Poésies choisies Pierre de Ronsard Les odes de jeunesse I. L'honneur du Laurier II. "A la forêt de Gastine" III. "A la Fontaine Bellerie" IV. A la même Fontaine V. "De l'élection de son sépulcre" VI. A son maître Jean Dorat VII. "A Bertrand Bergier, de Poitiers" VIII. "Odelette" IX. "A son page" X. A la muse Calliope XI. "A Cupidon" XII. "A sa lyre" XIII. "Le folatrissime voyage d'Arcueil" L'inspiration pindarique I. Fragment d'une ode au roi Henri II II. "La victoire de François de Bourbon Comte d'Enghien, à Cérisoles" III. "A Joachim Du Bellay, Angevin" IV. Eloge de Michel De L'Hospital V. Premier séjour des Muses sur la terre VI. Les jeux olympiques et la poésie de Pindare L'inspiration anacréontique I. "Odelette à Corydon" II III IV V VI VII VIII. "La Rose" IX X XI. "A un Rossignol" XII. A Rémi Belleau traducteur d'Anacréon XIII. La gaieté d'Homère XIV. A Olivier de Magny XV. A Joachim Du Bellay XVI. A Etienne Pasquier XVII. La nature amoureuse XVIII. "A Janne impitoyable" XIX XX XXI XXII. A Gaspard D'Auvergne XXIII. A Remi Belleau L'amour de Cassandre I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVII XIX XX XXI XXII XXIII XXIV. A Janet, peintre du roi XXV. "A Cassandre" XXVI. Chanson XXVII. Derniers vers pour Cassandre L'Amour de Marie I II III IV V VI VII VIII. "La Quenouille" IX. "Le voyage de Tours" X. "Elégie à Marie" XI. "Elégie" XII. Sur la mort de Marie XIII. "Stances" XIV XV Amours diverses I. "Chanson" II. Imité de Marulle III IV V. Sonnet pour Sinope VI VII. Sonnet pour Astrée VIII. La rencontre de Genèvre IX. Le voyage de Saint-Germain X. L'absence XI. La jalousie XII. A une grande Dame Hélène de Surgères I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV. "Stances de la Fontaine d'Hélène" XV XVI. "Chanson" XVII. "Elégie" L'amitié I. A Joachim du Bellay II. A Jacques Peletier, du Mans III. A Pierre de Paschal IV. "Les îles fortunées V. A Melin de Saint-Gelais sur leur réconciliation VI. A Ligneris, sur son voyage en Italie VII. Au poète Robert de la Haye VIII. "Epitaphe de Jean de la Péruse Angoumois" IX. "Sur le trépas d'Adrien Turnèbe" X. A Louis des Masures XI. A Pierre Lescot architecte du roi XII. Pour la "Cornélie" de Robert Garnier XIII. A Nicolas De Verdun secrétaire du Roi XIV. Dédicace d'un livre à Jean de Morel XV. Dédicace à Nicolas de Neufville seigneur de Villeroy La nature I. Chanson du printemps II. "Hymne de l'Eté." III. L'Aubépin IV. Les hirondelles V. "Ode à l'alouette" VI. "L'alouette" VII. Les fourmis A Remi Belleau VIII. La fontaine d'Hylas IX. "Des roses plantées près un blé" X. Contre les bûcherons de la forêt de Gastine La vie rustique I. Les bords de la Marne II. "De la venue de l'été" III. "La salade IV. La vie loin de la cour V. "Bergerie" VI. Plaintes d'un pasteur amoureux VII. Chant alterné VIII. "La chasse A Jean Brinon" La mythologie I. L'invention du vin II. La fable de l'or III. Le festin des dieux IV. L'exil des Muses V. "Le pin" VI. Eurymédon et Callirée VII. Phaéton VIII. Sur Hercule IX. Légendes populaires génies et démons La Philosophie I. "L'excellence de l'esprit de l'homme" II. "Hymne de la mort" III. "A Denys Lambin, lecteur du Roi" IV. "Hymne de L'Eternité" V. Les deux philosophes VI. La raison humaine VII. Egalité des hommes VIII. "Hymne des étoiles" IX. Eloge de la vieillesse Réponse à des vers de Charles IX X. "Vers récités à la fin de la comédie représentée à Fontainebleau" XI. Elégie à Philippe Desportes La patrie I. Eloge de la France II. Le beau royaume III. Douceur du pays natal IV. "Hymne de France" V. "Exhortation au camp du roi Henri II pour bien combattre le jour de la bataille" VI. "Exhortation pour la paix" VII. Calais aux Anglais VIII. A la Reine, mère du Roi IX. A Paul de Foix, ambassadeur en Angleterre X. "Prière à Dieu pour la victoire" La religion I. Hymnes pour les Saints II. Sur un ouvrage d'Anne de Marquets religieuse de Poissy III. Sonnet sur la mort de Charles IX IV. Abus de l'Eglise V. "Discours à Louis Des Masures" VI. Profession de foi catholique VII. "Remontrance au peuple de France" VIII. Appel à Théodore De Bèze IX. Réponse aux pamphlets Le poète de Henri II I. "Hymne de Henry, deuxième de ce nom" II. Au Roi, sur la paix, de Cateau-Cambrésis (1559) III. "Sonnet sur le coeur du feu Roi très chrétien Henri II" Le Poète de Charles IX I. Premiers Vers à Charles IX alors duc d'Orléans II. L'éducation d'un Roi III. Conseils pour bien régner IV. Vers du Roi Charles IX à P. de Ronsard V. Sur la mort du Roi VI. Sur le règne de Charles IX Le poète de Henri III I. "Hymne sur la victoire du duc d'Anjou" II. A Henri III à son retour de Pologne III. Les études de Henri III IV. Sur la poésie satirique Reines et princesses I. Marie Stuart à Fontainebleau II. Le départ de Marie Stuart III. Sur le même sujet IV. "A Mesdames, desquelles l'une fut Madame la Duchesse de Lorraine, l'autre Reine d'Espagne, l'autre est la Reine de Navarre." V. Visite de Catherine de Médicis VI. "A Madame Marguerite qui depuis a été duchesse de Savoie" VII. Au Duc de Savoie VIII. "A Madame Marguerite, Duchesse de Savoie" IX. Sur la mort de la Duchesse de Savoie La poésie de Cour I. "Le trophée d'Amour à la comédie de Fontainebleau" II. "Stances lyriques pour un banquet" III. Eloge des Dames IV. Fragment de la "Bergerie" V. A la Reine Catherine De Médicis sur le voyage de la Cour dans les provinces VI. Le Conseiller d'Etat La maison de Lorraine I. Les gloires de la Maison de Lorraine II. Eloge du Cardinal de Lorraine III. Requête pour la Franciade IV. La grotte de Meudon Scènes et croquis I. La lecture d'Homère II. Le vin d'Anjou III. Les Dames à la promenade IV. Les métiers V. L'alchimiste VI. Les taureaux - la forge VII. Les chenilles VIII. La ferme IX. La nourrice X. Le vieux coursier XI. La tempête XII. Rochers au bord de la mer XIII. Incendie de forêt XIV. Le Phénix XV. L'insomnie XVI. Un mignon de Cour XVII. Contre les armes à feu XVIII. L'embarquement de Francus XIX. Les Rois Fainéants XX. La bataille de Tours XXI. Au cosmographe André Thevet XXII. Le songe du chasseur Idées Littéraires I. Le don de Poésie II. A Jean de la Péruse III. A Christophe de Choiseul IV. A Jean Passerat V. A Pontus de Tyard VI. "A son livre" VII. L'histoire et l'art de traduire VIII. Les manuscrits grecs IX. Ode X. Sur Pétrarque XI. Epitaphe de Marulle XII. "Epitaphe de François Rabelais" XIII. Dialogue du poète et des muses XIV. A son livre Vers biographiques I. Famille et jeunesse A Pierre de Paschal II. Le page III. La vocation IV. L'appel de la muse V. "A son retour de Gascogne, voyant de loin Paris" VI. Les débuts du courtisan VII. Déceptions de l'écrivain VIII. Réponse au Prédicant de Genève IX. Les derniers vers Les odes de jeunesse I. L'honneur du Laurier ... L'honneur sans plus du vert Laurier m'agrée. Par lui je hais le vulgaire odieux; Voilà pourquoi Euterpe la sacrée M'a de mortel fait compagnon des Dieux. La belle m'aime, et par ses bois m'amuse, Me tient, m'embrasse et, quand je veux sonner, De m'accorder ses flûtes ne refuse, Ni de m'apprendre à bien les entonner. Dès mon enfance, en l'eau de ses fontaines Pour Prêtre sien me plongea de sa main, Me faisant part du haut honneur d'Athènes Et du savoir de l'antique Romain. II. "A la forêt de Gastine" Couché sous tes ombrages verts, Gastine, je te chante, Autant que les Grecs par leurs vers La forêt d'Erymanthe, Car malin, celer je ne puis A la race future De combien obligé je suis A ta belle verdure. Toi, qui sous l'abri de tes bois Ravi d'esprit m'amuses, Toi, qui fais qu'à toutes les fois Me répondent les Muses, Toi, par qui de ce méchant soin Tout franc je me délivre, Lorsqu'en toi je me perds bien loin Parlant avec un livre; Tes bocages soient toujours pleins D'amoureuses brigades, De Satyres et de Sylvains, La crainte des Naïades! En toi habite désormais Des Muses le collège, Et ton bois ne sente jamais La flamme sacrilège! III. "A la Fontaine Bellerie" O Fontaine Bellerie, Belle Fontaine chérie De nos Nymphes, quand ton eau Les cache au creux de ta source Fuyantes le Satyreau, Qui les pourchasse à la course Jusqu'au bord de ton ruisseau, Tu es la Nymphe éternelle De ma terre paternelle; Pour ce en ce pré verdelet Vois ton Poète qui t'orne D'un petit chevreau de lait, A qui l'une et l'autre corne Sortent du front nouvelet. L'été, je dors ou repose Sur ton herbe, où je compose, Caché sous tes saules verts, Je ne sais quoi, qui ta gloire Enverra par l'univers, Commandant à la mémoire Que tu vives par mes vers. L'ardeur de la Canicule Ton vert rivage ne brûle, Tellement qu'en toutes parts Ton ombre est épaisse et drue Aux pasteurs venant des parcs, Aux boeufs las de la charrue Et au bestial épars. Iô! tu seras sans cesse Des fontaines la princesse, Moi célébrant le conduit Du rocher percé, qui darde Avec un enroué bruit L'eau de ta source jasarde Qui trépillante se suit. IV. A la même Fontaine Ecoute un peu, Fontaine vive, En qui j'ai rebu si souvent, Couché tout plat dessus ta rive, Oisif à la fraîcheur du vent, Quand l'été ménager moissonne Le sein de Cérès dévêtu, Et l'aire par compas résonne Gémissant sous le blé battu. Ainsi toujours puisses-tu être. En dévote religion Au boeuf et au bouvier champêtre De ta voisine région! Ainsi toujours la lune claire Voie à minuit au fond d'un val Les Nymphes près de ton repaire A mille bonds mener le bal! Comme je désire, Fontaine, De plus ne songer boire en toi, L'été, lorsque la fièvre amène La mort dépite contre moi. V. "De l'élection de son sépulcre" Antres et vous, fontaines, De ces roches hautaines, Qui tombez contre-bas D'un glissant pas, Et vous, forêts et ondes Par ces prés vagabondes, Et vous, rives et bois, Oyez ma voix! Quand le ciel et mon heure Jugeront que je meure, Ravi du beau séjour Du commun jour, Je défends qu'on ne rompe Le marbre, pour la pompe De vouloir mon tombeau Bâtir plus beau. Mais bien je veux qu'un arbre M'ombrage au lieu d'un marbre, Arbre qui soit couvert Toujours de vert. De moi puisse la terre Engendrer un lierre, M'embrassant en maint tour Tout à l'entour, Et la vigne tortisse Mon sépulcre embellisse, Faisant de toutes parts Un ombre épars! Là viendront chaque année, A ma fête ordonnée, Avecque leurs taureaux Les pastoureaux; Puis ayant fait l'office Du dévot sacrifice, Parlant à l'île ainsi, Diront ceci: "Que tu es renommée D'être tombe nommée D'un de qui l'univers Chante les vers! Qui onques en sa vie Ne fut brûlé d'envie D'acquérir les honneurs Des grands seigneurs, Ni n'enseigna l'usage De l'amoureux breuvage, Ni l'art des anciens Magiciens, Mais bien à nos campagnes Fit voir les Soeurs compagnes, Foulantes l'herbe aux sons De ses chansons. Car il fit à sa Lyre Si bons accords élire, Qu'il orna de ses chants Nous et nos champs. La douce manne tombe A jamais sur sa tombe, Et l'humeur que produit En mai la nuit! Tout à l'entour l'emmure L'herbe et l'eau qui murmure, L'un toujours verdoyant, L'autre ondoyant! Et nous, ayant mémoire De sa fameuse gloire, Lui ferons comme à Pan Honneur chaque an." Ainsi dira la troupe, Versant de mainte coupe Le sang d'un agnelet Avec du lait, Dessus moi qui à l'heure Serai par la demeure Où les heureux esprits Ont leurs pourpris. La grêle ni la neige N'ont tels lieux pour leur siège, Ni la foudre onques là Ne dévala; Mais bien constante y dure L'immortelle verdure, Et constant en tout temps Le beau printemps... VI. A son maître Jean Dorat Puissé-je entonner un vers Qui raconte à l'univers Ton los porté sur son aile, Et combien je fus heureux Sucer le lait savoureux. De ta féconde mamelle! Sur ma langue doucement Tu mis au commencement, Je ne sais quelles merveilles, Que vulgaires je rendis Et premier les épandis Dans les Françaises oreilles. Si en mes vers tu ne vois Sinon le miel de ma voix Versé pour ton los repaître Qui m'en oserait blâmer? Le disciple doit aimer Vanter et louer son maître. Nul ne peut montrer devant Qu'il soit expert et savant, Et l'ignorance n'enseigne Comme on se doit couronner Et le chef environner D'une verdoyante enseigne. Si j'ai du bruit, il n'est mien; Je le confesse être tien Dont la science hautaine Tout altéré me trouva Et bien jeune m'abreuva De l'une et l'autre fontaine... On ne se travaille point Ayant un disciple époint A vertu dès sa naissance; En peu de jours il est fait D'apprenti maître parfait, J'en donne assez connaissance. VII. "A Bertrand Bergier, de Poitiers" La mercerie que je porte, Bertrand, est bien d'une autre sorte Que celle que l'usurier vend Dedans ses boutiques avares, Ou celles des Indes barbares Qui enflent l'orgueil du Levant. Ma douce navire immortelle Ne se charge de drogue telle, Et telle de moi tu n'attends Ou si tu l'attends tu t'abuses: Je suis le trafiqueur des Muses Et de leurs biens, maîtres du temps. Leur marchandise ne s'étale Au plus offrant dans une halle, Leur bien en vente n'est point mis Et pour l'or il ne s'abandonne; Sans plus, libéral je le donne A qui me plaît de mes amis. Reçois donque cette largesse, Et crois que c'est une richesse Qui par le temps ne s'use pas, Mais contre le temps elle dure Et de siècle en siècle plus dure Ne donne point aux vers d'appâts. L'audacieuse encre d'Alcée Par les ans n'est point effacée, Et vivent encore les sons Que l'amante baillait en garde A sa Tortue babillarde, La compagne de ses chansons. Mon grand Pindare vit encore, Et Simonide, et Stésichore, Sinon en vers, au moins par nom, Et des chansons qu'a voulu dire Anacréon dessus sa lyre Le temps n'efface le renom... VIII. "Odelette" J'ai l'esprit tout ennuyé D'avoir trop étudié Les Phénomènes d'Arate; Il est temps que je m'ébatte Et que j'aille aux champs jouer. Bons Dieux! qui voudrait louer Ceux qui collés sus un livre N'ont jamais souci de vivre? Que nous sert d'étudier, Sinon de nous ennuyer Et soin dessus soin accroistre A nous, qui serons peut-estre Ou ce matin, ou ce soir, Victime de l'Orque noir, De l'Orque qui ne pardonne, Tant il est fier, à personne! Corydon, marche devant; Sache où le bon vin se vend; Fais après à ma bouteille Des feuilles de quelque treille Un tapon pour la boucher; Ne m'achète point de chair, Car, tant soit-elle friande, L'été je hais la viande. Achète des abricots, Des pompons, des artichauts Des fraises et de la crème; C'est en été ce que j'aime, Quand sur le bord d'un ruisseau Je la mange au bruit de l'eau, Etendu sur le rivage Ou dans un antre sauvage. Ores que je suis dispos, Je veux boire sans repos, De peur que la maladie Un de ces jours ne me die, Me happant à l'imprévu: Meurs, galant, c'est assez bu. IX. "A son page" Rafraîchis-moi le vin, de sorte Qu'il soit aussi froid qu'un glaçon; Fais venir Janne, qu'elle apporte Son luth pour dire une chanson; Nous ballerons tous trois au son; Et dis à Barbe qu'elle vienne, Les cheveux tors à la façon D'une folâtre Italienne. Ne vois-tu que le jour se passe? Je ne vis point au lendemain; Page, reverse dans ma tasse, Remplis-moi ce verre tout plein. Maudit soit qui languit en vain! Les Philosophes je n'appreuve: Le cerveau n'est jamais bien sain Que l'Amour et le vin n'abreuve. X. A la muse Calliope Descends du ciel, Calliope, et repousse Tous les ennuis de ce tien nourrisson, Soit de ton luth, ou soit de ta voix douce, Ou par le miel qui coule en ta chanson. Par toi je respire, C'est toi qui ma lyre Guides et conduis; C'est toi, ma Princesse, Qui me fais sans cesse Fol comme je suis. Certainement avant que né je fusse, Pour te chanter tu m'avais ordonné; Le Ciel voulut que cette gloire j'eusse D'être ton chantre avant que d'être né. La bouche m'agrée Que ta voix sucrée De son miel a pu, Laquelle en Parnase De l'eau de Pégase Gloutement a bu. Heureux celui que ta folie amuse! Ta douce erreur ne le peut faire errer, Voire et si doit t'ayant pour guide, ô Muse, Hors du tombeau tout vif se déterrer... Si dès mon enfance Le premier de France J'ai pindarisé, De telle entreprise Heureusement prise Je me vois prisé... C'est toi qui fais que j'aime les fontaines Tout éloigné de ce monstre ignorant, Tirant mes pas par les roches hautaines Après les tiens que je suis adorant. Tu es ma liesse, Tu es ma Déesse, Mes souhaits parfaits; Si rien je compose, Si rien je dispose, En moi tu le fais. Dedans quel antre, en quel désert sauvage Me guides-tu, et quel ruisseau sacré A ta grandeur me sera doux breuvage, Pour mieux chanter ta louange à mon gré?... Sus debout, ma lyre! Un chant je veux dire Sur tes cordes d'or: La divine grâce Des beaux vers d'Horace Me plaît bien encor... XI. "A Cupidon" Le jour pousse la nuit, Et la nuit sombre Pousse le jour qui luit D'une obscure ombre. L'Automne suit l'Eté, Et l'âpre rage Des vents n'a point été Après l'orage. Mais le mal nonobstant D'amour dolente Demeure en moi constant Et ne s'alente. Ce n'était pas nous, Dieu, Qu'il fallait poindre, Ta flèche en autre lieu Se devait joindre. Poursuis les paresseux Et les amuse, Mais non pas moi ni ceux Qu'aime la Muse... XII. "A sa lyre" Lyre dorée où Phoebus seulement Et les neuf Soeurs ont part également, Le seul confort qui mes tristesses tue, Que la danse oit, et toute s'évertue De t'obéir et mesurer ses pas Sous tes fredons mignardés par compas, Lorsqu'en bruyant tu marques la cadence D'un avant-jeu, le guide de la danse... Celui n'est pas le bien-aimé des Dieux A qui déplaît ton chant mélodieux, Heureuse lyre, honneur de mon enfance! Je te sonnai devant tous en la France De peu à peu; car quand premièrement Je te trouvai, tu sonnais durement, Tu n'avais point de cordes qui valussent, Ni qui répondre aux lois de mon doigt pussent. Moisi du temps ton fût ne sonnait point; Mais j'eus pitié de te voir mal en point, Toi qui jadis des grands rois les viandes Faisais trouver plus douces et friandes. Pour te monter de cordes et d'un fût, Voire d'un son qui naturel te fût, Je pillai Thèbe et saccageai la Pouille, T'enrichissant de leur belle dépouille. Et lors en France avec toi je chantai Et, jeune d'ans, sur le Loir inventai De marier aux cordes les victoires, Et des grands rois les honneurs et les gloires. Puis, affectant un oeuvre plus divin, Je t'envoyai sous le pouce Angevin, Qui depuis moi t'a si bien fredonnée Qu'à nous deux seuls la gloire en soit donnée... Déjà, ma lyre, un honneur tu reçois, Et jà déjà la race des François Me veut nombrer entre ceux qu'elle loue, Et pour son chantre heureusement m'avoue. O Muse douce, ô Cléion, ô les Soeurs Qui animez de mon luth les douceurs! Je vous salue, et resalue encore, Et toi, mon Luth, par lequel je m'honore. Par toi je plais et par toi je suis lu: C'est toi qui fais que Ronsard soit élu Harpeur Français, et quand on le rencontre Qu'avec le doigt par la rue on le montre; Si je plais donc, si je sais contenter, Si mon renom la France veut chanter, Si de mon front les étoiles je passe, Certes, mon Luth, cela vient de ta grâce. XIII. "Le folatrissime voyage d'Arcueil" Fin de la soirée ... Chacun ait la main armée De ramée! Chacun d'une gaie voix Assourdisse les campagnes, Les montagnes, Les eaux, les prés et les bois! Jà la cuisine allumée Sa fumée Fait tressauter jusqu'aux cieux, Et jà les tables dressées Sont pressées De repas délicieux. Cela vraiment nous invite D'aller vite, Pour apaiser un petit La furie véhémente Qui tourmente. Notre aboyant appétit... Qu'on prodigue, qu'on répande La viande D'une libérale main, Et les vins dont l'ancienne Memphienne Festia le mol Romain! Douce rosée divine Angevine, Bacchus sauve ta liqueur! L'amitié que je te porte Est tant forte, Que je l'ai toujours au coeur. Je veux que la tasse pleine Se promène Tout autour, de poing en poing, Et veux qu'au fond d'elle on plonge Ce qui ronge Nos cerveaux d'épineux soin. Ores, amis! qu'on n'oublie De l'amie Le nom, qui vos coeurs lia; Qu'on vide autant cette coupe, Chère troupe, Que de lettres il y a. Neuf fois au nom de Cassandre Je vais prendre Neuf fois du vin au flacon, Afin de neuf fois le boire En mémoire Des neuf lettres de son nom. Iô! qu'on boive, qu'on chante, Qu'on enchante La dent des soucis félons! La vieillesse larronnesse Jà nous presse Le derrière des talons. Iô! garçon, verse encore! Que j'honore D'un sacrifice joyeux Ceste belle onde verrée Consacrée Au plus gai de tous les Dieux... Evan! ta force divine Ne domine Les hommes tant seulement, Elle étreint de toutes bêtes Toutes têtes D'un effort également. Voyez-vous cette grenouille Qui gazouille Ivre sur le haut de l'eau, Tant l'odeur d'une bouteille, Grand'merveille; Lui enchante le cerveau! Comme elle du vin surprise Est assise Sur nos flacons entr'ouverts! Comme sur l'un et sur l'autre Elle vautre Son corps flottant à l'envers! Mais tandis que cette bête Nous arrête, D'autre côté n'oyez-vous De Dorat la voix sucrée Qui récrée Tout le ciel d'un chant si doux? Iô, Iô! qu'on s'avance! Il commence Encore à former ses chants, Célébrant en voix Romaine La fontaine Et tous les Dieux de ces champs. Prêtons donc à ses merveilles Nos oreilles; L'enthousiasme Limousin Ne lui permet rien de dire Sur sa lyre Qui ne soit divin, divin. Iô! Iô! quel doux style Se distille Parmi ses nombres divers! Nul miel tant ne me recrée, Que m'agrée Le doux nectar de ses vers. Quand je l'entends, il me semble Que l'on m'emble Mon esprit ravi soudain, Et que loin du peuple j'erre Sous la terre Avec l'âme du Thébain Avecque l'âme d'Horace; Telle grâce Se distille de son miel, Et de sa voix Limousine Vraiment digne D'être Sirène du ciel. Ha Vesper! brunette étoile, Qui d'un voile Par tout embrunis les cieux, Las! en ma faveur encore Ne décore L'arche du ciel de tes yeux. Tarde un peu, notre courrière, Ta lumière, Pour ouïr plus longuement La douceur de sa parole, Qui m'affole D'un si gai chatouillement. Quoi, des Astres la compaigne! Tu dédaigne Ma prière, et sans séjour Devant l'heure tu flamboies Et envoies Sous les ondes notre jour. Va, va, jalouse, chemine! Tu n'es digne, Ni tes étoiles, d'ouïr Une chanson si parfaite, Qui n'est faite Que pour les Dieux éjouïr. Donque, puisque la nuit sombre Pleine d'ombre Vient les montagnes saisir, Retournons, troupe gentille, Dans la ville Demi-saoulés de plaisir. Jamais l'homme, tant qu'il meure, Ne demeure Bienheureux parfaitement: Toujours avec la liesse La tristesse Se mêle secrètement. L'inspiration pindarique I. Fragment d'une ode au roi Henri II Comme un qui prend une coupe, Seul honneur de son trésor, Et de rang verse à la troupe Du vin qui rit dedans l'or: Ainsi versant la rosée, Dont ma langue est arrosée, Sur la race des Valois, En son doux nectar j'abreuve Le plus grand roi qui se treuve Soit en armes ou en lois. De Jupiter les antiques Leurs écrits embellissaient; Par lui leurs chants poétiques Commençaient et finissaient, Réjoui d'entendre bruire Ses louanges sur la lyre; Mais Henri sera le dieu Qui commencera mon hymne, Et que seul j'estime digne De la fin et du milieu... II. "La victoire de François de Bourbon Comte d'Enghien, à Cérisoles" Strophe I L'hymne qu'après tes combats Marot fit de ta victoire, Prince heureux, n'égala pas Les mérites de ta gloire. Je confesse bien qu'à l'heure Sa plume était la meilleure Pour dessiner simplement Les premiers traits seulement. Or moi, né d'un meilleur âge Et plus que lui studieux, Je veux parfaire l'ouvrage D'un art plus laborieux. Antistrophe Moi donc qui tiens dans le poing L'arc des Muses bien peignées, Je ru'rai l'honneur plus loin De tes victoires gagnées, Et jusqu'aux pays étranges Je darderai tes louanges, Tes coups de masse, et l'horreur De ta vaillante fureur Qui tonnait en ton jeune âge, Moissonnant les ennemis Que le Martial orage Devant ta foudre avait mis. Epode Vois voler mon dard étrange, Par la Muse emmiellé, Et de ta couronne ailé Qui vient frapper ta louange. Ores il ne faut pas dire Un bas ton dessus ma lyre, Mais bien nos meilleurs fredons, Haut célébrant par cette Ode Dite à la Thébaine mode François, l'honneur des Bourbons. ... Strophe 3 Muses, ne vaut-il pas mieux Que le son de ma lyre aille Aux vieux Bourbons ses aïeux Annoncer cette bataille, Seule douce récompense Des coûts et de la dépense? La poudre des vieux tombeaux N'engarde que les faits beaux Des fils ornés de merveilles N'aillent là-bas réjouir De leurs pères les oreilles Egayés de les ouïr. Antistrophe Fille du neveu d'Atlas, Poste du monde où nous sommes, Qui n'eus oncques le bec las D'éventer les faits des hommes, Va-t'en là-bas sous la terre, Et à Charles, et à Pierre Dis que François leur neveu Aujourd'hui vainqueur s'est veu De l'Impériale audace, Et dis que sa jeune main N'a point démenti sa face Par un fait couard et vain. Epode Autour de la vie humaine Maint orage va volant, Qui ores le bien amène, Ores le mal violent. La roue de la Fortune Ne se montre aux Rois toute une, Et jamais nul ne se treuve Qui jusqu'à la fin épreuve L'entière félicité. Les hommes journaliers meurent; Les Dieux seulement demeurent Francs de toute adversité. III. "A Joachim Du Bellay, Angevin" Strophe I Aujourd'hui je me vanterai Que jamais je ne chanterai Un homme plus aimé que toi Des neuf Pucelles et de moi, Poste qui cornera ta gloire Que toute France est approuvant, Dans les délices s'abreuvant, Dont tu flattes l'orgueil de Loire; Car si un coup elle aperçoit Qu'à Du Bellay mon hymne soit, Par monceaux elle accourra toute Autour de ma lyre, où dégoutte L'honneur distillant de ton nom Mignardé par l'art de mon pouce, Et pour cueillir la gloire douce Qui emmielle ton renom. Antistrophe Sus avant, Muse, ores il faut Le guinder par l'air aussi haut Que ses vertus m'ont mis ici Dessous le joug d'un doux souci; Il le mérite, ma mignonne. Nul tant que lui n'est honorant Les vers dont tu vas redorant La gloire de ceux que je sonne: Il s'égaie de tes chansons Et de ces nouvelles façons Auparavant non imitables, Qui font émerveiller les tables Et les gros sourcils renfoncer De cette jalouse Ignorance, Qui ose déjà par la France L'honneur de nos vers offenser. Epode L'homme est fol qui se travaille Porter en la mer des eaux, A Corinthe des vaisseaux, Et fol qui des vers te baille; Si t'enverrai-je les miens Pour renchérir plus les tiens, Dont les douceurs nonpareilles Savent flatter les oreilles Des rois joyeux de t'ouir; Seule en France est notre lyre, Qui les fredons puisse élire Pour les Princes réjouir. Strophe 2 Le bon Poète endoctriné Par le seul naturel bien-né Se hâte de ravir le prix; Mais ces rimeurs qui ont appris Avec travail, peines et ruses, A leur honte enfantent des vers, Qui toujours courent de travers Outre la carrière des Muses. Eux comparés à nos chants beaux Sont faits semblables aux corbeaux Qui dessous les feuilles caquettent Contre deux Aigles, qui aguettent Auprès du trône de leur Roi, Le temps de ruer leurs tempêtes Dessus les misérables têtes De ces criards pâles d'effroi. ... Strophe 5 Phoebus m'encharge de chanter Son Du Bellay, pour le vanter Sur tous ses enfants qui ont bien Mâché du Laurier Delphien. Obéissant à la voix sainte, Mon trait par le Ciel galopant L'air Angevin n'ira coupant Sans que ta gloire en soit atteinte, Chantant l'homme être bienheureux, Qui en ton nectar doucereux Ses belles louanges enivre, Mille fois nommé dans ton livre. Que dirai plus? Le Ciel t'a fait (Te fortunant de main non chiche) Jeune, dispos, savant et riche, Dessus son moule plus parfait. Antistrophe Mes doigts ne pourraient se lasser De faire mon bateau passer Par les vagues de ton renom; Et ramerais encor, sinon Que j'ai déjà prévu l'orage Des médisants impétueux, Qui contre les plus vertueux Dégorgent volontiers leur rage, Qui sotte en babil s'étendant Comme un grand tonnerre grondant, De son murmure m'admoneste De tromper l'horrible tempeste Aboyant et tant seulement Les nourrissons des neuf Pucelles, Qui se sont mis au dos des ailes Pour voler éternellement. Epode Ore donque, frère d'Hélène, Les Amycléans flambeaux Du Ciel, montrez-vous jumeaux Et mettez but à ma peine; Faites ancrer à ce bord Ma navire en quelque port Pour finir mon navigage, Et détournez le langage Du médisant que je vois, Qui toujours sa dent travaille De me mordre, afin qu'il aille Pincer un autre que moi. IV. Eloge de Michel De L'Hospital Strophe I Errant par les champs de la Grâce Qui peint mes vers de ses couleurs, Sur les bords Dircéans j'amasse L'élite des plus belles fleurs, Afin qu'en pillant je façonne D'une laborieuse main La rondeur de cette couronne Trois fois torse d'un pli Thébain, Pour orner le haut de la gloire Du plus heureux mignon des Dieux, Qui çà-bas ramena des cieux Les filles qu'enfanta Mémoire. ... Epode Faisant parler sa grandeur Aux sept langues de ma lyre, De lui je ne veux rien dire Dont je puisse être menteur; Mais véritable il me plaît De chanter bien haut, qu'il est L'ornement de notre France, Et qu'en fidèle équité, En justice et vérité Les vieux siècles il devance. Strophe 23 C'est lui dont les grâces infuses Ont ramené par l'univers Le choeur des Piérides Muses Faites illustres par ses vers: Par lui leurs honneurs s'embellissent, Soit d'écrits rampants par deux pieds, Ou soit par des nombres qui glissent De pas tout francs et déliés; C'est lui qui honore et qui prise Ceux qui font l'amour aux neuf Soeurs, Et qui estime leurs douceurs, Et qui anime leur emprise. Antistrophe. C'est lui, chanson, que tu révères Comme l'honneur de notre ciel, C'est celui qui aux lois sévères A fait goûter l'attique miel, C'est lui qui la sainte balance Connaît et qui, ni bas ni haut, Juste son poids douteux n'élance, La tenant droite comme il faut, C'est lui dont l'oeil non variable Note les méchants et les bons, Et qui contre le heurt des dons Oppose son coeur imployable. Epode J'avise au bruit de ces mots Toute France qui regarde Mon trait, qui droitement darde Le riche but de ton los. Je trahirais les vertus Et les hommes revêtus De vertueuses louanges, Sans publier, leur renom Et sans envoyer leur nom Jusques aux terres étranges... V. Premier séjour des Muses sur la terre Antistrophe 16 ... Elles, tranchant les ondes bleues, Vinrent du fond des flots chenus, Ainsi que neuf petites nues Parmi les peuples inconnus; Puis, dardant leurs flammes subtiles, Du premier coup ont agité Le coeur prophète des Sibylles Epoint de leur divinité, Si bien que leur langue comblée D'un son douteusement obscur Chantait aux hommes le futur D'une bouche toute troublée. Epode Après par tout l'univers Les réponses prophétiques De tant d'oracles antiques Furent dites par les vers. En vers se firent les lois, Et les amitiés des Rois Par les vers furent acquises; Par les vers on fit armer Les coeurs, pour les animer Aux vertueuses emprises. Strophe 17 Au cri de leurs saintes paroles Se réveillèrent les Devins, Et disciples de leurs écoles Vinrent les Poètes divins: Divins, d'autant que la nature Sans art librement exprimaient, Sans art leur naïve écriture Par la fureur ils animaient. Eumolpe vint, Musée, Orphée, L'Ascréan, Line, et celui-là Qui si divinement parla, Dressant à la Grèce un trophée. Antistrophe Eux, piqués de la douce rage Dont ces filles les tourmentaient, D'un démoniacle courage Les secrets des Dieux racontaient; Si que paissant par les campagnes Les troupeaux dans les champs herbeux, Les Daimons et les Soeurs compagnes La nuit apparaissaient à eux, Et loin sur les eaux solitaires, Carolant en rond par les prés, Les promouvaient Prêtres sacrés De leurs plus orgieux mystères. Epode Après ces Poètes saints Avec une suite grande Arriva la jeune bande D'autres Poètes humains; Dégénérant des premiers Comme venus les derniers, Par un art mélancolique Trahirent avec grand soin Les vers éloignés bien loin De la sainte ardeur antique. Strophe 18 L'un sonna l'horreur de la guerre Qu'à Thèbes Adraste conduit, L'autre comme on tranche la terre, L'autre les flambeaux de la nuit; L'un sur la flûte départie En sept tuyaux Siciliens Chanta les boeufs, l'autre en Scythie Fit voguer les Thessaliens; L'un fit Cassandre furieuse, L'un au ciel poussa les débats Des Rois chétifs, l'autre plus bas Traîna la chose plus joyeuse. Antistrophe Par le fil d'une longue espace, Après ces Poètes humains Les Muses soufflèrent leur grâce Dessus les Prophètes Romains, Non pas comme fut la première Ou comme la seconde était, Mais comme toute la dernière Plus lentement les agitait. Eux toutefois pinçant la lyre Si bien s'assouplirent les doigts Qu'encor le fredon de leur voix Passe l'honneur de leur Empire. Epode Tandis l'Ignorance arma L'aveugle fureur des Princes, Et le peuple des provinces Contre les Soeurs anima. Jà l'horreur les enserrait, Mais plus tôt les enferrait, Quand les Muses détournées Voyant du fer la rayeur, Haletantes de frayeur Dans le ciel sont retournées... VI. Les jeux olympiques et la poésie de Pindare ... L'un crie que trop je me vante, L'autre que le vers que je chante N'est point bien joint ni maçonné; L'un prend horreur de mon audace, Et dit que sur la Grecque trace Mon oeuvre n'est point façonné. Je leur fais réponse au contraire, Comme l'ayant bien su portraire Dessus le moule des plus vieux, Et comme cil qui ne s'égare Des vers repliés de Pindare Inconnus de mes envieux. L'étable du grand Roi d'Elide, Nette par les travaux d'Alcide, Fonda près les champs Eléans D'Olympe les joûtes illustres, Qui retournaient par chacuns lustres Anoblir les bords Piséans. Là s'amoncelait la jeunesse Des plus belliqueux de la Grèce, Studieuse à ravir l'honneur De l'étrange feuille honorée Que de la terre Hyperborée Apporta le Thébain veneur. Ceux qui suants par la carrière Laissaient leurs compagnons derrière, Et ceux qui de courgés plombés Meurtrissaient la chair ampoulée, Et ceux qui par la lutte huilée Contre-tenaient les bras courbés; Ceux qui à leurs flèches soudaines Commandaient d'être plus certaines, Et ceux qui en rouant tournaient Un grand caillou d'horrible masse, Outre-volant le long espace Du but où les coups se bornaient; Ceux qui en limons ou en selle Devant la Grèce universelle Par douze fois rasaient le tour De la course douze fois torte, Et d'une roue entière et forte S'achetaient un brave retour; Vainqueurs, de cette feuille heureuse Laçaient leur perruque poudreuse, Et craignant perdre les labeurs Pour qui leurs vertus travaillèrent, Après la victoire éveillèrent Le métier des premiers harpeurs; Lesquels au soir par l'assemblée, Quand l'oeil de la Lune doublée Ardait le voile obscur des cieux, Avec les flûtes doux-sonnantes Et les trompettes haut-parlantes Célébraient les victorieux. Archiloc premier osa dire D'un refrain simple sur sa lyre Les honneurs d'Hercule en ses vers, Vers qui longtemps chantés servirent A tous les vainqueurs qui ravirent L'olive par combats divers. Après comme une eau débordée Ou comme la foudre guindée Sur la nue au mois le plus chaud, S'ouït tonner la voix Dircée, Qui par l'air s'est si bien dressée Que nulle n'a bondi plus haut. Elle par les terres étranges Cria des vainqueurs les louanges, Et plutôt les fut élevant Que l'air n'est froissé par la vire, Ou l'eau qui bruit sous le navire Souffleté des gorges du vent. Aussi nul chant ne s'accompare Au chant courageux de Pindare, Que la honte ne colorait D'entremêler ses propres gloires Avec les fameuses victoires Des batailles qu'il honorait; Et tout ensemble les sut vendre Au marchand qui les voulait prendre, Plus chèrement qu'on n'achetait Une statue feinte en cuivre Que le vainqueur pour mieux revivre Au plus haut d'Olympe mettait; Tant la Grèce était studieuse De sa Muse laborieuse. Et tant son art eut de bonheur, Que ses paroles honorées Ecrites en lettres dorées Aux temples pendaient en honneur. Avec Hiéron, roi de Sicile, Trafiqua maint vers difficile, Où des brocards injurieux De Bacchylide son contraire Fut moqué, comme chez ton frère M'ont moqué ceux des envieux... Que plût à Dieu, qu'à sa hautesse Fût égale ma petitesse Et mes vers à ses chants nerveux! Par ta sainte grandeur, je jure Que j'entonnerais cette injure Aux oreilles de nos neveux. L'inspiration anacréontique I. "Odelette à Corydon" Nous ne tenons en notre main Le temps futur du lendemain; La vie n'a point d'assurance, Et pendant que nous désirons La faveur des Rois, nous mourons Au milieu de notre espérance. L'homme après son dernier trépas Plus ne boit ni mange là-bas, Et sa grange qu'il a laissée Pleine de blé devant sa fin Et sa cave pleine de vin Ne lui viennent plus en pensée. Hé, quel gain apporte l'émoi? Va, Corydon, apprête-moi Un lit de roses épanchées; Il me plaît, pour me défâcher, A la renverse me coucher Entre les pots et les jonchées. Fais-moi venir Dorat ici, Fais-y venir Jodelle aussi, Et toute la Musine troupe; Depuis le soir jusqu'au matin, Je veux leur donner un festin Et cent fois leur pendre la coupe. Verse donc, et reverse encor Dedans cette grand'coupe d'or, Je vais boire à Henry Estienne, Qui des enfers nous a rendu Du vieil Anacréon perdu La douce lyre Téienne. A toi, gentil Anacréon, Doit son plaisir le biberon, Et Bacchus te doit ses bouteilles; Amour son compagnon te doit Vénus, et Silène qui boit L'été dessous l'ombre des treilles. II Du grand Turc je n'ai souci, Ni du grand Soudan aussi; L'or ne maîtrise ma vie, Aux Rois je ne porte envie; J'ai souci tant seulement De parfumer cointement Ma barbe, et qu'une couronne De fleurs le chef m'environne. Le soin de ce jour me point, Du demain je n'en ai point. Qui, bons Dieux! pourrait connaître Si un lendemain doit être? Vulcain, en faveur de moi, Je te pri', dépêche-toi De me tourner une tasse, Qui de profondeur surpasse Celle du vieillard Nestor; Je ne veux qu'elle soit d'or, Sans plus fais-la-moi de chêne, Ou de lierre, ou de frêne. Ne m'engrave point dedans Ces grands panaches pendants, Plastrons, morions, ni armes: Qu'ai-je souci des alarmes, Des assauts ou des combats? Aussi ne m'y grave pas Ni le Soleil, ni la Lune, Ni le jour, ni la nuit brune, Ni les Astres radieux: Et quel soin ai-je des cieux, De leurs Ours, de leur Charrette? D'Orion ou de Boète? Mais peins-moi, je te supplie, D'une treille le repli Non encore vendangée; Peins une vigne chargée De grappes et de raisins; Peins-y des fouleurs de vins, Le nez et la rouge trogne D'un Silène et d'un ivrogne. III Bois, Janin, à moi tour à tour, Et ne ressembles au vautour Qui toujours tire la charogne. Tu es trompé: un bon ivrogne Autant pour une noce vaut Qu'un bon guerrier pour un assaut. Car ce n'est moins entre les pots D'enhardir par vineux propos Un homme paresseux à boire, Que pour gagner une victoire, Rendre à la bataille hardi Un Capitaine accouardi Bois donc, ne fais plus du songeard; Au vin gît la plus grande part Du jeu, d'amour et de la danse. L'homme sot qui lave sa panse D'autre breuvage que du vin Meurt toujours de mauvaise fin. A bon droit le ciel a donné A l'homme qui n'est aviné Toujours quelque fortune dure; Autrement la mordante cure, Qui nous cuit l'âme à petit feu, Ne s'en va qu'après avoir beu. Après le vin on n'a souci D'amour ni de la Cour aussi, Ni de procès ni de la guerre. Hé, que celui lâchement erre Qui, faisant ainsi que Penthé, Bacchus en ses vers n'a chanté! Bois donques à moi tour à tour, Et ne ressembles au vautour Qui toujours tire la charogne: Il vaut mieux voir en peau d'ivrogne Là-bas l'infernal passager, Que de crever de trop manger. IV La belle Vénus un jour M'amena son fils Amour, Et l'amenant me vint dire: "Ecoute, mon cher Ronsard, Enseigne à mon enfant l'art De bien jouer de la lyre." Incontinent je le pris, Et soigneux je lui appris Comme Mercure eut la peine De premier la façonner Et de premier en sonner Dessus le mont de Cyllène; Comme Minerve inventa Le hautbois, qu'elle jeta Dedans l'eau toute marrie; Comme Pan le chalumeau, Qu'il pertuisa du roseau Formé du corps de s'amie. Ainsi pauvre que j'étais, Tout mon art je recordais A cet enfant pour l'apprendre; Mais lui, comme un faux garçon, Se moquait de ma chanson Et ne la voulait entendre. "Pauvre sot, ce me dit-il, Tu te penses bien subtil! Mais tu as la tête folle D'oser t'égaler à moi, Qui jeune en sais plus que toi Ni que ceux de ton école." Et alors il me sourit, Et en me flattant m'apprit Tous les oeuvres de sa mère, Et comme pour trop aimer Il avait fait transformer En cent figures son père. Il me dit tous ses attraits, Tous ses jeux, et de quels traits Il blesse les fantaisies Et des hommes et des Dieux, Tous ses tourments gracieux. Et toutes ses jalousies. Et me les disant, alors J'oubliai tous les accords De ma lyre dédaignée, Pour retenir en leur lieu L'autre chanson que ce Dieu M'avait par coeur enseignée. V Les Muses lièrent un jour De chaînes de roses Amour, Et pour le garder le donnèrent Aux Grâces et à la Beauté, Qui, voyant sa déloyauté, Sur Parnasse l'emprisonnèrent, Sitôt que Vénus l'entendit, Son beau ceston elle vendit A Vulcain pour la délivrance De son enfant, et tout soudain, Ayant l'argent dedans la main, Fit aux Muses la révérence: "Muses, déesses des chansons, Quand il faudrait quatre rançons Pour mon enfant, je les apporte. Délivrez mon fils prisonnier." Mais les Muses l'ont fait lier D'une chaîne encore plus forte. Courage donques, amoureux, Vous ne serez plus langoureux, Amour est au bout de ses ruses; Plus n'oserait, ce faux garçon, Vous refuser quelque chanson Puisqu'il est prisonnier des Muses. VI Le petit enfant Amour Cueillait des fleurs à l'entour D'une ruche, où les avettes Font leurs petites logettes, Comme il les allait cueillant, Une avette sommeillant Dans le fond d'une fleurette Lui piqua la main douillette. Sitôt que piqué se vit, "Ah! je suis perdu", ce dit, Et s'encourant vers sa mère Lui montra sa plaie amère. "Ma mère, voyez ma main", Ce disait Amour tout plein De pleurs, "voyez quelle enflure M'a fait une égratignure." Alors Vénus se sourit Et en le baisant le prit, Puis sa main lui a soufflée Pour guérir sa plaie enflée: "Qui t'a, dis-moi, faux garçon, Blessé de telle façon? Sont-ce mes Grâces riantes De leurs aiguilles poignantes? - Nenni, c'est un serpenteau, Qui vole au Printemps nouveau Avecque deux ailerettes Ca et là sur les fleurettes. - Ah! vraiment, je le connois, Dit Vénus, les villageois De la montagne d'Hymette Le surnomment Mélissette. Si donques un animal Si petit fait tant de mal, Quand son alène époinçonne La main de quelque personne, Combien fais-tu de douleur Au prix de lui, dans le coeur De celui en qui tu jettes Tes amoureuses sagettes?" VII Du malheur de recevoir Un étranger, sans avoir De lui quelque connaissance, Tu as fait expérience, Ménélas, ayant reçu Pâris dont tu fus déçu; Et moi je la viens de faire Qui ore ai voulu retraire Sottement un étranger Dans ma chambre, et le loger. Il était minuit, et l'Ourse De son char tournait la course Entre les mains du Bouvier, Quand le somme vint lier D'une chaîne sommelière Mes yeux clos sous la paupière. Jà je dormais en mon lit Lorsque j'entr'ouïs le bruit D'un qui frappait à ma porte Et heurtait de telle sorte Que mon dormir s'en alla. Je demandai: "Qu'est-ce là Qui fait à mon huis sa plainte? - Je suis enfant, n'aye crainte", Ce me dit-il, et adonc Je lui desserre le gond De ma porte verrouillée. "J'ai la chemise mouillée Qui me trempe jusqu'aux os", Ce disait; "dessus le dos Toute nuit j'ai eu la pluie, Et pour ce je te supplie De me conduire à ton feu Pour m'aller sécher un peu." Lors je pris sa main humide, Et plein de pitié le guide En ma chambre, et le fis seoir Au feu qui restait du soir; Puis, allumant des chandelles, Je vis qu'il portait des ailes, Dans la main un arc Turquois Et sous l'aisselle un carquois. Adonc en mon coeur je pense Qu'il avait quelque puissance Et qu'il fallait m'apprêter Pour le faire banqueter. Cependant il me regarde D'un oeil, de l'autre il prend garde Si son arc était séché; Puis, me voyant empêché A lui faire bonne chère, Me tire une flèche amère Droit en l'oeil, et qui de là Plus bas au coeur dévala, Et m'y fit telle ouverture Qu'herbe, drogue ni murmure N'y servirait plus de rien. Voilà, Revergat, le bien (Mon Revergat qui embrasses L'heur des Muses et des Grâces), Le bien qui m'est survenu Pour loger un inconnu. VIII. "La Rose" Versons ces roses près ce vin, Près de ce vin versons ces roses! Et buvons l'un à l'autre, afin Qu'au coeur nos tristesses encloses Prennent en buvant quelque fin... La Rose est l'honneur d'un pourpris, La Rose est des fleurs la plus belle. Et dessus toutes a le prix; C'est pour cela que je l'appelle La violette de Cypris. La Rose est le bouquet d'Amour, La Rose est le jeu des Charites, La Rose blanchit tout au tour Au matin de perles petites Qu'elle emprunte du point du jour. La Rose est le parfum des Dieux, La Rose est l'honneur des pucelles, Qui leur sein beaucoup aiment mieux Enrichir de Roses nouvelles Que d'un or, tant soit précieux. Est-il rien sans elle de beau? La Rose embellit toutes choses: Vénus de Roses a la peau, Et l'Aurore a les doigts de Roses, Et le front le Soleil nouveau. Les Nymphes de Rose ont le sein, Les coudes, les flancs et les hanches; Hébé de Roses a la main, Et les Charites, tant soient blanches, Ont le front de Roses tout plein. Que le mien en soit couronné. Ce m'est un Laurier de victoire; Sus, appelons le deux-fois-né, Le bon Père, et le faisons boire De ces Roses environné. Bacchus, épris de la beauté Des Roses aux feuilles vermeilles, Sans elles n'a jamais été, Quand en chemise sous les treilles Buvait au plus chaud de l'été. IX Les épis sont à Cérès, Aux dieux bouquins les forêts, A Chloris l'herbe nouvelle, A Phoebus le vert laurier, A Minerve l'olivier, Et le beau pin à Cybèle; Aux Zéphyres le doux bruit, A Pomone le doux fruit, L'onde aux Nymphes est sacrée, A Flore les belles fleurs; Mais les soucis et les pleurs Sont sacrés à Cythérée. X Cependant que ce beau mois dure, Mignonne, allons sur la verdure, Ne laissons perdre en vain le temps; L'âge glissant qui ne s'arrête, Mêlant le poil de notre tête, S'enfuit ainsi que le printemps. Donc, cependant que notre vie Et le temps d'aimer nous convie, Aimons, moissonnons nos désirs, Passons l'amour de veine en veine; Incontinent la mort prochaine Viendra dérober nos plaisirs. XI. "A un Rossignol" Chantre Rossignol passager, Qui t'es encor venu loger Dedans cette fraîche ramée Sur ton épine accoutumée, Et qui nuit et jour de ta voix Assourdis les monts et les bois, Redoublant la vieille querelle De Térée et de Philomèle, Je te supplie (ainsi toujours Puisses jouir de tes amours) De dire à ma douce inhumaine, Au soir quand elle se promène Ici pour ton nid épier, Que jamais ne faut se fier En la beauté ni en la grâce Qui plus tôt qu'un songe se passe. Dis-lui que les plus belles fleurs En Janvier perdent leurs couleurs, Et quand le mois d'Avril arrive Qu'ils revêtent leur beauté vive; Mais quand des filles le beau teint Par l'âge est une fois éteint, Dis-lui que plus il ne retourne, Mais bien qu'en sa place séjourne Au haut du front je ne sais quoi De creux à coucher tout le doigt, Et toute la face séchée Se fait comme une fleur touchée Du soc aigu; dis-lui encor Qu'après qu'elle aura changé l'or De ses blonds cheveux, et que l'âge Aura crespé son beau visage, Qu'en vain lors elle pleurera De quoi jeunette elle n'aura Pris les plaisirs qu'on ne peut prendre Quand la vieillesse nous vient rendre Si froids d'amours et si perclus Que les plaisirs ne plaisent plus. Mais, Rossignol, que ne vient-elle Maintenant sur l'herbe nouvelle Avecque moi sous ce buisson? Au bruit de ta douce chanson, Je lui ferais sous la coudrette Sa couleur blanche vermeillette. XII. A Rémi Belleau traducteur d'Anacréon Tu es un trop sec biberon Pour un tourneur d'Anacréon, Belleau; et quoi! cette comète Qui naguère au ciel reluisait Rien que la soif ne prédisait, Ou je suis un mauvais prophète. Les plus chauds astres éthérés Ramènent les jours altérés En ce mois pour nous faire boire. Bois donques! après le trépas, Ombre, tu ne boiras là-bas Que je ne sais quelle onde noire. Mais non, ne bois point, mon Belleau, Si tu veux monter au troupeau Des Muses, dessus leur montagne; Il vaut trop mieux étudier Comme tu fais, que s'allier De Bacchus et de sa compagne. Quand avecque Bacchus on joint Vénus sans mesure, on n'a point Saine du cerveau la partie. Donc, pour corriger son défaut, Un vieil pédagogue il lui faut, Un Silène qui le châtie, Ou les pucelles dont il fut Nourri, quand Jupin le reçut Tout vif de sa mère brûlée. Ce furent les Nymphes des eaux; Car Bacchus gâte nos cerveaux, Si la Nymphe n'y est mêlée. XIII. La gaieté d'Homère Assez vraiment on ne révère Les divines bourdes d'Homère, Qui dit qu'on ne saurait avoir Si grand plaisir que de se voir Entre ses amis à la table, Quand un ménétrier délectable Paît l'oreille d'une chanson, Et quand l'ôte-soif échanson Fait aller en rond par la troupe De main en main la pleine coupe. Je te salue, heureux buveur, Des meilleurs le meilleur rêveur, Je te salue, esprit d'Homère! Tes vers cachent quelque mystère; Il me plaît de voir si ce vin M'ouvrira leur secret divin. Iô! je l'entends, chère troupe, La seule odeur de cette coupe M'a fait un rhapsode gaillard Pour bien entendre ce vieillard. Tu voulais dire, bon Homère, Qu'on doit faire très bonne chère, Tandis que l'âge et la saison Et la peu-maîtresse raison Permettent à notre jeunesse Les libertés de la liesse, Sans avoir soin du lendemain; Mais d'un hanap de main en main, D'une trépignante cadence, D'un rouer autour de la danse, De meutes de chiens par les bois, De luths mariés à la voix, D'un flux, d'un dé, d'une première, D'une belle fleur printanière, D'une pucelle de quinze ans, Et de mille autres jeux plaisants Donner soulas à notre vie Qui bien tôt nous sera ravie. Moi doncques oisif maintenant, Que la froideur est détenant D'une claire bride glacée L'humeur des neuves amassée; Ores que les vents outrageux Démènent un bruit orageux... Que ferai-je en telle saison, Sinon oiseux à la maison Ensuivant l'oracle d'Homère Près du feu faire bonne chère? Et souvent baigner mon cerveau Dans la liqueur d'un vin nouveau, Qui toujours traîne pour compaigne Ou la rôtie, ou la châtaigne? En cette grande coupe d'or Verse, page, et reverse encor! Il me plaît de noyer ma peine Au fond de cette tasse pleine Et d'étrangler avec le vin Mon souci qui n'a point de fin... Cà, page, donne ce Catulle, Donne-moi Tibulle et Marulle, Donne ma lyre et mon archet, Dépends-la tôt de ce crochet; Vite donc, afin que je chante, Afin que par mes vers j'enchante Ce soin que l'amour trop cruel Fait mon hôte perpétuel. O Père, ô Bacchus! je te prie Que ta sainte fureur me lie Dessous ton thyrse, à celle fin, O Père, que j'erre sans fin Par tes montagnes reculées Et par l'horreur de tes vallées. Ce n'est pas moi, las! ce n'est pas Qui dédaigne suivre tes pas Et, couvert de lierre, braire Par la Thrace: "Evan!" pourvu, Père, Las! pourvu, Père, las! pourveu Que ta flamme éteigne le feu Qu'Amour de ses rouges tenailles Me tournasse par les entrailles. XIV. A Olivier de Magny Si tu me peux compter les fleurs Du Printemps, et combien d'arène La mer, trouble de ses erreurs, Contre le bord d'Afrique amène; Si tu me peux compter des cieux Toutes les étoiles ardentes, Et des vieux chênes spacieux Toutes les feuilles verdoyantes; Si tu me peux compter l'ardeur Des amants et leur peine dure, Je te ferai le seul compteur, Magny, des amours que j'endure. Compte d'un rang premièrement Deux cents que je pris en Touraine, De l'autre rang secondement Quatre cents que je pris au Maine. Compte, mais jette près à près Tous ceux d'Angers, et de la ville D'Amboise, et de Vendôme après, Qui se montent plus de cent mille. Compte après six cents à la fois Dont à Paris je me vis prendre, Compte cent millions qu'à Blois Je pris dans les yeux de Cassandre. Quoi! tu fais les comptes trop courts: Il semble que portes envie Au grand nombre de mes amours; Compte-les tous, je te supplie. Mais non; il les vaut mieux ôter, Car tu ne trouverais en France Assez de jetons pour compter D'amours une telle abondance. XV. A Joachim Du Bellay Ecoute, Du Bellay, ou les Muses ont peur De l'enfant de Vénus, ou l'aiment de bon coeur, Et toujours pas à pas accompagnent sa trace; Car celui qui ne veut les amours dédaigner, Toutes à qui mieux mieux le viennent enseigner, Et sa bouche mielleuse emplissent de leur grâce. Mais au brave qui met les amours à dédain, Toutes le dédaignant l'abandonnent soudain, Et plus ne lui font part de leur gentille veine: Ains Cléion lui défend de ne se plus trouver En leur danse, et jamais ne venir abreuver Sa bouche non amante en leur belle fontaine. Certes, j'en suis témoin; car, quand je veux louer Quelque homme ou quelque Dieu, soudain je sens nouer La langue à mon palais, et ma gorge se bouche; Mais quand je veux d'amour ou écrire ou parler, Ma langue se dénoue, et lors je sens couler Ma chanson d'elle-même aisément en la bouche. XVI. A Etienne Pasquier Tu me fais mourir de me dire Qu'il ne faut sinon qu'une lyre Pour m'amuser, et que toujours Je ne veux chanter que d'amours. Tu dis vrai, je te le confesse; Mais il ne plaît à la Déesse, Qui mêle un plaisir d'un souci, Que je vive autrement qu'ainsi. Car quand Amour un coup enflamme De son feu quelque gentille âme, Impossible est de l'oublier, Ni de ses rets se délier. Mais toi, Pasquier, en qui Minerve A tant mis de biens en réserve, Qui as l'esprit ardent et vif Et né pour n'être point oisif, Elève au ciel par ton histoire De nos Rois les faits et la gloire, Et prends sous ta diserte voix La charge des honneurs François; Et désormais vivre me laisse Sans gloire au sein de ma maîtresse, Et parmi ses ris et ses jeux Laisse grisonner mes cheveux. XVII. La nature amoureuse "Elégie" Voici le temps, Candé, qui joyeux nous convie Par l'amour, par le vin, d'ébattre notre vie. L'an reprend sa jeunesse, et nous montre comment Il faut, ainsi que lui, rajeunir doucement. Ne vois-tu pas, Candé, ces jeunes Arondelles, Ces Pigeons trémoussants et du bec et des ailes, Se baiser goulûment et de nuit et de jour Sur le haut d'une tour se soulasser d'amour? Ne vois-tu pas comment ces vignes enlacées Tiennent des grands ormeaux les branches embrassées? Regarde ce bocage, et vois d'une autre part Les bras longs et tortus du lierre grimpart En serpent se virer à l'entour de l'écorce De ce chêne aux longs bras, et le baiser à force. N'ois-tu le Rossignol, chantre Cécropien, Qui se plaint toute nuit du forfait ancien Du malheureux Térée, et d'une langue habile Gringoter par les bois la mort de son Ityle? Il reprend, il retient, il recoupe le son Tantôt haut, tantôt bas, de sa longue chanson, Apprise sans nul maître, et d'une forte haleine Raconte de sa soeur les larmes et la peine. Ne vois-tu d'autre part les Nymphes dans ces prés Emaillés, peinturés, verdurés, diaprés, D'un pouce délicat moissonner les fleurettes Qui devaient être proie aux gentilles avettes, Lesquelles en volant de sillons en sillons, De jardins en jardins avec les papillons, A petits branles d'aile amassent ménagères Des printanières fleurs les odeurs passagères? Cela nous admoneste en ces mois si plaisants De ne frauder en rien l'usufruit de nos ans. Voici la Mort qui vient, la vieille rechignée, D'une suite de maux toujours accompagnée. Il faut en dépit d'elle empoigner le plaisir, Et non pas ce jourd'hui qu'en avons le loisir, Que notre âge et le sang, qui chaudement bouillonne A l'entour de nos coeurs, la jeunesse aiguillonne... XVIII. "A Janne impitoyable" Jeune beauté, mais trop outrecuidée Des présents de Vénus, Quand tu verras ta peau toute ridée Et tes cheveux chenus, Contre le temps et contre toi rebelle Diras, en te tançant: "Que ne pensai-je, alors que j'étais belle, Ce que je vais pensant? Ou bien pourquoi à mon désir pareille Ne suis-je maintenant? La beauté semble à la rose vermeille Qui meurt incontinent" Voilà les vers tragiques et la plainte Qu'au ciel tu enverras, Incontinent que ta face dépeinte Par le temps tu verras. Tu sais combien ardemment je t'adore, Indocile à pitié; Et tu me fuis, et tu ne veux encore Te joindre à ta moitié. O de Paphos et de Cypre régente, Déesse aux noirs sourcils! Plus tôt encor que le temps, sois vengeante Mes dédaignés soucis; Et du brandon dont les coeurs tu enflammes Des juments tout autour, Brûle-la-moi, afin que de ses flammes Je me rie à mon tour. XIX Ma petite colombelle, Ma petite toute belle, Mon petit oeil, baisez-moi, D'une bouche toute pleine D'amours, chassez-moi la peine De mon amoureux émoi. Quand je vous dirai: Mignonne, Approchez-vous; qu'on me donne Neuf baisers tout à la fois, Donnez-m'en seulement trois, Tels que Diane guerrière Les donne à Phoebus son frère, Et l'Aurore à son vieillard; Puis reculez votre bouche, Et bien loin toute farouche Fuyez d'un pied frétillard. Comme un taureau par la prée Court après son amourée, Ainsi tout plein de courroux Je courrai fol après vous; Et, prise d'une main forte, Vous tiendrai de telle sorte Qu'un aigle un pigeon tremblant; Lors, faisant de la modeste, De me redonner le reste Des baisers ferez semblant. Mais en vain serez pendante Toute à mon col attendante, Tenant un peu l'oeil baissé, Pardon de m'avoir laissé. Car en lieu de six adonques J'en demanderai plus qu'onques Tout le ciel d'étoiles n'eut, Plus que d'arène poussée Aux bords, quand l'eau courroucée Contre les rives s'émeut. XX Quand je veux en amour prendre mes passe-temps, M'amie en se moquant laid et vieillard me nomme: "Quoi! dit-elle, rêveur, tu as plus de cent ans Et tu veux contrefaire encore le jeune homme! Tu ne faits que hennir, tu n'as plus de vigueur, Ta couleur est d'un mort qu'on dévale en la fosse; Vrai est, quand tu me vois, tu prends un peu de coeur, Car un gentil cheval ne devient jamais rosse. Si tu veux le savoir, prends ce miroir, et vois Ta barbe en tous endroits de neige parsemée, Ton oeil qui fait la cire épaisse comme un doigt Et ta face qui semble une idole enfumée." Alors je lui réponds: "Quant à moi, je ne sai Si j'ai l'oeil chassieux, si j'ai perdu courage, Si mes cheveux sont noirs ou si blancs je les ai, Car jamais je n'appris à mirer mon visage. Mais, puisque le tombeau me doit bientôt avoir, Certes tu me devrais d'autant plus être humaine, Car le vieil homme doit, ou jamais, recevoir Ses plaisirs, même au temps qu'il sent la mort prochaine". XXI Ma douce jouvence est passée, Ma première force est cassée; J'ai la dent noire et le chef blanc; Mes nerfs sont dissous, et mes veines, Tant j'ai le corps froid, ne sont pleines Que d'une eau rousse en lieu de sang. Adieu ma lyre! adieu fillettes, Jadis mes douces amourettes! Adieu, je sens venir ma fin; Nul passe-temps de ma jeunesse Ne m'accompagne en la vieillesse Que le feu, le lit et le vin, J'ai la tête tout alourdie De trop d'ans et de maladie; De tous côtés le soin me mord; Et soit que j'aille ou que je tarde, Toujours après moi je regarde Si je verrat venir la Mort; Qui doit, ce me semble, à toute heure Me mener là-bas où demeure Je ne sais quel Pluton, qui tient Ouvert à tous venants un antre, Où bien facilement on entre, Mais d'où jamais on ne revient. XXII. A Gaspard D'Auvergne ... Le marchand hardiment vire, Par la mer, de sa navire La proue et la poupe encor; Je ne suis brûlé d'envie, Aux chers dépens de ma vie, De gagner des lingots d'or. Tous ces biens je ne quiers point, Et mon courage n'est point De telle gloire excessive. Manger, ô mon compagnon, Ou la figue d'Avignon, Ou la provençale olive, L'artichaut et la salade, L'asperge et la pastenade, Et les pepons Tourangeaux Me sont herbes plus friandes Que les royales viandes Qui se servent à monceaux. Puisqu'il faut si tôt mourir, Que me vaudrait d'acquérir Un bien qui ne dure guère? Qu'un héritier qui viendrait Après mon trépas vendrait, Et en ferait bonne chère? Tant seulement je désire Une santé qui n'empire; Je désire un beau séjour, Une raison saine et bonne, Et une lyre qui sonne Toujours le Vin et l'Amour. XXIII. A Remi Belleau Je veux, me souvenant de ma gentille amie, Boire ce soir d'autant, et pour ce, Corydon, Fais remplir mes flacons, et verse à l'abandon Du vin pour réjouir toute la compagnie. Soit que m'arme ait nom ou Cassandre ou Marie, Neuf fois je m'en vais boire aux lettres de son nom, Et toi, si de ta belle et jeune Madelon, Belleau, l'amour te point, je te pri' ne l'oublie Apporte ces bouquets que tu m'avais cueillis, Ces roses, ces oeillets, ce jasmin et ces lis; Attache une couronne à l'entour de ma tête. Gagnons ce jour ici, trompons notre trépas: Peut-être que demain nous ne reboirons pas; S'attendre au lendemain n'est une chose prête. L'amour de Cassandre I Qui voudra voir comme un Dieu me surmonte, Comme il m'assaut, comme il se fait vainqueur, Comme il renflamme et renglace mon coeur, Comme il reçoit un honneur de ma honte; Qui voudra voir une jeunesse prompte, Qui voudra voir un sujet de malheur, Me vienne lire; il lira ma douleur, Dont ma maîtresse et Amour ne font compte; Il connaîtra que faible est la raison Contre son trait, quand sa douce poison Corrompt le sang, tant le mal nous enchante; Et connaîtra que je suis trop heureux D'être en mourant nouveau cygne amoureux, Qui son obsèque à soi-même se chante. II Le plus touffu d'un solitaire bois, Le plus aigu d'une roche sauvage, Le plus désert d'un séparé rivage Et la frayeur des antres les plus cois Soulagent tant les soupirs de ma voix, Qu'au seul écart de leur secret ombrage Je sens guérir cette amoureuse rage Qui me raffole au plus vert de mes mois. Là renversé dessus la terre dure, Hors de mon sein je tire une peinture, De tous mes maux le seul allégement, Dont les beautés, par Denisot encloses, Me font sentir mille métamorphoses Tout en un coup d'un regard seulement. III Une beauté de quinze ans enfantine, Un or frisé de maint crespe annelet, Un front de rose, un teint damoiselet, Un ris qui l'âme aux astres achemine; Une vertu de telle beauté digne, Un col de neige, une gorge de lait, Un coeur jà mûr en un sein verdelet, En dame humaine une beauté divine; Un oeil puissant de faire jours les nuits, Une main douce à forcer les ennuis Qui tient ma vie en ses doigts enfermée, Avec un chant découpé doucement Or' d'un souris, or' d'un gémissement: De tels sorciers ma raison fut charmée. IV "Avant le temps tes tempes fleuriront, De peu de jours ta fin sera bornée, Avant le soir se clora ta journée, Trahis d'espoir tes pensers périront; Sans me fléchir tes écrits flétriront, En ton désastre ira ma destinée, Ta mort sera pour m'aimer terminée, De tes soupirs nos neveux se riront. Tu seras fait d'un vulgaire la fable, Tu bâtiras sur l'incertain du sable Et vainement tu peindras dans les cieux." Ainsi disait la nymphe qui m'affole, Lorsque le ciel, témoin de sa parole, D'un dextre éclair fut présage à mes yeux. V Ha! je voudrais, richement jaunissant, En pluie d'or goutte à goutte descendre Dans le giron de ma belle Cassandre, Lorsqu'en ses yeux le somme va glissant; Puis je voudrais en taureau blanchissant Me transformer pour finement la prendre, Quand en avril par l'herbe la plus tendre Elle va, fleur, mille fleurs ravissant. Ha! je voudrais pour alléger ma peine, Etre un Narcisse, et elle une fontaine, Pour m'y plonger une nuit à séjour; Et si voudrais que cette nuit encore Fût éternelle, et que jamais l'Aurore D'un feu nouveau ne rallumât le jour. VI Plus tôt le bal de tant d'astres divers Sera lassé, et l'Océan sans onde, Et du Soleil la fuite vagabonde Ne courra plus en tournant de travers; Plus tôt des cieux les murs seront ouverts, Plus tôt sans forme ira confus le monde, Que je sois serf d'une maîtresse blonde, Ou que j'adore une femme aux yeux verts. O bel oeil brun! que je sens dedans l'âme, Tu m'as si bien allumé de ta flamme Qu'un autre oeil vert n'en peut être vainqueur; Si que toujours, en peau jeune et ridée, Voire au tombeau, je veux aimer l'idée De ces yeux bruns, deux soleils de mon coeur. VII Quand au matin ma déesse s'habille, D'un riche or crespe ombrageant ses talons, Et les filets de ses beaux cheveux blonds En cent façons enonde et entortille, Je l'accompare à l'écumière fille Qui, or' pignant les siens brunement longs, Or' les frisant en mille crespillons, Nageait à bord dedans une coquille. De femme humaine encore ne sont pas Son ris, son front, ses gestes ni ses pas, Ni de ses yeux l'une et l'autre étincelle. Rocs, eaux ni bois ne logent point en eux Nymphe qui ait si folâtres cheveux, Ni l'oeil si beau, ni la bouche si belle. VIII Amour me tue, et si je ne veux dire Le plaisant mal que ce m'est de mourir, Tant j'ai grand-peur qu'on veuille secourir Ce doux tourment pour lequel je soupire. Il est bien vrai que ma langueur désire Qu'avec le temps je me puisse guérir: Mais je ne veux ma dame requérir Pour ma santé, tant me plaît mon martyre. Tais-toi, langueur, je sens venir le jour Que ma maîtresse après si long séjour, Voyant le mal que son orgueil me donne, A la douceur la rigueur fera lieu, En imitant la nature de Dieu, Qui nous châtie, et puis il nous pardonne. IX Divin Bellay, dont les nombreuses lois, Par une ardeur du peuple séparée, Ont revêtu l'enfant de Cythérée D'arcs, de flambeaux, de traits et de carquois, Si le doux feu dont jeune tu ardois Enflambe encor' ta poitrine sacrée, Si ton oreille encore se récrée D'ouïr les plaints des amoureuses voix, Oy ton Ronsard qui sanglote et lamente, Pâle de peur, pendu sur la tourmente, Croisant en vain ses mains devers les cieux, En frêle nef, sans mât, voile ni rame, Et loin du havre, où pour astre ma dame Me conduisait du Phare de ses yeux. X Comme un Chevreuil, quand le printemps détruit Du froid hiver la poignante gelée, Pour mieux brouter la feuille emmiellée, Hors de son bois avec l'Aube s'enfuit, Et seul, et sûr, loin de chiens et de bruit, Or' sur un mont, or' dans une vallée, Or' près d'une onde à l'écart recelée, Libre, folâtre où son pied le conduit, De rets ni d'arc sa liberté n'a crainte, Sinon alors que sa vie est atteinte D'un trait meurtrier empourpré de son sang. Ainsi j'allais sans espoir de dommage, Le jour qu'un oeil, sur l'avril de mon âge, Tira d'un coup mille traits en mon flanc. XI Ciel, air et vents, plains et monts découverts, Tertres vineux et forêts verdoyantes, Rivages tors et sources ondoyantes, Taillis rasés et vous, bocages verts, Antres moussus à demi-front ouverts, Prés, boutons, fleurs et herbes rousoyantes, Coteaux vineux et plages blondoyantes, Et vous rochers, écoliers de mes vers! Puisqu'au partir, rongé de soin et d'ire, A ce bel oeil adieu je n'ai su dire, Qui près et loin me détient en émoi, Je vous suppli', ciel, air, vents, monts et plaines, Taillis, forêts, rivages et fontaines Antres, prés, fleurs, dites-le-lui pour moi. XII Amour, que n'ai-je en écrivant la grâce Divine autant que j'ai la volonté! Par mes écrits tu serais surmonté, Vieil enchanteur des vieux rochers de Thrace. Plus haut encor que Pindare et qu'Horace, J'appenderais à ta divinité Un livre enflé de telle gravité Que Du Bellay lui quitterait la place. Si, vive encor, Laure par l'Univers Ne fuit volant dessus les Thusques vers, Que notre siècle heureusement estime, Comme ton nom, honneur des vers François, Victorieux des peuples et des Rois, S'envolerait sur l'aile de ma rime! XIII Je meurs, Paschal, quand je la vois si belle, Le front si beau, et la bouche et les yeux; Yeux le logis d'Amour victorieux, Qui m'a blessé d'une flèche nouvelle. Je n'ai ni sang, ni veine, ni moelle Qui ne se change; et me semble qu'aux cieux Je suis ravi, assis entre les Dieux, Quand le bonheur me conduit auprès d'elle. Ah! que ne suis-je en ce monde un grand Roi! Elle serait ma Reine auprès de moi; Mais, n'étant rien, il faut que je m'absente De sa beauté, dont je n'ose approcher, Que d'un regard transformer je ne sente Mes yeux en fleuve et mon coeur en rocher. XIV Soit que son or se crespe lentement, Ou soit qu'il vague en deux glissantes ondes, Qui çà, qui là, par le sein vagabondes Et sur le col nagent folâtrement, Ou soit qu'un noeud diapré richement De maints rubis et maintes perles rondes, Serre les flots de ses deux tresses blondes, Mon coeur se plaît en son contentement. Quel plaisir est-ce, ainçois quelle merveille, Quand ses cheveux troussés dessus l'oreille D'une Vénus imitent la façon, Quand d'un bonnet sa tête elle adonise Et qu'on ne sait s'elle est fille ou garçon, Tant en ces deux sa beauté se déguise! XV Prends cette rose aimable comme toi Qui sers de rose aux roses les plus belles, Qui sers de fleurs aux fleurs les plus nouvelles, Qui sers de Muse aux Muses et à moi. Prends cette rose, et ensemble reçois Dedans ton sein mon coeur qui n'a point d'ailes; Il vit, blessé de cent playes cruelles, Opiniâtre à garder trop sa foi. La rose et moi différons d'une chose: Un soleil voit naître et mourir la rose, Mille soleils ont vu naître m'amour, Qui ne se passe et jamais ne repose. Que plût à Dieu que mon amour éclose Comme une fleur ne m'eût duré qu'un jour! XVI Plus que les Rois, leurs sceptres et leur bien, J'aime ce front où mon Tyran se joue Et le vermeil de cette belle joue Qui fait honteux le pourpre Tyrien. Toutes beautés à mes yeux ne sont rien Au prix du sein qui lentement secoue Son gorgerin, sous qui doucement noue Le branle égal d'un flot Cythérien. En la façon que Jupiter est aise Quand de son chant une Muse l'apaise, Ainsi je suis de ses chansons épris, Lorsqu'à son luth ses doigts elle embesogne Et qu'elle dit le branle de Bourgogne Qu'elle disait le jour que je fus pris. XVII Ce petit chien qui ma maîtresse suit Et qui jappant ne reconnaît personne, Et cet oiseau qui ses plaintes résonne Au mois d'Avril soupirant toute nuit; Et la barrière où, quand le chaud s'enfuit, Ma dame seule en pensant s'arraisonne, Et ce jardin où son pouce moissonne Toutes les fleurs que Zéphyre produit; Et cette danse ou la flèche cruelle M'outreperça, et la saison nouvelle Qui tous les ans rafraîchit mes douleurs, Et son oeillade, et sa parole sainte, Et dans le coeur sa grâce que j'ai peinte, Baignent mes yeux de deux ruisseaux de pleurs. XVII Ville de Blois, naissance de ma dame, Séjour des Rois et de ma volonté, Où jeune d'ans d'Amour je fus dompté Par un oeil brun qui m'outreperça l'âme; Chez toi je pris cette première flamme, Chez toi je vis cette unique beauté, Chez toi je vis la douce cruauté Dont le beau trait la franchise m'entame. Habite Amour en ta ville à jamais! Et son carquois, ses lampes et ses traits Pendent en toi, le temple de sa gloire! Puisse toujours tes murailles couver Dessous son aile et nu toujours laver Son chef crépu dans les flots de ton Loire! XIX Sainte Gastine, ô douce secrétaire De mes ennuis, qui réponds en ton bois Ores en haute, ores en basse voix, Aux longs soupirs que mon coeur ne peut taire; Loir, qui refreins la course volontaire Du plus courant de tes flots Vendômois, Quand accuser cette beauté tu m'ois, De qui toujours je m'affame et m'altère; Si dextrement l'augure j'ai reçu Et si mon oeil ne fut hier déçu Des doux regards de ma douce Thalie, Malgré la mort Poète me ferez, Et par la France appelés vous serez, L'un mon Laurier, l'autre ma Castalie. XX Un voile obscur par l'horizon épars Troublait le ciel d'une humeur survenue, Et l'air crevé d'une grêle menue Frappait à bonds les champs de toutes parts; Déjà Vulcain de ses borgnes soudars Hâtait les mains à la forge connue, Et Jupiter dans le creux d'une nue Armait sa main de l'éclair de ses dards; Quand ma nymphette, en simple vertugade Cueillant les fleurs, des rais de son oeillade Essuya l'air grêleux et pluvieux, Des vents sortis remprisonna les tropes, Et fit cesser les marteaux des Cyclopes, Et de Jupin. rasséréna les yeux. XXI Ah! Bel-Accueil, que ta douce parole Vint traîtrement ma jeunesse offenser, Quand au verger tu la menas danser Sur mes vingt ans l'amoureuse carolle! Amour adonc me mit à son école, Ayant pour maître un peu sage penser, Qui sans raison me mena commencer Le chapelet d'une danse plus folle. Depuis cinq ans hôte de ce verger, Je vais ballant avecque Faux-Danger, Tenant la main d'une dame trop caute. Je ne suis seul par Amour abusé; A ma jeunesse il faut donner la faute: En cheveux gris je serai plus rusé. XXII Voici le bois que ma sainte Angelette Sur le printemps réjouit de son chant; Voici les fleurs où son pied va marchant Quand à soi-même elle pense seulette. Voici la prée et la rive mollette Qui prend vigueur de sa main la touchant, Quand pas à pas dans son sein va cachant Le bel émail de l'herbe nouvelette. Ici chanter, là pleurer je la vis, Ici sourire, et là je fus ravi De ses discours par lesquels je desvie; Ici s'asseoir, là je la vis danser: Sur le métier d'un si vague penser Amour ourdit les trames de ma vie. XXIII Que dites-vous, que faites-vous, mignonne? Que songez-vous? pensez-vous point en moi? Avez-vous point souci de mon émoi, Comme de vous le souci m'époinçonne? De votre amour tout le coeur me bouillonne, Devant mes yeux sans cesse je vous voi, Je vous entends absente, je vous oi, Et mon penser d'autre amour ne résonne. J'ai vos beautés, vos grâces et vos yeux Gravés en moi, les places et les lieux, Où je vous vis danser, parler et rire. Je vous tiens mienne, et si ne suis pas mien: En vous je vis, je m'anime et respire, Mon tout, mon coeur, mon sang et tout mon bien. XXIV. A Janet, peintre du roi Peins-moi, Janet, peins-moi, je te supplie, Sur ce tableau les beautés de m'amie De la façon que je te les dirai. Comme importun je ne te supplierai D'un art menteur quelque faveur lui faire; Il suffit bien si tu la sais portraire Ainsi qu'elle est, sans vouloir déguiser Son naturel pour la favoriser; Car la faveur n'est bonne que pour celles Qui se font peindre, et qui ne sont pas belles. Fais-lui premier les cheveux ondelés, Serrés, retors, recrespés, annelés, Qui de couleur le cèdre représentent; Ou les allonge, et que libres ils sentent Dans le tableau, si par art tu le peux, La même odeur de ses propres cheveux; Car ses cheveux comme fleurettes sentent, Quand les zéphyrs au printemps les éventent. Que son beau front ne soit entre-fendu De nul sillon en profond étendu, Mais qu'il soit tel qu'est l'eau de la marine, Quand tant soit peu le vent ne la mutine Et que gisante en son lit elle dort Calmant les flots sillés d'un somme mort. Tout au milieu par la grève descende Un beau rubis, de qui l'éclat s'épande Par le tableau, ainsi qu'on voit de nuit Briller les rais de la lune, qui luit Dessus la neige au fond d'un val coulée, De trace d'homme encore non foulée. Après fais-lui son beau sourcil voûtis D'ébène noir, et que son pli tortis Semble un croissant, qui montre par la nue Au premier mois sa voûture cornue; Ou, si jamais tu as vu l'arc d'Amour, Prends le portrait dessus le demi-tour De sa courbure à demi-cercle close, Car l'arc d'Amour et lui n'est qu'une chose. Mais las! Janet, hélas, je ne sais pas Par quel moyen, ni comment tu peindras (Voire eusses-tu l'artifice d'Apelle) De ses beaux yeux la grâce naturelle, Qui font vergogne aux étoiles des cieux... Après fais-lui sa rondelette oreille, Petite, unie, entre blanche et vermeille, Qui sous le voile apparaisse à l'égal Que fait un lis enclos dans un cristal, Ou tout ainsi qu'apparaît une rose Tout fraîchement dedans un verre enclose. Mais pour néant tu aurais fait si beau Tout l'ornement de ton riche tableau, Si tu n'avais de la linéature De son beau nez bien portrait la peinture. Peins-le-moi donc grêle, long, aquilin, Poli, traitis, où l'envieux malin Quand il voudrait n'y saurait que reprendre, Tant proprement tu le feras descendre Parmi la face, ainsi comme descend Dans une plaine un petit mont qui pend. Après au vif peins-moi sa belle joue Pareille au teint de la rose qui noue Dessus du lait, ou au teint blanchissant Du lis qui baise un oeillet rougissant. Dans le milieu portrais une fossette, Fossette, non, mais d'Amour la cachette, D'où ce garçon de sa petite main Lâche cent traits, et jamais un en vain, Que par les yeux droit au coeur il ne touche. Hélas! Janet, pour bien peindre sa bouche, A peine Homère en ses vers te dirait Quel vermillon égaler la pourrait; Car pour la peindre ainsi qu'elle mérite Peindre il faudrait celle d'une Charite. Peins-la-moi donc qu'elle semble parler, Ores sourire, ores embaumer l'air De ne sais quelle ambroisienne haleine; Mais par-sus tout fais qu'elle semble pleine De la douceur de persuasion. Tout à l'entour attache un million De ris, d'attraits, de jeux, de courtoisies, Et que deux rangs de perlettes choisies D'un ordre égal en la place des dents Bien poliment soient arrangés dedans... Plus blanc que lait caillé dessus le jonc Peins-lui le col, mais peins-le un petit long, Grêle et charnu, et sa gorge douillette Comme le col soit un petit longuette. Après fais-lui, par un juste compas, Et de Junon les coudes et les bras, Et les beaux doigts de Minerve, et encore La main égale à celle de l'Aurore. Je ne sais plus, mon Janet, où j'en suis; Je suis confus et muet, je ne puis Comme j'ai fait te déclarer le reste De ces beautés qui ne m'est manifeste; Las! car jamais tant de faveurs je n'eu, Que d'avoir vu ses beaux tetins à nu. Mais si l'on peut juger par conjecture, Persuadé de raisons je m'assure Que la beauté qui ne s'apparaît doit Etre semblable à celle que l'on voit. Donque peins-la, et qu'elle me soit faite Parfaite autant comme l'autre est parfaite... XXV. "A Cassandre" Mignonne, allons voir si la rose Qui ce matin avait déclose Sa robe de pourpre au soleil, A point perdu, cette vêprée, Les plis de sa robe pourprée Et son teint au vôtre pareil. Las! voyez comme en peu d'espace, Mignonne, elle a dessus la place, Las, las! ses beautés laissé choir; O vraiment marâtre Nature, Puisqu'une telle fleur ne dure Que du matin jusques au soir! Donc, si vous me croyez, mignonne, Tandis que votre âge fleuronne En sa plus verte nouveauté, Cueillez, cueillez votre jeunesse: Comme à cette fleur, la vieillesse Fera ternir votre beauté. XXVI. Chanson Quand je suis vingt ou trente mois Sans retourner en Vendômois, Plein de pensées vagabondes, Plein d'un remords et d'un souci, Aux rochers je me plains ainsi, Aux bois, aux antres et aux ondes: Rochers, bien que soyez âgés De trois mille ans, vous ne changez Jamais ni d'état ni de forme, Mais toujours ma jeunesse fuit, Et la vieillesse qui me suit De jeune en vieillard me transforme. Bois, bien que perdiez tous les ans, En l'hiver, vos cheveux plaisants, L'an d'après, qui se renouvelle, Renouvelle aussi votre chef; Mais le mien ne peut derechef Ravoir sa perruque nouvelle. Antres, je me suis vu chez vous Avoir jadis verts les genoux, Le corps habile et la main bonne; Mais ores j'ai le corps plus dur Et les genoux que n'est le mur Qui froidement vous environne. Ondes, sans fin vous promenez Et vous menez et ramenez Vos flots d'un cours qui ne séjourne; Et moi, sans faire long séjour, Je m'en vais de nuit et de jour Mais comme vous je ne retourne. Si est-ce que je ne voudrois Avoir été ni roc, ni bois, Antre ni onde pour défendre Mon corps contre l'âge emplumé, Car ainsi dur je n'eusse aimé Toi qui m'as fait vieillir, Cassandre! XXVII. Derniers vers pour Cassandre L'absence, ni l'oubli, ni la course du jour N'ont effacé le nom, les grâces ni l'amour Qu'au coeur je m'imprimai dès ma jeunesse tendre, Fait nouveau serviteur de toi, belle Cassandre! Qui me fus autrefois plus chère que mes yeux, Que mon sang, que ma vie, et que seule en tous lieux Pour sujet éternel ma Muse avait choisie, Afin de te chanter par longue poésie... Et si l'âge, qui rompt et murs et forteresses, En coulant a perdu un peu de nos jeunesses, Cassandre, c'est tout un; car je n'ai pas égard A ce qui est présent, mais au premier regard, Au trait qui me navra de ta grâce enfantine... Toujours me souvenait de cette heure première, Où jeune je perdis mes yeux en ta lumière, Et des propos qu'un soir nous eûmes, devisant, Dont le seul souvenir, non autre, m'est plaisant. Ce fut en la saison du Printemps qui est ores; En la même saison je t'ai revue encores; Fasse Amour que l'Avril où je fus amoureux Me fasse aussi content que l'autre malheureux! L'Amour de Marie I Si quelque amoureux passe en Anjou par Bourgueil, Voie un pin qui s'élève au-dessus du village, Et là, sur le sommet de son pointu feuillage, Verra ma liberté triomphe d'un bel oeil, Qu'Amour victorieux, qui se plaît de mon deuil, Appendit pour trophée et pour servile hommage, Afin qu'à tous passants elle fût témoignage Que l'amoureuse vie est un plaisant cercueil. Je ne pouvais trouver plante plus estimée Pour pendre ma dépouille, en qui fut transformée La jeune peau d'Atys dessus le mont Idé. Mais entre Atys et moi il y a différence, C'est qu'il fut amoureux d'un visage ridé Et moi d'une beauté qui ne sort que d'enfance. II Marie, qui voudrait votre nom retourner, Il trouverait aimer: aimez-moi donc Marie, Votre nom de nature à l'amour vous convie. Pécher contre son nom ne se doit pardonner. S'il vous plaît votre coeur pour gage me donner, Je vous offre le mien; ainsi de cette vie Nous prendrons les plaisirs, et jamais autre envie Ne me pourra l'esprit d'une autre emprisonner. Il faut aimer, maîtresse, au monde quelque chose; Celui qui n'aime point malheureux se propose Une vie d'un Scythe, et ses jours veut passer Sans goûter la douceur des douceurs la meilleure; Hé! qu'est-il rien de doux sans Vénus? las, à l'heure Que je n'aimerai plus, puissé-je trépasser! III Marie, levez-vous, ma jeune paresseuse, Jà la gaie Alouette au ciel a fredonné, Et jà le Rossignol doucement jargonné, Dessus l'épine assis, sa complainte amoureuse. Sus debout! allons voir l'herbelette perleuse, Et votre beau rosier de boutons couronné, Et vos oeillets mignons auxquels aviez donné, Hier au soir, de l'eau d'une main si soigneuse. Harsoir, en vous couchant vous jurâtes vos yeux D'être plus tôt que moi ce matin éveillée; Mais le dormir de l'Aube aux filles gracieux Vous tient d'un doux sommeil la paupière sillée. Je vais baiser vos yeux et votre beau tétin Cent fois pour vous apprendre à vous lever matin. IV Cache pour cette nuit ta corne, bonne Lune! Ainsi Endymion soit toujours ton ami, Ainsi soit-il toujours en ton sein endormi, Ainsi nul enchanteur jamais ne t'importune. Le jour m'est odieux, la nuit m'est opportune; Je crains du jour l'aguet d'un voisin ennemi; De nuit, plus courageux, je traverse parmi Le camp des espions, remparé de la brune. Tu sais, Lune, que peut l'amoureuse poison: Le Dieu Pan, pour le prix d'une blanche toison, Put bien fléchir ton coeur. Et vous, Astres insignes, Favorisez au feu qui me tient allumé: Car, s'il vous en souvient, la plupart de vous, Signes, N'a place dans le ciel que pour avoir aimé. V J'ai l'âme pour un lit de regrets si touchée, Que nul homme jamais ne fera que j'approuche De la chambre amoureuse, encor moins de la couche Où je vis ma maîtresse au mois de Mai couchée. Un somme languissant la tenait mi-penchée Dessus le coude droit fermant sa belle bouche, Et ses yeux dans lesquels l'archer Amour se couche, Ayant toujours la flèche à la corde encochée. Sa tête en ce beau mois sans plus était couverte D'un riche escofion ouvré de soie verte, Où les Grâces venaient à l'envi se nicher, Puis en ses beaux cheveux choisissaient leur demeure. J'en ai tel souvenir que je voudrais qu'à l'heure Mon coeur pour n'y penser fût devenu rocher. VI R. Que dis-tu, que fais-tu, pensive tourterelle, Dessus cet arbre sec? T. Viateur, je lamente. R. Pourquoi lamentes-tu? T. Pour ma compagne absente, Dont je meurs de douleur. R. En quelle part est-elle? T. Un cruel oiseleur par glueuse cautèle L'a prise et l'a tuée; et nuit et jour je chante Ses obsèques ici, nommant la mort méchante Qu'elle ne m'a tuée avecque ma fidèle. R. Voudrais-tu bien mourir et suivre ta compaigne? T. Aussi bien je languis en ce bois ténébreux, Où toujours le regret de sa mort m'accompaigne. R. O gentils oiselets, que vous êtes heureux! Nature d'elle-même à l'amour vous enseigne, Qui mourez et vivez fidèles amoureux. VII Douce, belle, amoureuse et bienfleurante Rose, Que tu es à bon droit aux amours consacrée! Ta délicate odeur hommes et Dieux récrée, Et bref, Rose, tu es belle sur toute chose. Marie pour son chef un beau bouquet compose De ta feuille, et toujours sa tête en est parée: Toujours cette Angevine, unique Cythérée, Du parfum de ton eau sa jeune face arrose. Ha Dieu! que je suis aise alors que je te voi Eclore au point du jour sur l'épine à requoi, Aux jardins de Bourgueil près d'une eau solitaire! De toi les Nymphes ont les coudes et le sein, De toi l'Aurore emprunte et sa joue et sa main, Et son teint la beauté qu'on adore en Cythère. VIII. "La Quenouille" Quenouille, de Pallas la compagne et l'amie, Cher présent que je porte à ma chère Marie Afin de soulager l'ennui qu'elle a de moi, Disant quelque chanson en filant de sur toi, Faisant pirouetter, à son huis amusée Tout le jour, son rouet et sa grosse fusée. Quenouille, je te mène où je suis arrêté; Je voudrais racheter par toi ma liberté. Tu ne viendras ès mains d'une mignonne oisive, Qui ne fait qu'attifer sa perruque lascive Et qui perd tout son temps à mirer et farder Sa face, à celle fin qu'on l'aille regarder; Mais bien entre les mains d'une disposte fille, Qui dévide, qui cout, qui ménage, et qui file Avecques ses deux soeurs, pour tromper ses ennuis, L'hiver devant le feu, l'été devant son huis. Aussi je ne voudrais que toi, Quenouille, faite En notre Vendômois (où le peuple regrette Le jour qui passe en vain), allasses en Anjou Pour demeurer oisive et te rouiller au clou. Je te puis assurer que sa main délicate Filera dextrement quelque drap d'écarlate, Qui si fin et si souef en sa laine sera Que pour un jour de fête un Roi le vêtira. Suis-moi donc, tu seras la plus que bien venue, Quenouille, des deux bouts et grêlette et menue, Un peu grosse au milieu, où la filasse tient Etreinte d'un ruban, qui de Montoire vient. Aime-laine, aime-fil, aime-estain, maisonnière, Longue, Palladienne, enflée, chansonnière, Suis-moi, laisse Couture, et allons à Bourgueil, Où, Quenouille, on te doit recevoir d'un bel oeil; Car le petit présent qu'un loyal ami donne Passe des puissants Rois le sceptre et la couronne. IX. "Le voyage de Tours" C'était en la saison que l'amoureuse Flore Faisait pour son ami les fleurettes éclore Par les prés bigarrés d'autant d'émail de fleurs Que le grand arc du ciel s'émaille de couleurs; Lorsque les papillons et les blondes avettes, Les uns chargés au bec, les autres aux cuissettes, Errent par les jardins, et les petits oiseaux, Voletant par les bois de rameaux en rameaux, Amassent la becquée et parmi la verdure Ont souci comme nous de leur race future. Thoinet, au mois d'avril passant par Vendômois, Me mena voir à Tours Marion que j'aimois, Qui aux noces était d'une sienne cousine; Et ce Thoinet aussi allait voir sa Francine, Que Vénus enfonçant un trait plein de rigueur Lui avait d'une plaie écrite dans le coeur. Nous partîmes tous deux du hameau de Coutures; Nous passâmes Gastine et ses hautes verdures, Nous passâmes Marré, et vîmes à mi-jour Du pasteur Phelippot s'élever la grand tour Qui de Beaumont-la-Ronce honore le village Comme un pin fait honneur aux arbres d'un bocage. Ce pasteur, qu'on nommait Phelippot, tout gaillard, Chez lui nous festoya jusques au soir bien tard. De là vînmes coucher au gué de Lengerie, Sous les saules plantés le long d'une prairie; Puis dès le point du jour, redoublant le marcher, Nous vîmes dans un bois s'élever le clocher De Saint-Côme près Tours, où la noce gentille Dans un pré se faisait au beau milieu de l'île. Là Francine dansait, de Thoinet le souci, Là Marion ballait, qui fut le mien aussi; Puis, nous mettant tous deux en l'ordre de la danse, Thoinet tout le premier cette plainte commence: "Ma Francine, mon coeur, qu'oublier je ne puis,... Je suis, s'il t'en souvient, Thoinet, qui, dès jeunesse, Te voyant sur le Clain, t'appela sa maîtresse, Qui musette et flageol à ses lèvres usa Pour te donner plaisir; mais cela m'abusa Car te pensant fléchir comme une femme humaine, Je trouvai ta poitrine et ton oreille pleine, Hélas, qui l'eût pensé! de cent mille glaçons, Lesquels ne t'ont permis d'écouter mes chansons. Et toutefois le temps, qui les prés de leurs herbes Dépouille d'an en an et les champs de leurs gerbes, Ne m'a point dépouillé le souvenir du jour, Ni du mois où je mis en tes yeux mon amour. Ni ne fera jamais, voire eussé-je avalée L'onde qui court là-bas sous l'obscure vallée. C'était au mois d'Avril, Francine, il m'en souvient, Quand tout arbre fleurit, quand la terre devient De vieillesse en jouvence, et l'étrange arondelle Fait contre un soliveau sa maison naturelle, Quand la limace, au dos qui porté sa maison, Laisse un trac sur les fleurs, quand la blonde toison Va couvrant la chenille, et quand parmi les prées Volent les papillons aux ailes diaprées, Lorsque fol je te vis, et depuis je n'ai pu Rien voir après tes yeux que tout ne m'ait déplu... O belle au doux regard, Francine au beau sourcil, Baise-moi, je te prie, et m'embrasses ainsi Qu'un arbre est embrassé d'une vigne bien forte. Souvent un vain baiser quelque plaisir apporte. Je meurs! tu me feras dépecer ce bouquet, Que j'ai cueilli pour toi, de thym et de muguet, Et de la rouge-fleur qu'on nomme Cassandrette, Et de la blanche-fleur qu'on appelle Olivette, A qui Bellot donna et la vie et le nom, Et de celle qui prend de ton nom son surnom."... Ainsi disait Thoinet, qui se pâma sur l'herbe Presque transi de voir sa dame si superbe, Qui riait de son mal, sans daigner seulement D'un seul petit clin d'oeil apaiser son tourment. J'ouvrais déjà la lèvre après Thoinet, pour dire De combien Marion m'était encore pire, Quand j'avise sa mère en hâte gagner l'eau Et sa fille emmener avec elle au bateau, Qui se jouant sur l'onde attendait cette charge, Lié contre le tronc d'un saule au faîte large. Jà les rames tiraient le bateau bien pansu, Et la voile en enflant son grand repli bossu Emportait le plaisir qui mon coeur tient en peine, Quand je m'assis au bord de la première arène Et, voyant le bateau qui s'enfuyait de moi, Parlant à Marion, je chantai ce convoi: "Bateau, qui par les flots ma chère vie emportes, Des vents en ta faveur les haleines soient mortes, Et le banc périlleux, qui se trouve parmi Les eaux, ne t'enveloppe en son sable endormi! Que l'air, le vent et l'eau favorisent ma dame, Et que nul flot bossu ne détourbe sa rame! En guise d'un étang, sans vague, paresseux, Aille le cours de Loire, et son limon crasseux Pour ce jourd'hui se change en gravelle menue, Pleine de maint rubis et mainte perle élue! Que les bords soient semés de mille belles fleurs, Représentant sur l'eau mille belles couleurs, Et le troupeau Nymphal des gentilles Naïades Alentour du vaisseau fasse mille gambades, Les unes balayant des paumes de leurs mains Les flots devant la barque, et les autres leurs seins Découvrant à fleur d'eau, et d'une main ouvrière Conduisant le bateau du long de la rivière! L'azuré martinet puisse voler devant... Et le héron criard, qui la tempête fuit, Haut pendu dedans l'air ne fasse point de bruit! Ains tout gentil oiseau qui va cherchant sa proie Par les flots poissonneux, bienheureux te convoie, Pour sûrement venir avec ta charge au port, Où Marion verra peut-être sur le bord Un orme des longs bras d'une vigne enlacée, Et la voyant ainsi doucement embrassée De son pauvre Perrot se pourra souvenir, Et voudra sur le bord embrassé le tenir... "Je veux faire un beau lit d'une verte jonchée De pervenche feuillue encontre-bas couchée, De thym qui fleure bon et d'aspic porte-épi, D'odorant poliot contre terre tapi, De neufard toujours vert, qui la froideur incite, Et de jonc qui les bords des rivières habite. "Je veux jusques au coude avoir l'herbe, et je veux De roses et de lis couronner mes cheveux. Je veux qu'on me défonce une pipe angevine Et, en me souvenant de ma toute divine, De toi, mon doux souci, épuiser jusqu'au fond Mille fois ce jourd'hui mon gobelet profond, Et ne partir d'ici jusqu'à tant qu'à la lie De ce bon vin d'Anjou la liqueur soit faillie... "Quel passe-temps prends-tu d'habiter la Vallée De Bourgueil, où jamais la Muse n'est allée? Quitte-moi ton Anjou, et viens en Vendômois: Là s'élèvent au ciel le sommet de nos bois, Là sont mille taillis et mille belles plaines, Là gargouillent les eaux de cent mille fontaines, Là sont mille rochers, où Echon alentour En résonnant mes vers ne parle que d'amour. Ou bien, si tu ne veux, il me plaît de me rendre Angevin, pour te voir et ton langage apprendre; Et pour mieux te fléchir, les hauts vers que j'avois En ma langue traduit du Pindare Grégeois, Humble, je veux redire en un chant plus facile Sur le doux chalumeau du pasteur de Sicile. Là parmi tes sablons Angevin devenu, Je veux vivre sans nom comme un pauvre inconnu, Et dès l'aube du jour avec toi mener paître Auprès du Port-Guyet notre troupeau champêtre; Puis, sur le chaud du jour, je veux en ton giron Me coucher sous un chêne, où l'herbe à l'environ Un beau lit nous fera de mainte fleur diverse, Pour nous coucher tous deux sous l'ombre à la renverse; Puis au Soleil penchant nous conduirons nos boeufs Boire le haut sommet des ruisselets herbeux, Et les reconduirons au son de la musette, Puis nous endormirons dessus l'herbe mollette. Là sans ambition de plus grands biens avoir, Contenté seulement de t'aimer et te voir, Je passerais mon âge, et sur ma sépulture Les Angevins mettraient cette brève écriture: - Celui qui gît ici, touché de l'aiguillon Qu'amour nous laisse au coeur, garda comme Apollon Les troupeaux de sa dame, et en cette prairie Mourut en bien aimant une belle Marie; Et elle après sa mort mourut aussi d'ennui, Et sous ce vert tombeau repose avecque lui." A peine avais-je dit, quand Thoinet se dépâme Et, à soi revenu, allait après sa dame; Mais je le retirai le menant d'autre part Pour chercher à loger, car il était bien tard. Nous avions jà passé la sablonneuse rive Et le flot qui bruyant contre le pont arrive, Et jà dessus le pont nous étions parvenus, Et nous apparaissait le tombeau de Turnus, Quand le pasteur Janot tout gaillard nous emmène Dedans son toit couvert de javelles d'aveine. X. "Elégie à Marie" Afin que notre siècle et le siècle à venir De nos jeunes amours se puisse souvenir, Et que votre beauté que j'ai longtemps aimée Ne se perde au tombeau par les ans consumée, Sans laisser quelque marque après elle de soi, Je vous consacre ici le plus gaillard de moi, L'esprit de mon esprit, qui vous fera revivre Ou longtemps ou jamais par l'âge de ce livre. Ceux qui liront les vers que j'ai chantés pour vous, D'un style qui varie entre l'aigre et le doux Selon les passions que vous m'avez données, Vous tiendront pour déesse; et tant plus les années En volant s'enfuiront, et plus votre beauté Contre l'âge croîtra vieille en sa nouveauté... O ma belle maîtresse! hé! que je voudrais bien Qu'Amour nous eût conjoints d'un semblable lien, Et qu'après nos trépas dans nos fosses ombreuses Nous fussions la chanson des bouches amoureuses! Que ceux du Vendômois dissent tous d'un accord, Visitant le tombeau sous qui je serais mort: "Notre Ronsard, quittant son Loir et sa Gastine, A Bourgueil fut épris d'une belle Angevine!" Et que les Angevins dissent tous d'une voix: "Notre belle Marie aimait un Vendômois..." Puisse arriver, après l'espace d'un long âge, Qu'un esprit vienne à bas sous le mignard ombrage Des Myrtes, me conter que les âges n'ont peu Effacer la clarté qui luit de notre feu; Mais que de voix en voix, de parole en parole, Notre gentille ardeur par la jeunesse vole, Et qu'on apprend par coeur les vers et les chansons Qu'Amour chanta pour vous en diverses façons, Et qu'on pense amoureux celui qui remémore Votre nom et le mien et nos tombes honore! Or il en adviendra ce que le ciel voudra; Si est-ce que ce livre immortel apprendra Aux hommes et au temps et à la renommée Que je vous ai six ans plus que mon coeur aimée. XI. "Elégie" ... Bien qu'elle eût pris naissance en petite bourgade, Non de riches parents, ni d'honneurs, ni de grade, Il ne l'en faut blâmer: la même Déité Ne dédaigna de naître en très pauvre cité Et souvent sous l'habit d'une simple personne Se cache tout le mieux que le destin nous donne... O beaux yeux, qui m'étiez si cruels et si doux! Je ne me puis lasser de repenser en vous, Qui fûtes le flambeau de ma lumière unique... Vous m'ôtâtes du coeur tout vulgaire penser Et l'esprit jusqu'au ciel vous me fîtes hausser. J'appris à votre école à rêver sans mot dire, A discourir tout seul, à cacher mon martyre, A ne dormir la nuit, en pleurs me consumer, Et bref, en vous servant, j'appris que c'est qu'aimer. XII. Sur la mort de Marie Je songeais, sous l'obscur de la nuit endormie, Qu'un sépulcre entr'ouvert s'apparaissait à moi. La Mort gisait dedans toute pâle d'effroi; Dessus était écrit: Le tombeau de Marie. Epouvanté du songe, en sursaut je m'écrie: Amour est donc sujet à notre humaine loi! Il a perdu son règne et le meilleur de soi, Puisque par une mort sa puissance est périe. Je n'avais achevé, qu'au point du jour voici Un passant à ma porte, adeulé de souci, Qui de la triste mort m'annonça la nouvelle. Prends courage, mon âme, il faut suivre sa fin; Je l'entends dans le ciel comme elle nous appelle; Mes pieds avec les siens ont fait même chemin. XIII. "Stances" Je lamente sans réconfort, Me souvenant de cette mort Qui déroba ma douce vie; Pensant en ses yeux qui soulaient Faire de moi ce qu'ils voulaient, De vivre je n'ai plus d'envie... Quand son âme au corps s'attachait, Rien, tant fût dur, ne me fâchait, Ni destin, ni rude influence; Menaces, embûches, dangers, Villes et peuples étrangers M'étaient doux pour sa souvenance. En quelque part que je vivais, Toujours en mes yeux je l'avais, Transformé du tout en la belle; Si bien Amour à coups de trait Au coeur m'engrava son portrait, Que mon tout n'était sinon qu'elle. Espérant lui conter un jour L'impatience de l'Amour Qui m'a fait des peines sans nombre, La mort soudaine m'a déçu; Pour le vrai le faux j'ai reçu Et pour le corps seulement l'ombre. Ciel, que tu es malicieux! Qui eût pensé que ces beaux yeux Qui me faisaient si douce guerre, Ces mains, cette bouche et ce front Qui prirent mon coeur, et qui l'ont, Ne fussent maintenant que terre? Hélas! où est ce doux parler, Ce voir, cet ouïr, cet aller, Ce ris qui me faisait apprendre Que c'est qu'aimer? Ah, doux refus! Ah, doux dédains! vous n'êtes plus, Vous n'êtes plus qu'un peu de cendre. Hélas! où est cette beauté, Ce Printemps, cette nouveauté, Qui n'aura jamais de seconde? Du ciel tous les dons elle avait; Aussi parfaite ne devait Longtemps demeurer en ce monde... Si je n'eusse eu l'esprit chargé De vaine erreur, prenant congé De sa belle et vive figure, Oyant sa voix, qui sonnait mieux Que de coutume, et ses beaux yeux Qui reluisaient outre mesure, Et son soupir qui m'embrasait, J'eusse bien vu qu'ell' me disait: "Or' saoule-toi de mon visage, Si jamais tu en eus souci; Tu ne me verras plus ici, Je m'en vais faire un long voyage." J'eusse amassé de ses regards Un magasin de toutes parts, Pour nourrir mon âme étonnée Et paître longtemps ma douleur; Mais onques mon cruel malheur Ne sut prévoir ma destinée. Depuis j'ai vécu de souci, Et de regret qui m'a transi, Comblé de passions étranges. Je ne déguise mes ennuis; Tu vois l'état auquel je suis, Du ciel assise entre les anges. Ah! belle âme, tu es là-haut Auprès du bien qui point ne faut, De rien du monde désireuse, En liberté, moi en prison; Encore n'est-ce pas raison Que seule tu sois bienheureuse. Le sort doit toujours être égal; Si j'ai pour toi souffert du mal, Tu me dois part de ta lumière; Mais, franche du mortel lien, Tu as seule emporté le bien, Ne me laissant que la misère. En ton âge le plus gaillard Tu as seul laissé ton Ronsard, Dans le ciel trop tôt retournée, Perdant beauté, grâce et couleur, Tout ainsi qu'une belle fleur Qui ne vit qu'une matinée... A la Mort j'aurai mon recours: La Mort me sera mon secours, Comme le but que je désire. Dessus la Mort tu ne peux rien, Puisqu'elle a dérobé ton bien, Qui fut l'honneur de ton empire. Soit que tu vives près de Dieu Ou aux champs Elysés, adieu! Adieu cent fois, adieu, Marie! Jamais Ronsard ne t'oubliera, Jamais la mort ne déliera Le noeud dont la beauté me lie. XIV Ah! Mort, en quel état maintenant tu me changes! Pour enrichir le ciel tu m'as seul appauvri, Me ravissant les yeux desquels j'étais nourri, Qui nourrissent là-haut les esprits et les anges. Entre pleurs et soupirs, entre pensers étranges, Entre le désespoir tout confus et marri, Du monde et de moi-même et d'Amour je me ri, N'ayant autre plaisir qu'à chanter tes louanges. Hélas! tu n'es pas morte; eh! c'est moi qui le suis! L'homme est bien trépassé qui ne vit que d'ennuis Et des maux qui me font une éternelle guerre. Le partage est mal fait: tu possèdes les cieux, Et je n'ai, malheureux, pour ma part que la terre, Les soupirs en la bouche et les larmes aux yeux. XV Comme on voit sur la branche, au mois de Mai, la rose En sa belle jeunesse, en sa première fleur, Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur, Quand l'Aube de ses pleurs au point du jour l'arrose; La grâce dans sa feuille et l'amour se repose, Embaumant les jardins et les arbres d'odeur; Mais, battue ou de pluie ou d'excessive ardeur, Languissante elle meurt feuille à feuille déclose. Ainsi en ta première et jeune nouveauté, Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté, La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes. Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs, Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs, Afin que vif et mort ton corps ne soit que roses. Amours diverses I. "Chanson" Quand j'étais libre, ains qu'une amour nouvelle Ne se fût prise en ma tendre moelle, Je vivais bien heureux; Comme à l'envi les plus accortes filles Se travaillaient par leurs flammes gentilles De me rendre amoureux. Mais tout ainsi qu'un beau poulain farouche Qui n'a mâché le frein dedans la bouche Va seulet écarté, N'ayant souci sinon d'un pied superbe A mille bonds fouler les fleurs et l'herbe, Vivant en liberté. Ores il court le long d'un beau rivage, Ores il erre en quelque bois sauvage, Fuyant de sault en sault; De toutes parts les poutres hennissantes Lui font l'amour, pour néant blandissantes A lui qui ne s'en chaut. Ainsi j'allais dédaignant les pucelles Qu'on estimait en beauté les plus belles, Sans répondre à leur veuil; Lors je vivais amoureux de moi-même, Content et gai, sans porter couleur blême Ni les larmes à l'oeil. J'avais écrite au plus haut de la face, Avec l'honneur, une agréable audace Pleine d'un franc désir; Avec le pied marchait ma fantaisie Où je voulais, sans peur ni jalousie, Seigneur de mon plaisir. Mais aussitôt que par mauvais désastre Je vis ton sein blanchissant comme albastre Et tes yeux, deux soleils, Tes beaux cheveux épanchés par ondées, Et les beaux lis de tes lèvres bordées De cent oeillets vermeils: Incontinent, j'appris que c'est service; La liberté, de mon âme nourrice, S'échappa loin de moi; Dedans tes rets ma première franchise, Pour obéir à ton bel oeil, fut prise Esclave sous ta loi. Tu mis, cruelle, en signe de conquête Comme vainqueur tes deux pieds sur ma tête, Et du front m'as ôté L'honneur, la honte et l'audace première, Accouardant mon âme prisonnière, Serve à ta volonté. Vengeant d'un coup mille fautes commises, Et les beautés qu'à grand tort j'avais mises Par-avant à mépris, Qui me priaient au lieu que je te prie; Mais d'autant plus que merci je te crie, Tu es sourde à mes cris Et ne réponds non plus que la fontaine Qui de Narcis mira la forme vaine, En vengeant à son bord Mille beautés des Nymphes amoureuses, Que cet enfant par mines dédaigneuses Avait mises à mort. II. Imité de Marulle Je vous envoie un bouquet que ma main Vient de trier de ces fleurs épanies; Qui ne les eût à ce vêpre cueillies, Chutes à terre elles fussent demain. Cela vous soit un exemple certain Que vos beautés, bien qu'elles soient fleuries, En peu de temps cherront toutes flétries Et comme fleurs périront tout soudain. Le temps s'en va, le temps s'en va, ma Dame, Las! le temps non, mais nous nous en allons, Et tôt serons étendus sous la lame; Et des amours desquelles nous parlons, Quand serons morts, n'en sera plus nouvelle: Pour ce aimez-moi, cependant qu'êtes belle. III Rossignol mon mignon, qui par cette saulaie Vas seul de branche en branche à ton gré voletant, Et chantes à l'envi de moi qui vais chantant Celle qu'il faut toujours que dans la bouche j'aie. Nous soupirons tous deux; ta douce voix s'essaie De sonner l'amitié d'une qui t'aime tant, Et moi triste je vais la beauté regrettant Qui m'a fait dans le coeur une si aigre plaie. Toutefois, Rossignol, nous différons d'un point, C'est que tu es aimé, et je ne le suis point, Bien que tous deux ayons les musiques pareilles: Car tu fléchis t'amie au doux bruit de tes sons, Mais la mienne qui prend à dépit mes chansons Pour ne les écouter se bouche les oreilles. IV Bien que vous surpassiez en grâce et en richesse Celles de ce pays et de toute autre part, Vous ne devez pourtant, et fussiez-vous princesse, Jamais vous repentir d'avoir aimé Ronsard. C'est lui, Dame, qui peut avecque son bel art Vous affranchir des ans et vous faire Déesse; Il vous promet ce bien, car rien de lui ne part Qui ne soit bien poli, son siècle le confesse. Vous me réponderez qu'il est un peu sourdaut, Et que c'est déplaisir en amour parler haut: Vous dites vérité, mais vous celez après Que lui, pour vous ouïr, s'approche à votre oreille Et qu'il baise à tous coups votre bouche vermeille Au milieu des propos, d'autant qu'il en est près. V. Sonnet pour Sinope Si j'étais Jupiter, maîtresse, vous seriez Mon épouse Junon; si j'étais roi des ondes, Vous seriez ma Téthys, reine des eaux profondes, Et pour votre palais les ondes vous auriez; Si le monde était mien, avec moi vous tiendriez L'empire de la Terre aux mamelles fécondes, Et dessus un beau coche, en belles tresses blondes, Par le peuple en honneur Déesse vous iriez. Mais je ne suis pas Dieu, et si ne le puis être; Le ciel pour vous servir seulement m'a fait naître, De vous seule je prends mon sort aventureux. Vous êtes tout mon bien, mon mal, et ma fortune; S'il vous plaît de m'aimer, je deviendrai Neptune, Tout Jupiter, tout roi, tout riche et tout heureux. VI L'an se rajeunissait en sa verte jouvence, Quand je m'épris de vous, ma Sinope cruelle; Seize ans étaient la fleur de votre âge nouvelle Et votre teint sentait encore son enfance. Vous aviez d'une infante encor la contenance, La parole et les pas; votre bouche était belle, Votre front et vos mains dignes d'une immortelle, Et votre oeil qui me fait trépasser quand j'y pense. Amour, qui ce jour-là si grandes beautés vit, Dans un marbre en mon coeur d'un trait les écrivit; Et si pour le jourd'hui vos beautés si parfaites Ne sont comme autrefois, je n'en suis moins ravi: Car je n'ai pas égard à cela que vous êtes, Mais au doux souvenir des beautés que je vis. VII. Sonnet pour Astrée Plus que mes yeux j'aime tes beaux cheveux, Liens d'Amour que l'or même accompaigne, Et suis jaloux du bonheur de ton peigne, Qui au matin démêle leurs beaux noeuds. En te peignant il se fait riche d'eux, Il les dérobe; et l'Amour, qui m'enseigne D'être larron, commande que je prenne Part au butin assez grand pour tous deux. Mais je ne puis; car le peigne fidèle Garde sa proie, et puis ta damoiselle Serre le reste et me l'ôte des doigts. O cruautés! ô beautés trop iniques! Le pèlerin touche bien aux reliques Par le travers d'une vitre ou d'un bois. VIII. La rencontre de Genèvre Genèvre, je te prie, écoute ce discours Qui commence et finit nos premières amours; Souvent le souvenir de la chose passée, Quand on le renouvelle, est doux à la pensée. Sur la fin de Juillet, que le chaud violent Rendait de toutes parts le Ciel étincelant, Un soir à mon malheur je me baignais dans Seine, Où je te vis danser sur la rive prochaine, Foulant du pied le sable, et remplissant d'amour Et de ta douce voix tous les bords d'alentour. Tout nu je me vins mettre entre ta compagnie, Où dansant je brûlai d'une ardeur infinie, Voyant sous la clarté brunette du Croissant Ton oeil brun à l'envi de l'autre apparaissant. Là je baisai ta main pour première accointance; Autrement de ton nom je n'avais connaissance. Puis d'un agile bond je m'élançai dans l'eau, Pensant qu'elle éteindrait mon premier feu nouveau. Il advint autrement; car au milieu des ondes Je me sentis lié de tes deux tresses blondes Et le feu de tes yeux, qui les eaux pénétra, Malgré la froide humeur dedans mes yeux entra. Dès le premier assaut je perdis l'assurance; Je m'en allai coucher sans aucune espérance De jamais te revoir pour te donner ma foi, Comme ne connaissant ni ta maison ni toi; Je ne te connaissais pour la belle Genèvre Qui depuis me brûla d'une amoureuse fièvre; Aussi de ton côté tu ne me connaissais Pour Ronsard, ornement du langage Français. Si tôt que j'eus pressé les plumes ocieuses De mon lit paresseux, les peines soucieuses Qu'Amour dessus sa lime aiguise doucement Vinrent dedans mon coeur loger secrètement, Avecque le désir de te pouvoir connaître Et de faire à tes yeux ma douleur apparaître... "Non, il faut résister, cependant que l'erreur Ne fait que commencer, de peur que la fureur Par le temps ne me gagne et dedans ma poitrine Pour éternel séjour le mal ne s'enracine." Ainsi, tout Philosophe et de constance plein, Comme si Amour fût quelque chose de sain, Gaillard, je m'assurais que jamais autre femme N'allumerait mon coeur d'une nouvelle flamme. Plein de si beaux discours au logis je revins, Où plus fort que jamais amoureux je devins. Repassant vers le soir, je t'avise à ta porte, Et là le petit Dieu, qui pour ses armes porte La flèche et le carquois, si grand coup me donna Que ma pauvre raison soudain m'abandonna; Puis, me navrant le coeur, en signe de conquête De ses pieds outrageux me refoula la tête, Me lia les deux mains, et ma voix délia Qui pour avoir merci en ce point te pria: "Madame, si l'oeil peut juger par le visage L'affection cachée au-dedans du courage, Certes je puis juger en voyant ta beauté, Que ton coeur n'est en rien taché de cruauté. Aussi Dieu ne fait point une femme si belle, Pour être contre Amour de nature rebelle; Cela me fait hardi de m'adresser à toi, Puisque tant de douceur en ta face je voi..." A peine avais-je dit, quand d'un soupir profond... Brèvement tu réponds que je perdais ma peine, Que j'écrivais sur l'eau, que je semais l'arène, Et qu'une mort avait enterré ton flambeau, Et que tous tes désirs étaient sous le tombeau. T'oyant ainsi parler, confus je m'en retourne, Où triste quatre jours au logis je séjourne; Le cinquième d'après, de fureur transporté, Je retourne pour voir l'appât de ta beauté. "II ne faut, ce disais-je, ainsi vaincu se rendre; Plus une forte ville est difficile à prendre, Plus apporte d'honneur à celui qui la prend; Toute brave vertu sans combat ne se rend." Or, en parlant à toi de cent choses diverses, Nous égarant tous deux d'amoureuses traverses, A la fin privément tu t'enquis de mon nom Et si j'avais aimé autres femmes ou non. "Je suis, dis-je, Ronsard, et cela te suffise, Ce Ronsard que la France honore, chante et prise, Des Muses le mignon, et de qui les beaux vers Sont témoins de sa gloire en ce grand Univers. Alors que tout le sang me bouillait de jeunesse, Je fis aux bords de Loire une jeune Maîtresse, Que ma Muse en fureur sa Cassandre appelait, A qui même Vénus sa beauté n'égalait. Je m'épris en Anjou d'une belle Marie Que j'aimais plus que moi, que mon coeur, que ma vie; Son pays le sait bien, où cent mille chansons Je composai pour elle en cent mille façons. Mais, ô cruel destin! pour ma trop longue absence D'un autre serviteur elle a fait accointance, Et suis demeuré veuf sans prendre autre parti Dès l'heure que mon coeur du sien s'est départi. Maintenant je poursuis toute amour vagabonde; Ores j'aime la noire, ores j'aime la blonde, Et, sans amour certaine en mon coeur éprouver, Je cherche ma fortune où je la puis trouver. S'il te plaisait m'aimer, par tes yeux je te jure Que d'une autre amitié jamais je n'aurais cure..." IX. Le voyage de Saint-Germain A Genèvre. Le temps se passe et, se passant, Madame, Il fait passer mon amoureuse flamme... Tous les témoins qui décèlent Amour Logeaient chez moi: je soupirais le jour, Le lit m'était un dur camp de bataille, Et toute nuit j'avais une tenaille Qui foie et coeur et poumons me pinçait; Ores ma face honteuse pâlissait, Puis rougissait; ma voix mal prononcée De longs soupirs était entre-cassée; De mes propos je n'achevais le quart, Comme un rêveur qui songe en autre part. J'avais toujours votre face céleste Devant mes yeux, les grâces et le geste, Le chant, les pas que vous aviez alors Quand je vous vis danser dessus les bords De votre Seine... Incontinent que je reçus la plaie, Je courus fort à Saint-Germain-en-Laye Servir mon Roi, bien qu'Amour plus grand Roi Pour le servir m'appelât tout à soi. Ni pour piquer, ni pour donner carrière A mon cheval, je ne laissai derrière Le chaud désir qui dans mon coeur vivait, Et compagnon en croupe me suivait, Ni pour passer le large dos de Seine, Qui se jouant quatre fois se ramène D'un vague pli retors et reglissant, Et quatre fois se remontre au passant, Je n'étouffai pour les eaux de ce fleuve Le feu bouillant d'une chaleur si neuve, Qui comme soufre ou paille s'allumait, Et tout mon coeur en flammes consumait. Le court chemin d'un si petit voyage Me fut plus long que le glacé rivage Que le Soleil n'échauffe de ses yeux, Tant il m'était fâcheux et ennuyeux: Un beau sentier me semblait une ornière, Une fontaine une creuse rivière, Les blés un champ de la bise battu, Un plain chemin un passage tortu... Or à la fin, piqué d'amour extrême, Je pique tant mon cheval et moi-même, Que tout pensif, et le coeur hors du sein, Troublé d'esprit j'arrive à Saint-Germain. Là j'oubliai toute ma Poésie, Là, je perdis raison et fantaisie; Car, ne pouvant ainsi que je voulois Chanter mes vers aux oreilles des Rois, Comme affolé d'une fièvre trop folle, Je perdis coeur, langue, esprit et parole; Si que mon Prince en riant connut bien A signes tels que je n'étais plus mien... Je m'en allai comme ravi d'émoi, Non courtisan au lever de mon Roi, Non bonneter un Seigneur qui peut faire Plaisir à ceux qui lui veulent complaire; Mais, me tuant de mon propre couteau, J'erre tout seul dans le parc du château, Pensant, rêvant à ce gentil visage Dont malgré moi j'avais au coeur l'image. Si quelque ami venait me caresser Entre-rompant mes pas et mon penser, Je l'abhorrais, maudissant la fortune D'avoir trouvé une langue importune... A la parfin Amour, qui se promène Avecque moi, hors du bois me ramène, Et me plantant dessus le haut du mont Droit vers Paris me fit tourner le front. Lors m'allégeant d'une ruse gentille Je humais l'air de cette grande ville, Coup dessus coup, qui m'entrait dans le coeur Et m'emplissait de force et de vigueur, Comme pensant humer la douce haleine De la beauté qui me tenait en peine. Et je disais, ha! ville, qu'à bon droit Tu n'as égale au monde en nul endroit, Non pour le nom si fameux que tu portes, Non pour avoir plus que Thèbes de portes, Riche de biens, riche de citoyens. Sang généreux de ces premiers Troyens Que Francion fit abreuver en Seine, Quand il bâtit au milieu de la plaine Tes murs, séjour de toute Royauté; Mais pour celer en ton sein la beauté D'une sans pair comme toi, qui est telle Que tout est laid en ce monde auprès d'elle, Comme il me semble; et si je suis pipé, Au moins je suis bien doucement trompé... Pour ce partons et retournons vers celle Où de l'amour la chance nous appelle. Je n'avais dit que je monte à cheval, Au grand galop je descends contre-val Au premier port, et puis, ayant passée Seine au long cours en elle entrelacée, D'un fort ép'ron je brosse le chemin, Ce me semblait pavé de josimin, D'oeillets, de lis, et courus si habile Que j'arrivai comme un songe à la ville, Un peu devant que le Soleil couchant Allât le jour dans les ondes cachant. Lors de fortune en passant par la rue, Etant la nuit plus noire devenue, Je vous avise à l'esseuil de votre huis Comme un qui pense et rêve en ses ennuis. Lors vous voyant si triste contenance, De tête en pied à trembler je commence, Et tellement me laissa la raison Que tout muet je rentre en la maison, N'osant troubler votre face abaissée, Ni vous plongée en si longue pensée... X. L'absence Ce me sera plaisir, Genèvre, de t'écrire, Etant absent de toi, mon amoureux martyre... J'ai certes éprouvé par mainte expérience, Que l'amour se renforce et s'augmente en l'absence, Ou soit qu'en rêvassant le plaisant souvenir Ainsi que d'un appât la vienne entretenir, Ou soit que les portraits des liesses passées S'impriment dans l'esprit de nouveau ramassées; Soit que l'âme ait regret au bien qu'elle a perdu, Soit que le vide corps plus plein se soit rendu, Soit que la volupté soit trop tôt périssable, Soit que le souvenir d'elle soit plus durable. Bref, je ne sais que c'est; mais certes je sais bien Que j'aime mieux absent qu'étant près de mon bien... XI. La jalousie L'autre jour que j'étais assis auprès de vous, Prisonnier de vos yeux si cruels et si doux Dont Amour fit le coup qui me rend fantastique, Vous demandiez pourquoi j'étais mélancolique, Et que, toutes les fois que me verriez ainsi, Vouliez savoir de moi d'où venait mon souci. Or, afin qu'une fois pour toutes je vous die La triste occasion de telle maladie, Lisez ces vers ici, et vous verrez comment Et pourquoi je me deuls d'Amour incessamment. Quand je suis près de vous, en vous voyant si belle Et vos cheveux frisés d'une crespe cautèle, Qui vous servent d'un rets où vous pourriez lier Seulement d'un filet un Scythe le plus fier, Et voyant votre front et votre oeil qui ressemble Le ciel, quand ses beaux feux reluisent tous ensemble, Et voyant votre teint, où les plus belles fleurs Perdraient le plus naïf de leurs vives couleurs, Et voyant votre ris, et vôtre belle bouche Qu'Amour baise tout seul, car autre ne la touche; Bref, voyant votre port, votre grâce et beauté, Votre fière douceur, votre humble cruauté, Et voyant d'autre part que je ne puis atteindre A vos perfections, j'ai cause de me plaindre, D'être mélancolique et porter sur le front Les maux que vos beaux yeux si doucement me font. J'ai peur que votre amour par le temps ne s'efface, Je doute qu'un plus grand ne gagne votre grâce, J'ai peur que quelque Dieu ne vous emporte aux cieux; Je suis jaloux de moi, de mon coeur, de mes yeux, De mes pas, de mon ombre, et mon âme est éprise De frayeur, si quelqu'un avecque vous devise... XII. A une grande Dame De vous et de Fortune et de moi je me deuls: De moi, qui sagement commander ne me peuls. Dès le premier combat dont votre belle vue Vint assaillir mon coeur, ma raison fut émue, Et depuis sa défaite à mon dam je la sens En lieu d'être maîtresse obéir à mes sens, Trompant ma fantaisie et me donnant pour maître Un aveugle, un enfant que je ne puis connaître. Et de vous je me plains, qui tenez si haut lieu, Que pour être servie il vous faudrait un Dieu; L'homme mortel de soi n'est digne qu'on l'appelle Ami ni serviteur d'une Dame si belle, En qui le ciel a mis tant d'honneur et de bien Que le reste du monde au prix de vous n'est rien. Mais plus que de nous deux je me plains de Fortune, Qui cruelle à mon mal sans cesse m'importune, Me rengrège ma plaie, et me fait amoureux De vous, dont le bonheur m'a rendu malheureux; Car, pour aimer trop haut et pour n'avoir égale Ma puissance à la vôtre, hélas! je suis Tantale Qui meurt de soif en l'onde, et qui ne puis toucher Au doux fruit que je sens sur ma lèvre approcher. Ainsi pour être moindre, et vous supérieure De race et de grandeur, je languis à toute heure, Et revis sans espoir de jamais acquérir Ce doux mal qui me fait si doucement mourir... L'ennui qui plus m'offense et plus me fait de mal, C'est qu'à votre grandeur je ne suis pas égal, Et, le connaissant bien, je cherche en toute sorte D'ôter hors de mon coeur l'amour que je vous porte; Mais plus je veux l'ôter, et tant plus mon désir Se laisse rengluer de son nouveau plaisir, Dressant à ma douleur contre mon espérance Un rempart fait du temps et de persévérance... Madame, je vous pri' que vous n'ayez égard A la noble grandeur dont votre race part, Et faites, s'il vous plaît, que cela ne vous garde Que votre oeil de pitié un jour ne me regarde. Je sais que je suis fol d'aimer si hautement; Mais volontiers Amour erre sans jugement, Et toujours la raison ne guide la pensée, Quand elle est par amour doucement insensée... Las! si ma servitude et ma longue amitié Méritaient à la fin de vous quelque pitié, S'il vous plaisait de grâce alléger mon martyre. Me donnant le guerdon que tout amant désire, Je serais si discret recevant ce bonheur, Je serais si fidèle à garder votre honneur, Que nous deux seulement saurions ma jouissance Dont le seul souvenir me fait Dieu quand j'y pense. J'ai comme aventureux en divers lieux aimé, Toujours sage et discret des Dames estimé; Je sais de quel honneur on respecte la grande, Je sais bien quel service une veuve demande, Une fille, une femme, et si sais bien comment On se doit en tel cas gouverner sagement; Je n'y fis jamais faute et ne pourrais le faire. Comme prédestiné pour aux Dames complaire. Mais, si par trait de temps ma serve loyauté Ne peut trouver en vous que toute cruauté, Et si contre ma foi vous devenez si fière, Que je ne puisse, hélas! vous fléchir par prière, Pour me donner secours j'appelle à mon confort Contre votre rigueur les Parques et la Mort, Pour délier ensemble et ma plainte et ma vie, Afin que mon amour de la mort soit suivie, Vous suppliant au moins de ne me nier pas Que je puisse être mis, après le mien trépas, Au lieu que vous aurez choisi pour sépulture, Pour dormir près de vous sous même couverture, Et qu'après notre mort également tous deux Puissions être là-bas par les champs amoureux, Afin de vous conter, assis sous les ombrages Des Myrtes Paphiens ou dessus les rivages Qui sont toujours soufflés d'un zéphyre très doux, Les douleurs qu'en vivant j'aurai reçu par vous. Là, sans peur ni danger, sans soupçon ni sans crainte, Sans respect de grandeur je vous ferai ma plainte, Et vous ferai savoir mes premières amours Qui vives au tombeau vous aimeront toujours... Tantôt je vous verrai dessus l'herbe couchée, Tantôt j'aurai ma tête en votre sein penchée, Tantôt je baiserai votre bouche et vos yeux, Tantôt nous foulerons l'herbette de nos jeux, Tantôt nous danserons, et de Roses données Nous aurons en tous temps les têtes couronnées, Les bras, le sein, le col, et sans prendre souci De la faveur des Rois comme l'on fait ici, Nous irons pas à pas après les grands Déesses, Qui jadis en vivant des Dieux furent Maîtresses, Hélène, Europe, Io, et n'auront à dédain Nous mener à leur bal et nous tendre la main, Voire de nous bailler dignité par-sus elles, Comme à l'exemple vrai des amitiés fidèles. Lors les esprits diront, en nous voyant tous deux: Ceux-ci en leur vivant ne furent point heureux Pour n'être pas égaux; mais la mort qui égale Les sceptres aux leviers, comme très libérale (Après avoir souffert sur la terre longtemps) Les a faits ici-bas également contents. Hélène de Surgères I Ce premier jour de Mai, Hélène, je vous jure Par Castor,