LA HENRIADE Par François-Marie Arouet de Voltaire (1694-1778) TABLE DES MATIERES AVERTISSEMENT DE LOUIS MOLAND AVERTISSEMENT DE BEUCHOT PREMIER CHANT DEUXIÈME CHANT TROISIÈME CHANT QUATRIÈME CHANT CINQUIÈME CHANT SIXIÈME CHANT SEPTIÈME CHANT HUITIÈME CHANT NEUVIÈME CHANT DIXIÈME CHANT AVERTISSEMENT DE LOUIS MOLAND L'Avertissement de Beuchot, la Préface de Marmontel et les autres préambules qu'on trouvera plus loin, donnent tous les renseignements que peut souhaiter le lecteur sur la composition, la publication de la Henriade, et sur l'accueil que ce poème reçut en son temps. Nous n'avons donc que des particularités à y ajouter, ou des appréciations plus modernes à faire connaître. Le dernier écrivain qui ait parlé de la Henriade avec quelque autorité et quelque étendue, M. Villemain, dans le Tableau de la littérature française au XVIIIe siècle, a su rendre justice à cette grande composition poétique, sans taire ce qui a manqué àl'auteur pour réaliser l'objet de son ambition. « Lorsque j'entrepris cet ouvrage, dit Voltaire quelque part je ne comptais pas le pouvoir finir, et je ne savais pas les règles du poème épique. » 3/4 « J'ignore, reprend M. Villemain, s'il les apprit plus tard, et quelles sont ces règles. Qu'un poème épique commence par le milieu, et que l'exposition vienne après, dans un récit, In medias res, Haud secus ac notas, auditorem rapit, cet ordre peut plaire dans l'Énéide; mais ce n'est pas plus une règle que le songe ou le récit de nos tragédies. Voltaire, d'ailleurs, ne s'est que trop conformé à ces usages, à ces routines épiques dont il affecte l'ignorance. C'est le défaut même de la Henriade de ressembler à tout ce qui précédait, et surtout à l'Énéide; d'avoir une tempête, un récit, une Gabrielle quittée comme Didon, une descente aux enfers, un élysée, une vue anticipée des grandeurs et des maux de la patrie, et même un Tu Marcellus eris, qui s'applique au Dauphin. La chose dont aurait dû s'inquiéter Voltaire, ce ne sont pas les règles prescrites à l'épopée, mais les conditions sociales qui lui permettent de naître... « La philosophie répandue dans la Henriade est, au fond, la plus grande beauté de l'ouvrage. C'est la seule chose qui vienne naturellement au poète, qu'il sente et qu'il croie. Tout le reste, voyages, batailles, combats singuliers, exploits de héros, est pour lui une sorte de cérémonial épique dont il s ennuie, et qu'il abrège le plus qu'il peut. Mais, par cela même, il le rend d'un médiocre intérêt pour le lecteur ; tandis que la description précise du système planétaire jusqu'au vers admirable: Par delà tous les cieux le Dieu des cieux réside; le tableau de la grandeur anglaise fondée sur la liberté, le commerce et les arts; la satire éloquente de Rome catholique, d'autres traits dans la manière de Tacite pour peindre une cour digne de Néron, voilà les grandes beautés poétiques de la Henriade... On y peut noter mille défauts cachés sous l'élégance, y relever des vers faibles, de nombreux plagiats de style, un chant d'amour sans passion, des personnages sans drame. Il n'importe: une part d'originalité est acquise à la Henriade et la conservera dans l'avenir... « La Henriade, soutenue par le nom de Voltaire et de Henri, traversera les siècles. Elle n'a pas enrichi le trésor de l'imagination; elle n'apporte pas avec elle quelques-unes de ces physionomies que le poète ajoute à la liste des êtres qui ont vécu : une Béatrix, une Clorinde, une Armide, un Renaud, un Tancrède. Souvent même elle n'a pas égalé l'histoire; elle est au-dessous des faits. L'ingénieuse élégance du xviiie siècle ne pouvait rendre, avec leur expressive rudesse, les moeurs de la Ligue, et Voltaire dédaigne et flétrit ces temps, plutôt qu'il ne les décrit, dans leur sanguinaire grandeur. Mais il a de beaux mouvements de poésie, et il est inspiré par un sincère amour de l'humanité. Son poème est, après tout, une oeuvre durable. Le feu du génie n'y brille que par intervalles; mais une civilisation élevée, un art ingénieux s'y fait partout sentir. « Quelle beauté, quelle majesté triste et sévère dans ce début du troisième chant! Quand l'arrêt des destins eut, durant quelques jours, A tant de cruautés permis un libre cours, Et que des assassins, fatigués de leurs crimes, Les glaives émoussés manquèrent de victimes, Le peuple, dont la reine avait armé le bras, Ouvrit enfin les yeux, et vit ses attentats. « Comme la pensée philosophique se mêle à l'intérêt du récit dans ce vers: Aisément sa pitié succède à sa furie! « Quelle vérité de pensée et quel coloris dans la peinture un peu anticipée des Anglais! Ils sont craints sur la terre, ils sont rois sur les eaux; Leur flotte impérieuse, asservissant Neptune, Des bouts de l'univers appelle la fortune. Londres, jadis barbare, est le centre des arts, Le magasin du monde, et le temple de Mars. Aux murs de Westminster on voit paraître ensemble Trois pouvoirs étonnés du noeud qui les rassemble. « Combien cet ordre d'idées et d'images était nouveau dans notre poésie! Le grand Corneille avait admirablement traduit, sur la scène, le génie de Rome républicaine et les époques du despotisme romain; mais la politique moderne, les institutions, les lois de l'Europe, étaient matière inconnue de la poésie. Voltaire fit servir la poésie aux vérités sérieuses de la vie sociale. « Telle est la Henriade, monument d'un art ingénieux et d'une époque florissante. Elle a fait mieux connaître un grand roi dont la gloire était restée dans l'ombre pendant la longue apothéose de Louis XIV régnant. Bossuet, à la vérité, dans une lettre de direction, disait à Louis XIV d'admirables choses sur la bonté de coeur de Henri et son amour du peuple; mais c'était un éloge secret. La chaire chrétienne, les grands écrivains du xviie siècle parlaient peu de Henri. Je ne sais s'ils lui avaient encore pardonné son hérésie. Voltaire le premier fit briller ce nom d'un éclat nouveau, et en opposa les bienfaisants souvenirs à la gloire onéreuse du dernier règne. « Le succès fut grand et retentit dans toute l'Europe. La Henriade fut critiquée, vantée, réimprimée sans cesse. Le roi de Prusse voulut en être l'éditeur, et, dans une préface admirative, la mit à côté de l'Enéide. « La postérité a réduit beaucoup cette louange; mais la Henriade, sans être une création originale, conserve un caractère distinct et une place à part parmi tant d'essais d'épopée. « Une revue anglaise, après un examen fort attentif d'un poème épique nouveau, couronnait ses critiques et ses éloges par ces mots: « A tout prendre, le poème épique dont nous venons de donner l'analyse est un des meilleurs qui aient paru dans l'année. » Tel est le fleuve d'oubli qui emporte les épopées modernes. Le Léonidas de Glover, la Colombiade du poète américain, les épopées italiennes de nos jours, sont déjà bien loin: la Henriade ne passera pas de même; elle a la marque d'une époque et d'un génie. « Voltaire en avait fait le premier instrument de sa mission philosophique; il y avait employé la poésie, surtout à plaire à l'opinion; il y avait gravé, en beaux vers, des principes de liberté politique et religieuse. Ce qui faisait la nouveauté hardie de l'ouvrage en est encore la beauté sérieuse et dernière. » Voltaire, jusqu'à la fin de sa vie fut avant tout l'auteur de la Henriade C'était son titre poétique. Lorsqu'il fit exécuter par un peintre genevois le tableau qui est encore à Ferney: le Triomphe de Voltaire, il y était représenté offrant sa Henriade à Apollon en présence de ses ennemis fouettés par les Furies. Il fut préoccupé sans cesse d'assurer à cette oeuvre capitale toutes les garanties de popularité durable que les arts réunis peuvent procurer. Il aurait voulu qu'elle fut exécutée même en tapisserie. « Vous allez donc, mon cher ami, écrit-il à l'abbé Moussinot, dans le royaume de M. Oudry? Je voudrais bien qu'un jour il voulût bien faire exécuter la Henriade entapisserie; j'en achèterais une tenture: il me semble que le temple de l'Amour, l'assassinat de Guise, celui de Henri III par un moine, saint Louis montrant sa postérité à Henri IV, sont d'assez beaux sujets de dessin. Il ne tiendrait qu'au pinceau d'Oudry d'immortaliser la Henriade. Il faut que vous fassiez encore cette affaire. » Le 16 novembre il revient sur ce sujet: « Oudry est bien cher; mais, en faisant faire deux tentures, ne pourrait-on avoir meilleur marché? si M. de Richelieu me paye, il faudra mettre là mon argent. Le visage de Henri IV et celui de Gabrielle d'Estrées en tapisserie ne feront pas mal. Les bons Français voudront avoir de ces tapisseries-là, surtout si les bons Français sont riches. Je pourrais même en faire faire trois tentures. » Le lendemain: « si Boucher voulait venir travailler à Cirey, dit-il. nous lui ferions faire cinq tableaux de la Henriade. Ensuite, quinze aunes de courre en tapisserie coûteraient environ sept mille francs, et quinze cents francs ou deux mille francs pour le peintre. Le tout ne reviendrait peut-être pas à dix mille francs; mais nous en raisonnerons plus à fond. » Le 24: « Je reviens aux tapisseries de la Henriade. Trente-cinq mille livres, c'est beaucoup. Il faudrait savoir ce que la tapisserie de Don Quichotte a été vendue. D'ailleurs je ne veux pas qu'on suive les estampes il faut d'autres dessins. » Voltaire n'y renonça pas sans peine. Il n'avait pas pris un moindre souci des estampes qui devaient orner la première édition de son poème. Il avait lui-même indiqué à Coypel, à Detroy et à Galloche les illustrations à faire à la Henriade, alors en neuf chants:(Coypel.) « A la tête du poème, Henri IV, au naturel, sur un trône de nuages, tenant Louis XV entre ses bras et lui montrant une Renommée qui tient une trompette où sont attachées les armes de France: Disce, puer, virtutem ex me verumque laborem. Énéide, xii, v. 435. PREMIER CHANT. (Galloche.) Une armée en bataille; Henri III et Henri IV s'entretenant à cheval à la tête des troupes; Paris dans l'éloignement; les soldats sur les remparts; un moine sur une tour, avec une trompette dans une main et un poignard dans l'autre. DEUXIÈME CHANT. (Galloche.) Une foule d'assassins et de mourants; un moine en capuchon, un prêtre en surplis, portant des croix et des épées; l'amiral de Coligny qu'on jette par la fenêtre; le Louvre, le roi, la reine mère et toute la famille royale sur un balcon, une foule de morts à leurs pieds. TROISIÈME CHANT. (Detroy.) Le duc de Guise au milieu de plusieurs assassins qui le poignardent. QUATRIÈME CHANT. (Galloche.) Le château de la Bastille dont la porte est ouverte; on y fait entrer les membres du parlement deux à deux. Trois Furies, avec des habits semés de croix de Lorraine, sont portées dans les airs sur un char traîné par des dragons. CINQUIÈME CHANT. (Detroy.) Jacques Clément, à genoux devant Henri III, lui perce le ventre d'un poignard; dans le lointain, Henri IV, sur un trône, reçoit le serment de l'armée. SIXIÈME CHANT. (Coypel.) Henri IV, armé, endormi au milieu du camp; saint Louis, sur un nuage, mettant la couronne sur la tête de Henri IV, et lui montrant un palais ouvert; le Temps, la faux à la main, est à la porte du palais, et une foule de héros dans le vestibule ouvert. SEPTIÈME CHANT. (Detroy.) Une mêlée au milieu de laquelle un guerrier embrasse en pleurant le corps d'un ennemi qu'il vient de tuer; plus loin, Henri IV entouré de guerriers désarmés, qui lui demandent grâce à genoux. HUITIÈME CHANT. (Coypel.) L'Amour sur un trône, couché entre des fleurs, des Nymphes et des Furies autour de lui; la Discorde tenant deux flambeaux, la tête couverte de serpents, parlant à l'Amour qui l'écoute en souriant; plus loin, un jardin où on voit deux amants couchés sous un berceau; derrière eux un guerrier qui paraît plein d'indignation. NEUVIÈME CHANT. (Galloche.) Les remparts de Paris couverts d'une multitude de malheureux que la faim a desséchés, et qui ressemblent à des ombres; une divinité brillante qui conduit Henri IV par la main ; les portes de Paris par terre; le peuple à genoux dans les rues. » Tout cela, par malheur, fut assez médiocrement exécuté. Il n'en était pas moins intéressant, il nous semble, de placer ces « idées de dessins » dans les préambules de la Henriade, car elles font bien voir les traits essentiels que l'auteur voulait dès lors faire ressortir dans son poème. Louis Moland. AVERTISSEMENT DE BEUCHOT. Voltaire lui-même dit qu'il « commença la Henriade à Saint-Ange, chez M. de Caumartin, intendant des finances, après avoir fait Oedipe, et avant que cette pièce fût jouée. » On sait, par une note du Commentaire historique, qu'Oedipe était achevé en 1713; mais cette tragédie ne fut jouée qu'en 1718. C'est donc dans cet intervalle de cinq ans que fut conçue la Henriade. Voltaire, que ses parents, à son retour de Hollande, avaient forcé d'entrer chez un procureur, fut bientôt dégoûté du métier; et M. de Caumartin obtint de son père la permission d'emmener à Saint-Ange le jeune Arouet. Le père de Caumartin, qui s'y trouva, avait, dans sa jeunesse, vécu avec des seigneurs de la cour de Henri IV et des amis de Sully. Les récits qu'il faisait à Voltaire eurent bientôt enflammé l'imagination du poète, qui résolut d'être le chantre de Henri. C'est une tradition reçue, consacrée, que, pendant sa détention à la Bastille, en 1716, Voltaire composa le second chant de son poème. On peut donc faire remonter à 1715 l'idée première de la Henriade. L'auteur avait vingt et un ans. Il était assez naturel de dédier le poème au roi de France, qui était le cinquième descendant de Henri IV. Voltaire pouvait espérer que son ouvrage serait imprimé à l'imprimerie royale. Il faisait graver des planches d'après ses idées et les dessins de Coypel, Galloche, et Detroye. La dédicace était, au moins en grande partie, rédigée, lorsqu'un refus inconcevable dérangea tous les projets du poète. Ce qui de cette dédicace a échappé à la destruction n'a été publié qu'en 1821. Ce n'est qu'un fragment, mais il est étendu. Il ne peut être mis à la tête d'une édition, mais je dois le conserver comme monument. Le voici: « Sire, tout l'ouvrage où il est parlé des grandes actions de Henri IV doit être offert à Votre Majesté. C'est le sang de ce héros qui coule dans vos veines. Vous n'êtes roi que parce qu'il a été un grand homme, et la France, qui vous souhaite autant de vertus et plus de bonheur qu'à lui, se flatte que le jour et le trône que vous lui devez vous engageront à l'imiter. « Henri IV était, de l'aveu de toutes les nations, le meilleur prince, le maître le plus doux, le plus intrépide capitaine, le plus sage politique de son siècle. Il conquit son royaume à force de vaincre et de pardonner. Après plus de cent combats sanglants et plus de deux cents sièges, il se vit enfin maître de la France, mais de la France désolée et épuisée d'hommes et d'argent; les campagnes étaient incultes, les villes désertes, les peuples misérables. Henri IV en peu d'années répara tant de ruines; et parce qu'il était juste et qu'il savait choisir de bons ministres, il rétablit l'ordre dans l'État et dans les finances; il sut en même temps enrichir son épargne et ses peuples. « Heureux d'avoir connu l'adversité, il compatissait aux malheurs des hommes, et il modérait les rigueurs du commandement que lui-même il avait ressenties. « Les autres rois ont des courtisans, il avait des amis; son coeur était plein de tendresse pour ses vrais serviteurs. Il écrivit au fameux Duplessis-Mornay, qui avait reçu un outrage: « Comme votre roi, je vous ferai justice; et comme votre ami, je vous offre mon épée. » Plusieurs Français gardent avec un respect religieux quelques lettres écrites de sa main, monument de sa justice et de sa bonté. Une à M. de Caumartin, depuis garde des sceaux, commençait par ces mots: Euge, serve bone et fidelis; quia supra pauca fuisti fidelis, supra multa te constituam. « Courage, bon et fidèle serviteur; puisque vous m'avez bien servi dans les petites choses, je vous en confierai de plus importantes. » « Tout le monde connaît celle qu'il écrivit au duc de Sully au sujet des habitants des vallées de la Loire, ruinés par les débordements de cette rivière: « Pour ce qui touche la ruine des eaux, Dieu m'a donné mes sujets pour les conserver comme mes enfants; que mon conseil les traite avec charité. Les aumônes sont agréables à Dieu, particulièrement en cet accident; j'en sentirois ma conscience chargée; que l'on les secoure de tout ce qu'on jugera que je le pourrai faire. » « Ce roi, qui aimait véritablement ses sujets, ne regarda jamais leurs plaintes comme des séditions, ni les remontrances des magistrats comme des attentats à l'autorité souveraine. Quelquefois son conseil prit des moyens odieux pour rétablir les finances. On créa des impôts qui firent soulever les peuples. Henri IV réprima doucement les séditieux, il rétablit ces impôts pour marquer son pouvoir, et les révoqua presque en même temps pour signaler sa bonté. Les députés des villes où les séditions s'étaient allumées vinrent se jeter aux pieds du roi, dans la crainte qu'on ne fit bâtir des citadelles dans leurs villes: « Je n'en veux point avoir d'autres, reprit le roi, que le coeur de mes sujets. » « Ce fut à peu près dans une pareille occurrence que l'un des plus sages et des plus vertueux magistrats que la France ait jamais eus, Miron, lieutenant civil et prévôt des marchands, fit au roi des remontrances hardies au sujet des rentes de l'hôtel de ville, dont on voulait faite une recherche préjudiciable à l'intérêt et au repos des familles; les paroles de Miron qui n'étaient que fortes, parurent séditieuses aux courtisans Plusieurs conseillèrent au roi de le faire enfermer à la Bastille. Au premier bruit de ces conseils violents, le peuple, qui idolâtrait Miron, et qui n avait pas encore perdu cette audace et cette impétuosité que donnent les guerres civiles, accourut en foule à la porte de ce magistrat. Il fit retirer la populace avec sagesse, et vint se présenter à Henri IV, plein d'une confiance que lui donnaient sa vertu et celle de son maître. Quand il parut devant le roi, il n'en reçut que des éloges. Le prince approuva sa fidélité et la hardiesse de son zèle. « Vous avez voulu, dit-il, être le martyr du public, mais je ne veux point en être le persécuteur. » Il fit plus, il révoqua son édit, et apprit aux rois, par cet exemple, qu'ils ne sont jamais si grands que lorsqu'ils avouent qu'ils se sont trompés. Le dirai-je, sire? oui, la vérité me l'ordonne; c'est une chose bien honteuse pour les rois que cet étonnement où nous sommes quand ils aiment sincèrement le bonheur de leurs peuples. Puissiez-vous un jour nous accoutumer à regarder en vous cette vertu comme un apanage inséparable de votre couronne! Ce fut cet amour véritable de Henri IV pour la France qui le fit enfin adorer de ses sujets. « Les coeurs que l'esprit de la Ligue avait endurcis s'attendrirent; ceux qui s'étaient le plus opposés à sa grandeur n'en désiraient plus que l'affermissement et la durée. Dans ce haut degré de gloire, il allait changer la face de l'Europe; il partait à la tête d'une armée formidable; on allait voir éclore un dessein inouï que seul il avait pu former, et qu'il était seul capable d'exécuter, lorsqu'au milieu de ces préparatifs et sous les arcs de triomphe préparés pour son épouse il fut assassiné. « A ces paroles, qui furent en un moment portées dans tout Paris: Le roi est mort! la consternation saisit tous les coeurs, on n'entendit que des cris et des gémissements; on s'embrassait en versant des larmes. Les vieillards disaient à leurs enfants: « Vous avez perdu votre père. » Vous le savez, sire, ce ne sont point des exagérations, c'est l'exacte peinture de la douleur que sa mort fit sentir à la France. « Vous êtes né, sire, ce que Henri le Grand devint par son courage. Ce trône qu'il conquit à quarante ans, dont il trouva les fondements ébranlés et teints du sang des Français, la nature vous l'a donné dans votre enfance, glorieux et paisible. Les coeurs des Français que ses vertus forcèrent si tard à l'aimer, vous les possédez dès votre berceau. Vos yeux ne se sont ouverts que pour voir des hommes pénétrés pour vous d'une tendresse respectueuse; que dis-je, la France vous adore! » Il paraît que les difficultés vinrent de la censure. Mais le poème était déjà connu. L'auteur en faisait des lectures chez le président des Maisons et recueillait les observations des personnes qui y assistaient, et parmi lesquelles était le président Hénault. Un jour, fatigué des critiques vétilleuses qu'il essuyait, Voltaire jette au feu le manuscrit et dit à ses juges: « Il n'est donc bon qu'à être brûlé. » Duvernet, qui dit tenir l'anecdote du président Hénault lui-même, ajoute que le président s'élance à la cheminée et dérobe la Henriade aux flammes. Aussi écrivait-il longtemps après à Voltaire: « Souvenez-vous que pour l'arracher au feu il m'en a coûté une paire de manchettes de dentelle. » Près de cent ans après avoir été refusée par Louis XV, ou du moins en son nom, la Henriade eut une destinée bien différente. Lorsqu'en 1818 on rétablit sur le terre-plein du Pont-Neuf une statue de Henri IV, on ne trouva rien de mieux à mettre dans le ventre du cheval qu'un exemplaire de cette même Henriade. Dans un voyage qu'il fit à La Haye en octobre 1722, Voltaire proposa son ouvrage au libraire Levier, qui l'annonça par souscription. L'édition devait être in-4° et ornée des gravures faites sous les yeux de Voltaire, et dont j'ai déjà parlé. Le titre était Henri IV, ou la Ligue, poème héroïque. La souscription devait être fermée le 34 mars 1723. L'affaire fut rompue, et le libraire rendit l'argent aux souscripteurs. Rebuté pour ainsi dire de tous côtés, Voltaire, qui n'avait pas fait un poème pour le garder en portefeuille, se décida à le faire imprimer clandestinement. Sa correspondance nous apprend que l'édition fut faite à Rouen, par Viret, libraire. Ce ne peut être que l'édition intitulée la Ligue, ou Henri le Grand, poème épique, par M. de Voltaire, à Genève, chez Mokpap, mdccxxiii, de viii et 231 pages. L'ouvrage est en neuf chants; et il y a quelques lacunes qui sont remplies par des points ou par des étoiles. L'année suivante parut une édition in-12 sous le même titre. On croit qu'elle fut faite à Évreux, quoiqu'elle porte l'adresse d'Amsterdam. Desfontaines, qui en fut l'éditeur, avoua à Michault avoir rempli à sa fantaisie des lacunes de l'édition précédente, et avoir ajouté ces deux vers signalés par Voltaire: En dépit des Pradons, des Perraults, des H*** (Houdarts), On verra le bon goût fleurir de toutes parts. Mais toutes les lacunes n'étaient pas remplies dans l'édition de Desfontaines. C'est aussi en 1724 que parut une autre édition petit , portant les mêmes titre et adresse que l'édition de 1723, à laquelle elle est conforme pour le texte comme pour les lacunes. Ces trois éditions étaient connues de Voltaire, qui les cite dans une note où il répond à l'abbé Sabatier qui l'accusait d'avoir, pour la Henriade, pillé le Clovis de Saint-Didier, dont la première édition n'est que de 1725. L'auteur étant à Londres en 1727, y annonça une souscription pour une édition in-4° de la Henriade, et il eut beaucoup à se louer de la générosité anglaise. Peu après son arrivée en Angleterre, le juif Acosta lui fit banqueroute de vingt mille francs. Le roi d'Angleterre, instruit de ce malheur, envoya deux mille écus à Voltaire. On porte à cent cinquante mille livres le produit de la souscription: ce fut une des premières sources de sa fortune. Sur le refus du roi de France, ce fut à la reine d'Angleterre que la Henriade fut dédiée. Cette dédicace en anglais ne fut pas reproduite dans les éditions des Oeuvres de Voltaire; mais Marmontel la comprit, ainsi que la traduction par Lenglet-Dufresnoy, dans la préface qu'il composa, en 1746, pour la Henriade, et que j'ai reproduite à l'exemple de mes prédécesseurs. L'édition in-4°, ornée des gravures que l'auteur avait fait exécuter, porte la date de I 728 et le titre de la Henriade, de M. de Voltaire. Mais son prix n'étant pas à la portée de tout le monde, Voltaire autorisa un libraire de Londres à en publier une dans le format , qui parut sous le même millésime. On imprima à la suite des Pensées sur la Henriade. Une autre édition parut encore en 1728 en Hollande. Les Pensées y sont reproduites, mais sous le titre de Critique de la Henriade. Elles ne sont pas dans une édition de 1729. Une édition avouée par l'auteur parut, en 1730, . Un grand nombre de notes y furent ajoutées. C'est dans l'édition de 1732 que Voltaire corrigea la traduction que Desfontaines avait faite de l'Essai sur la poésie épique, ouvrage que l'auteur refit en français pour l'édition de 1733. Cette édition de 1733 est la première qui donne des variantes, qui toutefois ne sont qu'au nombre de deux, aux chants IV et VII. L'édition de 1734 n'est que la réimpression de celle de 1733. C'est à Linant que l'on doit l'édition de 1737, dont if fit la préface. Quelques notes encore furent ajoutées à cette édition, la première où ait paru la Lettre de Cocchi, traduite par le baron Elderchen. Dans l'édition des Oeuvres de Voltaire, 1738-39, quatre volumes , on suivit pour la Henriade le texte de 1737; mais une note fut ajoutée sur le vers 197 du chant VI. Il est évident que l'édition des Oeuvres, faite en 1739, avait été entreprise à l'insu de l'auteur; car l'Essai sur la poésie épique y est conforme à la traduction de l'abbé Desfontaines, et non au texte refait par Voltaire dès 1733. En 1741, ou du moins sous cette date, fut émise la Henriade de M. de Voltaire avec des remarques et les différences qui se trouvent dans les diverses éditions de ce poème, Londres in-4°. Ce n'est point une nouvelle édition, mais tout simplement l'édition de 1728, qu'on rajeunit au moyen d'un nouveau titre, et en ajoutant: 1° en tête un Avertissement du libraire, la Préface de Linant (de 1737), et quelques autres pièces préliminaires; 2° à la fin du dernier chant, les arguments, notes, et variantes. Le travail des variantes est très incomplet. Quant aux remarques, l'éditeur les a tantôt réduites, tantôt étendues. Quelquefois même la rédaction de Voltaire a été mise de côté. Voltaire dit que cette édition fut donnée par Gandouin, libraire à Paris, et que c'était l'abbé Lenglet-Dufresnoy qui avait recueilli les variantes. Il est à remarquer que Michault, auteur des Mémoires pour servir à l'Histoire de la Vie et des ouvrages de M. l'abbé Lenglet- Dufresnoy, 1764, in-12, ne fait aucune mention de ce travail. En ne parlant que des éditions qui méritent quelque attention, je ne dois point passer sous silence l'édition de la Henriade qui forme le tome Ier des Oeuvres, 1746, six volumes in-12. Elle contient, au chant VII, la note sur Colbert, et celle qu'on appelle la note des damnés, parce qu'elle donne un calcul sur le nombre des damnés. La nouvelle préface, composée pour cette édition, est intéressante. Dans quelques notes (pages 316, 344, 359, 360, 367, 371, 379, 381, 385, 388) sont réfutées des remarques de Lenglet-Dufresnoy. C'est pour une édition séparée de la Henriade, 1746, deux volumes in-12, que Marmontel composa une préface qu'on a presque toujours réimprimée avec la Henriade. L'édition de Marmontel a aussi la note des damnés. Mais la rédaction définitive de cette note est de 1748, dans l'édition in-12 d'Amsterdam (Rouen), qu'il ne faut pas confondre avec l'édition de Dresde de la même année, qui ne contient aucune des deux versions de la note sur les damnés, et qui a pourtant les notes réfutatives des remarques de Lenglet-Dufresnoy. Les éditions qui suivirent ne présentent que quelques corrections. En 1769, il circula des exemplaires d'une édition intitulée la Henriade, avec des remarques, à Henrichemont et à Bidache (à Toulouse), 1769, in- 12. Les remarques sont de La Beaumelle, qui, non content de critiquer l'ouvrage, en refait des passages. Voltaire fit saisir l'édition. Il en avait le droit, puisque c'était une réimpression entière de son poème. Mais elle ne fut pas détruite. On la rendit, en 1793, aux héritiers, qui en firent une nouvelle publication en 1803. Dans l'Avis du libraire on se récrie contre la saisie faite ce 1769. Je possède un exemplaire avec le frontispice de 1769, et un avec celui de 1803. La saisie de 1769 n'effraya pas Fréron, qui, six ans après, mit au jour un Commentaire sur la Henriade, par feu M. de La Beaumelle, revu et corrigé par M. F. (Fréron), 1775, un volume in-4°, ou deux volumes . François de Neufchâteau proposait d'intenter un procès à Fréron. Voltaire combattit ce projet. A quelques corrections près, les volumes publiés par Fréron sont une réimpression du volume de 1769. Ils contiennent la Henriade tout entière et en corps d'ouvrage. Le Commentaire est au bas des pages. Cinq ans après on vit paraître la Henriade, avec la réponse de M. B. (Bidaut) à chacune des principales objections du Commentaire de La Beaumelle, 1780, un volume in-12; sur le faux titre du volume on lit: la Henriade vengée. Voltaire était mort depuis deux ans. Les presses ne cessaient pas et n'ont pas cessé depuis de multiplier les exemplaires de la Henriade en divers formats, mais presque toujours sans aucun nouveau travail d'éditeur. Palissot publia, en 1784, une édition , dans laquelle il a introduit plusieurs versions nouvelles qu'il dit tenir la plupart de Voltaire, mais sans le prouver. Le travail de Jean Sivrac, qui donna à Londres, en 1795, une édition in- 18, se borne à avoir réduit les notes de Voltaire comme celles de ses éditeurs. C'est à Sardy de Beaufort que l'on doit la Henriade, avec des notes et des observations critiques dédiées à la jeunesse, par M. ***, ancien officier, Avignon, Aubanel, 1809, in-18. La Henriade, poème auquel sont joints les passages des auteurs anciens et modernes qui présentent des points de comparaison; édition classique, par un professeur de l'Académie de Paris, Paris, Duponcet, 1813, in-18, est le travail de M. Naudet, membre de l'Institut. C'est par exception et comme chef-d'oeuvre typographique que je mentionne la Henriade, poème de Voltaire, Paris, P. Didot aîné, 1819, in-folio, tiré à 125 exemplaires. Il n'y a aucun travail d'éditeur. Quoique portant la même date de 1819, ce ne fut qu'en 1823 que fut mise au jour la Henriade, poème épique en dix chants, Paris, F. Didot, petit in-folio. M. Daunou a donné des soins à cette édition, à laquelle il a ajouté des notes critiques et littéraires. Par la publication de la Henriade, avec des remarques de Clément, etc., Paris, Ponthieu, 1823, , M. Lepan s'est acquis de nouveaux droits à être placé parmi les éditeurs qui dénigrent les auteurs qu'ils réimpriment. La même année 1823, M. Fontanier fit imprimer à Rouen la Henriade, avec un commentaire classique, un volume . Dans l'édition publiée à Nantes, 1826, in-12, M. l'abbé Bernier annonce avoir corrigé ou supprimé quelques vers contraires à la saine doctrine et aux bonnes moeurs. Les innombrables éditions de la Henriade prouvent un succès que confirment encore les nombreux écrits dont elle a été le sujet. Je ne parlerai que de quelques-uns Les Réflexions critiques sur un poème intitulé la Ligue, etc., 1724, in- 8°, eurent deux éditions en 1724. On les attribue à Bonneval. Une Lettre critique, ou Parallèle des trois poèmes épiques anciens, savoir l'Iliade, l'Odyssée d'Homère, et l'Énéide de Virgile, avec le poème nouveau intitulé la Ligue, ou Henri le Grand, poème épique par M. de Voltaire, à mademoiselle Del..., Paris, Legras, 1724, de seize pages, est d'un nommé Bellechaume, qui avait publié une Réponse à l'Apologie du nouvel Oedipe, 1719, , et qui donna encore une Seconde Lettre et Critique générale, ou Parallèle des trois poèmes épiques anciens, l'Iliade et l'Odyssée d'Homère, et l'Énéide de Virgile, avec le nouveau prétendu poème épique intitulé la Ligue, ou Henri le Grand, à mademoiselle Del.,., 1724, de quarante-six pages. L'Apologie de M. de Voltaire adressée à lui-même, 1725, , fut réimprimée dans la Bibliothèque française, tome VII, pages 259-280. A.-A. Barbier, d'après Chaudon, attribue cette critique de la Henriade à l'abbé Pellegrin, se fondant sur ce qu'il est dit à la fin de la pièce: « Celui qui vous adresse cette Apologie est l'auteur de la comédie du Nouveau Monde. » Mais c'est un détour du véritable auteur, l'abbé Desfontaines, qui perfidement cite les vers qu'il avait ajoutés sur les Pradons, les Perraults, les Houdarts. Les éditeurs de la Bibliothèque française disent nettement, page 257: « Cette pièce est de l'abbé D. F. » Le titre des Lettres critiques sur la Henriade de M. de Voltaire, 1728, de cinquante pages, annonçait que l'auteur avait le projet de publier plusieurs lettres. Mais il n'en a paru qu'une qui contient la critique du premier chant. Elle est de Saint-Hyacinthe, et a été réimprimée dans la Bibliothèque française, tome XII, pages 104-15, et n'a rien de commun avec la Critique de la Henriade (en neuf lettres), qu'on trouve dans le Voltariana. Des Pensées sur la Henriade (Londres), 1728, , ont été réimprimées sous un autre titre dans les éditions de la Haye, 1728, et de Paris, 1826. Le Journal de Trévoux, de juin 1734, contient une critique de la Henriade. La Bruère y répondit par une Lettre sur la Henriade, qui fut insérée au Mercure de décembre 1731. Les Remarques historiques, politiques, mythologiques, et critiques sur la Henriade de M. de Voltaire, par le P. L... (Lebrun), la Haye, 1741, un volume de près de deux cent cinquante pages, auraient pu aussi être appelées théologiques; car il y en a un assez grand nombre de cette espèce. Lebrun était calviniste, à en juger par ce qu'il dit des vers 241 et 242 du chant Ier. Il n'est pas le seul sectaire qui ait condamné la Henriade. Dans la seconde édition, donnée par le P. Colonia, de la Bibliothèque janséniste, page 156, est comprise la Ligue, ou Henri le Grand, poème épique, auquel, par faute d'impression, on donna la date de 1743. Ce qui n'est pas moins singulier, c'est que, dans la quatrième édition que donna le P. Patouillet, sous le titre de Dictionnaire des livres jansénistes ou qui favorisent le jansénisme, 1752, quatre volumes in-12, on ne retrouve plus le poème de Voltaire qui, certes, ne s'était pas amendé. Le Parallèle de la Henriade et du Lutrin (par Batteux), 1746, in-12, est tout à l'avantage du Lutrin. Des Observations critiques sur le premier chant de la Henriade furent imprimées dans le Conservateur, octobre 1758, pages 132-170. Les sixième, septième, et huitième lettres de Clément à Voltaire, publiées en 1775 et 1776, sont consacrées à la Henriade. Un Examen critique de la Henriade parut dans le Conservateur décadaire des principes républicains et de la morale publique, journal qui se publiait à Paris en 1794, et dont la collection forme deux volumes . Cet Examen est des citoyens Denis, Drobecq, Boucheseiche, et La Chapelle. Onze ans après on imprima la Philosophie de la Henriade, ou Supplément nécessaire aux divers jugements qui en ont été portés, surtout à celui de M. de Laharpe, par M. T. (Tabaraud), ancien supérieur de l'Oratoire, 1805, , dont une nouvelle édition augmentée est de 1824. Les tragédies de Voltaire furent presque toutes parodiées à l'instant de leur apparition. Ce ne fut que vingt-deux ans après la première édition de la Ligue (ou Henriade) qu'on vit paraître la Henriade travestie en vers burlesques (par Fongeret de Montbron), Berlin (Paris), 1745, in-12, plusieurs fois réimprimé. L'auteur désavoua une édition de Rouen, avec des variantes qui ne sont pas de lui; voyez l'Année littéraire, 1756, tome Ier, page 356. L'ouvrage de Montbron, dont on a retenu quelques traits, ne pouvait être parodié, mais il a été traduit dans un des patois de la France, sous ce titre: la Henriade de Voltaire mise en vers burlesques auvergnats, imités de ceux de la Henriade travestie de Marivaux, suivie du quatrième livre de l'Énéide de Virgile, 1798, in-18. Le traducteur auvergnat se trompe quand il attribue la Henriade travestie à Marivaux, qui a fait l'Homère travesti; ou l'Iliade en vers burlesques, 1716, deux volumes in-12. Dans une note à la fin de la seconde partie du Supplément au Siècle de Louis XIV, in-12, Voltaire dit qu'un auteur s'est avisé « de faire un poème épique de Cartouche et de parodier la Henriade sur un si vil sujet. » L'amour-propre d'auteur a entraîné Voltaire un peu trop loin. Le comédien Grandval père, auteur de le Vice puni, ou Cartouche, poème (en douze chants), 1725, , nouvelle édition, 1726, , y parodie quelques vers de Corneille, de Molière, de Boileau, de Racine, et de Voltaire. Il n'y avait pas, ce me semble, motif de se fâcher d'être en si bonne compagnie. Les centons en français ne sont pas nombreux. Il en existe un intitulé le Siège de Paris et les vers de la Henriade de Voltaire distribués en une tragédie en cinq actes, terminée par le couronnement de Henri IV; par l'auteur d'Eulalie, ou des Préférences amoureuses, drame en cinq actes et en prose (feu Bohaire Dutheil), la Haye, et Paris, 1780, de quarante pages. Avant Voltaire on avait chanté Henri IV en latin, en italien, et même en français. Claude Quillet, auteur de la Callipédie, avait composé une Henricias. Ce poème latin était en douze chants; il n'a point été imprimé; le manuscrit était dans la bibliothèque du cardinal d'Estrées. Jules Malmignati, poète du dix-septième siècle, avait fait imprimer l'Enrico, ovvero Francia conquistata, poema eroico, Venise, 1623, . Villoison a, dans le Magasin encyclopédique, cinquième année, tome Ier, page 299, donné une notice de ce rare ouvrage. Le poème italien est en vingt-deux chants. « Ce qu'il y a de plus remarquable dans le poème de Malmignati, c'est que (chant VI, pages 129 et suivantes) Henri IV est enlevé au ciel, dans un char de feu, pendant la nuit, et y voit les places destinées aux princes chrétiens, et (chant XXII, pages 468 et suivantes) saint Louis lui apparaît et l'exhorte à embrasser la religion catholique; Henri se rend à ses instances; et le dénouement de la Henriade de Malmignati est le même que celui de la Henriade de Voltaire, qui lui est postérieure d'un siècle. » L'abjuration de Henri IV est un fait qui devait naturellement être la conclusion d'un poème sur Henri. Le rapport qu'il y a entre les sixièmes chants des poèmes de Malmignati et de Voltaire prouve que tous deux avaient lu l'Énéide; la source appartenait à l'un et à l'autre. Sébastian Garnier, contemporain de Henri IV, avait publié, en 1593 et 1594, les huit derniers et les deux premiers chants d'un poème de sa façon, intitulé la Henriade, qui devait avoir seize chants. Ce livre était tellement oublié (je pourrais dire inconnu) qu'il n'en est pas fait mention dans la première édition de la Bibliothèque historique de la France du P. Lelong, et que, dans la seconde édition de ce grand travail bibliographique, on ne parle que des huit derniers chants. Le succès de la Henriade de Voltaire donna l'idée de réimprimer la Henriade et la Loyssée de Sébastian Garnier en un volume . Ce fut en 1770 que, pour me servir des expressions de Voltaire dans une autre occasion, la nouvelle édition parut et disparut. Ce n'est pas pour lutter avec Voltaire que M. Maizony de Lauréal a composé la Petite Henriade, ou l'Enfance de Henri IV, poème en trois chants, 1824, in-18. « Le sujet de cette composition, dit l'auteur, est l'enfance et l'éducation de Henri IV. » Les vers sont alternativement de dix et de douze syllabes, ce qui est une nouveauté; les rimes ne sont pas croisées. Plus ambitieux, l'abbé Aillaud, mort à la fin de 1826, avait fait imprimer la Nouvelle Henriade, poème héroïque en douze chants, Montauban, 1826, de trente pages, ne contenant que le premier chant. La mort de l'auteur n'est peut-être pas la seule cause de l'interruption de l'impression. Dans les Observations sur la Henriade, qui forment la préface de son poème, Aillaud déclare avec franchise, que si ce poème (celui de Voltaire, sous les rapports de la versification, doit être placé presque à côté de celui de Virgile et du Tasse, ce même poème doit descendre au dernier rang des épopées avouées par le public, sous les rapports qui constituent l'invention, le grand poète, l'homme de génie. Le Blanc de Guillet, autour de la tragédie de Manco Capac, né à Marseille en 1730, mort le 2 juillet 1799, a laissé en manuscrit la moitié d'un poème sur la Ligue. Je n'en connais aucun morceau d'imprimé. L'abbé Caux de Cappeval essaya le premier de traduire, en vers latins, la Henriade. Il fit, en 1746, imprimer dans le Mercure, second volume de juin, sa traduction des quatre-vingts premiers vers du premier chant. Le traducteur fit annoncer le projet d'imprimer son livre en 1756; et Fréron en parla avec éloge. Cependant, treize ans après, aucun libraire n'avait encore voulu se charger de l'impression. La première édition ne parut qu'en 1772; la troisième est de 1777. Une autre traduction, en vers latins, par L. B., fut publiée à Toulouse vers 1811, en un volume in-12. Quelques passages seulement ont été aussi traduits. Le P. Alexandre Viel, né en 1736, mort en 1821, a donné Henriados liber octavus, de quarante-neuf pages, sans date, nom de ville, ni d'imprimeur, ni même d'auteur, mais réimprimée dans ses Miscellanea gallico-latina, 1816, in- 12. Une traduction de la famine de Paris (chant X) a été imprimée dans l'Apis romana, n° 1 du tome II, mai 1822. C'est une entreprise si vaste qu'une édition complète des Oeuvres de Voltaire, qu'il m'a été impossible de me livrer aux recherches qu'il faudrait faire pour découvrir toutes les traductions en diverses langues. La Enriade tradotta in italiano in versi sciolti da Paniasse Cabiriano fiorentino, 1739, , est le travail de Nenci, qui l'a publié sous son nom d'académicien des arcadi. Un premier chant de la Henriade, traduit en italien, est imprimé à la suite des Elegie scelte di Tibullo, Lucques, 1745, in-4°. La bibliothèque de Bergame possède le manuscrit d'une traduction italienne en vers blancs, par Marenzi, à qui Voltaire écrivit le 12 février 1770. Vers le même temps, M. de La Tourette avait envoyé à Voltaire le manuscrit d'une traduction par le chevalier de Ceretesi. Deux ans après parut l'Enriade, poema eroico del signor de Voltaire, tradotto in versi italiani del signor Antigono de Villa, professore d'anatomia e belle lettere nell' academia di Berlino, Neufchâtel, 1772, . Le 9 décembre 1774, Voltaire écrivit au comte de Medini pour le remercier de l'envoi de sa traduction italienne de la Henriade. On a, en 1846, imprimé une traduction en vers blancs, par Michel Bolaffi. Dans sa Préface de la Henriade, Marmontel cite Ortolani comme traducteur italien de chants de ce poème. Marmontel parle aussi d'une traduction en vers anglais, par Lockman. Les deux premiers chants d'une autre traduction dans la même langue, par un citoyen de la Caroline, ont été imprimés à New-York en 1823. Une traduction en vers espagnols, par D. Joseph-Joachim Virues y Espinola, a paru à Madrid, 1823, . Je ne sais si c'est la même traduction qui a été imprimée à Perpignan, 1826, in-16, avec les initiales D. J. de V. y E. y D. A. L. y J. Il existe deux traductions hollandaises l'une, par Klinkhamer, est de 1742; l'autre, par Feitama, ne vit le jour qu'en 1753. On compte aussi, au moins, deux traductions allemandes: l'une, par le libraire Schraembl, mort en 1803; l'autre, par F. Hermès, imprimée à Berlin, 1824, . La traduction hongroise, par Joseph Petzcli, a été publiée à Gyorben, 1792, . Frédéric, n'étant encore que prince royal, avait projeté de faire graver la Henriade à Londres; ennuyé des lenteurs du graveur, il prit le parti de la faire imprimer avec des caractères d'argent. Mais, étant bientôt monté sur le trône, il oublia ce projet. Il avait cependant composé, pour cette édition, un Avant-propos qui ne vit le jour qu'en 1756. En mettant cet Avant-propos en tête de la Henriade, on mettait à la suite la Préface de Marmontel, qui est de 1746. J'ai placé ces préfaces dans leur ordre de publication. Les notes, et surtout les variantes, sont considérablement augmentées dans cette édition. Le mérite en est à M, Thomas, qui m'avait communiqué un grand travail sur la Pucelle et qui m'en a envoyé un plus grand encore sur la Henriade. Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet et Decroix; Condorcet est seul auteur de la note sur Colbert à l'occasion du vers 349 du chant VII. Mais en général il est rigoureusement impossible de faire la part de chacun des éditeurs de Kehl. Les additions que j'ai faites à diverses des notes de Voltaire ou des éditeurs de Kehl en sont séparées par un 3/4 , et sont, comme mes notes, signées de l'initiale de mon nom. Je n'ai mis ma signature qu'à quelques- unes des notes nouvelles, dont je devais prendre la responsabilité. Presque toutes les autres qui n'ont point de signature sont le résultat des nombreuses et utiles recherches de M. Thomas. Je n'ai eu qu'à les vérifier et reporter sur l'exemplaire qui a servi pour l'impression. 3 mars 1834. CHANT PREMIER ARGUMENT. Henri III, réuni avec Henri de Bourbon, roi de Navarre, contre la Ligue, ayant déjà commencé le blocus de Paris, envoie secrètement Henri de Bourbon demander du secours à Élisabeth, reine d'Angleterre. Le héros essuie une tempête. Il relâche dans une île, où un vieillard catholique lui prédit son changement de religion et son avènement au trône. Description de l'Angleterre et de son gouvernement. Je chante ce héros qui régna sur la France Et par droit de conquête et par droit de naissance; Qui par de longs malheurs apprit à gouverner, Calma les factions, sut vaincre et pardonner, Confondit et Mayenne, et la Ligue, et l'Ibère, Et fut de ses sujets le vainqueur et le père. Descends du haut des cieux, auguste Vérité! Répands sur mes écrits ta force et ta clarté: Que l'oreille des rois s'accoutume à t'entendre. C'est à toi d'annoncer ce qu'ils doivent apprendre; C'est à toi de montrer aux yeux des nations Les coupables effets de leurs divisions. Dis comment la Discorde a troublé nos provinces; Dis les malheurs du peuple et les fautes des princes: Viens, parle; et s'il est vrai que la Fable autrefois Sut à tes fiers accents mêler sa douce voix; Si sa main délicate orna ta tête altière, Si son ombre embellit les traits de ta lumière, Avec moi sur tes pas permets-lui de marcher, Pour orner tes attraits, et non pour les cacher. Valois régnait encore, et ses mains incertaines De l'État ébranlé laissaient flotter les rênes; Les lois étaient sans force, et les droits confondus; Ou plutôt en effet Valois ne régnait plus. Ce n'était plus ce prince environné de gloire, Aux combats, dès l'enfance, instruit par la victoire, Dont l'Europe en tremblant regardait les progrès, Et qui de sa patrie emporta les regrets, Quand du Nord étonné de ses vertus suprêmes Les peuples à ses pieds mettaient les diadèmes. Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier; Il devint lâche roi d'intrépide guerrier Endormi sur le trône au sein de la mollesse, Le poids de sa couronne accablait sa faiblesse. Quélus et Saint-Mégrin, Joyeuse et d'Épernon, Jeunes voluptueux qui régnaient sous son nom, D'un maître efféminé corrupteurs politiques, Plongeaient dans les plaisirs ses langueurs léthargiques. Des Guises cependant le rapide bonheur Sur son abaissement élevait leur grandeur; Ils formaient dans Paris cette Ligue fatale, De sa faible puissance orgueilleuse rivale. Les peuples déchaînés, vils esclaves des grands, Persécutaient leur prince, et servaient des tyrans. Ses amis corrompus bientôt l'abandonnèrent; Du Louvre épouvanté ses peuples le chassèrent: Dans Paris révolté l'étranger accourut; Tout périssait enfin, lorsque Bourbon parut. Le vertueux Bourbon, plein d'une ardeur guerrière, A son prince aveuglé vint rendre la lumière: Il ranima sa force, il conduisit ses pas De la honte à la gloire, et des jeux aux combats. Aux remparts de Paris les deux rois s'avancèrent: Rome s'en alarma; les Espagnols tremblèrent: L'Europe, intéressée à ces fameux revers, Sur ces murs malheureux avait les yeux ouverts. On voyait dans Paris la Discorde inhumaine Excitant aux combats et la Ligue et Mayenne, Et le peuple et l'Église; et, du haut de ses tours, Des soldats de l'Espagne appelant les secours. Ce monstre impétueux, sanguinaire, inflexible, De ses propres sujets est l'ennemi terrible: Aux malheurs des mortels il borne ses desseins; Le sang de son parti rougit souvent ses mains: Il habite en tyran dans les coeurs qu'il déchire, Et lui-même il punit les forfaits qu'il inspire. Du côté du couchant, près de ces bords fleuris Où la Seine serpente en fuyant de Paris, Lieux aujourd'hui charmants, retraite aimable et pure Où triomphent les arts, où se plaît la nature, Théâtre alors sanglant des plus mortels combats, Le malheureux Valois rassemblait ses soldats. On y voit ces héros, fiers soutiens de la France, Divisés par leur secte, unis par la vengeance. C'est aux mains de Bourbon que leur sort est commis: En gagnant tous les coeurs, il les a tous unis. On eût dit que l'armée, à son pouvoir soumise, Ne connaissait qu'un chef, et n'avait qu'une Église. Le père des Bourbons, du sein des immortels, Louis fixait sur lui ses regards paternels: Il présageait en lui la splendeur de sa race; Il plaignait ses erreurs; il aimait son audace; De sa couronne un jour il devait l'honorer; Il voulait plus encore, il voulait l'éclairer. Mais Henri s'avançait vers sa grandeur suprême Par des chemins secrets, inconnus à lui-même: Louis, du haut des cieux, lui prêtait son appui; Mais il cachait le bras qu'il étendait pour lui, De peur que ce héros, trop sûr de sa victoire, Avec moins de danger n'eût acquis moins de gloire. Déjà les deux partis au pied de ces remparts Avaient plus d'une fois balancé les hasards; Dans nos champs désolés le démon du carnage Déjà jusqu'aux deux mers avait porté sa rage, Quand Valois à Bourbon tint ce triste discours, Dont souvent ses soupirs interrompaient le cours: « Vous voyez à quel point le destin m'humilie; Mon injure est la vôtre; et la Ligue ennemie, Levant contre son prince un front séditieux, Nous confond dans sa rage, et nous poursuit tous deux. Paris nous méconnaît, Paris ne veut pour maître, Ni moi qui suis son roi, ni vous qui devez l'être. Ils savent que les lois, le mérite et le sang, Tout, après mon trépas, vous appelle à ce rang; Et, redoutant déjà votre grandeur future, Du trône où je chancelle ils pensent vous exclure. De la religion, terrible en son courroux, Le fatal anathème est lancé contre vous. Rome, qui sans soldats porte en tous lieux la guerre, Aux mains des Espagnols a remis son tonnerre: Sujets, amis, parents, tout a trahi sa foi, Tout me fuit, m'abandonne, ou s'arme contre moi; Et l'Espagnol avide, enrichi de mes pertes, Vient en foule inonder mes campagnes désertes. « Contre tant d'ennemis ardents à m'outrager, Dans la France à mon tour appelons l'étranger: Des Anglais en secret gagnez l'illustre reine. Je sais qu'entre eux et nous une immortelle haine Nous permet rarement de marcher réunis, Que Londre est de tout temps l'émule de Paris; Mais, après les affronts dont ma gloire est flétrie, Je n'ai plus de sujets, je n'ai plus de patrie. Je hais, je veux punir des peuples odieux, Et quiconque me venge est Français à mes yeux. Je n'occuperai point, dans un tel ministère, De mes secrets agents la lenteur ordinaire; Je n'implore que vous: c'est vous de qui la voix Peut seule à mon malheur intéresser les rois. Allez en Albion; que votre renommée Y parle en ma défense, et m'y donne une armée. Je veux par votre bras vaincre mes ennemis; Mais c'est de vos vertus que j'attends des amis. » Il dit; et le héros, qui, jaloux de sa gloire, Craignait de partager l'honneur de la victoire, Sentit, en l'écoutant, une juste douleur. Il regrettait ces temps si chers à son grand coeur, Où, fort de sa vertu, sans secours, sans intrigue, Lui seul avec Condé faisait trembler la Ligue. Mais il fallut d'un maître accomplir les desseins: Il suspendit les coups qui partaient de ses mains; Et, laissant ses lauriers cueillis sur ce rivage, A partir de ces lieux il força son courage. Les soldats étonnés ignorent son dessein; Et tous de son retour attendent leur destin. Il marche. Cependant la ville criminelle Le croit toujours présent, prêt à fondre sur elle; Et son nom, qui du trône est le plus ferme appui, Semait encor la crainte, et combattait pour lui. Déjà des Neustriens il franchit la campagne. De tous ses favoris, Mornay seul l'accompagne, Mornay, son confident, mais jamais son flatteur; Trop vertueux soutien du parti de l'erreur, Qui, signalant toujours son zèle et sa prudence, Servit également son Église et la France; Censeur des courtisans, mais à la cour aimé; Fier ennemi de Rome, et de Rome estimé. A travers deux rochers où la mer mugissante Vient briser en courroux son onde blanchissante, Dieppe aux yeux du héros offre son heureux port: Les matelots ardents s'empressent sur le bord; Les vaisseaux sous leurs mains, fiers souverains des ondes, Étaient prêts à voler sur les plaines profondes; L'impétueux Borée, enchaîné dans les airs, Au souffle du zéphyr abandonnait les mers. On lève l'ancre, on part, on fuit loin de la terre: On découvrait déjà les bords de l'Angleterre; L'astre brillant du jour à l'instant s'obscurcit; L'air siffle, le ciel gronde, et l'onde au loin mugit; Les vents sont déchaînés sur les vagues émues; La foudre étincelante éclate dans les nues; Et le feu des éclairs, et l'abîme des flots, Montraient partout la mort aux pâles matelots. Le héros, qu'assiégeait une mer en furie, Ne songe en ce danger qu'aux maux de la patrie, Tourne ses yeux vers elle, et, dans ses grands desseins, Semble accuser les vents d'arrêter ses destins. Tel, et moins généreux, aux rivages d'Épire, Lorsque de l'univers il disputait l'empire, Confiant sur les flots aux aquilons mutins Le destin de la terre et celui des Romains, Défiant à la fois et Pompée et Neptune, César à la tempête opposait sa fortune. Dans ce même moment, le Dieu de l'univers, Qui vole sur les vents, qui soulève les mers, Ce Dieu dont la sagesse ineffable et profonde Forme, élève, et détruit les empires du monde, De son trône enflammé, qui luit au haut des cieux, Sur le héros français daigna baisser les yeux. Il le guidait lui-même. Il ordonne aux orages De porter le vaisseau vers ces prochains rivages Où Jersey semble aux yeux sortir du sein des flots: Là, conduit par le ciel, aborda le héros. Non loin de ce rivage, un bois sombre et tranquille Sous des ombrages frais présente un doux asile: Un rocher, qui le cache à la fureur des flots, Défend aux aquilons d'en troubler le repos: Une grotte est auprès, dont la simple structure Doit tous ses ornements aux mains de la nature. Un vieillard vénérable avait, loin de la cour, Cherché la douce paix dans cet obscur séjour. Aux humains inconnu, libre d'inquiétude, C'est là que de lui-même il faisait son étude; C'est là qu'il regrettait ses inutiles jours, Plongés dans les plaisirs, perdus dans les amours. Sur l'émail de ces prés, au bord de ces fontaines, Il foulait à ses pieds les passions humaines: Tranquille, il attendait qu'au gré de ses souhaits La mort vînt à son Dieu le rejoindre à jamais. Ce Dieu qu'il adorait prit soin de sa vieillesse; Il fit dans son désert descendre la sagesse; Et, prodigue envers lui de ses trésors divins, Il ouvrit à ses yeux le livre des destins. Ce vieillard, au héros que Dieu lui fit connaître, Au bord d'une onde pure offre un festin champêtre. Le prince à ces repas était accoutumé: Souvent sous l'humble toit du laboureur charmé, Fuyant le bruit des cours, et se cherchant lui-même, Il avait déposé l'orgueil du diadème. Le trouble répandu dans l'empire chrétien Fut pour eux le sujet d'un utile entretien. Mornay, qui dans sa secte était inébranlable, Prêtait au calvinisme un appui redoutable; Henri doutait encore, et demandait aux cieux Qu'un rayon de clarté vînt dessiller ses yeux. De tout temps, disait-il, la vérité sacrée Chez les faibles humains fut d'erreurs entourée: Faut-il que, de Dieu seul attendant mon appui, J'ignore les sentiers qui mènent jusqu'à lui? Hélas! un Dieu si bon, qui de l'homme est le maître, En eût été servi, s'il avait voulu l'être. 3/4 De Dieu, dit le vieillard, adorons les desseins, Et ne l'accusons pas des fautes des humains. J'ai vu naître autrefois le calvinisme en France; Faible, marchant dans l'ombre, humble dans sa naissance, Je l'ai vu, sans support, exilé dans nos murs, S'avancer à pas lents par cent détours obscurs: Enfin mes yeux ont vu, du sein de la poussière, Ce fantôme effrayant lever sa tête altière, Se placer sur le trône, insulter aux mortels, Et d'un pied dédaigneux renverser nos autels. « Loin de la cour alors, en cette grotte obscure, De ma religion je vins pleurer l'injure. Là, quelque espoir au moins flatte mes derniers jours: Un culte si nouveau ne peut durer toujours. Des caprices de l'homme il a tiré son être; On le verra périr ainsi qu'on l'a vu naître. Les oeuvres des humains sont fragiles comme eux; Dieu dissipe à son gré leurs desseins factieux. Lui seul est toujours stable; et tandis que la terre Voit de sectes sans nombre une implacable guerre, La Vérité repose aux pieds de l'Éternel. Rarement elle éclaire un orgueilleux mortel: Qui la cherche du coeur un jour peut la connaître. Vous serez éclairé, puisque vous voulez l'être. Ce Dieu vous a choisi: sa main, dans les combats, Au trône des Valois va conduire vos pas. Déjà sa voix terrible ordonne à la victoire De préparer pour vous les chemins de la gloire; Mais si la vérité n'éclaire vos esprits, N'espérez point entrer dans les murs de Paris. Surtout des plus grands coeurs évitez la faiblesse; Fuyez d'un doux poison l'amorce enchanteresse; Craignez vos passions, et sachez quelque jour Résister aux plaisirs, et combattre l'amour. Enfin quand vous aurez, par un effort suprême, Triomphé des ligueurs, et surtout de vous-même; Lorsqu'en un siège horrible, et célèbre à jamais, Tout un peuple étonné vivra de vos bienfaits, Ces temps de vos États finiront les misères; Vous lèverez les yeux vers le Dieu de vos pères; Vous verrez qu'un coeur droit peut espérer en lui. Allez: qui lui ressemble est sûr de son appui. » Chaque mot qu'il disait était un trait de flamme Qui pénétrait Henri jusqu'au fond de son âme. Il se crut transporté dans ces temps bienheureux Où le Dieu des humains conversait avec eux, Où la simple vertu, prodiguant les miracles, Commandait à des rois, et rendait des oracles. Il quitte avec regret ce vieillard vertueux Des pleurs, en l'embrassant, coulèrent de ses yeux; Et, dès ce moment même, il entrevit l'aurore De ce jour qui pour lui ne brillait pas encore. Mornay parut surpris, et ne fut point touché: Dieu, maître de ses dons, de lui s'était caché. Vainement sur la terre il eut le nom de sage, Au milieu des vertus l'erreur fut son partage. Tandis que le vieillard, instruit par le Seigneur, Entretenait le prince, et parlait à son coeur, Les vents impétueux à sa voix s'apaisèrent, Le soleil reparut, les ondes se calmèrent. Bientôt jusqu'au rivage il conduisit Bourbon: Le héros part, et vole aux plaines d'Albion. En voyant l'Angleterre, en secret il admire Le changement heureux de ce puissant empire, Où l'éternel abus de tant de sages lois Fit longtemps le malheur et du peuple et des rois. Sur ce sanglant théâtre où cent héros périrent, Sur ce trône glissant d'où cent rois descendirent, Une femme, à ses pieds, enchaînant les destins, De l'éclat de son règne étonnait les humains: C'était Élisabeth; elle dont la prudence De l'Europe à son choix fit pencher la balance, Et fit aimer son joug à l'Anglais indompté, Qui ne peut ni servir, ni vivre en liberté. Ses peuples sous son règne ont oublié leurs pertes; De leurs troupeaux féconds leurs plaines sont couvertes, Les guérets de leurs blés, les mers de leurs vaisseaux; Ils sont craints sur la terre, ils sont rois sur les eaux; Leur flotte impérieuse, asservissant Neptune, Des bouts de l'univers appelle la fortune: Londres, jadis barbare, est le centre des arts, Le magasin du monde, et le temple de Mars. Aux murs de Westminster on voit paraître ensemble Trois pouvoirs étonnés du noeud qui les rassemble, Les députés du peuple, et les grands, et le roi, Divisés d'intérêt, réunis par la loi; Tous trois membres sacrés de ce corps invincible, Dangereux à lui-même, à ses voisins terrible. Heureux lorsque le peuple, instruit dans son devoir, Respecte, autant qu'il doit, le souverain pouvoir! Plus heureux lorsqu'un roi, doux, juste, et politique, Respecte, autant qu'il doit, la liberté publique! « Ah! s'écria Bourbon, quand pourront les Français Réunir, comme vous, la gloire avec la paix? Quel exemple pour vous, monarques de la terre! Une femme a fermé les portes de la guerre; Et, renvoyant chez vous la discorde et l'horreur, D'un peuple qui l'adore elle a fait le bonheur. » Cependant il arrive à cette ville immense, Où la liberté seule entretient l'abondance. Du vainqueur des Anglais il aperçoit la tour. Plus loin, d'Élisabeth est l'auguste séjour. Suivi de Mornay seul, il va trouver la reine, Sans appareil, sans bruit, sans cette pompe vaine Dont les grands, quels qu'ils soient, en secret sont épris, Mais que le vrai héros regarde avec mépris. Il parle; sa franchise est sa seule éloquence: Il expose en secret les besoins de la France; Et jusqu'à la prière humiliant son coeur, Dans ses soumissions découvre sa grandeur. « Quoi! vous servez Valois! dit la reine surprise: C'est lui qui vous envoie au bord de la Tamise? Quoi! de ses ennemis devenu protecteur, Henri vient me prier pour son persécuteur! Des rives du couchant aux portes de l'aurore, De vos longs différends l'univers parle encore; Et je vous vois armer en faveur de Valois Ce bras, ce même bras qu'il a craint tant de fois! 3/4 Ses malheurs, lui dit-il, ont étouffé nos haines; Valois était esclave; il brise enfin ses chaînes. Plus heureux si, toujours assuré de ma foi, Il n'eût cherché d'appui que son courage et moi! Mais il employa trop l'artifice et la feinte; Il fut mon ennemi par faiblesse et par crainte. J'oublie enfin sa faute, en voyant son danger; Je l'ai vaincu, madame, et je vais le venger. Vous pouvez, grande reine, en cette juste guerre, Signaler à jamais le nom de l'Angleterre, Couronner vos vertus en défendant nos droits, Et venger avec moi la querelle des rois. » Élisabeth alors avec impatience Demande le récit des troubles de la France, Veut savoir quels ressorts et quel enchaînement Ont produit dans Paris un si grand changement. Déjà, dit-elle au roi, la prompte Renommée De ces revers sanglants m'a souvent informée; Mais sa bouche, indiscrète en sa légèreté, Prodigue le mensonge avec la vérité: J'ai rejeté toujours ses récits peu fidèles. Vous donc, témoin fameux de ces longues querelles, Vous, toujours de Valois le vainqueur ou l'appui, Expliquez-nous le noeud qui vous joint avec lui: Daignez développer ce changement extrême; Vous seul pouvez parler dignement de vous-même. Peignez-moi vos malheurs et vos heureux exploits; Songez que votre vie est la leçon des rois. 3/4 Hélas! reprit Bourbon, faut-il que ma mémoire Rappelle de ces temps la malheureuse histoire! Plût au ciel irrité, témoin de mes douleurs, Qu'un éternel oubli nous cachât tant d'horreurs! Pourquoi demandez-vous que ma bouche raconte Des princes de mon sang les fureurs et la honte? Mon coeur frémit encore à ce seul souvenir; Mais vous me l'ordonnez, je vais vous obéir. Un autre, en vous parlant, pourrait avec adresse Déguiser leurs forfaits, excuser leur faiblesse; Mais ce vain artifice est peu fait pour mon coeur, Et je parle en soldat plus qu'en ambassadeur. CHANT DEUXIÈME. ARGUMENT. Henri le Grand raconte à la reine Élisabeth l'histoire des malheurs de la France: il remonte à leur origine, et entre dans le détail des massacres de la Saint-Barthélemy. « Reine, l'excès des maux où la France est livrée Est d'autant plus affreux que leur source est sacrée C'est la religion dont le zèle inhumain Met à tous les Français les armes à la main. Je ne décide point entre Genève et Rome. De quelque nom divin que leur parti les nomme, J'ai vu des deux côtés la fourbe et la fureur; Et si la perfidie est fille de l'erreur, Si, dans les différends où l'Europe se plonge, La trahison, le meurtre est le sceau du mensonge, L'un et l'autre parti, cruel également, Ainsi que dans le crime est dans l'aveuglement. Pour moi, qui, de l'État embrassant la défense, Laissai toujours aux cieux le soin de leur vengeance, On ne m'a jamais vu, surpassant mon pouvoir, D'une indiscrète main profaner l'encensoir: Et périsse à jamais l'affreuse politique Qui prétend sur les coeurs un pouvoir despotique, Qui veut, le fer en main, convertir les mortels, Qui du sang hérétique arrose les autels, Et, suivant un faux zèle, ou l'intérêt, pour guides, Ne sert un Dieu de paix que par des homicides! « Plût à ce Dieu puissant, dont je cherche la loi, Que la cour des Valois eût pensé comme moi! Mais l'un et l'autre Guise ont eu moins de scrupule. Ces chefs ambitieux d'un peuple trop crédule, Couvrant leurs intérêts de l'intérêt des cieux, Ont conduit dans le piège un peuple furieux, Ont armé contre moi sa piété cruelle. J'ai vu nos citoyens s'égorger avec zèle, Et, la flamme à la main, courir dans les combats Pour de vains arguments qu'ils ne comprenaient pas. Vous connaissez le peuple, et savez ce qu'il ose Quand, du ciel outragé pensant venger la cause, Les yeux ceints du bandeau de la religion, Il a rompu le frein de la soumission. Vous le savez, madame, et votre prévoyance Étouffa dès longtemps ce mal en sa naissance. L'orage en vos États à peine était formé; Vos soins l'avaient prévu, vos vertus l'ont calmé: Vous régnez; Londre est libre, et vos lois florissantes. Médicis a suivi des routes différentes. Peut-être que, sensible à ces tristes récits, Vous me demanderez quelle était Médicis; Vous l'apprendrez du moins d'une bouche ingénue. Beaucoup en ont parlé; mais peu l'ont bien connue, Peu de son coeur profond ont sondé les replis. Pour moi, nourri vingt ans à la cour de ses fils, Qui vingt ans sous ses pas vis les orages naître, J'ai trop à mes périls appris à la connaître. « Son époux, expirant dans la fleur de ses jours, A son ambition laissait un libre cours. Chacun de ses enfants, nourri sous sa tutelle, Devint son ennemi dès qu'il régna sans elle. Ses mains autour du trône, avec confusion, Semaient la jalousie et la division, Opposant sans relâche avec trop de prudence Les Guises aux Condés, et la France à la France; Toujours prête à s'unir avec ses ennemis, Et changeant d'intérêt, de rivaux, et d'amis; Esclave des plaisirs, mais moins qu'ambitieuse; Infidèle à sa secte, et superstitieuse; Possédant, en un mot, pour n'en pas dire plus, Les défauts de son sexe, et peu de ses vertus. Ce mot m'est échappé, pardonnez ma franchise: Dans ce sexe, après tout, vous n'êtes point comprise; L'auguste Élisabeth n'en a que les appas; Le ciel, qui vous forma pour régir des États, Vous fait servir d'exemple à tous tant que nous sommes; Et l'Europe vous compte au rang des plus grands hommes. « Déjà François Second, par un sort imprévu, Avait rejoint son père au tombeau descendu; Faible enfant, qui de Guise adorait les caprices, Et dont on ignorait les vertus et les vices. Charles, plus jeune encore, avait le nom de roi: Médicis régnait seule; on tremblait sous sa loi. D'abord sa politique, assurant sa puissance, Semblait d'un fils docile éterniser l'enfance; Sa main, de la discorde allumant le flambeau, Signala par le sang son empire nouveau; Elle arma le courroux de deux sectes rivales. Dreux, qui vit déployer leurs enseignes fatales, Fut le théâtre affreux de leurs premiers exploits. Le vieux Montmorency, près du tombeau des rois, D'un plomb mortel atteint par une main guerrière, De cent ans de travaux termina la carrière. Guise auprès d'Orléans mourut assassiné. Mon père malheureux, à la cour enchaîné, Trop faible, et malgré lui servant toujours la reine, Traîna dans les affronts sa fortune incertaine; Et, toujours de sa main préparant ses malheurs, Combattit et mourut pour ses persécuteurs. Condé, qui vit en moi le seul fils de son frère, M'adopta, me servit et de maître et de père; Son camp fut mon berceau; là, parmi les guerriers, Nourri dans la fatigue à l'ombre des lauriers, De la cour avec lui dédaignant l'indolence, Ses combats ont été les jeux de mon enfance. « O plaines de Jarnac! ô coup trop inhumain! Barbare Montesquiou, moins guerrier qu'assassin, Condé, déjà mourant, tomba sous ta furie! J'ai vu porter le coup; j'ai vu trancher sa vie: Hélas! trop jeune encor, mon bras, mon faible bras Ne put ni prévenir ni venger son trépas. Le ciel, qui de mes ans protégeait la faiblesse, Toujours à des héros confia ma jeunesse. Coligny, de Condé le digne successeur, De moi, de mon parti devint le défenseur. Je lui dois tout, madame, il faut que je l'avoue; Et d'un peu de vertu si l'Europe me loue, Si Rome a souvent même estimé mes exploits, C'est à vous, ombre illustre, à vous que je le dois. Je croissais sous ses yeux, et mon jeune courage Fit longtemps de la guerre un dur apprentissage. Il m'instruisait d'exemple au grand art des héros: Je voyais ce guerrier, blanchi dans les travaux, Soutenant tout le poids de la cause commune Et contre Médicis et contre la fortune; Chéri dans son parti, dans l'autre respecté; Malheureux quelquefois, mais toujours redouté; Savant dans les combats, savant dans les retraites; Plus grand, plus glorieux, plus craint dans ses défaites Que Dunois ni Gaston ne l'ont jamais été Dans le cours triomphant de leur prospérité. « Après dix ans entiers de succès et de pertes, Médicis, qui voyait nos campagnes couvertes D'un parti renaissant qu'elle avait cru détruit, Lasse enfin de combattre et de vaincre sans fruit, Voulut, sans plus tenter des efforts inutiles, Terminer d'un seul coup les discordes civiles, La cour de ses faveurs nous offrit les attraits; Et n'ayant pu nous vaincre, on nous donna la paix. Quelle paix, juste Dieu! Dieu vengeur que j'atteste, Que de sang arrosa son olive funeste! Ciel! faut-il voir ainsi les maîtres des humains Du crime à leurs sujets aplanir les chemins! « Coligny, dans son coeur à son prince fidèle, Aimait toujours la France en combattant contre elle: Il chérit, il prévint l'heureuse occasion Qui semblait de l'État assurer l'union. Rarement un héros connaît la défiance: Parmi ses ennemis il vint plein d'assurance; Jusqu'au milieu du Louvre il conduisit mes pas. Médicis en pleurant me reçut dans ses bras, Me prodigua longtemps des tendresses de mère, Assura Coligny d'une amitié sincère, Voulait par ses avis se régler désormais, L'ornait de dignités, le comblait de bienfaits, Montrait à tous les miens, séduits par l'espérance, Des faveurs de son fils la flatteuse apparence. Hélas! nous espérions en jouir plus longtemps. « Quelques-uns soupçonnaient ces perfides présents, Les dons d'un ennemi leur semblaient trop à craindre. Plus ils se défiaient, plus le roi savait feindre: Dans l'ombre du secret, depuis peu Médicis A la fourbe, au parjure, avait formé son fils, Façonnait aux forfaits ce coeur jeune et facile; Et le malheureux prince, à ses leçons docile, Par son penchant féroce à les suivre excité, Dans sa coupable école avait trop profité. « Enfin, pour mieux cacher cet horrible mystère, Il me donna sa soeur, il m'appela son frère. O nom qui m'as trompé! vains serments! noeud fatal! Hymen qui de nos maux fus le premier signal! Tes flambeaux, que du ciel alluma la colère, Éclairaient à mes yeux le trépas de ma mère. Je ne suis point injuste, et je ne prétends pas A Médicis encore imputer son trépas: J'écarte des soupçons peut-être légitimes, Et je n'ai pas besoin de lui chercher des crimes. Ma mère enfin mourut. Pardonnez à des pleurs Qu'un souvenir si tendre arrache à mes douleurs. Cependant tout s'apprête, et l'heure est arrivée Qu'au fatal dénoûment la reine a réservée. « Le signal est donné sans tumulte et sans bruit; C'était à la faveur des ombres de la nuit. De ce mois malheureux l'inégale courrière Semblait cacher d'effroi sa tremblante lumière: Coligny languissait dans les bras du repos, Et le sommeil trompeur lui versait ses pavots. Soudain de mille cris le bruit épouvantable Vient arracher ses sens à ce calme agréable: Il se lève, il regarde, il voit de tous côtés Courir des assassins à pas précipités; Il voit briller partout les flambeaux et les armes, Son palais embrasé, tout un peuple en alarmes, Ses serviteurs sanglants dans la flamme étouffés, Les meurtriers en foule au carnage échauffés, Criant à haute voix: « Qu'on n'épargne personne; C'est Dieu, c'est Médicis, c'est le roi qui l'ordonne! » Il entend retentir le nom de Coligny; Il aperçoit de loin le jeune Téligny, Téligny dont l'amour a mérité sa fille, L'espoir de son parti, l'honneur de sa famille, Qui, sanglant, déchiré, traîné par des soldats, Lui demandait vengeance, et lui tendait les bras. « Le héros malheureux, sans armes, sans défense, Voyant qu'il faut périr, et périr sans vengeance, Voulut mourir du moins comme il avait vécu, Avec toute sa gloire et toute sa vertu. « Déjà des assassins la nombreuse cohorte Du salon qui l'enferme allait briser la porte; Il leur ouvre lui-même, et se montre à leurs yeux Avec cet oeil serein, ce front majestueux, Tel que dans les combats, maître de son courage, Tranquille il arrêtait ou pressait le carnage. « A cet air vénérable, à cet auguste aspect, Les meurtriers surpris sont saisis de respect; Une force inconnue a suspendu leur rage. « Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage, « Et de mon sang glacé souillez ces cheveux blancs, « Que le sort des combats respecta quarante ans; « Frappez, ne craignez rien; Coligny vous pardonne; « Ma vie est peu de chose, et je vous l'abandonne... « J'eusse aimé mieux la perdre en combattant pour vous... » Ces tigres à ces mots tombent à ses genoux: L'un, saisi d'épouvante, abandonne ses armes; L'autre embrasse ses pieds, qu'il trempe de ses larmes Et de ses assassins ce grand homme entouré Semblait un roi puissant par son peuple adoré. « Besme, qui dans la cour attendait sa victime, Monte, accourt, indigné qu'on diffère son crime; Des assassins trop lents il veut hâter les coups; Aux pieds de ce héros il les voit trembler tous. A cet objet touchant lui seul est inflexible; Lui seul, à la pitié toujours inaccessible, Aurait cru faire un crime et trahir Médicis, Si du moindre remords il se sentait surpris. A travers les soldats il court d'un pas rapide: Coligny l'attendait d'un visage intrépide; Et bientôt dans le flanc ce monstre furieux Lui plonge son épée, en détournant les yeux, De peur que d'un coup d'oeil cet auguste visage Ne fît trembler son bras, et glaçât son courage. Du plus grand des Français tel fut le triste sort, On l'insulte, on l'outrage encore après sa mort, Son corps, percé de coups, privé de sépulture, Des oiseaux dévorants fut l'indigne pâture; Et l'on porta sa tête aux pieds de Médicis, Conquête digne d'elle, et digne de son fils. Médicis la reçut avec indifférence, Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance, Sans remords, sans plaisir, maîtresse de ses sens, Et comme accoutumée à de pareils présents. « Qui pourrait cependant exprimer les ravages Dont cette nuit cruelle étala les images? La mort de Coligny, prémices des horreurs, N'était qu'un faible essai de toutes leurs fureurs. D'un peuple d'assassins les troupes effrénées, Par devoir et par zèle au carnage acharnées, Marchaient le fer en main, les yeux étincelants, Sur les corps étendus de nos frères sanglants. Guise était à leur tête, et, bouillant de colère, Vengeait sur tous les miens les mânes de son père. Nevers, Gondi, Tavanne, un poignard à la main, Échauffaient les transports de leur zèle inhumain; Et, portant devant eux la liste de leurs crimes, Les conduisaient au meurtre, et marquaient les victimes. « Je ne vous peindrai point le tumulte et les cris, Le sang de tous côtés ruisselant dans Paris, Le fils assassiné sur le corps de son père, Le frère avec la soeur, la fille avec la mère, Les époux expirant sous leurs toits embrasés, Les enfants au berceau sur la pierre écrasés: Des fureurs des humains c'est ce qu'on doit attendre. Mais ce que l'avenir aura peine à comprendre, Ce que vous-même encore à peine vous croirez, Ces monstres furieux, de carnage altérés, Excités par la voix des prêtres sanguinaires, Invoquaient le Seigneur en égorgeant leurs frères; Et, le bras tout souillé du sang des innocents, Osaient offrir à Dieu cet exécrable encens. « O combien de héros indignement périrent! Resnel et Pardaillan chez les morts descendirent; Et vous, brave Guerchy, vous, sage Lavardin, Digne de plus de vie et d'un autre destin. Parmi les malheureux que cette nuit cruelle Plongea dans les horreurs d'une nuit éternelle, Marsillac et Soubise, au trépas condamnés, Défendent quelque temps leurs jours infortunés. Sanglants, percés de coups, et respirant à peine, Jusqu'aux portes du Louvre on les pousse, on les traîne; Ils teignent de leur sang ce palais odieux, En implorant leur roi, qui les trahit tous deux. « Du haut de ce palais excitant la tempête, Médicis à loisir contemplait cette fête: Ses cruels favoris, d'un regard curieux, Voyaient les flots de sang regorger sous leurs yeux, Et de Paris en feu les ruines fatales Étaient de ces héros les pompes triomphales. « Que dis-je! ô crime! ô honte! Ô comble de nos maux! Le roi, le roi lui-même, au milieu des bourreaux, Poursuivant des proscrits les troupes égarées, Du sang de ses sujets souillait ses mains sacrées: Et ce même Valois que je sers aujourd'hui, Ce roi qui par ma bouche implore votre appui, Partageant les forfaits de son barbare frère, A ce honteux carnage excitait sa colère. Non qu'après tout Valois ait un coeur inhumain, Rarement dans le sang il a trempé sa main; Mais l'exemple du crime assiégeait sa jeunesse; Et sa cruauté même était une faiblesse. « Quelques-uns, il est vrai, dans la foule des morts, Du fer des assassins trompèrent les efforts. De Caumont, jeune enfant, l'étonnante aventure Ira de bouche en bouche à la race future. Son vieux père, accablé sous le fardeau des ans, Se livrait au sommeil entre ses deux enfants; Un lit seul enfermait et les fils et le père. Les meurtriers ardents, qu'aveuglait la colère, Sur eux à coups pressés enfoncent le poignard Sur ce lit malheureux la mort vole au hasard. « L'Éternel en ses mains tient seul nos destinées; Il sait, quand il lui plaît, veiller sur nos années, Tandis qu'en ses fureurs l'homicide est trompé. D'aucun coup, d'aucun trait, Caumont ne fut frappé. Un invisible bras, armé pour sa défense, Aux mains des meurtriers dérobait son enfance; Son père, à son côté, sous mille coups mourant, Le couvrait tout entier de son corps expirant; Et, du peuple et du roi trompant la barbarie, Une seconde fois il lui donna la vie. « Cependant que faisais-je en ces affreux moments? Hélas! trop assuré sur la foi des serments, Tranquille au fond du Louvre, et loin du bruit des armes, Mes sens d'un doux repos goûtaient encor les charmes. O nuit, nuit effroyable! ô funeste sommeil! L'appareil de la mort éclaira mon réveil. On avait massacré mes plus chers domestiques; Le sang de tous côtés inondait mes portiques: Et je n'ouvris les yeux que pour envisager Les miens que sur le marbre on venait d'égorger. Les assassins sanglants vers mon lit s'avancèrent; Leurs parricides mains devant moi se levèrent; Je touchais au moment qui terminait mon sort; Je présentai ma tête, et j'attendis la mort. « Mais, soit qu'un vieux respect pour le sang de leurs maîtres Parlât encor pour moi dans le coeur de ces traîtres; Soit que de Médicis l'ingénieux courroux Trouvât pour moi la mort un supplice trop doux; Soit qu'enfin, s'assurant d'un port durant l'orage, Sa prudente fureur me gardât pour otage, On réserva ma vie à de nouveaux revers, Et bientôt de sa part on m'apporta des fers. « Coligny, plus heureux et plus digne d'envie, Du moins, en succombant, ne perdit que la vie; Sa liberté, sa gloire au tombeau le suivit... Vous frémissez, madame, à cet affreux récit: Tant d'horreur vous surprend; mais de leur barbarie Je ne vous ai conté que la moindre partie. On eût dit que, du haut de son Louvre fatal, Médicis à la France eût donné le signal; Tout imita Paris: la mort sans résistance Couvrit en un moment la face de la France. Quand un roi veut le crime, il est trop obéi! Par cent mille assassins son courroux fut servi; Et des fleuves français les eaux ensanglantées Ne portaient que des morts aux mers épouvantées. CHANT TROISIÈME. ARGUMENT. Le héros continue l'histoire des guerres civiles de France. Mort funeste de Chartes IX. Règne de Henri III. Son caractère. Celui du fameux duc de Guise, connu sous le nom de Balafré. Bataille de Coutras. Meurtre du duc de Guise. Extrémités où Henri III est réduit. Mayenne est le chef de la Ligue; d'Aumale en est le héros. Réconciliation de Henri III et de Henri roi de Navarre. Secours que promet la reine Élisabeth. Sa réponse à Henri de Bourbon. « Quand l'arrêt des destins eut, durant quelques jours, A tant de cruautés permis un libre cours, Et que des assassins, fatigués de leurs crimes, Les glaives émoussés manquèrent de victimes, Le peuple, dont la reine avait armé le bras, Ouvrit enfin les yeux, et vit ses attentats. Aisément sa pitié succède à sa furie: Il entendit gémir la voix de la patrie. Bientôt Charles lui-même en fut saisi d'horreur; Le remords dévorant s'éleva dans son coeur. Des premiers ans du roi la funeste culture N'avait que trop en lui corrompu la nature; Mais elle n'avait point étouffé cette voix Qui jusque sur le trône épouvante les rois. Par sa mère élevé, nourri dans ses maximes, Il n'était point, comme elle, endurci dans les crimes. Le chagrin vint flétrir la fleur de ses beaux jours; Une langueur mortelle en abrégea le cours: Dieu, déployant sur lui sa vengeance sévère, Marqua ce roi mourant du sceau de sa colère, Et par son châtiment voulut épouvanter Quiconque à l'avenir oserait l'imiter. Je le vis expirant. Cette image effrayante A mes yeux attendris semble être encor présente. Son sang, à gros bouillons de son corps élancé, Vengeait le sang français par ses ordres versé; Il se sentait frappé d'une main invisible; Et le peuple, étonné de cette fin terrible, Plaignit un roi si jeune et si tôt moissonné, Un roi par les méchants dans le crime entraîné, Et dont le repentir permettait à la France D'un empire plus doux quelque faible espérance. « Soudain du fond du Nord, au bruit de son trépas, L'impatient Valois, accourant à grands pas, Vint saisir dans ces lieux, tout fumants de carnage, D'un frère infortuné le sanglant héritage. « La Pologne en ce temps avait, d'un commun choix, Au rang des Jagellons placé l'heureux Valois; Son nom, plus redouté que les plus puissants princes, Avait gagné pour lui les voix de cent provinces. C'est un poids bien pesant qu'un nom trop tôt fameux! Valois ne soutint pas ce fardeau dangereux. Qu'il ne s'attende point que je le justifie Je lui peux immoler mon repos et ma vie, Tout, hors la vérité, que je préfère à lui. Je le plains, je le blâme, et je suis son appui. « Sa gloire avait passé comme une ombre légère. Ce changement est grand, mais il est ordinaire: On a vu plus d'un roi, par un triste retour, Vainqueur dans les combats, esclave dans sa cour. Reine, c'est dans l'esprit qu'on voit le vrai courage. Valois reçut des cieux des vertus en partage: Il est vaillant, mais faible; et, moins roi que soldat, Il n'a de fermeté qu'en un jour de combat. Ses honteux favoris, flattant son indolence, De son coeur, à leur gré, gouvernaient l'inconstance; Au fond de son palais, avec lui renfermés, Sourds aux cris douloureux des peuples opprimés, Ils dictaient par sa voix leurs volontés funestes; Des trésors de la France ils dissipaient les restes; Et le peuple accablé, poussant de vains soupirs, Gémissait de leur luxe, et payait leurs plaisirs. « Tandis que, sous le joug de ses maîtres avides, Valois pressait l'État du fardeau des subsides, On vit paraître Guise, et le peuple inconstant Tourna bientôt ses yeux vers cet astre éclatant. Sa valeur, ses exploits, la gloire de son père, Sa grâce, sa beauté, cet heureux don de plaire, Qui mieux que la vertu sait régner sur les coeurs, Attiraient tous les voeux par des charmes vainqueurs. « Nul ne sut mieux que lui le grand art de séduire; Nul sur ses passions n'eut jamais plus d'empire, Et ne sut mieux cacher, sous des dehors trompeurs, Des plus vastes desseins les sombres profondeurs. Altier, impérieux, mais souple et populaire, Des peuples en public il plaignait la misère, Détestait des impôts le fardeau rigoureux; Le pauvre allait le voir, et revenait heureux: Il savait prévenir la timide indigence; Ses bienfaits dans Paris annonçaient sa présence; Il se faisait aimer des grands qu'il haïssait; Terrible et sans retour alors qu'il offensait; Téméraire en ses voeux, sage en ses artifices; Brillant par ses vertus, et même par ses vices; Connaissant le péril, et ne redoutant rien; Heureux guerrier, grand prince, et mauvais citoyen. « Quand il eut quelque temps essayé sa puissance, Et du peuple aveuglé cru fixer l'inconstance, Il ne se cacha plus, et vint ouvertement Du trône de son roi briser le fondement. Il forma dans Paris cette Ligue funeste, Qui bientôt de la France infecta tout le reste; Monstre affreux, qu'ont nourri les peuples et les grands, Engraissé de carnage, et fertile en tyrans. « La France dans son sein vit alors deux monarques: L'un n'en possédait plus que les frivoles marques; L'autre, inspirant partout l'espérance ou l'effroi, A peine avait besoin du vain titre de roi. Valois se réveilla du sein de son ivresse. Ce bruit, cet appareil, ce danger qui le presse, Ouvrirent un moment ses yeux appesantis; Mais du jour importun ses regards éblouis Ne distinguèrent point, au fort de la tempête, Les foudres menaçants qui grondaient sur sa tête; Et, bientôt fatigué d'un moment de réveil, Las, et se rejetant dans les bras du sommeil, Entre ses favoris, et parmi les délices, Tranquille, il s'endormit au bord des précipices. Je lui restais encore; et, tout prêt de périr, Il n'avait plus que moi qui pût le secourir: Héritier, après lui, du trône de la France, Mon bras sans balancer s'armait pour sa défense; J'offrais à sa faiblesse un nécessaire appui; Je courais le sauver, ou me perdre avec lui. « Mais Guise, trop habile, et trop savant à nuire, L'un par l'autre, en secret, songeait à nous détruire. Que dis-je! il obligea Valois à se priver De l'unique soutien qui le pouvait sauver. De la religion le prétexte ordinaire Fut un voile honorable à cet affreux mystère. Par sa feinte vertu tout le peuple échauffé Ranima son courroux encor mal étouffé. Il leur représentait le culte de leurs pères, Les derniers attentats des sectes étrangères, Me peignait ennemi de l'Église et de Dieu: Il porte, disait-il, ses erreurs en tout lieu; Il suit d'Élisabeth les dangereux exemples; Sur vos temples détruits il va fonder ses temples; Vous verrez dans Paris ses prêches criminels. « Tout le peuple, à ces mots, trembla pour ses autels. Jusqu'au palais du roi l'alarme en est portée. La Ligue, qui feignait d'en être épouvantée, Vient de la part de Rome annoncer à son roi Que Rome lui défend de s'unir avec moi. Hélas! le roi, trop faible, obéit sans murmure; Et, lorsque je volais pour venger son injure, J'apprends que mon beau-frère, à la Ligue soumis, S'unissait, pour me perdre, avec ses ennemis; De soldats, malgré lui, couvrait déjà la terre, Et par timidité me déclarait la guerre. Je plaignis sa faiblesse; et, sans rien ménager, Je courus le combattre, au lieu de le venger. De la Ligue, en cent lieux, les villes alarmées Contre moi dans la France enfantaient des armées: Joyeuse, avec ardeur, venait fondre sur moi, Ministre impétueux des faiblesses du roi: Guise, dont la prudence égalait le courage, Dispersait mes amis, leur fermait le passage. D'armes et d'ennemis pressé de toutes parts, Je les défiai tous, et tentai les hasards. « Je cherchai dans Coutras ce superbe Joyeuse. Vous savez sa défaite et sa fin malheureuse: Je dois vous épargner des récits superflus. 3/4 Non, je ne reçois point vos modestes refus; Non, ne me privez point, dit l'auguste princesse, D'un récit qui m'éclaire autant qu'il m'intéresse; N'oubliez point ce jour, ce grand jour de Coutras, Vos travaux, vos vertus, Joyeuse, et son trépas: L'auteur de tant d'exploits doit seul me les apprendre; Et peut-être je suis digne de les entendre. Elle dit. Le héros, à ce discours flatteur, Sentit couvrir son front d'une noble rougeur; Et réduit, à regret, à parler de sa gloire, Il poursuivit ainsi cette fatale histoire: « De tous les favoris qu'idolâtrait Valois, Qui flattaient sa mollesse et lui donnaient des lois, Joyeuse, né d'un sang chez les Français insigne, D'une faveur si haute était le moins indigne: Il avait des vertus; et si de ses beaux jours La Parque, en ce combat, n'eût abrégé le cours, Sans doute aux grands exploits son âme accoutumée Aurait de Guise, un jour, atteint la renommée. Mais, nourri jusqu'alors au milieu de la cour, Dans le sein des plaisirs, dans les bras de l'amour, Il n'eut à m'opposer qu'un excès de courage, Dans un jeune héros dangereux avantage. Les courtisans en foule, attachés à son sort, Du sein des voluptés s'avançaient à la mort. Des chiffres amoureux, gages de leurs tendresses, Traçaient sur leurs habits les noms de leurs maîtresses; Leurs armes éclataient du feu des diamants, De leurs bras énervés frivoles ornements. Ardents, tumultueux, privés d'expérience, Ils portaient au combat leur superbe imprudence: Orgueilleux de leur pompe, et fiers d'un camp nombreux, Sans ordre ils s'avançaient d'un pas impétueux. « D'un éclat différent mon camp frappait leur vue: Mon armée, en silence à leurs yeux étendue, N'offrait de tous côtés que farouches soldats, Endurcis aux travaux, vieillis dans les combats, Accoutumés au sang, et couverts de blessures: Leur fer et leurs mousquets composaient leurs parures. Comme eux vêtu sans pompe, armé de fer comme eux, Je conduisais aux coups leurs escadrons poudreux; Comme eux, de mille morts affrontant la tempête, Je n'étais distingué qu'en marchant à leur tête. Je vis nos ennemis vaincus et renversés, Sous nos coups expirants, devant nous dispersés: A regret dans leur sein j'enfonçais cette épée, Qui du sang espagnol eût été mieux trempée. « Il le faut avouer, parmi ces courtisans Que moissonna le fer en la fleur de leurs ans, Aucun ne fut percé que de coups honorables: Tous fermes dans leur poste, et tous inébranlables, Ils voyaient devant eux avancer le trépas, Sans détourner les yeux, sans reculer d'un pas. Des courtisans français tel est le caractère: La paix n'amollit point leur valeur ordinaire; De l'ombre du repos ils volent aux hasards; Vils flatteurs à la cour, héros aux champs de Mars. « Pour moi, dans les horreurs d'une mêlée affreuse, J'ordonnais, mais en vain, qu'on épargnât Joyeuse: Je l'aperçus bientôt porté par des soldats, Pâle, et déjà couvert des ombres du trépas. Telle une tendre fleur, qu'un matin voit éclore Des baisers du Zéphire et des pleurs de l'Aurore, Brille un moment aux yeux, et tombe, avant le temps, Sous le tranchant du fer, ou sous l'effort des vents. « Mais pourquoi rappeler cette triste victoire? Que ne puis-je plutôt ravir à la mémoire Les cruels monuments de ces affreux succès! Mon bras n'est encor teint que du sang des Français: Ma grandeur, à ce prix, n'a point pour moi de charmes, Et mes lauriers sanglants sont baignés de mes larmes. « Ce malheureux combat ne fit qu'approfondir L'abîme dont Valois voulait en vain sortir. Il fut plus méprisé, quand on vit sa disgrâce; Paris fut moins soumis, la Ligue eut plus d'audace, Et la gloire de Guise, aigrissant ses douleurs, Ainsi que ses affronts redoubla ses malheurs. Guise, dans Vimory, d'une main plus heureuse, Vengea sur les Germains la perte de Joyeuse; Accabla, dans Auneau, mes alliés surpris; Et, couvert de lauriers, se montra dans Paris. Ce vainqueur y parut comme un dieu tutélaire. Valois vit triompher son superbe adversaire, Qui, toujours insultant à ce prince abattu, Semblait l'avoir servi moins que l'avoir vaincu. « La honte irrite enfin le plus faible courage: L'insensible Valois ressentit cet outrage; Il voulut, d'un sujet réprimant la fierté, Essayer dans Paris sa faible autorité: Il n'en était plus temps; la tendresse et la crainte Pour lui dans tous les coeurs était alors éteinte: Son peuple audacieux, prompt à se mutiner, Le prit pour un tyran dès qu'il voulut régner. On s'assemble, on conspire, on répand des alarmes; Tout bourgeois est soldat, tout Paris est en armes; Mille remparts naissants, qu'un instant a formés, Menacent de Valois les gardes enfermés. « Guise, tranquille et fier au milieu de l'orage, Précipitait du peuple ou retenait la rage, De la sédition gouvernait les ressorts, Et faisait à son gré mouvoir ce vaste corps. Tout le peuple au palais courait avec furie: Si Guise eût dit un mot, Valois était sans vie; Mais, lorsque d'un coup d'oeil il pouvait l'accabler, Il parut satisfait de l'avoir fait trembler; Et, des mutins lui-même arrêtant la poursuite, Lui laissa par pitié le pouvoir de la fuite. Enfin Guise attenta, quel que fût son projet, Trop peu pour un tyran, mais trop pour un sujet. Quiconque a pu forcer son monarque à le craindre A tout à redouter, s'il ne veut tout enfreindre. Guise, en ses grands desseins dès ce jour affermi, Vit qu'il n'était plus temps d'offenser à demi; Et qu'élevé si haut, mais sur un précipice, S'il ne montait au trône, il marchait au supplice. Enfin, maître absolu d'un peuple révolté, Le coeur plein d'espérance et de témérité, Appuyé des Romains, secouru des Ibères, Adoré des Français, secondé de ses frères, Ce sujet orgueilleux crut ramener ces temps Où de nos premiers rois les lâches descendants, Déchus presque en naissant de leur pouvoir suprême, Sous un froc odieux cachaient leur diadème, Et. dans l'ombre d'un cloître en secret gémissants, Abandonnaient l'empire aux mains de leurs tyrans. « Valois, qui cependant différait sa vengeance, Tenait alors dans Blois les états de la France. Peut-être on vous a dit quels furent ces états: On proposa des lois qu'on n'exécuta pas; De mille députés l'éloquence stérile Y fit de nos abus un détail inutile; Car de tant de conseils l'effet le plus commun Est de voir tous nos maux sans en soulager un. Au milieu des états, Guise avec arrogance De son prince offensé vint braver la présence, S'assit auprès du trône, et, sûr de ses projets, Crut dans ces députés voir autant de sujets. Déjà leur troupe indigne, à son tyran vendue, Allait mettre en ses mains la puissance absolue, Lorsque, las de le craindre, et las de l'épargner, Valois voulut enfin se venger et régner. Son rival, chaque jour, soigneux de lui déplaire, Dédaigneux ennemi, méprisait sa colère. Ne soupçonnant pas même, en ce prince irrité, Pour un assassinat assez de fermeté. Son destin l'aveuglait, son heure était venue: Le roi le fit lui-même immoler à sa vue. De cent coups de poignard indignement percé, Son orgueil, en mourant, ne fut point abaissé; Et ce front, que Valois craignait encor peut-être, Tout pâle et tout sanglant semblait braver son maître. C'est ainsi que mourut ce sujet tout-puissant, De vices, de vertus assemblage éclatant. Le roi, dont il ravit l'autorité suprême, Le souffrit lâchement, et s'en vengea de même. « Bientôt ce bruit affreux se répand dans Paris. Le peuple épouvanté remplit l'air de ses cris. Les vieillards désolés, les femmes éperdues, Vont du malheureux Guise embrasser les statues. Tout Paris croit avoir, en ce pressant danger, L'Église à soutenir, et son père à venger. De Guise, au milieu d'eux, le redoutable frère, Mayenne, à la vengeance anime leur colère; Et, plus par intérêt que par ressentiment, Il allume en cent lieux ce grand embrasement. « Mayenne, dès longtemps nourri dans les alarmes, Sous le superbe Guise avait porté les armes. Il succède à sa gloire, ainsi qu'à ses desseins; Le sceptre de la Ligue a passé dans ses mains. Cette grandeur sans borne, à ses désirs si chère, Le console aisément de la perte d'un frère: Il servait à regret, et Mayenne aujourd'hui Aime mieux le venger que de marcher sous lui. Mayenne a, je l'avoue, un courage héroïque; Il sait, par une heureuse et sage politique, Réunir sous ses lois mille esprits différents, Ennemis de leur maître, esclaves des tyrans: Il connaît leurs talents, il sait en faire usage; Souvent du malheur même il tire un avantage. Guise avec plus d'éclat éblouissait les yeux, Fut plus grand, plus héros, mais non plus dangereux. Voilà quel est Mayenne, et quelle est sa puissance. Autant la Ligue altière espère en sa prudence, Autant le jeune Aumale, au coeur présomptueux, Répand dans les esprits son courage orgueilleux. D'Aumale est du parti le bouclier terrible; Il a jusqu'aujourd'hui le titre d'invincible: Mayenne, qui le guide au milieu des combats, Est l'âme de la Ligue, et l'autre en est le bras. « Cependant des Flamands l'oppresseur politique, Ce voisin dangereux, ce tyran catholique, Ce roi, dont l'artifice est le plus grand soutien, Ce roi, votre ennemi, mais plus encor le mien, Philippe, de Mayenne embrassant la querelle, Soutient de nos rivaux la cause criminelle; Et Rome, qui devait étouffer tant de maux, Rome de la discorde allume les flambeaux: Celui qui des chrétiens se dit encor le père Met aux mains de ses fils un glaive sanguinaire. « Des deux bouts de l'Europe, à mes regards surpris, Tous les malheurs ensemble accourent dans Paris. Enfin, roi sans sujets, poursuivi sans défense, Valois s'est vu forcé d'implorer ma puissance. Il m'a cru généreux, et ne s'est point trompé: Des malheurs de l'État mon coeur s'est occupé; Un danger si pressant a fléchi ma colère; Je n'ai plus, dans Valois, regardé qu'un beau-frère: Mon devoir l'ordonnait, j'en ai subi la loi; Et roi, j'ai défendu l'autorité d'un roi. Je suis venu vers lui sans traité, sans otage: Votre sort, ai-je dit, est dans votre courage; Venez mourir ou vaincre aux remparts de Paris. Alors un noble orgueil a rempli ses esprits: Je ne me flatte point d'avoir pu dans son âme Verser, par mon exemple, une si belle flamme; Sa disgrâce a sans doute éveillé sa vertu: Il gémit du repos qui l'avait abattu. Valois avait besoin d'un destin si contraire; Et souvent l'infortune aux rois est nécessaire. » Tels étaient de Henri les sincères discours. Des Anglais cependant il presse le secours: Déjà du haut des murs de la ville rebelle La voix de la victoire en son camp le rappelle; Mille jeunes Anglais vont bientôt sur ses pas Fendre le sein des mers, et chercher les combats. Essex est à leur tête, Essex dont la vaillance A des fiers Castillans confondu la prudence, Et qui ne croyait pas qu'un indigne destin Dût flétrir les lauriers qu'avait cueillis sa main. Henri ne l'attend point: ce chef que rien n'arrête, Impatient de vaincre, à son départ s'apprête. « Allez, lui dit la reine, allez, digne héros; Mes guerriers sur vos pas traverseront les flots. Non, ce n'est point Valois, c'est vous qu'ils veulent suivre; A vos soins généreux mon amitié les livre: Au milieu des combats vous les verrez courir, Plus pour vous imiter que pour vous secourir. Formés par votre exemple au grand art de la guerre, Ils apprendront sous vous à servir l'Angleterre. Puisse bientôt la Ligue expirer sous vos coups! L'Espagne sert Mayenne, et Rome est contre vous: Allez vaincre l'Espagne, et songez qu'un grand homme Ne doit point redouter les vains foudres de Rome. Allez des nations venger la liberté; De Sixte et de Philippe abaissez la fierté. « Philippe, de son père héritier tyrannique, Moins grand, moins courageux, et non moins politique, Divisant ses voisins pour leur donner des fers, Du fond de son palais croit dompter l'univers. « Sixte, au trône élevé du sein de la poussière, Avec moins de puissance a l'âme encor plus fière: Le pâtre de Montalte est le rival des rois; Dans Paris comme à Rome il veut donner des lois; Sous le pompeux éclat d'un triple diadème, Il pense asservir tout, jusqu'à Philippe même. Violent, mais adroit, dissimulé, trompeur, Ennemi des puissants, des faibles oppresseur, Dans Londres, dans ma cour, il a formé des brigues, Et l'univers, qu'il trompe, est plein de ses intrigues. « Voilà les ennemis que vous devez braver. Contre moi l'un et l'autre osèrent s'élever. L'un, combattant en vain l'Anglais et les orages, Fit voir à l'Océan sa fuite et ses naufrages; Du sang de ses guerriers ce bord est encor teint: L'autre se tait dans Rome, et m'estime, et me craint. « Suivez donc, à leurs yeux, votre noble entreprise. Si Mayenne est dompté, Rome sera soumise; Vous seul pouvez régler sa haine ou ses faveurs. Inflexible aux vaincus, complaisante aux vainqueurs, Prête à vous condamner, facile à vous absoudre, C'est à vous d'allumer ou d'éteindre sa foudre. CHANT QUATRIÈME. ARGUMENT. D'Aumale était près de se rendre maître du camp de Henri III lorsque le héros, revenant d'Angleterre, combat les ligueurs, et fait changer la fortune. La Discorde console Mayenne et vole à Rome pour y chercher du secours. Description de Rome, où régnait alors Sixte-Quint. La Discorde y trouve la Politique; elle revient avec elle à Paris, soulève la Sorbonne, anime les Seize contre le Parlement, et arme les moines. On livre à la main du bourreau des magistrats qui tenaient pour le parti des rois. Troubles et confusion horrible dans Paris. Tandis que, poursuivant leurs entretiens secrets, Et pesant à loisir de si grands intérêts, Ils épuisaient tous deux la science profonde De combattre, de vaincre, et de régir le monde, La Seine, avec effroi, voit sur ses bords sanglants Les drapeaux de la Ligue abandonnés aux vents. Valois, loin de Henri, rempli d'inquiétude, Du destin des combats craignait l'incertitude. A ses desseins flottants il fallait un appui; Il attendait Bourbon, sûr de vaincre avec lui. Par ces retardements les ligueurs s'enhardirent; Des portes de Paris leurs légions sortirent: Le superbe d'Aumale, et Nemours, et Brissac, Le farouche Saint-Paul, La Châtre, Canillac, D'un coupable parti défenseurs intrépides, Épouvantaient Valois de leurs succès rapides; Et ce roi, trop souvent sujet au repentir, Regrettait le héros qu'il avait fait partir. Parmi ces combattants, ennemis de leur maître, Un frère de Joyeuse osa longtemps paraître. Ce fut lui que Paris vit passer tour à tour Du siècle au fond d'un cloître, et du cloître à la cour: Vicieux, pénitent, courtisan, solitaire, Il prit, quitta, reprit la cuirasse et la haire. Du pied des saints autels arrosés de ses pleurs, Il courut de la Ligue animer les fureurs, Et plongea dans le sang de la France éplorée La main qu'à l'Éternel il avait consacrée. Mais de tant de guerriers, celui dont la valeur Inspira plus d'effroi, répandit plus d'horreur, Dont le coeur fut plus fier et la main plus fatale, Ce fut vous, jeune prince, impétueux d'Aumale, Vous, né du sang lorrain, si fécond en héros, Vous, ennemi des rois, des lois, et du repos. La fleur de la jeunesse en tout temps l'accompagne: Avec eux sans relâche il fond dans la campagne; Tantôt dans le silence, et tantôt à grand bruit, A la clarté des cieux, dans l'ombre de la nuit, Chez l'ennemi surpris portant partout la guerre, Du sang des assiégeants son bras couvrait la terre. Tels du front du Caucase, ou du sommet d'Athos, D'où l'oeil découvre au loin l'air, la terre, et les flots, Les aigles, les vautours, aux ailes étendues, D'un vol précipité fendant les vastes nues, Vont dans les champs de l'air enlever les oiseaux, Dans les bois, sur les près, déchirent les troupeaux, Et dans les flancs affreux de leurs roches sanglantes Remportent à grands cris ces dépouilles vivantes. Déjà plein d'espérance, et de gloire enivré, Aux tentes de Valois il avait pénétré. La nuit et la surprise augmentaient les alarmes: Tout pliait, tout tremblait, tout cédait à ses armes. Cet orageux torrent, prompt à se déborder, Dans son choc ténébreux allait tout inonder. L'étoile du matin commençait à paraître: Mornay, qui précédait le retour de son maître, Voyait déjà les tours du superbe Paris. D'un bruit mêlé d'horreur il est soudain surpris; Il court, il aperçoit dans un désordre extrême Les soldats de Valois, et ceux de Bourbon même: « Juste ciel! est-ce ainsi que vous nous attendiez? Henri va vous défendre; il vient, et vous fuyez! Vous fuyez, compagnons! » Au son de sa parole, Comme on vit autrefois au pied du Capitole Le fondateur de Rome, opprimé des Sabins, Au nom de Jupiter arrêter ses Romains, Au seul nom de Henri les Français se rallient; La honte les enflamme, ils marchent, ils s'écrient: « Qu'il vienne, ce héros, nous vaincrons sous ses yeux. » Henri dans le moment paraît au milieu d'eux, Brillant comme l'éclair au fort de la tempête: Il vole aux premiers rangs, il s'avance à leur tête; Il combat, on le suit il change les destins: La foudre est dans ses yeux, la mort est dans ses mains. Tous les chefs ranimés autour de lui s'empressent; La victoire revient, les ligueurs disparaissent, Comme aux rayons du jour qui s'avance et qui luit, S'est dissipé l'éclat des astres de la nuit. C'est en vain que d'Aumale arrête sur ces rives Des siens épouvantés les troupes fugitives; Sa voix pour un moment les rappelle aux combats: La voix du grand Henri précipite leurs pas; De son front menaçant la terreur les renverse; Leur chef les réunit, la crainte les disperse. D'Aumale est avec eux dans leur fuite entraîné; Tel que du haut d'un mont de frimas couronné, Au milieu des glaçons et des neiges fondues, Tombe et roule un rocher qui menaçait les nues. Mais que dis-je! Il s'arrête, il montre aux assiégeants, Il montre encor ce front redouté si longtemps. Des siens qui l'entraînaient, fougueux, il se dégage: Honteux de vivre encore, il revole au carnage, Il arrête un moment son vainqueur étonné; Mais d'ennemis bientôt il est environné. La mort allait punir son audace fatale. La Discorde le vit, et trembla pour d'Aumale. La barbare qu'elle est a besoin de ses jours: Elle s'élève en l'air, et vole à son secours. Elle approche; elle oppose au nombre qui l'accable Son bouclier de fer, immense, impénétrable, Qui commande au trépas, qu'accompagne l'horreur, Et dont la vite inspire ou la rage ou la peur. O fille de l'enfer! Discorde inexorable, Pour la première fois tu parus secourable! Tu sauvas un héros, tu prolongeas son sort, De cette même main, ministre de la mort, De cette main barbare, accoutumée aux crimes, Qui jamais jusque-là n'épargna ses victimes. Elle entraîne d'Aumale aux portes de Paris, Sanglant, couvert de coups qu'il n'avait point sentis. Elle applique à ses maux une main salutaire; Elle étanche ce sang répandu pour lui plaire: Mais tandis qu'à son corps elle rend la vigueur, De ses mortels poisons elle infecte son coeur. Tel souvent un tyran, dans sa pitié cruelle, Suspend d'un malheureux la sentence cruelle; A ses crimes secrets il fait servir son bras, Et, quand ils sont commis, il le rend au trépas. Henri sait profiter de ce grand avantage, Dont le sort des combats honora son courage. Des moments dans la guerre il connaît tout le prix: Il presse au même instant ses ennemis surpris; Il veut que les assauts succèdent aux batailles; Il fait tracer leur perte autour de leurs murailles. Valois, plein d'espérance, et fort d'un tel appui, Donne aux soldats l'exemple, et le reçoit de lui; Il soutient les travaux, il brave les alarmes. La peine a ses plaisirs, le péril a ses charmes. Tous les chefs sont unis, tout succède à leurs voeux; Et bientôt la Terreur, qui marche devant eux, Des assiégés tremblants dissipant les cohortes, A leurs yeux éperdus allait briser leurs portes. Que peut faire Mayenne en ce péril pressant? Mayenne a pour soldats un peuple gémissant. Ici, la fille en pleurs lui redemande un père; Là, le frère effrayé pleure au tombeau d'un frère. Chacun plaint le présent, et craint pour l'avenir; Ce grand corps alarmé ne peut se réunir. On s'assemble, on consulte, on veut fuir ou se rendre, Tous sont irrésolus, nul ne veut se défendre: Tant le faible vulgaire, avec légèreté, Fait succéder la peur à la témérité! Mayenne, en frémissant, voit leur troupe éperdue: Cent desseins partageaient son âme irrésolue, Quand soudain la Discorde aborde ce héros, Fait siffler ses serpents, et lui parle en ces mots: « Digne héritier d'un nom redoutable à la France, Toi qu'unit avec moi le soin de ta vengeance, Toi, nourri sous mes yeux et formé sous mes lois, Entends ta protectrice, et reconnais ma voix. Ne crains rien de ce peuple imbécile et volage, Dont un faible malheur a glacé le courage; Leurs esprits sont à moi, leurs coeurs sont dans mes mains. Tu les verras bientôt, secondant nos desseins, De mon fiel abreuvés, à mes fureurs en proie, Combattre avec audace, et mourir avec joie. La Discorde aussitôt, plus prompte qu'un éclair, Fend d'un vol assuré les campagnes de l'air. Partout chez les Français le trouble et les alarmes Présentent à ses yeux des objets pleins de charmes: Son haleine en cent lieux répand l'aridité; Le fruit meurt en naissant, dans son germe infecté Les épis renversés sur la terre languissent; Le ciel s'en obscurcit, les astres en pâlissent; Et la foudre en éclats, qui gronde sous ses pieds, Semble annoncer la mort aux peuples effrayés. Un tourbillon la porte à ces rives fécondes Que l'Éridan rapide arrose de ses ondes. Rome enfin se découvre à ses regards cruels; Rome, jadis son temple, et l'effroi des mortels; Rome, dont le destin dans la paix, dans la guerre, Est d'être en tous les temps maîtresse de la terre. Par le sort des combats on la vit autrefois Sur leurs trônes sanglants enchaîner tous les rois; L'univers fléchissait sous son aigle terrible. Elle exerce en nos jours un pouvoir plus paisible: On la voit sous son joug asservir ses vainqueurs, Gouverner les esprits, et commander aux coeurs; Ses avis font ses lois, ses décrets sont ses armes. Prés de ce Capitole où régnaient tant d'alarmes, Sur les pompeux débris de Bellone et de Mars, Un pontife est assis au trône des césars; Des prêtres fortunés foulent d'un pied tranquille Les tombeaux des Catons et la cendre d'Émile. Le trône est sur l'autel, et l'absolu pouvoir Met dans les mêmes mains le sceptre et l'encensoir. Là, Dieu même a fondé son Église naissante, Tantôt persécutée, et tantôt triomphante: Là, son premier apôtre, avec la Vérité, Conduisit la Candeur et la Simplicité. Ses successeurs heureux quelque temps l'imitèrent, D'autant plus respectés que plus ils s'abaissèrent. Leur front d'un vain éclat n'était point revêtu; La pauvreté soutint leur austère vertu; Et, jaloux des seuls biens qu'un vrai chrétien désire, Du fond de leur chaumière ils volaient au martyre. Le temps, qui corrompt tout, changea bientôt leurs moeurs; Le ciel, pour nous punir, leur donna des grandeurs. Rome, depuis ce temps, puissante et profanée, Au conseil des méchants se vit abandonnée: La trahison, le meurtre, et l'empoisonnement, De son pouvoir nouveau fut l'affreux fondement. Les successeurs du Christ au fond du sanctuaire Placèrent sans rougir l'inceste et l'adultère; Et Rome, qu'opprimait leur empire odieux, Sous ces tyrans sacrés regretta ses faux dieux. On écouta depuis de plus sages maximes; On sut ou s'épargner ou mieux voiler les crimes. De l'Église et du peuple on régla mieux les droits; Rome devint l'arbitre, et non l'effroi des rois; Sous l'orgueil imposant du triple diadème, La modeste vertu reparut elle-même. Mais l'art de ménager le reste des humains Est, surtout aujourd'hui, la vertu des Romains. Sixte alors était roi de l'Église et de Rome. Si, pour être honoré du titre de grand homme, Il suffit d'être faux, austère, et redouté, Au rang des plus grands rois Sixte sera compté. Il devait sa grandeur à quinze ans d'artifices; Il sut cacher, quinze ans, ses vertus et ses vices: Il sembla fuir le rang qu'il brûlait d'obtenir, Et s'en fit croire indigne afin d'y parvenir. Sous le puissant abri de son bras despotique, Au fond du Vatican régnait la Politique, Fille de l'Intérêt et de l'Ambition, Dont naquirent la Fraude et la Séduction. Ce monstre ingénieux, en détours si fertile, Accablé de soucis, paraît simple et tranquille; Ses yeux creux et perçants, ennemis du repos, Jamais du doux sommeil n'ont senti les pavots; Par ses déguisements, à toute heure elle abuse Les regards éblouis de l'Europe confuse: Le Mensonge subtil qui conduit ses discours, De la Vérité même empruntant le secours, Du sceau du Dieu vivant empreint ses impostures, Et fait servir le ciel à venger ses injures. A peine la Discorde avait frappé ses yeux, Elle court dans ses bras d'un air mystérieux; Avec un ris malin la flatte, la caresse; Puis prenant tout à coup un ton plein de tristesse: « Je ne suis plus, dit-elle, en ces temps bienheureux Où les peuples séduits me présentaient leurs voeux, Où la crédule Europe, à mon pouvoir soumise, Confondait dans mes lois les lois de son Église. Je parlais; et soudain les rois humiliés Du trône, en frémissant, descendaient à mes pieds; Sur la terre, à mon gré, ma voix soufflait les guerres; Du haut du Vatican je lançais les tonnerres; Je tenais dans mes mains la vie et le trépas; Je donnais, j'enlevais, je rendais les États. Cet heureux temps n'est plus. Le sénat de la France Éteint presque en mes mains les foudres que je lance; Plein d'amour pour l'Église, et pour moi plein d'horreur, Il ôte aux nations le bandeau de l'erreur. C'est lui qui, le premier, démasquant mon visage, Vengea la vérité, dont j'empruntais l'image. Que ne puis-je, ô Discorde! ardente à te servir, Le séduire lui-même, ou du moins le punir! Allons, que tes flambeaux rallument mon tonnerre: Commençons par la France à ravager la terre; Que le prince et l'État retombent dans nos fers. » Elle dit, et soudain s'élance dans les airs. Loin du faste de Rome, et des pompes mondaines, Des temples consacrés aux vanités humaines, Dont l'appareil superbe impose à l'univers, L'humble Religion se cache en des déserts: Elle y vit avec Dieu dans une paix profonde; Cependant que son nom, profané dans le monde, Est le prétexte saint des fureurs des tyrans, Le bandeau du vulgaire, et le mépris des grands. Souffrir est son destin, bénir est son partage: Elle prie en secret pour l'ingrat qui l'outrage; Sans ornement, sans art, belle de ses attraits, Sa modeste beauté se dérobe à jamais Aux hypocrites yeux de la foule importune Qui court à ses autels adorer la Fortune. Son âme pour Henri brillait d'un saint amour; Cette fille des cieux sait qu'elle doit un jour, Vengeant de ses autels le culte légitime, Adopter pour son fils ce héros magnanime: Elle l'en croyait digne, et ses ardents soupirs Hâtaient cet heureux temps, trop lent pour ses désirs. Soudain la Politique et la Discorde impie Surprennent en secret leur auguste ennemie. Elle lève à son Dieu ses yeux mouillés de pleurs: Son Dieu, pour l'éprouver, la livre à leurs fureurs. Ces monstres, dont toujours elle a souffert l'injure, De ses voiles sacrés couvrent leur tête impure, Prennent ses vêtements respectés des humains, Et courent dans Paris accomplir leurs desseins. D'un air insinuant, l'adroite Politique Se glisse au vaste sein de la Sorbonne antique; C'est là que s'assemblaient ces sages révérés, Des vérités du ciel interprètes sacrés, Qui, des peuples chrétiens arbitres et modèles, A leur culte attachés, à leur prince fidèles, Conservaient jusqu'alors une mâle vigueur, Toujours impénétrable aux flèches de l'erreur. Qu'il est peu de vertus qui résistent sans cesse! Du monstre déguisé la voix enchanteresse Ébranle leurs esprits par ses discours flatteurs. Aux plus ambitieux elle offre des grandeurs; Par l'éclat d'une mitre elle éblouit leur vue: De l'avare en secret la voix lui fut vendue; Par un éloge adroit le savant enchanté, Pour prix d'un vain encens trahit la vérité; Menacé par sa voix, le faible s'intimide. On s'assemble en tumulte, en tumulte on décide. Parmi les cris confus, la dispute, et le bruit, De ces lieux, en pleurant, la Vérité s'enfuit. Alors au nom de tous un des vieillards s'écrie: « L'Église fait les rois, les absout, les châtie; En nous est cette Église, en nous seuls est sa loi: Nous réprouvons Valois, il n'est plus notre roi. Serments jadis sacrés, nous brisons votre chaîne! » A peine a-t-il parlé, la Discorde inhumaine Trace en lettres de sang ce décret odieux. Chacun jure par elle, et signe sous ses yeux. Soudain elle s'envole, et d'église en église Annonce aux factieux cette grande entreprise; Sous l'habit d'Augustin, sous le froc de François, Dans les cloîtres sacrés fait entendre sa voix; Elle appelle à grands cris tous ces spectres austères, De leur joug rigoureux esclaves volontaires. « De la Religion reconnaissez les traits, Dit-elle, et du Très Haut vengez les intérêts. C'est moi qui viens à vous, c'est moi qui vous appelle. Ce fer, qui dans mes mains à vos yeux étincelle, Ce glaive redoutable à nos fiers ennemis, Par la main de Dieu même en la mienne est remis. Il est temps de sortir de l'ombre de vos temples: Allez d'un zèle saint répandre les exemples; Apprenez aux Français, incertains de leur foi, Que c'est servir leur Dieu que d'immoler leur roi. Songez que de Lévi la famille sacrée, Du ministère saint par Dieu même honorée, Mérita cet honneur en portant à l'autel Des mains teintes du sang des enfants d'Israël. Que dis-je? où sont ces temps, où sont ces jours prospères, Où j'ai vu les Français massacrés par leurs frères? C'était vous, prêtres saints, qui conduisiez leurs bras; Coligny par vous seul a reçu le trépas. J'ai nagé dans le sang; que le sang coule encore Montrez-vous, inspirez ce peuple qui m'adore! Le monstre au même instant donne à tous le signal; Tous sont empoisonnés de son venin fatal; Il conduit dans Paris leur marche solennelle; L'étendard de la croix flottait au milieu d'elle. Ils chantent; et leurs cris, dévots et furieux, Semblent à leur révolte associer les cieux. On les entend mêler, dans leurs voeux fanatiques, Les imprécations aux prières publiques. Prêtres audacieux, imbéciles soldats, Du sabre et de l'épée ils ont chargé leurs bras; Une lourde cuirasse a couvert leur cilice. Dans les murs de Paris cette infâme milice Suit, au milieu des flots d'un peuple impétueux, Le Dieu, ce Dieu de paix, qu'on porte devant eux. Mayenne, qui de loin voit leur folle entreprise, La méprise en secret, et tout haut l'autorise; Il sait combien le peuple, avec soumission, Confond le fanatisme et la religion; Il connaît ce grand art, aux princes nécessaire, De nourrir la faiblesse et l'erreur du vulgaire. A ce pieux scandale enfin il applaudit; Le sage s'en indigne, et le soldat en rit. Mais le peuple excité jusques aux cieux envoie Des cris d'emportement, d'espérance, et de joie; Et comme à son audace a succédé la peur, La crainte en un moment fait place à la fureur. Ainsi l'ange des mers, sur le sein d'Amphitrite, Calme à son gré les flots, à son gré les irrite. La Discorde a choisi seize séditieux, Signalés par le crime entre les factieux. Ministres insolents de leur reine nouvelle, Sur son char tout sanglant ils montent avec elle; L'Orgueil, la Trahison, la Fureur, le Trépas, Dans des ruisseaux de sang marchent devant leurs pas. Nés dans l'obscurité, nourris dans la bassesse, Leur haine pour les rois leur tient lieu de noblesse; Et jusque sous le dais par le peuple portés, Mayenne, en frémissant, les voit à ses côtés: Des jeux de la Discorde ordinaires caprices, Qui souvent rend égaux ceux qu'elle rend complices. Ainsi, lorsque les vents, fougueux tyrans des eaux, De la Seine ou du Rhône ont soulevé les flots, Le limon croupissant dans leurs grottes profondes S'élève, en bouillonnant, sur la face des ondes; Ainsi, dans les fureurs de ces embrasements Qui changent les cités en de funestes champs, Le fer, l'airain, le plomb, que les feux amollissent, Se mêlent dans la flamme à l'or qu'ils obscurcissent. Dans ces jours de tumulte et de sédition, Thémis résistait seule à la contagion; La soif de s'agrandir, la crainte, l'espérance, Rien n'avait dans ses mains fait pencher sa balance; Son temple était sans tache, et la simple Équité Auprès d'elle, en fuyant, cherchait sa sûreté. Il était dans ce temple un sénat vénérable, Propice à l'innocence, au crime redoutable, Qui, des lois de son prince et l'organe et l'appui, Marchait d'un pas égal entre son peuple et lui. Dans l'équité des rois sa juste confiance Souvent porte à leurs pieds les plaintes de la France: Le seul bien de l'État fait son ambition; Il hait la tyrannie et la rébellion; Toujours plein de respect, toujours plein de courage, De la soumission distingue l'esclavage; Et, pour nos libertés toujours prompt à s'armer, Connaît Rome, l'honore, et la sait réprimer. Des tyrans de la Ligue une affreuse cohorte Du temple de Thémis environne la porte: Bussi les conduisait; ce vil gladiateur, Monté par son audace à ce coupable honneur, Entre, et parle en ces mots à l'auguste assemblée Par qui des citoyens la fortune est réglée: « Mercenaires appuis d'un dédale de lois, Plébéiens, qui pensez être tuteurs des rois, Lâches, qui dans le trouble et parmi les cabales Mettez l'honneur honteux de vos grandeurs vénales; Timides dans la guerre, et tyrans dans la paix, Obéissez au peuple, écoutez ses décrets. Il fut des citoyens avant qu'il fût des maîtres. Nous rentrons dans les droits qu'ont perdus nos ancêtres. Ce peuple fut longtemps par vous-même abusé; Il s'est lassé du sceptre, et le sceptre est brisé. Effacez ces grands noms qui vous gênaient sans doute, Ces mots de plein pouvoir, qu'on hait et qu'on redoute: Jugez au nom du peuple; et tenez au sénat, Non la place du roi, mais celle de l'État: Imitez la Sorbonne, ou craignez ma vengeance. Le sénat répondit par un noble silence. Tels, dans les murs de Rome abattus et brûlants, Ces sénateurs courbés sous le fardeau des ans Attendaient fièrement, sur leur siège immobiles, Les Gaulois et la mort avec des yeux tranquilles. Bussi, plein de fureur, et non pas sans effroi: Obéissez, dit-il, tyrans, ou suivez-moi... » Alors Harlay se lève, Harlay, ce noble guide, Ce chef d'un parlement juste autant qu'intrépide; Il se présente aux Seize, il demande des fers, Du front dont il aurait condamné ces pervers. On voit auprès de lui les chefs de la justice, Brûlant de partager l'honneur de son supplice, Victimes de la foi qu'on doit aux souverains, Tendre aux fers des tyrans leurs généreuses mains. Muse, redites-moi ces noms chers à la France; Consacrez ces héros qu'opprima la licence, Le vertueux de Thou, Molé, Scarron, Bayeul, Potier, cet homme juste, et vous, jeune Longueil, Vous en qui, pour hâter vos belles destinées, L'esprit et la vertu devançaient les années. Tout le sénat enfin, par les Seize enchaîné, A travers un vil peuple en triomphe est mené Dans cet affreux château, palais de la vengeance, Qui renferme souvent le crime et l'innocence. Ainsi ces factieux ont changé tout l'État; La Sorbonne est tombée, il n'est plus de sénat... Mais pourquoi ce concours et ces cris lamentables? Pourquoi ces instruments de la mort des coupables? Qui sont ces magistrats que la main d'un bourreau, Par l'ordre des tyrans, précipite au tombeau? Les vertus dans Paris ont le destin des crimes. Brisson, Larcher, Tardif, honorables victimes, Vous n'êtes point flétris par ce honteux trépas: Mânes trop généreux, vous n'en rougissez pas; Vos noms toujours fameux vivront dans la mémoire; Et qui meurt pour son roi meurt toujours avec gloire. Cependant la Discorde, au milieu des mutins, S'applaudit du succès de ses affreux desseins: D'un air fier et content, sa cruauté tranquille Contemple les effets de la guerre civile; Dans ces murs tou