LA PUCELLE D'ORLÉANS Par François-Marie Voltaire (Arouet) (1694-1778) CHANT PREMIER Argument: Amours honnêtes de Charles VII et d'Agnès Sorel. Siège d'Orléans par les Anglais. Apparition de saint Denys, etc. Vous m'ordonnez de célébrer des saints: Ma voix est faible, et même un peu profane. Il faut pourtant vous chanter cette Jeanne Qui fit, dit-on, des prodiges divins. Elle affermit, de ses pucelles mains, Des fleurs de lys la tige gallicane, Sauva son roi de la rage anglicane, Et le fit oindre au maître-autel de Reims. Jeanne montra sous féminin visage, Sous le corset et sous le cotillon, D'un vrai Roland le vigoureux courage. J'aimerais mieux, le soir pour mon usage, Une beauté douce comme un mouton; Mais Jeanne d'Arc eut un coeur de lion: Vous le verrez, si lisez cet ouvrage. Vous tremblerez de ses exploits nouveaux; Et le plus grand de ses rares travaux Fut de garder un an son pucelage. O Chapelain, toi dont le violon, De discordante et gothique mémoire, Sous un archet maudit par Apollon, D'un ton si dur a raclé son histoire; Vieux Chapelain, pour l'honneur de ton art, Tu voudrais bien me prêter ton génie: Je n'en veux point; c'est pour la Motte-Houdart, Quand l'Iliade est par lui travestie. Le bon roi Charle, au printemps de ses jours, Au temps de Pâque, en la cité de Tours, A certain bal (ce prince aimait la danse) Avait trouvé, pour le bien de la France, Une beauté nommée Agnès Sorel. Jamais l'Amour ne forma rien de tel. Imaginez de Flore la jeunesse, La taille et l'air de la nymphe des bois, Et de Vénus la grâce enchanteresse, Et de l'Amour le séduisant minois, L'art d'Arachné, le doux chant des sirènes: Elle avait tout; elle aurait dans ses chaînes Mis les héros, les sages, et les rois. La voir, l'aimer, sentir l'ardeur naissante Des doux désirs, et leur chaleur brûlante, Lorgner Agnès, soupirer et trembler, Perdre la voix en voulant lui parler, Presser ses mains d'une main caressante, Laisser briller sa flamme impatiente, Montrer son trouble, en causer à son tour, Lui plaire enfin, fut l'affaire d'un jour. Princes et rois vont très-vite en amour. Agnès voulut, savante en l'art de plaire, Couvrir le tout des voiles du mystère, Voiles de gaze, et que les courtisans Percent toujours de leurs yeux malfaisants. Pour colorer comme on put cette affaire, Le roi fit choix du conseiller Bonneau, Confident sûr, et très-bon Tourangeau: Il eut l'emploi qui certes n'est pas mince, Et qu'à la cour, où tout se peint en beau, Nous appelons être l'ami du prince, Mais qu'à la ville, et surtout en province, Les gens grossiers ont nommé maquereau. Monsieur Bonneau, sur le bord de la Loire, Était seigneur d'un fort joli château. Agnès un soir s'y rendit en bateau, Et le roi Charle y vint à la nuit noire. On y soupa; Bonneau servit à boire; Tout fut sans faste, et non pas sans apprêts. Festins des Dieux, vous n'êtes rien auprès! Nos deux amants, pleins de trouble et de joie, Ivres d'amour, à leurs désirs en proie, Se renvoyaient des regards enchanteurs, De leurs plaisirs brûlants avant-coureurs. Les doux propos, libres sans indécence, Aiguillonnaient leur vive impatience. Le prince en feu des yeux la dévorait; Contes d'amour d'un air tendre il faisait, Et du genou le genou lui serrait. Le souper fait, on eut une musique Italienne, en genre chromatique; On y mêla trois différentes voix Aux violons, aux flûtes, aux hautbois. Elles chantaient l'allégorique histoire De ces héros qu'Amour avait domptés, Et qui, pour plaire à de tendres beautés, Avaient quitté les fureurs de la gloire. Dans un réduit cette musique était, Près de la chambre où le bon roi soupait. La belle Agnès, discrète et retenue, Entendait tout, et d'aucuns n'était vue. Déjà la lune est au haut de son cours: Voilà minuit; c'est l'heure des amours. Dans une alcôve artistement dorée, Point trop obscure, et point trop éclairée, Entre deux draps que la Frise a tissus, D'Agnès Sorel les charmes sont reçus. Près de l'alcôve une porte est ouverte, Que dame Alix, suivante très-experte, En s'en allant oublia de fermer. O vous, amants, vous qui savez aimer, Vous voyez bien l'extrême impatience Dont pétillait notre bon roi de France! Sur ses cheveux, en tresse retenus, Parfums exquis sont déjà répandus. Il vient, il entre au lit de sa maîtresse; Moment divin de joie et de tendresse! Le coeur leur bat; l'amour et la pudeur Au front d'Agnès font monter la rougeur. La pudeur passe, et l'amour seul demeure. Son tendre amant l'embrasse tout à l'heure. Ses yeux ardents, éblouis, enchantés, Avidement parcourent ses beautés. Qui n'en serait en effet idolâtre? Sous un cou blanc qui fait honte à l'albâtre Sont deux tétons séparés, faits au tour, Allant, venant, arrondis par l'Amour; Leur boutonnet a la couleur des roses. Téton charmant, qui jamais ne reposes, Vous invitiez les mains à vous presser, L'oeil à vous voir, la bouche à vous baiser. Pour mes lecteurs tout plein de complaisance, J'allais montrer à leurs yeux ébaudis De ce beau corps les contours arrondis; Mais la vertu qu'on nomme bienséance Vient arrêter mes pinceaux trop hardis. Tout est beauté, tout est charme dans elle. La volupté, dont Agnès a sa part, Lui donne encore une grâce nouvelle; Elle l'anime: amour est un grand fard, Et le plaisir embellit toute belle. Trois mois entiers, nos deux jeunes amants Furent livrés à ces ravissements. Du lit d'amour ils vont droit à la table. Un déjeuner, restaurant délectable, Rend à leurs sens leur première vigueur; Puis pour la chasse épris de même ardeur, Ils vont tous deux, sur des chevaux d'Espagne, Suivre cent chiens jappant dans la campagne. A leur retour, on les conduit aux bains. Pâtes, parfums, odeurs de l'Arabie, Qui font la peau douce, fraîche et polie, Sont prodigués sur eux à pleines mains. Le dîner vient: la délicate chère, L'oiseau du Phase et le coq de bruyère, De vingt ragoûts l'apprêt délicieux, Charment le nez, le palais et les yeux. Du vin d'Aï la mousse pétillante, Et du Tokai la liqueur jaunissante, En chatouillant les fibres des cerveaux, Y porte un feu qui s'exhale en bons mots Aussi brillants que la liqueur légère Qui monte et saute, et mousse au bord du verre: L'ami Bonneau d'un gros rire applaudit A son bon roi qui montre de l'esprit. Le dîner fait, on digère, on raisonne, On conte, on rit, on médit du prochain, On fait brailler des vers à maître Alain, On fait venir des docteur de Sorbonne, Des perroquets, un singe, un arlequin. Le soleil baisse; une troupe choisie Avec le roi court à la comédie, Et, sur la fin de ce fortuné jour, Le couple heureux s'enivre encore d'amour. Plongés tous deux dans l'excès des délices, Ils paraissaient en goûter les prémices. Toujours heureux et toujours plus ardents, Point de soupçons, encor moins de querelles, Nulle langueur; et l'Amour et le Temps Auprès d'Agnès ont oublié leurs ailes. Charles souvent disait entre ses bras, En lui donnant des baisers tout de flamme: " Ma chère Agnès, idole de mon âme, Le monde entier ne vaut point vos appas. Vaincre et régner, ce n'est rien que folie. Mon parlement me bannit aujourd'hui; Au fier Anglais la France est asservie: Ah! qu'il soit roi, mais qu'il me porte envie; J'ai votre coeur, je suis plus roi que lui. " Un tel discours n'est pas trop héroïque; Mais un héros, quand il tient dans un lit Maîtresse honnête, et que l'amour le pique, Peut s'oublier, et ne sait ce qu'il dit. Comme il menait cette joyeuse vie, Tel qu'un abbé dans sa grasse abbaye, Le prince anglais, toujours plein de furie, Toujours aux champs, toujours armé, botté, Le pot en tête, et la dague au côté, Lance en arrêt, la visière haussée, Foulait aux pieds la France terrassée. Il marche, il vole, il renverse en son cours Les murs épais, les menaçantes tours, Répand le sang, prend l'argent, taxe, pille, Livre aux soldats et la mère et la fille, Fait violer des couvents de nonnains, Boit le muscat des pères bernadins, Frappe en écus l'or qui couvre les saints, Et, sans respect pour Jésus ni Marie, De mainte église il fait mainte écurie: Ainsi qu'on voit dans une bergerie Des loups sanglants de carnage altérés, Et sous leurs dents les troupeaux déchirés, Tandis qu'au loin, couché dans la prairie, Colin s'endort sur le sein d'Égérie, Et que son chien près d'eux est occupé A se saisir des restes du soupé. Or, du plus haut du brillant apogée, Séjour des saints, et fort loin de nos yeux, Le bon Denys, prêcheur de nos aïeux, Vit les malheurs de la France affligée, L'état horrible où l'Anglais l'a plongée, Paris aux fers, et le roi très-chrétien Baisant Agnès, et ne songeant à rien. Ce bon Denys est patron de la France, Ainsi que Mars fut le saint des Romains, Ou bien Pallas chez les Athéniens. Il faut pourtant en faire différence; Un saint vaut mieux que tous les dieux païens. " Ah! par mon chef, dit-il, il n'est pas juste De voir ainsi tomber l'empire auguste Où de la foi j'ai planté l'étendard: Trône des lis, tu cours trop de hasard; Sang des Valois, je ressens tes misères. Ne souffrons pas que les superbes frères De Henri cinq, sans droit et sans raison, Chassent ainsi le fils de la maison. J'ai, quoique saint, et Dieu me le pardonne, Aversion pour la race bretonne: Car, si j'en crois le livre des destins, Un jour ces gens raisonneurs et mutins Se gausseront des saintes décrétales, Déchireront les romaines annales, Et tous les ans le pape brûleront. Vengeons de loin ce sacrilège affront: Mes chers Français seront tous catholiques; Ces fiers Anglais seront tous hérétiques: Frappons, chassons ces dogues britanniques: Punissons-les, par quelque nouveau tour, De tout le mal qu'ils doivent faire un jour. " Des Gallicans ainsi parlait l'apôtre, De maudissons lardant sa patenôtre; Et cependant que tout seul il parlait, Dans Orléans un conseil se tenait. Par les Anglais cette ville bloquée Au roi de France allait être extorquée. Quelques seigneurs et quelques conseillers, Les uns pédants et les autres guerriers, Sur divers tons déplorant leur misère, Pour leur refrain disaient: " Que faut-il faire? " Poton, La Hire et le brave Dunois, S'écriaient tous en se mordant les doigts: " Allons, amis, mourons pour la patrie; Mais aux Anglais vendons cher notre vie. " Le Richemont criait tout haut: " Par Dieu, Dans Orléans il faut mettre le feu; Et que l'Anglais, qui pense ici nous prendre, N'ait rien de nous que fumée et que cendre. " Pour La Trimouille, il disait: " C'est en vain Que mes parents me firent Poitevin; J'ai dans Milan laissé ma Dorothée; Pour Orléans, hélas! je l'ai quittée. Je combattrai, mais je n'ai plus d'espoir: Faut-il mourir, ô ciel! sans la revoir! " Le président Louvet, grand personnage, Au maintien grave, et qu'on eût pris pour sage, Dit: " Je voudrais que préalablement Nous fissions rendre arrêt de parlement Contre l'Anglais, et qu'en ce cas énorme Sur toute chose on procédât en forme. " Louvet était un grand clerc; mais hélas! Il ignorait son triste et piteux cas: S'il le savait, sa gravité prudente Procéderait contre sa présidente. Le grand Talbot, le chef des assiégeants, Brûle pour elle, et règne sur ses sens: Louvet l'ignore; et sa mâle éloquence N'a pour objet que de venger la France. Dans ce conseil de sages, de héros, On entendait les plus nobles propos; Le bien public, la vertu les inspire: Surtout l'adroit et l'éloquent La Hire Parla longtemps, et pourtant parla bien; Ils disaient d'or, et ne concluaient rien. Comme ils parlaient, on vit par la fenêtre Je ne sais quoi dans les airs apparaître. Un beau fantôme au visage vermeil, Sur un rayon détaché du soleil, Des cieux ouverts fend la voûte profonde. Odeur de saint se sentait à la ronde. Le farfadet dessus son chef avait A deux pendants une mitre pointue D'or et d'argent, sur le sommet fendue; Sa dalmatique au gré des vents flottait, Son front brillait d'une sainte auréole, Son cou penché laissait voir son étole, Sa main portait ce bâton pastoral Qui fut jadis lituus augural. A cet objet qu'on discernait fort mal, Voilà d'abord monsieur de La Trimouille, Paillard dévot, qui prie et s'agenouille, Le Richemont, qui porte un coeur de fer, Blasphémateur, jureur impitoyable, Haussant la voix, dit que c'était le diable Qui leur venait du fin fond de l'enfer; Que ce serait chose très-agréable Si l'on pouvait parler à Lucifer. Maître Louvet s'encourut au plus vite Chercher un pot tout rempli d'eau bénite. Poton, La Hire et Dunois ébahis, Ouvrent tous trois de grands yeux ébaubis. Tous les valets sont couchés sur le ventre. L'objet approche, et le saint fantôme entre Tout doucement porté sur son rayon, Puis donne à tous sa bénédiction. Soudain chacun se signe et se prosterne. Il les relève avec un air paterne; Puis il leur dit: " Ne faut vous effrayer; Je suis Denys, et saint de mon métier. J'aime la Gaule, et l'ai catéchisée, Et ma bonne âme est très-scandalisée De voir Charlot, mon filleul tant aimé, Dont le pays en cendre est consumé, Et qui s'amuse, au lieu de le défendre, A deux tétons qu'il ne cesse de prendre. J'ai résolu d'assister aujourd'hui Les bons Français qui combattent pour lui. Je veux finir leur peine et leur misère. Tout mal, dit-on, guérit par son contraire. Or si Charlot veut, pour une catin, Perdre la France et l'honneur avec elle, J'ai résolu, pour changer son destin, De me servir des mains d'une pucelle. Vous, si d'en haut vous désirez les biens, Si vos coeurs sont et français et chrétiens, Si vous aimez le roi, l'État, l'Église, Assistez-moi dans ma sainte entreprise; Montrez le nid où nous devons chercher Ce vrai phénix que je veux dénicher. " Ainsi parla le vénérable sire. Quand il eut fait, chacun se prit à rire. Le Richemont, né plaisant et moqueur, Lui dit: " Ma foi, mon cher prédicateur, Monsieur le saint, ce n'était pas la peine D'abandonner le céleste domaine Pour demander à ce peuple méchant Ce beau joyau que vous estimez tant. Quand il s'agit de sauver une ville, Un pucelage est une arme inutile. Pourquoi d'ailleurs le prendre en ce pays? Vous en avez tant dans le paradis! Rome et Lorette ont cent fois moins de cierges Que chez les saints il n'est là-haut de vierges. Chez les Français, hélas! il n'en est plus. Tous nos moutiers sont à sec là-dessus. Nos francs archers, nos officiers, nos princes, Ont dès longtemps dégarni les provinces. Ils ont tous fait, en dépit de vos saints, Plus de bâtards encor que d'orphelins. Monsieur Denys, pour finir nos querelles, Cherchez ailleurs, s'il vous plaît, des pucelles. " Le saint rougit de ce discours brutal; Puis aussitôt il remonte à cheval Sur son rayon, sans dire une parole, Pique des deux, et par les airs s'envole, Pour déterrer, s'il peut, ce beau bijou, Qu'on tient si rare, et dont il semble fou. Laissons aller: et tandis qu'il se perche Sur l'un des traits qui vont porter le jour, Ami lecteur, puissiez-vous en amour Avoir le bien de trouver ce qu'il cherche! CHANT II Argument: Jeanne, armée par saint Denys, va trouver Charles VII à Tours; ce qu'elle fit en chemin, et comment elle eut son brevet de pucelle. Heureux cent fois qui trouve un pucelage! C'est un grand bien; mais de toucher un coeur Est, à mon sens, le plus cher avantage. Se voir aimé, c'est là le vrai bonheur. Qu'importe, hélas! d'arracher une fleur? C'est à l'amour à nous cueillir la rose. De très-grands clercs ont gâté par leur glose Un si beau texte; ils ont cru faire voir Que le plaisir n'est point dans le devoir. Je veux contre eux faire un jour un beau livre; J'enseignerai le grand art de bien vivre; Je montrerai qu'en réglant nos désirs, C'est du devoir que viennent nos plaisirs. Dans cette honnête et savante entreprise, Du haut des cieux saint Denys m'aidera; Je l'ai chanté, sa main me soutiendra. En attendant, il faut que je vous dise Quel fut l'effet de sa sainte entremise. Vers les confins du pays champenois, Où cent poteaux, marqués de trois merlettes, Disaient aux gens: " En Lorraine vous êtes, " Est un vieux bourg, peu fameux autrefois; Mais il mérite un grand nom dans l'histoire, Car de lui vient le salut et la gloire Des fleurs de lis et du peuple gaulois. De Domremi chantons tous le village; Faisons passer son beau nom d'âge en âge. O Domremi! tes pauvres environs N'ont ni muscats, ni pêches, ni citrons, Ni mine d'or, ni bon vin qui nous damne; Mais c'est à toi que la France doit Jeanne. Jeanne y naquit: certain curé du lieu, Faisant partout des serviteurs à Dieu, Ardent au lit, à table, à la prière, Moine autrefois, de Jeanne fut le père; Une robuste et grasse chambrière Fut l'heureux moule où ce pasteur jeta Cette beauté, qui les Anglais dompta. Vers les seize ans, en une hôtellerie On l'engagea pour servir l'écurie, A Vaucouleurs; et déjà de son nom La renommée remplissait le canton. Son air est fier, assuré, mais honnête; Ses grands yeux noirs brillent à fleur de tête; Trente-deux dents d'une égale blancheur Sont l'ornement de sa bouche vermeille, Qui semble aller de l'une à l'autre oreille, Mais bien bordée et vive en sa couleur, Appétissante, et fraîche par merveille. Ses tétons bruns, mais fermes comme un roc, Tentent la robe, et le casque, et le froc. Elle est active, adroite, vigoureuse, Et d'une main potelée et nerveuse Soutient fardeaux, verse cent brocs de vin, Sert le bourgeois, le noble, et le robin; Chemin faisant, vingt soufflets distribue Aux étourdis dont l'indiscrète main Va tâtonnant sa cuisse ou gorge nue; Travaille et rit du soir jusqu'au matin, Conduit chevaux, les panse, abreuve, étrille; Et les pressant de sa cuisse gentille, Les monte à cru comme un soldat romain. O profondeur! ô divine sagesse! Que tu confonds l'orgueilleuse faiblesse De tous ces grands si petits à tes yeux! Que les petits sont grands quand tu le veux! Ton serviteur Denys le bienheureux N'alla rôder au palais des princesses, N'alla chez vous, mesdames les duchesses; Denys courut, amis, qui le croirait? Chercher l'honneur, où? dans un cabaret. Il était temps que l'apôtre de France Envers sa Jeanne usât de diligence. Le bien public était en grand hasard. De Satanas la malice est connue; Et, si le saint fût arrivé plus tard D'un seul moment, la France était perdue. Un cordelier qu'on nommait Grisbourdon, Avec Chandos arrivé d'Albion, Était alors dans cette hôtellerie; Il aimait Jeanne autant que sa patrie. C'était l'honneur de la pénaillerie; De tous côtés allant en mission; Prédicateur, confesseur, espion; De plus, grand clerc en la sorcellerie, Savant dans l'art en Égypte sacré, Dans ce grand art cultivé chez les mages, Chez les Hébreux, chez les antiques sages, De nos savants dans nos jours ignoré. Jours malheureux! tout est dégénéré. En feuilletant ses livres de cabale, Il vit qu'aux siens Jeanne serait fatale, Qu'elle portait dessous son court jupon Tout le destin d'Angleterre et de France. Encouragé par la noble assistance De son génie, il jura son cordon, Son Dieu, son diable, et saint François d'Assise Qu'à ses vertus Jeanne serait soumise, Qu'il saisirait ce beau palladion. Il s'écriait en faisant l'oraison: " Je servirai ma patrie et l'Église; Moine et Breton, je dois faire le bien De mon pays, et plus encor le mien. " Au même temps un ignorant, un rustre, Lui disputait cette conquête illustre: Cet ignorant valait un cordelier, Car vous saurez qu'il était muletier; Le jour, la nuit, offrant sans fin, sans terme, Son lourd service et l'amour le plus ferme. L'occasion, la douce égalité, Faisaient pencher Jeanne de son côté; Mais sa pudeur triomphait de la flamme Qui par les yeux se glissait dans son âme. Le Grisbourdon vit sa naissante ardeur: Mieux qu'elle encore il lisait dans son coeur. Il vint trouver ce rival si terrible; Puis il lui tint ce discours très-plausible: " Puissant héros, qui passez au besoin Tous les mulets commis à votre soin, Vous méritez, sans doute, la pucelle; Elle a mon coeur comme elle a tous vos voeux; Rivaux ardents, nous nous craignons tous deux, Et comme vous je suis amant fidèle. Çà, partageons, et, rivaux sans querelle, Tâtons tous deux de ce morceau friand Qu'on pourrait perdre en se le disputant. Conduisez-moi vers le lit de la belle; J'évoquerai le démon du dormir; Ses doux pavots vont soudain l'assoupir; Et tour à tour nous veillerons pour elle. " Incontinent le père au grand cordon Prend son grimoire, évoque le démon Qui de Morphée eut autrefois le nom. Ce pesant diable est maintenant en France: Vers le matin, lorsque nos avocats Vont s'enrouer à commenter Cujas, Avec messieurs il ronfle à l'audience; L'après-dînée il assiste aux sermons Des apprentis dans l'art de Massillon, A leur trois points, à leurs citations Aux lieux communs de leur belle éloquence; Dans le parterre il vient bâiller le soir. Aux cris du moine il monte en son char noir, Par deux hiboux traîné dans la nuit sombre. Dans l'air il glisse, et doucement fend l'ombre. Les yeux fermés, il arrive en bâillant, Se met sur Jeanne, et tâtonne, et s'étend; Et secouant son pavot narcotique, Lui souffle au sein vapeur soporifique. Tel on nous dit que le moine Girard, En confessant la gentille Cadière, Insinuait de son souffle paillard De diabloteaux une ample fourmilière. Nos deux galants, pendant ce doux sommeil, Aiguillonnés du démon du réveil, Avaient de Jeanne ôté la couverture. Déjà trois dés, roulant sur son beau sein, Vont décider, au jeu de saint Guilain, Lequel des deux doit tenter l'aventure, Le moine gagne; un sorcier est heureux: Le Grisbourdon se saisit des enjeux; Il fond sur Jeanne. O soudaine merveille! Denys arrive, et Jeanne se réveille. O Dieu! qu'un saint fait trembler tout pécheur! Nos deux rivaux se renversent de peur. Chacun d'eux fuit, emportant dans le coeur Avec la crainte un désir de mal faire. Vous avez vu, sans doute, un commissaire Cherchant de nuit un couvent de Vénus; Un jeune essaim de tendrons demi-nus Saute du lit, s'esquive, se dérobe Aux yeux hagards du noir pédant en robe: Ainsi fuyaient mes paillards confondus. Denys s'avance et réconforte Jeanne, Tremblante encor de l'attentat profane; Puis il lui dit: " Vase d'élection, Le Dieu des rois, par tes mains innocentes, Veut des Français venger l'oppression, Et renvoyer dans les champs d'Albion Des fiers Anglais les cohortes sanglantes. Dieu fait changer, d'un souffle tout-puissant, Le roseau frêle en cèdre du Liban, Sécher les mers, abaisser les collines, Du monde entier réparer les ruines. Devant tes pas la foudre grondera; Autour de toi la terreur volera, Et tu verras l'ange de la victoire Ouvrir pour toi les sentiers de la gloire. Suis-moi, renonce à tes humbles travaux; Viens placer Jeanne au nombre des héros. " A ce discours terrible et pathétique, Très-consolant et très-théologique, Jeanne étonnée, ouvrant un large bec, Crut quelque temps que l'on lui parlait grec. La grâce agit: cette augustine grâce Dans son esprit porte un jour efficace. Jeanne sentit dans le fond de son coeur Tous les élans d'une sublime ardeur. Non, ce n'est plus Jeanne la chambrière; C'est un héros, c'est une âme guerrière. Tel un bourgeois humble, simple, grossier, Qu'un vieux richard a fait son héritier, En un palais fait changer sa chaumière: Son air honteux devient démarche fière; Les grands surpris admirent sa hauteur, Et les petits l'appellent monseigneur. Telle plutôt cette heureuse grisette Que la nature ainsi que l'art forma Pour le b ou bien pour l'Opéra, Qu'une maman avisée et discrète Au noble lit d'un fermier éleva, Et que l'Amour, d'une main plus adrète, Sous un monarque entre deux draps plaça. Sa vive allure est un vrai port de reine, Ses yeux fripons s'arment de majesté, Sa voix a pris le ton de souveraine, Et sur son rang son esprit s'est monté. Or pour hâter leur auguste entreprise, Jeanne et Denys s'en vont droit à l'église. Lors apparut dessus le maître autel (Fille de Jean! quelle fut ta surprise!) Un beau harnois tout frais venu du ciel. Des arsenaux du terrible empyrée, En cet instant, par l'archange Michel La noble armure avait été tirée. On y voyait l'armet de Débora; Ce clou pointu, funeste à Sisara; Le caillou rond, dont un berger fidèle De Goliath entama la cervelle; Cette mâchoire avec quoi combattit Le fier Samson qui ses cordes rompit Lorsqu'il se vit vendu par sa donzelle; Le coutelet de la belle Judith, Cette beauté si galamment perfide, Qui, pour le ciel saintement homicide, Son cher amant massacra dans son lit. A ces objets la sainte émerveillée, De cette armure est bientôt habillée; Elle vous prend et casque et corselet, Brassards, cuissards, baudrier, gantelet, Lance, clou, dague, épieu, caillou, mâchoire, Marche, s'essaye, et brûle pour la gloire. Toute héroïne a besoin d'un coursier; Jeanne en demande au triste muletier: Mais aussitôt un âne se présente, Au beau poil gris, à la voix éclatante, Bien étrillé, sellé, bridé, ferré, Portant arçons avec chanfrein doré, Caracolant, du pied frappant la terre, Comme un coursier de Thrace ou d'Angleterre. Ce beau grison deux ailes possédait Sur son échine, et souvent s'en servait. Ainsi Pégase, au haut des deux collines, Portait jadis neuf pucelles divines; Et l'hippogriffe, à la lune volant, Portait Astolphe au pays de saint Jean. Mon cher lecteur veut connaître cet âne, Qui vint alors offrir sa croupe à Jeanne: Il le saura, mais dans un autre chant. Je l'avertis cependant qu'il révère Cet âne heureux qui n'est pas sans mystère. Sur son grison Jeanne a déjà sauté; Sur son rayon Denys est remonté: Tous deux s'en vont vers les rives de Loire Porter au roi l'espoir de la victoire. L'âne tantôt trotte d'un pied léger, Tantôt s'élève et fend les champs de l'air. Le cordelier, toujours plein de luxure, Un peu remis de sa triste aventure, Usant enfin de ses droits de sorcier, Change en mulet le pauvre muletier, Monte dessus, chevauche, pique et jure Qu'il suivra Jeanne au bout de la nature. Le muletier, en son mulet caché, Bât sur le dos, crut gagner au marché; Et du vilain l'âme terrestre et crasse A peine vit qu'elle eût changé de place. Jeanne et Denys s'en allaient donc vers Tours Chercher ce roi plongé dans les amours. Près d'Orléans comme ensemble ils passèrent, L'ost des Anglais de nuit ils traversèrent. Ces fiers Bretons, ayant bu tristement, Cuvaient leur vin, dormaient profondément. Tout était ivre, et goujats et vedettes; On n'entendait ni tambours ni trompettes: L'un dans sa tente était couché tout nu, L'autre ronflait sur son page étendu. Alors Denys, d'une voix paternelle, Tint ces propos tout bas à la pucelle: " Fille de bien, tu sauras que Nisus, Étant un soir aux tentes de Turnus, Bien secondé de son cher Euryale, Rendit la nuit aux Rutulois fatale. Le même advint au quartier de Rhésus, Quand la valeur du preux fils de Tydée, Par la nuit noire et par Ulysse aidée, Sut envoyer, sans danger, sans effort, Tant de Troyens du sommeil à la mort. Tu peux jouir de semblable victoire. Parle, dis-moi, veux-tu de cette gloire? " Jeanne lui dit: " Je n'ai point lu l'histoire; Mais je serais de courage bien bas, De tuer gens qui ne combattent pas. " Disant ces mots, elle avise une tente Que les rayons de la lune brillante Faisaient paraître à ses yeux éblouis Tente d'un chef ou d'un jeune marquis. Cent gros flacons remplis d'un vin exquis Sont tout auprès. Jeanne avec assurance D'un grand pâté prend les vastes débris, Et boit six coups avec monsieur Denys, A la santé de son bon roi de France. La tente était celle de Jean Chandos, Fameux guerrier, qui dormait sur le dos. Jeanne saisit sa redoutable épée, Et sa culotte en velours découpée. Ainsi jadis David, aimé de Dieu, Ayant trouvé Saül en certain lieu, Et lui pouvant ôter très-bien la vie, De sa chemise il lui coupa partie, Pour faire voir à tous les potentats Ce qu'il put faire et ce qu'il ne fit pas. Près de Chandos était un jeune page De quatorze ans, mais charmant pour son âge, Lequel montrait deux globes faits au tour, Qu'on aurait pris pour ceux du tendre Amour. Non loin du page était une écritoire, Dont se servait le jeune homme après boire, Quand tendrement quelques vers il faisait Pour la beauté qui son coeur séduisait. Jeanne prend l'encre, et sa main lui dessine Trois fleurs de lis juste dessous l'échine; Présage heureux du bonheur des Gaulois, Et monument de l'amour de ses rois. Le bon Denys voyait, se pâmant d'aise, Les lis français sur une fesse anglaise. Qui fut penaud le lendemain matin? Ce fut Chandos, ayant cuvé son vin; Car s'éveillant, il vit sur ce beau page Les fleurs de lis. Plein d'une juste rage, Il crie alerte, il croit qu'on le trahit; A son épée il court auprès du lit; Il cherche en vain, l'épée est disparue; Point de culotte; il se frotte la vue, Il gronde, il crie, et pense fermement Que le grand diable est entré dans le camp. Ah! qu'un rayon de soleil, et qu'un âne, Cet âne ailé qui sur son dos à Jeanne, Du monde entier feraient bientôt le tour! Jeanne et Denys arrivent à la cour. Le doux prélat sait par expérience Qu'on est railleur à cette cour de France. Il se souvient des propos insolents Que Richemont lui tint dans Orléans, Et ne veut plus à pareille aventure D'un saint évêque exposer la figure. Pour son honneur il prit un nouveau tour; Il s'affubla de la triste encolure Du bon Roger, seigneur de Baudricour, Preux chevalier et ferme catholique, Hardi parleur, loyal et véridique; Malgré cela, pas trop mal à la cour. " Eh! jour de dieu! dit-il, parlant au prince, Vous languissez au fond d'une province, Esclave roi, par l'Amour enchaîné! Quoi! votre bras indignement repose! Ce front royal, ce front n'est couronné Que de tissus et de myrte et de rose! Et vous laissez vos cruels ennemis, Rois dans la France et sur le trône assis! Allez mourir, ou faites la conquête De vos États ravis par ces mutins: Le diadème est fait pour votre tête, Et les lauriers n'attendent que vos mains. Dieu, dont l'esprit allume mon courage; Dieu, dont ma voix annonce le langage, De sa faveur est prêt à vous couvrir. Osez le croire, osez vous secourir: Suivez du moins cette auguste amazone; C'est votre appui, c'est le soutien du trône; C'est par son bras que le maître des rois Veut rétablir nos princes et nos lois. Jeanne avec vous chassera la famille De cet Anglais si terrible et si fort: Devenez homme; et, si c'est votre sort D'être à jamais mené par une fille, Fuyez au moins celle qui vous perdit, Qui votre coeur dans ses bras amollit; Et, digne enfin de ce secours étrange, Suivez les pas de celle qui vous venge. " L'amant d'Agnès eut toujours dans le coeur, Avec l'amour, un très-grand fond d'honneur. Du vieux soldat le discours pathétique A dissipé son sommeil léthargique, Ainsi qu'un ange, un jour, du haut des airs, De sa trompette ébranlant l'univers, Rouvrant la tombe, animant la poussière, Rappellera les morts à la lumière. Charle éveillé, Charle bouillant d'ardeur, Ne lui répond qu'en s'écriant: " Aux armes! " Les seuls combats à ses yeux ont des charmes. Il prend sa pique, il brûle de fureur. Bientôt après la première chaleur De ces transports où son âme est en proie, Il voulut voir si celle qu'on envoie Vient de la part du diable ou du Seigneur, Ce qu'il doit croire, et si ce grand prodige Est en effet ou miracle ou prestige. Donc se tournant vers la fière beauté, Le roi lui dit d'un ton de majesté Qui confondrait tout autre fille qu'elle: " Jeanne, écoutez: Jeanne, êtes-vous pucelle? " Jeanne lui dit: " O grand sire, ordonnez Que médecins, lunettes sur le nez, Matrones, clercs, pédants, apothicaires, Viennent sonder ces féminins mystères; Et si quelqu'un se connaît à cela, Qu'il trousse Jeanne, et qu'il regarde là. " A sa réponse et sage et mesurée, Le roi vit bien qu'elle était inspirée. " Or sus, dit-il, si vous en savez tant, Fille de bien, dites-moi dans l'instant Ce que j'ai fait cette nuit à ma belle; Mais parlez net. -- Rien du tout, " lui dit-elle. Le roi surpris soudain s'agenouilla, Cria tous haut: " Miracle! " et se signa. Incontinent la cohorte fourrée, Bonnet en tête, Hippocrate à la main, Vint observer le pur et noble sein De l'amazone à leurs regards livrée: On la met nue, et monsieur le doyen, Ayant le tout considéré très-bien, Dessus, dessous, expédie à la belle En parchemin un brevet de pucelle. L'esprit tout fier de ce brevet sacré, Jeanne soudain d'un pas délibéré Retourne au roi, devant lui s'agenouille, Et, déployant la superbe dépouille, Que sur l'Anglais elle a prise en passant: " Permets, dit-elle, ô mon maître puissant! Que, sous tes lois, la main de ta servante Ose ranger la France gémissante. Je remplirai les oracles divins: J'ose à tes yeux jurer par mon courage, Par cette épée, et par mon pucelage, Que tu seras huilé bientôt à Reims: Tu chasseras les anglaises cohortes Qui d'Orléans environnent les portes. Viens accomplir tes augustes destins; Viens, et de Tours abandonnant la rive, Dès ce moment souffre que je te suive. " Les courtisans, autour d'elle pressés, Les yeux au ciel et vers Jeanne adressés, Battent des mains, l'admirent, la secondent. Cent cris de joie à son discours répondent. Dans cette foule il n'est point de guerrier Qui ne voulût lui servir d'écuyer, Porter sa lance, et lui donner sa vie; Il n'en est point qui ne soit possédé Et de la gloire, et de la noble envie De lui ravir ce qu'elle a tant gardé. Prêt à partir, chaque officier s'empresse: L'un prend congé de sa vieille maîtresse; L'un, sans argent, va droit à l'usurier; L'autre à son hôte, et compte sans payer. Denys a fait déployer l'oriflamme. A cet aspect, le roi Charles s'enflamme D'un noble espoir à sa valeur égal. Cet étendard aux ennemis fatal, Cette héroïne, et cet âne aux deux ailes, Tout lui promet des palmes immortelles. Denys voulut, en partant de ces lieux, Des deux amants épargner les adieux. On eût versé des larmes trop amères, On eût perdu des heures toujours chères. Agnès dormait, quoiqu'il fût un peu tard: Elle était loin de craindre un tel départ. Un songe heureux, dont les erreurs la frappent, Lui retraçait des plaisirs qui s'échappent. Elle croyait tenir entre ses bras Le cher amant dont elle est souveraine; Songe flatteur, tu trompais ses appas: Son amant fuit, et saint Denys l'entraîne. Tel dans Paris un médecin prudent Force au régime un malade gourmand, A l'appétit se montre inexorable, Et sans pitié le fait sortir de table. Le bon Denys eut à peine arraché Le roi de France à son charmant péché, Qu'il courut vite à son ouaille chère, A sa pucelle, à sa fille guerrière. Il reprit son air de bienheureux, Son ton dévot, ses plats et courts cheveux, L'anneau bénit, la crosse pastorale, Ses gants, sa croix, sa mitre épiscopale. " Va, lui dit-il, sers la France et son roi; Mon oeil bénin sera toujours sur toi. Mais au laurier du courage héroïque Joins le rosier de la vertu pudique. Je conduirai tes pas dans Orléans. Lorsque Talbot, le chef des mécréants, Le coeur saisi du démon de luxure, Croira tenir sa présidente impure, Il tombera sous ton robuste bras. Punis son crime, et ne l'imite pas. Sois à jamais dévote avec courage. Je pars, adieu; pense à ton pucelage. " La belle fit un serment solennel; Et son patron repartit pour le ciel. CHANT III Argument: Description du palais de la sottise. Combat vers Orléans. Agnès se revêt de l'armure pour aller trouver son amant: elle est prise par les Anglais, et sa pudeur souffre beaucoup. Ce n'est le tout d'avoir un grand courage, Un coup d'oeil ferme au milieu des combats, D'être tranquille à l'aspect du carnage, Et de conduire un monde de soldats; Car tout cela se voit en tous climats, Et tour à tour ils ont cet avantage. Qui me dira si nos ardents Français Dans ce grand art, l'art affreux de la guerre, Sont plus savants que l'intrépide Anglais? Si le Germain l'emporte sur l'Ibère? Tous ont vaincu, tous ont été défaits. Le grand Condé fut vaincu par Turenne: Le fier Villars fut battu par Eugène; De Stanislas le vertueux support, Ce roi soldat, don Quichotte du Nord, Dont la valeur a paru plus qu'humaine, N'a-t-il pas vu, dans le fond de l'Ukraine, A Pultava tous ses lauriers flétris Par un rival, objet de ses mépris? Un beau secret serait, à mon avis, De bien savoir éblouir le vulgaire, De s'établir un divin caractère; D'en imposer aux yeux des ennemis; Car les Romains, à qui tout fut soumis, Domptaient l'Europe au milieu des miracles. Ce ciel pour eux prodigua les oracles. Jupiter, Mars, Pollux, et tous les dieux, Guidaient leur aigle et combattaient pour eux. Le grand Bacchus, qui mit l'Asie en cendre, L'antique Hercule, et le fier Alexandre, Pour mieux régner sur les peuples conquis, De Jupiter ont passé pour les fils: Et l'on voyait les princes de la terre A leurs genoux redouter le tonnerre, Tomber du trône, et leur offrir des voeux. Denys suivit ces exemples fameux; Il prétendit que Jeanne la Pucelle Chez les Anglais passât même pour telle, Et que Bedfort, et l'amoureux Talbot, Et Tirconel, et Chandos l'indévot, Crussent la chose, et qu'ils vissent dans Jeanne Un bras divin fatal à tout profane. Pour réussir en ce hardi dessein, Il s'en va prendre un vieux bénédictin, Non tel que ceux dont le travail immense Vient d'enrichir les libraires de France; Mais un prieur engraissé d'ignorance, Et n'ayant lu que son missel latin: Frère Lourdis fut le bon personnage Qui fut choisi pour ce nouveau voyage. Devers la lune où l'on tient que jadis Était placé des fous le paradis, Sur les confins de cet abîme immense, Où le Chaos, et l'Érèbe, et la Nuit, Avant le temps de l'univers produit, Ont exercé leur aveugle puissance, Il est un vaste et caverneux séjour, Peu caressé des doux rayons du jour, Et qui n'a rien qu'une lumière affreuse, Froide, tremblante, incertaine et trompeuse: Pour toute étoile on a des feux follets; L'air est peuplé de petits farfadets. De ce pays la reine est la Sottise. Ce vieil enfant porte une barbe grise, Œil de travers, et bouche à la Danchet. Sa lourde main tient pour sceptre un hochet. De l'Ignorance elle est, dit-on, la fille. Près de son trône est sa sotte famille, Le fol Orgueil, l'Opiniâtreté, Et la Paresse, et la Crédulité. Elle est servie, elle est flattée en reine; On la croirait en effet souveraine: Mais ce n'est rien qu'un fantôme impuissant, Un Chilpéric, un vrai roi fainéant. La Fourberie est son ministre avide. Tout est réglé par ce maire perfide; Et la Sottise est son digne instrument. Sa cour plénière est à son gré fournie De gens profonds en fait d'astrologie, Sûrs de leur art, à tout moment déçus, Dupes, fripons, et partant toujours crus. C'est là qu'on voit les maîtres d'alchimie Faisant de l'or et n'ayant pas un sou, Les roses-croix, et tout ce peuple fou Argumentant sur la théologie. Le gros Lourdis, pour aller en ces lieux, Fut donc choisi parmi tous ses confrères. Lorsque la nuit couvrait le front des cieux D'un tourbillon de vapeurs non légères, Enveloppé dans le sein du repos, Il fut conduit au paradis des sots. Quand il y fut, il ne s'étonna guères: Tout lui plaisait, et même en arrivant Il crut encore être dans son couvent. Il vit d'abord la suite emblématique Des beaux tableaux de ce séjour antique. Cacodémon, qui ce grand temple orna, Sur la muraille à plaisir griffonna Un long tableau de toutes nos sottises, Traits d'étourdi, pas de clerc, balourdises, Projets mal faits, plus mal exécutés, Et tous les mois du Mercure vantés. Dans cet amas de merveilles confuses, Parmi ces flots d'imposteurs et de buses, On voit surtout un superbe Écossais; Lass est son nom; nouveau roi des Français, D'un beau papier il porte un diadème, Et sur son front il est écrit système; Environné de grands ballots de vent, Sa noble main les donne à tout venant: Prêtres, catins, guerriers, gens de justice, Lui vont porter leur or par avarice. Ah! quel spectacle! ah! vous êtes donc là, Tendre Escobar, suffisant Molina, Petit Doucin, dont la main pateline Donne à baiser une bulle divine Que Le Tellier lourdement fabriqua, Dont Rome même en secret se moqua, Et qui chez nous est la noble origine De nos partis, de nos divisions, Et qui, pis est, de volumes profonds, Remplis, dit-on, de poisons hérétiques, Tous poisons froids, et tous soporifiques. Les combattants, nouveaux Bellérophons, Dans cette nuit, montés sur des Chimères, Les yeux bandés cherchent leurs adversaires; De longs sifflets leur servent de clairon; Et, dans leur docte et sainte frénésie, Ils vont frappant à grands coups de vessie. Ciel! que d'écrits, de disquisitions, De mandements, et d'explications, Que l'on explique encor, peur de s'entendre! O chroniqueur des héros du Scamandre, Toi qui jadis des grenouilles, des rats, Si doctement as chanté les combats, Sors du tombeau, viens célébrer la guerre, Que pour la bulle on fera sur la terre! Le janséniste, esclave du destin, Enfant perdu de la grâce efficace, Dans ses drapeaux porte un Saint-Augustin, Et pour plusieurs il marche avec audace. Les ennemis s'avancent tout courbés Dessus le dos de cent petits abbés. Cessez, cessez, ô discordes civiles! Tout va changer: place, place, imbéciles! Un grand tombeau sans ornement, sans art, Est élevé non loin de saint Médard. L'esprit divin, pour éclairer la France, Sous cette tombe enferme sa puissance; L'aveugle y court, et d'un pas chancelant, Aux Quinze-Vingts retourne en tâtonnant. Le boiteux vient clopinant sur la tombe, Crie hosanna, saute, gigote, et tombe. Le sourd approche, écoute, et n'entend rien. Tout aussitôt, de pauvres gens de bien D'aise pâmés, vrais témoins du miracle, Du bon Pâris baisent le tabernacle. Frère Lourdis, fixant ses deux gros yeux, Voit ce saint oeuvre, en rend grâces aux cieux, Joint les deux mains, et riant d'un sot rire, Ne comprend rien, et toute chose admire. Ah! le voici ce savant tribunal, Moitié prélats et moitié monacal; D'inquisiteurs une troupe sacrée Est là pour Dieu de sbires entourée. Ces saints docteurs, assis en jugement, Ont pour habits plumes de chat-huant; Oreilles d'âne ornent leur tête auguste, Et, pour peser le juste avec l'injuste, Le vrai, le faux, balance est dans leurs mains. Cette balance a deux larges bassins; L'un tout comblé, contient l'or qu'ils escroquent, Le bien, le sang des pénitents qu'ils croquent; Dans l'autre sont bulles, brefs, oremus, Beaux chapelets, scapulaires, agnus. Aux pieds bénits de la docte assemblée Voyez-vous pas le pauvre Galilée, Qui tout contrit leur demande pardon, Bien condamné pour avoir eu raison? Murs de Loudun! quel nouveau feu s'allume? C'est un curé que le bûcher consume: Douze faquins ont déclaré sorcier Et fait griller messire Urbain Grandier. Galigaï, ma chère maréchale, Du parlement épaulé de maint pair, La compagnie ignorante et vénale Te fait chauffer un feu brillant et clair, Pour avoir fait pacte avec Lucifer. Ah! qu'aux savants notre France est fatale! Qu'il y fait bon croire au pape, à l'enfer, Et se borner à savoir son Pater! Je vois plus loin cet arrêt authentique Pour Aristote et contre l'émétique. Venez, venez, mon beau père Girard, Vous méritez un grand article à part. Vous voilà donc, mon confesseur de fille, Tendre dévot qui prêchez à la grille! Que dites-vous des pénitents appas De ce tendron converti dans vos bras? J'estime fort cette douce aventure. Tout est humain, Girard, en votre fait; Ce n'est pas là pécher contre nature: Que de dévots en ont encor plus fait! Mais, mon ami, je ne m'attendais guère De voir entrer le diable en cette affaire. Girard, Girard, tous vos accusateurs, Jacobin, carme, et faiseur d'écriture, Juges, témoins, ennemis, protecteurs, Aucun de vous n'est sorcier, je vous jure. Lourdis enfin voit nos vieux parlements De vingt prélats brûler les mandements, Et par arrêt exterminer la race D'un certain fou qu'on nomme saint Ignace; Mais, à leur tour, eux-mêmes on les proscrit: Quesnel en pleure, et saint Ignace en rit. Paris s'émeut à leur destin tragique, Et s'en console à l'Opéra-Comique. O toi, Sottise! ô grosse déité, De qui les flancs à tout âge ont porté Plus de mortels que Cybèle féconde N'avait jadis donné de dieux au monde, Qu'avec plaisir ton grand oeil hébété Voit tes enfants dont ma patrie abonde! Sots traducteurs, et sots compilateurs, Et sots auteurs, et non moins sots lecteurs. Je t'interroge, ô suprême puissance! Daigne m'apprendre, en cette foule immense, De tes enfants qui sont les plus chéris, Les plus féconds en lourds et plats écrits, Les plus constants à broncher comme à braire A chaque pas dans la même carrière: Ah! je connais que tes soins les plus doux Sont pour l'auteur du Journal de Trévoux. Tandis qu'ainsi Denys notre bon père Devers la lune en secret préparait Contre l'Anglais cet innocent mystère, Une autre scène en ce moment s'ouvrait Chez les grands fous du monde sublunaire. Charle est déjà parti pour Orléans, Ses étendards flottent au gré des vents. A ses côtés, Jeanne, le casque en tête, Déjà de Reims lui promet la conquête. Voyez-vous pas ses jeunes écuyers, Et cette fleur de loyaux chevaliers? La lance au poing, cette troupe environne Avec respect notre sainte amazone. Ainsi l'on voit le sexe masculin A Fontevrauld servir le féminin. Le sceptre est là dans les mains d'une femme, Et père Anselme est béni par madame. La belle Agnès, en ces cruels moments, Ne voyant plus son amant qu'elle adore, Cède aux chagrins dont l'excès la dévore; Un froid mortel s'empare de ses sens: L'ami Bonneau, toujours plein d'industrie, En cent façons la rappelle à la vie. Elle ouvre encor ses yeux, ces doux vainqueurs, Mais ce n'est plus que pour verser des pleurs; Puis, sur Bonneau se penchant d'un air tendre: " C'en est donc fait, dit-elle, on me trahit. Où va-t-il donc? que veut-il entreprendre? Était-ce là le serment qu'il me fit, Lorsqu'à sa flamme il me fit condescendre? Toute la nuit il faudra donc m'étendre, Sans mon amant, seule, au milieu d'un lit? Et cependant cette Jeanne hardie, Non des Anglais, mais d'Agnès ennemie, Va contre moi lui prévenir l'esprit. Ciel! que je hais ces créatures fière, Soldats en jupe, hommasses chevalières, Du sexe mâle affectant la valeur, Sans posséder les agréments du nôtre, A tous les deux prétendant faire honneur, Et qui ne sont ni de l'un ni de l'autre! " Disant ces mots, elle pleure et rougit, Frémit de rage, et de douleur gémit. La jalousie en ses yeux étincelle; Puis, tout à coup, d'une ruse nouvelle Le tendre Amour lui fournit le dessein. Vers Orléans elle prend son chemin, De dame Alix et de Bonneau suivie. Agnès arrive en une hôtellerie, Où dans l'instant, lasse de chevaucher, La fière Jeanne avait été coucher. Agnès attend qu'en ce logis tout dorme, Et cependant subtilement s'informe Où couche Jeanne, où l'on met son harnois; Puis dans la nuit se glisse en tapinois, De Jean Chandos prend la culotte, et passe Ses cuisses entre, et l'aiguillette lace; De l'amazone elle prend la cuirasse. Le dur acier, forgé pour les combats, Presse et meurtrit ses membres délicats. L'ami Bonneau la soutient sous les bras. La belle Agnès dit alors à voix basse: " Amour, Amour, maître de tous mes sens, Donne la force à cette main tremblante, Fais-moi porter cette armure pesante, Pour mieux toucher l'auteur de mes tourments. Mon amant veut une fille guerrière, Tu fais d'Agnès un soldat pour lui plaire: Je le suivrai; qu'il permette aujourd'hui Que ce soit moi qui combatte pour lui; Et si jamais la terrible tempête Des dards anglais veut menacer sa tête, Qu'ils tombent tous sur ces tristes appas; Qu'il soit du moins sauvé par mon trépas; Qu'il vive heureux; que je meure pâmée Entre ses bras, et que je meure aimée! " Tandis qu'ainsi cette belle parlait, Et que Bonneau ses armes lui mettait, Le roi Charlot à trois milles était. La tendre Agnès prétend à l'heure même, Pendant la nuit aller voir ce qu'elle aime. Ainsi vêtue et pliant sous le poids, N'en pouvant plus, maudissant son harnois, Sur un cheval elle s'en va juchée, Jambe meurtrie, et la fesse écorchée. Le gros Bonneau, sur un Normand monté, Va lourdement, et ronfle à son côté. Le tendre Amour, qui craint tout pour la belle, La voit partir et soupire pour elle. Agnès à peine avait gagné chemin Qu'elle entendit devers un bois voisin Bruit de chevaux et grand cliquetis d'armes. Le bruit redouble; et voici des gendarmes, Vêtus de rouge; et, pour comble de maux, C'étaient les gens de monsieur Jean Chandos. L'un deux s'avance, et demande: " Qui vive? " A ce grand cri, notre amante naïve, Songeant au roi, répondit sans détour: Je suis Agnès; vive France et l'Amour! " A ces deux noms, que le ciel équitable Voulut unir du noeud le plus durable, On prend Agnès et son gros confident; Ils sont tous deux menés incontinent A ce Chandos, qui terrible en sa rage, Avait juré de venger son outrage, Et de punir les brigands ennemis Qui sa culotte et son fer avaient pris. Dans ce moment où la main bienfaisante Du doux sommeil laisse nos yeux ouverts, Quand les oiseaux reprennent leurs concerts, Qu'on sent en soi sa vigueur renaissante, Que les désirs, pères des voluptés, Sont par les sens dans notre âme excités; Dans ce moment, Chandos, on te présente La belle Agnès, plus belle et plus brillante Que le soleil aux bords de l'Orient. Que sentis-tu, Chandos, en t'éveillant, Lorsque tu vis cette nymphe si belle A tes côtés, et tes grègues sur elle? Chandos, pressé d'un aiguillon bien vif, La dévorait de son regard lascif. Agnès en tremble, et l'entend qui marmotte Entre les dents: " Je raurai ma culotte! " A son chevet d'abord il la fait seoir. " Quittez, dit-il, ma belle prisonnière, Quittez ce poids d'une armure étrangère. " Ainsi parlant, plein d'ardeur et d'espoir, Il la décasque, il vous la décuirasse. La belle Agnès se défend avec grâce; Elle rougit d'une aimable pudeur, Pensant à Charle, et soumise au vainqueur. Le gros Bonneau, que le Chandos destine Au digne emploi de chef de sa cuisine, Va dans l'instant mériter cet honneur; Des boudins blancs il était l'inventeur, Et tu lui dois, ô nation française, Pâtés d'anguille et gigots à la braise. " Monsieur Chandos, hélas! que faites-vous? Disait Agnès d'un ton timide et doux. -- Pardieu, dit-il (tout héros anglais jure), Quelqu'un m'a fait une sanglante injure. Cette culotte est mienne; et je prendrai Ce qui fut mien où je le trouverai. " Parler ainsi, mettre Agnès toute nue, C'est même chose; et la belle éperdue Tout en pleurant était entre ses bras, Et lui disait: " Non, je n'y consens pas. " Dans l'instant même, un horrible fracas Se fait entendre, on crie: " Alerte, aux armes! " Et la trompette, organe du trépas, Sonne la charge, et porte les alarmes. A son réveil, Jeanne, cherchant en vain L'affublement du harnois masculin, Son bel armet ombragé de l'aigrette, Et son haubert, et sa large braguette, Sans raisonner saisit soudainement D'un écuyer le dur accoutrement, Monte à cheval sur son âne, et s'écrie: " Venez venger l'honneur de la patrie. " Cent chevaliers s'empressent sur ses pas, Ils sont suivis de six cent vingt soldats. Frère Lourdis, en ce moment de crise, Du beau palais, où règne la Sottise, Est descendu chez les Anglais guerriers, Environné d'atomes tout grossiers, Sur son gros dos portant balourderies, Oeuvres de moine, et belles âneries. Ainsi bâté, sitôt qu'il arriva, Sur les Anglais sa robe il secoua, Son ample robe; et dans leur camp versa Tous les trésors de sa crasse ignorance, Trésors communs au bon pays de France. Ainsi des nuits la noire déité, Du haut d'un char d'ébène marqueté, Répand sur nous les pavots et les songes, Et nous endort dans le sein des mensonges. CHANT IV Argument: Jeanne et Dunois combattent les Anglais. Ce qui leur arrive dans le château d'Hermaphrodix. Si j'étais roi, je voudrais être juste, Dans le repos maintenir mes sujets, Et tous les jours de mon empire auguste Seraient marqués par de nouveaux bienfaits. Que si j'étais contrôleur des finances, Je donnerais à quelques beaux esprits, Par-ci, par-là, de bonnes ordonnances: Car, après tout, leur travail vaut son prix. Que si j'étais archevêque à Paris, Je tâcherais avec le moliniste D'apprivoiser le rude janséniste. Mais si j'aimais une jeune beauté, Je ne voudrais m'éloigner d'auprès d'elle, Et chaque jour une fête nouvelle, Chassant l'ennui de l'uniformité, Tiendrait son coeur en mes fers arrêté. Heureux amants, que l'absence est cruelle! Que de danger on essuie en amour! On risque, hélas! dès qu'on quitte sa belle, D'être cocu deux ou trois fois par jour. Le preux Chandos à peine avait la joie De s'ébaudir sur sa nouvelle proie, Que tout à coup Jeanne de rang en rang Porte la mort, et fait couler le sang. De Débora la redoutable lance Perce Dildo si fatal à la France, Lui qui pilla les trésors de Clairvaux, Et viola les soeurs de Fontevraux. D'un coup nouveau les deux yeux elle crève A Fonkinar, digne d'aller en Grève. Cet impudent, né dans les durs climats De l'Hibernie, au milieu des frimas, Depuis trois ans faisait l'amour en France, Comme un enfant de Rome ou de Florence. Elle terrasse et milord Halifax, Et son cousin l'impertinent Borax, Et Midarblou qui renia son père, Et Bartonay qui fit cocu son frère. A son exemple on ne voit chevalier, Il n'est gendarme, il n'est bon écuyer, Qui dix Anglais n'enfile de sa lance. La mort les suit, la terreur les devance: On croyait voir en ce moment affreux Un dieu puissant qui combat avec eux. Parmi le bruit de l'horrible tempête, Frère Lourdis criait à pleine tête: " Elle est pucelle, Anglais, frémissez tous; C'est saint Denys qui l'arme contre vous; Elle est pucelle, elle a fait des miracles; Contre son bras vous n'avez point d'obstacles; Vite à genoux, excréments d'Albion, Demandez-lui sa bénédiction. " Le fier Talbot, écumant de colère, Incontinent fait empoigner le frère; On vous le lie, et le moine content, Sans s'émouvoir, continuait criant: " Je suis martyr; Anglais, il faut me croire; Elle est pucelle; elle aura la victoire. " L'homme est crédule, et dans son faible coeur Tout est reçu; c'est une molle argile. Mais que surtout il paraît bien facile De nous surprendre et de nous faire peur! Du bon Lourdis le discours extatique Fit plus d'effet sur le coeur des soldats Que l'amazone et sa troupe héroïque N'en avaient fait par l'effort de leurs bras. Ce vieil instinct qui fait croire aux prodiges, L'esprit d'erreur, le trouble, les vertiges, La froide crainte et les illusions, On fait tourner la tête des Bretons. De ces Bretons la nation hardie Avait alors peu de philosophie; Maints chevaliers étaient des esprits lourds: Les beaux esprits ne sont que de nos jours. Le preux Chandos, toujours plein d'assurance, Criait aux siens: " Conquérants de la France, Marchez à droite. " Il dit, et dans l'instant On tourne à gauche, et l'on fuit en jurant. Ainsi jadis dans ces plaines fécondes Que de l'Euphrate environnent les ondes, Quand des humains l'orgueil capricieux Voulut bâtir près des voûtes des cieux, Dieu, ne voulant d'un pareil voisinage, En cent jargons transmua leur langage. Sitôt qu'un d'eux à boire demandait, Plâtre ou mortier d'abord on lui donnait; Et cette gent, de qui Dieu se moquait, Se sépara, laissant là son ouvrage. On sait bientôt aux remparts d'Orléans Ce grand combat contre les assiégeants: La renommée y vole à tire-d'aile, Et va prônant le nom de la Pucelle. Vous connaissez l'impétueuse ardeur De nos Français; ces fous sont pleins d'honneur: Ainsi qu'au bal ils vont tous aux batailles. Déjà Dunois la gloire des bâtards, Dunois qu'en Grèce on aurait pris pour Mars, Et La Trimouille, et La Hire, et Saintrailles, Et Richemont, sont sortis des murailles, Croyant déjà chasser les ennemis, Et criant tous: " Où sont-ils? où sont-ils? " Ils n'étaient pas bien loin:car près des portes Sire Talbot, homme de très-grand sens, Pour s'opposer à l'ardeur de nos gens, En embuscade avait mis dix cohortes. Sire Talbot a depuis plus d'un jour Juré tout haut par saint George et l'Amour Qu'il entrerait dans la ville assiégée. Son âme était vivement partagée: Du gros Louvet la superbe moitié Avait pour lui plus que de l'amitié; Et ce héros, qu'un noble espoir enflamme, Veut conquérir et la ville et sa dame. Nos chevaliers à peine ont fait cent pas, Que ce Talbot leur tombe sur les bras; Mais nos Français ne s'étonnèrent pas. Champs d'Orléans, noble et petit théâtre De ce combat terrible, opiniâtre, Le sang humain dont vous fûtes couverts Vous engraissa pour plus de cent hivers. Jamais les champs de Zama, de Pharsale, De Malplaquet la campagne fatale, Célères lieux, couverts de tant de morts N'ont vu tenter de plus hardis efforts. Vous eussiez vu les lances hérissées, L'une sur l'autre en cent tronçons cassées; Les écuyers, les chevaux renversés, Dessus leurs pieds dans l'instant redressés; Le feu jaillir des coups de cimeterre, Et du soleil redoubler la lumière; De tous côtés voler, tomber à bas, Épaules, nez, mentons, pieds, jambes, bras. Du haut des cieux les anges de la guerre, Le fier Michel, et l'exterminateur, Et des Persans le grand flagellateur, Avaient les yeux attachés sur la terre, Et regardaient ce combat plein d'horreur. Michel alors prit la vaste balance Où dans le ciel on pèse les humains; D'une main sûre il pesa les destins Et les héros d'Angleterre et de France. Nos chevaliers, pesés exactement, Légers de poids par malheur se trouvèrent: Du grand Talbot les destins l'emportèrent: C'était du ciel un secret jugement. Le Richemont se voit incontinent Percé d'un trait de la hanche à la fesse; Le vieux Saintraille, au dessus du genou; Le beau La Hire, ah! je n'ose dire où; Mais que je plains sa gentille maîtresse! Dans un marais La Trimouille enfoncé Ne put sortir qu'avec un bras cassé: Donc à la ville il fallut qu'ils revinssent Tout éclopés, et qu'au lit ils se tinssent. Voilà comment ils furent bien punis, Car ils s'étaient moqués de saint Denys. Comme il lui plaît, Dieu fait justice ou grâce; Quesnel l'a dit, nul ne peut en douter: Or il lui plut le bâtard excepter Des étourdis dont il punit l'audace. Un chacun d'eux, laidement ajusté, S'en retournait sur un brancard porté, En maugréant et Jeanne et la fortune. Dunois, n'ayant égratignure aucune, Pousse aux Anglais, plus prompt que les éclairs: Il fend leurs rangs, se fait jour à travers, Passe, et se trouve aux lieux où la Pucelle Fait tout tomber, où tout fuit devant elle. Quand deux torrents, l'effroi des laboureurs, Précipités du sommet des montagnes, Mêlent leurs flots, assemblent leurs fureurs, Ils vont noyer l'espoir de nos campagnes: Plus dangereux étaient Jeanne et Dunois, Unis ensemble, et frappant à la fois. Dans leur ardeur si bien ils s'emportèrent, Si rudement les Anglais ils chassèrent, Que de leurs gens bientôt ils s'écartèrent. La nuit survint; Jeanne et l'autre héros, N'entendant plus ni Français ni Chandos, Font tous deux halte en criant: " Vive France! " Au coin d'un bois où régnait le silence. Au clair de lune ils cherchent le chemin. Ils viennent, vont, tournent, le tout en vain; Enfin rendus, ainsi que leur monture, Mourants de faim, et lassés de chercher, Ils maudissaient la fatale aventure D'avoir vaincu sans savoir où coucher. Tel un vaisseau sans voile, sans boussole, Tournoie au gré de Neptune et d'Éole. Un certain chien, qui passa tout auprès, Pour les sauver sembla venir exprès; Le chien approche, il jappe, il leur fait fête; Virant sa queue, et portant haut sa tête, Devant eux marche; et se tournant cent fois, Il paraissait leur dire en son patois: " Venez par-là, messieurs, suivez-moi vite; Venez, vous dis-je, et vous aurez bon gîte. " Nos deux héros entendirent fort bien, Par ces façons ce que voulait ce chien; Ils suivent donc, guidés par l'espérance, Et priant Dieu pour le bien de la France, Et se faisant tous deux de temps en temps Sur leur exploits, de très-beaux compliments. Du coin lascif d'une vive prunelle, Dunois lorgnait malgré lui la Pucelle; Mais il savait qu'à son bijou caché De tout l'État le sort est attaché, Et qu'à jamais la France est ruinée, Si cette fleur se cueille avant l'année. Il étouffait noblement ses désirs, Et préférait l'État à ses plaisirs. Et cependant, quand la rouet mal sûre De l'âne saint faisait clocher l'allure, Dunois ardent, Dunois officieux De son bras droit retenait la guerrière, Et Jeanne d'Arc, en clignotant des yeux De son bras gauche étendu par derrière Serrait aussi ce héros vertueux: Dont il advint, tandis qu'ils chevauchèrent, Que très-souvent leurs bouches se touchèrent, Pour se parler tous les deux de plus près De la patrie et de ses intérêts. On m'a conté, ma belle Konismare, Que Charles douze, en son humeur bizarre, Vainqueur des rois et vainqueur de l'amour, N'osa t'admettre à sa brutale cour: Charles craignit de te rendre les armes; Il se sentit, il évita tes charmes. Mais tenir Jeanne et ne point y toucher, Se mettre à table, avoir faim sans manger, Cette victoire était cent fois plus belle. Dunois ressemble à Robert d'Arbrisselle, A ce grand saint qui se plus à coucher Entre les bras de deux nonnes fessues, A caresser quatre cuisses dodues, Quatre tetons, et le tout sans pécher. Au point du jour apparut à leur vue Un beau palais d'une vaste étendue: De marbre blanc était bâti le mur; Une dorique et longue colonnade Porte un balcon formé de jaspe pur; De porcelaine était la balustrade. Nos paladins, enchantés, éblouis, Crurent entrer tout droit en paradis. Le chien aboie: aussitôt vingt trompettes Se font entendre, et quarante estafiers, A pourpoints d'or, à brillantes braguettes, Viennent s'offrir à nos deux chevaliers. Très-galamment deux jeunes écuyers Dans le palais par la main les conduisent; Dans des bains d'or filles les introduisent Honnêtement; puis lavés, essuyés, D'un déjeuner amplement festoyés, Dans de beaux lits brodés ils se couchèrent, Et jusqu'au soir en héros ils ronflèrent. Il faut savoir que le maître et seigneur De ce logis, digne d'un empereur, Était le fils de l'un de ces génies, Des vastes cieux habitants éternels, De qui souvent les grandeurs infinies S'humanisaient chez les faibles mortels. Or cet esprit, mêlant sa chair divine Avec la chair d'une bénédictine, En avait eu le seigneur Hermaphrodix, Grand nécromant, et le très-digne fils De cet incube et de la mère Alix. Le jour qu'il eut quatorze ans accomplis, Son géniteur, descendant de sa sphère, Lui dit: " Enfant, tu me dois la lumière; Je viens te voir, tu peux former des voeux; Souhaite, parle, et je te rends heureux. " Hermaphrodix, né très-voluptueux, Et digne en tout de sa noble origine, Dit: " Je me sens de race bien divine, Car je rassemble en moi tous les désirs, Et je voudrais avoir tous les plaisirs. De voluptés rassasiez mon âme; Je veux aimer comme homme et comme femme, Être la nuit du sexe féminin, Et tout le jour du sexe masculin. " L'incube dit: " Tel sera ton destin; " Et dès ce jour la ribaude figure Jouit des droits de sa double nature: Ainsi Platon, le confident des dieux, A prétendu que nos premiers aïeux, D'un pur limon pétri des mains divines Nés tous parfaits et nommés androgynes, Également des deux sexes pourvus, Se suffisaient par leurs propres vertus. Hermaphrodix était bien au-dessus: Car se donner du plaisir à soi-même, Ce n'est pas là le sort le plus divin; Il est plus beau d'en donner au prochain, Et deux à deux est le bonheur suprême. Ses courtisans disaient que tout à tour C'était Vénus, c'était le tendre Amour: De tous côtés ils luis cherchaient des filles, Des bacheliers ou des veuves gentilles. Hermaphrodix avait oublié net De demander un don plus nécessaire, Un don sans quoi nul plaisir n'est parfait, Un don charmant; eh quoi? celui de plaire. Dieu, pour punir cet effréné paillard, Le fit plus laid que Samuel Bernard; Jamais ses yeux ne firent de conquêtes; C'est vainement qu'il prodiguait les fêtes, Les longs repas, les danses, les concerts; Quelquefois même il composait des vers. Mais quand un jour il tenait une belle, Et quand la nuit sa vanité femelle Se soumettait à quelque audacieux, Le ciel alors trahissait tous ses voeux; Il recevait pour toutes embrassades, Mépris, dégoûts, injures, rebuffades: Le juste ciel lui faisait bien sentir Que les grandeurs ne sont pas du plaisir. " Quoi! disait-il, la moindre chambrière Tient son galant étendu sur son sein; Un lieutenant trouve une conseillère; Dans un moutier un moine a sa nonnain: Et moi, génie, et riche, et souverain, Je suis le seul dans la machine ronde Privé d'un bien dont jouit tout le monde! " Lors il jura, par les quatre éléments, Qu'il punirait les garçons et les belles Qui n'auraient pas pour lui des sentiments, Et qu'il ferait des exemples sanglants Des coeurs ingrats, et surtout des cruelles. Il recevait en roi les survenants; Et de Saba la reine basanée, Et Thalestris dans la Perse amenée, Avaient reçu des moins riches présents Des deux grands rois qui brûlèrent pour elles, Qu'il n'en faisait aux chevaliers errants, Aux bacheliers, aux gentes demoiselles. Mais si quelqu'un d'un esprit trop rétif Manquait pour lui d'un peu de complaisance, S'il lui faisait la moindre résistance, Il était sûr d'être empalé tout vif. Le soir venu, monseigneur étant femme, Quatre huissiers de la part de madame, Viennent prier notre aimable bâtard De vouloir bien descendre sur le tard Dans l'entre-sol, tandis qu'en compagnie Jeanne soupait avec cérémonie. Le beau Dunois tout parfumé descend Au cabinet où le souper l'attend. Tel que jadis la soeur de Ptolémée, De tout plaisir noblement affamée, Sut en donner à ces Romains fameux, A ces héros fiers et voluptueux, Au grand César, au brave ivrogne Antoine; Tel que moi-même en ai fait chez un moine, Vainqueur heureux de ses pesants rivaux, Quand on l'élut roi tondu de Clairvaux; Ou tel encore, aux voûtes éternelles, Si l'on en croit frère Orphée et Nason, Et frère Homère, Hésiode, Platon, Le dieu des dieux, patron des infidèles, Loin de Junon soupe avec Sémélé, Avec Isis, Europe, ou Danaé; Les plats sont mis sur la table divine Des belles mains de la tendre Euphrosine, Et de Thalie, et de la jeune Églé, Qui, comme on sait, sont là-haut les trois Grâces, Dont nos pédants suivent si peu les traces; Le doux nectar est servi par Hébé, Et par l'enfant du fondateur du Troie, Qui dans Ida par un aigle enlevé De son seigneur en secret fait la joie: Ainsi soupa madame Hermaphrodix Avec Dunois, juste entre neuf et dix. Madame avait prodigué la parure: Les diamants surchargeaient sa coiffure; Son gros cou jaune, et ses deux bras carrés, Sont de rubis, de perles entourés; Elle en était encor plus effroyable. Elle le presse au sortir de la table: Dunois trembla pour la première fois. Des chevaliers c'était le plus courtois: Il eût voulu de quelque politesse Payer au moins les soins de son hôtesse; Et du tendron contemplant la laideur, Il se disait: " J'en aurai plus d'honneur. " Il n'en eut point: le plus brillant courage Peut quelquefois essuyer cet outrage. Hermaphrodix, en son affliction, Eut pour Dunois quelque compassion; Car en secret son âme était flattée De grands efforts du triste champion. Sa probité, sa bonne intention Fut cette fois pour le fait réputée. " Demain, dit-elle, on pourra vous offrir Votre revanche. Allez, faites en sorte Que votre amour sur vos respects l'emporte, Et soyez prêt, seigneur, à mieux servir. " Déjà du jour la belle avant-courrière De l'orient entr'ouvrait la barrière: Or vous savez que cet instant préfix En cavalier changeait Hermaphrodix. Alors brûlant d'une flamme nouvelle Il s'en va droit au lit de la Pucelle, Les rideaux tire, et lui fourrant au sein Sans compliment son impudente main, Et lui donnant un baiser immodeste, Attente en maître à sa pudeur céleste: Plus il s'agite, et plus il devint laid. Jeanne, qu'anime une chrétienne rage, D'un bras nerveux lui détache un soufflet A poing fermé sur son vilain visage. Ainsi j'ai vu, dans mes fertiles champs, Sur un pré vert, une de mes cavales, Au poil de tigre, aux taches inégales, Aux pieds légers, aux jarrets bondissants, Réprimander d'une fière ruade Un bourriquet de sa croupe amoureux, Qui dans sa lourde et grossière embrassade Dressait l'oreille, et se croyait heureux. Jeanne en cela fit sans doute une faute; Elle devait des égards à son hôte. De la pudeur je prends les intérêts; Cette vertu n'est point chez moi bannie: Mais quand un prince, et surtout un génie, De vous baiser a quelque douce envie, Il ne faut pas lui donner des soufflets. Le fils d'Alix, quoiqu'il fût des plus laids, N'avait point vu de femme assez hardie Pour l'oser battre en son propre palais. Il crie, on vient; ses pages, ses valets, Gardes, lutins, à ses ordres sont prêts: L'un d'eux lui dit que la fière Pucelle Envers Dunois n'était pas si cruelle. O calomnie! affreux poison des cours, Discours malins, faux rapports, médisance, Serpents maudits, sifflerez-vous toujours Chez les amants comme à la cour de France? Notre tyran, doublement outragé, Sans nul délai voulut être vengé. Il prononça la sentence fatale: " Allez, dit-il, amis, qu'on les empale. " On obéit; on fit incontinent Tous les apprêts de ce grand châtiment. Jeanne et Dunois, l'honneur de la patrie, S'en vont mourir au printemps de leur vie. Le beau bâtard est garrotté tout nu, Pour être assis sur un bâton pointu. Au même instant, une troupe profane Mène au poteau la belle et fière Jeanne; Et ses soufflets, ainsi que ses appas, Seront punis par un affreux trépas. De sa chemise aussitôt dépouillée, De coups de fouet en passant flagellée, Elle est livrée aux cruels empaleurs. Le beau Dunois, soumis à leurs fureurs, N'attendant plus que son heure dernière, Faisait à Dieu sa dévote prière; Mais une oeillade impérieuse et fière De temps en temps étonnait les bourreaux, Et ses regards disaient: " C'est un héros. " Mais quand Dunois eut vu son héroïne, Des fleurs de lis vengeresse divine, Prête à subir cette effroyable mort, Il déplora l'inconstance du sort: De la Pucelle il parcourait les charmes; Et regardant les funestes apprêts De ce trépas, il répandit des larmes, Que pour lui-même il ne versa jamais. Non moins superbe et non moins charitable, Jeanne, aux frayeurs toujours impénétrable, Languissamment le beau bâtard lorgnait, Et pour lui seul son grand coeur gémissait. Leur nudité, leur beauté, leur jeunesse, En dépit d'eux réveillaient leur tendresse. Ce feu si doux, si discret, et si beau, Ne s'échappait qu'au bord de leur tombeau; Et cependant l'animal amphibie, A son dépit joignant la jalousie, Faisait aux siens l'effroyable signal Qu'on empalât le couple déloyal. Dans ce moment, une voix de tonnerre, Qui fit trembler et les airs et la terre, Crie: " Arrêtez, gardez-vous d'empaler, N'empalez pas. " Ces mots font reculer Les fiers licteurs. On regarde, on avise Sous le portail un grand homme d'Église, Coiffé d'un froc, les reins ceints d'un cordon: On reconnut le père Grisbourdon. Ainsi qu'un chien dans la forêt voisine, Ayant senti d'une adroite narine Le doux fumet, et tous ces petits corps Sortant au loin de quelque cerf dix-corps, Il le poursuit d'une course légère, Et sans le voir, par l'odorat mené, Franchit fossés, se glisse en la bruyère, Par d'autres cerfs il n'est point détourné: Ainsi le fils de saint François d'Assise, Porté toujours par son lourd muletier, De la Pucelle a suivi le sentier, Courant sans cesse, et ne lâchant point prise. En arrivant, il cria: " Fils d'Alix, Au nom du diable, et par les eaux du Styx, Par le démon, qui fut ton digne père, Par le psautier de soeur Alix ta mère, Sauve le jour à l'objet de mes voeux; Regarde-moi, je viens payer pour deux. Si ce guerrier et si cette pucelle Ont mérité ton indignation, Je tiendrai lieu de ce couple rebelle; Tu sais quelle est ma réputation. Tu vois de plus cet animal insigne, Ce mien mulet, de me porter si digne; Je t'en fais don, c'est pour toi qu'il est fait; Et tu diras: " Tel moine, tel mulet. " Laissons aller ce gendarme profane; Qu'on le délie, et qu'on nous laisse Jeanne; Nous demandons tous deux pour digne prix Cette beauté dont nos coeurs sont épris. " Jeanne écoutait cet horrible langage En frémissant: sa foi, son pucelage, Ses sentiments d'amour et de grandeur, Plus que la vie étaient chers à son coeur. La grâce encor, du ciel ce don suprême, Dans son esprit combattait Dunois même. Elle pleurait, elle implorait les cieux, Et, rougissant d'être ainsi toute nue, De temps en temps fermant ses tristes yeux, Ne voyant point, croyait n'être point vue. Le bon Dunois était désespéré; " Quoi! disait-il, ce pendard décloîtré Aura ma Jeanne, et perdra ma patrie! Tout va céder à ce sorcier impie! Tandis que moi, discret jusqu'à ce jour, Modestement, je cachais mon amour! " Et cependant l'offre honnête et polie De Grisbourdon fit un très-bon effet Sur les cinq sens, sur l'âme du génie. Il s'adoucit, il parut satisfait. " Ce soir, dit-il, vous et votre mulet Tenez-vous prêts: je cède, je pardonne A ces Français; je vous les abandonne. " Le moine gris possédait le bâton Du bon Jacob, l'anneau de Salomon, Sa clavicule, et la verge enchantée Des conseillers-sorciers de Pharaon, Et le balais sur qui parut montée Du preux Saül la sorcière édentée, Quand dans Endor à ce prince imprudent Elle fit voir l'âme d'un revenant. Le cordelier en savait tout autant; Il fit un cercle, et prit de la poussière, Que sur la bête il jeta par derrière, En lui disant ces mots toujours puissants Que Zoroastre enseignait aux Persans. A ces grands mots dits en langue du diable, O grand pouvoir! ô merveille ineffable! Notre mulet sur deux pieds se dressa, Sa tête oblongue en ronde se changea, Ses longs crins noirs petits cheveux devinrent, Sous son bonnet ses oreilles se tinrent. Ainsi jadis ce sublime empereur Dont Dieu punit le coeur dur et superbe, Devenu boeuf, et sept ans nourri d'herbe, Redevint homme, et n'en fut pas meilleur. Du cintre bleu de la céleste sphère, Denys voyait avec des yeux de père De Jeanne d'Arc le déplorable cas; Il eût voulu s'élancer ici-bas, Mais il était lui-même en embarras. Denys s'était attiré sur les bras Par son voyage une fâcheuse affaire. Saint George était le patron d'Angleterre; Il se plaignit que monsieur saint Denys, Sans aucun ordre et sans aucun avis, A ses Bretons eût fait ainsi la guerre. George et Denys, de propos en propos, Piqués au vif, en vinrent aux gros mots. Les saints anglais ont dans leur caractère Je ne sais quoi de dur et d'insulaire: On tient toujours un peu de son pays. En vain notre âme est dans le paradis; Tout n'est pas pur, et l'accent de province Ne se perd point, même à la cour du prince. Mais il est temps, lecteur, de m'arrêter; Il faut fournir une longue carrière; J'ai peu d'haleine, et je dois vous conter L'événement de tout ce grand mystère; Dire comment ce noeud se débrouilla, Ce que fit Jeanne, et ce qui se passa Dans les enfers, au ciel, et sur la terre. CHANT V Argument: Le cordelier Grisbourdon, qui avait voulu violer Jeanne, est en enfer très-justement. Il raconte son aventure aux diables. O mes amis! vivons en bons chrétiens! C'est le parti, croyez-moi, qu'il faut prendre. A son devoir il faut enfin se rendre. Dans mon printemps j'ai hanté des vauriens; A leurs désirs ils se livraient en proie, Souvent au bal, jamais dans le saint lieu, Soupant, couchant chez des filles de joie, Et se moquant des serviteurs de Dieu. Qu'arrive-t-il? la Mort, la Mort fatale, Au nez camard, à la tranchante faux, Vient visiter nos diseurs de bons mots; La Fièvre ardente, à la marche inégale, Fille du Styx, huissière d'Atropos, Porte le trouble en leurs petits cerveaux: A leur chevet une garde, un notaire, Viennent leur dire: " Allons, il faut partir; Où voulez-vous, monsieur, qu'on vous enterre? " Lors un tardif et faible repentir Sort à regret de leur mourante bouche. L'un à son aide appelle saint Martin, L'autre saint Roch, l'autre sainte Mitouche. On psalmodie, on braille du latin, On les asperge, hélas! le tout en vain. Aux pieds du lit se tapit le malin, Ouvrant la griffe; et lorsque l'âme échappe Du corps chétif, au passage il la happe, Puis vous la porte au fin fond des enfers, Digne séjour de ces esprits pervers. Mon cher lecteur, il est temps de te dire, Qu'un jour Satan, seigneur du sombre empire, A ses vassaux donnait un grand régal. Il était fête au manoir infernal: On avait fait une énorme recrue, Et les démons buvaient la bienvenue D'un certain pape, et d'un gros cardinal, D'un roi du Nord, de quatorze chanoines, Trois intendants, deux conseillers, vingt moines, Tous frais venus du séjour des mortels, Et dévolus aux brasiers éternels. Le roi cornu de la huaille noire Se déridait au milieu de ses pairs; On s'enivrait du nectar des enfers, On fredonnait quelques chansons à boire, Lorsqu'à la porte il s'élève un grand cri: " Ah! bonjour donc, vous voilà, vous voici; C'est lui, messieurs, c'est le grand émissaire; C'est Grisbourdon, notre féal ami; Entrez, entrez, et chauffez-vous ici: Et bras dessus et bras dessous, beau père, Beau Grisbourdon, docteur de Lucifer, Fils de Satan, apôtre de l'enfer! " On vous l'embrasse, on le baise, on le serre; On vous le porte, en moins d'un tour de main, Toujours baisé, vers le lieu du festin. Satan se lève et lui dit: " Fils du diable, O des frapparts ornement véritable, Certes sitôt je n'espérais te voir; Chez les humains tu m'étais nécessaire. Qui mieux que toi peuplait notre manoir? Par toi la France était mon séminaire; En te voyant, je perd tout mon espoir. Mais du destin la volonté soit faite! Bois avec nous, et prend place à ma droite. " Le cordelier, plein d'une sainte horreur, Baise à genoux l'ergot de son seigneur; Puis d'un air morne il jette au loin la vue Sur cette vaste et brûlante étendue, Séjour de feu qu'habitent pour jamais L'affreuse Mort, les Tourments, les Forfaits; Trône éternel, où sied l'esprit immonde, Abîme immense où s'engloutit le monde; Sépulcre où gît la docte antiquité, Esprit, amour, savoir, grâce, beauté, Et cette foule immortelle, innombrable, D'enfants du ciel, créés tous pour le diable. Tu sais, lecteur, qu'en ces feux dévorants Les meilleurs rois sont avec les tyrans. Nous y plaçons Antonin, Marc-Aurèle; Ce bon Trajan, des princes le modèle; Ce doux Titus, l'amour de l'univers; Les deux Catons, ces fléaux des pervers; Ce Scipion, maître de son courage, Lui qui vainquit et l'amour et Carthage. Vous y grillez, docte et savant Platon, Divin Homère, éloquent Cicéron; Et vous, Socrate, enfant de la sagesse, Martyr de Dieu dans la profane Grèce; Juste Aristide, et vertueux Solon: Tous malheureux morts sans confession. Mais ce qui plus étonna Grisbourdon, Ce fut de voir en la chaudière grande Certains quidams, saints ou rois, dont le nom Orne l'histoire, et pare la légende. Un des premiers était le roi Clovis. Je vois d'abord mon lecteur qui s'étonne Qu'un si grand roi, qui tout son peuple a mis Dans le chemin du benoît paradis, N'ait pu jouir du salut qu'il nous donne. Ah! qui croirait qu'un premier roi chrétien Fût en effet damné comme un païen? Mais mon lecteur se souviendra très-bien. Qu'être lavé de cette eau salutaire Ne suffit pas, quand le coeur est gâté. Or ce Clovis, dans le crime empâté Portait un coeur inhumain, sanguinaire; Et saint Remi ne put laver jamais Ce Roi des Francs, gangrené de forfaits. Parmi ces grands, ces souverains du monde, Ensevelis dans cette nuit profonde, On discernait le fameux Constantin. " Est-il bien vrai? criait avec surprise Le moine gris: ô rigueur! ô destin! Quoi! ce héros fondateur de l'Église, Qui de la terre a chassé les faux dieux, Est descendu dans l'enfer avec eux? " Lors Constantin dit ces propres paroles: " J'ai renversé le culte des idoles; Sur les débris de leurs temples fumants, Au Dieu du ciel j'ai prodigué l'encens: Mais tous mes soins pour sa grandeur suprême N'eurent jamais d'autre objet que moi-même; Les saints autels n'étaient à mes regards Qu'un marchepied du trône de Césars. L'ambition, les fureurs, les délices, Étaient mes dieux, avaient mes sacrifices. L'or des chrétiens, leurs intrigues, leur sang, Ont cimenté ma fortune et mon rang. Pour conserver cette grandeur si chère, J'ai massacré mon malheureux beau-père. Dans les plaisirs et dans le sang plongé, Faible et barbare, en ma fureur jalouse, Ivre d'amour, et de soupçons rongé, Je fis périr mon fils et mon épouse. O Grisbourdon, ne sois plus étonné Si comme toi Constantin est damné! " Le révérend de plus en plus admire Tous les secrets du ténébreux empire. Il voit partout de grands prédicateurs, Riches prélats, casuistes, docteurs, Moines d'Espagne, et nonnains d'Italie. De tous les rois il voit les confesseurs, De nos beautés il voit les directeurs: Le paradis ils ont eu dans leur vie. Il aperçut dans le fond d'un dortoir Certain frocard moitié blanc, moitié noir, Portant crinière en écuelle arrondie. Au fier aspect de cet animal pie, Le cordelier, riant d'un ris malin, Se dit tout bas: " Cet homme est jacobin. Quel est ton nom? " lui cria-t-il soudain. L'ombre répond d'un ton mélancolique: " Hélas! mon fils, je suis saint Dominique. " A ce discours, à cet auguste nom, Vous eussiez vu reculer Grisbourdon; Il se signait, il ne pouvait le croire. " Comment, dit-il, dans la caverne noire Un si grand saint, un apôtre, un docteur! Vous de la foi le sacré promoteur, Homme de Dieu, prêcheur évangélique, Certes! ici la grâce est en défaut, Vous dans l'enfer ainsi qu'un hérétique! Certes ici la grâce est en défaut. Pauvres humains, qu'on est trompé là-haut! Et puis allez, dans vos cérémonies, De tous les saints chanter les litanies! " Lors repartit, avec un ton dolent, Notre Espagnol au manteau noir et blanc: " Ne songeons plus aux vains discours des hommes; De leurs erreurs qu'importe le fracas? Infortunés, tourmentés où nous sommes, Loués, fêtés où nous ne sommes pas: Tel sur la terre a plus d'une chapelle, Qui dans l'enfer rôtit bien tristement; Et tel au monde on damne impunément, Qui dans les cieux a la vie éternelle. Pour moi, je suis dans la noire séquelle Très-justement, pour avoir autrefois Persécuté ces pauvres albigeois. Je n'étais pas envoyé pour détruire, Et je suis cuit pour les avoir fait cuire. " Oh! quand j'aurais une langue de fer, Toujours parlant je ne pourrais suffire, Mon cher lecteur, à te nombrer et dire Combien de saints on rencontre en enfer. Quand des damnés la cohorte rôtie Eut assez fait au fils de saint François Tous les honneurs de leur triste patrie, Chacun cria d'une commune voix: " Cher Grisbourdon, conte-nous, conte, conte, Qui t'a conduit vers une fin si prompte; Conte-nous donc par quel étonnant cas Ton âme dure est tombée ici bas. -- Messieurs, dit-il, je ne m'en défends pas; Je vous dirai mon étrange aventure; Elle pourra vous étonner d'abord: Mais il ne faut me taxer d'imposture; On ne ment plus sitôt que l'on est mort. " J'étais là haut, comme on sait, votre apôtre; Et, pour l'honneur du froc et pour le vôtre, Je concluais l'exploit le plus galant Que jamais moine ait fait hors du couvent. Mon muletier, ah l'animal insigne! Ah le grand homme! ah quel rival condigne! Mon muletier, ferme dans son devoir, D'Hermaphrodix avait passé l'espoir. J'avais aussi pour ce monstre femelle, Sans vanité, prodigué tout mon zèle; Le fils d'Alix, ravi d'un tel effort, Nous laissait Jeanne en vertu de l'accord. Jeanne la forte, et Jeanne la rebelle, Perdait bientôt ce grand nom de Pucelle; Entre mes bras elle se débattait , Le muletier par-dessous la tenait; Hermaphrodix de bon coeur ricanait. " Mais croirez-vous ce que je vais vous dire? L'air s'entr'ouvrit, et du haut de l'empire Qu'on nomme ciel (lieux où ni vous ni moi N'irons jamais, et vous savez pourquoi), Je vis descendre, ô fatale merveille! Cet animal qui porte longue oreille, Et qui jadis à Balaam parla, Quand Balaam sur la montagne alla. Quel terrible âne! il portait une selle D'un beau velours, et sur l'arçon d'icelle Était un sabre à deux larges tranchants: De chaque épaule il lui sortait une aile Dont il volait, et devançait les vents. A haute voix alors s'écria Jeanne: " Dieu soit loué! voici venir mon âne. " A ce discours, je fus transi d'effroi; L'âne à l'instant ses quatre genoux plie, Lève sa queue et sa tête polie, Comme disant à Dunois: " Monte moi. " Dunois le monte, et l'animal s'envole Sur notre tête, et passe, et caracole. Dunois, planant le cimeterre en main, Sur moi chétif fondit d'un vol soudain. Mon cher Satan, mon seigneur souverain, Ainsi, dit-on, lorsque tu fis la guerre Imprudemment au maître du tonnerre, Tu vis sur toi s'élancer saint Michel, Vengeur fatal des injures du ciel. " Réduit alors à défendre ma vie, J'eus mon recours à la sorcellerie. Je dépouillai d'un nerveux cordelier Le sourcil noir et le visage altier: Je pris la mine et la forme charmante D'une beauté douce, fraîche, innocente; De blonds cheveux se jouaient sur mon sein; De gaze fine une étoffe brillante Fit entrevoir une gorge naissante. J'avais tout l'art du sexe féminin: Je composais mes yeux et mon visage; On y voyait cette naïveté Qui toujours trompe, et qui toujours engage. Sous ce vernis un air de volupté Eût des humains rendu fou le plus sage. J'eusse amolli le coeur le plus sauvage; Car j'avais tout, artifice et beauté. Mon paladin en parut enchanté. J'allais périr; ce héros invincible Avait levé son braquemart terrible; Son bras étais à demi descendu, Et Grisbourdon se croyait pourfendu. Dunois regarde, il s'émeut, il s'arrête. Qui de Méduse eût vu jadis la tête Était en roc mué soudainement: Le beau Dunois changea bien autrement. Il avait l'âme avec les yeux frappée; Je vis tomber sa redoutable épée: Je vis Dunois sentir à mon aspect Beaucoup d'amour et beaucoup de respect. Qui n'aurait cru que j'eusse eu la victoire? Mais voici bien le pis de mon histoire. " Le muletier, qui pressait dans ses bras De Jeanne d'Arc les robustes appas, En me voyant si gentille et si belle, Brûla soudain d'une flamme nouvelle. Hélas! mon coeur ne le soupçonnait pas De convoiter des charmes délicats. Un coeur grossier connaître l'inconstance! Il lâcha prise, et j'eus la préférence. Il quitte Jeanne; ah! funeste beauté! A peine Jeanne est-elle en liberté, Qu'elle aperçut le brillant cimeterre Qu'avait Dunois laissé tomber par terre, Du fer tranchant sa dextre se saisit; Et, dans l'instant que le rustre infidèle Quittait pour moi la superbe Pucelle, Par le chignon Jeanne d'Arc m'abattit, Et, d'un revers, la nuque me fendit. Depuis ce temps, je n'ai nulle nouvelle Du muletier, de Jeanne la cruelle, D'Hermaphrodix, de l'âne, de Dunois. Puissent-ils tous être empalés cent fois! Et que le ciel, qui confond les coupables, Pour mon plaisir les donne à tous les diables! " Ainsi parlait le moine avec aigreur, Et tout l'enfer en rit d'assez bon coeur. CHANT VI Argument: Aventure d'Agnès et de Monrose. Temple de la Renommée. Aventure tragique de Dorothée. Quittons l'enfer, quittons ce gouffre immonde, Où Grisbourdon brûle avec Lucifer: Dressons mon vol aux campagnes de l'air, Et revoyons ce qui se passe au monde. Ce monde, hélas! est bien un autre enfer. Je vois partout l'innocente proscrite, L'homme de bien flétri par l'hypocrite; L'esprit, le goût, les beaux-arts éperdus, Sont envolés, ainsi que les vertus; Une rampante et lâche politique Tient lieu de tout, est le mérite unique; Le zèle affreux des dangereux dévots Contre le sage arme la main des sots; Et l'intérêt, ce vil roi de la terre, Pour qui l'on fait et la paix et la guerre, Triste et pensif, auprès d'un coffre-fort Vend le plus faible aux crimes du plus fort. Chétifs mortels, insensés et coupables, De tant d'horreurs à quoi bon vous noircir? Ah, malheureux! qui péchez sans plaisir, Dans vos erreurs soyez plus raisonnables; Soyez au moins des pécheurs fortunés; Et, puisqu'il faut que vous soyez damnés, Damnez-vous donc par des fautes aimables, Agnès Sorel sut en user ainsi. On ne lui peut reprocher en sa vie Que les douceurs d'une tendre folie. Je lui pardonne, et je pense qu'aussi Dieu tout clément aura pris pitié d'elle: En paradis tout saint n'est point pucelle; Le repentir est vertu du pécheur. Quand Jeanne d'Arc défendait son honneur, Et que du fil de sa céleste épée De Grisbourdon la tête fut tranchée, Notre âne ailé, qui dessus son harnois Portait en l'air le chevalier Dunois, Conçut alors le caprice profane De l'éloigner, et de l'ôter à Jeanne. Quelle raison en avait-il? L'amour, Le tendre amour, et la naissante envie Dont en secret son âme était saisie. L'ami lecteur apprendra quelque jour Quel trait de flamme, et quel idée hardie Pressait déjà ce héros d'Arcadie. L'animal saint eut donc la fantaisie De s'envoler devers la Lombardie; Le bon Denys en secret conseilla Cette escapade à sa monture ailée. Vous demandez, lecteur, pourquoi cela. C'est que Denys lut dans l'âme troublée De son bel âne et de son beau bâtard. Tous deux brûlaient d'un feu qui tôt ou tard Aurait pu nuire à la cause commune, Perdre la France, et Jeanne, et sa Fortune. Denys pensa que l'absence et le temps Les guériraient de leurs amours naissants. Denys encore avait en cette affaire Un autre but, une bonne oeuvre à faire. Craignez, lecteur, de blâmer ses desseins; Et respectez tout ce que font les saints. L'âne céleste, où Denys met sa gloire, S'envola donc loin des rives de Loire, Droit vers le Rhône, et Dunois stupéfait A tire d'aile est porté comme un trait. Il regardait de loin son héroïne, Qui, toute nue, et le fer à la main, Le coeur ému d'une fureur divine, Rouge de sang se frayait un chemin. Hermaphrodix veut l'arrêter en vain; Ses farfadets, son peuple aérien, En cent façons volent sur son passage; Jeanne s'en moque, et passe avec courage. Lorsqu'en un bois quelque jeune imprudent Voit une ruche, et, s'approchant, admire L'art étonnant de ce palais de cire; De toutes parts en essaim bourdonnant Sur mon badaud s'en vient fondre avec rage, Un peuple ailé lui couvre le visage: L'homme piqué court à tort, à travers; De ses deux mains il frappe, il se démène, Dissipe, tue, écrase par centaine Cette canaille habitante des airs. C'était ainsi que la Pucelle fière Chassait au loin cette foule légère. A ses genoux le chétif muletier, Craignant pour soi le sort du cordelier, Tremble et s'écrie: " O Pucelle! ô ma mie! Dans l'écurie autrefois tant servie! Quelle furie! épargne au moins ma vie; Que les honneurs ne changent point tes moeurs! Tu vois mes pleurs, ah, Jeanne! je me meurs. " Jeanne répond: " Faquin, je te fais grâce; Dans ton vil sang, de fange tout chargé, Ce fer divin ne sera point plongé. Végète encor, et que ta lourde masse Ait à l'instant l'honneur de me porter: Je ne te puis en mulet translater; Mais ne m'importe ici de ta figure; Homme ou mulet, tu seras ma monture. Dunois m'a pris l'âne qui fut pour moi, Et je prétends le retrouver en toi. Çà, qu'on se courbe ". Elle dit, et la bête Baisse à l'instant sa chauve et lourde tête, Marche des mains, et Jeanne sur son dos Va dans les champs affronter les héros. Pour le génie, il jura par son père De tourmenter toujours les bons Français; Son coeur navré pencha vers les Anglais; Il se promit, dans dans sa juste colère, De se venger du tour qu'on lui jouait, De bien punir tout Français indiscret Qui pour son dam passerait sur sa terre. Il fait bâtir au plus vite un château D'un goût bizarre, et tout à fait nouveau, Un labyrinthe, un piège où sa vengeance Veut attraper les héros de la France. Mais que devint la belle Agnès Sorel? Vous souvient-il de son trouble cruel? Comme elle fut interdite, éperdue, Quand Jean Chandos l'embrassait toute nue? Ce Jean Chandos s'élança de ses bras Très-brusquement, et courut aux combats. La belle Agnès crut sortir d'embarras. De son danger encor toute surprise, Elle jurait de n'être jamais prise A l'avenir en un semblable cas. Au bon roi Charle elle jurait tout bas D'aimer toujours ce roi qui n'aime qu'elle, De respecter ce tendre et doux lien, Et de mourir plutôt qu'être infidèle: Mais il ne faut jamais jurer de rien. Dans ce fracas, dans ce trouble effroyable, D'un camp surpris tumulte inséparable, Quand chacun court, officier et soldat, Que l'un s'enfuit et que l'autre combat, Que les valets, fripons suivant l'armée, Pillent le camp, de peur des ennemis: Parmi les cris, la poudre et la fumée, La belle Agnès, se voyant sans habits, Du grand Chandos entre en la garde-robe; Puis avisant chemise, mules, robe, Saisit le tout en tremblant et sans bruit; Même elle prend jusqu'au bonnet de nuit. Tout vint à point: car de bonne fortune Elle aperçut une jument bai-brune, Bride à la bouche et selle sur le dos, Que l'on devait amener à Chandos. Un écuyer, vieil ivrogne intrépide, Tout en dormant la tenait par la bride. L'adroite Agnès s'en va subtilement Oter la bride à l'écuyer dormant; Puis, se servant de certaine escabelle, Y pose un pied, monte, se met en selle, Pique et s'en va, croyant gagner les bois, Pleine de crainte et de joie à la fois. L'ami Bonneau court à pied dans la plaine, En maudissant sa pesante bedaine, Ce beau voyage, et la guerre, et la cour, Et les Anglais, et Sorel, et l'amour. Or de Chandos le très-fidèle page (Monrose était le nom du personnage), Qui revenait ce matin d'un message, Voyant de loin tout ce qui se passait, Cette jument qui vers le bois courait, Et de Chandos la robe et le bonnet, Devinant mal ce que ce pouvait être, Crut fermement que c'était son cher maître, Qui loin du camp demi-nu s'enfuyait. Épouvanté de l'étrange aventure, D'un coup de fouet il hâte sa monture, Galope, et crie: " Ah, mon maître! ah, seigneur! Vous poursuit-on? Charlot est-il vainqueur? Où courez-vous? Je vais partout vous suivre: Si vous mourez, je cesserai de vivre. " Il dit, et vole, et le vent emportait Lui, son cheval, et tout ce qu'il disait. La belle Agnès, qui se croit poursuivie, Court dans le bois, au péril de sa vie; Le page y vole, et plus elle s'enfuit, Plus notre Anglais avec ardeur la suit. La jument bronche, et la belle éperdue, Jetant un cri dont retentit la nue, Tombe à côté sur la terre étendue. Le page arrive, aussi prompt que les vents; Mais il perdit l'usage de ses sens, Quand cette robe ouverte et voltigeante Lui découvrit une beauté touchante, Un sein d'albâtre, et les charmants trésors Dont la nature enrichissait son corps. Bel Adonis, telle fut ta surprise, Quand la maîtresse et de Mars et d'Anchise, Du haut des cieux, le soir, au coin d'un bois, S'offrit à toi pour la première fois. Vénus sans doute avait plus de parure; Une jument n'avait point renversé Son corps divin, de fatigue harassé; Bonnet de nuit n'était point sa coiffure; Son cul d'ivoire était sans meurtrissure: Mais Adonis, à ces attraits tout nus, Balancerait entre Agnès et Vénus. Le jeune Anglais se sentit l'âme atteinte D'un feu mêlé de respect et de crainte; Il prend Agnès, et l'embrasse en tremblant: " Hélas! dit-il, seriez-vous point blessée? " Agnès sur lui tourne un oeil languissant, Et d'une voix timide, embarrassée, En soupirant elle lui parle ainsi: " Qui que tu sois qui me poursuis ici, Si tu n'as point un coeur né pour le crime, N'abuse point du malheur qui m'opprime; Jeune étranger, conserve mon honneur, Sois mon appui, sois mon libérateur. " Elle ne put en dire davantage: Elle pleura, détourna son visage, Triste, confuse, et tout bas promettant D'être fidèle au bon roi son amant. Monrose ému fut un temps en silence; Puis il lui dit d'un ton tendre et touchant: " O de ce monde adorable ornement, Que sur les coeurs vous avez de puissance! Je suis à vous, comptez sur mon secours; Vous disposez de mon coeur, de mes jours, De tout mon sang; ayez tant d'indulgence Que d'accepter que j'ose vous servir: Je n'en veux point une autre récompense; C'est être heureux que de vous secourir. " Il tire alors un flacon d'eau des carmes; Sa main timide en arrose ses charmes, Et les endroits de roses et de lis Qu'avaient la selle et la chute meurtris. La belle Agnès rougissait sans colère, Ne trouvait point sa main trop téméraire, Et le lorgnait sans bien savoir pourquoi, Jurant toujours d'être fidèle au roi. Le page ayant employé sa bouteille " Rare beauté, dit-il, je vous conseille De cheminer jusques au bourg voisin: Nous marcherons par ce petit chemin. Dedans ce bourg nul soldat ne demeure; Nous y serons avant qu'il soit une heure J'ai de l'argent; et l'on vous trouvera Et coiffe, et jupe, et tout ce qu'il faudra Pour habiller avec plus de décence Une beauté digne d'un roi de France. " La dame errante approuva son avis; Monrose était si tendre et si soumis, Était si beau, savait à tel point vivre, Qu'on ne pouvait s'empêcher de le suivre. Quelque censeur, interrompant le fil De mon discours, dira: " Mais se peut-il Qu'un étourdi, qu'un jeune homme, qu'un page, Fût près d'Agnès respectueux et sage, Qu'il ne prît point la moindre liberté? " Ah! laissez là vos censures rigides; Ce page aimait; et, si la volupté Nous rend hardis, l'amour nous rend timides. Agnès et lui marchaient donc vers ce bourg, S'entretenant de beaux propos d'amour, D'exploits de guerre et de chevalerie, De vieux romans pleins de galanterie. Notre écuyer, de cent pas en cent pas, S'approchait d'elle, et baisait ses beaux bras, Le tout d'un air respectueux et tendre; La belle Agnès ne savait s'en défendre: Mais rien de plus; ce jeune homme de bien Voulait beaucoup, et ne demandait rien. Dedans le bourg ils sont entrés à peine, Dans un logis son écuyer la mène Bien fatiguée: Agnès entre deux draps Modestement repose ses appas. Monrose court, et va tout hors d'haleine Chercher partout pour dignement servir, Alimenter, chauffer, coiffer, vêtir Cette beauté déjà sa souveraine. Charmant enfant dont l'amour et l'honneur Ont pris plaisir à diriger le coeur, Où sont les gens, dont la sagesse égale Les procédés de ton âme loyale? Dans ce logis (je ne puis le nier) De Jean Chandos logeait un aumônier. Tout aumônier est plus hardi qu'un page: Le scélérat, informé du voyage Du beau Monrose et de la belle Agnès, Et trop instruit que dans son voisinage A quatre pas reposaient tant d'attraits, Pressé soudain de son désir infâme, Les yeux ardents, le sang rempli de flamme, Le corps en rut, de luxure enivré, Entre en jurant comme un désespéré, Ferme la porte, et les deux rideaux tire. Mais, cher lecteur, il convient de te dire Ce que faisait en ce même moment Le beau Dunois sur son âne volant. Au haut des airs, où les Alpes chenues Portent leur tête, et divisent les nues, Vers ce rocher fendu par Annibal, Fameux passage aux Romains si fatal, Qui voit le ciel s'arrondir sur sa tête, Et sous ses pieds se former la tempête, Est un palais de marbre transparent, Sans toit ni porte, ouvert à tout venant. Tous les dedans sont des glaces fidèles; Si que chacun qui passe devant elles, Ou belle ou laide, ou jeune homme ou barbon, Peut se mirer tant qu'il lui semble bon. Mille chemins mènent devers l'empire De ces beaux lieux, où si bien l'on se mire; Mais ces chemins sont tous bien dangereux; Il faut franchir des abîmes affreux. Tel, bien souvent, sur ce nouvel Olympe Est arrivé sans trop savoir par où; Chacun y court; et tandis que l'un grimpe, Il en est cent qui se cassent le cou. De ce palais la superbe maîtresse Est cette vieille et bavarde déesse, La Renommée, à qui dans tous les temps Le plus modeste a donné quelque encens. Le sage dit que son coeur la méprise; Qu'il hait l'éclat que lui donne un grand nom, Que la louange est pour l'âme un poison: Le sage ment, et dit une sottise. La Renommée est donc en ces hauts lieux. Les courtisans dont elle est entourée, Prince, pédants, guerriers, religieux, Cohorte vaine, et de vent enivrée, Vont tous priant, et criant à genoux: " O Renommée! ô puissante déesse Qui savez tout, et qui parlez sans cesse, Par charité, parlez un peu de nous! " Pour contenter leurs ardeurs indiscrètes, La Renommée a toujours deux trompettes: L'une, à sa bouche appliquée à propos, Va célébrant les exploits des héros; L'autre est au cul, puisqu'il faut vous le dire; C'est celle-là qui sert à nous instruire De ce fatras de volumes nouveaux, Productions de plumes mercenaires, Et du Parnasse insectes éphémères, Qui l'un par l'autre éclipsés tour à tour, Faits en un mois, périssent en un jour, Ensevelis dans le fond des collèges, Rongés des vers, eux et leurs privilèges. Un vil ramas de prétendus auteurs, Du vrai génie infâmes détracteurs, Guyon, Fréron, La Beaumelle, Nonnotte, Et ce rebut de la troupe bigote, Ce Savatier, de la fraude instrument, Qui vend sa plume, et ment pour de l'argent, Tous ces marchands d'opprobre et de fumée Osent pourtant chercher la Renommée; Couverts de fange, ils ont la vanité De se montrer à la divinité. A coups de fouet chassés du sanctuaire, A peine encore ils ont vu son derrière. Gentil Dunois, sur ton ânon monté, En ce beau lieu tu te vis transporté. Ton nom fameux, qu'avec justice on fête, Était corné par la trompette honnête. Tu regardas ces miroirs si polis O quelle joie enchantait tes esprits! Car tu voyais dans ces glaces brillantes De tes vertus les peintures vivantes; Non seulement des sièges, des combats, Et ces exploits qui font tant de fracas, Mais des vertus encor plus difficiles; Des malheureux, de tes bienfaits chargés, Te bénissant au sein de leurs asiles; Des gens de bien à la cour protégés; Des orphelins de leurs tuteurs vengés. Dunois ainsi, contemplant son histoire, Se complaisait à jouir de sa gloire. Son âne aussi, s'amusant à se voir, Se pavanait de miroir en miroir. On entendit, dessus ces entrefaites, Sonner en l'air une des deux trompettes; Elle disait: " Voici l'horrible jour Où dans Milan la sentence est dictée; On va brûler la belle Dorothée: Pleurez, mortels, qui connaissez l'amour. -- Qui? dit Dunois; qu'elle est donc cette belle? Qu'a-t-elle fait? pourquoi la brûle-t-on? Passe, après tout, si c'est une laidron; Mais dans le feu mettre un jeune tendron, Par tous les saints, c'est chose trop cruelle! Les Milanais ont donc perdu l'esprit? " Comme il parlait, la trompette reprit: " O Dorothée, ô pauvre Dorothée! En feu cuisant tu vas être jetée, Si la valeur d'un chevalier loyal Ne te recout de ce brasier fatal. " A cet avis, Dunois sentit dans l'âme Un prompt désir de secourir la dame; Car vous savez que, sitôt qu'il s'offrait Occasion de marquer son courage, Venger un tort, redresser quelque outrage, Sans raisonner ce héros y courait. " Allons, dit-il à son âne fidèle, Vole à Milan, vole où l'honneur t'appelle ". L'âne aussitôt ses deux ailes étend; Un chérubin va moins rapidement. On voit déjà la ville où la justice Arrangeait tout pour cet affreux supplice. Dans la grand'place on élève un bûcher; Trois cents archers, gens cruels et timides, Du mal d'autrui monstres toujours avides, Rangent le peuple, empêchent d'approcher. On voit partout le beau monde aux fenêtres, Attendant l'heure, et déjà larmoyant; Sur un balcon, l'archevêque et ses prêtres Observent tout d'un oeil ferme et content. Quatre alguazils amènent Dorothée Nue en chemise, et de fers garrottée. Le désespoir et la confusion, Le juste excès de son affliction, Devant ses yeux répandent un nuage; Des pleurs amers inondent son visage. Elle entrevoit, d'un oeil mal assuré, L'affreux poteau pour la mort préparé; Et ses sanglots se faisant un passage: " O mon amant! ô toi qui dans mon coeur Règnes encor en ces moments d'horreur!... " Elle ne put en dire davantage; Et, bégayant le nom de son amant, Elle tomba sans voix, sans mouvement, Le front jauni d'une pâleur mortelle: Dans cet état elle était encor belle. Un scélérat, nommé Sacrogorgon, De l'archevêque infâme champion, La dague au poing vers le bûcher s'avance, Le chef armé de fer et d'impudence, Et dit tout haut: " Messieurs, je jure Dieu Que Dorothée a mérité le feu. Est-il quelqu'un qui prenne sa querelle? Est-il quelqu'un qui combatte pour elle? S'il en est un, que cet audacieux Ose à l'instant se montrer à mes yeux; Voici de quoi lui fendre la cervelle. " Disant ces mots il marche fièrement, Branlant en l'air un braquemart tranchant, Roulant les yeux, tordant sa laide bouche. On frémissait à son aspect farouche, Et dans la ville il n'était écuyer Qui Dorothée osât justifier; Sacrogorgon venait de les confondre: Chacun pleurait et nul n'osait répondre. Le fier prélat, du haut de son balcon, Encourageait le cruel champion. Le beau Dunois, qui planait sur la place, Fut si touché de l'insolente audace De ce pervers; et Dorothée en pleurs Était si belle au sein de tant d'horreurs, Son désespoir la rendait si touchante Qu'en la voyant il la crut innocente. Il saute à terre, et d'un ton élevé: " C'est moi, dit-il, face de réprouvé, Qui viens ici montrer par mon courage Que Dorothée est vertueuse et sage, Et que tu n'es qu'un fanfaron brutal, Suppôt du crime, et menteur déloyal. Je veux d'abord savoir de Dorothée Quelle noirceur lui peut être imputée, Quel est son cas, et par quel guet-apen On fait brûler les belles à Milan. " Il dit: le peuple, à la surprise en proie, Poussa des cris d'espérance et de joie. Sacrogorgon, qui se mourait de peur, Fit comme il put semblant d'avoir du coeur. Le fier prélat, sous sa mine hypocrite, Ne peut cacher le trouble qui l'agite. A Dorothée alors le beau Dunois S'en vint parler d'un air humble et courtois. Les yeux baissés, la belle lui raconte, En soupirant, son malheur et sa honte. L'âne divin, sur l'église perché, De tout ce cas paraissait fort touché; Et de Milan les dévotes familles Bénissaient Dieu, qui prend pitié des filles. CHANT VII Argument: Comment Dunois sauva Dorothée, condamnée à la mort par l'inquisition. Lorsque autrefois, au printemps de mes jours, Je fus quitté par ma belle maîtresse, Mon tendre coeur fut navré de tristesse, Et je pensai renoncer aux amours: Mais d'offenser par le moindre discours Cette beauté que j'avais encensée, De son bonheur oser troubler le cours, Un tel forfait n'entra dans ma pensée. Gêner un coeur, ce n'est pas ma façon. Que si je traite ainsi les infidèles, Vous comprenez, à plus forte raison, Que je respecte encor plus les cruelles. Il est affreux d'aller persécuter Un tendre coeur que l'on n'a pu dompter. Si la maîtresse objet de votre hommage Ne peut pour vous des mêmes feux brûler, Cherchez ailleurs un plus doux esclavage, On trouve assez de quoi se consoler; Ou bien buvez, c'est un parti si sage. Et plût à Dieu qu'en un cas tout pareil Le tonsuré qu'Amour rendit barbare, Cet oppresseur d'une beauté si rare, Se fût servi d'un aussi bon conseil! Déjà Dunois à la belle affligée Avait rendu le courage et l'espoir: Mais avant tout il convenait savoir Les attentats dont elle était chargée. " O vous, dit-elle en baissant ses beaux yeux, Ange divin qui descendez des cieux, Vous qui venez prendre ici ma défense, Vous savez bien quelle est mon innocence! " Dunois reprit: " Je ne suis qu'un mortel; Je suis venu par une étrange allure, Pour vous sauver d'un trépas si cruel. Nul dans les coeurs ne lit que l'Éternel. Je crois votre âme et vertueuse et pure; Mais dites-moi, pour Dieu, votre aventure. " Lors Dorothée, en essuyant les pleurs Dont le torrent son beau visage mouille, Dit: " L'amour seul a fait tous mes malheurs. Connaissez-vous monsieur de La Trimouille? -- Oui, dit Dunois, c'est mon meilleur ami; Peu de héros ont une âme aussi belle; Mon roi n'a point de guerrier plus fidèle, L'Anglais n'a point de plus fier ennemi; Nul chevalier n'est plus digne qu'on l'aime. -- Il est trop vrai, dit-elle, c'est lui-même; Il ne s'est pas écoulé plus d'un an Depuis le jour qu'il a quitté Milan. C'est en ces lieux qu'il m'avait adorée; Il le jurait, et j'ose être assurée Que son grand coeur est toujours enflammé, Qu'il m'aime encor, car il est trop aimé. -- Ne doutez point, dit Dunois, de son âme; Votre beauté vous répond de sa flamme. Je le connais; il est, ainsi que moi, A ses amours fidèle comme au roi. " L'autre reprit: " Ah! monsieur, je vous croi. O jour heureux où je le vis paraître, Où des mortels il était à mes yeux Le plus aimable et le plus vertueux, Où de mon coeur il se rendit le maître! Je l'adorais avant que ma raison Eût pu savoir si je l'aimais ou non. " Ce fut, monsieur, ô moment délectable! Chez l'archevêque, où nous étions à table, Que ce héros, plein de sa passion, Me fit, me fit sa déclaration. Ah! j'en perdis la parole et la vue Mon sang brûla d'une ardeur inconnue: Du tendre amour j'ignorais le danger, Et de plaisir je ne pouvais manger. Le lendemain il me rendit visite: Elle fut courte, il prit congé trop vite. Quand il partit, mon coeur le rappelait; Mon tendre coeur après lui s'envolait. Le lendemain, il eut un tête-à-tête Un peu plus long, mais non pas moins honnête. Le lendemain il en reçut le prix, Par deux baisers sur mes lèvres ravis. Le lendemain il osa davantage; Il me promit la foi de mariage. Le lendemain il fut entreprenant; Le lendemain il me fit un enfant. Que dis-je? hélas! faut-il que je raconte De point en point mes malheurs et ma honte. Sans que je sache, ô digne chevalier, A quel héros j'ose me confier? " Le chevalier, par pure obéissance, Dit, sans vanter ses faits ni sa naissance: " Je suis Dunois. " C'était en dire assez. " Dieu, reprit-elle, ô Dieu, qui m'exaucez, Quoi, vos bontés font voler à mon aide Ce grand Dunois, ce bras à qui tout cède! Ah! qu'on voit bien d'où vous tenez le jour, Charmant bâtard, coeur noble, âme sublime! Le tendre Amour me faisait sa victime; Mon salut vient d'un enfant de l'Amour. Le ciel est juste, et l'espoir me ranime. " Vous saurez donc, brave et gentil Dunois, Que mon amant, au bout de quelques mois, Fut obligé de partir pour la guerre, Guerre funeste, et maudite Angleterre! Il écouta la voix de son devoir. Mon tendre amour était au désespoir. Un tel état vous est connu sans doute, Et vous savez, monsieur, ce qu'il en coûte. Ce fier devoir fit seul tous nos malheurs; Je l'éprouvais en répandant des pleurs: Mon coeur était forcé de se contraindre, Et je mourais, mais sans pouvoir me plaindre. Il me donna le présent amoureux D'un bracelet fait de ses blonds cheveux, Et son portrait qui, trompant son absence, M'a fait cent fois retrouver sa présence. Un cher écrit surtout il me laissa, Que de sa main le ferme Amour traça. C'était, monsieur, une juste promesse, Un sûr garant de sa sainte tendresse: On y lisait: Je jure par l'Amour, Par les plaisirs de mon âme enchantée, De revenir bientôt en cette cour, Pour épouser ma chère Dorothée. Las! il partit, il porta sa valeur Dans Orléans. Peut-être il est encore Dans ces remparts où l'appela l'honneur. Ah! s'il savait quels maux et quelle horreur Sont, loin de lui, le prix de mon ardeur! Non, juste ciel! il vaut mieux qu'il l'ignore. " Il partit donc; et moi je m'en allai, Loin des soupçons d'une ville indiscrète, Chercher aux champs une sombre retraite, Conforme aux soins de mon coeur désolé. Mes parents morts, libre dans ma tristesse, Cachée au monde, et fuyant tous les yeux, Dans le secret le plus mystérieux J'ensevelis mes pleurs et ma grossesse. Mais par malheur, hélas! je suis la nièce De l'archevêque... " A ces funestes mots, Elle sentit redoubler ses sanglots. Puis vers le ciel tournant ses yeux en larmes: " J'avais, dit-elle, en secret mis au jour Le tendre fruit de mon furtif amour; Avec mon fils consolant mes alarmes, De mon amant j'attendais le retour. A l'archevêque il prit en fantaisie De venir voir quelle espèce de vie Menait sa nièce au fond de ses forêts Pour ma campagne il quitta son palais. Il fut touché de mes faibles attraits: Cette beauté, présent cher et funeste, Ce don fatal, qu'aujourd'hui je déteste, Perça son coeur des plus dangereux traits. Il s'expliqua: ciel! que je fus surprise! Je lui parlai des devoirs de son rang, De son état, des noeuds sacrés du sang: Je remontrai l'horreur de l'entreprise; Elle outrageait la nature et l'Église. Hélas! j'eus beau lui parler de devoir, Il s'entêta d'un chimérique espoir. Il se flattait que mon coeur indocile D'aucun objet ne s'était prévenu, Qu'enfin l'amour ne m'était point connu, Que son triomphe en serait plus facile; Il m'accablait de ses soins fatigants, De ses désirs rebutés et pressants. " Hélas! un jour, que toute à ma tristesse Je relisais cette douce promesse, Que de mes pleurs je mouillais cet écrit, Mon cruel oncle en lisant me surprit. Il se saisit, d'une main ennemie, De ce papier qui contenait ma vie: Il lut; il vit dans cet écrit fatal Tous mes secrets, ma flamme, et son rival. Son âme alors, jalouse et forcenée, A ses désirs fut plus abandonnée. Toujours alerte, et toujours m'épiant, Il sut bientôt que j'avais un enfant. Sans doute un autre en eût perdu courage. Mais l'archevêque en devint plus ardent; Et se sentant sur moi cet avantage: " Ah! me dit-il, n'est-ce donc qu'avec moi " Que vous avez la fureur d'être sage? " Et vos faveurs seront le seul partage " De l'étourdi qui ravit votre foi! " Osez-vous bien me faire résistance? " Y pensez-vous? Vous ne méritez pas " Le fol amour que j'ai pour vos appas: " Cédez sur l'heure, ou craignez ma vengeance. " Je me jetai tremblante à ses genoux; J'attestai Dieu, je répandis des larmes. Lui, furieux d'amour et de courroux, En cet état me trouva plus de charmes. Il me renverse, et va me violer; A mon secours il fallut appeler: Tout son amour soudain se tourne en rage. D'un oncle, ô ciel, souffrir un tel outrage! De coups affreux il meurtrit mon visage. On vient au bruit; mon oncle au même instant Joint à son crime un crime encor plus grand: " Chrétiens, dit-il, ma nièce est une impie; " Je l'abandonne, et je l'excommunie: " Un hérétique, un damné suborneur, " Publiquement a fait son déshonneur; " L'enfant qu'ils ont est un fruit d'adultère. " Que Dieu confonde et le fils et la mère " Et puisqu'ils ont ma malédiction, " Qu'ils soient livrés à l'inquisition! " " Il ne fit point une menace vaine; Et dans Milan le traître arrive à peine, Qu'il fait agir le grand inquisiteur. On me saisit, prisonnière on m'entraîne Dans des cachots, où le pain de douleur Était ma seule et triste nourriture: Lieux souterrains, lieux d'une nuit obscure, Séjour des morts, et tombeau des vivants! Après trois jours on me rend la lumière, Mais pour la perdre au milieu des tourments. Vous les voyez, ces brasiers dévorants C'est là qu'il faut expirer à vingt ans. Voilà mon lit à mon heure dernière! C'est-là, c'est-là, sans votre bras vengeur, Qu'on m'arrachait la vie avec l'honneur! Plus d'un guerrier aurait, selon l'usage, Pris ma défense, et pour moi combattu; Mais l'archevêque enchaîne leur vertu: Contre l'Église ils n'ont point de courage. Qu'attendre, hélas! d'un coeur italien? Ils tremblent tous à l'aspect d'une étole; Mais un Français n'est alarmé de rien, Et braverait le pape au Capitole. " A ces propos, Dunois piqué d'honneur, Plein de pitié pour la belle accusée, Plein de courroux pour son persécuteur, Brûlait déjà d'exercer sa valeur, Et se flattait d'une victoire aisée. Bien surpris fut de se voir entouré De cent archers, dont la cohorte fière L'investissait noblement par derrière. Un cuistre en robe, avec bonnet carré, Criait d'un ton de vrai miserere: " On fait savoir, de par la sainte Église, Par monseigneur, pour la gloire de Dieu, A tous chrétiens que le ciel favorise, Que nous venons de condamner au feu Cet étranger, ce champion profane, De Dorothée infâme chevalier, Comme infidèle, hérétique, et sorcier; Qu'il soit brûlé sur l'heure avec son âne. " Cruel prélat, Busiris en soutane, C'était, perfide, un tour de ton métier; Tu redoutais le bras de ce guerrier; Tu t'entendais avec le saint-office Pour opprimer, sous le nom de justice, Quiconque eût pu lever le voile affreux Dont tu cachais ton crime à tous les yeux. Tout aussitôt l'assassine cohorte, Du saint-office abominable escorte, Pour se saisir du superbe Dunois, Deux pas avance, et recule de trois; Puis marche encor; puis se signe, et s'arrête. Sacrogorgon, qui tremblait à leur tête, Leur crie: " Allons, il faut vaincre ou périr; De ce sorcier tâchons de nous saisir. " Au milieu d'eux les diacres de la ville, Les sacristains arrivent à la file: L'un tient un pot, et l'autre un goupillon; Ils font leur ronde, et de leur eau salée Benoîtement aspergent l'assemblée. On exorcise, on maudit le démon; Et le prélat, toujours l'âme troublée, Donne partout sa bénédiction. Le grand Dunois, non sans émotion, Voit qu'on le prend pour envoyé du diable: Lors saisissant de son bras redoutable Sa grande épée, et de l'autre montrant Un chapelet, catholique instrument, De son salut cher et sacré garant: " Allons, dit-il, venez à moi, mon âne. " L'âne descend, Dunois monte, et soudain Il va frappant, en moins d'un tour de main, De ces croyants la cohorte profane. Il perce à l'un le sternum et le bras; Il atteint l'autre à l'os qu'on nomme atlas; Qui voit tomber son nez et sa mâchoire, Qui son oreille, et qui son humérus; Qui pour jamais s'en va dans la nuit noire, Et qui s'enfuit disant ses oremus. L'âne, au milieu du sang et du carnage, Du paladin seconde le courage; Il vole, il rue, il mord, il foule aux pieds Ce tourbillon de faquins effrayés. Sacrogorgon, abaissant sa visière, Toujours jurant, s'en allait en arrière; Dunois le joint, l'atteint à l'os pubis; Le fer sanglant lui sort par le coccix: Le vilain tombe, et le peuple s'écrie: " Béni soit Dieu! le barbare est sans vie. " Le scélérat encor se débattait Sur la poussière, et son coeur palpitait, Quand le héros lui dit: " Ame traîtresse, L'enfer t'attend; crains le diable, et confesse Que l'archevêque est un coquin mitré, Un ravisseur, un parjure avéré; Que Dorothée est l'innocence même, Qu'elle est fidèle au tendre amant qu'elle aime, Et que tu n'es qu'un sot et qu'un fripon. -- Oui, monseigneur, oui, vous avez raison: Je suis un sot, la chose est par trop claire, Et votre épée a prouvé cette affaire. " Il dit: son âme alla chez le démon. Ainsi mourut le fier Sacrogorgon. Dans l'instant même, où ce bravache infâme A Belzébuth rendait sa vilaine âme, Devers la place arrive un écuyer, Portant salade avec lance dorée: Deux postillons à la jaune livrée Allaient devant. C'était chose assurée Qu'il arrivait quelque grand chevalier. A cet objet, la belle Dorothée, D'étonnement et d'amour transportée: " Ah, Dieu puissant! se mit-elle à crier, Serait-ce lui! serait-il bien possible! A mes malheurs le ciel est trop sensible. " Les Milanais, peuple très-curieux, Vers l'écuyer avaient tourné les yeux. Eh! cher lecteur, n'êtes vous pas honteux De ressembler à ce peuple volage, Et d'occuper vos yeux et votre esprit Du changement qui dans Milan se fit? Est-ce donc là le but de mon ouvrage? Songez, lecteurs, aux remparts d'Orléans, Au roi de France, aux cruels assiégeants, A la Pucelle, à l'illustre amazone, La vengeresse et du peuple et du trône, Qui, sans jupon, sans pourpoint ni bonnet, Parmi les champs comme un centaure allait, Ayant en Dieu sa plus ferme espérance, Comptant sur lui plus que sur sa vaillance, Et s'adressant à monsieur saint Denys, Qui cabalait alors en paradis Contre saint George en faveur de la France. Surtout, lecteur, n'oubliez point Agnès, Ayez l'esprit tout plein de ses attraits: Tout honnête homme, à mon gré, doit s'y plaire. Est-il quelqu'un si morne et si sévère, Que pour Agnès il soit sans intérêt? Et franchement dites-moi, s'il vous plaît, Si Dorothée au feu fut condamnée; Si le Seigneur, du haut du firmament, Sauva le jour à cette infortunée: Semblable cas advient très-rarement. Mais que l'objet où votre coeur s'engage, Pour qui vos pleurs ne peuvent s'essuyer, Soit dans les bras d'un robuste aumônier, Ou semble épris pour quelque jeune page, Cet accident peut être est plus commun; Pour l'amener ne faut miracle aucun. Je l'avouerai, j'aime toute aventure Qui tient de près à l'humaine nature; Car je suis homme, et je me fais honneur D'avoir ma part aux humaines faiblesses; J'ai dans mon temps possédé des maîtresses. Et j'aime encor à retrouver mon coeur. CHANT VIII Argument: Comment le charmant La Trimouille rencontra un Anglais à Notre-Dame de Lorette, et ce qui s'ensuivit avec sa Dorothée. Que cette histoire est sage, intéressante! Comme elle forme et l'esprit et le coeur! Comme on y voit la vertu triomphante, Des chevaliers le courage et l'honneur, Les droits des rois, des belles la pudeur! C'est un jardin dont tout le tour m'enchante Par sa culture et sa variété. J'y vois surtout l'aimable chasteté, Des belles fleurs la fleur la plus brillante, Comme un lis blanc que le ciel a planté, Levant sans tache une tête éclatante. Filles, garçons, lisez assidûment De la vertu ce divin rudiment: Il fut écrit par notre abbé Trithème, Savant Picard, de son siècle ornement; Il prit Agnès et Jeanne pour son thème. Que je l'admire, et que je me sais gré D'avoir toujours hautement préféré Cette lecture honnête et profitable A ce fatras d'insipides romans Que je vois naître et mourir tous les ans, De cerveaux creux avortons languissants! De Jeanne d'Arc l'histoire véritable Triomphera de l'envie et du temps. Le vrai me plaît, le vrai seul est durable. De Jeanne d'Arc cependant, cher lecteur, En ce moment je ne puis rendre compte; Car Dorothée, et Dunois son vengeur, Et La Trimouille, objet de son ardeur, Ont de grands droits; et j'avouerai sans honte Qu'avec raison vous vouliez être instruit Des beaux effets que leur amour produit. Près d'Orléans vous avez souvenance Que La Trimouille, ornement du Poitou, Pour son bon roi signalant sa vaillance, Dans un fossé fut plongé jusqu'au cou. Ses écuyers tirèrent avec peine, Du sale fond de la fangeuse arène, Notre héros, en cent endroits froissé, Un bras démis, le coude fracassé. Vers les remparts de la ville assiégée On reportait sa figure affligée; Mais de Talbot les efforts vigilants Avaient fermé les chemins d'Orléans. On transporta, de crainte de surprise, Mon paladin par de secrets détours, Sur un brancard, en la cité de Tours, Cité fidèle, au roi Charles soumise. Un charlatan, arrivé de Venise, Adroitement remit son radius, Dont le pivot rejoignit l'humérus. Son écuyer lui fit bientôt connaître Qu'il ne pouvait retourner vers son maître, Que les chemins étaient fermés pour lui. Le chevalier, fidèle à sa tendresse, Se résolut, dans son cuisant ennui, D'aller au moins rejoindre sa maîtresse. Il courut donc, à travers cent hasards, Au beau pays conquis par les Lombards. En arrivant aux portes de la ville, Le Poitevin est entouré, heurté. Pressé des flots d'une foule imbécile, Qui d'un pas lourd, et d'un oeil hébété, Court à Milan des campagnes voisines; Bourgeois, manants, moines, bénédictines, Mères, enfants; c'est un bruit, un concours, Un chamaillis; chacun se précipite; On tombe, on crie: " Arrivons, entrons vite: Nous n'aurons pas tels plaisirs tous les jours. " Le paladin sut bientôt quelle fête Allait chômer ce bon peuple lombard, Et quel spectacle à ses yeux on apprête. " Ma Dorothée! ô ciel! " Il dit, et part; Et son coursier, s'élançant sur la tête Des curieux, le porte en quatre bonds Dans les faubourgs, dans la ville, à la place Où du bâtard la généreuse audace A dissipé tous ces monstres félons; Où Dorothée, interdite, éperdue, Osait à peine encor lever la vue. L'abbé Trithème, avec tout son talent, N'eût pu jamais nous faire la peinture De la surprise et du saisissement, Et des transports dont cette âme si pure Fut pénétrée en voyant son amant. Quel coloris, quel pinceau pourrait rendre Ce doux mélange et si vif et si tendre, L'impression d'un reste de douleur, La douce joie où se livrait son coeur, Son embarras, sa pudeur, et sa honte, Que par degrés la tendresse surmonte? Son La Trimouille, ardent, ivre d'amour, Entre ses bras la tient longtemps serrée, Faible, attendrie, encor tout éplorée; Il embrassait, il baisait tour à tour Le grand Dunois, et sa maîtresse, et l'âne. Tout le beau sexe, aux fenêtres penché, Battait des mains, de tendresse touché; On voyait fuir tous les gens à soutane Sur les débris du bûcher renversé, Qui dans le sang nage au loin dispersé, Sur ces débris le bâtard intrépide De Dorothée affermissant les pas, A l'air, le port, et le maintien d'Alcide, Qui, sous ses pieds enchaînant le trépas, Le triple chien, et la triple Euménide, Remit Alceste à son dolent époux, Quoique en secret il fût un peu jaloux. Avec honneur la belle Dorothée Fut en litière à son logis portée, Des deux héros noblement escortée. Le lendemain, le bâtard généreux Vint près du lit du beau couple amoureux. " Je sens, dit-il, que je suis inutile Aux doux plaisirs que vous goûtez tous deux Il me convient de sortir de la ville; Jeanne et mon roi me rappellent près d'eux; Il faut les joindre, et je sens trop que Jeanne Doit regretter la perte de son âne. Le grand Denys, le patron de nos lois, M'a cette nuit présenté sa figure: J'ai vu Denys tout comme je vous vois. Il me prêta sa divine monture, Pour secourir les dames et les rois: Denys m'en