Sainte-Beuve, Charles-Augustin (1804-1869) Port-Royal Tome IV PREFACE p1 Je n' ai qu' un très-court avertissement à placer en tête de ces deux derniers volumes. S' il fallait m' excuser du retard involontaire que j' ai mis à les publier, je dirais que quand je donnais le tome troisième en 1848, je ne prévoyais pas que les événements, en dérangeant ma vie, me conduiraient à écrire bientôt quatorze volumes de critique sur toutes sortes de sujets (treize de causeries du lundi , et l' étude sur Virgile ) : c' est là une parenthèse, ce me semble, qui explique tout. Comme pourtant je ne cessais dans les rares p11 intervalles, et en chaque rencontre qui y touchait de près ou de loin, de songer au sujet qui m' était cher, et au canevas déjà tout dressé qui me réclamait, je recueillais chemin faisant, et même lorsque je semblais m' écarter, bien des notes et des indications nouvelles ; je grossissais mes dossiers port-royalistes : de là deux volumes, au lieu d' un seul que j' avais promis. Je n' ai rien eu à changer, d' ailleurs, à l' ordonnance première du sujet, tel que je l' avais établi en 1838 : la distribution et l' architecture (si je puis employer ce grand mot) sont restées les mêmes ; seulement, à mesure qu' on avance, les chambres y sont de plus en plus remplies. Septembre 1858. SECONDE GENERATION P-ROYAL p5 I. La destruction des petites écoles, consommée en mars 1660, n' était que le signal : la persécution recommençait, et elle n' allait plus cesser durant les huit années qui suivirent. La formule de la profession de foi, ou, comme on disait, le formulaire qui avait été délibéré et dressé dans la dernière assemblée générale du clergé de 1657, et qui était depuis comme tombé en désuétude, fut repris et remis en vigueur par l' assemblée de 1660-1661. Cette dernière, qui se tenait d' abord à Pontoise, avait été transférée à Paris. Le lundi 13 décembre (1660) au matin, le jeune roi manda aux présidents, ou, comme nous dirions, au bureau de l' assemblée, de le venir trouver au louvre chez le cardinal Mazarin, où il s' était rendu de bonne heure ; car p6 il désirait que leur rapport pût être fait à l' assemblée dans la matinée même. " il les attendit jusqu' à dix heures, dit un narrateur bien informé, ces présidents ne s' étant pas pressés de venir plus tôt, parce qu' ils ne croyaient pas qu' on voulût faire tant de diligence. étant entrés dans la chambre, ils y trouvèrent plusieurs ministres d' état, qui, s' étant tous retirés, les laissèrent seuls avec le roi et le cardinal Mazarin, qui était au lit. " sa majesté leur parla avec assez de civilité, mais néanmoins d' un air qui témoignait quelque fierté affectée ; il leur dit que si m le cardinal n' eût point été indisposé, il ne leur aurait pas donné la peine de venir, mais qu' il l' aurait prié de se transporter à l' assemblée pour leur faire savoir son intention, qui était d' exterminer entièrement le jansénisme et de mettre fin à cette affaire ; que trois raisons l' y obligeaient : la première, sa conscience ; la seconde, son honneur ; et la troisième, le bien de son état... ; qu' il les priait donc d' aviser aux moyens les plus propres pour vider entièrement cette affaire, et qu' il leur promettait de les aider pour l' exécution de ce qu' ils auraient résolu... " le cardinal prit ensuite la parole ; il dit que Dieu avait inspiré au roi cette résolution, et s' étendit sur tout ce qui s' était passé dans cette affaire, depuis le commencement, insistant plus au long sur les points que le roi avait touchés. Il parla près de cinq quarts d' heure, et le roi l' interrompit plus d' une fois pour témoigner l' affection avec laquelle il appuyait ses paroles. " après que le cardinal eut achevé, M De Rouen (le président) répondit au roi que cette résolution n' était p7 pas seulement celle d' un roi très-chrétien, mais d' un roi saint ; que le clergé répondrait aux intentions de sa majesté, et qu' il espérait que chacun se mettrait en peine de faire, de son côté, ce qui était de son devoir pour les suivre. " cet archevêque de Rouen était M De Harlai De Champvalon, le futur archevêque de Paris, et l' homme qui servit le plus efficacement Louis Xiv, pendant la plus grande partie de son règne, dans le gouvernement du clergé et dans sa politique ecclésiastique. Bossuet donnait les théories et les doctrines : M De Harlai avait la connaissance pratique des hommes et du maniement des assemblées. Un historien janséniste, Dom Clémencet, citant quelques-unes des paroles de Louis Xiv, adressées aux évêques, ajoute : " c' est ainsi qu' on faisait parler ce grand prince , dont on avait surpris la religion. " on n' avait pas surpris la religion de Louis Xiv : elle s' était formée telle en lui dès l' enfance, et il parlait en cela selon son jugement et selon son coeur. " ce jour-là même, 13 décembre, dit le narrateur janséniste déjà cité, m le prince (le grand condé) étant venu rendre visite au cardinal Mazarin, son éminence lui fit récit de tout ce qui s' était passé le matin ; comment le roi avait parlé de lui-même aux présidents de l' assemblée, et sans avoir été inspiré ni de lui ni de la reine ; de sorte qu' il pouvait dire que sa majesté avait fait paraître sa capacité dans une occasion où les choses qu' il avait à dire, étant d' une matière purement ecclésiastique, semblaient le porter à se faire entendre par quelqu' un de ses ministres. " quelle fut précisément la cause de cette recrudescence p8 d' animosité, toute dirigée contre port-royal ? Une lettre du cardinal de Retz, archevêque de Paris, toujours en titre et toujours errant, courut alors et mécontenta la cour : le cardinal de Retz, qui, au fond, ne demandait pas mieux que de se démettre de son archevêché, marchandait pourtant afin d' avoir des conditions meilleures. Cette lettre qui courut en son nom, et qui maintenait son droit, fut attribuée pour la rédaction aux jansénistes et à M Arnauld en particulier. Arnauld le niant, il faut l' en croire ; elle n' est point de lui ; mais il paraît bien, d' après les mémoires de Joly, qu' elle sortait en effet de plumes jansénistes. Au reste, peu importeront désormais ces accusations de détail. On accusera, l' année d' après, Arnauld d' être l' auteur des écrits en beau style qui se publieront pour la défense de M Fouquet ; on l' avait bien accusé autrefois d' entretenir une correspondance avec Cromwell. Il n' aura pas de peine à se justifier chaque fois de chacune de ces imputations mensongères qui se succèdent, mais l' habitude du soupçon restera toujours. à dire le vrai, ce n' est pas tel ou tel acte qu' on veut atteindre et incriminer, c' est la tendance janséniste elle-même qu' on veut anéantir, et les faits particuliers ne seront plus que l' occasion ou le prétexte. Pour répondre aux intentions formellement exprimées du roi et du cardinal Mazarin, les résolutions de l' assemblée de 1661 furent donc aussi rigoureuses qu' il se pouvait, et telles qu' on les jugea le plus propres à éteindre entièrement la secte, " à exterminer absolument et bannir bien loin de la France les dogmes de Jansénius. " on décida que le formulaire devrait être signé non-seulement de tous les ecclésiastiques, mais des religieux et religieuses, et même des principaux de p9 collége, régents et maîtres d' école. Quinze jours après ces décisions prises, le cardinal Mazarin mourut (9 mars 1661) : les jansénistes, s' ils crurent y gagner quelque chose, se trompèrent ; ils furent désormais poussés plus vivement, et n' eurent plus çà et là que des trêves. Louis Xiv régnait. Bien loin, en effet, d' avoir besoin d' être inspiré ou excité par d' autres dans cette recherche qu' il faisait du jansénisme, Louis Xiv, je l' ai dit, n' eut qu' à suivre ses propres impressions conçues de bonne heure et ses instincts de roi : " je m' appliquai, écrit-il en ses mémoires et instructions dressés pour son fils, à détruire le jansénisme, et à dissiper les communautés où se formait cet esprit de nouveauté, bien intentionnées peut-être, mais qui ignoraient ou voulaient ignorer les dangereuses suites qu' il pourrait avoir. " c' était le roi très-chrétien, c' était aussi purement et simplement le roi ayant le goût du pouvoir absolu, et de l' entière unité dans les choses de son royaume, qui pensait de la sorte. Il s' était accoutumé à voir dans le jansénisme une de ces productions suspectes, qui grandissent et se développent pendant les régences et sous les frondes, et qu' un bon régime abolit. Politiquement il n' en faisait pas grande différence d' avec le protestantisme : extirper l' un comme l' autre entrait dans son plan d' une monarchie bien ordonnée. On peut dire qu' à part un très-court intervalle de temps qui suivit la signature de la paix de l' église, les jansénistes eurent toujours Louis Xiv déclaré contre eux. à un seul moment, vers cette époque de 1669 où la plénitude de l' ambition et des plaisirs se rencontrait en lui, où il agitait de vastes projets de conquête, passait des La Vallière aux Montespan, et p10 laissait jouer le tartufe , à ce moment qu' on peut dire le moins jésuitique, et même le moins ecclésiastique de son règne, ils parurent obtenir répit et grâce dans son esprit, mais ce ne fut qu' alors. La prévention, combinée à la pensée d' état, le reprit vite et alla croissant. La paix, dite de l' église, c' est-à-dire la trêve accordée au parti, était rompue dans l' esprit de Louis Xiv, bien avant la rupture de 1679. Passé cette heure, les jansénistes, et en particulier port-royal, ne traînèrent encore et n' échappèrent qu' à la faveur des divisions si longues entre le pape et le roi dans l' affaire de la régale et des libertés gallicanes ; mais, dès que Rome et Versailles tombèrent d' accord, ils furent écrasés. La signature du formulaire n' était si évidemment qu' un prétexte et un moyen, qu' avant même de la réclamer des religieuses de port-royal, on sévit provisoirement contre le monastère. En avril 1661, le lieutenant civil Daubray apporta l' ordre du roi de faire sortir, tant du couvent de Paris, que de celui des champs, les pensionnaires, les postulantes et les novices, avec défense d' en recevoir à l' avenir. Il y a de la sortie de ces jeunes filles de grands récits pathétiques, écrits par les religieuses mêmes, et reproduits par les historiens ; on a la liste de leurs noms, on a presque le dénombrement de leurs sanglots. Il est des douleurs domestiques qu' on ne devrait pas ainsi étaler dans le détail, sous peine de provoquer le sourire des moqueurs, ou même l' impatience des mâles esprits. Mademoiselle Marguerite Périer, la miraculée de la sainte-épine, et qui était postulante à port-royal de Paris, nous a montré dans une lettre la naïve exaltation de ses compagnes. Quelques personnes du dehors étant venues voir leurs parentes qui p11 étaient religieuses, et ayant dit au parloir : voilà une grande persécution qui s' élève dans l' église, une de ces religieuses, croyant que c' était une persécution comme celle de Dioclétien, alla trouver la mère abbesse, alors la mère Agnès, et lui dit en toute simplicité : " ma mère, voilà une grande persécution : je vous prie de me dire, quand les bourreaux viendront nous prendre pour nous mener au martyre, ne faudra-t-il pas que nous prenions nos grands voiles ? " elles avaient coutume de les prendre quand elles paraissaient devant des hommes. Mademoiselle Périer en conclut qu' on ne dissertait pas au dedans de port-royal pour dresser les religieuses sur ces matières débattues, comme c' était l' accusation du dehors. Elle peut conclure très-juste, du moins en ce qui était de la plupart et de la généralité du troupeau ; mais pourtant, et l' entière innocence admise, ce qui me gâte tous ces récits, c' est l' exagération manifeste et un excès de naïveté dans l' opiniâtreté, une disproportion du ton aux objets, à laquelle on a peine à se faire ; c' est un pathétique impayable , dit M De Maistre, dont le dédain triomphe ; c' est, pour tout dire, un point de vue de nonnes (là même où elles semblent se mettre au-dessus et en sortir), qui est beaucoup moins conforme à celui de la mère Angélique qu' on ne le croirait ; car celle-ci était bien autrement forte et mâle, et sobre de paroles, comme nous le savons, et comme nous le verrons encore une fois tout à l' heure, à l' article de sa mort. Certes l' éducation qu' on donnait au dedans de port-royal aux jeunes filles avait en son genre autant d' excellence que l' éducation donnée au dehors aux jeunes garçons. Racine a raison de dire de ces femmes de qualité, autrefois élevées à port-royal, et qui en gardaient p12 intérieurement la marque : " on sait avec quels sentiments d' admiration et de reconnaissance elles ont toujours parlé de l' éducation qu' elles y avaient reçue ; et il y en a encore qui conservent au milieu du monde et de la cour, pour les restes de cette maison affligée, le même amour que les anciens juifs conservaient dans leur captivité pour les ruines de Jérusalem. " et cette image, sous sa plume, nous prouve qu' il pensait à port-royal presque autant qu' à Saint-Cyr, lorsqu' il faisait parler la piété dans le prologue d' Esther, ou lorsqu' il faisait dire à élise, voyant entrer le choeur : prospérez, cher espoir d' une nation sainte ! Puissent jusques au ciel vos soupirs innocents monter comme l' odeur d' un agréable encens ! Boileau rendait à son tour un dernier hommage à cette solide éducation de port-royal, qui déjà, depuis près de quinze ans, avait de nouveau et définitivement cessé, lorsque, dans sa satire des femmes , en 1693, il disait à Alcippe : l' épouse que tu prends, sans tache en sa conduite, aux vertus, m' a-t-on dit, dans port-royal instruite, aux lois de son devoir règle tous ses désirs. Si j' osais soupçonner un seul défaut à cette éducation de port-royal, appliquée aux femmes, ce serait de les avoir trop directement poussées vers la vie religieuse, pour peu qu' elles eussent en elles l' étincelle sacrée ; car alors, et entourées de la sorte, il était difficile qu' elles prissent une juste idée de la vie sociale ; elles devaient considérer l' état de mariage comme très-inférieur, s' en détourner presque comme d' un écueil, et dans cette voie parfaite, à l' exemple de leurs guides, elles devaient p13 toutes désirer d' atteindre l' extrême but. Un signe extérieur semble exprimer cette confusion, ou du moins ce trop de rapprochement entre les degrés : les pensionnaires n' avaient d' autre habit qu' un petit habit blanc, pareil à celui des novices. Mais nous n' avons pas tous les éléments précis pour juger de cet enseignement particulier, comme on les a depuis peu pour Saint-Cyr. M Daubray vint donc au monastère de Paris, le 23 avril (1661), le samedi d' après pâques, accompagné du procureur du roi au châtelet, et il se fit donner les noms des pensionnaires, tant celles de Paris que des champs : sur quoi, le procureur du roi signifia l' ordre de renvoyer, dans trois jours, toutes ces pensionnaires, avec défense d' en recevoir aucune à l' avenir, soit pour y être élevées, soit pour y devenir religieuses. Il y avait doute dans le cas actuel pour quelques-unes qui n' étaient plus pensionnaires, qui étaient postulantes et à la veille de recevoir l' habit de novice, ne l' ayant pu prendre jusque-là à cause du carême. On crut pouvoir passer outre à l' égard de celles-ci, et, les deux jours suivants, on fit prendre l' habit à sept d' entre elles, en diminuant un peu de la solennité d' usage et en abrégeant ; car on craignait un contre-ordre. Cependant un commissaire du roi au châtelet allait porter le 24 au monastère des champs le même ordre de renvoyer les pensionnaires, et dans les deux maisons la désolation p14 était à son comble. à Paris, la soeur Angélique de saint-Jean, maîtresse des enfants, ne pouvait plus entrer dans la chambre où ils étaient, sans qu' ils vinssent se jeter dix ou douze sur elle, en pleurant et la conjurant de les prendre en pitié. Quelques-unes lui disaient : " ma soeur, vous savez que je me perdrai si je retourne dans le monde. " d' autres demandaient l' habit de converse, afin d' être par là exemptées de sortir. Des petites de douze ou treize ans priaient qu' on les mît au noviciat. Il y en eut une entre autres, qui, n' ayant point encore déclaré sa volonté touchant la religion, s' écria : " oh ! Il est temps de se découvrir ; jusqu' à présent ma disposition ni mon âge ne me l' avaient pas permis ; mais, à cette heure, je le dis nettement, je veux être religieuse. " elle s' offrit en même temps à prendre l' habit gris, afin de se cacher dessous, et par là de se sauver du naufrage. " il faudrait avoir un coeur de tigre, écrivait à ce sujet M Arnauld, pour n' être pas touché des larmes de tant de pauvres enfants, qui se jettent aux pieds des religieuses qu' elles rencontrent, en les conjurant de ne les pas renvoyer. " -" depuis ce jour (du 23 avril), p15 dit une relation, la maison devint une maison de larmes, et tout retentissait des cris et des pleurs de trente-trois enfants et de plusieurs filles déjà reçues au noviciat, et qui attendaient, comme l' arrêt de leur mort, qu' on les contraignît à sortir... " à toutes les heures du jour les scènes se renouvelaient " à mesure que l' on venait enlever, les uns après les autres, ces pauvres petits agneaux, qui ne se taisaient pas, mais qui jetaient des cris jusqu' au ciel. " n' entrons pas trop complaisamment dans le détail, de peur de tomber nous-même dans le larmoyant. Une jeune fille pourtant dont le nom mérite d' être conservé, et qui se rattache dans notre idée, par ses parents, à des souvenirs tout autrement mondains, Mademoiselle De Montglat, âgée pour lors de quatorze ans au plus, et qui venait d' être guérie, les jours précédents, d' un mal déjà ancien, qui la rendait boiteuse (ce qui avait eu lieu après neuvaine, et par l' intercession de saint Bernard, on n' en doutait pas), crut ne pouvoir remercier Dieu qu' en lui consacrant sa personne tout entière, et demanda le voile avec ardeur. Ayant fait assembler le 24 la communauté pour prendre son avis sur ce cas d' exception, la mère Agnès proposa le dessein de la jeune enfant, représenta la sincérité et la ferveur de son désir, exprimé par elle plus d' une fois ; qu' on l' avait toujours ajournée et remise à cause de son âge, mais que les circonstances permettaient de ne plus différer, et que le moment était venu d' imiter ce qui se pratiquait dans la primitive église, lorsque, à l' approche d' une persécution, on abrégeait le temps de ceux qui étaient en pénitence, et qu' on les admettait avant le terme à la sainte communion. L' image p16 d' une piété si vive dans un âge encore si tendre tira des larmes de tous les yeux, et la postulante obtint de revêtir l' habit le jour suivant. Disons, en deux mots, que Mademoiselle De Montglat, fille du marquis De Montglat, dont on a de si utiles et si judicieux mémoires, et de cette Madame De Montglat, trop connue par ses légèretés et par sa liaison avec Bussy, avait été élevée à port-royal auprès de sa tante maternelle la marquise D' Aumont (née De Chiverny), à qui sa mère l' avait comme donnée. Sous les yeux de cette pieuse bienfaitrice du monastère, elle avait grandi, nourrissant de bonne heure et embrassant l' idéal de la vie intérieure et régulière sans partage. Elle était d' ailleurs d' un esprit ferme, élevé autant qu' orné ; le latin, et jusqu' à un certain point les lettres, étaient entrés dans son éducation. Forcée de sortir de port-royal malgré son habit de novice, elle obtint de son père de se retirer à l' abbaye de Gif, où elle avait une tante prieure. On la retrouve pourtant à Paris en 1664-1665, au moment de la captivité des principales soeurs de port-royal, et leur rendant de bons offices avec l' agrément de l' archevêque. On la voit même présente le 3 juillet 1665, le jour de la translation et de la réunion des religieuses au monastère des champs. Mais n' ayant pu obtenir de rentrer parmi elles, elle retourna à Gif, où elle fit profession deux ans après. Elle y exerça successivement les principales charges sous sa tante, alors abbesse ; et elle-même, avec les années, y devint abbesse à son tour : exacte, austère, réformatrice, fidèle en tout temps à l' esprit de port-royal, et se dirigeant par les conseils d' hommes excellents, qui participaient aux traditions de cette génération pure. Elle abdiqua humblement p17 avant la fin, et mourut en 1701. Si port-royal avait subsisté, ou n' avait pas été irrévocablement muré pour celles qui se regardaient au dehors comme en exil, c' est dans son sein qu' elle aurait certainement développé ses mérites et appliqué ses vertus. Est-ce à nous de trouver ces vertus excessives ? Dès 1661, cette fille de quatorze ans ne payait-elle pas pour sa fragile mère, qui avait eu le tort d' inspirer, l' année précédente, à Bussy la chronique galante et scandaleuse, connue sous le titre d' histoire amoureuse des Gaules (1660) ; car il ne l' écrivit, dit-on, que pour amuser Madame De Montglat et pour lui complaire. Mais furieux bientôt de n' être plus aimé d' elle, ce vilain homme d' esprit fit tout pour la compromettre devant le monde et la diffamer ; il poussa la vengeance de la fatuité jusqu' à faire peindre dans le grand salon du château de Bussy des tableaux emblématiques avec devises, où il insultait à l' inconstance de celle qu' il appelait de mille noms, et qu' il enrageait tout bas d' aimer toujours. Malgré cet éclat de Bussy, les grâces et les qualités de Madame De Montglat lui conservèrent les amitiés les plus honorables : et cependant sa fille, qui sans doute ignorait beaucoup de ces tristes choses, sentait en elle, comme par une compensation mystérieuse, l' ardent désir d' être deux fois honnête, deux fois pure devant Dieu, et de s' exercer sans relâche dans les voies du perfectionnement chrétien et de la pénitence. Si nous rencontrons dans les pratiques quelque petitesse, sachons nous reporter, pour être justes envers ces âmes intérieures, au principe et au but suprême de leur vertu, à cette haute pensée d' éternité qui leur était à jamais présente. p18 Une autre personne d' un nom plus connu, Mademoiselle De Luynes, fit instamment alors la même demande que Mademoiselle De Montglat. Il y avait à port-royal, en ce moment, trois filles du duc De Luynes et de sa première et si pieuse épouse : l' aînée, qu' on appelle ordinairement Madame De Luynes, la cadette, Madame D' Albert, et Mademoiselle De Chars, qui depuis se maria ; les deux premières restèrent vouées à la vie religieuse. L' aînée, Mademoiselle De Luynes, était particulièrement chère à la mère Angélique, lui ayant été confiée presque dès le berceau par ses parents pour être dignement préparée au service de Dieu. Elle vint se présenter le 24 devant toute la communauté et pria qu' on lui fît la faveur de la joindre à Mademoiselle De Montglat, pour prendre l' habit le lendemain. Elle avait écrit dans le même sens à son père, qui arriva en toute hâte au couvent, mais qui ne voulut consentir à rien sans avoir consulté Madame De Chevreuse. Cette dernière étant allée, à l' heure même, trouver la reine-mère, apprit d' elle que les novices sortiraient de port-royal aussi bien que les autres, et qu' il ne servirait de rien à sa petite-fille de revêtir l' habit si précipitamment. Madame De Chevreuse, alors dans sa haute dévotion finale, vint elle-même, quelques jours après (le 5 mai), recevoir à la grille du monastère ses petites-filles éplorées. La mère Angélique, malade et près de sa fin, et qui était arrivée depuis peu du monastère des champs, trouva la force de conduire jusqu' à la porte sa chère victime qu' elle ne devait plus revoir, et qui s' arrachait d' elle avec déchirement. Madame De Chevreuse ayant fait compliment à la vénérable mère sur sa fermeté : " madame, lui répondit-elle, quand il n' y aura plus de Dieu, p19 je perdrai courage, mais tant que Dieu sera Dieu, j' espérerai en lui. " et embrassant Mademoiselle De Luynes, que Madame De Chevreuse la priait de consoler : " allez, lui dit-elle, ma fille, espérez en Dieu, confiez-vous de tout votre coeur en sa bonté infinie, et ne vous laissez point abattre : nous nous reverrons ailleurs, où les hommes n' auront plus le pouvoir de nous séparer. " Madame De Luynes resta fidèle toute sa vie à ces dernières paroles de la mère Angélique. Nous la connaissons par la correspondance de Bossuet, qui entretenait surtout une grave et tendre liaison spirituelle avec sa soeur cadette, Madame D' Albert. Toutes deux devinrent religieuses dans l' abbaye de Jouarre, qui était dans le diocèse de Meaux. En 1670, au moment de ce qu' on appela la paix de l' église, et quand port-royal refleurissait, elles renouèrent alliance avec leur berceau en rétractant par écrit la signature du formulaire qu' elles avaient faite dans l' intervalle, et en témoignant de leur repentir. Cette rétractation envoyée par elles à leur évêque d' alors, M De Ligny, qui s' était rattaché à port-royal, fut enregistrée dans les archives du monastère et nous a été conservée avec beaucoup d' autres pareilles du même temps. Elles y vinrent toutes deux pour s' y retremper à la source pendant quelques jours. Ces dames De Luynes étaient à Jouarre quand Bossuet succéda en 1682 à M De Ligny. Ce ne fut que bien plus tard, en 1696, que Louis Xiv consentit à nommer l' aînée prieure de Torcy, et son inséparable p20 soeur l' y accompagna. La tache originelle d' avoir été élevées à port-royal leur était demeurée comme indélébile et les avait fait exclure des grâces auxquelles leur naissance les destinait : " j' ai toujours ouï dire, écrivait Bossuet à Madame D' Albert (le 3 décembre 1694) que votre éducation de toutes deux à port-royal avait fait une mauvaise impression, que monsieur votre frère même (le duc De Chevreuse) avait eu bien de la peine à lever par rapport à sa personne : j' ai dit ce que je devais là-dessus et au père De La Chaise et au roi même, je n' en sais pas davantage. " -" il est vrai qu' on a dit au roi ce que vous avez su, écrivait-il encore (20 décembre 1695)... ; ce sont de vieilles impressions de port-royal, dont on a peine à revenir, mais qui, dieu merci ! Ne font aucun mal, si ce n' est de retarder le cours des grâces de la cour, ce qui est souvent un avancement de celles de Dieu. " Madame De Luynes paraît ne s' être jamais ouverte aussi complétement avec Bossuet qu' elle l' aurait pu, et il avait besoin de la rassurer de temps en temps en lui confirmant les témoignages de son estime et de son amitié. C' est pour elle qu' il fit son admirable traité de la vie cachée , comme pour la consoler d' avoir manqué plus d' une fois les abbayes auxquelles elle semblait près d' atteindre, et pour l' encourager aux sacrifices ou aux refus : " heureuse encore une fois, lui écrivait-il à propos d' un de ces mécomptes, trois et quatre fois heureuse, et plus heureuse que si l' on vous donnait les plus belles crosses, de posséder votre âme en retraite et en solitude, sans être chargée de celle des autres ! C' est ce que Dieu demande de vous, et il me le fait sentir plus que jamais (23 octobre 1695). " -il paraît que Madame De Luynes, p21 toute fille de la mère Angélique qu' elle était, avait peine, non pas à se soumettre à ces exclusions (elle s' y montrait soumise), mais à renoncer de coeur, et une bonne fois, à toutes ces grandes places et dignités. Elle n' y voyait peut-être qu' un degré d' indépendance à acquérir pour mieux faire, et le moyen de se conformer plus étroitement à son premier idéal chéri. Quant à Madame D' Albert, c' est une figure touchante, timide, tourmentée, et qui s' attache à Bossuet comme sa vraie fille spirituelle, ce qu' elle était bien en effet ; car c' était lui qui, en 1664, avait prononcé le sermon pour sa vêture. Elle a cependant beaucoup gardé de port-royal et de cette éducation mortifiante, de même qu' elle a beaucoup de son frère, le duc De Chevreuse, pour les raisonnements subtils et à l' infini. Elle questionne, elle raffine ; elle s' inquiète et s' accuse ; elle s' analyse dans ses peines et ne s' en croit jamais assez guérie. Elle a, comme Job, de cette tristesse " qui nous fait voir un Dieu armé contre nous, " -" un Dieu toujours irrité. " Bossuet est bon et patient avec elle ; il lui répond en détail et entre dans ses scrupules, autant qu' il faut pour y couper court : " je sais mieux ce qu' il vous faut que vous-même, lui dit-il sans cesse... etc. " p22 il cherche ainsi, par tous les moyens, à calmer une âme que la nature avait faite tremblante comme la colombe, et en qui port-royal avait cultivé dès l' enfance ce principe de gémissement et d' effroi. Il a, même, en lui parlant, de ces chants soudains, merveilleux, de ces rayons dont le discours s' illumine, et qui manquent par trop à nos directeurs port-royalistes monotones et austères : " aimable plante, s' écrie-t-il tout d' un coup et sans préparation en finissant une lettre,... etc. " et à un autre endroit où il parle de la règle du silence, et comme pour en adoucir l' impression austère, pour la rendre aimable plutôt qu' effrayante, il a, au milieu d' une lettre, ce verset inattendu : " que j' aime le silence ! Que j' en aime l' humilité, la tranquillité, le sérieux, le recueillement, la douceur ! Qu' il est propre à attirer Dieu dans une âme, et à y faire durer sa sainte et douce présence ! " et aux approches de noël (1695) : " je vous verrai assurément après la fête, s' il plaît à Dieu. Je souhaite que vous la passiez saintement. Dans quelle troupe des adorateurs voulez-vous que je vous mette, de celle des anges ou de celle des bergers ? ... " l' âme angoisseuse à laquelle il s' adressait devait se prendre à ces heureux endroits comme à une parole de fête, et s' en réjouir pour longtemps. En un mot, Bossuet, p23 dans cette correspondance avec Madame D' Albert, lui est constamment un très-sage, un aussi doux et plus prudent Fénelon. Il lui permettait d' ailleurs bien des choses, des lectures d' exception, et même des études : " je n' improuve pas que vous composiez en latin ; mais pour le grec, je crois cette étude peu nécessaire pour vous. " il lui permettait, à elle en particulier, la lecture des lettres de M De Saint-Cyran : " je ne change rien à la permission que je vous ai donnée, de continuer la lecture des lettres de M De Saint-Cyran : je ne le permettrais pas si aisément à quelqu' un qui ne l' aurait pas lu, ou que je ne croirais pas capable d' en profiter. La concession ou refus de telles permissions sont relatives aux dispositions des personnes. Ainsi vous pouvez continuer, et me marquer les endroits excellemment beaux. " et comme elle craignait toujours d' outre-passer et d' enfreindre quelque défense dont il y avait bruit autour d' elle : " cependant, allez votre train, lui disait-il, et ne vous émouvez jamais de ce que j' écris pour les autres, puisque je me réserve toujours une oreille pour les raisons particulières. " j' ai tenu à montrer une des pensionnaires du port-royal d' alors, qui en avait beaucoup emporté et gardé en d' autres maisons. Dans Madame D' Albert, nous p24 avons jusqu' au bout une élève timide, comme dans Mademoiselle De Montglat une élève forte et une âme vaillante. Entre les pensionnaires, dites postulantes et destinées au noviciat, qui sortirent à ce même moment de 1661, il y avait encore deux demoiselles Périer et Mademoiselle De Bagnols. Celle-ci, comme Mademoiselle De Luynes, était une fille particulière et tendre de la mère Angélique, à qui elle avait été remise dès l' âge de cinq ans. Obligée de renoncer à devenir religieuse à port-royal, elle ne voulut pas l' être ailleurs, mais elle se considéra comme liée par ce premier voeu, ferma l' oreille à toutes les paroles de mariage qui vinrent la tenter, et continua de vivre au dehors, en conservant exactement l' esprit de la maison. Elle demanda à être enterrée au monastère des champs. C' est aussi dans ce même esprit de fidélité inviolable que vécurent les deux demoiselles Périer, Jacqueline, morte la première, et Marguerite, la plus connue, et si recommandable pour nous, moins encore pour le miracle de la sainte-épine que par le soin avec lequel elle recueillit les traditions de sa famille, et aida à transmettre tant de pièces précieuses pour l' histoire de port-royal et de ces messieurs. Mademoiselle De Bagnols et Mesdemoiselles Périer sont l' exemple de parfaites élèves de port-royal et de vierges chrétiennes, arrêtées par un obstacle au seuil du cloître, mais n' en perdant jamais la vue ni la pensée, et se considérant, par le voeu intérieur, comme à jamais consacrées à Dieu. p25 Je n' ai rien à noter d' intéressant sur les autres noms. On rencontre parmi les pensionnaires de la maison des champs une Hélène De Muskry, irlandaise, et dont la famille figure dans les mémoires du chevalier De Grammont. Mademoiselle Hamilton, la future Madame De Grammont, était sortie de port-royal à cette date et occupait déjà le monde : nous la retrouverons un jour. En tout il y avait une soixantaine de pensionnaires, tant à la maison de Paris qu' aux champs, trente au plus dans chaque maison ; il n' y en eut jamais plus à port-royal, de même que le monastère au complet se composait de cent vingt filles religieuses. L' habit qu' on avait précipitamment donné aux novices à la suite de la première visite du lieutenant civil fut mal interprété en cour, et ce magistrat revint le 4 mai porteur d' une lettre du roi dans laquelle il était fait à l' abbesse une réprimande à ce sujet avec ordre de faire à l' instant quitter l' habit à ces novices et de les renvoyer, ainsi que quelques pensionnaires qui, par suite de l' absence des parents, étaient demeurées encore. Ces dernières furent conduites et remises comme en dépôt au couvent des ursulines de la rue saint-Jacques. Pareille visite du lieutenant civil, pour le même objet, eut lieu le lendemain 5 mai au monastère des champs. La mère Agnès s' empressa d' écrire au roi une lettre de respect et d' humble remontrance, où elle se plaignait du dessein qui se manifestait trop bien par ce nouvel ordre applicable aux novices mêmes, et qui n' allait à rien moins qu' à " éteindre une des plus anciennes abbayes du royaume ; " elle représentait sur ce point au roi très-chrétien ses scrupules comme abbesse, et ses peines de voir arracher de sa maison tant de filles p26 que Dieu y avait unies déjà et conjointes à lui et à leur communauté. " le roi (selon la relation) reçut fort bien cette lettre et la lut avec grande attention. Madame la comtesse de Brienne la mère a dit depuis à M D' Andilly, que s' étant trouvée le matin au lever de la reine-mère, le roi entra et dit à sa majesté : " madame, je viens de recevoir la plus belle lettre du monde de l' abbesse de port-royal. Elle me mande qu' elle ne peut en conscience dévoiler ses novices à qui on lui ordonne d' ôter le voile, mais que pour ce qui est du reste, si je continue à vouloir user de mon autorité, elle m' obéira avec respect. " je ne sais si le roi dit en effet de telles paroles, auxquelles les effets répondirent peu : mais l' amour-propre de port-royal, trop à l' image de celui de M D' Andilly, se payait souvent de ces vaines louanges. Le 8 mai, M Singlin, qui avait la charge de supérieur des deux monastères, dut se retirer en toute hâte pour se dérober à une lettre de cachet datée du même jour, qui l' exilait à Quimper en Bretagne. Le nouveau supérieur imposé par les grands vicaires, et qu' eux-mêmes eurent à choisir sur une liste de sept noms envoyés par M Le Tellier, fut un M Bail plein de préventions, qui n' était pas un méchant homme, mais sans mesure et sans tact, un théologien de la plus commune espèce et dont le langage nous semblera grossier à côté de celui de ces messieurs. Le 13 mai, le lieutenant civil revint pour la troisième fois, accompagné du procureur du roi et aussi du chevalier p27 du guet. Ce dernier avait commandement d' arrêter M Singlin qui ne s' y trouvait plus. Une lettre impérative du roi, et contre-signée Le Tellier, enjoignait à l' abbesse d' ôter l' habit sans délai aux dernières novices reçues et de les renvoyer toutes, ainsi que le restant des postulantes. On promettait de rendre la faculté d' en recevoir à l' avenir, lorsqu' un supérieur non suspect aurait remis la maison en bon crédit. L' abbesse se soumit, et ne pouvait que se soumettre, en ce qui était du renvoi ; mais ôter l' habit à qui l' avait reçu était une énormité ecclésiastique dans laquelle sa religion était intéressée. Elle se borna à déclarer aux novices qu' elle les laissait libres de le quitter ou non. Ces pauvres filles se trouvèrent sur cela dans une grande perplexité, ne sachant quel parti prendre entre leur devoir envers Dieu et l' ordre si précis du roi. On leur présenta même leur habit séculier pour qu' elles eussent toute liberté d' en changer à l' instant, mais pas une ne put s' y résoudre. " enfin, dit la relation, M D' Andilly (qui dans les grandes circonstances s' improvisait comme un supérieur laïque et volontaire, et qui faisait ici l' intérim de M Singlin) se trouva là pour les encourager à demeurer fermes et constantes dans la condition où Dieu les avait mises, quoi qu' il en pût arriver. Elles n' y étaient déjà que trop portées, mais elles se sentirent tellement fortifiées, qu' elles se résolurent de se laisser mettre en pièces, ainsi que dirent quelques-unes d' entr' elles, plutôt que d' abandonner leur voile et leur habit, si on ne le leur arrachait de force ou de violence. " personne ne songeait à en venir à cette extrémité. Elles sortirent donc le 14 mai dans l' habit qu' elles avaient : cependant, par respect pour p28 l' ordre du roi, on leur mit des écharpes sur la tête, et l' on sauva ainsi l' apparence. Les grands vicaires vinrent le 17 mai pour faire exécuter les ordres qu' ils avaient reçus ; ils amenèrent M Bail afin de l' installer comme supérieur. L' abbesse résista sous prétexte que l' archevêque, c' est-à-dire le cardinal De Retz, ayant donné M Singlin pour supérieur, on ne pouvait en conscience en recevoir un autre tant que l' autorité légitime ne l' avait pas dépossédé régulièrement : auquel cas les religieuses avaient par leurs constitutions le droit d' en présenter un. C' était un privilége qu' elles tenaient encore du cardinal De Retz. Il fut convenu, après bien des pourparlers, que M Bail serait reçu comme " envoyé et commis de la part des grands vicaires. " ces derniers, et à leur tête M De Contes, doyen de notre-dame, étaient assez favorables à port-royal et auraient voulu lui épargner les rigueurs. M De Contes était un ecclésiastique poli, homme du monde, bienveillant dans les rapports de son office ; mais il n' était pas du bord de ces messieurs comme on l' entendait ; il n' était pas de l' étoffe dont se font les ermites et les martyrs. M De Pontchâteau dans son zèle étroit l' a jugé avec une rigueur qui tient du fanatisme, lorsque apprenant sa mort dix-huit ans après, il en écrivait (4 août 1679) : " vous aurez peut-être appris la triste mort de M De Contes, doyen de notre-dame... etc. " p29 aux yeux de port-royal M De Contes ne fit donc, en sa vie, qu' une assez bonne action ; il concerta avec quelques-uns de ces messieurs, et probablement avec Pascal, un mandement donné le 8 juin (1661), dont les termes, à la rigueur, permettaient de signer. Les religieuses de port-royal de Paris le signèrent non sans difficulté le 23 juin ; j' ai dit ailleurs les peines qu' il causa au monastère des champs, où l' on était moins bien informé, et les douloureuses angoisses, l' agonie de conscience de la soeur de Sainte-Euphémie (Pascal), qui mourut à la suite de cette lutte intérieure. Mais bientôt le mandement ambigu fut révoqué par un arrêt du conseil d' état à la date du 9 juillet : le pape ayant aussi témoigné sa désapprobation, par un bref où il taxait de fausseté et de mensonge l' interprétation des grands vicaires, ceux-ci effrayés firent un second mandement (31 octobre 1661) qui ne laissait plus l' ombre d' un doute, et dans lequel les propositions qualifiées hérétiques étaient présentées non-seulement comme devant être condamnées en elles-mêmes, mais encore comme étant extraites du livre de Jansénius et condamnées au sens de cet auteur. La question de la signature se posait dans toute sa netteté. Pour les ecclésiastiques et docteurs, ne pas signer, c' était faire acte de libre examen, marquer que sur un p30 point de fait on tenait à son propre sens et qu' on y tenait publiquement, au risque même, en ayant raison là-dessus, de laisser se grossir et s' éterniser une querelle toujours périlleuse. Mais enfin cela était du ressort des docteurs. Pour des religieuses comme celles de port-royal, refuser la signature, c' était marquer que sur ces points de doctrine on avait un avis ou du moins une prévention fondamentale, et qu' entre les différentes autorités extérieures qui étaient en opposition et en conflit, il y avait des autorités particulières, intimes et voisines du coeur, qui balançaient pour le moins, dans l' opinion qu' on s' en formait, la grande autorité publique du saint-siége et des puissances régulières. C' était pour des filles faire acte plus ou moins de docteur, et décidément prendre fait et cause pour certains docteurs. On le savait bien, et tout le vif de l' insistance d' un côté, et de la résistance de l' autre, était là. La mère Angélique mourante écrivit le 25 mai à la reine-mère une lettre de justification dans laquelle on lisait ces mots : " quant à ce qui regarde, madame, les erreurs contre la foi dont on dit que cette maison a depuis été infectée,... etc. " certes quand une personne comme elle, parle ainsi, p31 il faut la croire. Pourtant sa digne soeur la mère Agnès avait gardé un coin de curiosité à la D' Andilly pour les choses de l' esprit jusque dans la dévotion ; plus d' une avait pu l' imiter, et dans tous les cas, si jusqu' à ce moment les religieuses étaient restées étrangères à ces questions du dehors, il devient trop évident qu' on répara avec elles le temps perdu. La soeur Angélique De Saint-Jean, grand esprit et qui fut l' âme de port-royal en ces nouvelles épreuves, savait tout ce qu' on en pouvait savoir et l' apprit vite aux autres. Elle ne s' occupait pas seulement du dedans, elle correspondait avec les amis et les tenait au courant de l' état des choses, de la disposition des esprits ; elle sollicitait des secours spirituels et des appuis soit de l' évêque d' Angers son oncle, soit de l' évêque d' Aleth M Pavillon, et, sous air de rechercher et de révérer leur avis, elle les exhortait et leur traçait leur voie : elle était fille à en remontrer aux évêques eux-mêmes. Le premier soin de M Bail, en prenant possession de la supériorité qui lui avait été commise, fut d' éloigner les confesseurs ordinaires, en fonction sous M Singlin, et qui étaient de la maison même, gens de bien, modestes et tout pratiques, tout cachés en Dieu, M De Rebours, le plus âgé, qui en mourut de douleur deux mois après, M D' Allençon, M Akakia Du Mont. On ne pouvait croire que les religieuses fussent sans communication habituelle avec les chefs du parti ; on ne s' expliquait que de la sorte leur résistance prolongée, et très-extraordinaire chez des personnes de leur état. Un lundi, 25 juillet, le lieutenant civil et le procureur du roi vinrent, dès six heures et demie du matin, à pied, ayant laissé leur carrosse à p32 quelque distance, pour examiner à l' improviste tous les dehors de la maison et s' assurer s' il n' y avait pas quelque porte de derrière. Ayant mis la main sur le portier et sur une des tourières, ils se firent conduire chez toutes les personnes qui avaient un logement sur la cour, entrèrent chez Madame De Sablé, qui était encore au lit et qu' ils firent éveiller, chez M De Sévigné, chez Mademoiselle D' Atri, chez Mademoiselle Gadeau (une ancienne demoiselle de compagnie de la marquise D' Aumont). Ils montèrent à une échelle pour regarder par-dessus les murs du jardin. " cette visite, a dit un historien janséniste, était une espèce de circonvallation du monastère en attendant le grand siége. " n' ayant pu entrer dans le logis de Madame De Guemené absente, ils revinrent le 1 er août, après en avoir fait demander les clefs. Une porte sous un escalier, qui donnait dans le monastère, mais qui était condamnée et murée depuis le temps de la fronde, fut matière à explication. Ils ordonnèrent de faire murer la porte du logis de M De Sévigné qui donnait sur la cour, celle de Madame De Sablé également, et une autre porte qu' elle avait sur l' intérieur du monastère, et aussi de faire hausser les murs des jardins nouveaux. Le lieutenant civil revint le 18 août et ordonna, de la part du roi, de faire boucher la grille ou tribune de Madame De Guemené p33 qui donnait sur l' église de dehors, et particulièrement celle de Madame De Sablé qui répondait au choeur. Pour cette dernière ouverture, on eut beau représenter " l' incommodité de madame la marquise ; qu' elle avait obtenu cette permission du présent évêque de Toul (M Du Saussay), alors grand vicaire et supérieur de port-royal, et que de plus elle ne la faisait jamais ouvrir que pour elle seule ou pour des personnes qui avaient droit d' entrer dans le monastère comme mademoiselle (la grande mademoiselle), pour qui elle l' avait fait ouvrir deux fois, et pour Madame De Longueville, ce qu' elle n' avait pas même fait sans la permission de l' abbesse ; " à tout cela on répliqua que c' était là une chose bien particulière : l' ordre précis de faire murer cette grille fut réitéré et mis à exécution. On avait toujours dans l' idée qu' il se tenait des assemblées nocturnes, des conciliabules où les amis et les docteurs du dehors venaient exhorter les principales religieuses et ravitailler l' esprit du dedans. Mais cet esprit se riait des murailles et des clôtures ; il vivait dans les coeurs, il s' y était logé depuis des années et y avait pris racine de façon à résister ensuite à toutes les privations et à toutes les disettes, et à n' avoir plus besoin d' aliment quotidien. La persécution, la contradiction était un stimulant désormais suffisant pour l' entretenir. On s' entendait à distance, et le souffle invisible continuait de passer des uns aux autres et de se faire sentir nonobstant les captivités et les retraites cachées. p34 En lisant le curieux recueil des actes et relations dressés par les religieuses mêmes de port-royal durant cette persécution de 1661 à 1665, bien des pensées contraires se partagent un esprit impartial et de bonne foi, et il y a quelque travail à faire avec soi-même pour les démêler. L' impatience, je l' avouerai, est un de ces premiers sentiments. On a peine à pardonner à ces pieuses filles un entêtement si absolu sur un point accessoire et qui paraît si peu considérable. Elles disent qu' elles ne peuvent pas signer que Jansénius a été coupable de certaines hérésies, parce qu' elles sont ignorantes et incapables de lire le gros livre latin où ces hérésies auraient été articulées. Mais, catholiques, et vouées particulièrement à l' obéissance comme religieuses, elles s' en rapportaient aux autorités compétentes sur bien d' autres points essentiels et sur bien des faits qu' elles étaient hors d' état de vérifier. On a besoin, pour se rendre compte ici d' un arrêt d' esprit si insurmontable, de se dire que lorsqu' elles résistent si fort au sujet de Jansénius, c' est qu' elles savent qu' il a été l' ami le plus intime de M De Saint-Cyran leur père, leur réformateur, et elles le défendent dès lors à ce principal titre comme un de leurs auteurs propres, un peu comme les dominicains feraient saint Dominique, les bénédictins saint Benoît, comme elles-mêmes feraient pour saint Bernard lui-même, si on l' attaquait : qu' on aille au fond, c' est là leur pensée, et tous les faux-fuyants, les airs d' humilité et d' ignorance dont elles s' efforcent de l' envelopper et de la couvrir, ne sont que pour la forme et pour le prétexte. Mais cette pensée même, bien que si peu d' accord p35 avec leur condition soumise qui devait les tenir éloignées de toute contention, est une pensée honorable, une fidélité à l' ami de nos amis. Dans un des intervalles de la longue crise où nous entrons, les religieuses firent une espèce de requête ou de voeu adressé à saint Joseph (15 mars 1662), et elles y marquèrent leurs intentions en plusieurs articles ; par l' un des articles on est informé qu' elles font ce voeu " pour six personnes dont l' état est connu à Dieu, afin qu' il leur donne, s' il lui plaît, ce qui leur est nécessaire pour leur salut, auquel nous devons prendre, disent-elles, un intérêt particulier par reconnaissance de nos obligations envers elles. " -ces six personnes qui ne sont pas nommées, et pour lesquelles on prie à port-royal, quelles sont-elles ? C' est Arnauld, Nicole, M Singlin, M De Saci, M De Sainte-Marthe, et un autre encore, soit M D' Andilly, soit Pascal, soit simplement peut-être un des pieux confesseurs tel que M Akakia (M De Rebours étant déjà mort). Il y a, ce me semble, dans cette mention de six absents, auxquels on est si étroitement lié par la reconnaissance chrétienne, toute la clef de la résistance des religieuses de port-royal sur le fait de Jansénius. Jansénius aussi, l' ami le plus cher de M De Saint-Cyran, était un des persécutés ; il l' était dans sa mémoire et après sa mort, et ces religieuses qui le croyaient fermement innocent, puisqu' il l' était aux yeux de leurs six amis, se faisaient un cas de conscience, ou, comme nous dirions humainement, un point de générosité et d' honneur, de ne pas céder, de ne pas le reconnaître coupable et de ne consentir en rien à sa flétrissure. Elles s' exposaient à toutes les rigueurs ecclésiastiques et séculières plutôt que de souscrire p36 à un article si particulier, mais dans lequel elles avaient mis leur religion, M D' Ypres étant pour elles, je le répète, le représentant de la sainte doctrine et signifiant la même chose qu' Arnauld ou M De Saint-Cyran. Il y a là un côté respectable au milieu de toutes les petitesses, et on hésite en définitive à condamner absolument une fermeté invincible, qui fait ses preuves par tant de sacrifices. Telle est la pensée morale qu' on dégage, non sans effort et sans peine, de cet amas de procès-verbaux, de paroles et d' écritures. Et puis, comme étude du coeur humain au sein d' un groupe religieux, rien n' est plus curieux à suivre que cette force d' organisation imprimée de longue main par quelques directeurs et par de mâles abbesses à un couvent de filles, force de cohésion telle que rien ne pourra le démembrer ni l' entamer ; que de ce nombre de plus de cent professes, une douzaine au plus, et des moindres, des plus chétives, se détacheront ; que le reste demeurera uni, ferme, parlant, agissant, se dévouant comme un seul homme, comme une seule femme, et que cet esprit indestructible perpétué jusqu' à la fin dans le monastère n' expirera qu' avec la dernière professe et ne pourra s' éteindre dans la ruine même des pierres. Qu' on dise qu' il y a eu là de l' esprit de secte, mais l' exemple est mémorable, et tout nous atteste dans cette école de Jésus-Christ, comme on l' entendait de ce côté, une singulière vigueur ressaisie quelque part aux sources, et la puissance originelle du lien. M Bail commença une visite régulière à port-royal de Paris, qu' il termina en allant au monastère des champs ; il s' agissait d' un examen complet des deux p37 maisons et d' une revue de toute la communauté. Il y mit près de deux mois (12 juillet-2 septembre 1661). M De Contes, doyen de notre-dame, présida à l' opération, au moins au commencement et à la fin. On a le détail de tous les interrogatoires. J' y insisterai peu parce qu' on aura comme une nouvelle et plus solennelle représentation de cette visite dans celle que fera l' archevêque Hardouin De Péréfixe trois ans plus tard. M De Contes fit l' ouverture par un discours modéré, indulgent et doux ; il semblait s' excuser de prendre part à des mesures de rigueur ou de méfiance. M Bail, qui n' était que son assistant, parla ensuite, mais d' une manière qui parut tout à fait injurieuse et qui était en effet brutale. Il disait par exemple : " mes très-chères soeurs en la charité de notre seigneur Jésus-Christ, ayant été choisi par messieurs les grands vicaires de ce diocèse, et particulièrement par monsieur le doyen que voilà ici présent... etc. " il insistait sur l' ancienneté des visites qui sont, disait-il, une coutume ordinaire dans l' église. Remontant pour cela jusqu' à la création après laquelle Dieu regarda et considéra tous ses ouvrages et vit qu' ils étaient grandement bons, il passa ensuite au déluge : " et lorsque les hommes eurent élevé cette tour de Babel après le déluge, Dieu qui sait connaître toutes choses descendit pour voir cet ouvrage de vanité : descendam et videbo, je descendrai et je verrai. Et devant que de punir les villes abominables de Sodome et de Gomorrhe qu' il voulait détruire pour le péché de luxure, il voulut, lui qui connaît éternellement toutes choses et dont la science est infinie, il voulut, dis-je, le voir et en être témoin, et il dit encore : descendam et videbo . " p38 Joseph envoyé par Jacob et interrogé sur ce qu' il cherchait, répondait : fratres meos quaero, je cherche mes frères. -" ainsi, s' écriait M Bail, si l' on me demande quel est mon dessein dans cette visite, à quoi je tends, à quoi je bute, je répondrai : sorores quaero, je cherche mes soeurs. " M Bail, on le voit, n' avait guère profité de la manière d' écrire de M Arnauld. Il parla ensuite de la concupiscence, des déréglements qui se glissent surtout dans les monastères : " car les diables d' enfer, disait-il, ont une rage particulière contre les personnes vouées à Dieu, et contre les grandes épouses de Jésus-Christ ; il n' y a rien qu' il (le diable par excellence) ne fasse pour les perdre, et lorsqu' il en attrape quelqu' une, vous ne sauriez croire combien il triomphe, il piaffe : car c' est son mets délicieux et sa viande choisie, esca ejus electa . " il en venait aux démoniaques proprement dites, aux possédées dont il citait un récent exemple en Bourgogne, mais surtout il insistait sur la damnable hérésie qui était la contagion régnante, et sur la nécessité de s' en enquérir : " car le bruit court, depuis plusieurs années, que vous en êtes infectées, disait-il,... etc. " on sent quel effet devait produire un tel langage sur des religieuses instruites et pures, habituées à une conduite régulière, discrète, à des enseignements p39 simples et évangéliques, et à suivre comme directeurs des hommes tels que M De Saci et M Singlin. Elles en eurent le coeur outré, et elles purent se dire : " en quelles mains sommes-nous tombées ? " ces mains n' étaient que grossières et non malfaisantes. Dans l' interrogatoire des soeurs une à une, M Bail renouvelait continuellement les mêmes questions conformes aux préjugés répandus contre le jansénisme, ou bien c' était M De Contes qui les posait devant lui pour le satisfaire : " vous a-t-on jamais dit que Jésus-Christ n' était pas mort pour tous les hommes ? " -... etc. Les réponses furent uniformes et telles qu' on les pouvait attendre d' un christianisme pratique et sensé. M De Contes en paraissait heureux, et M Bail n' en était pas fâché. Lorsqu' il en fut à interroger des filles d' esprit et notamment la soeur Angélique De Saint-Jean, je laisse à penser lequel des deux passait son examen. Avec cette soeur Angélique, bien connue comme l' aînée des filles de M D' Andilly et dont la réputation s' étendait déjà, M Bail voulut être agréable. Cet interrogatoire, qui est le douzième et de la rédaction de la soeur Angélique, est une petite scène digne des provinciales . Le propos en étant venu sur ce qu' on avait entendu le matin dans le discours de M Bail, et M De Contes ayant dit assez finement à la soeur Angélique et pour lui donner occasion de s' expliquer : " vous avez ouï p40 ce qu' on vous a dit ce matin ; quelle est votre pensée sur cela ? -" je vous assure, monsieur, répondit-elle, qu' un coup de tonnerre sur ma tête, à l' heure que je m' y attendrais le moins, ne m' aurait pas tant surprise... etc. " cet interrogatoire qui se prolongea ainsi en conversation s' assaisonna de sourires et se termina par un compliment de M Bail, qui le tourna bien agréablement " autant qu' il le put faire. " la femme d' esprit l' avait tout à fait gagné. Au monastère des champs, quand M De Contes et M Bail s' y transportèrent (22 août), on procéda de p41 même. M Bail fit un discours d' ouverture également inconvenant, suivi d' une visite également satisfaisante. On a l' interrogatoire de la soeur Jacqueline De Sainte-Euphémie (Pascal) qui vivait encore, et rédigé par elle-même. M Bail interrogea cette noble fille sans bien savoir à qui il avait affaire. Elle le fit sourire à un moment en lui récitant deux vers français. Sur une de ses questions habituelles qu' il lui adressa : " si Jésus-Christ est mort pour tous les hommes, d' où vient donc qu' il y en a tant qui se perdent éternellement ? " elle lui répondit : " je vous avoue, monsieur, que cela me met souvent en peine, et que d' ordinaire quand je suis à la prière, et particulièrement devant un crucifix, cela me vient à l' esprit,... etc. " l' interrogatoire de la soeur De Sainte-Euphémie a un caractère de simplicité et de sérieux qui touche, quand on songe à la fin prochaine de cette noble fille à moins de six semaines de là. Elle ne s' y permet pas la légère pointe de raillerie qu' on aurait pu attendre d' une soeur de Pascal et que la soeur Angélique s' est accordée plus librement. Elle est déjà dans le pressentiment et sous l' impression sévère des approches de la mort. Mais ce n' était pas tout pour le monastère d' avoir sa justification authentique de moeurs et de doctrine dans l' acte de visite que dressèrent M De Contes et M Bail ; il restait toujours cette signature du formulaire, que les gens du monde et de cour ne s' expliquaient pas qu' on refusât si obstinément de donner. Le nouveau p42 mandement des grands vicaires l' exigeait nettement et sans subterfuge. Le monastère en discuta toute une journée, après y avoir réfléchi pendant huit jours dans la prière. La mère Agnès avait, dès le principe de la délibération, exposé la difficulté du cas et les divers partis à prendre dans un discours qui, sous sa forme prudente, était ce qu' on appellerait en d' autres matières un beau discours d' opposition. On en passa après mûr examen par son avis, qui était de ne signer qu' avec un en-tête qui signifiait au fond qu' on se soumettait en ce qui était de la foi, mais qu' on demeurait sur la réserve pour le reste. Sauf l' enveloppe et la circonspection des termes, c' était le sens. Cette signature, qui est du 28 novembre 1661, est la dernière limite et la plus extrême, où la conscience des religieuses leur permettait d' aller dans ce qu' elles considéraient comme une voie de concession : rien au delà fut désormais leur devise, et Bossuet pas plus qu' un autre, s' il les avait vues et chapitrées, et s' il leur avait adressé les lettres et discours qu' on sait qu' il prépara deux ou trois ans plus tard et qu' on lit dans ses oeuvres, n' y aurait rien gagné. Un ange qui serait descendu exprès du ciel pour les convaincre n' y aurait pas réussi (elles en conviennent) et leur aurait paru un faux ange, les exhortant à violer la loi de Dieu ; elles auraient fait selon le précepte de saint Paul, elles lui auraient dit anathème . L' honnête et bienveillant M De Contes ne fut pas sans leur dire et leur redire la seule chose sensée, c' est " que jamais leur signature, si elles la donnaient pure et simple, ne serait prise pour une marque de leur créance, mais seulement de leur respect, parce qu' il n' y avait personne qui ne sût bien p43 qu' un fait ne pouvait être un article de foi. " rien n' y faisait, la position était prise. Paraître consentir au jugement de ceux qui condamnaient M D' Ypres, c' était témoigner contre leur créance intérieure, c' était tromper l' église et faire un mensonge. Plutôt souffrir mille morts que de mentir une seule fois. C' est par cet angle unique qu' elles envisageaient fixement l' affaire, sans biais possible, sans voie d' accommodement. L' esprit des Arnauld se retrouvait là dans son immuabilité et son impossibilité de jamais céder, esprit irréductible dans ses points d' arrêt et irramenable. Et ici cet esprit s' était logé dans un couvent de femmes, ce qui ne le rendait pas plus facile. " il me semble, dit à ce sujet la relation, qu' en considérant ce qui se passe maintenant sur ce sujet, on peut faire une allusion, qui n' est pas désagréable, à l' histoire de l' ânesse de Balaam , qui ne se remuait point pour les coups dont ce prophète la chargeait, quoique sans doute elle sentît de la douleur, parce que l' ange du seigneur lui paraissait l' épée à la main pour l' empêcher de passer, et par son regard tout brillant de lumière et de feu, la rendait capable de suivre la volonté de Dieu, quoique son maître ne la pût connaître. " je ne sais si la comparaison est aussi agréable qu' elle le paraît à la plume janséniste qui s' y complaît, l' image du moins est expressive ; je ne me la serais pas permise de moi-même, mais je la donne comme je la rencontre. Les miracles à port-royal ne manquent jamais, et ils viennent à temps. On sait ce qu' il en fut de celui de la sainte-épine qui, il y avait quelques années, était survenu si à point pour suspendre la persécution imminente. Un nouveau miracle se fit à ce moment dans p44 les premiers jours de janvier 1662. Une des religieuses, la soeur Catherine De Sainte-Suzanne, fille du peintre Champagne, et qui ne pouvait marcher depuis quatorze mois, étant affligée d' un mal nerveux ou rhumatismal du côté droit et de la cuisse droite, se trouva guérie subitement et en état de marcher à la suite d' une neuvaine commencée pour elle par la mère Agnès. En telle matière on ne saurait mieux faire que de donner le témoignage de la miraculée elle-même : " le jour des rois que la neuvaine devait finir, écrit la soeur de Sainte-Suzanne, on m' avait portée le matin à l' église pour communier,... etc. " p45 les amis extérieurs de port-royal auraient bien voulu donner à ce qui leur paraissait un pur miracle le même éclat et la même solennité de consécration qu' avait eus celui de la sainte-épine ; ils espérèrent, dans le premier moment, qu' il en serait ainsi. M Hermant écrivait, de Beauvais, à M D' Andilly le 13 janvier : " je ne puis, monsieur, retenir l' impétuosité de ma joie, et je crois vous devoir des marques de la part que je prends aux consolations toutes divines que Dieu verse dans le coeur des saintes filles pour qui le monde n' a que des menaces et qu' une extrême injustice... etc. " mais le miracle n' eut qu' assez peu de retentissement, à ce qu' il semble, hors du cercle de port-royal, et cette fois, l' art seul le devait immortaliser. p46 Le père de la malade, le peintre Champagne, par reconnaissance pour cette guérison et pour en consacrer la mémoire, fit ce beau tableau, qui fut longtemps au chapitre de port-royal, et où il a peint sa fille et la mère Agnès en la même posture où elles étaient l' une et l' autre en faisant la neuvaine qui eut une si salutaire issue. L' une est étendue et demi couchée, l' autre est à genoux ; toutes deux ont les mains jointes et prient Dieu avec ardeur et componction. Peinture simple, sérieuse, solide, fervente, assez pareille au style de ces messieurs, avec l' éclat intérieur de plus. à force de vérité et de ressemblance dans les attitudes et dans les figures, le peintre au pinceau probe et fidèle est arrivé cette fois à une sorte d' expression idéale, qui vient toute du dedans. Un rayon d' espérance, une douce lueur de consolation, comme un Lesueur sait la peindre, se fait sentir sous ces chairs mortifiées et sur ces visages contrits. Le ciel a souri sous son nuage. La mère Agnès en est prévenue dans sa ferveur attendrie. La peinture de Champagne est le seul luxe d' art que se permissent les religieuses de port-royal. La musique, bien que le plus angélique des arts, était négligée chez elles et absente ; elles n' avaient pas d' orgues dans leur église et n' y voulaient que le chant grave et simple en l' honneur de Dieu. Pas de bouquets non plus ni de fleurs sur l' autel, pas de travail curieux des mains. " il y en avait assez sans cela, pensaient-elles, pour exciter la piété, qui n' a pas besoin de choses qui attachent trop les sens pour transporter son coeur dans les plaies de Jésus-Christ . " mais la peinture de Champagne faisait exception et semblait au monastère comme une décoration p47 domestique et naturelle. Elle était en accord avec le ton et l' esprit du lieu. Tout en est sincère ; peintre et modèles, ce sont tous des amis de la vérité . Lorsqu' elle accomplissait cette neuvaine, la mère Agnès n' était plus abbesse, elle venait d' être remplacée par la mère Madeleine De Sainte-Agnès de Ligny, régulièrement élue et confirmée (décembre 1661), personne de bonne naissance, fille d' un maître des requêtes, nièce et soeur d' évêques de Meaux, nièce du chancelier Seguier, patiente, sage, ayant la dignité convenable ; qui n' était pas d' un esprit transcendant, mais toute formée des mains de la mère Angélique et de la mère Agnès, et qui sut tenir son rôle dans les difficultés étranges où elle se trouva. On pouvait croire que l' orage éclaterait dès le lendemain de son entrée en charge. Au mois de février 1662, le roi avait dit, en s' informant si les filles de port-royal avaient signé le papier qu' on leur avait donné, et en apprenant leur désobéissance : " oh ! Bien, cela n' en demeurera pas là. " Madame De Guemené, qui était allée voir dans le même temps M Le Tellier pour tâcher de l' adoucir en faveur de port-royal, le trouvant ferme et net sur les intentions déclarées du roi, lui dit : " enfin, monsieur, le roi fait tout ce qu' il veut, il fait des princes du sang, il fait des archevêques et des évêques, et il fera aussi des martyrs. " cette idée de martyre, loin d' être un effroi, commençait même à devenir un attrait et une tentation pour les filles de port-royal. On arrivait à cette disposition périlleuse où l' on désire l' excès du mal pour en tirer un sujet de mérite ou de gloire et un nouvel éclat. On entrait dans la période d' exaltation qui, une fois en plein cours, ne peut s' épuiser que d' elle-même, et ne se p48 laisse plus couper par des raisons. Les amis du dehors favorisaient imprudemment cette disposition des religieuses et leur écrivaient des lettres " pour les enflammer dans l' amour de la souffrance. " -" quelques-uns même, dit la relation, par un mouvement d' une jalousie dont la foi seule est capable, ne désiraient point notre délivrance, souhaitant pour notre bien que nous fussions immolées en sacrifice pour la défense de la vérité, et n' ayant de la tristesse et de la compassion que pour eux-mêmes, dans la crainte qu' ils avaient de ne point souffrir pour la vérité et de demeurer dans un repos honteux à leur zèle et à leur piété. " ne le voyez-vous pas ? Il y a amphithéâtre et spectateurs : la sainte lutte avec défi est engagée, il n' y a plus moyen de céder ni de se dédire. Toutefois, au moment où les choses étaient sur le point de se précipiter, et où le refus de signer purement et simplement semblait avoir amené l' affaire au dernier terme, un répit nouveau fut accordé et au monastère et à ceux qui étaient de la même communion spirituelle. Diverses circonstances y contribuèrent et détournèrent quelque temps la pensée du roi. Par suite de la démission enfin réglée du cardinal De Retz, M De Marca venait d' être nommé archevêque de Paris. On attendait qu' il fût en place pour achever d' agir, et l' on comptait sur son habileté pour ramener les réfractaires et résoudre peut-être le cas par la douceur ; il semblait y compter lui-même, lorsqu' il mourut trois jours après avoir reçu les bulles de Rome (29 juin 1662). Messire Hardouin p49 De Beaumont De Péréfixe, évêque de Rhodez et ancien précepteur du roi, fut aussitôt nommé pour lui succéder ; mais on dut attendre encore, et l' on attendit longtemps : ses bulles n' arrivèrent que près de deux ans après. Il était survenu une complication grave, l' affaire des corses (20 août 1662). Cette insulte faite à l' ambassadeur de France à Rome, le duc De Créqui, et pour laquelle Alexandre Vii refusa de donner satisfaction, amena entre le pape et le roi une rupture qui profita naturellement à ceux qu' on poursuivait au nom du saint-siége. Deux thèses en faveur de l' infaillibilité p50 du pape, qui se risquèrent en Sorbonne et au collége des bernardins en 1663, provoquèrent une déclaration de la faculté de théologie de Paris et une harangue de l' avocat général Talon, toute une levée de boucliers dans le sens des libertés gallicanes. Les jésuites, partisans de la doctrine avancée dans ces thèses, eurent leurs propres affaires à soutenir et durent ralentir leur zèle. Le formulaire qui impliquait quelque chose de cette infaillibilité, eut tort pendant quelque temps, et on le laissa sommeiller. Ce n' était qu' une trêve forcée, un retard accidentel : on le sentait à port-royal, et on mit à profit le temps, comme dans une place de guerre qui s' attend de jour en jour à être assiégée. Les supérieures et les intelligences d' élite qui avaient jusqu' alors gardé pour elles le secret de ces affaires contentieuses les expliquèrent à la communauté et mirent chaque soeur au fait de la question, autant qu' il le fallait pour la résistance ; la mère Agnès rédigea un corps d' instructions, concerté sans doute de point en point avec la soeur Angélique De Saint-Jean, et revu et approuvé par M Arnauld : avis donnés aux religieuses de port-royal sur la conduite qu' elles devaient garder au cas qu' il arrivât du changement dans le gouvernement de la maison (juin 1663). On y voit ce qu' il faut faire si on enlève l' abbesse ; si le roi en nomme une autre ; si l' on met des religieuses étrangères pour gouverner la maison ; comment on doit se conduire à l' égard des confesseurs imposés, etc. Tous les cas sont prévus, toutes les mesures possibles de résistance sont indiquées, c' est un traité complet de tactique en cas d' invasion et d' intrusion. On y apprend l' art de ne pas obéir par l' esprit en p51 se soumettant extérieurement à ce qu' on ne peut empêcher ; on y apprend à lutter pied à pied, avec méthode ; à pratiquer l' isolement et à établir une sorte de blocus intérieur ou de cordon sanitaire à l' égard des intruses. Grâce à ces règles, la tribu fidèle pouvait se maintenir dans son inviolabilité, même après la prise de Jérusalem et pendant la captivité de Babylone. Cette théorie, à laquelle on dressa pendant plus d' une année une communauté d' élite, produisit tout son effet. En attendant, consolons-nous un peu par le spectacle d' une sainte mort, et donnons un dernier adieu à la mère Angélique la grande, qui n' aurait, ce me semble, approuvé qu' à demi tout cet art si bien ménagé de défense. La mère Angélique, qui était à port-royal des champs dans son cher désert, voyant recommencer la persécution dont les premiers coups donnaient contre port-royal de Paris, y était venue le samedi, 23 avril 1661, le jour même où le lieutenant civil Daubray y faisait sa première expédition. âgée de près de soixante-dix ans, et dès lors fort languissante, fort affaiblie de santé, elle était comme un général malade, qui se fait porter là où est le danger. En quittant son monastère des champs, et après des adieux et des conseils à ses chères filles, comme si elle ne devait plus les revoir, elle dit ce mot à M D' Andilly, son frère, qui l' accompagnait jusqu' au carrosse : " adieu, mon frère, bon courage ! " -" ma soeur, ne craignez rien, je l' ai tout entier, " répondait le frère un peu solennel. Mais elle répliqua : " mon frère, mon frère, soyons humbles. Souvenons-nous que l' humilité sans fermeté est lâcheté, mais que le courage sans humilité est présomption. " toutes ses dernières paroles furent dans ce sens de justesse et de p52 modération. Elle n' était pas sans voir le nouvel écueil : elle ne craignait pas moins pour elle et pour les siens l' orgueil et l' exaltation de souffrir pour Dieu que la faiblesse. Elle se méfiait de la gloire du martyre. Privée de M Singlin, son directeur habituel, qui avait dû se dérober dans la retraite, ne voyant qu' à grand' peine M De Saci, et aimant mieux se priver de lui tout à fait que de l' exposer, elle répondait à celles des religieuses qui paraissaient la plaindre de cette peine : " cela ne me fait nulle peine ; Dieu le veut ainsi, c' est assez pour moi. Je crois M Singlin aussi présent auprès de moi par sa charité que si je le voyais de mes yeux... allons droit à la source, qui est Dieu... mon neveu (M De Saci), sans Dieu, ne me pouvait de rien servir, et Dieu, sans mon neveu, me sera toutes choses. " et encore : " je n' ai point de peine de n' être point assistée de M Singlin ; je sais qu' il prie pour moi, cela me suffit : je l' honore beaucoup, mais je ne mets pas un homme à la place de Dieu. " M De Saint-Cyran nous a été le modèle du directeur dans sa plus imposante souveraineté ; mais son premier soin, nous le voyons par sa digne fille, était qu' on n' eût pas ombre de superstition pour le directeur. Elle eût craint qu' autrement on ne pût leur appliquer à elles-mêmes avec justice ces paroles du prophète (Jérémie) : " mon peuple a fait deux grands maux : il m' a abandonné, moi qui suis la source des eaux vives, et il s' est creusé des citernes, mais des citernes entr' ouvertes, qui ne peuvent tenir l' eau. " elle vit partir les pensionnaires : elle maintint le calme, elle faisait taire les pleurs. Elle disait : " quoi, je crois que l' on pleure ici ! Allez, mes enfants, qu' est-ce p53 que cela ? N' avez-vous donc point de foi, et de quoi vous étonnez-vous ? Quoi ! Les hommes se remuent ! Eh bien, ce sont des mouches, en avez-vous peur ? Vous espérez en Dieu, et vous craignez quelque chose ! " l' action qu' elle mettait à prononcer ces paroles faisait autant d' impression que les paroles mêmes. Elle disait : " quand je considère la dignité de cette affliction-ci, elle me fait trembler. Quoi, nous ! Que Dieu nous ait jugées dignes de souffrir pour la vérité et pour la justice ! " -" dans la crainte de n' être pas fidèles à correspondre à cette faveur, il me semble, écrivait-elle à la prieure du monastère des champs, que nous devrions souvent nous dire : hodie si vocem ejus audieritis, nolite obdurare corda vestra ; si nous entendons aujourd' hui sa voix, n' endurcissons pas nos coeurs. " et à côté de la faveur et de la dignité de l' affliction, tout aussitôt l' autre vue d' humilité revenait, et pensant non plus à l' effet mais à la cause, elle s' en abaissait : " certainement, Dieu fait toutes choses avec une admirable sagesse et une grande bonté. Nous avions besoin de tout ce qui nous est arrivé, pour nous humilier. Il eût été dangereux pour nous de demeurer plus longtemps dans notre abondance. Il n' y avait point en France de maison qui fût plus comblée de biens spirituels, de l' instruction et de la bonne conduite. on parlait de nous partout. croyez-moi, il nous était nécessaire que Dieu nous humiliât. S' il ne nous avait abaissées, nous serions peut-être tombées. " -" l' affliction, la peine et les maux nous sont plus nécessaires que le pain. " elle disait encore : " mes filles, je ne suis pas en p54 peine si on nous rendra les pensionnaires et les novices, mais je suis en peine si l' esprit de la retraite, de la simplicité, de la pauvreté, se conservera parmi nous. Pourvu que ces choses-là subsistent, moquons-nous de tout le reste... tout ce qu' on fait, tout ce qu' on a dessein de faire contre nous, je m' en soucie comme de cette mouche. " elle en chassait une au même moment. Elle affectionnait cette comparaison, et par ce geste, par ces simples mots, elle inspirait le courage à tout son monde. -elle ne permettait pas qu' on se plaignît même de ceux qui faisaient murer les portes de la clôture du côté des jardins, et qu' on dît qu' ils se muraient peut-être le ciel : " il ne faut pas dire cela, mes enfants ; prions Dieu pour eux et pour nous. " son état de faiblesse corporelle augmentait, elle avait des oppressions croissantes ; l' hydropisie gagnait ; elle dut, vers la fin de mai, garder le lit pour ne s' en plus relever. On a d' elle à M De Sévigné cette belle lettre qui est comme une page de son testament spirituel ; M De Sévigné était, depuis peu de temps, un des grands amis et des hôtes extérieurs de port-royal : " mon bon frère, enfin le bon Dieu nous a dépouillées de tout, de pères, de soeurs et d' enfants ; son saint nom soit béni ! ... etc. " p55 par ces recommandations réitérées d' humilité, de silence, de ne pas raconter les persécutions dont on était l' objet, elle allait directement contre ce défaut qui fut le dominant dans port-royal après elle, ce goût de procès-verbaux, de relations, d' actes écrits, dont nous profitons, mais qui fut une véritable manie, et qu' Arnauld contribua beaucoup à y infuser. Si la mère Angélique eût vécu du temps de la dispersion, trois ans après, elle n' eût certes pas été d' avis que chaque religieuse écrivît ainsi son martyre séance tenante. On raconte que dans cette dernière maladie, voyant bien que ses filles épiaient toutes ses paroles pour les recueillir ensuite et les rapporter, elle s' appliquait " à fort peu parler et à ne rien faire de remarquable. " -" elles m' aiment trop, disait-elle, je crains qu' elles ne fassent de moi toutes sortes de contes. " elle craignait surtout de fournir prétexte à tant de discours inutiles et stériles qu' on fait sur les morts et auxquels trouve p56 son compte le divertissement ou l' amour-propre des vivants. Elle ne voulait pas qu' on se pût dire les unes aux autres : feu notre mère m' a dit cela. -et à moi elle m' a dit ceci . Elle avait une autre idée sévère d' une vraie fin chrétienne : " cela ne se fait pas, disait-elle, pour bien causer et pour en parler aux autres ; mais la vraie préparation à la mort, c' est de renoncer entièrement à soi-même et de s' abîmer en Dieu. " elle coupait court aux tendresses et aux témoignages tout humains de ses filles, en disant : " je vous prie qu' on m' enterre au préau, et qu' on ne fasse pas tant de badineries après ma mort. " dans une des dernières crises de sa maladie, elle dicta à diverses reprises et adressa une lettre à la reine-mère pour se justifier, elle et son monastère, de l' imputation d' hérésie. Elle s' y couvre des noms révérés de saint François De Sales, de Madame De Chantal ; et au milieu de ses respects fidèles, par une parole qu' elle emprunte à sainte Thérèse, elle rappelle la vérité à la cour, qui est " de tous les lieux du monde celui où l' on en est le moins informé. " cependant cette lettre qui était destinée à être montrée et qu' on imprima dans le temps, fut sans doute suggérée et au moins corrigée et revue par Arnauld et Nicole ; on sent à plus d' un endroit que la mère Angélique (si c' est bien elle qui parle) écrit d' après des notes qui lui ont été données par ces messieurs, plutôt que selon l' impulsion directe de son coeur. Cette lettre écrite et cet effort fait sur elle-même, elle ne songea plus qu' à se préparer pour l' éternité. Mais l' esprit humain est si singulier, les manières de sentir sont si particulières, que cette personne si pure, p57 et qui, depuis plus de cinquante-cinq ans qu' elle avait reçu le voile sacré, n' avait cessé de veiller et de travailler sur elle-même, se trouva saisie, aux approches du terme, d' une indicible terreur, et eut à subir toutes les angoisses d' une véritable agonie. Elle se voyait devant Dieu, selon sa propre expression, comme un criminel au pied de la potence, qui attend l' exécution de l' arrêt de son juge ; et, en prononçant ces mots, il semblait qu' elle fût comme abîmée et anéantie. Il n' y avait plus que cela qui l' occupait. L' idée de la mort, une fois entrée dans son esprit, y demeura gravée et ne la laissa plus un seul instant. Tout le reste avait disparu ; elle ne songeait plus qu' à se préparer pour cette heure terrible. Elle y avait songé toute sa vie : " mais tout ce que j' en ai imaginé, disait-elle, est moins que rien en comparaison de ce que c' est, de ce que je sens, et de ce que je comprends à cette heure. " elle avait peur de la justice suprême, et il y avait des moments où elle n' osait espérer en la miséricorde. On avait peine à la rassurer ; la mère Agnès en écrivait à M Arnauld, qui lui répondait : " il n' y a rien de plus affligeant que l' état où vous me mandez qu' est la pauvre mère... etc. " p58 la dernière fois que la mère Angélique avait vu M Singlin qui l' exhortait à avoir confiance, elle lui avait dit en lui faisant ses adieux : " je ne vous reverrai donc plus, mon père, mais je vous promets que je n' aurai plus peur de Dieu . " cette peur toutefois revenait et persistait malgré elle ; elle n' en parut délivrée que tout à la fin. Elle aimait, dans ses dernières journées, à demeurer solitaire. Quelquefois, lorsqu' on approchait pour lui parler, elle priait qu' on la laissât devant Dieu, répétant souvent cette belle parole : " il est temps, ma soeur, de sabbatiser . " pour dernier mot de conseil à ses religieuses, elle leur recommanda de vivre dans la paix et l' union parfaite, comme aussi elle leur avait déjà donné pour souverain précepte : mourir à tout, et attendre tout ! elle mourut le samedi 6 août 1661, jour de la transfiguration ; il semblait, comme l' écrivait M Hermant à M Arnauld, que Dieu voulût faire monter cette grande âme sur le Thabor après un si long calvaire. Pour nous-même simple historien, nul caractère dans notre sujet ne nous apparaît plus véritablement grand et plus royal qu' elle, -elle et Saint-Cyran. p60 Ii. L' intervalle de temps, la trêve qui fut accordée à port-royal avant la reprise ouverte des hostilités, se marque cependant par une tentative de conciliation assez sérieuse, autorisée par le roi, et qui aurait pu réussir auprès de tout autre chef de parti que M Arnauld. Un de ses amis, et surtout un ami de M D' Andilly, M De Choiseul, évêque de Comminges, frère du maréchal Du Plessis-Praslin, et cousin germain de Madame Du Plessis-Guénégaud, prélat humain et pieux, lettré et poli, reçut dans son diocèse une communication p61 venue de la cour, et de laquelle il résultait que le père Ferrier, professeur de théologie à Toulouse, et par conséquent son voisin, avait pouvoir d' entamer avec lui une négociation tendant à rapprocher les deux partis moliniste et janséniste. M De Comminges en avertit M D' Andilly au mois d' août 1662 ; il vit en septembre le père Ferrier à Toulouse, recueillit de lui des paroles et des propositions préliminaires tout à fait conciliantes, et qui promettaient une issue heureuse, inespérée. On sembla, dès l' abord, s' entendre pour ne point insister sur le fait de Jansénius, pour laisser de côté toute signature du formulaire et s' en tenir à des expédients de douceur. Chaque parti devait donner ses interprétations avec sincérité, en les ramenant, autant que possible, aux termes de théologiens déjà acceptés par l' église ; on réduirait ainsi la guerre des partis à n' être plus qu' une dissidence d' écoles, et l' on adresserait au pape une lettre commune par laquelle on témoignerait que les coeurs sont réunis, quoique les écoles puissent rester divisées, le suppliant de bénir les uns et les autres. " enfin, écrivait M De Choiseul, il paraît visiblement que Dieu conduit cette affaire ; " et il semblait possible par ce moyen, même aux amis de Paris, d' arriver à vivre en paix, sans plus parler de tout le passé, et, comme on le disait dans les lettres à mots couverts qu' on s' écrivait là-dessus, " de laisser les filles de cette bonne veuve (sans doute les religieuses de p62 port-royal) jouir de leur petit bien, comme elles faisaient avant le procès. " voilà d' emblée bien des espérances. On se demande, avant d' aller plus loin, quel put être le dessein réel qu' on eut à l' origine de cette affaire, et à quoi il faut attribuer cette singulière avance, cet air d' acquiescement du parti moliniste et des jésuites. Les adversaires, depuis, n' y ont vu qu' un stratagème et une ruse de guerre assez pareille à celle du cheval de bois ; le père Ferrier aurait un peu joué le rôle de Sinon. Je ne pense pas qu' il faille y chercher tant de machiavélisme. Si l' affaire s' était entamée quelques mois plus tard, on aurait pu y voir une preuve de prudence de la part du père Annat, dans la brouille où la cour de France était avec le saint-siége. Sans vouloir pénétrer dans des intentions qui nous échappent, il se peut que les nombreux amis que port-royal avait dans le monde et à la cour, faisant un suprême effort, aient suggéré au confesseur du roi l' idée d' essayer d' un accommodement sans pousser à bout les choses, et que le père Ferrier surtout, qui aspirait à devenir le coadjuteur du père Annat, ait désiré se signaler en provoquant une démarche habile, conforme d' ailleurs à la modération de son caractère. Une autre version, et qui a plus de vraisemblance, c' est que l' initiative première serait venue de M De Comminges lui-même, dans un entretien qu' il eut avec M De Miramont, président au parlement de Toulouse et ami du père Ferrier. Quoi qu' il en soit, M De Comminges, sentant qu' on ne pouvait mener de loin une négociation si compliquée, eut l' agrément du roi pour venir à Paris, où il arriva le dernier jour de l' année 1662 ; il y trouva le père Ferrier, p63 qui l' avait précédé de quelques jours. On obtint, de plus, permission du roi pour que M Arnauld, M Singlin, le docteur Taignier et M De Barcos, abbé De Saint-Cyran, qui étaient exilés ou dans une retraite prudente, pussent reparaître en sûreté à Paris pendant le mois de janvier. Rien, ce semble, ne s' opposait à des conférences directes et de vive voix ; mais Arnauld, si disputeur la plume à la main, avait une telle horreur et une telle méfiance des jésuites, qu' il se refusa absolument à toute conversation et abouchement, seul moyen pourtant de se connaître et de s' apprivoiser. Ces messieurs, toujours invisibles, bien que présents à Paris, envoyèrent pour les représenter, l' abbé De Lalane, docteur, et M Girard, licencié de la faculté de Paris. Il y eut plusieurs conférences, mais à chaque proposition nouvelle il fallait en référer aux absents ; Arnauld écrivait mémoires sur mémoires ; il consultait ses amis de Beauvais, qui lui répondaient par de longues lettres. Cela faisait des écritures sans fin ; on n' avançait pas. Le biais à saisir était difficile ; le père Ferrier et ses amis en proposèrent successivement plusieurs, mais on ne s' accordait pas à temps pour s' y fixer. Pour ceux qui, comme moi, prendront la peine de lire les détails de cette affaire, il reste clair cependant qu' on se serait arrêté à quelqu' un de ces expédients, et qu' à tort ou à raison on eût conclu un accommodement quelconque, si Arnauld y avait consenti. Il ne put jamais s' y résoudre. L' idée de s' abaisser lâchement , de paraître trahir la vérité, de paraître céder enfin, lui était insupportable. Il lui semblait que, dans ce pas glissant où il était engagé malgré lui, tout le monde le poussait au précipice, et qu' on ne voulait que sa chute. Il se roidissait. p64 Il y avait surtout un subjicimus (nous nous soumettons aux constitutions des souverains pontifes...) qu' il ne pouvait admettre sous sa plume. M De Comminges avait beau lui dire que ce terme ne signifiait point une créance intérieure absolue, mais simplement un pur respect extérieur pour la chose jugée ; il avait beau s' offrir, lui et les autres prélats médiateurs qu' il s' était adjoints, à lui donner un écrit par lequel on lui déclarerait qu' on ne l' entendait pas autrement ; l' inflexible, l' irréductible Arnauld en revenait toujours à son point et à sa ligne mathématique de vérité ; il demandait ce que vaudrait une telle déclaration reçue en échange de sa signature, et disait n' avoir appris nulle part qu' il fût permis de se servir de contre-lettres en matière de religion . Il lui était surtout pénible que le monde pût s' y méprendre, que le public ne pût être à l' instant et hautement informé de tout par M De Comminges lui-même. Les doigts lui démangeaient déjà de ne plus écrire, de ne plus avoir à ranger en bataille ses raisons et démonstrations. Sa nature et sa manière d' être étaient plus fortes que la considération du but et du résultat. " depuis que l' on traite cette affaire, lui écrivait M D' Andilly, il n' est que trop vrai que je vous ai toujours vu triste lorsqu' il y avait sujet d' espérer qu' elle réussirait, et toujours gai lorsqu' elle paraissait être rompue. " vers la fin de février (1663) il prit un grand parti, et, sans demander avis à personne, il se déroba de nouveau dans la retraite, afin d' échapper aux instances dont il était pressé par ses meilleurs amis. Au moment où il prenait cette résolution, son neveu, M De Pomponne, l' était venu voir, le 22 février après dîner, " dans la plus mauvaise humeur du monde, jusqu' à lui dire que cette p65 affaire ferait mourir de chagrin son père (M D' Andilly). " au reste, il n' y avait qu' une voix alors parmi les meilleurs amis de M Arnauld pour le blâmer de sa résistance, de son entêtement, comme on l' appelait. M Le Nain, maître des requêtes, et père de M De Tillemont, lui écrivit une lettre, datée du 16 mars, où il lui disait : " j' ai appris avec douleur la rupture d' une affaire si importante pour la gloire de Dieu et pour le bien de l' église... etc. " p66 Arnauld répondit à M Le Nain une lettre aussi pleine de modération qu' il le put, et aussi raisonnée qu' il le savait faire ; il y disait assez agréablement, à l' adresse de M De Lamoignon : " et pour ce qui est des hommes, j' espère que ceux qui seront bien informés de toutes ces choses seront plus portés à nous absoudre qu' à nous condamner,... etc. " mais il avait à se défendre contre des observations et des objections encore plus sensibles pour lui que celles d' un M Le Nain ou d' un Lamoignon : " j' ai retranché de la réponse à M Le Nain, écrivait-il à M Singlin (26 mars), ce que vous avez désiré ; mais je vous supplie de considérer en quelles extrémités on me réduit. On soulève contre moi presque tout ce que j' ai d' amis au monde, jusqu' à mes propres frères... etc. " p67 et dans ce qui suit il semble opposer M Singlin à lui-même, et ce que ce ferme et sage directeur conseillait en 1657 à ce qu' il conseille présentement, en 1663 : " y a-t-il donc rien de plus naturel que de demander à ceux qui me font ce scrupule, si celui que l' on regarde comme le plus éclairé de tous nos amis n' était pas aussi croyable en 1657 qu' en 1663 ? ... etc. " je ne dissimule rien, et j' ajouterai, pour tempérer l' impression de fatigue et d' impatience que cause même à un simple lecteur la conduite opiniâtre d' Arnauld en cette occasion, qu' il faillit lui-même fléchir, tout robuste qu' il était, sous les peines morales que ses p68 scrupules lui faisaient ressentir jour et nuit. Il fut pris sur cette fin de février " d' éblouissements et de faiblesses, dont il ne pouvait attribuer la cause qu' à un continuel serrement de coeur où il avait presque toujours été pendant toutes ces affaires. " c' était le même mal auquel avait succombé précédemment la soeur de Sainte-Euphémie. Soyons indulgents à ces maladies nées d' une extrême délicatesse et tendresse de conscience ; ne les a pas qui veut. à cela près, nous serons à son égard de l' avis du plus grand nombre de ses amis et de ceux qui, tout en l' estimant, n' hésitaient pas à le blâmer. " M Arnauld, disait Bossuet dans sa vieillesse et parlant loin du public, M Arnauld avec ses grands talents était inexcusable d' avoir tourné toutes ses études, au fond, pour persuader le monde que la doctrine de Jansénius n' avait pas été condamnée. " car c' est en effet sur ce point particulier et tout personnel que s' aheurta en définitive je ne dirai pas cette belle intelligence, mais bien ce vigoureux entendement d' Arnauld. Ici, à cette date de 1663 et dans sa dissidence avec M Singlin et d' autres amis du dedans, il ne paraît pas du tout apprécier la différence des temps, des situations, et le péril de port-royal, même à le prendre au seul point de vue chrétien. Ce péril consistait, malgré les victoires brillantes des provinciales et les vains applaudissements du monde, à devenir une pierre d' achoppement dans l' église, et, du moment qu' on ne réformait pas les autres, à être un principe de schisme par un isolement trop affiché, ou du moins à se détourner soi-même de la voie intérieure en bataillant sans cesse et disputant. Le péril aussi était de tout compromettre p69 sans se soucier des conséquences, de ne pas songer à ce monastère de filles, dont la fonction ne pouvait pas être celle d' une école de théologie ni d' une sorbonne, et qui devenait un boulevard en vue et toujours menacé. M Arnauld et M Nicole, quand la bourrasque était trop forte, n' avaient qu' à se dérober ; ils trouvaient des retraites profondes et sûres, d' où ils continuaient d' écrire en toute liberté : " il n' y a que ces pauvres enfermées , disait judicieusement un de ces messieurs, sur lesquelles le fort de l' orage va tomber et qui ne peuvent ni s' absenter ni tourner en arrière. " M Singlin, qui n' était pas d' avis de changer des filles en docteurs ni de les mener au combat, en était venu à penser qu' en cédant sur un point particulier, sur un accessoire qui, par un malentendu étrange et trop prolongé, était devenu le principal, on pouvait sauver l' ensemble de la direction intérieure, la seule essentielle, et continuer de mener à Jésus-Christ de dignes épouses par les sentiers de la vie cachée. C' est ce qui explique aussi, selon moi, la tergiversation apparente d' un docteur souvent nommé dans les relations, qui avait été ami du premier port-royal, qui s' était même signalé en faveur de M Arnauld et s' était fait exclure pour lui de la sorbonne, le docteur de Sainte-Beuve, qui céda à ce moment et dont les jansénistes, ceux qu' on appelait les généreux , ont comparé la chute à celle d' osius . Dès qu' il y eut moyen de signer le formulaire (juin 1661), il l' alla signer à l' archevêché, p70 déclarant qu' il signerait partout où besoin serait , disant à qui voulait l' entendre qu' il signait sept fois , le tout pour couper court et en finir et pour qu' il n' en fût plus question. Il faisait de la signature un acte d' obéissance pure et simple, sans plus vouloir entrer dans les distinctions, et conseillait à tous ceux qui le consultaient d' en faire autant : " c' est ainsi, dit un grave historien du parti, que M De Sainte-Beuve affaiblissait tout le monde avant qu' il tombât lui-même. " ce même savant docteur et casuiste, bien qu' il blâmât les violences des deux côtés, et qu' il n' approuvât point la manière dont on traitait le monastère, se refusa toujours dans la suite à voir des religieuses de port-royal, lorsqu' elles le demandèrent pendant leur dispersion pour le consulter sur leurs doutes ; et quelles furent ses raisons ? " je n' irai point, disait-il ; si j' y allais, il y aurait aussitôt un livre imprimé contre moi... le feu est aux quatre coins de l' église, et, au lieu de l' éteindre, on y jette toujours de l' huile : ils ne peuvent s' empêcher d' écrire . " voilà la maladie et la manie d' Arnauld et des arnaldistes bien caractérisée. En un mot, il y a dans les disputes un moment où il faut en finir ; eût-on raison au point de départ sur un fait particulier, il faut s' arrêter sous peine d' errer en outrant la poursuite. Cela est surtout vrai dans les disputes de religion, quand on est catholique et qu' on veut demeurer tel. Ce moment était venu et grandement venu en 1661, pour les querelles du p71 jansénisme ; il fallait trancher net dans ses propres raisons, sous peine de faire une fausse tige qui ne se rattacherait plus à l' arbre ou qui du moins s' en distinguerait à jamais. Le docteur de Sainte-Beuve l' avait senti et se conduisit en conséquence ; le docteur Arnauld ne le sentait pas. Arnauld avait pour lui, dans son obstination invincible, Nicole qui était un homme de plume s' il en fut, et qui, tout en voyant bien les défauts de son chef et en en souffrant quelquefois, en essayant même de les tempérer, partageait pleinement alors ses goûts de polémique et les servait ; il avait l' humble M De Saci dont la douceur opiniâtre et l' invariable patience regardaient peu aux circonstances générales et aux horizons environnants, et ne tenaient pas compte des opportunités d' agir et des saisons ; il avait M De Roannez, M Hermant et la petite église de Beauvais ; il avait surtout sa nièce la soeur Angélique De Saint-Jean à laquelle il aimait, a-t-on dit, à communiquer ses pensées sur les affaires de l' église, " comme saint Ambroise en conférait autrefois dans le temps de la persécution avec sainte Marceline sa soeur, " et par qui il se laissait volontiers conseiller. Par elle il était assuré d' avoir pour disciples et servantes déclarées et unanimes toute cette communauté d' élite, dont les moindres filles se sentaient enorgueillies de reconnaître M Arnauld pour oracle et de devenir les sentinelles avancées de la foi. " Dieu qui choisit assez souvent les choses du monde les plus faibles pour confondre les plus fortes, a dit un historien de ce bord, avait dans port-royal des épouses intrépides, pendant que l' église ne voyait que de la lâcheté dans la plupart de ses ministres. " p72 que n' auraient point fait ces pieuses filles pour mériter et justifier de tels éloges, qu' elles sentaient bien, à travers l' épaisseur des murs du cloître, que quelques-uns de leurs amis leur décernaient au dehors ! " port-royal-des-champs n' est qu' un avec nous, écrivait quelque temps auparavant la soeur Angélique De Saint-Jean à M Arnauld ; hasardez-nous. Peut-être que nous serons les valets de pied des princes de l' armée d' Achab, qui devaient entrer les premiers dans le combat et gagner la bataille. à tout hasard on n' expose pas grand' chose, et quand nous y péririons, l' église n' y perdra point ceux qui pourront davantage la défendre. Quel autre intérêt avons-nous en ce monde que d' acquérir le royaume des cieux ? " ainsi parlaient par la bouche de leur véritable chef ces âmes militantes un peu détournées par là, on doit l' avouer, de leur vocation d' humilité et de silence ; elles ne cessaient de s' offrir et de se proposer comme holocaustes, et non pas sans une arrière-pensée de vaincre. Mais était-ce à M Arnauld de prendre au mot un si beau zèle et de les commettre tout de bon au front du combat ? La négociation de M De Comminges perdait tout son intérêt et son importance dès lors que M Arnauld n' y était pas compris. Elle se poursuivait toutefois, mais on avait manqué le point et le moment, s' il y en avait eu un à cette date. Après quantité de tâtonnements on se réduisit à envoyer à Rome un exposé des sentiments de ces messieurs sur les cinq propositions, avec promesse de leur part d' une soumission entière à tout ce qui serait prescrit par le saint-siége. Apparemment l' interprétation de la doctrine ne parut point suffisante : p73 il s' ensuivit un bref du pape adressé aux évêques de France, qui ressemblait à tous les brefs contre le jansénisme, et d' après lequel les précédents signataires étaient mis en demeure de tenir leur promesse de soumission. C' est précisément vers ce temps qu' Arnauld prit sur lui d' éclater par une lettre datée du 1 er août (1663) et bientôt rendue publique : ce que Nicole appelait gaiement l' échauffourée de M Arnauld. Il l' avait écrite à l' instigation du duc De Roannez et de la soeur Angélique De Saint-Jean : " monsieur, disait-il à je ne sais quel docteur de sorbonne de ses amis, je suis fort étonné de ce que l' on me mande de Paris, que le bruit y court que je n' improuve point l' acte qui a été envoyé à Rome... etc. " et ainsi à cheval sur sa conscience, il recommence la guerre ouverte et déclarée. J' abrége. Tout cet honorable effort de M De Comminges aboutit en esclandre. Chaque parti publia des relations opposées, contradictoires, accusant l' adversaire de mensonge. Chacun en appelait violemment à M De Comminges qui du p74 moins eut le bon goût de se taire, et qui, retourné dans son diocèse, y supporta en chrétien, et en homme comme il faut, son désagrément. Enfin le nouvel archevêque de Paris, Hardouin De Péréfixe, avait ses bulles (10 avril 1664) : le premier soin de port-royal fut de l' en féliciter. Ce fut Lancelot, un de nos bons messieurs, de ceux qui ne sont pas au premier rang pour l' importance, mais des plus serviables et des plus utiles, qui fut chargé d' aller, au nom de l' abbesse et de toute la communauté, présenter leur compliment à l' archevêque. On a le récit fait par Lancelot lui-même de cette visite du mercredi de pâques, 16 avril, et de ce qui s' y passa. M De Péréfixe le reçut bien et lui dit des choses fort sensées, bien qu' il les dît à sa manière, et avec plus de naturel et de pétulance que d' autorité et de gravité : " représentez-leur, je vous prie, disait-il,... etc. " p75 à toutes les raisons de Lancelot, qui ne resta pas court de son côté, l' archevêque ne répliqua qu' en répétant constamment " que le pape avait fait examiner le livre de Jansénius et avait choisi pour cela les plus habiles gens qui fussent auprès de lui : -ou au moins, ajouta-t-il, l' a-t-il dû faire. " et il disait " qu' il s' en fallait tenir là, parce que quand on en venait aux disputes, ce n' était jamais fait, et qu' après tout, des filles n' avaient que faire de se mêler là dedans, et qu' elles devaient se rendre à ce que le pape et les évêques avaient tant de fois défini. " puis comme il était bonhomme, il lui dit en le congédiant : " assurez-les que j' estime leur vertu et que je voudrais donner de mon sang pour les tirer de ce mauvais pas... etc. " cependant, tout au sortir de cette visite, et en retrouvant p76 l' aumônier qui l' avait introduit, Lancelot réitéra son exposé et lui représenta le point de la difficulté par rapport au monastère, et l' état où étaient les choses, avec tant de précision, que cet aumônier lui dit : " enfin, pour le fait , je vois bien qu' on ne le passera jamais, n' est-il pas vrai ? " " non point du tout, répondit Lancelot ; vous n' avez qu' à assurer monseigneur que cela et la mort c' est la même chose, et qu' ainsi il n' a qu' à prendre ses mesures là-dessus ... etc. " c' était là donner le dernier mot à l' archevêque pour sa bienvenue, et poser les choses avec lui par oui ou par non . C' était pour le doux Lancelot faire l' office de l' ambassadeur romain et tracer le cercle de Popilius autour de son pasteur. La suite répondit à ce début. M De Péréfixe va nous paraître en tout ceci un prélat un peu singulier et parfois ridicule. Il lui est arrivé un accident qui n' est pas ordinaire à un archevêque, c' est d' être pris sur le fait dans ses vivacités, dans ses moindres paroles et dans ses gestes par une quantité de personnes d' esprit, qui, après l' avoir poussé à bout et l' avoir mis, comme on dit, hors des gonds, notaient avec malice tout ce qui lui échappait et insinuaient une légère part de comédie dans chaque procès-verbal. Les relations des religieuses de port-royal nous le représentent en action avec ses colères paternes, ses retours et ses craintes p77 d' être allé trop loin, et dans toute sa bonhomie comique, triviale, parfois assez violente, parfois assez touchante. On est tenté de le comparer à l' archevêque Turpin, de voir en lui un archevêque qui figurerait bien chez l' Arioste. Toutefois il ne manque ni d' esprit, ni de bon sens, ni surtout de bonté : c' est de dignité et de sang-froid qu' il manque ; mais tous les mots justes qui peuvent servir à qualifier la situation étrange du monastère et la disposition d' esprit de ces récalcitrantes et vertueuses filles, il les trouvera, et avec assez de pittoresque, de sorte que les relations écrites alors pour le peindre en grotesque déposent plutôt aujourd' hui en sa faveur. Il y a une chose dont il ne s' est pas méfié, et dont les esprits très-naturels ne se méfient jamais, c' est qu' il avait affaire, dans le cas présent, à une secte d' esprits raffinés, affiliés entre eux, épris d' une certaine forme distinguée et savante de dévotion et méprisant volontiers tous ceux qui ne parlaient pas leur langue, qui n' étaient pas de leur lignée spirituelle et de leur doctrine. Ce bon archevêque allait se briser droit contre l' écueil, quand il disait à quelqu' une de ces religieuses qui l' étaient et croyaient l' être comme on ne l' est pas, et qui venaient, par pur semblant, prétexter de leur ignorance : " savez-vous comment je voudrais trouver des filles qui disent elles-mêmes p78 qu' elles n' entendent rien à tout cela ? ... etc. " or, quand il tenait de ces discours familiers, et, pour tout dire, à la papa (il n' y a pas d' autre mot) à des personnes de haut goût et armées en guerre sous le voile, telles que la soeur Christine Briquet ou la soeur Eustoquie De Brégy, qui ne se croyaient pas des nonnes ordinaires, des filles de sainte-Ursule ou de sainte-Marie (fi donc ! ), mais qui étaient de port-royal, c' est-à-dire du lieu du monde où l' on savait le mieux ce que c' est que grâce , et où l' on avait là-dessus, de tout temps, des directions de première main et des notions de première qualité, il paraissait, tout archevêque qu' il était, aussi ridicule et aussi mal avisé que le bonhomme Gorgibus de Molière, ou, si l' on veut, le bonhomme Chrysale , parlant à une précieuse, ou encore un homme de bon sens de la classe moyenne de la restauration se lançant à causer politique avec une jeune beauté doctrinaire. Il avait affaire à des esprits infatués tout bas d' une excellence et d' une aristocratie de dévotion, et qui se disaient de lui : " le bonhomme, l' archevêque de cour, il n' y entend rien, il ne comprend pas ! " il était du reste si réellement bonhomme, qu' après tous les affronts et les moqueries publiques qu' il en p79 reçut et les violences auxquelles elles le poussèrent, il finit par se réconcilier sincèrement avec elles, ne leur garda point du tout de rancune, et les aima, dans les derniers temps, de tout son coeur. L' historien de port-royal, s' il n' a pas de parti pris, est un peu, je l' avoue, dans la situation de l' archevêque, il est dans l' embarras ; car, si je ne veux pas faire tort à M De Péréfixe, je veux encore moins paraître injuste envers les religieuses qui eurent un travers, et dont quelques-unes l' eurent au plus haut degré, mais qui pratiquaient d' ailleurs toutes les vertus et avaient l' énergie et l' ardeur de la vie morale chrétienne. L' archevêque, dès qu' il eut pris possession de son siége, fut assailli de sollicitations en faveur de port-royal. Madame De Longueville lui alla faire visite et lui transmit, quelques jours après, un mémoire justificatif, dressé par M Arnauld. Ce mémoire, en forme d' argumentation, était raide et peu adroit. Une lettre, qui fut adressée vers le même temps à M De Péréfixe par M De Sainte-Marthe, confesseur des religieuses, était bien autrement faite pour le remuer et pour le persuader. Cette lettre, en résumé, revenait à peu près à dire : " ayez pitié de la tendresse de leur conscience, et n' agissez point en toute rigueur. " - " je suis prêtre, monseigneur, comme vous, disait l' humble confesseur,... etc. " p80 de tels accents étaient bien faits pour prendre l' archevêque par les entrailles et lui donner envie de tout accorder. à combien peu il tient que les esprits humains ne soient sages, et pourquoi ne le sont-ils pas ? Il aurait fallu, pour le bien, que les pères spirituels de port-royal condescendissent à cette faiblesse maladive de conscience des religieuses et la prissent en patience sans les presser ; ils n' auraient fait en cela que leur devoir de pasteurs et de médecins des âmes : et, d' un autre côté, il aurait fallu que ces religieuses, non contraintes et laissées à elles-mêmes, écoutassent les bonnes raisons, celles que Bossuet a résumées dans les dernières paroles d' une lettre qu' il projetait de leur p81 faire lire et où il leur disait : " laissez donc à part ces narrés d' intrigues et de cabales, que des hommes ne cesseront jamais de se reprocher mutuellement, peut-être de part et d' autre avec vérité, et du moins presque toujours avec vraisemblance ; et croyez que parmi ces troubles et dans ce mélange de choses, la sûreté des particuliers, c' est de s' attacher aux décrets et à la conduite publique de la sainte église... et ceux qui vous diront après cela que vous ne pouvez sans péché y soumettre humblement votre jugement,... laissez-les disputer sans fin, et répondez-leur seulement avec l' apôtre : s' il y a quelqu' un parmi vous qui veuille être contentieux, nous n' avons pas une telle coutume, ni la sainte église de Dieu. -que si chacun avait ainsi entendu ses obligations, alors personne n' aurait eu de tort, et tout se serait bien passé. Au lieu de cela, on se retrancha des deux côtés aux dernières limites de son droit et de son raisonnement, on recourut à toutes ses armes. Il y avait quelqu' un qui voulait être contentieux , et ce quelqu' un, les uns le poussaient à outrance, les autres le défendaient à en mourir. Ce n' étaient plus des filles qui résistaient, c' était un docteur : ce n' étaient plus des religieuses qu' on frappait, c' était un parti. M De Péréfixe qui, dans sa sincérité, disait tout, le leur dit un jour. -" a-t-on jamais demandé la signature à des religieuses sur ces matières ? " lui objectait l' une d' elles. -" il est vrai, reprit-il, je vous l' avoue, c' est une chose extraordinaire ; mais, comme votre maison a été le centre d' une doctrine suspecte, il est nécessaire de vous en purger ; sans cela, on n' aurait jamais pensé à vous en parler, non plus qu' aux autres religieuses, qui p82 ne pensent qu' à prier Dieu, et qui n' entendent rien à ces matières : si on les en a occupées, c' est vous autres qui en êtes cause. " -et aussi, selon le propre aveu de ces religieuses, qui elles-mêmes, à force d' écrire, nous disent tout, chaque religieuse de port-royal se considérait comme dépositaire, comme responsable envers Jésus-Christ " du trésor de vérité dont il avait si particulièrement enrichi ce monastère. " de là chez elles un principe de résistance égal au motif de l' attaque. Le premier acte de M De Péréfixe fut de publier, le dimanche de la trinité (8 juin 1664), un mandement dont on parla beaucoup, et dans lequel, en prescrivant la signature, il établissait entre le fait et le droit cette différence, qu' on n' était tenu à l' égard du premier qu' à y croire d' une foi humaine et ecclésiastique, et non d' une foi divine, comme on devait l' avoir pour les dogmes. On comprend très-bien la distinction de l' archevêque, et même son idée était juste : il voulait graduer l' importance des points en question ; mais les termes n' étaient pas heureux. Ce nouveau système de la foi humaine fit bruit. Nicole, qui publiait à ce moment ses imaginaires , petites lettres en feuilles volantes, à l' imitation des provinciales , en consacra une (la quatrième, datée du 19 juin) à l' examen de cette foi humaine dont se contentait M De Péréfixe : " il faut, disait-il, que ce soit une foi humaine d' une espèce toute nouvelle, puisque c' est une foi humaine dont le défaut rend hérétique, et ainsi c' est une foi humaine et divine tout ensemble. " il trouvait là-dessus quantité de choses plaisantes, ou qui devaient paraître telles alors depuis le cloître notre-dame jusqu' à la barrière saint-Jacques, de ces choses qui faisaient dire au monde p83 du quartier latin : " ces messieurs ont bien de l' esprit. " seulement un autre que Nicole, Bayle, par exemple, en usant du même procédé de raisonnement et de curiosité libre, aurait pu pousser les choses plus loin que ne l' eût désiré Nicole lui-même. Celui-ci paraissait oublier qu' il faisait partie d' une église où il y avait une hiérarchie ; il faisait bon marché des supérieurs. Il employait dans cette discussion un ton leste et tout à fait laïque, qui égayait la matière plus qu' il ne convient à des croyants. Dans cette lettre de Nicole, M De Paris était loué avec ironie et solennellement tympanisé. Le lundi 9, lendemain de la publication de l' ordonnance, dès dix heures et demie du matin, l' archevêque était rendu à port-royal pour y procéder à la visite et pour exhorter la communauté à la signature. Après un discours général, adressé à toutes, il commença immédiatement cette visite, ou, comme on disait, le scrutin . Chaque religieuse, à son tour, venait séparément à l' interrogatoire qui se faisait par l' archevêque, accompagné de son grand vicaire, et celui-ci même se retirait, si on ne se croyait pas toute liberté de parler devant lui. On a la suite de ces interrogatoires rédigés par les principales des religieuses ; elles en faisaient p84 par écrit une petite relation dès qu' elles étaient rentrées dans leur cellule, et c' était l' archevêque qui était jugé par elles et pris sur le fait, bien plus qu' elles par lui. Elles avaient soif du martyre, et elles commençaient d' en dresser les actes incontinent. On a d' abord la relation de la soeur Marguerite De Sainte-Gertrude (Du Pré), interrogée le mardi 10. Elle était une des plus vives, et par deux fois il lui était échappé de dire tout haut en pleine communauté, quand on y avait fait lecture des mandements, qu' elle ne signerait jamais le formulaire. Comme l' archevêque lui en demandait les raisons, elle se mit en devoir de les lui déduire ; mais d' impatience, au lieu de l' écouter, il ne pouvait s' empêcher de l' interrompre à chaque fois, en lui disant : taisez-vous, écoutez-moi ! ce qui, raconté assez joliment par elle, fait un jeu de scène et un vrai dialogue de comédie. à un certain moment, s' autorisant des personnes de poids qui revenaient à la soumission, et même des personnes qui avaient le plus soutenu d' abord l' autre sentiment, il lui cita l' exemple de M De Sainte-Beuve, qu' elle connaissait bien, puisque c' était lui qui l' avait introduite en religion et qui l' avait faite professe : " ah ! Monseigneur, ne m' en parlez pas, il me fait grand' pitié, dit-elle le plus naturellement du monde ; c' est ma douleur, et Dieu sait les prières que je fais continuellement pour lui... etc. " p85 ainsi, tantôt en révolte et tantôt à genoux, devant un archevêque, tantôt débonnaire et tantôt fulminant, elle gardait cependant son sang-froid mieux que lui. à la fin, elle le quitta sur un geste de colère qu' il fit brusquement, et sortit en oubliant de lui demander sa bénédiction : " ma soeur Angélique De Saint-Jean fut après moi, dit-elle, et j' attendis qu' elle fût sortie pour aller demander la bénédiction à monseigneur l' archevêque,... etc. " et l' entretien finit de la sorte par une bénédiction, après qu' ils se sont demandé pardon l' un à l' autre. p86 Avec la soeur Angélique De Saint-Jean l' entretien fut fort grave et sérieux, avec une grande modération et civilité dans les paroles, mais beaucoup de force dans le fond des choses. La soeur Angélique De Saint-Jean était une âme qui inspirait le respect, une grande intelligence, profondément chrétienne, seulement trop imbue de ces controverses dans lesquelles étaient engagés ses amis et toute sa maison. Elle ne dissimula point qu' elle avait lu les écrits qui en traitaient. " vous ne devriez point du tout vous amuser à tout cela, lui dit l' archevêque, ni vous arrêter à un M De Lalane, à un M Girard... etc. " la question ainsi reportée à ses origines, l' archevêque, p87 qui raisonnait moins avec suite qu' il ne causait comme un homme du monde, se mit à parler de ce que, disait-il, il savait d' original sur cela, et de l' arrestation de M De Saint-Cyran, et du dessein qu' il aurait eu véritablement de faire une secte : " feu m le cardinal De Richelieu était pour lors à Compiègne ; ... etc. " l' archevêque ajouta encore quelques mots à l' appui de cette imputation. Il se trouvait sans le savoir devant une âme tout intègre, toute sérieuse, pénétrée dès l' enfance de respect et de vénération pour l' homme dont il parlait par ouï-dire si délibérément ; et il ne soupçonnait pas l' impression pénible, douloureuse, qu' il faisait sur cette nature fermement morale et austèrement passionnée, qui ne reconnaissait d' autre loi que la fidélité chrétienne. Je voudrais trouver des termes mieux appropriés encore et plus dignes ; car ici, en présence de la soeur Angélique De Saint-Jean, on peut la blâmer, mais toute raillerie expire : " je ne me souviens point, dit-elle, de la réponse que je fis, et il me semble p88 que je ne dis rien pour justifier M De Saint-Cyran, dont j' ai eu bien du scrupule... etc. " il y a le petit côté à tout ceci, il y a le côté sérieux et respectable. Nous nous retrouvons en présence de ce dernier. La mère Angélique a confiance et elle croit : elle souffre pour ce qu' elle croit, elle s' offense pour ce qu' elle aime. Il faut passer et s' incliner. Avec la soeur Christine Briquet, qui fut interrogée le 13 juin, l' entretien prit un tour tout différent. Cette petite personne, qui devint une des plus respectables religieuses de port-royal, alors âgée de vingt-deux ou vingt-trois ans au plus, et qu' on ne pouvait s' empêcher d' appeler la petite Briquet , était l' une des plus rares élèves de ce monastère. Nièce de Mm Bignon par sa mère, fille de l' avocat général Briquet mort jeune, elle avait été mise à port-royal dès l' âge de trois ans. Avant d' être en âge de se consacrer à Dieu par des voeux solennels, elle s' était liée par un voeu secret le jour de la présentation de la vierge. Ses parents avaient tout fait, dès qu' ils l' avaient su, pour s' opposer à un tel dessein. On exigea d' elle qu' elle sortît au moins quelque temps du monastère, qu' elle retournât dans sa famille, pour faire voir que c' était librement qu' elle se décidait ; et, comme dit la relation, " elle fut quatre mois dans le siècle. " elle avait seize ans. Elle demeura chez son oncle M Bignon l' avocat général, l' un des p89 plus anciens élèves des petites écoles ; elle y vit le premier président De Lamoignon qui s' attaqua à sa conscience et voulut lui donner scrupule sur la doctrine des personnes qui la dirigeaient. " je ne sais, écrivait à ce sujet M Singlin à Mademoiselle Briquet, s' il n' y a point quelque intérêt caché qui lui ait fait parler de la sorte ; mais m votre oncle a eu raison de trouver à redire à la liberté qu' il a prise de vous parler ainsi, n' étant nullement à lui à vous faire des scrupules de conscience pour le choix que vous avez fait de ce monastère, et encore moins de vous parler d' hérésie... et qui a constitué ce monsieur notre juge, pour nous condamner de la sorte ? Vous lui avez bien répondu ; mais à l' avenir ne l' écoutez point, lui disant que vous avez votre confesseur qui doit répondre de votre conscience. " la soeur Briquet (car elle l' était déjà par son voeu) ne voulait pas être seulement religieuse, elle désirait être soeur converse, c' est-à-dire l' une des servantes du couvent ; dans une personne de si vif esprit, c' était un excès et un raffinement de zèle, qui lui faisait dire par M Singlin : " je doute que ce fût pour vous un état d' humiliation ; cela vous signalerait... il y a souvent plus d' humilité à ne pas paraître si humble. " après sa courte épreuve mondaine elle rentra à port-royal, y fut guérie peu après, et miraculeusement à ce qu' elle crut, d' une loupe ou enflure au genou qu' elle avait depuis trois mois ; ayant fait profession en 1660, elle se signala par sa ferveur, sa docilité, choisissant toujours la dernière place, préférant les moindres emplois. Quand elle se trouvait en présence de quelqu' un du dehors, elle n' avait que des paroles de reconnaissance pour la maison, comme si p90 elle y avait été reçue par pure charité et n' y avait point apporté de grands biens. Voilà des vertus ; sur un point pourtant, le faible de la nature se retrouvait. " si son humilité était grande, a-t-on dit, rien n' était au-dessus de son amour pour la vérité ; elle l' aimait comme un trésor précieux. " or cette vérité, c' était de ne pas céder sur la signature, de ne pas acquiescer à la condamnation de Jansénius. Elle était donc très-humble, hors sur ce point où l' amour-propre de l' esprit se métamorphosait en amour de la vérité et redevenait intraitable. M De Péréfixe ne s' en aperçut que trop ; mais, au premier entretien, il fut séduit par cette intéressante petite personne qui prétextait d' ignorance sur ces matières et en causait si pertinemment. " je vois bien, ma chère fille, lui disait l' archevêque, que vous avez de l' esprit, et que vous êtes capable de raison : c' est pourquoi je vous veux un peu entretenir. Quand on trouve des personnes qui raisonnent, il y a plaisir de leur parler ; mais en vérité j' en ai vu de qui je pouvais à peine tirer une parole raisonnable. " l' archevêque se trouve ainsi induit à raisonner théologie avec cette jeune religieuse de vingt-trois ans, à lui donner toutes les explications et à écouter ses réponses. Ce n' est pas qu' à de certains moments il ne soit près de s' emporter encore en la voyant si obstinée dans ses raisons ; mais bientôt elle le ramène, elle l' apaise, et il se remet à l' écouter, suspendu à ce babil théologique qu' il est étonné de rencontrer si facile et si aiguisé dans un si jeune âge. " tout ce que j' ai dit jusqu' ici peut paraître trop libre, dit-elle elle-même dans le récit de son interrogatoire, mais je l' ai fait voyant qu' il s' en divertissait et qu' il semblait que plus j' en disais, p91 et mieux il le recevait. " cette qualité de nièce de M Bignon ne nuit pas non plus à ce qu' il l' écoute plus volontiers. Il lui parle familièrement, bonnement ; c' est à elle qu' il explique comment il voudrait voir de bonnes religieuses, de simples filles venant le consulter et s' en remettant béatement à lui dans leurs doutes ; il s' adressait bien ! Il emploie, pour la convaincre du tort de ces messieurs, les formes les plus gaies et même les plus burlesques, dont elle s' empare en les racontant ; et elle n' a garde, la malicieuse enfant des provinciales , d' omettre le jeu de scène, le bonnet carré qu' il ôte et remet de temps en temps avec force gestes : " vous savez bien, monseigneur, lui dit-elle, qu' ils (ces messieurs) ont déclaré qu' ils condamnaient les cinq propositions, en quelque lieu qu' elles soient... etc. " M De Péréfixe lui exprimait d' ailleurs assez naïvement l' état où elles étaient, elles les religieuses de port-royal, quand elles allaient porter, comme on disait, leurs raisons et leurs scrupules au pied du crucifix : p92 " oui, et à quoi servent toutes vos prières ? Vous portez devant Dieu un esprit de préoccupation et d' opiniâtreté : quel moyen que Dieu vous écoute ? ... etc. " cet entretien du 13 juin avec la soeur Briquet se prolongea au delà des bornes ordinaires d' un interrogatoire ; M De Péréfixe s' y oublia. Je me rappelle que lorsque j' avais l' honneur de causer avec M Royer-Collard de ces caractères et personnages de port-royal, dès qu' il lui arrivait de prononcer le nom de la soeur Briquet : " et la soeur Christine Briquet, monsieur ! ... " il éclatait de rire, de ce rire mordant et bruyant qui lui était naturel. Elle faisait sa joie et sa jubilation, chaque fois qu' il y resongeait. Ce raisonnement obstiné et subtil, ce ton vif, railleur et presque leste au milieu d' une austérité si tendre et d' une ardeur au fond si sérieuse, il y avait là en effet de quoi intéresser et donner le plaisir de la surprise dès qu' on y entrait. Elle produisit un peu le même effet sur M De Péréfixe, en attendant qu' elle le désolât par la durée de sa révolte et la fécondité de ses stratagèmes. Dans la relation qu' elle a écrite de son interrogatoire, il est évident qu' elle-même s' enivre et se grise légèrement de sa parole ; elle a sa fumée de jeunesse. Nous la verrons une des plus actives dans ce siége que va soutenir port-royal, et, avec la mère Angélique De Saint-Jean, la plus vaillante à résister au choc. La soeur Christine Briquet peut être considérée comme la plus parfaite élève de la mère Angélique De Saint-Jean. On entrevoit que quelques-unes des religieuses, plus fidèles à l' esprit du premier et ancien port-royal, estimaient p93 qu' elle était trop disposée à écrire, à se répandre, et à propos d' une prière ou effusion de coeur qu' elle composa quelque temps après et dont il circula des copies, la prieure du monastère des champs (la mère Du Fargis), à qui on demandait ce qu' elle en pensait, répondit " qu' elle se croyait obligée de dire qu' elle aimerait mieux que ses soeurs se contentassent de répandre leurs coeurs devant Dieu que de les répandre avec tant d' effusion devant les hommes. " avec les années et un régime de mortification continue, cet excès de séve chez la soeur Christine Briquet se tempérera et tournera tout au profit de la vie du coeur. M De Péréfixe termina et conclut sa visite le samedi 14 juin ; toute la communauté étant rassemblée au chapitre, il fit apporter un réchaud allumé et brûla les papiers qu' il avait écrits durant le scrutin, afin de donner à toutes la sécurité du secret. Mais tandis qu' il brûlait par discrétion les interrogatoires des religieuses, celles-ci, qui les avaient rédigés de leur côté, en faisaient collection dans leurs archives. Il adressa alors à la communauté un long discours où, à côté des trivialités dont il ne savait se passer, il y avait des observations fort justes : " vous préférez, disait-il, les sentiments particuliers d' une petite poignée de gens à ceux du pape et de votre archevêque... etc. " p94 mais il manquait à tout cela le ton, le tact, la mesure, ce qui fait l' autorité et mène à la persuasion. Il outrait les esprits qu' il n' eût point gagnés, même en se les conciliant. Il froissait sans mauvaise intention les parties généreuses ou délicates des âmes. L' archevêque, en finissant, déclara qu' il leur laissait trois semaines pour faire leurs réflexions, et qu' il leur donnait pour confesseur et pour conseil M Chamillard, docteur de sorbonne. Après quoi, au moment de sortir, se ravisant sur une parole de l' abbesse, il se remit dans son fauteuil et permit qu' une conversation se tînt devant lui et avec lui ainsi qu' avec ses grands vicaires. Chaque soeur qui voulait parler, le fit. Cette conversation confuse, et qui dura plus de trois heures, ne fut point à son avantage. Dans cette lutte de la raison et de la conscience opiniâtrées sur un point contre le principe d' autorité, ce principe gagnait peu à être personnifié en lui et à se produire de près sous des formes si contraires à la discrétion et à la gravité dont ne se départaient jamais ces messieurs. L' archevêque sorti, on se prépara pour l' assaut. Les amis du dehors écrivaient à l' envi des lettres d' encouragement et de réconfort. M D' Andilly, qui avait été précédemment pour qu' on cédât, ne s' en souvenait plus maintenant que la gloire était en jeu, et il redevenait un pur Arnauld. Il écrivait à sa fille la soeur Angélique De Saint-Jean une lettre dans laquelle il comparait tout le monastère à une famille des premiers chrétiens : " en vérité, vous êtes trop heureuses, et je m' estimerais trop heureux de participer à vos souffrances, pour pouvoir espérer de participer à vos couronnes ! ... etc. " p95 il parlait ainsi comme Abraham immolant son Isaac. M Chamillard commença ses fonctions de confesseur, mais sans succès. On a une de ces confessions, et non par lui, il n' aurait pas à ce point trahi son devoir, mais par celle même qui se confessait, et qui ne crut po