Sainte-Beuve, Charles-Augustin (1804-1869) Port-Royal Tome V LE PORT-ROYAL FINISSANT p3 I. Nous entrons dans la sixième et dernière partie de notre sujet, dans le récit de cette persécution des trente dernières années, dont le caractère fut longtemps d' être sourde, sournoise, hypocrite, et avec des semblants d' intermittence, mais qui désormais, sous une forme ou sous une autre, ne cessera plus, et qui mène à la ruine. Les historiens contemporains de port-royal, tels que Racine ou Gerberon, qui ont retracé en abrégé les vicissitudes du monastère, ou celles du jansénisme, s' arrêtent à la paix de l' église comme au terme légitime ; ils écrivent lorsque déjà cette paix est de tous p4 côtés atteinte et que la brèche est ouverte, ils le savent trop bien ; pourtant ils y bornent leur récit. C' est absolument (toute proportion gardée) comme les premiers historiens contemporains de la révolution française qui s' arrêtent à la constitution de 91, quand on est déjà en pleine assemblée législative : Racine me fait ressouvenir de Rabaut-Saint-étienne. Cependant les brèches, jusqu' à l' entier renversement, se pratiquaient et se poursuivaient toujours. ès 1676, avant la mort de Madame De Longueville, il y avat eu une première infraction. Des ecclésiastiques du diocèse d' Angers, des membres de la faculté de théologie et le chancelier de l' université de cette ville, à la suite de démêlés trèscompliqués, s' étaient plaints en cour de ce que leur évêque, Henri Arnauld, ne recevait point de signature pure et simple du formulaire, et de ce qu' il s' était mis en tête d' exiger qu' on en passât par la distinction du droit et du fait, érigeant ainsi en une règle pour tous ce qui pouvait être au plus une tolérance pour quelques-uns. En conséquence de cette plainte et sur le fait articulé, vrai ou non, et dont M D' Angers ne convenait pas, le roi, sollicité par M De Harlay, archevêque de Paris, déclara, de l' avis de son conseil, que son arrêt du 23 octobre 1668 (c' est-à-dire l' arrêt fondamental de la paix de l' église) ne tirait point à conséquence pour l' usage général, et, en propres termes, que la condescendance pleine de prudence dont on avait usé, en admettant quelques signatures avec explication, en faveur de quelques particuliers seulement et pour les mettre à couvert de leur scrupule, n' était pas une révocation de la bulle qui prescrit avec serment la signature du formulaire. Une telle déclaration p5 avait pour effet de réduire singulièrement la portée d' une paix trop préconisée. Cet arrêt rendu le 30 mai 1676, à l' armée de Flandre où était alors le roi, s' appelle l' arrêt du camp de Nivone . Mais ce ne fut qu' un fâcheux symptôme, et le trouble qu' il causa dans le moment n' eut pas de suites. à ne prendre les choses qu' extérieurement, la seconde infraction à la paix, après celle-là, n' eut lieu que vingt ans plus tard, en 1696, lorsque les jansénistes, se fiant trop en la protection du nouvel archevêque de Paris, M De Noailles, eurent l' indiscrétion de rompre le silence et publièrent l' exposition de la foi (de feu M De Barcos), qui attira une ordonnance de l' archevêque et ralluma la guerre théologique. Daguesseau, dans l' élégant et instructif mémoire qu' il a laissé sur les affaires de l' église de France, se plaçant au point de vue du parlement, juge de la sorte : première infractin légère, arrêt du camp de Ninove, 1676 ; seconde et sérieuse reprise d' hostilité par suite de la publication de l' exposition de la foi et de l' ordonnance de l' archevêque contre ce livre, 1696. -en se plaçant au point de vue de Rome, il y a mieux : le pape Innocent Xi, qui succède à Clément X en 1676, et Innocent Xii, qui succède à Innocent Xi en 1691, ne sont pas contraires à la paix de l' église, favorisent en plusieurs cas les jansénistes, improuvent certaines doctrines relâchées des adversaires, facilitent la signature du formulaire et y laissent plus de latitude au sens. Ce n' est que sous Clément Xi en 1705, lors de la bulle vineam domini sabaoth , que l' infraction à la paix de Clément Ix éclate du côté de Rome. p6 Mais en France, malgré les apparences qu' on sauvait, et en restant au point de vue du monastère de port-royal, nous allons trouver les choses tout autrement sévères et éprouver un traitement fort significatif, qui en dira plus que tout le reste. Le roi, ne l' oublions pas, avait été fort mécontent de rencontrer la plume de Nicole dans ce projet de lettre des évêques au pape. De plus, l' affaire de la régale était fort engagée en ce temps-là et toute flagrante ; deux évêques amis des jansénistes s' y étaient des plus compromis. L' un d' eux, M D' Aleth (Pavillon), venait de mourir en 1677 ; mais l' autre, M De Pamiers (Caulet), tenait bon toujours et soutenait un siége à extinction contre tout l' arsenal gallican et parlementaire du grand roi. Caulet n' était pas personnellement et primitivement très-janséniste, mais il l' était devenu ; il avait été l' un des quatre évêques auxiliaires et soutiens de port-royal avant la paix. Il n' en fallait pas plus pour faire craindre à Louis Xiv que tout le parti ne conspirât, un jour ou l' autre, à entraver son gouvernement, pour réveiller toutes ses fâcheuses préventions d' enfance, et le confirmer dans son ancienne pensée, que l' existence du jansénisme n' était pas compatible avec l' ordre et l' unité d' action qu' il voulait imprimer à son état. On peut dire qu' à cette date, dans son esprit, il y eut idée arrêtée et parti pris de détruire et le jansénisme et la communauté célèbre qui en était le foyer. p7 Et c' est ainsi qu' à peine le traité de Nimègue conclu, ce roi, qui venait de tenir tête à l' Europe et d' en sortir avec gloire, d' imposer la paix à tous, se tourna contre port-royal et déclara la guerre à une maison de pauvres religieuses. Il avait dit un jour avec humeur qu' il ne trouvait plus que des jansénistes en son chemin, ces messieurs de port-royal, toujours ces messieurs, mais qu' il viendrait à bout de la cabale, qu' il en faisait son affaire, et qu' il serait en cela plus jésuite que les jésuites eux-mêmes. On a cherché des raisons à l' animosité de M De Harlay contre port-royal. Il faudrait savoir d' abord s' il y a eu proprement animosité. M De Harlay était un archevêque purement politique, et ce caractère seul suffirait pour expliquer toute sa conduite. Ne jugeons point ce prélat sur la foi de nos auteurs, toujours étroits quand ils ont affaire à des adversaires, et qui semblent ne voir le monde du dehors que par la fente d' une porte ou par le trou d' une serrure. Daguesseau, qui est gallican et non janséniste, ce qui est assez différent, Daguesseau, qui est un ami un peu vague et flottant de port-royal, un ami toutefois, a tracé de cet archevêque un portrait, et de son administration un tableau, qu, pour être extrêmement adoucis, n' en sont pas moins d' une vérité générale extérieure, bonne à connaître ; p8 nous serons toujours assez à même d' y apporter de près nos restrictions : " François De Harlay, dit-il, prélat d' un génie élevé et pacifique,... etc. " Saint-Simon, qui voit et qui perce son monde bien autrement que Daguesseau, n' a guère jugé différemment cette fois, et n' a fait que donner plus de relief à la même vue du personnage, quand il a dit : p9 " Harley, archevêque de Paris, né avec tous les talents du corps et de l' esprit,... etc. " maintenant nous faut-il prêter l' oreille aux propos ansénistes et aux petites anecdotes qui iraient à présenter M De Harley comme un ennemi personnel, ayant des motifs de se venger ? M Arnauld, écrivant à une mère Constance, supérieure de la visitation d' Angers, et déplorant les violences qui avaient déchiré ce diocèse, les avait imputées à M De Harlay et s' était exprimé sur le compte de cet archevêque en termes peu flatteurs, le comparant à un ministre de l' ante-Christ : la lettre interceptée était venue aux mains de M De Harlay, qui naturellement en sut peu de gré à M Arnauld. Celui-ci, depuis plusieurs années, ne lui rendait plus aucune visite et avait comme rompu avec lui. -autre grief : Madame De Longueville traitait froidement M De Harlay et n' était à son égard que bien strictement polie. M De Harlay s' en serait plaint un jour devant Madame De Saint-Loup, et cette dame assez remuante, et qui aimait à se faire de fête, se serait mise en frais de conciliation et aurait pris sur elle de rassurer M De Harlay, répondant qu' il serait le bien reçu quand il se présenterait chez la princesse. Mais Madame p11 De Longueville, mécontente des avances de Madame De Saint-Loup, l' aurait désavouée, et l' archevêque piqué n' aurait plus cherché que l' occasion de se venger et d' elle et de ses amis de port-royal. -ou encore : un jour l' abbé de Roquette, évêque d' Autun, ayant trouvé Madame De Longueville à sa toilette, et lui ayant demandé pourquoi elle y était ce jour-là plus longtemps qu' à l' ordinaire, elle lui répondit qu' elle voulait aller rendre une visite à l' archevêque. Sur quoi l' abbé de Roquette aurait dit : " votre altesse est bien bonne de se donner cette peine ; elle n' a qu' à lui envoyer so aumônier, c' est encore plus qu' il ne mérite ; " et Madame De Longueville aurait envoyé faire compliment par son aumônier. Deux ou trois heures après, l' archevêque savait tout ce qui s' était dit à la toilette de Madame De Longueville. -ce sont là des misères. Un archevêque de l' esprit et de la capacité de M De Harlay fut contre port-royalparce que le roi le voulait, et que lui-même, prélat clairvoyant, il appréciait les raisons qu' il y avait de dissiper et d' éteindre ce foyer d' opposition ecclésiastique. Son procédé d' ailleurs, qui est bien à lui et qu' il appliquera avec suite, nous le peindra assez. Nous entrons dans une façon de persécution polie et comme à l' amiable. Madame De Longueville était morte le 15 avril 1679 : p12 moins de trois semaines après, le 5 mai suivant, M De Pomponne vint trouver M Arnauld (au faubourg saint-Jacques, chez Madame De Saint-Loup, je crois, où il logeait alors) ; il lui dit que le roi lui avait commandé de lui faire savoir " qu' il n' avait pas approuvé les assemblées qui se faisaient chez feu Madame De Longueville où il se trouvait souvent ; qu' il prît garde qu' il ne s' en tînt point à présent chez lui ; que cette liaison si grande d' un nombre de personnes dans le faubourg saint-Jacques, et qui étaient souvent avec lui, avait un air de parti qu' il fallait empêcher ; qu' il désirait qu' il vécût comme les autres hommes, qu' il vît indifféremment toutes sortes de personnes, et que l' on ne remarquât point cette union particulière. " M Arnauld ne fut pas en peine de répondre ; mais nous savons de reste ses aisons, et ce n' est pas ici ce dont il s' agit. Par surcroît de précaution, défense fut faite de la part du roi aux religieuses carmélites, de louer, jusqu' à nouvel ordre, le logis qu' avait habité sur leur cour Madame De Longueville. On voulait éviter que quelqu' un ne fût tenté de continuer après elle son salon religieux. Dans le même temps (car il y avait concert dans les mesures prises en haut lieu), le roi commanda qu' on écrivît à l' intendant de la province de Berri " de se transporter à Saint-Cyran, de s' informer du gouvernement de cette abbaye, du nombre de religieux qu' il y avait, des autres personnes qui y demeuraient, et de lui rendre compte de tout. " -c' était par une erreur qui tenait à une ancienne association d' idées, qu' on mêlait ainsi l' abbaye de Saint-Cyran à l' enquête ouverte contre port-royal. M De Barcos, le dernier abbé, p13 mort l' année précédente (1678), et qui était resté avec le monastère des champs dans les termes d' une cordiale union, avait d' ailleurs vécu depuis des années dans une solitude entière, dans une exacte séparation de toutes les querelles et discussions du dehors ; lui et les quelques moines qui usaient leurs jours à se mortifier et à jeûner dans sa triste abbaye, les deux ou trois amis qui s' y étaient retirés en pénitents libres et volontaires, ne participaient en rien au mouvement de controverse ou de consultation théologique qui se rattachait à M Arnauld et dont ce docteur était le centre. Au reste, l' abbaye de Saint-Cyran, dont le titre était malsonnant et de fâcheux augure, ne subsista point ; il ne suffit pas aux adversaires d' y abolir l' obscure et austère réforme que M De Barcos y avait introduite, on détruisit la maison même, coupable d' avoir donné son nom au dernier grand homme de bien dont la trop pure doctrine et le trop de christianisme, au sein de l' église, avaient paru menaçants : mais ce renversement d' un monastère, perdu dans les arides solitudes de la Brenne, se fit à petit bruit et sans éclat. C' est à port-royal, comme au chef et au coeur, que furent portés les grands coups. Les signes avant-coureurs ont été notés avec soin dans les journaux manuscrits des religieuses, que j' ai sous les yeux. Le mardi 9 mai, le vice-gérant de l' officialité de Paris, p14 l' abbé Fromageau, accompagné d' un autre ecclésiastique, arriva à port-royal des champs vers onze heures du matin. Il déclina son titre et demanda à parler à l' abbesse. Celle-ci était la mère Angélique de Saint-Jean, qui avait succédé, le 3 août 1678, à la mère Du Fargis trois fois réélue depuis juillet 1669. L' abbé Fromageau, après avoir fait son compliment de la part de l' archevêque et avoir exprimé en fort bons termes toute la considération que ce prélat faisait profession d' avoir pour la maison, en vint au sujet de sa visite, et dit que l' archevêque l' avait envoyé pour s' informer de l' état des choses ; que le roi lui en avait donné l' ordre. Et les questions commencèrent : combien il y avait de religieuses ? -l' abbesse lui répondit qu' on était à peu près 73 de choeur et 20 converses. -combien de novices ? -deux seulement, mais plusieurs postulantes. -il s' informa du nombre des pensionnaires ; on lui dit qu' il y en avait 42 (et ici de grands éloges, de sa part, sur l' éducation qu' on recevait à port-royal, et que les jeunes personnes qui en sortaient se reconnaissaient dans le monde entre toutes). -il parut étonné que la communauté ne fût pas plus nombreuse que cela, et ajouta qu' on la disait de 100 religieuses. L' abbesse lui fit remarquer qu' en y comprenant les converses et les novices, on n' était pas loin du compte : ce chiffre de 72 professes de choeur et de 20 converses, qui était à peu près celui auquel la communauté s' était vue portée quand on les avait réunies toutes aux champs en 1665, était devenu le nombre ordinaire auquel on avait résolu de se fixer, et l' on ne s' en était guère éloigné depuis. Insistant beaucoup sur la tristesse du lieu et sur ce que le désert était si affreux à voir qu' il p15 semblait qu' on eût voulu y enterrer la maison, l' abbé insinua " que néanmoins la bonne compagnie rendait tous les lieux agréables, et qu' il y avait eu depuis longtemps, en celui-ci, beaucoup de personnes d' un mérite extraordinaire. " c' était une manière d' en venir aux messieurs et aux solitaires. " je lui dis en passant, continue la mère Angélique,... etc. " je ne puis m' empêcher, en cet endroit, d' observer que la mère Angélique, sans altérer la vérité, et en se tenant sur la défensive selon son droit, à la fois par prudence et par humilité, diminue pourtant, en fait, l' importance de la réunion de messieurs de Port-Royal. Certes, les jours de fête et dans les saints temps, dans le carême, à pâques, dans l' octave du saint-sacrement, lorsque le désert conviait tous ses fidèles, il y avait là un plus grand nombre de personnes d' étude, Arnauld quelquefois, ainsi que Nicole, M De Tillemont, Du Fossé, Fontaine et bien d' autres. Mais le propre de ce p16 monde de port-royal, de ce qu' on appelle vaguement ces messieurs, c' est de n' être ni une société, ni une congrégation, ni quelque chose d' organisé et de saisissable. Laissez-les faire : ils arrivent de tous les côtés, ils s' assemblent et se rallient d' eux-mêmes sans bruit, ils refont leur ruche ; mais à la première menace, au moindre signe d' orage, ils se dissipent, ils sont rentrés chacun dans leur ombre, et l' on ne trouve plus rien. Après toutes ces questions de l' abbé, et les réponses qu' elle y avait faites, la mèr Angélique lui ayant témoigné qu' elle avait une sorte de curiosité de savoir à quoi pouvait tendre cette visite extraordinaire qu' elle avait l' honneur de recevoir, et qu' il était difficile de n' en pas prendre quelque sujet de crainte, surtout pour des personnes qui, comme elles, y avaient déjà passé, l' abbé Fromageau répliqua qu' il s' acquittait de sa commission et n' en savait pas davantage : " mais, madame, lui dit-il, que pourriez-vous craindre sous un gouvernement aussi doux que celui-ci ? Le roi aime la paix. M l' archevêque est ennemi de l' éclat et fait les choses avec douceur... " dans le cours de l' entretie, qui fut assez long et qui s' étendit sur bien des matières assez indifférentes, l' abbé Fromageau n' oublia pas de parler d' une tombe qu' il avait vue dans le bas-côté du choeur, à l' entrée de l' église, et dont il avait lu l' inscription : c' était celle de M De Gibron, un gentilhomme du Midi, fils du sénéchal de Narbonne, d' abord capitaine dans le régiment du maréchal de Schomberg : nature violente, p17 impétueuse, prompte à l' outrage et au blasphème, persécuteur des ecclésiastiques qui étaient sur ses terres, il s' était repenti dans une grave maladie qui l' avait mis en présence de la mort, et ce repentir avait duré. Il avait quelque temps hésité entre La Trappe et port-royal ; mais l' austérité de la règle l' ayant éloigné, mlgré lui, de la trappe, il était revenu à port-royal et avait cherché à y compenser l' excès d' austérité par l' excès d' humiliation. Il avait donc ambitionné " la dernière place au-dessous des moindres serviteurs des servantes de Jésus-Christ, " c' est-à-dire qu' il s' était chargé de faire la cuisine non pas des religieuses, mais des domestiques des religieuses, des gens de leur ferme des granges. Ayant ainsi vécu deux années dans cet emploi bizarre pour un gentilhomme, il était mort en juin 1677, à l' âge de vingt-huit ans, léguant tout son bien au monastère. L' abbé Fromageau remarqua qu' il n' y avait que deux ans de cela ; il faisait ainsi pressentir le genre de grief que soulevaient ces conversions extraordinaires. Ce n' était qu' à port-royal en effet qu' on voyait de ces inventions et de ces originalités de pénitence dont on n' aurait retrouvé l' analogue que chez les libres ascètes des anciens déserts, -de vrais scandales de sainteté. -mais l' abbé Fromageau n' était point un de ces prêtres comme les envoyait M De Péréfixe, un M Bail ou tout autre de ceux que nous avons vus et qui avaient gardé du manant : il se contint dans des termes polis, et qui témoignaient plutôt d' une parfaite estime. Il savait son monde, et était digne messager de son prélat. Le même jour que se faisait cette visite aux champs, le commis du secréaire de l' archevêché, M De Vaucouleurs, p18 allait trouver, sous prétexte de quelque affaire, le curé de Saint-Benoît, M Grenet, supérieur de port-royal, et ayant amené l' entretien sur le sujet de cettemaison, il lui adressait des questions diverses, ajoutant que l' archevêque l' attendait le lendemain matin à neuf heures. Avant de s' y rendre, M Grenet recevait de plus grand matin une personne qui lui était envoyée de port-royal pour l' informer de la visite de la veille : il alla à l' archevêché, comptant que l' archevêque lui en parlerait ; mais celui-ci, sans lui en dire mot, se contenta de lui faire, comme de la part du roi, les mêmes questions qu' avait faites là-bas M Fromageau, sur le nombre des religieuses, des novices, des pensionnaires et des confesseurs, et les réponses ouïes, il ne s' ouvrit pas davantage. Port-royal était bien servi et avait des agents qui étaient à l' affût de tout ce qui l' intéressait. Huit jours après, le mercredi 17 mai, à cinq heures du matin, on reçut aux champs l' avis secret que M De Paris allait y venir pour donner ordre de renvoyer les pensionnaires. En effet, quatre heures après l' avis reçu, c' est-à-dire vers neuf heures du matin, l' on vint dire, au commencement de la grand' messe, que l' archevêque était arrivé ; c' était sa première visite depuis huit ans qu' il était à la tête du diocèse : il demandait à parler à madame l' abbesse, mais ne voulait pas qu' elle se dérangeât et qu' elle sortît de l' église avant que la messe fût dite. En descendant de carrosse, il entra lui-même dans l' église, mais n' avança pas jusqu' au balustre et se mit un momet à genoux pour la forme, et si peu qu' il n' eut que juste le temps de lire une épitaphe qui était sur un des pavés : il parlera tout à l' heure de cette épitaphe qui p19 lui parut singulière, comme l' avait paru celle de M De Gibron à l' abbé Fromageau. Dès qu' on sut que l' archevêque était dans l' église, on se mit en peine à la sacristie de lui porter un tapis et un carreau, mais il n' y était déjà plus. Pour employer l' heure d' attente, il fit appeler M De Saci qui entendait la messe, et il lui dit le sujet qui l' amenait, ce qu' il avait à signifier à la communauté, lui témoignant " qu' il serait bien aise que lui, M De Saci, parlât à madame l' abbesse auparavant, et qu' il serait plus doux qu' il la préparât à recevoir ses ordres. " nous assistons à la méthode pratique de M De Harlay et à son art de dire obligeamment, même des choses pénibles. Il va s' y prendre à deux et trois fois, et s' appliquer à amortir le coup en le décomposant ; il ne laissa pas, toutefois, de marquer à M De Saci en particulier toute l' estime qu' il faisait de lui et la satisfaction qu' il avait de sa conduite ; que le roi même en était informé ; qu' on savait qu' il travaillait utilement pour l' église par ses ouvrages, qu' il ne se mêlait point aux écrits de controverse, mais qu' il aimait la tranquillité et la paix. Il fit entendre qu' il avait le regret de ne pouvoir en dire autant de tous ces messieurs, et s' étendit sur ce chapitre, qu' il présenta comme un sujet de peine pour le roi. à l' occasion de la particularité de sentiments qu' on signalait en messieurs de port-royal, il ne put s' empêcher de relever cette étrange épitaphe qu' il avait lue, dans le court temps qu' il s' était agenouillé p20 à l' église, d' un prêtre qu' on louait de n' avoir jamais dit la messe ; que c' était là une de ces singularités qui ne se voyaient qu' à port-royal. M De Saci répondit " que tout ce qui était extraordinaire n' était pas blâmable ; " et il lui expliqua que ce digne prêtre, un ancien ami de jeunesse de l' abbé de Retz, M Giroust, n' étant entré dans les ordres que par des vues mondaines trop fréquentes et pour se mettre en état de tenir un bénéfice qui obligeait à la prêtrise, avait eu le bonheur, aussitôt après son ordination et avant d' avoir dit sa première messe, d' être éclairé (par la lecture de la lettre de M De Saint-Cyran sur le sacerdoce, -ce que peut-être M De Saci ne dit pas) sur la gravité de son engagement, et qu' il avait renoncé par pénitence à l' autel : il n' avait plus voulu d' autre office dans la maison de Dieu que celui du dernier des sacristains. Mais M De Harlay, lui, n' était pas de ceux qui s' interdisaient l' autel pour si peu. Il répondit, fort sensément d' ailleurs, " qu' étant si mal entré dans les ordres, ce prêtre avait bien fait de s' abstenir de dire la messe pour un temps, mais non pas pour toujours. " et, je le répète, il assaisonnait chacune de ses remarques, et l' annonce même des rigueurs qu' il apportait, de toutes sortes de politesses et de procédés. Ce n' était plus un ridicule M De Péréfixe, en colère et en émotion à tout bout de champ ; c' était un homme du grand monde, d' un vif esprit, d' une habileté parfaite, et qui avait toute l' affabilité personnelle que donnent le ton et les manières sans la charité, de ces gens bien appris enfin, qui peuvent faire beaucoup de mal, mais qui n' en disent jamais. p21 Racine était justement dans l' église quand M De Harlay y entra, Racine converti depuis deux années, rentré humblement au bercail, et qui venait voir sa tante religieuse. Le prélat l' avait aperçu, et, pendant que M De Saci allait s' acquitter de la commission et prévenir la mère Angélique, il désira entretenir quelque temps l' illustre poëte, son confrère à l' académie. Il lui parla des affaires qui l' amenaient, et lui glissa dans l' entretien quelques mots de la condamnation qu' on venait de faire à Rome des soixante-cinq propositions de la morale relâchée, dont les jansénistes tiraient un sujet de triomphe. Et en effet, cette condamnation, provoquée par la lettre des évêques qu' avait rédigée Nicole, avait dû servir d' aiguillon au redoublement d' animosité contre port-royal. Cette demi-victoire à Rome allait les faire écraser en France. La messe était dite ; l' archevêque fit appeler la mère Angélique de Saint-Jean : " je fus le trouver au grand parloir, écrit celle-ci,... etc. " p22 il a l' adresse, on le voit, en signifiant des choses qu' il sait être définitives, de ne les présenter que comme provisoires et transitoires, et de les diminuer pour les faire entrer plus doucement. -sur ce que la mère Angélique lui exprimait son étonnement de recevoir un tel ordre, sans savoir en quoi on l' avait pu mériter : " il n' est pas besoin, lui dit-il, d' en chercher de cause, puisque cet odre est conforme aux canons qui ordonnent qu' on ne reçoive pas un plus grand nombre de religieuses que les fondations des monastères n' en peuvent porter, et que, le bien de cette maison ayant été diminué par le partage, votre communauté est trop grande à proportion. " -mais la mère Angélique lui faisant observer que ce nombre était actuellement le même qu' en 1665 après la réunion, et que d' ailleurs, si on voulait soulager la communauté (en la supposant trop chargée eu égard à son revenu), ce n' en était pas le moyen que de lui interdire les pensionnaires, il sembla convenir de ces points avec elle ; " il répondit avec démonstration de douceur et de pitié qu' il y avait en effet quelque chose à dire à tout cela, mais que la volonté des souverains était une loi, et qu' il n' était pas besoin d' en pénétrer les raisons, surtout quand ce p23 qu' ils commandaient s' accordait avec les règlements de l' église. " la mère Angélique repartit que si le roi leur avait fait signifier cet ordre par quelque officier séculier, comme il avait fait autrefois par le lieutenant civil, elles se seraient crues obligées d' adresser de très-humbles remontrances, parce que souvent les princes ne sont pas informés par eux-mêmes de ce qui regarde les affaires purement ecclésiastiques, mais que ces ordres leur étant apportés par celui qui, en sa qualité d' archevêque et de premier pasteur, était obligé de représenter au roi tout ce qu' elles auraient pu dire elles-mêmes, c' était lui qui se chargeait de tout devant Dieu, et qui prenait sur son compte la justice ou l' injustice des mesures, aussi bien que l' exécution ; qu' on n' avait plus u' à se soumettre et à obéir en gémissant. Il parut sensible à cette parole et recommença ses démonstrations de regret et de compassion, accompagnées de termes polis et même affectueux pour la maison. " ah ! Monseigneur, lui dit la mère Angélique, nous avons occasion de plaindre notre malheur, de ce qu' ayant cette bonté pour nous, votre première visite en ce lieu-ci est pour un sujet qui apporte tant de tristesse. " -" hélas ! en effet, répliqua-t-il, je ne sais comment cela est arrivé, qu' il se soit passé tant de temps sans que j' y sois encore venu. " et comme il semblait s' excuser, la mère Angélique s' empressa de s' excuser à son tour, la visite ayant été si imprévue qu' on n' avait pas eu le temps de recevoir monseigneur avec le te deum , selon l' usage. N' oublions pas que nous avons dans cet entretien fidèlement transmis une sorte de duel très-serré, mais p24 toujours courtois, entre le plus habile et le mieux parlant des archevêques, et la plus spirituelle des abbesses. Laissons-la encore parler : " je lui représentai quelle serait la douleur d' un si grand nombre de personnes, quand on leur signifierait un tel arrêt.... etc. " malgré sa politique et son esprit, l' archevêque ne s' attendait pas à tout. La mère Angélique s' avisa tout d' un coup de lui dire, ar une de ces idées qui déroutent le goût le plus ordinaire ou le plus fin, et qui ne peuvent entrer que dans des imaginations confinées au mysticisme, " qu' elle aurait souhaité que tant de larmes qu' il allait faire répandre eussent pu composer un bain pour lui , qui lui pût servir devant Dieu. " il répondit d' une manière interdite : " hélas ! j' en suis pénétré. " on aura remarqué combien d' hélas ! il pousse : il n' enfonce le poignard qu' en soupirant. Parmi les postulantes, il y en avait trois qui étaient reçues de la communauté pour prendre l' habit, et dont les parents étaient avertis déjà : on n' attendait plus qu' eux pour faire leurs filles novices. On lui posa le cas, espérant qu' il ne considérerait point celles-ci sur le pied de simples postulantes, et qu' elles ne seraient point comprises dans l' ordre de sortie. Il répondit que p25 puisqu' il en était ainsi, pour ces trois-là on n' avait qu' à aller son train ; ce fut son mot. Il crut devoir accorder cette consolation dans le moment ; mais, quelques jours après, il se dédit. Pressé sur la contradiction apparente qu' il y avait à montrer d' ue part tant d' estime pour l' éducation que recevaient les pensionnaires de port-royal, et d' autre part à venir condamner cette éducation et à la proscrire : " hé, mon dieu ! S' écria-t-il, ne le voit-on pas bien ? On parle toujours de port-royal, de ces messieurs de port-royal : le roi n' aime pas ce qui fait du bruit. Il a fait dire depuis peu à M Arnauld qu' il ne trouvait pas bon quel' on fît chez lui des assemblées ; qu' on ne trouve pas mauvais qu' il voie toutes sortes de personnes indifféremment, comme le reste du monde : mais à quoi bon que certaines gens se rencontrent toujours chez lui, et qu' il y ait tant de liaison entre ces messieurs ? S' il fait des ouvrages, il peut en prendre l' avis des personnes publiques qui sont établies pour cela : pourquoi avoir toujours besoin de communiquer avec ces messieurs ? Le roi ne veut point de ralliement : un corps sans tête est toujours dangereux dans un état ; il veut dissiper cela, et qu' on n' entende plus toujours dire : ces messieurs, ces messieurs de port-royal. " il s' étendit sur ce sujet de M Arnauld, parla de la lettre des évêques au pape contre les soixante-cinq propositions, disant " que cela faisait voir la cabale et le ralliement, que le roi voulait tout à fait détruire. " il répéta huit ou dix fois ce terme de ralliement , et il le mettait à tout. " non pas qu' on blâme, avait-il soin de remarquer, aucune de ces personnes prise isolément ; au contraire, on peut dire, à considérer chacune en p26 particulier, qu' elles sont toutes bonnes ; mais lorsqu' elles viennent à se rallier, il s' en fait un corps sans chef, etc... " c' était cette république de port-royal qu' on voulait supprimer. Il parla encore de quelques écrits qui avaient couru depuis la paix. La mère Angélique répliquant que si on les attribuait à M Arnauld ou à ses ams, on leur faisait injustice, et qu' ils n' écrivaient point de cette manière-là, il répondit " qu' il le savait bien, et même que M Arnauld appelait ces auteurs des jansénistes sauvages , mais qu' il n' en était pas moins vrai que toutes ces personnes ne contribuassent ensemble à faire du bruit. " ramené pourtant sur le fait de ces pauvres jeunes filles pensionnaires dont il s' était écarté, et qui étaient bien innocentes de tout ce bruit, il répondit en propres termes : " pour ce point, il y entre de la politique ; " et tout de suite il revint encore et insista sur cette union de tant de personnes qui avaient de l' estime pour la maison et pour tout ce qui en dépendait, indiquant assez que c' était dans ces alliances morales avec des familles considérables du royaume, dans ces ramifications du dehors comme nous dirions, qu' on voyait du danger. Il entrecoupait, du reste, toute la partie que j' appellerais impérative et rigoureuse de son discours, par des divagations habiles et qui sentaient moins l' autorité d' un supérieur que le décousu d' une conversation d' honnêtes gens. Il ne se faisait faute de protester de son estime pour M Arnauld en particulier, et se prévalait d' avoir tâché de le servir dans les occasions ; qu' il n' y en avait eu qu' une dans laquelle il avouait qu' il n' y avait pas eu moyen, et que le tonnerre avait p27 grondé trop haut : c' était lorsque le roi avait appris que M Arnauld se disposait à lui faire remettre une requête ; sur quoi sa majesté avait dit que quiconque s' en rendrait le porteur, son capitaine des gardes le conduirait à l' heure même à la bastille. " il paraît, monseigneur, lui répondit admirablement la mère Angélique, qu' on distingue bien ces messieurs du reste des hommes, puisque par toute la terre les princes laissent à leurs sujets cette liberté d' avoir recours à leur justice comme à un asile public. " cette réponse parut l' étonner ; il se trouvait, pour la première fois peut-être, en face d' une intelligence ferme qui était au service d' un caractère élevé et d' un sens moral incorruptible, ce qui déconcerte même les plus habiles. Il hésita un peu à répondre, et enfin il dit " que cela était vrai en général, mais que quand le roi s' était exprimé de la sorte, il savait au juste et très-bien ce que contenait la requête. " en nommant les personnes considérables amies de l' abbaye et plus qu' amies, il n' avait pas oublié Mademoiselle De Vertus dont il avait demandé des nouvelles, s' empressant de dire que les ordres de la cour ne la concernaient pas ; et il avait témoigné qu' il serait bien aise de la voir : " Mademoiselle De Vertus, qui arriva, termina l' entretien... etc. " p28 n' admirons-nous pas quel homme tendre c' était que cet archevêque, quel coeur sensible et fertile en ménagements ! Il n' a pas osé d' abord annoncer directement à la mère Angélique l' arrêt sur les novices et les pensionnaires, mais il l' a fait prononcer par M De Saci : et maintenant voilà qu' il change d' interprète, et qu' en sortant il confie à Mademoiselle De Vertus ce qu' il n' a pu se résoudre à dire en face à la mère Angélique sur le renvoi des confesseurs. Mais le dernier trait passe tout : " au sortir du parloir, il fit rappeler M De Saci,... etc. " ainsi, le grand coup et le plus sensible, il l' avait réservé pour l' instant de l' adieu, et un pied déjà dans le carrosse. C' était son post-scriptum à lui : " à propos, j' allais oublier de vous dire qu' il faut que vous et les autres, vous sortiez de céans. " vivent les gens habiles ! L' ancien Péréfixe n' était qu' un niais. Mais, comme Péréfixe, Harlay a trouvé dans sa victime un narrateur véridique et droit qui a percé à jour cette habileté ; il a beau jouer son jeu le plus fin, il nous apparaît à nu sous son personnage de comédie ; c' est le Tartufe-Philinte : il est démasqué. p29 Il était environ une heure et demie quand il partit. Pas un de ces essieurs ne se présenta, et il n' avait vu que le seul M De Saci : M De Tillemont ne parut point ; M De Sainte-Marthe était occupé près d' une mourante ; chacun d' eux était en prière ou en étude. Ils eurent l' air de ne pas être prévenus, et peut-être ne le furent-ils pas. M De Harlay remarqua cette absence, et en parla depuis, sans d' ailleurs y insister. Le jour même de l' expédition de M De Harlay, entre cinqet six heures du soir, mourut une religieuse, soeur Françoise Le Camus De Buloyer De Romainville. Déjà, dans la persécution de 1664-1668, lors de la mort d' une des soeurs (Gertrude Du Pré), les religieuses avaient adressé par elle une requête à Jésus-Christ. Animées d' un même esprit dans la persécution recommençante, elles adressèrent par la défunte une semblable requête au grand pasteur des brebis que Dieu a ressuscité d' entre les morts . Le corps étant sur le bord de la fosse, la mère Angélique lui mit la pièce écrite, entre les mains jointes, sur la poitrine : " nous en appelons à votre tribunal, seigneur Jésus ! Les juges de la terre ferment l' accès aux plus justes plaintes,... etc. " p30 quarante jours après, on mit une autre requête dans la fosse en forme de relief d' appel . Mais cela peut sembler autant bizarre que touchant, et c' est trop parodier la procédure humaine par delà la tombe. J' aime mieux la lettre que la mère Angélique écrivait à l' évêque d' Angers (20 mai) sur cette reprise de persécution, et où on lit cette belle parole : " si port-royal était bâti sur la montagne, on ne s' étonnerait pas que le tonnerre tombât toujours sur son clocher ; ... etc. " et encore, le 2 juin : " on ne croirait pas que les mêmes personnes pussent revoir deux fois pendant leur vie ce qui ne s' est point vu dans l' histoire pendant plusieurs siècles.... etc. " un mémoire, rédigé par M De Saci, dès le 18 mai, en faveur des religieuses, et résumant leurs doléances dans cette affliction nouvelle, fut remis à M De Harlay, qui n' en avait que faire. La mère Angélique écrivit, le 25 mai, une lettre au pape Innocent Xi, que M De Pontchâteau se chargea d' aller présenter lui-même ; p31 on y lisait : " votre sainteté n' a qu' à nous dire nolite flere , pour essuyer toutes nos larmes. Cette parole sortie de la bouche du vicaire de Jésus-Christ rendra la joie à nos âmes abattues par le renouvellement continuel des persécutions... on nous condamne sans nous accuser de quoi que ce soit, et m l' archevêque de Paris ne nous donne que des louanges en nous imposant ces peines... " les bonnes réponses verbales, les louanges mêmeaussi, ne manquèrent pas du côté de Rome. Fussent-elles parties d' une bonne volonté plus réelle et plus effective, elles auraient été stériles à cette époque où un grave désaccord, qui se manifesta bientôt par des actes éclatants, divisait le saint-siége et Louis Xiv. Allant au plus pressé, à ce qui dans leur esprit avait le plus d' importance, les religieuses se mirent en devoir de faire prendre au plus tôt l' habit aux trois postulantes reçues, selon l' autorisation qu' avait paru y donner l' archevêque. Mais le curé de Saint-Benoît, leur supérieur, n' osa passer outre sans lui en reparler, et l' archevêque ne se ressouvint plus de sa promesse : il s' y refusa nettement. L' une de ces postulantes était Mademoiselle Issali, fille cadette du célèbre avocat ; l' aînée était déjà religieuse à port-royal. M Issali, qui connaissait M De Paris, le vit plusieurs fois à ce sujet et y perdit son éloquence. Les trois élues durent sortir comme les autres. Une d' elles, qui ne visait qu' à être converse, fut recueillie par Mademoiselle De Vertus et attachée à son service ; elle parvint, après quelques années, à rentrer dans le monastère et à y avoir son humble place. Les deux autres vécurent au dehors en p32 continuant d' attendre leur jour qui ne vint pas, et en persévérant dans leur vocation. Mademoiselle Issali notamment, qui mourut en 1726, ne cessa d' être, par le zèle et par les services, une religieuse extérieure et une servante de port-royal. Toutes les pensionnaires durent sortir dans la quinzaine. Est-il besoin de redire combien de larmes innocentes et de soupirs accompagnèrent les adieux ? " tous ces pauvres enfants, écrit un témoin, allaient à la porte comme au supplice, avec des cris et des pleurs qui seront entendus du ciel. " les demoiselles de Luynes, deux soeurs, sortirent les premières et le jour même que l' archevêque fit sa visite, leur père ayant été averti de l' ordre avant qu' il fût donné. C' est à leur sujet que M Colbert avait déjà parlé au duc et à la duchesse de Luynes, le 23 mars précédent ; il leur avait conseillé de les retirer, donnant pour raison " qu' on ne ferait jamais rien pour leurs autres enfants, tant que ces deux-là seraiet à port-royal ; que tous ceux qui y avaient des filles pensionnaires pouvaient s' attendre à ne point faire leurs affaires à la cour. Il est étrange, disait M Colbert, que je vous aie si souvent parlé de p33 cela, et que vous ne vous en mettiez pas plus en peine ; vous avez sept enfants, vous devez y penser. " un des parents, et qui y avait aussi deux filles pensionnaires, le président de Guedreville, voulut en avoir le coeur net et alla, le 22 mai, trouver l' archevêque pour s' informer des motifs de cette expulsion : avait-on, par hasard, surpris dans l' éducation qu' on y donnait aux jeunes personnes quelque chose de mauvais que le monde ne soupçonnait pas, et qui fût à reprendre, soit pour les moeurs, soit pour les sentiments ? L' archevêque rassura le père, et recommença les éloges généraux qu' il avait donnés tant de fois à la sainteté et à la régularité de la maison ; et le président continuant de demander alors le pourquoi des rigueurs : " hé, monsieur, vous ne m' entendez pas, repartit l' archevêque, et c' est pour cela même qu' on y a été obligé..... etc. " le président ne resta pas court : " en vérité, monsieur, répliqua-t-il, je n' entends guère la politique de ces gens-là ; ... etc. " c' était spirituellement répondu ; mais port-royal, sous ses airs de froideur et de réserve, n' en était pas p34 moins très-attirant, plus attirant que d' autres avec leurs avances, et l' archevêque aurait eu droit e dire au président : " ma remarque subsiste. " c' est ce qu' il répondit à peu près, et il ajouta à la raison d' état qu' il avait donnée, trois autres raisons ou observations qui s' y rapportaient et venaient à l' appui : " la première, que ces messieurs entretenaient un commerce avec les étrangers de toute sorte de pays ; ... etc. " une petite De Grammont, fille de cette belle comtesse (née Hamilton) que Louis Xiv mit quelquefois en pénitence, jamais en disgrâce, pour sa fidélité déclarée en fveur de port-royal, sortit aussi alors, le même jour que Mesdemoiselles De Guedreville (30 mai). Sa mère aurait voulu l' envoyer à l' abbaye de Gif ; mais l' abbesse de ce monastère voisin avait eu défense de recevoir aucune des pensionnaires sortantes, et elle s' excusa de ne pouvoir tenir la promesse qu' elle avait faite à Madame De Grammont. Amenée à Versailles, la jeune enfant fit bruit par quelques-unes de ses reparties ; chacun était curieux de la voir, de prendre, par elle, une idée de cette éducation dont on disait des merveilles et où l' on cherchait des mystères. On la conduisit près de Madame De Montespan. Je transcris la version donnée par les meilleurs témoins, mais qui sont ici moins élégants que fidèles : p35 " (16 juin 1679). La réponse de Mademoiselle De Grammont aux demandes de Madame De Montespan touchant m l' archevêque, n' a pas été comme on vous a dit.... etc. " cette petite De Grammont (Marie-élisabeth) est celle qui, après avoir été fille d' honneur de la dauphine de Bavière, devint chanoinesse, abbaye de Poussay en Lorraine, à laquelle Hamilton adressait de légers couplets, et qui, de mondaine et galante qu' elle était, se fit pénitente en vieillissant ; elle avait onze ans et demi en ce mois de juin 1679. La comtesse de Grammont, sa mère, ne se faisait faute de manifester en ce même temps sa façon de penser : " j' ai su, écrivait un autre de ces donneurs d' avis dont port-royal était si bien pourvu, que la comtesse de Grammont avait trouvé p36 occasion de parler (au roi), et dit qu' on s' étonnait fort de ce qu' on faisait aux religieuses de port-royal, qu' on ne savait pas pourquoi leur faire du mal, qu' on l' avait nourrie sept ou huit ans par charité ; que c' taient des créatures admirables. à cela on répondit : " tout le monde en parle ainsi, mais c' est le lieu des assemblées et des cabales ; " et il ne parut nulle aigreur. " l' archevêque s' amusa beaucoup quand on lui dit que la petite Du Gué, une des pensionnaires, se plaignait de ne plus avoir son papa De Saci pour la confesser, et qu' elle avait répondu ne vouloir n du père De La Chaise, ni de m l' archevêque, qu' on lui avait offerts à la place. Quoi qu' il en soit de ces historiettes qui couraient le monde janséniste, et dont quelques-unes paraissaient charmantes à nos pauvres persécutés, trop avides des moindres on dit qui se débitaient à l' oreille, c' en est fait alors pour toujours de cette éducation tant vantée de port-royal ; elle vient de recevoir son coup de mort. Interrompue une première fois en avril 1661 et suspendue dans un intervalle de huit ans, elle avait repris (je parle seulement de l' éducation intérieure donnée par les religieuses aux jeunes filles, car pour celle qui s' adressait à de jeunes messieurs, il n' en était plus question depuis longtemps), elle avait refleuri avec un rare bonheur pendant les dix années qui viennent de s' écouler, depuis le jour où les deux petites demoiselles de Pomponne y étaient arrivées les premières (5 mars 1669), et où la mère Agnès écrivait : " toute la communauté a de la joie de ces petites colombes, p37 qui ont apporté la branche d' olive en rouvrant la porte qui était fermée aux grandes et aux petites. " les deux enfants, qui avaient paru comme les messagères de l' alliance, n' étaient point encore sorties et figuraient en tête des grandes quand la dernière tempête éclata. L' arche se referma pour jamais. Ces jeunes filles, modèles de piété, instruites à toutes les vertus, ne se retrouveront plus que dans les allusions plaintives de Racine, dans les louanges de Boileau. Cependant les confesseurs et les messieurs durent aussi sortir. M De Tillemont partit le premier, dès le mercredi 31 mai, et s' en alla droit à Tillemont. M De Saci partit le 2 juin, quoiqu' il n' y eût pas encore de nouveaux confesseurs établis ; il dut se rendre en toute hâte auprès d' une proche parente qui se mourait. Il eut de l' archevêque la permission de revenir passer quelques jours à port-royal dans l' octave du saint-sacrement. M Ruth D' Ans partit le 7 pour rejoindre à Tillemont M De Tillemont. M Borel partit le 8, jour de l' octave, dans le même carrosse qui avait ramené M De Saci la veille. Le vendredi 9, M Bourgeois s' en alla aussi. En attendant les nouveaux confesseurs, qui n' étaient pas faciles à trouver, M De Saci de retour demeura seul avec M De Sainte-Marthe ; mais il crut lui-même ne pas devoir prolonger son séjour, et le lundi 12, il partit avec son cousin M De Luzancy et une madame Hippolyte, amie des Pomponne, et ils se retirèrent p38 tous les trois à Pomponne. M De Pontchâteau, qui vivait à port-royal sous le nom de M Mercier , et sur le pied de jardinier des granges, s' était éloigné dès le lendemain de la visite de l' archevêque ; il se disposait à faire le voyage de Rome. M De Sainte-Marthe ne partit que le 20 juin ; il resta le dernier, faute de prêtres confesseurs qui vinssent le remplacer. On avait hâte de le voir éloigné ; et comme sur ces entrefaites la mère Du Fargis, prieure, était tombée dangereusement malade, et qu' elle avait fait prier la duchesse de Lesdiguières, sa nièce, qui s' enquérait de ses nouvelles, de tâcher d' obtenir de l' archevêque, par le cardinal de Retz, que M De Sainte-Marthe demeurât auprès d' elle, au cas même qu' il vînt d' autres ecclésiastiques, la duchesse répondit, le 13 juin, par cette lettre qui marque mieux que tout la disposition des puissances ; c' est à la mère Angélisque qu' elle écrit : " je n' ai pu, madame, vous faire hier réponse, M De Paris étant à Montmorency.... etc. " p39 on a compté que, dans ces deux mois de mai et juin, il sortit de ce port-royal si vivant soixante-six personnes en tout, savoir trente-quatre pensionnaires, treize postulantes du coeur, et, au dehors, tant d' ecclésiastiques que de séculiers, dix-sept personnes. Il ne resta de nos anciennes connaissances que M Hamon à titre de médecin, et quelques obscurs et saints domestiques, parmi lesquels M François (l' anglais Jenkins) et M Charles (Du Chemin), ce prêtre ignoré de tous. Le 17 juin, M Arnauld, qui n' avait cessé de recevoir toutes sortes d' avis officieux et alarmants, se décida à se mettre en route, et il quitta secrètement la France pour n' y pas rentrer. Nous le suivrons bientôt dans sa retraite, et nous aurons à l' étudier dans ses derniers exploits de polémique, qui ne furent pas les moins brillants. Cependant la difficulté de remplacer les confesseurs était grande ; le digne supérieur, M Grenet, curé de Saint-Benoît, s' y employait tout entier auprès de l' archevêque. Celui-ci disait pensionnaires, treize postulantes du choeur, et, au dehors, tant d' ecclésiastiques que de séculiers, dix-sept personnes. Il ne resta de nos anciennes connaissances que M Hamon à titre de médecin, et quelques obscurs et saints domestiques, parmi lesquels M François (l' anglais Jenkins) et M Charles (Du Chemin), ce prêtre ignoré de tous. Le 17 juin, M Arnauld, qui n' avait cessé de recevoir toutes sortes d' avis officieux et alarmants, se décida à se mettre en route, et il quitta secrètement la France pour n' y pas rentrer. Nous le suivrons bientôt dans sa retraite, et nous aurons à l' étudier dans ses derniers exploits de polémique, qui ne furent pas les moins brillants. Cependant la difficulté de remplacer les confesseurs était grande ; le digne supérieur, M Grenet, curé de Saint-Benoît, s' y employait tout entier auprès de l' archevêque. Celui-ci disait bien qu' il permettait aux religieuses p40 de lui en nommer ; mais les conditions qu' il prescrivait, en paraissant leur laisser le choix, le leur rendait comme impossible : " il veut, écrivait la mère Angélique, que ce soient des personnes que nous ne connaissions pas et qui ne nous connaissent point, qui n' aient point de liaison avec nos amis et qui n' aient qu' une capacité fort médiocre, parce que nous sommes, à ce qu' il dit, assez instruites. Dès lors nous sommes dans la nécessité de rencontrer fort mal, puisque c' est tout à fait au hasard que l' on nomme des gens inconnus et ignorants, et qui pourraient être fort dangereux... de vingt-deux qu' on a nommés l' un après l' autre, tous ont eux-mêmes refusé de venir, les uns de peur de se rendre suspects de jansénisme en acceptant cet emploi, les autres, et presque tous, pour ne vouloir pas quitter leur petit établissement à Paris... " dans le tracas de ces essais et tâtonnements, comme l' archevêque répondait un jour qu' elles n' avaient qu' à lui présenter douze noms et qu' il choisirait dans le nombre, ou bien qu' il leur donnerait lui-même une liste de douze et qu' elles en marqueraient un, la mère Angélique, avec cet esprit de repartie qui ne la quittait pas dans ses douleurs, dit que c' était ce qu' on appelait proprement choisir à la douzaine , mais que ni Avila, ni saint François De Sales qui a renchéri sur lui, ne se contenteraient pas de cette offre, eux qui voulaient qu' on en choisît un à peine entre mille et dix mille. on ne trouva d' abord qu' un jeune ecclésiastique, natif de Lille en Flandre, M L' Hermite, pieux, mais peu instruit, que les religieuses proposèrent pour chapelain, et qui n' était capable que de cela, et un M Poligné, breton, envoyé par M Grenet, mais qui se montra p41 bientôt peu digne de confiance, et qui s' abandonna, comme le M Bail d' autrefois, à son sens rude et à son ton grossier. Les pauvres religieuses, depuis le départ de M De Sainte-Marthe, n' avaient plus à qui parler, hormis à M Hamon, cet humble lieutenant de tout le monde, cette douce représentation du vicaire mystérieux et perpétuel. Elles espéraient toujours que Dieu leur ferait enfin rencontrer, dans les nouveaux venus, quelque pasteur qui fût fidèle et non mercenaire. L' archevêque y mettait moins de façon, et en une telle matière, qui était pour elles si sérieuse, il apportait un ton d' homme d' esprit et d' homme du monde qui les étonnait fort ; il traitait tout cela en jouant et comme par-dessous jambe. M Grenet, lui soumettant quelques noms, lui en proposa un dont il ne voulait pas ; il l' arrêta court en souriant et comme s' il flairait le gibier : " souvenez-vous de ce que je vous dis, je suis un bon chien de chasse ; j' arrête où il faut. " à l' occasion de ces confesseurs et des affaires de port-royal en ce changement critique de situation, M Grenet eut avec l' archevêque quelques conversations qui ont été conservées et qui nous donnent la note juste des sentiments et de la pensée des personnages ; nous assistons aux choses, comme si nous y avions été en effet. Ce digne curé de Saint-Benoît, je l' ai dit, donné pour supérieur à port-royal par M De Péréfixe, était un excellent homme qui avait signé autrefois, qui n' était pas de port-royal, mais qui était bon et juste, p42 et qui s' attacha de coeur à cette maison. Il y avait été conquis dès le premier jour par la régularité qu' il y avait vue, et par les vertus exemplaires dont il s' était senti édifié ; mais ce n' était pas proprement un de ces messieurs , et il n' avait pas ce qu' il faut pour le devenir. M De Harlay, dans un moment de familiarité, le lui disait un jour : " voyez-vous, Monsieur De Saint-Benoît ! Vous et moi qui sommes leurs supérieurs, nous ne sommes pourtant à leurs yeux que des idoles des simulacres ; elles n' ont au fond d' estime que pour leurs messieurs, elles ne voient que leurs messieurs. " M Grenet, qui redisait ces paroles aux gens de port-royal, ne s' apercevait pas à quel point elles étaient vraies, même par rapport à lui : il ne leur était, en effet, qu' un bon israélite dont on avait fort à se louer ; il n' avait pas ce cachet grave, contenu, prudent, d' un christianisme distinct et fermement défini, qui caractérisait la tribu et la race sainte. Il n' avait pas non plus cette pénétration qu' une longue méfiance et l' épreuve du mal finissent par donner aux plus simples ; il n' était pas toujours sur ses gardes. Un jour, le 23 juin (1679), il écrivait à la mère Angélique : " croyez-moi, ménageons le prélat en tout où nous le pourrons ménager, eu égard à l' état présent.... etc. " p43 honnête M Grenet ! Ce n' est là ni le langage exact et le goût sévère, ni la circonspection non plus de port-royal. M Grenet revint sur cette conversation du mardi 20 juin, dans une visite qu' il fit aux champs quinze jours après, et le bon homme, en causant avec la mère Angélique, s' y montre bien ce qu' il est, et aussi ce qu' il était aux yeux de cette mère clairvoyante : " le mardi 4 juillet 1679, M De Saint-Benoît demanda à parler à notre mère,... etc. " j' omets ici une longue justification que M De Saint-Benoît raconte qu' il lui présenta sur tous les points, soit en ce qui regardait les messieurs, soit en ce qui concernait les religieuses ; après quoi il continua, parlant toujours à la mère Angélique : " il (l' archevêque) me parut satisfait de tout cela, et me jura encore sur p44 son caractère qu' il ne vous ferait rien davantage,... etc. " encore une fois, honnête et très-honnête Monsieur De Saint-Benoît, vous êtes un ami, un avocat, un curateur intègre et débonnaire de port-royal, mais vous n' êtes pas de port-royal ! Dans une autre conversation qui eut lieu un peu plus tard, en novembre 1680, M De Harlay, à l' occasion d' un confesseur qu' on lui présentait, qu' il croyait sûr et qui ne l' était pas, s' exprima devant celui-ci et devant M De Saint-Benoît, sur le compte de port-royal, en des termes dont il n' y a pas cette fois à suspecter la sincérité. Il y dit entre autres choses : " que depuis longtemps cette maison avait été sous la conduite de personnes qui n' avaient point eu de dépendance ni de relation à leur supérieur et à leur archevêque ; ... etc. " remarquons, chemin faisant, qu' il parle de ces p45 messieurs au passé : " il y avait eu de la science, ils avaient été les plus habiles de leur temps. " ainsi s' exprimait également Bossuet. Cela nous indique la vraie date de la floraison de port-royal et le moment juste auquel les contemporains la rapportaient. Le granddéclat littéraire de ce groupe d' écrivains s' étend et s' accroît de 1643 à 1657, du livre de la fréquente communion aux provinciales . Cet éclat se prolonge, en s' affaiblissant, jusqu' en 1670, où il se manifeste encore, par un beau réveil posthume, dans les pensées de Pascal, et où il se soutient honorablement dans les essais de Nicole ; après quoi tout décline, on y sent un peu d' arriéré ou de suranné, et la littérature de port-royal proprement dite est dépassée, éclipsée par celle du règne de Louis Xiv. Harlay et Bossuet, ces maîtres régnants à divers titres et ces oracles de l' heure présente, le savaient bien. M De Harlay, continuant d' énumérer ses griefs, comme devant des personnes sûres, et insistant sur la singularité de ce gouvernement occulte, toujours en guerre ouverte ou sourde avec l' autorité établie, ajoutait : " qu' au lieu que saint Benoît et saint Bernard avaient enseigné à leurs religieux une obéissance presque aveugle à tous les commandements de leurs supérieurs,... etc. " M De Saint-Benoît l' ayant interrompu pour rappeler p46 que cela s' était fait du temps de son prédécesseur, M De Péréfixe, mais qu' il n' y avait eu rien de pareil de son temps à lui, M De Harlay reprit et assura " que rien n' était changé au fond ; que les requêtes et les lettres qu' on lui avait adressées depuis qu' il était archevêque se ressentaient toujours du même esprit ; qu' on était venu quelquefois lui proposer des bagatelles, mais que pour les choses plus importantes du gouvernement on n' avait eu aucune relation avec lui. " en un mot, le véritable archevêque, pour elles, n' avait pas cessé d' être M Arnauld. Et pour conclure, il déclarait le mal à peu près sans remède, " et qu' il n' espérait presque pas qu' on pût les faire revenir à leur devoir, tant on les en avait détournées ! " -nous tenons tous les motifs d' agir, et nous lisons assez clairement, ce semble, dans les dispositions morales des adversaires : elles ne sauraient être plus contraires ni plus menaçantes. Aussi essayèrent-ils dès lors, dans les derniers mois de l' année 1679 et dans les premiers de l' année suivante, s' il n' y aurait pas moyen de couper court à ces inquiétudes, toujours renaissantes, par quelque mesure radicale. Sur la fin de février (1680), Madame De Saint-Loup, toujours en éveil, crut savoir de bonne source que M De Paris avait dit dans son intimité " qu' il allait mettre la cognée à la racine , et extirper enfin le jansénisme ; que, bien qu' il fût âgé, il espérait vivre encore assez pour en voir l' entière destruction. " on n' attendait, pour arrêter les résolutions, que le retour du roi qui s' en allait au-devant de la nouvelle dauphine. " il y a encore quelques grenouilles qui coassent dans ces marais de port-royal, aurait dit l' archevêque, mais il ne faudra qu' un peu de soleil, au retour du roi, pour p47 tout dessécher. " on faisait parler depuis quelque temps à la mère Dorothée, l' abbesse de port-royal de Paris, pour l' amener à une démission ; on n' omettait ni caresses ni menaces, se servant même d' un ancien papier d' elle qu' on avait trouvé et qui tendait à infirmer son élection ; on lui offrait ou une permutation avantageuse, ou un dédommagement moyennant pension et agréments de toute sorte. On avait, à ce qu' il paraît, l' idée de réunir de nouveau les deux maisons de Paris et des champs, et de leur donner une seule abbesse, nommée par le roi ; c' eût été Madame Colbert, la soeur du ministre, et qui était alors abbesse du lys. Le port-royal des champs aurait reçu ce jour-là le coup mortel. Mais la mère Dorothée ayant tenu ferme et résisté à toutes les sollicitations, on reconnut qu' on ne pourrait rien changer sans trop de violence, et on en revint contre la maison des champs au procédé d' une guerre graduelle et lente, au procédé par extinction . Maintenant, personne ne saurait s' étonner que cet archevêque, que nous trouvons si ennemi sous des formes agréables et douces, ait été fort mal vu à port-royal, et, de même que nous avons entendu de quelle manière il parlait de ces messieurs dans son intimité, il sera assez piquant de savoir comment, à leur tour, les amis de port-royal s' exprimaient sur son compte dans la familiarité aussi. Nous sommes servis à souhait, et voici une lettre, entre autres, que le père Quesnel, qui était encore à Paris, écrivait à M Arnauld à Bruxelles vers la même date (5 décembre 1679), pour le tenir au courant des nouvelles et le désennuyer. -il vient de p49 parler du mariage de M De La Roche-Guyon et de Mademoiselle De Louvois, et d' une prise d' habit de Mademoiselle De Soubise : " m l' abbé Colbert y prêcha, continue le père Quesnel, et y prêcha bien.... etc. " ceci est plus spirituel et de meilleur goût que le mot d' Arnauld lorsqu' il appelait M De Harlay un ministre de l' ante-Christ , ou encore quand il l' affuble dans ses lettres du sobriquet de la vieille Madame Des Arquins . Port-royal et tout ce qui le touchait de près était en veine de malheur : M De Pomponne, secrétaire d' état, ayant le département des affaires étrangères, qui avait succédé à M De Lyonne en 1671, au grand applaudissement de tout le monde, et qui avait paru d' abord si bien réussir, fut brusquement disgracié en novembre 1679. Louis Xiv nous a donné ses raisons, auxquelles il n' y a rien à répliquer : " je ne le connaissais, dit-il, que de réputation, et par les commissions dont je l' avais chargé, qu' il avait bien exécutées ; mais l' emploi que je lui ai donné s' est trouvé trop grand et trop étendu pour lui.... etc. " p50 Louis Xiv estimait que M De Pomponne ne lui avait pas fait la part du lion assez forte dans la paix de Nimègue. Madame De Sévigné nous a dès longtemps intéressés à la chute de ce ministre, qui était un si aimable homme de société. Au point de vue intérieur de port-royal, et en faisant comme sa soeur la mère Angélique de Saint-Jean, nous devrions plutôt le féliciter que le plaindre d' un accident qui, en le retirant d' un poste élevé et d' un lieu de péril, le mettait à même de s' appliquer désormais à la méditation des seuls vrais biens ; mais M De Pomponne, tout pieux qu' il était, pensait sans doute que c' était un peu trop tôt pour un si grand renoncement. Cette chute n' eut aucun rapport direct avec la persécution recommençante contre port-royal ; mais il était difficile que l' opinion publique n' y cherchât pas quelque liaison. C' était tout au moins une coïncidence fâcheuse, un signe de fatal augure : l' étoile des Arnauld en cour achevait de se voiler. M De Pomponne fut rappelé après douze ans de disgrâce, en 1691, et reprit place dans le conseil en qualité de ministre d' état ; il guida les débuts de Torcy son gendre. p51 Il n' eut, d' ailleurs, ni ne chercha à avoir aucune action ni influence quelconque sur les choses, alors si avancées, du jansénisme : il craignait avant tout de s' y compromettre. Une fois, pendant le siége de Namur (1692), Arnauld se hasarda à lui envoyer son secrétaire et compagnon, M Guelphe, pour obtenir une sauvegarde du roi en faveur d' un de ses amis du pays de Liége. M De Pomponne fut consterné, et son premier mot fut : " si le confesseur vous découvrait ! ... " Arnauld, obligé de se justifier de cette démarche comme d' une imprudence, écrivait à Madame De Fontpertuis : " votre ami (M De Pomponne) a eu grand soin de vous donner avis de la visite qu' on lui a faite.... etc. " p52 l' année suivante (1693), Louis Xiv, ayant su qu' Arnauld avait été malade, demanda de lui-même de ses nouvelles à M De Pomponne et s' informa de son âge. Cette question fit bruit ; c' était une ouverture toute naturelle. M De Pomponne paraît en avoir peu profité. En tout, ce n' était guère, à la fin, qu' un ministre honoraire, et aussi qu' un Arauld honoraire. p53 Ii. Parmi les confesseurs qu' on essaya dans ce temps à port-royal et qui n' y furent qu' un moment, il en est un à qui il arriva une grave mésaventure. Elle servira à nous prouver, une fois de plus, combien le jansénisme était subtil à s' insinuer et à entrer dans la place, même en vue de l' ennemi et sous son couvert. Le confesseur précédemment donné, ce prêtre breton Poligné, s' étant conduit tout à fait grossièrement, sans décence et sans tact, et ayant démasqué sa nature de rustre, avait dû être éloigné ; les religieuses n' avaient plus, pour les confesser, que le bon et honnête M L' Hermite. M Grenet s' adressait pour des sujets à toutes les paroisses de Paris. Surl' excellent témoignage p54 du curé de Saint-Louis-En-L' île, un prêtre nommé Lemoine fut agréé par l' archevêque et vint prendre ses ordres ; c' est même devant ce prêtre et le curé de Saint-Benoît qu' eut lieu une de ces conversations à coeur ouvert, qu' il m' a paru curieux de rapporter. L' archevêque l' envoya donc avec confiance à port-royal, en s' en remettant à sa discrétion, et en lui disant pour dernier mot : mitte sapientem et nihil ei dicas . Le prélat oublia cette fois, a dit un historien janséniste, qu' il était bon chien de chasse , comme il se vantait de l' être. M Lemoine, établi aux champs à demeure le 30 octobre 1680, y était depuis trois mois, à la grande satisfaction de toutes les personnes du dehors et du dedans, lorsque le 14 février (1681) un commissaire, suivi d' un valet, arriva à cheval, demanda à parler à M Lemoine qui venait de dire la messe conventuelle, et lui donna ordre de partir immédiatement pour Saint-Germain où était alors la cour, s' efforçant d' ailleurs de le rassurer sur les suites par de bonnes paroles. M Lemoine partit à cheval avec eux aussitôt après le dîner, et arrivé à Saint-Germain il fut interrogé très-rigoureusement par M De Châteauneuf, secrétaire d' état. Voici le fait : ce M Lemoine était un ancien directeur du séminaire d' Aleth, un disciple de M Pavillon, et l' un de ceux qui approuvaient les deux évêques dans leur résistance à la régale. Un an et demi auparavant, il avait écrit à l' un de ses amis et qui est des nôtres, M Le Pelletier Des Touches (l' un des solitaires alors de l' abbaye de Saint-Cyran), qu' on lui avait dit que les pauvres de Pamiers souffraient beaucoup par suite de la saisie du temporel et que le séminaire était sur le point de fermer. Il savait bien à qui il faisait p55 cette confidence : après qu' on eut pris quelques informations à Pamiers, M Des Touches avait fait payer à Paris six mille livres que M Lemoine s' était chargé de faire passer à M De Caulet. Cet évêque, ainsi secouru de bien des côtés par des charités secrètes, avait fini par être plus riche, dit-on, que quand il touchait ses revenus. M De Pamiers était mort depuis, mais on avait su qu' une somme lui avait été envoyée par le canal de M Lemoine. M De Châteauneuf pressa celui-ci, durant une demi-heure, de lui dire le nom de l' ami qui l' en avait chargé, jusqu' à le menacer, sur son refus, de l' envoyer à la bastille : " enfin il m' a dit que j' agissais mal pour moi et pour cet ami de ne point vouloir le nommer, qu' il le savait d' ailleurs, et qu' il voulait le savoir par moi ; qu' il me donnait sa parole qu' il ne lui en arriverait aucun mal non plus qu' à moi, si je le déclarais. Sur cela je lui ai dit que ce qui m' obligeait au secret était la crainte de nuire à celui qui a fait une bonne oeuvre, et que puisqu' il m' assurait qu' il ne lui en arriverait aucun mal, j' obéissais à l' ordre du roi qu' il me signifiait de lui déclarer cette personne, et je la lui ai nommée. " M Lemoine trouvait moyen, le soir même, d' écrire cela en toute hâte dans une lettre destinée à être lue à port-royal et à être communiquée à M Des Touches, qui, prévenu en secret, devait avoir l' air de ne l' être pas. Le lendemain, l' archevêque en arrivant à Saint-Germain vit M Lemoine, lui reprocha de lui avoir dissimulé des antécédents, desquels tout le premier il n' avait pas eu l' idée de s' enquérir. Il sentait bien qu' avec toute sa finesse il y avait été pris, et qu' il avait p56 lui-même fait entrer non pas le loup, mais le chien de berger, dans la bergerie. M Lemoine, à qui le retour à port-royal était interdit, écrivit à l' abbesse une lettre d' adieu dans les termes du respect le plus tendre, et qqi suffisent, malgré son peu de séjour au désert, pour le révéler et le qualifier à nos yeux dans son esprit intérieur. Bien qu' on le perde de vue dès lors et que les nécrologes ne fassent point mention de lui, M Lemoine est digne d' être mis au rang de nos messieurs. " ce 17 février. " ma révérende mère, " cette lettre est pour vous dire adieu et à toute la communauté de nos chères soeurs.... etc. " si, en quittant port-royal, il se disait qu' il perdait le paradis terrestre, les religieuses sentirent qu' elles perdaient en lui un trésor . Il n' arriva point malheur à M Des Touches, ainsi p57 convaincu d' avoir envoyé les six mille livres. Comme il était question, à son sujet, d' une lettre de cachet et de quelque méchant ordre, Louis Xiv s' y opposa et dit cette parole souvent citée : " il ne sera pas dit que, sous mon règne, quelqu' un ait été mis à la bastille pour avoir fait l' aumône. " Louis Xiv manqua souvent à la justice, mais il ne crut pas qu' il y manquait ; son esprit laissé à lui-même avait de l' équité, tant naturelle que chrétienne. Dans une autre occasion encore, M De Harlay parut oublier qu' il était bon chien de chasse , et il l' oublia de son plein gré, en permettant l' entrée de port-royal à un ami, à l' un de ceux mêmes sur qui il avait fait arrêt dans les premiers temps : il consentit, en octobre 1681, à ce que M Le Tourneux devînt confesseur, au moins par interim , du monastère. L' un des mois précédents avait été signalé par une transe extrême, suivie d' une grande consolation. Les trois années de gouvernement de la mère Angélique expiraient ; on avait à procéder à une nouvelle élection. Un mot ambigu de l' archevêque à qui on en fit parler, et qui donna ordre de répondre de sa part qu' il demandait deux ou trois jours pour en délibérer, fit craindre qu' il n' autorisât point la communauté à procéder à cet acte, qui était une question de vie ou de mort. Là-dessus grand effroi. La mère abbesse reçut le vendredi 1 er août la réponse à dix heures du soir. Jugeant p58 qu' il n' y avait rien de bon à espérer de ce délai, elle crut ne devoir pas perdre un instant à invoquer le secours du ciel. Elle fit assembler à deux heures du matin, en chapitre, toutes les soeurs qui allaient à matines ; elle leur apprit tout ce qui se passait, et qu' elle allait faire exposer les saintes reliques pour commencer les prières de quarante heures aussitôt que matines seraient achevées : " ce qui se fit, disent nos relations, en la manière accoutumée, excepté que, ne voulant point faire d' éclat, on ne chanta point le petit veni sancte devant la grille, mais seulement l' antienne des saints, salvator mundi , dans la chapelle. Le dimanche 3, la mère abbesse eut la pensée de s' adresser particulièrement à la vierge, dont la fête approchait (15 août) ; car port-royal, avec ses filles de saint Bernard, n' était nullement indévot à la vierge, comme l' en accusaient les ennemis. Je passe sur les divers articles et conditions de ce voeu, entre lesquels était un pèlerinage à notre-dame de Liesse qu' on fit p59 faire par l' un des amis, le frère d' une des religieuses, qui se mit en route quatre jours après. Le retard se prolongeait ; on leur écrivait que M De Paris demandait encore le reste de la semaine pour répondre. L' alarme était à son comble, quand, le mercredi 6, arriva un exprès dépêché par Madame De Saint-Loup, la grande nouvelliste, avec une lettre de celle-ci pour Mademoiselle De Vertus qui commençait par ces mots : " joie ! joie ! Joie ! vous ferez demain votre élection. " il y avait eu un simple malentendu ; l' archevêque n' avait eu aucun mauvais dessein dans le retard, et la mère Angélique ayant été réélue, et lui en ayant fait part le jour même en le remerciant, il fut le premier à l' en féliciter par une réponse fort polie. Dans sa lettre de remercîment à l' archevêque, la mère Angélique avait glissé un mot sur ce qui lui tenait surtout à coeur et à toute la communauté, cette défense de recevoir des novices, qui était pour le monastère un arrêt indirect de mort avec un terme indéfini : " si l' humilité et la soumission, lui disait-elle, ont tant de mérite devant Dieu, cet état où nous demeurons depuis plus de deux ans en aura peut-être assez bientôt auprès de vous, monseigneur, pour vous faire regarder p60 avec compassion l' humilité de vos servantes et leur donner la même bénédiction que Dieu donna au commencement du monde et qui fait qu' il subsiste encore, en disant : crescite et multiplicamini ! " sur cette corde-là, le prélat ne fit point semblant d' entendre. Le mot d' ordre secret, la malédiction diabolique proférée sur port-royal depuis 1679, était : " diminuez petit à petit et dépeuplez-vous. " on était toutefois, pour le moment, dirait un observateur médecin, dans une période de détente et de rémittence, et sans qu' il y eût à chanter victoire comme faisait Madame De Saint-Loup, il y avait du mieux. Le duc de Roannez, autre aget officieux et grand nouvelliste lui-même à bonne fin, parla à l' archevêque de plusieurs confesseurs qu' on avait en vue, et de M Le Tourneux, mais de celui-ci incidemment ; car il était trop notoirement ami, pour qu' on espérât qu' il pût être accordé. La mère Angélique l' avait de même nommé, à la fin d' une lettre écrite en dernier lieu à l' archevêque, mais comme osant à peine le proposer. Quelques jours après, le dimanche 19 octobre, M Le Tourneux arriva à port-royal sur la fin de la grand' messe, avec permission de confesser pour la fête de la toussaint. Ce fut un étonnement, mêlé aussitôt d' actions de grâces. Cette permission lui fut prolongée encore au delà. On retrouvait en lui, -nous retrouvons un successeur direct des Sainte-Marthe, des Singlin et des Saci. p61 M Le Tourneux n' était pas seulement un parfait confesseur, c' était un grand sermonnaire et prédicateur ; il était né tel, pour ainsi dire. à Rouen, sa ville natale, on prenait plaisir, au sortir du sermon, à le faire monter tout enfant sur un fauteuil, et à lui faire prêcher le sermon qu' on venait d' entendre ; il le récitait dans les mêmes termes. Dès l' âge de huit à dix ans, il improvisait des prônes. Les bourgeois de Rouen se plaisaient à le faire prêcher à la porte de leurs maisons et lui donnaient un sou par sermon. Sa famille était des plus humbles. M Thomas, le maître des comptes, père de Du Fossé, le distingua et le protégea. Usant d' une somme qui lui avait été léguée à cette fin d' élever quelque écolier pauvre, il envoya le jeune Nicolas Le Tourneux étudier à Paris, d' abord au collége des jésuites : l' enfant y eut tant de succès que, pour donner de l' émulation aux deux fils de M Le Tellier (Louvois et le futur archevêque de Reims), on le mit près d' eux comme camarade et antagoniste ; cette familiarité lui fut plus tard utile, et quand il fut devenu célèbre, la protection du chancelier le soutint quelque temps sur l' eau malgré son jansénisme. Il fit sa philosophie aux grassins, sous M Hersant. Ses études terminées, et après un intervalle de retraite à la campagne en Touraine auprès d' un ecclésiastique de mérite auquel il s' était attaché, il retourna à Rouen et entra à p62 vingt-deux ans dans les ordres avec dispense d' âge. Il fut placé comme vicaire à la paroisse de Saint-étienne des tonneliers : " ce fut là, nous dit Du Fossé en ses mémoires, qu' il commença à faire paraître de quoi il était capable. Il y fit connaître l' évangile, qui était alors très-ignoré ; il y prêcha la pénitence à l' exemple de Jésus-Christ et d' une manière conforme au véritable esprit de l' église. Il le faisait avec une certaine simplicité qui excluait de ses discours toute vaine affectation d' éloquence, qui les eût rendus indignes de l' auguste majesté de l' évangile. " sa réputation s' étendit bientôt, et on le réclamait pour prêcher dans les plus grandes paroisses. Lors de la paix de l' église, âgé de trente ans à peine (étant né en avril 1640), il quitta les fonctions actives du ministère et s' en vint de Rouen demeurer à Paris avec Du Fossé et M De Tillemont dans leur maison rue saint-Victor ; il entra par eux en liaison étroite avec port-royal. Son talent semble avoir hésité, durant ces années, entre l' étude austère, pénitente, silencieuse, et l' éloquence brillante. Il avait quitté la soutane et pris l' habit gris, et il s' interdisait l' autel par scrupule d' y être monté avant l' âge. M De Saci, sous la conduite duquel il s' était mis, ne lui permit pas longtemps d' être inutile et d' enfouir ainsi son trésor. M Le Tourneux publia en 1673, par manière d' essai, l' office de la semaine sainte en latin et en français, avec une préface et des remarques qui donnèrent idée de ce qu' il pourrait faire. Nommé chapelain au collége des Grassins, il y recommença à parler et à distribuer ses instructions excellentes comme s' il eût été dans la chaire la plus entourée. M Le Vayer, maître des requêtes, l' ayant entendu par hasard, fut si p63 charmé de son éloquence forte, simple, évangélique, qu' il se lia étroitement avec lui, et voulut l' avoir logé dans sa maison. C' est chez lui que M Le Tourneux composa son histoire de la vie de Jésus-Christ (1673), dont la préface fut très-remarquée, et présente une exposition claire et abondante du système de la chute et de la rédemption. Il concourut peu après pour le prix d' éloquence fondé à l' académie française par Balzac. Il écrivit son discours en une seule journée, dit-on, la veille même du terme prescrit, et il remporta le prix avec grandes louanges en 1675. Enhardi par ces succès et encouragé par Pellisson dont il était devenu l' ami, il donna son carême chrétien (1682), tout composé des épîtres, évangiles et prières récitées dans l' église en ce saint temps, avec des explications saines, instructives et populaires : c' est par là qu' il débuta dans son année chrétienne , continuée depuis avec un succès croissant, et à laquelle est resté attaché son nom. Mais ce carême imprimé, qui mettait M Le Tourneux p64 en grande estime auprès des bons juges, ne le mettait point encore en pleine lumière ; il lui fallait, pour se produire tout entier, l' autre carême que M Le Vayer, marguillier de Saint-Benoît, l' engagea de prêcher à cette paroisse, précisément dans le même temps, en 1682. Il y remplaçait le père Quesnel qui avait dû s' éloigner. Il commença le jour de la purification. Ce fut un événement dans le monde religieux. On peut dire que M Le Tourneux entra à Saint-Benoît obscur, et en sortit célèbre. Sa mine chétive, sa figure qui au premier aspect paraissait basse, ne faisaient guère présager d' abord beaucoup de vogue ni un auditoire bien nombreux ; les bedeaux, dit-on, et les loueuses de chaises en auguraient au plus mal ; mais, dès qu' il eut fait son premier sermon, il y eut foule. " on se disait communément que jamais homme n' avait prêché l' évangile comme celui-là ; qu' il n' y avait rien d' affecté dans ses discours, mais que tout y respirait la vraie éloquence, celle qui naît de la force de la vérité et de l' onction du saint-esprit... on vit des duchesses, touchées vivement de ce qu' il avait dit contre le luxe et contre la dépense excessive des ameublements qui ôtaient le pain et le vêtement aux pauvres, vendre avant la fin du carême ce qu' elles avaient de plus précieux, et se reprocher à elles-mêmes la nudité de tant de misérables qu' elles semblaient dépouiller. " -" quel est donc, demanda un jour Louis Xiv à Boileau, un prédicateur qu' on nomme Le Tourneux ? On dit que tout le monde y court. Est-il si habile ? " -" sire, reprit Boileau, votre majesté sait qu' on court toujours à la nouveauté ; c' est un prédicateur qui prêche l' évangile. " et comme le roi insistait pour avoir son sentiment, p65 il répondit : " quand il monte en chaire, il fait si peur par sa laideur qu' on voudrait l' en voir sortir ; et quand il a commencé à parler, on craint qu' il n' en sorte. " M Le Tourneux dut pourtant en sortir presque aussitôt. Ce succès extraordinaire d' un homme qu' on savait si lié avec port-royal éveilla l' envie. M Le Tourneux ressuscitait Des Mares, il balançait Bourdaloue : on le fit taire ou du moins on ne lui permit pas de recommencer. On croit que c' est à M Le Tourneux et au genre d' homélie qui lui était propre, que pensait expressément La Bruyère lorsque dans son chapitre de la chaire il a écrit : " jusqu' à ce qu' il revienne un homme qui, avec un style nourri des saintes écritures, explique au peuple la parole divine uniment et familièrement , les orateurs et les déclamateurs seront suivis. " M De Saci n' avait pas été sans se méfier de ce trop de succès ; sachant ce que c' est que l' envie, il la craignait pour M Le Tourneux, et lui conseillait de se moins produire dans la chaire et de se réserver pour le service des âmes en particulier. Il sentait de quelle utilité un tel homme pouvait être à port-royal, lui absent, et dans la disette spirituelle à laauelle étaient réduites ces pauvres isolées. M Le Tourneux se le disait également ; mais il dut céder à des considérations extérieures et à des instances qui allaient aussi, il faut le dire, dans le sens de son génie naturel. Avant que le venin de la calomnie eût encore eu le temps d' opérer et pendant la durée de ce carême florissant, il dut y avoir pour port-royal, pour les filles d' esprit qui le dirigeaient, une consolation secrète, et même un réveil assez légitime d' espérances. Leur confesseur se trouvait être (comme aux beaux jours d' autrefois) p66 l' homme de Paris qui avait le plus de vogue, d' autorité actuelle, et auquel les gens de bien applaudissaient le plus ; il était salué de tout le public chrétien, et semblait trouver grâce et accès auprès des puissances. De légers symptômes survenus paraissaient annoncer un adoucissement dans les volontés jusqu' alors inflexibles. Je me plais à m' attacher à ces dernières heures des moins mauvais jours, à indiquer ce vague rayon dans le nuage, comme se le montrèrent sans doute avec un reste d' espoir celles qui sentaient la nuit s' approcher. Le troisième jeudi de carême, 26 mars, Mademoiselle De Vertus, qui était depuis quelque temps plus malade d' un point de côté, écrivit à l' archevêque pour lui demander que M De Saci pût venir à port-royal et la confesser : " il y a très longtemps, lui disait-elle, que ma conscience est entre ses mains ; ... etc. " la lettre fut rendue à l' archevêque, le dimanche 1 er mars, par le fidèle Hilaire, agent zélé de port-royal ; et comme M De Harlay paraissait n' oser prendre sur lui de donner cette permission sans en avoir parlé au roi, Hilaire offrit de se rendre incontinent à Saint-Germain, et d' y porter un billet pour le roi avec la p67 lettre de Mademoiselle De Vertus. L' offre acceptée, il fit diligence et arriva au moment dd dîner du roi, qui fit réponse une heure après par un mot d' écrit : il s' en remettait de tout à l' archevêque. M De Harlay, en recevant cette réponse, témoigna que c' était avec bien de la joie et de l' affection qu' il accordait à Mademoiselle De Vertus ce que le roi le laissait libre de faire. Hilaire, à l' instant, disposa tout pour qu' on pût aller, le lendemain de grand matin, querir en calèche M De Saci à Pomponne. M De Saci, à son passage à Paris, vit, dès le matin du mercredi, l' archevêque, qui le reçut avec toute la civilité et l' affection possible. Comme M De Saci lui demandait quel terme il lui fixait pour son séjour, il ne lui en voulut point marquer précisément, lui disant " que cela n' était point nécessaire à l' égard d' un homme sage comme lui, que cela dépendrait de Mademoiselle De Vertus ; qu' il pouvait demeurer trois jours, quatre jours, selon qu' il le jugerait à propos. " de plus, il lui donna le jubilé pour les malades, et lui mettant son mandement entre les mains, avec la bulle ou le sceau appendu, il lui dit " qu' il était le premier à qui il le donnait, " ce mandement ne devant être publié que quinze jours après : en un mot, ce furent des bonnes grâces et de petits présents d' archevêque. " là-dessus, dit la relation manuscrite du monastère, M De Saci se mit en chemin, et arriva ici sur les deux heures. Après avoir salué nos mères et s' être un peu reposé, il entra pour voir Mademoiselle De Vertus, et en même temps donna sa bénédiction, à la porte des sacrements, à toute la communauté qui l' y attendait avec bien de l' empressement et de la joie, nones ayant été différées pour ce sujet. " p68 le journal manuscrit n' en dit pas davantage, mais ce que fut cette joie des coeurs, après trois années de séparation, on le peut imaginer : c' est ici le cas de lire dans l' entre-deux des lignes ce qu' on s' est abstenu d' écrire. M De Saci usa discrètement de cette permission inespérée. Arrivé le mercredi dans l' après-midi, il ne resta que jusqu' au dimanche inclusivement. Durant ce temps il confessa et communia Mademoiselle De Vertus ; il donna les sacrements à une soeur malade, évitant d' ailleurs tout ce qui aurait paru une reprise de possession de la communauté. Les entretiens qu' il eut avec l' abbesse, c' est à nous de les supposer. Le lundi 9 dès le matin, il partit pour s' en retourner à Paris et de là coucher à Pomponne, sans s' arrêter ni voir personne que pendant le temps qu' il fallut pour faire reposer les chevaux. M De Luzancy et Madame Hippolyte (cette hôtesse habituelle de Pomponne), qui étaient venus avec lui, s' en retournèrent aussi avec lui. Cependant, tout occupé qu' il était de son triomphant carême de Saint-Benoît, M Le Tourneux ne négligeait pas son troupeau des champs. Nous l' y voyons présent dans la semaine-sainte, du lundi au jeudi, officiant, donnant la communion aux malades. Le jeudi, on avança l' office, parce qu' il devait s' en retourner à Paris pour y prêcher le lendemain. Il revint dans la quinzaine, le mardi 7 avril, amenant avec lui trois religieuses de Liesse qu' on avait désiré éloigner de leur monastère où la division s' était mise, et que l' archevêque lui avait permis de placer comme hôtesses à port-royal. C' était presque un gage qu' on ne voulait pas laisser la maison sans aucun ravitaillement p69 d' âmes, et que toutes les avenues n' en étaient point à jamais fermées. Le jour même de pâques (29 mars), la mère Angélique, en datant expressément de ce saint jour, avait écrit une lettre à l' archevêque, et avec ce tact, ce tour ferme et juste qui est son cachet, elle lui demandait deux choses : l' une, toute simple et indiquée, que M Le Tourneux devînt le confesseur régulier du monastère et autrement qu' à titre provisoire ; l' autre, en termes plus couverts, qu' on pût recommencer à recevoir des novices comme auparavant : " monseigneur, " tout ce qui a rapport au bien des âmes pour lesquelles Jésus-Christ, qui est notre pâque, a été immolé, a rapport à cette grande fête,... etc. " adresse et dignité, cette âme supérieure savait concilier les deux choses ; mais ce fut inutilement. Les suppliques restèrent vaines, et l' on s' aperçut bientôt que rien n' était changé. Le prochain été qui fut des p70 plus calamiteux, d' affreux orages, des inondations qui ressemblaient à un déluge, une espèce de tremblement de terre qui fut comme le prélude des ravages et qui ébranla tout le vallon (12 mai 1682), parurent à ces âmes pieuses des signes visibles que la colère d' en haut n' avait point cessé. J' ai voulu du moins donner idée de la consolation trop fugitive que M Le Tourneux apporta à port-royal dans son court passage. Le moment approchait où lui-même ne pourrait se défendre contre les envieux que lui avaient faits ses talents et son succès. Il avait pourtant de puissants appuis et des amis en tous lieux. Le chancelier Le Tellier, qui faisait le plus grand cas de son carême imprimé, était, avec Pellisson, celui qui l' encourageait le plus à continuer sur ce plan toute l' année chrétienne . M Le Tourneux s' était rendu utile à M De Harlay par sa science ecclésiastique, et il avait fait partie de la commission instituée pour la réforme du bréviaire de Paris, dit bréviaire de Harlay. Il était une des lumières dans cette réforme liturgique générale qui s' accomplissait alors ; M De Vert, trésorier de Cluny, le consultait sur le bréviaire de l' ordre et sur l' historique des cérémonies de l' église ; le poëte Santeul, qui faisait de lui son oracle, lui était redevable de la matière de ses plus belles hymnes. Appelé à Versailles par des personnes pieuses de la cour, M Le Tourneux était recherché dans le royaume par de grands prélats. Chanoine de la sainte-chapelle, ayant encore un autre bénéfice qui se desservait à Saint-Michel dans le palais, p71 il avait été pourvu en dernier lieu par l' archevêque de Rouen, Colbert, du prieuré de Villers-Sur-Fère en Picardie. Cette pluralité de bénéfices (car il en avait gardé au moins deux, et peut-être les trois) alarmait un peu sa conscience, et il y aurait mis ordre s' il avait vécu ; mais il eût désiré ne se démettre de ce canonicat de la sainte-chapelle qu' en faveur de quelqu' un de digne : en attendant il se contentait d' en employer chrétiennement les revenus. C' est au milieu de cette condition déjà si établie de toutes parts, et de cette vogue croissante, que, vers la fin de l' année 1682, il se sentit arrêté par des influences ennemies qui finirent par dominer l' archevêque lui-même ; et, à la fois par prudence, et pour se mortifier de son trop de vogue et d' éclat, il jugea à propos de se dérober. Il s' éclipsa comme il l' avait déjà fait à d' autres moments de sa vie : -d' abord après ses études, un certain temps en Touraine ; -puis, après ses succès de chaire à Rouen, trois ans rue saint-Victor à Paris ; -ici ce sera sa dernière retraite. à partir d' octobre 1682, on ne le retrouve p72 plus à port-royal ; mais il ne le quitte que pour en mieux pratiquer l' esprit. Il se retire dans son prieuré de Villers pour s' y livrer sans partage à l' étude et à la pénitence. " nous l' y trouvâmes, écrit Du Fossé qui le visita en ces années, vivant comme un homme qui n' aurait point eu de corps à nourrir, et comme s' il eût voulu le faire mourir de faim.... etc. " il employait ses revenus et le produit de ses livres à élever quelques jeunes gens qui partageaient sa retraite ; nous rencontrerons bientôt un des sujets distingués sortis de cette école. Il avançait dans la composition de son année chrétienne , dont six volumes avaient paru (1682-1685). Mais la tracasserie, la haine du bien, toujours si prompt à s' attacher à tout ce qui était de port-royal, poursuivit M Le Tourneux dans ses écrits comme elle avait déjà fait dans la chaire. Le nonce du pape dit un jour au père de La Chaise que sa sainteté demandait qu' on supprimât quelques livres, et entre autres l' année chrétienne , " parce que la messe y est traduite en français. " le père De La Chaise en parla au roi, qui en dit un mot à M De Paris. De là défense de l' archevêque au libraire élie p73 Josset de plus vendre dorénavant des années chrétiennes . " sa femme s' est allée jeter aux pieds de M De Paris, écrit Arnauld dans une lettre à M Du Vaucel, pour lui représenter que c' était ruiner sa famille ; mais il lui a répondu qu' on la dédommagerait. Et cela ne sera pas difficile ; car on ne plaint pas l' argent en ces rencontres. Mais qui dédommagera les âmes ? " on a, d' un abbé De La Vau de l' archevêché, une lettre en forme d' avertissement, adressée à M Le Tourneux, qui marque jusqu' où allait l' arrogance du ton et du procédé à l' égard de ce docte et pieux serviteur de Dieu : " Monsieur Le Tourneux se peut souvenir que monseigneur l' archevêque de Paris lui donna une grande marque de confiance, lorsqu' il lui donna sa mission pour aller à port-royal,... etc. " p74 voici l' humble et touchante réponse de M Le Tourneux, datée de Villers, 19 mai 1686 : " monsieur, " j' ai reçu hier un mémoire que vous avez eu la bonté d' envoyer pour moi à M Josset (le libraire).... etc. " dans une réponse plus détaillée, jointe à la précédente, M Le Tourneux reprenait de point en point chacun des faits qu' on lui imputait dans l' avertissement si cavalier qu' il avait reçu, et il les réduisait à néant. Ces pièces seraient à reproduire en entier ; car rien ne saurait donner une plus juste idée et de la légèreté ou de la perfidie des adversaires, et de la moralité des accusés, de la gravité de leur habitude et du ton de leurs âmes. Il ne se peut voir en aucun temps de plus honorables persécutés que ceux-là, et de plus faits pour imprimer le respect : p75 " je me souviens sans doute, disait donc M Le Tourneux en entrant dns le détail de l' accusation, et j' espère de m' en souvenir toujours, que monseigneur l' archevêque de Paris me donna une grande marque de sa confiance,... etc. " p76 après une longue explication sur ses livres et son année chrétienne en particulier, pour l' approbation de laquelle il avait choisi des docteurs autorisés, il protestait de son esprit de soumission, non sans une plainte sourde et comme étouffée sur l' inutilité où l' on prétendait réduire chacun de ses talents, dont le principal était l' explication populaire de l' évangile : " monseigneur l' archevêque peut se souvenir que je lui ai marqué une si grande soumission pour mes pasteurs, que j' étais prêt à aller catéchiser dans le dernier village de son diocèse s' il m' y envoyait.... etc. " on lui avait proposé pour modèle M Nicole : c' était un faux exemple. Nicole vieux, de retour à Paris et ne demandant qu' à y mourir en paix, avait fini sa carrière : M Le Tourneux, dans la force de l' âge, commençait la sienne. Nicole d' ailleurs, le moins prédicateur des hommes, ne pouvait être raisonnablement proposé en modèle à M Le Tourneux, né essentiellement prédicateur et destiné à la parole publique. Mais c' est un peu l' inconvénient de ces honnêtes ralliés, de ces repentis et réconciliés par douceur d' humeur et par fatigue, de ces Silvio Pellico de tous les temps, d' être proposés pour bons sujets imitables à des hommes qui ont une toute autre verdeur et une autre séve. Quoi qu' il en soit, M Le Tourneux disait en s' abaissant : " j' estime M Nicole, et je suis prêt à suivre ses conseils ; je préférerai ses lumières aux miennes, sans scrupule et avec joie.... etc. " p77 la vérité ne triompha point : elle devrait y être accoutumée. M Le Tourneux était venu à Paris pour cette affaire de l' année chrétienne , quand il fut frappé soudainement d' apoplexie, le jeudi 28 novembre 1686 vers six heures du matin, à ce qu' on crut ; il était seul dans sa chambre et se portait bien la veille. On entra à sept heures et on le trouva comme mort ; on ne put que lui donner l' extrême-onction, ne lui jugeant pas assez de connaissance pour le viatique ; il n' expira que l' après-midi sur les deux heures. La consternation fut grande parmi les amis, et la surprise ajouta à la douleur. La mort soudaine, qui a souvent paru la plus désirable aux yeux du philosophe, est la plus redoutable aux yeux du chrétien. On apprit à port-royal l' accident mortel dans la journée même du jeudi. Le lendemain matin, l' abbesse, la mère Du Fargis, envoya un exprès à Paris avec une lettre à Madame De Fontpertuis pour la prier d' obtenir que le coeur de M Le Tourneux p78 fût apporté au monastère ; on n' osait pas demander davantage. Ce billet ne trouva point madame De Fontpertuis à Paris ; " mais Dieu, disent nos relations fidèles, qui ne voulut pas priver cette maison de ce qui aurait été assurément dans l' intention du défunt s' il avait été en état de s' en expliquer, inspira en son absence à des personnes amies ce que notre mère avait demandé, et sans que l' on le sût à Paris, le défunt étant déjà enseveli et dans la bière, le vicaire de Saint-Severin et Madame Josset prirent résolution de faire prendre son coeur, et de nous l' apporter ; ce qui réussit, mais non pas sans que l' on s' en aperçût. Comme l' on commençait à en faire du bruit et quelques personnes y trouvant à redire, cela leur fi craindre, quoique assez sans apparence, que l' on ne s' opposât à leur dessein ; et ce fut ce qui leur fit conclure de se mettre en chemin, pour nous l' apporter, entre quatre et cinq heures du soir. " on loua un carrosse à quatre chevaux, et l' on partit en toute hâte ; mais on se perdit par les chemins, on fut plus de neuf heures en route ; et ce ne fut pas sans une grande surprise que sur les deux heures après minuit, pendant qu' elles disaient les matines de Saint-André (30 novembre), les religieuses entendirent un carrosse entrer dans la cour du monastère. C' était le coeur de M Le Tourneux qui s' en revenait reposer dans son chaste asile. Il alla rejoindre tant d' autres coeurs fidèles dans la chapelle des reliques. Son corps avait été enterré en l' église de saint-Landry. -M Le Tourneux n' avait que de quarante-six à quarante-sept ans. -il laissa par testament à port-royal une somme de 2000 livres (d' autres disent 4000), produit de ses ouvrages. p79 La mauvaise volonté des ennemis ne fut point désarmée par sa mort même ; ils extorquèrent de l' official de Paris une sentence foudroyante du 10 avril 1688, et une ordonnance de M De Harlay du 3 mai suivant, confirmative de cette sentence, contre une traduction qu' il avait faite du bréviaire romain, comme si elle eût contenu plusieurs hérésies. " jamais, dit Du Fossé, ordonnance ne fit plus de bruit dans Paris ; mais il est vrai aussi qu' on ne vit peut-être jamais un consentement plus général, pour rendre justice à l' innocence du traducteur et à la bonté du livre : en sorte que le prélat demeura lui-même convaincu que la passion de ses envieux avait eu la plus grande part dans cette affaire, et il ne put refuser à son libraire la permission qu' il lui demanda de vendre ce livre. " on le voit, M Le Tourneux, bien que venu tard, toujours contrarié et si vite emporté, est une des vraies figures de port-royal ; il en a tous les caractères, y compris la persécution. En des jours plus réguliers il eût été avec M De Tillemont, et sous une forme plus manifeste, un des remplaçants de M De Saci qui s' était volontiers déchargé sur lui du soin de plusieurs âmes, et qui le consultait sur ses écrits avant la publication comme un maître dans la doctrine ecclésiastique. Il eût illustré toute chaire où il serait monté ; il avait un don. Le carême qu' il avait prêché à Paris avait tant p80 frappé dans tous les rangs, que M Le Tourneux était resté connu même du peuple sous le nom de prédicateur de Saint-Benoît . Il était cité partout comme ayant la réputation, par excellence, du prône, de l' explication des évangiles. Madame De Caylus parlant d' une supérieure de saint-Cyr (Madame De Brinon) qui avait de l' esprit et une grande facilité de s' exprimer, et même de l' éloquence, disait : " tous les dimanches après la messe, elle expliquait l' évangile comme aurait pu faire M Le Tourneux . " c' était un nom courant et accepté que le sien. M Le Tourneux n' avait eu qu' une saison, n' avait brillé qu' un carême, mais il avait bien brillé. Ses livres posthumes prolongeaient sa réputation. Ce n' était pas seulement Fénelon qui, dans un résumé général des discussions sur l' amour pur , s' appuyait de l' autorité de M Le Tourneux, qui avait parlé à souhait de cet amour dans son livre des principes et règles de la vie chrétienne ; c' était Madame De Sévigné qui lisait avec plaisir ces mêmes règles chrétiennes (février 1689) : " je n' avais fait que les envisager, dit-elle, sur la table de Madame De Coulanges ; elles sont à présent sur la mienne. " tel on était en ce temps-là. Cependant je n' ai pas tout dit : en étudiant cette figure, l' une des dernières et non des moins belles de notre cadre, en considérant cette vie si traversée, je p81 n' ai pu me défendre de réflexions qui vont même au delà, qui portent sur l' ensemble de notre sujet, et qui y appartiennent essentiellement. à l' acharnement avec lequel M Le Tourneux fut persécuté de son vivant et qui ne cessa même pas après sa mort, on a senti qu' il se rattache à lui toute une grave question, et cette question s' est renouvelée, s' est continuée jusqu' à nos jours, où il a recommencé d' être calomnié dans un certain monde. De bonne foi, quand on essaye de lire cette série de livres qu' il a composés, il est difficile de comprendre que des choses aussi monotonement édifiantes aient paru dangereuses et aient jamais été défendues, qu' elles le soient peut-être encore : elles se défendent d' elles-mêmes, ce semble, par l' uniformité et, pour parler en profane, par l' ennui. Mais dépouillons nos lumières acquises, nos idées désormais ouvertes sur la nature, sur le vrai système du monde et sur l' histoire ; sachons retourner en arrière, ne pas être plus difficile qu' une Caylus, une Coulanges ou une Sévigné ; sachons lire jusque dans ces teintes grises et sombres, et voir l' action et la vie où elle a été. Que voulait M Le Tourneux ? Que voulaient ses amis, par l' ensemble de travaux qu' ils réclamaient de lui avec instance et auxquels il était si propre ? Par ses traductions de l' office de la semaine sainte , puis par son carême où il ne traduisait plus seulement, mais où il ajoutait un commentaire abrégé, une explication des épîtres et évangiles que l' église en ce saint temps donne toujours nouvelles pour chaque jour, puis dans son avent et dans ce qu' il a fait des dimanches d' après pâques, M Le Tourneux essayait, au sein d' une société p82 encore chrétienne, de faire participer les fidèles, par l' intelligence comme par le coeur, à tous les actes de la vie chrétienne. Il les voulait mettre à même d' apporter le plus de raison et de réflexion possible dans l' usage des choses incompréhensibles. L' église, tout en se réservant le latin comme langue sacrée dans le service public, n' interdisait pas aux fidèles en particulier de prier en leur langue et de goûter intelligemment la parole de Dieu. Donner cours à des publications pareilles, c' était faire le meilleur appel et opposer la plus excellente réponse aux protestants, alors très-invités à se convertir et très-sollicités d' entrer ; c' était leur montrer ce que c' est que la messe, tant décriée et insultée par eux, et les forcer à la respecter. Cela n' était propre qu' à faire honneur, comme disait Arnauld, à la religion catholique. Et au contraire ces mêmes protestants tirèrent grand parti de la condamnation des livres de M Le Tourneux, en s' écriant : " vous voyez ces idolâtres ! Ils ne veulent pas qu' on puisse rien lire directement de l' écriture, ni rien comprendre de ce que Jésus-Christ a apporté. cette lumière, de dessus laquelle on avait tiré le voile, a blessé les yeux de ces oiseaux de ténèbres. " le fait est que, quand on a lu Le Tourneux, on se rend compte, si l' on est croyant, des motifs de sa foi et de son culte, des diverses formes et des appropriations de la prière, de la composition et de l' ordonnance que l' église a données à l' année chrétienne, et de l' appui qu' y trouve une âme chrétienne à chaque instant, -de la station qu' elle y peut faire à chaque degré ; on s' en rend compte non point par un effort de goût comme on le fait pour comprendre la beauté du poëme de Dante ou d' une p83 vieille cathédrale, mais par le sens moral et pratique, en restant français et paroissien de son temps et du dix-septième siècle, si l' on était du dix-septième siècle. On est un chrétien instruit et estimable, même aux yeux de ceux qui ne le sont pas. Si M Le Tourneux avait fait jusqu' au bout sa fonction, si lui et ses amis avaient pu développer leur oeuvre et la faire accepter, il en serait résulté qu' en France on aurait lu un peu plus les épîtres, l' évangile, l' écriture sainte qu' on lit si peu, et qu' on les aurait lus à la française, en s' en rendant compte jusqu' à un certain point, en comprenant ce qui va au bon sens et au droit jugement de tous et en moralisant à ce sujet : on aurait réalisé mieux qu' on ne l' a fait le rationabile obsequium vestrum de saint Paul. L' ultra-montanisme a craint ce demi-progrès ; il a grondé. M De Harlay, en s' associant par faiblesse à la censure, n' a pas vu que lui-même serait bientôt atteint dans son gallicanisme, dans sa réforme liturgique du bréviaire de Paris, et dénoncé à son heure pour sa fraction d' hérésie. Il faut voir dans l' ouvrage de Dom Guéranger le curieux chapitre où tout ce travail de régularité et aussi de diffusion de la prière et de l' instruction chrétienne au dix-septième siècle est présenté comme le résultat d' une grande conspiration qui se tramait contre la foi des fidèles , et dont les principaux auteurs et promoteurs n' étaient autres que les traducteurs du nouveau-testament de Mons, M Pavillon avec son rituel d' Aleth, M Le Tourneux avec l' ensemble de ses pieux et prudents écrits. Celui-ci est surtout l' objet d' attaques singulières. On est même allé (car la calomnie de ce côté p84 est prompte, et la bêtise s' y mêle aisément) jusqu' à incriminer sa foi en la divinité de Jésus-Christ. Mais le grand crime était de vouloir introduire une part de raison et de connaissance dans les livres jusqu' alors fermés du sanctuaire, de diminuer, même en le révérant, mais en se l' expliquant dans une certaine mesure, le mystérieux et le merveilleux inhérent à la célébration du culte. On est revenu de nos jours à ce merveilleux tant qu' on a pu, par l' imagination, par la résurrection des choses du moyen-âge, par un enthousiasme d' artiste, d' archéologue, de romantique encore plus que de chrétien. Nous avons vu commencer ce mouvement, nous le voyons finir et être même plus court qu' une vie d' homme. Au point de vue historique, ç' a été peut-être une excursion heureuse, une brillante croisade du goût : au point de vue pratique et moral, qu' en est-il resté ? Pour conclure sur M Le Tourneux et le laisser tout à fait gravé dans nos esprits par sa marque distinctive : -il avait entrepris sur une grande échelle la divulgation gallicane et très-chrétienne de l' évangile, des épîtres, une explication de la messe et de toute l' ordonnance du culte, un grand régime d' homélies. Il tendait à faire un peuple, un public chrétien à la française, relativement éclairé. Au lieu de l' y aider, on le condamne, on le prohibe, on l' accable sous la stupidité p85 des accusations ; on insulte à sa mémoire. Que gagne la vraie religion à ces guerres civiles ? Comme si l' ennemi commun, les philosophes, l' esprit du siècle, Voltaire en personne, n' approchaient pas. Oh ! Que le malin qui savait son jansénisme à merveille, et qui en avait de bonnes informations dans sa famille, devait rire en voyant les livres de Le Tourneux à l' index, et l' auteur traité comme un mécréant ! C' était autant de gagné pour lui. p86 Iii. Je continue l' histoire du monastère durant ce calme apparent et perfide où on le laisse peu à peu se détruire. Le résumé, si l' on s' y bornait, serait court. L' histoire de port-royal, depuis 1679 jusqu' à la ruine dernière en 1711, est bien simple et tristement monotone : c' est celle d' une place assiégée, bloquée, qu' on veut anéantir (et on y procède à coup sûr) par disette, par inanition. On pratique un supplice d' un nouveau genre. Pour ne pas avoir l' odieux d' une violence ouverte, on coupe les vivres, puis les canaux, l' un après l' autre, à petit bruit. Il y a même des répits assez longs, des temps d' arrêt dans le travail de sape et d' investissement, comme pour mieux prolonger le plaisir. La garnion p87 cependant dépérit de jour en jour, à vue d' oeil. Depuis qu' on a retranché les novices et interdit le moyen de se recruter, le chiffre, d' abord si florissant, de 73 religieuses du choeur, diminue ; on le voit sensiblement baisser de trois en trois ans, à chaque élection d' abbesse. Il était tombé de 73 à 61 lors de la réélection de la mère Angélique, au mois d' août 1681. Il remonte, et il se retrouve on ne sait trop comment (et sans doute à cause de quelques malades qui s' étaient abstenues à l' élection précédente) de 63 encore en février 1684. Il baisse et retombe à 56, en février 1687 ; à 51, en février 1690 ; à 43, en février 1693 ; à 38 ou 39, en février 1696 ; à 34, en février 1699 ; à 26, en février 1702. Il n' est plus que de 25, en février 1705. On empêchera finalement d' élire une abbesse. Le couvent exténué, réduit, sous une prieure, à une quinzaine de religieuses, dont la plus jeune a cinquante ans, va finir et mourir de sa belle mort. Il ne faut plus qu' un peu de patience encore de la part des adversaires, mais ils n' en auront pas ! Au dernier moment, la rage l' emporte ; l' assiégeant, qui s' était si longtemps contenu, devient comme forcené ; il se jette sur ce qui allait naturellement mourir ; il extermine et arrache de ses ongles ce nid d' hérésie ; il déterre les morts. Ainsi il perd tout le profit de son hypocrite longanimité : après l' odieux de la cruauté lâche et sournoise, il a celui de la vengeance féroce. Mais nous avons trop de circonstances honorables et touchantes à noter, trop de physionomies intéressantes, bien que secondaires, à reconnaître durant cette période d' obscurcissement et dans ces degrés de p88 déclin, pour ne pas nous y arrêter, nous surtout qui savons combien l' état de gêne et d' oppression est conforme à l' esprit de port-royal, et qu' avec les personnages de cette sainte école il convient toujours d' appliquer ce mot d' un poëte, que l' aspect le plus vrai, c' est le plus recouvert. Le premier confesseur proposé à l' archevêque et agréé par lui après le départ de M Le Tourneux, fut M Eustace, curé de Fresnes dans le diocèse de Rouen, ancien précepteur du fils de Madame De Fontpertuis. C' était un ecclésiastique de piété et d' étude, assez instruit, qui se prit d' affection sincère pour port-royal, et y confessa pendant plus de vingt-deux ans (10 août 1683-décembre 1705). Son nom est resté honorablement attaché aux années dernières de la persécution, bien qu' il y ait commis quelque imprudence. M Eustace est un bon prêtre de la catégorie spirituelle de M Grenet, mais ce n' est pas proprement un de nos messieurs. C' en serait un plutôt, s' il était demeuré plus longtemps au monastère des champs, que M Bocquillot, qui y fut un ou deux ans confesseur, et qui me semble avoir marché sur les traces de M Le Tourneux dans l' homélie. La défense qui était faite à port-royal de recevoir des solitaires et des hôtes à demeure, n' empêchait pas quelques ecclésiastiques d' y venir à certaines fêtes, d' y prendre part aux offices et processions, d' y célébrer la messe, ou d' y faire diacre ou sous-diacre . M Bocquillot commence à paraître à ces divers titres dans les journaux manuscrits, sur la fin de l' été de p89 1684, et il eut permission de confesser en janvier 1685. Son histoire est assez curieuse et dénote une nature toute franche. Le profil de loin s' entrevoit : j' essayerai de le marquer. Lazare-André Bocquillot était né à Avallon le 1 er avril 1649, originaire par son père du diocèse de Tréguier en Basse-Bretagne. Le père s' était établi aubergiste à Avallon, à l' enseigne du pilier vert ; le fils se ressentit d' abord de cette profession un peu libre, plutôt que des conseils et de la vertu de sa mère. Il eut une jeunesse déréglée, errante, de véritable aventurier. Après avoir étudié les humanités chez les jésuites de Dijon et avoir été de ce qu' on appelait la congrégation des écoliers, il se débaucha et hanta les vauriens . étant passé, pour son cours de philosophie, chez les dominicains d' Auxerre, il y fit une grave maladie durant laquelle il prit de belles résolutions qui tinrent peu. Il voulut bientôt après se faire soldat et s' échappa de chez sa mère, en emportant tout ce qu' il pouvait. N' ayant pu être reçu à Paris cadet aux gardes, il s' état jeté alors, par un coup de repentir, dans l' état ecclésiastique, avait pris les ordres mineurs, et était entré au séminaire d' Autun. Revenu à Paris, il y avait été ressaisi par sa passion pour le métier des armes et par sa fougue de dissipation ; il avait redonné à plein collier dans le désordre. Des contre-temps l' ayant encore arrêté au moment où il allait servir en Candie, et ensuite quand il cherchait à entrer dans les gardes du corps, il avait trouvé moyen de faire le voyage de Constantinople à la suite de l' ambassadeur M De Nointel. On nous le représente, à cet âge de 22 ans qu' il avait lors de cette caravane, " beau, bien fait, de grande p90 taille et d' une physionomie qui prévenait en sa faveur. " de retour en France, et après des études de droit à Bourges, il s' était fait recevoir avocat au parlement de Dijon, et, plus que jamais mondain, il avait rempli Avallon du bruit de ses plaidoiries et de l' éclat surtout de ses parties de plaisir. Enfin il fut sérieusement touché ; le coeur en lui était excellent, les excès ne venaient que de la chaleur du sang et de la fièvre de jeunesse. Il secoua cette légion de démons qui n' étaient que des hôtes passagers. Il fit une confession générale à son frère, religieux minime, et se réforma pour ne plus se démentir. Il se remit aux études ecclésiastiques, rentra au séminaire et fut ordonné prêtre le 8 juin 1675. Pour s' instruire plus à fond, il se retira quelque temps dans une maison de l' oratoire (notre-dame des vertus, à Aubervilliers près Paris), et il y eut pour maître Du Guet. Il y puisa la doctrine qu' il a toujours gardée depuis, de la grâce efficace et de la prédestination gratuite . Il retourna ensuite dans sa province et eut la cure de Chastellux, de 1677 à 1683 ; mais des infirmités, et en particulier une surdité qui lui survint, le forcèrent de la quitter. Il alla à Paris et se rendit à port-royal pour consulter M Hamon, qui le mit pendant huit mois au régime de Cornaro : c' était une entrée dans la pénitence. Par M Hamon, M Bocquillot s' attacha à port-royal, y fit des instructions, catéchisa les domestiques du dehors, et fut adjoint à M Eustace pour confesser les religieuses en ces années de l' extrême disette des confesseurs. Il n' avait pourtant qu' une bonne oreille, et encore, à de certains jours, elle était dure. Son évêque (M De Roquette) le rappela bientôt, en 1686 ou 1687, et le nomma chanoine p91 de Montréal, puis d' Avallon. M Bocquillot devint alors décidément un savant de province ; sans compter ses homélies qu' il recueillit et publia, il donna des dissertations sur la liturgie, principalement un traité historique de la liturgie sacrée ou de la messe que loue Du Pin, une vie du chevalier Bayard, un mémoire sur les tombeaux de Quarré, etc., etc. Il correspondait avec le journal des savants . Enfin, il fut estimé de l' abbé Lebeuf, du président Bouhier. Quand vint la bulle unigenitus , il y fit face et tint bon dans son appel et son réappel. Il mourut le 22 septembre 1728, dans sa quatre-vingtième année. Homme qui, comme tant d' autres de sa province, sent son seizième siècle, homme d' or ainsi que l' appellent ceux qui l' ont connu, il était supérieur à ses écrits, et sa conversation, à ce qu' il paraît, avait gardé un grain de vieux sel jusque dans sa stricte piété et dans sa fidélité inviolable aux souvenirs de port-royal. Quand il causait familièrement avec ses amis, il appelait cela bocquilloter . Pourquoi ne le répéterai-je pas d' après son biographe ? Il prenait sa tasse de café et son petit verre d' eau-de-vie après les repas ! Mais nous savons, à n' en pouvoir douter, s' empresse d' ajouter le même biographe, que c' était M Nicole qui lui en avait fait prendre l' habitude, p92 et le lui avait conseillé. -M Bocquillot est pour nous un janséniste bourguignon. Je n' ai pas besoin de dire que ce n' était pas un confesseur que le poëte Santeul qu' on rencontre très-souvent en visite à port-royal en ces années (1682-1694) ; mais c' était un hôte, et des plus fidèles, des plus assidus. Il y était venu une première fois par hasard avec un autre religieux de saint-Victor, pour y parler à M Le Tourneux qui leur avait donné rendez-vous (10 août 1682). Mais M Le Tourneux ayant été obligé de partir la veille pour Versailles, où le duc De Chevreuse l' avait appelé, les deux victorins ne trouvèrent que M De Vert, religieux de Cluny. Ils ne laissèrent pas de demeurer ; on les reçut le mieux que l' on put dans les dehors de la maison ; ils y couchèrent, et leurs chevaux ne furent point menés à l' hôtellerie. M Le Tourneux, revenu de Versailles le lendemain, trouva Santeul déjà épris de port-royal, et si satisfait qu' il se promettait bien de recommencer une autre fois le voyage. " M Le Tourneux lui témoigna alors, nous dit la relation, que l' on n' aimait point céans ces sortes de p93 visites où il n' y avait point de nécessité, mais que, s' il voulait être le bien venu, il le serait assurément s' il faisait aux religieuses la grâce de leur faire voir la cuculle de saint Bernard qu' ils avaient chez eux à leur maison de Saint-Victor à Paris. M De Santeul lui fit de grands remercîments de sa proposition et s' engagea sur l' heure d' apporter cette sainte relique, pour l' honorer le jour de la fête du saint, qui arrivait dix jours après. " saint-Victor et port-royal étaient en très-bon accord et comme en une sorte de parenté spirituelle ; on permit donc à la sainte relique de faire le voyage. La mère Angélique envoya à Paris le carrosse de la maison avec les quatre chevaux, pour amener la précieuse coule (habit, chape) ; le grand-prieur la voulut accompagner avec un autre chanoine régulier, et avec Santeul qui, pour rien au monde, n' en aurait cédé l' honneur à personne. La fête fut grande pour la recevoir (19 août), et la dévotion extrême à l' aller baiser. La même châsse contenait également sous verre le cilice, les gants et le peigne de saint Thomas De Cantorbéry ; on sortit le tout (moins le peigne), et pour qu' il n' y eût point de jalouses, le prieur tenant le cilice et les gants, et Santeul d' autre part tenant la cuculle, firent le tour du choeur des deux côtés. Après l' adoration ou l' honoration par toutes les soeurs, la bonne grâce du prieur victorin alla jusqu' à offrir à Madame De Port-Royal de lui donner quelques petits morceaux de la relique si précieuse aux filles de saint p94 Bernard : " elle l' en supplia très-humblement, et lui présenta un petit coffre pour les mettre. Il voulut qu' elle lui marquât l' endroit qu' elle souhaitait qu' il coupât lui-même, et puis remit tout dans la châsse qu' il referma, et la laissa ensuite sur la crédence avec deux cierges allumés. " et c' est ainsi que Santeul s' acquit le droit de revenir souvent à port-royal. -on a pris note de quelques conversations qu' il y tint, et qui nous le montrent aussi grand enfant et aussi facétieux convive en ce lieu-là que partout ailleurs. Santeul, quelque part qu' il allât, ne pouvait s' empêcher d' être tout entier lui-même, et d' y porter sa verve burlesque, son torrent de belle humeur. p95 Nous ne sommes point à port-royal pour entendre les propos de table et les gaietés de réfectoire de Santeul : assez de graves et tristes sujets nous appellent et sont faits pour y occuper. L' année 1684 fut surtout p96 une année funèbre. M De Saci l' ouvrit en mourant à Pomponne le 4 janvier. J' ai dit ailleurs, j' ai emprunté à Fontaine le récit de ses belles et pénétrantes funérailles. La mère Angélique mourut trois semaines après (29 janvier), percée de la douleur comme d' un glaive : " le lundi 24, dit la relation toute simple, notre mère tomba malade.... etc. " port-royal perdit avec elle sa dernière grandeur ; il n' en retrouvera plus désormais que tout à la fin, grâce à l' excès des persécutions. La mère Du Fargis prieure fut élue abbesse en la place de la défunte. C' était la dernière personne dont le nom pût encore porter au dehors quelque respect et obtenir quelque ménagement du côté de la cour. Elle désigna pour prieure la mère Agnès de Sainte-Thècle Racine, dont le neveu commençait à devenir si utile. Trois religieuses moururent coup sur coup dans le mois de février suivant. M De Luzancy, le cousin germain de M De Saci, le frère de la mère Angélique, tombé malade cinq jours après la mort de sa soeur, mourait douze jours après elle (10 février) ; on apporta son corps de Pomponne à port-ryal. En humble et fervent disciple qui n' avait jamais rien su ni rien voulu faire que par eux, il se hâtait de rejoindre les deux p97 guides de toute sa vie. La soeur Eustoquie De Bregy, ce premier lieutenant si actif et si dévoué de la mère Angélique, ne lui survivait pas non plus et mourait le 1 er avril, à l' âge de cinquante-et-un ans. M Grenet, le bon et charitable supérieur du monastère, mourait également le 15 mai ; il fut remplacé en qualité de supérieur par un prêtre chanoine régulier de saint-Victor, M Taconnet, " le plus doux des hommes, " qui mourut lui-même quatre mois après (2 octobre). Les supérieurs de port-royal perdent, au reste, de leur importance et n' ont plus qu' un rôle insignifiant ; l' archevêque qui les envoie ne leur demande que de ne pas faire parler d' eux ; la communauté devient assez vieille pour qu' on n' ait plus qu' à la laisser aller et finir toute seule. -quand on lit le journal de port-royal en ces années, on n' y voit notés que des offices de morts, des convois ou des commémorations funèbres. Sans compter les religieuses qui y meurent, maint fidèle et maint ami du dehors demande à y être enterré. On y porte des corps ou des coeurs ; cela ne cesse plus. Port-royal n' est désormais que le vallon des tombeaux, une nécropole sacrée. Qu' est-ce par exemple que ce comte d' Hénin que, dans les bonnes estampes de port-royal, on voit enterré sous le pavé du choeur de l' église, à côté des de Luynes et des Conti ? C' était un enfant de dix mois et vingt-deux jours que sa mère Charlotte-Victoire De Luynes, pensionnaire sortie en 1679, et mariée trois ans après au prince de Bournonville, fit enterrer dans la sépulture de la première Madame De Luynes (mai p98 1684). Elle n' y envoyait pas seulement les entrailles de son enfant, elle y envoyait son petit coeur à cause de l' affection reconnaissante qu' elle avait pour cette maison : on enterra les entrailles, mais " on n' enterra point le coeur, nous apprend l' exact journal, parce que ce n' est plus, à ce que l' on dit, la coutume : il est pendu dans le choeur au lambris de la grille. " quand son second fils, un autre petit comte d' Hénin mourut encore (août 1687), cette mère pieuse apporta elle-même les entrailles dans une boîte de plomb. Ce que Madame De Bournonville faisait là, tous les amis le voulaient faire. Reposer à port-royal, soi et les siens, c' était reposer en terre plus sainte, et comme en une terre plus voisine de la suprême vallée de Josaphat ; c' était attendre en lieu plus sûr l' heure redoutable de la résurrection. Aussi les jours ne suffisaient plus aux messes des morts, aux bouts de l' an, aux trentains et aux libera ; l' enceinte du monastère ne suffisait plus aux enterrements. Je n' ai point à énumérer ici et à rappeler toutes les morts successives des amis (M Hamon, M De Sainte-Marthe, etc), que j' ai déjà indiquées quand j' ai parlé en détail de chacun d' eux. Mais il est une de ces morts qui fut accompagnée de circonstances trop singulières et trop frappantes pour ne pas nous arrêter : je veux parler de celle de l' illustre et infatigable pénitent M De Pontchâteau (27 juin 1690). M De Pontchâteau n' a point composé d' ouvrages proprement dits, mais il n' a cessé d' écrire des relations et mémoires, des lettres, de correspondre, de voyager, de négocier. Lorsqu' on étudie à fond port-royal et que l' on recourt directement p99 aux sources, il est un de ceux qu' on rencontre le plus souvent. Nous avons perpétuellement usé de son témoignage ; nous lui devons un dernier souvenir. Ce petit-neveu à la mode de Bretagne du cardinal De Richelieu (sa grand' mère paternelle était une Richelieu), frère de la duchesse D' épernon et de la comtesse D' Harcourt, oncle du duc De Coislin et du cardinal de ce nom, naquit en 1634. Il était le troisième et dernier fils de Charles Du Cambout, marquis de Coislin, baron de Pontchâteau et De La Roche-Bernard, gouverneur de Brest et lieutenant-général pour le roi en Basse-Bretagne. Il fut chargé de bénéfices dès son enfance ; car son aîné immédiat, qui était le second fils de la maison, s' étant trouvé peu disposé à entrer dans l' état ecclésiastique, le père, qui ne voulait pas que les bénéfices sortissent de chez lui, demanda et obtint des bulles pour le cadet. C' est ainsi que le jeune messire Sébastien-Joseph Du Cambout De Pontchâteau eut les trois abbayes de Saint-Gildas, de La Viéville et de Geneston. " quand il fut en âge de juger un peu des choses, il eut une si grande horreur de la manière dont ses bulles avaient été obtenues, qu' il ne cessa point de désirer d' abandonner ses bénéfices. Il m' a fait voir, écrit la soeur élisabeth De Sainte-Agnès Le Féron, la grande bulle de son abbaye par laquelle le pape (Urbain Viii) lui mandait qu' il lui conférait son bénéfice, étant bien informé de sa prudhomie, de sa grande science et de ses bonnes moeurs. " or, il n' avait alors que sept ans. p100 Il fut envoyé fort jeune à Paris pour y faire ses études. Il fit ses humanités au collége des jésuites, sa philosophie dans l' université ; puis il s' appliqua à la théologie avec beaucoup de succès. C' était donc un homme instruit ; mais qu' il me soit permis d' ajouter qu' on n' en vit jamais de moins éclairé : entendez-le dans le sens que vous voudrez, depuis le sens où l' entend Nicole jusqu' à celui où Bayle le prendrait. Agréable, vif, enjoué, bien fait de sa personne, semblant destiné à être un aimable petit abbé de cour, il fut partagé de bonne heure entre les fougues de la dissipation et les autres fougues, non moins emportées, de la pénitence. Une grande terreur des jugements de Dieu paraît l' avoir toujours dominé ; il ne cessa jamais à aucun moment de croire, -de croire d' une foi dure et robuste, et de croire à tout. Vers l' âge de dix-sept ans, il eut l' occasion de connaître M De Rebours, un de nos messieurs, qui le mit en relation avec M Singlin. Celui-ci appliqua d' abord sa méthode ordinaire de lenteur et de résistance, et qu' il employait surtout quand il avait affaire à des personnes de naissance et de qualité, qui lui semblaient affectées par là comme d' un double péché originel . Dans son premier feu, le jeune abbé songeait dès lors à se dépouiller de ses bénéfices et à tout quitter. M Singlin s' y opposa ; il lui conseilla de n' aller point si vite, et de prendre du temps pour consulter Dieu et voir si ce dessein venait de lui. Il fit bien et prudemment. Après une première visite à port-royal des champs, et quand il semblait n' aspirer qu' à une plus grande retraite, le jeune abbé écouta la voix de l' enchanteur qui lui parlait par la bouche de ses amis : il eut l' idée d' aller à Rome. M Singlin pensa p101 avec raison qu' en cela il exposait son innocence, et peut-être sa foi, à plus d' un danger. M De Pontchâteau passa outre ; il voyagea en Italie, en Allemagne, revint en France par Lyon où il demeura auprès de son grand-oncle le cardinal archevêque, M De Richelieu. Ce prélat le prit en grande amitié ; il lui confiait toutes ses affaires et faisait tout ce qu' il pouvait pour le charger de bénéfices : s' il en avait eu un grand nombre à sa disposition, il les lui aurait tous donnés. Sa mort (1653) délivra M De Pontchâteau de ces voies d' ambition où le conseil de sa famille l' avait rengagé. Est-ce alors, n' est-ce que plus tard en 1659 (car on se perd un peu dans ces chutes et rechutes de M De Pontchâteau, et la chronologie exacte n' en est pas bien établie), qu' il alla passer quelque temps en Bretagne, voyage qui lui fut très-funeste : " il m' a dit, écrit la soeur Le Féron qui est du moins très-bien renseignée sur le fait, que ce fut en ce lieu