Tableau historique et critique de la poésie et du théâtre français au XVIe siècle De Charles-Augustin Sainte-Beuve (1804-1869) TABLE DES MATIERES PREFACE DE LA PREMIERE EDITION TABLEAU POESIE FRANÇAISE. 16EME SIECLE HISTOIRE THEATRE FRANÇAIS. 16EME SIECLE DU ROMAN DU 16EME SIECLE ET DE RABELAIS CONCLUSION APPENDICE VIE DE RONSARD APPENDICE PIECES ET NOTES PREFACE PREMIERE EDITION. En août 1826, l' académie française annonça qu' elle proposerait l' année suivante pour sujet du prix d' éloquence un discours sur l' histoire de la langue et de la littérature françaises depuis le commencement du xvie siècle jusqu' en 1610 . C' est ce qui donna naissance à l' ouvrage qu' on va lire. Le savant et respectable M Daunou voulut bien m' encourager à l' entreprendre, en me promettant les secours de son érudition. Je me mis donc à l' oeuvre, et d' abord je ne songeais qu' à remplir le programme de l' académie. Mais, avant de faire un discours sur l' histoire de notre littérature à cette époque, je sentis le besoin de connaître cette littérature ; je commençai naturellement par la poésie, et le sujet me parut si intéressant et si fécond, que je n' en sortis pas. Il me fallut dès-lors renoncer au concours, et je m' y résignai sans trop de peine, d' autant plus que les résultats nouveaux auxquels je tenais tout particulièrement, présentés sans leurs développements et leurs preuves, eussent pu sembler bien hasardés et téméraires. Quelques parties de ce travail ont déjà été insérées dans le globe (à partir du 7 juillet 1827 et durant les mois suivants) ; je les ai revues, développées et refondues avec le reste du livre. Surtout je n' ai perdu aucune occasion de rattacher ces études du xvie siècle aux questions littéraires et poétiques qui s' agitent dans le nôtre. C' est sur ce point que je réclame en particulier l' attention et l' indulgence du public : car j' ai parlé avec conviction et franchise, sans reculer jamais devant ma pensée. Un autre point pour lequel j' ai besoin encore d' un mot d' explication, sinon d' excuse, c' est le choix et l' espèce de quelques citations que je me suis hardiment permises. La faute en est, si faute il y a, aux auteurs du temps et à la nature même de mon sujet. D' ailleurs, j' ai le malheur de croire que la pruderie est une chose funeste en littérature, et que, jusqu' à l' obscénité exclusivement, l' art consacre et purifie tout ce qu' il touche. Juin 1828. TABLEAU POESIE FRANÇAISE 16EME SIECLE Lorsque les races gauloise, romaine et franke, long-temps froissées et pressées entre la Seine et la Loire, se furent intimement confondues, et qu' il en sortit, vers le règne de Hugues Capet, une nation nouvelle, forte, homogène, avec ses moeurs, ses intérêts et sa destinée à part, on ne tarda pas à voir se former au sein de cette nation un idiome à la fois commun et propre, qui n' était ni tudesque, ni latin, ni même roman, bien qu' il renfermât, en portions inégales, ce triple élément. La langue véritablement française prit naissance. Dès le xiie et le xiiie siècle on aperçoit les premiers essais littéraires et poétiques qui appartiennent à cette langue au berceau ; une double génération, et même très-nombreuse, de poètes et de rimeurs se dessine déjà, les anglo-normands et les français proprement dits : à la tête des premiers, Robert Wace ; parmi les seconds, Chrestien De Troyes. Le brut de Wace ouvre la série des romans de la table-ronde, que prolongent et varient avec intérêt les Tristan et les Lancelot ; parmi ceux du cycle de Charlemagne, on nommera, comme mieux sonnante, la chanson de Roland. Ogier le danois, Regnauld de Montauban, les quatre fils Aymon, vêtus de bleu , et tant d' autres, chevauchent dans les mêmes traces. Il se rédigeait de plus toutes sortes de romans en vers, tels que Godefroi De Bouillon et le poème souvent cité d' Alexandre : c' étaient de longs récits platement rimés. La prose, par Villehardouin et Joinville, arrivait plus légitimement, et comme de plain-pied, à la prédominance naturelle qu' elle n' a plus guère perdue depuis. Les érudits qui se sont occupés des productions de ces temps difficiles croient remarquer qu' il y eut, littérairement parlant, quelque chose comme un siècle de Philippe-Auguste et de saint Louis, ou du moins que, vers la première partie du xiiie siècle, la romane française avait acquis un commencement de perfection qu' on ne retrouve plus aux abords du xvie. Le genre lyrique rendit, dès l' origine, d' assez doux et légers accords sur la guitare de Thibaut de Champagne, de Quènes de Béthune et du châtelain de Coucy. On trouve encore aujourd' hui en les lisant de quoi s' y complaire à travers les obscurités, ainsi qu' aux lais gracieux de Marie de France. Les fables de celle-ci touchent déjà au genre satyrique, le plus riche sans contredit d' alors. Les fabliaux forment pour nous un butin piquant ; ils viennent assez bien, quant à l' esprit et au jeu qui les anime, aboutir et s' enchaîner dans la trame du roman du renart , qui en représente comme l' odyssée. Par malheur, le genre allégorique l' emporta, et le roman de la rose , plus récent, eut tous les honneurs. Cette production célèbre, commencée par Guillaume De Lorris, mais surtout continuée et couronnée par Jean De Meun, qui en agrandit le cadre et en modifia le caractère, demeura jusqu' au milieu du xvie siècle, c' est-à-dire jusqu' à la réforme classique de Ronsard, l' épopée en vogue et la source banale où chaque rimeur allait puiser ; durant cette longue période, elle exerça sur notre poésie l' autorité suprême d' une iliade ou d' une divina commedia . Ce singulier poème national, si souvent imité dans sa forme et dans sa mythologie, n' était-il lui-même qu' une imitation ? L' idée de l' amant qui s' endort, a une vision, puis se réveille à l' instant où la vision finit, était-elle empruntée simplement au songe de Scipion conservé par Macrobe, ainsi que l' auteur en fait parade en commençant ; ou déjà, plus probablement n' était-elle qu' un lieu commun en circulation ; et les chantres provençaux, les premiers, avaient-ils donné l' exemple des fictions de ce genre ? à l' origine, en effet, il y eut, comme on sait, d' étroits rapports entre la littérature française et la poésie romane , qui fut, sinon la mère, du moins la soeur aînée de la nôtre. La croisade des albigeois en particulier, qui précipita le nord de la France contre le midi, tout en ruinant la brillante patrie des troubadours, dut contribuer, ce semble, à enrichir les trouvères de quelque portion de leur héritage. Dans tous les cas, si cette invasion brutale et de pure destruction ne concourut pas à servir directement la poésie des vainqueurs, elle lui laissa au moins la place libre et le dernier mot. Lorsque, après le xiiie siècle, la littérature du midi fut tombée en pleine décadence, la nôtre continua de cheminer dans la voie où elle était engagée. Plus les progrès réels avaient de lenteur, plus les variations de la langue elle-même étaient rapides. Malgré la grande réputation dont elle jouissait déjà en Europe, malgré l' honorable éloge que lui décernait Brunetto Latini, et la stabilité que semblait lui promettre, à dater d' un certain moment, l' autorité du roman de la rose , elle allait se modifiant et changeant de cinquante en cinquante ans environ, et, à chaque phase nouvelle, les écrivains étaient réduits à translater leurs devanciers pour les entendre. Une langue ainsi dénuée de bonne et solide littérature est comme un vaisseau sans lest, qui dérive incessamment. Les implacables guerres de rivalité entre la France et l' Angleterre, qui remplirent une grande partie du xive siècle, puis la première moitié du xve, et où se perdirent les bénéfices du règne tout réparateur de Charles V, furent sans doute pour beaucoup dans cette lenteur ou plutôt cette interruption des progrès littéraires ; mais elles ne suffisent pas pour l' expliquer. On conçoit même que, loin d' étouffer tout-à-fait la poésie, elles auraient dû maintes fois la provoquer en lui prêtant une noble matière. Les faits d' armes chevaleresques et les luttes valeureuses s' étaient reflétés en deux ou trois remarquables fragments épiques : on se demande si, aux approches de Jeanne D' Arc, l' inspiration de patrie ne s' y joignit pas. On est tenté de chercher sur cette fin du xive siècle un Béranger, un chantre sympathique, avec quelque chose de cette énergie et de cette rudesse qu' on aime dans le combat des trente . Le brillant et léger Froissart, toujours amusé, n' offre rien de tel parmi les jolies pièces galantes qu' il brode complaisamment dans les intervalles de ses histoires. On se prend à regretter que, sentiments et forme, tout soit fiction dans les poésies de Clotilde De Surville. Christine De Pisan, plus docte que poète, a fait entendre du moins de patriotiques lamentations . Olivier Basselin, le chansonnier normand, le créateur des Vaux-De-Vire , dut quelquefois mêler à l' éloge du vin et du cidre quelques accents de plainte pour cette belle France si ravagée, quelques imprécations généreuses contre ces anglais qui le mirent lui-même à fin , selon la chronique, c' est-à-dire le tuèrent. Si le souvenir de ces autres poèmes s' est perdu avec celui des événements, comme il arrive trop souvent dans notre oublieuse France, ce serait pour l' antiquaire une belle tâche de les exhumer et de les produire au jour. Quoi qu' il en soit de ces conjectures ou de ces désirs, et sans remonter plus haut que le milieu du xve siècle, époque où finit cette rivalité cruelle et où la découverte de l' imprimerie vient assurer aux travaux de la pensée une notoriété authentique, si l' on se demande quel était alors l' état de la poésie en France, et qu' on en veuille pour ainsi dire dresser l' inventaire, on est à la fois surpris et du nombre prodigieux des ouvrages écrits en vers, et de la pauvreté réelle qui se cache sous cette stérile abondance. Une sorte de décadence pédantesque semble régner et s' étendre, avant qu' aucune maturité fructueuse ait eu son jour. Les romans de chevalerie sont sortis désormais du domaine de la poésie et des rimes, pour circuler de plus en plus terre à terre en prose ; on peut dire, sans trop de plaisanterie, que les chevaliers sont mis à pied. Quant aux vers, le genre allégorique domine : c' est encore le roman de la rose et sa menue monnaie, retournée et distribuée en cent façons ; c' est toujours dangier, malebouche, franc-vouloir, ou faux-rapport , et, à côté de ces éternelles visions de morale galante, ce sont les devis grivois, les propos naïfs d' amour et de table, les plaisanteries malignes contre le sexe et l' église. Ceux même qui, comme Martin Franc, ont l' air de vouloir protester, ne font qu' imiter et affadir. Trop heureux le lecteur en peine à travers ces rangées de rimes, si, dans l' agréable entrelacement d' un triolet, dans la chute bien amenée d' un rondeau, dans le refrain naturel et facile d' une ballade, il trouve par instants de quoi rompre l' uniformité de son ennui ! Toutefois, au temps même dont nous parlons, ces humbles essais d' un tour subtil, dont la vogue se prolongeait depuis le xive siècle, durent quelques grâces nouvelles à Charles D' Orléans et à Villon ; le père de Louis Xii et l' auteur chéri de Marot méritent bien de nous arrêter un peu : ils nous introduiront tout naturellement à la poésie du xvie siècle. Les oeuvres de Charles D' Orléans, découvertes par l' abbé Sallier il y a une centaine d' années, et dont on attend encore une édition correcte et complète, tombèrent dans l' oubli presque en naissant, malgré le nom illustre de l' auteur et le mérite exquis des vers. Elles n' eurent donc à peu près aucune influence sur le goût de l' époque, et ne font qu' en donner un échantillon brillant. C' est même là un des traits principaux par lesquels Charles D' Orléans, successeur paisible et presque ignoré de Thibaut de Champagne, de Jean Froissart, et plus récemment rival inaperçu d' Alain Chartier, se distingue, comme poète, de François Villon, qui fut à certains égards novateur et chef d' école. Il existe d' ailleurs entre eux bien d' autres différences. Le prince, comme on peut croire, a plus d' urbanité que l' écolier de Paris. Le fils de Valentine de Milan a retenu des accents de cette langue maternelle, où déjà Pétrarque avait passé. Prisonnier d' Azincourt, vingt-cinq ans retenu en terre étrangère, a-t-il dû encore, comme Froissart, à cette patrie de Chaucer d' ouïr en effet des tons plus choisis, des échos plus épurés ? Il y a du moins contracté tout naturellement l' habitude de la plainte ; ses ballades respirent une monotonie douce et une tristesse qui plaît. Quand il s' adresse à sa dame, c' est avec une galanterie décente qui trahit le chevalier dans le trouvère. Sensible comme un captif aux beautés de la nature, il peint le renouveau avec une gentillesse d' imagination et une fraîcheur de pinceau qui n' a pas vieilli encore. Souvent, sans qu' il y songe, un sentiment délicat d' harmonie lui suggère cet enchaînement régulier de rimes féminines et masculines qui a été une élégance de style avant d' être une règle de versification. On en pourra juger par les trois petites pièces suivantes, qui justifient tous nos éloges, et au-dessus desquelles il n' y a rien dans leur genre : rafraischissez le chastel de mon cueur d' aucuns vivres de joyeuse plaisance... etc. C' est encore de Charles D' Orléans que sont ces quatre vers, dont seraient fiers et heureux nos plus charmants poètes : comment se peut ung poure cueur deffendre, quand deux beaulx yeulx le viennent assaillir ? Le cueur est seul, désarmé, nu et tendre, et les yeulx sont bien armés de plaisir. La première et la plus longue pièce de vers que présente le recueil de 1803, celle qui commence par ce vers : au temps passé, quant nature me fist, etc., est tout-à-fait dans le goût des fictions allégoriques à la mode. dame nature confie le nouveau-né aux mains de dame enfance ; bientôt Aage , messager de dame nature , apporte à dame enfance une lettre de créance pour qu' elle ait à remettre son pupille aux soins de dame jeunesse , qui à son tour le présente à Vénus et à Cupido . La description de la demeure et de la cour de Cupido ressemble fort au temple du même dieu décrit plus tard par Marot, et a tout autant de délicatesse. Si nous passons de Charles D' Orléans à Villon, le contraste a lieu de nous surprendre. Ce dernier, écolier libertin et fripon, véritable enfant de Paris, élevé dans quelque boutique de la cité ou de la place Maubert, a un ton qui, pour le moins autant que celui de Regnier, se sent des lieux que fréquentait l' auteur. ses plus tolérables espiégleries consistent à voler le vin du cabaretier, la marée des halles, ou le chapon du rôtisseur. Les beautés qu' il célèbre, j' en rougis pour lui, ne sont rien autres que la blanche savatière ou la gente saulcissière du coin. Comme Charles D' Orléans, il a connu la prison, mais cette prison est le châtelet, et il pourra bien n' en sortir que pour Montfaucon ; déjà même l' épitaphe est prête, la complainte patibulaire est rimée. S' il échappe, c' est grâce à Louis Xi, le bon roi, comme il l' appelle, dont il connaissait peut-être quelque compère, et qui était bien capable d' avoir ri du récit d' un des tours pendables. En voilà pourtant plus qu' il n' en faut, ce semble, pour dégoûter les honnêtes gens ; mais, avec un peu d' indulgence et de patience, on se radoucit envers Villon ; en remuant son fumier, on y trouve plus d' une perle enfouie. Lui aussi, au milieu du jargon de la canaille , il a des mets pour les plus délicats . La ballade dans laquelle il se félicite d' avoir fort à propos interjeté appel de sa condamnation, celle qu' il adresse à monseigneur de Bourbon pour lui demander de l' argent, et que Marot n' a eu garde d' oublier en faisant sa charmante épître au roi ; celle enfin des dames du temps jadis , insérée dans le grand testament , sont autant de petites pièces ingénieuses où la grâce perce encore sous les rides : on devine aisément que la poésie a passé par là. Villon excelle surtout dans les refrains, qui font la difficulté et l' ornement de la ballade. Les trois morceaux que nous venons de nommer en reçoivent un tour très-piquant. De toutes les pièces qu' il a enchâssées dans son grand testament , et qu' il lègue à ses amis et parents, faute de mieux, celle qu' il a intitulée les contredicts de Franc Gontier est assurément la plus remarquable par l' expression ; surtout elle donne beaucoup à penser pour l' idée. Je ne sais quel poète s' était avisé de célébrer la vie pastorale, et avait pris pour son héros un berger du nom de Franc Gontier . Villon, qui, pour n' être qu' un pauvre petit écolier , comme il s' appelle lui-même, n' avait pas moins les inclinations passablement splendides, et qui ne sentait que mieux la nécessité du superflu, pour avoir souvent manqué du nécessaire, trouva le poète pastoral fort impertinent, et se plut à le railler dans cette pièce qui rappelle naturellement celle du mondain . Ici l' on n' a pas seulement à louer en Villon un refrain heureux, comme pour d' autres ballades ; presque chaque vers fait image, presque chaque mot est un trait. Le malicieux poète, avec un air de bonhomie, avoue que depuis certain jour qu' il aperçut par le trou de la serrure, sur mol duvet assis ung gras chanoine, lez près ung brazier, en chambre bien nattée, à son costé gisant dame Sydoine, blanche, tendre, pollie et attaintée, il ne prise plus guère la vie champêtre de Franc Gontier et de sa compagne Hélène, ni leurs ébats sous le bel églantier et sur la dure : s' ils se vantent coucher soubs le rosier, ne vault pas mieux lict costoyé de chaise ? Qu' en dictes-vous ? Il juge plus commode de boire hypocras jour et nuit que de boire de l' eau froide tout au long de l' année , et de s' écorcher le gosier d' une croûte de gros pain bis frotté d' ail . Bref, il s' en tient ingénument, pour son compte, à ce vieux dicton qu' il a ouï répéter dans sa petite enfance : qu' il n' est trésor que de vivre à son aise. Des idées si mondaines, et je dirais presque si profanes, dans la poésie, au milieu d' un siècle si peu avancé, méritent quelque attention ; elles se rattachent aux caractères qui distinguent les littératures sorties du moyen âge, et la nôtre en particulier, d' avec celles de l' antiquité. Ce n' est pas en Grèce assurément que la poésie au berceau eût tenu ce langage. Sous un climat heureux, parmi un peuple enfant, elle commença par avoir elle-même la superstition sacrée et la candeur de l' enfance ; elle crut long-temps à l' âge d' or ; toujours elle crut aux charmes d' un beau ciel, aux délices d' une belle nature. Chez nous, au contraire, voilà Villon qui mène tout d' abord les muses au cabaret et presque à la potence ; le voilà qui les désenchante en naissant de leurs chères illusions, les endoctrine de sa morale commode, et les façonne à des manières tant soit peu lestes, qu' elles ne perdront plus désormais. Quelque pudeur naîtra peut-être avec l' âge, une pudeur acquise ; mais la familiarité, la malice, et le penchant au badinage, reviendront toujours par instants, j' en réponds par Clément Marot et Jean La Fontaine. La dignité, la noblesse de ton, aura son tour ; mais la vieille gaîté française aura ses rechutes. Le sentiment n' étouffera pas la moquerie. Nous rencontrerons l' auteur du mondain dans l' auteur de zaïre , et, si de Villon à Voltaire il y a loin à tous égards, le seul trait qu' ils auront de commun n' en sera que plus saillant ; le fonds original de la poésie française n' en ressortira que mieux. Villon est l' aïeul d' une nombreuse famille littéraire dont on reconnaît encore, après des siècles, la postérité à une certaine physionomie gauloise et française. Cette extraction, moins que bourgeoise, n' a rien qui doive faire rougir ; elle a depuis été couverte d' assez de gloire. Tel d' ailleurs qui, pour avoir dressé un guet-apens au xve siècle, fut logé au châtelet et rima sur Montfaucon, aurait bien pu, en des jours plus polis, mériter tout simplement par quelque couplet les honneurs d' un logement royal, et rimer sur la bastille ou sainte-pélagie . Les cinquante-quatre années qui séparent le grand testament de Villon des premières productions de Clément Marot semblent avoir été aussi fertiles en faiseurs de vers que pauvres en véritables talents. Les imitateurs se partageaient désormais entre le genre du roman de la rose et celui des repues franches . De jour en jour plus répandue et plus familière, sans devenir plus rigoureuse, la versification se prêtait à tout. Faute d' idées, on l' appliquait aux faits, comme dans l' enfance des nations : Guillaume Crétin chantait les chroniques de France ; Martial d' Auvergne psalmodiait le règne de Charles Vii année par année ; George Chastelain et Jean Molinet rimaient les choses merveilleuses arrivées de leur temps. Pour relever des vers que la pensée ne soutenait pas, on s' imposait des entraves nouvelles qui, loin d' être commandées par la nature de notre prosodie, en retardaient la réforme et ne laissaient place à nul agrément. Jean Meschinot écrivait en tête d' un huitain : " les huit vers ci-dessous écrits se peuvent lire et retourner en trente-huit manières. " si la rime avait long-temps été l' unique condition des vers, du moins nos anciens poètes l' avaient assez soignée ; dans Villon surtout elle est fort riche. On ne s' en tint pas là : Molinet imagina de finir chaque vers par la même syllabe deux fois répétée, et de rimer en son son , en ton ton , en bon bon ; c' était proprement ramener la poésie à balbutier. Crétin, d' un bout à l' autre de ses oeuvres, se tourmente à faire rimer ensemble, non pas une ou même deux syllabes de chaque vers, mais un ou plusieurs mots tout entiers. Chez lui, ce qui devrait n' être qu' une agréable cadence devient un tintamarre étourdissant ; la pensée disparaît au milieu du bruit, et il faut convenir que la perte n' est pas grande pour le lecteur. Dans le mauvais goût général, quelques auteurs conservaient encore assez de naturel et de simplicité pour que la tradition n' en fût pas interrompue jusqu' à Marot. Nous citerons le bon moine Guillaume Alexis, sur lequel un reflet du siècle de Louis Xiv est venu tomber : La Fontaine l' a honoré d' une imitation. Martial d' Auvergne lui-même, dans les l 1 imitation. Martial d' Auvergne lui-même, dans les vigilles de Charles Vii , a plus d' une fois rendu avec un accent vrai l' amour du peuple pour un roi qui avait chassé l' étranger. D' ailleurs son livre en prose des arrêts d' amour lui a valu aussi un souvenir de La Fontaine. C' est à lui encore, procureur au parlement de Paris, qu' on attribue l' amant rendu Cordelier à l' observance d' amour , joli petit poème qui, sous la forme ordinaire de la vision, contient tous les secrets du code galant, toutes les finesses de la chicane érotique. On ignore à quel spirituel auteur est due la confession de la belle fille , qui est comme le pendant de l' amant Cordelier . Pierre Michault, dans la danse aux aveugles , voit en songe tout le pauvre genre humain qui danse devant Cupidon, la fortune et la mort. Au lieu de la mort, mettez Plutus, et vous aurez pour épigraphe de cette production piquante du quinzième siècle les vers connus de Voltaire : Plutus, la fortune et l' amour, sont trois aveugles-nés qui gouvernent le monde. Vers ce temps, Guillaume Coquillart, prêtre de Reims, se distingue par l' abondance de son style et le jeu facile de ses rimes redoublées, autant que par le cynisme naïf de ses tableaux. Jean Marot, grâce à quelques rondeaux et à deux ou trois chansons qu' on lit dans ses voyages de Gênes et de Venise , ne semble pas indigne de son fils. Jean Le Maire, historien érudit pour son temps et rimeur d' un ton assez soutenu, a mérité aussi d' avoir Clément Marot pour élève, ou du moins de lui donner des conseils utiles de versification. L' évêque d' Angoulême enfin, Octavien De Saint-Gelais, tournait assez galamment les compliments d' amour, en attendant que son fils Mellin fût d' âge à faire mieux que lui. C' est de la sorte que la poésie atteignit, en se traînant, la fin du règne de Louis Xii. François Ier venait de monter sur le trône (1515) ; de tous côtés arrivaient les félicitations poétiques, les ballades et chants royaux, quand le fils d' un poète et valet de chambre de la cour, jeune page de vingt ans, présenta au monarque de même âge un petit traité d' amourettes sous le titre de temple de Cupido . Depuis le roman de la rose , si l' on excepte quelques pièces de Charles D' Orléans et l' amant Cordelier , nulle part les propos de galanterie n' avaient été aussi agréablement tournés, ni les objets symbolisés aussi vivement ; c' était d' ailleurs le même fonds d' idées, la même mythologie. Bel-accueil, à la robe verte, sert de portier au temple ; beau-parler, bien-aimer, bien-servir, en sont les joyeux et très-glorieux patrons. Le pèlerin amoureux esquive adroitement refus, qui se promène dans la nef, et se glisse, à la faveur de bel-accueil, jusque dans le choeur où repose ferme-amour. Mais toute cette allégorie, déjà antique, était rajeunie par la fraîche imagination et les saillies piquantes du poète. Déjà il avait reconnu les deux carquois de l' amour, ou du moins il avait remarqué que le joli dieu, sur son écusson, porte de gueules à deux traits ; de ces traits, l' un a une pointe d' or et enflamme les coeurs, l' autre a une pointe de plomb et les glace : de l' un Apollo fut touché, de l' autre Daphné fut atteinte. Parmi les reliques précieusement suspendues aux autels, il n' oublie ni escus ni ducats , grands chaisnes d' or dont maint beau corps est ceint, qui en amour font trop plus de miracles que beau-parler, ce très-glorieux saint. Pour missel, bréviaire et psautier, on lit dans le temple Ovide, maître Alain Chartier, Pétrarque et le roman de la rose , et les saints mots que l' on dit pour les âmes, comme pater ou ave maria , c' est le babil et le caquet des dames. Quiconque pénètre en ce lieu est fait incontinent moine de l' ordre, sans pour cela qu' on le tonde ; et le sot, comme le sage, y devient du premier coup passé-maître ; car d' amourettes les services sont faits en termes si très-clairs, que les apprentifs et novices en sçavent plus que les grands clercs. Dans le choeur du temple enfin, à côté de ferme-amour, qui n' a d' ailleurs, comme on peut bien penser, qu' une fort petite suite de vrais et loyaux sujets, le pèlerin est assez adroit pour découvrir au fond d' un bosquet, sous la ramée et sur les lis, le bon feu Louis Xii avec sa bien-aimée Anne De Bretagne. Cette façon délicate d' adoucir, en le rappelant, le deuil récent de la France, était bien propre à charmer un jeune prince galant et chevalier. Marot ne s' en tint pas là : en courtisan habile, il lui conseillait, dans un rondeau joint à la dédicace, de suivre, par manière de passe-temps royal, le noble état des armes et le beau train d' amour . L' âge du poète prêtait à ce conseil une convenance et une grâce de plus ; ajoutez qu' on était à la veille de Marignan. Qu' on me pardonne ces détails sur le premier ouvrage de Marot : c' est à la fois le plus long de ses poèmes et celui où il a fait la plus grande dépense d' imagination. Avec cette tournure facile qui ne l' a jamais abandonné, on sent, là plus qu' ailleurs, ce besoin de peindre, qui est surtout un besoin de jeunesse. Gardons-nous pourtant d' exagérer. Maître Clément n' était pas un poète de génie ; il n' avait pas un de ces talents vigoureux qui devancent les âges et se créent des ailes pour les franchir. Une causerie facile, semée par intervalles de mots vifs et fins, est presque le seul mérite qui le distingue, le seul auquel il faille attribuer sa longue gloire, et demander compte de son immortalité. Avec un esprit d' une portée plus ambitieuse, il est à croire qu' il n' eût fait que s' élancer, un peu plus tôt que Ronsard, vers ces hauteurs poétiques, inaccessibles encore, auxquelles Malherbe le premier eut l' honneur d' atteindre et de se maintenir. Heureusement pour lui, son esprit était mieux accommodé à la médiocrité des temps. En poésie comme dans le reste, facile à vivre et prompt à jouir, Marot tire parti de tout ce qu' il trouve, sans rien regretter ni deviner de ce qui manque. On aime à le voir jouer si à l' aise au milieu de tant de gênes ; et, à cette parfaite harmonie entre l' homme et les choses, on reconnaît le poète du siècle par excellence. Né d' un valet de chambre auteur, il annonce de bonne heure lui-même cette double inclination d' auteur et de courtisan. La chicane à laquelle on le destine l' ennuie ; et, secouant la poudre du greffe, il monte à quinze ans sur les tréteaux des enfants sans souci . Bientôt après devenu page, il puise dans le commerce des grands cette délicatesse que l' écolier Villon ne connut jamais. Valet de chambre à son tour, et mêlé à tous les plaisirs des cours de Navarre et de France, sa galanterie, aventureuse comme celle d' Ovide et du Tasse, se prend aux plus nobles conquêtes, et le voilà rival de deux rois. La science, du reste, ne l' occupe guère. j' ai leu, nous dit-il quelque part avec une satisfaction ingénue, j' ai leu des saints la légende dorée ; j' ai leu Alain, le très-noble orateur... etc. Le choix de ces lectures, comme on le voit, est aussi curieux que borné. Pour être juste cependant, il faut ajouter au catalogue Virgile, Ovide, Catulle, Martial, Pétrarque et Villon, dans lesquels le poète n' avait pas dû moins profiter que dans Orose et Valère Maxime. Les disgrâces qui suivirent les premiers débuts de Marot ne font qu' achever son portrait, et donner à sa physionomie je ne sais quelle teinte plus nationale encore. à l' exemple de Villon, il fit connaissance avec le châtelet, et même à deux fois différentes : la première, pour avoir prêté à des soupçons d' hérésie (1525) ; la seconde, pour avoir enlevé un prisonnier aux gens du guet (1527). Toujours il s' en tira en poète, et rima sur ses infortunes avec raillerie et gaîté. Cette fâcheuse accusation d' hérésie pourtant, une fois soulevée contre lui, demeura suspendue sur sa tête ; tout favori du prince qu' il était, elle l' exposa à des tracasseries journalières, à des fuites fréquentes, et l' envoya finalement mourir à quarante-neuf ans sur une terre étrangère. Au milieu d' un grand nombre d' admirateurs, Marot avait eu quelques envieux de sa fortune et de son talent. Dans ses démêlés avec Sagon et La Hueterie, dont il traîne les noms comme à la suite du sien devant la postérité, il a le premier aiguisé ces armes du dédain et du ridicule dont on s' est tant servi après lui dans la polémique littéraire. Ce ne sont pas d' ailleurs les seules armes qu' il ait connues : si François Ier faisait des vers auprès de Marot, Marot fit la guerre à côté de François Ier ; il combattit à Pavie (1525), y reçut une blessure, et partagea quelque temps la captivité de son maître. C' est même à son retour de là que cette autre prison moins honorable le saisit ; ses ennemis profitèrent contre lui de l' absence du prince. Telle fut l' existence passablement agitée du gentil maître Clément , qu' invoquaient plus tard si à loisir La Fontaine et Chaulieu. Elle réunit tout ce qu' il y a de piquant à cette époque : valeur guerrière, politesse de cour, galanteries éclatantes, querelles littéraires, brouilleries avec la sorbonne et visites au châtelet ; peut-on imaginer pour lors une vie de poète qui soit plus véritablement française ? Cette vie se réfléchit tout entière dans les ouvrages de Marot ; ses poésies en ont recueilli et consacré les moindres souvenirs. De là naît le plus souvent une heureuse convenance entre les sujets qu' il traite et la nature de son esprit ; de là encore la convenance merveilleuse de ces sujets avec l' esprit de notre nation et les ressources du langage contemporain. Il n' a guère dérogé en effet au génie de ce langage et à sa propre vocation que lorsqu' il a voulu traduire les psaumes, et accompagner sur son flageolet la harpe du prophète. C' était bien assurément l' esprit le moins biblique, et l' humeur la moins calviniste ; une chose légère. La plupart des menus genres de poésie qu' embrasse notre littérature se trouvent éclos chez lui sans effort d' invention, et avec tout l' attrait de leur simplicité primitive. L' épître familière, l' épigramme, le conte et la chanson y étincellent souvent de grâces originales qui n' ont pas été effacées. Et qu' on ne s' y trompe pas : tout secondaires qu' ils sont depuis devenus, ces genres ont fait long-temps la principale ou même l' unique substance de notre poésie ; long-temps ils ont formé la trame du tissu dont ils ne semblent aujourd' hui qu' une broderie élégante ; et sous ces minces enveloppes que l' âge n' a pas flétries encore était recélé le germe de presque tout notre avenir littéraire. Parmi les épîtres de Marot, il en est deux qu' on a souvent citées, et qu' on ne se lassera jamais de relire. Datées également du châtelet, et adressées, pour la délivrance du captif, l' une à son ami Lyon Jamet, et l' autre au roi lui-même, elles rendent mémorables, dans l' histoire de notre poésie, les deux emprisonnements dont nous avons parlé. La première n' est que la fable du lion et du rat , heureusement appliquée à la situation du pauvre reclus. Le nom de son ami (Lyon) donne à Marot l' idée de l' exhorter à faire le lion et à délivrer le rat prisonnier : ce rôle du rat convient d' autant mieux au patient, qu' il paraît être accusé, pour tout méfait, d' avoir mangé du lard , probablement en carême. à part ces calembourgs assez futiles, qui d' ailleurs rentrent tout à fait dans le goût du temps et même dans le goût français, rien de plus spirituel que cette petite pièce. Le mouvement du début a souvent été reproduit : je ne t' escri de l' amour vaine et folle, tu vois assez s' elle sert ou affolle... etc. Cette fable, que La Fontaine a depuis resserrée en douze vers, est développée par Marot avec une supériorité contre laquelle notre grand fabuliste, en disciple respectueux, s' est évidemment abstenu de lutter. Marot en effet lui avait dérobé par avance les traits les plus charmants du récit. Le lion, par exemple, trouve-t-il moyen par ongles et dents de rompre la ratière, quand le lion est pris à son tour, et que le rat reconnaissant va lui faire ses offres de service, la grand' bête ouvre ses grands yeux, et, les tournant un petit vers son chétif allié, lui dit avec pitié : va te cacher, que le chat ne te voye ! Mais le fils de souris ne tient compte de ces propos : lors sire rat va commencer à mordre... etc. La Fontaine, avec tout son génie, aurait-il fait, je le demande, un rat plus sensé que celui duquel Marot a pu dire : vrai est qu' il y songea assez long-temps ? l' épître au roi, pour le deslivrer de prison (c' est de la seconde prison qu' il s' agit ici), est d' un bout à l' autre un chef-d' oeuvre de familiarité décente et d' exquis badinage : trois grands pendards vinrent à l' estourdie, en ce palais, me dire en désarroy... etc. Voltaire, quand il nous raconte son départ pour la bastille, a bien dit : tous ces messieurs, d' un air doux et benin, obligeamment me prirent par la main : allons, mon fils, marchons... cela est insinuant, plein de tendresse et d' onction sans doute ; mais franchement l' épousée ne vaut-elle pas encore mieux ? à la fin de sa pièce, le poète s' excuse auprès du monarque de l' audacieuse épître qu' il lui envoie sans façon ; peut-être eût-il été plus convenable d' aller en personne parler de l' affaire à sa majesté, mais ajoute-t-il en se ravisant, je n' ay pas eu le loisir d' y aller. Si l' on songe que Marot abonde en traits semblables, on concevra et l' on partagera presque le culte d' amour qu' ont rendu nos plus beaux génies à ses écrits et à sa mémoire ; on concevra aussi que cet amour ait pu aller parfois jusqu' à l' engouement, que le moins dogmatique des poètes ait fait école jusque dans le dix-huitième siècle, et que J-B Rousseau ait pris pour son livre de pupitre l' auteur que prenait volontiers le grand Turenne pour son livre de chevet. Que dire encore de cette autre épître au roi, pour avoir esté desrobé ; de ce portrait tant cité du valet de Gascogne, gourmand, ivrogne, larron et menteur, sentant la hart de cent pas à la ronde, au demourant le meilleur fils du monde ? Que dire de cette demande d' argent, presque libérale à force d' être ingénieuse, et de cette promesse, digne à la fois d' un poète, d' un courtisan et d' un gascon (Marot était tout cela), par laquelle le créancier royal est assuré du paiement de sa créance, sans intérêt s' entend, lorsque son los et renom cessera ? Ce mot-là n' était pas venu à Villon quand il fit une requête toute pareille à monseigneur de Bourbon. Boileau, parmi les traits si variés de louanges qu' il a tournés pour Louis Xiv, n' en a pas inventé de plus pénétrant, de plus soudain et en apparence de plus négligemment jeté. C' est dans cette même pièce que Marot lance, à propos des trois docteurs appelés en consultation sur sa maladie, ce vers plaisant trop peu remarqué au milieu des autres : tout consulté, ont remis au printemps ma guérison... à ces trois épîtres, vraiment délicieuses, on peut joindre celle qu' il adresse au roi en faveur du poète papillon , et dans laquelle, au calembourg près du papillon, on croirait entendre La Fontaine. Une autre épître pour succéder en l' estat de son père , quoique inférieure aux précédentes, ne manque ni d' adresse ni de facilit. Marot a fait des satyres en forme, sous le titre de coq-à-l' asne . " on les nommoit ainsi, dit un contemporain (Th Sebilet), pour la variété inconstante des non cohérents propos que les françois expriment par le proverbe du sault du coq à l' asne. " mais nulle part il n' aborde la satyre avec plus de franchise et de sérieux que dans son enfer , qu' il composa durant son premier emprisonnement. Cet enfer n' est autre que le châtelet lui-même, et l' on devine aisément que les diables ne sont pas les prisonniers. L' indignation se mêle ici à la plaisanterie, et il y a un moment où l' horreur échappe par un cri au sensible poète : ô chers amis, j' en ay veu martyrer tant, que pitié m' en mettoit en esmoy ! Scarron n' avait pas oublié cet enfer lorsqu' il travestissait celui de Virgile, ni Despréaux lorsqu' il creusait l' antre de la chicane. Les juges du temps ne l' oublièrent pas non plus, et s' en vengèrent. Exilé dans la suite et réfugié à Ferrare, Marot se plaint qu' ils lui veuillent grand mal pour petit oeuvre . Après l' épître, l' épigramme a été le triomphe de Marot ; il semble l' avoir inventée, tant il la tourne avec aisance, la manie dans tous les sens, la rapproche à son gré du conte, du madrigal et de la chanson, ou, la laissant à elle-même, l' aiguise avec finesse et la lance au but en se jouant. Il égale plus d' une fois Anacréon, Catulle et Martial ; il traduit même ce dernier. Mais le talent de l' imitation est bien mince dans l' épigramme, et Marot pouvait s' en passer. Poète de son époque et de sa nation avant tout, il emprunte de préférence à la gaîté contemporaine les objets qu' il voue à la raillerie. Le frère Thibault, magister lourdis, docteur en sorbonne, le lieutenant criminel Maillard, quelque époux infortuné ou quelque dame intraitable, sont les textes favoris sur lesquels il glose, et que l' esprit français a commentés long-temps après lui. Réprouver ces plaisanteries du vieux temps contre les gens d' église, les gens de lois, les dames et les maris, serait d' aussi mauvais goût que de prétendre les éterniser. Elles ont fait le charme de nos aïeux, et notre littérature naissante n' a pas eu d' autre sève pour se nourrir. Qui voudrait les supprimer ou les omettre retrancherait stoïquement au xvie siècle tout le côté qui nous touche le plus, et le frapperait non seulement dans quelques agréables poésies, dans quelques romans ingénieux, mais jusqu' en ses productions les plus fortes et les plus généreuses. On peut l' affirmer en effet, sans cet esprit qui dicta telle épigramme gaillarde de Marot, ou telle bouffonnerie graveleuse de Rabelais, la satyre ménippée serait encore à naître ; et qui sait si plus tard, avec tout son jansénisme, Pascal eût écrit ses petites lettres immortelles ? Nous ne suivrons pas Marot dans ses chansons, ballades, chants royaux et rondeaux, non plus que dans l' élégie, qu' il essaya avec quelque succès. Remarquons pourtant, après La Harpe, que l' aimable railleur n' est pas dépourvu de tendresse, et qu' autre part même que dans l' élégie, jusque dans la chanson et l' épigramme, il a laissé échapper quelques vers d' une mélancolie voluptueuse ; mais la sensibilité chez lui n' a qu' un éclair, et une larme est à peine venue que déjà le badinage recommence. En décernant avec justice à Marot le prix du rondeau et de la ballade, Boileau semble d' ailleurs oublier que la ballade florissait bien auparavant, et que le rondeau était depuis long-temps asservi aux refrains réglés , qui le distinguent parmi les autres petits poèmes. Marot, encore une fois, n' a rien inventé, mais il s' est habilement servi de tout. Loin de montrer pour rimer des chemins tout nouveaux , il s' en est tenu aux traces de ses devanciers, et a même laissé à un assez mauvais poète de sa connaissance, appelé Jean Bouchet, l' honneur par trop incommode d' entrelacer régulièrement pour la première fois les rimes féminines et masculines. Le seul perfectionnement de versification qu' on lui puisse attribuer, c' est ce qu' il appelle la coupe féminine , et encore Jean Le Maire la lui avait enseignée. Elle consiste simplement à ne pas terminer le premier hémistiche d' un vers de dix syllabes par un e muet sans l' élider : ainsi Marot n' aurait pas dit, comme Villon en parlant de dame Sidoine : blanche, tendre, pollie et attaintée ; mais il dit fort bien : dès que m' amie est un jour sans me voir. Cette élision, qu' il juge nécessaire à la fin du premier hémistiche, ne lui semble plus telle dans le courant du vers lorsque l' e muet est précédé d' une voyelle, et dans ce dernier cas il s' en abstient toujours. Si la versification n' a dû à Marot aucune réforme matérielle d' importance, personne mieux que lui alors n' en a possédé l' esprit et entendu le mécanisme. Il s' est voué de prédilection au vers de dix syllabes ; vers heureux et naïf, qui, sur ses deux hémistiches inégaux, unit dans son allure tant de laisser-aller avec tant de prestesse, et duquel on pourrait dire, comme du distique latin, que cette irrégularité même est une espièglerie de l' amour. Ce vers déjà si familier à Villon, et depuis si cher à La Fontaine, à Voltaire et à Parny, Marot ne le fait pas, il le trouve et le parle ; c' est son langage de conversation, de correspondance ; on concevrait à peine qu' il pût s' en passer. En lui reprochant la fréquence des enjambements, il faut reconnaître qu' il en a souvent rencontré les bons effets. Après le vers de dix syllabes, c' est celui de huit qu' il préfère. Quant à l' alexandrin, l' idée ne lui vient presque jamais d' y recourir : qu' en faire en des sujets si peu solennels ? Il le voit du même oeil qu' il verrait la joyeuse de Charlemagne ou une vieille armure trop pesante, et ne se sent pas de force à le porter. L' honneur d' avoir soulevé et commencé à dérouiller le vers héroïque appartient en entier à Ronsard et à son école. Nous nous sommes arrêté sur Marot avec soin et même complaisance, parce qu' il représente la vieille poésie française dans sa plus grande pureté, et qu' on trouve en lui le descendant naturel et direct de Guillaume De Lorris, de Jean De Meun, d' Alain Chartier et de Villon. Leur manière, leurs idées, sont communément les siennes, et plus d' une fois il les avoue pour maîtres. Il se fit l' éditeur du roman de la rose , dont il corrigea le style, et des poésies de Villon, qu' il recueillit, déchiffra et restaura de son mieux. On rencontre dans ses oeuvres des exemples et en quelque sorte des échantillons complets de toutes les surannées élégances poétiques, telles que rimes équivoquées, consonnées, concatenées, annexées, fratrisées , autant d' hommages rendus aux coutumes gauloises. Il a poussé son respect pour les anciens jusqu' à proclamer souverain poète françois Crétin, qu' il avait connu dans sa jeunesse. C' était à lui-même que ce titre convenait à tous égards, et l' admiration de ses contemporains n' a pas hésité à le lui décerner. Marot, en effet, au milieu des troubles de son existence, jouit constamment de la gloire la plus entière et la moins contestée. Sagon et La Hueterie n' excitèrent qu' une clameur d' indignation quand ils l' osèrent attaquer durant son exil à Ferrare, et tous les illustres d' alors se croisèrent contre eux pour la défense d' un ami et d' un maître absent. Cette sympathie si vive qui unit Marot aux poètes de son âge s' explique par la merveilleuse opportunité de son talent, non moins que par l' excellence de son humeur : il était trop naïvement de son siècle pour n' en être pas goûté. Un trait encore au portrait de Marot. En restant le disciple de nos vieux poètes français, il l' était peu à peu devenu des anciens grecs et latins, et il les traduisait quelquefois. Mais jamais ces nouveaux maîtres ne lui inspirèrent de dédain pour les premiers ; parce qu' une églogue était belle, il ne jugea pas qu' une ballade dût être sans agrément ; et, en présence de Virgile, il ne songea pas à rougir des rondeaux de son père. Cette ingénuité fait honneur à son naturel et profita à son talent. Plus tard nous aurons occasion de la relever. Au nom de Marot s' associe naturellement celui de Marguerite De Navarre, qui fut la protectrice de sa vie, le sujet fréquent de ses vers, et peut-être plus encore. Nous ne parlons pas ici des contes de cette spirituelle princesse, ni de ses mystères ou comédies pieuses. Plusieurs chansons assez faciles montrent qu' elle sut profiter des exemples et des services de son valet de chambre favori. Elle est la première des trois Marguerites du sang royal dont les talents et les noms poétiques inspirèrent aux rimeurs de ce siècle tant de compliments et de dédicaces fleuries . La seconde, Marguerite De Savoie, était soeur de Henri Ii ; et la troisième, soeur des trois derniers Valois, épousa Henri Iv, qui finit par la répudier. La reine de Navarre transmit ses goûts littéraires à Jeanne D' Albret, sa fille, dont il reste des sonnets adressés à Joachim Du Bellay, et Henri Iv dut sans doute à quelque saillie de cette verve héréditaire les couplets de charmante Gabrielle . Pour en finir tout de suite avec les petits vers des grands personnages, disons que François Ier en a écrit quatre sur le portrait d' Agnès Sorel, huit sur le tombeau de Laure, que Henri Ii en a rimé dix pour Diane De Poitiers, et que Charles Ix en a adressé une vingtaine à Ronsard, ou même davantage. Les adieux de Marie Stuart à la France sont connus. Au reste, en réunissant d' avance ces titres légers, qui n' auraient pas mérité d' être rappelés à part, et qu' il ne faudrait pas trop discuter, nous n' entendons nullement leur reconnaître un droit de préséance en faveur de leur haute origine. C' est seulement d' un bon augure aux muses, quand les rois prennent le devant. L' on a vu que Marot, tant qu' il vécut, n' eut pas de rival en poésie. Celui qui aurait eu le plus de titres pour le devenir est sans contredit Mellin De Saint-Gelais, fils de l' évêque Octavien. Son éducation avait été plus soignée que celle de son ami ; et l' état ecclésiastique, qu' il avait embrassé, lui donnait, avec plus de tranquillité d' esprit, plus d' occasions d' études. à une connaissance assez profonde de l' antiquité, il joignit le goût de la littérature italienne, que Catherine De Médicis naturalisa à la cour ; et, en sa qualité d' aumônier du dauphin, depuis roi Henri Ii, il ne put se dispenser, pour plaire à la future reine, de laisser quelquefois le rondeau pour le sonnet. Aussi, avec plus de correction peut-être et plus d' éclat que Marot, Saint-Gelais est bien loin de la franche naïveté gauloise. Les pièces qu' il a laissées, fort courtes pour la plupart, étincellent de traits soit gracieux, soit caustiques ; mais elles n' ont presque jamais le laisser-aller d' un conte ou d' une causerie. Quand Marot est excellent, il y a chez lui quelque chose de La Fontaine ; quand Saint-Gelais invente le plus ingénieusement, c' est dans le tour de Voiture et de Sarrasin. Ces beaux-esprits lui auraient envié le dizain que voici : près du cercueil d' une morte gisante, mort et amour vinrent devant mes yeux... etc. Après une rupture, il écrit à sa maîtresse qu' on peut raccommoder la flèche brisée de l' amour : l' acier, au lieu de sa soudure, est plus fort qu' ailleurs et plus ferme. Il dit ailleurs : ne tardez pas à consentir et à tel ami satisfaire... etc. Entre deux beautés qui l' agaçaient, il choisit la plus petite : la grande en fut, ce crois-je, bien despite ; mais de deux maux le moindre on doit choisir. Par malheur, cette gentillesse de Saint-Gelais va souvent jusqu' à la mignardise , suivant l' expression d' étienne Pasquier ; et si son mauvais goût n' est pas celui auquel nos vieux poètes et Marot lui-même sont quelquefois sujets, s' il ne fait pas coigner cognac et remémorer remorantin , il joue sur les idées aussi puérilement que d' autres sur les mots, et n' évite le défaut national que pour tomber dans l' afféterie italienne ; témoin le sonnet suivant, qui n' est peut-être pas encore le plus maniéré de tous : voyant ces monts de veue ainsi lointaine, je les compare à mon long déplaisir... etc. Mellin De Saint-Gelais semble n' avoir négligé aucun des contrastes que la poésie pouvait offrir avec sa profession, et il fait souvent servir sa science ecclésiastique à des allusions assez profanes. Tantôt il inscrit un compliment d' amour sur le livre d' heures d' une pénitente, et lui esquisse, pour ainsi dire, la confession de Zulmé ; tantôt, un jour de pâques fleuries, il fait remarquer à sa dame qu' elle doit bien lui alléger ses peines de coeur, puisque Dieu délivre en ce moment les âmes languissantes des limbes. Les portraits de saint Jacques, de saint Michel, de saint George, et même de saint Antoine, lui inspirent plus de quatrains érotiques que d' oraisons, et il ne respecte ni Madeleine, ni les onze mille vierges. Sacrilége pour sacrilége, j' aime encore mieux cette autre pièce dans laquelle il catéchise une dame nouvellement arrivée à la cour : si du parti de celles voulez être par qui Vénus de la cour est bannie... etc. Tout consommé qu' était Mellin dans la galanterie du sonnet et du madrigal, l' obscénité de l' épigramme ne l' a pas rebuté. On doit convenir pourtant qu' il a très-bien réussi en ce dernier genre, et que plus il s' y rapproche de la gaîté un peu grossière de l' époque, plus il en retrouve aussi les saillies et le naturel. La douceur de son style et l' indolence de son humeur n' émoussaient point chez lui le piquant de la causticité ; et Ronsard, avec lequel il eut quelques démêlés littéraires, s' est plaint douloureusement de la tenaille de Mellin . Après Saint-Gelais et Marot, nous n' essaierons pas d' examiner ni même d' énumérer tous les versificateurs qui appartiennent à la première moitié du seizième siècle. Aux causes ordinaires qui, dans presque tous les temps, font naître à foison les mauvais poètes, il s' en joignit ici de particulières, telles que l' imperfection du langage, la faveur peu éclairée des princes ; mais nous en indiquerons surtout une qui s' étend sur l' époque entière. Durant cette grande renaissance des lettres, les esprits studieux embrassaient tout ; la vocation de créer n' était pas distincte du besoin de savoir ; et, dans ce vaste champ de conquête, au milieu de cette communauté de connaissances, on ne songeait pas encore à l' apanage du talent. On faisait des vers comme on faisait de la médecine, de la jurisprudence, de la théologie ou de l' histoire ; et tout lettré d' alors pourrait, à la rigueur, être rangé parmi les poètes. La langue française, dont l' usage se popularisait, ou, pour parler plus exactement, s' ennoblissait de jour en jour, partagea bientôt avec la langue latine les frais de cette poésie sans inspiration, et, sur la fin du siècle, elle en était presque surchargée. Que trouver aujourd' hui dans les rimes de l' imprimeur étienne Dolet, de l' avocat Thomas Sebilet, du mathématicien chimiste Jacques Gohorry ? Ne suffisait-il pas à Pelletier du Mans d' être à la fois médecin, grammairien et géomètre ? Osons dire d' avance la même chose du savant et judicieux Pasquier. Non pas qu' oubliant les exemples des L' Hospital et des De Thou, nous prétendions qu' une instruction profonde soit incompatible avec la poésie ; mais, si elle ne l' exclut pas, du moins elle n' y supplée jamais. Au reste, cette espèce de confusion de limites entre le talent et la science n' a cessé, même pour nos bons esprits, qu' au dix-septième siècle, à l' apparition de nos chefs-d' oeuvre littéraires. On a compris dès lors tout ce que vaut le génie en lui-même, et combien profondément il se distingue de cette facilité commune où l' habitude peut atteindre. Le goût, qui n' est après tout que l' art de discerner et de choisir, a désormais interdit aux hommes d' un vrai mérite en d' autres genres l' envie de devenir versificateurs médiocres, et la ressource d' être réputés poètes excellents. à considérer le talent plutôt que le nombre des ouvrages, nous devons un souvenir à Victor Brodeau, le plus cher favori de Marot, qui le surnomma son fils, et qui nous a conservé de lui le huitain à deux frères mineurs . Cette petite pièce avait été attribuée par les meilleurs connaisseurs du temps à Marot lui-même, et elle égale en effet ce qu' il a fait de mieux en ce genre : mes beaux pères religieux, vous disnez pour un grand merci... etc. On trouve encore dans les oeuvres de Marot une jolie réponse au rondeau du bon vieux temps , faite par Brodeau, et, dans les oeuvres de Saint-Gelais, le quatrain suivant, adressé par le même à une dame qu' il aimait : si la beauté se perd en si peu d' heure, faites m' en don tandis que vous l' avez ; ou s' elle dure, hélas ! Vous ne devez craindre à donner un bien qui vous demeure. Saint-Gelais répondit non moins agréablement au nom de la dame : si ma beauté doit périr en peu d' heure, aussi fera le désir qu' en avez ; ou s' elle dure, hélas ! Vous ne devez estimer bien si le mieux me demeure. Brodeau, mort jeune, a laissé un fils qui s' est distingué dans l' érudition. Quant à lui, tout légers que puissent paraître ses titres auprès de la postérité, son nom s' est conservé avec celui de son maître ; et Voiture s' en est souvenu encore cent ans après, un jour qu' il cherchait une rime à rondeau . Un démêlé poétique qui agita assez vivement les amis et disciples de Marot nous donnera occasion de mentionner quelques autres personnages célèbres du temps, et à la fois de signaler un nouvel exemple de l' influence sociale sur la littérature. La chevalerie avait depuis long-temps perdu l' esprit de son origine, et, d' institution utile qu' elle était d' abord, elle avait dégénéré en pure cérémonie de parade. François Ier, en la recevant de Bayard, en fit une mode de cour, et ce fut à qui en prendrait les couleurs. Les poètes ne furent pas les derniers : chacun avait sa devise, formée de son nom par anagramme, ou empruntée au blason de l' antique chevalerie. C' étaient l' esclave fortuné, l' humble espérant, le dépourvu, le banni de liesse, le traverseur des voies périlleuses ; tous paladins fades et langoureux que Joachim Du Bellay, dans son illustration de la langue françoise , renvoie avec colère à la table-ronde. Vers ce temps, Antoine Héroet, qui fut plus tard évêque de Digne, composa un poème intitulé la parfaite amye , et couronna son héroïne de toutes les perfections platoniques. La Borderie, le même que Marot appelait son mignon , opposa à la dulcinée d' Héroet une amye de cour moins métaphysique et plus profane ; il la proclama néanmoins la plus parfaite des belles. Cette témérité, qui semblait incivile envers le beau sexe, mit en émoi Charles Fontaine, qui entra en lice, et se déclara, dans la contr' amye , le champion de l' amour honnête et légitime. Paul Angier vint alors briser une lance pour la dame de cour, et la venger par une apologie en vers. On voit que le tournoi poétique se pratiqua dans toutes les règles de l' étiquette. C' est sans doute à cette réminiscence de chevalerie que certaines poésies doivent une teinte sentimentale qui, à tous autres égards, contraste si fort avec les moeurs du temps. La lecture plus répandue des livres italiens et espagnols y contribua aussi ; et d' ailleurs il convenait assez qu' à une époque de renaissance littéraire il y eût quelque vif sentiment des jouissances de l' âme. On peut citer pour l' élégance du style et la chasteté de la pensée le conte du rossignol , par l' imprimeur Gilles Corrozet, si c' est à lui qu' on le doit. Ce n' était pas chose vulgaire alors de concevoir deux amants qui plaçassent le bonheur dans le sacrifice. Quoi qu' on en ait dit, ce conte n' a de commun que le nom avec celui, d' un ton bien différent, qu' on lit dans certaines éditions de La Fontaine. le tuteur d' amour, par Gilles D' Aurigny, est un poème tout classique par la décence et la composition. Ici, la mythologie du roman de la rose semble avoir fait place à celle d' Anacréon ; seulement Anacréon eût resserré en douze vers plutôt que délayé en quatre chants l' agréable idée de ce tuteur d' amour qui finit par devenir le pupille, comme tant de tuteurs de comédie. J' en dirai autant de l' ingénieux débat de la folie et de l' amour , par Louise Labé de Lyon, surnommée la belle cordière . La Fontaine, dans sa fable de l' amour et la folie , a trouvé moyen de rassembler et d' embellir encore ce qu' il y a de jolis traits épars dans les cent pages de prose de l' original. Surtout il nous a fait grâce de ces longs plaidoyers qu' Apollon et Mercure, avocats d' office des parties plaignantes, débitent par-devant Jupiter et l' Olympe comme par-devant un parlement, et dans lesquels, pour fortifier leur cause, ils remontent de citations en citations jusqu' à Salomon, David et Jonathas. Louise Labé a laissé peu de vers ; mais, quoiqu' ils paraissent aujourd' hui assez insignifiants, on y reconnaît sans peine, à la douceur et à la pureté des sentiments et de l' expression, que la belle cordière soupirait non loin de la patrie de Laure. à Lyon, vers le même temps, Maurice Scève célébrait en dizains une maîtresse du nom de Délie , avec une érudition profonde dont nos vieux poètes ne se doutaient pas, et une constance exemplaire dont ils se piquaient encore moins. Mais ce n' étaient là que des fleurs artificielles, et la France n' était pas à beaucoup près purgée du fumier de Villon. On a vu Marot, tout en restant fidèle à la bonne vieille gaîté, la tempérer et la relever à la fois par une délicatesse de meilleur goût. La cour avait été sa maîtresse d' école , suivant son heureuse expression. Autre part qu' à la cour, au fond des provinces, surtout dans ces provinces étrangères par leur situation à tout rapport avec l' Italie, telles que l' Anjou et le Poitou, la jovialité la plus effrénée perpétuait ses traditions et prolongeait ses repues franches . Mais on peut dire qu' elle s' est surpassée elle-même dans la légende de maître Pierre Faifeu , et qu' elle y a fait des miracles. Ce Pierre Faifeu, écolier d' Angers, avait laissé dans le pays la réputation du plus joyeux compagnon et du gaudisseur le plus insigne qu' on eût vu depuis Villon. Il paraît en effet que Villon, après avoir manqué le gibet à Montfaucon, s' était retiré sur ses vieux jours à Saint-Maixent, entre Poitiers et Angers, et, à en juger par le récit de Rabelais, il y donnait passe-temps au peuple, en célébrant des mystères et jouant des diableries. Faifeu avait pu recueillir les souvenirs tout récents de maître François ; et, si la légende est véridique, il a bien égalé son patron, du moins en tours pendables. Comparés à lui, Villon, Patelin, le valet de Gascogne et Panurge sont presque des honnêtes gens et de la bonne compagnie. Ce qui ajoute encore à l' effet de cette chronique scandaleuse, c' est qu' elle est dédiée à maître Jean Alain, prêtre, et mise en vers par son très-humble serf, petit disciple et obéissant chapelain, Charles De Bourdigné , lequel, selon la croix du Maine, florissoit à Angers en 1531. J' ignore si le chapelain n' a pas renchéri sur les hauts faits de son héros ; du moins il n' a pu les atténuer, car, en matière d' escroquerie et de débauche, on ne connaît rien au delà. Le bonhomme d' ailleurs, disons-le pour sa justification, nous a l' air de trouver tout cela fort innocent, et qui plus est, fort plaisant ; au besoin même, il y glisse son proverbe ou un petit bout d' oremus . Le seul trait tolérable de la facétie est d' avoir fait mourir Faifeu de mérancolie aussitôt après son entrée en ménage. Ce serait ici le lieu de parler de Rabelais, si nous le rangions parmi les poètes, comme Marot l' a fait sans hésiter. Mais en reconnaissant qu' il y a plus de poésie, c' est-à-dire d' invention réelle, dans son inconcevable et monstrueuse épopée qu' en aucun ouvrage du temps, nous le réservons à part pour lui consacrer l' examen détaillé qu' il mérite et qui dans ce moment nous éloignerait trop de notre sujet. Jusqu' à la mort de François Ier (1547), la poésie ne présente aucune autre production digne de remarque ; et, si nous jetons les regards en arrière, nous verrons que, même en se polissant par degrés, elle était restée constamment fidèle à l' esprit de son origine. Quelque différence de ton qu' il y ait entre le temple de Cupido et la légende de Faifeu , entre la parfaite amye d' Héroët et l' épigramme contre magister lourdis , on y saisit toujours plus ou moins l' accent de Charles D' Orléans ou de Villon, de Thibaut de Champagne ou du roman de la rose . Mais subitement tout change. Henri Ii monte sur le trône ; comme son père il aime les lettres, et même il les cultive. Son aumônier, c' est l' ami de Marot, Mellin De Saint-Gelais ; son poète en titre, c' est François Habert, disciple des deux précédents. Thomas Sebilet, publie un art poétique en 1548. Cet art poétique, nourri d' ailleurs des préceptes de l' antiquité et des remarques les plus judicieuses, rend solennellement hommage à nos bons et classiques poètes françois, comme sont, entre les vieux, Alain Chartier et Jean De Meun ; et, entre les jeunes, Marot, Saint-Gelais, Salel, Héroët, Scève, et tant d' autres bons esprits . Marot surtout y obtient d' un bout à l' autre les honneurs de la citation, et l' ouvrage, à le bien prendre, n' est qu' un inventaire, un commentaire de ses poésies, une perpétuelle invocation d' un texte consacré. Tout enfin semble promettre à Marot une postérité d' admirateurs encore plus que de rivaux, et à la poésie un perfectionnement paisible et continu, lorsqu' à l' improviste la génération nouvelle réclame contre une admiration jusque là unanime, et, se détachant brusquement du passé, déclare qu' il est temps de s' ouvrir par d' autres voies un avenir de gloire. L' illustration de la langue françoise par Joachim Du Bellay est comme le manifeste de cette insurrection soudaine, qu' on peut dater de 1549 ou 1550, qui se prolonge, telle qu' une autre ligue, durant la dernière moitié du siècle, et dont Malherbe, sous Henri Iv, a été le pacificateur. Cet éclat, si mémorable en lui-même et par ses suites, a eu des causes qu' il importe d' expliquer. Depuis la renaissance des lettres, les savants proprement dits ne s' étaient pas occupés de prose ni à plus forte raison de poésie française ; et, lorsqu' au milieu de leurs doctes commentaires, une velléité poétique, provoquée le plus souvent par le génie de l' imitation, venait distraire leur esprit, c' était en grec ou pour le moins en latin qu' ils avaient coutume d' y satisfaire. Les poètes français étaient pour la plupart des ignorants assez spirituels, élevés dans les maisons des grands ou dans les loisirs de quelque monastère ; et, s' ils laissaient par moments les sujets oiseux d' amour et de facétie, c' était moins pour étudier l' antiquité que pour écrire en rime ou en prose la chronique du temps. Quelques-uns, il est vrai, comme Jean Le Maire De Belges, étaient allés loin dans cette espèce d' érudition moderne ; mais elle ne pouvait exercer aucune influence heureuse sur leur veine poétique. Cependant la langue française gagnait du terrain chaque jour. François Ier la consacra dans les tribunaux par son ordonnance de 1539, l' imposa dans l' enseignement à ses professeurs du collége de France, et lui prêta en toute occasion la sanction de sa faveur. On vit Guillaume Budée se mettre, déjà vieux, à écrire en français l' institution du prince ; Louis Le Roy se préparait à devenir célèbre par ses traductions. Mais ces savants, malgré leur bonne volonté de plaire au monarque, ne purent jamais vaincre leurs premières habitudes au point de s' abaisser à notre poésie, et elle resta, durant le règne de François Ier, à la disposition de Clément Marot et de ses amis, qui, sans mériter du tout le nom d' ignorants, étaient néanmoins la plupart, sauf quelques exceptions, des courtisans assez dissipés et paresseux, plus versés dans Alain Chartier et Jean De Meun que dans les textes d' Euripide ou d' Homère. On avait donc, si je puis ainsi la définir, une sorte de reflorescence un peu mixte et semi-gothique encore en poésie. Le contre-coup de la vraie renaissance grecque-latine retardait sensiblement sur notre parnasse. Voilà pourtant que, sous les érudits de l' époque, et soumise à leur forte discipline, s' élevait en silence une génération studieuse et ardente, qui se prenait à la fois d' une admiration jalouse pour les chefs-d' oeuvre antiques et d' une vive compassion pour cette langue maternelle jusque-là si délaissée. Les lauriers d' Athènes et de Rome enlevaient ces jeunes coeurs ; et, autour d' eux, quelques rondeaux naïfs, quelques joyeuses épigrammes, n' avaient pas de quoi les remplir. Ils allaient même jusqu' à mépriser ces humbles mais piquantes productions du terroir gaulois, et l' on aurait dit qu' elles eussent perdu toute leur saveur pour des palais ainsi abreuvés de vieux falerne. La frivolité des poètes français ne leur inspirait aussi qu' une fort médiocre estime ; ils la jugeaient du haut de leur érudition, et ne se souvenaient pas assez que cette frivolité diminuait de jour en jour, et que la poésie n' était déjà plus une simple affaire de cabaret ou de salon. Clément Marot, en effet, dont le père rimait, sans savoir ni grec ni latin, avait acquis de lui-même une instruction assez étendue, si l' on a égard à sa vie bien courte, sans cesse partagée entre les plaisirs de la cour et les soins de l' exil. Saint-Gelais unissait à l' étude de l' antiquité et de la littérature italienne, au talent du chant et de la musique, les connaissances qu' on avait alors en médecine, géométrie, astronomie et théologie. Hugues Salet traduisait l' iliade , Antoine Héroët l' androgyne de Platon, François Habert les métamorphoses d' Ovide. Charles Fontaine possédait la didactique de son art beaucoup mieux qu' il ne le pratiquait. La réforme en un mot s' introduisait peu à peu dans la poésie, et les hommes qui la cultivaient ne restaient aucunement étrangers au mouvement intellectuel de cette mémorable époque. C' est ce qu' oublièrent trop les jeunes disciples de l' antiquité. Colorant leurs préjugés d' érudits de toutes les illusions de la jeunesse et du patriotisme, ils prononcèrent qu' il n' existait rien en France, et se promirent de créer tout. Sur la foi d' un si beau voeu, ils rêvaient déjà pour leur pays une gloire littéraire pareille à celle dont resplendissait pour la seconde fois l' Italie. Du premier jour de sa majorité, cette jeunesse s' émancipa impétueusement, et, selon l' énergique expression d' un contemporain (Du Verdier), on vit une troupe de poètes s' élancer de l' école de Jean Dorat comme du cheval troyen. Joachim Du Bellay les harangua pour ainsi dire avant l' action. Résumons ici les principales idées de son livre remarquable, et justifions par là nos assertions, qui pourraient sembler exagérées et ne sont pourtant que rigoureuses. " les langues, disait Du Bellay, ne naissent pas, comme les plantes, les unes infirmes et débiles, les autres saines et robustes : toute leur vertu gît au vouloir et arbitre des mortels. Condamner une langue comme frappée d' impuissance, c' est prononcer avec arrogance et témérité, comme font aujourd' hui certains de notre nation, qui, n' étant rien moins que grecs ou latins, déprisent et rejettent d' un sourcil plus que stoïque toutes choses écrites en françois. Si notre langue est plus pauvre que la grecque ou la latine, ce n' est pas à son impuissance qu' il faut l' imputer, mais à l' ignorance de nos devanciers, qui nous l' ont laissée si chétive et si nue qu' elle a besoin des ornements et pour ainsi dire des plumes d' autrui. Qu' on ne perde pourtant pas courage : les langues grecque et latine n' ont pas toujours été ce qu' on les vit du temps de Démosthènes et de Cicéron, et d' ailleurs le règne du grand roi François a montré, par toutes sortes de traductions, que notre langue françoise n' avoit pas eu à sa naissance les astres et les dieux si ennemis. Philosophes, historiens, médecins, poètes, orateurs grecs et latins, ont appris à parler françois. Les hébreux même ont été mis au langage vulgaire, au grand regret de ces druides vénérables, qui ne craignent rien tant que la découverte de leurs mystères. Cependant les traductions ne suffisent pas pour illustrer la langue. Elles peuvent bien reproduire cette partie des anciens qu' on nomme invention, mais non pas celle qu' on nomme élocution. Or, sans l' élocution, toutes choses restent comme inutiles et semblables à un glaive encore couvert de sa gaîne ; sans métaphores, allégories, comparaisons et tant d' autres figures et ornements, toute oraison et poème sont nus et débiles. D' où il arrive que, si dans la lecture d' un Homère, d' un Démosthènes, d' un Cicéron ou d' un Virgile, vous passez du texte à la traduction, il vous semble passer de l' ardente montagne de l' Etna sur le froid sommet du Caucase. Pour ces raisons, qu' on se garde bien, entre autres choses, d' oser jamais traduire les poètes ; car ce seroit les trahir et les profaner, à moins pourtant qu' on n' y soit forcé par le commandement exprès des princes et grands seigneurs, et par l' obéissance qu' on doit à de tels personnages. Les romains ont bien su enrichir leur langue sans vaquer à ce labeur de traduction ; mais ils imitoient les meilleurs auteurs grecs, se transformant en eux, les dévorant, et, après les avoir bien digérés, les convertissant en sang et en nourriture. C' est en cette manière qu' il nous faut imiter les grecs et les latins. Autant néanmoins que ces emprunts sont louables à l' égard des sentences et des mots d' une langue étrangère, autant ils sont odieux et sordides à l' égard des auteurs d' une même langue, comme on voit faire à certains savants qui s' estiment meilleurs à proportion qu' ils ressemblent davantage à Héroët ou à Marot. " tout ce qui précède s' adresse également à l' orateur et au poète, qui sont comme les deux piliers de l' édifice de chaque langue. Mais, comme étienne Dolet a formé l' orateur françois , je ne m' occuperai qu' à ébaucher le poète. Il faut lui recommander avant tout l' imitation des grecs et des latins. Que Marot plaise aux uns parce qu' il est facile et ne s' éloigne point de la commune manière de parler ; qu' Héroët plaise aux autres parce que tous ses vers sont doctes, graves et élaborés : pour moi, de telles superstitions ne m' empêchent point d' estimer notre poésie françoise, capable de quelque plus haut et meilleur style que celui dont nous nous sommes si longuement contentés. De tous nos anciens poètes, il n' est presque que Guillaume De Lorris et Jean De Meun qui méritent d' être lus, et encore pour curiosité bien plus que pour profit. Les plus récents sont assez connus par leurs oeuvres, et j' y renvoie les lecteurs pour en faire jugement. Je dirai pourtant que Jean Le Maire De Belges me semble avoir le premier illustré et les gaules et la langue françoise, en lui donnant beaucoup de mots et de manières de parler poétiques, qui ont bien servi même aux plus excellents de notre temps. Ceux-ci ne sont pas en bien grand nombre ; hors cinq ou six, qui servent au reste comme de porte-enseignes, la tourbe des imitateurs est si ignorante en toutes choses, que notre langue n' aura garde de s' étendre par leur moyen. Toi donc qui te destines au service des muses, tourne-toi aux auteurs grecs et latins, même italiens et espagnols, d' où tu pourras tirer une forme de poésie plus exquise que de nos auteurs françois. Ne te fie point aux exemples de ceux des nôtres qui ont acquis grande renommée avec point ou peu de science, et ne m' allègue point que les poètes naissent ; ce seroit chose trop facile que d' atteindre ainsi à l' immortalité. Qui veut voler par les bouches des hommes doit longuement demeurer en sa chambre ; et qui désire vivre en la mémoire de la postérité doit, comme mort en soi-même, suer et trembler maintes fois ; et autant que nos poètes courtisans boivent, mangent et dorment à leur aise, il doit endurer la faim, la soif et de longues veilles : ce sont les ailes dont les écrits des hommes volent au ciel. Lis donc, et relis jour et nuit les exemplaires grecs et latins ; et laisse-moi aux jeux floraux de Toulouse et au puy de Rouen toutes ces vieilles poésies françoises, comme rondeaux, ballades, virelais, chants royaux, chansons, et telles autres épiceries, qui corrompent le goût de notre langue et ne servent sinon à porter témoignage de notre ignorance. Jette-toi à ces plaisantes épigrammes, à l' imitation d' un Martial ; distille d' un style coulant ces lamentables élégies, à l' exemple d' un Ovide, d' un Tibulle et d' un Properce ; fredonne sur la musette ces églogues rustiques dont Marot a montré l' usage dans l' églogue sur la naissance d' un enfant royal ; sonne-moi aussi ces beaux sonnets de savante et agréable invention italienne ; remplace-moi les chansons par les odes, les coq-à-l' âne par la satire, les farces et moralités par les comédies et tragédies. Choisis-moi, à la façon de l' Arioste, quelqu' un de ces beaux vieux romans françois, comme un Lancelot, un Tristan, ou autres, et fais-en renaître au monde une admirable iliade ou une laborieuse énéide. Sur toute chose, observe que ton poème soit éloigné du vulgaire. Je voudrois bien dire ici, en passant, à ceux qui écrivent nos romans en beau langage pour les demoiselles, d' employer cette grande éloquence à recueillir les fragments de vieilles chroniques françoises, et, comme a fait Tite-Live des annales et autres anciennes chroniques des romains, d' en bâtir le corps entier d' une belle histoire. " suivent plusieurs conseils de versification, la plupart fort judicieux ; puis, venant à parler des mauvais poètes français, Du Bellay leur lance cette invective : " ô combien je désire voir sécher ces printemps (Jean Le Blond, ami de Sagon, avait intitulé un poème, de 1536, le printemps de l' humble espérant), rabattre ces coups d' essay (Sagon avait intitulé son attaque contre Marot coup-d' essay), tarir ces fontaines (Charles Fontaine intitulait ses poésies ruisseaux de Fontaine ) ! Je ne souhaite pas moins que ces dépourvus , ces humbles espérants , ces bannis de lyesse (François Habert, poète de Henri Ii, prenait ce nom), ces esclaves fortunés (Michel D' Amboise), ces traverseurs (Jean Bouchet, traverseur des voies périlleuses ), soient renvoyés à la table-ronde, et ces belles petites devises aux gentilshommes et demoiselles dont on les a empruntées ! Je supplie Phébus-Apollon que la France, après avoir été si longuement stérile, enfante bientôt un poète dont le luth bien résonnant fasse taire ces enrouées cornemuses. " après avoir, dans une dernière et chaleureuse allocution, exhorté nos auteurs à se convertir à la langue maternelle, après les avoir, pour ainsi dire, enivrés d' un dithyrambe en l' honneur de la France, et s' être écrié, à la manière de César, qu' il vaut mieux être un Achille chez soi qu' un Diomède ailleurs, Du Bellay poursuit dans son style de poète, et passe en ces termes le Rubicon : " là doncques, françois, marchez courageusement vers cette superbe cité romaine, et des serves dépouilles d' elle (comme vous avez fait plus d' une fois) ornez vos temples et vos autels. Ne craignez plus ces oies criardes, ce fier Manlie, et ce traître Camille, qui, sous ombre de bonne foi, vous surprenne tout nuds, comptant la rançon du capitole ; donnez en cette Grèce menteresse, et y semez encore un coup la fameuse nation des gallo-grecs. Pillez-moi, sans conscience, les sacrés trésors de ce temple delphique, ainsi que vous avez fait autrefois ; et ne craignez plus ce muet Apollon, ses faux oracles, ni ses flèches rebouchées. Vous souvienne de votre ancienne Marseille, seconde Athènes, et de votre Hercule gallique, tirant les peuples après lui par leurs oreilles, avec une chaîne attachée à sa langue. " quoi qu' on puisse aujourd' hui penser de ces éblouissantes promesses, l' augure en est sur l' heure accepté, et la croisade commence. " ce fut une belle guerre que l' on entreprit lors contre l' ignorance, " nous dit en ses recherches Pasquier, dont le vieux coeur se réchauffe après quarante ans à ces souvenirs de jeunesse. Son imagination s' anime pour les peindre, et il se plaît à nous montrer Pierre De Ronsard, Pontus De Thiard, Remi Belleau, étienne Jodelle, Jean-Antoine De Baïf, s' avançant en brigade, et formant ce qu' il appelle le gros de la bataille. " chacun d' eux avoit sa maîtresse qu' il magnifioit, et chacun se promettoit une immortalité de nom par ses vers : vous eussiez dit que ce temps-là étoit du tout consacré aux muses. " le siècle entier est désormais gagné à cette génération ardente ; tous les nouveaux poètes s' enrôlent sous leurs bannières, et quelques-uns même des anciens, tels que Maurice Scève de Lyon, Jacques Pelletier du Mans, Thomas Sebilet et Théodore De Bèze, se rallient à eux. Vainement le bon gaulois Rabelais prodigue-t-il ses bouffées de railleries à un style qui rappelle le jargon de son écolier limousin : on ne prend pas son rire au sérieux, et, quand il meurt, ceux même dont il s' est moqué lui font à l' envi de belles épitaphes. Vainement Saint-Gelais, avec son goût raffiné et sa plaisanterie caustique, essaie-t-il de parodier devant le monarque les odes enflées de Ronsard : il est réduit, dans l' intérêt de sa propre renommée, à en passer par une réconciliation, à subir les éloges du jeune vainqueur, et, lui laissant désormais libre carrière, il se réfugie tristement dans les vers latins. Charles Fontaine pourtant voulut répliquer : il était personnellement attaqué par Du Bellay, et, comme celui-ci avait joint au livre de l' illustration plusieurs sonnets où il célébrait une maîtresse du nom d' Olive , Fontaine tenait à prouver que l' eau de sa fontaine dureroit autant que le feu de l' huile d' olive . Sa réponse intitulée quintil horatian (1551) est une critique de détail quelquefois ingénieuse, mais le plus souvent futile. Le poète grammairien reproche à Du Bellay, ici d' avoir écrit défense avec deux ff et un c ; là d' avoir appelé Horace le pindare latin ; plus loin d' avoir hasardé la métaphore du sourcil stoïque ou celle du glaive engaîné . Il lui fait même un crime d' avoir employé, au lieu de pays , le mot de patrie , qui n' avait pas encore apparemment droit de cité en France. S' il en vient à l' examen des poésies, les remarques sont toujours de la même force. Du Bellay avait appelé le Parnasse le mont deux fois cornu , et Fontaine lui observe très-judicieusement que c' est assez d' une fois : " car, dit-il, il n' y a que deux croupes, et, s' il étoit deux fois cornu, il y en auroit quatre. " quant aux critiques plus importantes et réellement décisives, Fontaine les touche bien en passant, mais il les fait trop peu ressortir. Nous y insisterons davantage. Dans le noble dessein d' illustrer la langue et en particulier la poésie française, il ne fallait pas injustement flétrir tout ce que la France avait produit jusque là de naïf et d' indigène. Du Bellay se fâche hors de propos contre les rondeaux et ballades, dont la vogue était déjà passée ; il oublie que Saint-Gelais, Scève, Salel et Héroët faisaient fort peu de rondeaux, et que ceux de Marot n' avaient guère été que des exercices de jeunesse, des réminiscences de la muse paternelle. Ces innocents poèmes, quoiqu' un peu vieillis, méritaient de sa part moins de mauvaise humeur ; ils ne corrompaient aucunement la langue, et, en fait d' épiceries , les sonnets à l' italienne et les épigrammes à la Martial pouvaient compter pour bien davantage. Ces sonnets n' étaient pas d' ailleurs exclusivement propres à la nouvelle école, puisque Saint-Gelais en composait d' excellents ; et les épigrammes de Martial n' avaient pas de quoi faire oublier les épigrammes toutes récentes de Marot. Les élégies de celui-ci, puisqu' on voulait absolument des élégies, avaient droit à quelque mention ; son églogue en avait bien moins, et c' était montrer peu de discernement que de proposer en modèle cette froide allégorie. Le coq-à-l' âne , en devenant satire , changeait de nom plutôt que de nature, et l' on ne faisait que récuser, comme parrain du genre, Marot, qui, pour des français, était aussi compétent que Thespis. à quel propos encore repousser la chanson et lui défendre de fleurir à distance respectueuse de l' ode ? La tragédie nous manquait, sans doute ; mais la farce était par moments de la bonne et franche comédie : comme étude dramatique, patelin et quelques chapitres de Rabelais valaient bien l' andrienne . à tout prendre, la réforme proclamée par Du Bellay comme une découverte de la veille se réduisait à deux parts, dont l' une n' était pas aussi neuve ni l' autre aussi praticable qu' il le prétendait. L' épigramme, l' élégie, l' églogue, le sonnet, la satire et l' étude des chefs-d' oeuvre anciens appartenaient déjà à Marot, à Saint-Gelais, et à leur école : restait à Du Bellay l' honneur de proposer l' ode pindarique, la comédie et la tragédie grecques, aussi bien que le poème épique. Mais l' exécution a montré que lui et ses amis ont en cela méconnu et forcé le génie de leur époque. Ne trouvant point en France de vocabulaire poétique tout fait, ni même assez d' éléments dont on pût le composer à leur guise, ils se sont mis à exploiter en grammairiens le grec, le latin et l' italien ; manoeuvres avant d' être architectes, ce n' est qu' après la fatigue de ces doctes préliminaires qu' ils ont abordé la poésie. Surtout ils ont évité d' en faire une chose accessible et populaire : odi profanum vulgus était leur devise, et elle contrastait d' une manière presque ridicule avec la prétention qu' ils affichaient de fonder une littérature nationale ; alors qu' on se moquait des vénérables druides et des recéleurs de mystères , il convenait mal de les imiter. Qu' est-il donc advenu, que devait-il advenir de cette langue savante, construite sur la langue populaire ? La langue populaire a fait un pas, et tout l' échafaudage de la langue savante a croulé. L' accident était soudain ; et, comme le sublime désappointé touche au grotesque, un long rire a éclaté comme à une chute de tréteaux. Pour nous, qui venons plus tard, une disposition plus sérieuse et plus équitable dirigera notre examen, et, la part une fois faite à la sévérité, nous reconnaîtrons que l' erreur de Du Bellay et de Ronsard n' a pas été une erreur vulgaire ; qu' elle suppose une rare vigueur de talent, de longues veilles, un dévoûment profond, une pure et sainte conception de la poésie. Nous compatirons à ces nobles coeurs qui se débattaient contre une langue rebelle à leur pensée ; et les victimes enchaînées sous l' écorce des arbres dans la forêt enchantée du Tasse nous donneront l' idée du supplice qu' ils durent subir. Tant d' efforts, après tout, n' ont pu rester sans effets. La langue y a gagné une foule de mots et de tours dont jusque là elle n' avait pas ressenti le besoin, et dont plus tard elle s' est heureusement prévalue. Si l' importation a été parfois violente et capricieuse, comme dans une sorte de seconde invasion romaine, elle a laissé du moins de ces traces récentes et vives, telles qu' on en retrouve encore tout à nu dans le grand Corneille. De plus il faut songer que les innovations même les plus légitimes ne s' accomplissent jamais à l' amiable ; en toute réforme on n' obtient que peu, quoiqu' on réclame beaucoup ; ce qui semble un appareil superflu d' efforts n' est souvent que l' instrument nécessaire du moindre succès ; et peut-être, pour reprendre une image déjà employée, peut-être l' échafaudage fastueux dressé par Ronsard et abattu par Malherbe n' avait-il rien que de strictement indispensable à la construction de l' édifice régulier qui l' a remplacé. Mais avant d' aborder Ronsard, qui fut le grand artisan de la réforme poétique, arrêtons-nous encore à Du Bellay, qui l' avait prêchée avec tant de zèle et qui la pratiqua avec un vrai succès. Il tint en partie les promesses de son illustration de la langue françoise , et se garda de la plupart des excès où tombèrent ses contemporains. Des images, de l' énergie, de la dignité, du sentiment, telles sont les qualités jusque là inconnues qu' on distingue en lui quelquefois et dont les vestiges révèlent un poète. Son mauvais goût n' est guère pire que celui de Saint-Gelais ; s' il lui arrive souvent de pétrarquiser , comme on le disait alors, du moins il ne pindarise pas ; sa facilité le sauve de l' enflure pédantesque. Lui-même nous apprend que ses amis mettent ses chansons à côté de celles de Ronsard, et qu' ils en donnent pour raison que l' un est plus facile et l' autre plus savant. Malherbe a eu tort de le reprendre de cette facilité : elle valait mieux que le cerveau rétif qu' il reprochait à Ronsard. Les poèmes principaux de Du Bellay sont l' olive, les regrets et les antiquités de Rome ; il les a composés en sonnets qui se succèdent sans beaucoup de liaison. Dans l' olive , il célèbre sa maîtresse, et, parcourant en détail toutes ses beautés, il les compare successivement aux beautés analogues de la nature, sa voix au souffle du zéphyre, ses yeux au soleil, etc., etc. Fontaine critique ce luxe de comparaisons dans le quintil horatian : " tu es trop battologic, qui en quatre feuilles de papier répètes plus de cinquante fois ciel et cieux , tellement que tu peux sembler tout célestin. Semblablement tu redis souvent mêmes choses et paroles, comme armées, ramées, oiseaux , des eaux, fontaines vives et leurs rives, bois, abois, orient, Arabie, perles, vignes, ormes , et telles paroles et choses par trop souvent redites en même et petit oeuvre, et quasi en même forme, qui témoignent ou affectation ou pauvreté. " cependant on avait trop ignoré jusque là en France cette poésie de sentiments et d' images ; bien ménagée, elle pouvait tempérer à propos la gaîté de cabaret, et répandre sur la langue un peu de décence et d' éclat. C' est dans l' olive qu' on trouve ce vers pittoresque, dont Marot ne se fût jamais avisé : du cep lascif les longs embrassements. les regrets sont des espèces de tristes , composées par Du Bellay durant le séjour de trois ou quatre ans qu' il fit à Rome avec le cardinal Du Bellay son parent. Les dégoûts d' un office subalterne, le spectacle des moeurs italiennes et de la cour pontificale, les souvenirs de l' antiquité déchue, et plus encore ceux de la patrie absente, tout abreuva le poète d' un ennui qui n' a que trop passé dans ses vers. Mais c' est déjà quelque chose de remarquable que ce sérieux et parfois amer sentiment d' une âme qui s' ennuie et qui souffre. Le gentil maître Clément, emprisonné et persécuté, ne savait que badiner avec ses maux ; et Rabelais, qui, vingt ans avant Du Bellay, faisait le voyage d' Italie, comme médecin du même cardinal, Rabelais disciple ou compère de Marot, de Villon et de la bonne vieille école facétieuse, ne paraît pas s' être consumé en regrets mélancoliques dans le pays des papimanes . Les ruines de la ville éternelle inspirèrent à Du Bellay ses antiquités de Rome , qui nous semblent, après les regrets , son meilleur poème. Il s' y élève par moments jusqu' à l' énergie, et dans sa manière d' évoquer ce vieil honneur poudreux il y a déjà des expressions qui appartiendront plus tard à la langue de Corneille. à la vue de ces débris éloquents, le poète se replie sur lui-même, et dit à son âme de se consoler, parce que les désirs meurent aussi bien que les empires ; interrogeant brusquement ses vers, il leur demande s' ils espèrent encore l' immortalité. Du Bellay a composé des poésies lyriques où se rencontrent beaucoup de strophes d' un ton élevé et soutenu. Dans une ode sur l' immortalité , il s' écrie avec un dédain de conviction : l' un aux clameurs du palais s' étudie ; l' autre le vent de la faveur mendie... etc. Ailleurs il s' excite à chanter dans sa langue maternelle, plutôt que de se traîner à la suite des anciens. La pièce est adressée à Marguerite, soeur de Henri Ii et protectrice des novateurs contre la cabale de cour : quiconque soit qui s' étudie en leur langue imiter les vieux... etc. Mais c' est surtout par la grâce et la douceur qu' il paraît exceller, ainsi que l' avaient bien senti ses contemporains en le surnommant l' Ovide françois . L' éloge qu' il donne quelque part à un poète de ses amis s' applique tout à fait à lui-même. Dans l' ode à deux damoiselles , lorsque, après avoir célébré leurs beautés , il les engage à fuir les façons cruelles et à laisser conduire leur nef au port de l' hyménée, on croit entendre le poète moderne qui montre à sa bien-aimée le golfe chéri. Victor Hugo n' a pu trouver, pour la charmante ballade de trilby , de plus sémillante épigraphe que cette chanson de Du Bellay adressée aux vents par un vanneur de blé : à vous, troupe légère, qui d' aile passagère... etc. Du Bellay, en effet, qui proscrivait les chansons, en faisait de fort jolies, et Marmontel en cite une qu' il compare aux meilleures d' Anacréon et de Marot. On y est frappé, entre autres mérites, de la libre allure, et en quelque sorte de la fluidité courante de la phrase poétique, qui se déroule et serpente sans effort à travers les sinuosités de la rime : ayant, après long désir, pris de ma douce ennemie... etc. Dans plusieurs épîtres de Du Bellay, dans l' hymne à la surdité et le poète courtisan , l' alexandrin est manié avec la gravité et surtout l' aisance qu' il avait durant ces premiers temps de rénovation. Malherbe ne lui avait pas encore imposé, comme loi de sa marche, le double repos invariable du milieu et de la fin du vers. Si le mouvement de la pensée était plus fort, la césure, obéissante et mobile, se déplaçait ; et, bien qu' elle ne disparût jamais complétement après le premier hémistiche, elle ne faisait dans ce cas qu' y glisser en courant, y laisser un vestige d' elle-même, et s' en allait tomber et peser ailleurs, selon les inflexions du sens et du sentiment. La rime aussi, au lieu d' être un signal d' arrêt et de sonner la halte, intervenait souvent dans le cours d' un sens à peine commencé, et alors, loin de l' interrompre, l' accélérait plutôt en l' accompagnant d' un son large et plein. Cet alexandrin primitif, à la césure variable, au libre enjambement, à la rime riche, qui fut d' habitude celui de Du Bellay, de Ronsard, de D' Aubigné, de Regnier, celui de Molière dans ses comédies en vers, et de Racine en ses plaideurs , que Malherbe et Boileau eurent le tort de mal comprendre et de toujours combattre, qu' André Chénier, à la fin du dernier siècle, recréa avec une incroyable audace et un bonheur inouï ; cet alexandrin est le même que la jeune école de poésie affectionne et cultive, et que tout récemment Victor Hugo par son cromwell , émile Deschamps et Alfred De Vigny par leur traduction en vers de Roméo et Juliette , ont visé à réintroduire dans le style dramatique. Nos vieux poètes ne s' en sont guère servis que pour l' épître et la satire, mais ils en ont connu les ressources infinies et saisi toutes les beautés franches. On est heureux, en les lisant, de voir à chaque pas se confirmer victorieusement une tentative d' hier et de la trouver si évidemment conforme à l' esprit et aux origines de notre versification. le poète courtisan de Du Bellay est remarquable encore à d' autres égards ; on peut considérer cette pièce comme une de nos premières et de nos meilleures satires régulières ou classiques. Elle est dirigée contre les poètes de cour, qui en voulaient à l' érudition de leurs jeunes rivaux et les traitaient de pédants. Du Bellay raille la fatuité et l' ignorance de ces beaux-esprits qui ne savent que flatter les grands seigneurs et les grandes dames ; il les représente avec leur léger bagage poétique, un sonnet , un dizain , un rondeau bien troussé , ou bien une ballade du temps qu' elle couroit , débitant mystérieusement leurs petits vers de ruelle en ruelle, déchirant sans pitié toute oeuvre étrangère à leur coterie, et se gardant de rien publier eux-mêmes, de peur de représailles. Je ne puis croire que le trait suivant ne soit pas un peu adressé à Mellin De Saint-Gelais, chef de la cabale : tel étoit de son temps le premier estimé, duquel, si on eût lu quelque ouvrage imprimé... etc. Si cette conjecture est exacte, Du Bellay ne tarda pas à se rétracter. Injuste envers l' école de Marot au moment de la rupture, il se radoucit aussitôt après la victoire. On trouve dans ses oeuvres une épitaphe en l' honneur de Clément. C' est, il est vrai, le seul et unique hommage qu' il ait rendu à cette muse bourgeoise, et il y a même lieu de penser qu' il fit cette épitaphe de très-bonne heure, avant ses relations avec Ronsard. Du moins il a l' indulgence et l' équité de proclamer Héroët et Saint-Gelais, dans des odes qu' il leur adresse, les favoris des grâces et l' honneur du parnasse françois . Jusqu' ici peut-être on ne l' avait pas lui-même suffisamment apprécié. Novateur en poésie, il le fut avec autant de talent et plus de mesure qu' aucun de ses contemporains. Mais, comme il mourut jeune, sa réputation s' est de bonne heure allée perdre dans la gloire de Ronsard avant d' être enveloppée dans la même chute. Ce fameux Ronsard en effet, dont nous avons à parler maintenant, exerça sur la littérature et la poésie, du moment qu' il parut, une souveraineté immense qui, durant cinquante années, ne souffrit ni adversaires ni rivaux. Si nous voulions chercher dans notre histoire un autre exemple d' un ascendant pareil, nous n' aurions à opposer que celui de Voltaire : il faut bien se résigner au ridicule et presque au scandale d' un tel rapprochement. Au reste, pour mieux en apprécier toute la justesse, suspendons un instant la critique, oublions les oeuvres de Ronsard, et, avant de porter un jugement sur l' écrivain, donnons-nous le spectacle impartial de son étonnante destinée littéraire : ce drame, mêlé d' héroïque et de grotesque, aura bien sa moralité, son intérêt, et même aussi son genre d' émotions sérieuses. L' enfance et la première jeunesse de Ronsard furent singulièrement actives : dégoûté à neuf ans du collége, il devint page de cour, passa près de trois ans en écosse au service du roi Jacques, puis, de retour en France, suivit Lazare De Baïf à la diète de Spire, et le célèbre capitaine Langey en Piémont. Des naufrages, des guerres, des aventures galantes, une connaissance des hommes et des langues, voilà ce qu' il y gagna : nous verrons plus tard s' il en aura profité en poète. Du moins il ne versifiait pas encore ; et, parfois seulement, on le surprenait dans les écuries du roi un Marot ou un Jean Le Maire à la main. Cette vie dura jusqu' à dix-huit ans, et aurait continué sans doute, si tout à coup le jeune courtisan n' était devenu sourd. Cette surdité, que les contemporains ont proclamée bienheureuse , valut Ronsard à la France. Il avait connu chez Lazare De Baïf le savant Dorat, précepteur du fils : il se fait aussitôt son élève, et même s' enferme avec le jeune Baïf au collége de coqueret, lorsque Dorat en est nommé principal. Là, il rencontre Remi Belleau, futur poète, Antoine Muret, déjà érudit, ses condisciples alors, et bientôt ses commentateurs. Tous sont frappés et remués de ses progrès et de son audace d' esprit ; en l' entendant, le laborieux mais pesant Baïf s' électrise et ne rêve plus qu' innovations. Du Bellay, que Ronsard a rencontré un jour en voyage, est du premier abord séduit à ses idées, et s' associe avec transport aux études communes. Dorat et Turnèbe eux-mêmes s' étonnent de leur propre admiration pour un disciple, pour un poète français né d' hier, et ne savent que le saluer, dès ses premiers essais, du surnom d' Homère et de Virgile. Cette forte discipline de collége se prolonge sept ans entiers ; et, quand ensuite l' ancien page reparaît à la cour, sa renommée l' y a déjà précédé. Une fois Mellin De Saint-Gelais réduit au silence, le succès est rapide, unanime, et ressemble à un triomphe. Proclamé par les jeux floraux le prince des poètes , Ronsard, comme on l' avait déjà dit de Marot, devient le poète des princes . Marguerite De Savoie, soeur de Henri Ii, est pour lui sa Marguerite De Navarre. Marie Stuart l' accueille durant le règne si court de son époux ; plus tard elle se souviendra de lui sur le trône d' écosse, et plus tard encore elle le lira dans sa captivité. Charles Ix, qui eut des talents et aurait pu avoir des vertus, Charles Ix, meilleur poète et moins jaloux émule que Néron, chérissait Ronsard, le comblait d' abbayes, de bénéfices ; et un jour de belle humeur il lui adressa des vers pleins d' élégance, où il abjurait gaîment devant lui son titre de roi : plût au ciel qu' il ne l' eût jamais autrement abjuré ! à ces faveurs royales se joignaient les hommages non moins enivrants d' un peuple d' admirateurs : " nul alors, nous dit Pasquier, ne mettoit la main à la plume qui ne le célébrât par ses vers. Sitôt que les jeunes gens s' étoient frottés à sa robe, ils se faisoient accroire d' être devenus poètes. " c' était un hymne continuel, un véritable culte. Par une sorte d' apothéose, Ronsard imagina une pléiade poétique, à l' imitation des poètes grecs qui vivaient sous les Ptolémées ; il y plaça auprès de lui Dorat son maître, Amadis Jamyn son élève, Joachim Du Bellay et Remi Belleau ses anciens condisciples, enfin étienne Jodelle et Pontus De Thiard, ou par variante Scévole De Sainte-Marthe et Muret. La vénération du siècle s' empressa de consacrer cette constellation nouvelle. Tous les choix sans doute n' emportaient pas égale faveur, et même certains suffrages célèbres se montrèrent dès lors sévères contre quelques-uns : Pasquier faisait assez peu de cas de Baïf, et Du Perron méprisait Jodelle et Belleau. Mais sur Ronsard l' accord était universel ; les plus illustres, sans nulle exception, s' agenouillaient devant lui : et De Thou, qui, rapportant la naissance du poète à l' année du désastre de Pavie, y voyait pour la patrie une compensation suffisante ; et L' Hospital, qui protégea si hautement ses débuts contre la cabale de la cour ; et Du Perron, qui prononça si pompeusement son oraison funèbre, et qui le citait toujours, lui, Cujas et Fernel, comme les trois merveilles du siècle ; et Pasquier, qui ne faisait nul triage dans ses oeuvres, " car, disait-il, tout est admirable en lui ; " et Muret, qui écrivit une fois en français pour commenter ses sonnets d' amour ; et Passerat, qui préférait je ne sais plus laquelle de ses odes au duché si prisé de Milan ; et Jules-César Scaliger, et Lambin, et Galland, et Sainte-Marthe, et en particulier ce bon Montaigne, si indépendant et si sensé, qui d' une seule ligne déclare la poésie française arrivée à sa perfection et Ronsard égal aux anciens. Hors de France, et dans toute l' Europe civilisée, le nom de Ronsard était connu et révéré comme un de ces noms désormais inséparables de celui de la nation qu' ils honorent. La reine élisabeth envoya un diamant de grand prix à celui qui avait célébré sa belle rivale sur le trône, et qui la charmait encore dans les fers. Le Tasse, venu à Paris en 1571, s' estima heureux de lui être présenté et d' obtenir son approbation pour quelques chants du Godefroy dont il lui fit lecture. Il y eut un poème italien composé par Sperone Speroni à la louange de Ronsard, et ses oeuvres étaient publiquement lues et expliquées aux écoles françaises de Flandres, d' Angleterre, de Pologne, et jusqu' à Dantzick. Ce concert de louanges dura, comme je l' ai dit, durant cinquante années pleines ; et, loin de s' affaiblir, il allait croissant avec le temps. Il est vrai qu' à la mort de Charles Ix, Ronsard, vieillissant et malade, s' était retiré dans une de ses abbayes, et que le poète Des Portes jouissait de toute la faveur de Henri Iii ; mais, quoi qu' en ait dit Boileau, Des Portes, aussi bien que Bertaut et tous ceux de son âge, admirateur, élève, et non pas rival du vieux poète, s' était produit sous son patronage et formé sur son exemple. Lorsque Ronsard mourut (1585), la France entière le pleura ; des oraisons funèbres, des statues de marbre lui furent décernées, et sa mémoire, revêtue de toutes les sortes de consécrations, semblait entrer dans la postérité comme dans un temple. Quinze ans à peine s' étaient depuis écoulés, qu' un jour Henri Iv, amateur de poésie, ayant demandé à Du Perron pourquoi il ne faisait plus de vers, le prélat répondit qu' il y avait renoncé depuis qu' un gentilhomme de Normandie, établi en provence, en faisait de si bons, qu' il imposait silence aux plus vieux. Ce gentilhomme normand était Malherbe. Il réforma tout. Grammairien autant que poète, sévère pour lui, rigoureux pour les autres, il lui arriva, dans un instant de mauvaise humeur, où sa veine était à sec, de rencontrer sous sa main un exemplaire de Ronsard : il se mit à le biffer vers par vers. Comme on lui fit remarquer depuis qu' il en avait oublié quelques-uns, il reprit la plume et biffa tout. C' était l' arrêt de la postérité qu' il venait d' écrire. Depuis lors, il devint peu à peu de bon goût et de bon ton de ne parler de Ronsard que comme d' une grande renommée déchue, et les plus bienveillants crurent lui faire honneur en le comparant à Ennius ou à Lucile. Décrédité à la cour et auprès des générations nouvelles, il ne garda plus de partisans que dans l' université, dans les parlements, surtout ceux de province, et parmi les gentilshommes campagnards. L' académie française et Boileau l' achevèrent. N' oublions pas que, par l' effet d' une bien naturelle sympathie, il eut pour derniers admirateurs les Théophile, les Scudéri, les Chapelain et les Colletet. à notre tour, avant d' aller au delà, il nous semble que cette condamnation portée par Malherbe, Boileau et la postérité, fût-elle au fond légitime, n' a pas été exempte d' aigreur ni de colère. Toute grande célébrité dans les lettres a sa raison, bonne ou mauvaise, qui la motive, l' explique et la justifie du moins de l' absurdité : c' est un devoir d' en tenir compte et de comprendre avant de sévir ; dans les sentences de ce genre, biffer ne vaut pas mieux que brûler. Ce poète, qu' on flétrit de ridicule pour avoir cru trop aisément à son immortalité, n' y a cru que sur la foi de tout son siècle ; et un siècle qui unissait tant de bon sens à tant de science n' a pas dû pécher par pur engouement. Son erreur n' a pas été une duperie niaise : elle mérite bien qu' on l' éclaircisse et qu' on en trouve, s' il est possible, une interprétation moins amère. Que si, dans ces dispositions dont la bienveillance est encore de l' équité, on aborde la lecture des ouvrages de Ronsard, on en viendra, après un peu d' ennui et de désappointement, sinon à faire grâce à sa renommée, du moins à la concevoir. Lorsqu' il parut, l' étude de l' antiquité, affranchie des premiers obstacles, était dans toute sa ferveur et son éclat. D' abord le seul labeur avait été de déchiffrer les manuscrits, de rétablir les textes, et de publier des éditions avec commentaires. La mode des traductions s' était peu à peu introduite et avait surtout pris un grand développement sous François 1 er. Mais les traductions satisfaisaient peu les goûts littéraires des érudits, c' est-à-dire de tous les lettrés du temps, et, s' ils daignaient songer quelquefois à la langue maternelle, c' était pour regretter qu' elle ne fît pas d' elle-même quelque tentative plus libre dans les voies antiques. Ronsard sentit ce besoin et y répondit merveilleusement. Admirateur des anciens avec une certaine indépendance d' esprit, au lieu de les traduire, il les imita ; toute son originalité, toute son audace, est d' avoir innové cette imitation. Ordonnant ses sonnets sur ceux de Pétrarque, ses odes sur celles de Pindare et d' Horace, ses chansons sur Anacréon, ses élégies sur Tibulle, sa franciade sur l' énéide, il déploya dans ces cadres d' emprunt une verve assez animée pour qu' on lui en sût alors un gré infini. C' était la première fois que la physionomie du passé semblait revivre dans notre idiome vulgaire, et le monde des lettrés accueillit le poète avec cette sorte de complaisance et de faible qu' on ressent pour qui nous reproduit ou nous rappelle des traits révérés. Le grand but que Ronsard ne perdit jamais de vue dans ses poésies, et qu' il atteignit si bien au gré de ses contemporains, fut la noblesse, la gravité et l' éclat du langage ; c' est par ce mérite qu' on l' égalait unanimement aux anciens, et il en reste encore chez lui de vives traces pour le lecteur de nos jours : bien des fois sa période nous paraît arrondie, harmonieuse, et sa pensée revêt de fières ou brillantes images. Trop souvent, il est vrai, dans ses morceaux épiques et lyriques les plus soutenus, une expression, une métaphore triviale ou burlesque, fait grimacer ce style qui veut être sérieux, et, comme une note criarde au milieu d' un ton grave, nous avertit que Ronsard forçait son instrument. Une pompeuse description du dieu vainqueur de l' Inde, par exemple, se terminera par ce trait : ses yeux étinceloient tout ainsi que chandelles . Au lieu de remuer l' Olympe d' un froncement de sourcil, Jupiter n' aura qu' à secouer sa perruque . Le soleil lui-même, à la crinière d' or, sera l' astre perruqué de lumière . L' hiver enfarinera les champs , et un héros menacera son rival de lui escarbouiller la tête. Voilà ce qui nous choque à tout instant, mais ce qui ne choquait point sans doute les contemporains de Ronsard ; et il faut convenir qu' en semblable matière chaque siècle est un juge aussi compétent de ses propres goûts que la postérité. La noblesse des mots dans le style, comme celle des noms propres dans la société, est fille de l' opinion : il suffit qu' on y croie pour qu' elle existe. Si, au xvie siècle, chandelle n' avait rien de plus vulgaire que lumière ou flambeau ; si enfariner ne présentait pas une idée plus ignoble que balayer , dont la haute poésie se sert encore ; si perruque en ces temps respectables ne signifiait qu' une majestueuse chevelure, et, à l' anachronisme près, ne compromettait pas plus la divinité de Jupiter et du soleil qu' elle n' a compromis plus tard celle de Louis Xiv, sommes-nous en droit de nier, je le demande, que Ronsard ait été de son temps réellement sérieux et sublime, et, tout en cessant de le goûter et de le lire, pouvons-nous lui reprocher autre chose que le malheur d' être venu trop tôt et le tort d' avoir marché trop vite ? Un vocabulaire de choix n' existait pas en France : Ronsard en eut besoin et se mit à l' improviser. Il créa des mots nouveaux, en rajeunit d' anciens ; aux latins, aux grecs, il emprunta quelques expressions composées, quoiqu' il le fît avec plus de discrétion qu' on ne semble le croire. Aux vieux romans français, aux patois picard, wallon, manceau, lyonnais, limousin, ainsi qu' à divers arts et métiers, tels que la vènerie, la fauconnerie, la marine, l' orfévrerie, etc., etc., il prit sans hésiter les termes qui lui parurent de bon aloi ; et quant à ceux déjà en usage parmi le peuple, il tâcha de les relever par des alliances nouvelles. Le système était conçu en grand, et le succès qu' il obtint nous prouve qu' il fut habilement exécuté. Tout ce qu' il y avait de gens éclairés l' accueillirent, l' exaltèrent ; il semblait que la langue française eût retrouvé ses titres, et qu' elle ne cédât plus à aucune autre le droit de préséance. Il se glissait dans la joie du triomphe quelque chose de l' enivrement d' un parvenu et de la morgue d' un anobli. Par malheur, ce faste dura peu, parce qu' il manquait d' appui solide dans la nation. Non pas, selon moi, que, pour se maintenir, la langue de Ronsard eût dû nécessairement être adoptée par le peuple : dès ce moment, au contraire, elle eût cessé d' être une langue d' élite. Mais, prématurée comme elle était, et pour ainsi dire née avant terme, il lui aurait fallu, pour survivre, une assistance plus efficace que des louanges et des compliments. Qu' on la suppose en effet vantée un peu moins et pratiquée un peu davantage par les savants de l' époque ; que L' Hospital, De Thou et tous les hommes de cette trempe lui confient leurs pensées et la consacrent par leur adoption ; qu' elle soit établie et parlée à la cour ; que cette cour, surtout, moins misérable et moins agitée, ne souille plus, par des complots et des crimes, les délassements de l' esprit, auxquels d' abord elle semblait se complaire ; qu' à la place de ces atroces attentats commis tour à tour sur les rois et sur les peuples, les règnes des derniers Valois se succèdent paisibles, honorés, pleins de loisirs et de fêtes, au sein des plaisirs et des arts : qui pourrait dire alors que le siècle de Louis Xiv n' eût pas été prévenu, et que, parmi nos ancêtres littéraires, Ronsard, quoique avec moins de génie, n' eût pas tenu la place qu' occupe aujourd' hui le grand Corneille ? Mais sans rechercher ce qui aurait pu arriver, en des conjonctures plus opportunes, de cette langue savante inventée par Ronsard, et si l' on n' envisage de sa réforme que la portion plus humble et plus durable, il a bien assez fait de ce côté pour que son nom soit entouré de quelque estime et de quelque reconnaissance. à ne le prendre que dans des genres de moyenne hauteur, dans l' élégie, dans l' ode épicurienne, dans la chanson, il y excelle ; et le charme, mêlé de surprise, qu' il nous fait éprouver, n' y est presque plus, comme ailleurs, gâté de regrets. Ici, point de prétention ni d' enflure ; une mélodie soutenue, des idées voluptueuses et de fraîches couleurs. La langue de Marot est retrouvée, mais avec plus d' éclat ; elle a déjà revêtu ces beautés vives qui, plus tard, n' appartiendront qu' à La Fontaine : mignonne, allons voir si la rose, qui ce matin avoit déclose... etc. Est-il besoin de faire remarquer le vif et naturel mouvement de ce début : mignonne, allons voir ? et pour le style, quel progrès depuis Marot ! Que d' images, la robe de pourpre, laissé cheoir ses beautés, cet âge qui fleuronne en sa verte nouveauté, cueillir sa jeunesse ! Malherbe a-t-il bien osé biffer de tels vers, et Despréaux les avait-ils lus ? Son goût le plus sévère n' eût-il pas encore été fléchi par la petite pièce suivante : la belle Vénus un jour m' amena son fils amour... etc. C' est ainsi qu' il fallait toujours reproduire la grâce antique et nous pénétrer de son parfum. La Fontaine, encore une fois, ne faisait pas mieux. On a ce nom de La Fontaine sans cesse à la bouche quand on parle de nos vieux poètes, dont il fut, en quelque sorte, le dernier et le plus parfait. Lui, qui traduisait l' amour mouillé avec la délicatesse d' Anacréon et sa propre bonhomie, n' eût pas rougi d' avouer cette autre imitation, où la même bonhomie se fond dans la même délicatesse : les muses lièrent un jour de chaînes de roses amour... etc. Chaulieu, dans un accès de goutte, aurait pu joindre à l' un de ses billets-doux rimés ce couplet spirituel, qui termine une chanson de Ronsard, car Ronsard était goutteux aussi. Que conclure de ces citations, qu' on pourrait aisément multiplier ? On dirait vraiment qu' il y eut deux poètes en Ronsard : l' un asservi à une méthode, préoccupé de combinaisons et d' efforts, qui se guinda jusqu' à l' ode pindarique, et trébucha fréquemment ; l' autre encore naïf et déjà brillant, qui continua, perfectionna Marot, devança et surpassa de bien loin Malherbe dans l' ode légère. Ce n' est point toutefois à dire que Ronsard n' était pas fait pour la haute poésie lyrique, qu' il n' avait pas une âme capable d' en concevoir les beautés profondes, et qu' en des temps meilleurs il n' aurait pas réussi à les exprimer. Sous les entraves qui le resserrent, il sent lui-même l' impuissance de s' élancer où une voix secrète l' appelle, et plus d' une fois il en gémit avec une sincérité de tristesse qui n' appartient qu' au vrai talent. Dans une élégie adressée à Jacques Grévin, nous le voyons s' accuser de n' être qu' un demi-poète et envier le sort des cinq ou six privilégiés qui, jusque là, sont apparus au monde. Aux nobles traits dont il les signale, on comprend assez qu' il n' était pas indigne de marcher sur leurs traces. Lui-même, osons le dire, il n' a pas toujours été malheureux dans ses hardiesses généreuses. Là où le peuple des lecteurs serait tenté de l' estimer enragé, furieux et inintelligible, il suffit quelquefois de pardonner une expression basse, de comprendre un tour obscur, de pénétrer une allusion érudite, en un mot, de soulever un léger voile pour le trouver éblouissant et inspiré. Ses beautés ont souvent besoin d' être démontrées avant d' être senties. C' est ce rôle délicat d' interprète que nous avons tâché de remplir dans le volume consacré en entier à Ronsard et à ses oeuvres : heureux si nous avons réussi à venger sans fanatisme et à relever sans superstition une grande mémoire déchue ! La versification dut à Ronsard de notables progrès. Et d' abord, il imagina une grande variété de rhythmes lyriques et construisit huit ou dix formes diverses de strophes, dont on chercherait vainement les modèles, dont on trouverait au plus des vestiges chez les poètes ses prédécesseurs. Plusieurs de ces rhythmes ont été supprimés par Malherbe, qui les jugea probablement trop compliqués et trop savants pour être joués sur sa lyre à quatre cordes. C' est seulement de nos jours que l' école nouvelle en a reproduit quelques-uns. Le premier, après Jean Bouchet, Ronsard adopta l' entrelacement régulier des rimes masculines et féminines, et en fit incontinent un précepte d' obligation par son exemple. Du Bellay, qui d' abord avait négligé cette règle, et même l' avait qualifiée de superstitieuse dans son livre de l' illustration , s' empressa depuis, ainsi que tous les autres poètes, de se conformer à ce qu' on appelait l' ordonnance de Ronsard. Celui-ci, de concert avec le même Du Bellay, réhabilita le vers alexandrin, tombé dans l' oubli en naissant ; il en fit souvent usage dans ses premières poésies, dans ses hymnes en particulier, et il l' avait jugé propre aux sujets graves. Mais, dans sa préface de la franciade , il se rétracte et déclare que " les alexandrins sentent trop la prose très-facile, sont trop énervés et flasques, si ce n' est pour les traductions, auxquelles, à cause de leur longueur, ils servent de beaucoup pour interpréter le sens de l' auteur. " il leur reproche aussi " d' avoir trop de caquet, s' ils ne sont bâtis de la main d' un bon artisan, " et les exclut de sa franciade , qu' il compose en vers de dix syllabes : c' était reculer devant ses propres innovations. Ronsard nous avoue aussi qu' il condamnait, dans sa jeunesse, les enjambements d' un vers sur un autre, mais que l' exemple des grecs et des latins l' a fait changer d' avis. Ces variations témoignent de sa part moins d' assurance que de bonne foi. Il n' a pas été, en effet, si orgueilleux et confiant qu' on l' a bien voulu dire. On raconte même que, devenu vieux, il douta de lui et de sa gloire, au point de vouloir corriger ou supprimer, au grand scandale de ses contemporains, plusieurs de ses oeuvres les plus admirées. La grande réforme de l' orthographe que tentèrent à cette époque Meygret, Ramus et Pelletier du Mans, et qui se liait jusqu' à un certain point avec la grande réforme poétique, ne pouvait être indifférente à Ronsard ; mais, à l' exemple de son ami Du Bellay, il se contenta d' y applaudir sans la pratiquer. Seulement il réclama dès lors quelques changements de détail, que le temps a depuis confirmés : " tu éviteras, dit-il, toute orthographe superflue, et ne mettras aucunes lettres en tel mot si tu ne les profères ; au moins tu en useras le plus sobrement que tu pourras, en attendant meilleure réformation. Tu écriras écrire et non escrire , cieus et non pas cieulx . " il conseillait d' ajouter une s aux imparfaits j' aimeroy, j' alloy , quand le mot suivant commençait par une voyelle, et de dire j' allois à Tours, j' aimerois une dame . C' est ainsi que Voltaire (qu' on me passe encore une fois ce rapprochement) parvint à introduire quelques changements dans l' orthographe sans être à beaucoup près aussi exigeant que l' abbé de Saint-Pierre, Dumarsais et Duclos. Ronsard enfin ne fut pas ennemi de cette autre espèce d' innovation dont Baïf se montrait alors le plus ardent promoteur, et qui avait pour objet une versification française métrique, à l' instar des anciens. Il a même composé deux odes saphiques dans lesquelles il observe la quantité, sans pourtant négliger la rime. à l' envisager d' après les règles établies, la tentative d' une versification française métrique peut sembler ridicule, et c' est ainsi que l' ont qualifiée la plupart des critiques qui en ont fait mention. Le xviiie siècle pourtant, dont les idées de réforme en tout genre se rattachent si souvent à celles du xvie, nous offre deux hommes célèbres qui en ont jugé différemment. Marmontel pense qu' une prosodie française, notamment cette partie de la prosodie appelée quantité , serait praticable ; et, par les études profondes auxquelles il s' est livré sur l' harmonie de la langue, sa décision a quelque poids en cette matière. Turgot est allé plus loin encore : cet homme éminent, dont la pensée fut encyclopédique comme son époque, au milieu de tant d' autres vues originales et neuves qui l' occupaient, a songé aux vers français métriques et s' est exercé à en composer. On comprend déjà qu' une idée qui a eu faveur auprès de tels esprits à la fin de notre troisième siècle littéraire peut bien n' avoir pas été si déraisonnable du temps de Ronsard, c' est-à-dire à l' origine de notre littérature : ou nous permettra donc d' y insister un peu. Durant les derniers âges de la basse latinité, la quantité prosodique s' était presque entièrement perdue et oubliée ; mais comme on avait toujours besoin de vers ou de quelque chose qui y ressemblât, ne fût-ce que pour les chants d' église, on imagina de ranger les unes sous les autres des lignes composées chacune d' un même nombre de syllabes et relevées finalement par la rime : l' oreille était ainsi dispensée de l' appréciation délicate des longues et des brèves ; elle n' avait à régler qu' une espèce de compte numérique fort court ; et, de peur qu' elle s' y méprît, le retour du même son ou, si l' on veut, le coup de cloche était là pour l' avertir qu' un vers étant fini, un autre vers allait commencer. La rime d' ailleurs par elle-même n' est pas à beaucoup près dénuée d' agrément, comme l' atteste l' usage instinctif qu' en font dans leur langage les enfants et les gens du peuple ; et, bien qu' un peu superficiel et vulgaire, cet agrément alors tenait lieu de tous les autres. Les innovations apportées par la barbarie dans la langue latine dégénérée s' appliquèrent naturellement aux divers jargons qui en naquirent ; la langue française s' y trouva sujette à mesure qu' elle se forma, et l' on était arrivé au milieu du xvie siècle avant d' avoir même songé qu' il y aurait eu pour elle un autre système possible de versification. Lors cependant qu' à cette époque la génération laborieuse et ardente dont nous avons déjà parlé vint à étudier les anciens avec la noble vue de les reproduire dans la littérature maternelle ; lorsque, épris de ces langues antiques où la poésie est un chant, l' oreille encore retentissante de l' harmonie d' Homère et de la mélodie de Virgile, les élèves de Dorat retombèrent sur le patois national, sur des vers sans mesure, terminés en rimes plates, redoublées, ou équivoquées, couronnées, fratrisées , le mécompte fut grand sans doute ; ils durent ne pas comprendre d' abord, même en lisant Marot, ce qui pouvait un jour sortir d' harmonieux de ce chaos apparent ; et leur première idée, à tous, dut être de le débrouiller au plus vite avec la prosodie des anciens. Malheureusement leur courage se démentit à l' épreuve, et ils manquèrent surtout de concert entre eux. Du Bellay écrivait dans son livre de l' illustration , en 1550 : " quant aux pieds et nombres qui nous manquent, de telles choses ne se font pas par la nature des langues... etc. " or, ce qui a manqué, c' est précisément ce poème dans lequel une main souveraine devait graver comme sur le marbre les mesures désormais fixes et éternelles de notre poésie. Si Ronsard avait pris la peine d' en écrire un dans cette vue, peut-être ses contemporains s' y seraient conformés comme à un décret. Du moins les plus savants d' alors semblaient favorables à ces idées de réforme. Ramus causant un jour avec Pasquier encore jeune l' engagea à composer en distiques français une élégie qui a été consignée par l' auteur en ses recherches . Claude De Buttet le premier s' avisa de conserver la rime tout en observant la mesure, et cet exemple eut bientôt pour imitateurs Nicolas Rapin et Jean Passerat, deux hommes érudits et spirituels qu' on retrouve parmi les auteurs de la satyre ménippée . Jacques De La Taille, poète dramatique, publia un traité sur la manière de faire des vers en françois comme en grec et en latin , et D' Aubigné soutint avec Rapin une gageure à ce sujet. Mais de tous ceux qui s' essayèrent dans cette voie, le plus persévérant, sinon le plus habile, fut Jean-Antoine De Baïf, condisciple de Ronsard et l' un des poètes de la pléiade . Il avait commencé, selon la mode du temps, par chanter ses amours en sonnets ; et comme sa Méline et sa Francine (c' étaient les noms de ses maîtresses) n' avaient pas obtenu grande faveur après l' Olive de Du Bellay, la cassandre et l' Hélène de Ronsard, il fit serment, dit-on, de ne plus versifier dorénavant qu' en vers mesurés. Le mauvais succès de ses nouvelles oeuvres en ce genre ne le découragea pas. Comprenant quelle relation intime unit la poésie mesurée et la musique vocale, il avait établi dans sa maison de plaisance au faubourg saint-Marceau une académie de beaux-esprits et de musiciens, dont l' objet principal était de mesurer les sons élémentaires de la langue. à ce travail se rapportaient naturellement les plus intéressantes questions de grammaire et de poésie. En 1570, Charles Ix octroya à l' académie des lettres-patentes dans lesquelles il déclare que, " pour que ladite académie soit suivie et honorée des plus grands, il accepte le surnom de protecteur et de premier auditeur d' icelle. " ces lettres, envoyées au parlement pour y être vérifiées et enregistrées, y rencontrèrent les difficultés d' usage. L' université par esprit de monopole, l' évêque de Paris par scrupules religieux, intervinrent dans la querelle ; pour en finir, il fallut presque un lit de justice. à la mort de Charles Ix, la compagnie naissante se mit sous la protection de Henri Iii, qui lui prodigua les marques de faveur ; mais bientôt les troubles civils et finalement la mort du fondateur Baïf la dispersèrent. C' était un véritable essai d' académie française, comme on le voit à l' importance qu' y attache La Croix Du Maine. " lorsqu' il plaira au roi, écrivait-il en 1584, de favoriser cette sienne et louable entreprise, les étrangers n' auront point occasion de se vanter d' avoir en leurs pays choses rares qui surpassent les nôtres. " par ces choses rares le bon écrivain ne peut entendre que les académies d' Italie. Ce nouveau fait nous semble appuyer ce que déjà nous avons jeté en avant, que peut-être, avec plus de loisir et de paix dans l' état, la fin du seizième siècle eût prévenu en littérature le siècle de Louis Xiv. En lisant le petit nombre de pièces composées en vers métriques par Baïf, Jodelle, Pasquier, Rapin, D' Aubigné, Sainte-Marthe, Passerat, et en dernier lieu par Turgot, on ne peut guère se former une idée juste de ce qu' aurait été l' harmonie de notre poésie si le système prosodique avait prévalu. D' abord, nous qui lisons ces vers, nous ne savons pas la quantité de notre langue, puisqu' elle n' a pas été fixée ; et de plus, ceux qui les ont écrits, tout occupés de leur recherche inusitée, ont négligé le naturel et l' élégance, assez semblables à ces écoliers qui pour la première fois mettent sur leurs pieds des vers latins. Mais qu' on suppose la quantité française solidement établie, ce qui semble à la rigueur possible, puisqu' il n' y a jamais dans une langue que des syllabes brèves, longues et douteuses, et que les syllabes douteuses, en quelque proportion qu' elles soient, finissent toujours par se résoudre en longues et en brèves ; qu' on suppose un grand poète disposant de cette quantité avec aisance, et des lecteurs éclairés la suivant sans effort : n' aurait-on pas le droit de présumer d' une telle versification qu' elle serait autant qu' aucune autre un instrument docile au génie, et qu' au besoin il en saurait tirer des accords puissants ? Au reste ce n' est pas un regret, encore moins un voeu, que j' exprime : depuis que l' harmonie de la langue est définitivement écrite et notée dans les admirables pages de Racine et de nos grands poètes, toute idée de pratiquer les vers métriques ne peut plus être qu' un caprice, un jeu de l' esprit, et il est même probable que Turgot ne l' entendait pas autrement, quand, jeune encore, il se mit à construire des mètres français durant ses loisirs de séminaire. Outre les vers métriques avec ou sans rime, il y eut au seizième siècle quelques essais de vers blancs. Bonaventure Des Periers, ami de Marot, traduisit la première satire d' Horace, qui fit, moecenas, etc., en vers de huit syllabes non rimés, " ce qui est aussi étrange en notre poésie françoise, dit Sebilet dans son art poétique , comme le seroit en la grecque et latine lire des vers sans observation de syllabes longues et brèves, c' est-à-dire sans la quantité des temps qui soutiennent la modulation et musique du carme en ces deux langues, tout ainsi que fait en la nôtre la rime. " cette innovation de Des Periers n' eut pas de suite. Du Bellay dans l' illustration engage ceux qui seraient tentés de s' en prévaloir à compenser par la force du sens l' absence de la rime, " tout ainsi, ajoute-t-il, que les peintres et les statuaires mettent plus grand' industrie à faire beaux et proportionnés les corps qui sont nus. " mais une si plate invention ne méritait pas un si bon conseil. En d' autres langues, en anglais, en italien, par exemple, elle peut avoir son mérite ; dans la nôtre, elle n' est bonne qu' à parodier la poésie ; et Voltaire le savait bien lorsqu' il l' appelait à son aide pour mieux travestir Gilles Shakspeare. Malgré le jugement un peu sévère que j' ai paru adopter sur Baïf, on aurait tort de croire que le lecteur de nos jours découvre tout d' abord une différence bien sensible entre ses oeuvres