Mathilde Par Mlle de Scudéry (Madeleine) (Sapho) Mathilde i' escris l' histoire de Mathilde d' Aguilar, où l' ambition, l' amour et la haine, le vice et la vertu, ont produit des evenemens assez remarquables pour la faire lire avec quelque vtilité et quelque plaisir: mais qui se trouve tellement meslée à celle de toute la Castille, qu' on ne m' entendroit pas, si je n' expliquois auparavant en peu de mots, quel estoit dans ce royaume l' estat du gouvernement et des affaires en ces temps-là. Aprés la mort de Ferdinand quatriesme, et durant les premieres années du ieune Alphonse treisiesme son fils, le royaume comme sous vne minorité, ne manqua pas d' estre agité de factions differentes. Les principaux chefs estoient dom Iuan et dom Manuel, princes puissans et ambitieux, avec dom Ferdinand de la cerde grand maistre de Castille; tous aspirans à gouverner, et dans ce dessein, quelquefois vnis, quelquefois divisez; tantost sousmis, tantost opposez à la reine mere: dont la mort survenuë quelque temps aprés, au lieu d' appaiser ces desordres ne fit que les augmenter. Mais ce roy devenu majeur, agissant par luy-mesme, et monstrant autant de courage que d' habileté, sembla devoir bientost changer toutes choses en mieux. Il avoit la pluspart des qualitez d' vn excellent prince, et l' on en eust trouvé peu à souhaiter en luy, si la passion de sa grandeur estouffant dans son esprit toutes les autres, ne luy eust fait prendre son interest pour regle vnique de ses actions, ou luy eust laissé connoistre qu' aux rois encore plus qu' aux particuliers, la bonne reputation est le premier interest du monde. Car n' aimant, ne haïssant, et ne gardant sa parole qu' autant qu' il le croyoit avantageux pour chaque dessein particulier, il rendit sa vie non seulement moins glorieuse, mais aussi moins heureuse. Il flatta d' abord en mille manieres les deux princes dom Manuel et dom Iuan, rejettant sur autruy tous les mescontentemens qu' ils pouvoient avoir receus: mais le dernier estant revenu à la cour sur ces belles esperances, il le fit assassiner dans vn festin. Depuis ce temps il ne manqua presque jamais d' ennemis, ni la Castille de nouveaux troubles. Dom Manuel plus sage que son amy, se tint dans vne place tres-forte, dont rien ne luy put jamais persuader de sortir. En vain le roy luy fit diverses propositions, et s' engagea solennellement à espouser sa fille nommée Constance qui estoit tres-belle. L' exemple de dom Iuan l' instruisoit, il n' ignoroit pas mesme que le roy aimoit Leonore de Gusman, et traitoit encore secretement d' vn autre costé son mariage avec l' infante de Portugal, qui s' accomplit quelque temps aprés. Il ne pensa donc aprés cela qu' à se deffendre en se liguant avec les rois de Grenade et d' Arragon, et donnant sa fille Constance à dom Rodolphe d' Aguilar, d' vne des grandes maisons de Castille, tres-brave et dans les mesmes interests que luy. Constance qui avoit esperé d' estre reine, ne consentit qu' avec peine à ce mariage; et enfin forcée d' obeïr, eut quelque consolation de voir que son pere pensoit à se venger. Tous ces princes declarerent la guerre au roy de Castille, qui estant menacé en mesme temps par les Maures, se vit à la veille de son entiere ruine, et contraint d' accorder à dom Manuel presque tout ce qu' il demandoit. Ie ne veux pas m' engager plus avant dans le détail de la vie de ce roy: il suffit de remarquer que sa conduite perpetuelle fut de se tirer tres-habilement des plus mauvaises conjonctures, ceder au temps, tout accorder quand il estoit pressé, s' en souvenir peu quand les choses avoient changé de face; au lieu de faire la guerre pour avoir la paix, ne faire jamais de paix que pour reprendre plus avantageusement la guerre; satisfaire les mescontents quand il ne les pouvoit perdre, en faire de nouveaux aussitost aprés pour des vtilitez presentes, se confiant en son adresse pour le danger avenir. De ce nombre furent dom Nugnez de Lara, dom Fernand de Castro, dom Iean Alphonse d' Albuquerque, qui se retirans de la cour se joignirent à dom Manuel, alors dans vne nouvelle rupture avec le roy, aprés plusieurs raccommodemens, plusieurs paix, et plusieurs tréves. Mais le roy ayant employé à negocier dom Albert de Benavidez, personne de qualité, regagna Albuquerque et Castro, et voyant que les deux autres ne vouloient plus se fier à sa parole, il se resolut de les poursuivre avec vigueur. Il assiegea Nugnez de Lara dans Lerma, le contraignit de se rendre et de s' accommoder. Il envoya des troupes nombreuses sous la conduite du grand maistre de saint Iacques de Calatrave et d' Alcantara, contre dom Manuel, qui se trouvant abandonné de tous les autres, et ne voyant nulle seureté aux propositions qu' on luy faisoit, sortit du royaume, et aima mieux vn exil perpetuel. Il prévoyoit mesme deslors que le jeune prince qui devoit vn jour succeder au roy, auroit les inclinations plus violentes que luy; en effet c' est celuy que l' histoire d' Espagne appelle dom Pedro le Cruel: et qui jusques dans les premiers jeux de son enfance faisoit connoistre qu' il meriteroit vn jour ce nom. Dom Albert de Benavidez qui avoit negocié tous ces accommodemens, devenu par là mesme en quelque sorte suspect au roy, n' en fut guere mieux traité; mais prevenant sa disgrace, il se retira adroitement à Palentia, car il en estoit gouverneur, et ne pensa plus qu' à bien élever vn fils vnique, dont il avoit passionnément aimé la mere. Quant à dom Rodolphe d' Aguilar mari de Constance, quoy que d' vn courage grand et élevé, il s' estoit brouïllé quelques années auparavant avec dom Manuel son beaupere, pour avoir des sentimens plus moderez que luy: et voyant sa patrie toûjours divisée, qu' il ne pouvoit prendre parti sans servir contre les siens ou contre son prince, qu' il n' y avoit ni probité à faire de ses interests particuliers la cause publique, ni prudence à s' opposer aux desseins du souverain, quoy qu' injustes: il avoit fait volontairement ce que dom Manuel fut contraint de faire depuis par force, et s' estoit retiré avec Constance sa femme et Mathilde leur fille vnique, à la cour de Rome, qui estoit alors en Avignon, attiré tant par la douceur du climat, que par l' ancienne et estroite amitié de sa maison avec celle des colonnes. Cette cour estoit magnifique et tranquile, et la politesse se trouvoit alors incomparablement plus grande en ce lieu là qu' en nul autre, particulierement parmi les dames, à qui seules on doit le bel vsage du monde, et la veritable galanterie. Mais entre vn grand nombre de belles personnes, il y avoit vne fille celebre pour sa beauté, pour son esprit, pour sa vertu, et de qui le nom a rempli toute la terre, par l' amour extrême que le fameux Petrarque eut pour elle. Cette cour estant composée des plus honnestes gens de Provence et d' Italie, ne pouvoit pas manquer d' estre tres-agreable; Laure qui estoit de tres-bonne maison, avoit vne tante qui estoit de la maison des Gantelmes, auprés de qui elle demeuroit, et qui avoit vn merite extrême. Ce n' estoit pas vne de ces tantes qui ressemblent à des meres, elle n' avoit que trois ou quatre ans plus que Laure; elle estoit belle, elle sçavoit beaucoup de choses agreables, elle faisoit des vers agreablement aussi bien que Laure, et sçavoit le monde parfaitement; elle aimoit sa niepce avec beaucoup de tendresse, et en estoit aimée de mesme; et l' on voyoit chez ces deux personnes tout ce qu' il y avoit d' honnestes gens en cette cour: il se mit mesme de leur societé douze autres dames qui estoient inséparables, et qui avoient toutes beaucoup de merite. Les vnes estoient de l' illustre maison de Forcalquier, les autres de Baulx, d' Ancezune, aujourd' huy Caderousse, de Vence, d' Agoult, de Trans, de Salon, et de plusieurs autres tres-considerables. Les comtes de Ventimille et de Tende alloient tres-souvent exprés en Avignon pour jouïr des douceurs de cette charmante societé, et les deux amis intimes de Petrarque, Sennucio et le comte d' Anguillara, estoient de tous les divertissemens de cette agreable troupe. On s' accoustuma mesme à proposer parmi ces dames des questions galantes et ingenieuses, qui servoient beaucoup à faire paroistre l' esprit de toutes ces belles, de sorte qu' en peu de temps on appella cette societé la cour d' amours, et cela produisit cent agreables choses: car il y avoit en ce temps vn nombre infini de gents d' esprit en ce lieu-là; il s' y trouvoit des gens d' vn sçavoir sublime, d' autres qui se contentoient des sciences agreables. Il y avoit mesme vn homme d' vn grand merite, appellé Anselme, qui estoit tres-sçavant en astrologie, et qui avoit prédit au roy Robert tous les malheurs de la reine Ieanne sa fille; il predit aussi que l' amour de Petrarque et de Laure seroit eternelle. Voilà donc quelles estoient les plus considerables personnes avec qui Rodolphe et Constance chercherent à faire amitié; et quoy que Mathilde n' eut encore que dix ans, sa mere desira passionnément qu' elle fust souvent auprés de Laure. Pour cét effet elle fit amitié avec la tante de Laure, chez qui elle demeuroit, et comme Mathilde estoit infiniment aimable, et qu' elle ressembloit mesme vn peu à cette admirable fille, excepté qu' elle n' estoit pas si blonde, on l' appelloit quelquefois la petite Laure, et elle vint à en estre si tendrement aimée, qu' on ne les voyoit jamais l' vne sans l' autre. Laure estoit encore alors dans sa plus grande beauté; il seroit inutile de la descrire, il ne faut que lire les ouvrages de Petrarque pour sçavoir ce qu' estoit cette personne, dont les charmes surpassoient de beaucoup la beauté, et dont la vertu et la constance ne pouvoient estre surpassées. Comme Petrarque remarqua que Laure aimoit tendrement la jeune Mathilde, il prit plaisir à luy former l' esprit, et il disoit vn jour en riant, que puisqu' il n' avoit pû donner de l' amour à Laure, il vouloit du moins faire naistre vne grande amitié dans son coeur pour Mathilde, afin de tascher de l' accoustumer à aimer quelque chose. Le dessein de Petrarque reüssit facilement, la jeune Mathilde estoit belle, charmante, pleine d' esprit, d' vne humeur complaisante et douce, ayant du jugement au delà de son âge, vne belle voix, et pardessus tout cela elle estoit fille d' vne mere infiniment aimable, et extrémement malheureuse. En effet Constance n' avoit jamais pû se consoler de n' avoir pas esté reine de Castille: elle s' estoit mariée par obeïssance, de sorte qu' encore qu' elle vescust parfaitement bien avec Rodolphe, on peut dire qu' elle l' avoit plustost aimé par vertu et par devoir, que par choix ni par inclination: elle voyoit dom Manuel exilé et malheureux, et Rodolphe mal avec luy; et bien qu' elle fust encore tres-belle, sa melancholie luy faisoit negliger sa beauté et aimer la solitude, n' ayant nulle autre pensée dans l' esprit que de bien élever Mathilde. Elle eut donc beaucoup de joye de voir que Laure la prenoit en si grande amitié, sçachant bien qu' il n' y avoit pas vne personne au monde plus sage, plus modeste, et plus vertueuse: car encore que Laure eust donné de l' amour à tous ceux qui l' avoient veuë, et que la constante passion de Petrarque fust connuë de toute la terre, l' envie respectoit vne si vertueuse affection, et l' on peut dire que c' est la premiere fois qu' on a veu vne amour sans avoir besoin de secret. Mathilde estoit donc inseparable de Laure, elle parla admirablement bien la langue provençale, qui estoit alors en reputation par tout, ayant eu de tres-ingenieux poëtes que les plus fameux d' Italie n' ont pas dédaigné d' imiter, et dont les ouvrages en grand nombre se trouvent encore écrits à la main dans vne des principales villes de ce royaume. Elle sceut aussi l' italien en six mois, et l' on peut dire que Petrarque le luy apprit: car elle sçavoit tous les vers qu' il avoit faits pour Laure, et les recitoit de la meilleure grace du monde; aussi Petrarque disoit-il quelquefois, qu' il ne trouvoit ce qu' il avoit fait supportable, que dans la bouche de Mathilde. Cette jeune personne estoit de toutes les parties de plaisir qui se faisoient: et tout le monde remarquant que Laure et Petrarque prenoient tant de soin de Mathilde, disoit que l' esprit de cette jeune fille seroit leur vnique enfant: car on jugeoit bien qu' ils ne se marieroient jamais. Quelquefois dans la belle saison, la tante de Laure alloit à Vaucluse si celebre par la merveilleuse fontaine de mesme nom, dont Petrarque a tant parlé, qui tantost haute et tantost basse, forme toute seule vne des plus belles rivieres qu' on puisse voir, et par mille boüillons d' eau qui partent impetueusement d' auprés d' elle, sans troubler la tranquillité de sa source, fait des cascades naturelles qui rendent la vallée de Vaucluse la plus delicieuse du monde. La maison de Laure estoit en ce lieu-là, et Petrarque en avoit vne tout proche sur vne petite éminence; de sorte que si la modeste rigueur de Laure ne se fust pas opposée à sa felicité, il eust pû avoir mille commoditez de l' entretenir en particulier. Mais bien que Laure eust pour luy la plus grande estime qu' elle pûst avoir, et toute la tendresse dont elle estoit capable; elle vivoit avec tant de retenuë, que sans luy faire jamais nulle rudesse, on peut dire qu' il n' avoit pourtant jamais sujet d' en estre tout à fait content. Aussi ne voit-on dans ses ouvrages que des plaintes tendres et respectueuses; si bien qu' encore que la jeune Mathilde fust tous les jours avec les plus galantes personnes du monde, elle n' y voyoit rien qui ne fust tres-propre à la porter à la vertu, qui est assûrément d' autant plus belle qu' elle est moins farouche. Mathilde avoit alors douze ans, et comme elle estoit adroite à toutes choses, et que Laure aimoit si fort les fleurs, qu' elle en avoit mesme l' hiver; c' estoit elle qui luy faisoit des bouquets et des guirlandes, dont elle aimoit fort à se parer, principalement quand elle estoit à Vaucluse: de sorte que Petrarque voyant vn jour Laure toute couverte de fleurs les plus galament rangées qu' il soit possible de voir, se plaignit de la trouver si belle et si rigoureuse, et fit vn sonnet pour cela, qu' il pria la jeune Mathilde de reciter à Laure. Mais cette jeune personne entendant fort bien raillerie, luy dit qu' elle n' en feroit rien, que c' estoit elle qui avoit cueilli et rangé les fleurs, et que ce sonnet estoit vne satire indirecte contre son adresse. Il est vray, adjoûta-t-elle agreablement en riant, que sans les fleurs qui sont sur le beau teint de Laure, vous ne vous plaindriez guere de celles que j' ay cueillies: il y en a déja de si belles sur le vostre, reprit Laure en rougissant, que je m' estonne que Petrarque ne s' en plaigne plûtost que de celles que vous avez cueillies. Ah Laure! Repliqua Mathilde, je croy que quand on se plaind de vous, on ne se peut plaindre de nulle autre personne; c' est-pourquoy vous me voyez vivre avec Petrarque d' vne autre façon que je ne fais avec le comte d' Anguillara et tous les autres hommes. Il est vray, repliqua Laure, que j' ay remarqué que vous fuyez les autres, ou que du moins vous leur parlez peu; que vous prenez vn petit air severe qui semble déja se vouloir faire respecter, quoy que vous soyez en vn âge, où tout ce qu' on peut pretendre d' ordinaire, est de commencer de se faire aimer; et c' est pour cela, Mathilde, que je vous loüe de vôtre air modeste et retenu: car assûrément c' est vn grand malheur de se faire aimer, avant qu' on ait assez de raison pour se faire craindre. Mais il me semble avoir oüi dire, reprit Mathilde avec vne ingenuité charmante, en adressant la parole à Petrarque, que lors que vous commençâtes d' aimer Laure, elle n' avoit que douze ans; dites moy, je vous prie; si vous la craigniez dés ce temps-là, et ce qu' elle fit pour se faire craindre. Elle se fit aimer, repliqua promptement Petrarque, et aimer esperduëment: ah, Mathilde, respondit Laure, n' allez pas vous imaginer que tous ceux qui vous aimeront, vous craindront: car je vous assûre sincerement que la pluspart des amants d' aujourd' huy, ne craignent point ce qu' ils aiment; de sorte, repliqua Mathilde en riant, que si jamais quelqu' vn s' avisoit de m' aimer, et que je voulusse estre assûrée de son affection, il ne faudroit pas que je luy demandasse s' il m' aime, il faudroit que je luy demandasse s' il me craint. Laure rit de ce que disoit Mathilde, et l' embrassant tendrement, croyez-moy, ma chere fille, luy dit-elle, le plus seur sera de douter de l' affection qu' on aura pour vous, et quand vous n' en pourrez plus douter, de deffendre vostre coeur par vn sentiment de gloire. Mais s' il estoit rebelle, repliqua Mathilde, et qu' il se voulust rendre, que faudroit-il faire? Il faudroit cacher soigneusement sa défaite, reprit Laure: car il n' est pas de cela comme des autres guerres, où l' on ne peut cacher qu' on est vaincu. Ah! Madame, interrompit Petrarque, on voit bien que vostre coeur a tousjours esté libre, et je vous défierois avec tout vostre esprit de me cacher mon bonheur vn seul moment, si j' avois esté assez heureux pour estre maistre de vostre coeur. Voulez-vous, reprit Mathilde en riant, que je sois vostre espion, et que je tasche de sçavoir comme vous estes dans le coeur de Laure: car il me semble qu' il n' est point trop difficile, elle paroist si sincere, si bonne, quelle apparence y a-t-il qu' elle puisse si bien cacher ses sentimens? Ah! Belle Mathilde, repliqua Petrarque, vous estes encore trop jeune pour estre vn bon espion. Ie pensois bien, reprit-elle, que pour estre vn grand capitaine, il faloit avoir vne longue experience; mais pour vn espion, je croyois qu' il suffisoit d' estre jeune, hardi, et assez adroit. Mais puisque je me trompe, soyez-le donc vous-mesme. Laure et Petrarque rirent de ce que disoit Mathilde: et plusieurs dames estant arrivées, Mathilde divertit toute la compagnie le reste du jour. Cette belle fille vescut de cette sorte jusqu' à l' âge de quinze ans: et quoy qu' il y eust cent choses galantes à dire des premieres années de sa vie, je les passe legerement; parce que j' en ay de plus considerables à raconter. Iusques là Mathilde avoit esté la plus aimable enfant du monde; mais elle fut alors la plus charmante personne qu' on pût voir: et l' on peut dire que si elle ne surpassoit Laure, du moins elle l' égaloit, quand les yeux mesme de Petrarque en faisoient la comparaison. Ce fut alors qu' elle devint effectivement la premiere amie de Laure, et de son illustre amant: car son esprit s' estoit tellement avancé dans la conversation continuelle de tant de personnes excellentes, que n' ayant pas esté nourrie parmi des enfans, elle estoit sortie de l' enfance beaucoup plûtost que son âge ne le devoit permettre. Et l' on peut dire à son honneur, ce que Petrarque dit à plusieurs personnes, que s' il n' eust pas aimé Laure, il ne doutoit point qu' il n' eust aimé Mathilde. En ce temps-là le duc d' Anjou comte de Provence fit vne feste magnifique en vn lieu qui s' appelle Cavaillon, et qu' il fit exprés pour voir ensemble Laure et toutes ses amies; de sorte que les douze dames qui estoient tous les jours avec elle, en furent; et Constance y mena sa fille. Cette feste se fit en vne tres-belle maison au bord de la Durance, où tout ce qui peut contribuer au plaisir, se trouva. Le lieu estoit charmant par sa situation, la maison estoit belle et bien meublée, et les jardins delicieux: le repas fut magnifique, et propre: la musique excellente, et le lieu où l' on mangea estoit parfumé de luy-mesme: car c' estoit vn grand salon de myrthe et de jasmin, environné de plusieurs fontaines, dont le doux murmure se méloit à l' harmonie, sans la troubler. Lors que toute cette belle compagnie arriva dans divers chariots, que les hommes de qualité accompagnoient magnifiquement habillez et montez sur les plus beaux chevaux du monde; le duc d' Anjou emporté par la grande beauté de Laure, la salüa selon l' vsage de France, et la salüa la premiere, quoy que la plus grande partie des autres dames fussent de plus haute qualité qu' elle. Il est vray que Mathilde estoit demeurée quelques pas derriere, à cause qu' elle avoit eu quelque chose à raccommoder à son voile. Cét honneur que le duc fit à Laure ne fit aucun dépit à toutes ses compagnes: car on peut dire que le merite de Laure estoit au dessus de cette jalousie de beauté, qui est presque inseparable de toutes les belles. Mais pour Petrarque il n' en fut pas de mesme, et il fit vn sonnet sur cela, où en loüant le jugement du duc, il fait connoistre qu' il luy portoit envie; mais aprés que le duc eut salué toutes ces belles, et qu' il vit entrer Mathilde, quoy, s' écria-t-il en avançant! Est-il possible qu' il y ait vne seconde Laure au monde? Ah, seigneur! Repliqua-t-elle modestement, j' aurois trop de vanité, si je pretendois seulement luy ressembler en quelque chose. Il y en a sans doute vne, répondit le duc, où je crois qu' il seroit difficile que vous luy pûssiez ressembler; mais à celle-là prés, je suis persuadé par ce que je voy et par ce que l' on m' a dit de vous, que vous pouvez avoir le mesme avantage, soit pour la beauté, pour l' esprit, pour la voix, pour la bonne grace, et pour cette vertu sociable et charmante que Laure vient d' apporter au monde, car on ne l' y connoissoit pas auparavant. Mais, aimable Mathilde, il ne vous sera pas aisé avec tous vos charmes de conquerir vn coeur, comme celuy de Petrarque; ainsi vous pouvez estre parfaitement aimable, sans estre parfaitement aimée. Ie voudrois bien, seigneur, reprit Mathilde, estre aussi aimable que Laure, à condition de n' être jamais aussi aimée; et quand on a resolu de n' aimer jamais rien, je ne voy pas que ce soit vn grand malheur de n' estre point aimée, du moins de cette sorte d' affection: car pour l' amitié je ne pretends pas y renoncer. Comme Mathilde parloit ainsi au duc, qui avoit quitté Laure pour la salüer, dom Fernand d' Albuquerque frere de celuy qui s' estoit racommodé avec le roy de Castille, arriva; il venoit negocier quelque chose de la part du roy son maistre touchant la guerre des Maures. Aprés les premiers complimens, le duc luy dit qu' il ne pouvoit arriver plus à propos pour connoistre dés le premier jour tout ce qu' il y avoit de plus beau en Provence, et luy montra toutes les dames en general, sans luy en presenter pas-vne en particulier. Dom Fernand charmé de la beauté de la jeune Mathilde la salüa la premiere, durant que Laure parloit à Petrarque vers vn miroir. Toutes ces dames ne s' en offenserent point, et luy dirent qu' il devoit estre bien aise de voir qu' vne belle de Castille emportast le prix de la beauté sur toutes les belles de Provence, qui estoient alors les plus belles personnes du monde. Petrarque avoit vne soeur dans cette troupe, qui passoit pour la plus grande beauté d' Italie, mais elle ceda pourtant à Laure, et à Mathilde, aussi bien que toutes les autres. Dom Fernand fut ravi de voir vne personne de son païs: car il ne parloit pas provençal, ni italien, quoy qu' il entendist bien l' vn et l' autre; de sorte que s' approchant d' elle, vous avez si peu l' air d' vne exilée, luy dit-il en espagnol, que quoy que je sceusse bien que vous estiez en Provence, et que vous estiez parfaitement belle, j' avoüe que je ne vous ay pas connuë pour Espagnole quand je vous ay salüée. Le lieu, où je suis, reprit modestement Mathilde, est si agreable qu' on peut l' appeller la patrie de tous les honnestes gens; de sorte que comme je ne me suis veuë en Castille dans mon enfance, que parmi des gens de guerre et dans des villes assiegées, il ne faut pas s' estonner si je me trouve tres-heureuse de me voir en vn païs de tranquilité et parmi tant de dames accomplies, qui ont la bonté de me souffrir. Mathilde n' en dit pas davantage; car elle sçavoit bien que Rodolphe n' avoit pas esté content que dom Iuan d' Albuquerque, frere de dom Fernand, se fust accommodé avec le roy de Castille comme il avoit fait; et comme elle se r' approcha de ses amies, il ne pût luy parler plus long-temps. Aprés le disner il y eut vne course de bague où cét Espagnol parut avec beaucoup d' adresse: il courut contre les comtes de Tende et d' Anguillara. Le duc d' Anjou donna deux prix; le comte d' Anguillara emporta le premier qu' il donna à Laure maistresse de son ami; et dom Fernand le second qu' il donna à Mathilde, à qui Constance commanda de le recevoir. Le reste du jour se passa en promenade et en conversation: et comme Petrarque avoit l' esprit le plus naturel, le plus sociable et le plus galand du monde, il trouvoit tousjours moyen en tous les lieux où il se rencontroit, d' empécher que personne ne s' ennuiast. Cependant, toutes les dames s' en retournerent, et les mesmes hommes qui les avoient accompagnées les escorterent. Pour dom Fernand, il fut obligé de demeurer avec le duc d' Anjou: mais comme ce qu' il avoit à faire auprés de luy ne pouvoit estre si tost resolu, il fut passer quelque temps auprés de Mathilde, dont la beauté l' avoit si fort charmé, qu' il ne croyoit pas avoir jamais rien veû de pareil en toute l' Espagne; de sorte qu' encore que naturellement il fust fier et imperieux, il se resolut d' aller voir Rodolphe afin de voir son incomparable fille; et Rodolphe qui commençoit de desirer de retourner en son païs, et qui se lassoit d' estre exilé, le receut mieux qu' il n' eust fait en vn autre temps: il n' en fut pas de mesme de Constance, qui ne pouvant se resoudre d' aller en Castille tant qu' Alphonse y regneroit, le receut avec beaucoup de froideur. Mathilde de son costé eut pour luy vne civilité indifferente, qui au lieu d' étouffer cette flâme naissante qui estoit dans son coeur l' alluma davantage; car comme il estoit imperieux, il vouloit vaincre tout ce qui luy resistoit: de sorte qu' il forma le dessein de faire durer sa negociation autant qu' il pourroit. Et comme il est bien plus aisé de faire traîner vne affaire que de la finir, celle qu' il avoit en Provence dura plus de six mois, pendant lesquels par sa qualité, par son esprit, et par sa hardiesse, il fut de toutes les parties de divertissement qui se firent. Durant ce temps-là Rodolphe commanda à Mathilde d' avoir toute l' honneste civilité qu' elle pourroit pour dom Fernand; et Constance la conjura quand Rodolphe n' y seroit pas, de le traiter avec toute la rigueur possible: car enfin, ma fille luy dit-elle, je ne puis souffrir qu' on me parle de retourner en Espagne: songez que si Alphonse eust tenu sa parole je serois reine de Castille, et pensez que si nous y retournions on nous regarderoit comme des malheureux, à qui on croiroit faire grace de les laisser vivre. Vous avez sceû par dom Fernand luy mesme, que le fils de ce prince appellé dom Pedro, a les inclinations les plus mauvaises du monde, et qu' il est l' amant de toutes les belles; auriez-vous le courage assez bas pour souffrir que le fils d' vn prince sans parole entreprist de gagner vostre coeur? Souvenez-vous du pitoyable estat, où vous avez veû tous vos proches dans vostre enfance, poursuivis, assiegez, exilez; pensez que dom Manuël à qui je dois la vie est encore malheureux en Arragon: souvenez-vous que ce mesme roy qui fit assassiner dom Iuan, aprés l' avoir rappellé, regne encore où l' on vous veut mener. Cependant, je connois bien que Rodolphe pretend se servir de dom Fernand, et faire agir dom Albert de Benavidez, afin de commencer quelque negociation pour nostre retour: mais si j' ay du pouvoir sur vous, et que vous ayez de l' amitié pour moy, vous suivrez mes sentimens; car je ne doute point que si Rodolphe se confie au roy de Castille, il ne le fasse assassiner comme le prince dom Iuan. Il y va donc de la vie de vostre pere et de mon repos. Ie sçay bien que je ne suis pas sur le throsne en Avignon: mais du moins si je n' y suis pas reine, je n' y suis pas sujette, et je suis maistresse de moy et de vous: mais en Castille je serois exposée à la tyrannie, et vous aussi. Ie vous assure, madame, reprit Mathilde, qu' il me sera tres-aisé de maltraiter dom Fernand; je le trouve si imperieux que je craindrois fort qu' vn tel esclave n' agist bien-tost en tyran: mais je vous conjure de faire en sorte que mon pere ne me commande pas absolument de le souffrir, afin que je vous obeïsse avec plus de facilité. Laure s' apperceut bien-tost de la passion de Dom Fernand, et elle en parla à Mathilde dans la pensée que peut-estre cela pourroit faire rappeller Rodolphe en Castille. Mathilde confia alors à Laure ce que Constance luy avoit dit. Vous pouvez penser, luy dit Laure, que je seray tousjours ravie de vostre satisfaction, et que je consentirois à vous perdre, pourveu que vous fussiez heureuse. Mais, ma chere Mathilde, je doute que le mariage soit propre à vous le rendre, principalement avec vn homme imperieux comme dom Fernand. De grace, respondit Mathilde, n' y faites point d' exception; car dans l' aversion naturelle que j' ay pour le mariage je vous tiens la plus heureuse personne du monde, d' estre aimée d' vn homme qui par l' estat de sa fortune, ne peut jamais vous espouser. Vostre vertu, vostre conduite et vostre bonheur, ont fait ensorte que Petrarque vous aime sans que vostre gloire en soit blessée. Vous pouvez l' estimer infiniment sans qu' on y trouve à dire: il est tres-bien fait et tres-aimable, il est estimé dans toutes les cours de l' Europe: il a vne vertu solide et sociable tout ensemble: ce n' est pas vn de ces sçavans qui ne connoissent que leurs livres, ni vn de ces beaux esprits qui ne songent qu' à divertir les autres ou à se divertir eux-mesmes; c' est vn homme capable de tous les grands emplois, et des negociations les plus importantes, quoy qu' il soit tres-propre à toutes les choses galantes; il a mesme ce bonheur que son merite est vniversellement reconnu: il porte vostre nom par toute la terre: vous n' aurez jamais nul interest qui vous puisse diviser; nul des chagrins domestiques qui troublent la tranquilité des gens qui se marient, ne peut troubler vostre repos: vous avez, s' il est permis de parler ainsi, toutes les fleurs de l' amour et de l' amitié sans en avoir les espines, et je vous trouve enfin, la plus heureuse personne qui fut jamais. Il est vrai, luy répondit Laure, que je suis infiniment heureuse, ce n' est pas que je ne croye possible de trouver deux personnes qui vivroient bien ensemble estant mariez: mais je conviens que cela est tres-rare, et que le plus grand malheur qui puisse jamais arriver, c' est de s' épouser lorsqu' on doit s' aimer moins qu' auparavant. C' est-pourquoi je doute si j' eusse pû me resoudre d' épouser Petrarque, quand mesme l' estat de sa fortune luy auroit permis de le faire: car enfin, je soustiens que quand il arrive que deux personnes libres viennent à s' aimer moins ou à ne s' aimer plus, elles sont cent fois moins malheureuses, que ne sont deux personnes qui sont mariées. Quand on est libre, on peut se haïr et ne se voir jamais, on peut mesme quelquefois se venger sans honte; mais quand on est marié, l' honneur veut encore qu' on s' aime, quoy que le coeur ne le veuïlle plus, il faut estre inseparable quand on voudroit ne se voir jamais, et il faut avoir la douleur de voir vne amour esteinte, ou pour mieux dire, vne amour changée ou en indifference ou en haine. C' est-pourquoi, Mathilde, si vous m' en croyez, songez plus d' vne fois à vous engager pour tousjours, et ne vous sacrifiez pas legerement pour des interests de famille, qui ne servent souvent de rien à la douceur de la vie. Tous ceux qui conseillent de se marier, ne songent guere à ce qu' ils disent: la pluspart ont quelque interest caché, et quand cela ne seroit pas, on doit en cette sorte de chose plus donner à son inclination qu' à celle d' autruy: il est mesme bon de se tirer du commun des femmes, qui sont d' ordinaire plus considerées pour les enfans qu' elles donnent dans leurs familles que pour leur propre merite. Ah! Ma chere Laure, reprit Mathilde, que je vous suis obligée de me confirmer dans les sentimens que j' avois déja, et je vous promets qu' il m' en souviendra toute ma vie. Laure luy monstra en confidence des vers qu' elle avoit faits contre le mariage, qu' elle n' avoit jamais fait voir à personne, et qu' elle ne voulut pas mesme luy donner. Laure donna encore vne amie à Mathilde, qui la confirma dans les sentimens où elle estoit; elle s' appelloit Berengere d' Ancezune. Sa mere qui se nommoit Alix d' Aramont eust fort desiré qu' elle se fust mariée; car estant belle, pleine d' esprit, et d' vne maison tres-illustre, originaire d' Allemagne, et alliée de toutes les grandes maisons de Provence, elle eust pû trouver vn party tres-avantageux: mais elle la supplia de ne l' y contraindre point. Cette personne avoit vne belle soeur appellée Belhiane, que Mathilde estimoit fort: elle avoit la taille belle et deliée, tous les traits regulierement beaux, le tour du visage merveilleux, les yeux bleus et charmans, le sousrire fin, l' air noble et delicat, et vne certaine negligence sans affectation qui plaisoit infiniment; elle avoit aussi les inclinations tres-nobles et beaucoup d' esprit, ne se souciant pas mesme trop de le monstrer quoy qu' il parust malgré elle. Cette belle personne vint à la fin de la conversation de Laure et de Mathilde avec l' aimable Berengere, et elles la recommencerent encore; de sorte que Berengere se trouvant de mesme avis, leur amitié en devint plus forte. Le lendemain elles firent vne partie de s' aller promener en bateau sur la Sorgue assez proche de l' endroit, où aprés s' estre separée en trois bras, elle se reünit pour s' aller ensuite jetter dans le Rhosne. Elles furent donc douze dames dans des chariots magnifiques jusques au bord de la riviere, où elles trouverent deux bateaux que Petrarque avoit fait preparer exprés. Ils estoient couverts de branches de myrthe, et de laurier entrelassées avec des festons de fleurs, et partout des carreaux pour les dames dans celuy où elles entrerent; les hommes estoient dans l' autre bateau qui suivoit tousjours celuy de ces belles d' assez prés pour faire conversation: elles estoient toutes en habits de couleurs differentes. Petrarque, le comte d' Anguillara, dom Fernand, le comte de Tende et Anselme, estoient de cette promenade. D' abord on parla de la beauté du jour, de celle de la riviere, et de cent choses indifferentes; puis tout d' vn coup Mathilde prenant garde qu' Anselme révoit profondément, luy demanda s' il faisoit l' horoscope de la promenade. Cette expression fit rire toute la compagnie, et comme Anselme connut que Mathilde n' estoit pas trop persuadée de l' astrologie: ie voy bien, belle Mathilde, luy dit-il, que vous voulez que ceux qui vous approchent consultent plûtost vos yeux que les estoiles, pour sçavoir quel sera leur destin: mais quoiqu' ils soient plus brillans qu' elles, peut-estre devinerois-je mieux que pas-vn de ceux qui les admirent, ce que vostre coeur deviendra. Ah! Pour mon coeur, reprit Mathilde, je vous engage ma parole, qu' il n' est point en la disposition des astres, et qu' il sera tousjours en la mienne. Vous en respondez bien affirmativement, reprit dom Fernand. Elle a le plus grand tort du monde, respondit Anselme en soûriant, et je luy prédis aujourd' huy, que devant qu' il soit deux ans son coeur sera plus rebelle à sa volonté qu' elle ne le croit presentement. Dom Fernand croyant déja qu' Anselme avoit veû son bonheur dans les étoilles, eut dessein d' estre son ami intime: car il avoit entendu dire cent choses de luy, qui luy persuadoient qu' il ne pouvoit jamais manquer en ses prédictions. Pour moy, dit Mathilde, je n' ay pas la vanité de croire que mes aventures soient écrites dans le ciel; et si tout ce qui arrive sur la terre s' y voyoit écrit, on pourroit dire que ce seroit le plus bizarre livre qu' on eut jamais veû: et bien loin d' apprendre l' astrologie je voudrois la deffendre; car aussi-bien dequoy serviroit de sçavoir ce qu' on ne pourroit empescher; c' est assez de recevoir le bien et le mal quand ils arrivent. Dom Fernand pensant estre bien obligé à l' astrologie, se mit à la soûtenir: mais quoy qu' il n' y sceust rien du tout, ce fut d' vne maniere decisive et imperieuse, qui n' avança pas la conqueste qu' il vouloit faire du coeur de Mathilde. Cependant, cette belle vn peu irritée de la prédiction d' Anselme, luy dit qu' elle gageroit qu' il ne sçauroit deviner ses propres aventures, et qu' elle le luy prouveroit dans peu de temps. Petrarque qui prenoit plaisir à faire disputer Mathilde, sembla se ranger du parti d' Anselme, et luy dit: pour moy belle Mathilde, qui ne consulte point les astres, je ne laisse pas de faire des prédictions aussi seures que les astrologues ordinaires: et quand je voy vne jeune personne parfaitement belle, pleine d' esprit, et qui a toutes les qualitez qui peuvent charmer, je dis hardiment qu' estant infiniment aimable elle sera infiniment aimée: mais je ne conclus pas pour cela qu' elle doive infiniment aimer; car j' en connois de jeunes, de belles, d' accomplies en toutes choses, qui sont infiniment aimables et infiniment aimées, et qui n' ont jamais rien aimé. Comme je suis jeune sans estre belle, repliqua Mathilde, je n' ay rien à respondre à ce que vous dites; mais pour Anselme, je luy declare la guerre malgré toutes les intelligences qu' il a au ciel. Vous me l' avez peut-estre déja declarée sans le sçavoir, reprit-il. Dom Fernand regardant alors Anselme, craignit qu' il ne fust son rival, et que ce ne fust à luy que les astres fussent favorables; de sorte qu' il changea de parti, et dit autant de mal de l' astrologie qu' il en avoit dit de bien auparavant. Dans ce temps-là Laure ayant apperceu deux bateaux qui venoient vers leur troupe, entendit tout à coup vne musique excellente dans vn des bateaux, et vit vne tres-belle collation dans l' autre, servie fort proprement dans des corbeilles ornées de fleurs, sur vne table qui tenoit toute la longueur du bateau. Cette galanterie surprit toute cette belle troupe, à la reserve de la personne qui la faisoit, et d' vne de ses amies. Et bien, dit agreablement Mathilde, aviez-vous prédit que vous seriez aujourd' huy d' vne excellente collation, et que vous entendriez vne si bonne musique. Aprés cela, comment voudriez-vous me persuader que vous pussiez sçavoir si mon coeur me sera rebelle; puisque vous ignorez vn evenement où vous avez plus de part que vous n' en aurez jamais en mon coeur. Tout le monde rit de ce que disoit Mathilde; mais Anselme ne laissa pas de soûtenir ce qu' il avoit avancé. Cependant, toutes les dames firent approcher ces deux bateaux, et remarquerent qu' il y avoit vne inscription attachée à la voile de chacun; celle du bateau où estoit la musique estoit telle: la riviere de Sorgve aux nymphes de Vaucluse. Si mon murmure estoit plus doux, quand je roule mes flots sur mes petits cailloux, vous n' auriez point d' autre harmonie: cependant, telle que je suis, i' endors quelquefois les ennuys d' vn coeur brûlant d' amour dont la joye est bannie. Il ne tiendra qu' à vous d' en bannir les douleurs, ma source a moins de nom, que celle de ses pleurs. Pour moy, dit l' aimable Berengere, je ne la connois pas, si ce n' est Mathilde. Ie sçay bien, reprit agreablement cette belle fille, que ce n' est pas moy; mais il faut le demander à Anselme qui se vante de sçavoir toutes choses. Non non, interrompit Petrarque, il ne faut pas luy demander cela, cét evenement est trop proche; n' avez-vous pas pris garde qu' il y a des maisons d' où l' on ne voit pas les villages, qui sont scituez au pied des montagnes, sur lesquelles elles sont bâties, et qui cependant découvrent vne fort grande étenduë de pays. Mais voyons vn peu, dit Laure, quelle est l' inscription du bateau, où il y a vne collation si magnifique. Toutes ces dames la regarderent alors, et virent ce qui suit. La riviere de Sorgve aux nymphes de Vaucluse. Bel ornement de nos bocages, ie vous offre des fruits sauvages, tels que dans ce valon le soleil les produit. Vn mal-heureux amant les arrose de larmes: ie l' entends de mon lit soûpirer jour et nuit, et pour luy seulement mon desert est sans charmes: le silence le fuit, et mes plus chers zephirs font gloire de ceder à ses tendres soûpirs. Laure rougit aprés avoir achevé de lire, et toutes les dames creûrent que cette galanterie estoit faite par Petrarque, qu' on sçavoit estre naturellement liberal, et que Mathilde en avoit esté la confidente. Il ne le voulut pourtant pas avouër; et en effet ces vers ne se sont point trouvez parmi les siens, et il affecta de faire vn sonnet le lendemain, sur cette promenade des douze dames, et l' on le voit encore dans ses ouvrages. Il y marque mesme que Laure chanta admirablement bien, aprés qu' elle fut sortie du bateau, et qu' elle fut montée dans vn chariot pour s' en retourner. En effet, aprés que cette belle troupe eut passé du bateau où elle estoit, dans celuy où la collation estoit preparée, et qu' elle eut écouté la musique d' instrumens qui estoit fort bonne, toutes ces dames s' en retournerent sans sçavoir qui avoit fait cette galanterie. Dom Fernand s' imagina que c' étoit le comte d' Anguillara, ou Anselme: mais excepté luy toute la compagnie creut que c' estoit Petrarque. Cependant, comme Mathilde ne trouvoit pas que Petrarque eut assez pris son parti, elle resolut de luy faire vne malice; de sorte qu' aprés que Laure eut chanté, elle se mit à chanter à son tour vn couplet qu' elle avoit fait sur le champ, en espagnol, où elle avoit imité trois vers de Petrarque. Elle s' excusa avant que de chanter de ce qu' elle alloit dire vne chanson qu' elle sçavoit devant que de partir de Castille. Laure qui estoit de cette confidence, obligea Petrarque de la venir écouter. Les chariots alloient lentement, tous les hommes de cette feste alloient à cheval le plus prés qu' ils pouvoient: la lune éclairoit, et le silence de la campagne donnoit vn nouveau charme à la voix de Mathilde, qui chanta admirablement bien ce couplet. Nul ne sçait comme amour sçait blesser et guerir, qui ne sçait comme Iris parle, rit, et soûpire: heureux qui vit sous son empire, et bienheureux encor ceux qu' on y voit mourir! A peine Mathilde eut-elle achevé de chanter ce couplet, que toute la compagnie connût que les deux premiers vers estoient presque tout semblables à trois vers qui estoient dans vn sonnet de Petrarque, que tout le monde sçavoit; et luy-mesme en fut si surpris qu' il ne put s' empescher de tesmoigner son estonnement: ah belle Mathilde! S' écria-t-il, ou je suis le voleur, ou l' on m' a volé; car la moitié de vostre chanson est dans vn sonnet que je crois avoir fait, jugez-en vous mesme: voicy ce que j' ay dit en ma langue naturelle, non sa com' amor sana, e com' ancide, chi non sa, come dolce ella sospira, e come dolce parla, e dolce ride. I' avouë, dit Mathilde, que l' Espagnol qui a fait la chanson vous a volé, ou que vous avez fait l' honneur à l' Espagnol de vous servir de ce qui est à luy; car cela se rencontre trop juste. Ie vous assure, reprit Petrarque, tout embarassé, et ne devinant point la verité, que je n' ay jamais entendu vostre chanson espagnole: et cependant il y a si peu que le sonnet est fait, que je ne croy pas qu' il puisse avoir esté porté en Espagne. Mais, reprit vne de ces dames, Mathilde a dit qu' elle sçait cette chanson devant que de partir de Castille: si cela est, reprit Petrarque, en riant, il faut que je sois vn voleur: il est pourtant constamment vray que je ne le pensois pas estre: mais enfin, disoit Mathilde le plus agreablement du monde, cela ne s' appelle pas larcin, c' est vne imitation digne de loüange: et j' ay ouy dire que tous ceux qui écrivent, soit en vers, soit en prose, sont des imitateurs perpetuels, ou de ceux qui les ont precedez, ou de ceux qui vivent en méme temps qu' eux. Pour les morts, reprit Petrarque, qu' on les imite tant qu' on voudra j' y consens, et je fais mesme gloire de les imiter de loin: mais pour les vivans, il faut leur laisser ce qui est à eux. Encore faut-il, quand on prend quelque chose à ceux qui ne sont plus, se donner la peine de le prendre de bonne grace. Et c' est proprement à ces sortes de larcins, que je voudrois employer la loy de Lacedemone, qui permettoit le larcin à ceux qui déroboient avec adresse, et punissoit ceux qui déroboient si grossierement, qu' on reconnoissoit d' abord ce qu' ils avoient volé. C' est-pourquoy je serois bien aise de sçavoir au vray, si c' est moy qui suis le voleur, afin de me preparer à estre puni; car j' avouë de bonne foy que la chanson vaut mieux que le sonnet: en effet, elle dit en deux vers ce que je n' ay pû dire qu' en trois. Comme je suis sincere, adjoûta-t-il, je confesse que ne pouvant venir à bout de bien peindre la beauté de Laure, j' ay imité vn des premiers poëtes du monde, lors qu' il dépeind Venus apparuë en nymphe à Enée: encore ay-je esté plus hardi que luy; car il n' osa parler des yeux de Venus, et j' ay eu l' audace de parler des beaux yeux de Laure. Mais ce larcin que je fis, fut vn effet de la crainte que j' eus de mal reüssir en vne si belle entreprise. Laure voulant par modestie détourner la conversation, et voyant que Petrarque estoit en peine, se resolut de finir son inquietude, en faisant honneur à Mathilde; c' est-pourquoy appellant Petrarque, ne cherchez point, luy dit-elle, qui vous a volé, et voyez seulement celle qui a trompé toute la compagnie en voulant vous tromper. En disant cela elle monstra Mathilde, qui se tournant agreablement vers Petrarque, luy dit que Laure railloit, et que pour elle il n' y avoit pas d' apparence qu' elle eust voulu faire vne tromperie, en presence d' vn homme qui voyoit tout dans les étoilles. Vous connoistrez vn jour, reprit Anselme, que je n' y ay pas veû vne chanson, lors que je vous ay parlé de la rebellion de vostre coeur. Ensuite, Laure ayant dit à toute la compagnie, que Mathilde avoit fait ce couplet à l' heure mesme, afin de tromper Petrarque: toute la compagnie la loüa, et Petrarque luy dit, que si ce n' estoit qu' il avoit fait vne espece de voeu, de ne faire jamais de vers de galanterie et de loüange, que pour vne seule personne, il en auroit fait pour elle. Tout le monde l' admira, dom Fernand en devint toûjours plus amoureux, et Laure l' aima avec vne tendresse infinie. Le lendemain de cette promenade, Mathilde estant seule avec Laure, se mit à louër Petrarque de son respect pour elle, et de sa fidelité en toutes choses; car enfin, luy dit-elle, n' admirez-vous point jusques où il la porte, de ne faire jamais de vers que pour vous: je trouve cela si beau et si obligeant, que de l' humeur dont je suis, vne pareille chose me plairoit infiniment. En effet, il n' y a pas vne belle qui ne vous porte envie d' estre loüée par Petrarque. Cependant, il m' entre dans la fantaisie de le tromper encore vne fois, si j' en trouve l' occasion, pourveu que vous me veuïlliez aider. Ces deux belles personnes estoient alors assises auprés d' vn balcon, qui donnoit sur vn jardin, c' estoit vers le soir. Et comme il faisoit chaud, Mathilde avoit osté ses gants et les avoit mis sur la balustrade; Laure avoit aussi osté les siens. Mathilde ayant alors avancé la main sur cette balustrade où estoient ses gants, elle en fit tomber vn; de sorte que Petrarque qui se promenoit avec le comte d' Anguillara, l' ayant veû tomber, voyant vne main fort belle, et croyant que c' estoit vn des gants de Laure, dont il voyoit vne partie du visage, le fut relever, et le garda. Mathilde ayant par hazard tourné la teste, dans ce moment-là, vit l' action de Petrarque, et pria Laure de luy laisser croire que ce gant estoit à elle, ne doutant pas qu' il ne fist des vers sur cela. Mathilde avoit les mains aussi belles que Laure, ainsi il n' estoit pas estrange que Petrarque s' y fust trompé, et les gants qu' on portoit en ce lieu-là pendant l' esté, n' avoient rien de remarquable. Vn moment aprés, Laure cria à Petrarque qu' il rendist le gant qu' il avoit pris: il respondit qu' il le devoit à la fortune, et que ce gant ne meritoit pas le soin qu' elle prenoit de le luy demander. Il adjousta que c' estoit vn envieux de sa gloire, et que s' il eust aussi bien trouvé son voile que son gant, il ne le luy auroit point rendu. Mathilde se méla à cette conversation, le plus agreablement du monde, et quoy qu' on pust dire à Petrarque, il emporta le gant. Il fit vn sonnet fort ingenieux sur cette aventure. Mathilde fit promettre à Laure, qu' elle ne desabuseroit Petrarque que quand elle le voudroit. Le lendemain Petrarque fut condamné à rendre le gant; et voyant que Laure ne le mettoit pas, il en eut vn leger despit, et fit encore vn autre sonnet, et Mathilde par son ingenieuse malice, fit si bien, qu' elle l' engagea à en faire vn troisiesme. Aprés quoy, comme elles estoient cinq ou six amies ensemble, elle demanda à Petrarque s' il estoit bien assuré de n' avoir jamais fait de vers de galanterie et de loüanges que pour Laure, il respondit que cela estoit sceu et remarqué de tout le monde. Ie suis assurée, reprit Mathilde, de vous prouver quand il me plaira, que vous en avez fait pour vne personne qui est infiniment au dessous de Laure en merite: nommez-la moy donc dit Petrarque? Mais encore, reprit Mathilde, pour qui pensez-vous avoir fait les trois sonnets des gants? Ce que vous me demandez, me surprend, reprit Petrarque, je les ay faits pour la belle personne qui avoit laissé tomber le gant. Vous les avez donc faits pour moy, reprit Mathilde; car le gant est à moy, aussi bien que la main que vous vistes sur le balustre: et je vous assure que si j' estois Laure, je trouverois fort mauvais que vous n' eussiez pas connu que ce n' estoit point la sienne. Aprés cela, ne vantez plus tant la fidelité de vostre muse pour Laure; car qui prend vne autre main pour celle de sa maistresse, pourroit aussi prendre quelque autre coeur au lieu du sien. Petrarque fut si surpris de ce que luy dit Mathilde, qu' avec tout son esprit il se trouva vn peu embarassé; car toute la compagnie rioit, et l' amour extrême de Petrarque luy persuadoit qu' en effet c' estoit vn crime d' avoir pris la main de Mathilde pour celle de Laure, aussi se garda-t-il bien de mettre jamais cette circonstance dans ses vers. Cette surprise fut le sujet de la conversation du reste du jour. Le lendemain Laure et Mathilde devoient s' aller promener ensemble avec la belle Belliane et quelques autres; mais il arriva que la tante de Laure, contre sa coustume, l' en empescha. Cependant, la partie ne laissa pas de s' achever. Petrarque ne sçachant pas que Laure n' estoit point avec ses amies, fut au bord du Rhône où elles estoient: et comme il fut surpris de ne voir pas Laure avec elles, transporté de sa passion, il leur demanda où elles alloient ainsi gayes, resveuses, accompagnées et seules tout ensemble. Mathilde et ses compagnes rirent de cette demande. C' est la premiere fois, luy dit cette aimable fille, qu' on a dit accompagnées et seules, qu' on a parlé à cinq ou six personnes, comme si ce n' en estoit qu' vne. Mais je voy bien, adjousta-t-elle en soûriant, que parce que Laure n' est pas icy vous nous contez toutes pour rien. Cependant, pour vous respondre plus precisément, vous sçaurez que nous sommes gayes; parce que nous nous souvenons avec plaisir du merite de Laure: que nous sommes resveuses; parce que nous avons bien du regret de ce qu' elle n' est pas icy. Pour vous en consoler, sçachez que je suis persuadée avoir veû dans ses yeux qu' elle estoit bien faschée de n' y venir pas. Petrarque s' approcha alors de Mathilde, et luy parlant bas, de grace, luy dit-il, dites moy quelque chose qui me persuade, que vous croyez que j' ay quelque part au chagrin qu' a Laure, de n' estre point de cette partie. Vous seriez de si mauvaise humeur, repliqua Mathilde, si je vous disois que vous n' y en avez point, que vous dis au contraire, que vous y en avez autant que moy. Ah! Madame, luy dit-il, ne me détrompez jamais. En suite de cela il passa dans vne allée qui aboutissoit auprés du Rhosne, et mit cette petite aventure en vers. Aprés quoy, il vint les dire à Mathilde, qui les trouva fort agreables. Laure en fut pourtant faschée, et c' est en effet la seule chose, qui dans la suite des temps, a fait dire à plusieurs qui ont expliqué les ouvrages de cét excellent homme, qu' en cette occasion il avoit paru estre assuré de l' affection de Laure. Cela fait bien voir que les femmes ne sçauroient avoir trop de soin d' empescher, que des bagatelles ingenieuses qu' on dit ou qu' on escrit ne courent pas; car il ne faut rien pour faire mal expliquer les choses qu' on ne sçait qu' à demi. Cette journée ne finit pas aussi agreablement pour Mathilde qu' elle avoit commencé: car estant retournée chez elle, on luy dit que Constance se trouvoit mal. Elle entra dans sa chambre, et la trouva encore plus affligée que malade: elle luy dit qu' elle sçavoit que dom Fernand s' en retourneroit bien-tost, que Rodolphe avoit sceu d' ailleurs que dom Albert de Benavidez negocioit pour luy, afin de tascher de le faire retourner en Castille, et qu' elle ne doutoit pas que cela ne fust: elle commanda à Mathilde de parler à dom Fernand, et de tascher de rompre ce dessein. Cette commission parut tres-difficile à Mathilde: mais comme elle estoit bien aise d' obeïr à Constance, qu' elle craignoit pour la vie de son pere, qu' elle haïssoit dom Fernand, qu' elle aimoit tendrement Laure, qu' elle ne vouloit point se marier, et que la vie qu' elle menoit en Avignon luy estoit fort douce; elle promit à Constance de faire tout ce qu' elle pourroit. Desorte que le lendemain, dom Fernand estant allé chez Constance, et voyant auprés d' elle la tante de Laure, il se mit auprés de Mathilde, qui voulant profiter de l' occasion: i' ay sceû, luy dit-elle, que vous devez bien-tost partir, pour aller en Castille: il est vray, reprit dom Fernand, que dés que j' auray veû encore vne fois le prince, auprés de qui j' ay eu quelque affaire à negocier, je m' en retourneray, et peut-estre, adjoûta-t-il, seray-je assez heureux pour contribuer à vous y faire retourner; et quand je vous auray rendu quelque service, je vous diray vne chose, que je veux croire que toutes mes actions vous ont déja dite, et nous verrons alors, si la prediction d' Anselme sera à mon avantage. Ie me trouve si heureuse où je suis, reprit Mathilde, que je n' ay nulle envie de retourner en mon païs: et pour ce que vous me dites d' Anselme, je croy estre obligée de vous dire que je suis tres-assurée qu' il se trompera. C' est-pourquoy ne faites nul fondement sur sa prediction, ne vous rendez point suspect au roy de Castille, en luy parlant pour de malheureux exilez. Il m' escoutera mieux, reprit-il, quand je luy parleray pour vne belle exilée comme vous: mais afin qu' il sçache mieux ce que vous estes, adjoûta-t-il, je luy porteray vostre portrait. En effet, dom Fernand monstra à Mathilde vn portrait qu' il avoit d' elle, sans qu' elle le sceust, et qu' il avoit fait desrober vn jour que Laure se faisoit peindre par vn peintre de Siene, appellé Simon, tres-celebre en ce temps-là, comme il paroist par deux sonnets que fit Petrarque sur cette peinture que Laure faisoit faire pour Mathilde, et dont il eut vne copie. Mais durant qu' on peignoit Laure, qui estoit tres-difficile à peindre, principalement parce qu' elle avoit vne langueur modeste dans les yeux qu' on ne pouvoit exprimer: vn disciple de ce peintre qui sçavoit bien dessigner, avoit pris en crayon les traits de Mathilde; de sorte qu' en deux ou trois fois il desroba ce portrait qu' il vendit bien cher à dom Fernand qui l' avoit employé. Mathilde fut bien surprise de voir son portrait entre les mains de dom Fernand: elle en fut en colere: elle le pria de le lui donner, mais ce fut inutilement: elle luy dit qu' elle en parleroit et à Constance et à Rodolphe, et il luy respondit qu' il ne le donneroit jamais à personne, et s' en alla sans luy laisser le temps de luy rien dire davantage; et quatre jours aprés il partit, estant tres-bien avec Rodolphe. Constance fut si affligée, et son mal en devint si considerable, que les medecins desespererent de sa vie: et en effet elle mourut peu de temps aprés, recommandant toûjours à Mathilde de se ressouvenir des choses qu' elle luy avoit dites. Rodolphe fut fort touché de sa mort: mais Mathilde en fut inconsolable; et Laure et Petrarque luy donnerent mille marques d' amitié en cette rencontre. Deux mois aprés dom Albert de Benavidez et dom Fernand escrivirent à Rodolphe, qu' il pouvoit retourner en Castille, et que pour luy tesmoigner qu' il pouvoit y estre en seureté, le roy luy rendoit le gouvernement de Lerma, qu' avoit eu dom Manuel, à condition que sa fille demeureroit à la cour, ou auprés de la reine, ou auprés de quelqu' vne de ses parentes; car il en avoit plusieurs à Burgos. Rodolphe fut ravi de cette nouvelle, et Mathilde en eut vne douleur mortelle; Laure en fut si affligée qu' elle en pleura tendrement, en presence de Petrarque qui fit quatre sonnets sur la beauté de ses larmes, que toute la terre a sceus. En ce mesme temps on escrivit à Petrarque, et de Paris et de Rome, pour luy faire vn honneur qui estoit sans doute fort grand; puisqu' il s' agissoit de luy donner vne couronne de laurier, pour marque de la plus haute reputation qu' on pûst avoir dans l' empire des belles lettres. Mais enfin, Laure voyoit bien qu' elle alloit perdre tout à la fois, les deux personnes du monde qu' elle aimoit le mieux. Petrarque mesme, tout glorieux qu' il estoit d' aller estre couronné à Rome avec beaucoup de ceremonie, souffroit toutes les douleurs de l' amour et de l' amitié, en prevoyant vne longue absence; de sorte que les conversations de ces trois personnes qui avoient esté si douces, si enjoüées et si agreables, devinrent seulement tendres et tristes. Cependant, le malheur de Mathilde estoit sans remede, et elle voyoit bien qu' elle seroit toûjours esloignée de Laure qu' elle aimoit plus que sa vie. Il falut pourtant obeïr; car Rodolphe luy dit qu' il partiroit avec elle dans huit jours. Mathilde dit adieu à toute la ville, qu' elle laissa en larmes. Le comte d' Anguillara, le comte de Tende, et Anselme en furent infiniment affligez. Mais Laure et Petrarque qui eurent ses derniers adieux, en furent inconsolables. Il se rencontra mesme, que Petrarque fut obligé de partir le jour que Mathilde partit: si bien que Laure vit aller sa premiere amie en Castille, et son amant à Rome. Dans ce mesme temps Berengere, pour s' oster entierement l' occasion de se marier, se mit parmi ces filles qui renoncent au monde pour jamais, malgré les prieres de la charmante Belliane: et Laure se vit separée en mesme jour des trois personnes du monde qu' elle aimoit le plus. Aussi eut-elle besoin de toute sa constance pour supporter ce déplaisir. Mais Mathilde quoy qu' elle s' en retournast à sa patrie, n' en estoit pas moins à plaindre: elle en estoit partie si jeune, qu' on peut dire, qu' elle n' y connoissoit personne; la passion de dom Fernand luy déplaisoit extrémement, elle quittoit mille choses agreables, et elle n' en prevoyoit que de fascheuses au lieu où elle alloit. Constance l' avoit eslevée avec vne grande aversion pour la cour d' Alphonse; aussi supplia-t-elle Rodolphe de la mettre auprés de quelqu' vne de ses parentes, et non pas auprés de la reine, afin d' estre moins exposée au monde. Elle obtint ce qu' elle desiroit; de sorte qu' en arrivant à Burgos capitale de Castille-la-vieille, il mena Mathilde chez vne de ses parentes, appellée Theodore, femme de dom Gonçales, qui estoit alors en consideration à la cour. Cette dame avoit de l' esprit et de l' ambition, et sçavoit fort bien le monde: elle receut Mathilde avec beaucoup de joye, et donna mille loüanges à sa beauté, dés le premier jour qu' elle la vit. Dom Gonçales avertit dom Albert de Benavidez, que dom Rodolphe estoit arrivé; car il estoit alors dans son gouvernement de Palencia. Mais pendant que Rodolphe et Goncales s' entretenoient, Theodore ayant conduit Mathilde à l' appartement qu' elle luy destinoit: ne pensez-pas, luy dit-elle, estre inconnuë à la cour de Castille, dom Fernand y a monstré vn portrait de vous, qui vous y a déja fait beaucoup d' admirateurs, et si ce n' estoit que le roy l' a envoyé en quelque negociation secrette, en Arragon, il m' auroit sans doute aidé à vous recevoir: mais du moins, reprit Mathilde en rougissant, dom Fernand a-t-il dit la verité, et sçait-on que c' est vn larcin, et non pas vne faveur. Dom Fernand, repliqua Theodore, est imperieux et violent; mais il n' est pas capable d' vne vanité sans fondement; ainsi il a avoüé de bonne foy qu' il avoit suborné vn peintre, pendant qu' vne fille de vos amies, dont il dit des merveilles, se faisoit peindre. Au reste, adjoûta Theodore, toute la cour a veû vostre portrait, les filles de la reine en ont déja de la jalousie, elles se flatent pourtant de l' esperance que ce portrait vous fait plus belle que vous n' estes: mais elles seront au desespoir, quand elles verront qu' il fait tort à vostre beauté. Cependant, je croy qu' il est bon que vous sçachiez l' estat de nostre cour, avant que de la voir. Sçachez donc, que la reine est vne princesse qui a de tres-bonnes qualitez, qu' elle est fort considerée du roy, et ne l' est pas trop de dom Pedro son fils, dont toutes les inclinations sont violentes: je ne dis rien des fils naturels du roy, car ils sont fort jeunes: mais l' on parle d' vn neveu de l' admiral de Castille, fils de dom Albert de Benavidez, qui doit revenir bien-tost d' vn long voyage, qu' on dit estre le plus honneste homme du monde. On connoist assez-tost les honnestes gens, reprit Mathilde, quand on est vn peu du monde: mais pour les femmes de la cour, je ne serois pas marrie de sçavoir avec lesquelles on peut faire plus seurement amitié. Dom Fernand d' Albuquerque, dit Theodore, a vne soeur fort aimable, qui s' appelle Elvire, mais elle a la reputation de ne sçavoir pas trop bien aimer ses amies. Il y a vne femme de qualité, qui demeure assez prés d' icy, qui se nomme Lucinde, qui est vne des plus honnestes personnes qu' on puisse voir, et il y a vne de ses parentes auprés d' elle, appellée Padille, qui est belle, et bien faite, mais qui est vne tres-dangereuse amie. Pour les filles de la reine, elles sont belles, et il y en a deux entre les autres qui ont beaucoup d' esprit, l' vne s' appelle Iacinte, et l' autre Doristée. Pendant que Mathilde et Theodore s' entretenoient, Rodolphe et Gonçales parloient ensemble, et le dernier instruisoit son ami de quelle maniere il se devoit conduire dans vne cour qui avoit changé de face depuis qu' il en estoit parti. Quoy qu' il fust déja assez tard quand Rodolphe estoit arrivé, on sceut pourtant son retour dans Burgos, et le lendemain il vit le roy et le prince, et fut salüer la reine: il en fut tres-bien receu, et demeura surpris de voir que par-tout on luy parloit de la beauté de sa fille. Cependant Mathilde n' estant pas encore habillée à l' espagnole, garda la chambre deux jours, et fut visitée de tous les hommes de la cour, qui avoient accoustumé d' aller chez Theodore. Dom Pedro, tout fier qu' il estoit, fut fort civil pour Mathilde, et la reputation de sa beauté fut si grande, qu' on ne parloit d' autre chose. Sa modestie luy donnoit vn tres-grand éclat, et elle affecta quand elle fut la premiere fois chez la reine, de ne se parer point, et de se fier à ses propres charmes. Il est vray qu' elle estoit fort propre, et habillée d' vn si bon air, qu' il n' y avoit rien de mieux. Aussi fut-elle loüée de tous ceux qui la virent, et les plus belles mesme furent contraintes d' avouër, qu' on ne pouvoit trouver nul defaut à sa beauté. Le roy de Castille trouva qu' elle ressembloit fort à Constance, et loüa fort sa beauté. En effet, Mathilde avoit de tres-beaux yeux, vn beau teint, vne belle bouche, la taille admirable, la gorge bien faite, les mains belles, et tres-bonne grace; de sorte que dés les premiers jours elle inspira et beaucoup d' amour et beaucoup d' amitié. Mais pour elle, tout ce qu' elle voyoit ne la consoloit point de Laure. Lucinde fut pourtant celle qu' elle creut qui pourroit avec le temps estre la confidente de la douleur qu' elle avoit de l' absence de son incomparable Laure; car elle ne comprenoit pas en ce temps-là qu' elle pûst jamais avoir d' autres secrets à confier. Cependant dom Albert de Benavidez ne put venir voir Rodolphe, parce qu' il se trouvoit mal; de sorte que quelques jours aprés Rodolphe le fut voir à Palencia. Ils renouvellerent leur ancienne amitié; et parlant de leurs interests et de l' estat de la cour de Castille, ils convinrent que le roy estant toûjours d' humeur méfiante, et le prince dom Pedro estant tres-violent, il n' y avoit point de meilleur parti à prendre pour n' estre point exposez à tous les malheurs passez, que de ne se méler de nulle intrigue, d' aller rarement à la cour, et de demeurer avec tranquilité chacun dans son gouvernement. Mais pour se lier d' interests, ils resolurent, sans en parler à personne, de marier leurs enfans ensemble; car comme je l' ay déja dit, dom Albert n' avoit qu' vn fils, qui s' appelloit dom Alphonse, et qui devoit bien-tost revenir. Rodolphe n' avoit aussi que Mathilde, qu' il aimoit extrémement, et il craignoit fort, voyant le grand bruit que faisoit sa beauté à la cour, que cela ne luy nuisist, au lieu de luy servir. Aprés avoir donc resolu cette alliance ensemble, et s' estre promis vn secret reciproque, ils se separerent. Dom Albert demeura à Palencia, qui est vn des plus agreables lieux du monde: et Rodolphe aprés avoir encore veû le roy, s' en alla à Lerma, où il fit son sejour ordinaire, laissant Mathilde chez Theodore, comme le roy l' avoit desiré. Cette belle fille vint peu à peu à trouver quelque consolation, en racontant à Lucinde, qui l' aima d' abord fort tendrement, quelle estoit l' agreable vie qu' elle avoit menée en Avignon: elle avoit le portrait de Laure dans sa chambre, et tous les vers de Petrarque dans son cabinet; de sorte qu' au milieu de tous les divertissemens d' vne grande cour, elle faisoit ses plus grands plaisirs, du souvenir de deux personnes absentes: et Lucinde entra si obligeamment dans les sentimens de Mathilde, qu' elle connut effectivement qu' elle en estoit aimée, et en eut beaucoup de reconnoissance. Durant cela Rodolphe et dom Albert, avoient souvent des nouvelles l' vn de l' autre: le dernier escrivit à son fils, qui aprés avoir veû toutes les cours de l' Europe, s' estoit arresté à deux journées de là, auprés de l' admiral de Castille, son oncle, qu' il trouva en vn port de mer où il estoit allé pour sa charge. Dom Alphonse luy avoit beaucoup d' obligation, puisque c' estoit luy principalement qui avoit porté Dom Albert à le bien élever: il avoit méme pris vn soin particulier de son education, car non seulement il luy choisit les meilleurs maistres, mais aussi il voulut estre son maistre luy-mesme, se faisant rendre compte de ce qu' il apprenoit, l' obligeant à raisonner sur toutes choses, luy monstrant comment on pouvoit appliquer à l' action et au monde, tout ce que les livres enseignent, et luy remettant toûjours devant les yeux les plus belles et les plus grandes actions. Quelquefois mesme avant que d' achever de luy conter vne histoire, il luy demandoit ce qu' il auroit fait en vne telle occasion, ou en vne telle extrémité, afin d' exercer son esprit et son courage en mesme temps; de sorte que par ce moyen il l' avoit rendu passionnément amoureux de la gloire et de la grande reputation, ne pensant presque qu' à faire quelque chose dont on parlast vn jour avec loüange. Et comme il avoit autrefois compris par sa propre experience, que les voyages contribuent beaucoup à former les honnestes gens; il l' envoya sous la conduite d' vn sage gouverneur, voir l' Italie, l' Allemagne, la France, et l' Angleterre, avec ordre que dans ses voyages sa principale curiosité fust de connoistre particulierement les grands hommes en toutes sortes de choses, de s' en faire aimer, et d' apprendre de chacun ce qu' il sçavoit le mieux. Dom Alphonse ayant cette obligation à l' admiral de Castille son oncle, eût bien voulu s' arrester quelques jours auprés de luy; mais recevant vn ordre precis de se haster d' aller à Palencia, il partit, et sans sca_voir ce que dom Albert desiroit de luy, fut le trouver en diligence, taschant de deviner en chemin ce qui pouvoit le faire rapeller si promptement. Comme il n' avoit que de l' ambition dans le coeur, il creut que son pere avoit obtenu quelque employ, qui luy donneroit lieu de faire paroistre son esprit et son courage; et il avoit vne impatience extréme d' aquerir autant d' honneur dans la cour de Castille, qu' il en avoit aquis dans toutes les autres cours où il avoit passé. Car Alphonse profitant des avis qu' il avoit receus, n' avoit pas voiagé comme font certaines gens, qui ne connoissent que les mers, les fleuves, les montagnes, les villes, le langage, et les habillemens des pays, par lesquels il passent: il connoissoit toutes les cours, il s' estoit mesme signalé à la guerre quand il en avoit trouvé occasion. Et comme Philippe de Valois roy de France, venoit de faire vn edit, par lequel il permettoit de se battre en combat singulier, avec les conditions que l' edit contenoit, dom Alphonse, pour venger l' honneur d' vne dame de qualité, s' estoit batu en champ clos, contre vn des plus vaillans hommes du monde, l' avoit vaincu, desarmé, et luy avoit donné la vie, aprés l' avoir fait desdire de ce qu' il avoit avancé contre la dame, dont il avoit mal-parlé; de sorte que dom Alphonse revenoit tout couvert de gloire en son pays: aussi dom Albert son pere le receut-il avec de grands tesmoignages de joye et d' affection. Mais dom Alphonse fut extrémement surpris et affligé, lors qu' il luy dit qu' il l' avoit pressé de revenir plûtost qu' il n' eust fait, parce qu' il le vouloit marier. Ah! Seigneur, s' écria-t-il, sans luy donner loisir d' en dire davantage, je ne pourrois pas souffrir que la premiere chose qu' on dist de moy à la cour, fust que je me vay marier, ce n' est pas assurément pour cela que vous m' avez permis de faire vn si grand et si long voyage. Dom Albert voulant expliquer à son fils les raisons qui l' avoient porté à ce dessein, luy dit que celle qu' il luy destinoit estoit riche, belle, et que cette alliance l' vnissant avec Rodolphe, luy seroit tres-avantageuse dans la suite. Seigneur, reprit dom Alphonse, je croy que tout ce que vous dites est tres-veritable; mais si vous connoissiez mon coeur, vous jugeriez pourtant que ce que vous desirez de moy est impossible, je suis nay pour la gloire et pour l' ambition, et tellement ennemi du mariage que je n' y puis songer, sans vn chagrin que je ne sçaurois exprimer, ne me forcez donc pas à vous desobeïr, laissez moy suivre mon inclination qui me porte à la guerre, à la gloire, à l' ambition, et à la liberté; car quand je le voudrois entreprendre, je ne sçaurois vous obeïr. Dom Albert qui estoit violent, se mit en colere, et luy dit qu' il ne s' agissoit plus de consulter, que c' estoit vne affaire resoluë entre dom Rodolphe et luy, et qu' il faloit qu' il tinst la parole qu' il avoit donnée; que tout ce qu' il pouvoit faire c' estoit de luy donner huit jours pour se mettre en equipage, afin d' aller à la cour et de se faire voir à Mathilde. Dom Alphonse se trouva dans vn embarras extréme; son pere estoit violent et absolu: il ne pouvoit avoir dequoy subsister selon sa condition et son humeur magnifique, ni à la cour, ni en voyage, si dom Albert ne le luy donnoit. Mais il pouvoit encore moins se resoudre en l' âge où il estoit à se marier et à commencer à faire parler de luy à la cour, par des nopces, ni vaincre cette grande aversion qu' il avoit pour le mariage. Il fit parler à dom Albert par plusieurs personnes; mais inutilement: au contraire, Albert dit qu' il avoit envoyé dire à Rodolphe, que dés qu' Alphonse seroit en equipage de paroistre dans le monde, il iroit le voir, et en suite voir Mathilde. Rodolphe de son costé qui ignoroit les sentimens de dom Alphonse, et mesme ceux de sa fille, manda à Theodore qu' elle disposast Mathilde à bien recevoir vn homme qu' il luy avoit destiné pour mary, et qui l' iroit voir dans peu de temps par son ordre. Mathilde receut cette nouvelle avec vne douleur extréme, vn moment aprés qu' elle eut receu vne lettre de Laure, qu' elle monstroit à l' aimable Lucinde; car l' amitié que Mathilde avoit dans le coeur estoit presque aussi tendre que de l' amour. Elle connoissoit l' humeur de Rodolphe, et voyoit bien que ses plaintes et ses larmes seroient inutiles. Cependant, l' exemple de Laure qui ne se vouloit point marier, et qui avoit acquis vne si grande reputation dans la façon de vie qu' elle avoit menée, flatoit son humeur si agreablement, qu' elle ne concevoit pas qu' il luy fust possible de consentir à estre mariée. Sa nouvelle amie contribuoit encore à l' entretenir dans ces sentimens-là; car Lucinde ne se trouvoit pas heureuse dans son mariage; de sorte que Mathilde eut vne douleur incroyable, et ne voyoit rien d' agreable à faire pour elle: car encore qu' elle ne pust se resoudre à se marier, elle aimoit le monde, et ne se seroit pas resoluë sans peine à s' enfermer parmi ces filles qui s' en separent volontairement pour toûjours, quoy qu' elle y eust pourtant moins d' aversion qu' au mariage. Elle pria Theodore d' écrire à Rodolphe, pour le supplier de ne penser point encore à la marier; mais son pere luy manda seulement qu' il vouloit estre obeï; de sorte qu' elle en eut vne douleur si sensible qu' elle en tomba malade considerablement. Mais pendant que cette belle personne s' afflige avec Lucinde de son malheur, dom Alphonse estoit dans vn embarras extréme, et ne trouvoit de consolation qu' avec vn ami intime qu' il avoit, appellé dom Felix de la Cerde, à qui il disoit tous ses sentimens. Comme il connoissoit qu' Albert ne changeroit pas de volonté, il taschoit de flechir dom Alphonse: mais enfin, luy dit-il vn jour, vous avez du moins l' avantage, qu' on dit que celle qu' on vous veut faire épouser, est extrémement belle. Voyez-la donc, si vous m' en croyez: car peut-estre quand vous l' aurez veuë perdrez-vous vne partie de l' aversion que vous avez pour le mariage. C' est pour cela méme, dit dom Alphonse, que je ne la veux pas voir, de peur que je n' eusse la foiblesse de me laisser seduire par sa beauté: car je sçay bien que de l' humeur dont je suis, je m' en repentirois toute ma vie. Ie suis nay pour la guerre, pour l' ambition et pour la gloire, et non pas pour le mariage: je veux chercher la fortune à ma mode, et n' estre retenu ni par les larmes d' vne femme, ni par l' interest d' vne famille; enfin je cherche à me distinguer des gens de ma condition, ou par mon esprit, ou par mon courage, et ne veux point du tout me marier. Comme il disoit cela, Albert apprit par des lettres de Rodolphe, que Mathilde estoit malade, et qu' il le prioit qu' Alphonse ne la vist pas qu' elle ne fust entierement guerie. Dom Felix sçachant cela par Rodolphe, le fut dire à son ami qui en eut vne joye extréme, et peu s' en falut qu' il ne desirast que Mathilde mourust, afin d' estre delivré de l' embarras où il se trouvoit. Cela luy donna du moins vn peu de temps pour penser à ce qu' il avoit à faire; mais comme il apprenoit que dom Albert estoit toûjours plus opiniastre dans son dessein, il en forma vn extraordinaire, qui fut d' écrire à Mathilde, et de prier dom Felix de luy porter sa lettre sans la luy laisser, l' obligeant seulement à la luy faire lire. Dom Felix s' opposa d' abord à ce qu' il vouloit faire: mais il promit enfin à son ami de faire ce qu' il desiroit. Alphonse écrit: dom Felix se charge de la lettre; va chez Theodore, employe le nom d' vne parente de Mathilde, dont il dit avoir vne lettre à luy donner, et obtient enfin la permission de la voir et de luy rendre cette lettre. Il vit donc cette belle malade qui malgré sa pasleur et sa melancolie, luy parut toûjours la plus charmante personne du monde; de sorte qu' il pensa ne rendre pas la lettre de dom Alphonse, et s' en retourner luy dire qu' il avoit vn tort extréme de s' opposer à son bonheur. Enfin poussé par vn sentiment contraire, il fit ce qu' il avoit promis, et pria Mathilde de lire la lettre qu' il luy donna, sans luy dire qui l' avoit écrite. Mathilde en fit d' abord beaucoup de difficulté; mais dom Felix luy dit si serieusement, qu' il s' agissoit d' vne affaire de la derniere importance, et qu' il luy donnoit sa parole que ce n' estoit pas vne lettre de galanterie, qu' enfin elle l' ouvrit et y leut ces paroles. Ne pensez-pas, madame, que je me donne l' honneur de vous escrire, pour commencer de m' aquerir quelque part en vos bonnes graces; car je suis vn malheureux qui n' en suis pas digne, et qui sçachant que vous estes vne des plus belles personnes du monde, ay resolu de vous fuyr avec autant de soin que tous les autres vous cherchent, de peur de vous faire vn outrage, en deffendant mon coeur contre vos charmes. Mais, madame, afin d' avoir quelque pitié de moy, sçachez que je suis vn miserable ambitieux, qui veux estre ennemi de l' amour, et qui ne veux aimer que la gloire; de sorte que je croirois, comme je l' ay déja dit, vous faire vne injure si j' allois vous voir avec la resolution de deffendre mon coeur contre vous. Ie sçay que vous avez mille agreables qualitez, capables de faire le bonheur d' vn homme qui ne seroit pas de mon humeur. C' est-pourquoy, par respect pour elles, j' ay pris le dessein de vous découvrir le veritable estat de mon ame: ne pensez pas, madame, que je sois préoccupé d' vne autre passion, et que ce soit ce qui m' empesche d' accepter l' honneur que Rodolphe me veut faire. Non, madame, cela n' est point ainsi, j' ay vn coeur qui n' aime rien et ne veut rien aimer, du moins de cette sorte, et si je puis obtenir de vous que vous me refusiez, et que vous disiez à Rodolphe que vous ne voulez point de moy, je vous promets de vous honorer toute ma vie, et je consens si j' en aime, ou si j' en épouse jamais quelque autre, que vous me hayssiez horriblement, et que vous me teniez pour vn homme sans honneur et sans parole: je vous promets mesme de vous servir tant que je vivray, si je suis assez heureux pour en trouver les occasions, et de n' employer la liberté que vous me laisserez, qu' à chercher la gloire ou la mort. Ie sçay que ce que je fais est le plus extraordinaire du monde; mais cela mesme vous doit faire pitié, et vous devez plaindre vn homme qui est contraint de vous supplier de le mépriser, quoy qu' il vous honore infiniment, et qui devoit avoir ce respect-là pour vous, de peur que son malheur ne vous empeschast d' estre heureuse. Mathilde fut extrémement surprise de cette lettre; mais elle le fut agreablement, quoy que dans le premier moment elle rougist, comme si elle eust eu quelque leger dépit. Elle leut pourtant vne seconde fois cette lettre, afin d' avoir le temps de resoudre ce qu' elle devoit répondre. Aprés quoy, prenant la parole: ie m' estonne, dit-elle en soûriant, que dom Alphonse ne veuïlle pas de moy; car si la conformité de sentimens devoit faire naistre de l' affection, nous devrions nous aimer; puisqu' il est vray que j' ay encore plus d' aversion au mariage que luy: en effet, adjoûta-t-elle, je ne suis malade que de la peur que j' ay euë d' épouser dom Alphonse; ce n' est pas que je n' aye entendu dire que c' est vn fort honneste homme; mais c' est que j' aime autant la liberté qu' il aime la gloire, et que j' ay autant d' inclination pour la tranquilité qu' il en a pour l' ambition. Vous luy direz donc qu' il me rend la vie, en m' assurant qu' il ne pense et ne pensera jamais à moy. Mais comme il n' est pas juste que je sois seule à m' attirer l' indignation de mon pere, il faut qu' il s' oppose à dom Albert, comme je m' opposeray à Rodolphe, et que nous nous avertissions l' vn l' autre, de ce que nous aurons à faire pour conserver nostre liberté. Dom Felix fut si charmé de la beauté de Mathilde, qu' à peine entendit-il la moitié de ce qu' elle luy dit; de sorte qu' il la supplia de vouloir écrire elle-mesme ses propres sentimens. Elle s' en excusa, et souffrit seulement que dom Felix écrivist de sa main ce qu' elle vouloit qu' il dist à son ami. Aprés quoy, il s' en retourna, et laissa Mathilde avec vne joye si grande, qu' elle recouvra bien-tost la santé; mais elle en fit vn secret à Rodolphe, et luy manda qu' elle se trouvoit encore fort mal, afin de gagner du temps. Cependant dom Felix avoit des sentimens bien meslez, il estoit bien aise d' avoir vne si bonne nouvelle à porter à dom Alphonse; il estoit charmé de la beauté de Mathilde, de son esprit, de sa modestie et de sa douceur, et sentoit pourtant quelque secret dépit de luy voir vne si grande passion pour la liberté, comme s' il y avoit eu quelque interest. Mais enfin il fut trouver dom Alphonse, qui luy demanda comme sa negociation s' estoit passée: dom Felix luy en rendit compte, et il en fut tres-content. Cependant, dit-il à son ami, dés que vous fustes parti avec ma lettre, j' envoyay vn de mes gens aprés vous pour vous obliger à revenir, trouvant moy-méme ce que j' avois écrit si extraordinaire et si bizarre, que j' en avois de la confusion, et choisissois plûtost d' aller chercher la guerre à l' autre bout du monde, que de faire vne chose si nouvelle et si surprenante. Cependant, puisque cela a si bien reüssi, je suis bien aise que vous ayez veû Mathilde. Mais de grace, adjoûta-t-il, ne me parlez ni de sa beauté, ni de son esprit, et dites moy seulement ce qu' il faut faire pour ne l' épouser pas. Dom Felix eut vne secrette joye de n' avoir pas à luy parler de Mathilde; et ils resolurent enfin qu' il faloit de chaque costé faire traîner les choses autant qu' on pourroit, et se servir des occasions qui naistroient, et s' entravertir de tout. Quelques jours aprés dom Alphonse crut qu' il faloit remercier Mathilde de la maniere dont elle avoit receu vne lettre si surprenante. Et enfin dom Felix la vit, non seulement vne seconde fois; mais plusieurs autres, sur diverses choses qu' il faloit resoudre, pour faire naistre des obstacles à leur mariage. Cependant, Albert et Rodolphe voyant qu' il y avoit toûjours quelque chose qui faisoit que leur dessein ne s' executoit pas, entrerent en deffiance l' vn de l' autre. Rodolphe s' imagina qu' Albert vouloit luy donner lieu de rompre pour faire épouser quelque autre fille à son fils qui fust parente des gens de la faveur, et Albert crut la mesme chose de Rodolphe; ils font donc épier dans les maisons l' vn de l' autre, pour sçavoir ce qui s' y passoit; et Rodolphe découvre que dom Alphonse envoye vers sa fille, et Albert que Mathilde a commerce avec son fils; cela les embarrassa d' abord extrémement. Ils se font sçavoir ce qu' ils ont découvert. Et Albert enfin, sçachant que dom Felix est celuy qui va parler à Mathilde, ou qui envoye quelquefois son escuyer vers elle, prend le parti d' envoyer des gens déguisez en chemin, qui volent cét escuyer et luy prennent le paquet de dom Alphonse, dont la lettre estoit conceuë en des termes qui firent connoistre à Albert et à Rodolphe, que le commerce qui estoit entre leurs enfans estoit directement contre leurs intentions et contre leur autorité. Ces deux peres se trouverent fort embarrassez en se voyant; Rodolphe s' imagine que dom Alphonse est amoureux ailleurs, et dom Albert qui estoit violent et soupçonneux croit que Mathilde aime quelque homme de la cour, et le dit à Rodolphe qui s' en fasche; de sorte qu' ils se separent fort mécontens l' vn de l' autre. Rodolphe fut à Burgos se plaindre à Theodore de la desobeïssance de sa fille: mais il connut pourtant bien, et par ce que Theodore luy dit, et par les discours de Mathilde, que ce qu' Albert luy a dit n' est qu' vne chose dite sans fondement, dans l' excés de la colere. D' autre part Albert querelle dom Alphonse, et luy dit que pour le punir de n' avoir pas voulu épouser vne tres-belle fille, il luy en fera épouser vne laide et insupportable, et qu' enfin il veut estre obey. Dom Alphonse voyant jusques où son pere portoit sa violence, partit le lendemain sans en rien dire qu' à dom Felix, pour s' en retourner trouver l' admiral de Castille son oncle, afin qu' il luy donnast lieu de s' en aller chercher la guerre en quelque part. Dom Felix, dont le coeur estoit sensiblement touché de la beauté de Mathilde, fut tenté par generosité de luy dire quels estoient les charmes de cette belle fille, luy semblant que s' il luy avoit dit tout ce qu' il connoissoit de son merite, il eust pû changer de sentiment. Mais d' ailleurs venant à penser que quand dom Alphonse l' auroit aimée, elle n' auroit pas apparemment voulu l' épouser, il conclud qu' il n' estoit pas juste de se faire luy-mesme vn rival, et resolut de laisser partir son ami, ne croyant pas mesme faire rien contre la generosité, puisqu' il estoit resolu de combatre cette passion naissante, qui estoit dans son coeur. Dom Alphonse partit donc, et laissa vne lettre pour dom Albert qui en fut fort irrité, et vne pour Mathilde que dom Felix luy rendit: elle estoit telle: ie pars, madame, pour vous tenir la parole que je vous ay donnée; joüyssez en repos de la liberté que je vous laisse, et puisque nous n' avons pas esté destinez à nous aimer, aimons du moins toute nostre vie la plus precieuse chose du monde: et croyez s' il vous plaist, qu' en quelque lieu de la terre que la fortune me mene, vous me trouverez toûjours tout prest à vous rendre tous les services que vostre generosité merite. Dom Felix rendit cette lettre à Mathilde qui la receut fort agreablement, et qui remercia celuy qui la luy rendit, comme vn homme qu' elle croyoit avoir beaucoup contribué à son bonheur; mais plus elle le remercioit, plus il se confirmoit dans le dessein de s' opposer à l' amour qu' il avoit dans l' ame, et dont il se trouvoit si persecuté, qu' il se resolut d' aller pour quelque temps à Seville pour se guerir; de sorte que dom Alphonse s' éloignoit de peur d' aimer Mathilde, et dom Felix pour cesser de l' aimer. Aprés cela, elle demeura dans vne assez grande tranquilité, elle se vit mesme delivrée de l' importunité que luy donnoit la passion de dom Fernand, lors qu' il fut revenu d' Arragon, sans qu' elle en sceust alors la cause: elle ne sçavoit mesme que penser de cela; car il ne cessa de luy donner des marques de sa passion, qu' en luy disant qu' elle estoit aimée d' vn homme qui luy ostoit la hardiesse et la liberté de l' aimer, si ce n' estoit en secret, et qu' elle sçauroit vn jour ce qui le faisoit parler ainsi. On remarquoit seulement que le frere de dom Fernand d' Albuquerque estoit le favori de dom Pedro prince de Castille, qui voyoit fort souvent Mathilde, mais qui ne luy disoit pourtant rien qui pust tesmoigner qu' il eust de l' amour pour elle. Mathilde avoit conté à Lucinde toute son aventure de dom Alphonse, et elles avoient conclu ensemble; qu' il faloit qu' il eust du merite, et qu' vn homme qui aimoit tant la liberté devoit avoir quelque chose de grand dans le coeur. I' ay déja dit que Lucinde avoit avec elle vne parente, appellée Padille, qui avoit de la beauté et des charmes, mais dont l' esprit estoit dangereux. Cette fille se mit dans la fantaisie de donner de l' amour à dom Pedro, et l' on peut dire qu' il sembloit alors qu' il n' y auroit pas eu tant de peine à apprivoiser vn lion: elle creût que si elle agissoit comme vne personne qui vouloit plaire, elle ne plairoit pas, mais qu' elle plairoit infalliblement, pourveu qu' elle peust seulement aquerir quelque familiarité avec dom Pedro. Dom Iuan d' Albuquerque son favori, estoit amoureux d' vne fille de la reine qui estoit son amie: elle se resolut de le servir autant qu' elle pourroit. Outre cela, ayant remarqué que la maison de Theodore estoit celle de toute la cour, où il alloit le plus de gens de grande qualité, et où dom Pedro se plaisoit le plus; elle se fit aimer de Theodore à qui elle parloit toûjours, pendant que Lucinde et Mathilde parloient ensemble; et toutes les fois que dom Pedro y estoit, elle cherchoit à luy dire quelque chose qui luy plust, sans considerer s' il estoit vray ou faux; de-sorte qu' elle luy avoit dit plus d' vne fois que Mathilde l' estimoit infiniment: ce n' estoit pas qu' elle voulust qu' il aimast Mathilde, mais elle pensa que s' il avoit à l' aimer, il estoit bon pour son dessein qu' elle fust de la confidence, ne doutant point que si cela estoit ainsi, elle ne vinst à bout de faire cesser vne amour, dont elle sçauroit le secret, et qu' elle ne vinst ensuite à se faire aimer elle-mesme. Cette fille avoit vne ingenuité apparente, tres-propre à tromper les personnes à qui elle n' auroit pas esté suspecte. Cependant, dom Alphonse estoit allé à la guerre en Arragon, et s' y estoit signalé si hautement, que tous ceux qui venoient de cette armée ne parloient que de son courage. En ce temps-là, Rodolphe mourut, Mathilde en fut extrémement touchée; mais quand le temps eut adouci sa douleur, elle se trouva en pleine possession de sa liberté; il sembla mesme qu' elle en fust devenuë plus belle et plus charmante, et elle mena la plus douce et la plus agreable vie du monde, ne regretant rien que l' absence de Laure et de Petrarque dont elle avoit souvent des nouvelles. Cependant, dom Felix n' ayant pû guerir de sa passion pour Mathilde, revint à Burgos, et la vit plus belle que jamais, et sceut qu' elle sembloit n' avoir nul dessein de se marier; comme elle croyoit luy estre obligée elle le traitoit tres-civilement, et elle ne le vit pas plûtost en particulier, que prenant la parole: ie vous assure, luy dit-elle, que vostre ami avoit raison de me preferer la gloire; car il acquiert tant d' honneur à la guerre, que le royaume auroit beaucoup perdu s' il n' y avoit pas esté. En mon particulier, reprit dom Felix, en la regardant, je connois quelques gens qui eussent perdu la plus douce chose du monde, puisque si vous eussiez esté servie par vn aussi honneste homme que celuy-là, ils n' auroient jamais osé avoir l' esperance de vous plaire, sans laquelle la vie ne leur seroit guere agreable. Ie ne sçay, repliqua Mathilde, qui sont ceux que vous dites; mais je sçay bien que pour me plaire, il faut du moins ne me dire jamais rien qui me desplaise, ni que je puisse mal expliquer. Dom Felix connut bien que s' il en disoit davantage il ne seroit pas favorablement escouté; de sorte qu' il destourna la chose adroitement; mais Mathilde ne laissa pas de craindre qu' il ne l' aimast; car l' estimant assez pour estre son amie, elle eust esté faschée de le perdre. D' autre-part, dom Fernand fuyoit autant qu' il pouvoit Mathilde; mais quand il se trouvoit auprés d' elle, il estoit aisé de connoistre qu' il n' avoit pas cessé de l' aimer, quoy qu' il ne luy dist rien de sa passion. Pour dom Pedro, il agissoit d' vne certaine manière brusque et indifferente, qui ne donnoit aucun lieu aux conjectures: il faisoit quelquefois des festes, il voyoit souvent Mathilde, mais on ne pouvoit connoistre s' il avoit quelque dessein particulier pour elle. Les choses estant en cét estat, le roy de Maroc crût qu' il luy seroit aisé de restablir la gloire des Maures en Espagne, s' il y vouloit porter ses armes. Le roy de Grenade apprehendant alors que le roy de Castille ne l' attaquast, se ligua avec le roy de Maroc, et à l' heure mesme ils firent de grandes levées et de grands magasins. Le roy de Castille estant averti de ces preparatifs, ne douta pas que ce ne fust contre luy: de sorte qu' il se hasta de pacifier les affaires d' Arragon, et fit si bien qu' il eut vne grande armée sur pied, avant que les Maures fussent en estat de l' attaquer: en effet, il entra dans le pays d' Antequera, il y fit des ravages incroyables. Tous les gens de la cour suivirent dom Pedro, dom Iuan d' Albuquerque, dom Fernand, dom Felix, et tous les braves furent en cette occasion: mais avant que de partir, ils dirent tous adieu à Theodore, à Mathilde, à Lucinde, et à Padille. Ce fut alors que Mathilde connut vne partie de la persecution que sa beauté luy alloit attirer: car dom Fernand en prenant congé d' elle, luy dit qu' il alloit chercher la mort avec plaisir, puisqu' il avoit esté contraint de faire ceder la plus grande passion du monde, au respect qu' il estoit obligé d' avoir. D' abord, Mathilde crut que cela ne vouloit dire autre chose, sinon que le respect qu' il avoit pour elle l' avoit obligé de combatre son amour. Mais dom Pedro, l' ayant vn peu separée de la compagnie, luy dit avec vn air proportionné à son humeur, et vn soûris vn peu fier: i' ay attendu que je fusse à la veille de vous aller sacrifier dix mille Maures, avant que de vous dire ce que j' ay dans le coeur pour vous; je ne veux pas mesme vous descouvrir tout mon secret; mais si je reviens victorieux, preparez vostre coeur à estre ma conqueste, et à se rendre de bonne grace. Quand vous aurez vaincu les Maures, reprit modestement Mathilde, avec vn soûris forcé, vous ne songerez plus à d' autres victoires, et il ne seroit mesme pas à propos de s' exposer à ne vaincre point en vne seconde guerre, aprés avoir esté vainqueur à la premiere. Ce prince ne faisant pas semblant d' avoir entendu cela, s' en alla; et dom Felix prit congé de Mathilde, sans oser luy témoigner sa passion que par vn soûpir. Cependant, Mathilde ayant conté à Lucinde ce que luy avoit dit dom Fernand, et ensuite dom Pedro: Lucinde luy dit qu' elle croyoit que le changement du procedé de dom Fernand, venoit de ce que son frere qui estoit favori de dom Pedro luy avoit deffendu de la part de ce prince de continuer de l' aimer. Mathilde eut de la douleur de voir beaucoup d' apparence à ce que disoit Lucinde: car l' humeur violente et cruelle de dom Pedro agissoit aussi bien contre ceux qu' il aimoit, que contre ceux qu' il haïssoit. Mais enfin le roy de Castille ayant appris que le prince Abomelic attaquoit Medina Sidonia, et que l' armée du roy de Grenade campoit devant la ville de Sillos, et commençoit de l' assieger, il retira ses troupes au dedans de son estat, afin de deffendre mieux son pays. Dom Alphonse sans passer à Burgos, se rendit à l' armée, et fut tres-bien receu du roy de Castille, et du prince dom Pedro; de sorte que lors que le roy partagea ses troupes, pour en envoyer vne partie contre le roy de Grenade, et qu' il mena l' autre contre Abomelic, qui s' estoit avancé jusqu' à Alcala, Alphonse suivit le roy de Castille qui fut heureux en ces deux expeditions; car le roy de Grenade fut contraint de lever le siege, et le vaillant Abomelic fut tué de la main d' Alphonse, toute sa cavalerie deffaite, et toute son armée en déroute. Le roy de Castille devant la victoire à la valeur d' Alphonse, qui avoit fait des choses audelà de toute croyance, le caressa extraordinairement: mais comme il avoit esté blessé, il falut le laisser dans vne ville proche de là: de sorte qu' il ne retourna pas à Burgos aussi-tost que les autres gens de la cour. Quand il fut gueri il fut voir dom Albert, qui s' estoit enfin appaisé, voyant quelle gloire il avoit acquise, et quelques jours aprés il alla à Burgos. Lors qu' il y arriva, on luy dit qu' il y avoit vn combat de taureaux que dom Pedro donnoit à toute la cour: de sorte qu' aprés s' estre mis en estat de paroistre en vne aussi grande assemblée que celle-là, il fut où estoit toute la cour, et se plaça dans vne grande galerie soûtenuë par des colomnes de marbre, qui regnoit à l' entour du lieu où les taureaux combatoient. Mais à peine se fut-il placé, que regardant à la galerie opposée, il vit Mathilde vis à vis de luy qu' il n' avoit jamais veuë, et qui luy parut si admirablement belle, que cessant de regarder le combat, il la regarda avec admiration, et demanda à vn homme de qualité qui le touchoit, et qui estoit vn grand diseur de nouvelles, qui estoit cette belle personne. Il paroist bien, luy repliqua celuy à qui il parloit, qui l' avoit veû à l' armée, que vous avez esté longtemps en voyage, puisque vous ne connoissez pas la belle Mathilde. Quoy, reprit Alphonse, celle que je voy est Mathilde, fille de Rodolphe, qui a passé son enfance en exil! Oüy, respondit-il, c' est la belle Mathilde, à qui le prince dom Pedro donne assurément le divertissement que vous voyez, quoy qu' on ne le dise pas publiquement: et je voy vn homme, adjousta-t-il, en luy monstrant dom Felix qui en est bien chagrin: car il en est aussi fort amoureux, et je ne sçay, poursuivit-il encore, si dom Fernand en est bien aise, du moins paroist-il fort melancolique. Il faudroit estre bien hardi, dit alors Alphonse, pour aimer vne personne à qui tant de gens pretendent. Cependant, sans prendre plus nul interest au combat des taureaux, Alphonse observa soigneusement Mathilde, et il s' imagina qu' elle l' avoit regardé, qu' elle avoit méme demandé qui il estoit, et qu' elle avoit rougi il ne se trompoit pas: car comme Alphonse estoit parfaitement bien fait, qu' il avoit la taille tres-belle, la mine fort haute et fort noble, et l' air infiniment agreable, Mathilde l' avoit remarqué, et lors qu' on le luy avoit nommé, elle avoit changé de couleur, et avoit parlé bas à Lucinde pour cacher sa rougeur qu' elle sentoit. Cependant, le combat finit, la compagnie se separa, et Alphonse allant chez le roy, et ensuite chez la reine, n' entendit parler que de la beauté, de l' esprit, et du merite de Mathilde. Il y eut vn bal ce soir-là chez la reine: mais cette belle personne s' estant trouvée mal n' y fut pas. Alphonse l' y chercha avec soin, et fut bien fasché de ne l' y rencontrer point: il se trouvoit pourtant fort embarrassé, et quand il se souvenoit qu' il avoit refusé de l' épouser, il ne pouvoit se resoudre à la voir. Cependant, la civilité le voulut, et son coeur l' y portoit sans qu' il s' en apperceust. Alphonse parut au bal avec beaucoup d' éclat, il dança de tres-bonne grace: il se tira si bien de la conversation, et chez le roy, et chez la reine, que le lendemain tous ceux qui furent voir Mathilde, ne luy parlerent d' autre chose que du merite d' Alphonse. Vn homme de qualité qui l' avoit veû durant six mois, pendant ses voyages, luy dit qu' il n' y avoit pas vn plus honneste homme au monde, qu' il estoit aussi vaillant qu' Alexandre, et que Cesar, aussi liberal et aussi sçavant que le premier, aussi habile et aussi galand que le second, qu' il escrivoit tres-bien et en prose et en vers, et qu' outre cela, il estoit le plus fidelle ami du monde. Mais pendant qu' on disoit à Mathilde tant de bien d' Alphonse, il songeoit comment il pourroit faire pour l' aller voir. Si on ne luy eust pas dit que dom Felix en estoit amoureux il l' auroit prié de l' y mener: mais par vn sentiment dont il ignoroit la cause, il ne vouloit point luy parler de Mathilde, et ayant veû Lucinde dans son enfance il la fut voir, et fit si bien qu' il l' engagea à le mener chez Mathilde. Cependant, dom Felix estoit fort embarrassé; s' il eust suivi ce que la raison et l' amitié luy conseilloient, il eust dit à dom Alphonse qu' il aimoit Mathilde; mais il s' imagina qu' Alphonse croiroit que cette passion l' avoit autrefois obligé à luy obeïr trop-tost, lors qu' il l' avoit prié de ne luy dire rien de la beauté de Mathilde; joint que n' estant pas aimé et n' esperant presque pas de l' estre, il croyoit qu' il estoit inutile de luy faire cette confidence. Cependant, Lucinde ne s' engagea à mener Alphonse chez Mathilde, qu' aprés avoir sceu qu' elle le trouvoit bon. Padille suivant sa coustume, quoy qu' elle ne sceust rien de ce qui s' estoit passé entre Mathilde et Alphonse, (car cela estoit demeuré fort secret) songea fort à observer ces deux personnes dont le merite servoit d' entretien à toute la cour: elle ne put pourtant pas les voir ensemble la premiere fois qu' ils se virent: car Lucinde se déroba d' elle. Mathilde estoit seule dans sa chambre, en vn habillement le plus galant du monde, et l' on eust dit qu' elle avoit entrepris de faire repentir dom Alphonse, tant elle estoit belle et propre ce jour-là; car le mal qui l' avoit empeschée d' aller au bal n' estoit qu' vn leger mal de teste qui s' estoit passé. Elle receut dom Alphonse fort civilement et d' vn air fort guay, afin qu' il ne creust pas qu' elle eust nul chagrin de ne l' avoir pas épousé. Quand Alphonse entra dans sa chambre, il sentit ce qu' il n' eust pû exprimer quand il l' eust voulu, et quand il la vit avec cét air charmant qui l' accompagnoit tousjours, il commença de penser ce qu' il n' avoit jamais pensé, et creut qu' il pouvoit y avoir de plus grands plaisirs que celuy d' estre aimé de la fortune. Vous voyez, madame, luy dit-il, vn homme qui n' auroit peut-estre jamais eu la hardiesse de paroistre devant vous, si vous mesme ne me l' eussiez donnée; mais quand on a eu vne fois l' honneur de vous rencontrer, nulle consideration ne peut plus empescher qu' on ne cherche avec soin le mesme plaisir et le mesme honneur. Vous me vistes en vne si grande et si belle compagnie, reprit Mathilde, que je ne pensois pas que vous m' eussiez discernée; et puis, adjoûta-t-elle, en soûriant, je croyois que quand on venoit de la guerre, la veuë d' vn combat estoit encore assez agreable pour empescher qu' on ne prist garde à quelque autre chose. Pour parler selon vos sentimens, madame, respondit-il, je croy que ceux qui auroient le goust d' aimer les perils, ne pourroient guere trouver de plus dangereuse occasion que celle d' avoir l' honneur de vous voir. Quand on est accoustumé de vaincre comme vous, repliqua-t-elle, il n' est point d' occasion dangereuse, et je ne suis pas si redoutable que l' estoit le prince Abomelic que vous avez vaincu. Il l' estoit sans doute beaucoup, les armes à la main, respondit Alphonse, mais toute desarmée que vous estes, je vous trouve plus à craindre que luy. Elle l' est plus encore que vous ne pensez, dit alors Lucinde, pour les tirer tous deux d' embarras, et je ne connois personne qui la connoisse bien, qui n' en convienne avec moy: en mon particulier j' en ay fait vne experience dont je ne puis douter: car quand j' ay commencé de connoistre Mathilde, elle ne me vouloit ni estimer ni aimer: elle n' avoit le coeur rempli que d' vne amie qu' elle a en Avignon, dont vous pouvez voir le portrait auprés de son miroir, l' incomparable Laure regnoit dans son esprit et y regne encore. Cependant, malgré son indifference, et quoy que je sceusse que la premiere place de son coeur estoit occupée par la personne du monde qui la merite le mieux, je ne laissay pas de l' aimer plus que moy-mesme. Ie croy facilement ce que vous dites, reprit Alphonse, et je croy mesme qu' il est possible d' aimer éperduëment la belle Mathilde, sans esperance d' en estre jamais aimé. Vous me connoissez encore si peu, respondit-elle, que tout ce que vous me dites d' obligeant ne le peut estre pour moy, et ne peut passer que pour vne civilité: mais, adjousta-t-elle comme il n' y a que Lucinde icy à qui je dis tout ce que j' ay dans l' ame, il est bien juste que je vous remercie de la plus sensible obligation que je pouvois jamais vous avoir, puisque c' est de vous de qui je tiens toute la douceur de ma vie, et que la liberté dont je jouïs est vn effet de la grandeur de vos sentimens. Ah madame, s' écria Alphonse, quel remerciment me faites-vous, et de quelle confusion me voulez-vous couvrir; j' ay bien peur, madame, que je ne me repente de vous avoir tant obligée, et que ce repos dont vous jouïssez ne trouble celuy de toute ma vie. Ne vous souvenez-vous plus, luy dit-elle, de nos conditions, qui sont, que puisque nous n' estions pas nais pour nous aimer, que nous aimerions du moins toûjours la mesme chose: aimons donc la liberté toute nostre vie, continua-t-elle, et souffrons seulement que cette conformité de sentimens fasse naistre de l' estime dans nostre coeur et rien davantage. Ie vous assure, madame, respondit Alphonse, qu' on ne sçait plus guere ce qu' on pense quand on vous voit et qu' on vous entend; mais enfin comme je suis tres-sincere, je vous declare aujourd' huy que je suis resolu de deffendre mon coeur contre vous jusques à la derniere extrémité, sans que cela m' empesche de vous voir, de vous honorer, de vous respecter, et de vous servir toute ma vie, quoy qu' à dire les choses comme je les pense, je ne me tienne plus autant vostre obligé que je faisois avant que d' avoir l' honneur de vous voir. Lucinde se meslant alors dans la conversation, se mit à les louër de l' aversion qu' ils avoient tous deux pour le mariage; Mathilde se souvint alors de Laure, pour se louër de ce qu' elle l' avoit confirmée dans ces sentimens-là. Mais, madame, interrompit Alphonse, cette incomparable Laure, dont le nom est connu par toute la terre, par les admirables vers de Petrarque, n' est pas ennemie de l' honneste amitié, comme du mariage. Cela est vray, reprit Mathilde, mais c' est vne affection si pure, si noble que celle que Petrarque a pour elle, qu' elle merite plustost d' estre loüée de la souffrir que d' en estre blasmée. Ie sçay ce qu' est cét illustre amant, reprit Alphonse, je l' ay veu à la cour du roy de Naples, dont il est infiniment aimé, et j' ay veû des gens de plusieurs nations qui avoient esté esprés en Avignon pour la seule curiosité de le voir, et qui ne l' ayant pas trouvé estoient allez le chercher où il estoit. Mathilde fut ravie de trouver quelqu' vn qui eut veû Petrarque, et passant d' vne chose à vne autre, elle connut qu' Alphonse sçavoit tous les beaux endroits de ses ouvrages, et cela luy pleut infiniment: mais comme il vint du monde, la conversation changea: car Mathilde, quoy qu' elle aimast toutes les belles choses, ne faisoit pas le bel esprit. Vn moment aprés dom Pedro arriva, qui ne fit que parler du courage des taureaux qui avoient combatu, il demanda à Alphonse ce qu' il luy en avoit semblé: mais comme il n' en sçavoit rien, parce qu' il n' avoit fait que regarder Mathilde, il loüa en general, et ne dit rien de particulier. Pour dom Pedro, son plus grand plaisir estoit d' avoir des objets funestes et cruels, et il aimoit bien mieux donner des combats de taureaux, de tigres et de lions, que des serenades. Il estoit mesme amoureux de Mathilde par accés, et il y avoit des temps où l' on eust dit que son coeur estoit gueri. Il n' en estoit pas de mesme de dom Felix qui cherchoit à plaire par des voyes plus douces. La conversation de dom Pedro respondoit à ses plaisirs; car il soustenoit toûjours que la justice ne consistoit qu' en la force, que le droit des conquerans estoit le veritable droit de tous les hommes en toute sorte de choses, que tout devenoit juste par la violence, et que pourveu qu' on fist ce qu' on entreprenoit, il n' en faloit pas davantage. Mathilde prenoit plaisir à le contrarier, et luy soustenoit au contraire, que la justice estoit la veritable qualité des princes, que c' estoit elle qui les faisoit aimer et craindre tout ensemble, et que sans elle ils ne pouvoient estre heureux. Ses amies trembloient quelquefois pour elle, quand elle luy parloit avec tant de liberté: mais Alphonse trouva quelque chose de si beau à l' honneste hardiesse qu' elle prenoit en essayant de corriger l' humeur cruelle de ce jeune prince, qu' il l' en estima beaucoup davantage: enfin le jour finit, et Alphonse se retira. Il rencontra le soir dom Felix, qui ne luy parla point de Mathilde, Alphonse ne luy en dit rien aussi: cependant, ils ne pensoient qu' à elle en se parlant. Alphonse eut le plaisir de revoir encore plusieurs fois Mathilde, mais plus il la vit, plus il la trouva aimable, et plus il sentit naistre dans son coeur vne si violente passion qu' il en fut sensiblement affligé. Il ne changeoit pourtant pas de sentiment pour le mariage, et il connoissoit mesme bien que quand il en eust changé, Mathilde n' eust pas changé comme luy: il craignoit aussi que dom Pedro, quoy qu' il ne dist pas qu' il aimast Mathilde, ne laissast pas de l' aimer: il voyoit de plus que son principal ami en estoit amoureux, et que la melancolie de dom Fernand estoit vne marque que sa passion n' estoit pas finie: il remarquoit méme que ces deux amants de Mathilde le regardoient avec quelque jalousie; mais il connoissoit bien que malgré luy il aimoit Mathilde, et que sans qu' il cessast d' estre ambitieux, l' amour s' emparoit de son coeur. Il fut deux ou trois jours à s' examiner luy-mesme, et à voir quel parti il prendroit, d' vn costé il se voyoit dans le chemin d' vne grande fortune, aprés le service signalé qu' il avoit rendu; le roy l' estimoit et luy faisoit beaucoup de caresses, dom Pedro mesme le traitoit fort bien, dom Iuan favori de ce prince luy témoignoit beaucoup d' amitié, et il luy sembloit que rien ne pouvoit empescher qu' il ne fist vne fortune considerable; de sorte que du costé de l' ambition tout luy sembloit favorable; mais malgré tout cela son coeur luy disoit qu' il aimoit Mathilde, et quand il pensoit qu' il avoit dépendu de luy de l' épouser, il sentoit dans son coeur des mouvemens tumultueux qu' il ne connoissoit point, il se disoit pourtant pour sa consolation que peut-estre s' il l' eust épousée de cette sorte elle l' eust haï, et qu' il en eût esté plus miserable: il ne laissoit toutefois pas malgré sa passion de haïr le mariage, quoy que la pensée d' avoir refusé la possession de Mathilde luy fust tres-douloureuse: il voyoit encore que si sa passion éclatoit, elle déplairoit à dom Pedro qui luy nuiroit en toutes choses; mais il se respondoit à luy mesme pour flater son amour, que ce prince n' estoit capable que d' vne amour passagere, et que de plus ne paroissant pas amant de Mathilde ouvertement, il pourroit ignorer la passion de ce prince. Pour dom Felix, il croyoit n' estre pas obligé de deviner qu' il aimoit Mathilde, puisqu' il ne luy en disoit rien. Alphonse pensoit mesme que dom Felix avoit eu tort de ne la luy loüer pas autrefois davantage, quoy qu' il le luy eût deffendu; mais ce qui l' affligeoit avec excés, estoit qu' il croyoit qu' il luy seroit impossible de se faire aimer de Mathilde, il se glissoit mesme quelque secrete jalousie dans son coeur, et il crût que selon les apparences dom Felix seroit plûtost aimé que luy; de sorte qu' il se trouva tout à la fois de l' ambition, de la jalousie et de l' amour. Quant à dom Felix il estoit dans vne peine extréme, il n' osoit parler de sa passion ni à son ami ni à sa maistresse, il craignoit la colere de l' vn, et les reproches de l' autre. Dom Pedro de son costé avoit de l' amour sans inquietude, et se fioit à sa qualité, il croyoit que quand il voudroit on agiroit pour luy comme si on l' aimoit, et ne se soucioit pas du reste, et ce qui l' empeschoit de témoigner sa passion ouvertement, c' est qu' il ne vouloit s' assujettir à nuls soins, et la seule chose qui faisoit connoistre à Mathilde qu' il estoit amoureux d' elle, c' est qu' elle sceut avec certitude qu' il avoit fait deffendre à dom Fernand de continuer de la servir. Cependant, Alphonse vint à bout d' obliger Mathilde d' avoir pour luy beaucoup d' amitié sans nulle galanterie, n' osant pas luy découvrir ses veritables sentimens: tout cét hiver-là se passa en festes continuelles. Mais comme la societé estoit ce qui touchoit le plus le coeur de Mathilde, elle aimoit sans comparaison mieux estre dans la chambre de Theodore et dans la sienne que chez la reine, où la conversation estoit plus tumultueuse. Vn jour que dom Pedro, Lucinde, Padille, Alphonse, dom Felix, et plusieurs autres, estoient chez Theodore, et que Mathilde estoit aussi dans sa chambre, on vint insensiblement à parler de la dissimulation dont on accuse plus les gens de la cour que le reste du monde. Pour moy, dit dom Pedro, je suis tres-persuadé que la cause de cela, est qu' il y a plus d' esprit parmi eux que parmi les autres, et qu' à parler sincerement la parfaite dissimulation est le chef-d' oeuvre de la prudence et du jugement. Ah! Seigneur, reprit Mathilde, est-il possible que vous puissiez parler ainsi, et pouvez-vous loüer ce qui est directement opposé à la sincerité, qui fait toute la douceur de la vie des honnestes gens, et sans laquelle le commerce du monde ne seroit qu' vne tromperie continuelle. Pour moy, reprit-il, j' ay toûjours crû que ceux qui dissimulent le plus habilement, sont ceux qui ont le plus la reputation d' estre sinceres. Il y a bien de la difference, reprit Lucinde, entre paroistre sincere, et l' estre effectivement. C' est assurément vne chose où il est fort aisé de se tromper, dit Theodore. En mon particulier, adjousta l' artificieuse Padille, qui n' avoit point encore parlé, je voudrois bien sçavoir precisément ce que c' est que cette sincerité, dont tout le monde se vante sans exception. Il est vray, adjousta Lucinde, que c' est la vertu dont on se pare le plus vniversellement; la plus grande partie des autres bonnes qualitez ne sont pas à l' vsage de toute sorte de personnes. La bonté, qui est vne chose si precieuse, trouve des gens qui ne voudroient pas mesme passer pour bons, et qui mettent presque leur honneur à estre crûs méchans. Beaucoup d' hommes, qui ne sont pas de profession à aller à la guerre, avoüent de bonne foy qu' ils ne sont pas braves; ils se retranchent à la generosité, quoy que je sois persuadée que rarement les timides sont genereux. Il y en a d' autres qui s' offenseroient si on les appelloit sçavans; j' en connois quelques-vns qui se mocquent de la tendresse, et qui croyent que l' indifference est la veritable qualité des gens de la cour, afin d' estre toûjours tout prests d' embrasser tel parti que leur interest demande; mais pour de la sincerité, tout le monde s' en vante, et tout le monde en veut avoir; et ceux qui sont le plus dissimulez se revestent du moins de sincerité: car sans cela leur dissimulation seroit inutile. Il est vray, reprit Mathilde, qu' on n' entend parler d' autre chose que de sincerité, toutes les conversations en sont remplies, toutes les lettres en sont pleines; on s' en pare en amour, en amitié, en affaires, dans le commerce du monde, dans les complimens; et cependant je soûtiens que la sincerité qui paroist si generale, est la plus rare chose du monde, et que bien souvent ceux qui en parlent le mieux, sont ceux qui en ont le moins. En mon particulier, reprit Padille, je voudrois bien sçavoir precisément ce que c' est que la sincerité, et s' il y a de la difference entre estre veritable, et estre sincere. N' en doutez nullement, repliqua Mathilde: car encore que la verité soit, s' il faut ainsi dire, l' ame de la sincerité, il y a pourtant de la distinction à faire entre l' vne et l' autre: on ne peut jamais estre sincere sans estre veritable; mais on peut en quelque occasion ne meriter pas d' estre appellé sincere, quoy qu' on ne soit pas menteur; on peut avoir l' esprit caché, et haïr le mensonge: mais la sincerité emporte de necessité avec elle toute la beauté de la verité, tous les charmes de la franchise, toute la douceur de la confiance; elle produit pour l' ordinaire vne certaine ouverture de coeur, qui paroist dans les yeux, et qui rend la physionomie agreable: la sincerité ne s' arreste pas aux paroles, comme la verité; il faut que toutes les actions soient sinceres, elle est ennemie de tout artifice, de toute dissimulation; la prudence excessive n' est pas de son vsage; enfin c' est vne beauté sans fard, qui ne craint point qu' on la voye au grand jour, ni qu' on l' observe de prés: au contraire, il luy est avantageux qu' on l' examine soigneusement, de peur d' estre prise pour vne fausse sincerité, qui affecte de la contrefaire, et qui trompe quelquefois ceux qui ne connoissent pas bien la veritable. Il y a pourtant vne grande difference entre elles; l' vne songe toûjours à paroistre ce qu' elle n' est pas, et l' autre ne pense pas mesme à paroistre ce qu' elle est: la fausse sincerité s' estudie, se regarde, et se proportionne aux autres, et la veritable, sans refléchir sur autruy ni sur soy, est toûjours la mesme. Mais si on estoit si excessivement sincere, interrompit dom Pedro, ne seroit-on pas quelquefois ou imprudent, ou importun? Nullement, repliqua Mathilde: car je ne pretends pas qu' on ait vne sincerité incivile, qui fasse reprocher les defauts des gens qu' on voit, ni qui fasse dire tout ce qu' on sçait: ie ne veux pas, dis-je, que pour estre sincere, on perde le jugement: c' est par luy que toutes les vertus peuvent avoir vn bon vsage, et sans luy la iustice et la clemence, qui sont les deux plus grandes de toutes les vertus heroïques, ne seroient pas toûjours à leur place, ce sont deux vertus qui ne peuvent jamais cesser de l' estre; mais cela n' empesche pas qu' il n' y ait des occasions où la iustice est plus necessaire que la clemence, et beaucoup d' autres aussi où la clemence est plus noble que la iustice. La sincerité de mesme doit estre accompagnée d' vn juste discernement, qui luy donne des bornes, et qui en regle l' vsage: il ne faut jamais estre dissimulé ni cesser d' estre sincere: mais quand on rencontre des gens artificieux et fourbes, il est permis de n' ouvrir pas son coeur, et il est tres-bon de leur reprocher leurs defauts par vn procedé tout contraire, et d' avoir la sincerité et generosité tout ensemble, de témoigner qu' on ne les approuve pas. Mais si l' on portoit la sincerité si loing, dit Padille, il faudroit renoncer à la societé: songez bien, je vous prie, à la maniere dont on vit à la cour, et puis vous jugerez si j' ay raison. Les ambitieux peuvent-ils estre sinceres sans renoncer à la fortune? Les amants seroient-ils aimez, s' ils l' estoient toûjours? Ne disent-ils pas qu' ils soûpirent sans cesse, qu' ils brûlent, qu' ils meurent, et de tout cela il n' en est presque rien. Ah! Madame, dit alors Alphonse, vous parlez comme vne personne qui ne connoist pas bien la sincerité, vous en faites vne esclave, et c' est vne reyne, vous la voulez traiter de bagatelle, et elle doit occuper le coeur de tous les honnestes gens. Il y a vn certain langage flateur introduit dans le monde qui ne trompe personne, adjousta Mathilde, et qui ne détruit pas la sincerité. Les amants qui brûlent et qui meurent en chansons ne trompent pas leurs maistresses, si elles ont de la raison: mais vn homme qui feroit l' amant sans l' estre, qui sembleroit agir tres-serieusement, et qui au fonds ne voudroit autre chose que tromper celle qu' il serviroit, seroit assurément vn fourbe, et je suis persuadée qu' vn fort homme d' honneur, excepté en certaines galanteries pleines de civilité, que l' vsage a établies, et qui, comme je l' ay déja dit, ne trompent personne, ne doit ni parler, ni agir contre les sentimens de son coeur en amour, non plus qu' en affaires: il ne faut pas au reste se figurer que la sincerité dise tout ce qu' elle sçait à tout le monde; mais elle ne dit jamais ce qu' elle ne sçait pas. Encore vne fois, dit Padille, voyez-vous des gens tout à fait sinceres? Croyez-moy, Mathilde, on dit toûjours plus ou moins qu' on ne pense, et quand je m' examine moy-mesme, je sens bien que la sincerité me quitte souvent. I' ay dit cent fois à des femmes de ma connoissance que je les trouvois belles, propres, bien faites, qu' elles chantoient bien, qu' elles dançoient admirablement, et cependant je n' en croyois rien: on cache l' amour, la haine, l' ambition, et l' on ne montre que ce qu' on croit qui peut plaire, ou qui peut estre vtile: le monde a toûjours vécu ainsi, et y vivra toûjours. Et pour demeurer d' accord de ce que je dis, repassez dans vôtre esprit des personnes de toutes conditions, les roys mesmes peuvent-ils, et doivent-ils toûjours estre sinceres, et s' il s' en trouve qui aient de la sincerité, il faut assurément qu' elle naisse dans leur propre coeur: car ils ne la voyent presque jamais ni dans le visage, ni dans les paroles de ceux qui les approchent. Tout le monde s' empresse à cacher ses sentimens et son ambition à tous ceux qui peuvent donner les graces; on veut qu' ils croyent qu' on hait tout ce qu' ils hayssent, qu' on aime tout ce qu' ils aiment, qu' on ne regarde que leur gloire, et point du tout son interest. Ensuite, les gens de la cour se cachent les vns des autres, ils se font vn mystere de leurs pretentions, de leurs liaisons, de leurs intrigues; ils sont gays avec les enjoüez, chagrins avec les melancoliques; ils ont de l' amour ou de la haine, selon que leur interest le veut: quand deux hommes de qualité ont querelle, s' ils ne vont pas chez tous les deux, ils font ménager celuy chez qui ils n' ont pas esté, s' il peut estre propre à quelque chose, et choisissent d' ordinaire le parti du plus puissant. Ie ne descends pas en vn rang plus bas; mais aujourd' huy on ne trouve pas plus de sincerité dans les autres conditions, sans en excepter les esclaves parmy les Maures. Ie connois d' vne espece de gens entre les autres, dit dom Felix, qui n' ont nulle sincerité, ce sont ceux qui écrivent soit en vers, soit en prose: car s' ils loüent les ouvrages qu' on leur montre, ils loüent plus qu' ils ne croyent devoir loüer, et s' ils les blâment quand l' auteur n' y est pas, ils vont au delà de leurs sentimens. Du moins souffrirez-vous, dit Mathilde, que je dise qu' il y a de la sincerité entre les veritables amis. Quand vous m' aurez montré les amis dont vous parlez, repliqua dom Pedro, nous verrons ce que j' auray à dire. Ce seroit vne étrange chose, reprit Mathilde, s' il n' y avoit nulle amitié sincere au monde; je ne dis pas, dit Lucinde, qu' il n' y ait point de sincerité, ni point d' amitié; mais je soûtiens qu' il ne se trouve point de sincerité parfaite: car pour estre telle il faut qu' elle soit toûjours égale entre deux personnes qui s' aiment parfaitement; cependant je soûtiens qu' entre celles qui s' aiment le mieux, il y a quelquefois de certains chagrins qu' on ne se dit point, du moins pendant qu' ils durent; cela est mesme plus souvent dans le coeur des personnes qui aiment parfaitement, que dans celuy des autres; parce qu' il est plus sensible et plus delicat, et qu' elles sçavent mieux quelle est la tendresse de leur affection, que ceux qu' elles aiment ne le peuvent sçavoir. Cela estant ainsi, vous jugez bien que pendant ces chagrins secrets l' exacte sincerité est blessée. I' en demeure d' accord, reprit Mathilde; mais c' est la faute de la personne qui cause les chagrins, s' ils sont bien fondez, et non pas de celle qui les a: car en vne affection tendre et fidelle, on est presque obligé de deviner le tort qu' on peut avoir. C' est vne étrange chose que l' amour, dit Alphonse, il est toûjours le maître par tout; ne prenez-vous pas garde que nous abandonnons la sincerité pour parler de luy? Il est vray, reprit Mathilde: car ce n' est pas ordinairement sous son empire qu' il la faut chercher, et l' amitié est beaucoup plus propre à la sincerité que l' amour. Au contraire, dit Alphonse, je tiens l' amour plus propre à la sincerité, que l' amitié. Il faut assurément quelque chose de plus fort qu' elle pour obliger vne personne à estre sincere en tout temps et en toutes choses; il faut des sentimens au dessus de la raison: sans cela cette sincerité dont on parle tant, est vne qualité qui n' a rien de fixe, qui s' accommode aux temps, aux occasions, et à ceux à qui l' on parle: non sans doute cette sincerité exacte et pleine de confiance, ne se peut trouver, qu' en vne violente amour, qui fait qu' on est aussi sincere pour la personne qu' on aime, qu' on l' est pour soy-mesme, s' il faut ainsi dire. De sorte, dit Padille, en soûriant, que pour avoir cette sincerité parfaite que Mathilde estime tant, il faut necessairement avoir de l' amour. Ah! Padille, interrompit Mathilde, n' expliquez pas si mal mes paroles; mais pour l' ordinaire, adjousta-t-elle en la regardant, il ne faut pas estre jeune belle, aimer à estre aimée, et s' aimer beaucoup, pour estre fort sincere: car on a trop d' interests à mesnager, et il faut estre comme je le suis, vne bonne personne qui compte l' amitié pour toutes choses, et qui la compteroit pour rien si elle estoit sans sincerité. Vous estes trop interessée au parti de la jeunesse et de la beauté, reprit Padille, pour parler comme vous faites, et je doute mesme vn peu qu' vne personne qui sçait si bien l' art de se faire aimer, puisse avoir vn grand chagrin d' estre aimée. Mais sans s' arrester à cela, je demande s' il y a d' ordinaire plus de sincerité entre les hommes, entre les femmes, ou d' vn sexe à l' autre. Ah! Pour les dames, dit dom Felix, elles n' en ont presque jamais ensemble, du moins toutes celles qui pretendent à quelque chose dans le monde. Elles naissent toutes, s' il faut ainsi dire, dans des interests differens, toutes les excellentes qualitez qui les rendent aimables, les divisent; les blondes mettent les brunes au second rang; les brunes quoy qu' avec moins d' éclat pensent faire des conquestes plus assurées que les blondes. Les belles comptent l' esprit pour rien; celles qui ont plus d' esprit que de beauté, affoiblissent autant qu' elles peuvent ce charme puissant qui entraisne tant de coeurs. Enfin, elles se font à chacune vn parti sans y penser, et cette envie secrette qu' elles ont dans le coeur, ne permet pas qu' elles ayent presque jamais de veritable sincerité les vnes pour les autres. Cette regle n' est pourtant pas si generale; il y a des Mathildes, des Lucindes, et quelques autres qui en font l' exception; mais enfin selon mon sentiment, il n' y a guere de sincerité entre les dames. Si les interests que vous attribuez aux dames, repliqua Mathilde, les divisent assez pour estre vn obstacle à la sincerité; comment y en peut-il avoir entre les hommes? Eux qui ont bien de plus grands interests qui les peuvent diviser: ils ont vne gloire à mesnager, qui fait que beaucoup de braves ne peuvent souffrir la valeur ni en leurs ennemis, ni mesme en leurs amis; l' ambition, l' amour, l' envie, les affaires, les intrigues du monde, et cent autres choses, mettent encore plus d' obstacles à la vraye sincerité qu' entre les femmes. Enfin, interrompit Padille, je voy bien qu' il faut conclure qu' il y a ordinairement plus de sincerité entre vn honneste homme et vne hon