Epîtres Par François-Marie Voltaire (Arouet) (1694-1778) EPITRE 1. 1706 A monseigneur, fils unique de Louis XIV. Noble sang du plus grand des rois, Son amour et notre espérance, Vous qui, sans régner sur la France, Régnez sur le coeur des françois, Pourrez-vous souffrir que ma veine, Par un effort ambitieux, Ose vous donner une étrenne, Vous qui n'en recevez que de la main des dieux? La nature en vous faisant naître Vous étrenna de ses plus doux attraits, Et fit voir dans vos premiers traits Que le fils de Louis était digne de l'être. Tous les dieux à l'envi vous firent leurs présents: Mars vous donna la force et le courage; Minerve, dès vos jeunes ans, Ajouta la sagesse au feu bouillant de l'âge; L'immortel Apollon vous donna la beauté: Mais un dieu plus puissant, que j'implore En mes peines, Voulut aussi me donner mes étrennes, En vous donnant la libéralité. EPITRE 2. 1713 A madame la comtesse de Fontaines, sur son roman de la comtesse de Savoie. La Fayette et Segrais, couple sublime et tendre, Le modèle, avant vous, de nos galants écrits, Des champs élysiens, sur les ailes des Ris, Vinrent depuis peu dans Paris: D'où ne viendrait-on pas, Sapho, pour vous entendre? À vos genoux tous deux humiliés, Tous deux vaincus, et pourtant pleins de joie, Ils mirent leur zaïde aux pieds De la comtesse de Savoie. Ils avaient bien raison: quel dieu, charmant auteur, Quel dieu vous a donné ce langage enchanteur, La force et la délicatesse, La simplicité, la noblesse, Que Fénelon seul avait joint; Ce naturel aisé dont l'art n'approche point? Sapho, qui ne croirait que l'amour vous inspire? Mais vous vous contentez de vanter son empire; De Mendoce amoureux vous peignez le beau feu, Et la vertueuse faiblesse D'une maîtresse Qui lui fait, en fuyant, un si charmant aveu. Ah! Pouvez-vous donner ces leçons de tendresse, Vous qui les pratiquez si peu? C'est ainsi que Marot, sur sa lyre incrédule, Du dieu qu'il méconnut prôna la sainteté: Vous avez pour l'amour aussi peu de scrupule; Vous ne le servez point, et vous l'avez chanté. Adieu; malgré mes épilogues, Puissiez-vous pourtant, tous les ans, Me lire deux ou trois romans, Et taxer quatre synagogues! EPITRE 3. 1714 A Monsieur l'abbé Servien, prisonnier au château de Vincennes. Aimable abbé, dans Paris autrefois La volupté de toi reçut des lois; Les ris badins, les grâces enjouées, À te servir dès longtemps dévouées, Et dès longtemps fuyant les yeux du roi, Marchaient souvent entre Philippe et toi, Te prodiguaient leurs faveurs libérales, Et de leurs mains marquaient dans leurs annales, En lettres d'or, mots et contes joyeux, De ton esprit enfants capricieux. Ô doux plaisirs, amis de l'innocence, Plaisirs goûtés au sein de l'indolence, Et cependant des dévots inconnus! Ô jours heureux! Qu'êtes-vous devenus? Hélas! J'ai vu les grâces éplorées, Le sein meurtri, pâles, désespérées; J'ai vu les ris, tristes et consternés, Jeter les fleurs dont ils étaient ornés; Les yeux en pleurs, et soupirant leurs peines, Ils suivaient tous le chemin de Vincennes, Et, regardant ce château malheureux, Aux beaux esprits, hélas! Si dangereux, Redemandaient au destin en colère Le tendre abbé qui leur servait de père. N'imite point leur sombre désespoir; Et, puisque enfin tu ne peux plus revoir Le prince aimable à qui tu plais, qui t'aime, Ose aujourd'hui te suffire à toi-même. On ne vit pas au donjon comme ici: Le destin change, il faut changer aussi. Au sel attique, au riant badinage, Il faut mêler la force et le courage; À son état mesurant ses désirs, Selon les temps se faire des plaisirs, Et suivre enfin, conduit par la nature, Tantôt Socrate, et tantôt épicure. Tel dans son art un pilote assuré, Maître des flots dont il est entouré, Sous un ciel pur où brillent les étoiles, Au vent propice abandonne ses voiles, Et, quand la mer a soulevé ses flots, Dans la tempête il trouve le repos: D'une ancre sûre il fend la molle arène, Trompe des vents l'impétueuse haleine; Et, du trident bravant les rudes coups, Tranquille et fier, rit des dieux en courroux. Tu peux, abbé, du sort jadis propice Par ta vertu corriger l'injustice; Tu peux changer ce donjon détesté En un palais par Minerve habité. Le froid ennui, la sombre inquiétude, Monstres affreux, nés dans la solitude, De ta prison vont bientôt s'exiler. Vois dans tes bras de toutes parts voler L'oubli des maux, le sommeil désirable; L'indifférence, au coeur inaltérable, Qui, dédaignant les outrages du sort, Voit d'un même oeil et la vie et la mort; La paix tranquille, et la constance altière, Au front d'airain, à la démarche fière, À qui jamais ni les rois ni les dieux, La foudre en main, n'ont fait baisser les yeux. Divinités des sages adorées, Que chez les grands vous êtes ignorées! Le fol amour, l'orgueil présomptueux, Des vains plaisirs l'essaim tumultueux, Troupe volage à l'erreur consacrée, De leurs palais vous défendent l'entrée. Mais la retraite a pour vous des appas: Dans nos malheurs vous nous tendez les bras; Des passions la troupe confondue À votre aspect disparaît éperdue. Par vous, heureux au milieu des revers, Le philosophe est libre dans les fers. Ainsi Fouquet, dont Thémis fut le guide, Du vrai mérite appui ferme et solide, Tant regretté, tant pleuré des neuf soeurs, Le grand Fouquet, au comble des malheurs, Frappé des coups d'une main rigoureuse, Fut plus content dans sa demeure affreuse, Environné de sa seule vertu, Que quand jadis, de splendeur revêtu, D'adulateurs une cour importune Venait en foule adorer sa fortune. Suis donc, abbé, ce héros malheureux; Mais ne va pas, tristement vertueux, Sous le beau nom de la philosophie, Sacrifier à la mélancolie, Et par chagrin, plus que par fermeté, T'accoutumer à la calamité. Ne passons point les bornes raisonnables. Dans tes beaux jours, quand les dieux favorables Prenaient plaisir à combler tes souhaits, Nous t'avons vu, méritant leurs bienfaits, Voluptueux avec délicatesse, Dans tes plaisirs respecter la sagesse. Par les destins aujourd'hui maltraité, Dans ta sagesse aime la volupté. D'un esprit sain, d'un coeur toujours tranquille, Attends qu'un jour, de ton noir domicile On te rappelle au séjour bienheureux. Que les plaisirs, les grâces, et les jeux, Quand dans Paris ils te verront paraître, Puissent sans peine encor te reconnaître. Sois tel alors que tu fus autrefois; Et cependant que Sully quelquefois Dans ton château vienne, par sa présence, Contre le sort affermir ta constance. Rien n'est plus doux, après la liberté, Qu'un tel ami dans la captivité. Il est connu chez le dieu du permesse: Grand sans fierté, simple et doux sans bassesse, Peu courtisan, partant homme de foi, Et digne enfin d'un oncle tel que toi. EPITRE 4. 1714 A Madame De Montbrun-Villefranche. Montbrun, par l'amour adoptée, Digne du coeur d'un demi-dieu, Et, pour dire encor plus, digne d'être chantée Ou par Ferrand, ou par Chaulieu; Minerve et l'enfant de Cythère Vous ornent à l'envi d'un charme séducteur; Je vois briller en vous l'esprit de votre mère Et la beauté de votre soeur: C'est beaucoup pour une mortelle. Je n'en dirai pas plus: songez bien seulement À vivre, s'il se peut, heureuse autant que belle; Libre des préjugés que la raison dément, Aux plaisirs où le monde en foule vous appelle Abandonnez-vous prudemment. Vous aurez des amants, vous aimerez sans doute: Je vous verrai, soumise à la commune loi, Des beautés de la cour suivre l'aimable route, Donner, reprendre votre foi. Pour moi, je vous louerai; ce sera mon emploi. Je sais que c'est souvent un partage stérile, Et que La Fontaine et Virgile Recueillaient rarement le fruit de leurs chansons. D'un inutile dieu malheureux nourrissons, Nous semons pour autrui. J'ose bien vous le dire, Mon coeur de La Duclos fut quelque temps charmé; L'amour en sa faveur avait monté ma lyre: Je chantais La Duclos; D'Uzès en fut aimé: C'était bien la peine d'écrire! Je vous louerai pourtant; il me sera trop doux De vous chanter, et même sans vous plaire; Mes chansons seront mon salaire: N'est-ce rien de parler de vous? EPITRE 5. 1715 A monsieur l'abbé De..., qui pleurait la mort de sa maîtresse. Toi qui fus des plaisirs le délicat arbitre, Tu languis, cher abbé; je vois, malgré tes soins, Que ton triple menton, l'honneur de ton chapitre, Aura bientôt deux étages de moins. Esclave malheureux du chagrin qui te dompte, Tu fuis un repas qui t'attend! Tu jeûnes comme un pénitent; Pour un chanoine quelle honte! Quels maux si rigoureux peuvent donc t'accabler? Ta maîtresse n'est plus; et, de ses yeux éprise, Ton âme avec la sienne est prête à s'envoler! Que l'amour est constant dans un homme d'église! Et qu'un mondain saurait bien mieux se consoler! Je sais que ta fidèle amie Te laissait prendre en liberté De ces plaisirs qui font qu'en cette vie On désire assez peu ceux de l'éternité: Mais suivre au tombeau ce qu'on aime, Ami, crois-moi, c'est un abus. Quoi! Pour quelques plaisirs perdus Voudrais-tu te perdre toi-même? Ce qu'on perd en ce monde-ci, Le retrouvera-t-on dans une nuit profonde? Des mystères de l'autre monde On n'est que trop tôt éclairci. Attends qu'à tes amis la mort te réunisse, Et vis par amitié pour toi: Mais vivre dans l'ennui, ne chanter qu'à l'office, Ce n'est pas vivre, selon moi. Quelques femmes toujours badines, Quelques amis toujours joyeux, Peu de vêpres, point de matines, Une fille, en attendant mieux: Voilà comme l'on doit sans cesse Faire tête au sort irrité; Et la véritable sagesse Est de savoir fuir la tristesse Dans les bras de la volupté. EPITRE 6. 1715 A une dame, Un peu mondaine et trop dévote. Tu sortais des bras du sommeil, Et déjà l'oeil du jour voyait briller tes charmes, Lorsque le tendre amour parut à ton réveil; Il te baisait les mains, qu'il baignait de ses larmes. "Ingrate, te dit-il, ne te souvient-il plus Des bienfaits que sur toi l'amour a répandus? J'avais une autre espérance Lorsque je te donnai ces traits, cette beauté, Qui, malgré ta sévérité, Sont l'objet de ta complaisance. Je t'inspirai toujours du goût pour les plaisirs, Le soin de plaire au monde, et même des désirs; Que dis-je! Ces vertus qu'en toi la cour admire, Ingrate, tu les tiens de moi. Hélas! Je voulais par toi Ramener dans mon empire La candeur, la bonne foi, L'inébranlable constance, Et surtout cette bienséance Qui met l'honneur en sûreté, Que suivent le mystère et la délicatesse, Qui rend la moins fière beauté Respectable dans sa faiblesse. Voudrais-tu mépriser tant de dons précieux? N'occuperas-tu tes beaux yeux Qu'à lire Massillon, Bourdaloue, et La Rue? Ah! Sur d'autres objets daigne arrêter ta vue: Qu'une austère dévotion De tes sens combattus ne soit plus la maîtresse; Ton coeur est né pour la tendresse, C'est ta seule vocation. La nuit s'avance avec vitesse; Profite de l'éclat du jour: Les plaisirs ont leur temps, la sagesse a son tour. Dans ta jeunesse fais l'amour, Et ton salut dans ta vieillesse. " Ainsi parlait ce dieu. Déjà même en secret Peut-être de ton coeur il s'allait rendre maître; Mais au bord de ton lit il vit soudain paraître Le révérend père Quinquet. L'amour, à l'aspect terrible De son rival théatin, Te croyant incorrigible, Las de te prêcher en vain, Et de verser sur toi des larmes inutiles, Retourna dans Paris, où tout vit sous sa loi, Tenter des beautés plus faciles, Mais bien moins aimables que toi. EPITRE 7. A monsieur le duc d'Aremberg. D'Aremberg, où vas-tu? Penses-tu m'échapper? Quoi! Tandis qu'à Paris on t'attend pour souper, Tu pars, et je te vois, loin de ce doux rivage, Voler en un clin d'oeil aux lieux de ton bailliage! C'est ainsi que les dieux qu'Homère a tant prônés Fendaient les vastes airs de leur course étonnés, Et les fougueux chevaux du fier dieu de la guerre Franchissaient en deux sauts la moitié de la terre. Ces grands dieux toutefois, à ne déguiser rien, N'avaient point dans la Grèce un château comme Enghien; Et leurs divins coursiers, regorgeant d'ambrosie, Ma foi, ne valaient pas tes chevaux d'Italie. Que fais-tu cependant dans ces climats amis Qu'à tes soins vigilants l'empereur a commis? Vas-tu, de tes désirs portant partout l'offrande, Séduire la pudeur d'une jeune flamande, Qui, tout en rougissant, acceptera l'honneur Des amours indiscrets de son cher gouverneur? La paix offre un champ libre à tes exploits lubriques: Va remplir de cocus les campagnes belgiques, Et fais-moi des bâtards où tes vaillantes mains Dans nos derniers combats firent tant d'orphelins. Mais quitte aussi bientôt, si la France te tente, Des tetons du Brabant la chair flasque et tremblante, Et, conduit par Momus et porté par les ris, Accours, vole, et reviens t'enivrer à Paris. Ton salon est tout prêt, tes amis te demandent; Du défunt Rothelin les pénates t'attendent. Viens voir le doux La Faye aussi fin que courtois, Le conteur Lasseré, Matignon le sournois, Courcillon, qui toujours du théâtre dispose, Courcillon, dont ma plume a fait l'apothéose, Courcillon qui se gâte, et qui, si je m'en croi, Pourrait bien quelque jour être indigne de toi. Ah! S'il allait quitter la débauche et la table, S'il était assez fou pour être raisonnable, Il se perdrait, grands dieux! Ah! Cher duc, aujourd'hui Si tu ne viens pour toi, viens par pitié pour lui! Viens le sauver: dis-lui qu'il s'égare et s'oublie, Qu'il ne peut être bon qu'à force de folie, Et, pour tout dire enfin, remets-le dans tes fers. Pour toi, près l'Auxerrois, pendant quarante hivers, Bois, parmi les douceurs d'une agréable vie, Un peu plus d'hypocras, un peu moins d'eau-de-vie. EPITRE 8. 1716 À monsieur le prince Eugène. Grand prince, qui, dans cette cour Où la justice était éteinte, Sûtes inspirer de l'amour, Même en nous donnant de la crainte; Vous que Rousseau si dignement A, dit-on, chanté sur sa lyre, Eugène, je ne sais comment Je m'y prendrai pour vous écrire. Oh! Que nos français sont contents De votre dernière victoire! Et qu'ils chérissent votre gloire, Quand ce n'est pas à leurs dépens! Poursuivez; des musulmans Rompez bientôt la barrière; Faites mordre la poussière Aux circoncis insolents; Et, plein d'une ardeur guerrière, Foulant aux pieds les turbans, Achevez cette carrière Au sérail des ottomans: Des chrétiens et des amants Arborez-y la bannière, Vénus et le dieu des combats Vont vous en ouvrir la porte; Les grâces vous servent d'escorte, Et l'amour vous tend les bras. Voyez-vous déjà paraître Tout ce peuple de beautés, Esclaves des voluptés D'un amant qui parle en maître? Faites vite du mouchoir La faveur impérieuse À la beauté la plus heureuse, Qui saura délasser le soir Votre altesse victorieuse. Du séminaire des amours, À la France votre patrie, Daignez envoyer pour secours Quelques belles de Circassie. Le saint-père, de son côté, Attend beaucoup de votre zèle, Et prétend qu'avec charité Sous le joug de la vérité Vous rangiez ce peuple infidèle. Par vous mis dans le bon chemin, On verra bientôt ces infâmes, Ainsi que vous, boire du vin, Et ne plus renfermer leurs femmes. Adieu, grand prince, heureux guerrier! Paré de myrte et de laurier, Allez asservir le Bosphore: Déjà le grand turc est vaincu; Mais vous n'avez rien fait encore Si vous ne le faites cocu. EPITRE 9. 1716 À Madame De Gondrin, sur le péril qu'elle avait couru en traversant La Loire. Savez-vous, gentille douairière, Ce que dans Sully l'on faisait Lorsqu'éole vous conduisait D'une si terrible manière? Le malin Périgny riait, Et pour vous déjà préparait Une épitaphe familière, Disant qu'on vous repêcherait Incessamment dans la rivière, Et qu'alors il observerait Ce que votre humeur un peu fière Sans ce hasard lui cacherait. Cependant L'Espar, La Vallière, Guiche, Sully, tout soupirait; Roussy parlait peu, mais jurait; Et l'abbé Courtin, qui pleurait En voyant votre heure dernière, Adressait à Dieu sa prière, Et pour vous tout bas murmurait Quelque oraison de son bréviaire, Qu'alors, contre son ordinaire, Dévotement il fredonnait, Dont à peine il se souvenait, Et que même il n'entendait guère. Chacun déjà vous regrettait. Mais quel spectacle j'envisage! Les amours qui, de tous côtés, Ministres de vos volontés, S'opposent à l'affreuse rage Des vents contre vous irrités. Je les vois; ils sont à la nage, Et plongés jusqu'au cou dans l'eau; Ils conduisent votre bateau, Et vous voilà sur le rivage. Gondrin, songez à faire usage Des jours qu'amour a conservés; C'est pour lui qu'il les a sauvés: Il a des droits sur son ouvrage. EPITRE 10 1716 A Madame De... De cet agréable rivage Où ces jours passés on vous vit Faire, hélas! Un trop court voyage, Je vous envoie un manuscrit Qui d'un écrivain bel esprit N'est point assurément l'ouvrage, Mais qui vous plaira davantage Que le livre le mieux écrit: C'est la recette d'un potage. Je sais que le dieu que je sers, Apollon, souvent vous demande Votre avis sur ses nouveaux airs; Vous êtes connaisseuse en vers; Mais vous n'êtes pas moins gourmande. Vous ne pouvez donc trop payer Cette appétissante recette Que je viens de vous envoyer. Ma muse timide et discrète N'ose encor pour vous s'employer. Je ne suis pas votre poëte; Mais je suis votre cuisinier. Mais quoi! Le destin, dont la haine M'accable aujourd'hui de ses coups, Sera-t-il jamais assez doux Pour me rassembler avec vous Entre Comus et Melpomène, Et que cet hiver me ramène Versifiant à vos genoux? Ô des soupers charmante reine, Fassent les dieux que les guerbois Vous donnent perdrix à douzaine, Poules de Caux, chapons du Maine! Et pensez à moi quelquefois, Quand vous mangerez sur la Seine Des potages à la brunois. EPITRE 11. A Samuel Bernard, au nom de Madame De Fontaine-Martel. C'est mercredi que je soupai chez vous, Et que, sortant des plaisirs de la table, Bientôt couchée, un sommeil prompt et doux Me fit présent d'un songe délectable. Je rêvai donc qu'au manoir ténébreux J'étais tombée, et que Pluton lui-même Me menait voir les héros bienheureux, Dans un séjour d'une beauté suprême. Par escadrons ils étaient séparés: L'un après l'autre il me les fit connaître. Je vis d'abord modestement parés Les opulents qui méritaient de l'être. "Voilà, dit-il, les généreux amis; En petit nombre ils viennent me surprendre: Entre leurs mains les biens ne semblaient mis Que pour avoir le soin de les répandre. Ici sont ceux dont les puissants ressorts, Crédit immense, et sagesse profonde, Ont soutenu l'état par des efforts Qui leur livraient tous les trésors du monde. Un peu plus loin, sur ces riants gazons, Sont les héros pleins d'un heureux délire, Qu'amour lui-même en toutes les saisons Fit triompher dans son aimable empire. Ce beau réduit, par préférence est fait Pour les vieillards dont l'humeur gaie et tendre Paraît encore avoir ses dents de lait, Dont l'enjouement ne saurait se comprendre. "D'un seul regard tu peux voir tout d'un coup Le sort des bons, les vertus couronnées; Mais un mortel m'embarrasse beaucoup; Ainsi je veux redoubler ses années. Chaque escadron le revendiquerait. La jalousie au repos est funeste: Venant ici, quel trouble il causerait! Il est là-haut très-heureux; qu'il y reste. " EPITRE 12. 1716 À Madame De G. Quel triomphe accablant, quelle indigne victoire Cherchez-vous tristement à remporter sur vous? Votre esprit éclairé pourra-t-il jamais croire D'un double testament la chimérique histoire, Et les songes sacrés de ces mystiques fous, Qui, dévots fainéants et pieux loups-garous, Quittent de vrais plaisirs pour une fausse gloire? Le plaisir est l'objet, le devoir et le but De tous les êtres raisonnables; L'amour est fait pour vos semblables; Les bégueules font leur salut. Que sur la volupté tout votre espoir se fonde; N'écoutez désormais que vos vrais sentiments: Songez qu'il était des amants Avant qu'il fût des chrétiens dans le monde. Vous m'avez donc quitté pour votre directeur. Ah! Plus que moi cent fois Couët est séducteur. Je vous abusai moins; il est le seul coupable: Chloé, s'il vous faut une erreur, Choisissez une erreur aimable. Non, n'abandonnez point des coeurs où vous régnez. D'un triste préjugé victime déplorable, Vous croyez servir Dieu; mais vous servez le diable, Et c'est lui seul que vous craignez. La superstition, fille de la faiblesse, Mère des vains remords, mère de la tristesse, En vain veut de son souffle infecter vos beaux jours; Allez, s'il est un Dieu, sa tranquille puissance Ne s'abaissera point à troubler nos amours: Vos baisers pourraient-ils déplaire à sa clémence? La loi de la nature est sa première loi; Elle seule autrefois conduisit nos ancêtres; Elle parle plus haut que la voix de vos prêtres, Pour vous, pour vos plaisirs, pour l'amour, et Pour moi. EPITRE 13. 1716 À monsieur le duc d'Orléans, régent. Prince chéri des dieux, toi qui sers aujourd'hui De père à ton monarque, à son peuple d'appui; Toi qui, de tout l'état portant le poids immense, Immoles ton repos à celui de la France; Philippe, ne crois point, dans ces jours ténébreux, Plaire à tous les français que tu veux rendre heureux: Aux princes les plus grands, comme aux plus beaux ouvrages, Dans leur gloire naissante il manque des suffrages. Eh! Qui de sa vertu reçut toujours le prix? Il est chez les français de ces sombres esprits, Censeurs extravagants d'un sage ministère, Incapables de tout, à qui rien ne peut plaire. Dans leurs caprices vains tristement affermis, Toujours du nouveau maître ils sont les ennemis; Et, n'ayant d'autre emploi que celui de médire, L'objet le plus auguste irrite leur satire: Ils voudraient de cet astre éteindre la clarté, Et se venger sur lui de leur obscurité. Ne crains point leur poison: quand tes soins politiques Auront réglé le cours des affaires publiques, Quand tu verras nos coeurs, justement enchantés, Au-devant de tes pas volant de tous côtés, Les cris de ces frondeurs, à leurs chagrins en proie, Ne seront point ouïs parmi nos cris de joie. Mais dédaigne ainsi qu'eux les serviles flatteurs, De la gloire d'un prince infâmes corrupteurs; Que ta mâle vertu méprise et désavoue Le méchant qui te blâme et le fat qui te loue. Toujours indépendant du reste des humains, Un prince tient sa gloire ou sa honte en ses mains; Et, quoiqu'on veuille enfin le servir ou lui nuire, Lui seul peut s'élever, lui seul peut se détruire. En vain contre Henri la France a vu longtemps La calomnie affreuse exciter ses serpents; En vain de ses rivaux les fureurs catholiques Armèrent contre lui des mains apostoliques; Et plus d'un monacal et servile écrivain Vendit, pour l'outrager, sa haine et son venin; La gloire de Henri par eux n'est point flétrie: Leurs noms sont détestés, sa mémoire est chérie. Nous admirons encor sa valeur, sa bonté; Et longtemps dans la France il sera regretté. Cromwell, d'un joug terrible accablant sa patrie, Vit bientôt à ses pieds ramper la flatterie; Ce monstre politique, au Parnasse adoré, Teint du sang de son roi, fut aux dieux comparé: Mais malgré les succès de sa prudente audace, L'univers indigné démentait le parnasse, Et de Waller enfin les écrits les plus beaux D'un illustre tyran n'ont pu faire un héros. Louis fit sur son trône asseoir la flatterie; Louis fut encensé jusqu'à l'idolâtrie. En éloges enfin le parnasse épuisé Répète ses vertus sur un ton presque usé; Et, l'encens à la main, la docte académie L'endormit cinquante ans par sa monotonie. Rien ne nous a séduits: en vain en plus d'un lieu Cent auteurs indiscrets l'ont traité comme un dieu; De quelque nom sacré que l'opéra le nomme, L'équitable français ne voit en lui qu'un homme. Pour élever sa gloire on ne nous verra plus Dégrader les Césars, abaisser les Titus; Et, si d'un crayon vrai quelque main libre et sûre Nous traçait de Louis la fidèle peinture, Nos yeux trop dessillés pourraient dans ce héros Avec bien des vertus trouver quelques défauts. Prince, ne crois donc point que ces hommes vulgaires Qui prodiguent aux grands des écrits mercenaires, Imposant par leurs vers à la postérité, Soient les dispensateurs de l'immortalité. Tu peux, sans qu'un auteur te critique ou t'encense, Jeter les fondements du bonheur de la France; Et nous verrons un jour l'équitable univers Peser tes actions sans consulter nos vers. Je dis plus: un grand prince, un héros, sans l'histoire, Peut même à l'avenir transmettre sa mémoire. Taisez-vous, s'il se peut, illustres écrivains, Inutiles appuis de ces honneurs certains; Tombez, marbres vivants, que d'un ciseau fidèle Anima sur ses traits la main d'un Praxitèle; Que tous ces monuments soient partout renversés. Il est grand, il est juste, on l'aime: c'est assez. Mieux que dans nos écrits, et mieux que sur le cuivre, Ce héros dans nos coeurs à jamais doit revivre. L'heureux vieillard, en paix dans son lit expirant, De ce prince à son fils fait l'éloge en pleurant; Le fils, encor tout plein de son règne adorable, Le vante à ses neveux; et ce nom respectable, Ce nom dont l'univers aime à s'entretenir, Passe de bouche en bouche aux siècles à venir. C'est ainsi qu'on dira chez la race future: Philippe eut un coeur noble; ami de la droiture, Politique et sincère, habile et généreux, Constant quand il fallait rendre un mortel heureux; Irrésolu, changeant, quand le bien de l'empire Au malheur d'un sujet le forçait à souscrire; Affable avec noblesse, et grand avec bonté, Il sépara l'orgueil d'avec la majesté; Et le dieu des combats, et la docte Minerve, De leurs présents divins le comblaient sans réserve; Capable également d'être avec dignité Et dans l'éclat du trône et dans l'obscurité: Voilà ce que de toi mon esprit se présage. Ô toi de qui ma plume a crayonné l'image, Toi de qui j'attendais ma gloire et mon appui, Ne chanterai-je donc que le bonheur d'autrui? En peignant ta vertu, plaindrai-je ma misère? Bienfaisant envers tous, envers moi seul sévère, D'un exil rigoureux tu m'imposes la loi; Mais j'ose de toi-même en appeler à toi. Devant toi je ne veux d'appui que l'innocence; J'implore ta justice, et non point ta clémence. Lis seulement ces vers, et juge de leur prix; Vois ce que l'on m'impute, et vois ce que j'écris. La libre vérité qui règne en mon ouvrage D'une âme sans reproche est le noble partage; Et de tes grands talents le sage estimateur N'est point de ces couplets l'infâme et vil auteur. Philippe, quelquefois sur une toile antique Si ton oeil pénétrant jette un regard critique, Par l'injure du temps le portrait effacé Ne cachera jamais la main qui l'a tracé; D'un choix judicieux dispensant la louange, Tu ne confondras point Vignon et Michel-Ange. Prince, il en est ainsi chez nous autres rimeurs; Et si tu connaissais mon esprit et mes moeurs, D'un peuple de rivaux l'adroite calomnie Me chargerait en vain de leur ignominie; Tu les démentirais, et je ne verrais plus Dans leurs crayons grossiers mes pinceaux confondus; Tu plaindrais par leurs cris ma jeunesse opprimée; À verser les bienfaits ta main accoutumée Peut-être de mes maux voudrait me consoler, Et me protégerait au lieu de m'accabler. EPITRE 14. 1716 À Monsieur l'abbé De Bussy, depuis évêque de Luçon. Ornement de la bergerie Et de l'église, et de l'amour, Aussitôt que Flore à son tour Peindra la campagne fleurie, Revoyez la ville chérie Où Vénus a fixé sa cour. Est-il pour vous d'autre patrie? Et serait-il dans l'autre vie Un plus beau ciel, un plus beau jour, Si l'on pouvait de ce séjour Exiler la tracasserie? Évitons ce monstre odieux, Monstre femelle, dont les yeux Portent un poison gracieux, Et que le ciel en sa furie, De notre bonheur envieux, A fait naître dans ces beaux lieux Au sein de la galanterie. Voyez-vous comme un miel flatteur Distille de sa bouche impure? Voyez-vous comme l'imposture Lui prête un secours séducteur? Le courroux étourdi la guide, L'embarras, le soupçon timide, En chancelant suivent ses pas. Des faux rapports l'erreur avide Court au-devant de la perfide, Et la caresse dans ses bras. Que l'amour, secouant ses ailes, De ces commerces infidèles Puisse s'envoler à jamais! Qu'il cesse de forger des traits Pour tant de beautés criminelles, Et qu'il vienne, au fond du marais, De l'innocence et de la paix Goûter les douceurs éternelles! Je hais bien tout mauvais rimeur De qui le bel esprit baptise Du nom d'ennui la paix du coeur, Et la constance de sottise. Heureux qui voit couler ses jours Dans la mollesse et l'incurie, Sans intrigues, sans faux détours, Près de l'objet de ses amours, Et loin de la coquetterie! Que chaque jour rapidement Pour de pareils amants s'écoule! Ils ont tous les plaisirs en foule, Hors ceux du raccommodement. Quelques amis dans ce commerce De leur coeur que rien ne traverse Partagent la chère moitié; Et, dans une paisible ivresse, Ce couple avec délicatesse Aux charmes purs de l'amitié Joint les transports de la tendresse... Rendez-nous donc votre présence, Galant prieur de Trigolet, Très-aimable et très-frivolet: Venez voir votre humble valet Dans le palais de la constance. Les grâces avec complaisance Vous suivront en petit collet; Et moi leur serviteur follet, J'ébaudirai votre excellence Par des airs de mon flageolet, Dont l'amour marque la cadence En faisant des pas de ballet. EPITRE 15. 1717 À monsieur le prince de Vendôme, grand prieur de France. Je voulais par quelque huitain, Sonnet, ou lettre familière, Réveiller l'enjouement badin De votre altesse chansonnière; Mais ce n'est pas petite affaire À qui n'a plus l'abbé Courtin Pour directeur et pour confrère. Tout simplement donc je vous dis Que dans ces jours, de Dieu bénis, Où tout moine et tout cagot mange Harengs saurets et salsifis, Ma muse, qui toujours se range Dans les bons et sages partis, Fait avec faisans et perdrix Son carême au château saint-Ange. Au reste, ce château divin, Ce n'est pas celui du saint-père, Mais bien celui de Caumartin, Homme sage, esprit juste et fin, Que de tout mon coeur je préfère Au plus grand pontife romain, Malgré son pouvoir souverain Et son indulgence plénière. Caumartin porte en son cerveau De son temps l'histoire vivante; Caumartin est toujours nouveau À mon oreille qu'il enchante; Car dans sa tête sont écrits Et tous les faits et tous les dits Des grands hommes, des beaux esprits; Mille charmantes bagatelles, Des chansons vieilles et nouvelles, Et les annales immortelles Des ridicules de Paris. Château saint-Ange, aimable asile, Heureux qui dans ton sein tranquille D'un carême passe le cours! Château que jadis les amours Bâtirent d'une main habile Pour un prince qui fut toujours À leur voix un peu trop docile, Et dont ils filèrent les jours! Des courtisans fuyant la presse, C'est chez toi que François Premier Entendait quelquefois la messe, Et quelquefois par le grenier Rendait visite à sa maîtresse. De ce pays les citadins Disent tous que dans les jardins On voit encor son ombre fière Deviser sous des marronniers Avec Diane De Poitiers, Ou bien la belle Ferronière. Moi chétif, cette nuit dernière, Je l'ai vu couvert de lauriers; Car les héros les plus insignes Se laissent voir très-volontiers À nous, faiseurs de vers indignes. Il ne traînait point après lui L'or et l'argent de cent provinces, Superbe et tyrannique appui De la vanité des grands princes; Point de ces escadrons nombreux De tambours et de hallebardes, Point de capitaine des gardes, Ni de courtisans ennuyeux; Quelques lauriers sur sa personne, Deux brins de myrte dans ses mains, Étaient ses atours les plus vains; Et de v... quelques grains Composaient toute sa couronne. "Je sais que vous avez l'honneur, Me dit-il, d'être des orgies De certain aimable prieur, Dont les chansons sont si jolies Que Marot les retient par coeur, Et que l'on m'en fait des copies. Je suis bien aise, en vérité, De cette honorable accointance; Car avec lui, sans vanité, J'ai quelque peu de ressemblance: Ainsi que moi, Minerve et Mars L'ont cultivé dès son enfance; Il aime comme moi les arts, Et les beaux vers par préférence; Il sait de la dévote engeance, Comme moi, faire peu de cas; Hors en amour, en tous les cas Il tient, comme moi, sa parole; Mais enfin, ce qu'il ne sait pas, Il a, comme moi, la v...; J'étais encor dans mon été Quand cette noire déité, De l'amour fille dangereuse, Me fit du fleuve de Léthé Passer la rive malheureuse. Plaise aux dieux que votre héros Pousse plus loin ses destinées, Et qu'après quelque trente années Il vienne goûter le repos Parmi nos ombres fortunées! En attendant, si de Caron Il ne veut remplir la voiture, Et s'il veut enfin tout de bon Terminer la grande aventure, Dites-lui de troquer Chambon Contre quelque once de mercure. " EPITRE 16. 1718 A monseigneur le prince De Conti. Conti, digne héritier des vertus de ton père, Toi que l'honneur conduit, que la justice éclaire, Qui sais être à la fois et prince et citoyen, Et peux de ta patrie être un jour le soutien, Reçois de ta vertu la juste récompense, Entends mêler ton nom dans les voeux de la France. Vois nos coeurs, aujourd'hui justement enchantés, Au-devant de tes pas voler de tous côtés; Connais bien tout le prix d'un si rare avantage; Des princes vertueux c'est le plus beau partage; Mais c'est un bien fragile, et qu'il faut conserver: Le moindre égarement peut souvent en priver. Le public est sévère, et sa juste tendresse Est semblable aux bontés d'une fière maîtresse, Dont il faut par des soins solliciter l'amour; Et quand on la néglige, on la perd sans retour. Alexandre, vainqueur des climats de l'aurore, À de nouveaux exploits se préparait encore; Le bout de l'univers arrêta ses efforts, Et l'océan surpris l'admira sur ses bords. Sais-tu bien quel était le but de tant de peines? Il voulait seulement être estimé d'Athènes; Il soumettait la terre afin qu'un orateur Fît aux grecs assemblés admirer sa valeur. Il est un prix plus noble, une gloire plus belle, Que la vertu mérite, et qui marche après elle: Un coeur juste et sincère est plus grand, à nos yeux, Que tous ces conquérants que l'on prit pour des dieux. Eh! Que sont en effet le rang et la naissance, La gloire des lauriers, l'éclat de la puissance, Sans le flatteur plaisir de se voir estimé, De sentir qu'on est juste et que l'on est aimé; De se plaire à soi-même, en forçant nos suffrages; D'être chéri des bons, d'être approuvé des sages? Ce sont là les vrais biens, seuls dignes de ton choix, Indépendants du sort, indépendants des rois. Un grand, bouffi d'orgueil, enivré de délices, Croit que le monde entier doit honorer ses vices. Parmi les vains plaisirs l'un à l'autre enchaînés, Et d'un remords secret sans cesse empoisonnés, Il voit d'adulateurs une foule empressée Lui porter de leurs soins l'offrande intéressée. Quelquefois au mérite amené devant lui, Sa voix, par vanité, daigne offrir un appui; De cette cour nombreuse il fait en vain parade; Il ne voit point chez lui Villars ni La Feuillade, Pour lui de Liancourt l'accès n'est point permis, Sully ni Villeroy ne sont point ses amis. C'est à de tels esprits qu'il importe de plaire, Ce sont eux dont les yeux éclairent le vulgaire; Quiconque a le coeur juste est par eux approuvé, Et peut aux yeux de tous marcher le front levé; Chacun dans leur vertu se propose un modèle; Le vice la respecte et tremble devant elle. La cour, toujours fertile en fourbes ténébreux, Porte aussi dans son sein de ces coeurs généreux. Tout n'est pas infecté de la rouille des vices: Rome avait des Burrhus ainsi que des Narcisses; Du temps des Concinis la France eut des De Thous. Mais pourquoi vais-je ici, de ton honneur jaloux, À tes yeux éclairés retracer la peinture Des vertus qu'à ton coeur inspira la nature? Elles vont chaque jour chez toi se dévoiler: Plein de tes sentiments, c'est à toi d'en parler; Ou plutôt c'est à toi, que tout Paris contemple, À nous en parler moins qu'à nous donner l'exemple. EPITRE 17. 1719 À Monsieur De La Faluère De Genonville, conseiller au parlement, et intime ami de l'auteur. Sur une maladie. Ne me soupçonne point de cette vanité Qu'a notre ami Chaulieu de parler de lui-même, Et laisse-moi jouir de la douceur extrême De t'ouvrir avec liberté Un coeur qui te plaît et qui t'aime. De ma muse, en mes premiers ans, Tu vis les tendres fruits imprudemment éclore; Tu vis la calomnie avec ses noirs serpents Des plus beaux jours de mon printemps Obscurcir la naissante aurore. D'une injuste prison je subis la rigueur: Mais au moins de mon malheur Je sus tirer quelque avantage: J'appris à m'endurcir contre l'adversité, Et je me vis un courage Que je n'attendais pas de la légèreté Et des erreurs de mon jeune âge. Dieux! Que n'ai-je eu depuis la même fermeté! Mais à de moindres alarmes Mon coeur n'a point résisté. Tu sais combien l'amour m'a fait verser de larmes; Fripon, tu le sais trop bien, Toi dont l'amoureuse adresse M'ôta mon unique bien; Toi dont la délicatesse, Par un sentiment fort humain, Aima mieux ravir ma maîtresse Que de la tenir de ma main. Tu me vis sans scrupule en proie à la tristesse: Mais je t'aimai toujours tout ingrat et vaurien; Je te pardonnai tout avec un coeur chrétien, Et ma facilité fit grâce à ta faiblesse. Hélas! Pourquoi parler encor de mes amours? Quelquefois ils ont fait le charme de ma vie: Aujourd'hui la maladie En éteint le flambeau peut-être pour toujours. De mes ans passagers la trame est raccourcie; Mes organes lassés sont morts pour les plaisirs; Mon coeur est étonné de se voir sans désirs. Dans cet état il ne me reste Qu'un assemblage vain de sentiments confus, Un présent douloureux, un avenir funeste, Et l'affreux souvenir d'un bonheur qui n'est plus. Pour comble de malheur, je sens de ma pensée Se déranger les ressorts; Mon esprit m'abandonne, et mon âme éclipsée Perd en moi de son être, et meurt avant mon corps. Est-ce là ce rayon de l'essence suprême Qu'on nous dépeint si lumineux? Est-ce là cet esprit survivant à nous-même? Il naît avec nos sens, croît, s'affaiblit comme eux: Hélas! Périrait-il de même? Je ne sais; mais j'ose espérer Que, de la mort, du temps, et des destins le maître, Dieu conserve pour lui le plus pur de notre être, Et n'anéantit point ce qu'il daigne éclairer. EPITRE 18. 1719 Au roi d'Angleterre, George Ier, en lui envoyant la tragédie d'Oedipe. Toi que la France admire autant que l'Angleterre, Qui de l'Europe en feu balances les destins; Toi qui chéris la paix dans le sein de la guerre, Et qui n'es armé du tonnerre Que pour le bonheur des humains; Grand roi, des rives de la Seine J'ose te présenter ces tragiques essais: Rien ne t'est étranger; les fils de Melpomène Partout deviennent tes sujets. Un véritable roi sait porter sa puissance Plus loin que ses états renfermés par les mers: Tu règnes sur l'anglais par le droit de naissance; Par tes vertus, sur l'univers. Daigne donc de ma muse accepter cet hommage Parmi tant de tributs plus pompeux et plus grands; Ce n'est point au roi, c'est au sage, C'est au héros que je le rends. EPITRE 19. 1719 À madame la maréchale De Villars. Divinité que le ciel fit pour plaire, Vous qu'il orna des charmes les plus doux, Vous que l'amour prend toujours pour sa mère, Quoiqu'il sait bien que Mars est votre époux; Qu'avec regret je me vois loin de vous! Et quand Sully quittera ce rivage, Où je devrais, solitaire et sauvage, Loin de vos yeux vivre jusqu'au cercueil, Qu'avec plaisir, peut-être trop peu sage, J'irai chez vous, sur les bords de l'Arcueil, Vous adresser mes voeux et mon hommage! C'est là que je dirai tout ce que vos beautés Inspirent de tendresse à ma muse éperdue: Les arbres de Villars en seront enchantés, Mais vous n'en serez point émue. N'importe: c'est assez pour moi de votre vue, Et je suis trop heureux si jamais l'univers Peut apprendre un jour dans mes vers Combien pour vos amis vous êtes adorable, Combien vous haïssez les manéges des cours, Vos bontés, vos vertus, ce charme inexprimable Qui, comme dans vos yeux, règne en tous vos discours. L'avenir quelque jour, en lisant cet ouvrage, Puisqu'il est fait pour vous, en chérira les traits: Cet auteur, dira-t-on, qui peignit tant d'attraits, N'eut jamais d'eux pour son partage Que de petits soupers où l'on buvait très-frais; Mais il mérita davantage. EPITRE 20. 1720 A monsieur le duc de Sully. J'irai chez vous, duc adorable, Vous dont le goût, la vérité, L'esprit, la candeur, la bonté, Et la douceur inaltérable, Font respecter la volupté, Et rendent la sagesse aimable. Que dans ce champêtre séjour Je me fais un plaisir extrême De parler, sur la fin du jour, De vers, de musique, et d'amour, Et pas un seul mot du système, De ce système tant vanté, Par qui nos héros de finance Emboursent l'argent de la France, Et le tout par pure bonté! Pareils à la vieille sibylle Dont il est parlé dans Virgile, Qui, possédant pour tout trésor Des recettes d'énergumène, Prend du troyen le rameau d'or, Et lui rend des feuilles de chêne. Peut-être, les larmes aux yeux, Je vous apprendrai pour nouvelle Le trépas de ce vieux goutteux Qu'anima l'esprit de Chapelle: L'éternel abbé De Chaulieu Paraîtra bientôt devant Dieu; Et si d'une muse féconde Les vers aimables et polis Sauvent une âme en l'autre monde, Il ira droit en paradis. L'autre jour, à son agonie, Son curé vint de grand matin Lui donner en cérémonie, Avec son huile et son latin, Un passe-port pour l'autre vie. Il vit tous ses péchés lavés D'un petit mot de pénitence, Et reçut ce que vous savez Avec beaucoup de bienséance. Il fit même un très-beau sermon, Qui satisfit tout l'auditoire. Tout haut il demanda pardon D'avoir eu trop de vaine gloire. C'était là, dit-il, le péché Dont il fut le plus entiché; Car on sait qu'il était poëte, Et que sur ce point tout auteur, Ainsi que tout prédicateur, N'a jamais eu l'âme bien nette. Il sera pourtant regretté Comme s'il eût été modeste. Sa perte au Parnasse est funeste: Presque seul il était resté D'un siècle plein de politesse. On dit qu'aujourd'hui la jeunesse A fait à la délicatesse Succéder la grossièreté, La débauche à la volupté, Et la vaine et lâche paresse À cette sage oisiveté Que l'étude occupait sans cesse, Loin de l'envieux irrité. Pour notre petit Genonville, Si digne du siècle passé, Et des faiseurs de vaudeville, Il me paraît très-empressé D'abandonner pour vous la ville. Le système n'a point gâté Son esprit aimable et facile; Il a toujours le même style, Et toujours la même gaîté. Je sais que, par déloyauté, Le fripon naguère a tâté De la maîtresse tant jolie Dont j'étais si fort entêté. Il rit de cette perfidie, Et j'aurais pu m'en courroucer: Mais je sais qu'il faut se passer Des bagatelles dans la vie. EPITRE 21. 1721 A monsieur le maréchal De Villars. Je me flattais de l'espérance D'aller goûter quelque repos Dans votre maison de plaisance; Mais Vinache a ma confiance, Et j'ai donné la préférence Sur le plus grand de nos héros Au plus grand charlatan de France. Ce discours vous déplaira fort; Et je confesse que j'ai tort De parler du soin de ma vie À celui qui n'eut d'autre envie Que de chercher partout la mort. Mais souffrez que je vous réponde, Sans m'attirer votre courroux, Que j'ai plus de raisons que vous De vouloir rester dans ce monde; Car si quelque coup de canon, Dans vos beaux jours brillants de gloire, Vous eût envoyé chez Pluton, Voyez la consolation Que vous auriez dans la nuit noire, Lorsque vous sauriez la façon Dont vous aurait traité l'histoire! Paris vous eût premièrement Fait un service fort célèbre, En présence du parlement; Et quelque prélat ignorant Aurait prononcé hardiment Une longue oraison funèbre, Qu'il n'eût pas faite assurément. Puis, en vertueux capitaine, On vous aurait proprement mis Dans l'église de Saint-Denis, Entre Du Guesclin et Turenne. Mais si quelque jour, moi chétif, J'allais passer le noir esquif, Je n'aurais qu'une vile bière; Deux prêtres s'en iraient gaîment Porter ma figure légère, Et la loger mesquinement Dans un recoin du cimetière. Mes nièces, au lieu de prière, Et mon janséniste de frère, Riraient à mon enterrement; Et j'aurais l'honneur seulement Que quelque muse médisante M'affublerait, pour monument, D'une épitaphe impertinente. Vous voyez donc très-clairement Qu'il est bon que je me conserve, Pour être encor témoin longtemps De tous les exploits éclatants Que le seigneur Dieu vous réserve. EPITRE 22. 1721 Au cardinal Dubois. Quand du sommet des Pyrénées, S'élançant au milieu des airs, La renommée à l'univers Annonça ces deux hyménées Par qui la discorde est aux fers, Et qui changent les destinées, L'âme de Richelieu descendit à sa voix Du haut de l'empyrée au sein de sa patrie. Ce redoutable génie Qui faisait trembler les rois, Celui qui donnait des lois À l'Europe assujettie, A vu le sage Dubois, Et pour la première fois A connu la jalousie. Poursuis: De Richelieu mérite encor l'envie. Par des chemins écartés, Ta sublime intelligence, A pas toujours concertés, Conduit le sort de la France; La fortune et la prudence Sont sans cesse à tes côtés. Alberon pour un temps nous éblouit la vue; De ses vastes projets l'orgueilleuse étendue Occupait l'univers saisi d'étonnement: Ton génie et le sien disputaient la victoire. Mais tu parus, et sa gloire S'éclipsa dans un moment. Telle, aux bords du firmament, Dans sa course irrégulière, Une comète affreuse éclate de lumière; Ses feux portent la crainte au terrestre séjour: Dans la nuit ils éblouissent, Et soudain s'évanouissent Aux premiers rayons du jour. EPITRE 23. 1722 A monsieur le duc de la Feuillade. Conservez précieusement L'imagination fleurie Et la bonne plaisanterie Dont vous possédez l'agrément, Au défaut du tempérament Dont vous vous vantez hardiment, Et que tout le monde vous nie. La dame qui depuis longtemps Connaît à fond votre personne A dit: " hélas! Je lui pardonne D'en vouloir imposer aux gens; Son esprit est dans son printemps, Mais son corps est dans son automne. " Adieu, monsieur le gouverneur, Non plus de province frontière, Mais d'une beauté singulière Qui, par son esprit, par son coeur, Et par son humeur libertine, De jour en jour fait grand honneur Au gouverneur qui l'endoctrine. Priez le seigneur seulement Qu'il empêche que Cythérée Ne substitue incessamment Quelque jeune et frais lieutenant, Qui ferait sans vous son entrée Dans un si beau gouvernement. EPITRE 24. A Madame De... Il est au monde une aveugle déesse Dont la police a brisé les autels; C'est du hocca la fille enchanteresse, Qui, sous l'appât d'une feinte caresse, Va séduisant tous les coeurs des mortels. De cent couleurs bizarrement ornée, L'argent en main, elle marche la nuit; Au fond d'un sac elle a la destinée De ses suivants, que l'intérêt séduit. Guiche, en riant, par la main la conduit; La froide crainte et l'espérance avide À ses côtés marchent d'un pas timide; Le repentir à chaque instant la suit, Mordant ses doigts et grondant la perfide. Belle Philis, que votre aimable cour À nos regards offre de différence! Les vrais plaisirs brillent dans ce séjour; Et, pour jamais bannissant l'espérance, Toujours vos yeux y font régner l'amour. Du biribi la déesse infidèle Sur mon esprit n'aura plus de pouvoir; J'aime encor mieux vous aimer sans espoir, Que d'espérer jour et nuit avec elle. EPITRE 25. 1723 A Monsieur De Gervasi, médecin. Tu revenais couvert d'une gloire éternelle; Le Gévaudan surpris t'avait vu triompher Des traits contagieux d'une peste cruelle, Et ta main venait d'étouffer De cent poisons cachés la semence mortelle. Dans Maisons cependant je voyais mes beaux jours Vers leurs derniers moments précipiter leur cours. Déjà près de mon lit la mort inexorable Avait levé sur moi sa faux épouvantable; Le vieux nocher des morts à sa voix accourut. C'en était fait; sa main tranchait ma destinée: Mais tu lui dis: " arrête!... " et la mort, étonnée, Reconnut son vainqueur, frémit, et disparut. Hélas! Si, comme moi, l'aimable Genonville Avait de ta présence eu le secours utile, Il vivrait, et sa vie eût rempli nos souhaits; De son cher entretien je goûterais les charmes; Mes jours, que je te dois, renaîtraient sans alarmes, Et mes yeux, qui sans toi se fermaient pour jamais, Ne se rouvriraient point pour répandre des larmes. C'est toi du moins, c'est toi par qui, dans ma douleur, Je peux jouir de la douceur De plaire et d'être cher encore Aux illustres amis dont mon destin m'honore. Je reverrai Maisons, dont les soins bienfaisants Viennent d'adoucir ma souffrance; Maisons, en qui l'esprit tient lieu d'expérience, Et dont j'admire la prudence Dans l'âge des égarements. Je me flatte en secret que je pourrai peut-être Charmer encor Sully, qui m'a trop oublié. Mariamne à ses yeux ira bientôt paraître; Il la verra pour elle implorer sa pitié, Et ranimer en lui ce goût, cette amitié, Que pour moi, dans son coeur, ma muse avait fait naître. Beaux jardins de Villars, ombrages toujours frais, C'est sous vos feuillages épais Que je retrouverai ce héros plein de gloire Que nous a ramené la paix Sur les ailes de la victoire. C'est là que Richelieu, par son air enchanteur, Par ses vivacités, son esprit, et ses grâces, Dès qu'il reparaîtra, saura joindre mon coeur À tant de coeurs soumis qui volent sur ses traces. Et toi, cher Bolingbrok, héros qui d'Apollon As reçu plus d'une couronne, Qui réunis en ta personne L'éloquence de Cicéron, L'intrépidité de Caton, L'esprit de Mécénas, l'agrément de Pétrone, Enfin donc je respire, et respire pour toi; Je pourrai désormais te parler et t'entendre. Mais, ciel! Quel souvenir vient ici me surprendre! Cette aimable beauté qui m'a donné sa foi, Qui m'a juré toujours une amitié si tendre, Daignera-t-elle encor jeter les yeux sur moi? Hélas! En descendant sur le sombre rivage, Dans mon coeur expirant je portais son image; Son amour, ses vertus, ses grâces, ses appas, Les plaisirs que cent fois j'ai goûtés dans ses bras, À ces derniers moments flattaient encor mon âme; Je brûlais, en mourant, d'une immortelle flamme. Grands dieux! Me faudra-t-il regretter le trépas? M'aurait-elle oublié? Serait-elle volage? Que dis-je? Malheureux! Où vais-je m'engager? Quand on porte sur le visage D'un mal si redouté le fatal témoignage, Est-ce à l'amour qu'il faut songer? EPITRE 26. 1725 À la reine, en lui envoyant la tragédie de Mariamne. Fille de ce guerrier qu'une sage province Éleva justement au comble des honneurs, Qui sut vivre en héros, en philosophe, en prince, Au-dessus des revers, au-dessus des grandeurs; Du ciel qui vous chérit la sagesse profonde Vous amène aujourd'hui dans l'empire françois, Pour y servir d'exemple et pour donner des lois. La fortune souvent fait les maîtres du monde; Mais, dans votre maison, la vertu fait les rois. Du trône redouté que vous rendez aimable, Jetez sur cet écrit un coup d'oeil favorable; Daignez m'encourager d'un seul de vos regards; Et songez que Pallas, cette auguste déesse Dont vous avez le port, la bonté, la sagesse, Est la divinité qui préside aux beaux-arts. EPITRE 27. À Monsieur Pallu, conseiller d'état. Quoi! Le dieu de la poésie Vous illumine de ses traits! Malgré la robe, les procès, Et le conseil, et ses arrêts, Vous tâtez de notre ambrosie! Ah! Bien fort je vous remercie De vous livrer à ses attraits, Et d'être de la confrérie. Dans les beaux jours de votre vie, Adoré de maintes beautés, Vous aimiez Lubert et Sylvie; Mais à présent vous les chantez, Et votre gloire est accomplie. La Fare, joufflu comme vous, Comme vous rival de Tibulle, Rima des vers polis et doux, Aima longtemps sans ridicule, Et fut sage au milieu des fous. En vous c'est le même art qui brille; Pallu comme La Fare écrit: Vous recueillîtes son esprit Dessus les lèvres de sa fille. Aimez donc, rimez tour à tour: Vous, La Fare, Apollon, l'amour, Vous êtes de même famille. EPITRE 28. A Mademoiselle Lecouvreur. L'heureux talent dont vous charmez la France Avait en vous brillé dès votre enfance; Il fut dès lors dangereux de vous voir, Et vous plaisiez, même sans le savoir. Sur le théâtre heureusement conduite Parmi les voeux de cent coeurs empressés, Vous récitiez, par la nature instruite: C'était beaucoup; ce n'était point assez; Il vous fallait encore un plus grand maître. Permettez-moi de faire ici connaître Quel est ce dieu de qui l'art enchanteur Vous a donné votre gloire suprême; Le tendre amour me l'a conté lui-même. On me dira que l'amour est menteur. Hélas! Je sais qu'il faut qu'on s'en défie: Qui mieux que moi connaît sa perfidie? Qui souffre plus de sa déloyauté? Je ne croirai cet enfant de ma vie; Mais cette fois il a dit vérité. Ce même amour, Vénus, et Melpomène, Loin de Paris faisaient voyage un jour; Ces dieux charmants vinrent dans ce séjour Où vos appas éclataient sur la scène: Chacun des trois, avec étonnement, Vit cette grâce et simple et naturelle, Qui faisait lors votre unique ornement. "Ah! Dirent-ils, cette jeune mortelle Mérite bien que, sans retardement, Nous répandions tous nos trésors sur elle. " Ce qu'un dieu veut se fait dans le moment. Tout aussitôt la tragique déesse Vous inspira le goût, le sentiment, Le pathétique, et la délicatesse. "Moi, dit Vénus, je lui fais un présent Plus précieux, et c'est le don de plaire: Elle accroîtra l'empire de Cythère; À son aspect tout coeur sera troublé; Tous les esprits viendront lui rendre hommage. -Moi, dit l'amour, je ferai davantage: Je veux qu'elle aime. " à peine eut-il parlé Que dans l'instant vous devîntes parfaite; Sans aucuns soins, sans étude, sans fard, Des passions vous fûtes l'interprète. Ô de l'amour adorable sujette, N'oubliez point le secret de votre art. EPITRE 29. 1729 A Monsieur Pallu. A Plombières, Du fond de cet antre pierreux, Entre deux montagnes cornues, Sous un ciel noir et pluvieux, Où les tonnerres orageux Sont portés sur d'épaisses nues, Près d'un bain chaud toujours crotté, Plein d'une eau qui fume et bouillonne, Où tout malade empaqueté, Et tout hypocondre entêté, Qui sur son mal toujours raisonne, Se baigne, s'enfume, et se donne La question pour la santé; Où l'espoir ne quitte personne: De cet antre où je vois venir D'impotentes sempiternelles Qui toutes pensent rajeunir, Un petit nombre de pucelles, Mais un beaucoup plus grand de celles Qui voudraient le redevenir; Où par le coche on nous amène De vieux citadins de Nancy, Et des moines de Commercy, Avec l'attribut de Lorraine, Que nous rapporterons d'ici: De ces lieux, où l'ennui foisonne, J'ose encore écrire à Paris. Malgré Phébus qui m'abandonne, J'invoque l'amour et les ris; Ils connaissent peu ma personne; Mais c'est à Pallu que j'écris: Alcibiade me l'ordonne, Alcibiade, qu'à la cour Nous vîmes briller tour à tour Par ses grâces, par son courage, Gai, généreux, tendre, volage, Et séducteur comme l'amour, Dont il fut la brillante image. L'amour, ou le temps, l'a défait Du beau vice d'être infidèle: Il prétend d'un amant parfait Être devenu le modèle. J'ignore quel objet charmant A produit ce grand changement, Et fait sa conquête nouvelle; Mais qui que vous soyez, la belle, Je vous en fais mon compliment. On pourrait bien à l'aventure Choisir un autre greluchon, Plus Alcide pour la figure, Et pour le coeur plus Céladon; Mais quelqu'un plus aimable, non; Il n'en est point dans la nature: Car, madame, où trouvera-t-on D'un ami la discrétion, D'un vieux seigneur la politesse, Avec l'imagination Et les grâces de la jeunesse; Un tour de conversation Sans empressement, sans paresse, Et l'esprit monté sur le ton Qui plaît à gens de toute espèce? Et n'est-ce rien d'avoir tâté Trois ans de la formalité Dont on assomme une ambassade, Sans nous avoir rien rapporté De la pesante gravité Dont cent ministres font parade? À ce portrait si peu flatté, Qui ne voit mon Alcibiade? EPITRE 30. 1729 Aux mânes de M De Genonville. Toi que le ciel jaloux ravit dans son printemps; Toi de qui je conserve un souvenir fidèle, Vainqueur de la mort et du temps; Toi dont la perte, après dix ans, M'est encore affreuse et nouvelle; Si tout n'est pas détruit; si, sur les sombres bords, Ce souffle si caché, cette faible étincelle, Cet esprit, le moteur et l'esclave du corps, Ce je ne sais quel sens qu'on nomme âme immortelle, Reste inconnu de nous, est vivant chez les morts; S'il est vrai que tu sois, et si tu peux m'entendre, Ô mon cher Genonville! Avec plaisir reçoi Ces vers et ces soupirs que je donne à ta cendre, Monument d'un amour immortel comme toi. Il te souvient du temps où l'aimable égérie, Dans les beaux jours de notre vie, Écoutait nos chansons, partageait nos ardeurs. Nous nous aimions tous trois. La raison, la folie, L'amour, l'enchantement des plus tendres erreurs, Tout réunissait nos trois coeurs. Que nous étions heureux! Même cette indigence, Triste compagne des beaux jours, Ne put de notre joie empoisonner le cours. Jeunes, gais, satisfaits, sans soins, sans prévoyance, Aux douceurs du présent bornant tous nos désirs, Quel besoin avions-nous d'une vaine abondance? Nous possédions bien mieux, nous avions les plaisirs! Ces plaisirs, ces beaux jours coulés dans la mollesse, Ces ris, enfants de l'allégresse, Sont passés avec toi dans la nuit du trépas. Le ciel, en récompense, accorde à ta maîtresse Des grandeurs et de la richesse, Appuis de l'âge mûr, éclatant embarras, Faible soulagement quand on perd sa jeunesse. La fortune est chez elle, où fut jadis l'amour. Les plaisirs ont leur temps, la sagesse a son tour. L'amour s'est envolé sur l'aile du bel âge; Mais jamais l'amitié ne fuit du coeur du sage. Nous chantons quelquefois et tes vers et les miens; De ton aimable esprit nous célébrons les charmes; Ton nom se mêle encore à tous nos entretiens; Nous lisons tes écrits, nous les baignons de larmes. Loin de nous à jamais ces mortels endurcis, Indignes du beau nom, du nom sacré d'amis, Ou toujours remplis d'eux, ou toujours hors D'eux-même, Au monde, à l'inconstance ardents à se livrer, Malheureux, dont le coeur ne sait pas comme on aime, Et qui n'ont point connu la douceur de pleurer! EPITRE 31. À Monsieur De Formont, en lui envoyant les oeuvres de Descartes et De Malebranche. Rimeur charmant, plein de raison, Philosophe entouré des grâces, Épicure, avec Apollon, S'empresse à marcher sur vos traces. Je renonce au fatras obscur Du grand rêveur de l'oratoire, Qui croit parler de l'esprit pur, Ou qui veut nous le faire accroire, Nous disant qu'on peut, à coup sûr, Entretenir Dieu dans sa gloire. Ma raison n'a pas plus de foi Pour René le visionnaire. Songeur de la nouvelle loi, Il éblouit plus qu'il n'éclaire; Dans une épaisse obscurité Il fait briller des étincelles. Il a gravement débité Un tas brillant d'erreurs nouvelles, Pour mettre à la place de celles De la bavarde antiquité. Dans sa cervelle trop féconde Il prend, d'un air fort important, Des dés pour arranger le monde: Bridoye en aurait fait autant. Adieu; je vais chez ma Sylvie: Un esprit fait comme le mien Goûte bien mieux son entretien Qu'un roman de philosophie. De ses attraits toujours frappé, Je ne la crois pas trop fidèle: Mais puisqu'il faut être trompé, Je ne veux l'être que par elle. EPITRE 32. 1731 A Monsieur De Cideville. Ceci te doit être remis Par un abbé de mes amis, Homme de bien, quoique d'église. Plein d'honneur, de foi, de franchise, En lui les dieux n'ont rien omis Pour en faire un abbé de mise: Même Phébus le favorise. Mais dans son coeur Vénus a mis Un petit grain de gaillardise. Or c'est un point qui scandalise Son curé, plus gaillard que lui, Qui dès longtemps le tyrannise, Et nouvellement aujourd'hui Dans un placard le tympanise. Sur cela mon abbé prend feu, Lui fait un bon procès de Dieu, Le gagne: appel; or c'est dans peu Qu'on doit chez vous juger l'affaire. Or, puissant est notre adversaire: Le terrasser n'est pas un jeu. Tu dois m'entendre, et moi me taire; Car c'est trop longtemps tutoyer Du parlement un conseiller: Ma muse un peu trop familière Pourrait à la fin l'ennuyer, Peut-être même lui déplaire. Qu'il sache pourtant qu'à Cythère L'amitié, l'amour, et leur mère, Parlent toujours sans compliment; Qu'avec Hortense ma tendresse N'en use jamais autrement, Et j'estime autant ma maîtresse Qu'un conseiller au parlement. EPITRE 33. Connue sous le nom des vous et des tu. Philis, qu'est devenu ce temps Où dans un fiacre promenée, Sans laquais, sans ajustements, De tes grâces seules ornée, Contente d'un mauvais soupé Que tu changeais en ambrosie, Tu te livrais, dans ta folie, À l'amant heureux et trompé Qui t'avait consacré sa vie? Le ciel ne te donnait alors, Pour tout rang et pour tous trésors, Que les agréments de ton âge, Un coeur tendre, un esprit volage, Un sein d'albâtre, et de beaux yeux. Avec tant d'attraits précieux, Hélas! Qui n'eût été friponne? Tu le fus, objet gracieux; Et (que l'amour me le pardonne! ) Tu sais que je t'en aimais mieux. Ah, madame! Que votre vie, D'honneurs aujourd'hui si remplie, Diffère de ces doux instants! Ce large suisse à cheveux blancs, Qui ment sans cesse à votre porte, Philis, est l'image du temps: On dirait qu'il chasse l'escorte Des tendres amours et des ris; Sous vos magnifiques lambris Ces enfants tremblent de paraître. Hélas! Je les ai vus jadis Entrer chez toi par la fenêtre, Et se jouer dans ton taudis. Non, madame, tous ces tapis Qu'a tissus la savonnerie, Ceux que les persans ont ourdis, Et toute votre orfévrerie, Et ces plats si chers que Germain A gravés de sa main divine, Et ces cabinets où Martin A surpassé l'art de la Chine; Vos vases japonais et blancs, Toutes ces fragiles merveilles; Ces deux lustres de diamants Qui pendent à vos deux oreilles; Ces riches carcans, ces colliers, Et cette pompe enchanteresse, Ne valent pas un des baisers Que tu donnais dans ta jeunesse. EPITRE 34. A monsieur le comte de Tressan. Tressan, l'un des grands favoris Du dieu qui fait qu'on est aimable, Du fond des jardins de Cypris, Sans peine, et par la main des ris, Vous cueillez ce laurier durable Qu'à peine un auteur misérable, A son dur travail attaché, Sur le haut du Pinde perché, Arrache en se donnant au diable. Vous rendez les amants jaloux; Les auteurs vont être en alarmes; Car vos vers se sentent des charmes Que l'amour a versés sur vous. Tressan, comment pouvez-vous faire Pour mettre si facilement Les neuf pucelles dans Cythère, Et leur donner votre enjouement? Ah! Prêtez-moi votre art charmant, Prêtez-moi votre main légère. Mais ce n'est pas petite affaire De prétendre vous imiter: Je peux tout au plus vous chanter; Mais les dieux vous ont fait pour plaire. Je vous reconnais à ce ton Si doux, si tendre, et si facile: En vain vous cachez votre nom; Enfant d'amour et d'Apollon, On vous devine à votre style. EPITRE 35. 1732 A Mademoiselle De Lubert, Qu'on appelait muse et grâce. Le curé qui vous baptisa Du beau surnom de muse et grâce , Sur vous un peu prophétisa; Il prévit que sur votre trace Croîtrait le laurier du Parnasse Dont La Suze se couronna, Et le myrte qu'elle porta, Quand, d'amour suivant la déesse, Ses tendres feux elle mêla Aux froides ondes du permesse. Mais en un point il se trompa: Car jamais il ne devina Qu'étant si belle, elle sera Ce que les sots appellent sage, Et qu'à vingt ans, et par delà, Muse et grâce conservera La tendre fleur du pucelage, Fleur délicate qui tomba Toujours au printemps du bel âge, Et que le ciel fit pour cela. Quoi! Vous en êtes encor là! Muse et grâce, que c'est dommage! Vous me répondez doucement Que les neuf bégueules savantes, Toujours chantant, toujours rimant, Toujours les yeux au firmament, Avec leurs têtes de pédantes, Avaient peu de tempérament, Et que leurs bouches éloquentes S'ouvraient pour brailler seulement, Et non pour mettre tendrement Deux lèvres fraîches et charmantes Sur les lèvres appétissantes De quelque vigoureux amant. Je veux croire chrétiennement Ces histoires impertinentes. Mais, ma chère Lubert, en cas Que ces filles sempiternelles Conservent pour ces doux ébats Des aversions si fidèles, Si ces déesses sont cruelles, Si jamais amant dans ses bras N'a froissé leurs gauches appas, Si les neuf muses sont pucelles, Les trois grâces ne le sont pas. Quittez donc votre faible excuse; Vos jours languissent consumés Dans l'abstinence qui les use: Un faux préjugé vous abuse. Chantez, et, s'il le faut, rimez; Ayez tout l'esprit d'une muse: Mais, si vous êtes grâce, aimez. EPITRE 36. 1732 A une dame, ou soi-disant telle. Tu commences par me louer, Tu veux finir par me connaître: Tu me loueras bien moins. Mais il faut t'avouer Ce que je suis, ce que je voudrais être. J'aurai vu dans trois ans passer quarante hivers. Apollon présidait au jour qui m'a vu naître. Au sortir du berceau j'ai bégayé des vers. Bientôt ce dieu puissant m'ouvrit son sanctuaire: Mon coeur, vaincu par lui, se rangea sous sa loi. D'autres ont fait des vers par le désir d'en faire; Je fus poëte malgré moi. Tous les goûts à la fois sont entrés dans mon âme; Tout art a mon hommage, et tout plaisir m'enflamme; La peinture me charme: on me voit quelquefois Au palais de Philippe, ou dans celui des rois, Sous les efforts de l'art admirer la nature, Du brillant Cagliari saisir l'esprit divin, Et dévorer des yeux la touche noble et sûre De Raphaël et du Poussin. De ces appartements qu'anime la peinture, Sur les pas du plaisir je vole à l'opéra; J'applaudis tout ce qui me touche, La fertilité de Campra, La gaîté de Mouret, les grâces de Destouches; Pélissier par son art, Le Maure par sa voix, Tour à tour ont mes voeux et suspendent mon choix. Quelquefois, embrassant la science hardie Que la curiosité Honora par vanité Du nom de philosophie, Je cours après Newton dans l'abîme des cieux; Je veux voir si des nuits la courrière inégale, Par le pouvoir changeant d'une force centrale, En gravitant vers nous s'approche de nos yeux, Et pèse d'autant plus qu'elle est près de ces lieux, Dans les limites d'un ovale. J'en entends raisonner les plus profonds esprits, Maupertuis et Clairaut, calculante cabale; Je les vois qui des cieux franchissent l'intervalle, Et je vois trop souvent que j'ai très-peu compris. De ces obscurités je passe à la morale; Je lis au coeur de l'homme, et souvent j'en rougis. J'examine avec soin les informes écrits, Les monuments épars, et le style énergique De ce fameux Pascal, ce dévot satirique. Je vois ce rare esprit trop prompt à s'enflammer; Je combats ses rigueurs extrêmes. Il enseigne aux humains à se haïr eux-mêmes; Je voudrais, malgré lui, leur apprendre à s'aimer. Ainsi mes jours égaux, que les muses remplissent, Sans soins, sans passions, sans préjugés fâcheux, Commencent avec joie, et vivement finissent Par des soupers délicieux. L'amour dans mes plaisirs ne mêle plus ses peines; La tardive raison vient de briser mes chaînes; J'ai quitté prudemment ce dieu qui m'a quitté; J'ai passé l'heureux temps fait pour la volupté. Est-il donc vrai, grands dieux! Il ne faut plus Que j'aime. La foule des beaux-arts, dont je veux tour à tour Remplir le vide de moi-même, N'est pas encore assez pour remplacer l'amour. EPITRE 37. 1732 A Madame De Fontaine-Martel. Ô très-singulière Martel, J'ai pour vous estime profonde: C'est dans votre petit hôtel, C'est sur vos soupers que je fonde Mon plaisir, le seul bien réel Qu'un honnête homme ait en ce monde. Il est vrai qu'un peu je vous gronde; Mais, malgré cette liberté, Mon coeur vous trouve, en vérité, Femme à peu de femmes seconde; Car sous vos cornettes de nuit, Sans préjugés et sans faiblesse, Vous logez esprit qui séduit, Et qui tient fort à la sagesse. Or, votre sagesse n'est pas Cette pointilleuse harpie Qui raisonne sur tous les cas, Et qui, triste soeur de l'envie, Ouvrant un gosier édenté, Contre la tendre volupté Toujours prêche, argumente et crie; Mais celle qui si doucement, Sans efforts et sans industrie, Se bornant toute au sentiment, Sait jusques au dernier moment Répandre un charme sur la vie. Voyez-vous pas de tous côtés De très-décrépites beautés, Pleurant de n'être plus aimables, Dans leur besoin de passion Ne pouvant rester raisonnables, S'affoler de dévotion, Et rechercher l'ambition D'être bégueules respectables? Bien loin de cette triste erreur, Vous avez, au lieu de vigiles, Des soupers longs, gais et tranquilles; Des vers aimables et faciles, Au lieu des fatras inutiles De Quesnel et de Letourneur; Voltaire, au lieu d'un directeur; Et, pour mieux chasser toute angoisse, Au curé préférant Campra, Vous avez loge à l'opéra Au lieu de banc à la paroisse; Et ce qui rend mon sort plus doux, C'est que ma maîtresse chez vous, La liberté, se voit logée; Cette liberté mitigée, A l'oeil ouvert, au front serein, À la démarche dégagée, N'étant ni prude, ni catin, Décente, et jamais arrangée, Souriant d'un souris badin À ces paroles chatouilleuses Qui font baisser un oeil malin À mesdames les précieuses. C'est là qu'on trouve la gaîté, Cette soeur de la liberté, Jamais aigre dans la satire, Toujours vive dans les bons mots, Se moquant quelquefois des sots, Et très-souvent, mais à propos, Permettant au sage de rire. Que le ciel bénisse le cours D'un sort aussi doux que le vôtre! Martel, l'automne de vos jours Vaut mieux que le printemps d'une autre. EPITRE 38. 1732 À Mademoiselle Gaussin, qui a représenté le rôle de Zaïre avec beaucoup De succès. Jeune Gaussin, reçois mon tendre hommage, Reçois mes vers au théâtre applaudis; Protége-les: Zaïre est ton ouvrage; Il est à toi, puisque tu l'embellis. Ce sont tes yeux, ces yeux si pleins de charmes, Ta voix touchante, et tes sons enchanteurs, Qui du critique ont fait tomber les armes; Ta seule vue adoucit les censeurs. L'illusion, cette reine des coeurs, Marche à ta suite, inspire les alarmes, Le sentiment, les regrets, les douleurs, Et le plaisir de répandre des larmes. Le dieu des vers, qu'on allait dédaigner, Est, par ta voix, aujourd'hui sûr de plaire; Le dieu d'amour, à qui tu fus plus chère, Est, par tes yeux, bien plus sûr de régner: Entre ces dieux désormais tu vas vivre. Hélas! Longtemps je les servis tous deux: Il en est un que je n'ose plus suivre. Heureux cent fois le mortel amoureux Qui, tous les jours, peut te voir et t'entendre; Que tu reçois avec un souris tendre, Qui voit son sort écrit dans tes beaux yeux; Qui, pénétré de leur feu qu'il adore, À tes genoux oubliant l'univers, Parle d'amour, et t'en reparle encore! Et malheureux qui n'en parle qu'en vers! EPITRE 39. À madame la marquise du Châtelet, sur sa liaison avec Maupertuis. Ainsi donc cent beautés nouvelles Vont fixer vos bouillants esprits; Vous renoncez aux étincelles, Aux feux follets de mes écrits, Pour des lumières immortelles; Et le sublime Maupertuis Vient éclipser mes bagatelles. Je n'en suis fâché, ni surpris; Un esprit vrai doit être épris Pour des vérités éternelles. Mais ces vérités, que sont-elles? Quel est leur usage et leur prix? Du vrai savant que je chéris La raison ferme et lumineuse Vous montrera les cieux décrits, Et d'une main audacieuse Vous dévoilera les replis De la nature ténébreuse: Mais, sans le secret d'être heureuse, Que vous aura-t-il donc appris? EPITRE 40. 1732 À Monsieur Clément de Dreux. Que toujours de ses douces lois Le dieu des vers vous endoctrine; Qu'à vos chants il joigne sa voix, Tandis que de sa main divine Il accordera sous vos doigts La lyre agréable et badine Dont vous vous servez quelquefois! Que l'amour, encor plus facile, Préside à vos galants exploits, Comme Phébus à votre style! Et que Plutus, ce dieu sournois, Mais aux autres dieux très-utile, Rende, par maint écu tournois, Les jours que la Parque vous file Des jours plus heureux mille fois Que ceux d'Horace et de Virgile? EPITRE 41. 1733 À madame la marquise du Châtelet, sur la calomnie. Écoutez-moi, respectable émilie: Vous êtes belle; ainsi donc la moitié Du genre humain sera votre ennemie: Vous possédez un sublime génie; On vous craindra: votre tendre amitié Est confiante, et vous serez trahie. Votre vertu, dans sa démarche unie, Simple et sans fard, n'a point sacrifié À nos dévots; craignez la calomnie. Attendez-vous, s'il vous plaît, dans la vie, Aux traits malins que tout fat à la cour, Par passe-temps, souffre et rend tour à tour. La médisance est la fille immortelle De l'amour-propre et de l'oisiveté. Ce monstre ailé paraît mâle et femelle, Toujours parlant, et toujours écouté. Amusement et fléau de ce monde, Elle y préside, et sa vertu féconde Du plus stupide échauffe les propos; Rebut du sage, elle est l'esprit des sots. En ricanant, cette maigre furie Va de sa langue épandre les venins Sur tous états; mais trois sortes d'humains, Plus que le reste, aliments de l'envie, Sont exposés à sa dent de harpie: Les beaux esprits, les belles, et les grands, Sont de ses traits les objets différents. Quiconque en France avec éclat attire L'oeil du public, est sûr de la satire; Un bon couplet, chez ce peuple falot, De tout mérite est l'infaillible lot. La jeune églé, de pompons couronnée, Devant un prêtre à minuit amenée, Va dire un oui , d'un air tout ingénu, À son mari, qu'elle n'a jamais vu. Le lendemain, en triomphe on la mène Au cours, au bal, chez Bourbon, chez la reine; Le lendemain, sans trop savoir comment, Dans tout Paris on lui donne un amant; Roy la chansonne, et son nom par la ville Court ajusté sur l'air d'un vaudeville. Églé s'en meurt: ses cris sont superflus. Consolez-vous, églé, d'un tel outrage: Vous pleurerez, hélas! Bien davantage, Lorsque de vous on ne parlera plus. Et nommez-moi la beauté, je vous prie, De qui l'honneur fut toujours à couvert? Lisez-moi Bayle, à l'article Schomberg , Vous y verrez que la vierge Marie Des chansonniers, comme une autre, a souffert. Jérusalem a connu la satire. Persans, chinois, baptisés, circoncis, Prennent ses lois: la terre est son empire; Mais, croyez-moi, son trône est à Paris. Là, tous les soirs, la troupe vagabonde D'un peuple oisif, appelé le beau monde, Va promener de réduit en réduit L'inquiétude et l'ennui qui la suit; Là, sont en foule antiques mijaurées, Jeunes oisons, et bégueules titrées, Disant des riens d'un ton de perroquet, Lorgnant des sots, et trichant au piquet; Blondins y sont, beaucoup plus femmes qu'elles, Profondément remplis de bagatelles, D'un air hautain, d'une bruyante voix, Chantant, dansant, minaudant à la fois. Si, par hasard, quelque personne honnête, D'un sens plus droit et d'un goût plus heureux, Des bons écrits ayant meublé sa tête, Leur fait l'affront de penser à leurs yeux, Tout aussitôt leur brillante cohue, D'étonnement et de colère émue, Bruyant essaim de frelons envieux, Pique et poursuit cette abeille charmante, Qui leur apporte, hélas! Trop imprudente, Ce miel si pur et si peu fait pour eux. Quant aux héros, aux princes, aux ministres, Sujets usés de nos discours sinistres, Qu'on m'en nomme un dans Rome et dans Paris, Depuis César jusqu'au jeune Louis, De Richelieu jusqu'à l'ami d'Auguste, Dont un Pasquin n'ait barbouillé le buste. Ce grand Colbert, dont les soins vigilants Nous avaient plus enrichis en dix ans Que les mignons, les catins et les prêtres, N'ont, en mille ans, appauvri nos ancêtres; Cet homme unique, et l'auteur, et l'appui D'une grandeur où nous n'osions prétendre, Vit tout l'état murmurer contre lui; Et le français osa troubler la cendre Du bienfaiteur qu'il révère aujourd'hui. Lorsque Louis, qui, d'un esprit si ferme, Brava la mort comme ses ennemis, De ses grandeurs ayant subi le terme, Vers sa chapelle allait à Saint-Denis, J'ai vu son peuple, aux nouveautés en proie, Ivre de vin, de folie, et de joie, De cent couplets égayant le convoi, Jusqu'au tombeau maudire encor son roi. Vous avez tous connu, comme je pense, Ce bon régent qui gâta tout en France: Il était né pour la société, Pour les beaux-arts, et pour la volupté; Grand, mais facile, ingénieux, affable, Peu scrupuleux, mais de crime incapable. Et cependant, ô mensonge! ô noirceur! Nous avons vu la ville et les provinces, Au plus aimable, au plus clément des princes, Donner les noms... quelle absurde fureur! Chacun les lit ces archives d'horreur, Ces vers impurs, appelés philippiques , De l'imposture effroyables chroniques; Et nul français n'est assez généreux Pour s'élever, pour déposer contre eux. Que le mensonge un instant vous outrage, Tout est en feu soudain pour l'appuyer: La vérité perce enfin le nuage, Tout est de glace à vous justifier. Mais voulez-vous, après ce grand exemple, Baisser les yeux sur de moindres objets? Des souverains descendons aux sujets; Des beaux esprits ouvrons ici le temple, Temple autrefois l'objet de mes souhaits, Que de si loin Desfontaines contemple, Et que Gacon ne visita jamais. Entrons: d'abord on voit la jalousie Du dieu des vers la fille et l'ennemie, Qui, sous les traits de l'émulation, Souffle l'orgueil, et porte sa furie Chez tous ces fous courtisans d'Apollon. Voyez leur troupe inquiète, affamée, Se déchirant pour un peu de fumée, Et l'un sur l'autre épanchant plus de fiel Que l'implacable et mordant janséniste N'en a lancé sur le fin moliniste, Ou que Doucin, cet adroit casuiste, N'en a versé dessus Pasquier-Quesnel. Ce vieux rimeur, couvert d'ignominies, Organe impur de tant de calomnies, Cet ennemi du public outragé, Puni sans cesse, et jamais corrigé, Ce vil Rufus, que jadis votre père A, par pitié, tiré de la misère, Et qui bientôt, serpent envenimé, Piqua le sein qui l'avait ranimé; Lui qui, mêlant la rage à l'impudence, Devant Thémis accusa l'innocence; L'affreux Rufus, loin de cacher en paix Des jours tissus de honte et de forfaits, Vient rallumer, aux marais de Bruxelles, D'un feu mourant les pâles étincelles, Et contre moi croit rejeter l'affront De l'infamie écrite sur son front. Mais que feront tous les traits satiriques Que d'un bras faible il décoche aujourd'hui. Et ces ramas de larcins marotiques, Moitié français et moitié germaniques, Pétris d'erreur, et de haine, et d'ennui? Quel est le but, l'effet, la récompense, De ces recueils d'impure médisance? Le malheureux, délaissé des humains, Meurt des poisons qu'ont préparés ses mains. Ne craignons rien de qui cherche à médire. En vain Boileau, dans ses sévérités, A de Quinault dénigré les beautés; L'heureux Quinault, vainqueur de la satire, Rit de sa haine, et marche à ses côtés. Moi-même, enfin, qu'une cabale inique Voulut noircir de son souffle caustique, Je sais jouir, en dépit des cagots, De quelque gloire, et même du repos. Voici le point sur lequel je me fonde. On entre en guerre en entrant dans le monde. Homme privé, vous avez vos jaloux, Rampant dans l'ombre, inconnus comme vous, Obscurément tourmentant votre vie: Homme public, c'est la publique envie Qui contre vous lève son front altier. Le coq jaloux se bat sur son fumier, L'aigle dans l'air, le taureau dans la plaine: Tel est l'état de la nature humaine. La jalousie et tous ses noirs enfants Sont au théâtre, au conclave, aux couvents. Montez au ciel: trois déesses rivales Troublent le ciel, qui rit de leurs scandales. Que faire donc? à quel saint recourir? Je n'en sais point: il faut savoir souffrir. EPITRE 42. 1734 À Mademoiselle De Guise, sur son mariage avec le duc de Richelieu. Un prêtre, un oui , trois mots latins, À jamais fixent vos destins; Et le célébrant d'un village, Dans la chapelle de Montjeu, Très-chrétiennement vous engage À coucher avec Richelieu, Avec Richelieu, ce volage, Qui va jurer par ce saint noeud D'être toujours fidèle et sage. Nous nous en défions un peu; Et vos grands yeux noirs, pleins de feu, Nous rassurent bien davantage Que les serments qu'il fait à Dieu. Mais vous, madame la duchesse, Quand vous reviendrez à Paris, Songez-vous combien de maris Viendront se plaindre à votre altesse? Ces nombreux cocus qu'il a faits Ont mis en vous leur espérance; Ils diront, voyant vos attraits: "Dieux! Quel plaisir que la vengeance! " Vous sentez bien qu'ils ont raison, Et qu'il faut punir le coupable: L'heureuse loi du talion Est des lois la plus équitable. Quoi! Votre coeur n'est point rendu? Votre sévérité me gronde! Ah! Quelle espèce de vertu Qui fait enrager tout le monde! Faut-il donc que de vos appas Richelieu soit l'unique maître? Est-il dit qu'il ne sera pas Ce qu'il a tant mérité d'être? Soyez donc sage, s'il le faut; Que ce soit là votre chimère: Avec tous les talents de plaire, Il faut bien avoir un défaut. Dans cet emploi noble et pénible De garder ce qu'on nomme honneur, Je vous souhaite un vrai bonheur: Mais voilà la chose impossible. EPITRE 43. 1734 À monsieur du camp de Philisbourg, C'est ici que l'on dort sans lit, Et qu'on prend ses repas par terre; Je vois et j'entends l'atmosphère Qui s'embrase et qui retentit De cent décharges de tonnerre; Et dans ces horreurs de la guerre Le français chante, boit, et rit. Bellone va réduire en cendres Les courtines de Philisbourg, Par cinquante mille Alexandres Payés à quatre sous par jour: Je les vois, prodiguant leur vie, Chercher ces combats meurtriers, Couverts de fange et de lauriers, Et pleins d'honneur et de folie. Je vois briller au milieu d'eux Ce fantôme nommé la gloire, À l'oeil superbe, au front poudreux, Portant au cou cravate noire, Ayant sa trompette en sa main, Sonnant la charge et la victoire, Et chantant quelques airs à boire, Dont ils répètent le refrain. Ô nation brillante et vaine! Illustres fous, peuple charmant, Que la gloire à son char enchaîne, Il est beau d'affronter gaîment Le trépas et le prince Eugène. Mais, hélas! Quel sera le prix De vos héroïques prouesses! Vous serez cocus dans Paris Par vos femmes et vos maîtresses. EPITRE 44. 1734 À monsieur le comte de Tressan. Hélas! Que je me sens confondre Par tes vers et par tes talents! Pourrais-je encore à quarante ans Les mériter, et leur répondre? Le temps, la triste adversité Détend les cordes de ma lyre. Les jeux, les amours, m'ont quitté; C'est à toi qu'ils viennent sourire, C'est toi qu'ils veulent inspirer, Toi qui sais, dans ta double ivresse, Chanter, adorer ta maîtresse, En jouir, et la célébrer. Adieu; quand mon bonheur s'envole, Quand je n'ai plus que des désirs, Ta félicité me console De la perte de mes plaisirs. EPITRE 45. 1734 À Uranie. Je vous adore, ô ma chère Uranie! Pourquoi si tard m'avez-vous enflammé? Qu'ai-je donc fait des beaux jours de ma vie Ils sont perdus; je n'avais point aimé. J'avais cherché dans l'erreur du bel âge Ce dieu d'amour, ce dieu de mes désirs; Je n'en trouvai qu'une trompeuse image, Je n'embrassai que l'ombre des plaisirs. Non, les baisers des plus tendres maîtresses; Non, ces moments comptés par cent caresses, Moments si doux et si voluptueux, Ne valent pas un regard de tes yeux. Je n'ai vécu que du jour où ton âme M'a pénétré de sa divine flamme; Que de ce jour où, livré tout à toi, Le monde entier a disparu pour moi. Ah! Quel bonheur de te voir, de t'entendre! Que ton esprit a de force et d'appas! Dieux! Que ton coeur est adorable et tendre! Et quels plaisirs je goûte dans tes bras! Trop fortuné, j'aime ce que j'admire. Du haut du ciel, du haut de ton empire, Vers ton amant tu descends chaque jour, Pour l'enivrer de bonheur et d'amour. Belle Uranie, autrefois la sagesse En son chemin rencontra le plaisir; Elle lui plut; il en osa jouir; De leurs amours naquit une déesse, Qui de sa mère a le discernement, Et de son père a le tendre enjouement. Cette déesse, ô ciel! Qui peut-elle être? Vous, Uranie, idole de mon coeur, Vous que les dieux pour la gloire ont fait naître, Vous qui vivez pour faire mon bonheur. EPITRE 46. 1734 À Uranie. Qu'un autre vous enseigne, ô ma chère Uranie, À mesurer la terre, à lire dans les cieux, Et soumettre à votre génie Ce que l'amour soumet au pouvoir de vos yeux. Pour moi, sans disputer ni du plein ni du vide, Ce que j'aime est mon univers; Mon système est celui d'Ovide, Et l'amour le sujet et l'âme de mes vers. Écoutez ses leçons; du pays des chimères Souffrez qu'il vous conduise au pays des désirs: Je vous apprendrai ses mystères; Heureux, si vous pouvez m'apprendre ses plaisirs. Des grâces vous avez la figure légère, D'une muse l'esprit, le coeur d'une bergère, Un visage charmant, où sans être empruntés On voit briller les dons de Flore, Que le doigt de l'amour marque de tous côtés, Quand par un doux souris il s'embellit encore. Mais que vous servent tant d'appas? Quoi! De si belles mains pour toucher un compas, Ou pour pointer une lunette! Quoi! Des yeux si charmants pour observer le cours Ou les taches d'une planète? Non, la main de Vénus est faite Pour toucher le luth des amours; Et deux beaux yeux doivent eux-mêmes Être nos astres ici-bas. Laissez donc là tous les systèmes, Sources d'erreurs et de débats; Et, choisissant l'amour pour maître, Jouissez au lieu de connaître. EPITRE 47. 1734 À Madame Du Châtelet. Je voulais, de mon coeur éternisant l'hommage, Emprunter la langue des dieux, Et vous parler votre langage: Je voulais dans mes vers peindre la vive image De ce feu, de cette âme, et de ces dons des cieux, Qu'on sent dans vos discours et qu'on voit Dans vos yeux. Le projet était grand, mais faible est mon génie: Aussitôt j'invoquai les dieux de l'harmonie, Les maîtres qui d'Auguste ont embelli la cour; Tous me devaient aider, et chanter à leur tour. Le coeur les fit parler, leur muse est naturelle; Vous les connaissez tous, ils sont vos favoris; Des auteurs à jamais ils sont l'heureux modèle, Excepté de vos beaux esprits, Et de Bernard De Fontenelle. J'eus l'art de les toucher, car je parlais de vous; À votre nom divin je les vis tous paraître. Virgile le premier, mon idole et mon maître, Virgile s'avança d'un air égal et doux; Les échos répondaient à sa muse champêtre, L'air, la terre et les cieux en étaient embellis; Tandis que ce pasteur, assis au pied d'un hêtre, Embrassait Corydon et caressait Philis, On voyait près de lui, mais non pas sur sa trace, Cet adroit courtisan et délicat Horace, Mêlant au dieu du vin l'une et l'autre Vénus, D'un ton plus libertin caresser avec grâce Et Glycère et Ligurinus. Celui qui fut puni de sa coquetterie, Le maître en l'art d'aimer, qui rien ne nous apprit, Prodiguait à Corinne avec galanterie Beaucoup d'amour et trop d'esprit. Tibulle, caressé dans les bras de Délie, Par des vers enchanteurs exhalait ses plaisirs; Et Catulle vantait, plus tendre en ses désirs, Dans son style emporté, les baisers de Lesbie. Vous parûtes alors, adorable émilie: Je vis soudain sur vous tous les yeux se tourner; Votre aspect enlaidit les belles, Et de leurs amants enchantés Vous fîtes autant d'infidèles. Je pensais qu'à l'instant ils allaient m'inspirer; Mais, jaloux de vous plaire et de vous célébrer, Ils ont bien rabaissé ma téméraire audace. Je vois qu'il n'appartient qu'aux maîtres du parnasse De vous offrir des vers, et de chanter pour vous; C'est un honneur dont je serais jaloux, Si jamais j'étais à leur place. EPITRE 48. 1735 À monsieur le comte Algarotti. Lorsque ce grand courrier de la philosophie, Condamine l'observateur, De l'Afrique au Pérou conduit par Uranie, Par la gloire, et par la manie, S'en va griller sous l'équateur, Maupertuis et Clairaut, dans leur docte fureur, Vont geler au pôle du monde. Je les vois d'un degré mesurer la longueur, Pour ôter au peuple rimeur Ce beau nom de machine ronde, Que nos flasques auteurs, en chevillant leurs vers, Donnaient à l'aventure à ce plat univers. Les astres étonnés, dans leur oblique course, Le grand, le petit chien, et le cheval, et l'Ourse, Se disent l'un à l'autre, en langage des cieux: "Certes, ces gens sont fous, ou ces gens sont des dieux." Et vous, Algarotti, vous, cygne de Padoue, Élève harmonieux du cygne de Mantoue, Vous allez donc aussi, sous le ciel des frimas, Porter, en grelottant, la lyre et le compas, Et, sur des monts glacés traçant des parallèles, Faire entendre aux lapons vos chansons immortelles? Allez donc, et du pôle observé, mesuré, Revenez aux français apporter des nouvelles. Cependant je vous attendrai, Tranquille admirateur de votre astronomie, Sous mon méridien, dans les champs de Cirey, N'observant désormais que l'astre d'émilie. Échauffé par le feu de son puissant génie, Et par sa lumière éclairé, Sur ma lyre je chanterai Son âme universelle autant qu'elle est unique; Et j'atteste les cieux, mesurés par vos mains, Que j'abandonnerais pour ses charmes divins L'équateur et le pôle arctique. EPITRE 49. 1736 À Monsieur De Saint-Lambert. Mon esprit avec embarras Poursuit des vérités arides; J'ai quitté les brillants appas Des muses, mes dieux et mes guides, Pour l'astrolabe et le compas Des Maupertuis et des Euclides. Du vrai le pénible fatras Détend les cordes de ma lyre; Vénus ne veut plus me sourire, Les grâces détournent leurs pas. Ma muse, les yeux pleins de larmes, Saint-Lambert, vole auprès de vous; Elle vous prodigue ses charmes: Je lis vos vers, j'en suis jaloux. Je voudrais en vain vous répondre; Son refus vient de me confondre: Vous avez fixé ses amours, Et vous les fixerez toujours. Pour former un lien durable Vous avez sans doute un secret; Je l'envisage avec regret, Et ce secret, c'est d'être aimable. EPITRE 50. À Mademoiselle De Lubert. Charmante Iris, qui, sans chercher à plaire, Savez si bien le secret de charmer; Vous dont le coeur, généreux et sincère, Pour son repos sut trop bien l'art d'aimer; Vous dont l'esprit, formé par la lecture, Ne parle pas toujours mode et coiffure; Souffrez, Iris, que ma muse aujourd'hui Cherche à tromper un moment votre ennui. Auprès de vous on voit toujours les grâces: Pourquoi bannir les plaisirs et les jeux? L'amour les veut rassembler sur vos traces: Pourquoi chercher à vous éloigner d'eux? Du noir chagrin volontaire victime, Vous seule, Iris, faites votre tourment, Et votre coeur croirait commettre un crime S'il se prêtait à la joie un moment. De vos malheurs je sais toute l'histoire; L'amour, l'hymen, ont trahi vos désirs: Oubliez-les; ce n'est que des plaisirs Dont nous devons conserver la mémoire. Les maux passés ne sont plus de vrais maux; Le présent seul est de notre apanage, Et l'avenir peut consoler le sage, Mais ne saurait altérer son repos. Du cher objet que votre coeur adore Ne craignez rien; comptez sur vos attraits: Il vous aima; son coeur vous aime encore, Et son amour ne finira jamais. Pour son bonheur bien moins que pour le vôtre, De la fortune il brigue les faveurs; Elle vous doit, après tant de rigueurs, Pour son honneur rendre heureux l'un et l'autre. D'un tendre ami, qui jamais ne rendit À la fortune un criminel hommage, Ce sont les voeux. Goûtez, sur son présage, Dès ce moment le sort qu'il vous prédit. EPITRE 51. 1736 À madame la marquise du Châtelet, sur la philosophie de Newton. Tu m'appelles à toi, vaste et puissant génie, Minerve de la France, immortelle émilie; Je m'éveille à ta voix, je marche à ta clarté, Sur les pas des vertus et de la vérité. Je quitte Melpomène et les jeux du théâtre, Ces combats, ces lauriers, dont je fus idolâtre; De ces triomphes vains mon coeur n'est plus touché. Que le jaloux Rufus, à la terre attaché, Traîne au bord du tombeau la fureur insensée D'enfermer dans un vers une fausse pensée; Qu'il arme contre moi ses languissantes mains Des traits qu'il destinait au reste des humains; Que quatre fois par mois un ignorant Zoïle Élève, en frémissant, une voix imbécile: Je n'entends point leurs cris, que la haine a formés; Je ne vois point leurs pas, dans la fange imprimés. Le charme tout-puissant de la philosophie Élève un esprit sage au-dessus de l'envie. Tranquille au haut des cieux que Newton s'est soumis, Il ignore en effet s'il a des ennemis: Je ne les connais plus. Déjà de la carrière L'auguste vérité vient m'ouvrir la barrière; Déjà ces tourbillons, l'un par l'autre pressés, Se mouvant sans espace, et sans règle entassés, Ces fantômes savants à mes yeux disparaissent. Un jour plus pur me luit; les mouvements renaissent. L'espace, qui de Dieu contient l'immensité, Voit rouler dans son sein l'univers limité, Cet univers si vaste à notre faible vue, Et qui n'est qu'un atome, un point dans l'étendue. Dieu parle, et le chaos se dissipe à sa voix: Vers un centre commun tout gravite à la fois. Ce ressort si puissant, l'âme de la nature, Était enseveli dans une nuit obscure; Le compas de Newton, mesurant l'univers, Lève enfin ce grand voile, et les cieux sont ouverts. Il déploie à mes yeux, par une main savante, De l'astre des saisons la robe étincelante: L'émeraude, l'azur, le pourpre, le rubis, Sont l'immortel tissu dont brillent ses habits. Chacun de ses rayons, dans sa substance pure, Porte en soi les couleurs dont se peint la nature; Et, confondus ensemble, ils éclairent nos yeux; Ils animent le monde, ils emplissent les cieux. Confidents du très-haut, substances éternelles, Qui brûlez de ses feux, qui couvrez de vos ailes Le trône où votre maître est assis parmi vous, Parlez: du grand Newton n'étiez-vous point jaloux? La mer entend sa voix. Je vois l'humide empire S'élever, s'avancer vers le ciel qui l'attire: Mais un pouvoir central arrête ses efforts; La mer tombe, s'affaisse, et roule vers ses bords. Comètes, que l'on craint à l'égal du tonnerre, Cessez d'épouvanter les peuples de la terre: Dans une ellipse immense achevez votre cours; Remontez, descendez près de l'astre des jours; Lancez vos feux, volez, et, revenant sans cesse, Des mondes épuisés ranimez la vieillesse. Et toi, soeur du soleil, astre qui, dans les cieux, Des sages éblouis trompais les faibles yeux, Newton de ta carrière a marqué les limites; Marche, éclaire les nuits, tes bornes sont prescrites. Terre, change de forme; et que la pesanteur, En abaissant le pôle, élève l'équateur; Pôle immobile aux yeux, si lent dans votre course, Fuyez le char glacé des sept astres de l'Ourse: Embrassez, dans le cours de vos longs mouvements, Deux cents siècles entiers par delà six mille ans. Que ces objets sont beaux! Que notre âme épurée Vole à ces vérités dont elle est éclairée! Oui, dans le sein de Dieu, loin de ce corps mortel, L'esprit semble écouter la voix de l'éternel. Vous à qui cette voix se fait si bien entendre, Comment avez-vous pu, dans un âge encor tendre, Malgré les vains plaisirs, ces écueils des beaux Jours, Prendre un vol si hardi, suivre un si vaste cours? Marcher, après Newton, dans cette route obscure Du labyrinthe immense où se perd la nature? Puissé-je auprès de vous, dans ce temple écarté, Aux regards des français montrer la vérité! Tandis qu'Algarotti, sûr d'instruire et de plaire, Vers le Tibre étonné conduit cette étrangère, Que de nouvelles fleurs il orne ses attraits, Le compas à la main j'en tracerai les traits; De mes crayons grossiers je peindrai l'immortelle. Cherchant à l'embellir, je la rendrais moins belle: Elle est, ainsi que vous, noble, simple, et sans Fard, Au-dessus de l'éloge, au-dessus de mon art. EPITRE 52. 1736 Au prince royal, depuis roi de Prusse. De l'usage de la science dans les princes. Prince, il est peu de rois que les muses instruisent; Peu savent éclairer les peuples qu'ils conduisent. Le sang des Antonins sur la terre est tari; Car, depuis ce héros de Rome si chéri, Ce philosophe roi, ce divin Marc-Aurèle, Des princes, des guerriers, des savants le modèle, Quel roi, sous un tel joug osant se captiver, Dans les sources du vrai sut jamais s'abreuver? Deux ou trois, tout au plus, prodiges dans l'histoire, Du nom de philosophe ont mérité la gloire; Le reste est à vos yeux le vulgaire des rois, Esclaves des plaisirs, fiers oppresseurs des lois, Fardeaux de la nature, ou fléaux de la terre, Endormis sur le trône, ou lançant le tonnerre. Le monde, aux pieds des rois, les voit sous un faux jour; Qui sait régner sait tout, si l'on en croit la cour. Mais quel est en effet ce grand art politique, Ce talent si vanté dans un roi despotique? Tranquille sur le trône, il parle, on obéit; S'il sourit, tout est gai; s'il est triste, on frémit. Quoi! Régir d'un coup d'oeil une foule servile, Est-ce un poids si pesant, un art si difficile? Non; mais fouler aux pieds la coupe de l'erreur, Dont veut vous enivrer un ennemi flatteur, Des prélats courtisans confondre l'artifice, Aux organes des lois enseigner la justice; Du séjour doctoral chassant l'absurdité, Dans son sein ténébreux placer la vérité, Éclairer le savant, et soutenir le sage, Voilà ce que j'admire, et c'est là votre ouvrage. L'ignorance, en un mot, flétrit toute grandeur. Du dernier roi d'Espagne un grave ambassadeur De deux savants anglais reçut une prière; Ils voulaient, dans l'école apportant la lumière, De l'air qu'un long cristal enferme en sa hauteur, Aller au haut d'un mont marquer la pesanteur. Il pouvait les aider dans ce savant voyage; Il les prit pour des fous: lui seul était peu sage. Que dirai-je d'un pape et de sept cardinaux, D'un zèle apostolique unissant les travaux, Pour apprendre aux humains, dans leurs augustes Codes, Que c'était un péché de croire aux antipodes? Combien de souverains, chrétiens, et musulmans, Ont tremblé d'une éclipse, ont craint des talismans! Tout monarque indolent, dédaigneux de s'instruire, Est le jouet honteux de qui veut le séduire. Un astrologue, un moine, un chimiste effronté, Se font un revenu de sa crédulité. Il prodigue au dernier son or par avarice; Il demande au premier si Saturne propice, D'un aspect fortuné regardant le soleil, L'appelle à table, au lit, à la chasse, au conseil; Il est aux pieds de l'autre; et, d'une âme soumise, Par la crainte du diable il enrichit l'église. Un pareil souverain ressemble à ces faux dieux, Vils marbres adorés, ayant en vain des yeux; Et le prince éclairé, que la raison domine, Est un vivant portrait de l'essence divine. Je sais que dans un roi l'étude, le savoir, N'est pas le seul mérite et l'unique devoir; Mais qu'on me nomme enfin, dans l'histoire sacrée, Le roi dont la mémoire est le plus révérée: C'est ce bon Salomon, que Dieu même éclaira, Qu'on chérit dans Sion, que la terre admira, Qui mérita des rois le volontaire hommage. Son peuple était heureux, il vivait sous un sage: L'abondance, à sa voix, passant le sein des mers, Volait pour l'enrichir des bouts de l'univers; Comme à Londre, à Bordeaux, de cent voiles suivie, Elle apporte, au printemps, les trésors de l'Asie. Ce roi, que tant d'éclat ne pouvait éblouir, Sut joindre à ses talents l'art heureux de jouir. Ce sont là les leçons qu'un roi prudent doit suivre; Le savoir, en effet, n'est rien sans l'art de vivre. Qu'un roi n'aille donc point, épris d'un faux éclat, Pâlissant sur un livre, oublier son état; Que plus il est instruit, plus il aime la gloire. De ce monarque anglais vous connaissez l'histoire: Dans un fatal exil Jacques laissa périr Son gendre infortuné, qu'il eût pu secourir. Ah! Qu'il eût mieux valu, rassemblant ses armées, Délivrer des germains les villes opprimées, Venger de tant d'états les désolations, Et tenir la balance entre les nations, Que d'aller, des docteurs briguant les vains Suffrages, Au doux enfant Jésus dédier ses ouvrages! Un monarque éclairé n'est pas un roi pédant: Il combat en héros, il pense en vrai savant. Tel fut ce Julien méconnu du vulgaire, Philosophe et guerrier, terrible et populaire. Ainsi ce grand César, soldat, prêtre, orateur, Fut du peuple romain l'oracle et le vainqueur. On sait qu'il fit encor bien pis dans sa jeunesse; Mais tout sied au héros, excepté la faiblesse. EPITRE 53. 1738 À Mademoiselle De T, de Rouen, qui avait écrit à l'auteur, conjointement avec M De Cideville. Quoi! Celle qui n'a dû connaître Que les grâces, ses tendres soeurs, De qui les mains cueillent des fleurs, Et de qui les pas les font naître, En philosophe ose paraître Dans les profondeurs des détours Où l'on voit les épines croître; Et la maîtresse des amours A choisi Newton pour son maître! Je vois cette jeune beauté, Du palais de la volupté, Se promener d'un pas agile Au temple de la vérité. La route en était difficile; Mais elle est avec Cideville, Dans ces deux temples si fêté. Jusqu'où n'a-t-elle point été Avec ce conducteur habile? Je vois que la nature a fait, Parmi ses oeuvres infinies, Deux fois un ouvrage parfait: Elle a formé deux émilies. EPITRE 54. 1738 Au prince royal de Prusse. Vous ordonnez que je vous dise Tout ce qu'à Cirey nous faisons: Ne le voyez-vous pas sans qu'on vous en instruise? Vous êtes notre maître, et nous vous imitons: Nous retenons de vous les plus belles leçons De la sagesse d'épicure; Comme vous, nous sacrifions À tous les arts, à la nature; Mais de fort loin nous vous suivons. Ainsi, tandis qu'à l'aventure Le dieu du jour lance un rayon Au fond de quelque chambre obscure, De ses traits la lumière pure Y peint du plus vaste horizon La perspective en miniature. Une telle comparaison Se sent un peu de la lecture Et de Kircher et de Newton. Par ce ton si philosophique Qu'ose prendre ma faible voix, Peut-être je gâte à la fois La poésie et la physique. Mais cette nouveauté me pique; Et du vieux code poétique Je commence à braver les lois. Qu'un autre, dans ses vers lyriques, Depuis deux mille ans répétés, Brode encor des fables antiques; Je veux de neuves vérités. Divinités des bergeries, Naïades des rives fleuries, Satyres, qui dansez toujours, Vieux enfants que l'on nomme amours, Qui faites naître en nos prairies De mauvais vers et de beaux jours, Allez remplir les hémistiches De ces vers pillés et postiches Des rimailleurs suivant les cours. D'une mesure cadencée Je connais le charme enchanteur: L'oreille est le chemin du coeur; L'harmonie et son bruit flatteur Sont l'ornement de la pensée: Mais je préfère, avec raison, Les belles fautes du génie À l'exacte et froide oraison D'un puriste d'académie. Jardins plantés en symétrie, Arbres nains tirés au cordeau, Celui qui vous mit au niveau En vain s'applaudit, se récrie, En voyant ce petit morceau: Jardins, il faut que je vous fuie; Trop d'art me révolte et m'ennuie. J'aime mieux ces vastes forêts: La nature, libre et hardie, Irrégulière dans ses traits, S'accorde avec ma fantaisie. Mais dans ce discours familier En vain je crois étudier Cette nature simple et belle; Je me sens plus irrégulier Et beaucoup moins aimable qu'elle. Accordez-moi votre pardon Pour cette longue rapsodie; Je l'écrivis avec saillie, Mais peu maître de ma raison, Car j'étais auprès d'émilie. EPITRE 55. 1738 Au prince royal de Prusse. au nom de madame la marquise du Châtelet, a qui il avait demandé ce qu'elle faisait à Cirey. Un peu philosophe et bergère, Dans le sein d'un riant séjour, Loin des riens brillants de la cour, Des intrigues du ministère, Des inconstances de l'amour, Des absurdités du vulgaire Toujours sot et toujours trompé, Et de la troupe mercenaire Par qui ce vulgaire est dupé, Je vis heureuse et solitaire; Non pas que mon esprit sévère Haïsse par son caractère Tous les humains également: Il faut les fuir, c'est chose claire; Mais non pas tous, assurément. Vivre seule dans sa tanière Est un assez méchant parti; Et ce n'est qu'avec un ami Que la solitude doit plaire. Pour ami j'ai choisi Voltaire; Peut-être en feriez-vous ainsi. Mes jours s'écoulent sans tristesse; Et, dans mon loisir studieux, Je ne demandais rien aux dieux Que quelque dose de sagesse, Quand le plus aimable d'entre eux, À qui nous érigeons un temple, A, par ses vers doux et nombreux, De la sagesse que je veux Donné les leçons et l'exemple. Frédéric est le nom sacré De ce dieu charmant qui m'éclaire: Que ne puis-je aller à mon gré Dans l'Olympe où l'on le révère! Mais le chemin m'en est bouché. Frédéric est un dieu caché, Et c'est ce qui nous désespère. Pour moi, nymphe de ces coteaux, Et des prés si verts et si beaux, Enrichis de l'eau qui les baise, Soumise au fleuve de La Blaise, Je reste parmi ses roseaux. Mais vous, du séjour du tonnerre Ne pourriez-vous descendre un peu? C'est bien la peine d'être dieu Quand on ne vient pas sur la terre! EPITRE 56. 1738 À Monsieur Helvétius. Apprenti fermier général, Très-savant maître en l'art de plaire, Chez Plutus, ce gros dieu brutal, Vous portâtes mine étrangère; Mais chez les amours et leur mère, Chez Minerve, chez Apollon, Lorsque vous vîntes à paraître, On vous prit d'abord pour le maître Ou pour l'enfant de la maison. Vainement sur votre menton La main de l'aimable jeunesse N'a mis encor que son coton, Toute la raisonneuse espèce Croit voir en vous un vrai barbon; Et cependant votre maîtresse Jamais ne s'y méprit, dit-on: Car au langage de Platon, Au savoir qui dans vous réside, À ce minois de Céladon, Vous joignez la force d'Alcide. EPITRE 57. 1740 Au roi de Prusse Frédéric Le Grand, en réponse à une lettre dont il honora l'auteur, a son avénement à la couronne. Quoi! Vous êtes monarque, et vous m'aimez encore! Quoi! Le premier moment de cette heureuse aurore Qui promet à la terre un jour si lumineux, Marqué par vos bontés, met le comble à mes voeux! Ô coeur toujours sensible! âme toujours égale! Vos mains du trône à moi remplissent l'intervalle. Citoyen couronné, des préjugés vainqueur, Vous m'écrivez en homme, et parlez à mon coeur. Cet écrit vertueux, ces divins caractères, Du bonheur des humains sont les gages sincères. Ah, prince! Ah, digne espoir de nos coeurs captivés! Ah! Régnez à jamais comme vous écrivez. Poursuivez, remplissez des voeux si magnanimes: Tout roi jure aux autels de réprimer les crimes; Et vous, plus digne roi, vous jurez dans mes mains De protéger les arts, et d'aimer les humains. Et toi dont la vertu brilla persécutée, Toi qui prouvas un dieu, mais qu'on nommait athée, Martyr de la raison, que l'envie en fureur Chassa de son pays par les mains de l'erreur, Reviens, il n'est plus rien qu'un philosophe craigne; Socrate est sur le trône, et la vérité règne. Cet or qu'on entassait, ce pur sang des états, Qui leur donne la mort en ne circulant pas, Répandu par ses mains, au gré de sa prudence, Va ranimer la vie, et porter l'abondance. La sanglante injustice expire sous ses pieds: Déjà les rois voisins sont tous ses alliés; Ses sujets sont ses fils, l'honnête homme est son frère; Ses mains portent l'olive, et s'arment pour la guerre. Il ne recherche point ces énormes soldats, Ce superbe appareil, inutile aux combats, Fardeaux embarrassants, colosses de la guerre, Enlevés, à prix d'or, aux deux bouts de la terre; Il veut dans ses guerriers le zèle et la valeur, Et, sans les mesurer, juge d'eux par le coeur. Ainsi pense le juste, ainsi règne le sage. Mais il faut au grand homme un plus heureux partage: Consulter la prudence, et suivre l'équité, Ce n'est encor qu'un pas vers l'immortalité. Qui n'est que juste est dur; qui n'est que sage est triste: Dans d'autres sentiments l'héroïsme consiste. Le conquérant est craint, le sage est estimé; Mais le bienfaisant charme, et lui seul est aimé; Lui seul est vraiment roi; sa gloire est toujours Pure; Son nom parvient sans tache à la race future. À qui se fait chérir faut-il d'autres exploits? Trajan, non loin du Gange, enchaîna trente rois: À peine a-t-il un nom fameux par la victoire: Connu par ses bienfaits, sa bonté fait sa gloire. Jérusalem conquise, et ses murs abattus, N'ont point éternisé le grand nom de Titus; Il fut aimé: voilà sa grandeur véritable. Ô vous qui l'imitez, vous, son rival aimable, Effacez le héros dont vous suivez les pas: Titus perdit un jour, et vous n'en perdrez pas. EPITRE 58. 1740 À un ministre d'état. Sur l'encouragement des arts. Toi qui, mêlant toujours l'agréable à l'utile, Des plaisirs aux travaux passes d'un vol agile, Que j'aime à voir ton goût, par des soins bienfaisants, Encourager les arts à ta voix renaissants! Sans accorder jamais d'injuste préférence, Entre tous ces rivaux tiens toujours la balance. De Melpomène en pleurs anime les accents; De sa riante soeur chéris les agréments; Anime le pinceau, le ciseau, l'harmonie, Et mets un compas d'or dans les mains d'Uranie. Le véritable esprit sait se plier à tout: On ne vit qu'à demi quand on n'a qu'un seul goût. Je plains tout être faible, aveugle en sa manie, Qui dans un seul objet confina son génie, Et qui, de son idole adorateur charmé, Veut immoler le reste au dieu qu'il s'est formé. Entends-tu murmurer ce sauvage algébriste, À la démarche lente, au teint blême, à l'oeil triste, Qui, d'un calcul aride à peine encore instruit, Sait que quatre est à deux comme seize est à huit? Il méprise Racine, il insulte à Corneille; Lulli n'a point de son pour sa pesante oreille; Et Rubens vainement, sous ses pinceaux flatteurs, De la belle nature assortit les couleurs. Des xx redoublés admirant la puissance, Il croit que Varignon fut seul utile en France; Et s'étonne surtout qu'inspiré par l'amour, Sans algèbre autrefois Quinault charmât la cour. Avec non moins d'orgueil et non moins de folie, Un élève d'Euterpe, un enfant de Thalie, Qui, dans ses vers pillés, nous répète aujourd'hui Ce qu'on a dit cent fois, et toujours mieux que lui, De sa frivole muse admirateur unique, Conçoit pour tout le reste un dégoût léthargique, Prend pour des arpenteurs Archimède et Newton, Et voudrait mettre en vers Aristote et Platon. Ce boeuf qui pesamment rumine ses problèmes, Ce papillon folâtre, ennemi des systèmes, Sont regardés tous deux avec un ris moqueur Par un bavard en robe, apprenti chicaneur, Qui, de papiers timbrés barbouilleur mercenaire, Vous vend pour un écu sa plume et sa colère. "Pauvres fous, vains esprits, s'écrie avec hauteur Un ignorant fourré, fier du nom de docteur, Venez à moi; laissez Massillon, Bourdaloue; Je veux vous convertir; mais je veux qu'on me loue. Je divise en trois points le plus simple des cas; J'ai vingt ans, sans l'entendre, expliqué saint Thomas. " Ainsi ces charlatans, de leur art idolâtres, Attroupent un vain peuple au pied de leurs théâtres. L'honnête homme est plus juste, il approuve en autrui Les arts et les talents qu'il ne sent point en lui. Jadis avant que Dieu, consommant son ouvrage, Eût d'un souffle de vie animé son image, Il se plut à créer des animaux divers: L'aigle, au regard perçant, pour régner dans les airs; Le paon, pour étaler l'iris de son plumage; Le coursier, pour servir; le loup, pour le carnage; Le chien, fidèle et prompt; l'âne, docile et lent, Et le taureau farouche, et l'animal bêlant; Le chantre des forêts; la douce tourterelle, Qu'on a cru faussement des amants le modèle: L'homme les nomma tous, et, par un heureux choix, Discernant leurs instincts, assigna leurs emplois. On compte que l'époux de la célèbre Hortense Signala plaisamment sa sainte extravagance: Craignant de faire un choix par sa faible raison, Il tirait aux trois dés les rangs de sa maison. Le sort, d'un postillon, faisait un secrétaire; Son cocher étonné devint homme d'affaire; Un docteur hibernois, son très-digne aumônier, Rendit grâce au destin qui le fit cuisinier. On a vu quelquefois des choix assez bizarres. Il est beaucoup d'emplois, mais les talents sont rares. Si dans Rome avilie un empereur brutal Des faisceaux d'un consul honora son cheval, Il fut cent fois moins fou que ceux dont l'imprudence Dans d'indignes mortels a mis sa confiance. L'ignorant a porté la robe de Cujas; La mitre a décoré des têtes de Midas; Et tel au gouvernail a présidé sans peine, Qui, la rame à la main, dut servir à la chaîne. Le mérite est caché. Qui sait si de nos temps Il n'est point, quoi qu'on dise, encor quelques talents? Peut-être qu'un Virgile, un Cicéron sauvage, Est chantre de paroisse, ou juge de village. Le sort, aveugle roi des aveugles humains, Contredit la nature, et détruit ses desseins; Il affaiblit ses traits, les change ou les efface; Tout s'arrange au hasard, et rien n'est à sa place. EPITRE 59. 1741 Au roi de Prusse. À Bruxelles, Non, il n'est point ingrat; c'est moi qui suis injuste; Il fait des vers, il m'aime; et ce héros auguste, En inspirant l'amour, en répandant l'effroi, Caresse encor sa muse, et badine avec moi. Du bouclier de Mars il s'est fait un pupitre; De sa main triomphante il me trace une épître, Une épître où son coeur a paru tout entier. J'y vois le bel esprit, et l'homme, et le guerrier. C'est le vrai coloris de son âme intrépide. Son style, ainsi que lui, brillant, mâle, et rapide, Sans languir un moment, ressemble à ses exploits. Il dit tout en deux mots, et fait tout en deux mois. Ô ciel! Veillez sur lui, si vous aimez la terre: Écartez loin de lui les foudres de la guerre; Mais écartez surtout les poignards des dévots. Que le fou Loyola défende à ses suppôts D'imiter saintement, dans les champs germaniques, Des Châtels, des Cléments, les forfaits catholiques. Je connais trop l'église et ses saintes fureurs. Je ne crains point les rois, je crains les Directeurs; Je crains le front tondu d'un cuistre à robe noire, Qui, du vieux testament lisant du nez l'histoire, D'Aod et de Judith admirant les desseins, Prêche le parricide, et fait des assassins. Il sait d'un fanatique enhardir la faiblesse. Un sot à deux genoux, qui marmotte à confesse La liste des péchés dont il veut le pardon, Instrument dangereux dans les mains d'un fripon, Croit tout, est prêt à tout; et sa main frénétique Respecte rarement un héros hérétique. EPITRE 60. 1741 Au même. Eh bien! Mauvais plaisants, critiques obstinés, Prétendus beaux esprits, à médire acharnés, Qui, parlant sans penser, fiers avec ignorance, Mettez légèrement les rois dans la balance; Qui d'un ton décisif, aussi hardi que faux, Assurez qu'un savant ne peut être un héros; Ennemis de la gloire et de la poésie, Grands critiques des rois, allez en Silésie; Voyez cent bataillons près de Neiss écrasés: C'est là qu'est mon héros. Venez, si vous l'osez. Le voilà ce savant que la gloire environne, Qui préside aux combats, qui commande à Bellone, Qui du fier Charles Douze égalant le grand coeur, Le surpasse en prudence, en esprit, en douceur. C'est lui-même, c'est lui, dont l'âme universelle Courut de tous les arts la carrière immortelle; Lui qui de la nature a vu les profondeurs, Des charlatans dévots confondit les erreurs; Lui qui dans un repas, sans soins et sans affaire, Passait les ignorants dans l'art heureux de plaire; Qui sait tout, qui fait tout, qui élance à Grands pas Du Parnasse à l'Olympe, et des jeux aux combats. Je sais que Charles Douze, et Gustave, et Turenne, N'ont point bu dans les eaux qu'épanche l'Hippocrène: Mais enfin ces guerriers, illustres ignorants, En étant moins polis, n'en étaient pas plus grands. Mon prince est au-dessus de leur gloire vulgaire: Quand il n'est point Achille, il sait être un Homère; Tour à tour la terreur de l'Autriche et des sots; Fertile en grands projets, aussi bien qu'en bons mots; En riant à la fois de Genève et de Rome, Il parle, agit, combat, écrit, règne, en grand homme. Ô vous qui prodiguez l'esprit et les vertus, Reposez-vous, mon prince, et ne m'effrayez plus; Et, quoique vous sachiez tout penser et tout faire, Songez que les boulets ne vous respectent guère, Et qu'un plomb dans un tube entassé par des sots Peut casser d'un seul coup la tête d'un héros Lorsque, multipliant son poids par sa vitesse, Il fend l'air qui résiste, et pousse autant qu'il presse. Alors privé de vie, et chargé d'un grand nom, Sur un lit de parade étendu tout du long, Vous iriez tristement revoir votre patrie. Ô ciel! Que ferait-on dans votre académie? Un dur anatomiste, élève d'Atropos, Viendrait, scalpel en main, disséquer mon héros. "La voilà, dirait-il, cette cervelle unique, Si belle, si féconde, et si philosophique. " Il montrerait aux yeux les fibres de ce coeur Généreux, bienfaisant, juste, plein de grandeur. Il couperait... mais non, ces horribles images Ne doivent point souiller les lignes de nos pages. Conservez, ô mes dieux! L'aimable Frédéric, Pour son bonheur, pour moi, pour le bien du public. Vivez, prince, et passez dans la paix, dans la guerre, Surtout dans les plaisirs, tous les ic de la terre, Théodoric, Ulric, Genseric, Alaric, Dont aucun ne vous vaut, selon mon pronostic. Mais lorsque vous aurez, de victoire en victoire, Augmenté vos états, ainsi que votre gloire, Daignez vous souvenir que ma tremblante voix, En chantant vos vertus, présagea vos exploits. Songez bien qu'en dépit de la grandeur suprême, Votre main mille fois m'écrivait: je vous aime. Adieu, grand politique, et rapide vainqueur! Trente états subjugués ne valent point un coeur. EPITRE 61. 1742 Au même. De Bruxelles, Les vers et les galants écrits Ne sont pas de cette province, Et dans les lieux où tout est prince Il est très-peu de beaux esprits. Jean Rousseau, banni de Paris, Vit émousser dans ce pays Le tranchant aigu de sa pince; Et sa muse, qui toujours grince, Et qui fuit les jeux et les ris, Devint ici grossière et mince. Comment vouliez-vous que je tinsse Contre ces frimas épaissis? Vouliez-vous que je redevinsse Ce que j'étais quand je suivis Les traces du pasteur du Mince, Et que je chantai les henris? Apollon la tête me rince; Il s'aperçoit que je vieillis. Il voulut qu'en lisant Leibnitz De plus rimailler je m'abstinsse; Il le voulut, et j'obéis: Auriez-vous cru que j'y parvinsse? EPITRE 62. 1743 Réponse aux premiers vers du marquis de Ximenès, du 31 décembre 1742. Vous flattez trop ma vanité: Cet art si séduisant vous était inutile; L'art des vers suffisait; et votre aimable style M'a lui seul assez enchanté. Votre âge quelquefois hasarde ses prémices. En esprit, ainsi qu'en amour, Le temps ouvre les yeux, et l'on condamne un jour De ses goûts passagers les premiers sacrifices. À la moins aimable beauté, Dans son besoin d'aimer on prodigue son âme, On prête des appas à l'objet de sa flamme; Et c'est ainsi que vous m'avez traité. Ah! Ne me quittez point, séducteur que vous êtes! Ma muse a reçu vos serments... Je sens qu'elle est au rang de ces vieilles coquettes Qui pensent fixer leurs amants. EPITRE 63. Au roi de Prusse. Fragment. Lorsque, pour tenir la balance, L'anglais vide son coffre-fort; Lorsque l'espagnol sans puissance Croit partout être le plus fort; Quand le français vif et volage Fait au plus vite un empereur; Quand Belle-Isle n'est pas sans peur Pour l'ouvrier et pour l'ouvrage; Quand le batave un peu tardif, Rempli d'égards et de scrupule, Avance un pas et deux recule Pour se joindre à l'anglais actif; Quand le bonhomme de saint-père Du haut de sa sainte Sion Donne sa bénédiction À plus d'une armée étrangère, Que fait mon héros à Berlin? Il réfléchit sur la folie Des conducteurs du genre humain; Il donne des lois au destin, Et carrière à son grand génie; Il fait des vers gais et plaisants; Il rit en donnant des batailles; On commence à craindre à Versailles De le voir rire à nos dépens. EPITRE 64. 1744 Au même. Ceux qui sont nés sous un monarque Font tous semblant de l'adorer; Sa majesté, qui le remarque, Fait semblant de les honorer; Et de cette fausse monnoie Que le courtisan donne au roi, Et que le prince lui renvoie, Chacun vit, ne songeant qu'à soi. Mais lorsque la philosophie, La séduisante poésie, Le goût, l'esprit, l'amour des arts, Rejoignent sous leurs étendards, À trois cents milles de distance, Votre très-royale éloquence, Et mon goût pour tous vos talents; Quand, sans crainte et sans espérance, Je sens en moi tous vos penchants; Et lorsqu'un peu de confidence Resserre encor ces noeuds charmants; Enfin lorsque Berlin attire Tous mes sens à Cirey séduits, Alors ne pouvez-vous pas dire: On m'aime, tout roi que je suis? Enfin l'océan germanique, Qui toujours des bons hambourgeois Servit si bien la république, Vers Embden sera sous vos lois, Avec garnison batavique. Un tel mélange me confond; Je m'attendais peu, je vous jure, De voir de l'or avec du plomb; Mais votre creuset me rassure: À votre feu, qui tout épure, Bientôt le vil métal se fond, Et l'or vous demeure en nature. Partout que de prospérités! Vous conquérez, vous héritez Des ports de mer et des provinces; Vous mariez à de grands princes De très-adorables beautés; Vous faites noce, et vous chantez Sur votre lyre enchanteresse Tantôt de Mars les cruautés, Et tantôt la douce mollesse. Vos sujets, au sein du loisir, Goûtent les fruits de la victoire; Vous avez et fortune et gloire; Vous avez surtout du plaisir; Et cependant le roi mon maître, Si digne avec vous de paraître Dans la liste des meilleurs rois, S'amuse à faire dans la Flandre Ce que vous faisiez autrefois Quand trente canons à la fois Mettaient des bastions en cendre. C'est lui qui, secouru du ciel, Et surtout d'une armée entière, A brisé la forte barrière Qu'à notre nation guerrière Mettait le bon greffier Fagel. De Flandre il court en Allemagne Défendre les rives du Rhin; Sans quoi le pandoure inhumain Viendrait s'enivrer de ce vin Qu'on a cuvé dans la Champagne. Grand roi, je vous l'avais bien dit Que mon souverain magnanime Dans l'Europe aurait du crédit, Et de grands droits à votre estime. Son beau feu, dont un vieux prélat Avait caché les étincelles, À de ses flammes immortelles Tout d'un coup répandu l'éclat. Ainsi la brillante fusée Est tranquille jusqu'au moment Où, par son amorce embrasée, Elle éclaire le firmament, Et, perçant dans les sombres voiles, Semble se mêler aux étoiles, Qu'elle efface par son brillant. C'est ainsi que vous enflammâtes Tout l'horizon d'un nouveau ciel, Lorsqu'à Berlin vous commençâtes À prendre ce vol immortel Devers la gloire, où vous volâtes. Tout du plus loin que je vous vis, Je m'écriai, je vous prédis À l'Europe tout incertaine. Vous parûtes: vingt potentats Se troublèrent dans leurs états, En voyant ce grand phénomène. Il brille, il donne de beaux jours: J'admire, je bénis son cours; Mais c'est de loin: voilà ma peine. EPITRE 65. 1744 A monsieur le président Hénault. A Cirey, Ô déesse de la santé, Fille de la sobriété, Et mère des plaisirs du sage, Qui sur le matin de notre âge Fais briller ta vive clarté, Et répands la sérénité Sur le soir d'un jour plein d'orage, Ô déesse, exauce mes voeux! Que ton étoile favorable Conduise ce mortel aimable; Il est si digne d'être heureux! Sur Hénault tous les autres dieux Versent la source inépuisable De leurs dons les plus précieux. Toi qui seule tiendrais lieu d'eux, Serais-tu seule inexorable? Ramène à ses amis charmants, Ramène à ses belles demeures Ce bel esprit de tous les temps, Cet homme de toutes les heures. Orne pour lui, pour lui suspends La course rapide du temps; Il en fait un si bel usage! Les devoirs et les agréments En font chez lui l'heureux partage. Les femmes l'ont pris fort souvent Pour un ignorant agréable, Les gens en us pour un savant, Et le dieu joufflu de la table Pour un connaisseur très-gourmand. Qu'il vive autant que son ouvrage, Qu'il vive autant que tous les rois Dont il nous décrit les exploits, Et la faiblesse et le courage, Les moeurs, les passions, les lois, Sans erreurs et sans verbiage. Qu'un bon estomac soit le prix De son coeur, de son caractère, De ses chansons, de ses écrits. Il a tout: il a l'art de plaire, L'art de nous donner du plaisir, L'art si peu connu de jouir; Mais il n'a rien s'il ne digère. Grand dieu! Je ne m'étonne pas Qu'un ennuyeux, un Desfontaine, Entouré dans son galetas De ses livres rongés des rats, Nous endormant, dorme sans peine; Et que le bouc soit gros et gras. Jamais églé, jamais Sylvie, Jamais Lise à souper ne prie Un pédant à citations, Sans goût, sans grâce, et sans génie; Sa personne, en tous lieux honnie, Est réduite à ses noirs gitons. Hélas! Les indigestions Sont pour la bonne compagnie. EPITRE 66. 1744 Au roi de Prusse. À Paris, Du héros de la Germanie Et du plus bel esprit des rois Je n'ai reçu, depuis trois mois, Ni beaux vers, ni prose polie; Ma muse en est en léthargie. Je me réveille aux fiers accents De l'Allemagne ranimée, Aux fanfares de votre armée, À vos tonnerres menaçants, Qui se mêlent aux cris perçants Des cent voix de la renommée. Je vois de Berlin à Paris Cette déesse vagabonde, De Frédéric et de Louis Porter les noms au bout du monde; Ces noms, que la gloire a tracés Dans un cartouche de lumière; Ces noms, qui répondent assez Du bonheur de l'Europe entière, S'ils sont toujours entrelacés. Quels seront les heureux poëtes, Les chantres boursouflés des rois, Qui pourront élever leurs voix, Et parler de ce que vous faites? C'est à vous seul de vous chanter, Vous qu'en vos mains j'ai vu porter La lyre, et la lance d'Achille; Vous qui, rapide en votre style Comme dans vos exploits divers, Faites de la prose et des vers Comme vous prenez une ville. D'Horace heureux imitateur, Sa gaîté, son esprit, sa grâce, Ornent votre style enchanteur; Mais votre muse le surpasse Dans un point cher à notre coeur: L'empereur protégeait Horace, Et vous protégez l'empereur. Fils de Mars et de Calliope, Et digne de ces deux grands noms, Faites le destin de l'Europe, Et daignez faire des chansons; Et quand Thémis avec Bellone Par votre main raffermira Des césars le funeste trône; Quand le hongrois cultivera, À l'abri d'une paix profonde, Du Tokai la vigne féconde; Quand partout son vin se boira, Qu'en le buvant on chantera Les pacificateurs du monde, Mon prince à Berlin reviendra; Mon prince à son peuple qui l'aime Libéralement donnera Un nouvel et bel opéra, Qu'il aura composé lui-même. Chaque auteur vous applaudira; Car, tout envieux que nous sommes Et du mérite et du grand nom, Un poëte est toujours fort bon À la tête de cent mille hommes. Mais, croyez-moi, d'un tel secours Vous n'avez pas besoin pour plaire; Fussiez-vous pauvre comme Homère, Comme lui vous vivrez toujours. Pardon, si ma plume légère, Que souvent la vôtre enhardit, Écrit toujours au bel esprit Beaucoup plus qu'au roi qu'on révère. Le nord, à vos sanglants progrès, Vit des rois le plus formidable: Moi, qui vous approchai de près, Je n'y vis que le plus aimable. EPITRE 67. 1744 Au roi. Présentée à sa majesté, au camp devant Fribourg. Vous dont l'Europe entière aime ou craint la Justice, Brave et doux à la fois, prudent sans artifice, Roi nécessaire au monde, où portez-vous vos pas? De la fièvre échappé, vous courez aux combats! Vous volez à Fribourg! En vain La Peyronie Vous disait: " arrêtez, ménagez votre vie! Il vous faut du régime, et non des soins guerriers: Un héros peut dormir, couronné de lauriers. " Le zèle a beau parler, vous n'avez pu le croire. Rebelle aux médecins, et fidèle à la gloire, Vous bravez l'ennemi, les assauts, les saisons, Le poids de la fatigue, et le feu des canons. Tout l'état en frémit, et craint votre courage. Vos ennemis, grand roi, le craignent davantage. Ah! N'effrayez que Vienne, et rassurez Paris! Rendez, rendez la joie à vos peuples chéris; Rendez-nous ce héros qu'on admire et qu'on aime. Un sage nous a dit que le seul bien suprême, Le seul bien qui du moins ressemble au vrai bonheur, Le seul digne de l'homme, est de toucher un coeur. Si ce sage eut raison, si la philosophie Plaça dans l'amitié le charme de la vie, Quel est donc, justes dieux! Le destin d'un bon roi, Qui dit, sans se flatter: " tous les coeurs sont à Moi? " À cet empire heureux qu'il est beau de prétendre! Vous qui le possédez, venez, daignez entendre Des bornes de l'Alsace aux remparts de Paris Ce cri que l'amour seul forme de tant de cris. Accourez, contemplez ce peuple dans la joie, Bénissant le héros que le ciel lui renvoie. Ne le voyez-vous pas tout ce peuple à genoux, Tous ces avides yeux qui ne cherchent que vous, Tous nos coeurs enflammés volant sur notre bouche? C'est là le vrai triomphe, et le seul qui vous touche. Cent rois au capitole en esclaves traînés, Leurs villes, leurs trésors, et leurs dieux enchaînés, Ces chars étincelants, ces prêtres, cette armée, Ce sénat insultant à la terre opprimée, Ces vaincus envoyés du spectacle au cerc