dans le coeur, signe maudit ou béni, mais ineffaçable. Le doigt de la première aimée, c’est comme celui de Dieu: l’empreinte en est éternelle. À chaque amour qui finit, à chaque illusion qui s’en va, à chaque boucle de cheveux coupée sur des têtes mortes, une seule image se traîne dans le vide du coeur et il semble toujours qu’il n’y en a qu’une seule qu’on ait trahie. (Tiré de Ce qui ne meurt pas.) XXXVI Les âmes hors du commun s’entendent même quand elles s’éloignent. XXXVII Quand une jeune femme accuse son mari dans des confidences à sa mère, ou elle, est une âme sans noblesse ou elle ne l’aime plus. XXXVIII Souffrir quand on aime, c’est doux et bon, car c’est le bonheur du martyre; mais souffrir de ne plus aimer, voilà le malheur de la vie! Mal bien grand, car on meurt d’aimer, et on ne meurt pas de n’aimer plus. XXXIX Peut-être n’y a-t-il qu’une mère malheureuse et coupable qui puisse aimer passionnément son enfant. C’est la première fois que manquer à ses devoirs produise quelque chose de plus sublime que ces devoirs mêmes. XL Les femmes devraient toujours être habillées plus ou moins. Quand elles déposent les habits du combat, elles cessent d’être ces fair warriors dont parle Shakespeare. XLI En donnant le nom à un enfant, il faut penser à la femme qui, un jour, aura à le prononcer. XLII Les vieilles femmes avaient autrefois pour dernière ressource la dévotion; maintenant, elles ont la littérature. Je ne sais pas, n’étant point femme, ce qu’elles y ont gagné. Mais nous... Nous trouvions encore dans une dévote qui l’était depuis peu une résistance qui affriandait. Il y avait là du ragoût... Mais les femmes littéraires n’ont aucune raison pour nous affriander d’une résistance, et dans le tête-à-tête elles nous lisent leurs livres ou elles les font. XLIII La meilleure à aimer, pour ceux qui aiment l’intensité, c’est une vieille femme passionnée. -«Pourquoi pas une jeune?» -dit-elle en se regardant. -«Parce qu’une jeune ne l’est jamais.» -«Bah!» fit-elle encore. Elle n’avait pas compris. Son bah! était de l’étonnement incrédule, un sentiment très familier aux femmes dans la conversation. -«Oui! -fis-je, obligé d’être pédant parce qu’elle était réellement trop légère. -Il n’y a que le désespoir de n’être plus aimées qui donne aux femmes la force d’aimer.» XLIV Je sais pourquoi la marquise Olga est dévote. Elle a mis le Saint-Sacrement sur la couverture de son lit -pour que son mari n’y couche pas. XLV Les femmes sont faites pour être victimes. Elles sont marquées pour l’être. Savez-vous pourquoi?... Le manque de fierté. Qui n’épousent-elles pas, même sans fortune? Nous n’avons jamais des femmes comme elles ont des maris, elles! Et les plus charmantes!! Dès qu’il y a un monstre quelque part, il y a une jolie femme qui lui a donné sa main. Elle le trompe (parbleu!), mais par cela même elle est deux fois à sa merci, et elle l’a deux fois mérité. XLVI La première lettre d’amour: La première tache dont toutes les hermines doivent mourir. XLVII Les hommes sont des jugeurs de femmes. Il faut les entendre après déjeuner. Seulement, quelles erreurs! Ils font les moeurs de ces innocentes ou de ces poltronnes avec l’audace et l’impureté de leurs esprits. XLVIII La plupart des moralistes me font l’effet de gens maltraités par les femmes, -ou qui, du moins, ne leur plaisent plus. XLIX Avec les femmes, c’est comme avec les nations: il faut être heureux et impitoyable. L C’est quelquefois une manière bien délicate de faire la cour aux femmes que d’avoir des torts avec elles. Cela leur crée la supériorité de pardonner. LI On voit dans le coeur des femmes par les trous qu’on fait à leur amour-propre. LII La séduction suprême n’est pas d’exprimer des sentiments, c’est de les faire soupçonner. LIII Parler de fierté à une femme, est-ce exalter la sienne? Je l’ai cru longtemps; je ne le crois plus. LIV Après la blessure, ce que les femmes font le mieux, c’est de la charpie. LV Quand la passion est intense, s’aperçoit-on que la femme ait un esprit? Rivarol aimait les femmes bêtes. C’est l’histoire de l’intelligence dans l’amour. LVI C’est si rare maintenant quand une femme a du tempérament, que quand une femme en a on dit que c’est de l’hystérie. LVII Être mal mis, c’est une impertinence pour les femmes. LVIII La question de Pascal: «Qu’est-ce qu’elles aiment en nous?» m’est souvent revenue. Toi tu es aimé pour ta beauté, que tu n’as pas faite. Moi pour mon talent, que j’ai, au moins, développé. Rêveurs!... Toi tu es aimé parce qu’on dit que tu es beau. Et toi parce qu’on te dit spirituel, -ou parce que tu passes pour un grand artiste. Ah! c’est toujours la solution de Pascal: «Si le nez de Cléopâtre avait été mal fait, aurait-elle été aimée?» Et moi, je réponds bravement, sans avoir besoin de Pascal: Oui, -puisque c’était le nez de Cléopâtre! Seulement, le nez de Cléopâtre est partout... LIX Être belle et aimée, ce n’est être que femme. Être laide et savoir se faire aimer, c’est être Princesse. (Traité de la Princesse. Inédit.) LX Toutes les grandes femmes, -grandes, dans leur genre, comme Charlemagne, Alexandre, César, Napoléon dans le leur, -les Ninons, les duchesses de Valentinois, les marquises de Pescaire, ont été vieilles ce qu’elles étaient jeunes; et les contemporains, dupes de leur génie, nous ont dit, avec l’air de la bonne foi la plus comique, qu’elles étaient toujours aussi belles, qu’elles avaient mis le talon de leur brodequin sur ce monstre affreux de la vieillesse. Que ne disent-ils point?... Lisez-les. -Mais non! ne les lisez pas! Les lois de la nature humaine ne changent point ainsi. Rien n’est inexorable comme les cheveux blancs et les rides... Seulement, c’est une loi aussi de la nature humaine que l’âme, l’esprit, la volonté, la flamme intérieure, aient leur magie, et transfigurent de périssables matérialités. (Traité de la Princesse. Inédit.) LXI Une pensée à propos d’une séduction: «Cela est pitoyable dans l’intelligence, mais c’est dans la nature.» On ne peut déshonorer la nature mieux que cela. LXII Ne demandez aux femmes que ce qu’elles peuvent donner. Elles ne sont sublimes que quand elles se trompent. LXIII Si elles savaient combien, parfois, on les évite, parce qu’on les aime! Source: http://www.poesies.net.