Oeuvres poétiques Théophile de Viau; Première partie Épître au lecteur Puisque ma conversation est publique et que mon nom ne se peut cacher, je suis bien aise de faire publier mes écrits, qui se trouveront assez conformes à ma vie et très éloignés du bruit qu'on a fait courir de moi. Je sais bien que dans l'aveugle confusion d'une réputation ignorante on a parlé de moi comme d'un homme à périr pour exemple, sans que jamais l'Eglise ni le Palais aient repris ni mon discours ni mes actions. Et depuis qu'il me souvient d'avoir vécu parmi les hommes, je n'en ai jamais pratiqué qui ne me soient encore amis. Tous ceux qui parlent mal de moi ne sont ni de ma conversation ni de ma connaissance. Je me puis vanter d'avoir assez de vertu pour imputer à l'envie les médisances qui m'ont persécuté. Ces outrages ne m'ont point affligé l'esprit ni détourné le train de ma vie. Je sais que les injures de ma fortune ont fait celles de ma réputation. En mon bannissement j'étais infâme et criminel; depuis mon rappel, innocent et homme de bien. Et la même façon de vivre qui s'appelait autrefois débauche, s'appelle aujourd'hui réformation. Les esprits des hommes sont faibles et divers partout, principalement à la Cour où les amitiés ne sont que d'intérêt ou de fantaisie; le mérite ne se juge que par la prospérité, et la vertu n'a point d'éclat que dans les ornements du vice; l'éloquence n'a plus de grâce qu'à persuader la liberté et les mauvais moeurs; la pointe et la facilité de l'esprit ne paraît plus qu'à médire; être habile, c'est bien trahir; la raison est inconnue, la Religion encore plus; le Roi ne voit que des révoltes; Dieu n'entend que des impiétés, tant le siècle est maudit du Ciel et de la terre; les gens de lettre ne savent rien; la plupart des juges sont criminels; passer pour honnête homme, c'est ne l'être point. Dans ce rebours de toutes choses, j'ai de l'obligation à mes infamies qui, au vrai sens, se doivent appeler des faveurs de la renommée. Sur cette foi je ne changerai ni mon nom ni mes pensées; et veux sortir sans masque devant les plus rigoureux censeurs des écoles les plus chrétiennes. Je ne sache ni latin ni français, ni vers ni prose qui redoute la presse ni la lecture des plus délicats; je parle pour la conscience, car du style et de l'imagination, je ne suis ni fort ni présomptueux; et cette publication est plutôt de l'humilité de mon âme que de la vanité de mon esprit. I. Au roi sur son exil. Ode Celui qui lance le tonnerre, Qui gouverne les éléments, Et meut avec des tremblements La grande masse de la terre, Dieu qui vous mit le sceptre en main, Qui vous le peut ôter demain, Lui qui vous prête sa lumière, Et qui, malgré les fleurs de lys, Un jour fera de la poussière De vos membres ensevelis; Ce grand Dieu qui fit les abîmes Dans le centre de l'univers, Et les tient toujours ouverts A la punition des crimes, Veut aussi que les innocents, A l'ombre de ses bras puissants, Trouvent un assuré refuge, Et ne sera point irrité Que vous tarissiez le déluge Des maux où vous m'avez jeté. Eloigné des bords de la Seine Et du doux climat de la Cour, Il me semble que l'oeil du jour Ne me luit plus qu'avecque peine: Sur le faîte affreux d'un rocher, D'où les ours n'osent approcher, Je consulte avec des Furies, Qui ne font que solliciter Mes importunes rêveries A me faire précipiter. Aujourd'hui, parmi des sauvages, Où je ne trouve à qui parler, Ma triste voix se perd en l'air, Et dedans l'écho des rivages; Au lieu des pompes de Paris, Où le peuple avecque des cris Bénit le Roi parmi les rues, Ici les accents des corbeaux Et les foudres dedans les nues Ne me parlent que de tombeaux. J'ai choisi loin de votre empire Un vieux désert où des serpents Boivent les pleurs que je répands Et soufflent l'air que je respire. Dans l'effroi de mes longs ennuis, Je cherche, insensé que je suis, Une lionne en sa colère, Qui me déchirant par morceaux Laisse mon sang et ma misère En la bouche des lionceaux. Justes cieux, qui voyez l'outrage Que je souffre peu justement, Donnez à mon ressentiment Moins de mal ou plus de courage. Dedans ce lamentable lieu, Fors que de soupirer à Dieu, Je n'ai rien qui me divertisse. Job, qui fut tant homme de bien, Accusa le Ciel d'injustice Pour un moindre mal que le mien. Vous, grand Roi si sage et si juste Qu'on ne voit point de roi pareil, Suivrez-vous le même conseil Qui fit jadis faillir Auguste? Sa faute offense ses neveux, Et fait perdre beaucoup de voeux Aux autels qu'on doit à sa gloire: Même les astres aujourd'hui Font des plaintes à la Mémoire De ce qu'elle a parlé de lui. Encore dit-on que son ire L'avait bien justement pressé, Et qu'Ovide ne fut chassé Que pour avoir osé médire. Moi, dont l'esprit mieux arrêté D'une si sotte liberté Ne se trouva jamais capable, Aussitôt que je fus banni Je souhaitai d'être coupable Pour être justement puni. Mais jamais la mélancolie, Qui trouble ces mauvais esprits, N'a fait paraître en mes écrits Un pareil excès de folie; Et si depuis le premier jour Que mon devoir et mon amour M'attachèrent à vos services Je n'ai tout oublié pour eux, Le Ciel, pour châtier mes vices, Fasse un Enfer plus rigoureux. Je n'ai point failli, que je sache, Et si j'ai péché contre vous, Le plus dur exil est trop doux Pour punir un crime si lâche; Aussi quels lieux ont ce crédit, Où, pour un acte si maudit, Chacun n'ait droit de me poursuivre? Quel monarque est si loin d'ici, Qui me veuille souffrir de vivre, Si mon Roi ne le veut aussi? Quoi que mon discours exécute, Que ferai-je à mon mauvais sort? Qu'appliquerai-je que la mort Au malheur qui me persécute? Dieu, qui se plaît à la pitié, Et qui, d'un saint voeu d'amitié, Joint vos volontés à la sienne, Puisqu'il vous a voulu combler D'une qualité si chrétienne, Vous oblige à lui ressembler. Comme il fait à l'humaine race, Qui se prosterne à ses autels, Vous ferez paraître aux mortels Moins de justice que de grâce. Moi, dans le mal qui me poursuit, Je fais des voeux pour qui me nuit, Que jamais une telle foudre N'ébranle l'établissement De ceux qui vous ont fait résoudre A signer mon bannissement. Un jour leurs haines apaisées Feront caresse à ma douleur, Et mon sort, loin de mon malheur, Trouvera des routes aisées. Si la clarté me dure assez Pour voir, après ces maux passés, Un Ciel plus doux à ma fortune, Mon âme ne rencontrera Aucun souci qui l'importune Dans les vers qu'elle vous fera. De la veine la plus hardie Qu'Apollon ait jamais rempli, Et du chant le plus accompli De sa parfaite mélodie, Dessus la feuille d'un papier, Plus durable que de l'acier, Je ferai pour vous une image, Où des mots assez complaisants, Pour bien parler de mon ouvrage, Manqueront à vos courtisans. Là, suivant une longue trace De l'histoire de tous nos rois, La Navarre et les monts de Foix S'étonneront de votre race; Là, ces vieux portraits effacés, Dans mes poèmes retracés, Sortiront des vieilles chroniques, Et, ressuscités dans mes vers, Ils reviendront plus magnifiques En l'estime de l'univers. Depuis celui que la Fortune Amena si près du Liban, Et sous qui l'orgueil du Turban Vit fouler le front de la Lune, Je ferai parler ces rois morts, Et, renouvelant mes efforts, Dans le discours de votre vie, Je ferai si bien mon devoir, Que la voix même de l'envie Vous parlera de me revoir. II. Au Roi Cher objet des yeux et des coeurs, Grand Roi, dont les exploits vainqueurs N'ont rien que de doux et d'auguste, Usez moins de votre amitié, Vous perdrez ce titre de juste Si vous usez trop de pitié. Quand un Roi par tant de projets Voit dans l'âme de ses sujets Son autorité dissipée, Quoi que raisonne le conseil, Je pense que les coups d'épée Sont un salutaire appareil. L'honneur d'un juste potentat Est de faire qu'en son état La paix ait des racines fermes: Par là se doit-il maintenir Et demeurer toujours aux termes De pardonner et de punir. Contre ces esprits insensés, Qui se tiennent intéressés En la calamité publique, Selon la loi que nous tenons, Il ne faut point qu'un roi s'explique Que par la bouche des canons. Les forts bravent les impuissants, Les vaincus sont obéissants, La justice étouffe la rage. Il les faut rompre sous le faix: Le tonnerre finit l'orage, Et la guerre apporte la paix. Henri, détourne ici tes yeux, Et, regardant ces tristes lieux Consacrés à ta sépulture, Considère comme ton coeur Se lâche et contre sa nature Reçoit un ennemi vainqueur. Toutefois, grand astre des rois, Celle qui te prit autrefois Encore impunément te brave, Ton coeur ne lui résiste pas Et demeure toujours esclave De ses victorieux appas. Grande Reine, en faveur des lys Avec lui presque ensevelis, N'offensez point ses funérailles; Pour l'avoir à quoi le dessein De venir rompre des murailles Si vous l'avez dans votre sein? Merveilleux changement du sort! Ce grand Roi, que devant sa mort Vous gagniez avecque des larmes, Est-il si puissant aujourd'hui Qu'il vous faille employer des armes Pour avoir empire sur lui? Quoique ce grand coeur généreux, Forcé d'un respect amoureux, Ait fléchi devant votre face, Il n'est point si fort abattu Que son fils n'y trouve une place Où faire luire sa vertu. Nous croyons que ces révoltés, A notre abord épouvantés, Se défendront mal à la brèche; Et qui fera comparaison De vingt canons contre une flèche, Dira que nous avons raison. III. Sur la paix de l'année M.DC.XX. Ode La paix trop longtemps désolée Revient aux pompes de la Cour, Et retire du mausolée Les jeux, les danses et l'amour. Au seul éclat de nos épées Les tempêtes sont dissipées; Tous nos bruits sont ensevelis; Mon Prince a fait cesser la guerre, Et la grâce a rendu la terre Pleine de palmes et de lys. Notre état, d'un triste visage, Désespéré de son salut, Sans le Roi ne trouvait l'usage D'aucun remède qui valût. Grand Roi, que vos vertus sont grandes Et bien dignes de nos offrandes! Que vos travaux ont eu de fruit! Toute la terre en est semée, Et la voix de la renommée N'en saurait faire assez de bruit. Eh bien, races dénaturées, Qu'avez-vous plus à murmurer? Les fureurs se sont retirées, Le désordre n'a pu durer; Vos étendards sont notre proie, Vos flammes sont nos feux de joie, Le Roi triomphe du malheur; Et jamais on n'a vu monarque Qui gravât de meilleure marque Son jugement ni sa valeur. La trahison confuse et blême Ne sait plus sur quoi ravager; Le Roi a mis tout ce qu'il aime Loin de la honte et du danger. Il a réprimé la licence Dont on pressait son innocence; Et ses desseins laborieux, Qui ne vont point à l'aventure, Ont fait voir que sa créature Etait aussi celle des dieux. Dans nos victorieuses armes, Si la clémence l'eût permis, Et plus de sang et plus de larmes Eussent marqué ses ennemis. Et dirais bien à quels supplices S'attendaient leurs noires malices: Mais il est las de les punir, Il est honteux de leur diffâme, Et serait fâché que son âme En eût gardé le souvenir. Il suffit que la paix est ferme, Que ces esprits audacieux Ont enfin achevé le terme De leurs complots séditieux: Il suffit que rien n'importune Ni sa vertu, ni sa fortune, Que le Ciel rit à son plaisir, Que la gloire a lassé l'envie, Et que sa grandeur assouvie Ne trouve ni but, ni désir. Traîtres outils de nos folies, Instruments de flamme et de fer, Que vos races ensevelies Se recachent dedans l'enfer. Aussi bien nos dieux tutélaires, Dont ces révoltes ordinaires Ont armé les mains tant de fois, Jurent que le premier rebelle Sera la victime éternelle De l'injure de tous les rois. Espérer encore des grâces Et croire en de pareils forfaits Que vous ni vos futures races Puissiez jamais trouver de paix, C'est douter que félonies Ne soient proches d'être punies, C'est ne savoir point de prison, S'imaginer qu'un a deux têtes, Que le ciel n'a point de tempêtes, Ou qu'il aime la trahison. Mais je faux en mes défiances, Notre mal vous a fait pâtir, Et je crois que vos consciences L'ont fait avec du repentir. Auriez-vous bien la barbarie De confesser que la furie Vous ait fait venir sans remords Au travers du fer et des flammes, Où tant de généreuses âmes Ont accru le nombre des morts? Je vis de quel sanglant orage L'enfer se déborda sur nous, Et voulus mal à mon courage De m'avoir fait venir aux coups. La campagne était allumée, L'air gros de bruit et de fumée, Le Ciel confus de nos débats, Le jour triste de notre gloire, Et le sang fit rougir la Loire De la honte de vos combats. C'est assez fait de funérailles; On voit un assez grand tableau De chevaux, d'hommes, de murailles Que la flamme a jeté dans l'eau. C'est assez, le Ciel s'en irrite: Et de quelque si grand mérite Dont l'honneur flatte nos exploits, Il n'est rien de tel que de vivre Sous un Roi tranquille, et de suivre La sainte majesté des lois. IV. Au Roi. Étrenne Le dessein que j'avais de saluer le Roi, Et de lui faire un don de mes vers et de moi, D'une vieille coutume aux présents ordonnée, Attendait que le temps recommençât l'année. Mais mon juste devoir ne s'est pu retenir, Je trouve que ce jour est trop long à venir, Et ce n'est point ici le temps, ni la coutume, A qui je donne loi de gouverner ma plume. Quelque jour de l'année où je respire l'air, C'est de ce fils des dieux de qui je dois parler. Mon âme en adorant à cet objet s'arrête, Et mon esprit en fait mon travail et ma fête. Tout ce que la nature a de rare et de beau, Ce qui vit au Soleil, qui dort dans le tombeau, Tout ce que peut le Ciel pour obliger la terre, Les plaisirs de la paix, les vertus de la guerre, Les roses, les rochers, les ombres, les ruisseaux, Le murmure des vents et le bruit des oiseaux, Le vêtement d'Iris et le teint de l'Aurore, Les attraits de Vénus ni les douceurs de Flore, Tout ce que tous nos dieux ont de cher et de doux, Grand Prince, ne peut point se comparer à vous. César auprès de vous perd ce renom d'Auguste, Mars celui de vaillant, Thémis celui de juste. La vertu n'eut jamais des mouvements si saints Qu'elle en a rencontré dans vos heureux desseins: C'est par où dans nos coeurs son amitié s'imprime, C'est pour l'amour de vous que nous quittons le crime. L'exemple de vos moeurs force plus que la loi, Et votre sainte vie autorise la foi. Lorsque ces grands desseins, à qui l'Europe entière, Pour un mois d'exercice, était peu de matière, Furent mis au tombeau du plus vaillant héros Dont le sein de la terre ait jamais eu les os, La vertu s'en allait, mais vous l'avez suivie, Et, retenant de lui la couronne et la vie, Il vous plut d'arrêter avecque vous aussi Les belles qualités qui l'honoraient ici. Je croyais l'univers perdu dans cette perte, Que la terre après lui demeurerait déserte, Que l'air serait toujours de tempête animé, Que le Ciel dans l'enfer se verrait abîmé, Et que les éléments, sans ordre et sans lumière, Reviendraient en l'horreur de la masse première. Sa gloire allait du pair avec les immortels, Et pour lui tous nos coeurs n'étaient que des autels; Tous les peuples chrétiens l'avaient fait leur arbitre, Jamais autre que lui ne posséda ce titre; Sa vertu lui gagna tous ces noms glorieux, Que notre fantaisie accorde aux demi-dieux. Les plus grands rois trouvaient du mérite à lui plaire: Tout aimait sa faveur, tout craignait sa colère. Ainsi que ce Soleil, penchant vers le tombeau, Jetait sur l'univers l'oeil plus grand et plus beau, Sa valeur, trop longtemps honteusement oisive, Méditait d'arracher son myrte et son olive. Le bruit de ses desseins par l'Europe volait, Chacun de ses projets différemment parlait, Tous les rois ses voisins pendaient sur la balance, Egalement douteux où fondrait sa vaillance. Son courage riait de voir que la terreur Se mêlait parmi tous dans leur confuse erreur. Son bien s'allait borner de la terre et de l'onde. Et, sans vous, c'eût été le plus grand roi du monde. Que sans vous son trépas eût causé de malheurs! Qu'il nous eût fait verser et de sang et de pleurs! Mais, grâce au Roi des cieux, tout prévoyant et sage, Dont vous êtes ici la plus parfaite image, Nous sommes consolés, et le même cercueil Qui enferma ses os, renferma son deuil. Les arts et les plaisirs, les autels et les armes, Ont presque du regret d'avoir jeté des larmes. Quel de tous les plus grands et des plus braves rois, Assure mieux que vous l'autorité des lois? Votre empire nous sait si doucement contraindre, Que les plus libertins ont plaisir à vous craindre; L'âme la plus sauvage a pour vous de l'amour; Quel si grand roi n'est point jaloux de votre Cour? Et les dieux, contemplant votre adorable vie, Si vous n'étiez leur fils, vous porteraient envie. Le Soleil est ravi quand son oeil vous reluit, Et ne voudrait jamais de repos ni de nuit: Ses rayons n'aiment point à chasser le nuage Que pour n'être empêchés de vous voir au visage; C'est pour l'amour de vous qu'il bâtit ses maisons, Qu'il rompit le chaos, qu'il changea les saisons, Qu'il nous fit discerner le ciel d'avecque l'onde, Et mit le grand éclat de la lumière au monde. Pour vous son feu s'occupe à ce métal pesant, Partout dedans le Louvre à vos yeux reluisant; Pour vous sa fantaisie, en nos vergers errante, Forme le gris de lin, l'orangé, l'amarante, Et sachant que vos yeux se plaisent aux couleurs, Il vous peint son amour dans la face des fleurs. Que cet astre fut gai quand, aux rives de Loire, Il vit les monuments gravés pour votre gloire! Sentant que sont devoir touchait votre grandeur, Il n'éclaira jamais avecque tant d'ardeur, Et reçut comme encens l'honorable fumée Que le canon donnait à votre renommée. Le fleuve de son lit alors fit un cercueil, Qui de vos ennemis fut le sanglant accueil, Et redoubla ses pas pour conter à Neptune Ce que votre vertu fit faire à la Fortune. Neptune, réjoui de vos succès heureux, Rendit de votre nom tous ses flots amoureux; Et, d'un char empenné fendant ses routes calmes, Vint planter sur ses bords une forêt de palmes. Et le Ciel, glorieux d'un si juste bonheur, Avec affection fit fête à votre honneur. Mars n'a point fait encore une si belle proie, Et vante ce jour-là plus que la nuit de Troie, Voyant votre jeunesse en nos sanglants combats, Dans le sein du péril rechercher ses ébats. Que nous eûmes de peur qu'un excès de courage Ne vous mît au hasard d'un général naufrage! Béni soit ce grand Dieu qui, d'un soin paternel Garde à votre génie un bonheur éternel! Il a fait vil, pour vous, ce que la terre admire, Et n'a pas mieux fondé le ciel que votre empire. Ce sage et grand esprit, que votre saint désir, Pour le salut commun, nous a daigné choisir, Ce grand Duc nous fait voir avec trop d'assurance Que le destin du Ciel est celui de la France, Que vos plus grands desseins arrivent à leur port, Et que vous et les dieux n'avez qu'un même sort. On dit que ce grand siège où tous les dieux reposent, Et, d'un conseil secret, de nos desseins disposent, Ce grand pourpris d'azur d'où mille flambeaux Eclatent à nos yeux si puissants et si beaux, Eut autrefois besoin qu'un mortel prît l'audace De se charger du faix de sa pesante masse: Atlas s'aventura de soutenir les cieux, Autrement la nature eût vu tomber les dieux. Ce n'est point qu'en effet la céleste machine Se trouvât quelquefois proche de sa ruine, Ni que jamais un homme, à notre sort pareil, Ait pénétré les airs, ni touché le Soleil: Cette fable, au vrai sens que la raison lui donne, Nous enseigne qu'Atlas eut la trempe si bonne, Et l'esprit si hardi, qu'il osa s'élever Jusqu'où mortel que lui ne pouvait arriver: Il savait les secrets d'Iris et du tonnerre, Et comme chaque étoile a pouvoir sur la terre; L'univers le croyait son général appui, Et plusieurs potentats se reposaient sur lui. La nature y reprit une vertu seconde; Le destin lui laissa la conduite du monde, Et les dieux par plaisir mirent entre ses mains L'inévitable droit qu'ils ont sur les humains. Grand Roi, vous avez fait un ciel de votre empire; Il eut un bon Atlas, le vôtre n'est pas pire; Et chacun voit assez qu'en sa comparaison, Votre amitié s'accorde avecque la raison. Tant que votre faveur éclaire à ses pensées, Nos fortunes ne sont d'aucun deuil menacées. Quoi que les factieux retrament de nouveau, Leurs complots en naissant trouveront leur tombeau; Et vous verrez toujours durer la couronne, La paix qu'à votre esprit votre innocence donne. Ainsi fasse le Ciel, et jamais son courroux N'approche aucun danger ni de lui ni de vous! V. Ode au Prince d'Orange Un esprit lâche et mercenaire, Qui d'une gloire imaginaire, Flatte les coeurs ambitieux, Lorsqu'il parle de vos louanges, Met les hommes plus vicieux A la comparaison des anges. Aussi bien, nue et sans appas, La pauvre Muse n'ose pas, Parmi les pompes où vous êtes, Faire venir la vérité, Et si les bouches des poètes Ne quittent leur sévérité, Elles demeureront muettes. Prince, je dis sans me louer, Que le Ciel m'a voulu douer D'un esprit que la France estime, Et qui ne fait point mal sonner Une louange légitime Quand il trouve à qui la donner. Mais le vice à qui tout aspire, Maîtrise avecque tant d'empire Ceux qui gouvernent l'univers, Que chez les plus heureux monarques, O honte de ce temps pervers! A peine ai-je trouvé des marques Qui fussent dignes de mes vers. Et depuis que la Cour avoue Ces âmes de cire et de boue Que tout crime peut employer, Chacun attend qu'on le corrompe, Et les grands donnent le loyer Tant seulement à qui les trompe. Lorsque la force du devoir Pousse mon âme à décevoir Quelqu'un à qui je fais hommage, Si quelquefois pour un mortel Je tire une immortelle image, C'est afin qu'il se rende tel Qu'il se voit peint en mon ouvrage. Mais quand je pense à ta valeur, O que mon sort a de malheur! Car même des nouveaux Orphées Ne pourraient, en flattant le dieux, Dire si bien que tes trophées Ne méritent encore mieux. Quels vers faut-il que je prépare? En quel si beau marbre de Pare Dois-je graver des monuments Qui soient fidèles à ta gloire? Quels si religieux serments, Jurant tes faits à la mémoire, Feront croire que je ne mens? L'Espagne, mère de l'orgueil, Ne préparait votre cercueil Que de la corde et de la roue, Et venait avec des vaisseaux Qui portaient, peintes sur la proue, Des potences et des bourreaux. Ses troupes à pleine licence Venaient fouler votre innocence, Et l'appareil de ses efforts Craignait de manquer de matière, Où vos champs, tapissés de corps, Manquaient plutôt de cimetière Pour le sépulcre de ses morts. Les vôtres, que mordit sa rage, Mourant disaient en leurs courages: O nos terres! O nos cités! Si vous n'êtes plus asservies, Ayant gagné vos libertés, Nous voulons bien perdre nos vies. O vous, que le destin d'honneur Retira pour notre bonheur, Belles âmes, soyez apprises Que l'horreur de vos corps détruits N'a point rompu nos entreprises, Et que nous recueillons les fruits Des peines que vous avez prises. Nos ports sont libres, nos remparts Sont assurés de toutes parts. Picorant jusqu'au bout du monde. Si nos victorieux nochers Trouvent des ennemis sur l'onde Ce sont les vents et les rochers. Ainsi ta gent victorieuse, Dessus la tombe glorieuse Des braves dont tu fus le chef, Maurice, vante ta prouesse, Et, dans les pleurs de son méchef, Verse des larmes de liesse. Toi seul, grand Prince, es le vainqueur: Car, si les tiens montrent du coeur, Tout ce qui les y fait résoudre Sont tes yeux dont le feu reluit Dans le sang et parmi la poudre, Comme aux orages de la nuit Brillent les flammes de la foudre. Sans toi, qui ne devait douter Que ce peuple, au lieu de goûter La douceur d'un repos durable, De sa faible rébellion Retomberait plus misérable En la vengeance du Lion? La liberté, qu'on a vu naître Du grand Mars dont tu pris ton être, Après lui, veuve de support, Si tu n'eusses été son frère, Par quel secours, que de la mort, Espérait-elle se défaire Des mains d'un ennemi si fort? Tu l'arrachas du précipice, Faisant voir que tout est propice A qui tu daignes secourir, Et qu'ayant ton destin pour elle, Parce que tu ne peux mourir, La liberté n'est pas mortelle. Mais que, pour te déifier, Il te fallut sacrifier De sang au ténébreux monarque! Que, pour épargner le denier Qu'on paie aux rives de la Parque, Tu fis riche le nautonier Qui conduit la mortelle barque! Hercule, à qui les immortels Ont donné rang à leurs autels, N'a pas mieux mérité sa fête, Et si le sort l'eût assailli Des forces qu'il t'a mis en tête, Il eût sans doute défailli. Ostende, où les soldats d'Ibère, En riant de votre misère, Pleuraient la cause de la leur, Voyant le sort qui t'accompagne Vendre tant même le malheur, A cru que le démon d'Espagne S'entend avecque ta valeur. Les ans qu'on mit pour ses ruines Furent les jours dont tes machines Regagnèrent un plus beau lieu; Et c'est ainsi que tes journées, Comme on les compte pour un Dieu, Valent autant que des années. A Nieuport, où ton oeil charmait La frayeur et la désarmait, On vit Bellone, au sang trempée, Dans le choc se précipiter; Et parfois qu'elle était frappée, Au lieu de Mars et Jupiter, Ne réclamer que ton épée. Aux coups que le canon tirait, Le ciel de peur se retirait; La mer se vit toute allumée, Les astres perdirent leur rang, L'air s'étouffa de la fumée, La terre se noya de sang. Parmi la nuit de ces tumultes, Quelque grand Dieu, que tu consultes Alors que tout semble périr, Vint aux coups afin de te suivre, Sans besoin de te secourir: Car pour ne t'empêcher de vivre, La Parque aurait voulu mourir. L'ennemi battu sans retraite, N'avait, au bout de sa défaite, Que ta clémence pour support; Ainsi, parfois, après l'orage, Les rochers ont trouvé leur port Sur les rochers de leur naufrage. A bien chanter tant de combats, Où jamais tu ne succombas, Je voudrais consacrer mes veilles; Mais ton esprit trop retenu Se fâcherait à tes oreilles Si je l'avais entretenu De la moindre de tes merveilles. Aussi bien n'est-il pas besoin Que mon poème soit témoin De tes exploits si manifestes; Car, quelque part qu'on puisse aller, Si quelqu'un n'a point vu tes gestes, Il en a bien ouï parler. L'horizon de la gent sauvage N'a point de mont ni de rivage Où ne soit adoré ton lôs, Que dans ton nom l'Hyperborée A fait voir à nos matelots, Haut écrit en lettre dorée, Sur le fer de ses javelots. Puisque sa gloire est accomplie, Grands destins, je ne vous supplie Que de faire continuer L'honneur où je le vois paroître, Sans le faire diminuer, Quand vous ne le pouvez accroître. Mais le Ciel que tu dois orner, Maurice, tâche de borner Le fil sacré de tes journées: Il t'a déjà marqué le lieu Où tu dois, après cent années, Assis un peu plus bas que Dieu, Fouler aux pieds les destinées. Les Muses en m'ouvrant les cieux M'ont fait voir que ces demi-dieux, A qui la terre fait offrande, Fors le bien de ton amitié, N'ont point félicité si grande, Qui ne te pût faire pitié. Les astres, dont la bienveillance Se sent forcer de ta vaillance, Sont apprêtés pour t'accueillir: Déjà leur splendeur t'environne, Dieu comme fleurs les vient cueillir Pour t'en donner une couronne Qui ne pourra jamais vieillir. VI. A Monsieur le Duc de Luynes. Ode Écrivains toujours empêchés Après des matières indignes, Coupables d'autant de péchés Que vous avez noirci de lignes, Je m'en vais vous apprendre ici, Quel dût être votre souci, Et dessus les justes ruines De vos ouvrages criminels, Avecque des vers éternels, Peindre l'image de Luynes. Je confesse qu'en me taisant D'une si glorieuse vie, Je m'étais rendu complaisant Aux injustices de l'envie, Et méritais bien que le Roi, Ensuite du premier effroi Dont me fit pâlir sa menace, M'eût fait sentir les cruautés Qu'on ordonne aux déloyautés Qui n'ont point mérité de grâce. A qui plus justement qu'à lui Se doivent nos saintes louanges? Quel des humains voit aujourd'hui Sa vertu si proche des anges? Ceux que le Ciel d'un juste choix Fait entrer dans l'âme des rois, Ils ne sont plus ce que nous sommes, Et semblent tenir un milieu Entre la qualité de Dieu Et la condition des hommes. Un chacun les doit estimer Ainsi qu'un ange tutélaire, La vertu c'est de les aimer, L'innocence est de leur complaire, Les mouvements de la bonté C'est proprement leur volonté. Les suivre c'est fuir le vice, Bien vivre c'est les imiter, Et ce qu'on nomme mériter C'est de mourir pour leur service. Grand Duc que toutes les vertus Recommandent à notre estime, Et que les vices abattus Tiennent pour vainqueur légitime, Bénis soient partout l'univers Les doctes et les sages vers Où ta gloire sera semée, Et jamais ne soient innocents Ceux qui refuseront l'encens Aux autels de ta renommée! Un nombre d'esprits furieux De ta prospérité s'irrite Et fait des querelles aux cieux Pour avoir payé ton mérite. Apaisez vous, faibles mutins, En dépit de vous les destins Lui seront à jamais propices. Puisque mon Prince en prend le soin, Sachez que sa fortune est loin Du naufrage et des précipices. Si son nom était sans appas, Si sa valeur était sans marques, Et que sa vertu ne fût pas Nécessaire auprès des monarques, On pourrait, avec moins de tort Blâmer son favorable sort; Mais toutes nos ingratitudes S'accorderont à confesser Que sa prudence a fait cesser La honte de nos servitudes. Quand le Ciel parmi nos dangers Avait horreur de nos prières, Que les yeux des plus étrangers Donnaient des pleurs à nos misères, Quand nos maux allaient jusqu'au bout, Que l'état branlant de partout Etait prêt à changer de maître, Il fit mourir notre douleur, Et perdre espérance au malheur De la faire jamais renaître. Ce grand jour où tant de plaisirs Succédèrent à tant de peines, Qui fit changer tant de désirs, Et qui rapaisa tant de haines, Tous nos coeurs sans fard et sans miel Inclinant où l'amour du Ciel Poussait vos volontés unies, Ravis de ce commun bonheur, Firent des voeux à son honneur Pour nos calamités finies. Ceux qui mieux ont senti l'effet D'une si louable victoire, Honteux du bien qu'il leur a fait, Ont du mal à souffrir sa gloire: Ils arrachent à leurs esprits Le ressentiment du mépris Dont la grandeur était foulée Quand leur faiblesse avec raison Souhaitait l'heureuse saison Que ce grand Duc a rappelée. Le remords vous doit bien punir, Votre âme est bien peu libérale De lui nier le souvenir D'une grâce si générale. Que vos fureurs changent d'objet! Aussi bien, cherchant le sujet De la haine qui vous anime, Vous ne trouverez point de quoi, Sinon que la faveur du Roi Tienne lieu de honte et de crime. Ceux qui veillent à rechercher Quelque juste sujet de blâme, Ne peuvent point lui reprocher Un défaut du corps ni de l'âme. Pour moi, lorsque je pense à lui, Cette envie qui pousse autrui, De mes sens bien loin se retire; Tous mes vers vont au compliment, Et ne saurais trouver comment Il se fait prendre à la satire. S'il est coupable, c'est d'avoir Trop de justice et de vaillance, D'aimer son Prince, et recevoir Les effets de sa bienveillance. Grand Duc, laisse courir le bruit, Et goûte doucement le fruit Que la bonne fortune apporte. Tous ceux qui sont tes ennemis Voudraient bien qu'il leur fût permis D'être criminels de la sorte. Jamais à leurs funestes voeux Un Dieu propice ne réponde; Jamais sinon ce que tu veux Ne puisse réussir au monde; Que toujours de meilleurs succès Te donnent de nouveaux accès A des félicités plus grandes; Et qu'enfin les plus enragés, A ta dévotion rangés, Te viennent payer d'offrandes. VII. A Monsieur de Montmorency. Ode Lorsqu'on veut que les Muses flattent Un homme qu'on estime à faux, Et qu'il faut cacher cent défauts Afin que deux vertus éclatent, Nos esprits, d'un pinceau divers, Par l'artifice de nos vers, Font le visage à toutes choses, Et dans le fard de leurs couleurs Font passer de mauvaises fleurs Sous le teint des lys et des roses. Ce vagabond, de qui le bruit Fut si chéri des destinées Et si grand que trois mille années Ne l'ont point encore détruit, Avecque de si bonnes marques N'eût foulé la rigueur des Parques, Ni peuplé le pays Latin, Si, depuis qu'on brûla sa ville Auguste n'eût prié Virgile De lui faire un si beau destin. Tout de même, au siècle où nous sommes, Les richesses ont acheté De notre avare lâcheté La façon de louer les hommes; Mais je ne te conseille pas De présenter aucun appas A tant de plumes hypocrites; D'autant que la postérité Verra mieux dans la vérité La mémoire de tes mérites. Laisse là ces esprits menteurs, Sauve ton nom de leurs ouvrages, Les compliments sont des outrages Dedans la bouche des flatteurs. Moi, qui n'ai jamais eu le blâme De farder mes vers ni mon âme, Je trouverai mille témoins Que tous les censeurs me reçoivent, Et que les plus entiers me doivent La gloire de mentir le moins. Cette grâce si peu vulgaire, Me donne de la vanité, Et fait que sans témérité Je prendrai le soin de te plaire. Les dieux, aidant à mon dessein, Me verseront dedans le sein Une fureur mieux animée, Ils m'apprendront des traits nouveaux Et plus durables et plus beaux En faveur de ta renommée. Mais aussitôt que mon désir, Qui ne respire que la gloire De travailler à ta mémoire, Jouira d'un si doux loisir, Mon astre qui ne sait reluire Que pour me troubler et me nuire, Cachera son mauvais aspect, Et son influence inhumaine N'a pas eu pour moi tant de haine Qu'elle aura pour toi de respect. Mes affections exaucées En l'ardeur d'un si beau projet, Recouvreront pour ton sujet La liberté de mes pensées. Mes ennuis seront écartés, Et mon âme aura des clartés Si propices à tes louanges, Que le Ciel s'il n'en est jaloux, Ayant trouvé mes vers si doux, Il les fera redire aux anges. Je sens une chaleur d'esprit Qui vient persuader ma plume De tracer le plus grand volume Que Français ait jamais écrit. Tout plein de zèle et de courage, Je m'embarque à ce grand ouvrage; Je sais l'Antarctique et le Nord, J'entends la carte et les étoiles, Et ne fais point enfler mes voiles Avant qu'être assuré du port. Par les rochers et dans l'orage De l'onde où je me suis commis, Je prépare à mes ennemis L'espérance de mon naufrage; Mais, que les astres irrités De toutes leurs adversités Persécutent mon entreprise, Je ne connais point de malheur Qu'au seul renom de ta valeur Je ne vainque ou je ne me méprise. VIII. A feu Monsieur de Lozières. Ode Mon Dieu que la franchise est rare! Qu'on trouve peu d'honnêtes gens! Que la Fortune et ses régents Sont pour moi d'une humeur avare! Lozières, personne que toi, Dans les troubles où je me vois, Ne me montre un oeil favorable: Tout ne me fait qu'empêchement, Et l'ami le plus secourable Ne m'assiste que lâchement. Si j'étais un homme de fange, Ou d'un esprit injurieux, Qui ne portât jamais les yeux Sur le sujet d'une louange, Ou qu'on m'eût vu désobliger Ceux qui me veulent affliger, Je ne serais point pardonnable, J'approuverais mes ennemis, Et trouverais irraisonnable Le secours que tu m'as promis. Mais jamais encore l'envie D'écrire un pasquin ne me prit, Et tout le soin de mon esprit Ne tend qu'à l'aise de ma vie. J'aime bien mieux ne dire mot Du plus infâme et du plus sot, Et me sauver dans le silence, Que d'exposer mal à propos A l'effort d'une violence Ma renommée et mon repos. O destin, que tes lois sont dures! L'innocence ne sert de rien. Que le sort d'un homme de bien A de cruelles aventures! Ce grand Duc redouté de tous, Dont je ne souffre le courroux Pour aucun crime que je sache, Me menace d'un châtiment Contre qui l'âme la plus lâche Frémirait de ressentiment. Il est bien aisé de me nuire, Car je ne puis m'assujettir Au souci de me garantir Quoi qu'on fasse pour me détruire. Je sais bien qu'un astre puissant, A tous ses voeux obéissant, Force les plus fiers à lui plaire; Et que c'est plus de dépiter Le menace de sa colère Que la foudre de Jupiter. Mais que la flamme du tonnerre Vienne éclater à mon trépas, Et le Ciel fasse sous mes pas Crever la masse de la terre! Mon esprit sans étonnement S'apprête à son dernier moment. Plus je sens approcher le terme, Plus je désire aller au port, Et toujours d'un visage ferme Je regarde venir la mort. Ainsi, quoique ce fier courage Menace mon faible destin, Sans être poltron ni mutin Je verrai fondre cet orage Et conjurer ton amitié De n'avoir ni soin ni pitié Quelque malheur qui m'importune. Dieu nous blesse et nous sait guérir: Et les hommes, ni la Fortune, Ne nous font vivre, ni mourir. IX. A Monsieur le Marquis de Buckingham. Ode Vous pour qui les rayons du jour Sont amoureux de cet empire Que Mars redoute et que l'Amour Ne saurait voir qu'il ne soupire, C'est bien avecque du sujet Qu'un grand Roi vous a fait l'objet D'une affection infinie Et que toutes les nations Ont permis que votre génie Forçât leurs inclinations. Les faveurs que vous méritez Ont obligé même l'envie D'accroître vos prospérités En disant bien de votre vie. Lorsqu'elle veut parler de vous Sans artifice et sans courroux, Elle se produit toute nue, Et, ses vains désirs abattus, Fait gloire d'être reconnue Pour triomphe de vos vertus. Personne n'est fâché du bien Dont votre sort heureux abonde, D'autant qu'il ne vous sert de rien Qu'à faire du plaisir au monde. Ainsi le céleste flambeau, Qui fut l'ornement le plus beau Qu'enfanta la masse première, N'a jamais eu des envieux; Car il n'use de sa lumière Que pour en éclairer nos yeux. Chaque saison donne ses fruits: L'automne nous donne ses pommes, L'hiver donne ses longues nuits Pour un plus grand repos des hommes; Le printemps nous donne des fleurs, Il donne l'âme et les couleurs A la feuille qui semble morte, Il donne la vie aux forêts, Et l'autre saison nous apporte Ce qui fait jaunir nos guérets. La terre pour donner ses biens Se laisse fouiller jusqu'au centre; Et pour nous les champs Indiens Se tirent les trésors du ventre. L'onde enrichit de cent façons Nos vaisseaux et nos hameçons; Et cet élément si barbare, Pour se faire voir libéral, Arrache de son sein avare L'ambre, la perle et le coral. Ce qu'on dit de ce grand trésor Découlant de la voix d'Alcide, C'étaient vraiment des chaînes d'or Qui tenaient les esprits en bride. Connaissant ces divins appas, Alexandre donnait-il pas Tout son gain de paix et de guerre? Ce prince, avec tout son bonheur S'il n'eût donné toute la terre Ne s'en fût jamais fait seigneur. Les zéphyrs se donnent aux flots, Les flots se donnent à la Lune, Les navires aux matelots, Les matelots à la Fortune. Tout ce que l'univers conçoit Nous apporte ce qu'il reçoit Pour rendre notre vie aisée. L'abeille ne prend point du ciel Les doux présents de la rosée Que pour nous en donner le miel. Les rochers qui sont le tableau Des stérilités de nature, Afin de nous donner de l'eau Fendent-ils pas leur masse dure? Et les champs les plus impuissants Nous donnent l'ivoire et l'encens; Les déserts les plus inutiles Donnent de grands titres aux rois; Et les arbres les moins fertiles Nous donnent de l'ombre et du bois. Marquis, tout donne comme vous. Vous donnez comme celui même Dont les animaux sentent tous La libéralité suprême. Dieu nous donne par son amour, Avec les présents du jour, Les traits mêmes de son visage. Ce monde, ouvrage de ses mains, N'est point bâti pour son usage, Car il l'a fait pour les humains. Que le Ciel reçoit de plaisir Alors qu'il voit sa créature Vivre dans un si beau désir Et si conforme à la nature! Je voudrais bien vous imiter, Mais ne pouvant vous présenter Ce que la Fortune me cache, Puisque tout donne en l'univers, Je veux que tout le monde sache Que je vous ai donné des vers. X. Contre l'hiver. Ode Plein de colère et de raison, Contre toi, barbare saison, Je prépare une rude guerre. Malgré les lois de l'univers, Qui de la glace des hivers Chassent les flammes du tonnerre, Aujourd'hui l'ire de mes vers Des foudres contre toi desserre. Je veux que la postérité, Au rapport de la vérité, Juge ton crime par ma haine. Les dieux qui savent mon malheur, Connaissent qu'il y va du leur, Et d'une passion humaine, Participant à ma douleur, Promettent d'alléger ma peine. La Parque, retranchant le cours De tes soleils bien que si courts, Rien que nuit sur toi ne dévide! Puisses-tu perdre tes habits! Et ce qu'au parc de nos brebis Peut souhaiter le loup avide T'arrive, et tous les maux d'Ibis, Comme le souhaitait Ovide! Cérès ne voit point sans fureur Les misères du laboureur Que ta froidure a fait résoudre A brûler même les forêts: Les champs ne sont que des marêts; L'été n'espère plus de moudre Le revenu de ses guérets, Car il n'y trouvera que poudre. Tous nos arbres sont dépouillés, Nos promenoirs sont tous mouillés, L'émail de notre beau parterre A perdu ses vives couleurs, La gelée a tué les fleurs, L'air est malade d'un caterre, Et l'oeil du ciel noyé de pleurs Ne sait plus regarder la terre. La nacelle, attendant le flux Des ondes qui ne courent plus, Oisive au port est retenue; La tortue et les limaçons Jeûnent perclus sous les glaçons; L'oiseau sur une branche nue Attend pour dire ses chansons Que la feuille soit revenue. Le héron quand il veut pêcher, Trouvant l'eau toute de rocher, Se paît du vent et de sa plume; Il se cache dans les roseaux Et contemple, au bord des ruisseaux, La bise contre sa coutume Souffler la neige sur les eaux Où bouillait autrefois l'écume. Les poissons dorment assurés D'un mur de glace remparés, Francs de tous les dangers du monde Fors que de toi tant seulement, Qui restreins leur moite élément Jusqu'à la goutte plus profonde, Et les laisses sans mouvement, Enchassés en l'argent de l'onde. Tous les vents brisent leurs liens, Et dans les creux éoliens Rien n'est resté que le Zéphyre Qui tient les oeillets et les lys Dans ses poumons ensevelis, Et triste en la prison soupire Pour les membres de sa Philis, Que la tempête lui déchire. Aujourd'hui mille matelots, Où ta fureur combats les flots, Défaillis d'art et de courage En l'aventure de tes eaux Ne rencontrent que des tombeaux; Car tous les astres de l'orage, Irrités contre leurs vaisseaux, Les abandonnent au naufrage. Mais tous ces maux que je décris Ne me font point jeter de cris, Car eusses-tu porté l'abîme Jusques où nous levons les yeux, Et d'un débord prodigieux Trempé le ciel jusqu'à la cime, Au lieu de t'être injurieux, Hiver, je louerais ton crime. Hélas! le gouffre des malheurs D'où je puise l'eau de mes pleurs, Prend bien d'ailleurs son origine: Mon désespoir dont tu te ris, C'est la douleur de ma Cloris, Qui rend toute la Cour chagrine; Les dieux qui tous en son marris, Jurent ensemble ta ruine. Ce beau corps ne dispose plus De ses sens dont il est perclus Par la froideur qui les assiège: Epargne, hiver, tant de beauté; Remets sa voix en liberté; Fais que cette douleur s'allège; Et pleurant de ta cruauté, Fais distiller toute la neige. Qu'elle ne touche de si près L'ombre noire de tes cyprès; Car si tu menaçais sa tête, Le laurier que tu tiens si cher, Et que l'éclat n'ose toucher. Serait sujet à la tempête, Et les dieux lui feraient sécher La racine comme le faîte. Mais si ta crainte ou ta pitié Veut fléchir mon inimitié, Sois-lui plus doux que de coutume; Ronge nos vignes de muscat Dont les Muses font tant de cas; Mais, à la faveur de ma plume, Dans ses membres si délicats Ne ramène jamais le rhume. Promène tes aquilons Par la campagne des Gélons, Grêle dessus les monts de Thrace; Mais si jamais tu réprimas La violence des frimas Et la pureté de ta glace Sur les plus tempérés climats, Le sien toujours ait cette grâce. Sa maison, comme le saint lieu Consacré pour le nom d'un dieu, Rien que pluie d'or ne possède; Ta neige fonde sur son toit Un sacré nectar qui ne soit Ni brûlant, ni glacé, ni tiède, Mais tel que Jupiter le boit Dans la coupe de Ganymède Si tu m'accordes ce bonheur Par cet oeil que j'ai fait seigneur D'une âme à l'aimer obstinée, Je jure que le Ciel lira Ton nom qu'on n'ensevelira Qu'au tombeau de la destinée, Et par moi ta louange ira Plus loin que la dernière année. XI. Le Matin. Ode L'Aurore sur le front du jour Sème l'azur, l'or et l'ivoire, Et le Soleil, lassé de boire, Commence son oblique tour. Les chevaux, au sortir de l'onde De flamme et de clarté couverts, La bouche et les naseaux ouverts, Ronflent la lumière du monde. La Lune fuit devant nos yeux, La nuit a retiré ses voiles, Peu à peu le front des étoiles S'unit à la couleur des cieux. Déjà la diligente avette Boit la marjolaine et le thym, Et revient riche du butin Qu'elle a pris sur le mont Hymette. Je vois le généreux lion Qui sort de sa demeure creuse Hérissant sa perruque affreuse Qui fait fuir Endymion. Sa dame, entrant dans les bocages Compte les sangliers qu'elle a pris, Ou dévale chez les esprits Errant aux sombres marécages. Je vois les agneaux bondissants Sur ces blés qui ne font que naître: Cloris chantant les mène paître Parmi ces coteaux verdissants. Les oiseaux d'un joyeux ramage En chantant semblent adorer La lumière qui vient dorer Leur cabinet et leur plumage. La charrue écorche la plaine, Le bouvier qui suit les sillons Presse de voix et d'aiguillons Le couple des boeufs qui l'entraîne. Alix apprête son fuseau, Sa mère qui lui fait la tâche Presse le chanvre qu'elle attache A sa quenouille de roseau. Une confuse violence Trouble le calme de la nuit, Et la lumière avec le bruit Dissipe l'ombre et le silence. Alidor cherche à son réveil L'ombre d'Iris qu'il a baisée, Et pleure en son âme abusée La fuite d'un si doux sommeil. Les bêtes sont dans leur tanière, Qui tremblent de voir le Soleil; L'homme remis par le sommeil Reprend son oeuvre coutumière. Le forgeron est au fourneau: Ois comme le charbon s'allume: Le fer rouge dessus l'enclume Etincelle sous le marteau. Cette chandelle semble morte, Le jour la fait évanouir; Le Soleil vient nous éblouir: Vois qu'il passe au travers la porte. Il est jour, levons-nous, Philis; Allons à notre jardinage Voir s'il est comme ton visage Semé de roses et de lys. XII. La Solitude. Ode Dans ce val solitaire et sombre Le cerf qui brame au bruit de l'eau, Penchant ses yeux dans un ruisseau, S'amuse à regarder son ombre. De cette source une Naïade Tous les soirs ouvre le portail De sa demeure de cristal Et nous chante une sérénade. Les Nymphes que la chasse attire A l'ombrage de ces forêts Cherchent des cabinets secrets Loin de l'embûche du Satyre. Jadis au pied de ce grand chêne, Presque aussi vieux que le Soleil, Bacchus, l'Amour et le Sommeil Firent la fosse de Silène. Un froid et ténébreux silence Dort à l'ombre de ces ormeaux, Et les vents battent les rameaux D'une amoureuse violence. L'esprit plus retenu s'engage Au plaisir de ce doux séjour, Où Philomèle nuit et jour Renouvelle un piteux langage. L'orfraie et le hibou s'y perche, Ici vivent les loup-garous, Jamais la justice en courroux Ici de criminels ne cherche. Ici l'Amour fait ses études, Vénus dresse des autels, Et les visites des mortels Ne troublent point ces solitudes. Cette forêt n'est point profane, Ce ne fut point sans la fâcher Qu'Amour y vint jadis cacher Le berger qu'enseignait Diane. Amour pouvait par innocence, Comme enfant, tendre ici des rets; Et comme reine des forêts, Diane avait cette licence. Cupidon, d'une douce flamme Ouvrant la nuit de ce vallon, Mit devant les yeux d'Apollon Le garçon qu'il avait dans l'âme. A l'ombrage de ce bois sombre Hyacinthe se retira, Et depuis le Soleil jura Qu'il serait ennemi de l'ombre. Tout auprès le jaloux Borée, Pressé d'un amoureux tourment, Fut la mort de ce jeune amant, Encore par lui soupirée. Sainte forêt, ma confidente, Je jure par le Dieu du jour Que je n'aurai jamais amour Qui ne te soit toute évidente. Mon ange ira par cet ombrage: Le Soleil, le voyant venir, Ressentira du souvenir L'accès de sa première rage. Corinne, je te prie, approche; Couchons-nous sur ce tapis vert; Et pour être mieux à couvert Entrons au creux de cette roche. Ouvre tes yeux, je te supplie; Mille Amours logent là-dedans, Et de leurs petits traits ardents Ta prunelle est toute remplie. Amour de tes regards soupire, Et ton esclave devenu, Se voit lui-même retenu Dans les liens de son empire. O beauté sans doute immortelle, Où les Dieux trouvent des appas, Par vos yeux je ne croyais pas Que vous fussiez du tout si belle! Qui voudrait faire une peinture Qui pût ses traits représenter, Il faudrait bien mieux inventer Que ne fera jamais nature. Tout un siècle les destinées Travaillèrent après ses yeux, Et je crois que pour faire mieux Le temps n'a point assez d'années. D'une fierté pleine d'amorce, Ce beau visage a des regards, Qui jettent des feux et des dards, Dont les Dieux aimeraient la force. Que ton teint est de bonne grâce! Qu'il est blanc et qu'il est vermeil! Il est plus net que le Soleil Et plus uni que de la glace. Mon Dieu, que tes cheveux me plaisent! Ils s'ébattent dessus ton front, Et les voyant beaux comme ils sont, Je suis jaloux quand ils te baisent. Belle bouche d'ambre et de rose, Ton entretien est déplaisant Si tu ne dis en me baisant Qu'aimer est une belle chose. D'un air plein d'amoureuse flamme, Aux accents de ta douce voix, Je vois les fleuves et les bois S'embraser comme a fait mon âme. Si tu mouilles tes doigts d'ivoire Dans le cristal de ce ruisseau, Le Dieu qui loge dans cette eau Aimera s'il en ose boire. Présente-lui ta face nue, Tes yeux avecque l'eau riront, Et dans ce miroir écriront Que Vénus est ici venue. Si bien elle y sera dépeinte, Les Faunes s'en enflammeront, Et de tes yeux qu'ils aimeront, Ne sauront découvrir la feinte. Entends ce Dieu qui te convie A passer dans son élément, Ois qu'il soupire bellement Sa liberté déjà ravie. Trouble-lui cette fantaisie, Détourne-toi de ce miroir, Tu le mettras au désespoir Et m'ôteras la jalousie. Vois-tu ce tronc et cette pierre? Je crois qu'ils prennent garde à nous, Et mon amour devient jaloux De ce myrte et de ce lierre. Sus, ma Corinne, que je cueille Tes baisers du matin au soir! Vois comment pour nous faire asseoir Ce myrte a laissé choir sa feuille. Ois le pinson et la linotte Sur la branche de ce rosier, Vois branler leur petit gosier, Ois comme ils ont changé de note. Approche, approche, ma Dryade! Ici murmureront les eaux, Ici les amoureux oiseaux Chanteront une sérénade. Prête-moi ton sein pour y boire Des odeurs qui m'embaumeront; Ainsi mes sens se pâmeront Dans les lacs de tes bras d'ivoire. Je baignerai mes mains folâtres Dans les ondes de tes cheveux, Et ta beauté prendra les voeux De mes oeillades idolâtres. Ne crains rien, Cupidon nous garde. Mon petit ange, es-tu pas mien? Ah! Je vois que tu m'aimes bien: Tu rougis quand je te regarde. Dieux! que cette façon timide Est puissante sur mes esprits! Renaud ne fut pas mieux épris Par les charmes de son Armide. Ma Corinne, que je t'embrasse! Personne ne nous voit qu'Amour; Vois que même les yeux du jour Ne trouvent point ici de place. Les vents qui ne se peuvent taire Ne peuvent écouter aussi, Et ce que nous ferons ici Leur est un inconnu mystère. XIII. Ode Un fier démon, qui me menace De son triste et funeste accent, Contre mon amour innocent Gronde la haine et la disgrâce. On m'apporte que tes yeux, Dans leurs paupières languissantes, N'avaient plus ces flammes puissantes Qui blessaient les âmes des dieux. Nature est vraiment hardie Et le sort bien faux et malin D'assujettir le sang divin A l'effort d'une maladie. En détestant ses cruautés, Quelque peu qu'il m'en divertisse, Je crie contre l'injustice Que le Ciel fait à tes beautés. Depuis ce malheureux message, Qui m'a privé de tout repos, La tristesse a mis dans mes os Un tourment d'amour et de rage. Malade au lit d'où je ne sors, Je songe que je vois la Parque, Et que dans une même barque Nous passons le fleuve des morts. Si tu te deuils de mon absence, C'est un supplice d'amitié, Qui mérite autant de pitié Qu'elle a de peine et d'innocence. Je mourrai si tu meurs pour moi, Autrement je serais bien traître, Puisque le sort ne m'a fait naître Que pour mourir avecque toi. XIV. Sur une tempête qui s'éleva comme il était prêt de s'embarquer pour aller en Angleterre. Ode Parmi ces promenoirs sauvages J'ois bruire les vents et les flots Attendant que les matelots M'emportent hors de ces rivages. Ici les rochers blanchissants, Du choc des vagues gémissants, Hérissent leurs masses cornues Contre la colère des airs, Et présentent leurs têtes nues A la menace des éclats. J'ois sans peur l'orage qui gronde, Et fût-ce l'heure de ma mort, Je suis prêt à quitter le port En dépit du ciel et de l'onde. Je meurs d'ennui dans ce loisir: Car un impatient désir De revoir les pompes du Louvre Travaille tant mon souvenir Que je brûle d'aller à Douvre Tant j'ai hâte d'en revenir. Dieu de l'onde, un peu de silence! Un dieu fait mal de s'émouvoir. Fais-moi paraître ton pouvoir A corriger ta violence. Mais à quoi sert de te parler, Esclave du vent et de l'air, Monstre confus qui, de nature Vide de rage et de pitié, Ne montres que par aventure Ta haine ni ton amitié! Nochers, qui par un long usage Voyez les vagues sans effroi Et qui connaissez mieux que moi Leur bon et leur mauvais visage, Dites-moi, ce ciel foudroyant, Ce flot de tempête aboyant, Les flancs de ces montagnes grosses, Sont-ils mortels à nos vaisseaux? Et sans aplanir tant de bosses Pourrai-je bien courir les eaux? Allons, pilote, où la Fortune Pousse mon généreux dessein! Je porte un dieu dedans le sein Mille fois plus grand que Neptune: Amour me force de partir. Et dût Thétis pour m'engloutir Ouvrir mieux ses moites entrailles, Cloris m'a su trop enflammer Pour craindre que mes funérailles Se puissent faire dans la mer. O mon ange! O ma destinée! Qu'ai-je fait à cet élément Qu'il tienne si cruellement Contre moi sa rage obstinée? Ma Cloris, ouvre ici tes yeux, Tire un de tes regards aux cieux: Ils dissiperont leurs nuages, Et pour l'amour de ta beauté Neptune n'aura plus de rage Que pour punir sa cruauté. Déjà ces montagnes s'abaissent, Tous leurs sentiers sont aplanis; Et sur ces flots si bien unis Je vois des alcyons qui naissent. Cloris, que ton pouvoir est grand! La fureur de l'onde se rend A la faveur que tu m'as faite. Que je vais passer doucement! Et que la peur de la tempête Me donne peu de pensement! L'ancre est levée, et le zéphyre, Avec un mouvement léger, Enfle la voile et fait nager Le lourd fardeau de la navire. Mais quoi! Le temps n'est plus si beau, La tourmente revient dans l'eau. Dieux, que la mer est infidèle! Chère Cloris, si ton amour N'avait plus de constance qu'elle, Je mourrais avant mon retour. XV. A Philis. Ode Aussi franc d'amour que d'envie Je vivais loin de vos beautés Dans les plus douces libertés Que la raison donne à la vie. Mais les regards impérieux Qu'Amour tire de vos beaux yeux M'ont bien fait changer de nature. Ah! que les violents désirs Que me donna cette aventure Furent traîtres à mes plaisirs! Le doux éclat de ce visage Qui paraissait sans cruautés, Et des ruses d'une beauté Me semblait ignorer l'usage, Me surprit d'un si doux malheur, Et m'affligea d'une douleur Si plaisante à ma frénésie, Que dès lors j'aimai ma prison Et délivrai ma fantaisie De l'empire de ma raison. Contre ce coup inévitable Qui me mit l'amour dans le sein, Je ne sais prendre aucun dessein Ni facile ni profitable. Embrasé d'un feu qui me suit Partout où le Soleil me luit, Je passe les monts Pyrénées Où les neiges, que l'oeil du jour Et les foudres ont épargnées, Fondent au feu de mon amour. Sur ces rivages où Neptune Fait tant d'écume et tant de bruit, Et souvent d'un vaisseau détruit Fait sacrifice à la Fortune, J'invoque les ondes et l'air; Mais au lieu de me consoler Les flots grondent à mon martyre, Mes soupirs vont avec le vent, Et mon pauvre esprit se retire Aussi triste qu'auparavant. Mes langueurs, mes douces furies! Quel sort, quel Dieu, quel élément, Nous ôtera l'aveuglement De vos charmantes rêveries? La froide horreur de ces forêts, L'humidité de ces marêts, Cette effroyable solitude Dont le Soleil avec des pleurs Provoque en vain l'ingratitude, Que font-elles à mes douleurs? Grands déserts, sablons infertiles, Où rien que moi n'ose venir, Combien me devez-vous tenir Dans ces campagnes inutiles? Chauds regards, amoureux baisers, Que vous êtes dans ces déserts Bien sensibles à ma mémoire! Philis, que ce bonheur m'est doux! Et que je trouve de la gloire A me ressouvenir de vous! Enfin je crois que la tempête Me permettra d'ouvrir les yeux Et que l'inimitié des cieux Me laissera lever la tête. Après tous ces maux achevés, Les faveurs que vous réservez A ma longue persévérance, Reprocheront à mon ennui D'avoir cru que mon espérance Me quitterait plus tôt que lui. Au retour de ce long voyage, La terre en faveur de Philis D'oeillets, de roses et de lys Sèmera par tout mon passage. Ces grands pins, devenus plus beaux, Joignant du faîte les flambeaux Dont la voûte du ciel se pare, Iront aux astres s'enquérir Si quelque autre bien s'accompare A celui que je vais quérir. Ce jour sera filé de soie, Le Soleil, partout où j'irai, Laissera, quand je passerai, Des ombrages dessus ma voie. Les dieux, à mon sort complaisants, Me combleront de leurs présents; J'aurai tout mon soûl d'ambroisie; Les déesses me viendront voir, Au moins si votre courtoisie Leur veut permettre ce devoir. Cette triste nuit achevée, Mon amour quittera le deuil Si les ténèbres du cercueil Ne préviennent mon arrivée. A l'aise du premier abord, Lorsque tous nos destins d'accord Permettront que je vous revoie, Si je n'ai pour me secourir Des remèdes contre ma joie, Je dois bien craindre de mourir. Je sais qu'à la faveur première Que vos regards me jetteront, Mes esprits ravis quitteront Le doux objet de la lumière. C'est tout un, j'aime bien mon sort: Car les cruautés de la mort N'ont point de si cruelle gêne Que des rois ne voulussent bien Se trouver en la même peine Pour un même honneur que le mien. XVI. Ode Cloris, ma franchise est perdue, Mais quand, pour guérir mon ennui, Quelque Dieu me l'aurait rendue, Mon âme se plaindrait de lui. Toute la force et l'industrie Que j'opposais à la furie. De mes travaux trop rigoureux, A fait des efforts inutiles, Car mes sentiments indociles En deviennent plus amoureux. Ce qui peut finir ma souffrance Et recommencer mon plaisir S'éloigne de mon espérance Aussi bien que mon désir. Les destins et le Ciel lui-même, Qui reconnaissent comme j'aime, Au seul objet de mes douleurs Ne me présentent point leur aide, Car ils savent que tout remède Est plus faible que mes langueurs. Je connais bien que l'oeil d'un ange, Que le Ciel ne gouverne pas, Et qui tient à peu de louange Qu'Amour brûle de ses appas, S'il veut un jour, à ma prière, Jeter l'éclat de sa lumière A l'avantage de mes voeux, Fera naître, au sort qui m'irrite, Plus de bien que je ne mérite Et plus d'honneur que je ne veux. Tandis que ma flamme ou ma rage Attendait après sa beauté, Un faux et criminel ombrage Embarrasse sa volonté. Ce feint honneur, cette fumée, Vient étonner sa renommée De l'impudence des mortels. Cloris, perdez cette faiblesse: Si vous ne vivez en déesse De quoi vous servent mes autels? Le plus audacieux courage Devant vous ne fait que trembler: Qui voit votre divin visage N'est pas capable de parler. Vos yeux gouvernent les pensées Des âmes les plus insensées Et les bornent de toutes parts; Et la plus aigre médisance N'est qu'honneur et que complaisance Aux attraits de vos doux regards. Moi qui suis devenu perfide Contre les dieux que j'adorois, Et dont l'âme n'a plus de guide Sinon l'empire de vos lois, Je vous crois parfaite et divine; Et mon jugement s'imagine Que les faits les plus odieux, Lorsque vous leur donnez licence, Sont plus justes que l'innocence Et que la sainteté des dieux. Mais quand des âmes indiscrètes S'amuseraient à discourir De nos flammes les plus secrètes, Elles ne doivent pas mourir. O dieux, qui fîtes les abîmes Pour la punition des crimes, Je renonce à votre pitié Et vous appelle à mon supplice Si jamais mon âme est complice De la fin de notre amitié! Chère Cloris, je vous conjure Par les noeuds dont vous m'arrêtez, Ne vous troublez point de l'injure Des faux bruits que vous redoutez: Comme vous j'en ai des atteintes, Et mille violentes craintes Me persécutent nuit et jour. Je crois que les dieux et les hommes, Dedans le climat où nous sommes, Ne parlent que de notre amour. Je suis plus craintif que vous n'êtes, Et crains que les destins jaloux Ne donnent un langage aux bêtes Pour leur faire parler de nous; Une ombre, un rocher, un zéphyre, Parlent tout haut de mon martyre. Et quand les foudres murmurants Menacent le péché du monde, Je crois que le tonnerre gronde Du service que je vous rends. Mais quoique le ciel et la terre Troublassent nos contentements, Et nous fissent souffrir la guerre Des astres et des éléments, Il faut rire de leurs malices, Et dans un fleuve de délices Noyer les soins injurieux Qui privent nos jeunes années Des douceurs que les destinées Ne permettent jamais aux vieux. XVII. Ode Heureux, tandis qu'il est vivant, Celui qui va toujours suivant Le grand maître de la nature Dont il se croit la créature. Il n'envia jamais autrui, Quand tous les plus heureux que lui Se moqueraient de sa misère, Le rire est toute sa colère. Celui-là ne s'éveille point Aussitôt que l'Aurore point Pour venir, des soucis du monde, Importuner la terre et l'onde. Il est toujours plein de loisir, La justice est tout son plaisir, Et, permettant en son envie Les douceurs d'une sainte vie, Il borne son contentement Par la raison tant seulement. L'espoir du gain ne l'importune, En son esprit est sa fortune; L'éclat des cabinets dorés, Où les princes sont adorés, Lui plaît moins que la face nue De la campagne ou de la nue. La sottise d'un courtisan, La fatigue d'un artisan, La peine qu'un amant soupire, Lui donne également à rire. Il n'a jamais trop affecté Ni les biens ni la pauvreté; Il n'est ni serviteur ni maître, Il n'est rien que ce qu'il veut être. Jésus-Christ est sa seule foi. Tels seront mes amis et moi. XVIII. A Philis. Stances Ha! Philis, que le Ciel me fait mauvais visage! Tout me fâche et me nuit, Et, réservé l'amour et le courage, Rien de bon ne me suit. Les astres les plus doux ont conjuré ma perte, Je n'ai plus nul soutien; La Cour me semble une maison déserte Où je ne trouve rien. Les hommes et les dieux menacent ma fortune, Mais en leur cruauté, Pour mon soulas tout ce que j'importune, Ce n'est que ta beauté. Les traits de tes beautés sont d'assez fortes armes Pour vaincre mon malheur, Et dans la gêne, assisté de tes charmes, Je mourrai sans douleur. Dedans l'extrémité de la peine où nous sommes, Soupirant nuit et jour, Je feins que c'est la disgrâce des hommes, Mais c'est celle d'amour. Parmi tant de dangers c'est avec peu de crainte Que je prends garde à moi; En tous mes maux le sujet de ma plainte C'est d'être absent de toi. Pour m'ôter aux plus forts qui me voudraient poursuivre, Je trouve assez de lieux: Mais quel climat m'assurera de vivre, Si je quitte tes yeux? Le Soleil meurt pour moi, une nuit m'environne, Je pense que tout dort, Je ne vois rien, je ne parle à personne: N'est-ce pas être mort? XIX. Stances Quand j'aurai ce contentement De te voir sans empêchement, Objet unique de ma joie, Cher maître de ma volonté, A quoi voudras-tu que j'emploie Les heures de ma liberté? Je ne veux point servir de nombre, Suivant après toi comme une ombre: Dès qu'un maître que j'aimais bien, M'eut traité dans cette coutume, Les douceurs de son entretien Me tournèrent en amertume. Il est vrai qu'un sort malheureux Par un astre bien ténébreux Conduisait le train de ma vie, Quand les Dieux, touchez de pitié, Malgré les hommes et l'envie, Me donnèrent ton amitié. Depuis, un insensible orgueil De voir mes malheurs au cercueil, M'a donné tant d'ingratitude Que je ne puis sans déplaisir Permettre que la servitude Prenne une heure de mon loisir. XX. Stances Que mon espoir est faible et ma raison confuse! C'est bien hors de propos, Brûlant comme je fais, que mon esprit s'amuse A chercher du repos. Les remèdes plus doux qui touchent à ma plaie Irritent ma douleur, Et je suis en fureur quand mon discours s'essaie De ruiner mon malheur. Car un si cher ennui combat ma violence, Je meurs si doucement Que pour me secourir je ferais conscience De parler seulement. Philis, dans les tourments que ta rigueur me donne, Quoique je meure à tort, Je me dirai coupable afin qu'on te pardonne L'injure de ma mort. Amour a résolu que je sois ta victime; Mais que ta cruauté A son occasion ne fasse point de crime Qu'avecque ta beauté! Non, mon sort est meilleur, Philis veut que je vive: Et sans compassion Ne saurait endurer qu'un déplaisir arrive A mon affection. On voit sur mon visage, animé de sa flamme, Qu'elle a de la pitié, Et ma fureur me trouble où je vois que son âme Entend mon amitié. Je sais bien que l'honneur et les lois de la vie Combattent son désir, Et que sa chasteté résiste à mon envie Avecque déplaisir. Son coeur dans cet effort sauvant son innocence, Languit pour mon sujet, Et donne ses soupirs sans doute à mon absence Plutôt qu'à son objet. Un rival me traverse; elle qui s'en afflige Se déferait de lui, Mais la condition de ce fâcheux l'oblige De souffrir avec lui. Cet amant importun, dont elle est offensée, Pèse à son entretien, Et reconnaît assez qu'elle a dans la pensée Autre feu que le sien. XXI. Stances Mon espérance refleurit, Mon mauvais destin perd courage, Aujourd'hui le Soleil me rit, Et le Ciel me fait bon visage. Mes maux ont achevé leur temps, Maintenant ma douleur se range, A la fin mes voeux sont contents, Amour a ramené mon ange. Dieux que j'ai si souvent priés Sans me vouloir jamais entendre; Je vous ai bien injuriés D'être si longs à me la rendre. J'excuse votre cruauté, Je perds le soin de vous déplaire, Le retour de cette beauté A fini toute ma colère. XXII. A Mademoiselle de Rohan, sur la mort de Madame la duchesse de Nevers Je vous donne ces vers pour nourrir vos douleurs Puisque cette Princesse est digne de vos pleurs, Et ne veux point reprendre un deuil si légitime. Pour elle vos regrets prennent un juste cours, Et de les arrêter je croirais faire un crime Aussi bien que la mort en arrêtant ses jours. Je sais bien que votre âme assez robuste et saine, Avec son discours a combattu sa peine, Et qu'elle a vainement cherché sa guérison: Y tâcher après vous on le peut sans blâme, Car je ne pense pas qu'on trouve en la raison Ce que vous ne pouvez trouver dedans votre âme. Les plus cuisants malheurs trouvent allégement Après que le devoir a rendu sagement Tout ce que l'amitié demande à la nature, Mais lorsque mon esprit songe à vous consoler Contre les sentiments d'une perte si dure, Plus je suis préparé, moins j'ai de quoi parler. Tandis que la mémoire à vos sens renouvelle L'éclat de la vertu qui reluisait en elle, Vous nourrissez en vain quelque espoir de guérir; Et quand le souvenir d'une amitié si ferme, Pour guérir votre ennui se laissera mourir, Croyez que votre vie est proche de son terme. Aussi cette Princesse étant loin de vos yeux Le jour de tous vos maux est le plus odieux: La mort de vos langueurs est la moins inhumaine. Quelque part de la terre où vous fassiez séjour, Il ne vous reste plus que des objets de haine, Après avoir perdu l'objet de votre amour. De moi, si la rigueur d'un accident semblable M'avait ôté le fruit d'un bien si désirable, Je croirais que pour moi tout n'aurait que du mal: Mes pieds ne s'oseraient assurer sur la terre, Le jour m'offenserait, l'air me serait fatal, Et la plus douce paix me serait une guerre. Aigrissez-vous toujours d'un chagrin plus récent; Que votre âme, en flattant l'ennui qu'elle ressent, Pour si chère compagne incessamment soupire; Jamais son entretien ne vous sera rendu, Et le Ciel réparant vos pertes d'un empire, Vous donnerait bien moins que vous n'avez perdu. XXIII. A elle même Puisqu'en cet accident le sort nous désoblige, Je crois que tout le monde avecque vous s'afflige, Et ce commun malheur qui trouble l'univers, Reprocherait un crime aux lois de la nature Sinon que cette mort a fait naître vos vers Dont l'aimable douceur efface son injure. A voir vos sentiments écrits si doucement, A voir votre douleur peinte si vivement, Je crois qu'en vain la mort de ce butin se vante, Car, comme la raison m'apprend à discourir, Celle que vous plaignez est encore vivante Puisqu'elle est dans vos vers qui ne sauraient mourir. Vous mêlez dans ce deuil tant d'agréables charmes Que c'est être insensé que lui donner des larmes: Je la crois bien heureuse en si rare tombeau, Et regarde sa gloire avecque tant d'envie Que si l'on m'eût dû faire un monument si beau, Je mourrais de regret de ne l'avoir suivie. J'ai cru que la tristesse était pleine de maux, Et perdais, en l'erreur d'un jugement si faux, La douce rêverie où l'ennui nous amuse; Mais vous faites le deuil avecque tant d'appas Que j'aime la rigueur combien que je l'accuse, Et trouve du plaisir à craindre le trépas. XXIV. Pour Mademoiselle D. M. Stances Je suis bien jeune encor, et la beauté que j'aime Est jeune comme moi. J'ai souvent désiré de lui parler moi-même Pour lui donner ma foi. J'obéis sans contrainte à l'amour qu'il me donne Quelque désir qu'il ait, Et sans lui résister mon âme s'abandonne A tout ce qui lui plaît. Si pour lui témoigner combien je suis fidèle Il me fallait mourir, Quoiqu'on eût fait la mort mille fois plus cruelle, L'on m'y verrait courir. Je jure mon destin et le jour qui m'éclaire Qu'il est tout mon souci; Et ce Soleil si beau ne fait que me déplaire Quand il n'est pas ici. Lorsque l'Aube, ensuivant la nuit qu'elle a chassée, Epard ses tresses d'or, Le premier mouvement qui vient à ma pensée C'est l'amour d'Alidor. Je tâche en m'éveillant à rappeler les songes Que j'ai fait en dormant, Et dans le souvenir de leurs plaisants mensonges Je revois mon amant. Mon esprit amoureux n'est point sans violence Au milieu du repos. Je le vois dans la nuit, et parmi le silence J'entends ses doux propos. Tous les secrets d'amour que le sommeil exprime, Mon âme les ressent; Et le matin je pense avoir commis un crime Dans mon lit innocent. De honte à mon réveil, je suis toute confuse, Et, d'un oeil tout fâché, Je vois dans mon miroir la rougeur qui m'accuse D'avoir fait un péché. Je me veux repentir de cette double offense, Mais je ne sais comment; Car mon esprit troublé me fait une défense Que lui même dément. Dans mon lit désolé, toute moite de larmes, Je prie tous les dieux De maltraiter Morphée à cause que ses charmes Ont abusé mes yeux. Hélas! il est bien vrai que je suis amoureuse, Et qu'en mon saint amour Je me puis réputer l'amante plus heureuse Qui soit en cette Cour. J'adore une beauté si vive et si modeste Qu'elle peut tout ravir, Et qui ne prend plaisir d'être toute céleste Qu'afin de me servir. Il a dedans ses yeux des pointes et des charmes Qu'un tigre goûterait; Et si Mars lui voyait mettre la main aux armes Il le redouterait. Il va dans les combats plus fier qu'à la rapine Ne marche le lion. Et plus brave qu'Achille ardent à la ruine Des pompes d'Ilion. C'est le meilleur esprit et le plus beau visage Qu'on ait encore vu; Et les meilleurs esprits n'ont point eu d'avantage Que mon amant n'ait eu. La gloire entre les coeurs qui la font mieux paraître Fait estime du sien; Et les mieux accomplis ne le sauraient connaître Sans en dire du bien. Hors de lui la vertu dans l'âme la plus belle Est comme en un tombeau, Et ses plus grands éclats sont moins q'une étincelle Au prix de ce flambeau. Je pense en l'adorant que mon idolâtrie A beaucoup mérité; Et j'aimerais bien mieux mettre le feu à ma patrie Que l'avoir irrité. Dieux! que le beau Pâris eut une belle proie! Que cet amant fit bien Alors qu'il alluma l'embrasement de Troie Pour amortir le sien! O mon cher Alidor je suis bien moins qu'Hélène Digne de t'émouvoir! Mais tu sais bien aussi qu'avecque moins de peine Tu me pourrais avoir. Il la fallut prier, mais c'est moi qui te prie; Et la comparaison De ses affections avecque ma furie, Est loin de la raison. L'impression d'honneur et celle de la honte Sont hors de mon esprit. La chasteté m'offense et paraît un vieux conte Que ma mère m'apprit. Jamais fille n'aima d'une amitié si forte. Tous mes plus chers parents, Depuis que j'ai conçu l'amour que je te porte, Me sont indifférents. Ils auraient beau se plaindre et m'appeler barbare. On me doit pardonner, Car vers eux je ne suis de mon amour avare Que pour te la donner. Reçois ma passion pourvu que ton mérite N'en soit offensé: Et vois que mon esprit ne te l'aurait écrite S'il n'était insensé. XXV. Stances Maintenant que Philis est morte Et que l'amitié la plus forte Dont un coeur fut jamais atteint Est dans le sépulcre avec elle, Je crois que l'amour le plus saint N'a plus pour moi rien de fidèle. Cloris, c'est mentir trop souvent: Tes propos ne sont que du vent, Tes regards sont tous pleins de ruses, Tu n'as point pour tout d'amitié, Je me moque de tes excuses, Et t'aime moins de la moitié. Je te vois toujours en contrainte, Il te vient toujours quelque crainte, Tu ne trouves jamais loisir; Dis plutôt que je t'importune Et que je te ferais plaisir De chercher ailleurs ma fortune. Ne fais plus semblant de m'aimer, Et quoiqu'il me soit bien amer De perdre une si douce flamme, Si tu n'as point d'amour pour moi, Je jure tes jeux et mon âme De ne songer jamais à toi. Je t'allais consacrer ma plume Et te peindre dans un volume Sur qui les ans ne peuvent rien; Sache un peu de la renommée Comment j'ai su dire du bien D'une autre que j'avais aimée. Mais cela ne te touche pas, Les vers sont de mauvais appas, Un roc n'en devient point passible; Ce sont de faibles hameçons Pour ton naturel insensible Que lui promettre des chansons. Que veux-tu plus que je te donne, Aujourd'hui que Dieu m'abandonne, Que le Roi ne me veut pas voir, Que le jour me luit en colère, Que tout mon bien est mon savoir? De quoi plus te pourrais-je plaire? Si mon mauvais sort peut changer, Je jure de te partager Les prospérités où j'aspire; Et quand le Ciel me ferait roi, Un présent de tout mon empire Te ferait preuve de ma foi. Mais tu n'as point l'esprit avare; Et quelque dignité si rare Qu'un Dieu même te vînt offrir, Quelque tourment qu'il eût dans l'âme, Tu le laisserais bien souffrir Avant que soulager sa flamme. Quant à moi, las de tant brûler, Et si pressé de reculer, J'ai désespéré de la place: La nature ici vaut bien peu Qu'un front de neige, un coeur de glace, Puissent tenir contre le feu. XXVI. A Cloris. Stances S'il est vrai, Cloris, que tu m'aimes, Mais j'entends que tu m'aimes bien, Je ne crois point que les rois mêmes Aient un heur comme le mien. Que la mort serait importune De venir changer ma fortune A la félicité des dieux! Tout ce qu'on dit de l'ambroisie Ne touche point ma fantaisie Au prix des grâces de tes yeux. Sur mon âme, il m'est impossible De passer un jour sans te voir Qu'avec un tourment plus sensible Qu'un damné n'en saurait avoir. Le sort qui menaça ma vie Quand les cruautés de l'envie Me firent éloigner du Roi M'exposant à tes yeux en proie, Me donna beaucoup plus de joie Qu'il ne m'avait donné d'effroi. Que je me plus dans ma misère! Que j'aimai mon bannissement! Mes ennemis ne valent guère De me traiter si doucement. Cloris, prions que leur malice Fasse bien durer mon supplice. Je ne veux point partir d'ici Quoique mon innocence endure; Pourvu que ton amour me dure Que mon exil me dure aussi. Je jure l'amour et sa flamme Que les doux regards de Cloris Me font déjà trembler dans l'âme Quand on me parle de Paris: Insensé, je commence à craindre Que mon Prince me va contraindre A souffrir que je sois remis. Vous qui le mîtes en colère, Si vous l'empêchez de le faire Vous n'êtes plus mes ennemis: Toi qui si vivement pourchasses Les remèdes de mon retour, Prends bien garde quoi que tu fasses, De ne point fâcher mon amour. Arrête un peu, rien ne me presse, Ton soin vaut moins que ta paresse, Me bien servir c'est m'affliger; Je ne crains que ta diligence, Et prépare de la vengeance A qui tâche de m'obliger. Il te semble que c'est un songe D'entendre que je m'aime ici, Et que le chagrin qui me ronge Vienne d'un amoureux souci: Tu penses que je ne respire Que de savoir où va l'Empire, Que devient ce peuple mutin, Et quand Rome se doit résoudre A faire partir une foudre Qui consume le Palatin. Toutes ces guerres insensées Je les trouve fort à propos; Ce ne sont point là les pensées Qui s'opposent à mon repos; Quelques maux qu'apportent les armes, Un amant verse peu de larmes Pour fléchir le courroux divin; Pourvu que Cloris m'accompagne Il me chaut peu que l'Allemagne Se noie de sang ou de vin. Et combien qu'un appas funeste Me traîne aux pompes de la Cour, Et que tu sais bien qu'il me reste Un soin d'y retourner un jour, Quoique la Fortune apaisée Se rendît à mes voeux aisée, Aujourd'hui je ne pense pas, Soit-il le Roi qui me rappelle, Que je puisse m'éloigner d'elle Sans trouver la mort sur mes pas. Mon esprit est forcé de suivre L'aimant de son divin pouvoir, Et tout ce que j'appelle vivre C'est de lui parler et la voir. Quand Cloris me fait bon visage Les tempêtes sont sans nuage, L'air le plus orageux est beau; Je ris quand le tonnerre gronde, Et ne crois point que tout le monde Soit capable de mon tombeau. La félicité la plus rare Qui flatte mon affection, C'est que Cloris n'est point avare De caresse et de passion. Le bonheur nous tourne en coutume, Nos plaisirs sont sans amertume, Nous n'avons ni courroux ni fard, Nos trames sont toutes de soie, Et la Parque après tant de joie Ne les peut achever que tard. XXVII. Désespoirs amoureux. Stances Eloigné de vos yeux où j'ai laissé mon âme, Je n'ai de sentiment que celui du malheur, Et sans un peu d'espoir, qui luit parmi ma flamme, Mon trépas eût été ma dernière douleur. Plût au Ciel qu'aujourd'hui la terre eût quitté l'onde, Que les rais du soleil fussent absents des cieux, Que tous les éléments eussent quitté le monde, Et que je n'eusse pas abandonné vos yeux! Un arbre que le vent emporte à ses racines, Une ville qui voit démolir son rempart, Le faîte d'une tour qui tombe en ses ruines, N'ont rien de comparable à ce sanglant départ. Depuis, votre Damon ne sert plus que de nombre, Mes sens de ma douleur s'en vont déjà ravis; Je ne suis plus vivant, et passerais pour ombre Sinon que mes soupirs découvrent que je vis. Mon âme est dans les fers, mon sang est dans la flamme, Jamais malheur ne fut à mon malheur égal; J'ai des vautours au sein, j'ai des serpents dans l'âme, Et vos traits qui me font encore plus de mal. Errant depuis deux mois de province en province, Je traîne avecque moi la fortune et l'amour; L'une oblige mes pas à courtiser mon Prince, L'autre oblige mes sens à vous faire la cour. Des plus rares beautés en ce fâcheux voyage, Où jadis pour aimer les dieux fussent allés, M'ont assez prodigué les traits de leur visage; Mais ce n'était qu'horreur à mes yeux désolés. Partout où loin de toi la Fortune me traîne, Je jure par tes yeux que tout mon entretien N'est que d'entretenir ma vagabonde peine, Et qu'il me souvient moins de mon nom que du tien. En ma condition d'où mille soins ne partent, L'entendement me laisse et tout conseil me fuit; Tous autres pensements de mon âme s'écartent, Au souvenir du tien qui sans cesse me suit. Que ta fidélité se forme à mon exemple! Fuis comme moi la presse, hais comme moi la Cour; Ne fréquente jamais bal, promenoir, ni temple, Et que nos déités ne soient rien que l'Amour. Tout seul dedans ma chambre où j'ai fait ton église, Ton image est mon Dieu, mes passions, ma foi; Si pour me divertir Amour veut que je lise, Ce sont vers que lui-même a composés pour moi. Dans le trouble importun des soucis de la guerre Chacun me voit chagrin: car il semble, à me voir, Que je fais des projets pour conquérir la terre, Et mes hauts desseins ne sont que de t'avoir. XXVIII. Stances J'ai trop d'honneur d'être amoureux, Et vois bien que les plus heureux Ont droit de me porter envie: Mais quoi que menace le sort, Je puis bien défier la mort Puisque vous possédez ma vie. Les plus dévotieux mortels, Rendant leur service aux autels Qu'on dresse aux déités suprêmes, Ne font brûler que de l'encens; Et pour vous adorer je sens Que je me suis brûlé moi-même. Les rois ont de divers honneurs, Leurs esclaves sont des seigneurs, Les éléments sont leur partage, Toute la terre est leur maison: Moi je n'ai rien qu'une prison, Mais je l'estime davantage. XXIX. Stances Quand tu me vois baiser tes bras, Que tu poses nus sur tes draps, Bien plus blancs que le linge même; Quand tu sens ma brûlante main Se promener dessus ton sein, Tu sens bien, Cloris, que je t'aime. Comme un dévot devers les cieux, Mes yeux tournés devers tes yeux, A genoux auprès de ta couche, Pressé de mille ardents désirs, Je laisse, sans ouvrir ma bouche, Avec toi dormir mes plaisirs. Le sommeil aise de t'avoir, Empêche tes yeux de me voir, Et te retient dans son empire Avec si peu de liberté Que ton esprit tout arrêté Ne murmure ni ne respire. La rose en rendant son odeur, Le Soleil donnant son ardeur, Diane et le char qui la traîne, Une Naïade dedans l'eau, Et les Grâces dans un tableau, Font plus de bruit que ton haleine. Là je soupire auprès de toi, Et considérant comme quoi Ton oeil si doucement repose, Je m'écrie: O Ciel! peux-tu bien Tirer d'une si belle chose Un si cruel mal que le mien? XXX. Stances Je jure le jour et la nuit Et la froide horreur de la nuit Où la tristesse me convie, Que le temps de mon amitié Doit plus durer de la moitié Que ne fait celui de ma vie. Après que mon suprême jour M'aura porté dans le séjour Des âmes mieux favorisées, Mon âme versera des pleurs Qui feront naître mille fleurs Dans les campagnes Elysées. Ce doux et ce poignant souci; Le même qui me touche ici, Revivra dans mon âme morte, Et les esprits qui me verront, Approchant mon feu jureront Qu'ils n'en ont point vu de la sorte. Après moi d'un amour flatteur Quelque infidèle serviteur Surprendra tes désirs novices, Et tu n'as point assez de foi Pour permettre que mes services Te fassent souvenir de moi. Je te conjure par tes yeux Que j'aime, et que j'honore mieux Ni que le ciel ni que la terre, Tôt ou tard de t'en repentir: Car le ciel te ferait sentir Quelque pointe de son tonnerre. XXXI. Stances La frayeur de la mort ébranle le plus ferme: Il est bien malaisé Que dans le désespoir et proche de son terme L'esprit soit apaisé. L'âme la plus robuste et la mieux préparée Aux accidents du sort, Voyant auprès de soi sa fin toute assurée, Elle s'étonne fort. Le criminel pressé de la mortelle crainte D'un supplice douteux, Encore avec espoir endure la contrainte De ses liens honteux. Mais quand l'arrêt sanglant a résolu sa peine, Et qu'il voit le bourreau, Dont l'impiteuse main lui détache une chaîne Et lui met un cordeau, Il n'a goutte de sang qui ne soit lors glacée; Son âme est dans les fers: L'image du gibet lui monte à la pensée, Et l'effroi des enfers. L'imagination de cet objet funeste Lui trouble la raison, Et sans qu'il ait du mal, il a pis que la peste, Et pis que le poison. Il jette malgré lui les siens dans la détresse, Et traîne en son malheur Des gens indifférents qu'il voit parmi la presse Parler de sa douleur. Partout dedans la Grève il voit fendre la terre, La Seine est l'Achéron, Chaque rayon du jour est un trait de tonnerre, Et chaque homme Charon. La consolation que le prêcheur apporte Ne lui fait point de bien; Car le pauvre se croit une personne morte, Et n'écoute plus rien. Les sens sont retirés, il n'a plus son visage, Et dans ce changement Ce serait être fol de conserver l'usage D'un peu de jugement. La nature, de peine et d'horreur abattue, Quitte ce malheureux: Il meurt de mille morts, et le coup qui le tue Est le moins rigoureux. XXXII. Consolation à M. D. L. Stances Donne un peu de relâche au deuil qui t'a surpris, Ne t'oppose jamais aux droits de la nature, Et pour l'amour d'un corps ne mets point tes esprits Dedans la sépulture. La mort dans tes regrets à toi se présentant, Te fait voir qu'elle n'est qu'horreur et que misère; Pourquoi donc tâches-tu qu'elle t'en fasse autant Qu'elle a fait à ton père? Quoi que l'affection te fasse discourir, Tes beaux jours ne sont point en état de le suivre; Comme c'était à lui la saison de mourir, C'est la tienne de vivre. Il était las d'honneur, de fortune, de jours; Tes jeunes ans ne font que commencer la vie, Et si tu vas si tôt en achever le cours Que deviendra Livie? Remets pour l'amour d'elle encore ces appas Qui s'en vont effacer dans ton visage sombre; Et qu'un si long chagrin ne te maltraite pas Pour contenter une ombre. Il est vrai qu'un tel mal est fâcheux à guérir, Et de quelque vigueur que ton esprit puisse être, Il te faut soupirer lorsque tu vois périr Celui qui t'a fait naître. Encore ses vertus touchaient ton amitié Au delà du devoir où la nature oblige, Si bien que la raison approuve la pitié Pour l'ennui qui t'afflige. Ses conseils savaient rendre un Roi victorieux; Son renom honorait et la paix et la guerre; Et je crois que l'envie est cause que les cieux L'ont ôté de la terre. Mais aussi quel climat n'en a du déplaisir? L'Europe à son sujet se plaint contre les Parques, Autant que si leurs lacs étaient venus saisir Quelqu'un de ses monarques. Je vois comme le Ciel pour soulager ton deuil, Veut que tout l'univers à tes soupirs réponde; Et pour t'en exempter ordonne à son cercueil Les pleurs de tout le monde. Toutefois tous ces cris sont des soins superflus; Nos plaintes dans les airs sont vainement poussées: Un homme enseveli ne considère plus Nos yeux ni nos pensées. Sachant qu'il a rendu ce qu'on doit aux autels, Tu dois être assuré de sa béatitude, Ou ton esprit troublé croit que les immortels Sont pleins d'ingratitude. Tes importuns regrets se rendront criminels, Ton père en son repos ne trouvera que peine Puisqu'il semble être admis aux plaisirs éternels Pour te mettre à la gêne. Le mal devient plus grand lorsque nous l'irritons: Reviens dans les plaisirs que la jeunesse apporte; C'est un grand bien de voir fleurir les rejetons Lorsque la souche est morte. Un homme de bon sens se moque des malheurs: Il plaint également sa servante et sa fille; Job ne versa jamais une goutte de pleurs Pour toute sa famille. Après t'être affligé pense à te réjouir, Qui t'a fait la douleur t'a laissé les remèdes; Il ne te reste plus que de savoir jouir Des biens que tu possèdes. Arrête donc ces pleurs vainement répandus; Laisse en paix ce destin que tes douleurs détestent; Il faut, après ces biens que nous avons perdus, Sauver ceux qui nous restent. XXXIII. Stances Dans ce temple, où la passion Me mit dedans le coeur les beautés de Madame, Je bénissais l'Amour encore que sa flamme Détournât ma dévotion. Au lieu de penser à nos dieux J'adorais, vous voyant, l'image de Diane, Et m'estimais heureux de devenir profane En me consacrant à vos yeux. Ce fut avec de mêmes traits Que la mère d'Amour perça le coeur d'Anchise: Suis-je pas glorieux de donner ma franchise A la merci de ses attraits? A ce premier ravissement Mon âme triompha de se sentir blessée, Et l'autel m'eût déplu d'ôter à ma pensée L'entretien d'un si doux tourment. Me dût le Ciel faire périr, Je mesure ma peine avecque mes années, Et l'amour se fait fort d'ôter aux destinées La puissance de me guérir. Au point que cette ardeur m'a mis, Mon superbe bonheur se moque de l'envie, Et quelque mal qui vienne à menacer ma vie, Je me ris de mes ennemis. Tout ce monde de poursuivants Me fait persévérer avecque plus de joie, Ce renommé Jason n'eût jamais eu sa proie S'il eût craint la mer ni le vent. Sous l'auspice de votre loi, Il n'est point de grandeur que mon esprit ne brave; Et le même accident qui me fait être esclave, Il me semble qu'il m'a fait roi. XXXIV. Élégie à une dame Si votre doux accueil n'eût consolé ma peine, Mon âme languissait, je n'avais plus de veine, Ma fureur était morte et mes esprits, couverts D'une tristesse sombre, avaient quitté les vers. Ce métier est pénible, et notre sainte étude Ne connaît que mépris, ne sent qu'ingratitude: Qui de notre exercice aime le doux souci, Il hait sa renommée et sa fortune aussi. Le savoir est honteux depuis que l'ignorance A versé son venin dans le sein de la France. Aujourd'hui l'injustice a vaincu la raison, Les bonnes qualités ne sont plus de saison, La vertu n'eut jamais un siècle plus barbare, Et jamais le bon sens ne se trouva si rare. Celui qui dans les coeurs met le mal ou le bien, Laisse faire au destin sans se mêler de rien. Non pas que ce grand Dieu qui donne l'âme au monde, Ne trouve à son plaisir la nature féconde, Et que son intelligence encore à pleines mains Ne verse ses faveurs dans les esprits humains: Parmi tant de fuseaux la Parque en sait retordre Où la contagion du vice n'a su mordre, Et le Ciel en fait naître encore infinité Qui retiennent beaucoup de la divinité, Des bons entendements qui sans cesse travaillent Contre l'erreur du peuple et jamais ne défaillent, Et qui d'un sentiment hardi, grave et profond, Vivent tout autrement que les autres ne font. Mais leur divin génie est forcé de se feindre Et les rend malheureux s'il ne se peut contraindre. La coutume et le nombre autorise les sots: Il faut aimer la Cour, rire des mauvais mots, Accoster un brutal, lui plaire, en faire estime. Lorsque cela m'advient, je pense faire un crime; J'en suis tout transporté, le coeur me bat au sein, Je ne crois plus avoir l'entendement bien sain, Et pour m'être souillé de cet abord funeste, Je crois longtemps après que mon âme a la peste. Cependant il faut vivre en ce commun malheur, Laisser à part esprit, franchise et valeur, Rompre son naturel, emprisonner son âme, Et perdre tout plaisir pour acquérir du blâme. L'ignorant qui me juge un fantasque rêveur, Me demandant des vers croit me faire faveur, Blâme ce qu'il n'entend, et son âme étourdie Pense que mon savoir me vient de maladie. Mais vous à qui le Ciel de son plus doux flambeau Inspira dans le sein tout ce qu'il a de beau, Vous n'avez point l'erreur qui trouble ces infâmes, Ni l'obscure fureur de ces brutales âmes; Car l'esprit plus subtil, en ses plus rares vers, N'a point de mouvements qui ne vous soient ouverts. Vous avez un génie à voir dans les courages, Et qui connaît assez mon âme et mes ouvrages. Or, bien que la façon de mes nouveaux écrits Diffère du travail des plus fameux esprits, Et qu'ils ne suivent point la trace accoutumée, J'ose pourtant prétendre à quelque peu de bruit, Et crois que mon espoir ne sera point sans fruit. Vous me l'avez promis, et sur cette promesse Je fausse ma promesse aux vierges de Permesse. Je ne veux réclamer ni Muses, ni Phébus, Grâce à Dieu, bien guéri de ce grossier abus, Pour façonner un vers que tout le monde estime, Votre contentement est ma dernière lime: Vous entendez le poids, le sens, la liaison, Et n'avez en jugeant pour but que la raison. Aussi mon sentiment à votre aveu se range, Et ne reçoit d'autrui ni blâme ni louange. Imite qui voudra les merveilles d'autrui; Malherbe a très bien fait, mais il a fait pour lui; Mille petits voleurs l'écorchent tout en vie; Quant à moi, ces larcins ne me font point d'envie. J'approuve que chacun écrive à sa façon, J'aime sa renommée et non pas sa leçon. Ces esprits mendiants, d'une veine infertile, Prennent à tous propos ou sa rime ou son style; Et de tant d'ornements qu'on trouve en lui si beaux, Joignent l'or et la soie à de vilains lambeaux, Pour paraître aujourd'hui d'aussi mauvaise grâce Que parut autrefois la corneille d'Horace: Ils travaillent un mois à chercher comme à fils Pourra s'apparier la rime de Memphis. Ce Liban, ce Turban, et ces rivières mornes, Ont souvent de la peine à retrouver leurs bornes. Cet effort tient leurs sens dans la confusion, Et n'ont jamais un rais de bonne vision. J'en connais qui ne font des vers qu'à la moderne, Qui cherchent à midi Phébus à la lanterne, Grattent tant le français qu'ils le déchirent tout, Blâmant tout ce qui n'est facile qu'à leur goût, Sont un mois à connaître, en tâtant la parole, Lorsque l'accent est rude ou que la rime est molle; Veulent persuader que ce qu'ils font est beau, Et que leur renommée est franche du tombeau, Sans autre fondement sinon que tout leur âge S'est laissé consommer en un petit ouvrage; Que leurs vers dureront au monde précieux, Parce qu'en les faisant il sont devenus vieux: De même l'araignée en filant son ordure, Use toute sa vie et ne fait rien qui dure. Mais cet autre poète est bien plein de ferveur, Il est blême, transi, solitaire, rêveur, La barbe mal peignée, un oeil branlant et cave, Un front tout renfrogné, tout le visage hâve, Ahane dans son lit, et marmotte tout seul Comme un esprit qu'on oit parler dans un linceul; Grimace par la rue et stupide retarde Ses yeux sur un objet sans voir ce qu'il regarde. Mais déjà ce discours m'a porté trop avant, Je suis bien près du port, ma voile a trop de vent; D'une insensible ardeur peu à peu je m'élève, Commençant un discours que jamais je n'achève. Je ne veux point unir le fil de mon sujet, Diversement je laisse et reprends mon objet, Mon âme imaginant n'a point la patience De bien polir les vers et ranger la science: La règle me déplaît, j'écris confusément; Un bon esprit ne fait rien qu'aisément. Autrefois, quand mes vers ont animé la scène, L'ordre où j'étais contraint m'a bien fait de la peine. Ce travail importun m'a longtemps martyré, Mais enfin, grâce aux dieux, je m'en suis retiré. Peu sans faire naufrage et sans perdre leur Ourse, Se sont aventurés à cette longue course. Il y faut par miracle être fol sagement, Confondre la mémoire avec le jugement, Imaginer beaucoup et d'une source pleine Puiser toujours des vers dans une même veine: Le dessein se dissipe, on change de propos Quand le style a goûté tant soit peu le repos. Donnant à tels efforts ma première furie Jamais ma veine encor ne s'y trouva tarie. Mais il me faut résoudre à ne la plus presser: Elle m'a bien servi, je la veux caresser, Lui donner du relâche, entretenir la flamme Qui de sa jeune ardeur m'échauffe encore l'âme. Je veux faire des vers qui ne soient pas contraints, Promener mon esprit par de petits desseins, Chercher des lieux secrets où rien ne me déplaise, Employer tout une heure à me mirer dans l'eau, Ouïr comme en songeant la course d'un ruisseau, Ecrire dans les bois, m'interrompre, me taire, Composer un quatrain sans songer à le faire. Après m'être égayé par cette douce erreur, Je veux qu'un grand dessein réchauffe ma fureur, Qu'un oeuvre de dix ans me tienne à la contrainte De quelque beau poème où vous serez dépeinte. Là, si mes volontés ne manquent de pouvoir, J'aurai bien de la peine en ce plaisant devoir. En si haute entreprise où mon esprit s'engage, Il faudrait inventer quelque nouveau langage, Prendre un esprit nouveau, penser et dire mieux Que n'ont jamais pensé les hommes et les dieux. Si je parviens au but où mon dessein m'appelle, Mes vers se moqueront des ouvrages d'Apelle; Qu'Hélène ressuscite, elle aussi rougira Partout où votre nom dans mon ouvrage ira. Tandis que je remets mon esprit à l'école, Obligé dès longtemps à vous tenir parole, Voici de mes écrits ce que mon souvenir, Désireux de vous plaire, en a pu retenir. XXXV Je pensais au repos, et le céleste feu Qui me fournit des vers s'alentissait un peu, Lorsque le messager qui m'a rendu ta lettre, Dans ma première ardeur m'est venu tout remettre. J'ai d'abord à peu près deviné ton dessein; Et dès lors que mes yeux ont reconnu ton sein, Mon sang s'est réchauffé, tes vers m'ont piqué l'âme, Et de leur propre éclat m'ont jeté de la flamme. Clairac en est ému, son fleuve en est grossi; Et dans ce peu de temps que je t'écris ceci, D'autant qu'à ta faveur il sent flatter son onde, Lot s'est rendu plus fier que rivière du monde. Le débord isolent de ses rapides eaux, Couvrant avec orgueil le faîte des roseaux, Fait taire nos moulins, et sa grandeur farouche Ne saurait plus souffrir qu'un aviron le touche; Dans l'excès de la joie, où tu le viens ravir, Ce torrent glorieux ne daigne plus servir: Je l'aime de l'honneur qu'il rend à ta caresse, Et lui veut faire part aux autels que je dresse. Rêvant sur son rivage après tes beaux écrits, Tout à coup, dans l'objet d'un penser qui m'a pris, Je disais en voyant comme son flot se pousse: Ainsi va la fureur d'un Roi qui se courrouce; Ainsi mes ennemis, contre moi furieux, M'ont rendu sans sujet le sort injurieux, Et si loin étendu leur orgueilleux ravage, Qu'à peine sur les monts ai-je vu du rivage. Mon exil ne savait où trouver sûreté, Partout mille accidents choquaient ma liberté, Quelques déserts affreux, où des forêts suantes Rendent de tant d'humeur les campagnes puantes, Ont été le séjour où le plus doucement J'ai passé quelques jours de mon bannissement. Là vraiment l'amitié d'un marquis favorable, Qui n'eut jamais horreur de mon sort déplorable, Divertit mes soucis, et dans son entretien Je trouvai du bon sens qui consola le mien. Autrement, dans l'ennui d'un lieu si solitaire, Où l'esprit ni le corps ne trouvent rien à faire, Où le plus philosophe avecque son discours Ne saurait sans languir avoir passé deux jours, Le chagrin m'eût saisi sans une grande chère, Qui deux fois chaque jour enchantait ma misère, Car je n'ai su trouver, de l'humeur dont je suis, Un plus présent remède à chasser mes ennuis. Et si comme tu dis vous avez tous envie De me faire passer un jour de douce vie, Apprête de bons vins: mais n'en prends point d'autrui, Car je sais que ton père en a de bon chez lui. Il m'a bien obligé du salut qu'il m'envoie; Dis-lui que cet honneur m'a tout comblé de joie, Et qu'un pauvre banni ne croyait pas avoir Cette prospérité que tu m'as fait savoir. Ainsi t'aime le Ciel, et jamais la disgrâce Ne frappe ton destin ni celui de ta race! Si mon malheur s'apaise et qu'il me soit permis De refaire ma vie avecque mes amis, Je verrai de quel oeil tu verras mon passage. Et que ces vers t'en soient un assuré message! Possible avant qu'un mois ait achevé son cours, Le Soleil me rendra ses agréables jours. Je crois que ce printemps doit chasser mon orage, Mon mauvais sort vaincu flattera mon courage, Et perdant tout espoir de m'abattre jamais, Tout confus il viendra me demander la paix. Et quand mon juste Roi n'aura plus de colère, Qui m'a persécuté tâchera de me plaire. Lors, pour toute vengeance, quoi qu'ils aient tâché, Je dirai, sans mentir, qu'ils ne m'ont point fâché, Et qu'un exil si plein de danger et de blâme, Ne m'a point fait changer le visage ni l'âme. Ceux avec qui je vis sont étonnés souvent De me voir en mon mal aussi gai que devant. Et le malheur, fâché de ne me voir point triste, Ignore d'où me vient l'humeur qui lui résiste: C'est l'arme dont le Ciel a voulu me munir Contre tant d'accidents qui me devaient venir; Autrement un tissu de tant de longues peines, M'eût gelé mille fois le sang dedans les veines; Mon esprit dès longtemps fût rendu en vapeur S'il eût pu concevoir une vulgaire peur. Mon âme de frayeur fût-elle point faillie, Lorsque Panat me fit sa brutale saillie, Que les armes au poing, accompagné de deux, Il me fit voir la mort en son teint plus hideux? Je croyais bien mourir, il le croyait de même; Mais pour cela le front ne me devint point blême, Ma voix ne changea point, et son fer inhumain, A me voir si constant, lui tremblait à la main. Encore un accident, aussi mauvais ou pire, Me plongea dans le sein du poissonneux empire Au milieu de la nuit, où le front du croissant D'un petit bout de corne à peine apparaissait, Semblait se retirer et chasser les ténèbres Pour jeter plus d'effroi dans des lieux si funèbres. Lune, romps ton silence, et pour me démentir, Reproche-moi la peur que tu me vis sentir. Que dus-je devenir un jour que le tonnerre Presque dessous mes pieds vint balayer la terre? Il brûla mes voisins, il me couvrit de feu, Et si pour tout cela je le craignis bien peu. Mais vraiment ce discours te doit sembler étrange, Et tu vois que ces vers sentent trop ma louange. Tu m'as mis sur ce train, je te veux imiter, Et comme tu l'as fait, j'écris pour me flatter. Adieu, ne reviens plus solliciter ma veine. J'ai fait à ce matin ces vers tout d'une haleine, Et pour me divertir du désir de la Cour, Depuis peu j'en écris plus d'autant chaque jour, Je finis un travail que ton esprit qui goûte Les doctes sentiments trouvera bon sans doute: Ce sont les saints discours d'un favori du Ciel Qui trouva le poison aussi doux que le miel, Et qui dans la prison de la cité d'Athènes Vit lâcher sans regret et sa vie et ses chaînes. Ainsi, quand il faudra nous en aller à Dieu, Puissions-nous sans regret abandonner ce lieu; Et voir en attendant que la Fortune m'ouvre L'âme de la faveur et le portail du Louvre. XXXVI Quand la Divinité, qui formait ton essence, Vit arriver le temps au point de ta naissance, Elle choisit au ciel son plus heureux flambeau Et mit dans un beau corps un esprit assez beau. La trempe que tu pris en arrivant au monde Etait du feu, de l'air, de la terre et de l'onde: Immortels éléments dont les corps si divers Etrangement mêlés font un seul univers, Et durent, enchaînés par les liens des âmes, Selon que le destin a mesuré nos trames. Triste condition que le sort plus humain Ne nous peut assurer d'être demain! Ainsi te mit nature au cours de la fortune Aussi sujet que tous à cette loi commune. D'un naturel fragile et qui se vient ranger A quel point que l'humeur le force de changer: Impatient, tardif, injurieux, affable, Dépiteux, complaisant, malicieux, aimable, Serf de tes passions et du commun souci, Des vices des mortels et des vertus aussi. N'attends point qu'en ton nom honteusement j'écrive Ce qui ne fut jamais sur la troyenne rive, Que je t'appelle Achille et que tu sois vanté Par tant de faux exploits qu'on a jadis chanté. Ces poètes rêveurs par leurs plume hypocrite De tous ces vieux héros ont trompé le mérite, Et sans aucune foi laissant mille témoins, Ils nous en disent plus, mais en font croire moins: Car au rapport trompeur d'un demi-dieu qu'on nomme, Je douterai s'il fut tant seulement un homme. Mon esprit plein d'amour et plein de liberté, Sans fard et sans respect t'écrit la vérité; Et sans aucun dessein d'offenser ou de plaire, Je fais ce que mon sens me conseille de faire. J'écrirais le démon qui du train de tes jours Si difficilement guidait le jeune cours, Et l'astre dont tu vis la haine si puissante Opposer tant d'effort à ta vertu naissante; J'écrirais ton destin avant le doux moment Que pour te faire serf le Ciel te fit amant. Mais notre jeune temps laisse aussi peu de marque Que le vol d'un oiseau ou celui d'une barque; Et les traits de ses ans confusément passés Pèsent au souvenir s'ils n'en sont effacés. Laissant ces jours perdus jusqu'aux premières forces Que l'amour vient tenter de ses douces amorces, Mes vers ne discourront que depuis le bon jour Que tu te vins ranger à l'empire d'amour. Et suivant ta fureur, tu penseras peut-être Que dès lors seulement tu commenças à naître, Que tu ne fus vivant, ni d'esprit, ni de corps, Que depuis qu'un bel oeil te donna mille morts. Les aimables attraits, dont les yeux d'une dame Firent naître l'ardeur de ta première flamme, Furent bientôt vainqueurs, et l'amour qui le prit Au lieu de te déplaire obligea ton esprit. Ton naturel ployable à la première atteinte Soupira son tourment d'une si douce plainte, Et si modestement permit d'être arrêté, Qu'il sembla que tes fers étaient ta liberté. Tant le sort de ta vie autrement malheureuse Se trouve pour ton bien de nature amoureuse. En ce destin les maux que le Ciel a versés Dans l'erreur de tes jours sans cesse traversés, Ont trouvé leur remède, et n'est peine si forte Que par lui ton esprit légèrement ne porte. Quand le poison d'amour t'eut une fois charmé, Contre tout autre effort tu fus assez armé. Toute autre passion au prix mousse et légère Depuis ne fut en toi que faible et passagère. Depuis, pour vivre esclave au joug d'une beauté, Ton âme ne fut plus qu'amour, que loyauté. Celle qui gouvernait ta captive pensée Dissimulait le coup dont elle fut blessée: La honte et le devoir et ce fâcheux honneur, Ennemis conjurés de tout notre bonheur, De contraintes froideurs désespéraient son âme; Quand ton objet pressant sollicitait sa flamme, En ses regards forcés son amour paraissait, Et par la résistance heureusement croissait. Tes yeux, dont la fureur avait changé l'usage, Languissaient étonnés auprès de son visage: Son visage et le tien plus blanc, frais et vermeil Que le teint de l'Aurore et le front du Soleil. Elle était à tes yeux plus agréable encore Que devant le Soleil ne fut jamais l'Aurore. Votre objet en son sexe également pouvait Se dire le plus beau que la nature avait, Et les traits de ta face, aujourd'hui que l'injure Du temps qui change tout a changé ta figure, Uniquement parfaits, sont punis d'un amour A qui mille beautés font encore la cour. Quelle dut être alors, et combien plus prisée, Ta face, que le poil n'avait point déguisée, En sa jeune vigueur, conforme au jeune objet De la première belle à qui tu fus sujet! Tu méritais beaucoup, et si l'Amour avare Eût frustré ton espoir il eût été barbare, Indigne que jamais à son sacré brasier Aucun amant portât le myrte et le rosier. Mais ce Dieu, pour t'ôter tout sujet de te plaindre, L'a voulu avec toi de mêmes noeuds étreindre: De mutuelle ardeur son esprit enflamma, Et rangea ton amour au point qu'elle t'aima. D'un semblable désir vous tâchiez à vous plaire: Ce que l'un desseignait, l'autre le voulait faire; Vous lisiez dans vos fronts ce que vos coeurs disaient; Et de mêmes propos vos âmes devisaient. Alors qu'impatient en flamme excessive Tu blâmais le refus de son amour craintive, Son coeur plus que le tien de martyre souffrait, Te refusant du corps ce que l'âme t'offrait. Ta qualité de marque, aucunement étrange A son sang populaire et tiré de la fange, Niait à son espoir les bienheureux accords Qui joignent sous l'hymen deux esprits et deux corps. Et ce titre d'époux, honteux aux âmes fortes, Que par dépit du Ciel et de l'Amour tu portes, Duisait mal à ton âge, et pour vous allier Il eût fallu la terre au ciel apparier. Quelquefois en riant tu m'as conté la fête Que pour votre noçage l'on pensait toute prête Lorsque sa parenté ridicule espérait Qu'un accord entre vous ferme demeurerait. Elle qui seulement d'amour fut insensée, Ne s'entretint jamais de si folle pensée; Mais contre le destin avec toi se plaignait Qu'à vos désirs égaux le rang ne se joignait. Il est vrai qu'en l'effort de cette rage extrême, Tu pouvais oublier et ta race et toi-même. Et l'amant qui troublé de tel empêchement Se détourne d'aimer, aime trop lâchement. Mais tu savais qu'amour meurt en la jouissance, Qu'il nous travaille plus moins il a de licence, Qu'en des baisers permis cette vertu s'endort, Et que le lit d'hymen est le lit de sa mort. XXXVII Déjà trop longuement la paresse me flatte, Et je sens qu'à la fin elle devient ingrate; J'ai donné trop de temps à mon propre plaisir, Pour trop de liberté j'ai manqué de loisir: Je veux effrontément avecque mon salaire, Nourrir à tes dépens le souci de me plaire. Je ne puis être esclave et vivre en te servant Comme un maître d'hôtel, secrétaire ou suivant: Telle condition veut une humeur servile, Et pour me captiver elle est un peu trop vile. Mais puisque le destin a trahi mon esprit, Et que loin du Pérou la Fortune me prit, Je dois aimer mon joug, m'y rendre volontaire, Et dedans la contrainte obéir et me taire: C'est d'un juste devoir surmonter la raison, Et trouver la franchise au fonds d'une prison. Or je suis bien heureux sous ton obéissance, En ma captivité j'ai beaucoup de licence, Et tout autre que toi se lasserait enfin D'avoir si chèrement un serf si libertin. Le soin de te servir c'est ce qui moins m'afflige, Et l'honneur de te voir est ce qui plus m'oblige: Ton entretien est doux, agréable et savant Aux plus doctes discours qu'on peut mettre en avant. Tes regards sont courtois, tes propos amiables, Ton humeur agréable et tes moeurs sociables; Tes charges, tes maisons, tes qualités, ton bien, Au prix de ta vertu, je ne les prise rien. Estime ton mérite, il vaut mieux que le Gange, Tes richesses au prix sont de terre et de fange; Cela n'a point d'éclat auprès de ta valeur, Et mon poème aussi n'emprunte rien du leur. La race, la grandeur, l'argent, la renommée, Aux jugements bien clairs n'est qu'ombre et que fumée: C'est un lustre pipeur qui s'écoule et qui fuit Avec l'entendement du brutal qui le suit. Je sais que la nature a voulu que tu prinsses Et le sang et le nom d'une race de princes; Mais quand bien les grands rois, dont ce nom est fameux, T'auraient laissé bien riche et florissant comme eux, Si d'un esprit commun le Ciel t'avait fait naître, Je serais bien marri de t'avoir eu pour maître. Qu'un homme sans esprit est rude et déplaisant, Et que le joug des sots est fâcheux et pesant! Un sage à leur désir sans contrainte ne plie, Et jamais sans regret d'un tel noeud ne se lie. Un sot il est cruel, ingrat, impérieux, Tantôt on le voit morne et tantôt furieux, Oblige sans sujet, mal à propos offense, Et qui ne fait jamais du bien quand il y pense, Son esprit ignorant ne peut rien estimer, Il n'a nulle raison, il ne sait rien aimer; Or il veut qu'on le tance et tantôt qu'on le loue, Tantôt il fait du bruit et tantôt il se joue, Il ne sait qui le fâche ou qui lui fait plaisir, Et lui-même en son coeur n'entend point son désir, Mais d'un orgueil farouche et d'une âme insolente, Il force tout devoir, toutes lois violentes. Et ne peut accorder, tout ignorant qu'il est, Qu'une chose soit bien que quand elle lui plaît. Etre savant chez lui c'est une honte, un crime; Il croit que c'est tout un qu'un charme ou qu'une rime. Je pourrais bien jurer que je serais damné, Et crois que mes destins auraient moins de colère, De m'avoir attaché des fers d'une galère, Bourrelé comme ceux que tu voyais ramer, Quand un si beau dessein te porta sur la mer. Neptune est effroyable, il tempête, il écume, Sa fureur jusqu'au ciel vomit son amertume, Trahit les plus heureux et leur fait un cercueil Tantôt d'un banc de sable et tantôt d'un écueil. Ses abois font horreur et même en la bonace, Par un silence affreux, ce trompeur nous menace. Il a devant tes yeux fait blêmir les nochers, Obscurci le Soleil et fendu les rochers; De ses flots il fait naître et mourir le tonnerre Et de son bruit hideux gémir toute la terre. L'image de la mort passe au travers des flots Dans les coeurs endurcis des plus fiers matelots: Ces frayeurs ne t'ont point ébranlé le courage, On t'a vu toujours ferme au plus fort de l'orage, D'un jugement robuste au milieu du danger Tenir indifférent un simple étranger, Et les lâches accents d'une voix étonnée Ne t'ont point fait gémir comme faisait Enée. Bien que moins rudement Neptune l'assaillit; Tout héros qu'il était, le coeur lui défaillit, Il eut peur de la mort, et se remit en l'âme Ses compagnons brûlés dans la troyenne flamme, Envia leur destin, et d'un esprit peureux Pour être hors du péril les nomma bienheureux, Se fût voulu rebattre avec l'ombre d'Achille, Se plaignait de survivre aux cendres de sa ville, Et de n'avoir l'honneur que ses os fussent mis Dans le tombeau de Troie où gisaient ses amis. Jamais tes sentiments n'auront tant de malaise, Quelque pan de la terre où le Soleil te laisse Tu tiens également et propice et fatal, Ou la terre étrangère ou le pays natal. Ah! que j'ai du regret de n'avoir vu le monde Par où ta jeune ardeur te promena sur l'onde! J'écrirais en beaux vers le climat et le lieu Où ton bras attaqua les ennemis de Dieu. Je serais glorieux d'avoir pris ton image A qui les mieux vantés viendraient faire un hommage. Tu me dois accorder deux heures de loisir Pour contenter ici mon curieux désir, Me faire un long récit de toutes les traverses Que t'ont fait tant de mers et de terres diverses. Je saurais jusques où la ligne tu passas, Les hommes que tu pris, les lieux que tu forças, Et ce combat naval où ton ardeur trop prompte Fit rougir tous les tiens de colère et de honte. J'ignore ces hasards, tu me diras que c'est; Tu me diras comment un naufrage se fait, Le sanglant désespoir dont le vaincu se ronge, Et les dangers hideux où le soldat se plonge, L'état d'un homme libre après que le destin Au comite cruel l'a donné pour butin, Avec combien d'horreur il se range à la chaîne Et force l'innocence à recevoir la peine. A voir tous ces objets d'horreur et de pitié, Je crois qu'on en devient plus dur de la moitié; C'est ce qui rend ainsi le marinier farouche Du mal de son prochain moins ému qu'une souche; Et sur nos passions notre désir vainqueur Enfin dispose à tout et les yeux et le coeur. Une lente coutume avec le temps emporte De notre naturel l'affection plus forte; Mais ta douce nature et ton coeur seulement De ces contagions n'est touché nullement. Tu revins tout courtois, si bien qu'en apparence Tu n'avais point passé les rivages de France. Entre tes qualités cette douceur d'esprit, Qui si facilement par l'oreille me prit, Oblige plus que tout: un grand qui s'humilie, Fait un joug fort aisé dont le plus fier se lie: Il ne faut qu'un souris, il ne te faut qu'un mot Afin d'ensorceler et le sage et le sot. Ceux-là de leur grandeur, comme je pense, abusent, Qui leur salut au moindre insolemment refusent. Dans une vanité qui les tient tous contraints, Ne voyant ce qu'ils sont qu'en l'éclat de leurs trains, Se trouvent étonnés, perdant leur bonne mine, Si leur suite ordinaire avec eux ne chemine: Pour montrer leur pouvoir d'un accent irrité, Parlent à leurs suivants avec autorité. Il est bien raisonnable ici que je te die Que ton esprit bien sain n'a point leur maladie: L'astre qui te fit naître évita ce malheur, Et suivit un destin bien différent du leur. Ne crois point que je mente à dessein de te plaire, C'est ce que je n'ai point accoutumé de faire. Je fais le plus souvent mes discours trop hardis, Et parce qu'on me croit on hait ce que je dis. Bien heureux aujourd'hui que te voulant dépeindre, Je ne suis obligé de faillir ou de feindre; Pour toi seul mon humeur qui suit la vérité, Trouve de l'avantage en sa sévérité. Une juste amitié m'excite le courage D'une incroyable ardeur à ce dernier ouvrage: Mon esprit glorieux s'attache à cet objet, Et tire vanité d'un si rare sujet. Ta vertu me ravit et fait que mon poème, Servant à ton plaisir, m'obligera moi-même. Or, pour le grand dessein où j'engage mes vers, Il faut que tes destins me soient mieux découverts, Que j'entre dans ton âme, et que de là je tire La matière du livre où je te veux décrire. Mon travail sera long, et depuis ton berceau Possible durera jusques à mon tombeau. Au rapport de mes vers n'espère pas qu'on croie Que tu sois descendu du fugitif de Troie: Car mes inventions, sans prendre rien d'autrui, Te feront bien sortir d'aussi bon lieu que lui. Il fut un vagabond, et quoi qu'on le renomme Je ne sais s'il posa les fondements de Rome; Le conte de sa vie est fort vieux et divers, Virgile par lui-même a démenti ses vers; Il le dépeint dévot, et le confesse traître Vers l'Amour que leurs dieux reconnaissent pour maître. Mais mon dessein n'est pas d'examiner ici Les défauts du Troyen, ni du poète aussi. Plût à Dieu que des miens nos écrivains se taisent, Et qu'à leur goût tardif mes ardeurs ne déplaisent! Toutefois mon renom n'aura que faire d'eux, Pourvu que mon travail soit au gré de nous deux. Si mes esprits lassés perdent jamais haleine, Ton agréable accueil ranimera ma veine; En me louant un peu tu me feras plaisir, Et me réchaufferas d'un plus ardent désir. Un regard de mépris me rebute et me lasse, Et mon sang le plus chaud en devient tout de glace. Donne-moi du repos, et ne viens point choisir A mes conceptions les lieux ni le loisir. Ores j'aime la ville, ores la solitude, Tantôt la promenade, et tantôt mon étude. Bref, si tu ne me tiens pour un fâcheux rimeur, Tu souffriras un peu de ma mauvaise humeur. XXXVIII. A Monsieur du Fargis Je ne m'y puis résoudre, excuse-moi de grâce, Ecrivant pour autrui je me sens tout de glace; Je te promis, chez toi, des vers pour un amant Qui se veut faire aider à peindre son tourment; Mais pour lui satisfaire, et bien peindre sa flamme, Je voudrais par avant avoir connu son âme. Tu sais bien que chacun a des goûts tout divers, Qu'il faut à chaque esprit une sorte de vers, Et que pour bien ranger le discours et l'étude, En matière d'amour je suis un peu trop rude: Il faudrait comme Ovide avoir été piqué; On écrit aisément ce qu'on a pratiqué. Et je te jure ici sans faire le farouche, Que de ce feu d'amour aucun trait ne me touche; Je n'entends point les lois, ni les façons d'aimer, Ni comment Cupidon se mêle de charmer: Cette divinité des dieux même adorée, Ces traits d'or et de plomb, cette trousse dorée, Ces ailes, ces brandons, ces carquois, ces appas, Sont vraiment un mystère où je ne pense pas. La sotte antiquité nous a laissé des fables Qu'un homme de bon sens ne croit point recevables; Et jamais mon esprit ne trouvera bien sain Celui-là qui se paît d'un fantôme si vain, Qui se laisse emporter à des confus mensonges, Et vient même en veillant s'embarrasser de songes. Le vulgaire qui n'est qu'erreur, qu'illusion, Trouve du sens caché dans la confusion: Même des plus savants, mais non pas des plus sages, Expliquent aujourd'hui ces fabuleux ombrages. Autrefois les mortels parlaient avec les dieux, On en voyait pleuvoir à toute heure des cieux; Quelquefois on a vu prophétiser les bêtes, Les arbres de Dodone étaient aussi prophètes. Ces contes sont fâcheux à des esprits hardis, Qui sentent autrement qu'on ne faisait jadis. Sur ce propos un jour j'espère de t'écrire, Et prendre un doux loisir pour nous donner à rire; Cependant je te prie encore m'excuser, Et me laisser ainsi libre à te refuser, Me permettre toujours de te fermer l'oreille. Quand tu me prieras d'une faveur pareille. Penses-tu, quand j'aurais employé tout un jour A bien imaginer des passions d'amour, Que mes conceptions seraient bien exprimées En paroles de choix, bien mises, bien rimées, L'autre n'y trouverait, possible, rien pour lui, Tant il est malaisé d'écrire pour autrui. Après qu'à son plaisir j'aurais donné ma peine, Je sais bien que, possible, il louerait ma veine: Vraiment ces vers sont beaux, ils sont doux et coulants, Mais pour ma passion ils sont un peu trop lents; J'eusse bien désiré que vous eussiez encore Mieux loué sa beauté, car vraiment je l'honore; Vous n'avez point parlé du front, ni des cheveux, Ni de son bel esprit, seul objet de mes voeux; Tant seulement six vers encor, je vous supplie. Mon Dieu! que de travail vous donne ma folie! Il voudrait que son front fût aux astres pareil, Que je la fisse ensemble et l'Aube et le Soleil, Que j'écrive comment ses regards sont des armes, Comme il verse pour elle un océan de larmes. Ces termes égarés offensent mon humeur, Et ne viennent qu'au sens d'un novice rimeur, Qui réclame Phébus; quant à moi, je l'abjure, Et ne reconnais rien pour tout que ma nature. XXXIX. Satire première Qui que tu sois, de grâce, écoute ma satire. Si quelque humeur joyeuse autre part ne t'attire, Aime ma hardiesse, et ne t'offense point De mes vers dont l'aigreur utilement te point. Toi que les éléments ont fait d'air et de boue, Ordinaire sujet où le malheur se joue, Sache que ton filet que le destin ourdit, Est de moindre importance encor qu'on ne te dit. Pour ne te point flatter d'une divine essence, Vois la condition de ta sale naissance, Que tiré tout sanglant de ton premier séjour, Tu vois en gémissant la lumière du jour: Ta bouche n'est qu'aux cris et à la faim ouverte, Ta pauvre chair naissante est toute découverte, Ton esprit ignorant encor ne forme rien, Et moins qu'un sens brutal sait le mal et le bien. A grand-peine deux ans t'enseignent un langage, Et des pieds et des mains te font trouver l'usage. Heureux au prix de toi les animaux des champs: Ils sont les moins haïs comme les moins méchants. L'oiselet de son nid à peu de temps s'échappe Et ne craint point les airs que de son aile il frappe; Les poissons en naissant commencent à nager; Et le poulet éclos chante et cherche à manger. Nature, douce mère à ces brutales races, Plus largement qu'à toi leur a donné des grâces; Leur vie est moins sujette aux fâcheux accidents Qui travaillent la tienne au dehors et dedans; La bête ne sent point peste, guerre ou famine, Le remords d'un forfait en son corps ne la mine; Elle ignore le mal pour en avoir peur, Ne connaît point l'effroi de l'Achéron trompeur. Elle a la tête basse et les yeux contre terre, Plus près de son repos et plus loin du tonnerre; L'ombre des trépassés n'aigrit son souvenir, On ne voit à sa mort le désespoir venir; Elle compte sans bruit et loin de toute envie Le terme dont nature a limité sa vie, Donne la nuit paisible aux charmes du sommeil, Et tous les jours s'égaie aux clartés du soleil, Franche de passions et de tant de traverses Qu'on