Sainte-Beuve, Charles-Augustin (1804-1869) Port-Royal Tome I PREFACE p1 Voyageant en Suisse durant l' été de 1837, au milieu des émotions poétiques et de ce bonheur de chaque moment que suscite à l' âme la nature du grand pays dans sa magnificence, j' y rêvais aussi de plus longs loisirs pour achever une histoire depuis longtemps méditée et déjà ébauchée. J' en parlais un jour au hasard, sans autre but que de m' épancher et de me plaindre un peu des obstacles ; mais j' en parlais à des amis en qui nulle parole ne tombe vainement. Ce mot recueilli, porté ailleurs, également agréé et favorisé par d' autres amis inconnus, fructifia à mon avantage, et me revint tout mûri et sous une forme bien flatteuse. Il en résulta l' honorable proposition qui me fut faite d' un cours à professer sur Port-Royal à l' académie de Lausanne. p2 Après quelque première méfiance de mes forces, je me décidai et n' eus ensuite qu' à m' en applaudir. Une bienveillance sérieuse m' y a pris au début et m' a soutenu jusqu' au terme. Je serais trop simple de sembler croire cette bienveillance tout à fait unanime, rien n' est unanime nulle part ; mais il serait ingrat à moi de ne pas la croire générale. Le livre que j' offre maintenant aux lecteurs, et qui est sorti de ces leçons, porte en plus d' un endroit la trace de son origine locale, et j' avoue que j' ai peu cherché en ce sens à y effacer. Cette destination particulière d' une histoire toute particulière elle-même me plaît, et, ce semble, ne messied pas. Le beau lac, au cadre auguste, dont les rivages tant célébrés ont eu de tout temps de délicieuses retraites pour les gloires heureuses et des abris pour les infortunes, a offert un nid de plus à une doctrine étouffée, qu' il plaisait à un esprit libre d' y transplanter un moment, et dont l' exposition n' aurait jamais eu ailleurs tant de soleil et de lumière. Là, me disais-je, Rousseau jeune a passé ; plus tard, son souvenir ému y désignait, y nommait pour jamais des sites immortels. Là-bas, Voltaire a régné ; Madame De Staël a brillé dans l' exil. Byron, dans sa barque agile, passait et repassait vers Chillon. Ici même, Gibbon accomplissait avec lenteur l' oeuvre historique majestueuse, conçue par lui au Capitole. J' y viens avec mes ruines aussi : pauvres ruines de Port-Royal, combien p3 modestes et imperceptibles auprès de celles de l' antique Rome ! Mais c' est le cas de se répéter avec Pascal que la vraie mesure des choses est dans la pensée. Ici, à Lausanne encore, me disais-je, le mysticisme de Madame Guyon, repoussé d' autre part, s' est réfugié, s' est ramifié non sans fruit, et n' a pas tout à fait cessé de vivre ; le jansénisme, son vieil ennemi, trouvera-t-il asile à côté ? Dans cette patrie de Viret, dans ce voisinage de Calvin, il me semblait que c' était le lieu de tenter, s' il se pouvait, l' alliance autrefois tant imputée à Port-Royal et tant calomniée, mais de la tenter surtout à l' endroit de la fraternité chrétienne et de la charité intelligente. Ainsi allaient mes pensées, cherchant partout à l' entour dans cet horizon et se créant à plaisir des points d' appui, des rapports de contraste ou de convenance. Aujourd' hui que, détaché de ce premier cadre, le livre paraît dans un monde plus vaste et devant un public plus indifférent, la perspective est autre. Je ne dirai pas qu' elle me sourit autant que la première, ce serait mentir. Je ne dirai pas que je compte trouver pour le livre ce que j' ai obtenu ailleurs pour les idées, abri et soleil. Mais, en ayant si longtemps commerce avec des hommes de constance, mainte fois contrariés et battus, j' ai du moins appris d' eux à ne pas trop me fonder au dehors, même quand je suis forcé de m' y produire. Quoi qu' il en soit, je me livre avec confiance aux juges quelque p4 peu bienveillants. Le discours d' ouverture prononcé à Lausanne, et publié peu après dans la revue des deux mondes , demeure l' introduction naturelle du nouveau travail, et c' est par là, sans y rien changer, que je commence. (1840.) DISCOURS ACADEMIE LAUSANNE p5 discours prononcé dans l' académie de Lausanne à l' ouverture du cours sur Port-Royal, le 6 novembre 1837. Messieurs, appelé par la bienveillante proposition du conseil d' instruction publique et par la libérale décision du conseil d' état à professer, bien qu' étranger, au sein de votre académie, présenté en ce moment, installé dans cette chaire avec des paroles d' une si flatteuse obligeance par m le recteur même de cette académie, c' est, avant tout, pour moi un besoin autant qu' un devoir d' exprimer publiquement ma respectueuse gratitude, et de dire combien je me sens touché d' un honneur dont mon zèle du moins s' efforcera d' être digne. Le sujet qu' on a bien voulu agréer pour la matière de ce cours, et que des études, des prédilections, déjà anciennes, p6 suggéraient à mon choix, est singulièrement fait pour soutenir ce zèle etpour l' avertir d' apporter tout ce qu' il pourra de lumières. La littérature française se trouvant de tout temps si bien représentée auprès de vous par un homme d' un esprit, d' unsens aussi droit et ferme qu' élevé, ce ne pouvait être d' ailleurs que par un coin plus spécial, et comme par un canton réservé, hors des routes largement ouvertes, qu' il y avait lieu de songer, pour mon compte, à l' aborder aujourd' hui : j' ai choisi à cet effet Port-Royal. Port-Royal pourtant, messieurs, est un grand sujet. Ce qu' il a de particulier en apparence et de réellement circonscrit ne l' empêche pas de tenir à tout son siècle, de le traverser dans toute sa durée, de le presser dans tous ses moments, de le vouloir envahir sans relâche, de le modifier du moins, de le caractériser et de l' illustrer toujours. Ce cloître d' abord rétréci, sous les arceaux duquel nous nous engagerons, va jusqu' au bout du grand règne qu' il a devancé, y donne à demi ou en plein à chaque instant, et l' éclaire de son désert par des jours profonds et imprévus. Comment la réforme d' un seul couvent de filles, et dans le voisinage de ce couvent la société de quelques pieux solitaires, purent-elles acquérir cette importance et cette étendue de position, d' action ? C' est ce que ces entretiens, messieurs, auront pour objet de développer sous bien des aspects et d' éclaircir. p7 Au commencement du dix-septième siècle, l' église, catholique, était dans un état de danger et de relâchement qui exigeait sur tous les points une réparation active ; le seizième, en effet, avait été pour elle un désastre. Quoiqu' en remontant de près aux différents âges de la société chrétienne, on y retrouve presque les mêmes plaintes sur la décadence du bien et l' envahissement du désordre, quoiqu' à vrai dire il en soit des meilleurs siècles chrétiens comme des plus saintes âmes, qui néanmoins luttent encore, contiennent en elles le mal, et sont sans relâche aux prises avec lui, le seizième siècle se détachait réellement et manifestement de tous ceux qui avaient précédé, par la vigueur de l' agression, par la nouveauté et l' étendue des plaies qu' il avait faites. La connaissance de l' antiquité, en débordant, avait apporté à une foule d' esprits supérieurs une sorte de nouveau paganisme et l' indifférence pour la tradition chrétienne. La séparation de Luther et de Calvin, de quelque point de vue qu' on la juge, là où elle n' avait pas triomphé, avait été une grande cause d' ébranlement. Les railleurs et les douteurs, comme Rabelais ou Montaigne, bien qu' encore isolés, levaient la tête en plus d' un endroit. L' intelligence vraie de l' antique esprit chrétien, que les confesseurs de Genève et d' Augsbourg s' efforçaient de ressaisir, n' existait plus dans les écoles catholiques ; la théologie scolastique se maintenait sans la vie qui l' avait animée en ses âges d' inauguration ; les sources directes des pères étaient tout à fait négligées. En Espagne, en Italie, les réformes partielles de sainte Thérèse, de saint Charles Borromée, donnèrent signal au grand effort qui devenait nécessaire au sein de l' église romaine pour résister à tant de causes ruineuses. Saint Ignace et son p8 ordre, en se portant expressément contre le mal, firent de grandes choses, et pourtant devinrent bientôt eux-mêmes une portion de ce mal, en voulant trop le combattre sur son terrain, avec ses propres armes mondaines, et en ignorant trop l' antique esprit pratique intérieur. En France particulièrement, aux premières années du dix-septième siècle, tout restait à relever et à réparer. Les guerres civiles, attisées au nom de la religion, l' avaient d' autant plus outragée et abîmée. Henri Iv, en rétablissant l' ordre politique et la paix, fournit, en quelque sorte, le lieu et l' espace aux nombreux efforts salutaires qui allaient naître, et dont Port-Royal devait être le plus grand. Autant le seizième siècle fut désastreux pour l' église catholique (je parle toujours particulièrement en vue de la France), autant le dix-septième, qui s' ouvre, lui deviendra glorieux. La milice de Jésus-Christ, dans ses divers ordres, se rangera de nouveau ; des réformes, dirigées avec humilité et science, prospéreront ; de jeunes fondations, pleines de ferveur, s' y adjoindront pour régénérer. Au milieu de ces ordres brillera un clergé illustre et sage ; et Bossuet, dans sa chaire adossée au trône, dominera. De tous les beaux-esprits, les talents et génies séculiers d' alentour, la plupart s' encadreront à merveille dans les dehors du temple ; aucun, presque aucun, ne soulèvera impiété ni blasphème ; beaucoup mériteront place sur les degrés. Eh bien ! Ce dix-septième siècle, si réparateur et si beau, arrivé à son terme, mourra un jour comme tout entier. Le dix-huitième siècle, son successeur, en tiendra peu de compte par les idées, et semblera plutôt, p9 sauf la politesse du bien-dire et le bon goût dans l' audace (bon goût qu' il ne garda pas toujours), -semblera continuer immédiatement le seizième. On dirait que celui-ci a coulé obscurément et sous terre à travers l' autre, pour reparaître plus clarifié, mais non moins puissant, à l' issue. Entre tant de causes qui amenèrent un résultat si étrange en apparence, la destinée de Port-Royal doit être pour beaucoup. Une connaissance approfondie des doctrines de ceux que l' on comprend sous ce nom, des obstacles qu' ils rencontrèrent, de la ruine de leurs projets, et de la fausse voie, je le crains, où la persécution les poussa, est faite pour éclairer cette grande question de la marche générale des idées, qu' il ne faut jamais aborder, autant qu' on le peut, que par des aspects précis. Port-Royal, ai-je dit, ne fut pas un effort isolé. Quelques mots d' énumération sur l' ensemble et la diversité des efforts religieux qui se tentèrent en France à cette époque, dès ce commencement du dix-septième siècle, serviront à mieux environner dans vos esprits, à mieux situer par avance le point de départ et les circonstances premières de l' entreprise même, à l' histoire particulière de laquelle nous nous consacrerons. Vers 1611, trois hommes se trouvèrent réunis un jour pour consulter sur ce que leur suggérerait la volonté de Dieu par rapport à la restauration de l' église. Après s' être mis tous trois en prière et en méditation, l' un d' eux, le plus âgé, M De Bérulle, dit que ce qui venait de lui paraître avant tout désirable était une congrégation de prêtres savants et vertueux, capables d' édifier par leurs actions, par leurs paroles et leur enseignement. Le second, M Vincent (De Paul), p10 dit que ce qui lui avait paru le plus urgent, eu égard à l' ignorance et au paganisme véritable des gens de campagne, c' était de fonder une compagnie d' ouvriers apostoliques et de prêtres de mission pour rapprendre le christianisme aux peuples ; et le troisième, M Bourdoise, dit que ce qui lui avait été inspiré en ce moment et dès l' enfance, c' était de rétablir la discipline et la régularité dans la cléricature , et, à cet effet, de faire vivre en commun les prêtres des paroisses. Et, à partir de là, ces trois hommes n' avaient pas tardé à fonder, l' un l' oratoire, l' autre les missions, et le troisième sa communauté des prêtres de saint-Nicolas-du-Chardonnet. Vers le même temps (1610), Madame De Chantal, sous la conduite de saint François De Sales, commençait l' institut de la visitation. Par l' introduction à la vie dévote , publiée précédemment, et qui eut un succès universel, le saint évêque réveillait le goût de la dévotion intérieure et tendre, principalement parmi les personnes du sexe. Dès 1600, Henri Iv avait pourvu à la réforme de l' université, qui était tombée, pendant la ligue, dans un état honteux de dilapidation et de dissolution. Edmond Richer, docteur en Sorbonne, ci-devant ultramontain déclaré, un de ces hommes de logique et d' ardeur qui, comme nous en avons d' illustres exemples de nos jours, passent soudainement et sincèrement d' un extrême à l' autre, Edmond Richer avait, plus que personne, contribué, sous le titre de censeur, et quelquefois au risque de sa vie, à la réforme de cette institution gallicane, au nom de laquelle Antoine Arnauld, avocat, le père de tous les Arnauld, avait si véhémentement p11 plaidé contre les jésuites en 1594. D' autres réformes ou des fondations de congrégations secondaires s' ajoutaient à celles-là, et achevaient l' ensemble du mouvement. Le vénérable César De Bus fondait les prêtres de la doctrine chrétienne , M Charpentier les prêtres du calvaire en Béarn, puis ceux du mont-Valérien près Paris, le père Eudes les eudistes. La réforme illustre de saint-Maur s' introduisait en France en 1618 ; dom Tarisse, quand il fut élu général en 1630, y donna l' impulsion aux grandes études. M Olier instituait la congrégation de saint-Sulpice. Il y avait des évêques que l' exemple de saint Charles de Milan et de saint François De Sales animait d' une ferveur de sainteté, comme M Gault, évêque de Marseille. Les histoires particulières qu' on a écrites de ces hommes à piété active commencent chacune d' ordinaire par un exposé de l' état déplorable de l' église à la fin du seizième siècle, et rapportent à celui dont on retrace la vie l' idée principale d' une restauration religieuse. Tous y concoururent, d' abord sans s' entendre, et bientôt se rejoignirent, s' entendirent, ou quelquefois se combattirent dans leurs efforts. Mais, même avant 1611, deux hommes, alors très-jeunes, les pères de l' entreprise qui doit fixer notre attention, arrivaient à en concevoir une précoce et profonde idée. Jansénius, venu de Louvain à Paris pour motif d' étude et de santé, et M Du Vergier De Hauranne, depuis abbé De Saint-Cyran, de quatre ans plus âgé que lui, se rencontrèrent ; et, causant de leurs lectures, de leurs pensées, ils reconnurent que les maîtres d' alors, asservis à des cahiers de p12 scolastique, ne remontaient plus à l' esprit de la véritable antiquité chrétienne. Ils résolurent d' aller droit à ces sources ; et, pour s' y mieux appliquer, M De Saint-Cyran emmena son ami Jansénius à Bayonne dans sa famille ; là, depuis 1611 jusqu' en 1617, ils étudièrent ensemble toute l' antiquité ecclésiastique, les conciles, les pères, et surtout saint Augustin. Cependant, par un concours invisible, vers le moment où, se rencontrant au quartier-latin, ils se faisaient ainsi part de leurs doutes, de leurs projets, en 1608, dans un monastère situé à six lieues de là, proche Chevreuse, une jeune abbesse de seize ans et demi se sentait poussée de son côté à la réforme de sa maison, de la maison de Port-Royal des Champs. De la rencontre, de l' union et, pour ainsi dire, du confluent qui s' opéra ensuite, nous le verrons, entre l' oeuvre de cette jeune abbesse et l' oeuvre de Saint-Cyran, se composa le Port-Royal complet, définitif, celui des religieuses et des solitaires : pratique méditée, doctrine pratiquée, pénitence et science. Tel fut, messieurs, le vrai point de départ d' où naquit, au commencement du dix-septième siècle, ce que nous y suivrons pas à pas se développant et s' y faisant une si grande place. J' ai voulu vous bien indiquer d' abord, vous décrire, au moins en raccourci, l' heure sociale, l' heure religieuse où se conçut la réforme de Port-Royal, et, en quelque sorte, les circonstances générales du ciel au moment et à l' entour de ce berceau. Si maintenant nous nous transportons tout d' un coup au but et au résultat, à la chose accomplie autant qu' elle put l' être, nous apprécierons rapidement l' étendue et les termes divers de cette grave et intéressante p13 destinée. Dans le dogme et le fond de la doctrine chrétienne, dans la forme extérieure et la constitution civile de la chose religieuse, dans ce qu' on appelle aujourd' hui la marche de l' esprit humain, dans la littérature, dans l' ordre des vertus morales et des vies touchantes, de ces vies mêmes auxquelles de loin s' attache un intérêt de sentiment, Port-Royal a marqué beaucoup ; il a tenté des pas, des retours ou des progrès, qui n' ont pas tous été vains, et laissé des traces, des ruines illustres, que nous ne pourrons que dénombrer fort brièvement aujourd' hui. I-théologiquement d' abord, Port-Royal, nous le verrons, eut la plus grande valeur. Dans son esprit fondamental, dans celui de la grande Angélique (comme on disait) et de Saint-Cyran, il fut à la lettre une espèce de réforme en France, une tentative expresse de retour à la sainteté de la primitive église sans rompre l' unité, la voie étroite dans sa pratique la plus rigoureuse, et de plus un essai de l' usage en français des saintes écritures et des pères, un dessein formel de réparer et de maintenir la science, l' intelligence et la grâce. Saint-Cyran fut une manière de Calvin au sein de l' église catholique et de l' épiscopat gallican, un Calvin restaurant l' esprit des sacrements, un Calvin intérieur à cette Rome à laquelle il voulait continuer d' adhérer. La tentative échoua, et l' église catholique romaine y mit obstacle, déclarant égarés ceux qui voulaient à toute force, et tout en la modifiant, lui demeurer soumis et fidèles. Port-Royal, entre le seizième et le dix-huitième siècle, c' est-à-dire deux siècles volontiers incrédules, ne fut, à le bien prendre, qu' un retour et un redoublement p14 de foi à la divinité de Jésus-Christ. Saint-Cyran, Jansénius et Pascal furent tout à fait clairvoyants et prévoyants sur un point : ils comprirent et voulurent redresser à temps la pente déjà ancienne et presque universelle où inclinaient les esprits. Les doctrines du pélagianisme et surtout du semi-pélagianisme avaient rempli insensiblement l' église, et constituaient le fond, l' inspiration du christianisme enseigné. Ces doctrines qui, en s' appuyant de la bonté du père et de la miséricorde infinie du fils, tendaient toutes à placer dans la volonté et la liberté de l' homme le principe de sa justice et de son salut, leur parurent pousser à de prochaines et désastreuses conséquences. Car, pensaient-ils, si l' homme déchu est libre encore dans ce sens qu' il puisse opérer par lui-même les commencements de sa régénération et mériter quelque chose par le mouvement propre de sa bonne volonté, il n' est donc pas tout à fait déchu, toute sa nature n' est pas incurablement infectée ; la rédemption toujours vivante et actuelle par le Christ ne demeure pas aussi souverainement nécessaire. étendez encore un peu cette liberté comme fait Pélage, et le besoin de la rédemption surnaturelle a cessé. Voilà bien, aux yeux de Jansénius et de Saint-Cyran, quel fut le point capital, ce qu' ils prévirent être près de sortir de ce christianisme, selon eux relâché, et trop concédant à la nature humaine. Ils prévirent qu' on était en voie d' arriver par un chemin plus ou moins couvert,... où donc ? à l' inutilité du Christ-Dieu . à ce mot, ils poussèrent un cri d' alarme et d' effroi. Le lendemain du seizième siècle, et cent ans avant les débuts de Montesquieu et de Voltaire, ils devinèrent toute l' audace de l' avenir ; p15 ils voulurent, par un remède absolu, couper court et net à tout ce qui tendait à la mitigation sur ce dogme du Christ-sauveur. Il semblait qu' ils lisaient dans les définitions de la liberté et de la conscience par le moine Pélage les futures pages éloquentes du vicaire savoyard , et qu' ils les voulaient abolir. Théologiquement donc, quelques-uns des principaux de Port-Royal, trois au moins, Jansénius et Saint-Cyran par leur pénétration purement théologique, et Pascal par son génie, eurent le sentiment profond et lucide du point capital où serait bientôt le grand danger ; ils eurent ce sentiment plus qu' aucun autre peut-être de leur temps ou des années subséquentes, plus que Bossuet lui-même, un peu calme dans sa sublimité. Quant à Fénelon, qui d' ailleurs vint plus tard, loin de s' effrayer de ces choses, il les favorisait plutôt en les embellissant des lumières diffuses de sa charité. Il apercevait, il regardait déjà en beaucoup d' endroits le dix-huitième siècle, et sans le maudire. Ii-non plus au point de vue théologique, mais à celui de la constitution civile de la religion, Port-Royal, bien qu' il n' ait pas eu à s' expliquer formellement sur ce point, tendait évidemment à une forme plus libre, et où l' autorité pourtant s' exercerait. Les évêques, les curés, les directeurs surtout, une fois choisis, auraient formé une sorte de pouvoir moyen, à peu près indépendant de Rome, prenant conseil habituel dans la prière, et s' exerçant en supérieur vénéré sur les fidèles. On peut dire que la famille des Arnauld porta, dans le cadre de Port-Royal, beaucoup de l' esprit et du culte domestique, de cet esprit du patriciat p16 de la haute bourgeoisie qui était propre à certaines dynasties parlementaires du seizième siècle (les Bignon, sainte-Marthe, etc.). La religion qu' ils adoptèrent à Port-Royal, et que Saint-Cyran leur exprima, était (civilement, politiquement parlant, et sinon d' intention, du moins d' instinct et de fait) l' essai anticipé d' une sorte de tiers-état supérieur, se gouvernant lui-même dans l' église, une religion, non plus romaine, non plus aristocratique et de cour, non plus dévotieuse à la façon du petit peuple, mais plus libre des vaines images, des cérémonies ou splendides ou petites, et plus libre aussi, au temporel, en face de l' autorité ; une religion sobre, austère, indépendante, qui eût fondé véritablement une réforme gallicane. Ce qu' on a entendu par ce mot ne portait que sur des réserves de discipline et sur une jurisprudence, une procédure sorbonnique, en quelque sorte extérieure. Le jansénisme, lui, cherchait une base essentielle et spirituelle à ce que les gallicans (plus prudemment sans doute) n' ont pris que par le dehors, par les maximes coutumières et par les précédents. L' illusion fut de croire qu' on pouvait continuer d' exister dans Rome en substituant un centre si différent. Richelieu et Louis Xiv sentirent, le premier plus longuement et nettement, l' autre d' une vue plus restreinte, mais non moins ennemie, la hardiesse de cet essai, et n' omirent rien pour le ruiner. On a dit qu' au seizième siècle le protestantisme en France fut une tentative de l' aristocratie, ou du moins de la petite noblesse, qui se montrait contraire en cela à la royauté de Saint Louis et à la foi populaire : on peut dire qu' au dix-septième siècle la tentative de Saint-Cyran et des Arnauld fut un second p17 acte, une reprise à un étage moindre, mais aussi suivie et prononcée, d' organisation religieuse pour la classe moyenne élevée, la classe parlementaire, celle qui, sous la ligue, était plus ou moins du parti des politiques . Port-Royal fut l' entreprise religieuse de l' aristocratie de la classe moyenne en France. Il aurait voulu édifier, resserrer et régulariser ce qui était à l' état de bon sens religieux et de simple pratique dans cette classe. Louis Xiv ni Richelieu, on le conçoit, n' en voulurent rien ; et cette classe même, bien qu' en gros assez disposée, ne s' y serait jamais prêtée jusqu' au bout, trop mondaine déjà à sa manière et trop dans le siècle pour le ton chrétien sur lequel le prenait Saint-Cyran. Le jansénisme parlementaire du dix-huitième siècle n' est plus Port-Royal et n' y tient que par l' hostilité contre les jésuites. La première entreprise était dès lors depuis longtemps et à jamais manquée. à la fin du dix-huitième siècle, quand on entama révolutionnairement la réforme civile du clergé, quelques jansénistes essayèrent de se présenter ; mais leur mesure n' était plus possible ; la constitution civile du clergé ne la représente qu' infidèlement, et ne peut passer elle-même que pour un accident de l' attaque commençante : tout fut vite emporté au-delà par le débordement des grandes eaux. Iii-nous venons de dire en somme ce qu' a été la vraie tendance politique de Port-Royal : car pour l' autre prétention politique qui lui a tant été reprochée de son vivant, pour cette ambition positive et tracassière qui aurait consisté à s' entendre avec les frondeurs, avec les adversaires du pouvoir et de la royauté d' alors, ç' a été, durant tout ce temps-là, une calomnie pure aux p18 mains des ennemis. Depuis, ç' a été chez plusieurs une erreur accréditée. Petitot, dans un remarquable et spécieux travail sur Port-Royal (en tête des mémoires d' Arnauld D' Andilly), a repris, il y a quelques années, cette thèse, pour la démontrer en détail ; et, à l' intention secrète, à la vivacité amère qu' il y a mise, on peut oser affirmer qu' il en a refait une calomnie. Nous aurons, pour le réfuter, à insister souvent et beaucoup, à expliquer comment Port-Royal se trouva naturellement et insensiblement lié avec tous les héros et les héroïnes, tous les débris de la fronde, sans en être le moins du monde comme eux. Cela, raconte-t-on, faisait bien rire le cardinal de Retz et Madame De Longueville, qui étaient, certes, bons juges en matière de conspirations et de complots, quand ils entendaient accuser Arnauld, le naïf et le bouillant, d' être un conspirateur. Selon nous, l' accusation d' intrigue et de p19 cabale politique qu' on a intentée confusément, tant aux religieuses qu' aux solitaires de Port-Royal, n' est donc qu' une de ces opinions qu' on se fait en gros et de loin sur certains partis, sur certains groupes d' hommes en histoire, une de ces préventions pour lesquelles il y a peut-être des prétextes suffisants, mais pas de cause fondée, et qui peuvent donner à rire de près à ceux qui savent bien les objets et les circonstances. Pourtant il faut convenir qu' auprès d' esprits déjà prévenus, il y avait plus d' un prétexte assez vraisemblable au soupçon. Il existait alors d' autres jansénistes, et de moins scrupuleux, que les hommes mêmes de Port-Royal. Et puis, reconnaissons-le encore, les jansénistes, accusés sans cesse d' un système d' opposition politique en même temps que religieuse, le prirent peu à peu et l' adoptèrent par suite même de cette accusation. On a remarqué que bien des prédictions, chez les oracles de l' antiquité, ne se sont vérifiées que parce qu' elles avaient été faites ; de même bien des imputations et accusations provoquantes créent elles-mêmes, à la longue, le grief qu' elles ont d' abord supposé. On trouverait même qu' il en est une raison profonde dans la doctrine de l' épreuve : tout homme qui n' a pas évité un mal, a pu commencer par en être accusé lorsqu' il en était innocent encore, pour en être tenté. Il méritait presque d' avance l' accusation, s' il l' a réalisée et vérifiée après, s' il n' a pas trouvé la force de résister à l' épreuve. Les jansénistes furent un peu ainsi. Le grand Arnauld ne complotait pas du tout, quoi qu' on en ait dit, avec Madame De Longueville et avec le cardinal de Retz. Il mourut dans l' exil, fidèle et attaché de coeur au roi qui le tenait banni. Patience ! p20 Un siècle révolu après sa mort, tout se paiera avec usure : le janséniste Camus sera moins royaliste que Dumouriez ; l' abbé Grégoire, en hardiesse de renversement, ira plus loin que Mirabeau. Iv-philosophiquement, et dans ce qu' on appelle aujourd' hui la philosophie de l' histoire, Port-Royal nous semble le noeud et la clef d' une question que nous avons déjà laissé entrevoir précédemment, d' une question qui domine l' histoire de l' esprit humain dans le rapport du dix-septième siècle au dix-huitième. Comment cette cause catholique, qui fut si grande de doctrine et de talent au dix-septième siècle, se trouva-t-elle si impuissante et désarmée du premier jour au début du dix-huitième, et tout d' abord criblée sous les flèches persanes de Montesquieu ? Car ces trois siècles (du moins en France), le seizième, le dix-septième et le dix-huitième, se peuvent figurer à l' esprit comme une immense bataille en trois journées. Le premier jour, la philosophie et la liberté de l' esprit humain enfoncent les rangs, et portent partout la plaie et le désordre. Au second jour, la discipline, l' autorité et la doctrine réparent, et vont triompher, et triomphent même, sans qu' on voie d' autre danger pressant. Mais, au terme du triomphe, la philosophie et la liberté de l' esprit humain ont reparu dans toute leur fraîcheur et leur superbe ; elles sortent de nouveau on ne sait d' où, et, ne trouvant nulle sérieuse résistance, elles emportent cette gloire qui régnait et tous les retranchements. Port-Royal doit être pour beaucoup dans cette issue singulière du dix-septième siècle. Ce siècle, en effet, a usé, à détruire une partie essentielle de lui-même, les forces qui ne se présentèrent plus ensuite, à p21 la lutte contre l' ennemi commun, qu' isolées et entamées. Entre les jésuites et les jansénistes, entre ces deux ailes, en quelque sorte, de l' armée catholique, qui en étaient aux mains et aux injures, la philosophie aisément fit sa trouée. Port-Royal aussi (il faut le dire), dont l' esprit, bien que rétréci, survivait et subsistait toujours, n' avait jamais eu, même au temps le plus glorieux de cet esprit, ce qui pouvait modifier et modérer l' avenir, une fois émancipé. N' ayant pas étouffé cet avenir dans son germe, dans son idée première de libre arbitre et de volonté, il se trouvait impuissant à le soumettre, et l' irritait, le révoltait extraordinairement par la rigueur de ses dogmes si contraires aux inclinaisons nouvelles. Si, en effet, une sorte d' indépendance du côté de Rome, une sorte de rappel du chrétien aux textes de l' écriture, et assez peu de superstition pour les pouvoirs socialement constitués, dénotaient dans le jansénisme quelques traits moins en désaccord avec le mouvement général d' émancipation philosophique, tout le reste de sa part était, au fond, aussi contraire, aussi négatif, aussi irritant pour ce qui allait venir, qu' il est possible d' imaginer. Le péché originel comme il l' entendait, la déchéance complète de la nature, l' impuissance radicale de la volonté, la prédestination enfin, composaient, non pas un système de défense, mais un défi contre la philosophie et les opinions survenantes, toutes flatteuses pour la nature, pour la volonté, pour la philanthropie universelle. L' autorité absolue et irréfragable, conférée à saint Augustin sur certaines matières, et qui formait une des bases du jansénisme, n' était pas moins une pierre d' achoppement et comme un scandale devant l' omnipotence p22 de la raison. Je ne m' en tiens ici qu' aux points d' opposition, d' incompatibilité, intérieurs et nécessaires ; je ne descends pas aux détails si faits pour déconsidérer, compromettants détails de cette querelle pour la bulle, qui sort d' ailleurs de mon sujet. Ce que je tiens à relever, c' est l' influence directe (bien que toute par contradiction) de Port-Royal sur la philosophie du siècle suivant. On peut, je crois, démontrer à la lettre que telle page de Nicole sur la réprobation engendra net, par contre-coup, telle page de Diderot sur l' indifférence en matière de dogme et contre le christianisme. Le rôle particulier de Port-Royal, dans le rapport du dix-septième au dix-huitième siècle, bien qu' il n' ait pas été du tout ce qu' on aurait pu espérer et désirer, fut très-réel, et, en tant que négatif, fut grand. V-littérairement, nous aurons moins à dire pour nous faire croire. Cette docte et sévère école qui, la première, appliqua aux langues et aux grammaires une méthode philosophique, une méthode générale et logique, tout ce qui se pouvait de plus lumineux et de plus vrai avant la méthode particulièrement historique et philologique de ces derniers temps, cette école de Port-Royal est encore plus célébrée qu' étudiée ; nous l' étudierons. -hors de ligne, parmi les hommes qui font la gloire de notre littérature, nous trouvons là celui qui, avec Bossuet, et autrement que lui et antérieurement à lui, domine le plus son siècle. Pascal, du sein de ce cadre de Port-Royal, se détache extrêmement. Il faut convenir même qu' il en sort et le dépasse un peu. D' autres, grands encore, ou bien remarquables, y tiennent tout entiers. Arnauld, Nicole, Saci, Du Guet, et leurs semblables, voilà les vrais et p23 purs port-royalistes. C' est assez pour la gloire durable de l' ensemble. L' originalité de Port-Royal, en effet, se voit moins dans tel ou tel de ses personnages ou de ses livres que dans leur ensemble même et dans l' esprit qui les forma. On a dit avec raison que, tout en imitant les anciens, le siècle de Louis Xiv avait été lui-même , et que son originalité glorieuse consistait précisément dans ce mélange approprié. Boileau, plein de Perse, de Juvénal et d' Horace, est juste à la fois le poëte moraliste et didactique de son moment. Racine, en croyant tout devoir à Euripide, fait une Phèdre que le christianisme d' Arnauld admire et pardonne. Eh bien ! L' on peut dire que la littérature entière de Port-Royal fut, à sa manière, l' une de ces imitations originales qui caractérisent le siècle de Louis Xiv. Ce n' est plus Horace cette fois, ce n' est plus Euripide qu' il s' agit de reproduire ; ce n' est plus même le trésor éloquent de Chrysostome, comme fera Bossuet : c' est la Thébaïde, le désert de Bethléem ou de Sinaï, c' est la cellule de saint Paulin, c' est l' île de Lérins (j' entends pour le genre des travaux, bien que contrairement pour des points de doctrine). Port-Royal est, dans le dix-septième siècle, une imitation originale et neuve, et adaptée aux alentours, une imitation à la fois profonde et rien qu' à trois lieues de Versailles, une reproduction mémorable, et la dernière, de cette vaste partie de l' antiquité chrétienne. Vi-moralement, et sans tant s' inquiéter des rapports historiques, des comparaisons lointaines, le fruit direct est encore grand à tirer. Le trait le plus saillant de ces saints caractères me semble l' autorité . Cette autorité morale, qu' on sait particulière aux grands p24 personnages du temps de Louis Xiv, est singulièrement propre à ceux de Port-Royal entre tous. Cette qualité, cette vertu manque tellement de nos jours aux plus grands talents, à ceux même qui en paraîtraient le plus dignes, qu' il devient précieux de l' étudier, comme dans son principe, chez les maîtres. C' est, sans doute, l' admiration et la préoccupation pour ce notable trait de caractère, qui fait dire habituellement à l' un des hommes qui en ont gardé quelque chose aujourd' hui, à un homme qui a été comme le Despréaux philosophique de notre âge, et dont la parole agréablement sentencieuse a volontiers la forme et tant soit peu le crédit d' un oracle, à M Royer-Collard, -c' est ce qui lui fait dire : " qui ne connaît pas Port-Royal, ne connaît pas l' humanité ! " une autre vertu, jointe chez messieurs de Port-Royal à celle d' autorité, et qui en est presque l' opposé, qui y apporte du moins l' essentiel correctif, est une certaine modération bien qu' avec l' austérité, une modération rigoureuse de tous les désirs, de tous les horizons, quelque chose qu' il peut être infiniment utile d' envisager, de rappeler, dans un siècle qui fait du contraire une pratique turbulente et une apothéose insensée. Dans un pays qui a heureusement conservé les pratiques modestes et les horizons calmes, il nous sera plus doux de faire l' étude et de trouver souvent l' accord. Nous serons moins gênés aussi pour convenir de quelques points d' excès dans les restrictions, de quelques violences et duretés humaines mêlées à ces coeurs d' ailleurs tout circoncis. Autour de cette affaire de Port-Royal, où la contestation eut sans cesse tant de p25 part, il serait difficile qu' il en eût été autrement. On a spirituellement dit (c' est Madame Necker, je crois) qu' au bout d' une demi-heure de n' importe quelle dispute, personne des contendants n' a plus raison et ne sait plus ce qu' il dit : que faut-il penser quand on est au bout d' un demi-siècle ? Les plus modestes y gagnent quelque chose d' opiniâtre, les plus doux ont leur coin d' endurcissement. Port-Royal avait raison, je le crois, en commençant la dispute ; mais il est des sentiers que le choc seul gâte et ravage, qu' il faut se hâter d' abandonner dès que la dispute nous y suit ; car cela devient, au bout de dix pas, un sentier inextricable de ronces. Port -royal eut le tort (comme quelques-uns des siens le sentirent) de ne pas se retirer, se taire, s' abîmer pour le moment, afin de reprendre ensuite par quelque autre chemin où la paix se retrouverait. L' ascétisme dont Port-Royal, chez Lancelot, chez M Hamon, chez M De Tillemont, plus tard, au dix-huitième siècle, chez M Collard, nous offrira de si humbles, de si savants, de si accomplis modèles, y eut aussi des excès. Bien qu' en général on y semblât garder une sorte de juste milieu entre les rigueurs de la trappe et le relâchement des autres ordres, quelques-uns des solitaires, sur quelques points, ont passé outre. M Le Maître s' est détruit par ses austérités ; M De Pontchâteau s' est tué, malgré ses directeurs, à force de trop jeûner. Vii-puisque nous y sommes et que notre regard est en train de courir, il faut épuiser les points de vue. Poétiquement donc, si l' on ose ainsi dire, et pour l' intérêt d' émotion qui s' éveille dans les coeurs, notre sujet p26 enfin n' est point ingrat. Ce Port-Royal tant aimé des siens, qu' on voit renaître, grandir, lutter, être veuf longtemps ou de ses solitaires ou même de ses soeurs, puis les retrouver pour les reperdre encore et pour être bientôt perdu lui-même et aboli jusque dans ses pierres et ses ruines, ce Port-Royal, en sa destinée, forme un drame entier, un drame sévère et touchant, où l' unité antique s' observe, où le choeur avec son gémissement fidèle ne manque pas. La noble et pure figure de Racine s' y présente, s' y promène, depuis ce désert, cet étang et cette prairie qu' il célébrait mélodieusement déjà dans son enfance, jusqu' à ce sanctuaire où son âge mûr se passe à prier, à versifier pieusement quelques hymnes du bréviaire, à méditer Esther et Athalie. Esther et les chants de ces jeunes filles proscrites, exilées du doux pays de leurs aïeux, ces aimables chants qui, chantés devant Madame De Maintenon, lui rappelaient peut-être, a-t-on dit, les jeunes filles protestantes qu' elle n' osait ouvertement défendre ni plaindre, nous paraîtront plus à coup sûr, dans l' âme de Racine, la voix, à peine dissimulée, des vierges de Port-Royal qu' on disperse et qu' on opprime. L' art, le talent, à Port-Royal, ne fut jamais de l' art, du talent, à proprement parler ; on le réprimait, nous le verrons, dans Santeul, dans Racine lui-même ; il fallait qu' il servît p27 tout à la religion. Mademoiselle Boulogne, fille et soeur des peintres de ce nom, et peintre elle-même, nous a laissé des dessins de ce cher monastère où elle se retirait souvent. " elle ne peignait, est-il dit dans sa vie, que des tableaux de piété pour honorer les mystères, pour peindre en elle l' image de Jésus-Christ souffrant et mourant. " mais celui qui fut d' abord le principal et grand peintre de Port-Royal, comme Racine en fut plus tard le poëte, c' est Philippe de Champagne. Qu' il nous exprime des paysages et scènes d' ermitage tirés des pères du désert de D' Andilly, qu' il nous expose une sainte cène dans laquelle les figures des apôtres sont copiées de celles des solitaires, ou qu' enfin il suspende son admirable ex-voto pour la guérison de sa fille religieuse à Port-Royal : dans ces divers tableaux destinés à l' autel, ou à la salle du chapitre, ou au réfectoire du monastère, sa peinture calme, sobre, serrée, sérieuse, tour à tour fouillée ou contrite dans l' expression des visages, s' accorde, d' un pinceau sincère, avec le sentiment qui le doit diriger : toute la couleur de Port-Royal est là. Dans les chants du choeur, dans cette partie plus spirituelle et plus permise, le seul luxe du lieu, et qui était comme l' huile prodiguée aux pieds du sauveur par Marie, dans le concert de ces voix qu' on nous représente si douces, si ravissantes, et surtout articulées et distinctes, Port-Royal nous offrira p28 encore plus d' une émouvante circonstance. à la mort de la mère Agnès, pendant l' office de la sépulture où M Arnauld, son frère, est le célébrant, tout d' un coup, quand le choeur en vient à l' in exitu , les religieuses ne peuvent retenir leurs larmes : " le choeur, est-il dit, manqua tout court, et ce qui restait fut chanté par ces messieurs. " à la mort de M De Saci, au contraire, au milieu de l' office funèbre, ce fut la voix des ecclésiastiques qui manqua dans les larmes, et les religieuses seules, est-il dit, chantèrent jusqu' au bout avec une gravité qui devint un sujet d' étonnement et d' admiration . -que d' autres scènes pareilles, et auxquelles l' imagination la plus discrète a droit de se complaire ! à la nouvelle de l' élargissement de l' abbé De Saint-Cyran, qui était depuis plusieurs années prisonnier à Vincennes, la mère Agnès, qui l' apprit au parloir, et qui voulait en informer les religieuses sans pourtant faire infraction à la loi du silence, entra au réfectoire, et, prenant sa ceinture, la délia devant la communauté, pour donner à entendre que Dieu rompait les liens de son serviteur ; et toutes à l' instant comprirent, tant elles n' avaient qu' une seule pensée ! -lors de la signature de la paix de l' église en 1669, quand Port-Royal rentre dans ses droits, quand le grand-vicaire de Paris se présente à la grille pour lever l' interdit, qu' au milieu des cierges allumés les chantres entonnent le te deum , et que les cloches sonnent à volées, on partage presque l' impression de ces pauvres gens du voisinage, qui accoururent de toutes parts, est-il dit, étonnés et ravis d' entendre de nouveau ces cloches de bénédiction qui n' avaient point sonné depuis trois ans et demi . -au moment où le curé de Magny, l' ami et le p29 consolateur de Port-Royal durant ces années de disgrâce, s' avançait en procession avec son clergé pour louer Dieu de la délivrance, et entrait dans l' église où M Arnauld de retour célébrait la messe pour la première fois, le premier verset qu' on entendit au seuil et que cette procession chantait sans en calculer l' intention : " omnes qui de uno pane et de uno calice participamus , nous tous qui participons au même pain et au même calice..., " ce verset parut sur l' heure à tous d' une signification divine, et nous paraîtra à nous-mêmes d' une application touchante. -durant les années les plus étroites de la persécution, Port-Royal avait eu ses incidents hardis et comme ses aventures de sainteté. M De Sainte-Marthe, confesseur de cette maison, sautait la nuit par-dessus les murs pour aller porter la communion aux religieuses malades, et cela de l' avis de l' évêque d' Aleth ; en sorte, nous dit Racine, qu' il n' en est pas mort une sans les sacrements. Ce même M De Sainte-Marthe, le plus doux et le moins audacieux des hommes, partait souvent le soir de Paris, ou de la maison qu' il habitait près de Gif, et arrivait, le long des murailles du monastère, à quelque endroit convenu d' avance et assez éloigné des gardes : là, il montait sur un arbre assez près du mur, au pied duquel, en dedans, étaient venues les religieuses du côté des jardins, et, du haut de cet arbre, il leur faisait de petits discours pour les consoler et les fortifier. C' était pendant l' hiver. On ne se séparait qu' après avoir fixé l' heure du prochain rendez-vous pareil. Voilà presque du scabreux, ce me semble, voilà les balcons nocturnes de p30 Port-Royal. -dans la vie des personnages d' alentour, de ces nobles dames qui se dérobaient au monde pour se rattacher, par Port-Royal, à l' éternité, bien des traits délicats de coeur humain et de poésie voilée nous souriront. La duchesse de Liancourt, pour retirer son mari du tourbillon où il s' égarait, se mit à embellir la terre de Liancourt, qu' elle lui rendit de la sorte agréable ; mais lui s' y étant retiré, et le but obtenu, elle continua d' embellir cette terre trop chère, ces jardins délicieux, et elle se le reprochait à la fin. M Hamon, l' un de ces saints hommes, et qui, hors du jansénisme, dans une autre communion, eût été, je me le figure, quelque chose comme M Gonthier, M Hamon, pour se garder du charme des lieux, se disait que ce charme distrayait de l' intérieur : " et cela est si vrai, ajoutait-il naïvement, qu' il y a plusieurs personnes qui sont obligées de fermer les yeux lorsqu' elles prient dans des églises qui sont trop belles. " je me suis quelquefois étonné et j' ai regretté qu' il n' y ait pas eu à Port-Royal, ou dans cette postérité qui suivit, un poëte comme William Cowper, l' ami de Jean Newton. Cowper était, comme Pascal, frappé de terreur à l' idée de la vengeance de Dieu ; il avait de ces tremblements qu' inspirait M De Saint-Cyran, et il a si tendrement chanté ! Nous tâcherons du moins, messieurs, de relever, chemin faisant, de recueillir et de vous communiquer ces doux éclairs d' un sujet si grave. Ce ne sera jamais une émotion vive, ardente, rayonnante : c' est moins que cela, c' est mieux que cela peut-être ; une impression voilée, tacite, mais profonde ; -quelque chose comme ce que je voyais ces jours derniers d' automne p31 sur votre beau lac un peu couvert, et sous un ciel qui l' était aussi. Nulle part, à cause des nuages, on ne distinguait le soleil ni aucune place bleue qui fît sourire le firmament ; mais, à un certain endroit du lac, sur une certaine zone indécise, on voyait, non pas l' image même du disque, pourtant une lumière blanche, éparse, réfléchie, de cet astre qu' on ne voyait pas. En regardant à des heures différentes, le ciel restant toujours voilé, le disque ne s' apercevant pas davantage, on suivait cette zone de lumière réfléchie, de lumière vraie, mais non éblouissante, qui avait cheminé sur le lac, et qui continuait de rassurer le regard et de consoler. La vie de beaucoup de ces hommes austères que nous aurons à étudier, est un peu ainsi, et elle ne passera pas sous nos yeux, vous le pressentez déjà, sans certains reflets de douceur, sans quelque sujet d' attendrissement. ORIGINES RENAISSANCE p35 I. Le plan de ce travail est simple, ou du moins aisé à concevoir. On tracera d' abord, après les origines suffisamment indiquées du monastère de Port-Royal, un historique de la réforme qui s' y introduisit au commencement du dix-septième siècle ; on y suivra pas à pas les événements d' intérieur, très-infimes encore d' apparence, mais non petits par l' esprit, par le caractère et par les suites ; on se mettra du cloître, on se fera de la famille Arnauld ; et rien n' y paraîtra minutieux à l' historien. La marche commencera ainsi étroite et lente, dans le sens restreint du sujet, sous la grille, et comme dans la longueur de la nef encore obscure ; mais bientôt, à droite, à gauche, les chapelles et les jours s' ouvriront : de leurs tombeaux, de leurs châsses, ou de leurs confessionnaux, divers personnages saints inviteront de venir ; on les rencontrera, on les entendra p36 nommer plus d' une fois, avant de s' y arrêter ; et on attendra pour aller à eux de près, dans leurs enceintes particulières, d' être arrivé à l' endroit principal par où ils tiennent à l' ensemble. Il y aura seulement une ou deux exceptions pour des noms plus profanes, et qu' on courrait risque de ne pas rencontrer de nouveau, si on ne les saisissait au passage. Plus on avancera dans le sujet, dans cette longueur moyenne bien établie et bien connue, et plus on se permettra les allées et venues fréquentes dans les bas-côtés et les dépendances ; il viendra un moment où nous posséderons assez notre plan d' église et de cloître, et tout le domaine de notre abbaye, pour pouvoir ne négliger sur nos terres aucun des embranchements, alors aussi plus nombreux, vers le siècle, pour avoir même l' air de nous y oublier ; mais nous en reviendrons toujours. En un mot, on se conduira avec Port-Royal comme avec un personnage unique dont on écrirait la biographie : tant qu' il n' est pas formé encore, et que chaque jour lui apporte quelque chose d' essentiel, on ne le quitte guère, on le suit pas à pas dans la succession décisive des événements ; dès qu' il est homme, on agit plus librement envers lui, et, dans ce jeu où il est avec les choses, on se permet parfois de les aller considérer en elles-mêmes, pour le retrouver ensuite et le revenir mesurer. Littérature, morale, théologie environnante, ce sera un vaste champ où, passé un certain moment de notre récit, nous aurons sans cesse à entrer ; le Port-Royal, devenu homme-fait , nous y induira fréquemment. Pour ce qui est de la théologie, il y aurait écueil soit à l' éluder, soit à s' y trop enfoncer : il nous faut être solide, sans devenir controversiste. En tâchant de saisir le fond et l' idée p37 des questions, nous ne nous laisserons cependant pas trop entraîner au dédale des discussions et des disputes. Port-Royal et jansénisme ne sont pas tout à fait ni toujours la même chose. Les historiens du jansénisme sont autres que les historiens de Port-Royal. Lorsqu' on lit, par exemple, l' histoire du jansénisme de dom Gerberon, on ne croirait pas qu' il s' agit des mêmes événements, de la même histoire que celle qui nous intéresse si fort chez Lancelot, Fontaine et leurs amis. C' est qu' en effet ce n' est pas la même. Le jansénisme, qui part de Jansénius et de son gros livre de l' augustinus , est une affaire avant tout théologique ; il y eut là l' école sur le premier plan, la sorbonne, le collége, les thèses de Louvain, les réquisitoires devant le conseil du Brabant, les congrégations tenues à Rome, enfin une complication de diplomatie canonique et de vocifération scolastique, qui eussent toujours été peu attrayantes pour nous, et qui ne pourraient se relever que par une discussion approfondie du dogme. Or, sur le dogme même, nous n' aurons à exprimer qu' un avis sérieux et respectueux, ce qui est bien peu en matière de croyance. Port-Royal, par bonheur, est autre chose que cette controverse, quoiqu' il se rencontre bien souvent, trop souvent, avec elle, et qu' il n' apparaisse à certains moments qu' enveloppé de toutes parts, au plus fort du feu et de la fumée. Mais même alors, même aux plus chauds instants de la dispute sorbonnique et jésuitique, durant les débats opiniâtres du formulaire, et quand au dehors, de Rome à Louvain et du collége de Clermont aux bancs de l' université, les intrigues, les clameurs et une sorte d' invective poudreuse ou de belle humeur de réfectoire p38 faisaient le plus rage, -alors même, malgré tout, il y eut, presque sans interruption, le cloître, le sanctuaire, la cellule et le guichet des aumônes, la pratique chrétienne des moeurs et l' intérieur inviolable de certaines âmes, le cabinet d' études pauvre et silencieux, le désert et la grotte des conférences près de la source de la mère Angélique et non loin des arbres plantés de la main de D' Andilly. C' est de là que nous partirons, c' est là que nous nous tiendrons, ou du moins que nous nous replierons toujours volontiers, en redisant avec le poëte : ô rives du Jourdain ! ô champs aimés des cieux ! Sacrés monts, fertiles vallées ! ... la fondation du monastère de Port-Royal, situé à six lieues environ de Paris au couchant, proche Chevreuse, remonte à l' année 1204. Mathieu Ier De Montmorenci-Marli étant parti en 1202 pour la quatrième croisade prêchée deux ans auparavant par Foulques De Neuilly, Mathilde De Garlande son épouse, de concert avec Eudes De Sully, évêque de Paris, eut l' idée de cette fondation, à l' intention du salut et de l' heureux retour de son époux ; celui-ci avait désigné, en partant, une somme de quinze livres de rente à prendre sur ses revenus pour être appliquée à des oeuvres pieuses. Le lieu, le pays où l' on bâtit le monastère et l' église, se trouve, dans les plus anciennes chartes, appelé en général du nom de Porrois . On disait que cette église, ce monastère nouveau, étaient sis en Porrois . La première charte où l' on trouve d' abord et où l' on voit poindre le nom du Port-Royal p39 (de portu regio) est de 1216, c' est-à-dire de douze ans après la fondation, et quand on cherchait déjà peut-être un sens illustre à un nom qui probablement venait de source plus vulgaire. L' abbé Lebeuf histoire du diocèse de Paris rapporte ce mot de porrois à celui de porra ou borra , lequel en basse latinité signifie un trou plein de broussailles où l' eau dort (borra, cavus dumetis plenus ubi stagnat aqua) ; définition qui, si peu flatteuse qu' elle soit, répond assez à ce que devait offrir l' état primitif de Port-Royal. En effet, un étang, plus élevé que le creux du vallon, y débordait souvent, et exhalait des miasmes putrides qui ont longtemps et même toujours assiégé et décimé ce monastère. Une fois, lorsque nos religieuses furent retournées de Paris aux Champs, vers le milieu du dix-septième siècle, on avait mis en délibération si l' on ne dessécherait pas l' étang : le mauvais parti prévalut. Le propriétaire actuel, M Silvy, l' a enfin desséché, et le lieu en a été assaini, autant qu' il nous paraît aujourd' hui embelli et même riant, en dépit de toutes les anciennes descriptions qui le font un désert affreux et sauvage . Il devait bien être tel cependant, lorsque vallon et hauteurs étaient hérissés de bois et que le fond croupissait marécageux. Et puis, ne l' oublions pas, on appelait autrefois sauvage et horrible, en fait de nature, ce qui, depuis qu' on a acquis le goût du pittoresque, est devenu simplement beau désert et site romantique. p40 Un digne et laborieux janséniste, mais critique moins sûr que l' abbé Lebeuf, Guilbert, à qui nous devons beaucoup en tout ceci, propose sérieusement une étymologie qui a l' air d' une mauvaise plaisanterie de jésuite sur une fondation si illustre : il conjecture que ce nom de Porrois pourrait bien venir de porreaux, poireaux (porrum, porrus) , comme si ce mauvais terrain n' avait été propre qu' à produire au plus cette sorte de racine. D' après cela, on aurait dit Porrois comme on dit Ormesson, épinay, L' Ormois, La Chesnaye , d' après les ormes, les chênes, les épines que ces divers lieux produisent. La tradition fabuleuse qui se mêle à toutes les fondations célèbres, ce nuage fatidique qui couvre tous les berceaux des grandes destinées, la légende enfin, une fois ce beau nom de Port-Royal adopté (car c' est à celui-là qu' on réduisit bientôt tous les autres de porrais, porréal , en latin porretum, porrasium, porregium) , se mit à le vouloir expliquer avec une sorte de gloire. On supposa donc que Philippe-Auguste, s' étant un jour égaré à la chasse dans ce pays tout couvert, avait été retrouvé par ses officiers à l' endroit resserré du vallon où s' élevait déjà une humble chapelle à saint Laurent, et qu' en ce lieu, qui avait été pour lui comme un port de salut , il avait fait voeu de bâtir un monastère. Voilà donc Philippe-Auguste fondateur du couvent, ce qui s' accorde assez difficilement avec l' autre tradition qui donne Mathilde pour fondatrice. Les historiens p41 de Port-Royal, Du Fossé dans ses mémoires , dom Clémencet dans son histoire générale du monastère, Mm De Sainte-Marthe dans le gallia christiana , bien qu' habitués tous à la critique historique, ne se sont pas trop donné la peine d' accorder les deux versions, craignant sans doute de perdre à l' examen la dernière, plus royale et plus flatteuse. Tite-Live n' aurait pas renoncé volontiers aux histoires du mystérieux berceau et de la louve romaine. La mère Angélique avait trouvé, dit-on, dans les archives de la maison un petit papier sur lequel était rapportée cette histoire de Philippe-Auguste. Quelque cellérière qui avait de l' imagination aura fait comme, dans le Capitole, quelque prêtre-archiviste des livres de Numa avait pu faire. Ces petits papiers sibyllins ne manquent jamais dans les grandes origines, et l' on y croit toujours. Port-Royal, si sobre qu' il ait voulu être d' imagination, a donc eu sa page prophétique, son baptême mythologique aussi ; il l' a eu comme Rome. Remarquez d' ailleurs qu' on n' a fait que transporter à Port-Royal ce qui est raconté du voeu de Philippe-Auguste lors de la bataille de Bouvines en 1214 ; voeu authentique et retentissant qui donna lieu à la fondation de notre-dame-de-la-victoire près Senlis. On transplanta, en le rejetant à quelques années en arrière, on s' appropria insensiblement ce récit dans le vallon de Port-Royal, par une confusion qui est la méthode de formation ordinaire pour ces légendes : p42 souvent un peu de vérité se mêle au plus grossier mensonge, comme Voltaire a dit ; ce qui se doit dire surtout des légendes, qui sont des mensonges sincères. On est même allé plus tard, et quand on fut devenu érudit, jusqu' à tirer de ce nom de Port-Royal de singuliers rapprochements avec une ville célèbre, non pas avec Rome, non pas avec Carthage, mais avec Hippone ; oui, avec Hippone où saint Augustin fut évêque ; et saint Augustin, on le sait, était la tour de salut, la porte de retour de Port-Royal dans la grâce. Or, cette Hippone, disait-on, se nommait Hippone la royale (hippo regius) pour se distinguer d' une autre ville du même nom, et hippo en langue punique, à ce qu' on prétend, voulait dire port . On voit quel rapprochement soudain et presque merveilleux ! Ces deux lieux essentiels et si distants : l' un, le siége de saint Augustin, du docteur par excellence, du premier grand interprète et, en quelque sorte, de l' évangéliste de la grâce ; l' autre, après des siècles, le siége et l' asile des restaurateurs et des modernes apôtres de cette doctrine augustinienne de la grâce ; ce double Port-Royal de salut, en nom comme en fait, cette double tour d' entrée dans le saint royaume, l' une dressée pour l' antiquité, l' autre relevée pour le temps présent, et hors desquelles ils étaient assez portés à croire (les rigides augustiniens) qu' il n' y avait que perte, exil, égarement sans fin dans les bois épais et les marécages ! Un pronostic moins étymologique et moins littéral, que j' aime à tirer sur Port-Royal, vient de la personne même de ses fondateurs, de ses parents spirituels, p43 Eudes De Sully et Mathilde De Garlande. Il appartient aux pères spirituels, comme aux pères selon la chair, de léguer par leurs vertus une longue bénédiction à leurs enfants : or, l' évêque Eudes et Mathilde étaient dignes en tout de bénir l' avenir de Port-Royal et cette dernière postérité pieuse qui relèverait d' eux. Eudes, saint évêque dont la charité inépuisable et l' aumône forment les traits principaux, avait ce qu' on appelle le don des larmes : étant encore enfant, il arrosait de ses larmes, dit-on, les aumônes qu' il distribuait aux pauvres . Le pape Innocent Iii se servit de lui pour donner une règle aux religieux de la rédemption des captifs , dits mathurins , qui s' établissaient alors ; le même pape s' adressait à lui pour presser Philippe-Auguste de reprendre Ingeburge, l' épouse légitime répudiée. Saint-Cyran, le vrai père spirituel du second Port-Royal, s' attirera l' animadversion de Richelieu par son opposition présumée au divorce de monsieur, à qui le cardinal voudrait faire épouser sa nièce : voilà une réelle, bien que lointaine ressemblance. Quant à Mathilde, Pierre, religieux des Vaux De Sernai, historien de la guerre des albigeois, raconte d' elle, comme témoin oculaire, un trait touchant. J' en reproduirai toute la scène environnante. Le comte Simon De Montfort assiégeait la ville, le château de Ménerbe (ou Minerve), et l' avait presque réduit (1210). Sur la fin du siége, et pendant que le comte Guillaume De Ménerbe était en pourparler avec le comte de Montfort, l' abbé de Cîteaux (Arnaud) survint ; Montfort aussitôt en référa à lui, disant qu' il ne déciderait sur p44 le sort du château que selon la sentence de l' abbé lui-même : " l' entendant, l' abbé eut grande peine, car il désirait voir mourir les ennemis du Christ, et cependant il n' osait les juger à mort, comme moine et prêtre. " mais il s' arrangea si bien, que l' accord, presque conclu entre Guillaume et le comte, manqua, et que l' assiégé dut se rendre à discrétion. L' abbé alors, toujours pris pour arbitre par le comte, décida que le chef du château et tous ceux même des hérétiques nouveaux ou invétérés, qui voudraient se réconcilier à l' église, auraient la vie sauve. " ce qu' entendant, Robert De Mauvoisin, fervent catholique, qui craignait que les hérétiques ne se convertissent par effroi et ne se sauvassent ainsi de mort, résista en face à l' abbé, et dit que plusieurs des guerriers ne supporteraient pas cela. " l' abbé lui répondit en ce sens : " ne craignez rien ; je sais ce que je fais ; car je crois bien que très-peu se convertiront. " cela dit, la croix en tête et la bannière du comte venant ensuite, on entra dans la ville en chantant le te deum . On alla droit à l' église, et on la réconcilia, en y plantant la croix au plus haut de la tour, on plaça ailleurs l' étendard du comte ; et il était juste que la croix précédât et dominât l' étendard, car c' était le Christ qui avait pris la ville. Cela fait, l' abbé des Vaux De Sernai (Guy) qui avait assisté au siége, et qui brûlait de zèle pour la cause du Christ, apprenant qu' une multitude d' hérétiques étaient enfermés dans une maison, alla vers eux avec des paroles de paix, et il les exhortait au salut ; mais on l' interrompait du dedans par des cris : " pourquoi nous prêches-tu ? Nous ne voulons pas de ta foi ! ... " ce qu' entendant, l' abbé sortit et alla vers les femmes qui étaient assemblées p45 dans une autre maison, leur portant les mêmes paroles. Mais s' il avait trouvé les hommes hérétiques durs et obstinés, il trouva, est-il dit, les femmes hérétiques encore plus obstinées et plus endurcies. Et le comte, qui n' était pas encore entré dans la ville, entra alors, et, après avoir essayé à son tour quelques paroles près des récalcitrants, n' y gagnant rien, il les fit tirer du château. Il y avait d' hérétiques fieffés cent quarante et plus. On fit un grand feu et on les y jeta, ou plutôt il n' était pas besoin qu' on les y jetât, car les diaboliques s' y précipitaient d' eux-mêmes. trois femmes pourtant échappèrent , que la noble dame, mère de Bouchard De Marli, arracha du feu et parvint à réconcilier à l' église catholique. Les hérétiques fieffés étant ainsi passés au feu, ceux qui restaient abjurèrent l' hérésie et furent réconciliés à l' église. La circonstance particulière que Bouchard De Marli, fils de Mathilde, avait été fait prisonnier quelque temps auparavant et était gardé alors par ceux de Cabaret, ne saurait diminuer le prix de cette action compatissante de sa mère. J' ai insisté sur la scène de fanatisme et de destruction, parce que Port-Royal, à sa manière, périra un jour presque ainsi, et que, juste cinq cents ans plus tard, nous aurons affaire aux mêmes passions forcenées et triomphantes. Cette clémence chrétienne de la fondatrice semble de loin crier grâce pour les saintes filles persécutées. Simon De Montfort, moins clément, fut aussi, il faut p46 le dire, un des premiers et des plus généreux bienfaiteurs du naissant monastère. Il y avait déjà dans le vallon, à l' époque de la fondation de Port-Royal, une chapelle consacrée à saint Laurent. Cette chapelle fut détruite lorsqu' on bâtit l' église nouvelle, ou bien elle y fut adaptée et en devint une partie. Ce qui est certain, c' est que l' église à laquelle travailla d' abord l' architecte Robert De Luzarches, achevée seulement en 1229, et consacrée à notre-dame, la grande patronne de ces âges, avait gardé dans le côté gauche de la croisée un autel dédié à saint Laurent, en mémoire de la dévotion première. Cette église, qui subsista jusqu' à la ruine de 1712, n' offrait rien de remarquable pour l' architecture. Elle reçut des réparations accessoires en divers temps, plus particulièrement au seizième siècle, où une abbesse, Jeanne De La Fin, en fit reconstruire le clocher ; cette abbesse y ajouta aussi un ornement considérable, consistant en des chaises de choeur d' une grande beauté de sculpture ; on les voyait encore, avant la révolution, au couvent des bernardins de Paris. Par l' effet ordinaire du temps, le pavé de l' église se trouvait, au dix-septième siècle, inférieur au niveau du terrain d' alentour, au point qu' il fallait descendre neuf ou dix marches en entrant ; le grand vaisseau allait ainsi se submergeant insensiblement. Pour obvier aux inconvénients de l' humidité, on dut relever le pavé de huit pieds en 1652. Ces neuf ou dix marches d' ensevelissement donnent à penser. Le temps, ce grand et infatigable fossoyeur, enterre le plus qu' il peut même les choses qui restent debout ; et dans les églises plus visiblement qu' ailleurs, comme si, devant l' éternité pour p47 témoin, c' était le lieu principal de son effort, dès qu' on le laisse continuer sa tâche, il les fait profondes et creuses et humides, comme un tombeau. Le monastère fondé par Mathilde De Garlande, de concert avec l' évêque de Paris comme coopérateur (je mets Philippe-Auguste de côté), ne tarda pas à passer sous la juridiction de l' ordre de Cîteaux. On a remarqué que l' emplacement de l' abbaye même, sa situation au creux le plus étroit de ce vallon encaissé et dominé par les hauteurs, était conforme au site favori de la plupart des abbayes selon saint Bernard : " car ce saint, dit un historien de Port-Royal, établissait toujours ses monastères dans des lieux profonds qui dérobassent la vue du monde et ne laissassent que celle du ciel ; " et il semblerait qu' il y eût déjà une désignation et un choix de l' ordre dans le choix du lieu. Mais il est plus probable que la juridiction de Cîteaux ne vint qu' ensuite. Elle est douteuse dans les premières années et d' après les chartes mêmes : les droits des bernardins p48 et ceux de l' évêque restent flottants. Cependant l' évêque ne maintenant guère les siens, l' abbaye des Vaux De Sernai, qui n' était située qu' à une lieue et demie de là, se porta naturellement comme supérieure immédiate d' un couvent dont les premières religieuses avaient été prises dans l' ordre réformé de saint Benoît. La suprématie des moines sur Port-Royal paraît constante et entière à partir de 1225 ; ils y fournissaient seuls des confesseurs. Thibauld, petit-fils de Mathilde la fondatrice, étant devenu abbé des Vaux De Sernai en 1235 et par conséquent supérieur de Port-Royal, redoubla de soins et d' adoption pour les filles dotées par son aïeule. Il les visitait souvent, et l' on a jusqu' à la fin conservé par respect, dans la première cour extérieure, et proche la loge du portier, un petit corps de logis isolé, appelé le logement de saint Thibauld . C' était, après l' église, le plus ancien bâtiment de la maison ; c' était le plus pauvre. Les religieux, confesseurs du couvent, et plus tard quelques-uns de nos messieurs, en occupaient le haut, tandis que la salle du rez-de-chaussée, appelée la chambre rouge , servait d' infirmerie aux domestiques. N' admirez-vous pas cette manière d' honorer, selon l' esprit de Port-Royal et selon le véritable esprit du christianisme, l' humble et illustre saint de la race des montmorencis ? Je ne ferai pas l' histoire du monastère de Port-Royal depuis sa première abbesse, qui s' appelait, à ce qu' il paraît, Eremberge, jusqu' à la mère Angélique, à laquelle commence véritablement notre sujet. On serait fort embarrassé de vouloir établir cette histoire, dont le fil, sans cesse rompu, finit par manquer tout à fait aux quatorzième et quinzième siècles. p49 Notons seulement avec Racine, en son élégant abrégé, que l' ancien Port-Royal eut pour bienfaiteur tout spécial Saint Louis, qui donna aux religieuses, sur son domaine, une rente en forme d' aumône dont elles jouirent jusque dans le dix-septième siècle. Le même roi, s' embarquant pour la croisade à Aigues-Mortes (1248), ratifia la donation que Jean comte de Montfort avait faite aux religieuses de Port-Royal de la terre du petit Port-Royal, au lieu des droits qu' elles avaient auparavant sur la forêt de Montfort : c' est Tillemont qui nous l' apprend. Saint Louis, du plus loin qu' on se peut rattacher à lui, est un de ces anneaux précieux qui reluisent trop pour qu' on les omette : on garde ce nom comme un saphir dans son trésor, et on le montre. Le pape Honoré Iii, par une bulle de 1223, avait accordé à l' abbaye de grands privilèges, entre autres celui d' y célébrer l' office divin, quand même tout le pays serait en interdit : ce fut l' inverse plus tard, Port-Royal étant p50 seul en interdit au sein d' un pays et d' un temps tout chrétien dont il demeurait la gloire. La même bulle accordait aussi à ce couvent de pouvoir servir de retraite à des séculières qui, dégoûtées du monde, voudraient faire pénitence sans se lier par des voeux. C' était un commencement et comme une promesse de ce qu' on vit plus tard refleurir et s' accomplir par les pénitences libres et les retraites à Port-Royal de Mesdames De Luynes, De Vertus, De Longueville, De Liancourt. Les guerres avec les anglais au quatorzième et au quinzième siècle, les guerres de religion au seizième, hâtèrent sans doute la dissolution de la discipline à Port-Royal, comme partout ailleurs dans les monastères dispersés aux champs. Ce qu' on y voit dans le courant du seizième siècle devient intéressant à relever, parce que c' est de là que la mère Angélique est partie pour sa réforme, et parce que, dans le cadre d' un seul couvent, on a l' image de ce qui se passait dans tous, et de la ruine de l' institution religieuse en France à cette époque. La dernière moitié du quinzième et la première du seizième siècle nous offrent à Port-Royal deux abbesses, tante et nièce, appelées toutes deux Jehanne De La Fin, qui apportèrent quelque réforme, non pas spirituelle, mais d' économie et de bonne gestion dans les biens du monastère, qui recouvrèrent et accrurent la terre des Granges sur la hauteur, et d' autres prés ou bois avoisinants. La seconde, la nièce, rétablit de plus les lieux réguliers, répara l' église, fit faire le clocher à neuf, donna les stalles de choeur. Elle était représentée sur son tombeau, non plus avec le manteau p51 mondain comme sa tante, mais avec la coulle , manteau particulier à l' ordre. Il y eut donc sous cette abbesse un commencement d' ordre extérieur, et elle mérita une flatteuse épitaphe, à laquelle la pointe finale et un peu macaronique ne manque pas : finis coronat opus. la fin couronne l' oeuvre. Deux cartes de visite , c' est-à-dire deux pièces officielles, représentant les comptes rendus et les conseils donnés, lors de deux visites faites par le supérieur du monastère de Port-Royal, abbé De Cîteaux, l' une en 1504, du temps encore de la tante La Fin, l' autre en 1572, après la nièce La Fin, et du temps de la dame Catherine De La Vallée qui lui avait succédé ; ces deux pièces qu' on a, marquent de reste le degré de lumière des visiteurs, le degré d' urgence d' une réforme à introduire dans le monastère visité, et l' insuffisance de celle que la seconde dame De La Fin avait bornée à quelques détails d' extérieur. La carte de visite de 1504 recommande avant tout aux religieuses de mieux dire les heures de notre-dame leur patronne, qu' elles dépêchaient apparemment au pas de course pour en finir ; elle leur prescrit de faire bonne pause d' un verset à l' autre, et au demi-verset ; de bien prononcer tous les mots et syllabes , sans croquer ou sans traîner démesurément quelque note, comme elles ont fait en notre présence (en présence de frère Jacques, abbé De Cîteaux) ; d' avoir une horloge pour régler les heures du service divin, lesquelles, en effet, sans horloge, devaient aller un peu au hasard et dérangées. - p52 on voit par cette carte qu' il n' y avait pas de dortoir où pussent régulièrement coucher les religieuses, pas de clôture, et on devine, à la rigueur des ordres sur ce point, les inconvénients qui naissaient de l' abandon. On est frappé d' une recommandation expresse, relative au lieu de la confession et au plan qu' en trace l' abbé, tellement que le confesseur soit en l' église hors de la cloison, et la pénitente en l' oratoire (de l' autre côté), et que la fenêtre soit garnie d' un treillis bien épais, devant lequel il y aura quelque toile cirée . De semblables cartes de visite sont les pièces justificatives les plus naturelles de tel dialogue d' érasme, de telle page de Rabelais, ou de l' apologie pour Hérodote . Il s' y trouve beaucoup d' autres précautions indiquées au sujet des portes qui donnent sur les champs et prés ; d' autres prescriptions (plus spirituelles) contre le vice de propriété , opposé à l' esprit de communauté, et qui s' était naturellement développé chez ces religieuses, chacune ayant à part ses petits meubles, son pécule, sa petite argenterie. Mais, comme prescription non moins importante, adressée spécialement à l' abbesse, il lui est commandé de faire étrécir les manches de toutes les robes de ses religieuses, et aussi les siennes mêmes, depuis le coude jusqu' en bas, tellement qu' elles ne soient point plus larges en bas qu' en haut (ce qui était une mode élégante à cette date de 1504), et que désormais lesdites manches n' aient plus de trois doigts de repli . Le bon janséniste (Guilbert) qui nous a transmis ces cartes de visite, et qui les commente à fond, craint fort que la coulle , qui fut reprise peu après par l' abbesse et substituée au manteau, ne l' ait été que parce qu' étant large elle-même, on sauvait par là ces larges manches p53 que l' abbé De Cîteaux prohibait, et auxquelles les religieuses du seizième siècle tenaient tant. On reconnaît précisément, aux défenses de l' abbé De Cîteaux, ces mêmes manches larges et bragardes , ces manches larges comme la bouche d' une bombarde , contre lesquelles tonnait alors en chaire le burlesque prédicateur Menot : la mode furieuse de 1504 nous est de tout point prouvée et constatée. L' autre carte de visite que nous possédons fut dressée en 1572 par Nicolas Boucherat, abbé De Cîteaux, du temps de l' abbesse Catherine De La Vallée, laquelle, sous prétexte des guerres de la ligue, finit par se sauver de la maison et par chercher retraite à Colinance, ordre de Fontevrault. Cette carte atteste un désordre aggravé et plus de mécontentement dans le supérieur, qui se montre lui-même plus judaïque et moins spirituel encore que le frère Jacques de 1504. Toujours les mêmes formules pour que le service soit dit avec dues et accoutumées inclinations et autres cérémonies . Mais on y remarque avec surprise des injonctions absolues telles que celle-ci : " toutes iront à la communion de quinze en quinze jours pour le plus tard, après avoir fait leur confession à leur père confesseur et p54 non à un autre. " en envisageant une si grossière routine appliquée au sacrement réputé le plus saint, on conçoit la future révolte de Saint-Cyran et d' Arnauld, les rigides barrières qu' ils eurent à redresser devant la table de l' hostie, et le livre de la fréquente communion , fulminé contre le trop commun sacrilége. -j' omets quelques réprimandes au sujet des soeurs malades, que l' abbesse, à ce qu' il paraît, nourrissait mal, et sur l' estomac desquelles elle retranchait. Tout en ne voulant pas surcharger mon récit de trop minutieux détails, il me faut accepter pourtant l' une des premières conditions de ce sujet, qui est d' être l' histoire d' un monastère. Et puis il n' y a plus guère de monastère, et il ne s' en refera guère, j' imagine. Quand donc on en étudierait et on en saurait un assez en détail dans le passé, il n' y aurait pas si grand inconvénient. L' histoire de l' un représente celle de beaucoup d' autres, et en dispense. On aura ainsi dans Port-Royal un échantillon complet, et l' un des derniers, de ce qu' était un couvent dans son relâchement d' abord, puis dans sa réforme, dans sa sainteté studieuse et pénitente ; un vrai couvent-modèle. L' abbé De Cîteaux, soupçonnant que ses ordres n' étaient pas exécutés et se méfiant à bon droit de l' abbesse, revint à Port-Royal et dressa, à la date du 1 er février 1574, une nouvelle carte de visite, qui semble plus directement porter sur les désordres de cette p55 dame, sur les inconvénients de l' entrée qu' elle ménage dans la maison à un prétendu receveur des rentes, nommé Blouin. Elle y est menacée d' excommunication si elle n' obéit aux défenses désormais positives. C' est peu de temps après qu' elle quitta l' abbaye et se retira à Colinance. La dame Jeanne De Boulehart lui succéda à dater de cette fuite, en 1575, et maintint les choses telles quelles, débonnairement, sans scandale ni réforme. Il est dit à sa louange, dans son épitaphe, qu' elle n' a point délaissé sa maison, a bien gardé ses religieuses et les a bien nourries (tout ce que la précédente ne faisait pas). La dame Boulehart, cédant à des instances de ses supérieurs, prit pour coadjutrice, en 1599, Jacqueline-Marie Arnauld, âgée de sept ans et quelques mois. Nous semblons être à cent lieues d' une réforme, et cependant nous y touchons. Mais il y a auparavant à bien voir les circonstances de l' introduction à Port-Royal de cette coadjutrice enfant, et quelle était la famille, dès lors et depuis si considérable, la race des Arnauld d' où elle sortait. p56 Ii. Les Arnauld étaient originaires d' Auvergne, et antérieurement, disaient-ils, de Provence. Arnauld D' Andilly les donne pour très-nobles dans ses mémoires . Son grand-père, M De La Mothe-Arnauld, tour à tour d' épée et de robe, commandant d' une compagnie de chevau-légers ou procureur-général de la reine Catherine De Médicis, était l' un de ces hommes doués, propres à tout. Il s' était fait huguenot. La reine Catherine, qui l' affectionnait, lui envoya une sauvegarde le jour de la saint-Barthélemy ; il avait grand besoin de l' assistance, étant déjà assiégé dans sa maison par les assassins. Comme ton et allure, son petit-fils cite de p57 lui un trait qui le peint, et avec lui sa race. Il avait parlé à la chambre des comptes, au nom de la reine-mère, contre les prétentions d' un seigneur qui y voulait faire vérifier un don du roi que la reine elle-même revendiquait. Ce seigneur altier, tout en colère du refus de vérification, lui demanda, au sortir de la chambre, au haut du grand degré, s' il n' était pas M De La Mothe ; et, sur sa réponse, il ajouta avec emportement qu' il avait trouvé fort étrange son opposition, et qu' il l' en ferait repentir. " vous me prenez pour un autre, " lui répliqua M De La Mothe. -" comment ! Ne m' avez-vous pas dit que vous étiez M De La Mothe ? " repartit ce seigneur. -" oui, lui répondit-il ; mais j' allonge et accourcis ma robe quand je veux, et vous n' oseriez, au bas de ce degré, me parler comme vous faites. " sur cela, un gentilhomme de la suite du seigneur reconnut M De La Mothe, et fit souvenir son maître que c' était le même qu' il avait dû voir durant les guerres civiles en telles ou telles rencontres. Et le grand seigneur, remis sur la voie, lui fit toutes sortes de politesses. Ce M De La Mothe eut deux femmes, de l' une un fils, de l' autre huit fils et quatre filles, en tout treize enfants. Nous verrons Antoine Arnauld, son second fils et père des nôtres, en avoir vingt, dont dix survécurent ; l' aîné est M D' Andilly, le dernier est le grand Arnauld, et les autres à l' avenant. Ce sont de vraies tribus de patriarches que ces familles ; et avec cela, des longévités extraordinaires, de longues facultés vigoureuses et saines. L' Auvergne avait trempé fortement p58 la race ; il y a, j' ose le dire, du Montlosier dans ces Arnauld, non-seulement pour les facultés soutenues et l' entière vigueur, mais aussi pour le genre de nature polémique et infatigablement pugnace. Les familles véritables et naturelles des hommes ne sont pas si nombreuses ; quand on a un peu observé de ce côté et opéré sur des quantités suffisantes, on reconnaît combien les natures diverses d' esprits, d' organisations, se rapportent à certains types, à certains chefs principaux. Tel contemporain notable, qu' on a bien vu et compris, vous explique et vous pose toute une série de morts, du moment que la réelle ressemblance entre eux vous est manifeste et que certains caractères de famille ont saisi le regard. C' est absolument comme en botanique pour les plantes, en zoologie pour les espèces animales. Il y a l' histoire naturelle morale, la méthode (à peine ébauchée) des familles naturelles d' esprits. Un individu bien observé se rapporte vite à l' espèce qu' on n' a vue que de loin, et l' éclaire. Sans trop presser cette doctrine au cas particulier, j' avoue que M De Montlosier m' aide tout à fait commodément à comprendre les Arnauld. Il est leur compatriote ; il fait des livres sur tout, sur les volcans d' Auvergne, sur les mystères de la religion ; il fait de la polémique à tue-tête contre les jésuites. Il est âpre à la joute, aheurté à ses idées ; il est érudit, il est mystique par un coin ; et, à quatre-vingts ans passés, le voilà debout, frais, sain et ferme, même agréable sous ses cheveux blancs. M D' Andilly ou le grand Arnauld avaient quelque chose de tel assurément. Le fils aîné de M De La Mothe (oncle par p59 conséquent de M D' Andilly et des nôtres) était un vaillant capitaine, longtemps voyageur dans le levant, de vieille roche comme son père, et portant haut la tête. Quand le roi Henri Iii le voulut faire secrétaire d' état à Blois après la mort du duc de Guise, il refusa, alléguant qu' il aurait mieux à servir le roi contre ceux de la ligue dans son Auvergne. Au siége d' Issoire, s' étant jeté dans la place pour la défendre contre le comte de Randan (de la maison de La Rochefoucauld), il tint bon jusqu' à ce que les serviteurs du roi, assemblés pour faire lever le siége, vinssent offrir bataille sous les murs ; ils parurent le matin du jour même où le panache blanc remportait sur Mayenne la victoire d' Ivry (14 mars 1590). M De La Mothe, sortant de la place avec sa compagnie, et rejoignant le gros des fidèles, leur dit que, puisqu' il avait aidé à soutenir le siége, il demandait son droit d' avant-garde, son droit de faire la première charge, ou, en d' autres termes, qu' on voulût bien lui donner la pointe . On la lui accorda, nous dit D' Andilly qui excelle et nage en paroles à faire ainsi les honneurs de sa famille ; il passa les ennemis, vint à M De Randan, lui dit qu' il fallait ce jour-là payer La Mothe (c' était sa maison qu' on lui avait pillée et brûlée, malgré des promesses du contraire), et là-dessus lui donnant deux coups d' épée, il le fit prisonnier ; mais au même moment, sans que M De La Mothe le vît, un cavalier tirait sur M De Randan et le blessait d' une double balle, dont le prisonnier mourut dans Issoire une heure après. -tous p60 les frères de M De La Mothe n' étaient pas de cette vigueur chevaleresque. On en sait même un (le septième), le seul qui n' avait pas l' esprit fort élevé , nous avoue en passant D' Andilly, et duquel les mémoires du temps nous racontent privément de petites particularités qui ne sont guère à redire ; honnête garçon au demeurant, mais, quoique D' Andilly s' efforce de lui trouver, faute d' esprit, un fort bon sens, décidément un pauvre sire. -le huitième frère de M De La Mothe (puisque nous en sommes à tous ces oncles de notre abbaye), mestre-de-camp des carabins, était un invincible et brillant guerrier. On l' appelait M Arnauld du fort , parce qu' au siége de La Rochelle (1622) on le laissa dans le Fort-Louis, à peine tracé, qu' il acheva, en partie de ses deniers, et rendit un modèle du genre. Huguenot converti, il portait à cette guerre contre l' hérésie le zèle, sinon la foi, des croisades. Il a mérité que le capucin Joseph fît son épitaphe, ce qui ne veut pas dire qu' il fût un saint comme le vaillant Zamet, ni même dévot le moins du monde. En lisant la vie d' Arnauld Du Fort chez Arnauld D' Andilly, et en y admirant (toute part faite à l' enthousiasme de famille) cette vaillance infatigable d' un homme de fer, on croit lire la vie que Mirabeau a tracée de son aïeul, colonel sous Louis Xiv. C' est un mélange de courage, d' opiniâtreté, de civilité, mais ici de faste encore et de jactance, de bravoure et de braverie , qui caractérise à merveille cette race des Arnauld dans ce p61 qu' elle n' avait pas encore mitigé ni, en quelque sorte, maté par le christianisme. M Arnauld Du Fort, c' est, on peut le dire, un Arnauld complet à l' état un peu païen et brut. Je n' en citerai qu' un trait. Il faisait travailler au fort, au terrassement, par les soldats. Ayant vu un jour le valet de chambre d' un capitaine, garçon de bonne volonté, qui s' était mis de la partie et à porter la hotte, il lui demanda (quoiqu' il le connût bien) qui il était : et sur la réponse de celui-ci qu' il était le valet de chambre de tel capitaine, M Arnauld lui donna des coups de canne, en s' écriant : " quoi ! Tu es un valet de chambre, et tu es assez hardi pour faire le métier des soldats, c' est-à-dire des princes, puisque les soldats ne font rien que les princes tiennent à honte de faire ! " cette action, dont le bruit courut, électrisa les soldats, qui peut-être n' aimaient guère jusque-là ce travail de pioche, et leur rendit ou leur redoubla le courage. Il paraît pourtant que M Arnauld, qui avait de l' humanité, fit donner sous main quelques pistoles au pauvre diable de valet de chambre, pour le dédommager du bâton. Ce que son régiment était à M Arnauld Du Fort, Port-Royal, le monastère, le semblera un peu à ses neveux, à ses nièces. Il sera tout au monde à leurs yeux, le lieu supérieur, incomparable, à faire envie aux princes ; et leur humilité y mettra un peu trop sa gloire. On verra d' ailleurs avec plaisir ce M Arnauld Du Fort représenté en quelque sorte à Port-Royal, non-seulement dans la personne de ses neveux et nièces, mais aussi comme directement par M De Pontis, un de nos premiers solitaires et de ses anciens p62 compagnons d' armes, le plus vieil officier vétéran sous Louis Xiv. Il y eut encore un autre Arnauld, neveu du précédent et cousin-germain des nôtres, fils d' un intendant des finances, et qui fut un guerrier fort connu de son temps : quand on disait simplement M Arnauld , c' était de lui, sous Richelieu, sous la fronde, à la cour, à l' hôtel de Rambouillet, qu' on entendait parler. Il eut très-jeune la charge de mestre-de-camp des carabins après son oncle ; mais, commandant à Philisbourg, une nuit il se laissa surprendre. D' Andilly remarque que je ne sais quoi de fatal sembla s' opposer toujours à l' entière élévation de sa famille. Arnauld Du Fort eût été maréchal de France, sans sa mort prématurée ; Arnauld de Philisbourg le fût devenu, sans cette malheureuse surprise. M De Feuquières, cousin-germain par alliance de D' Andilly et des autres, gagnait ce glorieux bâton à son tour, sans sa défaite à Thionville. Il ne tint qu' à peu de chose aussi que lui-même D' Andilly, à son compte du moins, ne fût devenu secrétaire d' état et ministre. Ce que la famille Arnauld est aujourd' hui devant la postérité, grâce peut-être à cette moindre réussite du côté du monde, vaut mieux pour elle, même au seul point de vue de la gloire, que ce qu' elle aurait jamais été autrement ; et cette élévation historique, à laquelle plusieurs de ses membres visèrent par d' autres voies, se trouve enfin consommée. En résultat, c' était, au commencement du p63 dix-septième siècle, ce qu' on appelait une bonne famille que celle des Arnauld, une solide et ancienne maison, peut-être noble, à coup sûr de condition notable, pleine de services et de mérites évidents, en charge près des grands et dans leurs conseils, parfaitement appuyée, apparentée même à des seigneurs, et poussée de toutes parts dans la guerre, dans les finances et au palais. Un point seulement n' a pas été assez détaché dans ce qui précède, et je rappelle que M De La Mothe, l' aïeul de toute cette famille, celui qui ne portait sa robe qu' à la chambre des comptes, s' était fait huguenot, qu' il ne se convertit qu' après la saint-Barthélemy, et que plusieurs de ses fils restèrent de la religion ou n' abjurèrent que tard. Ce coin, voilé le plus possible par ses petits-fils de Port-Royal, relevé malignement par les jésuites, doit être indiqué de loin au fond de notre tableau, et y tient plus peut-être que les Arnauld eux-mêmes ne croyaient. La race et la souche bien posée, il est temps de se restreindre à la ligne directe, à la branche même d' où Port-Royal sortit, et de parler à fond de M Arnauld l' avocat, le second fils de M De La Mothe, le cadet de M De La Mothe du siége d' Issoire, l' un des aînés de M Arnauld Du Fort et le père de tous les nôtres. p64 Il avait succédé à son père dans la charge de procureur-général de la reine Catherine De Médicis, qu' il exerça jusqu' à la mort de cette princesse. En devenant quitte de cette charge, il laissa en même temps celle d' auditeur des comptes qu' il y joignait, pour se livrer tout entier au barreau. C' est un des types de cette noble lignée d' avocats du seizième siècle, dont Loysel, l' un des plus respectables lui-même, nous a dressé l' histoire. M Simon Marion, avocat également et plus ancien, entendant un jour le jeune Arnauld plaider, en fut si transporté qu' il l' emmena dans son carrosse, et le retint à dîner chez lui ; il lui donna bientôt sa fille unique en mariage. M Marion fut dans la suite président des enquêtes, puis avocat-général. Il avait une extrême ardeur d' avancer sa famille honnêtement, comme on l' entend dans le monde : on en a des preuves dans l' abbaye qu' il fit avoir à sa petite-fille. De plus, c' était un grand orateur, au dire du cardinal Du Perron : il avait la voix fort émouvante . M D' Avoye avait dit un jour au cardinal : " il me souvient que lorsque vous prêchâtes à saint-Merry, Mm Marion et Arnauld vous furent ouïr. M Marion dit en sortant : ce n' est pas un homme qui prêche, c' est un ange. " il ne faut pas trop s' étonner, après cela, d' entendre le cardinal Du Perron rendre ce jugement : " M Marion est le premier du palais qui ait bien écrit et, possible qu' il ne s' en trouvera jamais un qui le vaille. Je dis plus : que, depuis Cicéron, je crois qu' il n' y a pas eu d' avocat tel que lui. Je fis son épitaphe à Rome, où j' étais quand on me dit la nouvelle de sa mort... " en rabattant tout ce qu' on voudra de ce prêté-rendu d' éloge que Du Perron payait à l' un de ses admirateurs p65 dans la manière un peu emphatique du seizième siècle, il n' est pas indifférent pour nous de trouver dès l' abord, dans l' aïeul temporel des mères et des principaux solitaires de Port-Royal, le premier du palais qu' on loue d' avoir bien écrit . C' est de bon augure pour la littérature saine et le bon style, jusqu' alors si rare, qui va sortir de sa race. à propos de ce premier qui ait bien écrit , notons pourtant que l' éloge, avec variante de noms, s' est bien répété ; on l' a précisément accordé à plusieurs, vers ce temps-là, pour leur prose ; on les a loués comme les premiers qui eussent fondé le bon style : plus d' un sans doute y conspirait. J' omets D' Urfé, un peu hors de ligne : mais cela s' est dit successivement du garde des sceaux Guillaume Du Vair, de Du Perron lui-même, puis de certains prédicateurs ou traducteurs, de Lingendes, de Nervèze, de Coeffeteau, puis encore de D' Ablancourt ; on l' a redit de Patru au barreau bien longtemps après M Marion. Et tous ces éloges ont passé : ils ne sont recueillis que comme des curiosités littéraires s' appliquant à des hommes une fois célèbres, et qu' on ne lit plus, qu' on ne trouverait même plus à lire. Tant il était difficile de fonder la bonne prose : tantae molis erat ! Tant plusieurs devaient à leur tour s' efforcer et mourir à la peine, comme dans un fossé qu' on a à combler, et p66 qui se remplit de morts pendant un assaut. Cette belle et vraie prose que tels ou tels illustres avaient trouvée, disait-on, lesquels bientôt on ne connaissait plus, cette prose qui était toujours à refaire de M Marion jusqu' à Patru, Pascal, lui, l' a saisie une bonne fois et l' a exprimée du premier coup à jamais : invenit . Montaigne déjà avait trouvé, en sa Gascogne et dans sa tour de Montaigne, un style de génie, mais tout individuel et qui ne tirait pas à conséquence. Pascal a trouvé un style à la fois individuel, de génie, qui a sa marque et que nul ne peut lui prendre, et un style aussi de forme générale, logique et régulière, qui fait loi, et auquel tous peuvent et doivent plus ou moins se rapporter : il a établi la prose française. Dans l' intervalle de Montaigne à Pascal ont eu lieu ces efforts laborieux et je n' ose dire stériles, mais bien nombreux et sans cesse à recommencer, des Marion, Du Perron, Du Vair, Nervèze, Lingendes, Coeffeteau. Tous, ils se peuvent résumer et abréger dans un seul nom qui les représente et qui, à ce titre, les a absorbés, dans Balzac, ce grand ouvrier de mots et fabricateur de phrases, dans Balzac dont Pascal certes se serait bien passé comme devancier, mais dont ne se serait point passée également l' influence littéraire de Pascal. Je veux dire que le style de Pascal a plus aisément fait loi, ayant été devancé par cette élucubration habile et comme par cette police de langue de Balzac. -M Marion (ce à quoi l' on n' avait guère pensé) y a eu de très-loin, et avec quelques autres, une petite part. p67 Iii. M Arnauld l' avocat devint donc le gendre de M Marion en 1585. Son éloquence, ai-je dit, était célèbre ; elle était réelle, puisque tous les contemporains l' ont attestée, et que l' éloquence a une part vivante, actuelle, qui est dans son effet même et ne saurait mentir. Il paraissait éloquent de son temps, donc il l' était à beaucoup d' égards. Il avait pour le moins le souffle, le flumen , c' est quelque chose. Mais si l' éloquence a une autre partie solide et durable qui mérite d' intéresser tous les âges, il ne l' avait pas. On a dit, dans l' âge suivant (un satirique, il est vrai, Tallemant), que c' était un homme à lieux communs, qu' il avait je ne sais combien de volumes de papier blanc où il faisait coller par le libraire les passages des auteurs tout imprimés, qu' il coupait lui-même et réduisait sous p68 certains titres. Satire à part, c' est possible, et même probable. Son fils D' Andilly nous expose comment les présentations d' officiers de la couronne, connétables, amiraux, ducs et pairs (les présentations qu' on faisait d' eux au parlement), sont le plus difficile endroit de l' éloquence, parce qu' elles tiennent, dit-il, de ce genre démonstratif et sublime qui ne doit rien avoir que d' élevé , comme le panégyrique de Trajan, par Pline, qui en est le chef-d' oeuvre : " or, feu mon père a fait seul quatorze de ces actions extraordinaires, dont tout le reste du palais ensemble n' en a fait qu' onze ou douze. " et un jour, à l' une de ces présentations où il s' agissait de M De La Trimouille, l' orateur, remontant aux ancêtres, se jeta sur la bataille de Fornoue : m le duc de Montpensier, prince du sang, présent à la harangue, tira à demi son épée du fourreau, se croyant à l' action même ; voilà un triomphe. Mais M D' Andilly ne dit pas qu' un jour, plaidant contre un génois huguenot sur qui l' on avait exercé une confiscation, M Arnauld énuméra si au long les mauvais offices des génois contre la France, et s' étendit si à plaisir sur le chapitre d' André Doria, que le génois impatienté s' écria en baragouinant : " messiours, c' ha da far la repoublique de Gênes et André Doria avec mon argent ? " ce qui coupa court à la harangue. Dans une cause pour M De Guise contre m le p69 prince, M Arnauld, sur sept audiences tout entières qu' elle dura, en tint lui seul plus de quatre . En 1600, quand le duc de Savoie vint en France, le roi Henri Iv voulant lui donner un magnifique échantillon de son parlement, le premier président Achille De Harlay commanda à M Robert et à M Arnauld de se préparer dans quelque belle cause ; et ce fut M Arnauld qui la gagna devant tous ces illustres témoins. Pierre Mathieu (dans son histoire de France sous Henri Iv) a donné au long le récit de cette séance d' apparat, et même les plaidoyers en entier. Le roi, pour introduire son hôte avec moins de presse et de suite, aborda par la rivière, du côté du jardin du premier président. Les deux princes se mirent en la loge de la chambre dorée, d' où ils pouvaient tout voir et ouïr sans être vus. La cause pathétique, exprès choisie, ne tarda pas à retentir. Il s' agissait d' un nommé Jean Prost, assassiné. Sa mère, ayant pris soupçon du maître du logis où il demeurait, qui était un boulanger et qui s' appelait Bellanger, l' avait dénoncé, et il s' en était suivi pour l' accusé la question ordinaire et extraordinaire ; mais, quelque temps après, deux voleurs, arrêtés pour d' autres crimes, s' étaient avoués les assassins de Prost. De là, le torturé demandait réparation, dommages et intérêts, taxant la mère de calomnie. M Arnauld défendait la mère ; M Robert plaidait pour le boulanger demandeur, et il commençait ainsi : " messieurs, les poëtes anciens ayant à plaisir discouru de plusieurs combats advenus au mémorable siége de Troye, récitent que Telephus, fils d' Hercules, ayant en une rencontre esté grièvement blessé d' un coup de lance par Achilles..., p70 alla prendre advis de l' oracle d' Apollon... " le tout pour dire que la lance d' Achille pouvait seule guérir les blessures faites par Achille, et que les arrêts du parlement, présidé et guidé par un Achille (de Harlay), pouvaient seuls réparer les condamnations de cette même cour. Sur un ton approchant, mais avec la différence du pathétique à l' indignation, M Arnauld répondait en faisant éclater les sanglots de la mère éplorée. Il tirait grand parti d' un vol d' argent que le boulanger avait commis sur la personne de l' assassiné : " Caius Antonius fut accusé de la conjuration de Catilina ; il en fut trouvé innocent. Mais parmi son procès se meslèrent des larrecins qu' il avoit autrefois commis en Macédoine ; cela fut cause de le faire condamner. Et néantmoins l' une des accusations n' avoit rien de commun avec l' autre. En ceste cause l' homicide et le larrecin ont beaucoup de connexité. " M Arnauld raisonnait moins spécieusement quand, un peu après, il s' écriait sans rire : " le philosophe Crantor disoit que celui qui souffre du mal sans en estre cause, est fort soulagé en cet accident de fortune. " belle consolation que la maxime de Crantor pour ce boulanger torturé ! Pierre Mathieu, qui ne laisse pas d' être sous le charme de ces Démosthènes de France , nous représente, après les deux plaidoyers adverses, les âmes flottantes et les opinions des juges suspendues : " le discours de l' advocat du roy, ajoute-t-il, fut la poudre de départ qui sépara le vray du vray-semblable et l' apparence de l' essence. " et il termine par l' ample et pompeux résumé du procureur-général Servin, qui conclut avec M Arnauld. p71 Ce voyage du duc de Savoie à Paris, qui, selon l' heureuse expression de Mathieu, déracinoit le peu de fleurs de lys qui restaient encore au coeur du maréchal p72 de Biron, faisait une impression bien contraire sur les autres coeurs fidèles. Avant la fin de l' année, M Arnauld, dans une espèce de philippique intitulée première savoisienne , s' enflammait à servir la cause royale contre ce même duc de Savoie, qui chicanait sur la restitution du marquisat de Saluces et autres conditions des traités. Déjà, au plus fort de la ligue, il avait répliqué à un manifeste du duc de Mayenne par un écrit intitulé l' anti-espagnol , et lancé encore d' autres pamphlets loyaux, dans le même sens, mais non avec le même sel, je le crains, que la satyre ménippée . Dans un avis au roi pour bien régner , il donna plus tard (en 1614) des conseils utiles, dont les états-généraux, alors assemblés, profitèrent. Mais le fait qui resta le plus capital de sa vie (après ses illustres enfants), ce fut d' avoir plaidé en 1594, au nom de l' université, contre les jésuites, qui n' en aiment pas mieux ces messieurs de Port-Royal, comme ajoute un malin chroniqueur. Le plaidoyer au nom de l' université de Paris contre les jésuites, cette pièce qu' on a appelée le péché originel des Arnauld, avait pour occasion l' attentat de Pierre Barrière sur la personne de Henri Iv, en 1593. L' université, par la bouche de M Arnauld, demandait l' expulsion de la société auprès du parlement. p73 Presque au début de cette catilinaire, après une première excursion vers Pharsale et ces guerres plus que civiles ; après s' être comparé lui et les gens d' entendement et de bien, de tout temps dénonciateurs des jésuites, à d' inutiles cassandres : ora, dei jussu, non unquam credita teucris ; l' orateur s' écriait : " Henri Iii, mon grand prince, qui as ce contentement dans le ciel de voir ton légitime et généreux successeur, ayant passé sur le ventre de tous tes ennemis, régner tantôt paisible en ta maison du louvre, et maintenant sur la frontière rompre, dissiper et tourner en fuite... j' abrège la phrase incidente, qui n' en finit pas ..., assiste-moi en cette cause, et, me représentant continuellement devant les yeux ta chemise toute sanglante, donne-moi la force et la vigueur de faire sentir à tous tes sujets la douleur, la haine et l' indignation qu' ils doivent porter à ces jésuites... " et plus loin : " quelle langue, quelle voix pourroit suffire pour exprimer les conseils secrets, les conjurations plus horribles que celle des bacchanales, plus dangereuses que celle de Catilina, qui ont été tenues dans leur collége rue saint-Jacques, et dans leur église rue saint-Antoine ? ... " il faut s' arrêter, on en sourit, et cela a été une fois de l' éloquence ! -et ceci encore en était : " boutique de Satan où se sont forgés tous les assassinats qui ont été exécutés ou attentés en Europe depuis quarante ans ; ô vrais successeurs des arsacides ou assassins ! ... " tout est de ce ton ; l' apostrophe et le poing tendu ne cessent pas. Les juges cependant étaient soulevés sur leur siége ; p74 ils s' entre-regardaient et se faisaient des signes d' impatiente admiration. Le peuple, dehors, se pressait à flots dans la grand' salle, attendant, écoutant aux portes fermées ; car les jésuites avaient obtenu que les débats ne fussent pas publics. L' orateur même en tirait parti en quelques meilleurs endroits : il les montrait toujours aimant le petit bruit, non pas venus d' abord en France à enseignes déployées , mais se logeant dans l' université en petites chambrettes , longtemps renardant et épiant . Il étouffait pourtant dans ce huis-clos. Jamais enfin, dans nul autre discours, M Arnauld n' a autant déployé que dans celui-ci ce que son fils D' Andilly appelle les maîtresses-voiles de l' éloquence. Nous retrouverons de reste ces mêmes maîtresses-voiles, non moins pleinement gonflées, dans les plaidoyers de M Le Maître, son petit-fils, l' un de nos solitaires. p75 Les jésuites ne furent expulsés que quelques mois après, lors de la nouvelle tentative d' assassinat par Jean Châtel (décembre 1594) ; mais ils gardèrent un souvenir profond de cette fulminante plaidoirie, qui avait d' avance tranché le procès : manet alta mente repostum judicium paridis ! ... l' université aussi en garda et en voua à M Arnauld et aux siens une longue reconnaissance. Elle voulait lui faire accepter un présent, qu' il refusa avec un désintéressement obstiné ; à son refus, elle s' assembla par extraordinaire le 18 mars 1595, et d' un consentement unanime rendit un décret, un acte solennel en latin, par lequel elle se reconnaissait à jamais sa cliente obligée et fidèle, tant envers lui qu' envers sa postérité : " ... se ea officia quae a bonis clientibus fido patrono solent deferri, omnia in illum ejusque liberos ac posteros studiose collaturos... " convictions énergiques ! Résolutions persévérantes ! Teneur et grandeur un peu romaine des caractères, qui remplace, ce me semble, avec assez d' avantage ce qu' on appelle goût , et n' y permet qu' un moindre p76 regret ! Le goût sans doute manquait à ce style, à ces plaidoyers ; les paroles en étaient le plus souvent enflées et vaines, mais les actions restaient fortes et plus vraies que les discours. Les caractères et la conduite tenaient, pour ainsi dire, un grand fonds, que plus de culture a morcelé depuis, a embelli, je le crois, mais n' a pas consolidé. Tel était Antoine Arnauld, l' homme qui peut passer pour un des avocats les plus parfaits, je ne dis pas dans ses plaidoyers, qui eurent leur manière d' éloquence viagère, mais dans l' ensemble et dans l' esprit même de sa profession. Il était chef du conseil d' une quantité de princes, de princesses et de grands qui ne consultaient jamais que chez lui, dans son cabinet. Il tenait sa profession à honneur au moins autant que fera, un siècle plus tard, Mathieu Marais ; on ne put le décider jamais à être autre chose. à la mort de M Marion son beau-père, il ne voulut pas devenir avocat-général. Le maréchal d' Ancre, qui lui faisait, en quittant Paris, de petites visites amicales d' adieu à quatre heures du matin, en était pour ses offres obligeantes. On disait assez haut dans la famille qu' il possédait toutes les qualités pour avoir les sceaux, pour être un grand chancelier de France ; on ajoutait même tout bas et un peu glorieusement qu' il en avait été question en cour, au louvre ; qu' à certaine occasion on y avait songé à saint-Germain. -au dix-huitième siècle, un autre grand avocat, Gerbier, défendant les héritiers d' une ancienne fondation de Nicole, plaidera pour Port-Royal et pour les sectateurs de cette maison p77 dans une cause célèbre. Entre la plaidoirie d' Arnauld contre les jésuites à la fin du seizième siècle et celle de Gerbier pour Port-Royal au dix-huitième, notre sujet monastique s' encadre tout d' un coup assez oratoirement. Ces deux grandes voix, dont l' une passa pour éloquente en son temps et dont l' autre le fut certainement dans le sien, me semblent faire écho et se répondre par-dessus le cloître immobile, à l' ombre duquel M Le Maître contrit, qui les entend et qui s' en dévore, garde un silence obstiné. M Marion et M Arnauld étaient des chrétiens, mais des chrétiens selon le monde ; et le monde, sauf les modes et les apparences, se retrouve toujours et partout un peu le même. C' étaient d' honnêtes gens, mais qui, tout du seizième siècle et de robe qu' on se les figure (c' est-à-dire ce qui nous semble le plus austère), songeaient à l' avancement des leurs, à l' établissement de leur maison ; et les moyens de le procurer tombaient plus d' accord avec l' usage et l' honneur mondain qu' avec l' entière vertu. M Arnauld avait beaucoup d' enfants, et de ce nombre plusieurs filles. On destina l' aînée au monde, au mariage ; et pour les deux suivantes, on décida qu' on les placerait de bonne heure en religion , c' est-à-dire qu' on les constituerait en dignité dans le cloître. Le grand-père, M Marion, tenait surtout à conclure l' affaire avant de mourir ; en aïeul tendre et prévoyant qui s' en va, il voulait user de son p78 grand crédit en tout lieu et de la faveur particulière dont l' honorait Henri Iv, pour obtenir ce qui s' accordait alors par une exception assez fréquente, mais ce qui n' était pas moins contre toute règle et contre le scrupuleux esprit de vérité. Il s' agissait de pourvoir ses deux petites-filles, Jacqueline (depuis, la mère Angélique) et Jeanne (depuis, la mère Agnès), âgées l' une de sept ans et demi, l' autre de cinq ans et demi environ, d' une coadjutorerie ou d' une abbaye. En France, l' affaire était assez simple ; le crédit de M Marion, s' employant d' une part sur l' abbé De Cîteaux, M De La Croix, qui était, nous dit-on, de bas lieu et de sentiments très-peu élevés, et d' autre part agissant auprès de Henri Iv, qui aimait fort son avocat-général et qui était assez coulant sur le chapitre des messes ou des abbayes, devait promptement réussir. Mais à Rome, pour avoir les bulles, c' était négociation plus délicate, et il y eut besoin de dissimuler, disons mieux, d' altérer le chiffre des âges. L' abbé De Cîteaux, pour faire sa cour à M Marion, amena la dame Jeanne De Boulehart, abbesse de Port-Royal, âgée et infirme, à prendre en 1599, pour coadjutrice, la jeune Jacqueline, l' aînée des deux soeurs. Et, sur ce même temps, l' abbaye de Saint-Cyr, de l' ordre de saint-Benoît, étant devenue vacante, on l' obtint pour la petite Jeanne, la cadette. Henri Iv donna parole, ou même brevet de l' une et de l' autre faveur. Seulement il fut convenu qu' une dame des portes, religieuse de Saint-Cyr, y aurait le titre et y remplirait les fonctions d' abbesse par procuration, jusqu' à ce que Jeanne eût atteint ses vingt ans. L' autre cas, celui de la coadjutorerie de Port-Royal, était plus p79 simple ; car on comptait que la dame Boulehart vivrait encore un peu longtemps. Les cérémonies de vêture ne tardèrent pas. On conduisit Jacqueline à l' abbaye de saint-Antoine des champs (au faubourg saint-Antoine), le 1 er septembre 1599, et le lendemain l' abbé De Cîteaux lui donna sa bénédiction solennelle ; en même temps elle prit l' habit de novice. Le jour de saint-Jean de l' année suivante (1600), Jeanne prenait également l' habit de novice à Saint-Cyr, en présence de la même nombreuse compagnie qui avait assisté à la cérémonie de sa soeur. Une fois pourvues comme coadjutrice et comme abbesse, il ne s' agissait plus que d' élever les deux petites filles, de les accoutumer à la religion, et de les former aux charges qu' elles allaient tenir. Les deux soeurs avaient été d' abord huit mois ensemble à Saint-Cyr, dans l' intervalle de la bénédiction de Jacqueline à la prise d' habit de Jeanne. Ensuite on les sépara, et Jacqueline fut placée à Maubuisson, maison de l' ordre de Cîteaux. L' abbesse de Maubuisson était Madame Angélique D' Estrées, soeur de la belle Gabrielle, et vraiment peu digne de l' être : on saura en quel sens. Elle avait également l' abbaye de Bertaucourt, près d' Amiens, et y conduisit une fois la jeune Jacqueline, qui, par occasion, y reçut le sacrement de confirmation. L' enfant changea alors ce nom de Jacqueline en celui d' Angélique qui est devenu si célèbre, et qu' on prit plutôt qu' un autre en considération de Madame D' Estrées. Cette substitution se fit dans l' intention, à ce qu' il paraît, de donner le change à Rome, et afin qu' on y pût réclamer plus tard, sous un nom nouveau et comme pour une autre personne, les bulles qui p80 avaient déjà été refusées. On voit que les jésuites auraient eu beau jeu sur ces commencements de Port-Royal, et qu' ils auraient pu rétorquer avec de légitimes représailles sur les ruses et accommodements de conscience dont Mm Arnauld et Marion ne se firent pas faute dans toute cette affaire, qui n' est pas au bout. L' abbaye de Maubuisson où l' on plaçait la jeune Angélique, sous la tutelle d' une soeur de la belle Gabrielle, pour être élevée chrétiennement, semble d' abord assez étrangement choisie, et le semblera encore plus si l' on s' informe de plus près. p81 Iv. C' est toujours du plus près possible qu' il faut regarder les hommes et les choses : rien n' existe définitivement qu' en soi. Ce qu' on voit de loin et en gros, en grand même si l' on veut, peut être bien saisi, mais peut l' être mal ; on n' est très-sûr que de ce qu' on sait de très-près. Qu' on se rappelle l' expérience : dans les choses de cette vie actuelle et contemporaine, combien de fois ne se trompe-t-on, pas, sinon du tout au tout, du moins beaucoup plus qu' il ne faudrait, en jugeant de loin des hommes, des nations, des villes, des paysages, qu' on s' étonne ensuite, quand on les approche et qu' on les parcourt en détail, de trouver tout autres qu' on ne se les figurait ! à combien plus forte raison doit-il en être ainsi dans l' histoire du passé ! Seulement là, le plus souvent, la vérification dernière p82 est impossible, et l' approximatif seul fait la limite extrême de notre observation. Au moins quand des tableaux, des récits naïfs se présentent, profitons-en pour éclairer certains coins de moeurs et certains caractères de personnages, pour tâcher de nous les peindre sans rien d' abstrait ni de factice, et comme ils étaient, avec leur bon et leur mauvais, dans ce mélange qui est proprement la vie. J' admire Henri Iv, et tous l' aiment ; et c' est là son rôle officiel, en quelque sorte, dans l' histoire, d' être le bon roi et d' être aimé. Pourtant, si nous revenions au temps de Henri Iv, si, avec les idées qu' on s' est aujourd' hui formées de lui, nous avions l' honneur de le voir revivant comme alors et de le pouvoir connaître, nous ne sortirions pas, j' en suis sûr, sans mécompte. Ce ne serait pas sa faute ; car ce qu' il a été, il n' a rien fait pour le cacher, il l' a été tête haute et bien à l' aise : ce serait la faute de notre prévention. Les mémoires de D' Aubigné, quand nous les lisons, défont un peu le personnage officiel, non pas l' héroïque (celui-là subsiste toujours), mais le personnage plus débonnaire qu' il ne faut, et qu' on est habitué à se façonner sous ce nom. L' anecdote à laquelle, à travers ces détours, j' en veux venir sur l' abbaye de Maubuisson, sans prouver beaucoup, n' est point favorable à l' idéal du bon Henri : elle est beaucoup moins contraire à un certain autre côté malin et narquois de Henri Iv, qui fait également partie de la tradition populaire. Madame D' Estrées, à qui notre jeune Angélique est confiée, avant de gouverner l' abbaye de Maubuisson, n' avait que celle de Bertaucourt, près d' Amiens. Un jour donc que Henri Iv était allé à Bertaucourt faire p83 visite à Madame Gabrielle, qui, pour plus de commodité, logeait chez sa soeur l' abbesse, la belle pria le roi de mettre sa soeur à quelque abbaye plus proche de Paris. Le roi lui promit d' y aviser, et sans doute, dans ce rapprochement de sa soeur, Madame Gabrielle pensait surtout à elle-même, et à être plus à portée de son roi cher et volage. Celui-ci pourtant, qui, ce jour-là, ne désirait peut-être qu' à demi, lui fit quelques objections tout en promettant, et lui dit qu' il ne voyait guère pour le moment d' abbaye vacante à la convenance. Elle insista, et en vint à lui indiquer alors l' abbaye de Maubuisson, laquelle en effet, ajoutait-elle, s' était conservé le droit (on ne savait pourquoi, en vérité) d' élire ses abbesses directement, et de les élire perpétuelles : ce qui donnait prise au droit du roi et à casser cette prétendue élection. Le roi promit derechef d' y songer, et à quelques jours de là, étant allé à la chasse dans les environs de cette abbaye, il arriva comme par hasard sous les murs ; il fit demander à entrer. Ce fut grand honneur et grande joie. Il se rendit tout droit au logis abbatial, vers dame abbesse qui s' avançait en hâte pour le recevoir. C' était pour lors une fille de la maison de Pisieux, d' abord religieuse de Variville (près Clermont-En-Beauvoisis), et que celles de Maubuisson avaient élue pour abbesse à cause de sa vertu. Le roi, s' entretenant avec elle, lui dit, sans avoir l' air d' y mettre importance : " madame l' abbesse, qui est-ce qui vous a donné vos provisions pour l' abbaye ? " cette bonne fille n' y entendant pas malice, et saisissant l' occasion de voir confirmer d' un brevet royal son élection libre, repartit bien vite avec révérence : " sire, vous me les pouvez donner quand il vous plaira. " -le p84 roi répliqua en souriant : " j' y penserai, madame l' abbesse, " et ensuite se retira de l' abbaye, raconte-t-on, en faisant dire à cette bonne abbesse qu' il voulait donner la charge à une autre. Elle apprit en effet, peu après, que le roi faisait venir des bulles de Rome ; d' où elle prit épouvante, et se retira à son ancien couvent de Variville, laissant la place nette à la soeur de Madame Gabrielle. Les bulles arrivèrent ; le roi amena lui-même Madame D' Estrées à Maubuisson, tint le chapitre, la mit en possession, et fit promettre l' obéissance aux religieuses. Il eut dès lors deux abbayes pour voir Madame Gabrielle, Bertaucourt, que Madame D' Estrées gardait encore, et Maubuisson plus rapproché. Ne semble-t-il pas que voilà matière toute trouvée à un malin fabliau, comme en contient tant le recueil de Barbazan ou de Le Grand D' Aussy ? La suggestion intéressée de la belle Gabrielle, la promesse de Henri Iv faite d' un air d' objection et de négligence, cette adresse qu' il met à la remplir (intéressé lui-même) ; la partie de chasse, toujours si commode aux doubles desseins, l' air de joie et de révérence de la bonne abbesse qui le reçoit au perron, et qui donne en plein dans le piége de la demande ; le singulier clignement alors du roi grivois, qui rit sous sa moustache de tenir si bien son affaire ; tout cela composerait aisément une petite scène, où il y aurait un peu plus de perfidie que dans le dîner chez Michaut, mais où il entrerait bien du vieil esprit français, de la malice anti-monacale et galante, beaucoup enfin de la vraie physionomie de p85 Henri Iv, -plus que dans la henriade , on le croira. M Andrieux a fait un joli conte de l' histoire du meunier de sans-souci : ce serait un peu ici le contraire. Le despote Frédéric épargne le moulin qui lui gâte la vue ; le bon Henri Iv prend sans façon l' abbaye qui lui convient. On respecte un moulin, on vole une province. On épargne un pays, on vole une abbaye ; l' adage ainsi se doit retourner. C' est qu' idole pour idole, Frédéric tenait encore moins à sa vue de Potsdam que Henri Iv à un désir de Madame Gabrielle. Mais, nonobstant la petite perfidie, les rieurs, en France, seront toujours du parti du diable-à-quatre et de ses amours. Je ne saurais m' empêcher moi-même de regretter que La Fontaine, qui fait bien le pendant de Henri Iv en poésie, et qui n' était bonhomme à son tour que dans cette mesure, n' ait pas écrit, sous le titre de l' abbesse de Maubuisson , un petit conte de plus en vers, eût-il dû s' en repentir après, comme de Joconde . L' année du noviciat étant expirée, la jeune Angélique fit profession, le 29 octobre 1600, entre les mains de l' abbé De La Charité, moine de Cîteaux, délégué par l' abbé supérieur ; elle avait neuf ans. Elle continua de rester à Maubuisson jusqu' en juillet 1602, époque où la dame Boulehart, abbesse de Port-Royal, étant morte, elle alla prendre possession de l' abbaye. Dans l' intervalle (de 1601 à 1602), et depuis que la jeune Angélique avait fait profession, on postulait de nouveau à Rome pour ses bulles : il n' était plus question de la première Jacqueline pour qui on les avait refusées ; on ne parlait que de la jeune Angélique, religieuse p86 professe, âgée, disait-on, de dix-sept ans , ce qui paraissait encore trop de jeunesse et de bas âge à Rome. On y employait activement le cardinal d' Ossat, le grand négociateur, dont il existe une lettre sur ce sujet. Rome d' ailleurs, comme si elle eût eu pressentiment de ce qu' allait devenir, grâce à l' abbesse nouvelle, ce Port-Royal qu' il faudrait réprimer, Rome y mettrait peu de bonne volonté. à défaut de pressentiment, on s' y souvenait du plaidoyer de M Arnauld, des réquisitoires assez récents de M Marion contre les jésuites et contre les prétentions ultramontaines : les véritables scrupules pouvaient bien venir de là. Mais le cardinal D' Ossat, en négociateur habile, s' arma précisément de ces circonstances, représenta l' éclat d' un refus qui aurait couleur politique, l' intérêt de passion qu' y mettrait le parlement, l' adoucissement qui, au contraire, résulterait d' une faveur du saint-siége ; et il emporta enfin comme d' assaut les bulles tant désirées. Il y était question, dans les considérants, des services rendus au monastère de Port-Royal, pendant les troubles de religion, par M Marion, aïeul de l' abbesse, sans les secours et soins duquel le monastère , était-il dit, n' aurait pu subsister . J' avoue que tous ces stratagèmes avérés, joints à l' âge de dix-sept ans qui était un pur mensonge, me rendent moins invraisemblable une parole dénigrante p87 de Tallemant sur les Arnauld, à laquelle je n' avais d' abord pu croire. Il parle d' un jeune avocat d' esprit caustique, nommé De Pleix, qui, ayant été leste un jour au palais en plaidant contre M Arnauld, se vit obligé de faire de publiques excuses. Mais De Pleix se vengea de l' humiliation, et joua depuis un méchant tour à cette famille ; " car il se mit, dit Tallemant, à rechercher dans les registres de la chambre des comptes, et fit voir qu' on avait enregistré des brevets de pension pour services rendus par des enfants de cette famille qui (à la date des brevets) étaient à la bavette, et fut cause qu' on leur raya pour plus de douze ou quinze mille livres de pension. Cela s' était fait par la faute de M De Sully. " la conclusion morale à tirer de tout ceci (car il en faut une, et je n' accumule point ces détails sans dessein), c' est que, dans les affaires du monde, les plus réputés honnêtes gens, fût-ce M De Sully (comme on l' entrevoit au passage), fût-ce M Marion et M Arnauld, peuvent se laisser aller à des actes, à des altérations qui ne sont pas, tant s' en faut ! La justice même. Montaigne, La Rochefoucauld, Molière et La Bruyère, ne s' en étonneraient pas, et volontiers sans doute ils diraient, en haussant les épaules et en souriant d' ironie amère : l' espèce est ainsi. allons plus avant. La seule garantie entière, à ne prendre même les choses que par le côté humain, la seule absolue sauvegarde d' équité constante réside dans une pensée perpétuellement et rigoureusement chrétienne : Port-Royal et les siens nous le rediront assez haut à chaque instant, eux qui ne voyaient dans la nature humaine actuelle, même dite vertueuse, qu' iniquité plus ou moins fardée et sans p88 cesse renaissante, qu' éternelle corruption de coeur à surveiller et à guérir. Les bulles obtenues, et la mère Boulehart morte, la jeune abbesse Angélique fut installée à Port-Royal et mise en possession de son abbaye, le 5 juillet 1602, par le vicaire-général de l' abbé de Cîteaux, après une assemblée capitulaire solennelle et un simulacre d' élection de la part des religieuses présentes. On trouve, dans une relation, l' état précis du monastère au moment où elle y vint : " il y avait pour confesseur un religieux bernardin si ignorant, est-il dit, qu' il n' entendait pas le pater ; il ne savait pas un mot de catéchisme, et n' ouvrait jamais d' autre livre que son bréviaire : son exercice était d' aller à la chasse... etc. " -les religieuses portaient d' habitude, selon la mode mondaine, des gants et des masques. Elles vivaient d' ailleurs, bon gré mal gré, assez pauvrement, étant volées par leurs domestiques : l' abbaye n' avait alors que six mille livres de rentes. Elles étaient treize professes, quand la jeune abbesse y entra ; la plus âgée avait trente-trois ans, et ce fut la seule que Madame Arnauld jugea à propos de faire bientôt éloigner pour sa conduite. p89 Tout continua d' abord comme par le passé, très-futilement et assez innocemment. La jeune abbesse avait dix ans et demi, pourtant aussi peu enfant qu' il était possible de l' être à cet âge, d' un esprit fort vif et avancé, et ne sentant déjà pas mal, au moins humainement, ce qu' elle devait au rôle qu' on l' appelait à remplir. Lorsqu' elle eut onze ans, ce M De La Croix, abbé de Cîteaux, homme fort déférent à M Arnauld, et de très-peu de mérite , comme elle nous l' apprend, offrit de lui-même de la bénir, ce que M Arnauld n' osait sitôt lui demander. Il la bénit donc abbesse, et lui fit faire le même jour sa première communion. Il y eut dans l' intérieur de l' abbaye, à cette occasion, compagnie nombreuse et grand festin. On a, sur ces premiers temps de la mère Angélique, des relations on ne saurait plus circonstanciées, des espèces de dépositions régulières dressées par les principales religieuses qui lui survécurent, et des récits d' elle-même, l' un inachevé, de sa plume, les autres recueillis de sa bouche par M Le Maître, qui la ramenait souvent sur ce sujet et, dès qu' il était seul, écrivait tout fraîchement ce qu' elle avait dit. Durant la dernière moitié de sa vie, on la traitait déjà comme une sainte, de qui il faudrait faire le procès un jour, pour la canoniser ; on se mettait d' avance en mesure, en assemblant les témoignages ; on lui faisait, en un mot, son dossier de sainte , de son vivant. On allait même jusqu' à décacheter, à son insu, les lettres qu' elle p90 écrivait, et l' on en tirait copie pour qu' elles ne fussent pas perdues ; c' est ainsi que nous est parvenue la plus grande partie de sa correspondance avec la reine de Pologne. M Le Maître, très-ardent à ces sortes de biographies, et dont c' était la dévotion , nous dit Du Fossé, de se faire raconter les circonstances personnelles et les aventures spirituelles de chaque solitaire survenant, redoublait naturellement de cette sorte de dévotion à l' égard de sa sainte tante. Ainsi rien ne nous manque sur elle ; on a la série non interrompue de ses moindres actes et de ses pensées ; nous pouvons suivre les mouvements de la grâce dans son coeur, comme si nous y étions. La jeune Angélique, à cette époque, avant le réveil de la grâce, achevait de mener sa vie d' enfance. Elle disait ponctuellement l' office, à commencer par les matines, qu' on avait pourtant remises, pour moins de fatigue, à quatre heures du matin ; et le reste du temps elle jouait ou se promenait dans les enclos. Une des p91 dernières cartes de visite permettait ou même ordonnait que l' abbesse menât la communauté promener sur les terres après les vêpres. Les jours de pluie, elle lisait l' histoire romaine ou des romans. L' abbaye, pour l' ordre matériel, était assez bien menée par la prieure, une dame Du Pont, fille sage et simple. La famille Arnauld venait souvent, Madame Arnauld surtout, qui n' était jamais sans quelque inquiétude, à cause du peu de garantie qu' elle voyait dans des habitudes si faciles. Elle arrivait quelquefois à l' improviste, mais elle n' avait rien à surprendre. Tout heureusement se passait sans déréglement, quoique sans piété vive et sans lumière. Le général de l' ordre, un M Boucherat, successeur de M De La Croix, dans sa carte de visite de décembre 1604, se montrait satisfait, et ne voyait pas autre chose à ordonner, que de porter le nombre des religieuses de douze à seize. De rares et légers incidents variaient cette vie ; on s' en souvenait, on s' en entretenait longtemps. Un jour, Henri Iv chassant aux environs, et ayant su que M Arnauld père était pour le moment dans l' abbaye, pendant ses vacances du parlement, y entra. La jeune Madame de Port-Royal le reçut avec toutes ses religieuses, la croix en tête, et elle-même montée sur de hauts patins, ce qui fit que le roi la trouva bien grande pour son âge. " la modestie du roi fut telle, dit la naïve relation, qu' il témoigna à M Arnauld qu' il n' était entré dans l' abbaye qu' à cause qu' il l' avait su là, et qu' autrement il aurait eu p