Sainte-Beuve, Charles-Augustin (1804-1869) Port-Royal Tome III PREFACE p1 L' intervalle de temps qui s' est écoulé depuis la publication du second volume de cet ouvrage a été plus long que je ne comptais, et qu' on n' avait droit d' attendre. Le public me permettra-t-il de lui expliquer en peu de mots comment cette interruption est due à plusieurs causes, et ne vient pas de la faute de l' auteur uniquement ? Lorsque j' ai commencé à m' occuper de port-royal, ce sujet était loin d' être à l' ordre du jour ; j' ai pu, durant plusieurs années, nourrir lentement mon projet, l' approfondir, aller exposer à p11 Lausanne, dans un cours, les premiers résultats de mes études, revenir à Paris rédiger mes deux premiers volumes, sans que rien indiquât l' espèce de vogue et la concurrence soudaine que j' allais y rencontrer. Mais ce second volume avait paru à peine, que la face des choses changea. L' éloge de Pascal, que l' académie française avait mis au concours, appelait l' attention publique sur cette partie centrale et la plus brillante du tableau dont je m' étais efforcé jusque-là de mettre en lumière les parties sombres. Plusieurs talents distingués entrèrent en lice, quand, se portant à leur tête, un de leurs juges et de leurs maîtres, un grand écrivain, et l' un des plus grands esprits de ce temps-ci, promoteur et agitateur en toute carrière (c' est nommer M Cousin), évoqua brusquement à lui la cause, entama l' oeuvre avec un entrain de verve et un éclat de plume qui étaient faits pour susciter en foule les imitateurs, les contradicteurs même, et à la fois pour ralentir ceux qui ne s' attendaient point à une irruption si redoutable. Les résultats qu' on proclamait coup sur coup chaque matin étaient nouveaux, imprévus ; ils ne l' étaient peut-être p111 pas pour ceux qui avaient de longue main étudié la matière tout à fait autant qu' ils le semblaient au public, et, pour tout dire, aux auteurs eux-mêmes dans le premier éblouissement de la découverte ; ils étaient pourtant assez neufs et littérairement assez piquants, ils étaient surtout présentés (quand c' était M Cousin qui parlait) avec un assez magnifique talent et dans une plénitude de langage assez au niveau des hauteurs du grand siècle pour justifier l' intérêt excité et le retentissement universel. Je sentis dès lors que le sujet au sein duquel je m' étais considéré jusque-là comme cloîtré m' échappait en quelque sorte, au moment où il devenait plus général et plus brillant, ou plutôt je compris qu' à cet endroit lumineux il ne m' avait jamais appartenu ; tout ce qui est gloire, en effet, fait partie du domaine public : laus est publica . Je ne viens pas me plaindre du succès qu' a eu mon sujet ; mais port-royal est devenu de mode, c' est là un fait ; et c' est plus que je n' avais espéré, plus même peut-être que je n' aurais désiré, étant de ceux qui évitent soigneusement la foule, et qui p1V aiment avant tout que chaque chose demeure, s' il se peut, fidèle à son esprit. La mode, la concurrence, le bruit me semblaient plutôt des inconvénients en telle matière : ç' avait été, dans le temps, un inconvénient pour port-royal lui-même ; c' en était un aujourd' hui pour l' historien. Et tout ainsi qu' au milieu de ce triomphe des provinciales , qui ouvrait si brillamment l' ère de la décadence, M Singlin se rappelait, avec un inexprimable regret, l' époque plus austère et toute silencieuse de Saint-Cyran, je me rappelais à mon tour, comme l' âge d' or de mon sujet, ce jour où, au milieu d' une conversation avec M Royer-Collard, il y a huit ou neuf ans, il s' interrompait tout d' un coup pour me dire : " nous causons de port-royal ; mais savez-vous bien, monsieur, qu' il n' y a que vous et moi, en ce temps-ci, pour nous occuper de telles choses ? " je dus, quoi qu' il en soit, m' arrêter devant le torrent, et attendre qu' il fût dégonflé pour pouvoir continuer ma marche du même pas que devant. Un autre contre-temps, qui eût semblé à de plus empressés un nouvel à-propos, se présenta pV alors et me barra le chemin. La question religieuse , comme on disait, prit feu de toutes parts ; les jésuites furent à l' ordre du jour presque autant qu' au matin des provinciales : ce n' était pas du tout mon compte pour venir parler d' eux. J' en voulais parler historiquement, froidement, comme d' une chose morte et déjà lointaine, et voilà qu' ils faisaient semblant de revivre, et qu' on faisait semblant d' en avoir peur. Le tumulte à leur sujet grossissait à vue d' oeil ; un pas de plus, et moi-même, en continuant, je faisais partie de ce tumulte ; évidemment il y avait de quoi m' obliger à reculer : je m' étais cru dans un cloître, et je me trouvais dans un carrefour. Il est résulté pour moi de ces diverses circonstances, et des autres complications fortuites dont la vie ne manque jamais, bien des délais involontaires, un ralentissement inévitable, et, pourquoi ne pas le confesser ? Un certain dégoût, non pas certes pour mon cher et intime sujet, mais pour cette publicité bruyante à laquelle, portion par portion, je le voyais s' en aller en proie. J' y reviens aujourd' hui, à mon heure, dans une disposition pV1 d' esprit qui s' y retrouve conforme ; j' y reviens légèrement mortifié, ne souhaitant plus qu' une chose, achever dignement de le traiter, en étant de plus en plus vrai, sincère, indépendant, -indépendant même du sentiment profond qu' il m' inspire. 15 mai 1846. PASCAL p9 Viii. La quatrième lettre provinciale tourne droit sur les jésuites, que l' auteur n' avait jusqu' alors atteints qu' en passant. Dans les treize lettres qui suivent, à partir de cette quatrième, il se tient à ce nouveau sujet et s' enfonce dans leur morale de casuistes : la diversion devint dès lors le principal et détermina l' aspect dominant, le caractère définitif de l' ensemble. Si les provinciales en étaient restées aux quatre premières lettres et à cet ordre de controverse, elles ne seraient plus que comme ces pamphlets, un moment célèbres et bientôt obscurs, très-recherchés et goûtés des amateurs, et ignorés des autres : c' est par la discussion de la morale des jésuites qu' elles sont entrées dans le domaine public et dans la grande éloquence. Mais avant de nous y engager, nous parlerons de la dix-septième et de la dix-huitième qui, ainsi que les trois premières, se rapportent p10 plus ou moins aux propositions de Jansénius. Ces cinq lettres se détachent naturellement de toutes celles du milieu ; elles ont prêté d' ailleurs à des réponses et à des accusations contre Pascal, qui sont assez sérieuses pour qu' on les examine de près. Cela fait, nous serons plus à l' aise pour nous donner carrière avec lui dans la grande et brillante partie de son entreprise. Quoiqu' il s' agisse des provinciales , il y a lieu de demander pardon au lecteur de l' aridité et de la subtilité de ce qu' on a ici à démêler. On lit beaucoup les provinciales , pourtant on en parle encore plus qu' on ne les lit, et on ne lit guère souvent ces dernières. Voltaire, parlant rapidement de l' ensemble, a dit : " elles ont beaucoup perdu de leur piquant, lorsque les jésuites ont été abolis, et les objets de leurs disputes méprisés. " mais les choses humaines, y compris les choses théologiques, ont parfois de singuliers retours ; on se reprend, ne fût-ce que par accès, à ce qu' on croyait rejeté. Et puis, au fond, l' intérêt de cette recherche ne laisse pas d' être grand pour nous ; elle va à éclairer profondément l' opinion finale et le degré de foi de Pascal comme catholique romain. Pendant que Pascal poursuivait la série de ses représailles sur la morale des jésuites, il y eut des tentatives de réponse de la part de ceux-ci ; le père Annat avait fait, entre autres, un petit écrit intitulé la bonne foi des jansénistes , où, en rétablissant et discutant quelques-uns des textes incriminés par le terrible railleur, il renouvelait plus formellement contre le parti en masse l' imputation d' hérésie. Ce fut donc à lui nommément que Pascal adressa ses dix-septième et dix-huitième provinciales ; elles sont, l' une du 23 janvier p11 1657, et l' autre du 24 mars, c' est-à-dire d' un an après le début et l' entrée en lice. Le père Annat avait désigné comme étant le secrétaire du port-royal l' auteur encore inconnu des provinciales : " vous supposez premièrement, lui répond Pascal, que celui qui écrit les lettres est de port-royal ; vous dites ensuite que le port-royal est déclaré hérétique , d' où vous concluez que celui qui écrit les lettres est déclaré hérétique ... etc. " nous savons en quel sens il est vrai que Pascal n' était point de port-royal : il n' y demeurait pas au moment où il écrivait toutes ses lettres ; il n' y avait même fait que des séjours et des retraites momentanées. Il est très à croire pourtant que les deux premières furent écrites à port-royal des champs, et que ce ne fut que pour les suivantes qu' il s' en vint loger rue des poirées. Il était d' ailleurs en relation journalière pour son travail (est-il besoin de le répéter ? ) avec ces messieurs qui lui fournissaient toutes sortes de notes et en conféraient avec lui. M De Saint-Gilles, dans ses mémoires manuscrits (et M De Saint-Gilles était le factotum et l' agent de cette impression), dit positivement que toutes ces lettres ont été combinées, relues et embellies (ce dernier point seul est douteux), surtout de p12 concert avec M Arnauld, et aussi avec M Nicole. Le même M De Saint-Gilles écrit à la date du vendredi 4 août 1656 : " M Singlin nous a dit en dînant avec nous, savoir avec M Arnauld, m le maître, M Pascal, M De Vaux Akakia et moi, que les ennemis de port-royal étoient fort fâchés de ce grand concours de monde qui y venoit (à l' occasion du miracle de la sainte épine). " voilà le tous-les-jours de Pascal durant cette année : il dînait et vivait en compagnie de ces messieurs. S' il se croit donc en droit de soutenir qu' il n' est pas de port-royal à la lettre, s' il ajoute d' un ton d' assurance qu' il est sans attachement, sans liaison, sans relation , cela ne se peut entendre, on l' avouera, qu' en un sens quelque peu jésuitique. Si toutes les provinciales étaient vraies comme cette assertion-là, il ne faudrait pas trop s' étonner que De Maistre eût mis à côté du menteur de Corneille ce qu' il appelle les menteuses de Pascal. Celui-ci, dans ses lettres dix-septième et dix-huitième, plaide tout à fait le thème qui s' intitule en style d' école la séparabilité du droit et du fait : ainsi il proclame p13 que les cinq propositions sont bien et dûment condamnées par le pape, alléguant que cette condamnation est reçue des prétendus jansénistes avec toutes sortes de respects, et qu' on est prêt à la souscrire. Le seul point de dissidence et pour lequel les adversaires font tant de bruit, c' est de savoir si ces propositions, que tout le monde condamne, sont ou ne sont pas mot à mot dans Jansénius : ce qui, suivant lui, devient une question de fait, non de droit ni de foi, une question indifférente sur laquelle on peut avoir tel ou tel avis, selon qu' on a lu ou qu' on n' a pas lu Jansénius, qu' on l' a lu en y trouvant les propositions, ou en n' ayant pas le coup d' oeil de les trouver ; une question enfin à propos de laquelle on peut être dans l' erreur, sans se croire le moins du monde hérétique ; car le pape et l' église, qui sont juges de la foi, peuvent eux-mêmes se tromper sur le fait. " Dieu, établit-il en principe, conduit l' église dans la détermination des points de la foi, par l' assistance de son esprit qui ne peut errer ; au lieu que, dans les choses de fait, il la laisse agir par les sens et par la raison, qui en sont naturellement les juges. " il couronne ce chef-d' oeuvre d' argumentation périlleuse en se donnant le plaisir de citer nombre d' exemples de papes qui se sont trompés sur des questions de fait, notamment le pape Zacharie excommuniant (ou menaçant d' excommunier) saint Virgile au sujet des antipodes, et récemment le décret de Rome proscrivant l' opinion de Galilée et le mouvement de la terre : " ce ne sera pas cela, poursuit-il avec sa ferme ironie, qui prouvera qu' elle demeure en repos ; et si l' on avoit des observations constantes qui prouvassent que c' est elle qui tourne, tous les hommes ensemble ne l' empêcheroient p14 pas de tourner, et ne s' empêcheroient pas de tourner aussi avec elle. " et il finit par conclure que tout le monde étant d' accord pour condamner les propositions, et le désaccord n' étant que sur le fait de savoir si elles sont textuellement dans un certain livre, simple fait appréciable par les sens et le jugement, tout ce bruit qu' on fait dans l' église se fait pour rien, " pronihilo, mon père, comme le dit saint Bernard. " c' est à peu près par là que Pascal conclut ses provinciales : beaucoup de bruit pour rien , comme dans la comédie. Or nous qui, sans être du métier, avons pourtant assisté jusqu' ici en amateur très-curieux à la formation première et aux origines du jansénisme, nous pouvons déjà répondre à cette agréable légèreté : " Jansénius, quand il méditait si au long avec Saint-Cyran l' entreprise de Pilmot , la grande réforme intérieure et fondamentale, savait bien qu' il y aurait beaucoup de bruit et pour beaucoup de causes. " les adversaires à leur tour, quand ils furent revenus du premier coup de surprise (ce qui fut un peu long), ne restèrent pas sans réponse, et dans le livre intitulé histoire des cinq propositions de Jansénius (1700), l' auteur anonyme (l' abbé Dumas) oppose à cette portion des provinciales plusieurs remarques assez judicieuses. Du temps de Pascal et au moment où ses lettres parurent, les molinistes triomphaient ; il était juste d' entendre la défense, de prêter l' oreille à l' accusé ; et cela devint non-seulement si juste, mais si agréable et si décidément victorieux, qu' il devient juste aujourd' hui d' entendre quelques réponses des adversaires, dussent-elles paraître beaucoup moins agréables. Dans les cinq lettres dont il s' agit (les trois premières p15 et les xviie et xviiie), l' abbé Dumas choisit une douzaine de faits principaux qu' il conteste ; nous en toucherons quelques-uns avec lui. 1 Pascal dit (1 re lettre) que pendant les assemblées de Sorbonne, comme plusieurs des membres demandaient avec instance que, s' il y avait quelque docteur qui eût vu les cinq propositions dans le livre de Jansénius, il voulût bien les montrer, on le leur avait toujours refusé ; et c' est là l' opinion ou plutôt la plaisanterie accréditée : mais ce prétendu refus, répondent les adversaires, est si peu réel que, durant tout ce commencement, les jansénistes étaient occupés à réfuter les écrits où l' on produisait les textes mêmes de Jansénius, afin de montrer que les cinq propositions sont bien chez lui ou en propres termes, ou en termes équivalents. Et en effet, sans parler du reste, on trouve au tome xix des oeuvres d' Arnauld, sous le titre de réponse au père Annat touchant les cinq propositions , un écrit composé dès 1654, et tout rempli d' une discussion des textes de Jansénius allégués par ce père. De plus, l' abbé de Bourzeis, janséniste au début et des plus fervents, quatre ans avant la condamnation des propositions et au moment de la dénonciation qu' en avait faite le docteur Cornet (1649), avait examiné dans ce qu' on a appelé l' écrit in nomine domini (à cause de l' épigraphe) le vrai sens des propositions, non sans indiquer sur chacune les endroits précis du livre de Jansénius qui s' y rapportent. Mais Pascal, lorsqu' il improvisa sa première lettre, n' avait pas lu tout cela, et ses amis théologiens, qui lurent sa lettre avant la publication, se gardèrent sans doute de l' en informer. 2 Pascal (xviiie lettre) dit : " je sais le respect que p16 les chrétiens doivent au saint-siége,... mais ne vous imaginez pas que ce fût en manquer que de représenter au pape, avec toute la soumission que des enfants doivent à leur père et les membres à leur chef, qu' on peut l' avoir surpris en ce point de fait ; qu' il ne l' a point fait examiner depuis son pontificat, et que son prédécesseur Innocent X avait fait seulement examiner si les propositions étoient hérétiques, mais non pas si elles étoient de Jansénius. " à quoi les adversaires répondaient très-pertinemment qu' il suffit de lire le préambule et la conclusion de la bulle d' Innocent X pour voir qu' on songeait tout à fait à Jansénius en condamnant ces propositions. De plus, le pape Alexandre Vii, qui, étant le cardinal Chigi, avait assisté et coopéré autant que personne à cet examen et à cette condamnation, en savait apparemment quelque chose ; et il déclara qu' une telle assertion, par laquelle on osait avancer que les propositions avaient été condamnées en elles-mêmes et abstraction faite du livre de Jansénius, était un insigne mensonge . Nous sommes en style de controverse théologique, le mentiris va et vient des deux côtés ; mais ici il faut convenir que la réponse porte directement. 3 Pascal (xviiie lettre), pour prouver que les jansénistes condamnent les propositions condamnées par le pape et dans le sens même où le pape les a condamnées, s' attache à séparer leur interprétation de celle de Calvin, à la rapprocher de celle des thomistes, et il va jusqu' à dire : " ainsi, mon père, vos adversaires (les jansénistes) sont parfaitement d' accord avec les nouveaux thomistes mêmes, puisque les thomistes p17 tiennent comme eux et le pouvoir de résister à la grâce, et l' infaillibilité de l' effet de la grâce qu' ils font profession de soutenir si hautement. " or, les contradicteurs remarquaient assez justement que si ç' avait été là le sentiment de M Pascal lorsqu' il écrivait sa première et sa seconde lettre, il n' aurait pas tant fait de railleries sur ces nouveaux thomistes, sur leur pouvoir prochain ou non prochain , sur leur grâce suffisante qui ne suffit pas ; et que sans doute, en écrivant cette xviiie lettre, il avait un peu oublié les premières, qui étaient de plus d' un an auparavant. Mais il y a mieux ; sans insister davantage sur des points de détail, disons d' un seul mot que Pascal fut accusé d' avoir, peu d' années après, changé tout à fait d' avis sur cette question, sur le sens qu' il fallait attacher à la condamnation des propositions par le pape, sur cette prétention de séparer le droit et le fait, et sur l' ensemble de la tactique de défense qu' on avait suivie dans cette affaire et à laquelle plus qu' aucun autre il avait participé. Ceci est devenu, sous la plume de l' abbé Dumas, un chapitre qui s' intitulerait bien : histoire des variations attribuées aux théologiens de port-royal . Laissons parler dans ses termes les plus nets le judicieux adversaire : " à entendre M Pascal dans la 17 e et la 18 e de ses lettres, rien n' étoit plus solide ni plus clair que la distinction et la séparabilité du fait et du droit dans l' affaire des cinq propositions... etc. " p18 cette observation des adversaires est parfaitement fondée, et l' on a les pièces qui la démontrent. Lorsqu' on voulut faire signer le formulaire aux religieuses de port-royal en 1661, Pascal se trouva d' un tout autre avis qu' Arnauld, Nicole et la plupart de ces messieurs. Dans un écrit où il maintenait contre eux son opinion, il s' exprimait ainsi : " toute la question d' aujourd' hui étant sur ces paroles : je condamne les cinq propositions au sens de Jansénius, ou la doctrine de Jansénius sur les cinq propositions, il est d' une extrême importance de voir en quelle manière on y souscrit... etc. " p20 que Pascal ait varié, il n' est plus possible d' en douter après une telle déclaration. Il devient évident que cette manière de séparer dans la défense le droit et le fait, d' admettre la condamnation doctrinale pour légitime et de n' excepter que la vérification matérielle du fait dans Jansénius, lui paraissait, quatre ans plus tard, une faible et petite tactique, qui n' avait servi qu' à embarrasser et qu' on avait eu tort de suivre. Et qui pourtant avait plaidé plus que lui, et par une argumentation plus habile, pour cette distinction du droit et du fait ? Qui s' était plus appliqué et avait mieux réussi un instant à montrer comme praticable ce défilé qu' il traite ici de Fourches Caudines ? L' accusation contre Pascal serait donc fondée, je le répète ; mais je me hâte d' ajouter que je ne fais pas de ce changement matière à accusation. Voici comme j' entends le tout et comme je l' explique. Pascal, encore nouveau à port-royal, excité par l' affaire d' Arnauld, par le danger de ses amis et le triomphe insolent des persécuteurs, s' engagea d' occasion dans les provinciales où, tout d' abord et au courant de la plume, il eut tout à créer, son style, sa façon, sa connaissance théologique, son érudition qu' il n' avait jamais tournée en ce sens ; il réussit du premier coup, p21 il alla ; l' ardeur, le besoin du succès, le train de la plume, l' applaudissement des amis le guidèrent ; il fit flèche de tout bois en ce moment pressant. Plus tard, après quatre années de solitude, de prière, de lecture assidue de l' écriture, de préparation à son grand ouvrage apologétique, la persécution recommençant, il était autre, et son génie, encore aiguisé d' intérieure vertu, pénétrait à fond la question. Il ne s' arrêtait pas, comme l' éternel Arnauld, dans les ambages logiques et dialectiques. Il vit à nu ce qui était, il vit qu' on avait faibli, biaisé, usé de tactique, là où il eût fallu dire non en face. Sa sublime soeur, religieuse à Port-Royal, en mourant victime de son pur amour pour la vérité (octobre 1661), lui enfonça, on peut le croire, un dernier trait, un regret d' avoir visé à l' accommodement humain. Il ne se repentit pas des provinciales , il ne les rétracta pas ; on a sa réponse là-dessus : " on m' a demandé si je ne me repens pas d' avoir fait les provinciales . Je réponds que, bien loin de m' en repentir, si j' étois à les faire, je les ferois encore plus fortes... " c' est en ce sens plus énergique qu' il avait changé ; en répondant ainsi, il songeait surtout à ses lettres agressives contre les jésuites et disait que, si c' était à recommencer, il les ferait plus fortes ; s' il avait songé à la portion dont nous avons seulement parlé jusqu' ici et que l' autre efface, à ses explications purement défensives du jansénisme, il aurait dit : " si p22 c' étoit à recommencer, je les ferois plus franches . " Pascal, en persévérant, et par l' entière force de son génie chrétien, avait retrouvé, ressaisi l' esprit de Saint-Cyran, cet esprit interrompu dans Port-Royal, duquel il s' était tant départi lui-même dans les provinciales , et qui ne se continuait que brisé, affligé chez M Singlin, mêlé d' embrouillements chez le digne M De Barcos, ou sans voix assez puissante chez Lancelot et quelques autres. Pascal l' avait retrouvé net, ainsi que l' esprit de conduite qu' il aurait fallu dès l' abord tenir. Ce petit écrit que nous venons de citer de lui, sur la signature, est remarquablement analogue à ces plaintes que laisse échapper le bon Lancelot, cet humble élisée de Saint-Cyran, Lancelot qui avait connu Joseph : " peut-être aussi que la manière dont on a agi pour défendre la vérité n' a pas été assez pure, et que les moyens qu' on y a employés ont été ou trop précipités, ou trop peu concertés, ou même trop humains ; au lieu que... etc. " p23 ainsi Pascal en était revenu de son côté à l' idée de l' humble Lancelot, mais il l' exprimait selon sa nature, d' un ton autrement énergique et impétueux. Il en faut juger tout aussitôt par quelques-unes de ses pensées conformes au manuscrit, et par conséquent plus complètes dans leur incomplet que ce qui avait été publié avant ces derniers temps ; il est aisé d' y suivre à travers la marche abrupte le train de l' idée fondamentale : " toutes les fois que les jésuites surprendront le pape, on rendra toute la chrétienté parjure... etc. " p25 à travers quelques ellipses, quelques obscurités de détail, il n' y a pas moyen, dans cette suite de pensées, de se méprendre sur la nature et la force du sens. Tout cela est digne de Saint-Cyran pour l' esprit, pour le ton, -digne de celui qui s' écriait à l' arrivée de la bulle d' Urbain Viii prohibant le livre de Jansénius : " ils en font trop, il faudra leur montrer leur devoir ! " seulement, lui le grand directeur, il aurait ordonné, il aurait conduit ; Pascal, simple solitaire, restait ferme, parlait ferme, mais pour son propre compte. Pourquoi Pascal n' a-t-il pas connu Saint-Cyran ? Comme on se figure bien ces deux génies doublés l' un par l' autre, et Pascal lui-même y gagnant ! Nous touchons là à nu, au sein de Pascal, comme nous l' avons fait chez Jansénius en personne et chez Saint-Cyran, le point fondamental par où le jansénisme s' est le plus séparé d' avec Rome et s' est le plus rapproché d' une rupture décisive. Aucun des autres jansénistes, à mon sens, n' est allé aussi loin sur ce point et, pour ainsi dire, ne s' est avancé aussi au bord de la rupture que ces trois esprits supérieurs, tellement qu' on a peine à prévoir ce qui serait advenu de leur confession avouée, s' ils avaient vécu un peu davantage. p26 Tous les autres jansénistes, Arnauld en tête, ont été plus ou moins inconséquents, sans vue d' ensemble, et associant, moyennant l' appareil logique, toutes sortes de contradictions. Jansénius, Saint-Cyran et Pascal, au contraire, n' ont pas été inconséquents ; ils ne sont pas allés jusqu' au bout, voilà tout ce qu' on peut dire. Mais sur leur chemin ils ont toujours marché ferme et droit ; à un certain moment, tout au bord, ils se sont arrêtés. Quelques instants de plus, et qu' auraient-ils fait ? Seraient-ils restés campés obstinément en cette position escarpée, et l' auraient-ils pu ? Auraient-ils rétrogradé ? Auraient-ils franchi le ravin ? Nul ne le peut dire, car la mort (coïncidence singulière ! ) les prit juste tous les trois sur le temps de cette extrémité. Pour ce qui est de Pascal, Arnauld essaya de le réfuter et de lui prouver que les papes Innocent X et Alexandre Vii, par ces mots de sens de Jansénius , n' avaient pu vouloir condamner la grâce efficace au sens de saint Augustin, de saint Paul ; et il en tirait la conclusion qu' on pouvait signer en conscience, puisqu' on était sûr de ce sens déterminé qu' avait en vue le pape, lequel ne se trompait qu' en l' attribuant à tort à Jansénius et en le spécifiant à faux de son nom. Ainsi Arnauld plaidait l' orthodoxie du pape, que niait Pascal : c' est ce que toutes les explications jansénistes ont vainement essayé d' obscurcir. Les écrits par lesquels Arnauld voulut réfuter Pascal furent pour la première fois imprimés par Quesnel, qui répondait, en 1696, au calviniste Melchior Leydecker, auteur d' une histoire de Jansénius et du jansénisme en latin. p27 Leydecker, comme les écrivains de son bord, soutenait qu' en condamnant les cinq propositions Rome avait condamné le vrai sens de saint Augustin et de saint Paul sur la grâce efficace, et qu' elle constituait par cette décision toute l' église catholique romaine en état de pélagianisme ou de semi-pélagianisme. Pascal ne pensait guère autrement, ce semble, quand il osait dire qu' il suffisait d' un pape surpris par les jésuites pour rendre toute la chrétienté parjure . Quesnel, vrai disciple d' Arnaud, par suite de cette même inconséquence quasi chevaleresque, qui, proscrits, leur faisait défendre la souveraineté des rois contre les maximes de la souveraineté du peuple, Quesnel publia contre Leydecker la défense de l' église romaine , se faisant fort de prouver que, même en condamnant les cinq propositions, les papes n' avaient point eu l' idée de condamner la doctrine de la grâce. Il faut l' entendre plaider cette cause de l' augustinianisme des pontifes ; jamais avocat ne fut plus intrépide, une fois son parti pris ; c' est un à plus forte raison continuel : " quand Innocent X a fait sa bulle contre les cinq propositions, il n' a rien fait pour l' école de Molina... si le pape Alexandre Vii a fait quelque chose par sa bulle qui paroisse avoir servi aux desseins des pères jésuites, cela ne fait rien dans le fond... " passe encore quand il en est au pacifique Clément Ix, et à Innocent Xi qui véritablement y prête ; surtout il ne tarit pas au sujet de l' orthodoxie augustinienne du pape alors vivant, Innocent Xii, véritable ange de paix. je ne sais pourtant comment il se serait tiré, quelques années plus tard, de Clément Xi et de la bulle unigenitus qui allait encore une fois trancher cette question de l' augustinianisme de Rome . p28 Cette obstination à savoir mieux que les papes ce que ceux-ci pensent et définissent est la thèse favorite des jansénistes à partir d' Arnauld, et cela deviendrait décidément plaisant, si ce n' est que la plaisanterie emploie des armes trop sérieuses. Le résumé de ce livre de Quesnel et de tant d' autres se peut faire ainsi sous forme abrégée : " quoi ! L' on me dit que je ne suis pas de cette maison, que le chef m' en veut mettre dehors et qu' il vient de le déclarer tout haut. Injure et moquerie ! Est-il vrai, monsieur, que vous me maltraitiez ? Ils le disent. Serait-il possible ? Ils plaisantent. Vous me le diriez, vous me le répéteriez en face vous-même, que je n' en croirais pas un mot : ... à tel point que vous-même, monsieur, je ne vous en crois point. Vous avez beau employer en public certains mots dont on ne vous a pas bien appris la valeur, le fond de votre pensée m' est connu, et ce fond où je lis est pour moi. Quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, je sais p29 que je suis de votre avis, que vous êtes du mien, et j' y reste. Je reste chez vous, monsieur, fût-ce malgré vous. " c' est là, sauf le ton, ce que disent du pape, et au pape qui les condamne, Quesnel, Arnauld, et les autres. Si c' était par habileté, par tactique politique, je le concevrais encore ; mais je le crains pour eux, c' était conviction entêtée : en ce cas, qu' on me passe le mot : c' est bête ! J' aime mon sujet, je le révère, mais j' y habite depuis des années et j' ai eu le temps d' en faire le tour : j' en sais les côtés faibles et bornés, et, comme rien ne m' oblige à les dissimuler, je les dénonce. Ce que je tiens surtout à observer dans les principaux de ces caractères, c' est, à côté de la supériorité morale, celle de l' esprit, s' il se peut, la portée des vues. Très-peu d' hommes à Port-Royal et dans tout le jansénisme ont eu cette portée de coup d' oeil, et je les compte. Trois en tout et pour tout : Saint-Cyran, Jansénius et Pascal. C' est la génération vraiment grande. Arnauld avait l' esprit puissant, vigoureux, admirable à manoeuvrer en champ clos, mais de toutes parts borné et barré en ses perspectives. Nicole avait l' esprit fin, délié, d' une dialectique lucide et agréable, mais il ne démêlait bien les choses que de près. Ce sont les deux plus actifs de la seconde génération, de laquelle Arnauld est proprement le père et l' oracle. Quesnel, qui, à son tour, devint comme le père de la troisième génération, renchérit encore sur les inconvénients p30 d' Arnauld en même temps qu' il participa de ses vertus morales. Les protestants, éclairés par l' intérêt de leur cause, se tuaient à dire à Quesnel et à Arnauld : " vous avez beau faire, vous perdez vos forces à nous injurier, car vous êtes plus ou moins des nôtres. Relisez Saint-Cyran : il voulait réformer l' église, il avait certains grands principes communs avec nous, il pensait que l' église catholique romaine avait erré tout entière depuis plusieurs siècles quant au dogme et quant aux moeurs, et qu' elle errait encore de son vivant : cela est marqué dans ses écrits en caractères de lumière et de feu . Vous devriez être du même sentiment, Monsieur Quesnel ; vous combattez contre vos propres lumières, Monsieur Arnauld. Mais, encore un coup, vous avez beau faire ; bon gré mal gré, vous voilà hérétiques tout comme nous ; on vous chasse, sortez avec nous ; vous êtes bien et dûment condamnés selon les règles de Rome. " de son côté, Pascal n' avait pas dit à Arnauld autre chose, si ce n' est : " vous êtes et nous sommes bien et dûment condamnés dans les formes, mais l' esprit de cette condamnation est un esprit de mensonge ; tout biais qui mène à s' y soumettre est un acte de lâcheté et de prévarication, et mérite qu' on le flétrisse de son vrai nom, comme abominable devant Dieu et méprisable p31 devant les hommes . " -et s' il ne concluait pas en disant : sortons ! il avait pour mot d' ordre : tenons-nous ferme et crions ! De sorte que Pascal, abandonnant la tactique de ses dix-septième et dix-huitième provinciales et se rendant compte enfin de la situation, l' envisageant avec toute la lucidité et la franchise de son intelligence, l' exprimant avec toute la concision et la véhémence de sa parole, Pascal n' hésitait pas à confesser bien haut combien la chrétienté catholique, presque tout entière, était engagée par son chef dans des voies selon lui parjures, c' est-à-dire qu' il soutenait contre Arnauld sur ce point et à l' égard de Rome un coin précisément de la même thèse (sauf conclusion) que le calviniste Melchior Leydecker devait soutenir plus tard contre Quesnel ; et Quesnel, pour compléter sa réfutation de Leydecker, n' avait rien de mieux à faire que de publier la réfutation qu' Arnauld avait opposée autrefois à l' opinion de Pascal. Au reste, ces deux écrits d' Arnauld sont, il faut le dire, vraiment pitoyables, et font honte au bon sens à force d' appareil logique. Il procède par maximes : première maxime, seconde maxime, etc. ; il arrive ainsi jusqu' à onze , dont les deux dernières sont générales et servent de fondement à toutes les autres. Il applique cet échafaudage à la question qu' il en étouffe ; on y perd tout le droit sens et le vif de la réalité. En examinant ensuite un écrit de Domat qui avait répondu au nom et sous les yeux de son ami Pascal trop malade pour prendre la plume, Arnauld procède de la sorte : premier défaut général de cette réponse, second défaut général, ... et il arrive intrépidement jusqu' au huitième p32 défaut général . Ce sont là les faiblesses et les débauches d' esprit du grand docteur. Arnauld s' étonnait dans cette seconde réponse que la première n' eût pas été bien comprise de ses contradicteurs. Lorsque, bien des années après, il engagea sa célèbre guerre avec Malebranche, celui-ci se plaignait également de n' avoir pas été bien compris de M Arnauld : sur quoi Boileau lui disait : " et qui donc voulez-vous qui vous entende, mon père, si M Arnauld ne vous entend pas ? " on eût été plus fondé encore à dire, dans le cas présent, à l' illustre argumentateur : " et qui donc voulez-vous qui comprenne votre appareil logique, si M Pascal ne l' a pas compris ? " ce que je prétends ici conclure et qui est capital à mon sens sur la pensée définitive de Pascal, c' est que, comme Saint-Cyran et comme Jansénius, tout à fait catholique et anti-calviniste par sa façon d' entendre les sacrements et particulièrement l' eucharistie, il se rapprochait des plus opposés à Rome sur la doctrine de la grâce, sur l' interprétation et la qualification qu' il donnait aux sentences des pontifes, et qu' après tout sa manière finale d' entendre l' église lui permettait, sous le coup de la mort, de dire non au pape, et de le croire ou même de le proclamer instrument direct et prolongé de mensonge. ad tuum, domine jesu, tribunal appello ? cet éclaircissement qui ne va guère, j' en suis certain, p33 au delà du Pascal des pensées , qui ne lui surimpose rien, qui outre-passe toutefois celui des provinciales , cet éclaircissement une fois obtenu, nous sommes plus à l' aise pour rentrer dans l' examen des petites lettres, et de leur portion la plus célèbre et la plus accréditée. p34 Ix. à partir de la quatrième lettre, Pascal, qui semblait tout occupé d' expliquer au public les matières de la grâce, changea de route, en prit une plus large, et entra tout droit et brusquement dans la morale des jésuites. Ceux-ci y ont vu un profond calcul et une tactique profonde. Le père Daniel, dans ses entretiens de Cléandre et d' Eudoxe , après un exposé de la situation critique à laquelle était réduit en ce moment le parti janséniste, continue en ces termes : p35 le fait est que les provinciales se peuvent exactement considérer comme la contre-partie et les représailles de l' affaire de Rome, de cette affaire de la bulle dans laquelle les députés avaient été joués sous main, avec applaudissements et congratulations en sus, et cela, comme disait Retz, dans un pays où il est moins permis de passer pour dupe qu' en lieu du monde . Les provinciales en furent la revanche gagnée à Paris, c' est-à-dire en un pays où l' on a tout, si l' on a pour soi les rieurs et la gloire. On se tromperait fort pourtant en supposant que le calcul soit entré pour beaucoup dans ce choix de la bonne veine, et qu' un hasard heureux, un de ces hasards qui n' arrivent qu' à ceux qui en savent profiter, n' y ait pas aidé avant tout : " quoi qu' il en soit, dit toujours le père Daniel, on prétend que, quelque grand qu' eût été le succès de la quatrième lettre, le chevalier de Méré conseilla à Pascal de laisser absolument la matière de la grâce dont elle traitoit encore, quoique par rapport à la morale, et de s' ouvrir une plus grande carrière. " Nicole, dans son histoire des provinciales , raconte la p36 chose sans donner le nom des personnes, mais avec plus de développement : " Montalte, dit-il, fit presque avec la même promptitude la seconde, la troisième et la quatrième lettre, qui furent reçues avec encore plus d' applaudissement... etc. " la dix-huitième lui donna plus de peine que toutes les autres ; il la refit jusqu' à treize fois. -et Nicole ajoute : " on ne doit point être surpris qu' un esprit aussi vif que Montalte ait p37 eu cette patience... etc. " on le voit assez, dès la quatrième lettre tout l' écrivain était né en Pascal, l' écrivain au complet avec ses doutes, ses scrupules et ses démangeaisons mêmes, tout comme chez Montaigne, tout comme chez Boileau. On sait ce post-scriptum de la seizième, qu' il n' a faite plus longue , dit-il, que parce qu' il n' a pas eu le loisir de la faire plus courte . C' est du Despréaux tout pur, l' art de faire difficilement des vers faciles ; comme lorsqu' il dira encore : " la dernière chose qu' on trouve en faisant un ouvrage est de savoir celle qu' il faut mettre la première. " Pascal atteint dès lors la théorie classique dans sa précision, il la fixe telle qu' elle sera reprise et maintenue en toute rigueur dans notre prose depuis La Bruyère jusqu' à Fontanes. Il résulte des commentaires de Nicole et même des on dit du père Daniel précédemment rapportés, qu' après la quatrième lettre et malgré le jour qu' il venait d' ouvrir sur la morale de ses adversaires, Pascal hésitait encore ; que quelques-uns de ses amis du monde, p38 comme le chevalier de Méré, l' attiraient vers ce champ plus large ; que du côté de Port-Royal, au contraire, on l' aurait volontiers retenu plus longtemps sur les matières de la grâce, et qu' il se décida lui-même de son propre mouvement après une lecture. Il fut bien inspiré en cela, et le chevalier de Méré lui avait donné un conseil d' homme d' esprit. Cette affaire de la grâce devenait, en effet, ingrate en se prolongeant. Pour peu que Pascal eût insisté et se fût étendu, il se trouvait en désaccord avec le bon sens tout pélagien du monde et de l' avenir. Déjà, dans cette quatrième lettre, les assertions des jésuites dont il se moque, et qui vont simplement à admettre qu' une action n' est pas un péché lorsqu' elle est involontaire et sans intention formelle du mal , paraissent au lecteur d' aujourd' hui assez sensées, et plus sensées assurément que l' opinion contraire. Si Pascal avait persisté à toucher cette seule corde, il est douteux que les rieurs lui fussent restés aussi constamment fidèles, parmi ces générations qui ne se croient encore chrétiennes que parce qu' elles le sont à la façon du vicaire savoyard . Il était temps qu' il entrât dans les questions de morale universelle. Habileté à part, on conçoit très-bien d' ailleurs que Pascal n' ait pu se tenir, en lisant Escobar et les casuistes ; qu' en face de cette morale d' accommodement, il se soit pris d' un saint zèle ; qu' il s' y soit attaqué uniquement p39 dès lors et comme acharné. Le caractère principal et profond de Pascal, en effet, est surtout moral . Si grand que soit Pascal par le génie, il y a mille choses vraies et grandes dans lesquelles, soit à cause de son temps, soit surtout à cause de sa nature (car il a bien su deviner ce qui était non pas selon son temps, mais selon sa nature), il n' entre pas et n' a pas l' idée d' entrer. énumérons un peu : il ne sent pas la poésie, il la nie ; et la poésie est toute une partie essentielle de l' homme, même de l' homme religieux. Il étudie, il sonde et scrute la nature, il la contemple dans ses abîmes ; il ne la sent guère que pour s' en effrayer. Il n' y voit pas le symbole, le miroir vivant de l' univers invisible (tanquam per speculum) , une occasion de parabole perpétuelle, ce que saint François De Sales entendait si bien. " si la foudre tomboit sur les lieux bas, dit Pascal, les poëtes et ceux qui ne savent raisonner que sur les choses de cette nature manqueroient de preuves ; " et il ne voit pas assez qu' il y a autre chose que le raisonner , en pareille matière ; qu' il y a l' analogie sentie, l' harmonie devinée, Dieu en un mot (pour parler son langage), Dieu sensible au coeur par la nature. Pour l' histoire, Pascal la savait en chrétien, il p40 l' avait approfondie dans l' écriture et dans les prophéties, comme Saint-Cyran ; il la serrait de près depuis Adam jusqu' au messie ; mais, une fois le messie obtenu ainsi qu' une certaine tradition depuis Jésus-Christ, une tradition surtout à l' aide des conciles, une fois cela su et cru, Pascal laisse le reste aller au vent. Le nez de Cléopâtre plus court ou plus long, le grain de sable de Cromwell, ne lui semblent pas les moindres instruments. Il n' est guère tenté, comme Bossuet, de suivre une loi appréciable de la providence, un dessein manifeste, jusque par delà et en dehors de cette voie étroite de la révélation ou de la tradition et à travers les orages de l' histoire universelle. Il ne s' arrête nullement à considérer les rapports de la religion et du gouvernement politique ; peu lui importe de se figurer l' ensemble des choses humaines roulant sur ces deux pôles, d' y découvrir tout un ordre élevé, étendu, et de tenir ainsi, comme dit le grand évêque, le fil de toutes les affaires de l' univers . Ce fil lui paraîtrait plutôt, comme à Montaigne, un écheveau d' erreurs et de folies. Qu' ajouterai-je encore sur ces limites du génie de Pascal ? En physique, là où il excelle, là où il innove, il trouve moyen de généraliser le moins qu' il peut. Tout à côté surtout il n' a pas le sentiment de la vie physiologique, comme on dirait aujourd' hui ; géomètre et mécanicien, je ne sais s' il jugeait exactement avec Descartes les animaux de purs automates , il les séparait du moins de l' homme par un abîme qui ne laissait place à aucun degré de comparaison. Tout p41 ceci revient à dire que Pascal manquait de certains aperçus de philosophie naturelle ou historique ; qu' il ne portait pas son regard vers certains horizons qui sont sujets peut-être à se confondre dans un lointain nébuleux, mais que d' autres esprits ont embrassés, ne fût-ce que par des échappées sublimes ou perçantes. Ce manque, chez Pascal, qui semble même un retranchement voulu par lui, que je ne lui reproche pas et que je constate, tient à ses qualités les plus directes. Esprit logique, géométrique, scrutateur des causes, fin, net, éloquent, il me représente la perfection de l' entendement humain en ce que cet entendement a de plus défini, de plus distinct en soi, de plus détaché par rapport à l' univers. Il se replie et il habite au sommet de la pensée proprement dite (arx mentis) , dans une sphère de clarté parfaite. Clarté d' une part et ténèbres partout au delà, effroyables espaces, il n' y a pas de milieu pour lui. Il ne se laisse pas flotter aux limites, là où les clartés se mêlent aux ombres nécessaires, là où ces ombres recèlent pourtant et quelquefois livrent à demi des vérités autres que les vérités toutes claires et démontrables. Plus d' un vaste esprit en travail des grands problèmes, et en quête des origines, a fait effort p42 pour remonter vers les âges d' enfantement ou, comme on dit, les époques de la nature, vers ces jours antérieurs où l' esprit de Dieu était porté sur les eaux , et pour arracher aux choses mêmes des lueurs indépendantes de l' homme. Pascal prend le monde depuis le sixième jour, il prend l' univers réfléchi dans l' entendement humain ; il se demande s' il y a là, par rapport aux fins de l' homme, des lumières et des résultats. Avant tout, le bien et le mal l' occupent ; sur l' heure et sans marchander, il a besoin de clarté et de certitude, d' une satisfaction nette et pleine ; en d' autres termes, il a besoin du souverain bien, il a soif du bonheur. Pascal possède au plus haut degré d' intensité le sentiment de la personne humaine . Or, par là, par cette disposition rigoureuse et circonscrite, par cette concentration de pensée et de sentiment, Pascal retrouve toute force et toute profondeur. Ce seul point, creusé à fond, va lui suffire pour regagner le reste. Si nous le voyons s' élancer d' un tel effort pour embrasser, comme dans un naufrage, le pied de l' arbre de la croix, c' est que la vue des misères de l' homme, la propre conscience de son ennui, de son inquiétude et de sa détresse, c' est que tout ce qu' il sent en lui de tourmenté et de haïssable, lui inspire l' énergie violente du salut. Quand j' ai dit que l' esprit de Pascal se refusait par sa nature à certaines vues, à certaines atteintes et échappées dans d' autres ordres de vérités, j' ai peut-être été trop loin d' oser ainsi lui assigner des bornes que pourraient déranger bien des aperçus de ses pensées ; mais ce qui est certain, c' est que, si ce n' était par nature, il s' y refusait au moins par volonté. Simple atome pensant en présence p43 de l' univers, au sein, comme il dit, de ces espaces infinis qui l' enferment et dont le silence éternel l' effraye , sa volonté se roidit, et défend à cet esprit puissant (plus puissante elle-même) d' aller au hasard et de flotter ou de sonder avec une curiosité périlleuse à tous les confins. Car sa volonté, ou, pour la mieux nommer, sa personnalité humaine n' aime pas à se sentir moindre que les choses ; elle se méfie de cet univers qui l' opprime, de ces infinités qui de toutes parts l' engloutissent, et qui vont éteindre en elle par la sensation continue, si elle n' y prend garde, son être moral et son tout. Elle a peur d' être subornée, elle a peur de s' écouler. C' est donc en elle seule et dans l' idée sans cesse agitée de sa grandeur et de sa faiblesse, de ses contradictions incompréhensibles et de son chaos, que cette pensée se ramasse, qu' elle fouille et qu' elle remue, jusqu' à ce qu' elle trouve enfin l' unique clef, la foi, cette foi qu' il définissait (on ne saurait assez répéter ce mot aimable) Dieu sensible au coeur , ou encore le coeur incliné par Dieu . Telle est la foi de Pascal dans sa règle vivante. Voilà le point moral où tout aboutit en lui, l' endroit où il réside d' habitude tout entier, où sa volonté s' affermit et se transforme dans ce qu' il appelle la grâce, où sa pensée la plus distincte se rencontre et se confond avec son sentiment le plus ému. Il aime, il s' apaise, il se passionne désormais par là ; et s' il rencontre jamais des empoisonneurs publics de la morale, des corrupteurs de ce coeur incliné et régénéré, s' il les surprend surtout sous le couvert du chrétien, oh ! Qu' ils tremblent ! Il les haïra en conscience et tout haut au même titre que tout ce qu' il haïssait en lui avant la régénération, et plus que tout ce qu' il y haïssait ; p44 car nier l' unique recours, ou s' en passer, est chose horrible, mais empoisonner l' unique source est chose infâme. On conçoit donc que, dès qu' il se fut mis à la lecture d' Escobar, Pascal n' ait pu se tenir ; que la fibre la plus sensible, le point le plus saintement irritable de son être ait tressailli, et que tout un nouveau plan de guerre se soit à l' instant déroulé à ses yeux. Et puis, ramenant son coup d' oeil aux nécessités de la circonstance, il comprit que le meilleur moyen n' était plus de défendre Hippone dans Hippone, Carthage dans Carthage, mais de vaincre les romains dans Rome, je veux dire les jésuites au coeur de leur morale. De ce jour-là, la question fut nettement dessinée ; tout devint un pur duel à mort entre Pascal et la société, ou, pour parler plus justement, entre le jansénisme d' une part et le jésuitisme de l' autre. Le rôle du jansénisme, sa destinée, sa vocation historique, à dater de ce moment, parut être uniquement de tuer l' autre et de mourir après, vainqueur, mais transpercé en une même blessure. Toute cette grande entreprise de réforme intérieure et doctrinale, selon Jansénius et Saint-Cyran, aboutit et fit place à un simple rôle pratique, courageux, obstiné, impitoyable, et à un combat mortel corps à corps. Le monde, qui aime les combats bien vifs et les résultats bien nets, n' a guère connu et loué le jansénisme que par là, et ce qui a été la déviation à bien des égards, le rétrécissement et l' idée fixe de la secte, est devenu son seul titre de gloire. Les jansénistes, depuis Pascal, ont été, par rapport p45 aux jésuites, les exécuteurs des hautes oeuvres de la morale publique. Avant Pascal, l' attaque contre leur morale était pourtant commencée. L' abbé de Saint-Cyran, en relevant, dès 1626, les erreurs de la somme du père Garasse, y avait dénoncé plusieurs propositions d' une morale tout à fait drolatique et déshonorante dans un chrétien. Arnauld surtout, en 1643, lançant la première escarmouche contre la société en corps, avait publié sous ce titre : théologie morale des jésuites, extraite fidèlement de leurs livres, un recueil de plusieurs maximes et règles de conduite, de leur façon, plus ou moins révoltantes ou récréatives. La faculté de théologie de Paris avait censuré quelques propositions de morale du père Bauny, en 1641 ; l' université avait condamné, en 1644, la morale du père Héreau. M Hallier, qui depuis ..., avait soutenu vers le même temps une polémique sur ces matières contre le père Pinthereau. Mais tout cela restait enfermé dans l' école, et Pascal seul afficha publiquement et livra le coupable au monde. " monsieur, il n' est rien tel que les jésuites. J' ai bien vu des p46 jacobins, des docteurs et de toute sorte de gens, mais une pareille visite manquoit à mon instruction. Les autres ne font que les copier. Les choses valent toujours mieux dans leur source... " -ainsi s' entame cette quatrième lettre, et le duel avec elle. De la quatrième jusqu' à la fin de la dixième, les provinciales ne sont qu' une suite variée d' un seul et même développement ; ce sont des conversations avec le bon père Casuiste sur la morale, la doctrine de probabilité, la direction d' intention, les accommodements, l' inutilité de l' amour de Dieu, les facilités de la confession, et le dessein politique de tout cela. à partir de la onzième, l' auteur répond à des attaques, à de prétendues réfutations, à des calomnies ; il laisse l' offensive ingénieuse et détournée pour la défensive, mais pour une défensive ouverte et à toutes bordées qui doit peu réjouir les attaquants. Le provincial à qui il adressait ses lettres a disparu ; plus de détour, c' est aux révérends pères eux-mêmes qu' il parle, c' est à leur face qu' il fait éclater la vérité. Jusqu' à la dixième, il pratique l' art du dialogue ironique comme Platon l' a pu faire ; de la onzième à la seizième, il rappelle plus d' une fois ces verrines , ces catilinaires , ces philippiques des grands orateurs de p47 l' antiquité, et la vigueur surtout de Démosthène. Ce sont toutes les sortes d' éloquence, comme dit Voltaire. On a eu précédemment, dans l' entretien de Pascal et de M De Saci, un dialogue naturel, réel, qui, entre ces deux hommes causant d' épictète et de Montaigne, le long des hauteurs déjà dépouillées de Port-Royal Des Champs, sous quelque ciel de fin d' automne (un ciel chrétien et à demi voilé), nous a semblé égaler, sinon par la bordure, certainement pour le fond, les plus beaux échantillons des anciens. à ce dialogue naturel succède ici le dialogue d' art ; il n' est pas supérieur au premier, mais il en est digne. L' enjouement s' y mêle davantage et y dessine le principal rôle. Ce bon père Casuiste, qui révèle si volontiers les secrets du métier, car il aime, dit-il, les gens curieux ; si accueillant, si caressant, qui ne se tient pas dès qu' on l' écoute, tant c' est pour lui un art chéri dont il est plein que cette moelle du casuisme, comme pour d' autres les coquillages ou les papillons, comme pour le diphile de La Bruyère les oiseaux ; qui sait produire si à point le père Bauny que voici, et de la cinquième édition encore ; qui vous fait prendre dans sa bibliothèque le livre du père Annat contre M Arnauld, juste à cette page 34, où il y a une oreille ; qui, tout fier de trouver dans son père Bauny le philosophe cité tant bien que mal en latin, vous serre malicieusement les doigts , et vous dit, avec un oeil qui rit de plaisir et d' innocente vanité : vous savez bien que c' est Aristote ; ce bonhomme qui nous expose sur chaque point la p48 grande méthode dans tout son lustre , et nous donne la recette bénigne selon laquelle il faut, pour chaque opinion, que le temps la mûrisse peu à peu ; qui, si vous le piquez au jeu, ne sait rien d' impossible à ses docteurs, et vous dit, pour peu que vous ayez l' air de douter de vos cas difficiles, absolument comme on dirait d' une charade : proposez-les pour voir ; cet excellent personnage, toujours bouche ouverte à l' hameçon, et si habile à nous faire dévider l' écheveau, mériterait un nom qui le distinguât entre tous, et qui le fixât dans la mémoire à côté de Patelin, de Macette, de Tartufe, d' Onuphre, sans pourtant le rendre aussi odieux ; car il y va, le pauvre homme ! Dans la pleine innocence de son coeur. Je proposerais bien de l' appeler Alain , puisqu' à n' en pas douter c' est lui, dans la personne d' Alain, dont Boileau s' est souvenu, quand il a dit au chant iv du lutrin , de ce lutrin qui n' achève pas mal toute cette parodie de la sorbonne entamée par les provinciales : Alain tousse et se lève ; Alain, ce savant homme, qui de Bauny vingt fois a lu toute la somme, qui possède Abély, qui sait tout Raconis, et même entend, dit-on, le latin d' A-Kempis... etc. Mais cet Alain, s' il a été autrefois notre bonhomme de père, n' est plus pourtant le même dans Boileau ; il a changé ; il a pris de l' embonpoint, de l' importance ; il tousse, il se rengorge. Non, notre bon père de chez p49 Pascal n' est pas encore Alain, et il faut le laisser sans nom ; il a bien su vivre sans cela. Si Pascal n' aimait ni n' estimait la poésie proprement dite, il n' était pas sans quelque part du génie dramatique ; il avait donc, à un certain degré, la poésie, c' est-à-dire la création par le côté où la physionomie humaine intervient et sert de figure. Il nous offre ce genre d' expression dans un jeu sobre, avec une réalité vive et naïve ; non pas la forme dramatique tout à fait détachée, ni en groupe, mais suivant une sorte de bas-relief modéré ; moins complétement que Platon en ses dialogues socratiques ou La Fontaine en ses fables, plus librement que La Bruyère dans onuphre, comme Montesquieu dans usbek et ses persans ; voilà la famille de génies semi-dramatiques à laquelle se rattache Pascal par le coin de son art. Lui qui a si dédaigneusement parlé de la poésie pure, il faut se rappeler comme il se trahit en parlant de la comédie avec une impression de tendresse : " tous les grands divertissements sont dangereux, dit-il, pour la vie chrétienne... etc. " p50 en écrivant cette page tendre, la plus tendre qu' il ait écrite (j' en excepte à peine celles du discours de l' amour ), Pascal se souvenait-il d' avoir vu Chimène ? Se reprochait-il, comme saint Augustin, les pleurs qu' il avait versés ? S' il m' est échappé de dire que Corneille n' avait pas eu de prise sur lui, je me rétracte : voici le point où son atteinte secrète se découvre. On retrouve chez Pascal une autre observation intime du même genre dans cette pensée, qui semble résumer sa poétique, sa rhétorique insinuante : " quand un discours naturel peint une passion ou un effet, on trouve dans soi-même la vérité de ce qu' on entend... etc. " p51 et combien cela devient plus vrai, et que le lecteur se laisse encore mieux surprendre et incliner , quand ce discours naturel n' est autre qu' un personnage créé qui parle et agit devant vous avec naïveté, et sous lequel se dérobe l' auteur ! Ce n' est pas pourtant qu' on n' ait cherché à relever, dans les provinciales , quelques défauts contraires à ce qu' on a appelé les règles du dialogue . Le père Daniel (vie entretien) fait remarquer qu' au commencement de la sixième lettre Pascal dit, en parlant du récit de sa seconde visite : " je le ferai (ce récit) plus exactement que l' autre, car j' y portai des tablettes pour marquer les citations des passages, et je fus bien fâché de n' en avoir point apporté dès la première fois. Néanmoins, si vous êtes en peine de quelqu' un de ceux que je vous ai cités dans l' autre lettre, fais-le-moi savoir ; je vous satisferai facilement. " cette phrase, qui se trouve dans les premières éditions, a été supprime depuis ; elle indique, en effet, l' invraisemblance plutôt qu' elle ne la corrige. D' ailleurs, dans la lettre précédente, où il n' avait pas de tablettes , Pascal ne citait pas moins textuellement les passages. Seulement, soit qu' on lui eût fait l' objection dans l' intervalle de la cinquième à la sixième lettre, soit qu' il sentît le besoin d' une précaution pour arriver à l' indication détaillée des chapitre, p52 page, paragraphe, etc., il glissa cette phrase qui fut, depuis, jugée inutile. Ce ne sont là que des vétilles, on le sent bien, et qui ne tiennent que très-peu au véritable art du dialogue. Le dialogue, comme la scène, a ses conditions et ses illusions, auxquelles on se prête, quand la vérité générale est observée et anime le tout. Un post-scriptum comme celui de la huitième lettre vaut, à lui seul, bien des précautions, et, dans sa finesse naïve, acquiert à l' auteur bien des dispenses : " j' ai toujours oublié à vous dire qu' il y a des escobars de différentes impressions. Si vous en achetez, prenez de ceux de Lyon où, à l' entrée, il y a une image d' un agneau qui est sur un livre scellé de sept sceaux ... " ce malin post-scriptum , dans son espèce d' inquiétude, et sous son air de bibliographie circonstanciée, ne couronne-t-il pas toutes les vraisemblances, surtout pour ceux qui n' achèteront jamais escobar, mais qui sont flattés de savoir qu' ils le pourraient certainement acheter ? Cet agneau scellé des sept sceaux , c' est le petit pois chiche sur le visage, la gerçure indéfinissable, pour parler avec Diderot ; ce qui fait dire en face d' un portrait dont on n' a jamais vu l' original : " comme c' est vrai ! Comme c' est ressemblant ! " la huitième lettre avait besoin de cette malice finale, p53 car elle est un peu surchargée de textes et vraiment lourde entre les autres. On a trouvé dans les papiers de Pascal une phrase ébauchée : " après ma huitième, je croyois avoir assez répondu. " il a bien fait de rayer cette phrase-là, de renoncer surtout à cette idée ; il aurait eu tort de s' arrêter sur cette lettre huitième, et il semble avoir voulu marquer sa reprise d' entrain par la vive et accueillante ouverture de la suivante : " je ne vous ferai pas plus de compliment que le bon père m' en fit la dernière fois que je le vis... etc. " p54 c' est ainsi que Pascal, dès qu' il s' est senti quelque peu en lenteur, se rachète incontinent. Comme pendant de cet excellent début, on peut rappeler la dernière page de la lettre septième ; dans celle-ci ce n' est plus la vivacité, c' est la lenteur même qui devient piquante et dramatique. Il s' agit de montrer que selon le père Lamy, en dirigeant bien l' intention, il est permis à un ecclésiastique ou à un religieux de tuer un calomniateur qui menace de publier des crimes scandaleux de sa communauté ... et à ce moment le lecteur fait, en souriant, l' application de la maxime à l' auteur lui-même. C' est comme un pistolet, chargé à l' adresse de Montalte, que le bon père, sans se douter de l' à-propos, lui montre, lui fait admirer, et qu' ils tiennent longtemps tous deux entre les mains. Cette application prompte que fait le lecteur est déjà comique ; mais ce qui le devient davantage et ce qui est d' un art excellent, c' est le développement, la lenteur même avec laquelle cela est ménagé, contenu, filé jusqu' à la fin de la lettre, et toujours en dialogue, en action. Plus ce malheureux pistolet chargé reste de temps entre leurs mains, plus on le retourne en tous sens, plus on fait semblant de l' approcher et de l' essayer, et plus aussi le piquant de l' attente et une sorte d' inquiétude égayée s' en augmentent. Des calomniateurs en général, l' auteur met la question sur les jansénistes en particulier : savoir si les jésuites peuvent tuer les p55 jansénistes ; puis il la resserre encore et la pose sur lui-même : " -tout de bon, mon père, je suis un peu surpris de tout ceci, et ces questions du père L' Amy et de Caramoüel ne me plaisent point... etc. " ainsi le bon père, en même temps qu' il le tranquillise, se frappe lui-même sans s' en douter ; la raison de sécurité qu' il lui donne et qui revient à celle-ci : qu' on ne saurait raisonnablement se plaindre de voir divulguer ce qui n' a été imprimé une première fois qu' avec l' approbation des supérieurs, est un coup contre lui-même, contre les siens ; et, pour suivre notre image, ce pistolet qui, après tous ces jolis remuements, se trouve n' être qu' un jouet à l' égard de Pascal le plus menacé, devient tout d' un coup fatal au bon religieux et lui part tout de bon dans la manche, en blessant toute la compagnie. On a dit, entre autres objections encore, que ce bon père casuiste va de plus en plus en s' exagérant comme caractère ; que (contrairement au servetur ad imum ), de simple qu' il était seulement d' abord, il devient un niais qui tombe dans tous les piéges, et qui, lorsqu' il est déjà dit expressément que les lettres courent Paris et font scandale, continue ses révélations comme s' il p56 n' était nullement informé de l' effet. Mais Pascal, en observant l' art, ne s' y asservit pas et n' en est pas dupe. Après tout, c' est moins un dialogue direct qu' il nous donne, que le récit fait par l' un des interlocuteurs et dans lequel l' autre est nécessairement sacrifié : il suffit que ce soit d' un air naturel. à mesure qu' il a moins besoin de son bon père, Pascal le soigne moins, il le fait plus insoutenable, il le brusque jusqu' à ce qu' enfin il éclate. Alors et bon père et provincial supposé, tout cela disparaît ; le combat s' engage à nu, et l' écrivain, encore masqué, mais sans plus de rôle, s' attaque droit à l' ennemi. Toute cette gradation, qui est celle de la passion même, de la conviction sérieuse et ardente, par conséquent du véritable art supérieur, s' opère dans l' esprit du lecteur comme dans celui de l' écrivain. Et ce dernier, en sa marche vigoureuse, met pleinement d' accord l' inspiration du talent avec le mouvement de l' homme moral et presque avec la colère du chrétien. C' est ici le lieu de relire l' admirable et victorieuse péroraison de la dixième lettre, qui couronne, en les brisant, cette suite de dialogues ; le temps de l' ironie a cessé, l' indignation commence : " ô mon père, il n' y a point de patience que vous ne mettiez à bout, et on ne peut ouïr sans horreur les choses que je viens d' entendre... " j' y renvoie, mais à condition qu' on relira en effet : c' est l' instant même où Pascal se lève ; le léger appareil de scène est renversé ; il devient dès lors un réfutateur pressant, terrible, épée nue, un orateur. Entre tant d' éloges que nous venons de donner aux provinciales comme pièces d' art, éloges qui sont loin p57 d' égaler encore ceux que leur ont décernés Perrault, Boileau et Madame De Sévigné, il est une qualité ou plutôt un don que nous ne pouvons toutefois y reconnaître, non plus que dans rien de ce qu' a écrit Pascal. Le Pascal des pensées saura unir la passion mélancolique, et presque byronienne, avec une sorte de fermeté et de précision géométrique qui imprimera une vigueur incomparable à son accent ; dans ses petites lettres, il combine l' éloquence, la finesse, l' enjouement ; on parle à tout moment de Platon et de dialogue socratique à son sujet : la grâce pourtant, cette muse des grecs, il l' a peu. Malebranche et surtout Fénelon, dans leur rigueur moindre et leur marche plus flottante, en eurent sans doute quelque chose ; cependant il faut avouer qu' en général les écrivains chrétiens, dans les matières théologiques ou métaphysiques, y reviennent malaisément. Entre tant de divinités charmantes et coupables que le christianisme a détrônées et qu' il n' a pas toutes anéanties, il en est une qu' il a bien décidément immolée et qui tenait à l' âge premier du monde, à l' allégresse facile des esprits, c' est un certain éclat naturel et riant, c' est Aglaé , la plus jeune des grâces. p58 X. Voilà pour la forme, il faut aborder le fond. Si Pascal, dans cette portion des provinciales , semble renouveler le tour des dialogues socratiques, il ne les rappelle pas moins pour le but et l' effet. Il fait l' office d' un véritable Socrate chrétien, rétablissant et vengeant l' exacte morale à la honte des casuistes, de ces modernes sophistes qui la falsifient. Je sais tout ce qui a été dit pour atténuer, pour parer après coup les traits de Pascal, ou, faute d' y réussir, pour mettre sur le compte d' une calomnie envenimée les incurables blessuresqu' il avait faites. Un ordre comme celui des jésuites ne meurt pas (car je le maintiens mort et je dirai bientôt comment) sans susciter tôt ou tard des espèces de vengeurs, sans jeter du p59 moins force poussière à son ennemi. Eux donc ou leurs ayants cause, ils ont, dès le temps des provinciales et depuis à diverses reprises, essayé de répondre. Ils ont relevé çà et là quelque texte inexact, quelque traduction de passage un peu plus arrangée et plus aiguisée qu' il ne faudrait, et on ne doit pas dissimuler qu' ils en ont eu à montrer plus d' un exemple. Je ne veux pas faire grâce ici du plus notable, et dès l' abord, pour preuve d' impartialité, je l' étalerai tout au long. On se rappelle l' endroit de la cinquième provinciale, au moment où l' auteur s' égaye le plus sur les jolies questions d' Escobar : " voyez, dit-il (le bon père), voyez encore ce trait de Filliucius, qui est un de ces vingt-quatre jésuites : celui qui s' est fatigué à quelque chose, comme à poursuivre une fille, est-il obligé de jeûner ? ... etc. " Pascal nous a avertis qu' il n' avait point porté ses tablettes avec lui à cette première visite ; s' il les avait eues, il aurait sans doute cité plus exactement le passage, qu' il n' a rendu si gai qu' en le tronquant. Si on se procure en effet le gros traité latin in-folio des questions morales (moralium quaestionum de christianis officiis et casibus conscientiae...) de l' honnête Filliucius, on finit par trouver, au milieu d' une suite nombreuse de cas qui y sont successivement examinés, celui-ci, qui, au premier abord, n' a rien de bien divertissant. C' est au tome second, traité xxvii, partie ii, chap vi, 123. Il me faut citer le texte même dans sa lourdeur authentique, p60 car la première infidélité de Pascal est de l' avoir rendu leste et plaisant : " tu demanderas si celui qui se fatiguerait pour une mauvaise fin, comme qui dirait pour tuer son ennemi ou pour poursuivre sa maîtresse, ou pour tout autre chose de ce genre, serait obligé au jeûne... etc. " Wendrock (Nicole) a beau s' évertuer pour nous démontrer que Montalte a bien cité : quoi, se peut-il, Monsieur Nicole, que vous soyez d' une morale si relâchée en matière de citations ? La différence de ce texte avec celui de Pascal saute aux yeux en effet ; l' honnête pénitencier Filliucius, écrivant pour les gens du métier, ne tranche pas la question de ce ton cavalier qu' on lui prête : il n' absout pas d' emblée et indistinctement le libertin ; il ne dit pas, en un mot, ce qu' on lui fait dire. On peut trouver subtiles les distinctions qu' il se pose, on peut se demander s' il y a lieu de mettre l' infraction du jeûne un seul moment en balance avec les actes illicites qui sont mentionnés tout à côté ; mais prenez garde ! Ces questions-là, si vous les poussez, atteignent aisément la confession elle-même : si vous restez au point de vue catholique, si vous admettez la juridiction de ce tribunal institué pour tout entendre en secret, p61 même les plus misérables et les plus contradictoires aveux, si vous vous souvenez qu' il s' y présentait souvent des pénitents bien étranges, comme Louis Xi, par exemple, ou Philippe Ii, ou Henri Iii (je parle des plus connus), pour qui c' était une affaire sérieuse de jeûner le lendemain d' un meurtre ou d' une course libertine, vous trouverez moins étranges les précautions et distinctions que Filliucius prescrivait à la date de 1626, et qu' on retrouverait plus ou moins chez les autres casuistes de ce temps. Le père Daniel a fort insisté encore sur un passage du père Bauny, également cité dans la lettre cinquième et qui l' est en termes peu exacts. Cette cinquième provinciale fut faite un peu vite, et l' on conçoit maintenant qu' au commencement de la suivante, Pascal, avant d' entamer le récit de sa seconde visite, ait dit qu' il le ferait plus exactement que l' autre. Il y avait eu des réclamations dans l' intervalle, des avertissements venus sans doute de ses amis mêmes, et il se tint plus en garde désormais. Quand le père Annat, dans son écrit intitulé : la bonne foi des jansénistes en la citation des auteurs (décembre 1656), se mit en devoir de dénoncer les infidélités des dernières lettres publiées depuis pâques, il ne put y relever que des inexactitudes de détail, assez réelles sans doute si on prend soi-même des lunettes de casuiste, mais de peu d' importance quant au fond des choses et quant à la suite du raisonnement : somme toute, Lessius, défendu par le père Annat, gagne peu à être examiné de plus près. Pascal, comme tous les gens d' esprit qui citent, tire p62 légèrement à lui ; il dégage l' opinion de l' adversaire plus nettement qu' elle ne se lirait dans le texte complet ; parfois il arrache quatre mots de tout un passage, quand cela lui va et sert à ses fins ; il aide volontiers à la lettre ; enfin, dans cette ambiguïté d' autorités et de décisions, il lui arrive par moments aussi de se méprendre. C' est là tout ce qu' on peut dire, sans avoir droit de mettre en doute sa sincérité. Ajoutons qu' il y a de l' homme du monde encore et de l' homme naturel dans le dégoût avec lequel il touche ces matières si bien étiquetées par d' autres ; cela le mène à brusquer plus d' un cas, et à passer outre à des distinctions subtiles qui n' existent pas pour lui. On a essayé de lui répondre sur quelques articles plus généraux, et ici, comme sur le chapitre des citations, je ne dissimulerai rien. Le père étienne De Champs publia en 1659 un petit livre en latin intitulé : quaestio facti, dans lequel il examine si la fameuse doctrine de la probabilité est particulière aux jésuites, si elle n' est pas très-antérieure à eux, si elle n' a pas été dans un temps celle de toutes les écoles et de tous les ordres ; il soutient même que cette doctrine de la probabilité, reçue sans contestation de tous les théologiens, n' a été pour la première fois attaquée que par un jésuite, Paul Comitolus ou Comitolo , dont Wendrock (Nicole) aurait largement profité sans lui en faire honneur. Cette dissertation du père De Champs, toute composée de textes, sans déclamation, aurait pu faire p63 de l' effet si l' affaire s' était jugée au pays latin entre professeurs de Navarre et de Sorbonne ; mais on ne la lut pas. Le père Daniel, bien plus tard, et beaucoup trop tard, eut une idée assez ingénieuse : pour prouver que Pascal aurait pu, s' il l' avait voulu, imputer à tout autre ordre, aux dominicains par exemple, tout aussi bien qu' aux jésuites, la doctrine de la probabilité, il s' amusa à substituer, dans la cinquième provinciale, des noms et des extraits d' auteurs dominicains à ceux des auteurs jésuites ; il y a suffisamment réussi. Pourquoi s' être allé prendre aux jésuites, entre tant d' autres, d' une doctrine qui ne leur appartient pas en propre et qui n' est pas de leur invention ? Voilà le fond de toutes ces apologies. Je les ai lues et j' y trouve du vrai. C' est ainsi encore que ces pères ont produit des textes de plus de trente de leurs auteurs qui, avant la condamnation par le pape Innocent Xi des soixante-cinq propositions (1679), s' étaient prononcés pour la nécessité de l' amour de Dieu dans la pénitence , pour cet amour filial et tendre dont leurs courroucés adversaires les accusaient de se passer. Ils n' ont pas trouvé un moins grand nombre de textes à fournir contre ce qu' on a bizarrement appelé le péché philosophique (entendez-le cette fois sans aucune malice), une espèce de péché à la manière des païens, qui se commet par ignorance et oubli de la loi divine, en infraction aux seules lumières de la raison naturelle, et pour lequel certains de leurs casuistes s' étaient montrés assez coulants. Je sais toutes ces choses, et j' en pourrais ajouter d' autres dans le même sens, n' était la peur de paraître tomber dans le p64 dossier. Qui ne reconnaîtrait aujourd' hui que ces facéties badines, ces jolies gaietés de la neuvième provinciale sur la dévotion galante des pères Barry et Le Moine, et sur les gracieusetés du premier envers la bonne vierge, s' attaquent bien moins en réalité à la théologie elle-même qu' à un reste de mauvais goût en belle humeur dont le digne évêque de Belley, tout à côté de saint François De Sales, nous a offert maint exemple ? Pascal, à ces endroits-là, fait de la critique littéraire sans en avoir l' air. L' historiette de cette femme qui, pratiquant tous les jours la dévotion de saluer les images de la vierge, vécut toute sa vie en péché mortel et fut pourtant sauvée (car notre-seigneur la fit ressusciter exprès ), loin d' être particulière au pauvre jésuite, n' est qu' une transformation et une transmission dernière de quelque vieux conte dévot du moyen-âge, qu' on peut retrouver à sa source chez Barbazan ou chez Le Grand D' Aussy. On a fait remarquer, non sans raison, que ces casuistes, jésuites ou non, autrefois célèbres, choquaient si peu de leur temps et différaient si peu, par le relâchement, des autres théologiens d' alentour, que saint Charles Borromée, le réformateur, dans un petit traité adressé aux confesseurs et curés de son diocèse , n' a pas craint de leur recommander d' avoir continuellement entre les mains, pour se guider dans les rencontres difficiles, quelques-uns de ces bons et classiques auteurs de cas de conscience. On a encore produit une lettre d' éloges adressée par saint François De Sales à Lessius, et un passage de ses avertissements aux confesseurs où il loue et recommande p65 comme très-utile le père Valère Réginald, l' un des plus maltraités par Pascal. L' espèce de concert surtout qui tendrait à corrompre la morale, cet esprit de gouvernement et de corps qui irait à ruiner insensiblement l' évangile, et à y substituer une inspiration toute de politique, de ruse et de vanité, ces odieux desseins ont été niés avec énergie, et le sentiment de l' injure a plus d' une fois arraché des plaintes sincères dont je ne veux pas affaiblir ici l' accent. Le père Daniel n' est certes pas un écrivain, mais il a su atteindre à une sorte d' éloquence qui naît des choses, dans la page suivante que peu de personnes iraient chercher dans son volume, et qu' aucun lecteur équitable ne me reprochera d' insérer ici : " ... on en voit, dit-il de ses confrères, quelques-uns à la cour en crédit, en réputation, respectés, applaudis, honorés de la bienveillance ou de la confiance des princes, tandis qu' un très-grand nombre meurent de froid et de faim dans les forêts du Canada... etc. " p66 je sais tout cela, et, comme on le voit, j' en tiens compte ; et pourtant j' estime que Pascal a frappé juste dans l' ensemble de ses coups. Force est donc que je m' explique sur l' idée même que j' ai de la société de Jésus. Toutes les exceptions d' abord qu' on doit faire quand on parle de cette société, tous les respects qu' il faut réserver à de grands services rendus et à des hommes recommandables par les talents comme par les vertus, ne sont pas ici une précaution dans ma bouche, mais une justice. Personne n' admire plus que je ne fais les héroïques travaux des jésuites comme missionnaires, leurs beaux travaux comme savants, les jésuites du Canada et ceux de la Chine ; personne ne les goûte davantage comme gens d' esprit et de savoir au collége Louis-Le-Grand ou à Trévoux ; et je ne ferai pas au journal de Trévoux , par exemple, l' injure de lui comparer les nouvelles ecclésiastiques , cette triste feuille janséniste, dans laquelle, durant tout le dix-huitième siècle, il ne se rencontre pas une seule étincelle de talent, pas une seule lueur d' impartialité. Honneur donc aux jésuites missionnaires comme Charlevoix, missionnaires et doctes comme Prémare, aux jésuites érudits comme Sirmond, Hardouin ou Pétau ! Qui n' aurait aimé à connaître et à pratiquer Bouhours, Rapin, Commire, La Rue, Tournemine, Du Cerceau ou Porée ? p67 Dans leurs colléges encore aujourd' hui, dans ces maisons peu sombres où on lit au fronton quelqu' une de ces inscriptions engageantes : domino musisque sacrum (toujours le mélange du dévot et du fleuri), la jeunesse est heureuse ; on se plaît à leurs leçons, assaisonnées d' une certaine politesse et tempérées de soins affectueux. On ne les quitte qu' en leur disant comme M De Lamartine, dans ses adieux au collége de Belley : aimables sectateurs d' une aimable sagesse, bientôt je ne vous verrai plus. Quiconque a passé par eux, comme l' abbé Prévost ou même Voltaire, leur demeure reconnaissant à toujours. Ils sont le plus souvent encore d' aimables gens à les prendre un à un, d' honnêtes gens à travers toute leur finesse ; ils ont été, ils ont eu autrefois des hommes d' érudition vaste, de dévouement héroïque. Ce triple respect sincèrement payé, si l' on en vient à l' ensemble de la conduite et de l' influence, il faut que le ton change. Les individus peuvent être généralement bons, c' est le corps et l' esprit de ce corps qui est détestable. Le père Daniel nous dit : " la politique des p68 jésuites (telle que Pascal la leur reproche) est une chimère ; le système de Pascal n' est pas vraisemblable : si les jésuites ont corrompu la morale, ce n' a point été de concert les uns avec les autres. " de concert médité et comme par mot d' ordre, certes non ; mais par un petit souffle insensible qui se respirait dans la société, tepidus et lenis, assurément oui. Pascal lui-même, dans ce début de la cinquième lettre, où, par la bouche de son janséniste, il redevient chrétien sérieux, de railleur qu' il était et qu' il va être encore, Pascal reconnaît le système de corruption dans sa juste mesure : " sachez donc que leur objet n' est pas de corrompre les moeurs, ce n' est pas leur dessein ; mais ils n' ont pas aussi pour unique but celui de les réformer : ce seroit une mauvaise politique... etc. " à cette fin de phrase qui est trop précise, je voudrais substituer comme vérité moins piquante : " ils se servent volontiers des maximes évangéliques sévères et qu' eux-mêmes pratiquent le plus qu' ils peuvent, lorsque ces maximes ont prise sur les personnes ; mais si ces maximes ne prennent pas, et pour ne point aliéner d' eux-mêmes et de la religion avec laquelle ils s' identifient ces personnes qu' ils dirigent, ils se prêtent à toutes sortes de satisfactions bénignes, qu' ils justifient ensuite par des sophismes. " on peut donc démontrer tant qu' on le voudra que p69 bien avant 1540, époque de la fondation de la société, et depuis, la théologie entière était infectée du casuisme, du probabilisme ; que des dominicains, des franciscains, des universités, même celle de Louvain, des docteurs, même de Sorbonne, et en dernieu lieu le fameux trio classique, Gamache, Isambert et Du Val, n' avaient pas cessé de professer cette mauvaise scholastique dans la morale : les jésuites seuls ont payé pour tous, et ils l' ont, en un certain sens, mérité. Ce que les autres suivaient par routine et isolément, eux ils l' ont rajeuni à leur usage et y ont remis un vif esprit d' intention. En se mêlant activement à la politique et aux affaires du monde, en cherchant l' oreille ou le coeur des rois (j' entends le coeur au moral et sans épigramme), ils ont introduit l' adresse humaine sous l' évangile, et installé le machiavélisme à l' ombre de la croix. Pascal savait de leur conduite mille traits, mais épars, mais trop présents, mais impossibles à dénoncer ou à démontrer devant le monde d' alors, dont c' était trop les procédés et la couleur : qu' a-t-il fait ? Il a rejeté, pour la rendre plus sensible, son accusation dans le passé. Cette théologie d' Escobar, ce livre des vingt-quatre vieillards et des quatre animaux , a été entre ses mains comme un verre concentrant et grossissant qui montrait à distance convenable, et sous forme de théorie distincte, ce qui était délié et disséminé dans la morale courante des jésuites du jour ; et à l' instant chacun s' est récrié. -mais ce livre était à p70 peu près inconnu, dira-t-on, et avant lui, à moins d' être du métier et de la robe, on ne le lisait guère ; il a été le déterrer de l' oubli, de la poussière des écoles. -oui, mais ils ne peuvent s' en plaindre ; car ce livre, une fois en circulation, a été un équivalent commode, appréciable et juste, un signe représentatif pour tous de cette multitude d' actes et de ruses qui fuyaient dans le présent, ou que du moins on ne pouvait faire toucher du doigt avec évidence. Si, pour convaincre leur fausse monnaie du jour qui était mieux blanchie, on est allé chercher une ancienne fausse monnaie (et pas déjà si ancienne) qu' on avait négligée et dont le mauvais aloi devait sauter aux yeux, ç' a été de bonne guerre ; c' est chez eux et dans leur poche de derrière qu' on l' a trouvée. à quelle époque commença précisément cette mauvaise marche envahissante et tortueuse des jésuites ? La faut-il fixer tout directement à leur naissance, dès leur premier général et fondateur Ignace De Loyola ? Une histoire impartiale et précise serait à faire, et il ne m' appartient pas de l' entamer ici. Mais à ouvrir simplement la vie de saint Ignace et celle de saint François-Xavier, comme je les trouve écrites par un des jésuites les plus spirituels du dix-septième siècle, par celui que ses confrères se plaisaient le plus ordinairement à opposer à Pascal pour le piquant et la politesse, p71 le père Bouhours, je ne puis m' empêcher d' y relever, entre autres, quelques passages caractéristiques qui jurent avec la saine et mâle idée du christianisme, telle que nous avons été accoutumés à la voir apparaître chez nos amis. Trois ou quatre de ces traits saillants suffiront à faire mesurer la distance. S' agit-il de la vénération qu' avaient pour Ignace, encore vivant, les premiers compagnons de ses travaux, Bouhours dira : " mais l' apôtre des Indes et du Japon, François-Xavier, sembloit être celui qui l' estimoit et qui le respectoit davantage... etc. " nous avons vu à Port-Royal les directeurs bien honorés et placés bien haut, mais rien de cet agenouillement , rien de cette sorte de bassesse superstitieuse à l' égard de l' homme ; le tout était bien plus rapporté en droiture à Dieu et au christ. Lancelot parlant de M De Saint-Cyran, et Fontaine de M De Saci, ne séparent jamais leurs noms vénérés de cette qualification de monsieur , qui est le seul titre en usage à Port-Royal, et qui constitue comme le signe respectueux de la personne humaine. Quand le jansénisme du dix-huitième siècle en vint aux reliquaires et aux calendriers tout remplis des saints de sa façon, Port-Royal avait péri, et l' on était tombé déjà dans l' ignominie des convulsions. Si l' on combine cette dévotion au supérieur, superstitieuse p72 et absolue, qui est inhérente aux jésuites, avec l' ambition du chef, qui se croit sainte et qui ne connaît pas de limites, on atteindra le ressort de la société dès sa naissance : double principe uni qui se perpétuera, obéissance absolue au dedans, ambition absolue au dehors. Ignace, au lit de mort, dictait pour dernières volontés ces fameuses règles, qui ont imprimé le suprême cachet à son ordre : " 1 dès que je serai entré en religion, mon premier soin sera de m' abandonner entièrement à la conduite de mn supérieur... etc. " p74 voilà pour l' obéissance ; voici pour l' ambition : la terre entière paraît, du premier jour, une conquête naturelle à Ignace. Il n' a que dix compagnons, et déjà il se la partage. L' Europe lui est trop étroite, il pense déjà aux Indes. Ce n' est pas une sorte d' admiration que je refuserai à un tel essor de coeur ; mais j' y vois avant tout la soif d' un conquérant, qui perce jusque dans le zèle du chrétien : " Ignace, dit Bouhours, qui ne se proposoit pas moins que de réformer toute la terre... etc. " candeur héroïque, foi éblouissante, tant qu' on le voudra ; mais aussi quel envahissement accéléré ! Voltaire s' est moqué du rapprochement qu' on a fait des noms de Xavier et d' Alexandre ; c' est bien au moins Fernand Cortès que cet ordre d' exploits fabuleux rappelle. Opposez maintenant une telle démarche à ces délais volontaires, à ces siéges obstinés de nos directeurs de Port-Royal autour d' une seule âme. On a nettement en regard le procédé d' Ignace et celui de Saint-Cyran. Le premier embrasse des espaces, l' autre s' attaque au fond ; l' un ressemble à ces conquérants empressés qui sont obligés en courant de se payer d' une soumission extérieure, l' autre ramasse toute sa force sous l' oeil de celui qui régénère. p75 Xavier part le 15 mars 1540, sans autre équipage que son bréviaire ; car c' est le bréviaire plutôt que l' écriture même. On sait la suite : du dévouement, de la charité, de l' héroïsme encore un coup, mais une rapidité incroyable à baptiser, à croire au christianisme subit des néophytes ; et des superstitions, des crédulités telles, que je ne puis que laisser à Bouhours le courage de nous les dire ; ce qu' il fait, au reste, bien lestement : " Dieu, raconte-t-il en un endroit, rendit alors au père Xavier le don des langues qui lui avoit été donné dans les Indes en plusieurs occasions... etc. " nous avons des superstitions à Port-Royal ; nous allons avoir le miracle de la sainte épine ; nous avons le miracle de la farine et autres par trop impatientants : mais y a-t-il exemple d' une telle familiarité, d' un tel sans-façon en fait de miracles ? C' est déjà un résultat étrange et caractéristique du régime de la société, que de telles choses aient pu courir de ce ton de légèreté sous la plume d' un confrère d' autant d' esprit, intéressé à ne rien outrer, à ne rien trahir, en un temps où la critique déjà s' introduisait dans l' histoire ecclésiastique, à la veille de l' abbé Fleury, et comme entre Launoi et Tillemont. Si donc la société de Jésus sur ces trois points, obéissance, ambition et foi à l' aveugle, se montre telle qu' on vient de l' entrevoir dans la première pureté de sa formation, que sera-ce dès que l' esprit mondain et p76 politique, cet esprit confesseur des rois , l' aura en tous sens pénétrée, et sera le moteur de ces puissants ressorts toujours subsistants ? Au reste, pour le reconnaître vrai, cet esprit dénoncé et décrit par Pascal, cet esprit caressant, câlin, énervant, qui tente toujours et chatouille à l' endroit de l' intérêt, cet esprit diabolique et calomniateur, et qui en même temps ne sait pas haïr d' une haine honnête et vigoureuse ; qui est toujours prêt à vous flatter si vous revenez, comme ce bon père de la cinquième provinciale (il me fit d' abord mille caresses, car il m' aime toujours) ; qui vous offre toutes les facilités et toutes les dispenses, mais seulement si vous lui donnez des gages et si vous êtes à lui ; esprit adultère de l' évangile ; tout à soi et aux siens ; qui est comme un petit souffle demi-parfumé, demi-empesté, mortel à l' âme chrétienne aussi bien qu' à l' âme naturelle, empoisonneur de Plutarque comme de saint Paul, et qui, sous air de douceur, et p77 en l' adulant, convoite éternellement le royaume de la terre ; -pour le reconnaître, cet esprit, et le proclamer vrai chez Pascal, nous n' avons pas besoin de l' aller étudier bien loin dans le passé : tous ceux qui l' ont vu, qui l' ont senti à l' oeuvre, qui l' ont haï en France sous la restauration à laquelle il fut si homicide, ceux-là, à travers toutes les politesses de détail, toutes les exceptions et les réserves légitimes, lui sauront dire, en le démêlant dans son essence et en le dtestant jusqu' au bout dans sa moindre haleine : toi, toujours toi ! Pascal, en son temps, l' avait senti tout en plein, circulant partout et régnant ; il en avait essuyé le fléau dans la personne de ses amis sacrifiés : de là la guerre à mort qu' il lui déclara. p78 On avait fait courir le bruit que Pascal s' était repenti d' avoir fait les provinciales ! On racontait, comme acheminement à ce prétendu repentir, une certaine historiette de la marquise de Sablé, qui n' aurait pu s' empêcher de demander à Pascal s' il était bien sûr de tout ce qu' il disait dans ses lettres ; et Pascal lui aurait répondu que c' était à ceux qui lui fournissaient des mémoires à prendre garde ; que, pour lui, son affaire était simplement de les mettre en oeuvre. Or, quand on demanda à Pascal, un an environ avant sa mort, s' il se repentait d' avoir fait les provinciales, il répondit selon le témoignage écrit de Mademoiselle Marguerite Périer présente, et avec cet accent qui coupe court à tout : " 1 je réponds que, bien loin de m' en repentir, si j' étois à les faire, je les ferois encore plus fortes. -2 on m' a demandé pourquoi j' ai dit le nom des auteurs où j' ai pris toutes ces propositions abominables que j' y ai citées... etc. " p79 si l' on rapproche ces paroles de quelques autres pensées précédemment citées, et qui ont dû être écrites vers le même temps, on verra Pascal, aux approches de la mort, de plus en plus net et vif dans ses déclarations contre cette société de malheur, qu' il estimait le fléau de la vérité . Il y a à cet endroit en lui comme une verve de colère. Quand Prométhée, dit Horace, pétrit pour la première fois le limon humain et y fit entrer une parcelle de chaque race d' animaux, il y mit, tout au fond de notre poitrine, une étincelle de la colère du lion (insani leonis vim) . Cette étincelle aveugle, mais qui, modérée et entourée comme il faut, demeure une partie essentielle à tout homme généreux, et qui ne périt pas nécessairement dans le chrétien, Arnauld l' avait ; il avait du lion , on l' a dit : il en faut dans tout véritable coeur. Pascal également, au sein de plus hautes lumières, possédait intacte cette faculté franche d' indignation morale. Il n' y en a plus trace dans le coeur humain maté par le jésuitisme, et alors ce n' est pas d' ordinaire la seule et divine mansuétude qui l' a remplacée. p81 Xi. Je dois me hâter ; on ne peut tout dire des provinciales . Les dernières pourtant sont de plus en plus solides, éloquentes, et montées, comme dit Madame De Sévigné, sur un ton tout différent . -la onzième a pour objet de justifier la raillerie en matière sérieuse. C' est le même sujet qu' Arnauld a traité dans sa réponse à la lettre d' une personne de condition , dans laquelle il défendait les enluminures ; c' est le même mot de Tertullien commenté : rien n' est plus dû à la vanité que la risée ; ce sont les mêmes matériaux qu' Arnauld aura p82 fournis à Pascal. Mais quelle mise en oeuvre incomparable ! Quelle raison supérieure que celle qui maintient et démontre les droits de l' enjouement sans l' écraser, et le pousse encore au même moment et le fait jouer devant elle ! On peut mesurer au juste, en lisant la lettre d' Arnauld et celle de Pascal, en quel sens il est vrai que le grand docteur a contribué et aidé aux provinciales . Cette onzième lettre pourrait servir de préface justificative au Tartufe . Pascal y dit, d' après Tertullien : " ce que j' ai fait n' est qu' un jeu avant un véritable combat. J' ai montré les blessures qu' on vous peut faire, plutôt que je ne vous en ai fait. " et vraiment il semble, à la nouveauté et à la fraîcheur des coups, que le combat seulement commence. La douzième lettre s' engage par la défensive, mais une défensive qui ne fait souffrir que les attaquants, et que les ravager plus au coeur : " cependant vous me traitez comme un imposteur insigne, et ainsi vous me forcez à repartir ; mais vous savez que cela ne se peut faire sans exposer de nouveau, et même sans découvrir plus à fond les points de votre morale ; en quoi je doute que vous soyez bons politiques. la guerre se fait chez vous, et à vos dépens ... " la péroraison de cette douzième est mémorable : à sa dialectique véridiquement passionnée Pascal mêle des développements glorieux qui tout d' un coup s' élèvent ; l' orateur éclate en lui : " je vous plains, mes pères, d' avoir recours à de tels remèdes... c' est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaye d' opprimer la vérité... " et ce qui termine. Non, si Pascal n' avait pas cru profondément à la vérité de sa cause, il n' aurait jamais p83 trouvé de tels accents. Je ne puis que signaler les endroits et courir. Je note sur la fin de la treizième ce trait soudain qui transporte au jugement dernier, à ce dernier jour où, dans une interminable récrimination, est-il dit, " Vasquez condamnera Lessius sur un point, comme Lessius condamnera Vasquez sur un autre ; et tous vos auteurs s' élèveront en jugement les uns contre les autres, pour se condamner réciproquement dans leurs effroyables excès contre la loi de Jésus-Christ. " devant un public qui croyait en réalité au jugement dernier, c' étaient là de vrais coups de tonnerre oratoires. La quatorzième lettre sur l' homicide s' achève par une péroraison qui, du point de vue chrétien également, n' a pu être trop admirée : " car enfin, mes pères, pour qui voulez-vous qu' on vous prenne ? ... " -Daguesseau, si timide de goût, met hardiment ces dernières provinciales, et la quatorzième notamment, à côté de ce que l' antiquité a le plus admiré chez ses orateurs ; et " je doute, ajoute-t-il, que les philippiques de Démosthène et de Cicéron offrent rien de plus fort et de plus parfait. " la quinzième, toujours vigoureuse, redevient moqueuse et piquante : " ... et c' est encore un capucin, mes pères ; vous êtes aujourd' hui malheureux en capucins, et je prévois qu' une autre fois vous le pourriez bien être en bénédictins. " au reste l' épée est dans les reins de l' adversaire, le mentiris impudentissime est sur la gorge : " mes révérends pères, il n' y a plus moyen de reculer " . p84 Que dire de la seizième, de celle qu' il n' a faite plus longue que parce qu' il n' a pas eu le loisir de la faire plus courte ? On ne la lui reprochera pas, cette longueur ; il est bien de le voir, à la fin, ne plus se tenir et déborder. Pascal, nous le savons, était au château de Vaumurier, chez le duc de Luynes, lorsqu' il l' écrivit (décembre 1656) ; l' esprit de la solitude, écouté de plus près, l' inspire. Il venge les calomniés, les victimes ; il venge ouvertement M D' Ypres et M De Saint-Cyran ; M D' Ypres dont, l' année précédente, on avait outrageusement arraché dans son église cathédrale l' épitaphe avec la pierre du tombeau ; M De Saint-Cyran dont, cette année même, l' assemblée du clergé de France venait d' arracher le feuillet d' éloge dans le gallia christiana de Mm De Sainte-Marthe. Il maintient en honneur leur cause et proclame leur mémoire. J' ai joie à lui entendre proférer avec respect les noms de ces hommes dont, en ce moment, il ressaisit l' esprit d' incorruptible vigueur et de sainte colère. Les voilà nettement accusés par le père Meynier d' avoir, il y a trente-cinq ans, formé une cabale pour ruiner le mystère de l' incarnation, faire passer l' évangile pour une histoire p85 apocryphe, exterminer la religion chrétienne, et élever le déisme sur les ruines du christianisme . Plus tard, M De Maistre fera un chapitre intitulé : analogie de Hobbes et de Jansénius ; ce n' est plus de déisme chez M De Maistre, c' est quasi d' athéisme, c' est de fanatisme brutal qu' il s' agit ; il y a progrès sur le père Meynier en talent comme aussi en injure. Pascal a d' avance répondu, et nulle voix n' étouffera la sienne. Les expressions extrêmes, en cette extrémité, se pressent dans sa bouche ; les termes deviennent méprisants, infamants : " vous me faites pitié, mes pères ; ... " et il va jusqu' à les appeler des lâches et des misérables . Comment y vient-il, comment y est-il poussé irrésistiblement ? écoutons-le, car il n' y a plus rien après cela : " cruels et lâches persécuteurs, faut-il donc que les cloîtres les plus retirés ne soient pas des asiles contre vos calomnies ? ... etc. " " les meilleures comédies de Molière n' ont pas plus de sel que les premières provinciales, a dit Voltaire ; Bossuet n' a rien de plus sublime que les dernières. " p86 l' éloge est pleinement vérifié, ce me semble. N' allons pas être plus rebelles que Voltaire. De même que lorsque nous voulons apprécier Démosthène en face de Philippe, nous nous transportons dans les circonstances d' alors, à la veille ou au lendemain de Chéronée, de même ici il faut, pour juger pleinement de cette éloquence, nous reporter à la situation religieuse véritable, nous figurer, nous si percés et minés de toutes parts dans nos croyances, ce que c' était alors que d' être accusé de ne pas croire à l' incarnation et au saint-sacrement quand on y croyait, quand on était institué à cette fin d' y veiller sans cesse ; et quelle réalité effective prenaient ces appels si directs à Dieu comme présent chaque jour sur l' autel, comme devant apparaître au jour de colère sur la nuée. Enfin, pour achever de sentir tout l' effet oratoire et se placer dans les conditions littéraires complètes, un petit effort reste à faire, une petite concession indispensable. Cette dernière et triomphante allusion, cette voix sainte et terrible, qui en ce moment étonne la nature et console l' église , qu' est-ce autre chose que le miracle dont Port-Royal était alors témoin et sujet, le miracle de la sainte-épine auquel Pascal croyait, auquel une très-grande partie du public croyait autour de lui, et qu' il nous faut admettre absolument en idée, sous peine de manquer l' à-propos et l' énergie foudroyante du trait ? Ce qui fait, si j' ose achever toute ma pensée, que Démosthène demeurera toujours plus beau, parce qu' il ne demande pas tant d' efforts à distance, et qu' il agit dans des conditions humaines plus saines et plus naturelles. p87 Démosthène, dans le sublime, garde cet avantage-là sur Pascal, comme dans l' ironie Platon gardait celui de la grâce. Mais l' allusion de Pascal nous avertit que nous avons à rentrer au sein de Port-Royal, pour voir ce qui s' y est passé depuis cette oppression d' Arnauld et cette vengeance des petites lettres . Le succès de celles-ci se traduit dans le monastère autrement que dans le monde, et tout n' y est pas sans grandeur. Au moment où Arnauld allait être condamné en Sorbonne, dès le 8 décembre 1655, sa soeur, la digne mère Angélique, lui écrivait ces paroles qui nous ouvrent de ce côté l' intérieur des pensées : " je ne puis, mon très-cher frère, m' empêcher de vous dire que la joie et la sainte tranquillité avec laquelle je vous ai vu partir... etc. " tant que durèrent les délibérations de la faculté et l' incertitude du résultat, tout Port-Royal était en prières, et les petites filles pensionnaires de Port-Royal, p88 que M Arnauld avait eues sous sa conduite, faisaient des neuvaines pour lui. M Arnauld a souvent raconté à ses amis qu' à l' heure même où la censure se prononçait contre lui en Sorbonne, il se promenait tout seul, calculant le moment et priant Dieu, dans une galerie qui était tout au haut de la maison dans la cour de Port-Royal, et que ces paroles de saint Augustin sur le psaume 118 se présentèrent à son esprit : " puisqu' ils n' ont persécuté en moi que la vérité, secourez-moi donc, seigneur, afin que je combatte pour la vérité jusqu' à la mort. " -aussitôt après il se cacha et fit bien, car il n' aurait pas évité la Bastille. On lit dans un petit journal manuscrit de M De Pontchâteau, qui se rapporte à ce moment : " du dimanche 20 e febvrier (1656). M Tassin, petit bedeau de la faculté, a... etc. " c' est ainsi qu' il va demeurer enseveli dans diverses p89 retraites successives, durant toutes les années qui suivront, jusqu' au moment de la paix de l' église. Il aura pour compagnon assidu, dans cette longue éclipse, M Nicole, et tantôt l' un, tantôt l' autre de ces messieurs. M Le Maître avait été choisi dans les premiers temps pour être près de son oncle, et pour l' aider de sa plume ; mais l' ardent solitaire n' y put tenir ; cette nécessité d' écrire le remettait aux tentations littéraires, qui étaient son faible et son remords. C' est au seul Nicole qu' il appartenait naturellement d' être le second inséparable d' Arnauld. La vie du grand docteur continue donc de marquer ses principales époques par les persécutions et par les fuites. Nous l' avons remarqué déja : depuis le lendemain du livre de la fréquente communion (1644) jusqu' en 1648, il s' était tenu caché ; puis de 1648 à 1656, nous l' avions retrouvé en simple retraite de demi-solitaire, le plus souvent à Port-Royal Des Champs. Le voilà derechef absolument caché de 1656 à 1668. Il se dérobera encore une fois et pour toujours en 1679. Il y eut de ses amis et de ses auxiliaires déclarés qu' il ne connut jamais de visage. On lit dans une de ses lettres p90 à M Vuillart, qui lui avait envoyé un écrit et une lettre de M Perrault (celui de l' académie française) : " la lettre que vous m' avez envoyée de M Perrault m' a mis dans un grand embarras. Elle si honnête et si civile que je lui en dois être obligé. Il me fait souvenir de l' amitié que messieurs ses frères ont eue pour moi. Je l' avoue, et je leur en dois de la reconnoissance. je n' ai jamais vu le docteur en théologie, parce que j' étois obligé de me cacher tant qu' il a vécu ; mais je sais qu' il n' y a eu personne qui ait parlé pour moi avec tant de force et tant d' esprit dans les assemblées de la faculté... " ce simple trait jeté en passant, je n' ai jamais vu..., est comme un éclair qui traverse dans un long espace cette vie mystérieuse et à demi souterraine d' Arnauld. Je suis quelquefois sévère pour lui, pour son humeur écriveuse et batailleuse ; je suis terriblement loin de penser avec nos dignes amis qu' il a été sans contredit le plus grand génie de son siècle ; mais que je suis loin de méconnaître tant de qualités solides ou aimables ! Avec ce haut caractère qu' on lui connaît, il avait des parties naïves et tout à fait charmantes, un coeur d' or. Ainsi traqué, ainsi poursuivi, s' aviserait-on bien d' imaginer à quoi d' abord il s' occupait ? Le 31 janvier (1656), jour même où se fulminait en Sorbonne la dernière sentence, étant caché à l' hôtel des ursins, il écrivait de là à sa nièce la mère Angélique de saint-Jean, et après les premiers mots de condoléance : p91 " vous rirez de ce qui me donne occasion de vous écrire... etc. " ainsi, au milieu de l' accablement ou du tumulte de pensées où d' autres seraient en sa place, à peine recueilli sous un toit ami, il ne pense qu' à sanctifier et presque à égayer sa retraite par un acte de charité, par une expérience d' intelligence ; il veut apprendre à lire à un petit enfant, mais par la méthode de M Pascal . L' amateur de méthodes nouvelles, l' auteur de la logique reparaît dans le chrétien. Cependant Port-Royal tout entier semblait menacé avec lui, et le succès irritant des provinciales n' était pas propre dans ces premiers moments à détourner le danger. Après la quinzaine laissée à la résipiscence du contumace, les rigueurs commencèrent sur tous les points. En Sorbonne on se mit en devoir d' éliminer ses amis, les docteurs qui refusaient de signer la censure. Et tout d' abord, pour faire un grand exemple on s' attaqua à M De Sainte-Beuve, professeur royal en p92 théologie : il fut révoqué et remplacé, sur un ordre du roi, dans les premiers jours de mars. Nulle affaire ne fit plus de bruit dans le monde ecclésiastique d' alors, à cause de l' influence et de la considération dont jouissait ce personnage, véritable autorité classique de son vivant en matière de conscience, et oracle consulté dans tous les cas épineux. En même temps les regards de la cour se portaient sur le monastère des Champs, sur les solitaires qui vivaient à l' entour, et les petites écoles qui s' y abritaient. Chaque matin, les amis empressés de Port-Royal, et, entre autres, le célèbre M De Saint-Gilles, le jeune M De Pontchâteau, alors âgé seulement de vingt-deux ans et dans tout le premier zèle d' un néophyte encore à demi mondain, se multipliaient par la ville pour recueillir les bruits, pour épier les plans des adversaires, et ils donnaient l' alerte aux endroits menacés. M D' Andilly, dans ce péril, crut devoir prendre l' initiative, comme étant par son âge et p93 par sa condition, on l' a vu, le chef naturel de l' armée pacifique des solitaires, le doyen et protecteur de ce désert qu' on voulait forcer. Ces grands rôles lui allaient, et il ne s' épargnait pas à les bien remplir. Il fit comme ces gouverneurs de place qui n' attendent pas que les assiégeants soient au pied des murs, et il risqua une sortie en plaine à la découverte. " M D' Andilly, disent naïvement nos relations, crut qu' il ne devoit point paroître indifférent sur l' état de M Arnauld son frère, et que le cardinal trouveroit fort mauvais qu' il affectât de se taire . " de peur donc de paraître manquer au cardinal (il n' y a que M D' Andilly pour donner de ces tours-là à ses suppliques), il lui adressa le 12 février une longue lettre apologétique et un peu trop glorieuse, que son ami M Auvry, évêque de Coutances, se chargea de remettre ; il ne reçut de réponse que par un billet de M De Pomponne, son fils, qui lui marquait que son éminence n' avait pas été satisfaite. Là-dessus grande, immense lettre de M D' Andilly à l' évêque de Coutances (18 février), toute pleine de sa justification et de ses protestations envers le cardinal, de ses soumissions pour les personnes sacrées de leurs majestés . On ne connaîtrait réellement pas M D' Andilly et la stratégie qui lui est propre, si on ne suivait d' un peu près le train de ses démarches en ces conjonctures. Donnons-nous-en le spectacle et l' évolution ; il le faut absolument pour comprendre l' esprit vrai des choses, pour apprécier la courtoisie jusque dans les hostilités. Après avoir vu par lui ce qui se p94 tenta sur le devant et comme sur l' esplanade de la place, nous entrerons dedans. Et avant tout, qu' on n' oublie pas que le cardinal, selon la justice que lui rendent les plus ardents même des jansénistes, est manifestement indifférent à ce qui se passe, qu' il laisse faire l' assemblée du clergé sans y prendre aucune part , et qu' il va plutôt à empêcher qu' on ne parle de rien . Mazarin ne demanderait pas mieux de dire des jansénistes, comme il disait des protestants : " le petit troupeau broute de mauvaises herbes, mais il ne s' écarte point. " pourtant il n' était pas sûr de l' entière et inviolable fidélité de tous autant que de celle de M D' Andilly, et à cette date il n' avait pas tout à fait tort. L' intrigue opiniâtre de Retz revendiquant p95 l' archevêché de Paris et s' appuyant à cet effet du parti janséniste venait à la traverse, et compromettait l' innocence politique de Port-Royal. Quoi qu' il en soit, Mazarin, au fond, redoutait peu cette sorte de fronde ecclésiastique qui succédait à l' autre ; et il n' était pas fâché sans doute de voir s' y occuper et s' y user des passions qui, la veille, étaient plus dangereusement employées. Mais la reine, elle, était fort vive ; sa dévotion espagnole n' entendait pas raillerie : ses conseillers spirituels avaient alarmé sa conscience, et c' était de toute l' énergie de son coeur qu' elle laissait échapper ce petit cri qui lui était habituel (selon Madame De Sévigné) : fi, fi, fi de la grâce ! -un article de foi ainsi traduit en caprice de femme, comment triompher de cela ? Le 21 février, l' indiscrétion d' un ami, du secrétaire d' état Brienne (il n' en faisait pas d' autres), qui s' en alla rapporter au cardinal, en les grossissant, des paroles du nonce et s' attira une réponse plus précise qu' il n' aurait fallu, sonna tout de bon l' alarme, et l' heure de la conclusion s' annonça comme prochaine. -le 6 mars, on parla beaucoup de Port-Royal au louvre, et il fut résolu d' en écarter les enfants et les solitaires. -le 15 mars, les bruits menaçants ayant pris plus de consistance, M D' Andilly écrivit une nouvelle lettre à son intermédiaire ordinaire, l' évêque Claude Auvry, afin que celui-ci représentât au cardinal que toutes ces accusations étaient des fantômes contre p96 lesquels les foudres de l' autorité royale n' avaient que faire d' éclater ; que son respect l' empêchait d' écrire directement à son éminence ; qu' il priait cependant de la remercier des effets qu' il avait reçus de l' honneur de sa protection, et du repos dont il pourra jouir dans ce désert et ce port où il s' est retiré. Mais le jour même où il venait d' écrire cette lettre diplomatique, il recevait avis de M De Bartillat, trésorier-général de la maison de la reine, qui était chargé par sa majesté de le prévenir qu' on devait envoyer des commissaires pour faire sortir tous ceux qui s' étaient retirés à Port-Royal Des Champs. C' est ici que M D' Andilly va se multiplier et illustrer sa capitulation par la plus éclatante défense. à l' instant il répond à M De Bartillat avec des expressions de reconnaissance profonde, lui marquant qu' il est trop persuadé de la bonté de sa majesté pour craindre qu' elle consente à ce qu' on l' arrache du lieu où Dieu l' a amené pour finir sa vie, et qu' il aimerait autant mourir que de quitter. M De Bartillat ne manqua pas de faire lire cette réponse à la reine, et celle-ci promit d' en causer avec le cardinal. -en même temps, M D' Andilly se hâtait de faire savoir à l' évêque de Coutances, par une dépêche du 17 mars, le changement survenu depuis son billet de l' avant-veille, l' avis transmis par ordre de la reine, la résolution prise de faire sortir les solitaires ; et il le suppliait de dire à son éminence " que si Dieu permet qu' ils souffrent ce déplaisir, il lui demande une grâce, qui est d' empêcher que l' on envoie des ordres du roi à Port-Royal, sur la parole positive qu' il lui donne, et à laquelle il aimeroit mieux mourir que de manquer, que l' on va faire sortir p97 de Port-Royal toutes les personnes sans exception auxquelles on pourroit le moins du monde trouver à redire ; ce qui se pouvant exécuter dans sept ou huit jours, sa majesté pourra envoyer telle personne qu' il lui plaira, afin de voir si l' on n' aura pas satisfait pleinement et de bonne foi à ce qu' il se sera donné l' honneur de lui promettre par ce billet... " ainsi M D' Andilly se met en avant à toute force, il se porte pour caution, il engage sa parole : le résultat sera dans tous les cas le même, qu' on sorte avant la visite des commissaires ou après ; mais on aura l' air d' avoir gagné quelque chose, et avec M D' Andilly il s' agit fort de l' honneur du pavillon. Le cardinal, ayant vu ce billet que lui présenta l' évêque de Coutances, le prit et le montra à la reine, laquelle, aussitôt après, envoya le même M De Coutances dire au secrétaire d' état, M Le Tellier, de ne point faire exécuter l' ordre qu' on avait donné, parce que, sa majesté se confiant en la parole de M D' Andilly, elle aimait beaucoup mieux que les choses se passassent avec douceur. Cette confiance royale en la parole de M D' Andilly, c' était le grand mot, le mot fait pour colorer l' amertume : le voilà obtenu ; le reste va s' en adoucir un peu. Les bons jansénistes, qui racontent avec détail les rigueurs de ce moment, ne manquent pas de le relever avec une sorte d' orgueil ; ils s' arrêtent d' un air de complaisance sur ces merveilleux effets que produit la simple parole donnée par M D' Andilly. Nous faisons comme eux, mais est-ce notre faute si nous sourions ? M D' Andilly, non content d' avoir écrit à M De Coutances, p98 s' était adressé dans le même but à Madame De Guemené pour qu' elle en parlât à la reine : Madame De Guemené et Madame De Chevreuse, ce furent ses deux dames auxiliaires et comme ses deux maréchaux de camp dans cette belle défense. M De Coutances écrivit donc le 18 mars à M D' Andilly pour l' informer que la reine s' était entièrement fiée à sa parole, et que son éminence s' attendait à la voir exécuter au plus tôt. M D' Andilly, là-dessus, prenant feu et se piquant d' honneur, répondit à cet évêque, par une lettre du 19, " que, comme il étoit jaloux de sa parole, il l' assuroit qu' au lieu de huit jours qu' il avoit demandés pour faire sortir de Port-Royal tous ceux qui s' y étoient retirés et quelques enfants dont on prenoit soin, il espéroit que mardi au soir, 21 e du mois, qui ne sera que le 4 e jour des 8 qu' il a promis , cela sera pleinement exécuté. " il l' exhortait cependant à demander à son éminence " qu' elle voulût bien lui permettre de finir sa vie en repos dans cette retraite, où il ne s' étoit retiré qu' après avoir pris congé de la reine et de son éminence, qui l' avoient trouvé très-agréable ; que p99 n' ayant rien fait depuis qui leur pût déplaire, il ne croyoit pas qu' on voulût l' en chasser et lui causer une tristesse qui lui seroit pire que la mort. " il répéta les mêmes choses encore plus vivement dans une autre lettre (que de lettres ! Que d' écritures ! Et nous ne sommes pas au bout) qu' il écrivit le même jour à la duchesse de Chevreuse ; il la sollicitait d' employer tout son crédit auprès de la reine pour obtenir qu' il demeurât dans son désert, et lui indiquait habilement les cordes délicates à toucher : " qu' il seroit bon de représenter à la reine qu' on ne sauroit, sans blesser son autorité, croire que, le voulant, elle ne le puisse, et qu' on ne sauroit douter qu' elle ne le veuille sans blesser sa justice et sa bonté, d' autant qu' elle témoigne à tout le monde qu' elle lui fait l' honneur de l' aimer. " je fais grâce d' un autre billet du 21 mars, adressé par M D' Andilly au cardinal, et dans lequel, sous prétexte de l' informer que les ordres de la cour viennent d' être exécutés dans les quatre jours promis, il demande pour lui-même la faveur de demeurer. Ce billet de douze lignes était doublé d' une autre lettre à M De Coutances, que ce dernier ne devait montrer à son éminence qu' à la dernière extrémité, et dans laquelle le solitaire, assez diplomate comme on voit, lâchait toutes les bondes du pathétique, déclarait d' un air de confidence que de l' arracher d' une solitude où sa mère était morte au milieu de douze de ses filles, dont son père avait été le restaurateur, et qui n' était devenue habitable que par ses propres dépenses et travaux, ce serait p100 le traiter comme un criminel ; qu' autant vaudrait la Bastille ! ... M De Coutances était averti par un petit billet séparé de n' user de cette pièce de désespoir qu' au cas où le reste n' aurait pas suffi, et comme de lui-même. -ai-je raison de dire qu' on ne connaît bien M D' Andilly qu' après ces détails ? Dans ses mémoires il raconte, mais il abrége ; il ne donne que les résultats brillants, il supprime les nombreuses machines. Ici nous l' avons tout entier. Cependant la cour s' était trop avancée pour reculer. Le 23 mars, la duchesse de Chevreuse rendit compte par lettre à l' intrépide correspondant de l' entretien qu' elle avait eu tant avec le cardinal qu' avec la reine : la conclusion était qu' il ne pouvait se dispenser de faire un petit voyage à Pomponne ; mais tout garantissait que cet éloignement serait de peu de durée. La reine avait demandé si D' Andilly l' aimoit encore ? Ajoutant " qu' elle avoit intérêt qu' il n' abandonnât pas ses arbres dont il lui donnoit tant de beaux fruits. " le cardinal enfin mit le comble aux procédés en écrivant le 24 mars un billet de sa main à M D' Andilly, pour adoucir encore cette manière d' exil . Celui-ci sortit donc seulement alors, le dernier et non pas le plus mortifié de la bande, avec tous les honneurs de la guerre ; ce qui faisait dire dans le temps qu' il avait tenu plus ferme pour la défense de son désert que les plus braves gouvernants ne font au coeur des places assiégées. Il était le 30 mars à Paris, prêt à partir pour Pomponne ; on lit dans les notes (manuscrites) de M De Pontchâteau ce menu propos qui complète l' esprit de la situation et met un trait de plus à une persécution, de ce côté si courtoise : p101 " du 30 e mars 1656. M D' Andilly nous a dit aujourd' hui en présence de M Singlin, de m l' abbé de Rancé et de M De Liancourt, que madame la princesse de Guemené étant hier chez m le chancelier (Seguier)... etc. " nous dirons bien vite, pour en finir de cette espèce de tournoi chevaleresque, qu' avant le mois expiré, l' exilé reçut en effet, à Pomponne, un ordre de s' en retourner le 1 er mai dans sa chère solitude, et d' y aller jouir de la pleine ouverture du printemps. Le lendemain, en passant par Paris, il écrivait à la reine et au cardinal des lettres telles qu' on les peut concevoir en ce moment d' effusion. Le cardinal eut la délicatesse d' y répondre encore par un billet de sa main, qu' on peut lire dans les mémoires de D' Andilly : ce qui obligea ce dernier de récrire une seconde missive, datée le 9 mai de Port-Royal Des Champs, dans laquelle, au milieu d' un torrent de remercîments à son éminence pour tant de faveurs, y compris celle de s' être abaissé jusques à vouloir bien prendre part à sa joie , il revenait p102 à justifier les religieuses et la sainte maison , à invoquer hautement protection pour l' innocence de ses proches et de ses amis ; car, notez-le bien, à travers tout ce fracas de cérémonies qu' il étale, D' Andilly, en vrai Arnauld qu' il est, ne perd jamais de vue son idée. Mais c' est à de plus simples et à de plus mâles sentiments qu' il faut s' adresser : la mère Angélique va nous les fournir. Ici le ton subitement change, on rentre dans la vérité des impressions et du langage. Tandis qu' autour du monastère les amis s' agitaient, se signalaient par toutes sortes de prouesses et d' exploits dont les provinciales sont le seul grand, au dedans on se taisait et l' on mourait. Il y eut dans les deux premiers mois de 1656 neuf soeurs qui moururent, une aux Champs et les huit autres à Paris : tout le faubourg en était effrayé. On a d' intéressantes lettres de la mère Angélique à la reine de Pologne, Marie De Gonzague, pendant toute la durée de la crise. Cette pauvre reine de Pologne n' était pas moins menacée alors dans son royaume que Port-Royal dans son désert. Les suédois, par leur invasion soudaine de 1655, l' avaient forcée de fuir en Silésie ; et " à la honte de la chrétienté, comme lui écrivait la mère Angélique, elle ne trouvoit du secours dans son extrémité que parmi les infidèles, " c' est-à-dire auprès du Khan de la petite Tartarie. Ces noms à demi fabuleux reviennent singulièrement dans la correspondance. La bonne reine, sortie à peine du plus p103 fort de la tourmente, et tout épouse qu' elle était d' un roi anciennement jésuite , offrait cordialement à sa digne amie un asile dans son royaume, tant pour les hermites qu' on allait disperser que pour la révérende mère et son troupeau. Au milieu de ces simplicités presque légendaires de la correspondance se détachent d' admirables traits : " (du 2 mars.) nos hermites ne sont pas encore dispersés, mais nous n' attendons que l' heure, notre saint-père (le pape) l' ayant demandé au roi : on n' étoit déjà que fort disposé à le faire... etc. " les solitaires, en effet, étaient sortis le 20 ; on renvoya les enfants (ils n' étaient que quinze) en partie chez leurs parents, et en partie on les transféra au Chesnai, chez M De Bernières. Le petit Racine, âgé de seize ans, était parmi les écoliers de Port-Royal Des Champs lors de cette dispersion. Il ne paraît pas au reste qu' il ait quitté le pays ; il se retira sans doute à Vaumurier ou à Chevreuse chez ses parents les Vitart, et, dès que les solitaires s' en revinrent peu à peu (ce qui ne tarda guère), il put retrouver ses maîtres. Mais il avait commencé à se dissiper. p104 Dans une lettre à son neveu M Le Maître, datée du 28 mars, la mère Angélique continue cette sorte de journal intérieur, si différent par le ton de ce que nous avons ouï chez M D' Andilly : " mon frère D' Andilly qui étoit demeuré le dernier, et qui sembloit devoir être exempt d' une obéissance si rude, part aujourd' hui. Il faut adorer les jugements de Dieu avec humilité... etc. " le 30 mars, dans l' intervalle de la cinquième à la sixième provinciale, et l' un des jours que M D' Andilly passait à Paris, le lieutenant civil Daubray en partait à six heures du matin, pour aller s' assurer que les ordres de la cour avaient été ponctuellement exécutés au monastère Des Champs. Mm De Bagnols et De Luzanci, avertis à la minute (les jansénistes avaient aussi leur police), partirent de Paris à cheval une demi-heure après ; mais ils s' arrangèrent pour ne joindre le magistrat qu' à la descente de Jouy. M De Bagnols, ci-devant maître des requêtes, connaissait particulièrement M Daubray, et se mit dans son carrosse. M De Luzanci alla en avant prévenir à Port-Royal. On y était p105 parfaitement en règle. Il y eut pourtant encore quelques petites scènes qui rappelèrent assez bien celles qui avaient eu lieu, dix-huit ans auparavant, entre M Le Maître et Laubardemont. Le lieutenant civil alla d' abord aux granges , à cette ferme d' en haut où demeuraient la plupart des messieurs. Il y trouva les logements vides, et une ou deux personnes seulement qui avaient l' air de paysans. Le premier à qui il s' adressa était un M Charles ; on ne le connaissait, à Port-Royal même, que sous ce nom. De vrai, il était messire Charles Du Chemin, de Picardie, prêtre, mais qui, par pénitence et de l' avis de M Singlin, avait cru pouvoir et devoir s' abstenir des fonctions sacerdotales. Il était chargé aux granges du soin de la ferme, du labourage. Il joua son personnage de ménager à merveille, et, dans son langage patois, il débouta d' un rien le lieutenant civil. Celui-ci, tout préoccupé d' imprimerie , lui demandait : " où sont les presses ? " et le matois paysan, d' un air entendu, le mena droit au pressoir . p106 L' autre personne qui avait qualité de vigneron , mais qui, comme dit Du Fossé, " travailloit en même temps à tailler la vigne spirituelle de son coeur, " était M Bouilli, ancien chanoine d' Abbeville. Le lieutenant civil, après l' interrogatoire, lui dit : " bonhomme, mettras-tu bien là ton nom ? " et sur ce que le bonhomme, faisant effort pour signer, paraissait plus accoutumé à la bèche qu' à la plume, le magistrat repartit : " fais comme tu pourras. " -ce sont là les petites pièces jansénistes et comme les intermèdes : les provinciales étaient la grande tragi-comédie. Des granges le lieutenant civil descendit à l' abbaye, et interrogea juridiquement la mère Angélique. Il insista sur la question de savoir s' il y avait une communauté de solitaires. Elle lui exposa de point en point comment la réunion avait été toute successive, sans dessein arrêté, et toujours libre. Ce M Daubray se conduisit d' ailleurs fort poliment ; et à une réponse que lui fit la mère Angélique : " en vérité, madame, vous dites vrai, répliqua-t-il ; et si M Arnauld et ces autres messieurs n' avaient pas tant d' esprit, on ne parlerait pas tant d' eux, et on trouverait moins à redire à ce qu' ils font. " l' interrogatoire terminé, il lui demanda si elle voulait l' entendre relire avant de le signer. Elle lui répondit qu' elle en serait bien aise, puisqu' elle s' attendait à le voir imprimé quelque jour, et qu' il y fallait regarder de près. Et sur ce qu' il lui demandait d' où elle avait cette crainte de voir imprimer p107 l' interrogatoire, elle allégua ce qui s' était passé du temps de M De Laubardemont. M Daubray répliqua de bonne grâce : " oh ! Madame, pour qui me prenez-vous ici ? Je ne suis pas Laubardemont, le diable de Loudun. " au sortir du monastère, et après s' être donné l' honneur de saluer le duc de Luynes qui était encore à Vaumurier, M Daubray alla aux trous faire visite, selon l' ordre qu' il en avait reçu, chez M De Bagnols, lequel, on l' a vu, était du voyage ; il y passa la nuit, et, le lendemain matin, il se rendit chez M De Bernières au Chesnai. Le reste des enfants des écoles y étaient réunis au nombre de vingt-trois ou vingt-quatre, sous la conduite d' un maître de Port-Royal, M Walon De Beaupuis. M Daubray et les deux commissaires ses adjoints, loin d' y rien trouver à reprendre, parurent plutôt édifiés de la bonne éducation et discipline qu' ils y virent. Nous donnerons plus loin, et à part, toute l' histoire des petites écoles depuis leur premier dessein par M De Saint-Cyran en 1637, leur organisation complète à Paris en 1646, leur renvoi aux Champs et leurs vicissitudes en 1650 et 1656, jusqu' à leur ruine entière en 1660. On n' a donc pas à s' y détourner ici. p108 Telle fut en somme, et sans rien surfaire, ce qu' on a appelé à Port-Royal la seconde dispersion des solitaires, et la plus bénigne : la première avait eu lieu en 1638 ; la plus violente nous attend en 1661, -sans parler encore de celle qui, après l' intervalle de la paix de l' église, rouvrit la persécution en 1679, et qui fut la dernière. On en était donc là à l' intérieur de Port-Royal, et l' on s' attendait à de pires extrémités, comme à l' éloignement des confesseurs et peut-être à la dispersion des religieuses. Dans sa lettre du 6 avril à la reine de Pologne, la mère Angélique disait : " enfin la reine a commandé à l' assemblée du clergé de nous pousser à bout, et leur a dit que c' étoit sa propre affaire... etc. " c' est alors, c' est dans cette arrière-scène de Port-Royal de plus en plus obscurcie et désolée, et que n' ont pas dû nous dérober les brillantes et valeureuses excursions d' un soudain génie, c' est dans le profond de l' autel qu' un jour, à l' improviste, -le vendredi de la samaritaine, -le jour précisément où l' on chante à l' introït de la messe ces paroles du psaume lxxxv : " fac mecum signum in bonum... seigneur, faites éclater un prodige en ma faveur, afin que mes ennemis le voient et qu' ils soient confondus ; qu' ils voient, mon Dieu, que vous m' avez secouru et que vous m' avez consolé ; " -c' est ce jour-là que Dieu sort de son secret, et qu' on entend, -qu' on entendit tout près p109 de soi cette voix sainte et terrible ! ... le miracle de la sainte-épine fut le coup de tonnerre qui suspendit tout. Comme il est loin de faire sur nous aujourd' hui le même e