Les Amours de P. De Ronsard Vandomois 1552-1553 Voeu Appendice, Pièces retranchées en 1553 Le bocage de P. de Ronsard Vandomoys 1554 Amour, quiconque... Les meslanges de P. de Ronsard 1555 Du jour que... Continuation des amours de P. de Ronsard Vandomois 1555 Sonnets en vers héroïques Sonetz en vers de dix à onze syllabes Sonetz en vers heroiques Nouvelle continuation des Amours de P. Ronsard, Vandomois 1556 Au beuf qui... Second livre des meslanges de Pierre de Ronsard Vandomoys 1559 L'an se rajeunissoit... Les oeuvres de P. De Ronsard gentilhomme Vandomois 1560 Les Amours. Pièces ajoutées Le voiage de Tours, ou les amoureus Thoinet et Perrot Les trois livres du recueil des nouvelles poésies de P. de Ronsard 1563-1564 Douce Maistresse... Elégies, mascarades et bergerie 1565 Si jamais homme... Les oeuvres de Pierre de Ronsard 1567 Les Amours (Pièce ajoutée) Le sixiesme livre des poèmes de Pierre de Ronsard gentil-homme Vandosmois 1569 Quiconque soit... Le Septiesme livre des poèmes de Pierre de Ronsard gentil-homme Vandosmois 1569 L'absence... Les oeuvres de P. de Ronsard gentil-homme Vandomois 1578 Les Amours. Seconde partie Les amours d'Eurymedon et de Callirée J'ay quitté... La Charite Ce jeune dieu... Sonets et madrigals pour Astree Dois-je voler... Le premier livre des sonets pour Helene Ce premier jour... Le second livre des sonets pour Helene Soit qu'un sage Les Amours diverses Quiconque a peint... Les oeuvres de P. de Ronsard gentil-homme Vandomois 1584 Six ans estoient Les Amours diverses Jà du prochain... Les oeuvres de Pierre de Ronsard gentil-homme Vandosmois 1587 Vous ruisseaux... Les oeuvres de Pierre de Ronsard Gentilhomme Vandosmois 1609 Maistresse, embrasse moy... Voeu Divin troupeau, qui sur les rives molles Du fleuve Eurote, ou sur le mont natal, Ou sur le bord du chevalin crystal, Assis, tenez vos plus sainctes escolles: Si quelque foys aux saultz de vos carolles M'avez receu par ung astre fatal, Plus dur qu'en fer, qu'en cuyvre ou qu'en metal, Dans vostre temple engravez ces paroles: Ronsard, affin que le siecle a venir, De pere en filz se puisse souvenir, D'une beauté qui sagement affolé, De la main dextre append a nostre autel, L'humble discours de son livre immortel, Son cuoeur de l'autre, aux piedz de ceste idole. I Qui voudra voyr comme un Dieu me surmonte, Comme il m'assault, comme il se fait vainqueur, Comme il r'enflamme, et r'englace mon cuoeur, Comme il reçoit un honneur de ma honte, Qui voudra voir une jeunesse prompte A suyvre en vain l'object de son malheur, Me vienne voir: il voirra ma douleur, Et la rigueur de l'Archer qui me donte. Il cognoistra combien la raison peult Contre son arc, quand une foys il veult Que nostre cuoeur son esclave demeure: Et si voirra que je suis trop heureux, D'avoir au flanc l'aiguillon amoureux, Plein du venin dont il fault que je meure. II Nature ornant la dame qui devoyt De sa douceur forcer les plus rebelles, Luy fit present des beautez les plus belles, Que des mille ans en espargne elle avoyt Tout ce qu'Amour avarement couvoyt, De beau, de chaste, et d'honneur soubz ses ailles, Emmiella les graces immortelles De son bel oeil qui les dieux emouvoyt. Du ciel à peine elle estoyt descendue, Quand je la vi, quand mon ame ésperdue En devint folle: et d'un si poignant trait, Le fier destin l'engrava dans mon ame, Que vif ne mort, jamais d'une aultre dame Empraint au cuoeur je n'auray le portraict. III Dans le serain de sa jumelle flamme Je vis Amour, qui son arc desbandoit, Et sus mon cuoeur le brandon éspandoit, Qui des plus froids les moëlles enflamme. Puis çà puis là pres les yeulx de ma dame Entre cent fleurs un retz d'or me tendoit, Qui tout crespu blondement descendoit A flotz ondez pour enlasser mon ame. Qu'eussay-je faict l'Archer estoit si doulx, Si doulx son feu, si doulx l'or de ses noudz, Qu'en leurs filetz encore je m'oublie: Mais cest oubli ne me tourmente point, Tant doulcement le doulx Archer me poingt, Le feu me brusle, et l'or crespe me lie. IV Je ne suis point, ma guerriere Cassandre, Ne Myrmidon, ne Dolope souldart, Ne cest Archer, dont l'homicide dart Occit ton frere, et mit ta ville en cendre. En ma faveur pour esclave te rendre Un camp armé d'Aulide ne depart, Et tu ne voys au pied de ton rempart Pour t'emmener mille barques descendre. Mais bien je suis ce Chorébe insensé, Qui pour t'amour ay le cuoeur offensé, Non de la main du Gregeois Penelée: Mais de cent traitz qu'un Archerot vainqueur, Par une voye en mes yeulx recelée, Sans y penser me ficha dans le cuoeur. V Pareil j'egalle au soleil que j'adore L'autre soleil. Cestuy là de ses yeulx Enlustre, enflamme, enlumine les cieulx Et cestuy ci toute la terre honore. L'art, la Nature et les Astres encore Les Elements, les Graces et les Dieux Ont prodigué le parfaict de leur mieux, Dans son beau jour qui le nostre décore. Heureux, cent foys heureux, si le destin N'eust emmuré d'un fort diamantin Si chaste cuoeur dessoubz si belle face: Et plus heureux si je n'eusse arraché Mon cuoeur de moy, pour l'avoyr attaché De cloudz de feu sur le froid de sa glace. VI Ces liens d'or, ceste bouche vermeille, Pleine de lis, de roses, et d'oeuilletz, Et ces couraulx chastement vermeilletz, Et ceste joue à l'Aurore pareille: Ces mains, ce col, ce front, et ceste oreille, Et de ce sein les boutons verdeletz, Et de ces yeulx les astres jumeletz, Qui font trembler les ames de merveille: Feirent nicher Amour dedans mon sein, Qui gros de germe avoit le ventre plein, D'oeufz non formez et de glaires nouvelles. Et luy couvant (qui de mon cuoeur jouit Neuf mois entiers) en un jour m'eclouit Mille amoureaux chargez de traits et d'aisles. VII Bien qu'à grand tort il te plaist d'allumer Dedans mon cuoeur, siege à ta seigneurie, Non d'une amour, ainçois d'une furie Le feu cruel pour mes os consumer, L'aspre torment ne m'est point si amer, Qu'il ne me plaise, et si n'ay pas envie De me douloir: car je n'ayme ma vie Si non d'autant qu'il te plaist de l'aimer. Mais si les cieulx m'ont fait naistre, Ma dame. Pour estre tien, ne genne plus mon ame, Mais pren en gré ma ferme loyaulté. Vault il pas mieulx en tirer du service, Que par l'horreur d'un cruel sacrifice, L'occire aux piedz de ta fiere beauté? VIII Lors que mon oeil pour t'oeillader s'amuse, Le tien habile à ses traits decocher, Estrangement m'empierre en un rocher, Comme au regard d'une horrible Meduse. Moy donc rocher, si dextrement je n'use L'outil des Seurs pour ta gloire esbaucher, Qu'un seul Tuscan est digne de toucher, Non le changé, mais le changeur accuse. Las, qu'ay je dit? Dans un roc emmuré, En te blamant je ne suis asseuré, Tant j'ay grand peur des flammes de ton ire, Et que mon chef par le feu de tes yeux Soit diffamé, comme les monts d'Epire Sont diffamez par les flammes des cieulx. IX Le plus toffu d'un solitaire boys, Le plus aigu d'une roche sauvage, Le plus desert d'un separé rivage, Et la frayeur des antres les plus coys: Soulagent tant les soupirs de ma voix, Qu'au seul escart de leur secret ombrage, Je sens garir une amoureuse rage, Qui me raffolle au plus verd de mes moys. Là, renversé dessus leur face dure, Hors de mon sein je tire une peinture, De touts mes maulx le seul allegement, Dont les beaultez par Denisot encloses, Me font sentir mille metamorphoses Tout en un coup, d'un regard seulement. X Je pais mon cuoeur d'une telle ambrosie, Que je ne suis à bon droit envieux De ceste là qui le pere des dieux Chez l'Ocean friande resasie. Celle qui tient ma liberté saisie, Voire mon cuoeur dans le jour de ses yeux, Nourrist ma faim d'un fruict si precieux, Qu'autre appareil ne paist ma fantaisie. De l'avaller je ne me puis lasser, Tant le plaisir d'un variant penser Mon appetit nuict et jour faict renaistre. Et si le fiel n'amoderoit un peu Le doux du miel duquel je suis repeu, Entre les dieux, dieu je ne voudroys estre. XI Amour, amour, donne moy paix ou trefve, Ou bien retire, et d'un garrot plus fort Tranche ma vie, et m'avance la mort, Me bienheurant d'une langueur plus bréve. Soit que le jour ou se couche, ou se leve, Je sens tousjours un penser qui me mord, Et contumax au cours de son effort, De pis en pis mes angoisses r'engreve. Que dois je faire? Amour me faict errer, Si haultement que je n'ose esperer De mon salut que la desesperance. Puis qu'Amour donc ne me veult secourir Pour me deffendre il me plaist de mourir, Et par la mort trouver ma delivrance? XII J'espere et crains, je me tais et supplie, Or je suis glace et ores un feu chault, J'admire tout, et de rien ne me chault, Je me delace, et puis je me relie. Rien ne me plaist si non ce qui m'ennuye, Je suis vaillant, et le cuoeur me default, J'ay l'espoir bas, j'ay le courage hault, Je doubte Amour, et si je le deffie. Plus je me picque, et plus je suis restif, J'ayme estre libre, et veulx estre captif, Cent foys je meur, cent foys je prens naissance. Un Promethée en passions je suis, Et pour aymer perdant toute puissance, Ne pouvant rien je fay ce que je puis. XIII Pour estre en vain tes beaulx soleilz aymant, Non pour ravir leur divine estincelle, Contre le roc de ta rigueur cruelle Amour m'atache à mille cloux d'aymant. En lieu d'un Aigle, un soing horriblement Claquant du bec, et siflant de son aille, Ronge goulu ma poictrine immortelle, Par un desir qui naist journellement. Mais de cent maulx, et de cent que j'endure, Fiché, cloué, dessus ta rigueur dure, Le plus cruel me seroit le plus doulx, Si j'esperoys, apres un long espace, Venir vers moy l'Hercule de ta grace Pour delacer le moindre de mes nouds. XIV Je vy tes yeulx desoubz telle planette, Qu'autre plaisir ne me peult contenter, Si non le jour, si non la nuict, chanter, Allege moy doulce plaisant' brunette. O liberté combien je te regrette! Combien le jour que je vy t'absenter, Pour me laisser sans espoir tourmenter. En ceste genne, où si mal on me traicte! L'an est passé, le vingtuniesme jour Du mois d'Avril, que je vins au sejour, De la prison, où les amours me pleurent: Et si ne voy (tant les liens sont fors) Un seul moyen pour me tirer dehors, Si par la mort toutes mes mors ne meurent. XV Hé qu'à bon droit les Charites d'Homere Un faict soudain comparent au penser, Qui parmy l'air scauroit bien devancer Le Chevalier qui tua la Chimaire. Si tost que luy une nef passagere De mer en mer ne pourroit s'élancer, Ny par les champs ne le sçauroit lasser Du faux et vray la prompte messagere. Le vent Borée ignorant le repos, Conceut le mien, qui viste et qui dispos, Et dans le ciel, et par la mer encore, Et sur les champs, fait aillé belliqueur, Comme un Zethés, s'envolle apres mon cueur, Qu'une Harpye humainement devore. XVI Je veulx darder par l'univers ma peine, Plus tost qu'un trait ne volle au descocher: Je veulx de miel mes oreilles boucher Pour n'ouir plus la voix de ma Sereine. Je veulx muer mes deux yeulx en fontaine, Mon cuoeur en feu, ma teste en un rocher, Mes piedz en tronc, pour jamais n'aprocher De sa beaulté si fierement humaine. Je veulx changer mes pensers en oyseaux, Mes doux souspirs en zephyres nouveaux, Qui par le monde evanteront ma pleinte. Et veulx encor de ma palle couleur, Dessus le Loyr enfanter une fleur, Qui de mon nom et de mon mal soit peinte. XVII Par un destin dedans mon cuoeur demeure, L'oeil, et la main, et le crin delié, Qui m'ont si fort, bruslé, serré, lié Qu' ars, prins, lassé, par eulx fault que je meure. Le feu, la serre, et le ret à toute heure, Ardant, pressant, nouant mon amitié, Occise aux piedz de ma fiere moitié Font par sa mort ma vie estre meilleure. Oeil, main et crin, qui flammez et gennez, Et r'enlassez mon cuoeur que vous tenez: Au labyrint de vostre crespe voye. Hé que ne suis je Ovide bien disant! Oeil tu seroys un bel Astre luisant, Main un beau lis, crin un beau ret de soye. XVIII Un chaste feu qui les cuoeurs illumine, Un or frisé de meint crespe annelet, Un front de rose, un teint damoiselet, Un ris qui l'ame aux astres achemine: Une vertu de telles beaultez digne, Un col de neige, une gorge de laict, Un cuoeur ja meur dans un sein verdelet, En dame humaine une beaulté divine Un oeil puissant de faire jours les nuictz, Une main forte à piller les ennuiz, Qui tient ma vie en ses doitz enfermée, Avecque un chant offensé doulcement Ore d'un ris, or d'un gémissement: De telz sorciers ma raison fut charmée. XIX Avant le temps tes temples fleuriront, De peu de jours ta fin sera bornée, Avant ton soir, se clorra ta journée, Trahis d'espoir tes pensers periront. Sans me fleschir tes escriptz flétriront, En ton desastre ira ma destinée, Ta mort sera pour m'amour terminée, De tes souspirs tes nepveux se riront. Tu seras faict d'un vulgaire la fable, Tu bastiras sur l'incertain du sable, Et vainement tu peindras dans les cieulx: Ainsi disoit la Nymphe qui m'afolle, Lors que le ciel pour séeller sa parolle D'un dextre ésclair fut presage à mes yeulx. XX Je vouldroy bien richement jaunissant En pluye d'or goute à goute descendre Dans le beau sein de ma belle Cassandre, Lors qu'en ses yeulx le somme va glissant. Je vouldroy bien en toreau blandissant Me transformer pour finement la prendre, Quand elle va par l'herbe la plus tendre Seule à l'escart mille fleurs ravissant. Je vouldroy bien afin d' aiser ma peine Estre un Narcisse, et elle une fontaine Pour m'y plonger une nuict à sejour: Et vouldroy bien que ceste nuict encore Durast tousjours sans que jamais l'Aurore D'un front nouveau nous r'allumast le jour. XXI Qu'Amour mon cuoeur, qu'Amour mon ame sonde, Lui qui congnoist ma seulle intention, Il trouvera que toute passion Veuve d'espoir, par mes veines abonde. Mon Dieu que j'ayme! est il possible au monde De voyr un cuoeur si plein d'affection, Pour le parfaict d'une perfection, Qui m'est dans l'ame en playe si profonde? Le cheval noir qui ma Royne conduit Par le sentier où ma Chair la seduit, A tant erré d'une vaine traverse, Que j'ay grand peur, (si le blanc ne contraint Sa course vague, et ses pas ne refraint Dessoubz le joug) que ma raison ne verse. XXII Cent et cent foys penser un penser mesme, A deux beaulx yeulx montrer à nud son cuoeur, Se desoyfver d'une amere liqueur, S'aviander d'une amertume estresme: Avoyr la face amoureusement blesme, Plus souspirer, moins fleschir la rigueur, Mourir d'ennuy, receler sa langueur, Du vueil d'aultruy des loix faire à soy mesme: Un court despit, une aimantine foy, Aymer trop mieulx son ennemi que soy, Peindre en ses yeulx mille vaines figures: Vouloir parler et n'oser respirer, Esperer tout et se desesperer, Sont de ma mort les plus certains augures. XXIII Ce beau coral, ce marbre qui souspire, Et cest ébénne ornement d'un sourci, Et cest albastre en vouste racourci, Et ces zaphirs, ce jaspe, et ce porphyre, Ces diaments, ces rubis qu'un zephyre Tient animez d'un souspir adouci, Et ces oeilletz, et ces roses aussi, Et ce fin or, où l'or mesme se mire, Me sont au cuoeur en si profond esmoy, Qu'un autre object ne se présente à moy, Si non le beau de leur beau que j'adore, Et le plaisir qui ne se peult passer De les songer, penser, et repenser, Songer, penser, et repenser encore. XXIV Tes yeulx divins me promettent le don Qui d'un espoir me r'enflamme et r'englace, Las, mais j'ay peur qu'ilz tiennent de la race De ton ayeul le roy Laomedon. Au flamboyer de leur double brandon De peu à peu l'esperance m'embrasse, Ja prevoyant par le ris de leur grace Que mon service aura quelque guerdon. Tant seulement ta bouche m'espouvante, Bouche vrayment qui prophéte me chante Tout le rebours de tes yeulx amoureux. Ainsi je vis, ainsi je meurs en doubte L'un me r'appelle, et l'autre me reboute, D'un seul object heureux et malheureux. XXV Ces deux yeulx bruns, deux flambeaulx de ma vie, Dessus les miens fouldroyans leur clarté, Ont esclavé ma jeune liberté, Pour la damner en prison asservie. De voz doulx feux ma raison fut ravie, Si qu'esblouy de vostre grand' beaulté, Opiniastre à garder loyaulté Aultres yeulx voyr depuis je n'euz envie. D'autre esperon mon Tyran ne me poingt, Aultres pensers en moy ne couvent point, Ny aultre idole en mon cuoeur je n'adore. Ma main ne sçait cultiver aultre nom, Et mon papier n'est esmaillé, si non De voz beaultez que ma plume colore. XXVI Plus tost le bal de tant d'astres divers Sera lassé, plus tost la terre et l'onde, Et du grand Tout l'ame en tout vagabonde Animera les abysmes ouverts: Plus tost les cieulx des mers seront couverts, Plus tost sans forme ira confus le monde: Que je soys serf d'une maistresse blonde, Ou que j'adore une femme aux yeulx verds. Car cest oeil brun qui vint premier esteindre Le jour des miens, les sceut si bien attaindre, Qu'autre oeil jamais n'en sera le vainqueur. Et quant la mort m'aura la vie ostée, Encor là bas je veulx aymer l'Idée De ces beaulx yeulx que j'ay fichez au cuoeur. XXVII Bien mille fois et mille j'ay tenté De fredonner sus les nerfz de ma lyre, Et sus le blanc de cent papiers escrire, Le nom, qu'Amour dans le cuoeur m'a planté. Mais tout soubdain je suis espovanté, Car sa grandeur qui l'esprit me martyre Sans la chanter arriere me retire De cent fureurs pantoyment tourmenté. Je suis semblable à la prestresse folle, Qui bégue perd la voix et la parolle, Dessoubz le Dieu qu'elle fuit pour neant. Ainsi picqué de l'Amour qui me touche Si fort au cuoeur, la voix fraude ma bouche, Et voulant dire en vain je suis béant. XXVIII Injuste amour, fuzil de toute rage, Que peult un cuoeur soubmis à ton pouvoyr, Quand il te plaist par les sens esmouvoyr Nostre raison qui preside au courage? Je ne voy pré, fleur, antre, ny rivage, Champ, roc, ny boys, ny flotz dedans le Loyr, Que, peinte en eulx, il ne me semble voyr Ceste beaulté qui me tient en servage. Ores en forme, ou d'un foudre enflammé, Ou d'une nef ou d'un Tigre affamé, Amour la nuict devant mes yeulx la guide: Mais quand mon bras en songe les poursuit, Le feu, la nef, et le Tigre s'enfuit, Et pour le vray je ne pren que le vuide. XXIX Si mille oeilletz, si mille liz j'embrasse, Entortillant mes bras tout alentour, Plus fort qu'un cep, qui d'un amoureux tour, La branche aymée impatient enlasse: Si le souci ne jaunist plus ma face, Si le plaisir fonde en moy son sejour, Si j'ayme mieulx les ombres que le jour, Songe divin, cela vient de ta grace. Avecque toy je volleroys aux cieulx, Mais ce portraict qui nage dans mes yeulx, Fraude tousjours ma joye entrerompuë. Et tu me fuis au meillieu de mon bien, Comme l'esclair qui se finist en rien, Ou comme au vent s'esvanouit la nuë. XXX Ange divin, qui mes playes embasme, Le truchement et le herault des Dieux, De quelle porte es tu coullé des cieulx Pour soulager les peines de mon ame? Toy, quand la nuict comme un fourneau m'enflamme, Ayant pitié de mon mal soulcieux, Or dans mes bras, ore dedans mes yeulx, Tu fais nouer l'idole de ma Dame. Las, où fuis tu? Atten encor un peu, Que vainement je me soye repeu De ce beau sein, dont l'appetit me ronge, Et de ces flancz qui me font trespasser: Sinon d'effect, seuffre au moins que par songe Toute une nuict je les puisse embrasser. XXXI Aillez Démons, qui tenez de la terre, Et du hault ciel justement le meillieu: Postes divins, divins postes de Dieu, Qui ses segretz nous apportez grand erre. Dictes Courriers (ainsi ne vous enserre Quelque sorcier dans un cerne de feu) Rasant noz champz, dictes, avous point veu Ceste beaulté qui tant me fait de guerre? Si l'un de vous la contemple çà bas, Libre par l'air il ne refuira pas, Tant doulcement sa doulce force abuse. Ou, comme moy, esclave le fera Ou bien en pierre ell'le transformera D'un seul regard ainsi qu'une Meduse. XXXII Quand au premier la Dame que j'adore Vint embellir le sejour de noz cieulx, Le filz de Rhée appella tous les Dieux, Pour faire encor d'elle une aultre Pandore. Lors Apollin richement la decore, Or, de ses raiz luy façonnant les yeulx, Or, luy donnant son chant melodieux, Or, son oracle et ses beaulx vers encore. Mars luy donna sa fiere cruaulté, Peithon sa voix, Ceres son abondance. L'Aube ses doigtz et ses crins deliez, Amour son arc, Thetis donna ses piedz, Cleion sa gloyre, et Pallas sa prudence. XXXIII D'un abusé je ne seroy la fable, Fable future au peuple survivant, Si ma raison alloyt bien ensuyvant L'arrest fatal de ta voix veritable. Chaste prophete, et vrayment pitoyable, Pour m'avertir tu me prediz souvent, Que je mourray, Cassandre, en te servant: Mais le malheur ne te rend point croyable. Car ton destin, qui cele mon trespas, Et qui me force à ne te croyre pas, D'un faulx espoir tes oracles me cache. Et si voy bien, veu l'estat où je suis, Que tu dis vray: toutesfoys je ne puis D'autour du col me desnouer l'attache. XXXIV Las, je me plain de mille et mille et mille Souspirs, qu'en vain des flancz je vois tirant, Heureusement mon plaisir martirant Au fond d'une eau qui de mes pleurs distille. Puis je me plain d'un portraict inutile, Ombre du vray que je suis adorant, Et de ces yeulx qui me vont devorant, Le cuoeur bruslé d'une flamme gentille. Mais parsus tout je me plain d'un penser, Qui trop souvent dans mon cuoeur faict passer Le souvenir d'une beaulté cruelle, Et d'un regret qui me pallist si blanc, Que je n'ay plus en mes veines de sang, Aux nerfz de force, en mes oz de moëlle. XXXV Puisse avenir, qu'une fois je me vange De ce penser qui devore mon cuoeur, Et qui tousjours, comme un lion vainqueur, Soubz soy l'estrangle, et sans pitié le mange. Avec le temps, le temps mesme se change, Mais ce cruel qui suçe ma vigueur, Opiniatre au cours de sa rigueur, En aultre lieu qu'en mon cuoeur ne se range. Bien est il vray, qu'il contraint un petit Durant le jour son segret appetit, Et dans mes flancz ses griffes il n'allonge: Mais quand la nuict tient le jour enfermé, Il sort en queste, et Lion affamé, De mille dentz toute nuict il me ronge. XXXVI Pour la douleur, qu'amour veult que je sente, Ainsi que moy, Phebus, tu lamentoys, Quand amoureux, loing du ciel tu chantoys Pres d'Ilion sus les rives de Xanthe. Pinçant en vain ta lyre blandissante, Et fleurs, et flots, mal sain, tu echantoys, Non la beaulté qu'en l'ame tu sentoys Dans le plus doulx d'une playe esgrissante. Là de ton teint se pallissoyent les fleurs, Et l'eau croissant' du dégout de tes pleurs, Parloit tes criz, dont elle roulloyt pleine: Pour mesme nom, les fleuréttes du Loyr, Pres de Vandosme, et daignent me douloyr, Et l'eau se plaindre aux souspirs de ma peine. XXXVII Les petitz corps, culbutans de travers, Parmi leur cheute en byaiz vagabonde Hurtez ensemble, ont composé le monde, S'entracrochans d'acrochementz divers. L'ennuy, le soing, et les pensers ouvers, Chocquans le vain de mon amour profonde, Ont façonné d'une attache féconde, Dedans mon cuoeur l'amoureux univers. Mais s'il avient, que ces tresses orines, Ces doigtz rosins, et ces mains ivoyrines Froyssent ma vie, en quoy retournera Ce petit tout? En eau, air, terre, ou flamme? Non, mais en voix qui tousjours de ma dame Par le grand Tout les honneurs sonnera. XXXVIII Doulx fut le traict, qu'Amour hors de sa trousse, Pour me tuer me tira doulcement, Quand je fuz pris au doulx commencement D'une doulceur si doulcettement doulce. Doulx est son ris, et sa voix qui me poulse L'ame du corps, pour errer lentement, Devant son chant marié gentement Avec mes vers animez de son poulce. Telle doulceur de sa voix coulle à bas, Que sans l'ouir vrayment on ne scayt pas, Comme en ses retz Amour nous encordelle: Sans l'ouir, di-je, Amour mesme enchanter, Doulcement rire, et doulcement chanter, Et moy mourir doulcement aupres d'elle. XXXIX Pleut il à Dieu n'avoir jamais tâté Si follement le tetin de m'amie! Sans lui vraiment l'autre plus grande envie, Helas! ne m'eut, ne m'eut jamais tanté. Comme un poisson, pour s'estre trop hâté, Par un apât, suit la fin de sa vie, Ainsi je vois où la mort me convie, D'un beau tetin doucement apâté. Qui eut pensé, que le cruel destin Eut enfermé sous un si beau tetin Un si grand feu, pour m'en faire la proïe? Avisés donc, quel seroit le coucher Entre ses bras, puis qu'un simple toucher De mille mors, innocent, me foudroïe. XL Contre mon gré l'atrait de tes beaus yeus Donte mon coeur, mais quand je te veus dire Quell'est ma mort, tu ne t'en fais que rire, Et de mon mal tu as le coeur joïeus. Puis qu'en t'aimant je ne puis avoir mieus, Soufre du moins que pour toi je soupire: Assés et trop ton bel oeil me martire, Sans te moquer de mon mal soucieus. Moquer mon mal, rire de ma douleur, Par un dedain redoubler mon malheur, Haïr qui t'aime, et vivre de ses pleintes, Rompre ta foi, manquer de ton devoir, Cela, cruelle, et n'est-ce pas avoir Tes mains de sang, et d'homicide teintes? XLI Ha, seigneur dieu, que de graces écloses Dans le jardin de ce sein verdelet, Enflent le rond de deus gazons de lait, Où des Amours les fléches sont encloses! Je me transforme en cent metamorfoses, Quand je te voi, petit mont jumelet, Ains du printans un rosier nouvelet, Qui le matin bienveigne de ses roses. S'Europe avoit l'estomac aussi beau, De t'estre fait, Jupiter, un toreau, Je te pardonne. Hé, que ne sui-je puce! La baisotant, tous les jours je mordroi Ses beaus tetins, mais la nuit je voudroi Que rechanger en homme je me pusse. XLII Quand au matin ma Deesse s'abille D'un riche or crespe ombrageant ses talons, Et que les retz de ses beaulx cheveux blondz En cent façons ennonde et entortille: Je l'accompare à l'escumiere fille, Qui or peignant les siens jaunement longz, Or les ridant en mille crespillons Nageoyt abord dedans une coquille. De femme humaine encore ne sont pas Son ris, son front, ses gestes, ny ses pas, Ny de ses yeulx l'une et l'autre chandelle: Rocz, eaux, ny boys, ne celent point en eulx Nymphe, qui ait si follastres cheveux, Ny l'oeil si beau, ny la bouche si belle. XLIII Avec les liz, les oeilletz mesliez, N'egallent point le pourpre de sa face: Ny l'or filé ses cheveux ne surpasse, Ore tressez et ore deliez. De ses couraux en vouste repliez Naist le doulx ris qui mes soulciz efface: Et çà et là par tout où elle passe, Un pré de fleurs s'esmaille soubz ses piedz. D'ambre et de musq sa bouche est toute pleine. Que diray plus? J'ay veu dedans la plaine, Lors que plus fort le ciel vouloyt tançer, Cent fois son oeil, qui des Dieux s'est faict maistre, De Juppiter rasserener la dextre Ja ja courbé pour sa fouldre eslancer. XLIV Ores l'effroy et ores l'esperance, De ça de là se campent en mon cuoeur, Or l'une vainq, ores l'autre est vainqueur, Pareilz en force et en perseverance. Ores doubteux, ores plain d'asseurance, Entre l'espoyr et le froyd de la peur, Heureusement de moy mesme trompeur, Au cuoeur captif je prometz delivrance. Verray-je point avant mourir le temps, Que je tondray la fleur de son printemps, Soubz qui ma vie à l'ombrage demeure? Verray-je point qu'en ses bras enlassé, De trop combatre honnestement lassé, Honnestement entre ses bras je meure? XLV Je voudrois estre Ixion et Tantale, Dessus la roüe, et dans les eaus là bas: Et quelque fois presser entre mes bras Cette beauté qui les anges égale. (S'ainsin étoit) toute peine fatale Me seroit douce, et ne me chaudroit pas, Non d'un vautour fussai-je le repas, Non, qui le roc remonte et redevale. Lui tatonner seulement le tetin Echangeroit l'oscur de mon destin Au sort meilleur des princes de l'Asie: Un demi dieu me feroit son baiser, Et flanc à flanc entre ses bras m'aiser, Un de ceus là qui mengent l'Ambrosie. XLVI Amour me tue, et si je ne veus dire Le plaisant mal que ce m'est de mourir: Tant j'ai grand peur, qu'on vueille secourir Le mal, par qui doucement je soupire. Il est bien vrai, que ma langueur desire Qu'avec le tans je me puisse guerir: Mais je ne veus ma dame requerir Pour ma santé: tant me plaist mon martire. Tai toi langueur: je sen venir le jour, Que ma maistresse, apres si long sejour, Voiant le soin qui ronge ma pensée, Toute une nuit, folatrement m'aiant Entre ses bras, prodigue, ira paiant Les intérés de ma peine avancée. XLVII Je veus mourir pour tes beautés, Maistresse, Pour ce bel oeil, qui me prit à son hain, Pour ce dous ris, pour ce baiser tout plein D'ambre, et de musq, baiser d'une Deesse. Je veus mourir pour cette blonde tresse, Pour l'embonpoint de ce trop chaste sein, Pour la rigueur de cette douce main, Qui tout d'un coup me guerit et me blesse. Je veus mourir pour le brun de ce teint, Pour ce maintien, qui, divin, me contreint De trop aimer: mais par sus toute chose, Je veus mourir es amoureus combas, Souflant l'amour, qu'au coeur je porte enclose Toute une nuit, au millieu de tes bras. XLVIII Dame, depuis que la premiere fléche De ton bel oeil m'avança la douleur, Et que sa blanche et sa noire couleur Forçant ma force, au coeur me firent bréche: Je sen toujours une amoureuse méche, Qui se ralume au meillieu de mon coeur, Dont le beau rai (ainsi comme une fleur S'écoule au chaut) dessus le pié me séche. Ni nuit, ne jour, je ne fai que songer, Limer mon coeur, le mordre et le ronger, Priant Amour, qu'il me tranche la vie. Mais lui, qui rit du torment qui me point, Plus je l'apelle, et plus je le convie, Plus fait le sourd, et ne me répond point. XLIX Ni de son chef le tresor crépelu, Ni de sa joüe une et l'autre fossette, Ni l'embonpoint de sa gorge grassette, Ni son menton rondement fosselu, Ni son bel oeil que les miens ont voulu Choisir pour prince à mon ame sugette, Ni son beau sein, dont l'Archerot me gette Le plus agu de son trait émoulu, Ni de son ris les miliers de Charites, Ni ses beautés en mile coeurs écrites, N'ont esclavé ma libre affection. Seul son esprit, où tout le ciel abonde, Et les torrens de sa douce faconde, Me font mourir pour sa perfection. L Mon dieu, mon dieu, que ma maistresse est belle! Soit que j'admire ou ses yeus, mes seigneurs, Ou de son front les dous-graves honneurs, Ou l'Orient de sa levre jumelle. Mon dieu, mon dieu, que ma dame est cruelle! Soit qu'un raport rengrege mes douleurs, Soit qu'un depit parannise mes pleurs, Soit qu'un refus mes plaïes renouvelle. Ainsi le miel de sa douce beauté Nourrit mon coeur: ainsi sa cruauté D'aluine amere enamere ma vie. Ainsi repeu d'un si divers repas, Ores je vi, ores je ne vi pas Egal au sort des freres d'Oebalie. LI Cent fois le jour, à part moi je repense, Que c'est qu'Amour, quelle humeur l'entretient, Quel est son arc, et quelle place il tient Dedans nos coeurs, et quelle est son essence. Je conoi bien des astres la puissance, Je sai, comment la mer fuit, et revient, Comme en son Tout le Monde se contient: De lui sans plus me fuit la conoissance. Si sai-je bien, que c'est un puissant Dieu, Et que, mobile, ores il prend son lieu Dedans mon coeur, et ores dans mes veines: Et que depuis qu'en sa douce prison Dessous mes sens fit serve ma raison Toujours, mal sain, je n'ai langui qu'en peines. LII Mile, vraiment, et mile voudroient bien, Et mile encor, ma guerriere Cassandre, Qu'en te laissant, je me voulusse rendre Franc de ton ret, pour vivre en leur lien. Las! mais mon coeur, ainçois qui n'est plus mien, Comme un vrai serf, ne sauroit plus entendre A qui l'apelle, et mieus voudroit atendre Dix mile mors qu'il fût autre que tien. Tant que la rose en l'epine naitra, Tant que sous l'eau, la baleine paitra, Tant que les cerfs aimeront les ramées, Et tant qu'Amour se nourrira de pleurs, Toujours au coeur ton nom et tes valeurs, Et tes beautés me seront imprimées. LIII Avant qu'Amour, du Chaos otieux Ouvrist le sein, qui couvoit la lumiere, Avec la terre, avec l'onde premiere, Sans art, sans forme, estoyent brouillez les cieulx. Ainsi mon tout erroit seditieux Dans le giron de ma lourde matiere, Sans art, sans forme, et sans figure entiere, Alors qu'Amour le perça de ses yeulx. Il arondit de mes affections Les petitz corps en leurs perfections, Il anima mes pensers de sa flamme. Il me donna la vie, et le pouvoyr, Et de son branle il fit d'ordre mouvoyr Les pas suyviz du globe de mon ame. LIV Par ne scay quelle estrange inimitié, J'ay veu tomber mon esperance à terre, Non de rocher, mais tendre comme verre, Et mes desirs rompre par la moytié. Dame où le ciel logea mon amitié, Pour un flateur qui si laschement erre, Et pour quoy tant me brasses tu de guerre, Privant mon cuoeur de ta doulce pitié? Or s'il te plaist fay moy languir en peine, Tant que la mort me desnerve et desveine, Je seray tien: et plus tost le Chaos Se troublera de sa noyse ancienne, Que par rigueur aultre amour que la tienne, Soubz aultre joug me captive le doz. LV O doulx parler, dont l'appast doulcereux Nourrit encor la faim de ma memoire, O front, d'Amour le Trophée et la gloire O riz sucrez, o baisers savoureux. O cheveulx d'or, o coustaulx plantureux De liz, d'oeilletz, de Porphyre, et d'ivoyre, O feuz jumeaulx dont le ciel me fit boyre A si longs traitz le venin amoureux. O vermeillons, o perlettes encloses, O diamantz, o liz pourprez de roses, O chant qui peulx les plus durs esmovoyr, Et dont l'accent dans les ames demeure. Et dea beaultez, reviendra jamais l'heure Qu'entre mes bras je vous puisse r'avoyr? LVI Verray-je plus le doulx jour qui m'apporte Ou trefve ou paix, ou la vie ou la mort, Pour edenter le souci, qui me mord Le cuoeur à nud d'une lime si forte? Verray-je plus que ma Naiade sorte Du fond de l'eau pour m'enseigner le port? Nourai-je plus ainsi qu'Ulysse abord Ayant au flanc son linge pour escorte? Verray-je plus que ces astres jumeaulx, En ma faveur encore par les eaulx, Montrent leur flamme à ma Caréne lasse? Verray-je point tant de vents s'accorder, Et calmement mon navire aborder, Comme il souloit au havre de sa grace. LVII Quel dieu malin, quel astre me fit estre, Et de misere et de tourment si plein? Quel destin fit, que tousjours je me plain De la rigueur d'un trop rigoreux maistre? Quelle des Seurs, à l'heure de mon estre Noircit le fil de mon sort inhumain? Et quel Démon d'une senestre main Berça mon corps quand le ciel me fit naistre. Heureux ceulx là dont la terre a lez oz, Heureux vous rien, que la nuict du Chaos Presse au giron de sa masse brutalle! Sans sentiment vostre rien est heureux: Que suis je, las! moy chetif amoureux, Pour trop sentir, qu'un Sisyphe ou Tantale? LVIII Divin Bellay, dont les nombreuses loix, Par une ardeur du peuple separée, Ont revestu l'enfant de Cytherée, D'arc, de flambeau, de traitz et de carquoys: Si le doulx feu dont chaste tu ardoys Enflamme encor ta poitrine sacrée, Si ton oreille encore se recrée D'ouyr les plaints des amoureuses voix: Oy ton Ronsard, qui sanglotte et lamente, Palle, agité des flotz de la tourmente, Croysant en vain ses mains devers les Dieux, En fraisle nef, et sans voyle, et sans rame, Et loing du bord, où pour astre sa Dame Le conduisoyt du Phare de ses yeulx. LIX Quand le Soleil à chef renversé plonge Son char doré dans le sein du viellard, Et que la nuict un bandeau sommeillard Des deux coustez de l'orizon alonge: Amour adonc qui sape, mine, et ronge De ma raison le chancelant rempart, Pour l'assaillir à l'heure à l'heure part, Armant son camp des ombres et du songe. Lors ma raison, et lors ce dieu cruel, Seulz per à per d'un choc continuel Vont redoublant mille escarmouches fortes: Si bien qu'Amour n'en seroit le vainqueur, Sans mes pensers, qui luy ouvrent les portes, Par la traison que me brasse mon cuoeur. LX Comme un chevreuil, quand le printemps destruit L'oyseux crystal de la morne gelée, Pour mieulx brouster l'herbette emmielée Hors de son boys avec l'Aube s'en fuit, Et seul, et seur, loing de chiens et de bruit, Or sur un mont, or dans une vallée, Or pres d'une onde à l'escart recelée, Libre follastre où son pied le conduit: De retz ne d'arc sa liberté n'a crainte, Sinon alors que sa vie est attainte, D'un trait meurtrier empourpré de son sang: Ainsi j'alloy sans espoyr de dommage, Le jour qu'un oeil sur l'avril de mon age Tira d'un coup mille traitz dans mon flanc. LXI Ny voyr flamber au point du jour les roses, Ny lis planté sus le bord d'un ruisseau, Ny chant de luth, ny ramage d'oyseau, Ny dedans l'or les gemmes bien encloses: Ny des zephyrs les gorgettes descloses, Ny sur la mer le ronfler d'un vaisseau, Ny bal de Nymphe au gazouilliz de l'eau, Ny de mon cuoeur mille metamorphoses: Ny camp armé de lances herissé, Ny antre verd de mousse tapissé, Ny les Sylvains qui les Dryades pressent, Et ja desja les dontent à leur gré, Tant de plaisirs ne me donnent qu'un Pré, Où sans espoyr mes esperances paissent. LXII Dedans des Prez je vis une Dryade, Qui comme fleur s'assisoyt par les fleurs, Et mignotoyt un chappeau de couleurs, Eschevelée en simple verdugade. Des ce jour là ma raison fut malade, Mon cuoeur pensif; mes yeulx chargez de pleurs, Moy triste et lent: tel amas de douleurs En ma franchise imprima son oeillade. Là je senty dedans mes yeulx voller Un doulx venin, qui se vint escouler Au fond de l'ame: et depuis cest oultrage, Comme un beau lis, au moys de Juin blessé D'un ray trop chault, languist à chef baissé, Je me consume au plus verd de mon age. LXIII Quand ces beaulx yeulx jugeront que je meure, Avant mes jours me fouldroyant là-bas, Et que la Parque aura porté mes pas A l'aultre flanc de la rive meilleure: Antres et prez, et vous forestz, à l'heure, Je vous supply, ne me desdaignez pas, Ains donnez moy, soubz l'ombre de voz bras, Quelque repos de paisible demeure. Puisse avenir qu'un poëte amoureux, Ayant horreur de mon sort malheureux, Dans un cyprez notte cest epigramme: Cy dessoubz gist un amant vandomoys, Que la douleur tua dedans ce boys: Pour aymer trop les beaux yeullx de sa dame. LXIV Qui vouldra voyr dedans une jeunesse, La beaulté jointe avec la chasteté, L'humble doulceur, la grave magesté, Toutes vertus, et toute gentillesse: Qui vouldra voyr les yeulx d'une deesse, Et de noz ans la seule nouveauté, De ceste Dame oeillade la beaulté, Que le vulgaire appelle ma maistresse. Il apprendra comme Amour rid et mord, Comme il guarit, comme il donne la mort, Puis il dira voyant chose si belle: Heureux vrayment, heureux qui peult avoyr Heureusement cest heur que de la voyr, Et plus heureux qui meurt pour l'amour d'elle. LXV Tant de couleurs le grand arc ne varie Contre le front du Soleil radieux, Lors que Junon, par un temps pluvieux, Renverse l'eau dont sa mere est nourrie: Ne Juppiter armant sa main marrie En tant d'esclairs ne fait rougir les cieulx, Lors qu'il punist d'un fouldre audacieux Les montz d'Epire, ou l'orgueil de Carie: Ny le Soleil ne rayonne si beau, Quand au matin il nous monstre un flambeau, Pur, net, et clayr, comme je vy ma Dame De cent couleurs son visage acoustrer, Flamber ses yeulx, et claire se monstrer, Le premier jour qu'elle ravit mon ame. LXVI Quand j'aperçoy ton beau chef jaunissant, Qui l'or filé des Charites efface, Et ton bel oeil qui les astres surpasse, Et ton beau sein chastement rougissant: A front baissé je pleure gemissant, De quoy je suis (pardon digne de grace) Soubz l'humble voix de ma rime si basse, De tes beaultez les honneurs trahissant. Je cognoy bien que je devroy me taire, Ou mieux parler: mais l'amoureux ulcere Qui m'ard le cuoeur, me force de chanter. Doncque (mon Tout) si dignement je n'use L'encre et la voix à tes graces vanter, Non l'ouvrier, non, mais son destin accuse. LXVII Ciel, air, et vents, plains et montz descouvers, Tertres fourchuz, et forestz verdoyantes, Rivages tortz, et sources ondoyantes, Taillis razez, et vous bocages verds, Antres moussus à demyfront ouvers, Prez, boutons, fleurs, et herbes rousoyantes, Coustaux vineux, et plages blondoyantes, Gastine, Loyr, et vous mes tristes vers: Puis qu'au partir, rongé de soing et d'ire, A ce bel oeil, l'Adieu je n'ay sceu dire, Qui pres et loing me detient en esmoy: Je vous supply, Ciel, ait, ventz, montz et plaines, Tailliz, forestz, rivages et fontaines, Antres, prez, fleurs, dictes le luy pour moy. LXVIII Voïant les yeus de toi, Maitresse elüe, A qui j'ai dit, seule à mon coeur tu plais, D'un si dous fruit mon ame je repais, Que plus en mange, et plus en est goulüe. Amour qui seul les bons espris englüe, Et qui ne daigne ailleurs perdre ses trais, M'alege tant du moindre de tes rais, Qu'il m'a du coeur toute peine tolüe. Non, ce n'est point une peine qu'aimer: C'est un beau mal, et son feu dous-amer Plus doucement qu'amerement nous brûle. O moi deus fois, voire trois bienheureus, S'Amour m'occit, et si avec Tibulle J'erre là-bas sous le bois amoureus. LXIX L'oeil qui rendroit le plus barbare apris, Qui tout orgueil en humblesse destrampe, Par la vertu de ne sçay quelle trampe Qui sainctement affine les espritz, M'a tellement de ses beaultez espris, Qu'autre beaulté dessus mon coeur ne rampe, Et m'est avis, sans voyr un jour la lampe De ses beaulx yeulx, que la mort me tient pris. Cela vrayment, que l'air est aux oyseaulx, Les boys aux cerfz, et aux poissons les eaux, Son bel oeil m'est. O lumiere enrichie D'un feu divin qui m'ard si vivement, Pour me donner et force et mouvement, N'este vous pas ma seulle Endelechie? LXX De quelle plante, ou de quelle racine, De quel unguent, ou de quelle liqueur, Oindroy-je bien la playe de mon cuoeur Qui d'oz en oz incurable chemine? Ny vers charmez, pierre, ny medecine, Drogue, ny just, ne romproyent ma langueur, Tant je sen moindre et moindre ma vigueur, Ja me traisner dans la Barque voysine. Las, toy qui scays des herbes le pouvoyr, Et qui la playe au cuoeur m'as faict avoyr, Guary le mal, que ta beaulté me livre: De tes beaulx yeulx allege mon soucy, Et par pitié retien encor ici Ce pauvre amant qu'Amour soulle de vivre. LXXI Ja desja Mars ma trompe avoit choisie, Et, dans mes vers ja françoys, devisoyt: Sus ma fureur ja sa lance aiguizoit, Epoinçonnant ma brave poësie. Ja d'une horreur la Gaule estoit saisie, Et soubz le fer ja Sene treluisoit, Et ja Francus à son bord conduisoit L'ombre d'Hector, et l'honneur de l'Asie, Quand l'archerot emplumé par le dos D'un trait certain me playant jusqu'à l'os, De sa grandeur le sainct prestre m'ordonne: Armes adieu. Le Myrte Paphien Ne cede point au Laurier Delphien, Quand de sa main Amour mesme le donne. LXXII Petit nombril, que mon penser adore, Non pas mon oeil, qui n'eu onques ce bien, Nombril de qui l'honneur merite bien, Qu'une grand'ville on luy bastisse encore Signe divin, qui divinement ore Retiens encore l'Androgyne lien, Combien et toy, mon mignon, et combien Tes flancs jumeaulx follastrement j'honore! Ny ce beau chef, ny ces yeulx, ny ce front, Ny ce doulx ris; ny ceste main qui fond Mon cuoeur en source, et de pleurs me fait riche, Ne me sçauroyent de leur beau contenter, Sans esperer quelque foys de taster Ton paradis, où mon plaisir se niche. LXXIII Que n'ay-je, Dame, et la plume et la grace Divine autant que j'ay la volonté, Par mes escritz tu seroys surmonté, Vieil enchanteur des vieulx rochers de Thrace Plus hault encor que Pindare, ou qu'Horace, J'appenderoys à ta divinité Un livre enflé de telle gravité, Que Du Bellay luy quitteroyt la place. Si vive encor Laure par l'Univers Ne fuit volant dessus les Thusques vers, Que nostre siecle heureusement estime, Comme ton nom, honneur des vers françoys, Hault elevé par le vent de ma voix S'en voleroyt sus l'aisle de ma rime. LXXIV Du tout changé ma Circe enchanteresse Dedens ses fers m'enferre emprisonné, Non par le goust d'un vin empoisonné, Ny par le just d'une herbe pecheresse. Du fin Gregeoys l'espée vangeresse, Et le Moly par Mercure ordonné, En peu de temps du breuvage donné, Forcerent bien la force charmeresse, Si qu'à la fin le Dulyche troupeau Reprint l'honneur de sa premiere peau, Et sa prudence auparavant peu caute: Mais pour la mienne en son lieu reloger, Ne me vaudroyt la bague de Roger, Tant ma raison s'aveugle dans ma faulte. LXXV Les Elementz, et les Astres, à preuve Ont façonné les raiz de mon Soleil, Et de son teint le cinabre vermeil, Qui ça ne là son parangon ne treuve. Des l'onde Ibere où nostre jour s'abreuve Jusques au lict de son premier reveil, Amour ne voyt un miracle pareil, N'en qui le Ciel tant de ses graces pleuve. Son oeil premier m'apprit que c'est d'aymer: Il vint premier ma jeunesse animer A la vertu, par ses flammes dardées. Par luy mon cuoeur premierement s'aisla, Et loing du peuple à l'escart s'en vola Jusque au giron des plus belles Idées. LXXVI Je parangonne à voz yeulx ce crystal, Qui va mirer le meurtrier de mon ame: Vive par l'air il esclate une flamme Vos yeulx un feu qui m'est sainct et fatal. Heureux miroer, tout ainsi que mon mal Vient de trop voyr la beaulté qui m'enflamme: Comme je fay, de trop mirer ma Dame Tu languiras d'un sentiment egal. Et toutesfoys, envieux, je t'admire, D'aller mirer le miroer où se mire Tout l'univers dedans luy remiré. Va donc miroer, va donq, et pren bien garde, Qu'en le mirant ainsi que moy ne t'arde Pour avoir trop ses beaulx yeulx admiré. LXXVII J'ai cent fois épreuvé les remedes d'Ovide, Et si je les épreuve encore tous les jours, Pour voir, si je pourrai de mes vieilles amours, Qui trop m'ardent le coeur, avoir l'estomac vuide: Mais cet amadoüeur, qui me tient à la bride, Me voïant aprocher du lieu de mon secours, Maugré moi tout soudain fait vanoïer mon cours, Et d'où je vins mal sain, mal sain il me reguide. Hà, poëte Romain, il te fut bien aisé, Quand d'une courtisane on se voit embrasé, Donner quelque remede, affin qu'on s'en depestre: Mais cettui là qui voit les yeux de mon Soleil, Qui n'a de chasteté, ni d'honneur son pareil, Plus il est son esclave, et plus il le veut estre. LXXVIII Ni les combats des amoureuses nuits Ni les plaisirs que les amours conçoivent Ni les faveurs que les amans reçoivent Ne valent pas un seul de mes ennuis. Heureus ennui, en toi seulet je puis Trouver repos des maus qui me deçoivent: Et par toi seul mes passions reçoivent Le dous obli du torment où je suis. Bienheureus soit mon torment qui n'empire, Et le dous jou, sous lequel je respire, Et bienheureus le penser soucieus, Qui me repait du dous souvenir d'elle: Et plus heureus le foudre de ses yeux, Qui cuit mon coeur dans un feu qui me gelle. LXXIX A ton frere Paris tu sembles en beauté, A ta soeur Polyxene en chaste conscience, A ton frere Helenin en profete science, A ton parjure aïeul en peu de loiauté. A ton pere Priam en meurs de roïauté, Au vieillart Antenor en mieleuse eloquence, A ta tante Antigone en superbe arrogance, A ton grand frere Hector en fiere cruauté. Neptune n'assit onc une pierre si dure Dans tes murs, que tu es, pour qui la mort j'endure: Ny des Grecs outragés, l'exercite vainqueur N'emplit tant Ilion de feus, de cris, et d'armes De soupirs, et de pleurs, que tu combles mon coeur De brasiers, et de morts, de sanglos et de larmes. LXXX Si je trépasse entre tes bras, Madame, Il me suffit, car je ne veus avoir Plus grand honneur, sinon que de me voir En te baisant, dans ton sein rendre l'ame. Celui que Mars horriblement enflamme Aille à la guerre, et manque de pouvoir, Et jeune d'ans, s'ébate à recevoir En sa poitrine une Espaignole lame; Mais moi, plus froid, je ne requier, sinon Apres cent ans, sans gloire, et sans renom, Mourir oisif en ton giron, Cassandre: Car je me trompe, ou c'est plus de bonheur, Mourir ainsi, que d'avoir tout l'honneur, Pour vivre peu, d'un guerrier Alexandre. LXXXI Pour voyr ensemble et les champs et le bord, Où ma guerriere avec mon cuoeur demeure, Alme Soleil, demain avant ton heure, Monte à cheval, et galope bien fort: Ainçoys les champs, où l'amyable effort De ses beaulx yeulx, ordonne que je meure, Si doulcement, qu'il n'est vie meilleure Que les souspirs d'une si doulce mort. A costé droit, sus le bord d'un rivage, Reluit à part l'angelique visage, Que trop avare ardentement je veulx: Là ne se voyot, roc, source, ny verdure, Qui dans son teint or ne me r'affigure L'une ses yeulx, or l'autre ses cheveux. LXXXII Pardonne moy, Platon, si je ne cuide Que soubz la vouste et grande arche des dieux, Soit hors du monde, ou au centre des lieux, En terre, en l'eau, il n'y ayt quelque vuide. Si l'air est plein en sa courbure humide, Qui reçoyt donq tant de pleurs de mes yeulx, Tant de souspirs, que je sanglote aux cieulx, Lors qu'à mon dueil Amour lasche la bride? Il est du vague, ou certes s'il n'en est, D'un air pressé le comblement ne naist: Plus tost le ciel, qui bening se dispose A recevoir l'effect de mes douleurs, De toutes partz se comble de mes pleurs, Et de mes vers qu'en mourant je compose. LXXXIII L'onde et le feu, ce sont de la machine Les deux seigneurs que je sen pleinement, Seigneurs divins; et qui divinement Ce faix divin ont chargé sus l'eschine. Toute matiere, essence, et origine Doibt son principe à ces deux seulement, Touts deux en moy vivent esgallement, En eulx je vi, rien qu'eulx je n'imagine. Aussi de moy il ne sort rien que d'eulx, Et tour à tour en moy naissent touts deux: Car quand mes yeulx de trop pleurer j'appaise, Rasserénant les flotz de mes douleurs, Lors de mon cuoeur s'exhale une fournaise, Puis tout soubdain recommancent mes pleurs. LXXXIV Si l'escrivian de la mutine armée, Eut veu tes yeulx, qui serf me tiennent pris, Les faictz de Mars il n'eut jamais empris, Et le Duc Grec fut mort sans renommée. Et si Paris, qui vit en la valée La grand'beaulté dont son cuoeur fut espris, Eut veu la tienne, il t'eut donné le pris, Et sans honneur Venus s'en fut allée. Mais s'il advient ou par le vueil des Cieulx, Ou par le traict qui sort de tes beaulx yeulx, Qu'en publiant ma prise, et ta conqueste, Oultre la Tane on m'entende crier, Iö, iö, quel myrte, ou quel laurier Sera bastant pour enlasser ma teste? LXXXV Pour celebrer des astres devestuz L'heur escoulé dans celle qui me lime, Et pour louer son esprit, qui n'estime Que le divin des divines vertuz: Et ses regardz, ains traitz d'amour pointuz, Que son bel oeil au fond du cuoeur m'imprime, Il me fauldroyt non l'ardeur de ma rime, Mais la fureur du Masconnoys Pontus. Il me fauldroyt ceste chanson divine Qui transforma sus la rive Angevine L'olive palle en un teint plus naïf, Et me fauldroyt un Desautelz encore, Et cestuy là qui sa Meline adore En vers dorez le biendisant Bayf. LXXXVI Estre indigent, et donner tout le sien, Se feindre un ris, avoir le cuoeur en pleinte, Hayr le vray, aymer la chose feinte, Posseder tout et ne jouir de rien: Estre delivre, et traisner son lien, Estre vaillant, et couharder de crainte, Vouloir mourir, et vivre par contraincte, De cent travaulx ne recevoir un bien: Avoir tousjours, pour un servil hommage, La honte au front, en la main le dommage: A ses pensers d'un courage haultain Ourdir sans cesse une nouvelle trame, Sont les effetz qui logent dans mon ame L'espoir doubteux, et le tourment certain. LXXXVII Oeil, qui portrait dedans les miens reposes, Comme un Soleil, le dieu de ma clarté: Ris, qui forçant ma doulce liberté Me transformas en cent metamorphoses: Larme, vrayment qui mes souspirs arroses, Quand tu languis de me veoir mal traicté: Main, qui mon cuoeur captives arresté Parmy ton lis, ton ivoyre et tes roses, Je suis tant vostre, et tant l'affection M'a peint au vif vostre perfection, Que ny le temps, ny la mort tant soit forte, Ne fera point qu'au centre de mon sein, Tousjours gravéz en l'ame je ne porte Un oeil, un ris, une larme, une main. LXXXVIII Si seulement l'image de la chose Fait à noz yeulx la chose concevoir, Et si mon oeil n'a puissance de veoir, Si quelqu'idole au devant ne s'oppose: Que ne m'a faict celuy, qui tout compose, Les yeulx plus grandz, affin de mieux pouvoir En leur grandeur la grandeur recevoir Du simulachre, où ma vie est enclose? Certes le ciel trop ingrat de son bien, Qui seul la fit, et qui seul veit combien De sa beaulté divine estoit l'idée, Comme jaloux du tresor de son mieux, Silla le Monde, et m'aveugla les yeulx, Pour de luy seul seule estre regardée. LXXXIX Soubz le cristal d'une argenteuse rive, Au moys d'Avril, une perle je vy, Dont la clarté m'a tellement ravy Qu'en mes discours aultre penser n'arrive. Sa rondeur fut d'une blancheur naïve, Et ses rayons treluysoyent à l'envy: Son lustre encor ne m'a point assouvy, Ny ne fera, non, non, tant que je vive. Cent et cent foys pour la pescher à bas, Tout recoursé, je devalle le bras, Et ja desja content je la tenoye, Sans un archer, qui du bout de son arc A front panché me plongeant soubz le lac, Frauda mes doigtz d'une si doulce proye. XC Soit que son or se crespe lentement Ou soit qu'il vague en deux glissantes ondes, Qui çà qui là par le sein vagabondes, Et sur le col, nagent follastrement: Ou soit qu'un noud diapré tortement De maintz rubiz, et maintes perles rondes, Serre les flotz de ses deux tresses blondes, Je me contente en mon contentement. Quel plaisir est ce, ainçoys quelle merveille Quand ses cheveux troussez dessus l'oreille D'une Venus imitent la façon? Quand d'un bonet son chef elle adonize, Et qu'on ne sçait (tant bien elle desguise Son chef doubteux) s'elle est fille ou garçon? XCI De ses cheveulx la rousoyante Aurore Eparsement les Indes remplissoyt, Et ja le ciel à longz traitz rougissoyt De meint esmail qui le matin decore, Quand elle veit la Nymphe que j'adore Tresser son chef, dont l'or, qui jaunissoit, Le crespe honneur du sien esblouissoit, Voire elle mesme et tout le ciel encore. Lors ses cheveux vergongneuse arracha, Si qu'en pleurant sa face elle cacha, Tant la beaulté des beaultez luy ennuye: Et ses souspirs parmy l'air se suyvantz, Troys jours entiers enfanterent des ventz, Sa honte un feu, et ses yeulx une pluye. XCII Avéques moi pleurer vous devriés bien, Tertres bessons, pour la facheuse absence De cette là, qui fut par sa presence Vôtre Soleil, ainçois qui fut le mien. Las! de quels maus, Amour, et de combien Une beauté ma peine recompense! Quand plein de honte à toute heure je pense Qu'en un moment j'ai perdu tout mon bien. Or, à dieu donc beauté qui me dédaigne: Quelque rocher, quelque bois, ou montaigne Vous pourra bien éloigner de mes yeus: Mais non du coeur, que pront il ne vous suive, Et que dans vous, plus que dans moi, ne vive, Comme en la part qu'il aime beaucoup mieus. XCIII Tout me déplait, mais rien ne m'est si gref, Que ne voir point les beaus yeus de ma Dame, Qui des plaisirs les plus dous de mon ame Avéques eus ont emporté la clef. Un torrent d'eau s'écoule de mon chef: Et tout confus de soupirs je me pâme, Perdant le feu, dont la drillante flame Seule guidoit de mes pensers la nef. Depuis le jour, que je senti sa braise, Autre beauté je n'ai veu, qui me plaise, Ni ne verrai. Mais bien puissai-je voir Qu'avant mourir seulement cette Fere D'un seul tour d'oeil promette un peu d'espoir Au coup d'Amour, dont je me desespere. XCIV Quand je vous voi, ou quand je pense en vous, Je ne sçai quoi dans le coeur me fretille, Qui me pointelle, et tout d'un coup me pille L'esprit emblé d'un ravissement dous. Je tremble tout de nerfs et de genous: Comme la cire au feu, je me distile, Sous mes souspirs: et ma force inutile Me laisse froid, sans haleine et sans pous. Je semble au mort, qu'on devale en la fosse, Ou à celui qui d'une fievre grosse Perd le cerveau, dont les esprits mués Révent cela, qui plus leur est contraire. Ainsi, mourant, je ne sçauroi tant faire, Que je ne pense en vous, qui me tués. XCV Morne de cors, et plus morne d'espris Je me trainoi' dans une masse morte, Et sans sçavoir combien la Muse aporte D'honneur aus siens, je l'avois à mépris: Mais aussi tôt, que de vous je m'épris, Tout aussi tôt vôtre oeil me fut escorte A la vertu, voire de telle sorte Que d'ignorant je devin bien apris. Donques mon Tout, si je fai quelque chose, Si dignement de vos yeus je compose, Vous me causés vous mesmes ces effets. Je pren de vous mes graces plus parfaites, Car je suis manque, et dedans moi vous faites, Si je fai bien, tout le bien que je fais. XCVI Las! sans la voir, à toute heure je voi Cette beauté dedans mon coeur presente: Ni mont, ni bois, ni fleuve ne m'exente Que par pensée elle ne parle à moi. Dame, qui sais ma constance et ma foi, Voi, s'il te plait, que le tans qui s'absente Depuis set ans en rien ne desaugmente Le plaisant mal que j'endure pour toi. De l'endurer lassé je ne suis pas, Ni ne seroi', tombassai-je là bas, Pour mile fois en mile cors renaitre: Mais de mon coeur, sans plus, je suis lassé, Qui me déplait, et qui plus ne peut estre Mien, comme il fut, puis que tu l'as chassé. XCVII Dans un sablon la semence j'épan, Je sonde en vain les abymes d'un goufre: Sans qu'on m'invite à toute heure je m'oufre, Et sans loïer mon âge je dépan. A son portrait pour un veu je m'apan: Devant son feu mon coeur se change en soufre, Et pour ses yeus cruellement je soufre Dis mile maus, et d'un ne me repan. Qui sçauroit bien, quelle trampe a ma vie, D'estre amoureus n'auroit jamais envie. Je tremble j'ars, je me pai d'un amer, Qui plus qu'aluine est rempli d'amertume: Je vi d'ennui, de deuil je me consume: En tel estat je suis pour trop aimer. XCVIII Devant les yeus, nuit et jour, me revient L'idole saint de l'angelique face, Soit que j'écrive, ou soit que j'entrelasse Mes vers au luth, toujours il m'en souvient. Voiés pour dieu, comme un bel oeil me tient En sa prison, et point ne me delasse; Et comme il prend mon coeur dedans sa nasse, Qui de pensée, à mon dam, l'entretient. O le grand mal, quand une affection Peint nôtre esprit de quelque impression! J'enten alors que l'Amour ne dédaigne Suttilement l'engraver de son trait: Toujours au coeur nous revient ce portrait, Et maugré nous toujours nous acompaigne. XCIX Chanson D'un gosier machelaurier J'oi crier Dans Lycofron ma Cassandre, Qui profetise aus Troïens Les moïens Qui les tapiront en cendre. Mais ces pauvres obstinés, Destinés Pour ne croire à ma Sibylle, Virent, bien que tard, apres, Les feus Grecs Forcenés parmi leur ville. Aïans la mort dans le sein, De leur main. Plomboient leur poitrine nue: Et tordant leurs cheveux gris, De lons cris Pleuroient, qu'ils ne l'avoient creüe. Mais leurs cris n'eurent pouvoir D'émouvoir Les Grecs si chargés de proïe, Qu'ils ne laisserent sinon, Que le nom De ce qui fut jadis Troïe. Ainsi pour ne croire pas, Quand tu m'as Prédit ma peine future, Et que je n'aurois en don Pour guerdon De t'aimer, que la mort dure, Un grand brasier sans repos, Et mes os Et mes nerfs, et mon coeur brûle: Et pour t'amour j'ai receu Plus de feu, Que ne fit Troïe incredule. C Apres ton cours je ne haste mes pas Pour te souiller d'une amour deshonneste: Demeure donq: le Locroys m'amonneste Aux bords Gyrez de ne te forcer pas. Neptune oyant ses blasphemes d'abas, Accabla là son impudique teste D'un grand rocher au fort de la tempeste. Le ciel conduit le meschant au trespas. Il te voulut, le meschant, violer, Lors que la peur te faisoit acoller Les piedz vangeurs de sa Grecque Minerve: Moy je ne veulx qu'à ta grandeur offrir Ce chaste cuoeur, s'il te plaist de souffrir Qu'en l'immolant de victime il te serve. CI Picqué du nom qui me glace en ardeur, Me souvenant de ma doulce Charite, Ici je plante une plante d'eslite, Qui l'esmeraude efface de verdeur. Tout ornement de royalle grandeur, Beaulté, sçavoir, honneur, grace, et merite, Sont pour racine à ceste Marguerite Qui ciel et terre emparfume d'odeur. Divine fleur, où ma vie demeure, La manne tombe à toute heure à toute heure Dessus ton front sans cesse nouvelét: Jamais de toy la pucelle n'aproche, La mousche à miel, ne la faucille croche Ny les ergotz d'un follastre aignelét. CII Depuis le jour, que le trait otieux Grava ton nom au roc de ma memoire, Et que l'ardeur qui flamboit en ta gloire Me fit sentir le fouldre de tes yeulx: Mon cuoeur attaint d'un esclair rigoreux Pour eviter le feu de ta victoire, S'alla cacher dans tes ondes d'ivoire, Et soubz l'abri de tes flancz amoureux. Là point ou peu soucieux de ma playe De ça de là par tes flotz il s'esgaye, Puis il se seiche aux raix de ton flambeau: Et s'emmurant dedans leur forteresse, Seul, palle et froid, sans retourner, me laisse, Comme un esprit qui fuit de son tombeau. CIII Le mal est grand, le remede est si bref A ma douleur qui jamais ne s'alente, Que bas ne hault, des le bout de la plante, Je n'ay santé, jusqu'au sommét du chef. L'oeil qui tenoit de mes pensers la clef, En lieu de m'estre une estoile drillante, Parmy les flotz d'une mer violente, Contre un orgueil a faict rompre ma néf. Un soing meurtrier soit que je veille ou songe, Tigre affamé, le cuoeur me mange et ronge, Suçant tousjours le plus doulx de mon sang, Et le penser qui me presse et represse, Et qui jamais en repos ne me laisse, Comme un mastin, me mord tousjours au flanc. CIV Amour, si plus ma fiebvre se renforce, Si plus ton arc tire pour me blesser, Avant mes jours, j'ay grand'peur de laisser Le verd fardeau de cette jeune escorse. Ja de mon cuoeur je sen moindre la force Se transmuer pour sa mort avancer Devant le feu de mon ardent penser, Non en boys verd, mais en pouldre d'amorce. Bien fut pour moy le jour malencontreux, Quand je humay le bruvage amoureux, Qu'à si longz traictz me versoit une oeillade: O fortuné! si pour me secourir, Des le jour mesme Amour m'eust faict mourir, Sans me tenir si longuement malade. CV Si doulcement le souvenir me tente De la mieleuse et fieleuse saison, Où je perdi la loy de ma raison, Qu'autre douleur ma peine ne contente. Je ne veulx point en la playe de tente Qu'Amour me fit, pour avoir guarison, Et ne veulx point, qu'on m'ouvre la prison, Pour affranchir autre part mon attente. Plus que venin je fuy la liberté, Tant j'ay grand peur de me voyr escarté Du doulx lien qui doulcement offense: Et m'est honneur de me voyr martirer, Soubz un espoyr quelquefoys de tirer Un seul baiser pour tout recompense. CVI Amour archer d'une tirade ront Cent traitz sur moy, et si ne me conforte D'un seul espoir, celle pour qui je porte Le cuoeur aux yeulx, les pensers sus le front. D'un Soleil part la glace qui me fond, Et m'esbays que ma froydeur n'est morte Au feu d'un oeil, qui d'une flamme accorte Brulle mon cuoeur d'un ulcere profond. En tel estat je voy languir ma vie, Qu'aux plus chetifz ma langueur porte envie, Tant le mal croist et le cuoeur me deffault: Mais la douleur qui plus comble mon ame D'un vain espoyr, c'est qu'Amour et Madame Scavent mon mal, et si ne leur en chault. CVII Je vy ma Nymphe entre cent damoyselles, Comme un Croyssant par les menuz flambeaulx, Et de ses yeulx plus que les astres beaulx Faire obscurcir la beaulté des plus belles. Dedans son sein les graces immortelles, La Gaillardize, et les freres jumeaux, Alloyent vollant comme petitz oyseaux Par my le verd des branches plus nouvelles. Le ciel ravy, que son chant esmouvoyt, Roses, et liz, et girlandes pleuvoyt Tout au rond d'elle au meillieu de la place: Si qu'en despit de l'hyver froydureux, Par la vertu de ses yeulx amoureux, Un beau printemps s'esclouit de sa face. CVIII Plus mile fois que nul or terrien, J'aime ce front où mon Tyran se joüe Et le vermeil de cette belle joüe, Qui fait honteux le pourpre Tyrien. Toutes beautés à mes yeus ne sont rien, Au pris du sein qui lentement secoüe Son gorgerin, sous qui per à per noüe Le branle égal d'un flot Cytherien. Ne plus, ne moins, que Juppiter est aise, Quand de son luth quelque Muse l'apaise, Ainsi je suis de ses chansons épris, Lors qu'à son luth ses doits elle embesongne, Et qu'elle dit le branle de Bourgongne, Qu'elle disoit, le jour que je fus pris. CIX Celle qui est de mes yeus adorée, Qui me fait vivre entre mile trespas, Chassant un cerf, suivoit hier mes pas, Com'ceus d'Adon Cyprine la dorée: Quand une ronce en vain enamourée, Ainsi que moi, du vermeil de ses bras, En les baisant, lui fit couler à bas Une liqueur de pourpre colorée. La terre adonc, qui, soigneuse, receut Ce sang divin, tout sus l'heure conceut Pareille au sang une rouge fleurette: Et tout ainsi que d'Helene naquit La fleur, qui d'elle un beau surnom aquit, Du nom Cassandre elle eut nom Cassandrette. CX Sur mes vint ans, pur d'offence, et de vice, Guidé, mal caut, d'un trop aveugle oiseau, Aiant encor le menton damoiseau, Sain et gaillard je vins à ton service: Ores forcé de ta longue malice, Je m'en retourne avec une autre peau, En chef grison, en perte de mon beau: Et pour t'aimer il faut que je perisse. Helas! que di-je? où veus-je retourner? En autre part je ne puis sejourner, Ni vivre ailleurs, ni d'autre amour me paître. Demeuron donc dans le camp fortement: Et puis qu'au moins veinqueur je ne puis estre, Que l'arme au poin je meure honnestement. CXI Franc de travail une heure je n'ay peu Vivre, depuis que les yeulx de ma Dame Mielleusement verserent dans mon ame Le doulx venin, dont mon cuoeur fut repeu: Ma chere neige, et mon cher et doulx feu, Voyez comment je m'englace et m'enflamme: Comme la cire aux rayons d'une flamme, Je me consume, et vous en chault bien peu. Bien est il vray, que ma vie est heureuse De s'escouler doulcement langoureuse, Desoubz votre oeil, qui jour et nuict me poingt. Mais si fault il que vostre bonté pense, Que l'amitié d'amitié se compense Et qu'un Amour sans frere ne croyst point. CXII D'amour ministre, et de perseverance, Qui jusqu'au fond l'ame peulx esmouvoyr, Et qui les yeulx d'un aveugle sçavoyr, Et qui les cuoeurs voyles d'une ignorance, Vaten ailleurs chercher ta demeurance. Vaten ailleurs quelqu'autre decevoyr, Je ne veulx plus chez moy te recevoyr, Malencontreuse et meschante esperance. Quand Juppiter, ce lasche criminel, Teingnit ses mains dans le sang paternel, Desrobant l'or de la terre où nous sommes, Il te laissa, Harpye, et salle oyseau, Cropir au fond du Pandorin vaisseau, Pour enfieller le plus doulx miel des hommes. CXIII Franc de raison, esclave de fureur, Je voys chassant une Fére sauvage, Or sur un mont, or le long d'un rivage, Or dans le boys de jeunesse et d'erreur. J'ay pour ma lesse un cordeau de malheur, J'ay pour limier un trop ardent courage, J'ay pour mes chiens, et le soing, et la rage, La cruaulté, la peine et la douleur. Mais eulx voyant que plus elle est chassée, Loing loing devant plus s'enfuit eslancée, Tournant sur moy la dent de leur effort, Comme mastins affamez de repaistre, A longz morceaux se paissent de leur maistre, Et sans mercy me traisnent à la mort. CXIV Le Ciel ne veut, Dame, que je joüisse De ce dous bien que dessert mon devoir: Aussi ne veus-je, et ne me plaît d'avoir Sinon du mal en vous faisant service. Puis qu'il vous plaît, que pour vous je languisse, Je suis heureus, et ne puis recevoir Plus grand honneur, qu'en mourant, de me voir Faire à vos yeus de mon coeur sacrifice. Donc si ma main, maugré moi, quelque fois De l'amour chaste outrepasse les lois Dans vôtre sein cherchant ce qui m'embraise, Punissés la du foudre de vos yeus, Et la brulés: car j'aime beaucoup mieus Vivre sans main, que ma main vous déplaise. CXV Bien que six ans soyent ja coulez derriere, Depuis le jour, que l'homicide trait Au fond du cuoeur m'engrava le portrait D'une humblefiere, et fierehumble guerriere, Si suis-je heureux d'avoyr veu la lumiere En ces ans tardz pour avoyr veu le trait De son beau front, qui les graces attrait Par une grace aux Graces coustumiere. Le seul Avril de son jeune printemps, Endore, emperle, enfrange nostre temps, Qui n'a sceu voyr la beaulté de la belle, Ny la vertu, qui foysonne en ses yeulx: Seul je l'ay veue, aussi je meur pour elle, Et plus grand heur ne m'ont donné les cieulx. CXVI Si ce grand Dieu le pere de la lyre, Qui va bornant aux Indes son reveil, Ains qui d'un oeil, mal apris au sommeil, De ça de là, toutes choses remire, Lamente encor, pour le bien où j'aspire, Ne suis je heureux, puisque le trait pareil, Qui d'oultre en oultre entame le Soleil, Mon cuoeur entame à semblable martire? Dea, que mon mal contente mon plaisir, D'avoyr osé pour compaignon choysir Un si grand Dieu: ainsi par la campagne, Le boeuf courbé desoubz le joug pesant, Traisne le faix plus leger et plaisant, Quand son travail d'un aultre s'acompagne. CXVII Ce petit chien, qui ma maistresse suit, Et qui jappant ne recognoyst personne, Et cest oyseau, qui me plaintes resonne, Au moys d'Avril, souspirant toute nuit: Et ceste pierre, où quand le chault s'enfuit Seule aparsoy pensive s'arraisonne, Et ce jardin, où son poulce moyssonne! Touts les tresors que Zephyre produit: Et ceste dance, où la flesche cruelle M'outreperça, et la saison nouvelle Qui tous les ans rafraischit mes douleurs, Et son oeillade, et sa parolle saincte, Et dans le cuoeur sa grace que j'ay peinte, Baignent mon sein de deux ruisseaux de pleurs. CXVIII Entre tes bras, impatient Roger, Pipé du fard de magicque cautelle, Pour refroydir ta chaleur immortelle, Au soyr bien tard Alcine vint loger. Opiniatre à ton feu soulager, Ore planant, ore nouant sus elle, Dedans le gué d'une beaulté si belle, Toute une nuit tu apris à nager. En peu de temps, le gracieux Zephyre, Heureusement empoupant ton navire, Te fit surgir dans le port amoureux: Mais quand ma nef de s'aborder est preste Tousjours plus loing quelque horrible tempeste La single en mer, tant je suis malheureux. CXIX Je te hay, peuple, et m'en sert de tesmoing, Le Loyr, Gastine, et les rives de Braye, Et la Neuffaune, et l'humide saulaye, Qui de Sabut borne l'extreme coin. Quand je me perdz entre deux montz bien loing, M'arraisonnant seul à l'heure j'essaye De soulager la douleur de ma playe, Qu'Amour encherne au plus vif de mon soing. Là pas à pas, Dame, je rememore Ton front, ta bouche, et les graces encore De tes beaulx yeulx trop fidelles archers: Puis figurant ta belle idoleifeinte Dedans quelque eau, je sanglote une pleinte, Qui fait gemir le plus dur des rochers. CXX Non la chaleur de la terre, qui fume Béant de soif au creux de son profond, Non l'Avantchien, qui tarit jusqu'au fond Les tiedes eaux, qu'ardent de soif il hume: Non ce flambeau qui tout ce monde allume D'un bluëtter qui lentement se fond, Bref ny l'esté, ny ses flammes ne font Ce chault brazier qui m'embraize et consume. Vos chastes feux, espriz de vos beaulx yeux, Vos doulx esclairs qui rechauffent les dieux, Seulz de mon feu eternizent la flamme: Et soit Phebus attelé pour marcher Devers le Cancre, ou bien devers l'Archer, Vostre oeil me fait un esté dans mon ame. CXXI Ny ce coral, qui double se compasse, Sur meinte perle entée doublement, Ny ceste bouche où vit fertillement Un mont d'odeurs qui le Liban surpasse, Ny ce bel or qui frisé s'entrelasse En mille noudz mignardez gayement, Ny ces oeilletz esgalez unyment Au blanc des liz encharnez dans sa face, Ny de ce front le beau ciel esclarci, Ny le double arc de ce double sourci, N'ont à la mort ma vie abandonnée: Seulz voz beaulx yeulx (*où le certain archer, Pour me tuer, d'aguet se vint cacher*) Devant le soir finissent ma journée. CXXII De toy, Paschal, il me plaist que j'escrive, Qui de bien loing le peuple abandonnant, Vas du Arpin les tresors moyssonnant, Le long des bordz où ta Garonne arrive. Hault d'une langue eternellement vive, Son cher Paschal Tolouse aille sonnant, Paschal Paschal Garonne resonnant, Rien que Paschal ne responde sa rive. Si ton Durban, l'honneur de nostre temps, Lit quelque foys ces vers par passetemps, Di luy, Paschal (ainsi l'aspre secousse Qui m'a fait cheoir, ne te puisse esmouvoir): Ce pauvre Amant estoit digne d'avoir Une maistresse ou moins belle, ou plus doulce. CXXIII Dy l'un des deux, sans tant me desguiser Le peu d'amour que ton semblant me porte: Je ne scauroy, veu ma peine si forte, Tant lamener ne tant petrarquiser. Si tu le veulx, que sert de refuser Ce doulx present dont l'espoir me conforte? Si non, pourquoy, d'une esperance morte Pais tu ma vie affin de l'abuser? L'un de tes yeulx dans les enfers me ruë, L'aultre à l'envy tour à tour s'esvertue De me rejoindre en paradis encor: Ainsi tes yeulx pour causer mon renaistre, Et puis ma mort, sans cesse me font estre Ore un Pollux, et ores un Castor. CXXIV L'an mil cinq cent contant quarante et six, Dans ses cheveux une beaulté cruëlle, (Ne sçay quel plus, las, ou cruelle ou belle) Lia mon cuoeur de ses graces épris. Lors je pensoy, comme sot mal appris, Né pour souffrir une peine immortelle, Que les crespons de leur blonde cautelle Deux ou troys jours sans plus me tiendroyent pris: L'an est passé, et l'autre commence ores Où je me voy plus que devant encores Pris dans leurs retz: et quand parfoys la mort. Veult delacer le lien de ma peine, Amour tousjours pour l'ennouer plus fort, Oingt ma douleur d'une esperance vaine CXXV A toy chaque an j'ordonne un sacrifice Fidelle coing, où tremblant et poureux, Je descouvry le travail langoureux, Que j'enduroy, Dame, en vostre service. Un coing vrayment, plus seur ne plus propice A deceler un tourment amoureux, N'est point dans Cypre, ou dans les plus heureux Vergers de Gnide, Amathonte, ou d'Eryce. Eussé-je l'or d'un peuple ambicieux, Tu toucherois, nouveau temple, les cieux, Elabouré d'une merveille grande: Et là dressant à ma Nymphe un autel, Sur les pilliers de son nom immortel, J'appenderoy mon ame pour offrande. CXXVI Le pensement, qui me fait devenir Haultain et brave, est si doulx que mon ame Desja desja impuissante, se pasme, Yvre du bien qui me doibt avenir. Sans mourir donq, pourray-je soustenir Le doulx combat, que me garde Madame, Puis qu'un penser si brusquement l'entame, Du seul plaisir d'un si doulx souvenir? Helas, Venus, que l'escume féconde, Non loing de Cypre, enfanta dessus l'onde, Si de fortune en ce combat je meurs, Reçoy ma vie, o deesse, et la guide Parmy l'odeur de tes plus belles fleurs, Dans les vergers du paradis de Gnide. CXXVII Quand en songeant ma follastre j'acolle, Laissant mes flancz sus les siens s'allonger, Et que d'un bransle habillement leger, En sa moytié ma moytié je recolle: Amour adonq si follement m'affolle, Qu'un tel abus je ne vouldroy changer, Non au butin d'un rivage estranger, Non au sablon qui jaunoye en Pactole. Mon dieu, quel heur, et quel contentement, M'a fait sentir ce faux recollement, Changeant ma vie en cent metamorphoses: Combien de fois doulcement irrité, Suis-je ore mort, ore resuscité, Parmy l'odeur de mile et mile roses? CXXVIII O de Nepenthe, et de lyesse pleine, Chambrette heureuse, où deux heureux flambeaux, Les plus ardentz du ciel, et les plus beaulx, Me font escorte apres si longue peine. Or je pardonne à la mer inhumaine, Aux flotz, aux ventz, la traison de mes maulx, Puis que par tant et par tant de travaulx, Une main doulce à si doulx port me meine. Adieu tourmente, à dieu naufrage, à dieu, Vous flotz cruelz, ayeux du petit Dieu, Qui dans mon sang a sa flesche souillée: Ores encré dedans le sein du port, Par voeu promis, j'appen dessus le bord Aux dieux marins ma despouille mouillée CXXIX Je parangonne à ta jeune beaulté, Qui tousjours dure en son printemps nouvelle, Ce moys d'Avril, qui ses fleurs renouvelle, En sa plus gaye et verte nouveaulté. Loing devant toy fuyra la cruaulté, Devant luy fuit la saison plus cruelle. Il est tout beau, ta face est toute belle, Ferme est son cours, ferme est ta loyaulté. Il peint les champs de dix mille couleurs, Tu peins mes vers d'un long esmail de fleurs. D'un doulx zephyre il fait onder les plaines, Et toy mon cuoeur d'un souspir larmoyant. D'un beau crystal son front est rousoyant, Tu fais sortir de mes yeulx deux fontaines. CXXX Ce ne sont qu'haims, qu'amorces et qu'appastz, De son bel oeil qui m'alesche en sa nasse, Soyt qu'elle rie, ou soyt qu'elle compasse Au son du Luth le nombre de ses pas. Une mynuit tant de flambeaux n'a pas, Ny tant de sable en Euripe ne passe, Que de beaultez embellissent sa grace, Pour qui j'endure un millier de trespaz. Mais le tourment, qui moyssonne ma vie, Est si plaisant que je n'ay point envie De m'eslongner de sa doulce langueur: Ains face Amour, que mort encores j'aye L'aigre doulceur de l'amoureuse playe, Que deux beaulx yeulx m'encharnent dans le cuoeur. CXXXI Oeil, qui mes pleurs de tes rayons essuye', Sourci, mais ciel des autres le greigneur, Front estoylé, Trophée à mon Seigneur, Qui dans ton jour ses despouilles étuye: Gorge de marbre, où la beaulté s'appuye, Col Albastrin emperlé de bonheur, Tetin d'ivoyre où se niche l'honneur, Sein dont l'espoyr mes travaulx desennuye: Vous avez tant appasté mon desir, Que pour souler la faim de son plaisir, Et nuict et jour il fault qu'il vous revoye. Comme un oyseau, quine peult sejourner, Sans revoler, tourner, et retourner, Aux bordz congneuz pour y trouver sa proye. CXXXII Haulse ton aisle, et d'un voler plus ample, Forçant des ventz l'audace et le pouvoir, Fay, Denisot, tes plumes esmouvoir, Jusques au ciel où les dieux ont leur temple. Là, d'oeil d'Argus, leurs deitez contemple, Contemple aussi leur grace, et leur sçavoir, Et pour ma Dame au parfait concevoir, Sur les plus beaulx fantastique un exemple. Moissonne apres le teint de mille fleurs, Et les detrampe en l'argent de mes pleurs, Que tiedement hors de mon chef je ruë: Puis attachant ton esprit et tes yeulx Dans le patron desrobé sur les dieux, Pein, Denisot, la beaulté qui me tuë. CXXXIII Ville de Bloys, le sejour de Madame, Le nid des Roys et de ma voulonté, Où je suis pris, où je suis surmonté, Par un oeil brun qui m'oultreperce l'ame: Sus le plus hault de sa divine flamme, Pres de l'honneur, en grave magesté, Reveremment se sied la chasteté, Qui tout bon cuoeur de ses vertuz enflamme. Se loge Amour dans tes murs pour jamais, Et son carquoys, et son arc desormais Pendent en toy, comme autel de sa gloire: Puisse il tousjours soubz ses plumes couver Ton chef royal, et nud tousjours laver Le sien crespu dans l'argent de ton Loyre. CXXXIV Heureuse fut l'estoille fortunée, Qui d'un bon oeil ma maistresse apperceut: Heureux le bers, et la main qui la sceut Emmailloter alors qu'elle fut née. Heureuse fut la mammelle emmannée, De qui le laict premier elle receut, Et bienheureux le ventre, qui conceut Si grand beaulté de si grandz dons ornée. Heureux les champs qui eurent cest honneur De la voir naistre, et de qui le bon heur L'Inde et l'Egypte heureusement excelle. Heureux le filz dont grosse elle sera, Mais plus heureux celuy qui la fera Et femme et mere, en lieu d'une pucelle. CXXXV L'astre ascendant, soubz qui je pris naissance, De son regard ne maistrisoyt les cieux; Quand je nasquis il coula dans tes yeulx, Futurs tyrans de mon obeissance. Mon tout, mon bien, mon heur, ma cognoissance, Vint de ses raiz: car pour nous lier mieulx, Tant nous unit son feu presagieux, Que de nous deux il ne fit qu'une essence, En toy je suis, et tu es dedans moy, En moy tu vis, et je vis dedans toy: Ainsi noz toutz ne font qu'un petit monde. Sans vivre en toy je tomberoy là bas: La Salemandre, en ce point, ne vit pas Perdant sa flamme, et le Daulphin son onde. CXXXVI De ton poil d'or en tressés blondissant, Amour ourdit de son arc la ficelle, Il me tira de ta vive estincelle, Le doulx fier traict, qui me tient languissant. Du premier coup j'eusse esté perissant, Sans l'autre coup d'une flesche nouvelle, Qui mon ulcere en santé renouvelle, Et par son coup le coup va guarissant. Ainsi jadis sur la pouldre Troyenne Du souldard Grec la hache pelienne, Du Mysien mit la douleur à fin: Ainsi le trait que ton bel oeil me ruë, D'un mesme coup me garit et me tuë. Hé, quelle Parque a filé mon destin! CXXXVII Ce ris plus doulx que l'oeuvre d'une abeille, Ces doubles liz doublement argentez, Ces diamantz à double ranc plantez Dans le coral de sa bouche vermeille, Ce doulx parler qui les mourantz esveille, Ce chant qui tient mes soucis enchantez, Et ces deux cieulx sur deux astres antez, De ma Deesse annoncent la merveille. Du beau jardin de son printemps riant, Naist un parfum, qui mesme l'orient Embasmeroit de ses doulces aleines. Et de là sort le charme d'une voix, Qui touts raviz fait sauteler les boys, Planer les montz, et montaigner les plaines. CXXXVIII Dieux, si là hault s'enthrosne la pitié, En ma faveur ores, ores, qu'on jette Du feu vangeur la meurtriere sagette, Pour d'un mauvais punir la mauvaistié, Qui seul m'espie, et seul mon amitié Va detraquant, lors que la nuict segrette, Et mon ardeur honteusement discrette, Guident mes pas où m'attent ma Moytié. Accablez, Dieux, d'une juste tempeste L'oeil espion de sa parjure teste, Dont le regard toutes les nuictz me suit: Ou luy donnez l'aveugle destinée Qui aveugla le malheureux Phinée, Pour ne veoir rien qu'une eternelle nuict. CXXXIX J'iray tousjours et resvant et songeant En la doulce heure, où je vy l'angelette, Qui d'esperance et de crainte m'alaitte, Et dans ses yeulx mes destins va logeant. Quel or ondé en tresses s'allongeant Frapoit ce jour sa gorge nouvelette, Et sus son col, ainsi qu'une ondelette Flotte aux zephyrs, au vent alloit nageant? Ce n'estoit point une mortelle femme, Que je vis lors, ny de mortelle dame Elle n'avoit ny le front ny les yeulx: Donques, mon cuoeur, ce ne fut chose estrange Si je fu pris: c'estoyt vrayment un Ange Qui pour nous prendre estoit vollé des cieulx. CXL Espovanté je cherche une fontaine Pour expier un horrible songer, Qui toute nuict ne m'a faict que ronger L'ame effroyée au travail de ma peine. Il me sembloyt que ma doulce inhumaine Crioit, Amy sauve moy du danger, Auquel par force un larron estranger Par les forestz prisonniere m'emmeine. Lors en sursault, où me guidoit la voix, Le fer au poing je brossay dans le boys, Mais en courant apres la desrobée, Du larron mesme assallir me suis veu, Qui me perçant le cuoeur de mon espée M'a fait tomber dans un torrent de feu. CXLI Chanson Las, je n'eusse jamais pensé Veu les ennuiz de ma langueur, Que tu m'eusses recompensé D'une si cruelle rigueur: Mais puis qu'Amour me chasse à tort, Ma seule alegence est la mort. Si fortuné j'eusse apperçu Quand je te vy premierement, Le mal que j'ai depuis receu Pour te servir loyalement: Mon cuoeur qui franc avoyt vescu, N'eust pas esté pris ne vaincu. Mais la doulceur de tes beaulx yeulx, Cent fois asseura mon debvoir, De me donner encore mieulx Que les miens n'esperoient avoyr: La vaine attente d'un tel bien A transformé mon aise en rien. Si tost que je vy ta beaulté, Je me sentis naistre un desir D'assubjetir ma loyaulté Soubz l'empire de ton plaisir, Et des ce jour l'amoureux trait Au cuoeur m'engrava ton pourtrait. Ce fut, Dame, ton bel acueil, Qui pour me rendre serviteur, M'ouvrit par la clef de ton oeil Le paradis de ta grandeur, Que ta saincte perfection Peignit dans mon affection. Et lors pour hostage de moy Desja profondement blessé, Mon cuoeur plain de loyale foy En garde à tes yeulx je laissé: Et fus bien aise de l'offrir, Pour le veoyr doulcement soufrir. Bien qu'il endure jours et nuictz Mainte amoureuse aversité, Le plus cruel de ses ennuiz Luy semble une felicité: Et ne sçauroit jamais vouloyr Qu'autre amour le face douloyr. Un grand rocher qui a le dos Et les piedz toujours oultragez Ore des vens, ore des flos En leurs tempestes enragez, N'est point si ferme que mon cuoeur Contre le choc de ta rigueur. Car luy de plus en plus aymant Ta grace, et ton honnesteté, Semble au pourtrait d'un diamant, Qui pour garder sa fermeté, Se rompt plus tost soubz le marteau, Que se voyr tailler de nouveau. Aussi ne l'or qui peult tenter, Ny autre grace, ny maintien, Ne scauroient dans mon cuoeur enter Un autre portrait que le tien, Et plus tost il mourroit d'ennuy Que d'en soufrir une autre en luy. Il ne fault point pour empescher Qu'une autre dame en ayt sa part, L'environner d'un grand rocher, Ou d'une fosse, ou d'un rempart, Amour te l'a si bien conquis Que plus il ne peult estre aquis. Chanson, les estoilles seront La nuict sans les cieulx allumer, Et plus tost les ventz cesseront De tempester dessus la mer, Que l'orgueil de sa cruaulté Puisse esbranler ma loyaulté. CXLII Un voyle obscur par l'orizon espars Troubloyt le ciel d'une humeur survenue, Et l'air crevé d'une graisle menue Frappoyt à bonds les champz de toutes partz: Desja Vulcan les bras de ses souldardz Hastoyt despit à leur forge cognue, Et Juppiter dans le creux d'une nue Armoyt sa main de l'esclair de ses dardz: Quand ma Nymphette en simple verdugade Cueillant des fleurs, des raiz de son oeillade Essuya l'air grelleux et pluvieux, Des ventz sortiz remprisonna les tropes, Et ralenta les marteaux des Cyclopes, Et de Jupin rasserena les yeulx. CXLIII En aultre part les deux flambeaux de celle Qui m'esclairoyt sont allez faire jour, Voyre un midi, qui d'un stable sejour, Sans annuiter dans les cuoeurs estincelle. Et que ne sont et d'une et d'une aultre aille Mes deux coustez emplumez alentour? Hault par le ciel soubz l'escorte d'Amour Je volleroy comme un Cygne, aupres d'elle. De ses deux raiz ayant percé le flanc, J'empourpreroy mes plumes dans mon sang Pour tesmoigner la peine que j'endure: Et suis certain que ma triste langueur Emouveroyt non seulement son cuoeur De mes soupirs, mais une roche dure. CXLIV Si tu ne veulx les astres despiter En ton malheur, ne metz point en arriere L'humble souspir de mon humble priere: La priere est fille de Juppiter. Quiconque veult la priere eviter Jamais n'acheve une jeunesse entiere, Et voyt tousjours de son audace fiere Jusqu'aux enfers l'orgueil precipiter. Pour ce, orgueilleuse, eschape cest orage: Mollis un peu le roc de ton courage Aux longz souspirs de ma triste langueur: Tousjours le ciel, tousjours l'eau n'est venteuse, Tousjours ne doyt ta beaulté despiteuse Contre ma playe endurcit sa rigueur. CXLV Entre mes bras qu'ores ores n'arrive Celle qui tient ma playe en sa verdeur, Et ma pensée en gelante tiedeur, Sur le tapis de ceste herbeuse rive? Et que n'est elle une Nymphe native De quelque boys? par l'ombreuse froydeur Nouveau Sylvain j'allenteroys l'ardeur Du feu qui m'ard d'une flamme trop vive. Et pourquoy, Cieulx, l'arrest de vos destins Ne m'a fait naistre un de ces Paladins Qui seulz portoyent en crope les pucelles? Et qui tastant, baizant, et devisant, Loing de l'envie, et loing du mesdisant, Dieux, par les boys vivoyent avecques elles? CXLVI Que tout par tout dorenavant se mue: Soyt desormais Amour soulé de pleurs Des chesnes durs puissent naistre les fleurs, Au choc des ventz l'eau ne soyt plus esmue, Du cuoeur des rocz le miel degoute et sue, Soyent du printemps semblables les couleurs, L'esté soyt froid, l'hyver plein de chaleurs, De foy la terre en toutz endroytz soyt nue: Tout soyt changé, puisque le noud si fort Qui m'estraignoyt, et que la seule mort Devoyt couper, ma Dame veult deffaire. Pourquoy d'Amour mesprises tu la loy? Pourquoy fais tu ce qui ne se peult faire? Pourquoy romps tu si faulsement ta foy? CXLVII Lune à l'oeil brun, la dame aux noyrs chevaulx Qui çà qui là, qui hault qui bas te tournent, Et de retours, qui jamais ne sejournent, Traisnent ton char eternel en travaux: A tes desseings les miens ne sont esgaux, Car les amours qui ton cuoeur epoinçonnent, Et ceulx aussi qui mon cuoeur aiguillonnent, Divers souhaitz desirent à leurs maulx. Toy mignotant ton dormeur de Latmie, Tu vouldroys bien qu'une course endormie Emblast le train de ton char qui s'enfuit: Mais moy qu'Amour toute la nuit devore, Las, des le soyr je souhaite l'Aurore, Pour voyr le jour, que me celoyt ta nuit. CXLVIII Une diverse amoureuse langueur, Sans se meurir dans mon ame verdoye, Dedans mes yeulx une fontaine ondoye, Un Montgibel s'enflamme dans mon cuoeur. L'un de son feu, l'autre de sa liqueur, Ore me gele, et ore me fouldroye, Et l'un et l'autre à son tour me guerroye, Sans que l'un soyt dessus l'autre vainqueur. Fais Amour fay, qu'un des deux ayt la place, Ou le seul feu, ou bien la seule glace, Et par l'un d'eux metz fin à ce debat: J'ay seigneur j'ay, j'ay de mourir envie, Mais deux venins n'etouffent point la vie Tandis que l'un à l'autre se combat. CXLIX Puis que cet oeil qui fidelement baille Ses loix aux miens, sur les miens plus ne luict, L'obscur m'est jour, le jour m'est une nuict, Tant son absence asprement me travaille. Le lit me semble un dur camp de bataille, Rien ne me plaist, toute chose me nuit, Et ce penser, qui me suit et resuit, Presse mon cuoeur plus fort qu'une tenaille. Ja prez du Loyr entre cent mille fleurs Soullé d'ennuiz, de regretz et de pleurs, J'eusse mis fin à mon angoysse forte, Sans quelque dieu, qui mon oeil va tournant Vers le païs où tu es sejournant, Dont le bel air sans plus me reconforte. CL Comme le chault ou dedans Erymanthe, Ou sus Rhodope ou sus un autre mont, En beau crystal le blanc des neiges fond Par sa tiedeur lentement vehemente: Ainsi tes yeulx (*eclair qui me tourmente*) Qui cire et neige à leur regard me font, Touchans les miens ja distillez les ont En un ruisseau, qui de mes pleurs s'augmente. Herbes ne fleurs ne sejournent aupres, Ains des Soucis, des Ifz, et des Cypres, Ny d'un verd gay sa rive n'est point pleine. Les autres eaux par les prez vont roulant, Mais ceste ci par mon sein va coulant, Qui nuict et jour bruit et rebruit ma peine. CLI De soingz mordentz et de soucis divers, Soyt sans repos ta paupiere eveillée, Ta levre soyt d'un noyr venin mouillée, Tes cheveulx soyent de viperes couvers. Du sang infait de ces groz lezards vers Soyt ta poictrine et ta gorge souillée, Et d'une oeillade obliquement rouillée Tant que vouldras guigne moy de travers. Tousjours au ciel je leveray la teste, Et d'un escrit qui bruit comme tempeste Je foudroyray de tes Monstres l'effort: Autant de foys que tu seras leur guide Pour m'assaillir dans le seur de mon fort; Autant de foys me sentiras Alcide. CLII De ceste doulce et fielleuse pasture, Dont le surnom s'appelle trop aymer, Qui m'est et sucre, et riagas amer, Sans me souler je pren ma nourriture. Car ce bel oeil, qui force ma nature, D'un si long jeun m'a tant faict epasmer, Que je ne puis ma faim desaffamer, Qu'au seul regard d'une vaine peinture. Plus je la voy, moins souler je m'en puis, Un vray Narcisse en misere je suis: Hé qu'Amour est une cruelle chose! Je cognoy bien qu'il me fera mourir, Et si ne puis ma douleur secourir, Tant j'ay sa peste en mes veines enclose. CLIII Que laschement vous me trompez, mes yeulx, Enamourez d'une figure vaine: O nouveaulté d'une cruelle peine, O fier destin, ô malice des cieulx. Fault il que moy de moymesme envieux, Pour aymer trop les eaux d'une fontaine, Je brusle apres une image incertaine, Qui pour ma mort m'accompaigne en toutz lieux? Et quoy fault il que le vain de ma face, De membre à membre amenuiser me face, Comme une cire aux raiz de la chaleur? Ainsi pleuroyt l'amoureux Cephiside, Quand il sentit dessus le bord humide, De son beau sang naistre une belle fleur. CLIV En ma douleur, las chetif, je me plais, Soyt quand la nuict les feux du ciel augmente, Ou quand l'Aurore enjonche d'Amaranthe Le jour meslé d'un long fleurage espais. D'un joyeux dueil sans faim je me repais: En quelque part où seulet je m'absente, Devant mes yeulx je voy tousjours presente, Celle qui cause et ma guerre, et ma paix. Pour l'aymer trop egalement j'endure Ore un plaisir, ore une peine dure, Qui d'ordre egal viennent mon cuoeur saisir: Et d'un tel miel mon absynthe est si pleine, Qu'autant me plaist le plaisir que la peine, La peine autant comme fait le plaisir. CLV Or que Juppin epoint de sa semence, Hume à longz traitz les feux accoustumez, Et que du chault de ses rains allumez, L'humide sein de Junon ensemence: Or que la mer, or que la vehemence Des ventz fait place aux grandz vaisseaux armez, Et que l'oyseau parmy les boys ramez Du Thracien les tançons recommence: Or que les prez, et ore que les fleurs, De mille et mille et de mille couleurs, Peignent le sein de la terre si gaye, Seul, et pensif, aux rochers plus segretz, D'un cuoeur muét je conte mes regretz, Et par les boys je voys celant ma playe. CLVI Ayant par mort mon cuoeur desalié De son subject, et l'estincele esteinte J'alloy chantant, et la chorde desceinte, Qui si long temps m'avoyt ars, et lié Puis je disoy, Et quelle aultre moytié, Apres la mort de ma moytié si saincte, D'un nouveau feu, et d'une neuve estrainte, Ardra, noura ma seconde amitié? Quand je senti le plus froid de mon ame Se rembraser d'une nouvelle flamme, Encordelée es retz Idaliens: Amour reveult pour eschauffer ma glace, Qu'aultre oeil me brusle, et qu'aultre main m'enlasse, O flamme heureuse, o plus qu'heureux liens. CLVII Puissé-je avoir ceste Fére aussi vive Entre mes bras, qu'elle est vive en mon cuoeur: Un seul moment gariroit ma langueur, Et ma douleur feroit aller à rive. Plus elle court, et plus elle est fuytive, Par le sentier d'audace, et de rigueur, Plus je me lasse, et recreu de vigueur, Je marche apres d'une jambe tardive. Au moins escoute et rallente tes paz: Comme veneur je ne te poursuy pas, Ou comme archer qui blesse à l'impourveue: Mais comme amy piteusement touché Du fer cruel, qu'Amour m'a decoché, Faisant un trait des beaulx raiz de ta veue. CLVIII Contre le ciel mon cuoeur estoit rebelle, Quand le destin, que forçer je ne puis Me traisna voyr la Dame à qui je suis, Ains que vestir ceste escorce nouvelle. Un chaud adonq de moelle en moëlle, De nerfz en nerfz, de conduitz en conduitz, Vint à mon cuoeur, dont j'ay vescu depuis, Or en plaisir, or en peine cruelle. Si qu'en voyant ses beaultez, et combien Elle est divine, il me resouvint bien L'avoir jadis en paradis laissée; Car des le jour que j'en refu blessé, Soit pres ou loing, je n'ay jamais cessé De l'adorer de fait, ou de pensée. CLIX Voyci le bois, que ma sainte Angelette Sus le printemps anime de son chant. Voyci les fleurs que son pied va marchant, Lors que pensive elle s'esbat seullette. Iö voici la prée verdelette, Qui prend vigueur de sa main la touchant, Quand pas à pas pillarde va cherchant Le bel esmail de l'herbe nouvelette. Ici chanter, là pleurer je la vy, Ici soubrire, et là je fus ravy De ses beaulx yeulx par lesquelz je desvie: Ici s'asseoir, là je la vi dancer: Sus le mestier d'un si vague penser Amour ourdit les trames de ma vie. CLX Saincte Gastine, heureuse secretaire De mes ennuis, qui respons en ton bois, Ores en haulte, ores en basse voix, Aux longz souspirs que mon cuoeur ne peult taire: Loyr, qui refrains la course voulontaire Du plus courant de tes flotz vandomoys, Quand acuser ceste beaulté tu m'ois, De qui tousjours je m'affame et m'altere: Si dextrement l'augure j'ay receu, Et si mon oeil ne fut hyer deceu Des doulx regardz de ma doulce Thalie, Dorenavant poete me ferez, Et par la France appellez vous serez, L'un mon laurier, l'aultre ma Castalie. CLXI En ce pandant que tu frappes au but De la vertu, qui n'a point sa seconde, Et qu'à longz traitz tu t'enyvres de l'onde Que l'Ascrean entre les Muses but, Ici, Bayf, où le mont de Sabut Charge de vins son espaulle féconde, Pensif je voy la fuite vagabonde Du Loyr qui traisne à la mer son tribut. Ores un antre, or un desert sauvage, Ore me plaist le segret d'un rivage, Pour essayer de tromper mon ennuy: Mais quelque horreur de forest qui me tienne, Faire ne puis qu'Amour tousjours ne vienne, Parlant à moy, et moy tousjours à luy. CLXII Quel bien auray-je apres avoir esté Si longuement privé des yeulx de celle, Qui le Soleil de leur vive estincelle Rendroyent honteux au plus beau jour d'Esté? Et quel plaisir, voyant le ciel vousté De ce beau front, qui les beaultez recelle, Et ce col blanc, qui de blancheur excelle Un mont de laict sus le jonc cailloté? Comme du Grec la troppe errante et sotte, Afriandée aux doulceurs de la Lote, Sans plus partir vouloyent là séjourner: Ainsi j'ay peur, que ma trop friande ame, R'affriandée aux doulceurs de Madame Ne veille plus dedans moy retourner. CLXIII Puis que je n'ay pour faire ma retraitte. Du Labyrinth qui me va seduysant, Comme Thesée, un filet conduysant Mes paz doubteux dans les erreurs de Crete: Eussé-je au moins une poinctrine faicte, Ou de crystal, ou de verre luysant, Lors tu serois dedans mon cuoeur lisant, De quelle foy mon amour est parfaite. Si tu sçavois de quelle affection Je suis captif de ta perfection, La mort seroit un confort à ma plainte: Et lors peult-estre esprise de pitié, Tu pousserois sur ma despouille esteinte, Quelque souspir de tardive amitié. CLXIV Hà, Belacueil, que ta doulce parolle Vint traistrement ma jeunesse offenser Quand au premier tu l'amenas dancer, Dans le verger, l'amoureuse carolle. Amour adonq me mit à son escolle, Ayant pour maistre un peu sage penser, Qui des le jour me mena commencer Le chapelet de la danse plus folle. Depuis cinq ans dedans ce beau verger, Je voys balant avecque faulx danger, Soubz la chanson d'Allegez moy Madame Le tabourin se nommoit fol plaisir, La fluste erreur, le rebec vain desir, Et les cinq pas la perte de mon ame. CLXV En escrimant un Démon m'eslança Le mousse fil d'une arme rabatue, Qui de sa pointe aux aultres non pointue, Jusques à l'os le coulde m'offença. Ja tout le bras à seigner commença, Quand par pitié la beaulté qui me tue, De l'estancher soigneuse s'evertuë, Et de ses doigtz ma playe elle pança. Las, di-je lors, si tu as quelque envie De soulager les playes de ma vie, Et luy donner sa premiere vigueur, Non ceste ci, mais de ta pitié sonde L'aspre tourment d'une aultre plus profonde, Que vergongneux je cele dans mon cuoeur. CLXVI Tousjours des bois la syme n'est chargée, Soubz les toysons d'un hyver éternel, Tousjours des Dieux le fouldre criminel Ne darde en bas sa menace enragée. Tousjours les ventz, tousjours la mer d'Egée Ne gronde pas d'un orage cruel: Mais de la dent d'un soing continuel, Tousjours tousjours ma vie est oultragée. Plus je me force à le vouloir tuer, Plus il renaist pour mieux s'esvertuer De féconder une guerre en moymesme. O fort Thebain, si ta serve vertu Avoit encor ce monstre combatu, Ce seroit bien de tes faitz le treiziesme. CLXVII Je veus brusler pour m'en voler aux cieux, Tout l'imparfait de ceste escorce humaine, M'eternisant, comme le filz d'Alcméne, Qui tout en feu s'assit entre les Dieux. Ja mon esprit chatouillé de son mieux, Dedans ma chair, rebelle se promeine, Et ja le bois de sa victime ameine Pour s'enflammer aux rayons de tes yeulx. O sainct brazier, ô feu chastement beau, Las, brusle moy d'un si chaste flambeau Qu'abandonnant ma despouille cognue, Nét, libre, et nud, je vole d'un plein sault, Oultre le ciel, pour adorer là hault L'aultre beaulté dont la tienne est venue. CLXVIII Ce fol penser pour s'en voler plus hault, Apres le bien que haultain je desire, S'est emplumé d'ailles joinctes de cire, Propres à fondre aux raiz du premier chault. Luy fait oyseau, dispost de sault en sault, Poursuit en vain l'object de son martire, Et toy, qui peux, et luy doys contredire, Tu le vois bien, Raison, et ne t'en chault. Soubz la clarté d'une estoile si belle, Cesse, penser, de hazarder ton aisle, Ains que te voir en bruslant deplumer: Car pour estaindre une ardeur si cuizante, L'eau de mes yeulx ne seroit suffisante, Ny suffisants toutz les flotz de la mer. CLXIX Or que le ciel, or que la terre est pleine De glaz, de graille esparse en tous endrois, Et que l'horreur des plus frigoreux mois Fait herisser les cheveux de la plaine, Or que le vent, qui mutin se promeine, Rompt les rochers, et desplante les bois, Et que la mer redoublant ses abois, Contre les bordz sa plus grand rage ameine, Amour me brusle, et l'hyver froidureux, Qui gele tout, de mon feu chaleureux Ne gele point l'ardeur, qui tousjours dure: Voyez, Amantz, comme je suis traitté, Je meurs de froid au plus chault de l'Esté, Et de chaleur au cuoeur de la froidure. CLXX Je ne suis point, Muses, acoustumé De voir la nuict vostre dance sacrée: Je n'ay point beu dedans l'onde d'Ascrée, Fille du pied du cheval emplumé. De tes beaulx raiz chastement allumé Je fu poëte: et si ma voix recrée, Et si ma lyre, ou si ma rime agrée, Ton oeil en soit, non Parnase, estimé. Certes le ciel te debvoit à la France, Quand le Thuscan, et Sorgue, et sa Florence, Et son Laurier engrava dans les cieux: Ore trop tard beaulté plus que divine, Tu vois nostre âge, helas, qui n'est pas digne Tant seulement de parler de tes yeulx. CLXXI Ny les desdaingz d'une Nymphe si belle, Ny le plaisir de me fondre en langueur, Ny la fierté de sa doulce rigueur, Ny contre amour sa chasteté rebelle, Ny le penser de trop penser en elle, Ny de mes yeulx la fatale liqueur, Ny mes souspirs messagers de mon cuoeur, Ny de ma flamme une ardeur eternelle, Ny le desir qui me lime et me mord, Ny voir escrite en ma face la mort, Ny les erreurs d'une longue complainte, Ne briseront mon cuoeur de diamant, Que sa beaulté n'y soit tousjours emprainte, Belle fin fait qui meurt en bien aymant. CLXXII Dedans le lit où mal sain je repose, Presque en langueur Madame trespassa Au moys de Juin, quand la fiebvre effaça Son teint d'oeilletz, et ses lévres de rose Une vapeur avec sa fiebvre esclose, Entre les draps son venin delaissa, Qui par destin, diverse me blessa D'une autre fiebvre en mes veines enclose. L'un apres l'autre elle avoyt froyd et chault, Le froyd, le chault jamais ne me default, Et quand l'un croyst l'autre ne diminue: L'aspre tourment tousjours ne la tentoyt, De deux jours l'un sa fiebvre s'allentoyt, Las, mais la mienne est tousjours continue. CLXXIII O traitz fichez dans le but de mon ame, O folle emprise, ô pensers repensez, O vainement mes jeunes ans passez, O miel, ô fiel, dont me repaist Madame, O chault, ô froyd, quilm' englace et m'enflamme, O promptz desirs d'esperance cassez, O doulce erreur, ô paz en vain trassez, O montz, ô rocz, que ma douleur entame, O terre, ô mer, chaos, destins et cieulx, O nuit; ô jour, ô Manes stygieux, O fiere ardeur, ô passion trop forte: O vous Démons, et vous divins Espritz, Si quelque amour quelque foys vous a pris, Voyez pour dieu quelle peine je porte. CLXXIV Las, force m'est qu'en brullant je me taise, Car d'autant plus qu'esteindre je me veux, Plus le desir me r'allume les feux, Qui languissoyent desoubz la morte braize Si suis-je heureux (et cela me rapaize) De plus soufrir que soufrir je ne peulx, Et d'endurer le mal dont je me deulx, Je me deulx, non, mais dont je suis bien aise. Par ce doulx mal j'adoray la beaulté, Qui me liant d'une humble cruaulté Me desnoua les liens d'ignorance. Par luy me vint ce vertueux penser, Qui jusqu'au ciel fit mon cuoeur eslancer, Aillé de foy, d'amour et d'esperance. CLXXV Amour et Mars sont presque d'une sorte, L'un en plein jour, l'autre combat de nuict, L'un aux rivaux, l'autre aux gensdarmes nuit, L'un rompt un huis, l'autre rompt une porte. L'un finement trompe une ville forte, L'autre coyment une garde seduict: L'un un butin, l'autre le gaing poursuit, L'un deshonneur, l'autre dommage apporte. L'un couche à terre, et l'autre gist souvent Devant un huis à la froydeur du vent: L'un boyt meinte eau, l'autre boyt meinte larme. Mars va tout seul, les Amours vont touts seulz: Qui vouldra donc ne languir paresseux, Soyt l'un ou l'autre, amoureux ou gendarme. CLXXVI Jamais au cuoeur ne sera que je n'aye, Soyt que je tombe en l'obly du cercueil, Le souvenir du favorable acueil, Qui regarit et rengregea ma playe. Tant ceste là, pour qui cent mortz j'essaye, Me saluant d'un petit riz de l'oeil, Si doulcement satisfait à mon dueil, Qu'un seul regard les interestz m'en paye. Si donc le bien d'un esperé bon jour, Plein de caresse, apres un long sejour, En cent nectars peult enyvrer mon ame, Quel paradis m'apporteront les nuictz, Où se perdra le rien de mes ennuiz, Evanouy dans le sein de Madame? CLXXVII Au cuoeur d'un val, où deux ombrages sont, Dans un destour, de loing j'avisay celle, Dont la beaulté dedans mon cuoeur se cele, Et les douleurs m'apparoyssent au front. Des boys toffuz voyant le lieu profond, J'armay mon cuoeur d'asseurance nouvelle, Pour luy chanter les maulx que j'ay pour elle, Et les tourmentz que ses beaulx yeulx me font. En cent façons, desja, desja ma langue Avantpensoyt les motz de sa harangue, Ja soulageant de mes peines le faix, Quand un Centaure envieux sur ma vie L'ayant en crope au galop l'a ravie, Me laissant seul, et mes criz imparfaitz. CLXXVIII Veufve maison des beaulx yeulx de Madame, Qui pres et loing me paissent de douleur, Je t'acompare à quelque pré sans fleur, A quelque corps orfelin de son ame. L'honneur du ciel n'est-ce pas ceste flamme Qui donne aux dieux et lumiere et chaleur? Ton ornement n'est ce pas la valeur De son bel oeil, qui tout le monde enflamme? Soyent tes buffetz chargez de masse d'or, Et soyent tes flancz empeinturez encor De mainte histoyre en filz d'or enlassée: Cela, Maison, ne me peult resjouir, Sans voyr en toy ceste Dame, et l'ouyr, Que j'oy tousjours, et voy dans ma pensée. CLXXIX Puis qu'aujourdhuy pour me donner confort, De ses cheveulx ma Maistresse me donne, D'avoyr receu, mon cuoeur, je te pardonne, Mes ennemis au dedans de mon fort. Non pas cheveux, mais un lien bien fort, Qu'Amour me lasse, et que le ciel m'ordonne, Où franchement captif je m'abandonne, Serf volontaire, en volontaire effort. D'un si beau crin le dieu que Déle honore, Son col de laict blondement ne decore, Ny les flambeaux du chef Egyptien, Quand de leurs feux les astres se couronnent, Maugré la nuict ne treluysent si bien, Que ces cheveux qui mes bras environnent. CLXXX Je m'assuroy qu'au changement des cieulx Cest an nouveau romproyt ma destinée, Et que sa trace, en serpent retournée, Adoulciroyt mon travail soucieux: Mais plus qu'il volte en un rond pluvieux Ses frontz lavez d'une humide journée, Cela me dit qu'au cours de ceste année Je pleuveray ma vie par les yeulx. Las, toy qui es de moy la quinte essence, De qui l'humeur sur la mienne a puissance, Ou de tes yeulx serene mes douleurs, Ou bien les miens alambique en fontaine, Pour estoufer le plus vif de ma peine, Dans le ruisseau, qui naistra de mes pleurs. CLXXXI Seconde Aglaure, advienne que l'Envie Rouille ton cuoeur traistrement indiscret, D'avoyr osé publier le secret, Qui bienheuroyt le bonheur de ma vie. Fiere à ton col Tisiphone se lie, Qui d'un remors, d'un soing et d'un regret, Et d'un fouet, d'un serpent, et d'un trait, Sans se lasser punisse ta folie. En ma faveur ce vers injurieux Suyve l'horreur du despit furieux, Dont Archiloc aiguiza son ïambe: Et mon courroux t'ourdisse le licol Du fil meurtrier, que le meschant Lycambe, Pour se saulver estraignit à son col. CLXXXII En nul endroyt, comme a chanté Virgile, La foy n'est seure, et me l'a fait scavoyr Ton jeune cuoeur, mais vieil pour decevoyr, Rompant la sienne infamement fragile. Tu es vrayment et sotte, et mal habile, D'assubjettir les cuoeurs à ton pouvoyr, Jouet à vent, flot prompt à s'esmouvoyr, Beaulté trop belle en ame trop mobile. Helas, Amour, si tu as quelque foys Haussé ton vol soubz le vent de ma voix, Jamais mon cuoeur de son coeur ne racointes. Puisse le ciel sur sa langue envoyer Le plus aigu de sa fouldre à troys pointes Pour le payment de son juste loyer. CLXXXIII Son chef est d'or, son front est un tableau Où je voy peint le gaing de mon dommage, Belle est sa main, qui me fait devant l'age, Changer de teint, de cheveulx, et de peau. Belle est sa bouche, et son soleil jumeau, De neige et feu s'embellit son visage, Pour qui Juppin reprendroyt le plumage, Ore d'un Cygne, or le poyl d'un toreau. Doulx est son ris, qui la Meduse mesme Endurciroyt en quelque roche blesme, Vangeant d'un coup cent mille cruaultez. Mais tout ainsi que le Soleil efface Les moindres feux: ainsi ma foy surpasse Le plus parfaict de toutes ses beaultez. CLXXXIV Tousjours l'erreur, qui seduit les Menades, Ne deçoyt pas leurs espritz estonnez, Tousjours au son des cornetz entonnez, Les mons Troyens ne foulent de gambades. Tousjours le Dieu des vineuses Thyades, N'affolle pas leurs cuoeurs epoinçonnez, Et quelque foys leurs cerveaux forcenez Cessent leur rage et ne sont plus malades. Le Corybente a quelquefoys repos, Et le Curete aux piedz armez dispos, Ne sent tousjours le Tan de sa deesse: Mais la fureur de celle qui me joint, En patience une heure ne me laisse Et de ses yeulx tousjours le cuoeur me point. CLXXXV Bien que les champz, les fleuves et les lieux, Les montz, les boys, que j'ay laissez derriere, Me tiennent loing de ma doulce guerriere, Astre fatal d'où s'ecoule mon mieux: Quelque Demon par le congé des cieulx, Qui presidoyent à mon ardeur premiere, Conduit tousjours d'une aisle coustumiere Sa belle image au sejour de mes yeulx. Toutes les nuictz, impatient de haste, Entre mes bras je rembrasse et retaste Son ondoyant en cent formes trompeur: Mais quand il voyt que content je sommeille, Mocquant mes braz il s'enfuit, et m'esveille, Me laissant plein de vergogne et de peur. CLXXXVI Il faisoyt chault, et le somme coulant Se distilloyt dans mon ame songearde, Quand l'incertain d'une idole gaillarde, Fut doulcement mon dormir affolant. Panchant soubz moy son bel ivoyre blanc, Et mitirant sa langue fretillarde, Me baisotoyt d'une lévre mignarde, Bouche sur bouche et le flanc sus le flanc. Que de coral, que de liz, que de roses, Ce me sembloyt, à pleines mains descloses, Tastay-je lors entre deux manimentz? Mon dieu mon dieu, de quelle doulce aleine, De quelle odeur estoyt sa bouche pleine, De quelz rubiz, et de quelz diamantz! CLXXXVII Ces flotz jumeaulx de laict bien espoissi, Vont et revont par leur blanche valée, Comme à son bord la marine salée, Qui lente va, lente revient aussi. Une distance entre eulx se fait, ainsi Qu'entre deux montz une sente esgalée, En toutz endroitz de neige, devalée, Soubz un hyver doulcement adoulci. Là deux rubiz hault eslevez rougissent, Dont les rayons cest ivoyre finissent De toutes partz unyment arondis: Là tout honneur, là toute grace abonde: Et la beaulté, si quelqu'une est au monde, Vole au sejour de ce beau paradis. CLXXXVIII Quelle langueur ce beau front deshonore? Quel voile obscur embrunit ce flambeau? Quelle palleur despourpre ce sein beau, Qui per à per combat avec l'Aurore? Dieu medecin, si en toy vit encore L'antique feu du Thessale arbrisseau, Las, pren pitié de ce teint damoyseau, Et son lis palle en oeilletz recolore. Et toy Barbu, fidelle gardien Du temple assis au champ Rhagusien, Deflamme aussi le tison de ma vie: S'il vit, je vy, s'il meurt je ne suis riens: Car tant son ame à la mienne est unie, Que ses destins seront suyvis des miens. CLXXXIX D'un Ocëan qui nostre jour limite Jusques à l'autre, on ne voit point de fleur, Qui de beaulté, de grace et de valeur, Puisse combatre au teint de Marguerite. Si riche gemme en Orient eslite Comme est son lustre affiné de bon heur, N'emperla point de la Conche l'honneur Où s'apparut Venus encore petite. Le pourpre esclos du sang Adonien, Le triste ai ai du Telamonien, Ni des Indoys la gemmeuse largesse, Ny toutz les biens d'un rivage estranger, A leurs tresors ne sauroient eschanger Le moindre honneur de sa double richesse. CXC Au plus profond de ma poytrine morte, Sans me tuer une main je reçoy, Qui me pillant entraine avecque soy Mon cuoeur captif, que maistresse elle emporte. Coustume inique, et de mauvaise sorte, Malencontreuse et miserable loy, Tant à grand tort, tant tu es contre moy, Loy sans raison, miserablement forte. Fault il que veuf, seul entre mille ennuiz, Mon lict desert je couve tant de nuictz Hà, que je porte et de haine, et d'envie A ce Vulcan ingrat, et sans pitié, Qui s'opposant aux raiz de ma moytié, Fait eclipser le Soleil de ma vie. CXCI Ren moy mon cuoeur, ren moy mon cuoeur, pillarde, Que tu retiens dans ton sein arresté: Ren moy, ren moy ma doulce liberté Qu'à tes beaulx yeux mal caut je mis en garde. Ren moy ma vie, ou bien la mort retarde, Qui me devance au cours de ta beaulté, Par ne scay quelle honneste cruaulté, Et de plus pres mes angoisses regarde. Si d'un trespas tu payes ma langueur, L'âge à venir maugrayant ta rigueur, Dira sus toy: De ceste fiere amie Puissent les oz reposer durement, Qui de ses yeulx occit meurtrierement Un qui l'avoyt plus chere que sa vie. CXCII Quand le grand oeil dans les Jumeaux arrive, Un jour plus doulx seréne l'Univers, D'espicz crestez ondoyent les champz verdz, Et de couleurs se peinture la rive. Mais quand sa fuite obliquement tardive, Par le sentier qui roulle de travers, Atteint l'Archer, un changement divers De jour, d'espicz, et de couleurs les prive. Ainsi quand l'oeil de ma deesse luit, Dedans mon cuoeur, dans mon cuoeur se produit Un beau printemps qui me donne asseurance: Mais aussi tost que son rayon s'enfuit, De mon printempz il avorte le fruit, Et à myherbe il tond mon esperance. CXCIII Fauche, garçon, d'une main pilleresse, Le bel esmail de la verte saison, Puis à plein poing enjonche la maison Du beau tapis de leur meslange espaisse. Despen du croc ma lyre chanteresse: Je veus charmer, si je puis la poison, Dont un bel oeil, sorcela ma raison Par la vertu d'une oeillade maistresse. Donne moy l'encre, et le papier aussi En cent papiers tesmoingz de mon souci, Je veux tracer la peine que j'endure: En cent papiers plus durs que diamant, A celle fin que la race future Juge du mal que je soufre en aymant. CXCIV Les vers d'Homere entreleuz d'avanture, Soit par destin, par rencontre, ou par sort, En ma faveur chantent tous d'un accord La garison du tourment que j'endure. Ces vieux Barbuz, qui la chose future, Des traitz des mains, du visage, et du port, Vont predisant, annoncent reconfort Aux passions de ma peine si dure. Mesmes la nuict, le somme qui vous mét Doulce en mon lict, augure, me promet Que je verray voz fiertez adoucies: Et que vous seule, oracle de l'amour, Vérifirez dans mes braz quelque jour, L'arrest fatal de tant de propheties. CXCV Un sot Vulcan ma Cyprine faschoit, Mais elle apart qui son courroux ne cele L'un de ses yeulx arma d'une estincelle, De l'autre un lac sur sa face espanchoit. Tandis Amour qui petit se cachoit Folastrement dans le sein de la belle, En l'oeil humide alloit baignant son aisle, Puis en l'ardent ses plumes il sechoit. Ainsi voit on quelquefois en un temps, Rire et pleurer le soleil du printemps, Quand une nuë à demy le traverse. L'un dans les miens darda tant de liqueur, Et l'autre apres tant de flammes au cuoeur, Que pleurs et feux depuis l'heure je verse. CXCVI Mon dieu, quel dueil, et quelles larmes sainctes, Et quelz souspirs Madame alloit formant, Et quelz sanglotz, alors que le tourment D'un teint de mort ses graces avoit peintes. Croysant ses mains à l'estomac estraintes Fichoit au ciel son regard lentement, Et triste apart pleuroit si tristement, Que les rochers se brisoyent de ses plaintes. Les cieux fermez aux criz de sa douleur, Changeans de front, de grace et de couleur, Par sympathie en devindrent malades: Tous renfrognez les astres secouoyent Leurs raiz du chef, telles pitiez nouoyent Dans le cristal de ses moytes oeillades. CXCVII Le feu jumeau de Madame brusloit Par le rayon de sa flamme divine, L'amas pleureux d'une obscure bruine Qui de leur jour la lumière celoit. Un bel argent chauldement s'escouloit Dessus sa joue, en la gorge ivoyrine, Au paradis de sa chaste poitrine, Où l'Archerot ses flesches esmouloit. De neige tiede estoit sa face pleine, D'or ses cheveux, ses deux sourciz d'ebéne, Ses yeulx m'estoyent un bel astre fatal: Roses et liz, où la douleur contrainte Formoit l'accent de sa juste complainte, Feu ses souspirs, ses larmes un crystal. CXCVIII Celuy qui fit le monde façonné Sur le compas de son parfait exemple, Le couronnant des voustes de son temple, M'a par destin ton esclave ordonné. Comme l'esprit, qui sainctement est né Pour voyr son dieu, quand sa face il contemple, De touts ses maulx un salaire plus ample Que de le voyr, ne luy est point donné: Ainsi je pers ma peine coustumiere, Quand à longz traitz j'oeillade la lumiere De ton bel oeil, chefdoeuvre nompareil. Voyla pour quoy, quelque part qu'il sejourne, Tousjours vers luy maulgré moy je me tourne, Comme un Souci aux rayons du soleil. CXCIX Que Gastine ait tout le chef jaunissant De maint citron et mainte belle orenge, Que toute odeur de toute terre estrange, Aille par tout noz plaines remplissant. Le Loyr soit laict, son rempart verdissant En un tapis d'esmeraudes se change, Et le sablon, qui dans Braye se range, D'arenes d'or soit par tout blondissant. Pleuve le ciel des parfumz et des roses, Soyent des grands ventz les aleines encloses, La mer soit calme, et l'air plein de bon heur: Voici le jour, que l'enfant de mon maistre, Naissant au monde, au monde a fait renaistre La foy premiere, et le premier honneur. CC Jeune Herculin, qui des le ventre sainct Fus destiné pour le commun service, Et qui naissant rompis la teste au vice De ton beau nom dedans les astres peint: Quand l'age d'homme aura ton cuoeur atteint, S'il reste encor quelque trac de malice, Le monde adonc ployé soubz ta police Le pourra voyr totalement estaint. En ce pendant crois enfant, et prospere, Et sage apren les haultz faitz de ton pere, Et ses vertuz, et les honneurs des Roys. Puis aultre Hector tu courras à la guerre, Aultre Jason tu t'en iras conquerre, Non la toison, mais les champz Navarroys. CCI Comme on souloit si plus on ne me blasme D'estre tousjours lentement otieux, Je t'en ren grace, heureux trait de ces yeulx, Qui m'ont parfait l'imparfait de mon ame. Ore l'esclair de leur divine flamme, Dressant en l'air mon vol audacieux Pour voir le Tout, m'esleve jusqu'aux cieux, Dont ici bas la partie m'enflamme. Par le moins beau, qui mon penser aisla, Au sein du beau mon penser s'en vola, Epoinçonné d'une manie extreme: Là, du vray beau j'adore le parfait, Là, d'otieux actif je me suis fait, Là je cogneu ma maistresse et moy-mesme. CCII Brave Aquilon, horreur de la Scythie, Le chassenue, et l'ebranlerocher, L'irritemer, et qui fais approcher Aux enfers l'une, aux cieux l'autre partie: S'il te souvient de la belle Orithye, Toy de l'hiver le plus fidele archer, Fais à mon Loyr ses mines relascher, Tant que Madame à rive soit sortie. Ainsi ton front ne soit jamais moyteux; Et ton gosier horriblement venteux, Mugle tousjours dans les cavernes basses, Ainsi les braz des chesnes les plus vieux, Ainsi la terre, et la mer, et les cieux, Tremblent d'effroy quelque part où tu passes. CCIII Soeur de Paris, la fille au roy d'Asie, A qui Phebus en doubte fit avoyr Peu cautement l'aiguillon du scavoyr, Dont sans proffit ton ame fut saisie, Tu variras vers moy de fantaisie, Puis qu'il te plaist (bien que tard) de vouloyr Changer ton Loyre au sejour de mon Loyr, Voyre y fonder ta demeure choysie. En ma faveur le ciel te guide ici, Pour te montrer de plus pres le souci Qui peint au vif de ses couleurs ma face. Vien Nymphe vien, les rochers et les boys Qui de pitié s'enflamment soubz ma voix, De leurs souspirs eschauferont ta glace. CCIV L'or crespelu, que d'autant plus j'honore, Que mes douleurs s'augmentent de son beau, Laschant un jour le noud de son bandeau, S'esparpilloyt sur le sein que j'adore: Mon cuoeur, helas, qu'en vain je r'appelle ore, Vola dedans, ainsi qu'un jeune oyseau, Qui s'enfueillant dedans un arbrisseau, De branche en branche à son plaisir s'essore: Lors que voyci dix beaux doigtz ivoyrins, Qui ramassantz ses blondz filetz orins Pris en leurs retz esclave le lierent. J'eusse crié, mais la peur que j'avoys; Gela mes sens, mes poumons, et ma voix, Et ce pendant le cuoeur ils me pillerent. CCV L'homme est vraiment ou de plomb ou de bois S'il ne tressaut de creinte et de merveille Quand face à face il voit ma nompareille, Ou quand il oit les acors de sa vois. Ou quand, pensive, aus jours des plus beaus mois La voit à part (comme un qui se conseille) Tracer les prés, et d'une main vermeille Trier de ranc les fleurettes de chois: Ou quand l'Esté, lors que le chaut s'avale, Au soir, à l'huis, il la voit, qu'elle égale La soie à l'or d'un pouce ingenieus: Puis de ses dois, qui les roses effacent, Toucher son luc, et d'un tour de ses yeus Piller les coeurs de mile hommes qui passent. CCVI Avec les fleurs et les boutons éclos Le beau printans fait printaner ma peine, Dans chaque nerf, et dedans chaque veine Soufflant un feu qui m'ard jusques à l'os. Le marinier ne conte tant de flos, Quand plus Borée horrible son haleine, Ni de sablons l'Afrique n'est si pleine, Que de tourmens dans mon coeur sont enclos. J'ai tant de mal, qu'il me prendroit envie Cent fois le jour de me trancher la vie, Minant le fort où loge ma langueur, Si ce n'estoit que je tremble de creinte Qu'apres la mort ne fust la plaïe éteinte Du coup mortel qui m'est si dous au coeur. CCVII Si blond, si beau, comme est une toyson Qui mon dueil tue, et mon plaisir renforce, Ne fut onq l'or, que les toreaux par force, Au champ de Mars donnerent à Jason. De ceulx, qui Tyr ont esleu pour maison, Si fine soye en leur main ne fut torse. Ny mousse encor ne revestit escorse, Si tendre qu'elle en la prime saison. Poyl folleton, où nichent mes liesses, Puis que pour moy tes compagnons tu laisses Je sen ramper l'esperance en mon cuoeur: Courage Amour, desja la ville est prise, Lors qu'en deux partz, mutine, se devise, Et qu'une part se vient rendre au vainqueur. CCVIII D'une vapeur enclose soubz la terre, Ne s'est pas fait cest esprit ventueux. Ny par les champs le Loyr impetueux De neige cheute à toute bride n'erre. Le prince Eole en ces moys ne deterre L'esclave orgueil des vents tumultueux, Ny l'Ocean des flotz tempestueux De sa grand clef les sources ne desserre. Seulz mes souspirs ont ce vent enfanté, Et de mes pleurs le Loyr s'est augmenté, Pour le depart d'une beaulté si fiere: Et m'esbays, de tant continuer: Souspirs et pleurs, que je n'ay veu muer Mon cuoeur en vent, et mes yeulx en riviere. CCIX Je suis, je suis plus aise que les Dieus Quand maugré toi tu me baises, Maîtresse: De ton baiser la douceur larronnesse Tout éperdu m'envole jusque aus cieus. Quant est de moi, j'estime beaucoup mieus Ton seul baiser, que si quelque Déesse, En cent façons doucement tenteresse, M'acoloit nu d'un bras delicieus. Il est bien vrai, que tu as de coutume D'entremeller tes baisers d'amertume, Les donnant cours, mais quoy? je ne pourrois Vivre autrement, car mon ame, qui touche Tant de beautés, s'enfuiroit par ma bouche, Et de trop d'aise en ton sein je mourrois. CCX Telle qu'elle est, dedans ma souvenance Je la sen peinte, et sa bouche, et ses yeus, Son dous regard, son parler gratieus, Son dous meintien, sa douce contenance. Un seul Janet, honneur de nostre France, De ses craïons ne la portrairoit mieus, Que d'un Archer le trait ingenieus M'a peint au coeur sa vive remembrance. Dans le coeur donque au fond d'un diamant J'ai son portrait, que je suis plus aimant Que mon coeur mesme. O sainte portraiture, De ce Janet l'artifice mourra Frapé du tans, mais le tien demourra Pour estre vif apres ma sepulture. CCXI Amourette Petite Nymphe folastre, Nymphette que j'idolatre, Ma mignonne dont les yeulx Logent mon pis et mon mieux; Ma doucette, ma sucrée, Ma Grace, ma Cytherée, Tu me doibs pour m'apaiser Mille fois le jour baiser. Avance mon cartier belle, Ma tourtre, ma colombelle, Avance moy le cartier De mon payment tout entier. Demeure, où fuis tu Maistresse? Le desir qui trop me presse, Ne sçauroit arrester tant S'il n'a son payment contant. Revien revien mignonnette, Mon doulx miel, ma violete, Mon oeil, mon cuoeur, mes amours, Ma cruëlle, qui tousjours Treuves quelque mignardise, Qui d'une doulce faintise Peu à peu mes forces fond, Comme on voyt dessus un mont S'escouler la neige blanche: Ou comme la rose franche Pert le pourpre de son teint Du vent de la Bise atteint. Où fuis-tu mon âmelete? Mon diamant, ma perlete? Las, revien, mon sucre doulx, Sur mon sein, sur mes genoux, Et de cent baisers apaise De mon cuoeur la chaulde braise. Donne m'en bec contre bec, Or un moyte, ores un sec, Ore un babillard, et ores Un qui soit plus long encores Que ceulx des pigeons mignards, Couple à couple fretillards, Hà là! ma doulce guerriere, Tire un peu ta bouche arriere, Le dernier baiser donné A tellement estonné De mille doulceurs ma vie, Qu'il me l'a presque ravie, Et m'a fait veoir à demi Le Nautonnier ennemi Et les pleines où Catulle, Et les rives où Tibulle Paz à paz leur promenant', Vont encores maintenant De leurs bouchettes blesmies Rebaisotans leurs amies. CCXII Des Grecs marris l'industrieuse Helene, Et des Troïens ouvrageoit les combas: Dessus ta gaze en ce point tu t'ebas, Traçant le mal duquel ma vie est pleine. Mais tout ainsi, maitresse, que ta leine D'un filet noir figure mon trespas, Tout au rebours, pourquoi ne peins-tu, las! De quelque verd un espoir à ma peine? Las! je ne voi sur ta gaze rangé Sinon du noir, sinon de l'orangé, Tristes témoins de ma longue soufrance. O fier destin, son oeil ne me defait Tant seulement, mais tout ce qu'elle fait Ne me promet qu'une desesperance. CCXIII Mon Dieu, que j'aime à