Voiture, Vincent (1597-1648). Lettres Monsieur de Voiture LETTRE 1 A M. DE BALZAC p3 Monsieur, s' il est vray que j' ay tousjours tenu dans vostre memoire le rang que vous me dites, vous n' avez pas eu, ce me semble, assez de soin de mon contentement, d' avoir tant tardé à me donner une si bonne nouvelle, et souffert si long-temps que je fusse le plus heureux homme du monde sans le sçavoir. Mais peut-estre que vous avez jugé, que cette fortune p4 estoit tellement au delà de ce que je devois esperer, qu' il vous falloit avec loisir chercher des termes pour me la rendre croyable, et qu' il estoit besoin que toute la rhetorique fust employée, pour me persuader que vous ne m' aviez pas oublié. Et certes, en cela, au moins, estes-vous bien juste, que ne voulant me donner pour toute l' affection que vous me devez, que des paroles, vous les avez choisies si riches et si belles, que sans mentir, je suis en doute si les effets valent beaucoup mieux. Je croy certainement que toute autre amitié que la mienne, en seroit bien payée. Il me desplaist seulement, que tant d' artifice et d' éloquence ne me puissent desguiser la verité, et qu' en cela je ressemble à vos bergeres, qui sont trop grossieres, pour estre trompées par un habile homme. Mais pardonnez-moy, si je me défie de cette science, qui peut trouver des loüanges pour la fiévre quarte et pour Neron, et que je connois estre plus puissante en vous, qu' elle ne fut jamais en personne. Toutes ces gentillesses que j' admire dans vostre lettre, me sont des preuves de vostre bon esprit, plûtost que de vostre bonne volonté. Et de tant de belles choses que vous avez dites à mon avantage, tout ce que j' en puis croire pour me flater, c' est que la fortune m' ait donné quelque part en vos songes. Encore je ne sçay si les resveries d' une ame si relevée que la vostre, ne sont pas trop serieuses, et trop raisonnables pour descendre jusqu' à moy, et je m' estimeray trop favorablement traitté de vous, si vous avez seulement p5 songé que vous m' aymiez. Car de m' imaginer que vous m' ayez gardé quelque place parmy ces grandes pensées, qui sont occupées à cette heure à faire les partages de la gloire, et à donner recompense à toutes les vertus du monde ; j' ay trop bonne opinion de vostre esprit, pour m' en persuader cette bassesse ; et je ne voudrois pas que vos ennemis eussent cela à vous reprocher. Je sçay bien que la seule affection que vous puissiez avoir justement, est celle que vous-vous devez. Et ce precepte de se connoistre soy-mesme, qui est pour tous les autres une leçon d' humilité, doit avoir pour vostre regard un effet tout contraire, et vous oblige de mespriser tout ce qui est hors de vous. Aussi je vous jure, que sans pretendre aucune part en vostre amitié, je me fusse contenté que vous eussiez voulu conserver avec quelque soin, celle que je vous avois voüée, et que vous l' eussiez mise, sinon entre les choses que vous estimiez, au moins entre celles que vous ne voulez pas perdre. Mais pour m' avoir icy laissé aupres de cette belle rivale, dont vous me parlez, sans mentir, vous n' avez pas esté assez jaloux, et vous luy donnez tant d' avantage, que j' ay quelque raison de croire que vous-vous estes entendu avec elle à me nuire. Et en cela, ce me semble, je me dois plaindre avec plus de raison que vous, de ce qu' elle s' est enrichie de vos pertes, et que vous luy avez laissé gagner ce que je pensois avoir sauvé de sa tyrannie, en le mettant entre vos mains. Pour peu de defense que vous eussiez voulu apporter, la meilleure partie p6 de moy-mesme nous resteroit encore ; et par vostre negligence, vous l' avez renduë en son pouvoir, et vous luy avez permis d' avancer tellement ses conquestes sur moy, que quand je vous aurois donné tout ce qui me reste, vous n' auriez pas la moitié de ce que vous avez perdu. Je vous asseure, neantmoins, que d' un autre costé, vous avez regagné en mon estime la mesme place que l' on vous a ostée en mon affection, et qu' au mesme temps que j' ay commencé à vous aymer moins, j' ay esté contraint de vous honorer davantage. Je n' ay rien veu de vous depuis vostre depart, qui ne m' ait semblé au dessus de ce que vous avez jamais fait : et par ces derniers ouvrages, vous avez gagné l' honneur d' avoir surmonté celuy qui a passé tous les autres. Cependant, je trouve estrange, qu' avec tant de raison que vous avez d' estre content, vous ne le puissiez estre, et que tous les grands-hommes estant satisfaits de vous, il n' y ait que vous seul qui ne le soyez pas. Aujourd' huy toute la France vous escoute, il n' y a plus personne qui sçache lire, à qui vous soyez indifferent. Tous ceux qui sont jaloux de l' honneur de ce royaume, ne s' informent pas plus de ce que fait Monsieur Le Mareschal De Crequy, que de ce que vous faites ; et nous avons plus de deux generaux d' armée, qui ne font pas tant de bruit avec trente mille hommes, que vous en faites dans vostre solitude. Ne vous estonnez donc point, qu' aveque tant de gloire vous ayez beaucoup d' envie ; et souffrez doucement que ces mesmes juges, p7 devant qui Scipion a esté criminel, et qui ont condamné Aristide et Socrate, ne vous donnent pas tout d' une voix ce que vous meritez. C' est de tout temps que le peuple a cette coustume de haïr en autruy les mesmes qualitez qu' il y admire, tout ce qui est hors de sa regle l' offense : et il souffriroit plus volontiers un vice commun, qu' une vertu extraordinaire. De sorte que si nous avions en usage cette loy, qui permetoit de bannir les plus puissans en authorité ou en reputation, je croy que l' envie publique se deschargeroit sur vostre teste, et que Monsieur Le Cardinal De Richelieu ne courroit pas tant de fortune que vous. Mais gardez vous bien d' appeller vostre malheur, ce qui n' est que le malheur du siecle ; et ne vous plaignez plus de l' injustice des hommes, puis que tous ceux qui ont quelque valeur, sont de vostre costé, et que vous avez trouvé entre eux un amy que peut-estre vous pourrez perdre encore une fois. Au moins, je vous asseure que je feray tout ce qui me sera possible pour vous remettre en estat de le pouvoir faire, puis qu' aujourd' huy il y a tant de vanité à estre des vostres. J' en ay fait jusqu' icy une profession si publique, que si d' avanture je ne me puis empescher que je ne vous ayme moins que de coustume, je vous jure que vous serez le seul à qui je l' oseray dire, et que je tesmoigneray tousjours à tout le monde, que je suis autant que jamais, monsieur, vostre, etc. LETTRE 2 MARQ. RAMBOÜILLET 1627 p8 Monseigneur, je n' eusse pas creu qu' il pûst arriver que je vous donnasse jamais quelque sujet de plainte, ni que l' on deust faire un jour des pasquins contre moy dans Madrid. Et sans mentir, j' eusse eu bien de la peine à me consoler de l' un et de l' autre, si au mesme temps que j' ay receu ces nouvelles fascheuses, je n' eusse appris celles de vostre santé, et de la grande reputation que vous aquerez tous les jours parmy des hommes, qui devant que de vous avoir veu, ne sçavoient rien admirer qu' eux-mesmes. Mais puis que je conte toutes vos prosperitez entre les miennes, je croy qu' il ne m' est pas permis d' estre triste, en un temps où tout le monde parle si avantageusement de vous : et je ne me puis empescher que je ne me resjouïsse toutes les fois que j' entens dire icy, que vous avez appris aux espagnols à estre humbles, et qu' ils ne vous honorent pas moins que si vous estiez de la maison des gusmans, ou de celle des mendosses. Par là, monseigneur, vous p9 pouvez juger que je n' ay pas l' ame si dure que vous dites ; et qu' au moins, j' ay cela de commun avec tous les honnestes gens, que je prens beaucoup de part à tous les bons succés qui vous arrivent. Il est vray que j' estois resolu de tenir ce sentiment secret, sans vous en rien communiquer. Car dans les grandes affaires que vous traittez maintenant, je croyois que c' eust esté estre perturbateur du repos public, que de vous divertir par une mauvaise lettre, de la moindre de vos pensées ; et quelque permission que j' en aurois euë de vous, je n' aurois pas encore esté assez hardy pour m' en servir, si je n' avois une autre aventure extraordinaire à vous conter. Vous sçaurez donc, monseigneur, que le dimanche vingt-uniéme du mois passé environ sur les douze heures de la nuict, le roy et la reine sa mere estant assemblez avec toute la cour, on vid en l' un des bouts de la grande sale du Louvre, où rien n' avoit paru auparavant, éclater tout à coup une grande clarté, et paroistre en mesme temps entre une infinité de lumieres, une troupe de dames toutes couvertes d' or et de pierreries, et qui sembloient ne faire que de descendre du ciel. Mais particulierement l' une d' elles estoit aussi aisée à remarquer entre les autres, que si elle eust esté toute seule ; et je croy certainement que les yeux des hommes n' ont jamais rien veu de si beau. C' estoit celle-là mesme, monseigneur, qui en une autre rencontre, avoit esté tant admirée sous le nom et les habits de Pyrame, et qui une autre fois s' apparut dans les roches de Ramboüillet avec l' arc et le p10 visage de Diane. Mais ne pensez pas vous imaginer plus de la moitié de sa beauté, si vous ne vous figurez que celle que vous luy avez veuë ; et sçachez que cette nuit-là les fées avoient répandu sur elle ces beautez et ces graces secrettes qui mettent de la difference entre les femmes et les deesses. Mais lors qu' elle eut pris le masque, en mesme temps que les autres le prirent, pour commencer le ballet qu' elles vouloient representer ; et qu' ainsi elle eut perdu l' avantage que son visage luy donnoit sur elles : sa taille et sa bonne grace la rendirent aussi recommandable qu' auparavant ; et en quelque lieu qu' elle tournast ses pas, elle tiroit avec elle les yeux et les coeurs de toute l' assemblée. De sorte qu' abjurant l' erreur où j' estois, de croire qu' elle ne dansast pas parfaitement bien, j' avoüe à cette heure qu' il n' y a qu' elle seule qui sçache bien danser. Et ce mesme jugement a esté donné si generalement de tout le monde ; que ceux qui ne voudroient pas encore entendre tous les jours ses loüanges, seroient contrains de se bannir de la cour. C' est pour vous dire, monseigneur, que pendant que vous recevez de grands honneurs où vous estes, vous perdez icy de grands contentemens, et que la fortune, quelque grand employ qu' elle vous donne ailleurs, vous fera tousjours beaucoup de tort toutes les fois qu' elle vous tirera de vostre maison. Car, enfin, apres avoir passé les Pyrenées, quand vous passeriez encore cette mer qui separe l' Europe et l' Afrique ; et qu' allant plus avant, vous voulussiez voir cette autre partie du monde, p11 qu' il sembloit que la nature eust exprés esloignée pour mettre en seureté les tresors et les richesses ; vous n' y pourriez rien trouver de si rare que ce que vous avez laissé icy ; et en tout le reste de la terre il n' y a rien d' égal à ce que vous avez à Paris. Cela me fait croire que vous n' en serez absent que le moins qu' il vous sera possible ; et qu' aussi-tost que les affaires du roy vous le permettront, vous reviendrez icy posseder des biens, dont il n' y a que vous seul qui soyez digne. Mais, monseigneur, je ne sçay si l' on ne s' est pas trop fié à une nation qui a desja usurpé tant de choses sur nous, que de vous avoir mis en son pouvoir : et je crains que les espagnols ne vous veüillent non plus rendre que la Valteline. Et certes, cette crainte me donneroit de la peine, si je ne sçavois bien que ceux du conseil d' Espagne ne sont pas maistres de leurs resolutions, depuis que vous estes en ce païs là : et que vous y avez desja trop fait de serviteurs, pour y recevoir quelque violence. Nous devons donc esperer, qu' aussi-tost que le soleil qui brûle les hommes, et qui tarit les rivieres, commencera à s' eschauffer, vous reviendrez icy retrouver le printemps que vous avez desja passé delà, et y revoir des violettes, apres avoir veu tomber de roses. Pour moy, je souhaitte cette saison avec impatience : non pas tant à cause qu' elle nous doit rendre des fleurs et les beaux jours, que pource qu' elle vous doit ramener : et je vous jure que je ne la trouverois pas belle, si elle revenoit sans vous. Je pense que vous croirez aisément ce que je p12 vous dis ; car je sçay bien que vous m' estimez assez bon, pour desirer avec passion un bon heur qui regarde tant de personnes. Et de plus vous sçavez que je suis particulierement, monseigneur, vostre, etc. à Paris ce 8 Mars 1627. LETTRE 3 A DUC DE BELLEGARDE p13 Monseigneur, en une saison où l' histoire est si broüillée, j' ay creu que je vous pouvois envoyer des fables, et qu' en un lieu où vous ne songez qu' à vous délasser l' esprit, vous pourriez accorder à l' entretien d' Amadis quelques-unes de ces heures que vous donnez aux gentils-hommes de vostre province. J' espere que dans la solitude où vous estes, il vous divertira quelquefois agreablement, en vous racontant ses avantures, qui seront sans doute les plus belles du monde, tant que vous ne voudrez pas qu' on sçache les vostres. Mais quoy que nous lisions de luy, si faut-il advoüer que vos fortunes sont aussi merveilleuses que les siennes, et que de tant d' enchantemens qu' il a mis à fin, il n' y en a pas un que vous n' eussiez pû achever, si ce n' est, peut-estre, celuy de l' arc des loyaux amans. En effet, monseigneur, vous avez fait voir à la France un Roger plus aimable et plus accomply que celuy de Grece, et que celuy de l' Arioste, et sans armes enchantées, p14 sans le secours d' Alquife, ni d' Urgande : et sans autres charmes que ceux de vostre personne, vous avez eu dans la guerre et dans l' amour, les plus heureux succés qui s' y peuvent souhaiter. Aussi, à considerer cette courtoisie si exacte, et qui ne s' est jamais démentie, cette grace si charmante dont vous gagnez les volontez de tous ceux qui vous voyent, et cette grandeur et fermeté d' ame, qui ne vous a jamais permis d' aller contre le devoir, ni mesme contre la bien-seance : il est bien difficile de ne se pas imaginer, que vous estes de la race des amadis. Et je croy, sans mentir, que l' histoire de vostre vie sera quelque jour adjoustée à tant de livres que nous avons d' eux. Vous avez esté l' ornement et le prix de trois cours differentes, vous avez sceu avoir des roys pour rivaux, sans les avoir pour ennemis, et posseder en mesme temps leur faveur, et celle de leurs maistresses, et en un siecle, où la discretion, la civilité, et la vraye galanterie, estoient bannies de cette cour, vous les avez retirées en vous, comme dans un azyle, où elles ont esté admirées de tout le monde, sans pouvoir estre imitées de personne. Et certes, une des principales raisons qui m' a persuadé de vous envoyer ce livre, a esté de vous faire voir, quel avantage vous avez sur eux-mesmes qui ont esté formez à plaisir, pour estre l' exemple des autres : et combien il s' en faut que l' invention des italiens et des espagnols ait pû aller aussi haut que vostre vertu. Cependant, je vous supplie tres-humblement de croire, qu' entre tant d' affections qu' elle p15 vous a acquises, elle n' a fait naistre en personne tant d' admiration, ni de veritable passion qu' en moy, et que je suis plus que je ne puis dire, et avec toute sorte de respect, monseigneur, vostre, etc. LETTRE 4 A MME DE SAINTOT p16 Madame, voicy, sans doute, la plus belle avanture que Roland ait jamais euë, et lors qu' il défendoit seul la couronne de Charlemagne, et qu' il arrachoit les sceptres des mains des rois, il ne faisoit rien de si glorieux pour luy, qu' à cette heure qu' il a l' honneur de baiser les vostres. Le tiltre de furieux, sous lequel il a couru jusques icy toute la terre, ne doit pas empescher que vous ne luy accordiez cette grace, ni vous faire craindre sa rencontre ; car je suis asseuré qu' il deviendra sage aupres de vous, et qu' il oubliera Angelique, si tost qu' il vous aura veuë. Au moins, je sçay par experience, que vous avez desja fait de plus grands miracles que celuy-là, et que d' un seul mot vous avez sçeu guerir autrefois une plus dangereuse folie que la sienne. Et certes, elle seroit au delà de tout ce qu' Arioste nous en a jamais dit, s' il ne reconnoissoit l' avantage que vous avez sur cette dame, et n' avoüoit que si elle estoit mise aupres de vous, elle auroit p17 recours, avec plus de besoin que jamais, à la force de son anneau. Cette beauté qui de tous les chevaliers du monde n' en trouva pas un armé à l' espreuve, qui ne frappa jamais les yeux de personne dont elle ne blessa le coeur, et qui brusla de son amour autant de parties du monde, que le soleil en esclaire, ne fut qu' un portrait mal-tiré des merveilles que nous devions admirer en vous. Toutes les couleurs, et le fard de la poësie ne l' ont sceu peindre si belle que nous vous voyons, et l' imagination mesme des poëtes n' a pû monter jusques là. Aussi, à dire le vray, les chambres de crystal, et les palais de diamant, sont bien plus aisez à imaginer, et tous les enchantemens des amadis, qui vous semblent si incroyables, ne le sont pas tant, à beaucoup prés, que les vostres. Dés la premiere veuë, arrester les ames les plus resoluës, et les moins nées à la servitude ; faire naistre en elles une sorte d' amour qui connoisse la raison, et qui ne sçache ce que c' est que du desir, ni de l' esperance ; combler de plaisir et de gloire les esprits, à qui vous ostez le repos et la liberté ; et rendre parfaitement contens de vous, ceux à qui vous ne faites point du tout de bien ; ce sont des effets plus estranges et plus esloignez de la vray-semblance, que les hippogryphes, et les chariots volans, ni que tout ce que nos romans nous content de plus merveilleux. Je ferois un livre plus gros que celuy que je vous envoye, si je voulois continuër ce discours : mais ce chevalier qui n' a pas accoustumé de quitter le premier rang à personne, se p18 fasche de me laisser si long-temps aupres de vous, et s' avance pour vous faire oüir l' histoire de ses amours. C' est une faveur que vous m' avez beaucoup de fois refusée ; et pourtant je souffriray sans jalousie, qu' il soit en cela plus heureux que moy, puis qu' il me promet, en recompense, de vous presenter ce mot de ma part, et de vous le faire lire avant toute autre chose. Il ne falloit pas un coeur moins hardy que le sien pour cette entreprise, et je ne sçay encore comme elle luy reüssira. Neantmoins, il est, ce me semble, bien juste, puisque je luy donne moyen de vous entretenir de ses passions, qu' il vous raconte quelque chose des miennes, et que parmy tant de fables, il vous die quelques veritez. Je sçay bien que vous ne les voulez pas tousjours entendre ; mais puisque vous n' en pouvez estre touchée, et que cela est trop peu de chose pour vous obliger à quelque ressentiment, il n' y a pas de danger que vous sçachiez que je vous estime seule plus que tout le reste du monde, et que je tirerois moins de vanité de le commander, que de vous obeïr, et d' estre, madame, vostre, etc. LETTRE 5 A MARQUISE DE RAMB. p19 Madame, de tant de differentes imaginations que mon esprit a produites, la plus raisonnable que j' ay euë, est celle de vous presenter ce livre ; à vous, madame, qui excellez sur toute autre, en cette partie de l' ame, qui fait les peintres, les architectes, et les statuaires, et qui la defendez par vostre exemple, du blasme que l' on luy donne, de ne se trouver jamais en éminence avec un parfait jugement. Car outre cette grande lumiere d' esprit, qui vous fait voir d' abord la verité des choses, vous avez une imagination, qui mieux que toutes celles du monde, en sçait discerner la beauté. Et comme il n' y a personne aujourd' huy, qui ait tant d' interest que les choses parfaites soient estimées ; il n' y en a point aussi qui les sçache loüer si bien que vous. C' est vous flatter bien modestement, madame, que de dire que vous les sçavez connoistre, puis p20 que je pourrois assurer, que quand il vous plaist, vous les sçavez faire en perfection. En effet, il est arrivé beaucoup de fois, qu' en vous joüant vous avez fait des desseins que Michel-Ange ne desavoüeroit pas. Et de plus, on vous peut vanter d' avoir mis au monde un ouvrage qui passe tout ce que la Grece et l' Italie ont jamais veu de mieux fait, et qui pourroit faire honte à la Minerve de Phidias. Il n' est pas difficile d' entendre que c' est de mademoiselle vostre fille que je veux parler, en laquelle seule on peut dire, madame, que vous avez fait plusieurs miracles. Mais il faudroit une main plus hardie que la mienne, pour entreprendre de representer ce qui est en vous et en elle, et je ne le pourrois pas en un gros livre, moy qui sçay mettre dans une feüille de papier des armées toutes entieres, et y faire voir en leur grandeur la mer et les montagnes. Je me contenteray donc de dire avec beaucoup de respect et de verité, que je suis, madame, vostre, etc. LETTRE 6 A MARQUISE DE RAMB. p21 Madame, depuis que je n' ay eu l' honneur de vous voir, j' ay eu des maux qui ne se peuvent dire ; mais je n' ay pas laissé, avec tout cela, de me souvenir de ce que vous m' aviez commandé en passant par Espernay, je fus voir de vostre part Monsieur Le Mareschal Strozzi ; et son tombeau me sembla si magnifique, que voyant en quel estat j' estois, et me trouvant là tout porté, j' eus envie de me faire enterrer avec luy. Mais on en fit quelque difficulté, pource que l' on trouva que j' avois encore trop de chaleur. Je me resolus donc de faire porter mon corps jusqu' à Nancy ; où enfin, madame, il est arrivé si maigre et si défait, que je vous asseure que l' on en met en terre beaucoup qui ne le sont pas tant. Depuis huit jours que j' y suis, je n' ay pû encore me remettre, et plus je m' y repose plus je m' en trouve las. Aussi, il y a si grande difference des quinze jours que j' ay eu l' honneur d' estre avecque vous, aux quinze derniers que j' ay passez, que je m' estonne comme je la puis souffrir ; et il me semble que Monsieur Margone qui est icy maistre d' école, et moy, sommes les deux plus pitoyables exemples que p22 l' on puisse voir du changement de la fortune. J' ay des estouffemens et des foiblesses, qui me prennent de jour à autre, sans que l' on puisse trouver icy de Theriaque, et je suis plus malade que je ne fus jamais, en un lieu où il n' y a point de remedes pour moy. De sorte, madame, que je crains fort que Nancy ne me soit aussi funeste qu' il le fut au Duc De Bourgogne ; et qu' apres avoir eschappé de grands perils, et resisté à de grands ennemis, aussi bien que luy ; je ne sois destiné à finir icy mes jours. J' y resisteray pourtant, autant qu' il me sera possible ; car il est vray que j' apprehende de ne plus vivre, quand je songe que je n' aurois plus l' honneur de vous voir. Et apres avoir failly à recevoir la mort par la main d' une des plus aymable demoiselles du monde, et manqué tant de belles occasions de mourir en vostre presence, il me fascheroit fort de m' estre venu faire enterrer à cent lieuës de vous, et de penser que quelque jour, en ressuscitant, j' aurois le déplaisir de me trouver encore une fois en Lorraine. Je suis, madame, vostre, etc. De Nancy ce 23 septembre. LETTRE 7 A MLLE DE RAMBOÜILLET p23 Mademoiselle, voicy le lyon du Nort, et ce conquerant dont le nom a fait tant de bruit dans le monde ; qui vient mettre à vos pieds les trophées de l' Allemagne ; et qui apres avoir défait Tilly, et abbatu la fortune d' Espagne, et les forces de l' empire, se vient ranger sous le vostre. Parmy les cris de joye, et les chants de victoire que j' entens depuis tant de jours, je n' ay rien oüy de si agreable, que le rapport qu' on m' a fait que vous me voulez du bien, et dés lors que je l' ay sceu, j' ay changé tous mes projets, et arresté en vous seule cette ambition qui embrassoit toute la terre. Cela n' est pas tant avoir retranché mes desseins, comme les avoir eslevez ; car encore la terre a ses bornes, et le desir d' en estre le maistre, est quelquefois tombé en d' autres ames que la mienne. Mais cét esprit qu' on admire en vous, et qui ne se peut mesurer ni comprendre, ce coeur qui est si fort au dessus des sceptres et des couronnes, et ces graces qui vous font regner p24 sur toutes les volontez sont des biens infinis que personne que moy n' a jamais osé pretendre : et ceux qui desiroient plusieurs mondes, ont fait en cela des souhaits plus moderez que moy. Que si les miens peuvent reüssir, et si la fortune qui me fait vaincre par tout, m' accompagne encore aupres de vous ; je n' envieray pas à Alexandre toutes ses conquestes, et je croiray que ceux qui ont commandé à tous les hommes, n' ont pas eu un empire de si belle estenduë que moy. Je vous en dirois davantage, mademoiselle, mais je vay à ce moment donner la bataille à l' armée imperiale, et prendre six heures apres Nuremberg. Je suis, mademoiselle, vostre tres-passionné serviteur, Gustave Adolphe. LETTRE 8 A MLLE DE RAMBOÜILLET p25 Mademoiselle, tous les moyens que vous m' aviez appris pour ne me pas ennuyer, me sont inutiles en ce païs, et plus vos conseils me semblent raisonnables, moins je trouve de sujet de me consoler de ne plus oüir une personne qui raisonne si parfaitement. Tous ceux que je vois icy, m' asseurent que le sejour en est fort agreable, et il n' y a pas un de la suite de monsieur, qui n' aye une altesse à entretenir, ou une princesse pour le moins. Mais quelque galante que soit la cour de Lorraine, je m' y trouve aussi seul que je faisois il y a huict mois dans les voyages de la Beausse, et je me souviens d' avoir veu quelquefois meilleure compagnie dans les ruisseaux de Paris, que je n' en ay encore rencontré dans la chambre de la duchesse. Je ne sçay si c' est un effet de la rate dont je suis tourmenté depuis quelque temps ; mais il me semble qu' il n' y a plus dans le monde de personnes conversables, que celles que j' ay veuës au dernier voyage que j' ay eu l' honneur de faire avec vous, et je m' entretiendrois beaucoup plus agreablement avec Monsieur que je ne ferois avec Madame La Duchesse De . La melancolie p26 que j' ay dans le coeur et dans les yeux, me fait paroistre tous les visages comme si je le voyois au travers de la fumée de l' eau de vie, et je n' apperçois rien icy qui ne me semble effroyable. Ces heures, que monsieur le marquis appelle les heures de la digestion, me durent depuis le matin jusqu' au soir, et je suis de si mauvaise compagnie, que Monsieur De Chaudebonne s' en fasche ; et je voy bien, tout de bon, qu' il le trouve mauvais. Mais j' ay fait ma paix avec luy, en luy promettant qu' il m' entendra parler un de ces jours deux heures de suite ; et que je luy conteray une histoire plus agreable que celle d' Heliodore, et faite par une personne plus belle que Cariclée. Vous jugez bien, mademoiselle, que c' est celle de Zelide, et d' Alcidalis que je luy ay promise ; car il n' y en a point d' autre au monde, de qui cela se puisse dire. Quelque stupide que je sois devenu, ne craignez point qu' en la contant, je luy fasse rien perdre de sa beauté ; car dans tous mes maux, je me suis encore conservé ma memoire toute entiere, et je croy qu' elle me servira fidelement, quand ce sera pour vous, puis que vous y avez autant de part que personne, et que je suis, plus que je ne vous le puis dire, mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 9 A MLLE DE BOURBON p27 Mademoiselle, je fus berné vendredy apres disné, pource que je ne vous avois pas fait rire dans le temps que l' on m' avoit donné pour cela, et Madame De Ramboüillet en donna l' arrest, à la requeste de mademoiselle sa fille, et de Madlle Paulet. Elles en avoient remis l' execution au retour de madame la princesse, et de vous, mais elles s' aviserent depuis de ne pas differer plus long-temps, et qu' il ne falloit pas remettre des supplices à une saison qui devoit estre toute destinée à la joye. J' eus beau crier et me deffendre, la couverture fut apportée, et quatre des plus forts hommes du monde furent choisis pour cela. Ce que je vous puis dire, mademoiselle, c' est que jamais personne ne fut si haut que moy, et que je ne croyois pas que la fortune me deust jamais tant eslever. à tous coups ils me perdoient de veuë, et m' envoyoient plus haut que les aigles ne peuvent monter ; je vis les montagnes abaissées au dessous de moy, je vis les vents et les nuées cheminer dessous mes pieds, je descouvris des païs que je n' avois jamais veus, et des mers que je n' avois p28 point imaginées. Il n' y a rien de plus divertissant que de voir tant de choses à la fois, et de descouvrir d' une seule veuë la moitié de la terre. Mais je vous asseure, mademoiselle, que l' on ne voit tout cela qu' avec inquietude, lors que l' on est en l' air, et que l' on est asseuré d' aller retomber. Une des choses qui m' effrayoit autant, estoit que lors que j' estois bien haut, et que je regardois en bas, la couverture me paroissoit si petite qu' il me sembloit impossible que je retombasse dedans, et je vous avouë que cela me donnoit qu' elque émotion. Mais parmy tant d' objets differens, qui en mesme temps frapperent mes yeux, il ny en eut un, qui pour quelques momens m' osta de crainte, et me toucha d' un veritable plaisir. C' est, mademoiselle, qu' ayant voulu regarder vers le Piedmont, pour voir ce que l' on y faisoit, je vous vis dans Lyon que vous passiez la Saone. Au moins, je vis sur l' eau une grande lumiere et beaucoup de rayons à l' entour du plus beau visage du monde. Je ne pûs pas bien discerner qui estoit avec vous, pource qu' à cette heure-là j' avois la teste en bas, et je croy que vous ne me vistes point, car vous regardiez d' un autre costé. Je vous fis signe tant que je pûs ; mais comme vous commençastes à lever les yeux, je retombois, et une des pointes de la montagne de Tarare vous empescha de me voir. Dés que je fus en bas je leur voulus dire de vos nouvelles, et les asseuray que je vous avois veuë, mais ils se prirent à rire, comme si j' eusse dit une chose impossible, et recommencerent à me faire sauter mieux p29 que devant. Il arriva un accident estrange, et qui semblera incroyable à ceux qui ne l' ont point veu ; une fois qu' ils m' avoient eslevé fort haut, en descendant je me trouvay dans un nuage, lequel estant fort espais, et moy extrémement leger, je fus un grand espace embarrassé dedans, sans retomber ; de sorte qu' ils demeurerent long-temps en bas, tendant la couverture et regardant en haut sans se pouvoir imaginer ce que j' estois devenu. De bonne fortune il ne faisoit point du tout de vent ; car s' il y en eust eu, la nuée en cheminant m' eust porté du costé ou d' autre, et ainsi, je fusse tombé à terre ; ce qui ne pouvoit arriver sans que je me blessasse bien fort. Mais il survint un plus dangereux accident ; le dernier coup qu' ils me jetterent en l' air, je me trouvay dans une troupe de gruës, lesquelles d' abord furent estonnées de me voir si haut ; mais quand elles m' eurent approché ; elles me prirent pour un pigmée, avec lesquels vous sçavez bien, mademoiselle, qu' elles ont guere de tout temps, et creurent que je les estois venu espier jusques dans la moyenne region de l' air. Aussi tost elles vinrent fondre sur moy à grands coups de bec, et d' une telle violence que je creus estre percé de cent coups de poignard, et une d' elles qui m' avoit pris par la jambe, me poursuivit si opiniastrément qu' elle ne me laissa point que je ne fusse dans la couverture. Cela fit apprehender à ceux qui me tourmentoient de me remettre encore à la mercy de mes ennemis, car elles s' estoient amassées en grand nombre, et se tenoient p30 suspenduës en l' air, attendant que l' on m' y renvoyast. On me reporta donc en mon logis, dans la mesme couverture, si abbatu qu' il n' est pas possible de l' estre plus. Aussi, à dire le vray, cét exercice est un peu violent pour un homme aussi foible que je suis. Vous pouvez juger, mademoiselle, combien cette action est tyrannique, et par combien de raisons vous estes obligée de la desapprouver ; et sans mentir, à vous qui estes née avec tant de qualitez pour commander, il vous importe extrémement de vous accoustumer de bonne heure de haïr l' injustice, et de prendre ceux qu' on opprime, en vostre protection. Je vous supplie donc, mademoiselle, de declarer premierement cette entreprise un attentat que vous des-avouëz, et pour reparation de mon honneur et de mes forces, d' ordonner qu' un grand pavillon de gaze me sera dressé dans la chambre bleuë de l' hostel de Ramboüillet, où je seray servy et traitté magnifiquement huict jours durant par deux demoiselles qui m' ont esté cause de ce malheur ; qu' à un des coins de la chambre on fera à toute heure des confitures ; qu' une d' elles soufflera le fourneau, et l' autre ne fera autre chose que mettre du syrop sur des assiettes pour le faire refroidir et me l' apporter de temps en temps. Ainsi, mademoiselle, vous ferez une action de justice, et digne d' une aussi grande, et aussi belle princesse que vous estes, et je seray obligé d' estre avec plus de respect et de verité que personne du monde, mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 10 A CARDINAL LA VALETTE p31 Monseigneur, je voy bien que les anciens cardinaux prennent une grande authorité sur les derniers receus, puisque vous ayant escrit beaucoup de fois sans avoir receu une de vos lettres, vous vous plaignez de ma paresse. Cependant je voy tant d' honnestes gens qui m' asseurent que vous me faites trop d' honneur de vous souvenir de moy, et que je suis obligé de vous escrire pour vous en remercier tres-humblement ; que je veux bien suivre leur conseil, et passer par dessus ce qui peut estre en cela de mon interest. Vous sçaurez donc, monseigneur, que six jours apres l' éclipse, et quinze jours apres ma mort, madame la princesse, Mademoiselle De Bourbon, Madame Du Vigean, Madame Aubry, Mademoiselle De Ramboüillet, Mademoiselle Paulet, et Monsieur De Chaudebonne, et moy, partismes de Paris, sur les six heures du soir pour aller à la barre, où Madame Du Vigean devoit donner la colation à madame la princesse. Nous ne trouvasmes en chemin aucune chose digne d' estre remarquée, si ce n' est qu' à Ormesson nous vismes p32 un grand chien qui vint à la portiere du carrosse me faire feste. (vous serez, s' il vous plaist, averty, monseigneur, que toutes les fois que je diray nous trouvasmes, nous vismes, nous allasmes, c' est en qualité de cardinal que je parle.) delà, nous arrivasmes à la Barre, et entrasmes dans une salle où l' on ne marchoit que sur des roses, et de la fleur d' orange. Madame la princesse, apres avoir admiré cette magnificence, voulut aller voir les promenoirs, en attendant l' heure du souper ; le soleil se couchoit dans une nuée d' or, et d' azur, et ne donnoit de ses rayons qu' autant qu' il en faut pour faire une lumiere douce, et agreable ; l' air estoit sans vent et sans chaleur, et il sembloit que la terre et le ciel, à l' envy de Madame Du Vigean, vouloient festoyer la plus belle princesse du monde. Apres avoir passé un grand parterre, et de grands jardins tous pleins d' orangers, elle arriva en un bois où il y avoit plus de cent ans que le jour n' estoit entré qu' à cette heure-là qu' il y entra avec elle. Au bout d' une allée grande à perte de veuë, nous trouvasmes une fontaine qui jettoit toute seule plus d' eau que toutes celles de Tivoli ; à l' entour estoient rangez vingt-quatre violons, qui avoient de la peine à surmonter le bruit qu' elle faisoit en tombant. Quand nous-nous en fusmes approchez, nous descouvrismes dans une niche qui estoit dans une palissade, une diane à l' âge d' onze ou douze ans, et plus belle que les forests de Grece et de Thessalie ne l' avoient jamais veuë : elle portoit son arc et ses fléches dans ses yeux, et avoit p33 tous les rayons de son frere à l' entour d' elle. Dans une autre niche aupres, estoit une de ses nymphes assez belle et assez gentille pour estre de sa suite ; ceux qui ne croyent pas les fables, creurent que c' estoit Mademoiselle De Bourbon, et la pucelle Priande, et à la verité elles leur ressembloient extrémement. Tout le monde estoit sans proférer une parole, en admiration de tant d' objets qui estonnoient en mesme temps les yeux et les oreilles, quand tout à coup la deesse sauta de sa niche, et avec une grace qui ne se peut representer, commença un bal qui dura quelque temps à l' entour de la fontaine. Cela est estrange, monseigneur, qu' au milieu de tant de plaisirs, qui devoient remplir entierement, et attacher l' esprit de ceux qui en joüissoient, on ne laissa pas de se souvenir de vous, et que tout le monde dit que quelque chose manquoit à tant de contentemens, puisque vous et Madame De Ramboüillet n' y estiez pas. Alors je pris une harpe, et chantay (...). Et continuay le reste si mélodieusement, et si tristement, qu' il n' y eut personne en la compagnie à qui les larmes n' en vinssent aux yeux, et qui ne pleurast abondamment : et cela eust duré trop long-temps : si les violons n' eussent vistement sonné une sarabande si gaye, que tout le monde se leva aussi joyeux que si de rien n' eust esté ; et ainsi sautant, dansant, p34 voltigeant, piroüettant, capriolant, nous arrivasmes au logis, où nous trouvasmes une table qui sembloit avoir esté servie par les fées. Cecy, monseigneur, est un endroit de l' aventure qui ne se peut descrire, et certes, il n' y a point de couleurs ni de figures en la rhethorique, qui puissent representer six potages, qui d' abord se presenterent à nos yeux. Cela y fut particulierement remarquable, que n' y ayant que des deesses à la table, et deux demy-dieux, à sçavoir Monsieur De Chaude-Bonne et moy, tout le monde y mangea, ne plus ne moins que si c' eussent esté veritablement des personnes mortelles. Aussi, à dire le vray, jamais rien ne fut mieux servy, et entre autres choses, il y eut douze sortes de viandes, et de déguisemens, dont personne n' a encore jamais ouy parler, et dont on ne sçait pas encore le nom. Cette particularité, monseigneur, a esté rapportée par mal-heur à Madame La Mareschalle De Saint , et quoy qu' on luy aye donné vingt dragmes d' opium plus que d' ordinaire, elle n' a jamais pû dormir depuis. Au commencement du souper, on ne beut point à vostre santé, pource que l' on fut fort diverty, et à la fin on n' en fit rien non-plus, pource qu' à mon avis, on ne s' en avisa pas. Souffrez, s' il vous plaist, monseigneur, que je ne vous flatte point, et qu' en fidelle historien, je raconte nuëment les choses comme elles sont ; car je ne voudrois pas que la posterité prist une chose pour l' autre, et que d' icy à deux mille ans, on creust que p35 l' on eust beu à vous, cela n' ayant point esté. Il est vray que je suis obligé de rendre le tesmoignage à la verité, que ce ne fut pas manque de souvenir, car durant le souper on parla fort de vous, et les dames vous y souhaitterent, et quelques-unes de fort bon-coeur, ou je ne m' y connois pas. Au sortir de table, le bruit des violons fit monter tout le monde en haut, où l' on trouva une chambre si bien esclairée, qu' il sembloit que le jour qui n' estoit plus dessus la terre, s' y fust retiré tout entier. Là, le bal recommença, en meilleur ordre et plus beau qu' il n' avoit esté autour de la fontaine ; et la plus magnifique chose qui y fust ; c' est, monseigneur, que j' y dansay. Mademoiselle De Bourbon, jugea qu' à la verité je dansois mal, mais que je tirois bien des armes, pource qu' à la fin de toutes les cadences, il sembloit que je me misse en garde. Le bal continuoit avec beaucoup de plaisir, quand tout à coup un grand bruit que l' on entendit dehors ; obligea toutes les dames à mettre la teste à la fenestre, et l' on vit sortir d' un grand bois qui estoit à trois cens pas de la maison, un tel nombre de feux d' artifices, qu' il sembloit que toutes les branches et les troncs des arbres se convertissent en fusées, que toutes les estoilles du ciel tombassent, et que la sphere du feu voulût prendre la place de la moyenne region de l' air. Ce sont, monseigneur, trois hyperboles, lesquelles appréciées, et reduites à la juste valeur des choses, valent trois douzaines de fusées. Apres s' estre remis de l' étonnement où p36 cette surprise avoit mis un chacun, on se resolut de partir, et on reprit le chemin de Paris à la luëur de vingt flambeaux. Nous traversâmes tout l' Ormessonnois, les grandes plaines d' Espinay, et passasmes sans aucune resistance par le milieu de Saint Denis. M' estant trouvé dans le carrosse aupres de Madame , je luy dis de vostre part, monseigneur, un miserere tout entier, auquel elle respondit avec beaucoup de gentillesse et de civilité. Nous chantasmes en chemin une infinité de sçavans, de petis-dois, de bon-soirs, de pon-bretons . Nous estions environ une lieuë par delà Saint Denis, et il estoit deux heures apres minuit ; le travail du chemin, le veiller, l' exercice du bal, et de la promenade, m' avoient extrémement appesanty, quand il arriva un accident, que je creus devoir estre cause de ma totale destruction. Il y a une petite bourgade entre Paris et Sainct Denis, que l' on nomme La Vilette, au sortir delà, nous rencontrasmes trois carrosses, dans lesquels s' en retournoient les violons que nous avions fait joüer tout le jour. Voicy, monseigneur, qui est horrible ! Le diable alla mettre en l' esprit de Mademoiselle , de leur faire commander de nous suivre, et d' aller donner des serenades toute la nuit. Cette proposition me fit dresser les cheveux en la teste ; cependant tout le monde l' approuva. On fit arrester les carrosses, on leur alla dire le commandement ; mais de bonne fortune les bonnes gens avoient laissé leurs violons à la Barre ; et Dieu les benie. Par là, monseigneur, vous pouvez juger que Mademoiselle , p37 est une aussi dangereuse demoiselle pour la nuit, qu' il y en ait au monde, et que j' avois grande raison chez Madame , de dire qu' il falloit faire sortir les violons, et qu' il ne falloit rien pour se rembarquer tant qu' on les voyoit presens. Nous continuasmes nostre chemin assez heureusement, si ce n' est qu' en entrant dans le faux-bourg, nous trouvasmes six grands plastriers tous nuds qui passerent devant le carrosse où nous estions. Enfin, nous arrivasmes à Paris, et ce que je m' en vay vous dire, est plus épouvantable que tout le reste. Nous vismes qu' une grande obscurité couvroit toute la ville, et au lieu que nous l' avions laissée, il n' y avoit que sept heures, pleine de bruit, d' hommes, de chevaux, et de carrosses, nous trouvasmes un grand silence, et une effroyable solitude par tout ; et les ruës tellement despeuplées, que nous n' y rencontrasmes pas un homme, et vismes seulement quelques animaux, qui à la luëur des flambeaux, se cachoient. Mais, monseigneur, je vous diray le reste de cette aventure une autrefois ; (...). LETTRE 11 A MLLE PAULET p38 Mademoiselle, il n' y eut jamais de si beaux enchantemens que les vostres, et tous les magiciens qui se sont servis d' images de cire, n' en ont point fait de si estranges effets que vous. Celle que vous avez envoyée, a rempli d' estonnement tous ceux qui l' ont veuë ; et, ce qui est beaucoup plus admirable, et que je pense que toute la magie ne peut faire, elle a donné de l' amour à Madame La Marquise De Ramboüillet, et à moy de la joye, le mesme jour que vous estes partie. Je ne comprens pas comme cela vous est pû arriver. Mais la lettre et le present qui vinrent de vostre part, me firent oublier tous mes maux, et je receus la petite Europe avec autant de contentement, que si l' on m' eust donné celle qui fait une des trois parties du monde, et que l' on divise en plusieurs royaumes. Aussi vaut-elle davantage, puis qu' elle vous ressemble, et madame la marquise, sous ce pretexte, me l' osta par force, et jura Stix qu' elle ne sortiroit point de son cabinet. Ainsi Europe a esté ravie pour la seconde fois, et beaucoup plus glorieusement, ce me semble, que lors qu' elle fut enlevée par Jupiter. Il est vray, que pour p39 m' appaiser, l' on m' a donné deux chiens, qui ont le museau si long, qu' à mon advis ils valent bien une demoiselle, et je ne sçay s' il y en a une dans Paris, pour qui je les voulusse donner. Aussi bien en l' humeur où je me trouve, je ne dois plus converser avec les creatures raisonnables, et dans le desespoir où je suis, je voudrois estre en un desert, entre les griffes du plus cruel des lyons, moy qui disois que l' on ne devoit aymer que les chiens. Vous qui les avez rendus galans, faites, s' il vous plaist, aussi qu' ils soient reconnoissans, et qu' ils se souviennent quelques-fois de moy, puis que je les honore plus que personne du monde ; et que je suis, mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 12 A MME DU VIGEAN p40 Madame, voila cette elegie que vous m' aviez beaucoup trop demandée, et qui jusqu' icy avoit esté oüie de quelques-uns ; mais qui n' avoit encore esté leuë de personne. Je voudrois bien qu' il m' en arrivât autant qu' à vous, qui apres avoir caché long-temps la plus belle chose du monde, avez ébloüi, en la monstrant, tous ceux qui l' ont veuë. Mais c' est estre trop amoureux de mes vers, que de leur souhaitter cét avantage, et je ne voudrois pas qu' ils fussent meilleurs, puis-qu' ils n' ont pas esté faits pour vous. Si vous les trouvez fort mauvais, vous m' en devez sçavoir d' autant plus de gré, de ce que le connoissant comme vous, je n' ay pas laissé de vous les envoyer. Et sans mentir, pour m' obliger à cela, il ne falloit pas avoir moins de puissance sur moy, que celle que vous y avez acquise depuis quelques jours : et sans vostre commandement, madame, ils n' eussent jamais esté p41 ailleurs que dans ma memoire. Mais il est temps qu' ils en sortent pour laisser place à quelque objet plus agreable, et ce que Mademoiselle me fit voir l' autre jour, l' occupe tellement à cette heure, que je ne sçay s' il y aura plus de lieu pour pas une autre chose. Je voy bien, madame, que je vous fais un poulet, en ne pensant faire qu' une lettre d' excuse et de compliment, mais je voudrois bien que les autres fautes que vous trouverez icy fussent aussi excusables que celle-là. Cependant, je vous jure qu' il y a bien long-temps que je ne m' estois tant engagé, et qu' il y a beaucoup de personnes à qui je n' en voudrois pas dire autant, quand bien elles me tiendroient l' espée sur la gorge. Mais puis qu' il n' y peut avoir de scandale, vous devez, ce me semble, madame, recevoir favorablement ce commencement d' affection, pour voir comme je ferois si je devenois amoureux, et ce qui en arriveroit, si on me laissoit faire. LETTRE 13 A MLLE DE RAMBOÜILLET p42 Mademoiselle, n' ayant pas moins d' admiration de vostre courage, et de vostre bon naturel, que de ressentiment de vostre douleur, je suis si fort touché de l' un et de l' autre, que si j' estois capable de vous donner les loüanges qui vous sont deuës, et la consolation dont vous avez besoin, j' avoüe que je serois bien empesché par où commencer : car quelles obligations peuvent estre esgalement plus pressantes, que de rendre à une si éminente vertu les honneurs qu' elle merite, et à une si violente affliction le soulagement qu' elle desire ; mais j' ay tort de des-unir ces deux choses, puisque vostre charité les a si parfaitement unies, que l' assistance incomparable que vous avez renduë à feu monsieur vostre frere, vous doit estre maintenant une consolation nompareille, et que Dieu vous donne en cela par justice, ce que les autres luy demandent p43 par grace ; sa bonté infinie ne pouvant laisser sans reconnoissance, une action si extraordinaire de bonté, que celle qui vous a fait mespriser vostre vie pour porter les devoirs de la meilleure soeur du monde, au delà de vos obligations, et par une constance admirable, demeurer ferme au milieu d' un peril qui fait trembler les plus courageux. Cette mesme raison ne me peut permettre de douter qu' il ne vous en preserve, et qu' il ne verse sur vous pour récompense de vostre vertu, les benedictions que vous souhaite, mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 14 A MARQUISE DE SABLE p44 Madame, pour vous consoler de la mauvaise nouvelle que vous avez déja apprise, je ne sçay point de meilleur moyen que de vous faire peur pour vous-mesme. Sçachez donc que moy qui vous escris, ay esté trois jours durant en une maison, où deux personnes mouroient de la peste. Jamais vous ne fistes mieux que de sortir de Paris, puis que c' estoit le temps où les honnestes gens devoient estre affligez. Madame De Ramboüillet a perdu son petit-fils, qui est mort de la peste en trois jours, et elle n' a pas voulu sortir de sa maison tant qu' il a esté en vie. Vous pouvez juger, madame, que rien ne m' a pû empescher d' estre tousjours parmy eux, puis que vous n' estiez point icy. Mais j' ay peur que je ne vous espouvante trop, et que le remede dont je veux guerir vostre ennuy ne soit plus violent que le mal. Sçachez donc que moy qui vous escris ne vous escris point, et que j' ay envoyé cette lettre à vingt lieuës d' icy, pour estre copiée par un homme que je n' ay jamais veu. Je prens beaucoup de part, madame, au déplaisir p45 que vous avez, et je voy bien que ce malheur ne pouvoit arriver en une plus malheureuse saison ; la moderation que je connois en vostre esprit, et la negligence que vous avez pour toutes les choses du monde, me font esperer que vous aurez meilleur marché de cette affliction qu' une autre, et que la perte de cinquante mille livres de rente qui sortent de vostre maison, par où une autre plus interressée que vous seroit principalement touchée, ne vous affligera que mediocrement. Mais, madame, je ne me puis resoudre de respondre par une lettre de consolation au plus obligeant poulet du monde ; car la derniere partie de vostre lettre ne se peut appeller qu' ainsi. Je vous supplie, tres-humblement, madame, soyez bien aise de m' avoir escrit aussi favorablement que vous avez fait, car dans tous les ennuis que j' ay, j' ay reçeu cette joye aussi sensiblement que si je n' avois point du tout de desplaisir, et je ne me puis estimer mal-heureux tant que j' auray l' honneur d' estre aymé de vous. Je suis si heureux et si hardy que je n' en doute point du tout, et mon bonheur est fort grand en cela, que le bien du monde que j' estime le plus, est celuy que je croy posseder le plus asseurément. Vous doutez si peu de moy, madame, que je sçay bien que vous recevrez de meilleur coeur les asseurances que je vous tesmoigne avoir de vostre affection, que celles que je vous pourrois donner de la mienne, et vous qui souhaittez mon bien en toutes choses, ne sçauriez rien desirer davantage pour moy, sinon que je croye que vous m' aymez. p46 Ceux qui ont veu quel changement vostre absence a fait en moy, et quelle part de mon esprit vous avez emportée aveque vous, vous pourront tesmoigner quelque jour que je me rends en quelque sorte digne de cét honneur. Mais, madame, je ne puis m' empescher de vous dire, que monsieur le maistre qui vit avec quelle tendresse je vous dis adieu, se sera bien confirmé en l' opinion qu' il avoit ; et qu' il croit bien voir un jour nos chiffres gravez ensemble sur les arbres de Bourgon ; au moins suis-je bien aise de ce qu' il a veu, que vostre affection est bien reconnuë, et qu' elle est reciproque. Pour moy, madame, je vous dis encore ce dont je vous asseuray en partant que je n' estimeray ni n' aymeray jamais rien tant au monde que vous, et je seray tousjours avec toute sorte de respect, madame, vostre, etc. à Mademoiselle De Chalais. Mademoiselle, je n' aurois pas voulu vous mettre en hazard non plus que madame, en vous faisant lire cette lettre ; mais je croy que les personnes qui ont pris de la teinture d' or, ne peuvent prendre de mauvais air. Pour moy, je prens tous les matins trente grains d' antimoine, p47 et six yeux de ce poisson que vous sçavez. Avec cela je puis aller par tout sans rien craindre. Conservez-moy, s' il vous plaist, tousjours l' honneur que vous me faites de m' aymer ; car si cela vient à me manquer, je prendray mon antimoine sans estre preparé. Je suis, mademoiselle, de tout mon coeur, vostre, etc. LETTRE 15 A MARQUISE DE SABLE p48 Madame, j' ay receu avec vostre lettre la plus grande joye que j' aye euë depuis que vous n' estes plus icy. Si vous vous souvenez avec combien d' amitié et d' esprit sont escrites toutes celles que vous me faites l' honneur de m' envoyer, vous n' en douterez pas ; et vous n' auriez pas l' opinion que vous avez de ma negligence, si la fortune n' avoit fait perdre la derniere que je vous ay escrite. C' est une perte qui vous doit toucher, puis qu' il y en avoit une aussi de Mademoiselle De Ramboüillet. Elle vous supplie de sçavoir de Madame De Saint Amand, à qui elle s' adressoit, ce qu' elle est devenuë, car elle en est en peine pour beaucoup de choses qu' elle vous mandoit. Pour moy, madame, je vous asseure que je prens tant de plaisir à vous escrire, que je n' en trouve gueres davantage à ne rien faire. Et mes lettres se font avec une si veritable affection, que si vous le jugez bien, vous les estimerez davantage que celles que vous me redemandez. Celles-là ne partoient que de mon esprit, celles-cy partent de mon coeur ; celles-là m' estoient à charge, et celles-cy me soulagent extrémement. N' est-il pas vray, madame, p49 que je vous aurois fait grand dépit, si j' avois mis encore cinq ou six fois celles cy et celles-là, et que vous-vous seriez estonnée de la nouveauté de ce stile. Je l' ay pensé faire pour voir ce que vous diriez, mais je n' ay plus envie de rire depuis que vous n' estes plus icy, j' en serois parti il y a long-temps, si le changement de quelques affaires ne m' y avoit retenu. Ma paresse est née sous la plus heureuse constellation qu' il est possible, elle trouve tousjours quelque pretexte à toutes les choses qu' elle ne veut pas faire, et j' ay remis de huit en huit jours mon partement sans qu' il y ait de ma faute d' estre demeuré jusqu' à cette heure. Je croy, madame, que vous ne trouverez pas cela estrange, vous qui y seriez encore, si le chariot des pestiferez ne vous en eust chassée. Mais je suis resolu de m' arracher de Paris dans dix ou douze jours, et je croy que je n' y auray pas beaucoup de peine. Au moins la plus forte racine qui m' y tenoit fut ostée le jour que vous en partistes ; et si quelque chose m' y pouvoit à cette heure retenir ; ce seroit madame et Mademoiselle De Ramboüillet, qui me disent tous les jours que je m' en dois aller. Je vous puis asseurer, madame, sans pecher contre la franchise que je vous doy, que vous estes aymée de ces deux personnes autant que vous le sçauriez desirer, et je les entens tous les jours parler de vous avec tant de tendresse, qu' une des choses que j' ayme à cette heure autant en elles, est l' affection qu' elles vous portent. Ne doutez donc non plus d' elles que de moy, et ne mettez p50 point leur amitié entre les biens que vous pouvez perdre. Je suis extrémement aise de ce que vous avez asseuré les autres qui ne sont pas de cette nature, et que vous ayez mis l' ordre que vous desiriez dans vos affaires. Je vous remercie tres-humblement de ce que parmi les vostres, vous ne laissiez pas d' avoir soin des miennes. Dans la negligence que j' ay pour cela, il est necessaire pour moy que je sçache ce qu' il faut faire de si bonne part que je n' y ose desobeïr, et que je reçoive les avis d' une personne qui commande en conseillant. Ce qui me mettoit si en peine, et qui m' avoit retenu, est en meilleur estat que je n' avois esperé, et je croy que nous y donnerons ordre moyennant quelque argent que nous contribuons pour cela. Mais je croiray en estre sorti heureusement, s' il ne m' en couste que cela : et puis, madame, je me soucie moins que jamais d' avoir du bien, à cette heure que je suis asseuré que vous en aurez. Au pis aller, avec les secrets que j' ay dans la chymie, et dans la medecine, vous me pourrez bien retirer chez vous ; et vous me ferez habiller en gentil-homme quand vous voudrez que je vous mene. Vous avez bien jugé que j' aurois besoin de vostre faveur aupres de Mademoiselle D' Atichi, et je vous supplie tres-humblement, madame, de luy escrire pour moy. Je ne l' ay veuë qu' une fois depuis vostre partement. Cela, et ce que Monsieur Nerli luy aura pû dire, luy feront bien croire, comme j' espere, que vous luy recommanderez une personne qui ne vous est pas indifferente, p51 et qui vous est assez fidele pour meriter ce soin-là de vous. Si elle le croit ainsi, je pense, madame, qu' elle en jugera mieux que de beaucoup d' autres choses ; car il est vray (et pardonnez-moy, madame, si je ne vous le dis pas avec assez de respect) que je n' ayme rien au monde tant que vous, et que je suis de tout mon coeur, madame, vostre, etc. LETTRE 16 A MARQUISE DE SABLE p52 Madame, j' ay admiré vostre jugement en voyant le commencement de vostre lettre, car il est vray que vous avez veu plustost que moy un sentiment qui estoit caché dans mon coeur. Il me sembloit que j' avois une extréme haste de partir, mais quelque plaisir que j' aye d' avoir de vos nouvelles, j' avouë que quand j' ay veu Robineau, j' ay eu quelque frayeur de penser que je n' avois plus de pretexte de demeurer icy, et je croy que j' eusse esté bien aise d' attendre encore sept ou huit jours cette joye. Cependant, madame, quelque déplaisir que je pûsse avoir, j' en serois aisément consolé par le soin que vous avez de moy, et je suis extrémement content, de voir que vous avez plus escrit de lettres pour moy en une nuit, que vous n' en avez fait en quatre ans pour Madame Desloges, et pour Madame D' Aubigni. C' est sans doute la plus grande preuve d' affection que je pûsse tirer de vous, principalement en le considerant avec la circonstance que vous m' escrivez, et je ne dois point douter que vous n' employassiez toutes choses à l' avancement de ma fortune, puis que vous y employez p53 vostre peine. Je reconnois cela, madame, avec ce coeur que vous sçavez que j' ay, et outre le contentement que je reçois en cela pour mon regard, j' en ay encore un extréme de voir que vous estes aussi genereuse et aussi bonne amie que je l' ay tousjours desiré. Aussi je vous jure que je suis si satisfait en cela de ma fortune, que je croy que je la negligeray aux autres choses, et que je mespriseray l' amitié des reines toutes les fois que je songeray que j' ay la vostre. Soyez donc, s' il vous plaist, madame, extrémement satisfaite de ce que vous avez fait pour moy, sans vous soucier de ce qui en reüssira, ni du fruit que me produiront vos lettres ; et si vous les avez escrites pour me faire avoir du bien, ou des honneurs, soyez asseurée qu' elles ont desja fait l' effet que vous avez desiré. Je ne manqueray pas de les donner avec l' ordre que vous me commandez. Vous avez bien fait au reste d' en excuser le stile, car sans mentir ce jargon de Marfise, de Merlin ; et d' Alexis, me semble insupportable. Cependant je ne laisse pas de remarquer parmi tout cela beaucoup d' esprit, et une merveilleuse adresse, et sur tout une extréme envie de faire quelque chose pour moy. Je trouve extrémement plaisant ce que vous dittes à Mademoiselle De Ramboüillet, que si on n' y prend garde j' iray en Flandre comme j' irois à Vaugirard ; et à mon avis, ce mot-là tout seul vaut une bonne lettre. Il est vray, madame ; que sans le soin qu' on a eu de m' en avertir, je fusse allé avec le messager de Bruxelles. p54 Et pour dire le vray, je fais ce voyage avec tant de regret que je ne puis m' imaginer que je doive craindre d' estre arresté ; et sans Madame , je souhaitterois de passer le reste de l' hyver dans une chambre de la Bastille, pourveu qu' on me la donnast bien chaude. Le est tout à fait ruiné, Monsieur De estoit depuis quatre mois dans une estroite amitié avec luy, et avec Monsieur De Bellegarde ; vous pouvez juger, madame, qu' il n' en sera pas mieux, ni moy aussi. Mademoiselle D' Atichi m' a promis des merveilles, et avec autant d' affection que vous auriez pû faire ; je vous asseure que je n' ay pas merité cela d' elle, et que je ne sçay si je le pourray meriter jamais. Soyez en seureté de Madame De Villeroy, et de toute autre chose ; j' ay reçeu tous vos avis, et je les garderay tous. Madame et Mademoiselle De Ramboüillet vous ayment extrémement. Je vous dis adieu, madame, les larmes aux yeux, et je vous asseure que je vous ayme autant que vous le meritez, et plus que vous ne sçauriez vous l' imaginer. LETTRE 17 A MARQUISE DE SABLE p55 Madame, sans mentir c' est une extréme ingratitude à vous de n' avoir pas pris la peine de me faire response ; et c' est estre paresseuse à un point qui ne se peut souffrir, que de l' estre plus que moy. Quelque beau pretexte que j' eusse d' estre six mois sans vous escrire ; je n' ay pû laisser partir Robineau, sans vous asseurer qu' apres tout cela je suis plus à vous que jamais. Il est vray, madame, que vous ne me sçauriez perdre, quelque negligence que vous ayez pour moy. Je voudrois bien quelquefois, comme Mademoiselle De Chalais, me pouvoir sauver de vostre service, et il y a bien icy quelques personnes qui se resoudroient à m' enlever, mais je n' y puis consentir ; et il me semble que ce seroit me perdre, que de me sauver de la sorte. Madame De Ramboüillet m' a commandé de vous dire, que sur le besoin qu' elle a creu que vous aviez d' une personne habile et adroite pour estre en la place de celle que vous aviez perduë, elle vous a envoyé Mademoiselle , qui de bonne fortune n' avoit pas encor trouvé de condition, elle croit que vous la recevrez comme une personne qu' elle p56 vous a choisie, et l' a fait partir il y a deux jours. Je ne vous aurois pas escrit cette raillerie, si on ne me l' avoit commandé : car en verité, madame, j' ay le coeur trop outré du peu de soin que vous avez de moy ; deschargez-le de cét ennuy, s' il vous plaist, car je vous jure qu' il est tout à vous. Je suis, madame, vostre, etc. LETTRE 18 A MARQUISE DE SABLE p57 Madame, si vous ne vous souciez point de mon plaisir ny de mon repos, au moins ayez soin de ma fortune. Je suis sur le point de partir sans aucune remise, que jusqu' à ce que j' aye eu de vos nouvelles ; je crains que les lettres que vous m' aviez données ne soient trop vieilles, si vous avez encore conservé quelque intelligence en ce païs-là, je croy qu' il seroit à desirer pour moy, que vous m' en donnassiez d' autres ; où vous prendriez occasion de parler en ma faveur, si vous le trouvez à propos. Mais si vous ne le jugez pas ainsi, au moins sera-t' il bien que vous parliez pour vous, et que par vos lettres vous renouvelliez les asseurances de vostre fidelité et de vostre service. Et cela, madame, sera tousjours quelque sorte de recommandation pour moy. Je vous supplie tres-humblement de me les envoyer avec toute la diligence possible, car je n' attens que cela pour partir. Je vous dis adieu, madame, avec tant d' affection et de tendresse, qu' il seroit encore plus dangereux que Nerli vit celuy-cy que l' autre ; et je vous jure que j' ay plus de regret de m' esloigner de vous, p58 que de quitter celles que je laisse icy. Aussi, madame, me serez-vous tousjours plus considerable que tout le reste du monde ; et si vous sçaviez de quelle sorte cela est, vous en seriez satisfaite, vous qui ne sçauriez estre contente à moins d' avoir les coeurs tous entiers. Je vous dis cecy avec la mesme fidelité que les dernieres paroles que je dirois en mourant : il n' y aura jamais personne que j' ayme, que j' honore, ny que j' estime tant que vous ; et je seray tousjours, madame, en quelque temps, et en quelque lieu que ce soit, vostre, etc. LETTRE 19 A MLLE PAULET p59 Mademoiselle, je vous remercie tres-humblement de ce que vous ne vous plaignez point de moy, et je vous asseure aussi que vous en avez moins de raison que qui que ce soit au monde. Je m' estonne de ce que vous dites, que les personnes qui me font l' honneur de m' aimer, me blasment de ma paresse, et qu' elles-mesmes en ont tant, qu' elles me font reprocher cela par une autre. En l' estat, où je suis, il seroit bien plus raisonnable de m' envoyer des consolations que des plaintes, et ce ne sont gueres ceux qui sont affligez, qui sont bannis, et qui perdent leurs biens, qui divertissent les autres. En disant cecy, ne croyez pas, s' il vous plaist, que je me plaigne de cette rare personne, que son merite et son peu de santé mettent au dessus de toutes sortes de devoirs. Mais celles qui escrivent de gayeté de coeur, et seulement pour dire des gentillesses, ne sont pas, ce me semble, excusables de ne m' avoir pas fait cét honneur. Je vous asseure qu' il n' y eut jamais une tristesse pareille à la mienne ; et si j' osois écrire des lettres pitoyables, je dirois des choses qui vous feroient fendre le coeur. p60 Mais, pour vous dire le vray, je seray bien-aise qu' il demeure entier, et je craindrois que s' il estoit une fois en deux, il ne fust partagé en mon absence. Vous voyez comme je me sçay bien servir des jolies choses que j' entens dire : mais vous, mademoiselle, de qui je tiens celle-cy, et dont je n' oublie pas un bon mot, deux ans apres que je l' ay oüy dire ; ayez soin de m' en mander quelques-uns, puisque j' en sçay si bien profiter, et envoyez-moy quelques paroles, dont je me doive souvenir aussi long-temps que de celles-là : toutes celles que j' ay veuës jusques icy de vostre part, sont si indifferentes, qu' elles n' ont rien diminué de mon ennuy ; et je vous supplie tres-humblement de m' en envoyer qui ayent plus de vertu, vous qui sçavez donner aux vostres toute celle qu' il vous plaist. Sinon, je croiray que cette reconciliation si precipitée, qui fut faite si peu de temps devant mon depart, fut fausse ; et qu' il n' y a eu rien de sincere en vous, que vostre froideur et vostre indifference. Vous pouvez juger, s' il est possible que je vive avec cette imagination, et si vous n' estes pas la plus meschante personne du monde, si vous me mettez en ce hazard. Je vous conjure d' avoir plus de soin de moy, car vous y estes extrémement obligée ; puis-qu' il est vray que je suis plus que jamais, mademoiselle, apres avoir escrit cette lettre, il m' a semblé qu' il p61 y avoit cinq ou six dragmes d' amour, mais il y a si long-temps que je n' en ay parlé, que je n' ay pû m' en retenir ; et puis je suis si petit, que vous sçavez bien qu' il n' y a pas de danger de moy. Au reste, cét homme dont vous parlez est mort il y a long-temps, il ne reste qu' à l' enterrer, mais on le laisse-là par negligence, vostre, etc. LETTRE 20 A MLLE PAULET p62 Mademoiselle, ce fut un grand bon-heur pour moy, de recevoir vostre lettre devant que de partir de Bruxelles ; et de recevoir tant de consolation à la veille d' avoir tant de peine. Depuis je n' ay eu aucun déplaisir, quoy que j' aye eu beaucoup de mal : car je ne veux pas qu' il soit dit, qu' un homme dont vous avez soin, puisse estre mal-heureux, et j' aurois honte que la fortune eust sur moy plus de pouvoir que vous. J' ay cheminé douze jours sans m' arrester, depuis le matin jusqu' au soir, j' ay passé par des païs où le bled est une plante rare, et où l' on conserve les pommes avec autant de soin, que les orangers en France. Je me suis trouvé en des lieux, où les plus vieilles personnes ne se souviennent pas d' avoir jamais veu de lict ; et pour me rafraischir, je me trouve à cette heure dans une armée, où les plus robustes sont fatiguez. Cependant, je vis encore, et je ne vois icy personne qui se porte mieux que moy. Je ne sçay pas à quoy attribuer une force si extraordinaire, qu' à l' effet de vostre lettre : et il me semble que je suis comme ces hommes qui font des choses surnaturelles, apres avoir p63 avalé un billet. En arrivant, je me suis fait enroller, par la faveur de Monsieur De Chaude-Bonne, dans une compagnie de cravates : et je vous puis dire sans vanité, mademoiselle, qu' il n' y a personne qui y fasse mieux que moy. Je n' ay point pourtant encore enlevé de femme, ny de fille, pource que je me suis trouvé un peu las du voyage, et que je n' estois pas en trop bonne consistance ; et tout ce que j' ay pû faire, a esté de mettre le feu à trois ou quatre maisons : mais je me fortifie tous les jours, et je suis plus determiné qu' il n' est possible de croire. Tout de bon, je suis tout autre que vous ne m' avez veu, et telle personne s' est sauvée autresfois de mes mains, qui ne m' eschaperoit pas à cette heure. Je croy pourtant, quelque meschant, que je me fasse, que vous ne croyez pas que je le sois tant, et que vous ne pensez pas que l' on me doive beaucoup craindre ; et mesmement vous, mademoiselle, puis-que vous sçavez bien que vous avez toute sorte de pouvoir sur moy, et que je suis de tout mon coeur, mademoiselle, en partant de Bruxelles ; j' envoyay quelques tableaux à celuy qui vous doit donner cette lettre : je le priay de vous les porter, et je vous supplie p64 tres-humblement, mademoiselle, de les donner à la personne, à qui vous jugez que je les envoye, et de luy dire, que c' est une partie de mon pillage, et que je luy donne cela en rabbattant, sur ce que je luy dois de la mourre. Le 27 Juin, du port d' Igoin sur la Loire, que nous allons passer. Vostre, etc. LETTRE 21 A MLLE PAULET p65 Mademoiselle, vous auriez plus souvent de mes nouvelles, si je pouvois : mais pour l' ordinaire, nous arrivons en des lieux où l' on trouve plus aisément toute autre chose, que de l' encre et du papier ; et puis il faut escrire avec tant de retenuë, qu' estourdy comme je suis, je ne prens jamais la plume que je ne tremble de peur d' en trop dire, et que je ne fasse d' estranges efforts pour m' en empescher. Mesmes à cette heure, je meurs d' envie d' escrire des choses qu' il est plus à propos de taire, et que peut-estre vous-mesme ne trouveriez-vous pas trop bonnes. Car il me souvient que par vostre derniere vous m' avez défendu de parler d' amour, et il faut que je vous obeïsse quelque peine que j' y aye. Et je ne puis pourtant, mademoiselle, que je ne vous die que quelque passion que j' aye pour la guerre, il y en a quelque autre qui est bien plus forte en moy, et que je connois que nos premieres inclinations sont tousjours les maistresses. Nous ne trouvons rien qui nous resiste, nous nous approchons tous les jours du païs des melons, des figues, et des muscats, et nous allons combattre en des lieux, p66 où nous ne cueillerons point de palmes, qui ne soient meslées de fleurs d' oranges et de grenades ; mais je vous asseure que je quitterois volontiers ma part de toutes nos victoires, pour avoir l' honneur d' estre à cette heure à vos pieds, et que j' estimeray tousjours moins le tiltre de conquerant, que celuy de vostre, etc. Ce 10 juillet. LETTRE 22 A MLLE DE RAMBOÜILLET p67 Mademoiselle, je n' ay garde de trouver rien à redire à vostre prudence, puis qu' elle est jointe avec tant de bonté ; et qu' elle ne s' employe pas moins à pourvoir aux biens des autres, qu' aux vostres mesmes. J' avoüe que je me fusse estonné d' estre le premier mal-heureux que vous eussiez abandonné, et que vous eussiez fait sur moy l' aprentissage de cette vertu impitoyable qui n' a encore pû compatir avec vostre generosité. Aussi, puisque les actions qui se font avec peril, sont plus estimées que les autres, il ne faut pas tousjours chercher toute sorte de seureté à bien-faire, et vous estes, ce me semble, mademoiselle, particulierement obligée d' avoir soin des miserables, puis qu' avec des paroles seulement vous pouvez changer leur condition. Celles que vous m' avez fait l' honneur de m' envoyer, ont fait en moy tout l' effet que vous pouvez imaginer, et je n' ay esté depuis tourmenté de rien que du regret de ne vous pouvoir tesmoigner le ressentiment que j' en ay. Il est vray, mademoiselle, que lors que vous ne voulez pas estre meschante, vous estes la plus accomplie p68 personne du monde ; et la bonté qui est si aymable en tous les sujets où elle se trouve, est beaucoup plus estimable en vous, en qui elle est mieux accompagnée qu' elle ne fut jamais en personne. Je n' eusse pas tant differé à vous remercier tres-humblement de celle qu' il vous a plû avoir pour moy, si j' en eusse trouvé l' occasion : et je mets cette lettre entre les mains de la fortune, sans voir comme elle pourra passer au travers de tant de difficultez et de feux qui nous entourent. Je croy pourtant qu' elle sera assez heureuse pour ne se point perdre, puisque c' est à vous qu' elle s' adresse, et que vous ne manquerez pas de la recevoir par ce bon-heur que vous dites, que vous avez en toutes les petites choses. J' en aurois icy beaucoup à vous dire qui ne sont pas petites, et que je voudrois bien que vous sçeussiez. Mais je croy que vous voulez que je sois prudent aussi bien que vous, et que je n' escrive rien qui soit sujet à estre expliqué. Cependant, quoy que nous soyons de party contraire, je croy que je puis dire sans crime, qu' il n' y a personne dans le nostre que je suivisse si volontiers que vous, et que je seray toute ma vie avec toute sorte de respect et de veritable estime, vostre, etc. LETTRE 23 A MLLE PAULET p69 Mademoiselle, j' avois beaucoup plus d' interest que vous, que les richesses que vous m' aviez envoyées, ne tombassent pas en d' autres mains que les miennes. De tous les biens qui me sont restez, il n' y en a point que j' aymasse moins perdre que ceux que vous me faites, et je me passeray de tous les autres, tant que je jouïray de ceux-là. Si les pierres que vous m' avez données, ne peuvent rompre les miennes, elles m' en feront au moins porter la douleur avec patience ; et il me semble que je ne me dois jamais plaindre de ma colique, puis qu' elle m' a procuré ce bon heur. Je ne puis pourtant m' empescher de vous dire, que cette generosité vous a pensé couster bien cher, et qu' il ne s' en est gueres fallu, que ces pierres n' ayent esté des pierres de scandale pour vous. Celuy avec qui je demeure, sçait que vous me faites l' honneur de m' escrire, depuis que je luy fis voir le billet où vous luy faisiez vos baise-mains. J' estois avec luy lors que vos lettres me furent renduës, il reconnut ou devina vostre escriture en voyant le dessus, et je ne niay pas que ce n' en fust. J' eus la curiosité de voir premierement un papier p70 qui me sembloit plus pesant que les autres, et l' ayant ouvert, j' en tiray en sa presence un bracelet le plus brillant et le plus galant qui fut jamais. Je ne vous puis dire combien je fus surpris, de trouver une chose que j' attendois si peu de vous, et de voir que j' eusse esté si peu discret en la premiere faveur que vous m' aviez faite. Je devins plus rouge que le ruban que vous m' aviez envoyé, et celuy devant qui j' estois, prit un visage aussi severe, que si c' eust esté Mademoiselle qui me l' eust donné. Mais ayant leu vostre lettre, je trouvay que ce qui paroissoit une faveur, estoit un remede, et que le bracelet n' estoit pas envoyé à un galant, mais à un malade. Quoy que vous disiez, mademoiselle, il me semble que je suis extrémement bon : car moy qui donnerois tout ce que j' ay au monde, et que vous eussiez fait pour moy une galanterie comme celle-là ; j' eus du contentement en ce rencontre, que ce n' en fust pas une, et fus bien-aise de me trouver moins heureux, et que vous parussiez moins coupable. Ainsi pour ce coup, l' Ejade a eu pour vous un effet que vous n' attendiez pas d' elle, et sa vertu a défendu la vostre qui estoit accusée, et preste, ce me semble, d' estre jugée bien rigoureusement. Apres cela, je ne la puis tenir que bien precieuse, et venant de si bonne main, j' ay une grande foy en elle. J' avois besoin de ce remede, en un païs où il n' y en a point d' autre, et où l' on doit plustost attendre secours des pierres, que des hommes. Que s' il vous souvient d' une particularité que l' on nous a dite autresfois p71 de ce lieu, vous plaindrez bien davantage ceux qui ont la colique. Quand vous ne sçaurez pas ce que je veux dire, je n' en seray pas fasché : car pour un homme qui a pû imaginer un moment que vous l' aviez favorisé, ce discours n' est pas trop galant. Je vous diray seulement, mademoiselle, que vous estes extrémement obligée d' avoir soin de moy. Car outre que vous avez eu le mesme mal, je vous apprens que pour cette fois le mien vient de la mesme cause, et que les medecins de Madrid me donnent les mesmes conseils, que nous ont donné autre-fois Monsieur De La Grange, et Monsieur De Lorme. Dans vos plus sombres humeurs, vous n' avez jamais esté plus solitaire, plus farouche, ny plus inhumaine, que je le suis icy. Vous ne sçauriez vous imaginer combien la vie que j' y fais, est differente de la mienne passée, et vous-vous estonnerez quelque jour, quand je vous diray que j' ay passé huit mois sans parler à une femme, sans gronder, sans disputer, sans joüer, et ce qui est plus estrange, sans me chausser une seule fois. Cela est espouvantable seulement à raconter. J' ay souffert un hyver plus perçant que celuy de France, en un lieu où l' on ne voit point de robes de chambre, ny de cheminées, et où l' on ne fait jamais de feu, sinon pour le gain d' une bataille, ou à la naissance d' un prince. Dans cette misere, j' ay souhaitté souvent le feu de l' hostel de Ramboüillet, et regreté le temps que je refusois d' estre le cyclope d' une plus aymable personne, que celle qui gouverne leur maistre. Il faut estre p72 bien sçavant pour entendre cecy. Mais si vous devinez celle dont je veux parler, je vous supplie tres-humblement, mademoiselle, de me permettre de l' asseurer icy, que je l' honore avec plus de passion que jamais, et que je me consolerois de mon absence, si je croyois qu' elle eust fait en elle le mesme effet qu' en moy : car, sans mentir, elle a redoublé l' affection que j' ay euë de tout temps de la servir ; et m' ayant fait oublier tous les dépits qu' elle m' a faits, je ne me souviens plus que des excellentes qualitez qui la rendent aymable et admirable. Quelque mine que je fasse, il m' estoit tousjours resté sur le coeur quelque chose contre elle, et ce n' a esté qu' en ma derniere maladie que je luy ay pû pardonner le tour qu' elle me fit une fois en vostre presence, lors qu' elle me pensa tüer avec une aiguierée d' eau. Mais à cette heure, j' ay changé tous les desirs de vengeance, en souhaits de la voir, de l' honorer, et de la servir ; et s' il y a quelque personne au monde que j' ayme plus qu' elle, c' en est seulement une, qu' elle ayme aussi plus qu' elle-mesme. Pour celle-là, je luy garderay tousjours dans mon esprit, et dans mon estime, un rang tout particulier, elle n' aura jamais dans mon affection, de compagnie, ny de pareille, non plus qu' elle n' en a point dans le monde. Et si je ne vous aymois que d' amitié, j' avouë que je ne vous aymerois pas tant qu' elle. Ne froncez pas le sourcil pour cela, et ne trouvez pas estrange, que je n' évite pas dans mes lettres les choses qui vous peuvent choquer, puisque vous n' avez pas cette consideration p73 pour moy dans les vostres. Car quel besoin estoit-il de me dire de ces deux personnes, qu' elles ont fait des connoissances nouvelles, qui leur pourroient faire oublier leurs anciens amis ? Et à quel propos mettre cela à la fin de la plus obligeante lettre du monde ? Si mon mal se pouvoit guerir, comme la fievre-quarte, par une grande apprehension, cette malice pouvoit estre bonne à quelque chose ; et encore vous serois-je peu obligé, quand vous m' auriez guery de la colique, en me donnant de la jalousie. Voyez-donc, s' il vous plaist, à me mettre en repos là-dessus : car, sans mentir, cela a troublé le mien, et j' en ay moins bien dormy depuis. J' avois desja quelque disposition à cette crainte ; non pas que je doute aucunement de la bonté de ces dames ; mais je songe souvent, quelle dangereuse chose c' est qu' un grand esloignement. En un mot, mademoiselle, il n' y a que vous dont je me doive asseurer. Car pour resister à une si longue absence, ce n' est pas assez d' estre constante, il faut encore estre opiniastre. Mais puisque vous m' avez fait la faveur de me mettre au nombre de vos amis, je sçay bien que mon mal-heur ne vous en fera pas desdire ; et que vous ne voudriez pas que la fortune vint à bout d' une chose, qu' autrefois tant de bons religieux, et tant de gens de bien n' ont pû faire. Que s' il y a quelque autre personne qui me fasse l' honneur de m' aymer, je jouys de ce bon-heur avec crainte, et comme d' un bien que je puis perdre, et dont le temps m' oste, peut-estre, tous p74 les jours quelque chose. Vous me dites, que la maistresse de la vostre ne m' a pas oublié. Je ne sçay si je pourray deschiffrer cela. Vostre maistresse, n' est-ce pas une demoiselle qui a les yeux fort esveillez, et le nez un peu retroussé, fine, fiere, desdaigneuse, glorieuse, et civile, bonne, et meschante, qui gronde souvent, et qui neantmoins plaist tousjours, qui est fort honneste fille, et qui a une mere qui l' estrangle, et que j' aimay une fois depuis Baignolet jusqu' à Charonne ? Si c' est celle-là, sa maistresse, sans mentir, merite de l' estre de tout le monde, et j' ay soustenu huit mois durant dans cette cour, qu' il n' y a rien sous le ciel de si beau, ny de si bon qu' elle. Tous mes desplaisirs ensemble, ne m' ont pas esté si sensibles que le sien, et j' ay respandu beaucoup de larmes, où elle a eu la plus grande part. Aussi faut-il avoüer que cela est estrange, et bien digne de pitié ; que sa naissance ait esté si heureuse, et que sa vie le soit si peu, et qu' une personne ait eu ensemble toutes les graces, et toutes les disgraces du monde. Je reçois l' honneur qu' elle me fait, avec tout le respect et toute la joïe que je dois, et je prie Dieu qu' il la console, comme elle console les autres. Cette bonté devroit faire beaucoup de honte à cette dame, sur qui l' on trouva une fois trois poux. Mais il me semble que vostre maistresse vous est trop fidele de ne me rien dire, et que sans me donner sujet de jalousie, elle me pouvoit faire quelque compliment. Vous avez grand soin de m' asseurer de l' amitié de vostre serviteur, si ce n' est le mesme que je pense ; p75 je ne trouverois guere bon que vous-vous en souvinsiez tant : mais celuy-là merite toutes choses, et il n' y a rien que je luy puisse envier. Pour Madame De Clermont, quand vous ne m' en diriez aucune chose, je ne laisserois pas d' estre asseuré qu' elle me fait l' honneur de m' aymer ; connoissant sa charité, comme je fais, je ne puis douter de son affection, et c' est assez d' estre du nombre des affligez, pour estre de celuy de ses amis. Dans la joye que je reçois de l' honneur que me font tant de rares personnes, j' ay une extréme tristesse de voir que vous ne me dites rien d' un homme, dont vous sçavez que le souvenir m' apporteroit une grande consolation. Je sçay bien, mademoiselle, que ce n' est pas vostre faute, et que c' est à dire, que vous n' avez autre chose à m' en faire sçavoir. Il n' y a rien dans mon mal-heur qui me touche davantage que cela, ny que j' aye tant de peine à souffrir. J' ay peur qu' il ne trouve pas bon que je parle de luy : mais cette consideration, ny pas une autre, ne me sçauroit obliger à estre ingrat, ny empescher que je ne publie par tout où je me trouveray, qu' il n' y a point d' homme au monde qui merite plus que ses amis l' ayment, et que ses ennemis l' estiment. Si Monsieur Le Comte De Guiche est à la cour, permettez-moy, s' il vous plaist, que je le supplie tres-humblement de songer quelquesfois à moy, et de donner un exemple de sa constance, en aymant une personne si esloignée et si inutile. J' eus l' autre jour du plaisir, en trouvant Mademoiselle De Montausier dans la gazette : mais il p76 me semble qu' il seroit plus raisonnable que le damoiseau y fust, et selon que je le connois, je ne croirois pas que la renommée de mademoiselle sa soeur deust aller plus loin que la sienne. Je voudrois bien qu' il sçeust que je suis tousjours son tres-humble serviteur, et que je luy souhaitte tout le bon heur, et toutes les belles avantures qu' il merite. J' excepte pourtant une demoiselle, pour qui je l' ay craint autresfois, et j' asseure icy celle-là mesme, qu' elle sera la plus ingrate du monde, si jamais elle m' oublie, pour qui que ce soit. Car, sans mentir, la passion que j' ay pour elle, est au delà de tout ce qu' elle en sçauroit penser. Que si apres cela, elle la paye d' une trahison, j' employeray quelque jour le fer et le poison pour m' en venger. Vous ne sçauriez deviner, mademoiselle, celle de qui je veux parler, et c' est un secret trop important pour le confier à personne. Je vous supplie seulement de faire voir cét endroit à Mademoiselle Du Pin. Mais je m' accoustume à faire de longues lettres, et j' ay peur de vous lasser : cependant, il me reste encore mille choses, et je me fais une extréme violence, de me contenter de vous dire que je suis, mademoiselle, vostre, etc. De Madrid. LETTRE 24 A MLLE PAULET p77 Mademoiselle, vous devez croire plus que personne, que le changement de pays n' en a point apporté en mon esprit : car je vous asseure qu' il n' y en aura jamais en moy pour ce qui vous regarde. Si vous pensez que j' aye des affections à tout prix, croyez aussi que ces prix-là sont justes, et proportionnez à la valeur des personnes. Tant que je suivray cette regle, vous devez estre asseurée, que je n' auray point de passion plus violente que celle de vous servir. Si cela est selon la raison, il n' est pas moins selon mon inclination ; et vous devez croire, que je ne m' empescheray jamais de vous aymer, vous qui dites tant, que je ne me sçaurois contraindre, et que je ne suis point prudent en tout ce qui est de mon plaisir. Je n' en ay point, je vous jure, de plus grand qu' à vous honorer, et à m' imaginer souvent toutes les bontez, et les beautez que je connois en vous. Quoy que les presens que vous me faites, soient empoisonnez, je les reçois de fort bon coeur, et je recevray tousjours de mesme tout ce qui me viendra de vostre part. J' ay esté bien-aise, mademoiselle, de trouver ma justification dans les mesmes pieces, p78 par lesquelles on me pensoit convaincre. Ces deux arcs de couleur noire, dont il est parlé dans les stances du garçon, montrent qu' elles n' estoient pas pour la demoiselle. Elle merite ce nom-là, aussi bien que Mademoiselle De Neuf-Vic, et je vous asseure que les tablettes sont venuës en ses mains de la mesme sorte. L' affaire de Mademoiselle Mandat est encore plus innocente, et si vous en avez ouvert des lettres, c' est une grande meschanceté que de m' en faire tant la guerre. J' ay leu, neantmoins, avec honte, les stances que vous m' avez envoyées, et je me trouve bien plus coulpable d' avoir fait de mauvais vers, que de mauvaises galanteries. Cela m' a fait voir que depuis que Monsieur De Chaudebonne m' a réengendré avec madame, ou Mademoiselle De Ramboüillet, j' ay pris d' eux un autre esprit, et que j' estois un sot garçon en ce temps, ou Mademoiselle Duplessis dit, que j' estois si joly. Mais, mademoiselle, quand on me voudra faire de ces affrons, je vous supplie de ne vous en point charger. On mande à vostre mary , qu' il ait bien du soin de moy, et qu' il m' enveloppe dans de la soye et dans du cotton ; et on fait en mesme temps tout ce qu' on peut pour me faire mourir. Je trouve l' avis de Mademoiselle De Bourbon excellent, de me conserver dans du succre : mais il en faudroit beaucoup pour adoucir tant d' amertumes, et j' aurois apres cela le goust des petits citrons confits. Avec mille graces tres-humbles, je ne puis reconnoistre l' extréme honneur qu' elle me fait de se souvenir de moy. Je p79 souhaitte de tout mon coeur que cette Aurore (car ce nom que vous luy donnez luy vient bien) soit suivie d' un aussi beau jour qu' elle le merite, et que tous ceux de sa vie soient exempts de nuages, et aussi clairs et sereins que son visage et son esprit. Je baise tres-humblement les mains, et avec toute la passion que je dois à Madame De Clermont, et à mesdemoiselles ses filles. Je remercie tres-humblement Monsieur Godeau, des vers qu' il m' a envoyez, je les ay trouvez comme le reste de ses ouvrages, lesquels je relis tous les jours, et je n' estudie quasi plus que dans les choses qu' il a faites. LETTRE 25 A MLLE PAULET p80 Mademoiselle, je reçeus, il y a un mois, une lettre que vous me faisiez l' honneur de m' escrire, du 20 janvier ; le dernier ordinaire m' en a apporté une autre du 26 du mois passé, et j' ay eu avec toutes les deux, beaucoup de papiers qu' il vous a pleu m' envoyer. Vous pouvez juger qu' il n' est pas raisonnable, quoy que vous disiez que je reforme les loüanges que je vous donne, ny que je commence à dire moins de bien de vous, lors que j' en reçois le plus. Je ne pûs pas respondre à la premiere, pource que j' estois malade au temps que le courrier partit ; et comme les joyes des miserables ne durent guere, le lendemain que je l' eus reçeuë ma colique me reprit, à laquelle je ne songeois plus, et je payay avec dix-sept jours de douleur, un jour de contentement. Madame De Clermon me fait un honneur que je ne sçaurois meriter, et je ressens comme je dois, l' extréme obligation que je luy ay. Mais je ne croiray pas qu' elle n' ayme tant qu' elle dit, ni que j' aye beaucoup de part en ses prieres, si je continuë à avoir si peu de santé, et si peu de fortune. C' en est une, au reste, pour moy, plus grande que je ne sçaurois jamais esperer, p81 que la dame que vous sçavez que je mets tousjours au dessus de toutes les autres, veüille avoir soin de ce qui me regarde. Il n' y a point d' oracle que je tienne plus certain que sa prevoyance, et je reçois ses conseils et ses commandemens, comme s' ils me venoient du ciel. Quoy que je ne trouve point dans mon esprit d' assez haute place pour elle, je la puis asseurer, que je l' y ay tenuë tousjours presente dans tout ce qui m' est arrivé. Elle m' a souvent consolé dans mes plus sensibles desplaisirs, et la partie de mon ame où elle estoit, a esté exempte des troubles et des desordres où mes miseres m' ont mis. Je la revere comme la plus noble, la plus belle, et la plus parfaite chose que j' aye jamais veuë. Mais tout le respect et toute la veneration que j' ay pour elle, ne peuvent empescher qu' avec cela je ne l' ayme tendrement, comme la meilleure personne qui soit au monde. J' advouë que mademoiselle sa fille n' est guere moins bonne, s' il est vray, comme vous dites, mademoiselle, qu' elle se souvienne de moy. Je voudrois bien payer en quelque sorte cét honneur, mais il me semble que ce n' est pas assez d' un coeur pour madame sa mere, et pour elle, et que quand l' une y a pris sa part il en reste trop peu pour l' autre. La faveur que me font trois si excellentes personnes, me soulage de toutes mes peines, et m' en donne quand et quand une nouvelle de ne pouvoir jamais m' en rendre digne, ni tesmoigner comme je voudrois, le ressentiment que j' en ay. Puisque cela merite des graces infinies, je vous supplie p82 tres-humblement, mademoiselle, d' employer les vostres, et cette eloquence qui vous est si naturelle, pour les remercier ; et assistez-moy en ce besoin, vous qui m' estes tousjours si secourable. Quand je songe que vous et elles me faites l' honneur de vous ressouvenir de moy, je m' estonne qu' estant si heureux en cela, je sois si mal-heureux d' ailleurs, et qu' il puisse arriver tant de mal à un homme qui a tant d' anges tutelaires. Je n' ay encore pû resoudre lequel est le plus grand, du bon-heur d' en estre aymé, ou du mal-heur d' en estre absent, et je trouve qu' il n' y a personne que l' on puisse tant envier que moy, ny que l' on doive tant plaindre. J' ay encore plus de raison de dire cecy, si je ne me trompe point en lisant vostre lettre ; et s' il est vray que la dame, dont vous défendez tant la generosité, sans que l' on l' accuse, m' ait fait l' honneur de m' escrire, je reçois doucement toutes les reprimendes que vous me faites sur ce sujet. Je vous supplie pourtant de croire que mon dessein n' a pas esté de me plaindre particulierement d' elle ; mais n' ayant receu des recommandations que de deux ou trois personnes, je me plaignois en general de toutes les autres de qui je n' avois pas ouy un mot depuis que je suis icy. Il est vray qu' elle auroit, ce me semble, plus de tort que pas une, elle qui a la plus grande memoire du monde, d' en manquer seulement pour ses amis, et sa pensée ayant passé beaucoup de fois les Pyrenées pour Alcidalis ; et pour imaginer en Espagne des personnes qui n' y furent jamais, j' aurois sujet de m' estonner qu' elle ne p83 songeast pas à celles, qui y sont, et qui sont à elle. Que si elle m' a fait l' honneur que vous dites, elle a beaucoup passé mon esperance, et fait bien davantage pour moy que je n' eusse osé demander. Mais cela ayant esté, c' est une perte à laquelle je ne me puis resoudre. Je sçay, mademoiselle, que sans que je vous en die rien, vous imaginerez bien avec quel regret je la souffre. Mais vous qui prenez la peine de m' envoyer les lettres de Balzac, et la copie de toutes les belles choses, vous ne devriez pas, ce me semble, oublier celle là. J' ay veu avec beaucoup de plaisir ce qu' on luy a envoyé sur la mort du roy de Suede, et je suis bien aise de voir que les beaux esprits luy rendent tousjours l' hommage et la reconnoissance qu' ils luy doivent. Le sonnet m' a semblé fort beau, et la lettre fort galante. J' y ay remarqué que celuy qui l' a fait, devoit bien connoistre l' humeur de la personne à qui il escrivoit, puis qu' ayant perdu un amant, il ne luy en dit pas un mot de consolation. De bonne fortune pour nous, elle est plus tendre pour ses amis, et puis-qu' elle se souvient de celuy qui est le moindre des siens, et qui mesme ne sçauroit jamais meriter ce nom, tous les autres sont en seureté. Pour moy, quoy que j' aye oüy dire quelquesfois à cét homme que vous dites qui est si severe, et pour qui je n' ose rien mettre icy, j' ay creu qu' il estoit impossible qu' une personne, qui fait naistre de l' amitié en tous ceux qui la voyent, n' en eust point en elle, et qu' ayant reçeu tant d' excellentes qualitez de madame sa mere, elle n' eust p84 point une des plus belles, d' estre la meilleure amie du monde. Vous voyez, mademoiselle, comme je me sçay corriger des fautes dont vous me reprenez. J' ay creu les avoir reparées par ce que je viens de dire, et avoir satisfait aux reproches que vous me faisiez de vous loüer à son prejudice. J' ay mieux aymé me desdire de ce que j' avois pensé d' elle, que de ce que j' avois dit de vous, et il m' a esté plus aisé d' augmenter ses loüanges, que de retrancher les vostres. J' ay reçeu vostre Judith de fort bon coeur ; je dis de fort bon coeur, pource qu' elle le merite, et aussi pour l' amour de vous. Car je pense que vous aymez particulierement cette histoire, et que vous estes bien-aise de voir une action de sang, et de meurtre, approuvée dans l' escriture. Je n' ay pû m' empescher en la lisant, de m' imaginer que je vous voyois tenant une espée dans une main, et la teste de Monsieur De Saint B dans l' autre. Vous me dites que celuy qui l' a faite, est le mesme qui a traduit les epistres de S Paul. Vous ne songez pas, mademoiselle, qu' une personne qui a eu tant de maladies, et de desplaisirs, doit avoir perdu la memoire de beaucoup de choses, principalement occupant tout ce qui luy reste en des sujets où elle est si bien employée. Vous m' avez mis en une pareille peine dans une autre lettre, en me disant que vostre serviteur me fait ses recommandations ; quel moyen de deviner cela ? D' abord je me suis imaginé que c' estoit un cardinal ; et puis un docteur en theologie ; apres j' ay pensé que ce pourroit estre un p85 marchand de la ruë Aubry Boucher, ou un commandeur de malthe, un conseiller de la cour, un poëte, ou un prevost de la ville, et il n' y a pas une condition de gens, où je n' aye trouvé quelque sujet de douter ; que si d' aventure c' est un jeune gentil-homme fort blond, et fort blanc, et qui a extrémement de l' esprit, rien ne me pouvoit arriver qui me donnast plus de contentement, que le tesmoignage qu' il me rend de se souvenir de moy, et je tascheray toute ma vie à meriter son affection par mes tres-humbles services. Dans quelque pauvreté que je sois, je voudrois qu' il m' eust cousté mille escus, et pouvoir joüer une partie à la paume aveque luy cela : n' eust pas esté impossible, si on m' eust laissé la liberté de suivre mon advis ; car j' avois resolu asseurément de retourner par Paris, et vous m' eussiez pû voir un de ces jours de la religion de Monsieur D' Aumont ; mais je me sousmets, et j' obeïs, quoy qu' avec assez de peine. Je ne puis dire asseurément quand je partiray d' icy, si dans un mois, dans deux, ou dans trois. J' y ay dit à un homme l' obligation qu' il vous avoit de vostre souvenir. Il vous remercie tres-humblement, et m' a donné charge de vous dire, qu' il est vostre tres-humble serviteur. Nous tenons nostre mesnage ensemble, et vivons dans la plus grande amitié qu' il est possible. J' en demande pardon à la dame que vous sçavez, et je luy laisse à juger, elle qui s' entend à l' advenir, ce que cela me promet, et si je ne pourray pas estre quelque jour en bonne subsistance, aussi bien p86 que luy. Voicy, mademoiselle une grande lettre, à laquelle vous n' avez que la moindre part, et où je n' ay rien dit de ce qui me touche le plus. Voila ce que c' est de ne point respondre aux galanteries que je vous escris de m' envoyer des lettres, où vous ne me parlez que de vos amies, et ne me dites quasi rien de vous. Quelque dessein pourtant que j' eusse de m' en venger, je ne puis m' empescher de declarer icy, que je redis pour vous seule, toutes les paroles d' estime et d' affection que j' ay dites pour chacune d' elles, et que je suis tout d' une autre sorte, mademoiselle, vostre, etc. De Madrid. LETTRE 26 A M. DE CHAUDEBONNE p87 Monsieur, je vous escrivis il y a dix ou douze jours, et vous remerciois de deux lettres qu' enfin j' ay receuës de vous ; si vous sçaviez le contentement qu' elles m' ont apporté, vous auriez regret de ne m' en avoir pas escrit davantage, et de ne m' avoir pas donné cette consolation en un temps où j' en avois tant de besoin. Madrid, qui est le plus agreable lieu du monde pour les sains et les desbauchez, est le plus ennuyeux pour les gens de bien, et pour les malades ; et lors que le caresme empesche les comedies, je ne sçache pas qu' il y ait un seul plaisir dont on puisse jouyr en conscience. L' ennuy et la solitude où je m' y suis trouvé, ont fait au moins en moy un bon effet, car ils m' ont reconcilié avec les livres que j' avois quittez depuis quelque temps, et ne trouvant point icy d' autres plaisirs, j' ay esté contraint de gouster celuy de la lecture. Preparez-vous donc, monsieur, à me voir quasi aussi philosophe que vous, et imaginez-vous combien doit avoir profité un homme qui durant sept mois n' a fait autre chose que d' estudier ou d' estre malade. p88 Que s' il est vray qu' une des principales fins de la philosophie, est le mespris de la vie, il n' y a point de si bon maistre que la colique, et Socrate ni Platon ne persuadent pas si puissamment. Elle m' a donné depuis peu une leçon de dix sept jours, dont il me souviendra long-temps, et m' a fait considerer beaucoup de fois combien nous sommes foibles, puis-qu' il ne faut que trois grains de sable pour nous abbattre. Que si elle me fait estre de quelque secte ; ce ne sera pas de celle qui maintient, que la douleur n' est point mal, et que le sage est tousjours heureux. Mais quoy qui m' arrive, monsieur, je ne sçaurois estre ni l' un ni l' autre, sans estre aupres de vous, et rien ne me peut tant ayder pour tous les deux, que vostre exemple, et vostre presence. Je ne sçaurois pourtant dire quand je sortiray d' icy, et attendant de l' argent et des hommes qui viennent par la mer, j' ay peur d' y demeurer plus que je ne voudrois, car c e sont deux choses qui ne viennent pas tousjours à point-nommé. Je vous supplie donc tres-humblement, de ne m' y pas oublier si long temps que vous avez fait, et de me tesmoigner en me faisant l' honneur de m' escrire, que vous reconnoissez la vraye affection avec laquelle je suis, monsieur, vostre, etc. ETTRE 27 A MLLE PAULET p89 Mademoiselle, puisque la faveur que vous m' avez faite de m' écrire, ne pouvoit recevoir de prix, et qu' il n' estoit pas en moy de la meriter, vous ne la deviez pas discontinuër, quoy que j' aye tesmoigné de manquer à la reconnoistre. L' estat où j' estois il y a deux mois, me contraignit de laisser partir l' ordinaire sans vous escrire, et si cela a esté cause, comme il y a apparence, que celuy-cy ne m' ait point apporté de vos lettres, je vous asseure que c' est le plus grand mal que ma colique m' ait jamais fait. Puis-qu' elles me sont si necessaires, ne refusez pas, s' il vous plaist, mademoiselle, de me donner secours, et vous qui estes si charitable pour ceux qui sont en affliction, tesmoignez de l' estre pour une personne qui en a de tant de sortes. Vous y estes davantage obligée, puisque la plus grande des miennes, et à laquelle je sçay moins resister, est de me voir esloigné de vous. Que si avec ce regret, j' en ay quelque autre sensible, c' est pour des personnes que vous n' aymez pas moins que vous-mesme. Je vous supplie tres-humblement de leur dire souvent, que la passion que j' ay pour elles, ne se peut dire, et p90 conservez-moy tousjours quelque place dans leur esprit, vous qui y en avez une si grande, afin qu' aumoins nous puissions estre là ensemble, si nous ne le pouvons ailleurs. Pour vous, mademoiselle, je vous supplie encore une fois, de ne me point abandonner ; l' honneur de recevoir de vos lettres, est un bien que je n' eusse pû esperer, mais dont je ne me sçaurois plus passer, à cette heure que j' y suis accoustumé. Ne me l' ostez donc pas, apres me l' avoir donné si genereusement, et n' allez pas en cela contre deux vertus qui vous sont si naturelles, la liberalité, et la constance ; n' estant pas en mon pouvoir de payer cette obligation, au moins je feray des souhaits pour cela, et ne demanderay jamais rien de si bon coeur à la fortune, que de vous pouvoir tesmoigner que je suis beaucoup plus que je ne le dis, mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 28 A MLLE PAULET p91 Mademoiselle, rien ne peut estre dans vos lettres plus agreable qu' elles-mesmes : j' ay trouvé dés le commencement de la vostre, ce que vous ne me vouliez faire esperer qu' à la fin, et vous m' avez donné le contentement que vous me promettiez d' ailleurs. Il est à croire que vous n' avez pas leu ce qui y estoit adjousté d' une autre main, et que vous qui ne m' envoyez que de l' or, et des pierreries, ou des paroles qui valent mieux que cela, n' auriez pas voulu m' envoyer des injures. J' advouë pourtant, que je merite en quelque sorte celle que l' on m' a escrite, et que je ne suis guere galant, puisque je n' ay pas la hardiesse de l' estre avec vous. C' est une honte extréme, que je vous aye escrit tant de longues lettres, sans qu' il y ait tien eu de ce stile, dont une de vos amies dit, qu' il luy semble que c' est toute poësie ; et qu' estant esloigné de vous de tant de lieuës, je n' ose encore vous rien dire de ce que je pense. Mais je ne veux plus me deshonnorer pour l' amour de vous, et si vous ne me faites faire des satisfactions de ce reproche ; je suis resolu de vous escrire des lettres toutes pures d' amour, pleines de p92 feux, de fleches et de coeurs navrez, et je feray tant de galanteries, que l' on se repentira de m' avoir offencé. Dés cette heure mesme, j' ay toutes les peines du monde de m' en empescher, et je ne trouve point d' autre moyen pour me retenir, que de songer à cette excellente personne, dont j' ay appris à prévoir en chaque chose tous les inconveniens qu' il y a à craindre, et dont le seul ressouvenir m' oblige à estre respectueux et prudent. Vous, mademoiselle, qui sçavez tout ce qui se passe en mon esprit, je vous supplie tres-humblement de luy dire de quelle sorte elle y est, et avec quel ressentiment, et quelle veritable affection je paye l' honneur qu' elle me fait. Vous pouvez, ce me semble, estant aussi bonne que vous estes, obliger de la mesme sorte Madame De Clermont, à continuer de m' aymer, et de prier Dieu pour moy. Je feray de mon costé tout ce qui me sera possible pour me rendre digne des graces qu' elle me peut obtenir, et il est difficile qu' un homme que vous preschez, et pour qui elle prie, ne se convertisse point. Mais qu' elle sçache, s' il vous plaist, que je demande encore plus son affection que ses prieres ; et quoy que je croye qu' elle me peut rendre sainct, constant, et heureux, je ne desire pas tant tout cela, que d' estre aymé d' elle. J' ay leu avec des sentimens de joye qui ne se peuvent exprimer ce que vous me dites de la divine personne devant qui je fis une fois mon epitaphe. Je la puis asseurer, que lors que j' avois deux esventails dans la gorge, et que j' estois entre les mains de mes plus grandes p93 ennemies, je n' estois pas plus à plaindre que je le suis, et qu' il est plus à souhaiter de mourir en sa presence, que de vivre loin d' elle. Apres l' extréme honneur qu' elle me fait, il ne me resteroit plus rien à desirer pour ma gloire, si ce n' est que j' eusse esté si heureux, que la demoiselle que l' on voulut enlever une fois à Lima, se fust souvenuë de moy. Mais le ciel veut que madame sa mere soit tousjours au monde sans pareille, et que si d' aventure il y a quelque chose d' aussi beau qu' elle, il n' y ait au moins rien d' aussi bon. Il me semble que celle pour qui je fis une fois rire les driades, Madame De C (je croy qu' il n' y auroit pas danger de mettre son nom tout du long) ne devroit pas estre si animée contre les rebelles, qu' elle ne me fist l' honneur de se souvenir quelquesfois de moy. S' il est vray ce que l' on dit, que nous l' ayons voulu enlever, ç' aura esté de la mesme sorte que les grecs ravirent l' image de Pallas du pouvoir de leurs ennemis, et sur la creance que l' on a eu, que le bon-heur et la victoire se trouveroient tousjours du party où elle seroit. Mais enfin, je n' ay rien sçeu de ce dessein ; elle sçait que si j' en ay eu pour elle, ç' a esté par la bonne voye, et elle se peut souvenir que ma recherche a esté tousjours pleine de respect et d' honneur. Tout de bon, quelque passion que j' aye pour nos affaires, je ne puis m' empescher d' en avoir pour elle. Toutes les fois que je la considere, j' arreste mes souhaits, et j' ay de la peine à estre assez affectionné à mon party. J' ay esté plus genereux à la loüer, qu' elle p94 ne l' est à se souvenir de moy. Il n' y a pas huict jours que je l' ay sceu icy representer si semblable à elle-mesme, que je la fis aymer, ou au moins estimer extrémement, à un homme qui ne doit pas vouloir du bien à tous ses parens. Je suis tres-humble serviteur de vostre serviteur, et je l' asseure qu' il n' a pas plus de passion pour vous, que j' en ay pour luy. Vous me dites, mademoiselle, qu' il n' y en a un des vostres qui ne se soucie plus de personne que de moy, et que cela merite bien que je m' en tienne extrémement obligé : mais cela meritoit bien aussi que vous me fissiez entendre plus clairement quel il est. Pleust à Dieu que ce fust celuy que je voudrois ; je serois consolé de toutes choses. Vous devinerez bien pour qui je fais ce souhait. Je ne sçay s' il y a du hazard à luy parler de moy : mais je vous supplie tres-humblement, mademoiselle, que cela ne vous arreste pas. Quelque mine qu' il fasse, il ne le faut pas tant craindre, il est meilleur que l' on ne pense : au moins je connois cela de luy, qu' il luy est impossible de n' aymer pas ceux qui l' ayment. J' ay eu envie beaucoup de fois, de luy envoyer demy-douzaine d' espagnoles, des plus belles, et des plus brillantes. Ne vous scandalisez pas, mademoiselle, ce sont des lames ; et si en passant par Grenade, je puis trouver quelque jolie sarazine, je ne manqueray pas de la luy faire tenir. Je croy que je prendray ce chemin en partant d' icy, et pour suivre les conseils, ou plustost les commandemens que j' ay reçeus, je me destourneray de deux cens lieuës, et en p95 feray cinq cens de mer. Le peril et l' incommodité qu' il y a, ne me fasche pas tant, que le regret de ne pas passer par la France. Quoy que je me sois engagé il y a long-temps à le promettre, j' auray une peine extréme à le tenir, et jamais resolution ne m' a tant cousté à prendre. Si on m' eust laissé en ma liberté, j' eusse pris le grand chemin, avec la mesme franchise et la mesme seureté que tousjours, et je fusse allé d' icy droit au Bourg La Reine. Au moins j' eusse eu le plaisir de passer encore une nuict à Paris, et j' avois resolu de vous donner en passant de la ravegarde , et de la raoussette ; mais je vous dis fort fort, ma foy . Je pense qu' en me dissuadant ce dessein, et en ayant peur pour moy, on a eu peur de moy aussi, et que l' on s' est imaginé que l' on le sçauroit au bureau d' adresse, et que je me fourrerois estourdiment parmy tout le monde. Mais j' avois resolu d' en user plus discretement. Je me fusse contenté de donner des serenades à trois ou quatre personnes, faire cinq ou six hurlades, et puis passer ; mais il faut obeïr, et croire que ce que l' on nous commande est le meilleur. On me doit sçavoir gré pourtant de cette sousmission, laquelle, ce me semble est tout à la fois obeïssance et sacrifice. Au moins, on ne me doit plus reprocher que je sois obstiné, puisque je ne l' ay pas esté en cette occasion. Cela, et prendre tant de plaisir à escrire, que je ne puisse plus achever mes lettres, sont deux notables changemens en moy. Pardonnez-moy l' un pour l' amour de l' autre, p96 et souvenez-vous quelquefois, je vous supplie, que je suis de tout mon coeur, mademoiselle, vostre, etc. De Madrid. Je vous supplie tres-humblement, mademoiselle, de me permettre de respondre deux ou trois mots, le plus doucement que je pourray, à la personne qui m' a attaqué dans vostre lettre. J' ay cherché long-temps dans mon esprit, qui pouvoit estre ce petit homme, de qui on me dit de si grandes choses, et que l' on met si fort au dessus et au dessous de moy. Ce ne peut pas estre Monsieur Du Vigean, car je ne suis que de deux doigts plus grand que luy, et il n' est que dix fois plus galant que moy. Apres y avoir bien pensé, il m' a semblé que cela sent extrémement sa fable, et qu' il n' est pas possible qu' il y ait au monde un homme si petit, ni si galant. Je vous supplie tres humblement, mademoiselle, de m' en faire sçavoir la verité. LETTRE 29 A MLLE DE RAMBOÜILLET p97 Mademoiselle, si vostre autre lettre estoit de la sorte de celle que j' ay reçeuë, ce n' a pas esté pour moy un si grand mal-heur de la perdre ; et il eust esté à souhaitter qu' encore à cette seconde fois, j' eusse sçeu seulement, sans en voir autre chose, que vous m' aviez fait l' honneur de m' escrire. Ayant leu ce que vous me mandez, que vous aviez eu de la peine à hazarder vos complimens, j' en attendois quelques-uns, et en suite de cela je n' en ay point trouvé d' autres, sinon que vous me faites souvenir que je suis petit, et que vous m' asseurez que je ne suis gueres galant. Si vous n' aviez, mademoiselle, que ceux-là à me faire, il n' estoit point besoin de les mettre sous la protection de la plus vaillante fille de France ; encore qu' ils eussent esté trouvez, on ne vous eust pas accusée par là de favoriser les rebelles, et de la façon que vostre lettre estoit escrite, vous ne deviez rien craindre, sinon qu' elle me fust renduë. Apres avoir eu tant d' envie d' en avoir une des vostres, qu' il est vray que j' employois tous mes desirs en cela, lors qu' il me restoit tant d' autres choses à souhaiter ; p98 vous prenez la peine d' escrire cinq ou six lignes où vous-vous plaignez de ce que la fortune ose s' attaquer aux choses qui sortent de vos mains. Et pour ce qui est de moy ; il y a icy un homme plus petit que vous d' une coudée, et je vous jure mille fois plus galant . Voila une belle lettre de consolation, apres avoir esté tant attenduë, et des paroles bien choisies pour me faire oublier tant de sortes d' afflictions ! Je pense, mademoiselle, vous l' avoir dit quelquesfois, vous estes beaucoup plus propre à escrire un cartel qu' une lettre. Il ne vous reste plus, apres cela, que d' adjouster, que vous soustiendrez en la cour de Trebizonde, ce que vous venez d' escrire, et signer Alastraxerée. Est-il possible qu' ayant tant de merveilleuses qualitez, et tant de pouvoir sur moy, vous ne vous serviez de l' un ni de l' autre, que pour me faire du mal, et que vous soyez de ces fées qui ne se plaisent qu' à nuire, et à gaster le bien que font les autres : apres que Mademoiselle Paulet m' a escrit une belle et obligeante lettre ; que madame la marquise m' asseure par elle de l' honneur de son amitié ; que Madame De Clermont me promet des prieres ; et que mesme la plus rare et la plus parfaite personne du monde m' honore de son souvenir ; vous venez la derniere troubler la joye de tout cela, et défaire ce qu' elles ont fait en ma faveur. Cela est estrange, que les Pyrenées, qui servent de bornes à deux grands royaumes, ne me puissent défendre de vous. Sans que mes malheurs vous puissent adoucir, vous venez me persecuter au bout p99 du monde, et me tourmenter mesme plus que ma mauvaise fortune. En un temps où mes meilleurs amis n' oseroient avoir commerce aveque moy, et auquel c' est se mettre en peril que de m' escrire ; vous passez par dessus toutes sortes de considerations, pour me dire que vous ne me trouvez gueres galant, et qu' il y a un nain qui vous plaist mille fois plus que moy. Il me semble, mademoiselle, que j' aurois sujet de gronder de cela, et de faire toutes ces plaintes : mais pour ne pas confirmer ce que vous dites de moy, et ne pas montrer que je suis peu galant, de ne pas bien recevoir tout ce qui vient d' une si bonne part ; je vous diray, mademoiselle, que je croyois que mes maux ne pouvoient recevoir de soulagement, et ils ont esté appaisez dés que j' ay leu ce que vous m' avez fait l' honneur de m' escrire. Ce n' est pas que j' eusse mal-jugé de leur grandeur ; mais c' est que rien ne vous est impossible, et que vous pouvez donner remede aux choses qui n' en ont point. Je m' estonne pourtant, qu' en ne disant que du mal de moy, vous ayez pû me faire tant de bien : et que, sans m' arrester à ce que vous me mandez, j' aye esté content en voyant seulement vostre caractere. Ceux de la magie ne font pas des effets plus merveilleux : et cela fait voir, que vous sçavez, aussi bien qu' elle, donner aux paroles une vertu secrette, et une autre force que celle qu' elles ont d' elles-mesmes. Qu' en me reprochant quelques defauts, vous m' ayez osté tous p100 mes desplaisirs, et que j' aye eu du contentement à lire que vous en estimiez un autre plus que moy, c' est une merveille que je ne puis comprendre ! Mais il y a long-temps, mademoiselle, que je ne cherche plus de cause naturelle en la pluspart de ce qui est de vous. Je sçay qu' une personne qui est pleine de miracles en peut bien-faire quelques-uns : mais quelques grands que soient les vostres, le plus estrange que vous ayez jamais fait, est d' avoir donné de la joye à une personne qui est en l' estat où je suis, et d' avoir rendu heureux un homme qui est tout-ensemble, pauvre, banny, et malade. En cela, vous faites voir que la fortune, qui a le monde sous ses pieds, est dessous les vostres, et que vous pouvez donner grace à ceux qu' elle condamne à estre malheureux. Aussi, pourveu que je vous aye favorable, il ne m' importe que les estoilles me soient contraires ; et quoy qu' elles soient toutes conjurées à ma ruine, si vous me voulez défendre, je croiray que la meilleure partie du ciel est pour moy. N' abandonnez pas, s' il vous plaist, mademoiselle, une personne qui a tant de confiance en vous. Il suffit, pour me rendre heureux, que vous vouliez que je le sois ; et si dans vostre coeur seulement vous me desirez du bien, je sentiray dés icy des effets de vos pensées et de vos souhaits. Vous estes obligée d' en faire quelques-uns pour moy, car je vous jure que tous les miens sont pour vous, et que les plus passionnez que je fais, c' est que vous ayez tout ce que vostre beauté et vostre vertu meritent. Il est vray que mon interest se rencontre p101 aussi là dedans : car si cela estoit, il n' y auroit plus de party different, ni de division dans le monde, tous les hommes n' auroient qu' une volonté, et toute la terre vous obeïroit. C' est pour vous apprendre, mademoiselle, à regarder une autrefois comme vous parlez, et que je ne suis pas si peu galant que vous dites. Que si vous voulez que je vous croye, faites faire à vostre petit homme une lettre mille fois plus galante que celle-cy. Mais quand il auroit cét advantage sur moy, il m' en resteroit un autre que je n' estime pas moins ; c' est qu' asseurément je suis mille fois plus que luy, et plus que tout autre, mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 30 A MLLE PAULET p102 Mademoiselle, s' il ne m' est pas bien-seant d' avoir quelque contentement en ne vous voyant pas, ce m' est au moins quelque excuse, de ce que je n' en ay pas un que vous ne me donniez. C' est vous qui faites icy toutes mes joyes, et quoy que j' aye esté voir depuis peu l' Escurial, et l' Aranjuez, et que je me sois trouvé à des festes de taureaux et de cannas, je n' aurois rien veu d' agreable en Espagne, si je n' y avois receu de vos lettres. Vos soins m' ostent la plus grande partie des miens, et j' oublie que je sois mal-heureux, quand je songe que vous ne m' avez pas oublié. Cette obligation est si grande, que je doute qu' un autre que moy y pust satisfaire. Mais s' il vous plaist d' y songer, vous trouverez qu' il y a long-temps que j' ay payé tout cela par advance ; et dés le moment que j' ay eu l' honneur de vous connoistre, il ne s' est point passé de jour que je n' aye merité tout le bien que vous me sçauriez jamais faire. Je sçay bien, mademoiselle, que vous n' attribuërez pas cecy à vanité, mais à une estime extréme de la passion avec laquelle je vous honore, et à une créance que j' ay, qu' une affection parfaite vaut mieux que toutes choses. p103 Celle que j' ay à vous servir est à un si haut poinct, qu' il n' y a plus que la vostre qui la puisse recompenser ; et quand vous m' auriez donné cent fois la vie, et avec elle tous les biens du monde, vous me devrez toûjours beaucoup de reste, tant que vous ne m' aymerez pas. Et certes, en cela au moins, estes-vous bien juste, que ne me pouvant donner ce qui m' est deû, vous taschez à me contenter d' ailleurs, et à couvrir une injustice avec beaucoup de civilité. Mais toutes les belles paroles ne valent pas un peu de volonté ; et s' il y en avoit quelques-unes qui pûssent estre de ce prix-là, ce seroient sans doute les vostres, et vous n' auriez pas besoin d' employer celles des autres pour cela. Je suis surpris toutes les fois qu' en recevant de vous un gros paquet, je trouve qu' il n' y a qu' une petite lettre, et que ce qui est de vostre main, ne fait que la moindre partie de ce qui vient de vostre part. Comme il me souvient que je n' ay quasi jamais eu l' honneur de vous voir chez vous, qu' il n' y ait eu cinq ou six personnes dans vostre chambre, vous avez trouvé moyen d' en mettre autant dans vos lettres, et de ne me plus escrire qu' en public. Ne croyez pas pourtant m' obliger par là à vous parler avec moins de hardiesse ; je prendray pour confidens ceux qu' il semble que vous me vouliez donner pour juges, et j' aymerois mieux leur declarer mon secret, que de vous le cacher. Mais pour parler serieusement (car je sçay bien, mademoiselle, que vous ne voudriez pas que j' eusse dit ainsi tout ce que vous venez de lire) au lieu de me plaindre de cela, p104 j' ay à vous en rendre mille graces tres humbles, et à vous remercier de l' extréme honneur que vous me faites recevoir de tant d' honnestes personnes, et que je ne pourrois jamais meriter sans vous. Je vous advoüe que je ne puis souhaitter de plus grand contentement, que de voir de vos lettres : mais je suis bien-aise qu' en cela vous passiez mes souhaits, et que vous me fassiez plus de bien que je n' en sçaurois desirer. Si je ne me trompe, j' ay reconnu dans vostre derniere, quelques lignes de la meilleure main du monde, et je les ay reçeuës avec la mesme veneration que l' on recueilloit les fueilles où la sybille escrivoit ses oracles. J' estime plus ces quatre vers, que toutes les oeuvres de Malherbe, et moy qui en ay veu autresfois d' amour, et qui estoient à ma loüange, je vous asseure que je n' ay jamais leu de poësie qui m' ait esté si agreable. Je ne sçay de quelle sorte est l' affection que j' ay pour cette personne, mais je n' entens ni ne voy rien de sa part, qui ne me touche jusqu' au fonds de l' âme, et je ne puis comprendre comment il arrive, que l' estime et le respect fassent en moy les mesmes effets qu' une passion bien violente. Quoy que vous ne me disiez rien de Madame De Clermont, je suis asseuré qu' elle ne peut m' avoir oublié, et je vous supplie tres-humblement, mademoiselle, de me faire la faveur de luy dire, que pour me rendre digne de son affection, je tasche tous les jours à devenir meilleur. Les sermons que vous me faites, et les livres que vous m' envoyez, ne me servent pas peu à cela. Je vous remercie du p105 pseaume ; mais pourquoy m' envoyer en l' estat où je suis, des choses si tristes ? Et quelle meilleure paraphrase peut-on voir du miserere , que moy mesme ? J' ay eu enfin les epistres de Saint Paul. Les deux livres, que vous m' avez envoyé l' un au mois de decembre, et l' autre depuis six semaines, me sont arrivez en un mesme jour ; et à ce que je puis juger cette personne que vous m' avez fait si petit, est un des plus grands hommes de France. La preface, entre autres choses, m' a semblé parfaitement belle, et j' ay eu un extréme plaisir à la lire. J' en dirois davantage, mais je ne puis rien admirer pour cette heure, que Mademoiselle De Ramboüillet. Je vous l' avoüeray franchement, mademoiselle, soit que ce soit stupidité ou presomption ; j' avois veu sans jalousie, toutes les belles choses que jusques icy vous aviez eu soin de me faire voir : mais quand j' eus achevé de lire la response de l' infante fortune à Messire Lac, je fus en peine qui la pouvoit avoir faite, et eus, sans mentir, un extréme dépit de ce que c' estoit un autre que moy. Je cherchay long-temps parmy les personnes plus galantes, qui en seroit l' autheur, sans jamais pouvoir m' en imaginer pas une : mais quand j' eus trouvé dans vostre lettre, qui c' estoit (car je la garde tousjours pour la derniere) je vous confesse que j' eus une des grandes joyes que j' aye euë il y a long-temps. J' eus un extréme soulagement, et fus consolé de sçavoir, que cette gloire estoit deuë à une personne que j' honorois déja tant, et à qui j' ay donné une si grande partie de mon p106 esprit, que je puis douter si c' est du sien ou du mien, qu' elle s' est servie à faire une si jolie lettre. Tout de bon, il semble qu' elle ait celuy de tout le monde, à voir comme elle est née à toute chose, et outre que personne n' en a tant qu' elle, il n' y en a point qui ait tant de differens lustres, ni qui soit si beau à toutes sortes de jours, comme le sien. Peut-estre qu' elle le trouvera mauvais, mais je ne puis m' empescher de vous dire, que j' ay pensé demeurer dans cette mesme incredulité où je fus une fois pour un autre miracle de son esprit ; et je ne pouvois croire qu' il fust possible, qu' elle eust rencontré à escrire si bien de cette sorte, n' ayant jamais leu de cette maniere de livres. Mais c' est par foy qu' il la faut connoistre, et non pas par raison ; et comme elle compose des histoires, où toutes les passions sont representées, sans que jamais elle en ait esprouvé pas une : qu' elle fait la description de l' Italie et de l' Espagne, sans en avoir veu la carte de sa vie : et qu' elle connoist toute la terre, n' ayant jamais esté que jusqu' à Chartres, de la mesme sorte, sans avoir veu de vieux romans, elle parle le langage de Lancelot Du Lac, mieux que n' eust sçeu faire la Reyne Geniévre ; et je croy qu' elle parleroit arabe, si elle l' avoit entrepris. Il faut advoüer que c' est une personne bien difficile à comprendre, et que si Madame De Ramboüillet est la plus parfaite chose du monde, mademoiselle sa fille est la plus admirable. Entendez tousjours, s' il vous plaist, mademoiselle, les loüanges que je donne, avec la restriction que je dois mettre, vous p107 connoissant, comme je fais. C' a esté, au reste un grand bon-heur pour moy, de n' avoir veu ce tesmoignage de son esprit, qu' en un temps où j' en ay un autre de sa civilité. Car ce m' eust esté une extréme peine de ne pas aymer une personne qu' il m' est force de tant estimer. Les cinq ou six lignes qu' elle m' a fait l' honneur de m' escrire, ont esté reçeuës de moy avec tout le respect, l' affection et la joye qu' elle peut penser, et ont effacé le ressentiment que j' avois de l' autre lettre. C' est un des advantages que les meschantes personnes ont sur celles qui ne le sont pas, que toutes les bontez qu' elles font sont beaucoup mieux reçeuës, et qu' il semble que la rareté donne encore quelque prix à l' action. Quoy que je sçache qu' elle ne m' ait fait cette faveur, que pour me faire mieux sentir un dépit dans quelque temps, je ne puis pas m' empescher de m' y laisser attraper, et je l' ayme, pour cette heure, autant que si c' estoit la meilleure personne du monde. Pour ce qui est des reproches qu' elle reserve à me faire quelque jour, cette menace ne me fait pas moins desirer d' avoir l' honneur de la voir, et je me sçauray défendre de sorte qu' elle connoistra que j' ay merité dans les choses mesmes où elle croit que j' aye failly. Parmy une infinité de choses qui m' ont donné beaucoup de contentement dans vostre lettre, j' y ay veu avec une joye tres-particuliere, ce que vous me mandez ; que lors que vous m' escrivistes, un honneste homme se faschoit de se retirer à une heure apres minuict sans m' avoir veu. Il y a long-temps que p108 je desirois ardemment un tesmoignage de l' honneur de son souvenir. Je ne craindray point de vous dire, qu' il n' y a point d' homme au monde que je respecte tant que luy : mais je n' oserois vous avoüer combien je l' ayme, de peur que l' interest de vostre mary , ne vous le fasse trouver mauvais, et que vous ne me reprochiez de regler mal mes affections. Vous qui tenez pour regle certaine, que toutes les personnes de cette sorte ne peuvent aymer, vous devez pourtant faire quelque exception pour luy : et comme je vous ay oüy dire beaucoup de fois, qu' il avoit plus de generosité que les autres, vous pouvez croire qu' il a aussi plus d' amitié. Mais quand cela ne seroit point, et qu' il m' auroit entierement oublié, il est vray qu' il ne seroit pas en ma puissance de retrancher rien de la passion que j' ay pour luy. Je ne puis non plus resister à cette inclination, qu' à celle que j' ay pour vous ; et vous ne devriez pas trouver estrange, que j' aymasse un ingrat, vous qui sçavez qu' il y a si long-temps que j' ayme une ingrate. Sans mentir, au temps mesme où je croyois qu' il ne se souvenoit point du tout de moy, je n' ay passé pas une belle nuict dans le Prade, que je ne l' y aye souhaitté. Les gros-d' eau seroient aussi beaux à faire dans Madrid que dans Paris, et si je le tenois icy, je le menerois chanter devant des portes qui s' ouvrent plus aisement que la vostre, et où nous serions mieux reçeus que nous ne l' estions chez-vous. Il y a en ce lieu certains animaux que ceux du païs nomment morenistes , qui ont la forme du corps fort agreable, p109 et la peau extrémement douce ; souples, esveillées et plaisantes, fort aisées à apprivoiser, et naturellement amies des hommes. La fraischeur de la nuict, dont elles ayment à jouïr, fait qu' en ce temps on en trouve communément dans les r