Recueils romains Joachim Du Bellay Les Antiquitez de Rome Au Roy I III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XX XXI XXII XXIII XXIV XXV XXVI XXVII XXVIII XXIX XXX XXXI XXXII Le songe I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV Les regrets Quem, Lector, tibi... A son livre I II III IV V VI VII VIII IX XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XX XXI XXII XXIII XXIV XXV XXVI XXVII XXVIII XXIX XXX XXXI XXXII XXXIII XXXIV XXXV XXXVI XXXVII XXXVIII XXXIX XL XLI XLII XLIII XLIV XLV XLVI XLVII XLVIII XLIX LI LII LIII LIV LV LVI LVII LVIII LIX LX LXI LXII LXIII LXIV LXV LXVI LXVII LXVIII LXIX LXX LXXI LXXII LXXIII LXXIV LXXV LXXVI LXXVII LXXVIII LXXIX LXXX LXXXI LXXXII LXXXIII LXXXIV LXXXV LXXXVI LXXXVII LXXXVIII LXXXIX XC XCI XCII XCIII XCIV XCV XCVI XCVII XCVIII XCIX C CI CII CIII CIV CV CVI CVII CVIII CLX CX CXI CXII CXIII CXIV CXV CXVI CXVII CXVIII CXIX CXX CXXI CXXII CXXIII CXXIV CXXV CXXVI CXXVII CXXVIII CXXIX CXXX CXXXI CXXXII CXXXIII CXXXIV CXXXV CXXXVI CXXXVII CXXXVIII CXXXIX CXL CXLI CXLII CXLIII CXLIV CXLV CXLVI CXLVII CXLVIII CXLIX CL CLI CLII CLIII CLIV CLV CLVI CLVII CLVIII CLIX CLX CLXI CLXII CLXIII CLXIV CLXV CLXVI CLXVII CLXVIII CLXIX CLXX CLXXI CLXXII CLXXIII CLXXIV CLXXV CLXXVI CLXXVII CLXXVIII CLXXIX CLXXX CLXXXI CLXXXII CLXXXIII CLXXXIV CLXXXV CLXXXVI CLXXXVII CLXXXVIII CLXXXIX CXC CXCI Le Poète Courtisan Je ne veulx... Divers jeux rustiques Au lecteur A Monsieur Duthier, Conseiller du Roy et secrétaire d'Estat I - Le Moretum de Virgile Voeuz rustiques du Latin de Naugerius. II. A Ceres III. D'un vanneur de blé, aux vents IV. A Ceres, à Bacchus et à Palès V. Sur le mesme subject VI. D'un berger, a pan VII. D'un chasseur VIII. D'un vigneron, à Bacchus IX. De deux Amants, à Vénus X. D'une nymphe, à Diane XI. Epitaphe d'un chien XII. A Vénus XIII. Estrene d'un tableau XIV. Villanelle XV. Le combat d'Hercule et d'Achéloys XVI. Chant de l'amour et du primtemps XVII. Chant de l'amour, et de l'hyver XVIII. De sa peine, et des beautez de sa dame XIX. A Olivier de Magni sur les perfections de sa dame XXI. Elégie d'amour XXII. Chanson XXIII. Bayser XXIV. Autre Bayser XXV. Complainte des Satyres aux nymphes XXVI. Sur un chappelet de roses XXVIII. Epitaphe d'un chat XXIX. Epitaphe de l'Abbé Bonnet XXX. A Bertran Bergier XXXI. Epitaphe d'un flambeau XXXII. Contre une vieille XXXIII. Elégie amoureuse XXXIV. La courtisanne repentie XXXV. La contre-repentie XXXVI. La vieille courtisanne XXXVII. Métamorphose d'une rose XXXVIII. Hymne de la surdité Les Antiquitez de Rome Au Roy Ne vous pouvant donner ces ouvrages antiques Pour vostre Sainct-Germain, ou pour Fontainebleau, Je les vous donne (Sire) en ce petit tableau Peint, le mieux que j'ay peu, de couleurs poëtiques. Qui mis sous vostre nom devant les yeux publiques, Si vous le daignez voir en son jour le plus beau, Se pourra bien vanter d'avoir hors du tumbeau Tiré des vieux Romains les poudreuses reliques. Que vous puissent les Dieux un jour donner tant d'heur, De rebastir en France une telle grandeur Que je la voudrois bien peindre en vostre langage: Et peult estre, qu'à lors vostre grand' Majesté Repensant à mes vers, diroit qu'ilz ont esté De vostre Monarchie un bienheureux presage. I Divins Esprits, dont la poudreuse cendre, Gist sous le faix de tant de murs couverts, Non vostre loz, qui vif par voz beaux vers Ne se verra sous la terre descendre, Si des humains la voix se peult estendre Depuis icy jusqu'au fond des enfers, Soient à mon cry les abysmes ouvers, Tant que d'abas vous me puissiez entendre. Trois fois cernant sous le voile des cieux De vos tumbeaus le tour devocieux, A haulte voix trois fois je vous appelle: J'invoque icy vostre antique fureur, En ce pendant que d'une saincte horreur Je vays chantant vostre gloire plus belle. II II Le Babylonien ses haults murs vantera, Et ses vergers en l'air, de son Ephesienne La Grece descrira la fabrique ancienne, Et le peuple du Nil ses pointes chantera: La mesme Grece encor vanteuse publira De son grand Juppiter l'image Olympienne, Le Mausole sera la gloire Carienne, Et son vieux labyrinth' la Crete n'oublira: L'antique Rhodien elevera la gloire De son fameux Colosse, au temple de Memoire: Et si quelque oeuvre encor digne se peult vanter De marcher en ce ranc, quelque plus grand' faconde Le dira: quant à moy pour tous je veulx chanter Les sept Costaux Romains, sept miracles du monde. III Nouveau venu qui cherches Rome en Rome, Et rien de Rome en Rome n'apperçois, Ces vieux palais, ces vieux arcz que tu vois, Et ces vieux murs, c'est ce que Rome on nomme. Voy quel orgueil, quelle ruine: et comme Celle qui mist le monde sous ses loix Pour donter tout, se donta quelquefois, Et devint proye au temps, qui tout consomme. Rome de Rome est le seul monument, Et Rome Rome a vaincu seulement, Le Tybre seul, qui vers la mer s'enfuit, Reste de Rome. O mondaine inconstance! Ce qui est ferme, est par le temps destruit, Et ce qui fuit, au temps fait resistence. IV Celle qui de son chef les estoilles passoit, Et d'un pied sur Thetis, l'autre dessous l'Aurore, D'une main sur le Scythe, et l'autre sur le More, De la terre, et du ciel, la rondeur compassoit: Juppiter ayant peur, si plus elle croissoit, Que l'orgueil des Geans se relevast encore, L'accabla sous ces monts, ces sept monts qui sont ore Tumbeaux de la grandeur qui le ciel menassoit. Il luy mist sur le chef la croppe Saturnale, Puis dessus l'estomac assist la Quirinale, Sur le ventre il planta l'antique Palatin: Mist sur la dextre main la hauteur Celienne, Sur la senestre assist l'eschine Exquilienne, Viminal sur un pied, sur l'autre l'Aventin. V Qui voudra voir tout ce qu'ont peu nature, L'art, et le ciel (Rome) te vienne voir: J'entens s'il peult ta grandeur concevoir Par ce qui n'est que ta morte peinture. Rome n'est plus, et si l'architecture Quelque umbre encor de Rome fait revoir, C'est comme un corps par magique sçavoir Tiré de nuict hors de sa sepulture. Le corps de Rome en cendre est devallé, Et son esprit rejoindre s'est allé Au grand esprit de ceste masse ronde. Mais ses escripts, qui son loz le plus beau Malgré le temps arrachent du tumbeau, Font son idole errer parmy le monde. VI Telle que dans son char la Berecynthienne Couronnee de tours, et joyeuse d'avoir Enfanté tant de Dieux, telle se faisoit voir En ses jours plus heureux ceste ville ancienne: Ceste ville; qui fut plus que la Phrygienne Foisonnante en enfans, et de qui le pouvoir Fut le pouvoir du monde, et ne se peut revoir Pareille à sa grandeur, grandeur sinon la sienne. Rome seule pouvoit à Rome ressembler, Rome seule pouvoit Rome faire trembler: Aussi n'avoit permis l'ordonnance fatale Qu'autre pouvoir humain, tant fust audacieux, Se vantast d'égaler celle qui fit égale Sa puissance à la terre, et son courage aux cieux. VII Sacrez costaux, et vous sainctes ruines, Qui le seul nom de Rome retenez, Vieux monuments, qui encor soustenez L'honneur poudreux de tant d'ames divines, Arcz triomphaux, pointes du ciel voisines, Qui de vous voir le ciel mesme estonnez, Las peu à peu cendre vous devenez, Fable du peuple, et publiques rapines! Et bien qu'au temps pour un temps facent guerre Les bastimens, si est-ce que le temps Oeuvres et noms finablement atterre. Tristes desirs, vivez donques contents: Car si le temps finist chose si dure, Il finira la peine que j'endure. VIII Les Antiquitez de Rome Par armes et vaisseaux Rome donta le monde, Et pouvoit on juger qu'une seule cité, Avoit de sa grandeur le terme limité Par la mesme rondeur de la terre, et de l'onde. Et tant fut la vertu de ce peuple feconde En vertueux nepveux, que sa postérité Surmontant ses ayeux en brave auctorité. Mesura le hault ciel à la terre profonde: Afin qu'ayant rangé tout pouvoir sous sa main, Rien ne peust estre borne à l'empire Romain: Et que si bien le temps destruit les Republiques, Le temps ne mist si bas la Romaine hauteur, Que le chef deterré aux fondemens antiques Qui prindrent nom de luy, fust découvert menteur. IX Astres cruelz, et vous Dieux inhumains, Ciel envieux, et marastre Nature, Soit que par ordre, ou soit qu'à l'aventure Voyse le cours des affaires humains, Pourquoy jadis ont travaillé voz mains A façonner ce monde qui tant dure? Ou que ne fut de matiere aussi dure Le brave front de ces palais Romains? Je ne dy plus la sentence commune, Que toute chose au dessous de la Lune Est corrompable, et sugette à mourir: Mais bien je dy (et n'en veuille desplaire A qui s'efforce enseigner le contraire) Que ce grand Tout doit quelquefois perir. X Plus qu'aux bords Aeteans le brave filz d'Aeson Qui par enchantement conquist la riche laine, Des dents d'un vieil serpent ensemençant la plaine N'engendra de soldatz au champ de la toison, Ceste Ville qui fut en sa jeune saison Un Hydre de guerriers, se vid bravement pleine De braves nourrissons, dont la gloire hautaine A remply du Soleil l'une et l'autre maison. Mais qui finalement, ne se trouvant au monde Hercule qui dontast semence tant feconde, D'une horrible fureur l'un contre l'autre armez, Se moissonnarent tous par un soudain orage, Renouvelant entre eulx la fraternelle rage, Qui aveugla jadis les fiers soldatz semez. XI Mars vergongneux d'avoir donné tant d'heur A ses nepveux, que l'impuissance humaine Enorgueillie en l'audace Romaine Sembloit fouler la celeste grandeur, Refroidissant ceste premiere ardeur Dont le Romain avoit l'ame si pleine, Soufla son feu, et d'une ardente haleine Vint eschauffer la Gottique froideur. Ce peuple adonc, nouveau fils de la terre, Dardant par tout les fouldres de la guerre, Ces braves murs accabla sous sa main, Puis se perdit dans le sein de sa mere, Afin que nul, fust-ce des Dieux le pere, Se peust vanter de l'empire Romain. XII Telz que lon vid jadis les enfans de la Terre Plantez dessus les monts pour escheller les cieux, Combattre main à main la puissance des Dieux, Et Juppiter contre eux qui ses fouldres desserre: Puis tout soudainement renversez du tonnerre. Tumber deça dela ces squadrons furieux, La Terre gemissante, et le Ciel glorieux D'avoir à son honneur achevé ceste guerre: Tel encor' on a veu par dessus les humains Le front audacieux des sept costaux Romains Lever contre le ciel son orgueilleuse face: Et telz ores on void ces champs deshonnorez Regretter leur ruine, et les Dieux asseurez Ne craindre plus là hault si effroyable audace. XIII Ny la fureur de la flamme enragee, Ny le trenchant du fer victorieux, Ny le degast du soldat furieux, Qui tant de fois (Rome) t'a saccagee, Ny coup sur coup ta fortune changee, Ny le ronger des siecles envieux, Ny le despit des hommes et des Dieux, Ny contre toy ta puissance rangee, Ny l'ebranler des vents impetueux, Ny le débord de ce Dieu tortueux Qui tant de fois t'a couvert de son onde, Ont tellement ton orgueil abbaissé, Que la grandeur du rien, qu'ilz t'ont laissé, Ne face encor' esmerveiller le monde. XIV Comme on passe en aesté le torrent sans danger, Qui souloit en hyver estre roy de la plaine, Et ravir par les champs d'une fuite hautaine L'espoir du laboureur, et l'espoir du berger: Comme on void les coüards animaux oultrager Le courageux lyon gisant dessus l'arene, Ensanglanter leurs dents, et d'une audace vaine Provoquer l'ennemy qui ne se peult vanger: Et comme devant Troye on vid des Grecz encor Braver les moins vaillans autour du corps d'Hector: Ainsi ceulx qui jadis souloient, à teste basse, Du triomphe Romain la gloire accompagner, Sur ces pouldreux tombeaux exercent leur audace, Et osent les vaincuz les vainqueurs desdaigner. XV Palles Esprits, et vous Umbres pouldreuses, Qui jouissant de la clarté du jour Fistes sortir cet orgueilleux sejour, Dont nous voyons les reliques cendreuses: Dictes Esprits (ainsi les tenebreuses Rives de Styx non passable au retour, Vous enlassant d'un trois fois triple tour, N'enferment point voz images umbreuses) Dictes moy donc (car quelqu'une de vous Possible encor se cache icy dessous) Ne sentez vous augmenter vostre peine, Quand quelquefois de ces costaux Romains Vous contemplez l'ouvrage de voz mains N'estre plus rien qu'une pouldreuse plaine? XVI Comme lon void de loing sur la mer courroucee Une montagne d'eau d'un grand branle ondoyant, Puis trainant mille flotz, d'un gros choc abboyant Se crever contre un roc, où le vent l'a poussee, Comme on void la fureur par l'Aquilon chassee D'un sifflement aigu l'orage tournoyant, Puis d'une aelle plus large en l'air s'esbanoyant Arrester tout à coup sa carriere lassee: Et comme on void la flamme ondoyant en cent lieux Se rassemblant en un, s'aguiser vers les cieux, Puis tumber languissante: ainsi parmy le monde Erra la monarchie: et croissant tout ainsi Qu'un flot, qu'un vent, qu'un feu, sa course vagabonde Par un arrest fatal s'est venue perdre icy. XVII Tant que l'oyseau de Juppiter vola, Portant le feu, dont le ciel nous menace, Le ciel n'eut peur de l'effroyable audace Qui des Geans le courage affolla: Mais aussi tost que le Soleil brusla L'aelle qui trop se fit la terre basse, La terre mist hors de sa lourde masse L'antique horreur qui le droit viola. Alors on vid la corneille Germaine Se deguisant feindre l'aigle Romaine, Et vers le ciel s'eslever de rechef Ces braves monts autrefois mis en pouldre, Ne voyant plus voler dessus leur chef Ce grand oyseau ministre de la fouldre. XVIII Ces grands monceaux pierreux, ces vieux murs que tu vois, Furent premierement le cloz d'un lieu champestre: Et ces braves palais dont le temps s'est fait maistre, Cassines de pasteurs ont esté quelquefois. Lors prindrent les bergers les ornemens des Roys, Et le dur laboureur de fer arma sa dextre: Puis l'annuel pouvoir le plus grand se vid estre, Et fut encor plus grand le pouvoir de six mois: Qui, fait perpetuel, creut en telle puissance, Que l'aigle Imperial de luy print sa naissance: Mais le Ciel s'opposant à tel accroissement, Mist ce pouvoir es mains du successeur de Pierre, Qui sous nom de pasteur, fatal à ceste terre, Monstre que tout retourne à son commencement. XIX Tout le parfait dont le ciel nous honnore, Tout l'imperfait qui naist dessous les cieux, Tout ce qui paist noz esprits et noz yeux, Et tout cela qui noz plaisirs devore: Tout le malheur qui nostre aage dedore, Tout le bonheur des siecles les plus vieux, Rome du temps de ses premiers ayeux Le tenoit clos, ainsi qu'une Pandore. Mais le destin debrouillant ce Caos, Où tout le bien et le mal fut enclos, A fait depuis que les vertus divines Volant au ciel ont laissé les pechez, Qui jusqu'icy se sont tenus cachez Sous les monceaux de ces vieilles ruines. XX Non autrement qu'on void la pluvieuse nüe Des vapeurs de la terre en l'air se soulever, Puis se courbant en arc, à fin de s'abrever, Se plonger dans le sein de Thetis la chenue, Et montant derechef d'où elle estoit venue, Sous un grand ventre obscur tout le monde couver, Tant que finablement on la void se crever Or' en pluie, or' en neige, or' en gresle menue: Ceste ville qui fut l'ouvrage d'un pasteur S'élevant peu à peu, creut en telle hauteur, Que Royne elle se vid de la terre et de l'onde: Tant que ne pouvant plus si grand faix soustenir, Son pouvoir dissipé s'écarta par le monde, Monstrant que tout en rien doit un jour devenir. XXI Celle que Pyrrhe et le Mars de Libye N'ont sceu donter, celle brave cité Qui d'un courage au mal exercité Soustint le choc de la commune envie, Tant que sa nef par tant d'ondes ravie Eut contre soy tout le monde incité, On n'a point veu le roc d'adversité Rompre sa course heureusement suivie: Mais defaillant l'object de sa vertu, Son pouvoir s'est de luymesme abbatu, Comme celuy, que le cruel orage A longuement gardé de faire abbord, Si trop grand vent le chasse sur le port, Dessus le port se void faire naufrage. XXII Quand ce brave sejour, honneur du nom Latin Qui borna sa grandeur d'Afrique, et de la Bize, De ce peuple qui tient les bords de la Tamize, Et de celuy qui void esclore le matin, Anima contre soy d'un courage mutin Ses propres nourrissons, sa despouille conquise, Qu'il avoit par tant d'ans sur tout le monde acquise, Devint soudainement du monde le butin: Ainsi quand du grand Tout la fuite retournee Où trentesix mil' ans ont sa course bornee, Rompra des elemens le naturel accord, Les semences qui sont meres de toutes choses, Retourneront encor' à leur premier discord, Au ventre du Caos eternellement closes. XXIII O que celuy estoit cautement sage, Qui conseilloit pour ne laisser moisir Ses citoiens en paresseux loisir, De pardonner aux rampars de Cartage! Il prevoyoit que le Romain courage Impatient du languissant plaisir, Par le repos se laisseroit saisir A la fureur de la civile rage. Aussi void-on qu'en un peuple ocieux, Comme l'humeur en un corps vicieux, L'ambition facilement s'engendre. Ce qui advint, quand l'envieux orgueil De ne vouloir ny plus grand, ny pareil, Rompit l'accord du beaupere et du gendre. XXIV Si l'aveugle fureur, qui cause les batailles, Des pareilz animaux n'a les coeurs allumez, Soient ceulx qui vont courant, ou soient les emplumez, Ceulx-là qui vont rampant, ou les armez d'escailles: Quelle ardente Erinnys de ses rouges tenailles Vous pinsetoit les coeurs de rage envenimez, Quand si cruellement l'un sur l'autre animez Vous destrempiez le fer en voz propres entrailles? Estoit-ce point (Romains) vostre cruel destin, Ou quelque vieil peché qui d'un discord mutin Exerçoit contre vous sa vengeance eternelle? Ne permettant des Dieux le juste jugement, Voz murs ensanglantez par la main fraternelle Se pouvoir asseurer d'un ferme fondément. XXV Que n'ay-je encore la harpe Thracienne, Pour réveiller de l'enfer paresseux Ces vieux Cesars, et les Umbres de ceux Qui ont basty ceste ville ancienne? Ou que je n'ay celle Amphionienne, Pour animer d'un accord plus heureux De ces vieux murs les ossemens pierreux, Et restaurer la gloire Ausonienne? Peusse-je aumoins d'un pinceau plus agile Sur le patron de quelque grand Virgile De ces palais les protraits façonner: J'entreprendrois, veu l'ardeur qui m'allume, De rebastir au compas de la plume Ce que les mains ne peuvent maçonner. XXVI Qui voudroit figurer la Romaine grandeur En ses dimensions, il ne luy faudroit querre A la ligne, et au plomb, au compas, à l'equerre Sa longueur et largeur, hautesse et profondeur: Il luy faudroit cerner d'une egale rondeur Tout ce que l'Ocean de ses longs bras enserre, Soit où l'Astre annuel eschauffe plus la terre, Soit où soufle Aquilon sa plus grande froideur. Rome fut tout le monde, et tout le monde est Rome. Et si par mesmes noms mesmes choses on nomme, Comme du nom de Rome on se pourroit passer, La nommant par le nom de la terre et de l'onde: Ainsi le monde on peult sur Rome compasser, Puis que le plan de Rome est la carte du monde. XXVII Toy qui de Rome emerveillé contemples L'antique orgueil, qui menassoit les cieux, Ces vieux palais, ces monts audacieux, Ces murs, ces arcs, ces thermes, et ces temples, Juge, en voyant ces ruines si amples, Ce qu'a rongé le temps injurieux, Puis qu'aux ouvriers les plus industrieux Ces vieux fragmens encor servent d'exemples. Regarde apres, comme de jour en jour Rome fouillant son antique sejour, Se rebastit de tant d'oeuvres divines: Tu jugeras, que le demon Romain S'efforce encore d'une fatale main Ressusciter ces pouldreuses ruines. XXVIII Qui a veu quelquefois un grand chesne asseiché, Qui pour son ornement quelque trophee porte, Lever encor' au ciel sa vieille teste morte, Dont le pied fermement n'est en terre fiché, Mais qui dessus le champ plus qu'à demy panché Monstre ses bras tous nuds, et sa racine torte, Et sans fueille umbrageux, de son poix se supporte Sur son tronc nouailleux en cent lieux esbranché: Eh bien qu'au premier vent il doive sa ruine, Et maint jeune à l'entour ait ferme la racine, Du devot populaire estre seul reveré. Qui tel chesne a peu voir, qu'il imagine encores Comme entre les citez, qui plus florissent ores, Ce vieil honneur pouldreux est le plus honnoré. XXIX Tout ce qu'Egypte en poincte façonna, Tout ce que Grece à la Corinthienne, A l'Ionique, Attique, ou Dorienne Pour l'ornement des temples maçonna: Tout ce que l'art de Lysippe donna, La main d'Apelle, ou la main Phidienne, Souloit orner ceste Ville ancienne, Dont la grandeur le ciel mesme estonna. Tout ce qu'Athene' eut onques de sagesse, Tout ce qu'Asie eut onques de richesse, Tout ce qu'Afrique eut onques de nouveau, S'est veu icy. O merveille profonde! Rome vivant fut l'ornement du monde, Et morte elle est du monde le tumbeau. XXX Comme le champ semé en verdure foisonne, De verdure se haulse en tuyau verdissant, Du tuyau se herisse en epic florissant, D'epic jaunit en grain que le chauld assaisonne: Et comme en la saison le rustique moissonne Les undoyans cheveux du sillon blondissant, Les met d'ordre en javelle, et du blé jaunissant Sur le champ despouillé mille gerbes façonne: Ainsi de peu à peu creut l'Empire Romain, Tant qu'l fut despouillé par la Barbare main, Qui ne laissa de luy que ces marques antiques, Que chacun va pillant: comme on void le gleneur Cheminant pas à pas recueillir les reliques De ce qui va tumbant apres le moissonneur. XXXI De ce qu'on ne void plus qu'une vague campagne Où tout l'orgueil du monde on a veu quelquefois, Tu n'en n'es pas coupable, ô quiconques tu sois Que le Tygre, et le Nil, Gange, et Euphrate baigne: Coupables n'en sont pas l'Afrique ny l'Espaigne, Ny ce peuple qui tient les rivages Anglois, Ny ce brave soldat qui boit le Rhin Gaulois, Ny cet autre guerrier, nourrisson d'Alemaigne. Tu en es seule cause, ô civile fureur, Qui semant par les champs l'Emathienne horreur, Armas le propre gendre encontre son beaupere: Afin qu'estant venue à son degré plus hault, La Romaine grandeur trop longuement prospere, Se vist ruer à bas d'un plus horrible sault. XXXII Esperez vous que la posterité Doive (mes vers) pour tout jamais vous lire? Esperez vous que l'oeuvre d'une lyre Puisse acquerir telle immortalité? Si sous le ciel fust quelque eternité, Les monuments que je vous ay fait dire, Non en papier, mais en marbre et porphyre, Eussent gardé leur vive antiquité. Ne laisse pas toutefois de sonner Luth, qu'Apollon m'a bien daigné donner: Car si le temps ta gloire ne desrobbe, Vanter te peuls, quelque bas que tu sois, D'avoir chanté le premier des François, L'antique honneur du peuple à longue robbe. Le songe I C'estoit alors que le present des Dieux Plus doulcement s'écoule aux yeux de l'homme, Faisant noyer dedans l'oubly du somme Tout le soucy du jour laborieux, Quand un Demon apparut à mes yeux Dessus le bord du grand fleuve de Rome, Qui m'appelant de nom dont je me nomme, Me commanda regarder vers les cieux: Puis m'escria, Voy (dit-il) et contemple Tout ce qui est compris sous ce grand temple, Voy comme tout n'est rien que vanité. Lors cognoissant la mondaine inconstance, Puis que Dieu seul au temps fait resistence, N'espere rien qu'en la divinité. II Sur la croppe d'un mont je vis une Fabrique De cent brasses de hault. Cent columnes d'un rond Toutes de diamant ornoient le brave front: Et la façon de l'oeuvre estoit à la Dorique. La muraille n'estoit de marbre ny de brique, Mais d'un luisant crystal, qui du sommet au fond Elançoit mille rayz de son ventre profond Sur cent degrez dorez du plus fin or d'Afrique. D'or estoit le lambriz, et le sommet encor Reluisoit escaillé de grandes lames d'or: Le pavé fut de jaspe, et d'esmeraulde fine. O vanité du monde! un soudain tremblement Faisant crouler du mont la plus basse racine, Renversa ce beau lieu depuis le fondement. III Puis m'apparut une Poincte aguisee D'un diamant de dix piedz en carré, A sa hauteur justement mesuré, Tant qu'un archer pourroit prendre visee. Sur ceste Poincte une urne fut posee De ce metal sur tous plus honnoré: Et reposoit en ce vase doré D'un grand Caesar la cendre composee. Aux quatre coings estoient couchez encor Pour pedestal quatre grands lyons d'or, Digne tumbeau d'une si digne cendre. Las rien ne dure au monde que torment! Je vy du ciel la tempeste descendre, Et fouldroyer ce brave monument. IV Je vy hault eslevé sur columnes d'ivoire, Dont les bases estoient du plus riche metal, A chapiteaux d'albastre, et frizes de crystal, Le double front d'un arc dressé pour la memoire. A chaque face estoit protraicte une victoire, Portant aelles au doz, avec habit Nymphal, Et hault assise y fut sur un char triomphal Des Empereurs Romains la plus antique gloire. L'ouvrage ne monstroit un artifice humain, Mais sembloit estre fait de celle propre main Qui forge en aguisant la paternelle fouldre. Las je ne veulx plus voir rien de beau sous les cieux, Puis qu'un oeuvre si beau j'ay veu devant mes yeux, D'une soudaine cheute estre reduict en pouldre. V Et puis je vy l'Arbre Dodonien Sur sept costaux espandre son umbrage, Et les vainqueurs ornez de son fueillage Dessus le bord du fleuve Ausonien. Là fut dressé maint trophee ancien, Mainte despouille, et maint beau tesmoignage De la grandeur de ce brave lignage Qui descendit du sang Dardanien. J'estois ravy de voir chose si rare, Quand de paisans une troppe barbare Vint oultrager l'honneur de ces rameaux. J'ouy le tronc gemir sous la congnee, Et vy depuis la souche desdaignee Se reverdir en deux arbres jumeaux. VI Une Louve je vy sous l'antre d'un rocher Allaictant deux bessons. Je vis à sa mamelle Mignardement joüer ceste couple jumelle, Et d'un col allongé la Louve les lecher. Je la vy hors de là sa pasture chercher, Et courant par les champs, d'une fureur nouvelle Ensanglanter la dent et la patte cruelle Sur les menus troppeaux pour sa soif estancher. Je vy mille veneurs descendre des montagnes, Qui bornent d'un costé les Lombardes campagnes, Et vy de cent espieux luy donner dans le flanc. Je la vy de son long sur la plaine estendue Poussant mille sanglotz, se veautrer en son sang, Et dessus un vieux tronc la despouille pendue. VII Je vy l'Oyseau, qui le Soleil contemple, D'un foible vol au ciel s'avanturer, Et peu à peu ses aelles asseurer, Suivant encor le maternel exemple. Je le vy croistre, et d'un voler plus ample Des plus hauts monts la hauteur mesurer, Percer la nuë, et ses aelles tirer Jusques au lieu, où des Dieux est le temple. Là se perdit. Puis soudain je l'ay veu Rouant par l'air en tourbillon de feu, Tout enflammé sur la plaine descendre. Je vy son corps en poudre tout reduit, Et vy l'oyseau, qui la lumiere fuit, Comme un vermet renaistre de sa cendre. VIII Je vis un fier Torrent, dont les flots escumeux Rongeoient les fondemens d'une vieille ruine: Je le vy tout couvert d'une obscure bruine, Qui s'eslevoit par l'air en tourbillons fumeux: Dont se formoit un corps à sept chefz merveilleux, Qui villes et chasteaux couvoit sous sa poittrine, Et sembloit devorer d'une egale rapine Les plus doulx animaux, et les plus orgueilleux. J'estois esmerveillé de voir ce monstre enorme Changer en cent façons son effroyable forme, Lors que je vy sortir d'un antre Scythien Ce vent impetueux, qui soufle la froidure, Dissiper ces nuaux, et en si peu que rien S'esvanouïr par l'air ceste horrible figure. IX Tout effroyé de ce monstre nocturne, Je vis un Corps hydeusement nerveux, A longue barbe, à longflottans cheveux, A front ridé, et face de Saturne: Qui s'accoudant sur le ventre d'une urne, Versoit une eau, dont le cours fluctueux Alloit baignant tout ce bord sinueux, Où le Troyen combattit contre Turne. Dessous ses piedz une Louve allaictoit Deux enfançons: sa main dextre portoit L'arbre de paix, l'autre la palme forte: Son chef estoit couronné de laurier: Adonc luy cheut la palme, et l'olivier, Et du laurier la branche devint morte. X Sur la rive d'un fleuve une Nymphe esploree Croisant les bras au ciel avec mille sanglotz Accordoit ceste plainte au murmure des flotz, Oultrageant son beau teinct, et sa tresse doree: Las où est maintenant ceste face honoree, Où est ceste grandeur, et cet antique los, Où tout l'heur et l'honneur du monde fut enclos, Quand des hommes j'estois, et des Dieux adoree? N'estoit-ce pas assez que le discord mutin M'eut fait de tout le monde un publique butin, Si cet Hydre nouveau digne de cent Hercules, Foisonnant en sept chefz de vices monstrueux Ne m'engendroit encor à ces bords tortueux Tant de cruelz Nerons, et tant de Caligules? XI Dessus un mont une Flamme allumee A triple pointe ondoyoit vers les cieux, Qui de l'encens d'un cedre precieux Parfumoit l'air d'une odeur embasmee: D'un blanc oyseau l'aelle bien emplumee Sembloit voler jusqu'au sejour des Dieux, Et dégoisant un chant melodieux Montoit au ciel avecques la fumee: De ce beau feu les rayons escartez, Lançoient par tout mille et mille clartez, Quand le degout d'une pluie doree Le vint esteindre. O triste changement! Ce qui sentoit si bon premierement, Fut corrompu d'une odeur sulphuree. XII Je vy sourdre d'un roc une vive Fonteine, Claire comme crystal aux rayons du soleil, Et jaunissant au fond d'un sablon tout pareil A celuy que Pactol' roule parmy la plaine. Là sembloit que nature et l'art eussent pris peine D'assembler en un lieu tous les plaisirs de l'oeil: Et là s'oyoit un bruit incitant au sommeil, De cent accords plus doulx que ceulx d'une Sirene. Les sieges et relaiz luisoient d'ivoire blanc, Et cent Nymphes autour se tenoient flanc à flanc, Quand des monts plus prochains de Faunes une suyte En effroyables criz sur le lieu s'assembla, Qui de ses villains piedz la belle onde troubla, Mist les sieges par terre, et les Nymphes en fuyte XIII Plus riche assez que ne se monstroit celle Qui apparut au triste Florentin, Jettant ma veüe au rivage Latin Je vy de loing surgir une Nasselle: Mais tout soudain la tempeste cruelle, Portant envie à si riche butin, Vint assaillir d'un Aquilon mutin La belle Nef des autres la plus belle. Finablement l'orage impetueux Fit abysmer d'un gouphre tortueux La grand'richesse à nulle autre seconde. Je vy sous l'eau perdre le beau thresor, La belle Nef, et les Nochers encor, Puis vy la Nef se ressourdre sur l'onde. XIV Ayant tant de malheurs gemy profondement, Je vis une Cité quasi semblable à celle Que vit le messager de la bonne nouvelle, Mais basty sur le sable estoit son fondement. Il sembloit que son chef touchast au firmament, Et sa forme n'estoit moins superbe que belle: Digne, s'il en fut onc, digne d'estre immortelle, Si rien dessous le ciel se fondoit fermement. J'estois esmerveillé de voir si bel ouvrage, Quand du costé du Nort vint le cruel orage, Qui souflant la fureur de son coeur despité Sur tout ce qui s'oppose encontre sa venüe, Renversa sur le champ, d'une pouldreuse nüe, Les foibles fondemens de la grande Cité. XV Finablement sur le poinct que Morphee Plus veritable apparoit à noz yeux, Fasché de voir l'inconstance des cieux, Je voy venir la soeur du grand Typhee: Qui bravement d'un morion coeffee En majesté sembloit egale aux Dieux, Et sur le bord d'un fleuve audacieux De tout le monde erigeoit un trophee. Cent Roys vaincuz gemissoient à ses piedz, Les bras aux doz honteusement liez: Lors effroyé de voir telle merveille, Le ciel encor je luy voy guerroyer, Puis tout à coup je la voy fouldroyer, Et du grand bruit en sursault je m'esveille. Les regrets Quem, Lector, tibi... Ad lectorem Quem, Lector, tibi nunc damus libellum, Hic fellisque simul, simulque mellis, Permixtumque salis refert saporem. Si gratum quid erit tuo palato, Huc conviva veni: tibi haec parata est Coena. sin minus, hinc facesse, quaeso: Ad hanc te volui haud vocare coenam. A Monsieur D'Avanson Conseiller du Roy en son privé conseil Si je n'ay plus la faveur de la Muse, Et si mes vers se trouvent imparfaits, Le lieu, le temps, l'aage où je les ay faits, Et mes ennuis leur serviront d'excuse. J'estois à Rome au milieu de la guerre, Sortant desja de l'aage plus dispos, A mes travaulx cherchant quelque repos, Non pour louange ou pour faveur acquerre. Ainsi voit-on celuy qui sur la plaine Picque le boeuf, ou travaille au rampart, Se resjouir, et d'un vers fait sans art S'esvertuer au travail de sa peine. Celuy aussi qui dessus la galere Fait escumer les flots à l'environ, Ses tristes chants accorde à l'aviron, Pour esprouver la rame plus legere. On dit qu'Achille en remaschant son ire De tels plaisirs souloit s'entretenir, Pour addoulcir le triste souvenir De sa maistresse, aux fredons de sa lyre. Ainsi flattoit le regret de la sienne Perdue helas pour la seconde fois, Cil qui jadis aux rochers et aux bois Faisoit ouir sa harpe Thracienne. La Muse ainsi me fait sur ce rivage, Où je languis banny de ma maison, Passer l'ennuy de la triste saison, Seule compagne à mon si long voyage. La Muse seule au milieu des alarmes Est asseuree, et ne pallist de peur, La Muse seule au milieu du labeur Flatte la peine, et desseiche les larmes. D'elle je tiens le repos et la vie, D'elle j'apprens à n'estre ambitieux, D'elle je tiens les saincts presens des Dieux, Et le mespris de fortune, et d'envie. Aussi sçait-elle, aiant dès mon enfance Tousjours guidé le cours de mon plaisir, Que le devoir, non l'avare desir, Si longuement me tient loing de la France. Je voudrois bien (car pour suivre la Muse J'ay sur mon doz chargé la pauvreté) Ne m'estre au trac des neuf soeurs arresté, Pour aller veoir la source de Meduse. Mais que feray-je à fin d'eschapper d'elles? Leur chant flatteur a trompé mes esprits, Et les appaz aux quels elles m'ont pris, D'un doulx lien ont englué mes aelles. Non autrement que d'une doulce force D'Ulysse estoient les compagnons liez, Et sans penser aux travaulx oubliez Aymoient le fruict qui leur servoit d'amorce. Celuy qui a de l'amoureux breuvage Gousté mal sain le poison doulx-amer, Cognoit son mal, et contraint de l'aymer Suit le lien qui le tient en servage. Pour ce me plaist la doulce poësie, Et le doulx traict par qui je fus blessé: Dès le berceau la Muse m'a laissé Cest aiguillon dedans la fantaisie. Je suis content qu'on appelle folie De noz esprits la saincte deité, Mais ce n'est pas sans quelque utilité, Que telle erreur si doulcement nous lie. Elle esblouit les yeulx de la pensee Pour quelque fois ne veoir nostre malheur, Et d'un doulx charme enchante la douleur Dont nuict et jour nostre ame est offensee. Ainsi encor' la vineuse prestresse, Qui de ses criz Ide va remplissant, Ne sent le coup du thyrse la blessant, Et je ne sents le malheur qui me presse. Quelqu'un dira, de quoy servent ces plainctes? Comme de l'arbre on voit naistre le fruict, Ainsi les fruicts que la douleur produict, Sont les souspirs et les larmes non feinctes. De quelque mal un chacun se lamente, Mais les moiens de plaindre sont divers: J'ay, quant à moy, choisi celuy des vers Pour desaigrir l'ennuy qui me tormente. Et c'est pourquoy d'une doulce satyre Entremeslant les espines aux fleurs, Pour ne fascher le monde de mes pleurs, J'appreste icy le plus souvent à rire. Or si mes vers meritent qu'on les loüe, Ou qu'on les blasme, à vous seul entre tous Je m'en rapporte icy, car c'est à vous, A vous Seigneur, à qui seul je les voüe: Comme celuy qui avec la sagesse Avez conjoint le droit et l'aequité, Et qui portez de toute antiquité Joint à vertu le tiltre de noblesse. Ne desdaignant comme estoit la coustume, Le long habit, lequel vous honnorez, Comme celuy qui sage n'ignorez De combien sert le conseil et la plume. Ce fut pourquoy ce sage et vaillant Prince, Vous honnorant du nom d'Ambassadeur, Sur vostre doz deschargea sa grandeur, Pour la porter en estrange province. Recompensant d'un estat honnorable Vostre service, et tesmoignant assez Par le loyer de voz travaulx passez Combien luy est tel service aggreable. Qu'autant vous soit aggreable mon livre Que de bon cueur je le vous offre icy: Du mesdisant j'auray peu de soucy, Et seray seur à tout jamais de vivre. A son livre Mon livre (et je ne suis sur ton aise envieux) Tu t'en iras sans moy voir la court de mon Prince. He chetif que je suis, combien en gré je prinsse, Qu'un heur pareil au tien fust permis à mes yeulx! Là si quelqu'un vers toy se monstre gracieux, Souhaitte luy qu'il vive heureux en sa province: Mais si quelque malin obliquement te pince, Souhaitte luy tes pleurs, et mon mal ennuieux. Souhaitte luy encor' qu'il face un long voyage, Et bien qu'il ait de veüe elongné son mesnage, Que son cueur, où qu'il voise, y soit tousjours present: Souhaitte qu'il vieillisse en longue servitude, Qu'il n'esprouve à la fin que toute ingratitude, Et qu'on mange son bien pendant qu'il est absent. I Je ne veulx point fouiller au sein de la nature, Je ne veulx point chercher l'esprit de l'univers, Je ne veulx point sonder les abysmes couvers, Ny desseigner du ciel la belle architecture. Je ne peins mes tableaux de si riche peinture, Et si haults arguments ne recherche à mes vers: Mais suivant de ce lieu les accidents divers, Soit de bien, soit de mal, j'escris à l'adventure. Je me plains à mes vers, si j'ay quelque regret, Je me ris avec eulx, je leur dy mon secret, Comme estans de mon coeur les plus seurs secretaires. Aussi ne veulx-je tant les pigner et friser, Et de plus braves noms ne les veulx desguiser, Que de papiers journaulx, ou bien de commentaires II Un plus sçavant que moy (Paschal) ira songer Aveques l'Ascrean dessus la double cyme: Et pour estre de ceulx dont on fait plus d'estime, Dedans l'onde au cheval tout nud s'ira plonger. Quant à moy, je ne veulx pour un vers allonger, M'accoursir le cerveau: ny pour polir ma ryme, Me consumer l'esprit d'une songneuse lime, Frapper dessus ma table, ou mes ongles ronger. Aussi veulx-je (Paschal) que ce que je compose Soit une prose en ryme, ou une ryme en prose, Et ne veulx pour cela le laurier meriter. Et peult estre que tel se pense bien habile, Qui trouvant de mes vers la ryme si facile, En vain travaillera, me voulant imiter. III N'estant, comme je suis, encor' exercité Par tant et tant de maulx au jeu de la Fortune, Je suivois d'Apollon la trace non commune, D'une saincte fureur sainctement agité. Ores ne sentant plus ceste divinité, Mais picqué du soucy qui fascheux m'importune, Une adresse j'ay pris beaucoup plus opportune A qui se sent forcé de la necessité. Et c'est pourquoy (Seigneur) ayant perdu la trace Que suit vostre Ronsard par les champs de la Grace, Je m'adresse où je voy le chemin plus battu: Ne me bastant le coeur, la force, ny l'haleine De suivre, comme luy, par sueur et par peine Ce penible sentier qui meine à la vertu IV Je ne veulx fueilleter les exemplaires Grecs, Je ne veulx retracer les beaux traicts d'un Horace, Et moins veulx-je imiter d'un Petrarque la grace, Ou la voix d'un Ronsard, pour chanter mes regrets. Ceulx qui sont de Phoebus vrais poetes sacrez, Animeront leurs vers d'une plus grand' audace: Moy, qui suis agité d'une fureur plus basse, Je n'entre si avant en si profonds secretz. Je me contenteray de simplement escrire Ce que la passion seulement me fait dire, Sans rechercher ailleurs plus graves arguments. Aussi n'ay-je entrepris d'imiter en ce livre Ceulx qui par leurs escripts se vantent de revivre, Et se tirer tous vifz dehors des monuments. V Ceulx qui sont amoureux, leurs amours chanteront, Ceulx qui ayment l'honneur, chanteront de la gloire, Ceulx qui sont pres du Roy, publiront sa victoire, Ceulx qui sont courtisans, leurs faveurs vanteront: Ceulx qui ayment les arts, les sciences diront, Ceulx qui sont vertueux, pour tels se feront croire, Ceulx qui ayment le vin, deviseront de boire, Ceulx qui sont de loisir, de fables escriront: Ceulx qui sont mesdisans, se plairont à mesdire, Ceulx qui sont moins fascheux, diront des mots pour rire, Ceulx qui sont plus vaillans, vanteront leur valeur: Ceulx qui se plaisent trop, chanteront leur louange, Ceulx qui veulent flater, feront d'un diable un ange: Moy, qui suis malheureux, je plaindray mon malheur. VI Las, où est maintenant ce mespris de Fortune? Où est ce coeur vainqueur de toute adversité, Cest honneste desir de l'immortalité, Et ceste honneste flamme au peuple non commune? Où sont ces doulx plaisirs, qu'au soir sous la nuict brune Les Muses me donnoient; alors qu'en liberté Dessus le verd tapy d'un rivage escuarté Je les menois danser aux rayons de la Lune? Maintenant la Fortune est maistresse de moy, Et mon coeur qui souloit estre maistre de soy, Est serf de mille maulx et regrets qui m'ennuyent. De la posterité je n'ay plus de soucy, Ceste divine ardeur, je ne l'ay plus aussi, Et les Muses de moy, comme estranges, s'enfuyent. VII Ce pendant que la court mes ouvrages lisoit, Et que la soeur du Roy, l'unique Marguerite, Me faisant plus d'honneur que n'estoit mon merite, De son bel oeil divin mes vers favorisoit, Une fureur d'esprit au ciel me conduisoit D'une aelle qui la mort et les siecles evite, Et le docte troppeau qui sur Parnasse habite, De son feu plus divin mon ardeur attisoit. Ores je suis muet, comme on voit la Prophete Ne sentant plus le Dieu, qui la tenoit sugette, Perdre soudainement la fureur et la voix. Et qui ne prend plaisir qu'un Prince luy commande? L'honneur nourrit les arts, et la Muse demande Le theatre du peuple, et la faveur des Roys. VIII Ne t'esbahis Ronsard, la moitié de mon ame, Si de ton Dubellay France ne lit plus rien, Et si aveques l'air du ciel Italien Il n'a humé l'ardeur qui l'Italie enflamme. Le sainct rayon qui part des beaux yeux de ta dame, Et la saincte faveur de ton Prince et du mien, Cela (Ronsard) cela, cela merite bien De t'eschauffer le coeur d'une si vive flamme. Mais moy, qui suis absent des raiz de mon Soleil, Comment puis-je sentir eschauffement pareil A celuy qui est pres de sa flamme divine? Les costaux soleillez de pampre sont couvers, Mais des Hyperborez les eternelz hyvers Ne portent que le froid, la neige, et la bruine. IX France mere des arts, des armes, et des loix, Tu m'as nourry long temps du laict de ta mamelle: Ores, comme un aigneau qui sa nourrice appelle, Je remplis de ton nom les antres et les bois. Si tu m'as pour enfant advoué quelquefois, Que ne me respons-tu maintenant, ô cruelle? France, France respons à ma triste querelle: Mais nul, sinon Echo, ne respond à ma voix. Entre les loups cruels j'erre parmy la plaine, Je sens venir l'hyver, de qui la froide haleine D'une tremblante horreur fait herisser ma peau. Las, tes autres aigneaux n'ont faute de pasture, Ils ne craignent le loup, le vent, ny la froidure: Si ne suis-je pourtant le pire du troppeau. Ce n'est le fleuve. Thusque au superbe rivage, Ce n'est l'air des Latins ny le mont Palatin, Qui ores (mon Ronsard) me fait parler Latin, Changeant à l'estranger mon naturel langage: C'est l'ennuy de me voir trois ans et d'avantage, Ainsi qu'un Promethé, cloué sur l'Aventin, Où l'espoir miserable et mon cruel destin, Non le joug amoureux, me detient en servage. Et quoy (Ronsard) et quoy, si au bord estranger Ovide osa sa langue en barbare changer Afin d'estre entendu, qui me pourra reprendre D'un change plus heureux? nul, puis que le François, Quoy qu'au Grec et Romain egalé tu te sois, Au rivage Latin ne se peult faire entendre. XI Bien qu'aux arts d'Apollon le vulgaire n'aspire, Bien que de tels thresors l'avarice n'ait soing, Bien que de tels harnois le soldat n'ait besoing, Bien que l'ambition tels honneurs ne desire: Bien que ce soit aux grands un argument de rire, Bien que les plus rusez s'en tiennent le plus loing, Et bien que Dubellay soit suffisant tesmoing, Combien est peu prisé le mestier de la lyre: Bien qu'un art sans profit ne plaise au courtisan, Bien qu'on ne paye en vers l'oeuvre d'un artisan, Bien que la Muse soit de pauvreté suivie, Si ne veulx-je pourtant delaisser de chanter, Puis que le seul chant peult mes ennuys enchanter, Et qu'aux Muses je doy bien six ans de ma vie. XII Veu le soing mesnager, dont travaillé je suis, Veu l'importun soucy, qui sans fin me tormente, Et veu tant de regrets, desquels je me lamente, Tu t'esbahis souvent comment chanter je puis. Je ne chante (Magny) je pleure mes ennuys: Ou, pour le dire mieulx, en pleurant je les chante, Si bien qu'en les chantant, souvent je les enchante: Voila pourquoy (Magny) je chante jours et nuicts. Ainsi chante l'ouvrier en faisant son ouvrage, Ainsi le laboureur faisant son labourage, Ainsi le pelerin regrettant sa maison, Ainsi l'advanturier en songeant à sa dame, Ainsi le marinier en tirant à la rame, Ainsi le prisonnier maudissant sa prison. XIII Maintenant je pardonne à la doulce fureur, Qui m'a fait consumer le meilleur de mon aage, Sans tirer autre fruict de mon ingrat ouvrage, Que le vain passetemps d'une si longue erreur. Maintenant je pardonne à ce plaisant labeur, Puis que seul il endort le soucy qui m'oultrage, Et puis que seul il fait qu'au milieu de l'orage, Ainsi qu'auparavant je ne tremble de peur. Si les vers ont esté l'abus de ma jeunesse, Les vers seront aussi l'appuy de ma vieillesse, S'ils furent ma folie, ils seront ma raison, S'ils furent ma blesseure, ils seront mon Achille, S'ils furent mon venim, le scorpion utile, Qui sera de mon mal la seule guerison. XIV Si l'importunité d'un crediteur me fasche, Les vers m'ostent l'ennuy du fascheux crediteur: Et si je suis fasché d'un fascheux serviteur, Dessus les vers (Boucher) soudain je me défasche. Si quelqu'un dessus moy sa cholere délasche, Sur les vers je vomis le venim de mon coeur: Et si mon foible esprit est recreu du labeur, Les vers font que plus frais je retourne à ma tasche. Les vers chassent de moy la molle oisiveté, Les vers me font aymer la doulce liberté, Les vers chantent pour moy ce que dire je n'ose. Si donq j'en recueillis tant de profits divers, Demandes-tu (Boucher) dequoy servent les vers, Et quel bien je reçoy de ceulx que je compose? XV Panjas, veuls-tu sçavoir quels sont mes passetemps? Je songe au lendemain, j'ay soing de la despense Qui se fait chacun jour, et si fault que je pense A rendre sans argent cent crediteurs contents: Je vays, je viens, je cours, je ne perds point le temps Je courtise un banquier, je prens argent d'avance, Quand j'ay despesché l'un, un autre recommence, Et ne fais pas le quart de ce que je pretends. Qui me presente un compte, une lettre, un memoire, Qui me dit que demain est jour de consistoire, Qui me rompt le cerveau de cent propos divers: Qui se plainct, qui se deult, qui murmure, qui crie, Aveques tout cela, dy (Panjas) je te prie, Ne t'esbahis-tu point comment je fais des vers? XVI Cependant que Magny suit son grand Avanson, Panjas son Cardinal, et moy le mien encore, Et que l'espoir flateur, qui noz beaux ans devore Appaste noz desirs d'un friand hamesson, Tu courtises les Roys, et d'un plus heureux son Chantant l'heur de Henry, qui son siecle decore, Tu t'honores toymesme, et celuy qui honore L'honneur que tu luy fais par ta docte chanson. Las, et nous ce pendant nous consumons nostre aage Sur le bord incogneu d'un estrange rivage, Où le malheur nous fait ces tristes vers chanter: Comme on voit quelquefois, quand la mort les appelle, Arrengez flanc à flanc parmy l'herbe nouvelle, Bien loing sur un estang trois cygnes lamenter. XVII Apres avoir long temps erré sur le rivage, Où lon voit lamenter tant de chetifs de court, Tu as attaint le bord, où tout le monde court, Fuyant de pauvreté le penible servage. Nous autres ce pendant, le long de ceste plage En vain tendons les mains vers le Nautonnier sourd, Qui nous chasse bien loing: car, pour le faire court, Nous n'avons un quatrin pour payer le naulage. Ainsi donc tu jouis du repos bienheureux, Et comme font là bas ces doctes amoureux, Bien avant dans un bois te perds avec ta dame: Tu bois le long oubly de tes travaux passez, Sans plus penser en ceulx que tu as delaissez, Criant dessus le port, ou tirant à la rame. XVIII Si tu ne sçais (Morel) ce que je fais icy, Je ne fais pas l'amour, ny autre tel ouvrage: Je courtise mon maistre, et si fais d'avantage, Ayant de sa maison le principal soucy. Mon Dieu (ce diras tu) quel miracle est-ce cy, Que de veoir, Dubellay se mesler du mesnage, Et composer des vers en un autre langage! Les loups, et les aigneaux s'accordent tout ainsi. Voilà que c'est (Morel) la doulce poësie M'accompagne par tout, sans qu'autre fantaisie En si plaisant labeur me puisse rendre oisif. Mais tu me repondras: donne, si tu es sage, De bonne heure congé au cheval qui est d'aage, De peur qu'il ne s'empire, et devienne poussif. XIX Ce pendant que tu dis ta Cassandre divine, Les louanges du Roy, et l'heritier d'Hector, Et ce Montmorancy, nostre François Nestor, Et que de sa faveur Henry t'estime digne: Je me pourmene seul sur la rive Latine, La France regretant, et regretant encor Mes antiques amis, mon plus riche tresor, Et le plaisant sejour de ma terre Angevine. Je regrete les bois, et les champs blondissans, Les vignes, les jardins, et les prez verdissans, Que mon fleuve traverse: icy pour recompense Ne voiant que l'orgueil de ces monceaux pierreux, Où me tient attaché un espoir malheureux, Ce que possede moins celuy qui plus y pense. XX Heureux, de qui la mort de sa gloire est suivie, Et plus heureux celuy, dont l'immortalité Ne prend commencement de la posterité, Mais devant que la mort ait son ame ravie. Tu jouis (mon Ronsard) mesmes durant ta vie, De l'immortel honneur que tu as merité: Et devant que mourir (rare felicité) Ton heureuse vertu triomphe de l'envie. Courage donc (Ronsard) la victoire est à toy, Puis que de ton costé est la faveur du Roy: Ja du laurier vainqueur tes temples se couronnent, Et ja la tourbe espesse à l'entour de ton flanc Resemble ces esprits, qui là bas environnent Le grand prestre de Thrace au long sourpely blanc. XXI Conte, qui ne fis onc compte de la grandeur, Ton Dubellay n'est plus, ce n'est plus qu'une souche Qui dessus un ruisseau d'un doz courbé se couche, Et n'a plus rien de vif, qu'un petit de verdeur. Si j'escry quelquefois, je n'escry point d'ardeur, J'escry naivement tout ce qu'au coeur me touche, Soit de bien, soit de mal, comme il vient à la bouche, En un stile aussi lent, que lente est ma froideur. Vous autres ce pendant peintres de la nature, Dont l'art n'est pas enclos dans un protraiture, Contrefaites des vieux les ouvrages plus beaux. Quant à moy je n'aspire à si haulte louange, Et ne sont mes protraits aupres de voz tableaux, Non plus qu'est un Janet aupres d'un Michelange. XXII Ores, plus que jamais, me plaist d'aymer la Muse, Soit qu'en François j'escrive, ou langage Romain, Puis que le jugement d'un Prince tant humain, De si grande faveur envers les lettres use. Donq le sacré mestier où ton esprit s'amuse, Ne sera desormais un exercice vain, Et le tardif labeur que nous promets ta main, Desormais pour Francus n'aura plus nulle excuse. Ce pendant (mon Ronsard) pour tromper mes ennuys, Et non pour m'enrichir, je suivray, si je puis, Les plus humbles chansons de ta Muse lassee. Aussi chacun n'a pas merité que d'un Roy La liberalité luy face, comme à toy, Ou son archet doré, ou sa lyre crossee. XXIII Ne lira-lon jamais, que ce Dieu rigoureux? Jamais ne lira-lon que ceste Idaliene? Ne voira-lon jamais Mars sans la Cyprienne? Jamais ne voira-lon, que Ronsard amoureux? Retistra-lon tousjours, d'un tour laborieux Ceste toile, argument d'une si longue peine? Revoira-lon tousjours Oreste sur la scene, Sera tousjours Roland par amour furieux? Ton Francus, ce pendant a beau haulser les voiles, Dresser le gouvernail, espier les estoiles, Pour aller où il deust estre ancré desormais: Il a le vent à gré, il est en equippage, Il est encor pourtant sur le Troien rivage, Aussi croy-je (Ronsard) qu'il n'en partit jamais. XXIV Qu'heureux tu es (Baif) heureux et plus qu'heureux, De ne suivre abusé ceste aveugle Deesse, Qui d'un tour inconstant et nous haulse et nous baisse, Mais cest aveugle enfant qui nous fait amoureux! Tu n'esprouves (Baif) d'un maistre rigoureux, Le severe sourcy: mais la doulce rudesse D'une belle, courtoise, et gentile maistresse, Qui fait languir ton coeur doulcement langoureux. Moy chetif ce pendant loing des yeux de mon Prince, Je vieillis malheureux en estrange province, Fuyant la pauvreté: mais las ne fuyant pas Les regrets, les ennuys, le travail, et la peine, Le tardif repentir d'une esperance vaine, Et l'importun souci, qui me suit pas à pas. XXV Malheureux l'an, le mois, le jour, l'heure, et le poinct, Et malheureuse soit la flateuse esperance, Quand pour venir icy j'abandonnay la France: La France, et mon Anjou dont le desir me poingt. Vrayment d'un bon oiseau guidé je ne fus point, Et mon coeur me donnoit assez signifiance Que le ciel estoit plein de mauvaise influence, Et que Mars estoit lors à Saturne conjoint. Cent fois le bon advis lors m'en voulut distraire, Mais tousjours le destin me tiroit au contraire: Et si mon desir n'eust aveuglé ma raison, N'estoit ce pas assez pour rompre mon voyage, Quand sur le sueil de l'huis, d'un sinistre presage, Je me blessay le pied sortant de ma maison? XXVI Si celuy qui s'appreste à faire un long voyage, Doit croire cestuy là qui a ja voyagé, Et qui des flots marins longuement oultragé, Tout moite et degoutant s'est sauvé du naufrage, Tu me croiras (Ronsard) bien que tu sois plus sage, Et quelque peu encor (ce croy-je) plus aagé, Puis que j'ay devant toy en ceste mer nagé, Et que desja ma nef descouvre le rivage. Donques je t'advertis, que ceste mer Romaine, De dangereux escueils et de bancs toute pleine, Cache mille perils, et qu'icy bien souvent Trompé du chant pippeur des monstres de Sicile Pour Carybde eviter tu tomberas en Scylle, Si tu ne sçais nager d'une voile à tout vent. XXVII Ce n'est l'ambition, ny le soing d'acquerir, Qui m'a fait delaisser ma rive paternelle, Pour voir ces monts couvers d'une neige eternelle, Et par mille dangers ma fortune querir. Le vray honneur qui n'est coustumier de perir, Et la vraye vertu qui seule est immortelle, On comblé mes desirs d'une abondance telle, Qu'un plus grand bien aux dieux je ne veulx requerir. L'honneste servitude, où mon devoir me lie, M'a fait passer les monts de France en Italie, Et demourer trois ans sur ce bord estranger, Où je vy languissant. Ce seul devoir encore Me peult faire changer France à l'Inde et au More, Et le ciel à l'enfer me peult faire changer. XXVIII Quand je te dis adieu, pour m'en venir icy, Tu me dis (mon Lahaye) il m'en souvient encore, Souvienne toy Bellay de ce que tu es ore, Et comme tu t'en vas, retourne t'en ainsi. Et tel: comme je vins, je m'en retourne aussi: Hors mis un repentir qui le coeur me devore, Qui me ride le front, qui mon chef decolore, Et qui me fait plus bas enfoncer le sourcy. Ce triste repentir, qui me ronge, et me lime, Ne vient (car j'en suis net) pour sentir quelque crime, Mais pour m'estre trois ans à ce bord arresté: Et pour m'estre abusé d'une ingrate esperance, Qui pour venir icy trouver la pauvreté, M'a fait (sot que je suis) abandonner la France. XXIX Je hay plus que la mort un jeune casanier, Qui ne sort jamais hors, sinon au jour de feste, Et craignant plus le jour qu'une sauvage beste, Se fait en sa maison luy mesmes prisonnier. Mais je ne puis aymer un vieillard voyager, Qui court deça dela, et jamais ne s'arreste, Ains des pieds moins leger, que leger de la teste Ne sejourne jamais non plus qu'un messager. L'un sans se travailler en seureté demeure, L'autre qui n'a repos jusques à tant qu'il meure, Traverse nuict et jour mille lieux dangereux. L'un passe riche et sot heureusement sa vie, L'autre plus souffreteux qu'un pauvre qui mendie, S'acquiert en voyageant un sçavoir malheureux. XXX Quiconques (mon Bailleul) fait longuement sejour, Soubs un ciel incogneu, et quiconques endure D'aller de port en port cherchant son adventure, Et peult vivre estranger dessoubs un autre jour: Qui peult mettre en oubly de ses parents l'amour, L'amour de sa maistresse, et l'amour que nature Nous fait porter au lieu de nostre nourriture, Et voyage tousjours sans penser au retour: Il est fils d'un rocher, ou d'une ourse cruelle, Et digne qui jadis ait succé la mamelle D'une tygre inhumaine. Encor ne voit-on point Que les fiers animaux en leurs forts ne retournent, Et ceulx qui parmy nous domestiques sejournent, Tousjours de la maison le doulx desir les poingt. XXXI Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, Ou comme cestuy la qui conquit la toison, Et puis est retourné, plein d'usage et raison, Vivre entre ses parents le reste de son aage! Quand revoiray-je, helas, de mon petit village Fumer la cheminee, et en quelle saison, Revoiray-je le clos de ma pauvre maison, Qui m'est une province, et beaucoup d'avantage? Plus me plaist le sejour qu'on basty mes ayeux, Que des palais Romains le front audacieux, Plus que le marbre dur me plaist l'ardoise fine: Plus mon Loyre Gaulois, que le Tybre Latin, Plus mon petit Lyré, que le mont Palatin, Et plus que l'air marin la doulceur Angevine. XXXII Je me feray sçavant en la philosophie, En la mathematique, et medicine aussi, Je me feray legiste, et d'un plus hault souci Apprendray les secrets de la theologie: Du lut et du pinceau j'ebateray ma vie, De l'escrime et du bal. Je discourois ainsi, Et me vantois en moy d'apprendre tout cecy, Quand je changeay la France au sejour d'Italie. O beaux discours humains! je suis venu si loing, Pour m'enrichir d'ennuy, de vieillesse, et de soing, Et perdre en voyageant le meilleur de mon aage. Ainsi le marinier souvent pour tout tresor Rapporte des harencs en lieu de lingots d'or, Aiant fait, comme moy, un malheureux voyage. XXXIII Que feray-je, Morel? dy moy, si tu l'entends, Feray-je encor icy plus longue demeurance, Ou si j'iray reveoir les campaignes de France, Quand les neiges fondront au soleil du printemps? Si je demeure icy, helas je perds mon temps A me repaistre en vain d'une longue esperance, Et si je veulx ailleurs fonder mon asseurance, Je fraude mon labeur du loyer que j'attens. Mais fault-il vivre ainsi d'une esperance vaine? Mais fault-il perdre ainsi bien trois ans de ma peine? Je ne bougeray donc. Non, non, je m'en iray. Je demourray pourtant, si tu le me conseilles. Helas (mon cher Morel) dy moy que je feray, Car je tiens, comme on dit, le loup par les oreilles. XXXIV Comme le marinier que le cruel orage A long temps agité dessus la haulte mer; Aiant finablement à force de ramer Garanty son vaisseau du danger du naufrage, Regarde sur le port sans plus craindre la rage Des vagues ny des vents, les ondes escumer: Et quelqu'autre bien loing au danger d'abysmer En vain tendre les mains vers le front du rivage: Ainsi (mon cher Morel) sur le port arresté Tu regardes la mer, et vois en seureté De mille tourbillons son onde renversee: Tu la vois jusqu'au ciel s'eslever bien souvent, Et vois ton Dubellay à la mercy du vent Assis au gouvernail dans une nef percee. XXXV La nef qui longuement a voyagé (Dillier) Dedans le seing du port à la fin on la serre, Et le boeuf, qui long temps a renversé la terre, Le bouvier à la fin luy oste le collier: Le vieil cheval se voit à la fin deslier, Pour ne perdre l'haleine, ou quelque honte acquerre, Et pour se reposer du travail de la guerre, Se retire à la fin le vieillard chevalier: Mais moy, qui jusqu'icy n'ay prouvé que la peine, La peine et le malheur d'une esperance vaine, La douleur, le souci, les regrets, les ennuis, Je vieillis peu à peu sur l'onde Ausonienne, Et si n'espere point, quelque bien qui m'advienne, De sortir jamais hors des travaux où je suis. XXXVI Depuis que j'ay laissé mon naturel sejour, Pour venir où le Tybre aux flots tortuz ondoye, Le ciel a veu trois fois par son oblique voye Recommencer son cours la grand'lampe du jour. Mais j'ay si grand desir de me voir de retour, Que ces trois ans me sont plus qu'un siege de Troye, Tant me tarde (Morel) que Paris je revoye, Et tant le ciel pour moy fait lentement son tour: Il fait son tour si lent, et me semble si morne, Si morne, et si pesant que le froid Capricorne Ne m'accoursit les jours, ny le Cancre les nuicts. Voilà (mon cher Morel) combien le temps me dure Loing de France et de toy, et comment la nature Fait toute chose longue aveques mes ennuis. XXXVII C'estoit ores c'estoit qu'à moy je devois vivre, Sans vouloir estre plus, que cela que je suis, Et qu'heureux je devois de ce peu que je puis, Vivre content du bien de la plume, et du livre. Mais il n'a pleu aux Dieux me permettre de suivre Ma jeune liberté, ny faire que depuis Je vesquisse aussi franc de travaux et d'ennuis, Comme d'ambition j'estois franc et delivre. Il ne leur a pas pleu qu'en ma vieille saison Je sceusse quel bien c'est de vivre en sa maison, De vivre entre les siens sans crainte et sans envie: Il leur a pleu (helas) qu'à ce bord estranger Je veisse ma franchise en prison se changer, Et la fleur de mes ans en l'hyver de ma vie. XXXVIII O qu'heureux est celuy qui peult passer son aage Entre pareils à soy! et qui sans fiction, Sans crainte, sans envie, et sans ambition Regne paisiblement en son pauvre mesnage. Le miserable soing d'acquerir d'avantage Ne tyrannise point sa libre affection, Et son plus grand desir, desir sans passion, Ne s'estend plus avant que son propre heritage. Il ne s'empesche point des affaires d'autruy, Son principal espoir ne depend que de luy, Il est sa court, son roy, sa faveur, et son maistre. Il ne mange son bien en païs estranger, Il ne met pour autruy sa personne en danger, Et plus riche qu'il est ne voudroit jamais estre. XXXIX J'ayme la liberté, et languis en service, Je n'ayme point la court, et me fault courtiser, Je n'ayme la feintise, et me fault deguiser, J'ayme simplicité, et n'apprens que malice: Je n'adore les biens, et sers à l'avarice, Je n'ayme les honneurs, et me les fault priser, Je veulx garder ma foy, et me la fault briser, Je cherche la vertu, et ne trouve que vice: Je cherche le repos, et trouver ne le puis, J'embrasse le plaisir, et n'esprouve qu'ennuis, Je n'ayme à discourir, en raison je me fonde: J'ay le corps maladif, et me fault voyager, Je suis né pour la Muse, on me fait mesnager, Ne suis-je pas (Morel) le plus chetif du monde? XL Un peu de mer tenoit le grand Dulichien, D'Ithaque separé, l'Apennin porte-nue, Et les monts de Savoye à la teste chenue Me tiennent loing de France au bord Ausonien: Fertile est mon sejour, sterile estoit le sien, Je ne suis des plus fins, sa finesse est cogneue, Les siens gardans son bien attendoient sa venue, Mais nul en m'attendant ne me garde le mien: Pallas sa guide estoit, je vays à l'aventure, Il fut dur au travail, moy tendre de nature, A la fin il ancra sa navire à son port, Je ne suis asseuré de retourner en France, Il feit de ses haineux une belle vengeance, Pour me venger des miens je ne suis assez fort. XLI N'estant de mes ennuis la fortune assouvie, Afin que je devinsse à moymesme odieux, M'osta de mes amis celuy que j'aymois mieux, Et sans qui je n'avois de vivre nulle envie. Donc l'eternelle nuict a ta clarté ravie, Et je ne t'ay suivy parmy ces obscurs lieux? Toy qui m'as plus aymé que ta vie et tes yeux, Toy, que j'ay plus aymé que mes yeux et ma vie. Helas, cher compaignon, que ne puis-je estre encor Le frere de Pollux, toy celuy de Castor, Puis que nostre amitié fut plus que fraternelle? Reçoy donques ces pleurs, pour gage de ma foy, Et ces vers qui rendront, si je ne me deçoy, De si rare amitié la memoire eternelle. XLII C'est ores, mon Vineus, mon cher Vineus, c'est ore Que de tous les chetifs le plus chetif je suis, Et que ce que j'estois plus estre je ne puis, Aiant perdu mon temps, et ma jeunesse encore. La pauvreté me suit, le souci me devore, Tristes me sont les jours, et plus tristes les nuicts, O que je suis comblé de regrets, et d'ennuis! Pleust à Dieu que je fusse un Pasquin ou Marphore. Je n'aurois sentiment du malheur qui me poingt, Ma plume seroit libre, et si ne craindrois point Qu'un plus grand contre moy peust exercer son ire. Asseure toy Vineus, que celuy seul est Roy, A qui mesmes les Roys ne peuvent donner loy, Et qui peult d'un chacun à son plaisir escrire. XLIII Je ne commis jamais fraude, ne malefice, Je ne doutay jamais des poincts de nostre foy, Je n'ay point violé l'ordonnance du Roy, Et n'ay point esprouvé la rigueur de justice: J'ay fait à mon seigneur fidelement service, Je fais pour mes amis ce que je puis et doy, Et croy que jusqu'icy nul ne se pleint de moy, Que vers luy j'aye fait quelque mauvais office. Voila ce que je suis. Et toutefois, Vineus, Comme un qui est aux Dieux et aux hommes haineux, Le malheur me poursuit, et tousjours m'importune: Mais j'ay ce beau confort en mon adversité, C'est qu'on dit que je n'ay ce malheur merité, Et que digne je suis de meilleure fortune. XLIV Si pour avoir passé sans crime sa jeunesse, Si pour n'avoir d'usure enrichi sa maison, Si pour n'avoir commis homicide ou traïson, Si pour n'avoir usé de mauvaise finesse, Si pour n'avoir jamais violé sa promesse, On se doit resjouir en l'arriere saison, Je dois à l'advenir, si j'ay quelque raison, D'un grand contentement consoler ma vieillesse. Je me console donc en mon adversité, Ne requerant aux Dieux plus grand' felicité, Que de pouvoir durer en ceste patience. O Dieux, si vous avez quelque souci de nous, Ottroyez moy ce don, que j'espere de vous, Et pour vostre pitié, et pour mon innocence. XLV O marastre nature (et marastre es-tu bien, De ne m'avoir plus sage ou plus heureux fait naistre) Pourquoy ne m'as tu fait de moymesme le maistre, Pour suivre ma raison, et vivre du tout mien? Je voy les deux chemins, et de mal, et de bien: Je sçay que la vertu m'appelle à la main dextre, Et toutefois il fault que je tourne à senestre, Pour suivre un traistre espoir, qui m'a fait du tout sien. Et quel profit en ay-je? ô belle recompense! Je me suis consumé d'une vaine despence, Et n'ay fait autre acquest que de mal et d'ennuy, L'estranger recueillist le fruict de mon service, Je travaille mon corps d'un indigne exercice, Et porte sur mon front la vergongne d'autruy. XLVI Si par peine, et sueur, et par fidelité, Par humble servitude, et longue patience, Employer corps, et biens, esprit, et conscience, Et du tout mespriser sa propre utilité, Si pour n'avoir jamais par importunité Demandé benefice, ou autre recompense, On se doit enrichir, j'auray (comme je pense) Quelque bien à la fin, car je l'ay merité. Mais si par larrecin advancé l'on doit estre, Par mentir, par flater, par abuser son maistre, Et pis que tout cela faire encor' bien souvent: Je cognois que je seme au rivage infertile, Que je veux cribler l'eau, et que je bas le vent, Et que je suis (Vineus) serviteur inutile. XLVII Si onques de pitié ton ame fut atteinte, Voiant indignement ton amy tormenté, Et si onques tes yeux ont experimenté Les poignans esguillons d'une douleur non feinte, Voy la mienne en ces vers sans artifice peinte, Comme sans artifice est ma simplicité: Et si pour moy tu n'es à pleurer incité, Ne te ry pour le moins des souspirs de ma pleinte. Ainsi (mon cher Vineus) jamais ne puisse-tu Esprouver les regrets qu'esprouve une vertu, Qui se void defrauder du loyer de sa peine: Ainsi l'oeil de ton Roy favorable te soit, Et ce qui des plus fins l'esperance deçoit, N'abuse ta bonté d'une promesse vaine. XLVIII O combien est heureux, qui n'est contreint de feindre Ce que la verité le contreint de penser, Et à qui le respect d'un qu'on n'ose offenser, Ne peult la liberté de sa plume contreindre! Las pourquoy de ce noeu sens-je la mienne estreindre, Quand mes justes regrets je cuide commencer? Et pourquoy ne se peult mon ame dispenser De ne sentir son mal, ou de s'en pouvoir pleindre? On me donne la genne, et si n'ose crier, On me voit tormenter, et si n'ose prier Qu'on ait pitié de moy. O peine trop sugette! Il n'est feu si ardent qu'un feu qui est enclos, Il n'est si facheux mal, qu'un mal qui tient à l'os, Et n'est si grand' douleur, qu'une douleur muette. XLIX Si apres quarante ans de fidele service, Que celuy que je sers a fait en divers lieux, Emploiant, liberal, tout son plus et son mieux Aux affaires qui sont de plus digne exercice, D'un hayneux estranger l'envieuse malice Exerc contre luy son courage odieux, Et sans avoir souci des hommes ny des dieux, Oppose à la vertu l'ignorance et le vice, Me doy-je tormenter, moy qui suis moins que rien, Si par quelqu'un (peult estre) envieux de mon bien Je ne treuve à mon gré la faveur opportune? Je me console donc, et en pareille mer, Voiant mon cher Seigneur au danger d'abysmer, Il me plaist de courir une mesme fortune. Sortons (Dilliers) sortons, faisons place à l'envie, Et fuions desormais ce tumulte civil, Puis qu'on y voit priser le plus lasche et plus vil, Et la meilleure part estre la moins suivie. Allons où la vertu, et le sort nous convie, Deussions nous voir le Scythe, ou la source du Nil, Et nous donnons plus-tost un eternel exil, Que tacher d'un seul poinct l'honneur de nostre vie. Sus donques, et devant que le cruel vainqueur De nous face une fable au vulgaire moqueur, Banissons la vertu d'un exil volontaire. Et quoy? ne sçais-tu pas que le bany Romain Bien qu'il fust dechassé de son peuple inhumain, Fut pourtant adoré du barbare coursaire? LI Mauny, prenons en gré la mauvaise fortune, Puis que nul ne se peult de la bonne asseurer, Et que de la mauvaise on peult bien esperer, Estant son naturel, de n'estre jamais une. Le sage nocher craint la faveur de Neptune, Sachant que le beau temps long temps ne peult durer: Et ne vault il pas mieulx quelque orage endurer, Que d'avoir tousjours peur de la mer importune? Par la bonne fortune on se trouve abusé, Par la fortune adverse on devient plus rusé: L'une esteint la vertu, l'autre la fait paroistre: L'une trompe noz yeux d'un visage menteur, L'autre nous fait l'amy cognoistre du flateur, Et si nous fait encor' à nous mesmes cognoistre. LII Si les larmes servoient de remede au malheur, Et le pleurer pouvoit la tristesse arrester, On devroit (Seigneur mien) les larmes acheter, Et ne se trouveroit rien si cher que le pleur. Mais les pleurs en effect sont de nulle valeur, Car soit qu'on ne se veuille en pleurant tormenter, Ou soit que nuict et jour on veuille lamenter, On ne peult divertir le cours de la douleur. Le coeur fait au cerveau ceste humeur exhaler, Et le cerveau la fait par les yeux devaller, Mais le mal par les yeux ne s'allambique pas. Dequoy donques nous sert ce fascheux larmoyer? De jetter, comme on dit l'huile sur le foyer, Et perdre sans profit le repoz et repas. LIII Vivons (Gordes) vivons, vivons, et pour le bruit Des vieillards ne laissons à faire bonne chere: Vivons, puis que la vie est si courte et si chere, Et que mesmes les Roys n'en ont que l'usufruit. Le jour s'esteint au soir, et au matin reluit, Et les saisons refont leur course coustumiere: Mais quand l'homme a perdu ceste doulce lumiere, La mort luy fait dormir une eternelle nuict. Donq imiterons-nous le vivre d'une beste? Non, mais devers le ciel levans tousjours la teste, Gousterons quelque fois la doulceur du plaisir. Celuy vrayement est fol, qui changeant l'asseurance Du bien qui est present en douteuse esperance, Veult tousjours contredire à son propre desir. LIV Maraud, qui n'es maraud que de nom seulement, Qui dit que tu es sage, il dit la verité: Mais qui dit que le soing d'eviter pauvreté Te ronge le cerveau, ta face le desment. Celuy vrayement est riche et vit heureusement, Qui s'esloignant de l'une et l'autre extremité, Prescrit à ses desirs un terme limité: Car la vraye richesse est le contentement. Sus donc (mon cher Maraud) pendant que nostre maistre, Que pour le bien publiq la nature a fait naistre, Se tormente l'esprit des affaires d'autruy, Va devant à la vigne apprester la salade: Que sçait-on qui demain sera mort, ou malade? Celuy vit seulement, lequel vit aujourdhuy. LV Montigné (car tu es aux procez usité) Si quelqu'un de ces Dieux, qui ont plus de puissance, Nous promit de tous biens paisible jouissance, Nous obligeant par Styx toute sa deité, Il s'est mal envers nous de promesse acquitté, Et devant Juppiter en devons faire instance: Mais si lon ne peult faire aux Parques resistance, Qui jugent par arrest de la fatalité, Nous n'en appellerons, attendu que ne sommes Plus privilegiez, que sont les autres hommes Condemnez, comme nous, en pareille action: Mais si l'ennuy vouloit sur nostre fantaisie, Par vertu du malheur faire quelque saisie, Nous nous opposerions à l'execution. LVI Baif, qui, comme moy, prouves l'adversité, Il n'est pas tousjours bon de combatre l'orage, Il fault caler la voile, et de peur du naufrage, Ceder à la fureur de Neptune irrité. Mais il ne fault aussi par crainte et vilité S'abandonner en proye: il fault prendre courage, Il fault feindre souvent l'espoir par le visage, Et fault faire vertu de la necessité. Donques sans nous ronger le coeur d'un trop grand soing, Mais de nostre vertu nous aidant au besoing, Combatons le malheur. Quant à moy, je proteste Que je veulx desormais Fortune despiter, Et que s'elle entreprend le me faire quitter, Je le tiendray (Baif) et fust-ce de ma reste. LVII Ce pendant que tu suis le lievre par la plaine, Le sanglier par les bois, et le milan par l'aer, Et que voiant le sacre, ou l'espervier voler, Tu t'exerces le corps d'une plaisante peine, Nous autres malheureux suivons la court Romaine, Où, comme de ton temps, nous n'oyons plus parler De rire, de saulter, de danser, et baller, Mais de sang, et de feu, et de guerre inhumaine. Pendant, tout le plaisir de ton Gorde; et de moy, C'est de te regreter, et de parler de toy, De lire quelque autheur, ou quelque vers escrire. Au reste (mon Dagaut) nous n'esprouvons icy, Que peine, que travail, que regret, et soucy, Et rien, que le Breton, ne nous peult faire rire. LVIII Le Breton est sçavant, et sçait fort bien escrire En François, et Thuscan, en Grec, et en Romain, Il est en son parler plaisant et fort humain, Il est bon compaignon, et dit le mot pour rire: Il a bon jugement, et sçait fort bien eslire Le blanc d'avec le noir: il est bon escrivain, Et pour bien compasser une lettre à la main, Il y est excellent autant qu'on sçauroit dire: Mais il est paresseux, et craint tant son mestier, Que sil devoit jeusner, ce croy-je, un mois entier, Il ne travailleroit seulement un quart d'heure. Bref il est si poltron, pour bien le deviser, Que depuis quatre mois, qu'en ma chambre il demeure, Son umbre seulement me fait poltronniser. LIX Tu ne me vois jamais (Pierre) que tu ne die Que j'estudie trop, que je face l'amour, Et que d'avoir tousjours ces livres à l'entour, Rend les yeux esblouïs, et la teste eslourdie. Mais tu ne l'entends pas: car ceste maladie Ne me vient du trop lire, ou du trop long sejour, Ainsi de voir le bureau, qui se tient chacun jour: C'est, Pierre mon amy, le livre où j'estudie. Ne m'en parle donc plus, autant que tu as cher De me donner plaisir, et de ne me fascher: Mais bien en ce pendant que d'une main' habile Tu me laves la barbe, et me tonds les cheveulx, Pour me desennuyer, conte moy, si tu veulx, Des nouvelles du Pape, et du bruit de la ville. LX Seigneur, ne pensez pas d'ouir chanter icy Les louanges du Roy, ny la gloire de Guyse, Ny celle que se sont les Chastillons acquise, Ny ce Temple sacré au grand Montmorancy. N'y pensez voir encor' le severe sourcy De madame Sagesse, ou la brave entreprise, Qui au Ciel, aux Demons, aux Estoilles s'est prise, La fortune, la Mort, et la Justice aussi, De l'Or encore moins, de luy je ne suis digne: Mais bien d'un petit Chat j'ay fait un petit hymne, Lequel je vous envoye: autre present je n'ay. Prenez le donc (Seigneur) et m'excusez de grace, Si pour le bal ayant la musique trop basse, Je sonne un passepied, ou quelque branle gay. LXI Qui est amy du coeur est amy de la bourse, Ce dira quelque honneste et hardy demandeur, Qui de l'argent d'autruy liberal despendeur Luymesme à l'hospital s'en va toute la course. Mais songe là dessus, qu'il n'est si vive source, Qu'on ne puisse espuiser, ny si riche presteur, Qui ne puisse à la fin devenir emprunteur, Ayant affaire à gens qui n'ont point de resource. Gordes, si tu veuls vivre heureusement Romain, Sois large de faveur, mais garde que ta main Ne soit à tous venans trop largement ouverte. Par l'un on peult gaigner mesmes son ennemy, Par l'autre bien souvent on perd un bon amy, Et quand on perd l'argent, c'est une double perte. LXII Ce ruzé Calabrois tout vice, quel qu'il soit, Chatouille à son amy, sans espargner personne, Et faisant rire ceulx, que mesme il espoinçonne, Se jouë autour du coeur de cil qui le reçoit. Si donc quelque subtil en mes vers apperçoit Que je morde en riant, pourtant nul ne me donne Le nom de feint amy vers ceulx que j'aiguillonne, Car qui m'estime tel, lourdement se deçoit. La Satyre (Dilliers) est un publiq exemple, Où, comme en un miroir, l'homme sage contemple Tout ce qui est en luy ou de laid, ou de beau. Nul ne me lise donc, ou qui me vouldra lire, Ne se fasche s'il voit par maniere de rire, Quelque chose du sien protrait en ce tableau. LXIII Quel est celuy qui veult faire croire de soy Qu'il est fidele amy? mais quand le temps se change, Du costé des plus forts soudainement se range, Et du costé de ceulx qui ont le mieux dequoy. Quel est celuy qui dit qu'il gouverne le Roy? J'entends quand il se voit en un païs estrange, Et bien loing de la court: quel homme est-ce, Lestrange? Lestrange, entre nous deux je te pry dy le moy. Dy moy, quel est celuy qui si bien se deguise, Qu'il semble homme de guerre entre les gens d'eglise, Et entre gens de guerre aux prestres est pareil? Je ne sçay pas son nom: mais quiconqu'il puisse estre, Il n'est fidele amy, ny mignon de son maistre, Ny vaillant chevalier, ny homme de conseil. LXIV Nature est aux bastards volontiers favorable, Et souvent les bastards sont les plus genereux, Pour estre au jeu d'amour l'homme plus vigoreux, D'autant que le plaisir luy est plus aggreable. Le donteur de Meduse, Hercule l'indontable, Le vainqueur Indien, et les Jumeaux heureux, Et tous ces Dieux bastards jadis si valeureux: Ce probleme (Bizet) font plus que veritable. Et combien voyons nous aujourdhuy de bastards, Soit en l'art d'Apollon, soit en celuy de Mars Exceller ceux qui sont de race légitime? Bref tousjours ces bastards sont de gentil esprit: Mais ce bastard (Bizet) que lon nous a descrit, Est cause, que je fais des autres moins d'estime. LXV Tu ne crains la fureur de ma plume animee, Pensant que je n'ay rien à dire contre toy, Sinon ce que ta rage a vomy contre moy, Grinssant comme un mastin la dent envenimee. Tu crois que je n'en sçay que par la renommee, Et que quand j'auray dict que tu n'as point de foy, Que tu es affronteur, que tu es traistre au Roy, Que j'auray contre toy ma force consommee. Tu penses que je n'ay rien dequoy me vanger, Sinon que tu n'es fait que pour boire et manger: Mais j'ay bien quelque chose encore plus mordante, Et quoy? l'amour d'Orphee? et que tu ne sceus oncq Que c'est de croire en Dieu? non. Quel vice est-ce doncq? C'est, pour le faire court, que tu es un pedante. LXVI Ne t'esmerveille point que chacun il mesprise, Qu'il dedaigne un chacun, qu'il n'estime que soy, Qu'aux ouvrages d'autruy il veuille donner loy, Et comme un Aristarq' luymesme s'auctorise. Paschal, c'est un pedant': et quoy qu'il se desguise, Sera tousjours pedant'. Un pedant' et un roy Ne te semblent-ilz pas avoir je ne sçay quoy De semblable, et que l'un à l'autre symbolise? Les subjects du pedant' ce sont ses escoliers, Ses classes ses estatz, ses regents officiers, Son college (Paschal) est comme sa province. Et c'est pourquoy jadis le Syracusien Aiant perdu le nom de roy Sicilien, Voulut estre pedant', ne pouvant estre prince. LXVII Magny, je ne puis voir un prodigue d'honneur Qui trouve tout bien fait, qui de tout s'esmerveille, Qui mes faultes approuve, et me flatte l'oreille Comme si j'estois prince, ou quelque grand seigneur. Mais je me fasche aussi d'un fascheux repreneur, Qui du bon et mauvais fait censure pareille, Qui se list voluntiers, et semble qu'il sommeille En lisant les chansons de quelque autre sonneur. Cestui-là me deçoit d'une faulse louange, Et gardant qu'aux bons vers les mauvais je ne change, Fait qu'en me plaisant trop à chacun je desplais: Cestui-cy me degouste, et ne pouvant rien faire Qui luy plaise, il me fait egalement desplaire Tout ce qu'il fait luymesme, et tout ce que je fais. LXVIII Je hay du Florentin l'usuriere avarice, Je hay du fol Sienois le sens mal arresté, Je hay du Genevois la rare verité, Et du Venetien la trop caute malice: Je hay le Ferrarois pour je ne sçay quel vice, Je hay tous les Lombards pour l'infidelité, Le fier Napolitain pour sa grand' vanité, Et le poltron Romain pour son peu d'exercice: Je hay l'Anglois mutin, et le brave Escossois, Le traistre Bourguignon, et l'indiscret François, Le superbe Espaignol, et l'yvrongne Thudesque: Bref, je hay quelque vice en chaque nation, Je hay moymesme encor' mon imperfection, Mais je hay par sur tout un sçavoir pedantesque. LXIX Pourquoy me gronde-tu, vieux mastin affamé, Comme si Dubellay n'avoit point de defense? Pourquoy m'offense-tu, qui ne t'ay fait offense, Sinon de t'avoir trop quelquefois estimé? Qui t'ha, chien envieux, sur moy tant animé, Sur moy, qui suis absent? croy-tu que ma vangeance Ne puisse bien d'icy darder jusques en France Un traict, plus que le tien, de rage envenimé? Je pardonne à ton nom, pour ne souiller mon livre D'un nom, qui par mes vers n'a merité de vivre: Tu n'auras, malheureux, tant de faveur de moy: Mais si plus longuement ta fureur persevere, Je t'envoiray d'icy un foet, une Megere, Un serpent, un cordeau, pour me vanger de toy. LXX Si Pirithois ne fust aux enfers descendu, L'amitié de Thesé' seroit ensevelie, Et Nise par sa mort n'eust la sienne ennoblie, S'il n'eust veu sur le champ Eurial' estendu: De Pylade le nom ne seroit entendu Sans la fureur d'Oreste, et la foy de Pythie Ne fust par tant d'escripts en lumiere sortie, Si Damon ne se fust en sa place rendu: Et je n'eusse esprouvé la tienne si muable, Si Fortune vers moy n'eust esté variable. Que puis-je faire donc, pour me vanger de toy? Le mal que je te veulx, c'est qu'un jour je te puisse Faire en pareil endroit, mais par meilleure office, Recognoistre ta faulte, et voir quelle est ma foy. LXXI Ce Brave qui se croit, pour un jacque de maille Estre un second Roland, ce dissimulateur, Qui superbe aux amis, aux ennemis flateur, Contrefait l'habile homme, et ne dit rien qui vaille, Belleau, ne le croy pas: et quoy qu'il se travaille De se feindre hardy d'un visage menteur, N'ajouste point de foy à son parler vanteur, Car oncq homme vaillant je n'ay veu de sa taille. Il ne parle jamais que des faveurs qu'il a, Il desdaigne son maistre, et courtise ceulx la Qui ne font cas de luy: il brusle d'avarice, Il fait du bon Chrestien, et n'a ny foy ny loy: Il fait de l'amoureux, mais c'est, comme je croy, Pour couvrir le soupçon de quelque plus grand' vice. LXXII Encores que lon eust heureusement compris Et la doctrine Grecque, et la Romaine ensemble, Si est-ce (Gohory) qu'icy, comme il me semble, On peult apprendre encor', tant soit-on bien appris. Non pour trouver icy de plus doctes escripts Que ceulx que le François songneusement assemble, Mais pour l'air plus subtil qui doucement nous amble Ce qui est plus terrestre, et lourd en noz esprits. Je ne sçay quel Demon de sa flamme divine Le moins parfait de nous purge, esprouve, et affine, Lime le jugement, et le rend plus subtil. Mais qui trop y demeure, il envoye en fumee De l'esprit trop purgé la force consumee, Et pour l'esmoudre trop, luy fait perdre le fil. LXXIII Gordes, j'ay en horreur un vieillard vicieux, Qui l'aveugle appetit de la jeunesse imite, Et ja froid par les ans de soymesme s'incite A vivre delicat en repoz ocieux. Mais je ne crains rien tant qu'un jeune ambicieux, Qui pour se faire grand contrefait de l'hermite, Et voilant sa traïson d'un masque d'hypocrite, Couve soubs beau semblant un coeur malicieux. Il n'est rien (ce dit-on en proverbe vulgaire) Si sale qu'un vieux bouq, ne si prompt à mal faire Comme est un jeune loup: et pour le dire mieux, Quand bien au naturel de tous deux je regarde, Comme un fangeux pourceau l'un desplaist à mes yeux, Comme d'un fin renard de l'autre je me garde. LXXIV Tu dis que Dubellay tient reputation, Et que de ses amis il ne tient plus de compte: Si ne suis-je Seigneur, Prince, Marquis, ou Conte, Et n'ay changé d'estat ny de condition. Jusqu'icy je ne sçay que c'est d'ambition, Et pour ne me voir grand ne rougis point de honte, Aussi ma qualité ne baisse ny ne monte, Car je ne suis subject qu'à ma complexion. Je ne sçay comme il fault entretenir son maistre, Comme il fault courtiser, et moins quel il fault estre Pour vivre entre les grands, comme on vid aujourdhuy. J'honnore tout le monde, et ne fasche personne, Qui me donne un salut, quatre je luy en donne, Qui ne fait cas de moy je ne fais cas de luy. LXXV Gordes, que Dubellay ayme plus que ses yeux, Voy comme la nature, ainsi que du visage, Nous a fait differents de meurs et de courage, Et ce qui plaist à l'un, à l'autre est odieux. Tu dis: je ne puis voir un sot audacieux, Qui un moindre que luy brave à son avantage, Qui s'escoute parler, qui farde son langage, Et fait croire de luy, qu'il est mignon des Dieux. Je suis tout au contraire, et ma raison est telle: Celuy, dont la doulceur courtoisement m'appelle, Me fait oultre mon gré courtisan devenir: Mais de tel entretien le brave me dispense, Car n'estant obligé vers luy de recompense, Je le laisse tout seul luymesme entretenir. LXXVI Cent fois plus qu'à louer on se plaist à mesdire: Pource qu'en mesdisant on dit la verité, Et louant, la faveur, ou bien l'auctorité Contre ce qu'on en croit fait bien souvent escrire. Qu'il soit vray, prins-tu onq tel plaisir d'ouir lire Les louanges d'un prince, ou de quelque cité, Qu'ouir un Marc Antoine à mordre exercité Dire cent mille mots qui font mourir de rire? S'il est donques permis, sans offense d'aucun, Des meurs de nostre temps deviser en commun, Quiconques me lira, m'estime fol, ou sage: Mais je croy qu'aujourdhuy tel pour sage est tenu, Qui ne seroit rien moins que pour tel recogneu, Qui luy auroit osté le masque du visage. LXXVII Je ne descouvre icy les mysteres sacrez Des saincts prestres Romains, je ne veulx rien escrire Que la vierge honteuse ait vergongne de lire, Je veulx toucher sans plus aux vices moins secretz. Mais tu diras que mal je nomme ces regretz, Veu que le plus souvent j'use de mots pour rire, Et je dy que la mer ne bruit tousjours son ire, Et que tousjours Phoebus ne sagette les Grecz. Si tu rencontre donc icy quelque risee, Ne baptise pourtant de plainte desguisee Les vers que je souspire au bord Ausonien. La plainte que je fais (Dilliers) est veritable: Si je ry, c'est ainsi qu'on se rid à la table, Car je ry, comme on dit, d'un riz Sardonien. LXXVIII Je ne te conteray de Boulongne, et Venise, De Padoue, et Ferrare, et de Milan encor', De Naples, de Florence, et lesquelles sont or' Meilleures pour la guerre, ou pour la marchandise: Je te raconteray du siege de l'eglise, Qui fait d'oysiveté son plus riche tresor, Et qui dessous l'orgueil de trois couronnes d'or Couve l'ambition, la haine, et la feintise: Je te diray qu'icy le bon heur, et malheur, Le vice, la vertu, le plaisir, la douleur, La science honorable, et l'ignorance abonde. Bref je diray qu'icy, comme en ce vieil Caos, Se trouve (Peletier) confusément enclos Tout ce qu'on void de bien, et de mal en ce monde. LXXIX Je n'escris point d'amour, n'estant point amoureux, Je n'escris de beauté, n'aiant belle maistresse, Je n'escris de douceur, n'esprouvant que rudesse, Je n'escris de plaisir, me trouvant douloureux: Je n'escris de bon heur, me trouvant malheureux, Je n'escris de faveur, ne voyant ma Princesse, Je n'escris de tresors, n'aiant point de richesse, Je n'escris de santé, me sentant langoureux: Je n'escris de la court, estant loing de mon Prince, Je n'escris de la France, en estrange province, Je n'escris de l'honneur, n'en voiant point icy: Je n'escris d'amitié, ne trouvant que feintise, Je n'escris de vertu, n'en trouvant point aussi, Je n'escris de sçavoir, entre les gens d'eglise. LXXX Si je monte au Palais, je n'y trouve qu'orgueil, Que vice desguisé, qu'une cerimonie, Qu'un bruit de tabourins, qu'une estrange armonie, Et de rouges habits un superbe appareil: Si je descens en banque; un amas et recueil De nouvelles je treuve, une usure infinie, De riches Florentins une troppe banie, Et de pauvres Sienois un lamentable dueil: Si je vais plus avant, quelque part où j'arrive, Je treuve de Venus la grand'bande lascive Dressant de tous costez mil appas amoureux: Si je passe plus oultre, et de la Rome neufve Entre en la vieille Rome, adonques je ne treuve Que de vieux monuments un grand monceau pierreux. LXXXI Il fait bon voir (Paschal) un conclave serré, Et l'une chambre à l'autre egalement voisine D'antichambre servir, de salle, et de cuisine, En un petit recoing de dix pieds en carré: Il fait bon voir autour le palais emmuré, Et briguer là dedans ceste troppe divine, L'un par ambition, l'autre par bonne mine, Et par despit de l'un, estre l'autre adoré: Il fait bon voir dehors toute la ville en armes, Crier le Pape est fait, donner de faulx alarmes, Saccager un palais: mais plus que tout cela Fait bon voir, qui de l'un, qui de l'autre se vante, Qui met pour cestui-cy, qui met pour cestui-là, Et pour moins d'un escu dix Cardinaux en vente. LXXXII Veuls-tu sçavoir (Duthier) quelle chose c'est Rome? Rome est de tout le monde un publique eschafault, Une scene, un theatre, auquel rien ne default De ce qui peult tomber es actions de l'homme. Icy se void le jeu de la Fortune, et comme Sa main nous fait tourner ores bas, ores haut: Icy chacun se monstre, et ne peult, tant soit caut, Faire que tel qu'il est, le peuple ne le nomme. Icy du faulx et vray la messagere court, Icy les courtisans font l'amour et la court, Icy l'ambition, et la finesse abonde: Icy la liberté fait l'humble audacieux, Icy l'oysiveté rend le bon vicieux, Icy le vil faquin discourt des faicts du monde. LXXXIII Ne pense (Robertet) que ceste Rome cy Soit ceste Rome là, qui te souloit tant plaire, On n'y fait plus credit, comme lon souloit faire, On n'y fait plus l'amour, comme on souloit aussi. La paix, et le bon temps ne regnent plus icy, La musique et le bal sont contraints de s'y taire, L'air y est corrompu, Mars y est ordinaire, Ordinaire la faim, la peine, et le soucy. L'artisan desbauché y ferme sa boutique, L'ocieux advocat y laisse sa pratique, Et le pauvre marchand y porte le bissac: On ne voit que soldartz, et morrions en teste, On n'oit que tabourins, et semblable tempeste, Et Rome tous les jours n'attend qu'un autre sac. LXXXIV Nous ne faisons la court aux filles de Memoire, Comme vous, qui vivez libres de passion: Si vous ne sçavez donc nostre occupation, Ces dix vers ensuivans vous la feront notoire: Suivre son Cardinal au Pape, au consistoire, En capelle, en visite, en congregation, Et pour l'honneur d'un prince, ou d'une nation, De quelque ambassadeur accompagner la gloire: Estre en son rang de garde aupres de son seigneur, Et faire aux survenans l'accoustumé honneur, Parler du bruit qui court, faire de l'habile homme: Se pourmener en housse, aller voir d'huis en huis La Marthe, ou la Victoire, et s'engager aux Juifz: Voilà, mes compagnons, les passetemps de Rome. LXXXV Flatter un crediteur, pour son terme alonger, Courtiser un banquier, donner bonne esperance, Ne suivre en son parler la liberté de France, Et pour respondre un mot, un quart d'heure y songer: Ne gaster sa santé par trop boire et manger, Ne faire sans propos une folle despence, Ne dire à tous venans tout cela que lon pense, Et d'un maigre discours gouverner l'estranger: Cognoistre les humeurs, cognoistre qui demande, Et d'autant que lon a la liberté plus grande, D'autant plus se garder que lon ne soit repris: Vivre aveques chascun, de chacun faire compte: Voilà, mon cher Morel (dont je rougis de honte) Tout le bien qu'en trois ans à Rome j'ay appris. LXXXVI Marcher d'un grave pas, et d'un grave sourci, Et d'un grave soubriz à chacun faire feste, Balancer tous ses mots, respondre de la teste, Avec un Messer non, ou bien un Messer si: Entremesler souvent un petit Et cosi Et d'un Son Servitor contrefaire l'honneste, Et comme si lon eust sa part en la conqueste, Discourir sur Florence, et sur Naples aussi: Seigneuriser chacun d'un baisement de main, Et suivant la façon du courtisan Romain, Cacher sa pauvreté d'une brave apparence: Voilà de ceste court la plus grande vertu, Dont souvent mal monté, mal sain, et mal vestu, Sans barbe et sans argent on s'en retourne en France. LXXXVII D'où vient cela (Mauny) que tant plus on s'efforce D'eschapper hors d'icy, plus le Demon du lieu (Et que seroit-ce donq si ce n'est quelque Dieu?) Nous y tient attachez par une doulce force? Seroit-ce point d'amour ceste allechante amorse, Ou quelque autre venim, dont apres avoir beu Nous sentons noz esprits nous laisser peu à peu, Comme un corps qui se perd sous une neuve escorse? J'ay voulu mille fois de ce lieu m'estranger, Mais je sens mes cheveux en fueilles se changer, Mes bras en longs rameaux, et mes piedz en racine. Bref, je ne suis plus rien qu'un vieil tronc animé, Qui se pleint de se voir à ce bord transformé, Comme le Myrte Anglois au rivage d'Alcine. LXXXVIII Qui choisira pour moy la racine d'Ulysse? Et qui me gardera de tomber au danger Qu'une Circe en pourceau ne me puisse changer, Pour estre à tout jamais fait esclave du vice? Qui m'estreindra le doy de l'anneau de Melisse, Pour me desenchanter comme un autre Roger? Et quel Mercure encor' me fera desloger, Pour ne perdre mon temps en l'amoureux service? Qui me fera passer sans escouter la voix Et la feinte douceur des monstres d'Achelois? Qui chassera de moy ces Harpyes friandes? Qui volera pour moy encor' un coup aux cieux, Pour rapporter mon sens, et me rendre mes yeux? Et qui fera qu'en paix je mange mes viandes? LXXXIX Gordes, il m'est advis que je suis esveillé, Comme un qui tout esmeu d'un effroyable songe Se resveille en sursault, et par le lict s'alonge, S'esmerveillant d'avoir si long temps sommeillé. Roger devint ainsi (ce croy-je) esmerveillé: Et croy que tout ainsi la vergongne me ronge, Comme luy, quand il eut descouvert la mensonge Du fard magicien qui l'avoit aveuglé. Et comme luy aussi je veulx changer de stile, Pour vivre desormais au sein de Logistile, Qui des coeurs langoureux est le commun support. Sus donc (Gordes) sus donc, à la voile, à la rame, Fuions, gaignons le hault, je voy la belle Dame Qui d'un heureux signal nous appelle à son port. XC Ne pense pas (Bouju) que les Nymphes Latines Pour couvrir leur traison d'une humble privauté, Ny pour masquer leur teint d'une faulse beauté, Me facent oublier noz Nymphes Angevines. L'Angevine douceur, les paroles divines, L'habit qui ne tient rien de l'impudicité, La grace, la jeunesse, et la simplicité Me desgoustent (Bouju) de ces vieilles Alcines. Qui les voit par dehors, ne peult rien voir plus beau, Mais le dedans resemble au dedans d'un tombeau, Et si rien entre nous moins honneste se nomme. O quelle gourmandise! ô quelle pauvreté! O quelle horreur de voir leur immundicité! C'est vrayment de les voir le salut d'un jeune homme. XCI O beaux cheveux d'argent mignonnement retors! O front crespe, et serein! et vous face doree! O beaux yeux de crystal! ô grand' bouche honoree, Qui d'un large reply retrousses tes deux bordz! O belles dentz d'ebene! ô precieux tresors, Qui faites d'un seul riz toute ame enamouree! O gorge damasquine en cent pliz figuree! Et vous beaux grands tetins, dignes d'un si beau corps! O beaux ongles dorez! ô main courte, et grassette! O cuisse delicatte! et vous gembe grossette, Et ce que je ne puis honnestement nommer! O beau corps transparent! ô beaux membres de glace! O divines beautez! pardonnez moy de grace, Si pour estre mortel, je ne vous ose aymer. XCII En mille crespillons les cheveux se frizer, Se pincer les sourcilz, et d'une odeur choisie Parfumer hault et bas sa charnure moisie, Et de blanc et vermeil sa face desguiser: Aller de nuict en masque, en masque deviser, Se feindre à tous propos estre d'amour saisie, Siffler toute la nuict par une jalousie, Et par martel de l'un, l'autre favoriser: Baller, chanter, sonner, folastrer dans la couche, Avoir le plus souvent deux langues en la bouche, Des courtisannes sont les ordinaires jeux. Mais quel besoing est-il que je te les enseigne? Si tu les veuls sçavoir (Gordes) et si tu veuls En sçavoir plus encor', demande à la Chassaigne. XCIII Doulce mere d'amour, gaillarde Cyprienne, Qui fais sous ton pouvoir tout pouvoir se ranger, Et qui des bordz de Xanthe, à ce bord estranger Guidas avec ton filz ta gent Dardanienne, Si je retourne en France, ô mere Idalienne! Comme je vins icy, sans tomber au danger De voir ma vieille peau en autre peau changer, Et ma barbe Françoise en barbe Italienne, Dès icy je fais veu d'apprendre à ton autel Non le liz, ou la fleur d'Amarante immortel, Non ceste fleur encor' de ton sang coloree: Mais bien de mon menton la plus blonde toison, Me vantant d'avoir fait plus que ne feit Jason Emportant le butin de la toison doree. XCIV Heureux celuy qui peult long temps suivre la guerre Sans mort, ou sans blesseure, ou sans longue prison! Heureux qui longuement vit hors de sa maison Sans despendre son bien, ou sans vendre sa terre! Heureux qui peult en court quelque faveur acquerre Sans crainte de l'envie, ou de quelque traison! Heureux qui peult long temps sans danger de poison Jouir d'un chapeau rouge, ou des clefz de sainct Pierre! Heureux qui sans peril peult la mer frequenter! Heureux qui sans procez le palais peult hanter! Heureux qui peult sans mal vivre l'aage d'un homme! Heureux qui sans soucy peult garder son tresor! Sa femme sans souspçon, et plus heureux encor' Qui a peu sans peler vivre trois ans à Rome! XCV Maudict soit mille fois le Borgne de Libye, Qui le coeur des rochers perçant de part en part Des Alpes renversa le naturel rampart, Pour ouvrir le chemin de France en Italie. Mars n'eust empoisonné d'une eternelle envie Le coeur de l'Espaignol, et du François soldart, Et tant de gens de bien ne seroient en hasart De venir perdre icy et l'honneur et la vie. Le François corrompu par le vice estranger Sa langue et son habit n'eust appris à changer, Il n'eust changé ses moeurs en une autre nature. Il n'eust point esprouvé le mal qui fait peler, Il n'eust fait de son nom la verole appeler, Et n'eust fait si souvent d'un bufle sa monture. XCVI O Deesse, qui peuls aux princes egaler Un pauvre mendiant, qui n'a que la parole, Et qui peuls d'un grand roy faire un maistre d'escole, S'il te plaist de son lieu le faire devaller: Je ne te prie pas de me faire enroller Au rang de ces messieurs que la faveur accolle, Que lon parle de moy, et que mon renom vole De l'aile dont tu fais ces grands Princes voler: Je ne demande pas mille et mille autres choses, Qui dessous ton pouvoir sont largement encloses, Aussi je n'eu jamais de tant de biens soucy. Je demande sans plus que le mien on ne mange, Et que j'aye bien tost une lettre de change, Pour n'aller sur le bufle au departir d'icy. XCVII Doulcin, quand quelquefois je voy ces pauvres filles, Qui ont le diable au corps, ou le semblent avoir, D'une horrible façon corps et teste mouvoir, Et faire ce qu'on dit de ces vieilles Sibylles: Quand je voy les plus forts se retrouver debiles, Voulant forcer en vain leur forcené pouvoir: Et quand mesme j'y voy perdre tout leur sçavoir Ceulx qui sont en vostre art tenuz des plus habiles: Quand effroyablement escrier je les oy, Et quand le blanc des yeux renverser je leur voy, Tout le poil me herisse, et ne sçay plus que dire. Mais quand je voy un moine avec son Latin Leur taster hault et bas le ventre et le tetin, Ceste frayeur se passe, et suis contraint de rire. XCVIII D'où vient que nous voyons à Rome si souvent Ces garses forcener, et la pluspart d'icelles N'estre vieilles (Ronsard) mais d'aage de pucelles, Et se trouver tousjours en un mesme convent? Qui parle par leur voix? quel Demon leur defend De respondre à ceulx-là qui ne sont cogneuz d'elles? Et d'où vient que soudain on ne les voit plus telles Ayant une chandelle esteinte de leur vent? D'où vient que les saincts lieux telles fureurs augmentent? D'où vient que tant d'espritz une seule tormentent? Et que sortans les uns, le reste ne sort pas? Dy je te pry (Ronsard) toy qui sçais leurs natures, Ceulx qui faschent ainsi ces pauvres creatures, Sont-ilz des plus haultains, des moiens, ou plus bas? XCIX Quand je vays par la rue, où tant de peuple abonde, De prestres, de prelatz, et de moines aussi, De banquiers, d'artisans, et n'y voiant, ainsi Qu'on voit dedans Paris, la femme vagabonde: Pyrrhe, apres le degast de l'universelle onde, Ses pierres (di-je alors) ne sema point icy: Et semble proprement, à voir ce peuple cy, Que Dieu n'y ait formé que la moitié du monde. Car la dame Romaine en gravité marchant', Comme la conseilliere, ou femme du marchand Ne s'y pourmene point, et n'y voit on que celles, Qui se sont de la court l'honneste nom donné: Dont je crains quelquefois qu'en France retourné, Autant que j'en voiray ne me resemblent telles. C Ursin, quand j'oy nommer de ces vieux noms Romains, De ces beaux noms cogneus de l'Inde jusqu'au More, Non les grands seulement, mais les moindres encore, Voire ceulx-là qui ont les ampoulles aux mains: Il me fasche d'ouir appeler ces villains De ces noms tant fameux, que tout le monde honnore: Et sans le nom Chrestien, le seul nom que j'adore, Voudrois que de telz noms on appellast noz Saincts. Le mien sur tous me fasche, et me fasche un Guillaume, Et mil autres sotz noms communs en ce royaume, Voiant tant de faquins indignement jouir De ces beaux noms de Rome, et de ceulx de la Grece, Mais par sur tout (Ursin) il me fasche d'ouir Nommer une Thaïs du nom d'une Lucrece. CI Que dirons nous (Melin) de ceste court Romaine, Où nous voions chacun divers chemins tenir, Et aux plus haults honneurs les moindres parvenir, Par vice, par vertu, par travail, et sans peine? L'un fait pour s'avançer une despence vaine, L'autre par ce moyen se voit grand devenir, L'un par severité se sçait entretenir, L'autre gaigne les coeurs par sa doulceur humaine: L'un pour ne s'avançer se voit estre avancé, L'autre pour s'avançer se voit desavançé, Et ce qui nuit à l'un, à l'autre est profitable: Qui dit que le sçavoir est le chemin d'honneur, Qui dit que l'ignorance attire le bon heur, Lequel des deux (Melin) est le plus veritable? CII On ne fait de tout bois l'image de Mercure, Dit le proverbe vieil: mais nous voions icy. De tout bois faire Pape, et Cardinaulx aussi, Et vestir en trois jours tout une autre figure. Les princes, et les rois, viennent grands de nature, Aussi de leurs grandeurs n'ont-ilz tant de souci, Comme ces Dieux nouveaux, qui n'ont que le sourci, Pour faire reverer leur grandeur, qui peu dure. Paschal, j'ay veu celuy qui n'agueres trainoit Toute Rome apres luy, quand il se pourmenoit, Aveques trois valletz cheminer par la rue: Et trainer apres luy un long orgueil Romain Celuy, de qui le pere a l'ampoulle en la main, Et l'aiguillon au poing se courbe à la charrue. CIII Si la perte des tiens, si les pleurs de ta mere, Et si de tes parents les regrets quelquefois, Combien, cruel Amour, que sans amour tu sois, T'ont fait sentir le dueil de leur compleinte amere: C'est or' qu'il fault monstrer ton flambeau sans lumiere, C'est or' qu'il fault porter sans flesches ton carquois, C'est or' qu'il fault briser ton petit arc Turquois, Renouvelant le dueil de ta perte premiere. Car ce n'est pas icy qu'il te fault regretter Le pere au bel Ascaigne: il te fault lamenter Le bel Ascaigne mesme, Ascaigne, ô quel dommage! Ascaigne, que Caraffe aymoit plus que ses yeux, Ascaigne qui passoit en beaulté de visage Le beau Couppier Troyen, qui verse à boire aux Dieux. CIV Si fruicts, raisins, et bledz, et autres telles choses Ont leur tronc, et leur sep, et leur semence aussi, Et s'on voit au retour du printemps addoulci Naistre de toutes partz violettes, et roses: Ny fruicts, raisins, ny bledz, ny fleurettes descloses Sortiront (Viateur) du corps qui gist icy: Aulx, oignons, et porreaux, et ce qui fleure ainsi, Auront icy dessous leurs semences encloses. Toy donc, qui de l'encens et du basme n'as point, Si du grand Jules tiers quelque regret te poingt, Parfume son tombeau de telle odeur choisie: Puis que son corps, qui fut jadis egal aux Dieux, Se souloit paistre icy de telz metz precieux, Comme au ciel Jupiter se paist de l'ambrosie CV De voir mignon du Roy un courtisan honneste, Voir un pauvre cadet l'ordre au col soustenir, Un petit compagnon aux estatz parvenir, Ce n'est chose (Morel) digne d'en faire feste. Mais voir un estaffier, un enfant, une beste, Un forfant, un poltron Cardinal devenir, Et pour avoir bien sçeu un singe entretenir Un Ganymede avoir le rouge sur la teste: S'estre veu par les mains d'un soldat Espagnol Bien hault sur une eschelle avoir la corde au col Celuy, que par le nom de Sainct-Pere lon nomme: Un belistre en trois jours aux princes s'égaller, Et puis le voir de là en trois jours devaller: Ces miracles (Morel) ne se font point qu'à Rome CVI Qui niera (Gillebert) s'il ne veult resister Au jugement commun, que le siege de Pierre Qu'on peult dire à bon droit un Paradis en terre, Aussi bien que le ciel, n'ait son grand Juppiter? Les Grecz nous ont fait l'un sur Olympe habiter, Dont souvent dessus nous ses fouldres il desserre: L'autre du Vatican délasche son tonnerre, Quand quelque Roy l'a fait contre luy despiter. Du Juppiter celeste un Ganymede on vante, Le Thusque Juppiter en a plus de cinquante: L'un de Nectar s'enyvre, et l'autre de bon vin. De l'aigle l'un et l'autre a la defense prise, Mais l'un hait les tyrans, l'autre les favorise: Le mortel en cecy n'est semblable au divin. CVII Où que je tourne l'oeil, soit vers le Capitole, Vers les baings d'Antonin, ou Diocletien, Et si quelqu'oeuvre encor dure plus ancien, De la porte sainct Pol jusques à Ponte-mole: Je deteste apart-moy ce vieil Faucheur, qui vole, Et le Ciel, qui ce tout a reduit en un rien: Puis songeant que chacun peult repeter le sien, Je me blasme, et cognois que ma complainte est fole. Aussi seroit celuy par trop audacieux, Qui vouldroit accuser ou le Temps ou les Cieux, Pour voir une medaille, ou columne brisee. Et qui sçait si les Cieulx referont point leur tour, Puis que tant de Seigneurs nous voyons chacun jour Bastir sur la Rotonde, et sur le Collisee? CVIII Je fuz jadis Hercule, or Pasquin je me nomme, Pasquin fable du peuple, et qui fais toutefois Le mesme office encor que j'ay fait autrefois, Veu qu'ores par mes vers tant de monstres j'assomme. Aussi mon vray mestier c'est de n'espargner homme, Mais les vices chanter d'une publique voix: Et si ne puis encor, quelque fort que je sois, Surmonter la fureur de cet Hydre de Rome. J'ay porté sur mon col le grand Palais des Dieux, Pour soulager Atlas, qui sous le faiz des cieux Courboit las et recreu sa grande eschine large. Ores au lieu du ciel, je porte sur mon doz Un gros moyne Espagnol, qui me froisse les oz, Et me poise trop plus que ma premiere charge. CLX Comme un, qui veult curer quelque Cloaque immunde, S'il n'a le nez armé d'une contresenteur, Estouffé bien souvent de la grand'puanteur Demeure ensevely dans l'ordure profonde: Ainsi le bon Marcel ayant levé la bonde, Pour laisser escouler la fangeuse espesseur Des vices entassez, dont son predecesseur Avoit six ans devant empoisonné le monde: Se trouvant le pauvret de telle odeur surpris, Tomba mort au milieu de son oeuvre entrepris, N'ayant pas à demy ceste ordure purgee. Mais quiconques rendra tel ouvrage parfait, Se pourra bien vanter d'avoir beaucoup plus fait, Que celuy qui purgea les estables d'Augee. CX Quand mon Caraciol de leur prison desserre Mars, les ventz, et l'hyver: une ardente fureur, Une fiere tempeste, une tremblante horreur Ames, ondes, humeurs, ard, renverse, et reserre. Quand il luy plait aussi de renfermer la guerre, Et l'orage, et le froid: une amoureuse ardeur, Une longue bonasse, une doulce tiedeur Brusle, appaise, et resoult les coeurs, l'onde, et la terre. Ainsi la paix à Mars il oppose en un temps, Le beautemps à l'orage, à l'hyver le printemps, Comparant Paule quart, avec Jules troisieme. Aussi ne furent onq' deux siecles plus divers, Et ne se peult mieulx voir l'endroit par le revers, Que mettant Jules tiers avec Paule quatrieme. CXI Je n'ay jamais pensé que ceste voulte ronde Couvrist rien de constant: mais je veulx desormais, Je veulx (mon cher Morel) croire plus que jamais, Que dessous ce grand Tout rien ferme ne se fonde. Puis que celuy qui fut de la terre et de l'onde Le tonnerre et l'effroy, las de porter le faiz Veult d'un cloistre borner la grandeur de ses faicts, Et pour servir à Dieu abandonner le monde. Mais quoy? que dirons-nous de cet autre vieillard, Lequel ayant passé son aage plus gaillard Au service de Dieu, ores Cesar imite? Je ne sçay qui des deux est le moins abusé: Mais je pense (Morel) qu'il est fort mal aisé, Que l'un soit bon guerrier, ny l'autre bon hermite CXII Quand je voy ces Seigneurs, qui l'espee et la lance Ont laissé pour vestir ce sainct orgueil Romain, Et ceulx-là, qui ont pris le baston en la main, Sans avoir jamais fait preuve de leur vaillance: Quand je les vois (Ursin) si chiches d'audience, Que souvent par quatre huiz on la mendie en vain: Et quand je voy l'orgueil d'un Camerier hautain, Lequel feroit à Job perdre la patience: Il me souvient alors de ces lieux enchantez, Qui sont en Amadis, et Palmerin chantez, Desquelz l'entree estoit si cherement vendue. Puis je dis: ô combien le Palais que je voy Me semble different du Palais de mon Roy, Où lon ne trouve point de chambre deffendue! CXIII Avoir veu devaller une triple Montagne, Apparoir une Biche, et disparoir soudain, Et dessus le tombeau d'un Empereur Romain Une vieille Caraffe eslever pour enseigne: Ne voir qu'entrer soldardz et sortir en campagne, Emprisonner seigneurs pour un crime incertain, Retourner forussiz, et le Napolitain Commander en son rang à l'orgueil de l'Espagne: Force nouveaux seigneurs, dont les plus apparents Sont de sa Saincteté les plus proches parents, Et force Cardinaulx, qu'à grand'peine lon nomme: Force braves chevaulx, et force haults colletz, Et force favoriz, qui n'estoient que valletz, Voilà (mon cher Dagaut) des nouvelles de Rome. CXIV O trois et quatre fois malheureuse la terre, Dont le prince ne voit que par les yeux d'autruy, N'entend que par ceulx-là, qui respondent pour luy, Aveugle, sourd, et mut, plus que n'est une pierre! Telz sont ceulx-là (Seigneur) qu'aujourd'huy lon reserre Oisifz dedans leur chambre, ainsi qu'en un estuy, Pour durer plus long temps, et ne sentir l'ennuy, Que sent leur pauvre peuple accablé de la guerre. Ilz se paissent enfans de trompes et canons, De fifres, de tabours, d'enseignes, gomphanons, Et de voir leur province aux ennemis en proye. Tel estoit cestui-là, qui du hault d'une tour; Regardant undoyer la flamme tout autour, Pour se donner plaisir chantoit le feu de Troye. CXV O que tu es heureux, si tu cognois ton heur, D'estre eschappé des mains de ceste gent cruelle, Qui soubz un faulx semblant d'amitié mutuelle Nous desrobbe le bien, et la vie, et l'honneur! Où tu es (mon Dagaud) la secrette ranqueur, Le soing qui comme un' hydre en nous se renouvelle, L'avarice, l'envie, et la haine immortelle Du chetif courtisan n'empoisonnent le coeur. La molle oisiveté n'y engendre le vice, Le serviteur n'y perd son temps et son service, Et n'y mesdit on point de cil qui est absent: La justice y a lieu, la foy n'en est banie, Là ne sçait-on que c'est de prendre à compagnie, A change, à cense, à stoc, et à trente pour cent. CXVI Fuions (Dilliers) fuions ceste cruelle terre, Fuions ce bord avare, et ce peuple inhumain, Que des Dieux irritez la vangeresse main Ne nous accable encor' soubs un mesme tonnerre. Mars est desenchainé, le temple de la guerre Est ouvert à ce coup, le grand prestre Romain Veult fouldroier là bas l'heretique Germain, Et l'Espagnol marran, ennemis de sainct Pierre. On ne voit que soldartz, enseignes, gonphanons, On n'oit que tabourins, trompettes, et canons, On ne voit que chevaux courans parmy la plaine: On n'oit plus raisonner que de sang, et de feu, Maintenant on voira, si jamais on l'a veu, Comment se sauvera la nacelle Romaine. CXVII Celuy vrayement estoit et sage et bien appris, Qui cognoissant du feu la semence divine Estre des Animans la premiere origine, De substance de feu dit estre noz espritz. Le corps est le tison de ceste ardeur espris, Lequel, d'autant qu'il est de matiere plus fine, Fait un feu plus luisant, et rend l'esprit plus digne De monstrer ce qui est en soymesme compris. Ce feu donques celeste, humble de sa naissance S'esleve peu à peu au lieu de son essence, Tant qu'il soit parvenu au poinct de sa grandeur: Adonc' il diminue, et sa force lassee Par faulte d'aliment en cendres abbaissee Sent faillir tout à coup sa languissante ardeur. CXVIII Quand je voy ces Messieurs, desquelz l'auctorité Se voit ores icy commander en son rang, D'un front audacieux cheminer flanc à flanc, Il me semble de voir quelque divinité. Mais les voiant pallir lors que sa Saincteté Crache dans un bassin, et d'un visage blanc Cautement espier s'il y a point de sang, Puis d'un petit soubriz feindre une seureté: O combien (di-je alors) la grandeur que je voy, Est miserable au pris de la grandeur d'un Roy! Malheureux qui si cher achete tel honneur. Vrayement le fer meurtrier, et le rocher aussi Pendent bien sur le chef de ces Seigneurs icy, Puis que d'un vieil filet depend tout leur bonheur. CXIX Brusquet à son retour vous racontera (Sire) De ces rouges prelatz la pompeuse apparence, Leurs mules, leurs habitz, leur longue reverence, Qui se peult beaucoup mieulx representer que dire. Il vous racontera, s'il les sçait bien descrire, Les moeurs de ceste court, et quelle difference Se voit de ces grandeurs à la grandeur de France, Et mille autres bons poincts, qui sont dignes de rire. Il vous peindra la forme, et l'habit du sainct Pere, Qui, comme Jupiter, tout le monde tempere Aveques un clin d'oeil: sa faconde et sa grace, L'honnesteté des siens, leur grandeur et largesse, Les presentz qu'on luy feit, et de quelle caresse Tout ce que se dit vostre à Rome lon embrasse. CXX Voicy le Carneval, menons chacun la sienne, Allons baller en masque, allons nous pourmener, Allons voir Marc Antoine, ou Zany bouffonner, Avec son Magnifique à la Venitienne: Voyons courir le pal à la mode ancienne, Et voyons par le nez le sot buffle mener, Voyons le fier taureau d'armes environner, Et voyons au combat l'adresse Italienne: Voyons d'oeufz parfumez un orage gresler, Et la fusee ardent' siffler menu par l'aer. Sus donc depeschons nous, voicy la pardonnance: Il nous fauldra demain visiter les saincts lieux, Là nous ferons l'amour, mais ce sera des yeux, Car passer plus avant c'est contre l'ordonnance. CXXI Se fascher tout le jour d'une fascheuse chasse, Voir un brave taureau se faire un large tour Estonné de se voir tant d'hommes alentour, Et cinquante picquiers affronter son audace: Le voir en s'elançant la teste basse, Fuïr et retourner d'un plus brave retour, Puis le voir à la fin pris en quelque destour Percé de mille coups ensenglanter la place: Voir courir aux flambeaux, mais sans se rencontrer, Donner trois coups d'espee, en armes se monstrer, Et tout autour du camp un rampart de Thudesques: Dresser un grand apprest, faire attendre long temps, Puis donner à la fin un maigre passetemps: Voila tout le plaisir des festes Romanesques. CXXII Ce pendant qu'au Palais de procez tu devises, D'advocats, procureurs, presidents, conseillers, D'ordonnances, d'arrestz, de nouveaux officiers, De juges corrompuz, et de telles surprises: Nous devisons icy de quelques villes prises, De nouvelles de banque, et de nouveaux courriers, De nouveaux Cardinaulx, de mules, d'estaffiers, De chappes, de rochetz, de masses, et valises: Et ores (Sibilet) que je t'escry ceci, Nous parlons de taureaux, et de buffles aussi, De masques, de banquetz, et de telles despences: Demain nous parlerons d'aller aux stations, De motu-propio, de reformations, D'ordonnances, de briefz, de bulles, et dispenses. CXXIII Nous ne sommes faschez que la trefve se face: Car bien que nous soyons de la France bien loing, Si est chacun de nous à soymesme tesmoing, Combien la France doit de la guerre estre lasse. Mais nous sommes faschez que l'Espagnole audace, Qui plus que le François de repoz a besoing, Se vante avoir la guerre et la paix en son poing, Et que de respirer nous luy donnons espace. Il nous fasche d'ouir noz pauvres alliez Se plaindre à tous propoz qu'on les ait oubliez, Et qu'on donne au privé l'utilité commune: Mais ce qui plus nous fasche est que les estrangers Disent plus que jamais que nous sommes legers, Et que nous ne sçavons cognoistre la Fortune. CXXIV Le Roy (disent icy ces baniz de Florence) Du sceptre d'Italie est frustré desormais, Et son heureuse main cet heur n'aura jamais De reprendre aux cheveulx la fortune de France. Le Pape mal content n'aura plus de fiance En tous ces beaux desseings trop legerement faictz, Et l'exemple Sienois rendra par ceste paix Suspecte aux estrangers la Françoise alliance. L'Empereur affoibly ses forces reprendra, L'Empire hereditaire à ce coup il rendra, Et paisible à ce coup il rendra l'Angleterre. Voila que disent ceulx, qui discourent du Roy: Que leur respondrons-nous? Vineus, mande le moy, Toy, qui sçais discourir et de paix et de guerre. CXXV Dedans le ventre obscur, où jadis fut encloz Tout cela qui depuis a remply ce grand vide, L'air, la terre, et le feu, et l'element liquide, Et tout cela qu'Atlas soustient dessus son doz, Les semences du Tout estoient encor' en gros, Le chault avec le sec, le froid avec l'humide, Et l'accord, qui depuis leur imposa la bride, N'avoit encor' ouvert la porte du Caos: Car la guerre en avoit la serrure brouillee, Et la clef en estoit par l'aage si rouillee, Qu'en vain, pour en sortir, combatoit ce grand corps. Sans la trefve (Seigneur) de la paix messagere, Qui trouva le secret, et d'une main legere La paix avec l'amour en fit sortir dehors. CXXVI Tu sois la bien venue, ô bienheureuse trefve! Trefve, que le Chrestien ne peult assez chanter, Puis que seule tu as la vertu d'enchanter De noz travaulx passez la souvenance greve. Tu dois durer cinq ans: et que l'envie en creve, Car si le ciel bening te permet enfanter Ce qu'on attend de toy, tu te pourras vanter D'avoir fait une paix, qui ne sera si breve. Mais si le favory en ce commun repoz Doit avoir desormais le temps plus à propoz D'accuser l'innocent, pour luy ravir sa terre. Si le fruict de la paix du peuple tant requis A l'avare advocat est seulement acquis, Trefve, va t'en en paix, et retourne la guerre. CXXVII Icy de mille fards la traison se desguise, Icy mille forfaitz pullulent à foison, Icy ne se punit l'homicide ou poison, Et la richesse icy par usure est acquise: Icy les grands maisons viennent de bastardise! Icy ne se croid rien sans humaine raison, Icy la volupté est toujours de saison, Et d'autant plus y plaist, que moins elle est permise. Pense le demourant. Si est-ce toutefois Qu'on garde encor' icy quelque forme de loix, Et n'en est point du tout la justice bannie: Icy le grand seigneur n'achete l'action, Et pour priver autruy de sa possession N'arme son mauvais droit de force et tyrannie. CXXVIII Ce n'est pas de mon gré (Carle) que ma navire Erre en la mer Tyrrhene: un, vent impetueux La chasse maulgré moy par ces flots tortueux, Ne voiant plus le pol, qui sa faveur t'inspire. Je ne voy que rochers, et si rien se peult dire Pire que des rochers le hurt audacieux: Et le phare jadis favorable à mes yeux De mon cours egaré sa lanterne retire. Mais si je puis un jour me sauver des dangers Que je fuy vagabond par ces flots estrangers, Et voir de l'Ocean les campagnes humides, J'arresteray ma nef au rivage Gaulois, Consacrant ma despouille au Neptune François, A Glauque, à Melicerte, et aux soeurs Nereïdes. CXXIX Je voy (Dilliers) je voy serener la tempeste, Je voy le vieil Proté son troppeau renfermer, Je voy le verd Triton s'egaier sur la mer, Et voy l'Astre jumeau flamboier sur ma teste. Ja le vent favorable à mon retour s'appreste, Ja vers le front du port je commence à ramer, Et voy ja tant d'amis, que ne les puis nommer, Tendant les bras vers moy, sur le bord faire feste. Je voy mon grand Ronsard, je le cognois d'ici, Je voy mon cher Morel, et mon Dorat aussi, Je voy mon Delahaie, et mon Paschal encore: Et voy un peu plus loing (si je ne suis deceu) Mon divin Mauleon, duquel, sans l'avoir veu, La grace, le sçavoir et la vertu j'adore. CXXX Et je pensois aussi ce que pensoit Ulysse, Qu'il n'estoit rien plus doulx que voir encor' un jour Fumer sa cheminee, et apres long sejour Se retrouver au sein de sa terre nourrice. Je me resjouissois d'estre eschappé au vice, Aux Circes d'Italie, aux Sirenes d'amour, Et d'avoir rapporté en France à mon retour L'honneur que lon s'acquiert d'un fidele service. Las mais apres l'ennuy de si longue saison, Mille souciz mordants je trouve en ma maison, Qui me rongent le coeur sans espoir d'allegence. Adieu donques (Dorat) je suis encor' Romain, Si l'arc que les neuf Soeurs te misrent en la main Tu ne me preste icy, pour faire ma vangence. CXXXI Morel, dont le sçavoir sur tout autre je prise, Si quelqu'un de ceulx là, que le Prince Lorrain Guida dernierement au rivage Romain, Soit en bien, soit en mal, de Rome te devise: Dy, qu'il ne sçait que c'est du siege de l'eglise, N'y aiant esprouvé que la guerre, et la faim, Que Rome n'est plus Rome, et que celuy en vain Presume d'en juger, qui bien ne l'a comprise. Celuy qui par la ruë a veu publiquement La courtisanne en coche, ou qui pompeusement L'a peu voir à cheval en accoustrement d'homme Superbe se monstrer: celuy qui de plein jour Aux Cardinaulx en cappe a veu faire l'amour, C'est celuy seul (Morel) qui peult juger de Rome. CXXXII Vineus, je ne viz onc si plaisante province, Hostes si gracieux, ny peuple si humain, Que ton petit Urbin, digne que soubs sa main Le tienne un si gentil et si vertueux Prince. Quant à l'estat du Pape, il fallut que j'apprinse A prendre en patience et la soif et la faim: C'est pitié, comme là le peuple est inhumain, Comme tout y est cher, et comme lon y pinse. Mais tout cela n'est rien au pris du Ferrarois, Car je ne vouldrois pas pour le bien de deux roys Passer encor' un coup par si penible enfer. Bref je ne sçay (Vineus) qu'en conclure à la fin, Fors, qu'en comparaison de ton petit Urbin, Le peuple de Ferrare est un peuple de fer. CXXXIII Il fait bon voir (Magny) ces Coïons magnifiques, Leur superbe Arcenal, leurs vaisseaux, leur abbord, Leur sainct Marc, leur palais, leur Realte, leur port, Leurs changes, leurs profitz, leur banque, et leurs trafiques: Il fait bon voir le bec de leurs chapprons antiques, Leurs robbes à grand' manche, et leurs bonnetz sans bord, Leur parler tout grossier, leur gravité, leur port, Et leurs sages advis aux affaires publiques. Il fait bon voir de tout leur Senat balloter, Il fait bon voir par tout leurs gondolles flotter, Leurs femmes, leurs festins, leur vivre solitere: Mais ce que lon en doit le meilleur estimer, C'est quand ces vieux coquz vont espouser la mer, Dont ilz sont les maris, et le Turc l'adultere. CXXXIV Celuy qui d'amitié a violé la loy, Cherchant de son amy la mort et vitupere, Celuy qui en procez a ruiné son frere, Ou le bien d'un mineur a converty à soy: Celuy qui a trahy sa patrie et son Roy, Celuy qui comme Oedipe a fait mourir son pere, Celuy qui comme Oreste a fait mourir sa mere, Celuy qui a nié son baptesme et sa foy: Marseille, il ne fault point que pour la penitence D'une si malheureuse abominable offense, Son estomac plombé martelant nuict et jour, Il voise errant nudz piedz ne six ne sept annees: Que les Grysons sans plus il passe à ses journees, J'entens, s'il veult que Dieu luy doibve du retour. CXXXV La terre y est fertile, amples