CHRONIQUE DU RÈGNE DE CHARLES IX (1829) Prosper Mérimée 1803-1870 Table des matières AVANT PROPOS CHARLES IX PRÉFACE I LES REÎTRES II LE LENDEMAIN D'UNE FÊTE III LES JEUNES COURTISANS IV LE CONVERTI V LE SERMON VI UN CHEF DE PARTI VII UN CHEF DE PARTI (SUITE) VIII DIALOGUE ENTRE LE LECTEUR ET L'AUTEUR IX LE GANT X LA CHASSE XI LE RAFFINÉ ET LE PRÉAUXCLERCS XII MAGIE BLANCHE XIII LA CALOMNIE XIV LE RENDEZVOUS XV L'OBSCURITÉ XVI L'AVEU XVII L'AUDIENCE PARTICULIÈRE XVIII LE CATÉCHUMÈNE XIX LE CORDELIER XX LES CHEVAULÉGERS XXI DERNIER EFFORT XXII LE VINGTQUATRE AOÛT XXIII LES DEUX MOINES XXIV LE SIÈGE DE LA ROCHELLE XXV LA NOUE XXVI LA SORTIE XXVII L'HÔPITAL AVANT PROPOS CHARLES IX Saint-Germain-en-Laye (1550) - Vincennes (1574) Roi de France (1560-1574) Il fut le deuxième fils d'Henri II et de Catherine de Médicis. Il succéda à son frère François II qui n'avait régné que quelques mois. Il monta sur le trône à un âge encore plus précoce : dix ans. Ce fut bien sûr sa mère qui continua l'exercice du pouvoir. Plus exactement, elle profita de ce changement de souverain pour contrebalancer l'influence des Guise en faisant participer le champion de la cause huguenote, Coligny. Charles IX était tout aussi fragile physiquement et psychologiquement que ses frères. Il était inconstant, tantôt sous l'influence de sa mère, tantôt sous celle de Coligny. En 1570, sa mère mit fin à la troisième guerre de religion en lui faisant signer la paix de Saint-Germain qui accordait la liberté de culte aux protestants, ainsi que plusieurs places fortes, dont La Rochelle. Il se lia peu à peu d'amitié avec Coligny qui en profita pour le convaincre de relancer la guerre des Flandres, dans laquelle la France devait porter secours aux protestants contre l'intolérance du pouvoir espagnol. Sa mère, qu'une guerre ouverte avec l'Espagne inquiétait, décida avec l'aide des Guise l'élimination de Coligny. Mais l'attentat rata. Affolée par les conséquences de ce ratage, alors que Paris hébergeait un grand nombre de protestants venus assister au mariage d'Henri de Navarre, Catherine, avec l'aide de son autre fils Henri, convainquit Charles IX de l'élimination de tous les chefs protestants. Ce massacre qui eut lieu lors de la Saint-Barthélémy (24 août 1572) s'emballa avec la participation de tout le peuple et s'étendit à toute la France. Tout au long de son règne, il souffrit de la préférence de sa mère pour son frère Henri. Il se réjouit lorsque celui-ci dut partir après son élection au trône de Pologne (1573). Mais, malade, il mourut à la veille de ses 24 ans. Il fut remplacé par son frère Henri, le duc d'Anjou et bref roi de Pologne. PRÉFACE Je venais de lire un assez grand nombre de mémoires et de pamphlets relatifs à la fin du XVIème siècle. J'ai voulu faire un extrait de mes lectures, et cet extrait, le voici. Je n'aime dans l'histoire que les anecdotes, et parmi les anecdotes je préfère celles où j'imagine trouver une peinture vraie des moeurs et des caractères à une époque donnée. Ce goût n'est pas très noble ; mais, je l'avoue à ma honte, je donnerais volontiers Thucydide pour des mémoires authentiques d'Aspasie ou d'un esclave de Périclès ; car les mémoires, qui sont des causeries familières de l'auteur avec son lecteur, fournissent seuls ces portraits de l'homme qui m'amusent et qui m'intéressent. Ce n'est point dans Mézeray, mais dans Montluc, Brantôme, d'Aubigné, Tavannes, La Noue, etc.- que l'on se fait une idée du Français au XVIème siècle. Le style de ces auteurs contemporains en apprend autant que leurs récits. Par exemple, je lis dans l'Estoile cette note concise : « La demoiselle de Châteauneuf, l'une des mignonnes du roi avant qu'il n'allât en Pologne, s'étant mariée par amourettes avec Antinotti, Florentin, comité des galères à Marseille, et l'ayant trouvé paillardant, le tua virilement de ses propres mains. » Au moyen de cette anecdote et de tant d'autres, dont Brantôme est plein, je refais dans mon esprit un caractère, et je ressuscite une dame de la cour de Henri III. Il est curieux, ce me semble, de comparer ces moeurs avec les nôtres, et d'observer dans ces dernières la décadence des passions énergiques au profit de la tranquillité et peut-être du bonheur. Reste la question de savoir si nous valons mieux que nos ancêtres, et il n'est pas aussi facile de la décider ; car, selon les temps, les idées ont beaucoup varié au sujet des mêmes actions. C'est ainsi que vers 1500 un assassinat ou un empoisonnement n'inspiraient pas la même horreur qu'ils inspirent aujourd'hui. Un gentilhomme tuait son ennemi en trahison ; il demandait sa grâce, l'obtenait, et reparaissait dans le monde sans que personne pensât à lui faire mauvais visage. Quelquefois même, si le meurtre était l'effet d'une vengeance légitime, on parlait de l'assassin comme on parle aujourd'hui d'un galant homme, lorsque, grièvement offensé par un faquin , il le tue en duel. Il me paraît donc évident que les actions des hommes du XVIème siècle ne doivent pas être jugées avec nos idées du XIXème. Ce qui est crime dans un état de civilisation perfectionné n'est que trait d'audace dans un état de civilisation moins avancé, et peut-être est-ce une action louable dans un temps de barbarie. Le jugement qu'il convient de porter de la même action doit, on le sent, varier aussi suivant les pays, car entre un peuple et un peuple il y a autant de différence qu'entre un siècle et un autre siècle . Méhémet-Ali, à qui les beys des mameluks disputaient le pouvoir en Égypte, invite un jour les principaux chefs de cette milice à une fête dans l'enceinte de son palais. Eux entrés, les portes se referment. Des Albanais les fusillent à couvert du haut des terrasses, et dès lors Méhémet-Ali règne seul en Égypte. Eh bien ! nous traitons avec Méhémet-Ali ; il est même estimé des Européens, et dans tous les journaux il passe pour un grand homme : on dit qu'il est le bienfaiteur de l'Égypte. Cependant, quoi de plus horrible que de faire tuer des gens sans défense ? À la vérité ces sortes de guet-apens sont autorisés par l'usage du pays et par l'impossibilité de sortir d'affaire autrement. C'est alors que s'applique la maxime de Figaro : Ma, per Dio, l'utilità ! Si un ministre, que je ne nommerai pas, avait trouvé des Albanais disposés à fusiller à son ordre, et si, dans un dîner d'apparat, il eût dépêché les membres marquants du côté gauche, son action eût été dans le fait la même que celle du pacha d'Égypte, et en morale cent fois plus coupable. L'assassinat n'est plus dans nos moeurs. Mais ce ministre destitua beaucoup d'électeurs libéraux, employés obscurs du gouvernement ; il effraya les autres, et obtint ainsi des élections à son goût. Si Méhémet-Ali eût été ministre en France, il n'en eût pas fait davantage ; et sans doute le ministre français en Égypte aurait été obligé d'avoir recours à la fusillade, les destitutions ne pouvant produire assez d'effet sur le moral des mameluks . La Saint-Barthélémy fut un grand crime, même pour le temps ; mais, je le répète, un massacre au XVIème siècle n'est point le même crime qu'un massacre au XIXème. Ajoutons que la plus grande partie de la nation y prit part, de fait ou d'assentiment : elle s'arma pour courir sus aux huguenots, qu'elle considérait comme des étrangers et des ennemis. La Saint-Barthélémy fut comme une insurrection nationale, semblable à celle des Espagnols en 1809 ; et les bourgeois de Paris, en assassinant des hérétiques, croyaient fermement obéir à la voix du ciel. Il n'appartient pas à un faiseur de contes comme moi de donner dans ce volume le précis des événement historiques de l'année 1572 ; mais, puisque j'ai parlé de la Saint-Barthélémy, je ne puis m'empêcher de présenter ici quelques idées qui me sont venues à l'esprit en lisant cette sanglante page de notre histoire. A-t-on bien compris les causes qui ont amené ce massacre ? A-t-il été longuement médité, ou bien est-il le résultat d'une détermination soudaine ou même du hasard ? À toutes ces questions, aucun historien ne me donne de réponse satisfaisante. Ils admettent comme preuves des bruits de ville et de prétendues conversations, qui ont bien peu de poids quand il s'agit de décider un point historique de cette importance. Les uns font de Charles IX un prodige de dissimulation ; les autres le représentent comme un bourru, fantasque et impatient. Si, longtemps avant le 24 août, il éclate en menaces contre les protestants- preuve qu'il méditait leur ruine de longue main ; s'il les caresse- preuve qu'il dissimulait. Je ne veux citer que certaine histoire qui se trouve rapportée partout, et qui prouve avec quelle légèreté on admet tous les bruits les moins probables. Environ un an avant la Saint-Barthélémy, on avait déjà fait, dit-on, un plan de massacre. Voici ce plan : on devait bâtir au Pré-aux-Clercs une tour en bois ; on aurait placé dedans le duc de Guise avec des gentilshommes et des soldats catholiques, et l'Amiral avec les protestants aurait simulé une attaque, comme pour donner au roi le spectacle d'un siège. Cette espèce de tournoi une fois engagé, à un signal convenu, les catholiques auraient chargé leurs armes et tué leurs ennemis, surpris avant qu'ils eussent le temps de se mettre en défense. On ajoute, pour embellir l'histoire, qu'un favori de Charles IX, nommé Lignerolles, aurait indiscrètement dévoilé toute la trame en disant au roi, qui maltraitait de paroles des seigneurs protestants : Ah ! sire, attendez encore. Nous avons un fort qui nous vengera de tous les hérétiques. Notez, s'il vous plaît, que pas une planche de ce fort n'était encore debout. Sur quoi, le roi prit soin de faire assassiner ce babillard. Ce projet était, dit-on, de l'invention du chancelier Birague, à qui l'on prête cependant ce mot, qui annonce des intentions bien différentes : que, pour délivrer le roi de ses ennemis, il ne demandait que quelques cuisiniers. Ce dernier moyen était bien plus praticable que l'autre, que son extravagance rendait à peu près impossible. En effet, comment les soupçons des protestants n'auraient-ils pas été réveillés par les préparatifs de cette petite guerre, où les deux partis, naguère ennemis, auraient été ainsi mis aux prises ? Ensuite, pour avoir bon marché des huguenots, c'était un mauvais moyen que de les réunir en troupe et de les armer. Il est évident que, si l'on eût comploté alors de les faire tous périr, il valait bien mieux les assaillir isolés et désarmés. Pour moi, je suis fermement convaincu que le massacre n'a pas été prémédité, et je ne puis concevoir que l'opinion contraire ait été adoptée par des auteurs qui s'accordent en même temps pour représente Catherine comme une femme très méchante, il est vrai, mais comme une des têtes les plus profondément politiques de son siècle. Laissons de côté la morale pour un moment, et examinons ce plan prétendu sous le point de vue de l'utilité. Or, je soutiens qu'il n'était pas utile à la cour, et de plus qu'il a été exécuté avec tant de maladresse, qu'il faut supposer que ceux qui l'ont projeté étaient les plus extravagants des hommes. Que l'on examine si l'autorité du roi devait gagner ou perdre à cette exécution, et si son intérêt était de la souffrir. La France était divisée en trois grands partis : celui des protestants, dont l'Amiral était le chef depuis la mort du prince de Condé ; celui du roi, le plus, faible, et celui des Guises ou des ultra-royalistes du temps. Il est évident que le roi, ayant également à craindre des Guises et des protestants, devait chercher à conserver son autorité en tenant ces deux factions aux prises. En écraser une, c'était se mettre à la merci de l'autre. Le système de bascule était dès lors assez connu et pratiqué. C'est Louis XI qui a dit : Diviser pour régner. Maintenant examinons si Charles IX était dévot ; car une dévotion excessive aurait pu lui suggérer une mesure opposée à ses intérêts. Mais tout annonce au contraire que, s'il n'était pas un esprit fort, il n'était pas non plus un fanatique. D'ailleurs sa mère, qui le dirigeait, n'aurait jamais hésité à sacrifier ses scrupules religieux, si toutefois elle en avait, à son amour pour le pouvoir . Mais supposons que Charles ou sa mère, ou, si l'on veut, son gouvernement, eussent, contre toutes les règles de la politique, résolu de détruire les protestants en France, cette résolution une fois prise, il est probable qu'ils auraient médité mûrement les moyens les plus propres à en assurer la réussite. Or ce qui vient d'abord à l'esprit comme le parti le plus sûr, c'est que le massacre ait lieu dans toutes les villes du royaume à la fois, afin que les réformés, attaqués partout par des forces supérieures , ne puissent se défendre nulle part. Un seul jour aurait suffi pour les détruire. C'est ainsi qu'Assuerus avait conçu le massacre des Juifs. Cependant nous lisons que les premiers ordres du roi pour massacrer les protestants sont datés du 28 août, c'est-à-dire quatre jours après la Saint-Barthélémy, et lorsque la nouvelle de cette grande boucherie avait dû précéder les dépêches du roi et donner l'alarme à tous ceux de la religion. Il eût été surtout nécessaire de s'emparer des places de sûreté des protestants. Tant qu'elles restaient en leur pouvoir, l'autorité royale n'était pas assurée. Ainsi, dans l'hypothèse d'un complot des catholiques, il est manifeste qu'une des plus importantes mesures aurait été de s'emparer de la Rochelle le 24 août, et d'avoir en même temps une armée dans le midi de la France, afin d'empêcher toute réunion des réformés. Rien de tout cela ne fut fait. Je ne puis admettre que les mêmes hommes aient pu concevoir un crime, dont les suites devaient être si importantes, et l'exécuter si mal. Les mesures furent si mal prises en effet, que, quelques mois après la Saint-Barthélémy, la guerre éclata derechef, que les réformés en eurent certainement toute la gloire, et qu'ils en retirèrent même des avantages nouveaux . Enfin l'assassinat de Coligny, qui eut lieu deux jours avant la Saint-Barthélémy, n'achève-t-il pas de réfuter la supposition d'un complot ? Pourquoi tuer le chef avant le massacre général ? N'était-ce point le moyen d'effrayer les huguenots et de les obliger à se mettre sur leurs gardes ? Je sais que quelques auteurs attribuent au duc de Guise seul l'attentat commis sur la personne de l'amiral ; mais, outre que l'opinion publique accusa le roi de ce crime , et que l'assassin en fut récompensé par le roi, je tirerais encore de ce fait un argument contre la conspiration. En effet, si elle eût existé, le duc de Guise devait nécessairement y prendre part ; et alors pourquoi ne pas retarder de deux jours sa vengeance de famille, afin de la rendre certaine ? pourquoi compromettre ainsi la réussite de toute l'entreprise, seulement sur l'espoir d'avancer de deux jours la mort de son ennemi ? Ainsi, tout me paraît prouver que ce grand massacre n'est point la suite d'une conjuration d'un roi contre une partie de son peuple. La Saint-Barthélémy me semble l'effet d'une insurrection populaire qui ne pouvait être prévue, et qui fut improvisée. Je vais donner en toute humilité mon explication de l'énigme. Coligny avait traité trois fois avec son souverain de puissance à puissance : c'était une raison pour en être haï. Jeanne d'Albret morte, les deux jeunes princes, le roi de Navarre et le prince de Condé, étant trop jeunes pour exercer de l'influence, Coligny était véritablement le seul chef du parti réformé. À sa mort, les deux princes, au milieu du camp ennemi, et pour ainsi dire prisonniers, étaient à la disposition du roi. Ainsi la mort de Coligny, et de Coligny seul, était importante pour assurer la puissance de Charles, qui peut-être n'avait pas oublié un mot du duc d'Albe : Qu'une tête de saumon vaut mieux que dix mille grenouilles. Mais, si du même coup le roi se débarrassait de l'amiral et du duc de Guise, il est évident qu'il devenait le maître absolu. Voici le parti qu'il dut prendre : ce fut de faire assassiner l'amiral, ou, si l'on veut, d'insinuer cet assassinat au duc de Guise, puis de faire poursuivre ce prince comme meurtrier, annonçant qu'il allait l'abandonner à la vengeance des huguenots. On sait que le duc de Guise, coupable ou non de la tentative de Maurevel, quitta Paris en toute hâte, et que les réformés, en apparence protégés par le roi, se répandirent en menaces contre les princes de la maison de Lorraine. Le peuple de Paris était à cette époque horriblement fanatique. Les bourgeois, organisés militairement, formaient une espèce de garde nationale, qui pouvait prendre les armes au premier coup de tocsin. Autant le duc de Guise était chéri des Parisiens pour la mémoire de son père et pour son propre mérite, autant les huguenots, qui deux fois les avaient assiégés, leur étaient odieux. L'espèce de faveur dont ces derniers jouissaient à la cour, au moment où une soeur du roi épousait un prince de leur religion, redoublait leur arrogance et la haine de leurs ennemis. Bref, il suffisait d'un chef qui se mît à la tête de ces fanatiques et qui leur criât : Frappez, pour qu'ils courussent égorger leurs compatriotes hérétiques. Le duc, banni de la cour, menacé par le roi et par les protestants, dut chercher un appui auprès du peuple. Il assemble les chefs de la garde bourgeoise, leur parle d'une conspiration des hérétiques, les engage à les exterminer avant qu'elle n'éclate, et alors seulement le massacre est médité. Comme entre le plan et l'exécution il ne se passa que peu d'heures, on explique facilement le mystère dont la conjuration fut accompagnée et le secret si bien gardé par tant d'hommes ; ce qui autrement semblerait bien extraordinaire, car les confidences vont bon train à Paris . Il est difficile de déterminer quelle part le roi prit au massacre ; s'il n'approuva pas, il est certain qu'il laissa faire. Après deux jours de meurtres et de violences, il désavoua tout et voulut arrêter le carnage . Mais on avait déchaîné les fureurs du peuple, et il ne s'apaise point pour un peu de sang. Il lui fallut plus de soixante mille victimes. Le monarque fut obligé de se laisser entraîner au torrent qui le dominait. Il révoqua ses ordres de clémence, et bientôt, en donna d'autres pour étendre l'assassinat à toute la France. Telle est mon opinion sur la Saint-Barthélémy, et je dirai avec lord Byron en la présentant : I only say, suppose this supposition. D. Juan, cant. I, st. LXXXV 1829 I - LES REÎTRES Non loin d'Étampes, en allant du côté de Paris, on voit encore un grand bâtiment carré, avec des fenêtres en ogive, ornées de quelques sculptures grossières. Au-dessus de la porte est une niche qui contenait autrefois une madone de pierre ; mais dans la révolution elle eut le sort de bien des saints et des saintes, et fut brisée en cérémonie par le président du club révolutionnaire de Larcy. Depuis on a remis à sa place une autre vierge, qui n'est que de plâtre à la vérité, mais qui, au moyen de quelques lambeaux de soie et de quelques grains de verre, représente encore assez bien, et donne un air respectable au cabaret de Claude Giraut. Il y a plus de deux siècles, c'est-à-dire en 1572, ce bâtiment était destiné, comme à présent, à recevoir les voyageurs altérés : mais il avait alors une tout autre apparence. Les murs étaient couverts d'inscriptions attestant les fortunes diverses d'une guerre civile. À côté de ces mots : Vive monsieur le prince ! on lisait : Vive le duc de Guise et mort aux huguenots ! Un peu plus loin, un soldat avait dessiné, avec du charbon, une potence et un pendu, et, de peur de méprise, il avait ajouté au bas cette inscription : Gaspard de Châtillon. Cependant il paraissait que les protestants avaient ensuite dominé dans ces parages, car le nom de leur chef avait été biffé et remplacé par celui du duc de Guise. D'autres inscriptions à demi effacées, assez difficiles à lire, et plus encore à traduire en termes décents, prouvaient que le roi et sa mère avaient été aussi peu respectés que ces chefs de parti. Mais c'était la pauvre madone qui semblait avoir eu le plus à souffrir des fureurs civiles et religieuses. La statue, écornée en vingt endroits par des balles, attestait le zèle des soldats huguenots à détruire ce qu'ils appelaient « des images païennes ». Tandis que le dévot catholique ôtait respectueusement son bonnet en passant devant la statue, le cavalier protestant se croyait obligé de lui lâcher un coup d'arquebuse ; et, s'il l'avait touchée, il s'estimait autant que s'il eût abattu la bête de l'Apocalypse et détruit l'idolâtrie. Depuis plusieurs mois, la paix était faite entre les deux sectes rivales ; mais c'était des lèvres et non du coeur qu'elle avait été jurée. L'animosité des deux partis subsistait toujours aussi implacable. Tout rappelait que la guerre cessait à peine, tout annonçait que la paix ne pouvait être de longue durée. L'auberge du Lion d'Or était remplie de soldats. À leur accent étranger, à leur costume bizarre, on les reconnaissait pour ces cavaliers allemands nommés reîtres qui venaient offrir leurs services au parti protestant, surtout quand il était en état de les bien payer. Si l'adresse de ces étrangers à manier leurs chevaux et leur dextérité à se servir des armes à feu les rendaient redoutables un jour de bataille, d'un autre côté, ils avaient la réputation, peut-être encore plus justement acquise, de pillards consommés et d'impitoyables vainqueurs. La troupe qui s'était établie dans l'auberge était d'une cinquantaine de cavaliers : ils avaient quitté Paris la veille, et se rendaient à Orléans pour y tenir garnison. Tandis que les uns pansaient leurs chevaux attachés à la muraille, d'autres attisaient le feu, tournaient les broches et s'occupaient de la cuisine. Le malheureux maître de l'auberge, le bonnet à la main et la larme à l'oeil, contemplait la scène de désordre dont sa cuisine était le théâtre. Il voyait sa basse-cour détruite, sa cave au pillage, ses bouteilles, dont on cassait le goulot sans que l'on daignât les déboucher ; et le pis, c'est qu'il savait bien que, malgré les sévères ordonnances du roi pour la discipline des gens de guerre, il n'avait point de dédommagement à attendre de ceux qui le traitaient en ennemi. C'était une vérité reconnue dans ce temps malheureux, qu'en paix ou en guerre, une troupe armée vivait toujours à discrétion partout où elle se trouvait. Devant une table de chêne, noircie par la graisse et la fumée, était assis le capitaine des reîtres. C'était un grand et gros homme de cinquante ans environ, avec un nez aquilin, le teint fort enflammé, les cheveux grisonnants et rares, couvrant mal une large cicatrice qui commençait à l'oreille gauche, et qui venait se perdre dans son épaisse moustache. Il avait ôté sa cuirasse et son casque, et n'avait conservé qu'un pourpoint de cuir de Hongrie, noirci par le frottement de ses armes, et soigneusement rapiécé en plusieurs endroits. Son sabre et ses pistolets étaient déposés sur un banc à sa portée ; seulement il conservait sur lui un large poignard, arme qu'un homme prudent ne quittait que pour se mettre au lit. À sa gauche était assis un jeune homme, haut en couleur, grand, et assez bien fait. Son pourpoint était brodé, et dans tout son costume on remarquait un peu plus de recherche que dans celui de son compagnon. Ce n'était pourtant que le cornette du capitaine. Deux jeunes femmes de vingt à vingt-cinq ans leur tenaient compagnie, assises à la même table. Il y avait un mélange de misère et de luxe dans leurs vêtements, qui n'avaient pas été faits pour elles, et que les chances de la guerre semblaient avoir mis entre leurs mains. L'une portait une espèce de corps en damas broché d'or, mais tout terni, avec une simple robe de toile. L'autre avait une robe de velours violet avec un chapeau d'homme, de feutre gris, orné d'une plume de coq. Toutes les deux étaient jolies ; mais leurs regards hardis et la liberté de leurs discours se ressentaient de l'habitude qu'elles avaient de vivre avec les soldats. Elles avaient quitté l'Allemagne sans emploi bien réglé. La robe de velours était bohème ; elle savait tirer les cartes et jouer de la mandoline. L'autre avait des connaissances en chirurgie, et semblait tenir une place distinguée dans l'estime du cornette. Ces quatre personnes, chacune en face d'une grande bouteille et d'un verre, devisaient ensemble et buvaient en attendant que le dîner fut cuit. La conversation languissait, comme entre gens affamés, quand un jeune homme d'une taille élevée, et assez élégamment vêtu, arrêta devant la porte de l'auberge le bon cheval alezan qu'il montait. Le trompette des reîtres se leva du banc sur lequel il était assis, et, s'avançant vers l'étranger, prit la bride du cheval. L'étranger se préparait à le remercier pour ce qu'il regardait comme un acte de politesse ; mais il fut bientôt détrompé, car le trompette ouvrit la bouche du cheval, et considéra ses dents d'un oeil de connaisseur : puis, reculant de quelques pas, et regardant les jambes et la croupe du noble animal, il secoua la tête de l'air d'un homme satisfait : - Beau cheval, montsir , que vous montez là ! dit-il en son jargon ; et il ajouta quelques mots en allemand qui firent rire ses camarades, au milieu desquels il alla se rasseoir. Cet examen sans cérémonie n'était pas du goût du voyageur ; cependant il se contenta de jeter un regard de mépris sur le trompette, et mit pied à terre sans être aidé de personne. L'hôte, qui sortit alors de sa maison, prit respectueusement la bride de ses mains, et lui dit à l'oreille, assez bas pour que les reîtres ne l'entendissent point : - Dieu vous soit en aide, mon jeune gentilhomme ! mais vous arrivez bien à la male heure ; car la compagnie de ces parpaillots, à qui saint Christophe puisse tordre le cou ! n'est guère agréable pour de bons chrétiens comme vous et moi. Le jeune homme sourit amèrement. - Ces messieurs, dit-il, sont des cavaliers protestants ? - Et des reîtres, par-dessus le marché, continua l'aubergiste. Que Notre-Dame les confonde ! depuis une heure qu'ils sont ici, ils ont brisé la moitié de mes meubles. Ce sont tous des pillards impitoyables, comme leur chef, Mr de Châtillon, ce bel amiral de Satan. - Pour une barbe grise comme vous, répondit le jeune homme, vous montrez peu de prudence. Si par aventure vous parliez à un protestant, il pourrait bien vous répondre par quelque bon horion . Et, en disant ces paroles, il frappait sa boite de cuir blanc avec la houssine dont il se servait à cheval. - Comment !- quoi !- vous huguenot !- protestant ! veux-je dire, s'écria l'aubergiste stupéfait. Il recula d'un pas, et considéra l'étranger de la tête aux pieds, comme pour chercher dans son costume quelque signe d'après lequel il pût deviner à quelle religion il appartenait. Cet examen et la physionomie ouverte et riante du jeune homme le rassurant peu à peu, il reprit plus bas : - Un protestant avec un habit de velours vert ! un huguenot avec une fraise à l'espagnole ! oh ! cela n'est pas possible ! Ah ! mon jeune seigneur, tant de braverie ne se voit pas chez les hérétiques. Sainte Marie ! un pourpoint de fin velours, c'est trop beau pour ces crasseux-là ! La houssine siffla à l'instant, et, frappant le pauvre aubergiste sur la joue, fut pour lui comme la profession de foi de son interlocuteur. - Insolent bavard ! voilà pour t'apprendre à retenir ta langue. Allons, mène mon cheval à l'écurie, et qu'il ne manque de rien. L'aubergiste baissa tristement la tête, et emmena le cheval sous une espèce de hangar, murmurant tout bas mille malédictions contre les hérétiques allemands et français ; et si le jeune homme ne l'eût suivi pour voir comment son cheval serait traité, la pauvre bête eût sans doute été privée de son souper en qualité d'hérétique. L'étranger entra dans la cuisine et salua les personnes qui s'y trouvaient rassemblées, en soulevant avec grâce le bord de son grand chapeau ombragé d'une plume jaune et noire. Le capitaine lui ayant rendu son salut, tous les deux se considérèrent quelque temps sans parler. - Capitaine, dit le jeune étranger, je suis un gentilhomme protestant, et je me réjouis de rencontrer ici quelques-uns de mes frères en religion. Si vous l'avez pour agréable, nous souperons ensemble. Le capitaine, que la tournure distinguée et l'élégance du costume de l'étranger avaient prévenu favorablement, lui répondit qu'il lui faisait honneur. Aussitôt mademoiselle Mila, la jeune bohème dont nous avons parlé, lui fit place sur son banc, à côté d'elle ; et, comme elle était fort serviable de son naturel, elle lui donna même son verre, que le capitaine remplit à l'instant. - Je m'appelle Dietrich Hornstein, dit le capitaine choquant son verre contre celui du jeune homme. Vous avez sans doute entendu parler du capitaine Dietrich Hornstein ? C'est moi qui menai les Enfants-Perdus à la bataille de Dreux et puis à celle d'Arnay-le-Duc. L'étranger comprit cette matière détournée de lui demander son nom ; il répondit : - J'ai le regret de ne pouvoir vous dire un nom aussi célèbre que le vôtre, capitaine ; je veux parler du mien, car celui de mon père est bien connu dans nos guerres civiles. Je m'appelle Bernard de Mergy. - À qui dites-vous ce nom-là ! s'écria le capitaine en remplissant son verre jusqu'au bord. J'ai connu votre père, monsieur Bernard de Mergy ; je l'ai connu depuis les premières guerres, comme l'on connaît un ami intime. À sa santé, monsieur Bernard. Le capitaine avança son verre et dit quelques mots en allemand à sa troupe. Au moment où le vin touchait ses lèvres, tous ses cavaliers jetèrent en l'air leurs chapeaux en poussant une acclamation. L'hôte crut que c'était un signal de massacre, et se jeta à genoux. Bernard lui-même fut un peu surpris de cet honneur extraordinaire ; cependant il se crut obligé de répondre à cette politesse germanique, en buvant à la santé du capitaine. Les bouteilles, déjà vigoureusement attaquées avant son arrivée, ne pouvaient plus suffire pour ce toast nouveau. - Lève-toi, cafard, dit le capitaine, en se tournant du côté de l'hôte qui était encore à genoux ; lève-toi, et va nous chercher du vin. Ne vois-tu pas que les bouteilles sont vides ? Et le cornette, pour lui en donner la preuve, lui en jeta une à la tête. L'hôte courut à la cave. - Cet homme est un insolent fieffé, dit Mergy, mais vous auriez pu lui faire plus de mal que vous n'auriez voulu si cette bouteille l'avait attrapé. - Bah ! dit le cornette en riant d'un gros rire. - La tête d'un papiste, dit Mila, est plus dure que cette bouteille, bien qu'elle soit encore plus vide. Le cornette rit plus fort, et fut imité par tous les assistants, et même par Mergy, qui cependant souriait à la jolie bouche de la bohème plus qu'à sa cruelle plaisanterie. On apporta du vin, le souper suivit, et, après un instant de silence, le capitaine reprit, la bouche pleine : - Si j'ai connu Mr de Mergy ! il était colonel des gens de pied lors de la première entreprise de Mr le Prince. Nous avons couché deux mois de suite dans le même logis pendant le siège d'Orléans. Et comment se porte-t-il présentement ? - Assez bien pour son grand âge, Dieu merci ! Il m'a parlé bien souvent des reîtres, et des belles charges qu'ils firent à la bataille de Dreux. - J'ai connu aussi son fils aîné- votre frère, le capitaine George. Je veux dire avant- Mergy parut embarrassé. - C'était un brave à trois poils, continua le capitaine ; mais, malepeste ! il avait la tête chaude. J'en suis fâché pour votre père, son abjuration aura dû lui faire beaucoup de peine. Mergy rougit jusqu'au blanc des yeux ; il balbutia quelques mots pour excuser son frère ; mais il était facile de voir qu'il le jugeait encore plus sévèrement que le capitaine des reîtres. - Ah ! je vois que cela vous fait de la peine, dit le capitaine ; eh bien ! n'en parlons plus. C'est une perte pour la religion, et une grande acquisition pour le roi qui, dit-on, le traite fort honorablement. - Vous venez de Paris, interrompit Mergy, cherchant à détourner la conversation ; Mr l'Amiral est-il arrivé ? Vous l'avez vu sans doute ? Comment se porte-t-il maintenant ? - Il arrivait de Blois avec la cour comme nous partions. Il se porte à merveille ; frais et gaillard. Il a encore vingt guerres civiles dans le ventre, le cher homme ! Sa Majesté le traite avec tant de distinction, que tous les papaux en crèvent de dépit. - Vraiment ! Jamais le roi ne pourra reconnaître assez son mérite. - Tenez, hier j'ai vu le roi sur l'escalier du Louvre, qui serrait la main de l'Amiral. Mr de Guise, qui venait derrière, avait l'air piteux d'un basset qu'on fouette ; et moi, savez-vous à quoi je pensais ? Il me semblait voir l'homme qui montre le lion à la foire ; il lui fait donner la patte comme on fait d'un chien ; mais, quoique Gilles fasse bonne contenance et beau semblant, cependant il n'oublie jamais que la patte qu'il tient a de terribles griffes. Oui, par ma barbe ! on eût dit que le roi sentait les griffes de l'Amiral. - L'Amiral a le bras long, dit le cornette. (C'était une espèce de proverbe dans l'armée protestante). - C'est un bien bel homme pour son âge, observa mademoiselle Mila. - Je l'aimerais mieux pour amant qu'un jeune papiste, repartit mademoiselle Trudchen, l'amie du cornette. - C'est la colonne de la religion, dit Mergy, voulant aussi donner sa part de louanges. - Oui, mais il est diablement sévère sur la discipline, dit le capitaine en secouant la tête. Son cornette cligna de l'oeil d'un air significatif, et sa grosse physionomie se contracta pour faire une grimace qu'il croyait être un sourire. - Je ne m'attendais pas, dit Mergy, à entendre un vieux soldat comme vous, capitaine, reprocher à Mr l'Amiral l'exacte discipline qu'il faisait observer dans son armée. - Oui, sans doute, il faut de la discipline ; mais enfin on doit aussi tenir compte au soldat de toutes les peines qu'il endure, et ne pas lui défendre de prendre du bon temps quand par hasard il en trouve l'occasion. Bah ! chaque homme a ses défauts ; et, quoiqu'il m'ait fait pendre, buvons à la santé de Mr l'Amiral. - L'Amiral vous a fait pendre ! s'écria Mergy ; vous êtes bien gaillard pour un pendu. - Oui, sacrament ! il m'a fait pendre ; mais je ne suis pas rancunier, et buvons à sa santé. Avant que Mergy put renouveler ses questions, le capitaine avait rempli tous les verres, ôté son chapeau et ordonné à ses cavaliers de pousser trois hourras. Les verres vidés et le tumulte apaisé, Mergy reprit : - Pourquoi donc avez-vous été pendu, capitaine ? - Pour une bagatelle : un méchant couvent de Saintonge pillé, puis brûlé par hasard. - Oui, mais tous les moines n'étaient pas sortis, interrompit le cornette en riant à gorge déployée de sa plaisanterie. - Eh ! qu'importe que pareille canaille brûle un peu plus tôt ou un peu plus tard ? Cependant l'Amiral, le croiriez-vous, monsieur de Mergy ? l'Amiral s'en fâcha tout de bon ; il me fit arrêter, et, sans plus de cérémonie, son grand prévôt jeta son dévolu sur moi. Alors tous ses gentilshommes et tous les seigneurs qui l'entouraient, jusqu'à Mr de Lanoue, qui, comme on le sait, n'est pas tendre pour le soldat (car Lanoue, disent-ils, noue et ne dénoue pas), tous les capitaines le prièrent de me pardonner, mais lui refusa tout net. Ventre de loup ! comme il était en colère ! il mâchait son cure-dent de rage ; et vous savez le proverbe : Dieu nous garde des patenôtres de Mr de Montmorency et du cure-dent de Mr l'Amiral ! « - Dieu m'absolve ! disait-il, il faut tuer la picorée tandis qu'elle n'est encore que petite fille ; si nous la laissons devenir grande dame, c'est elle qui nous tuera. « Là-dessus arrive le ministre, son livre sous le bras ; on nous mène tous deux sous un certain chêne- il me semble que je le vois encore, avec une branche en avant, qui avait l'air d'avoir poussé là tout exprès ; on m'attache la corde au cou- Toutes les fois que je pense à cette corde-là, mon gosier devient sec comme de l'amadou. - Voici pour l'humecter, dit Mila ; et elle remplit jusqu'au bord le verre du narrateur. Le capitaine le vida d'un seul trait, et poursuivit de la sorte : - Je ne me regardais déjà ni plus ni moins qu'un gland de chêne, quand je m'avisai de dire à l'Amiral : « - Eh ! Monseigneur, est-ce qu'on pend ainsi un homme qui a commandé, les Enfants-Perdus à Dreux ? « Je le vis cracher son cure-dent, et en prendre un neuf. Je me dis : Bon ! c'est bon signe. « Il appela le capitaine Cormier, et lui parla bas ; puis il dit au prévôt : « - Allons, qu'on me hisse cet homme. « Et là-dessus il tourne les talons. On me hissa tout de bon, mais le brave Cormier mit l'épée à la main et coupa aussitôt la corde, de sorte que je tombai de ma branche, rouge comme une écrevisse cuite. - Je vous félicite, dit Mergy, d'en avoir été quitte à si bon compte. Il considérait le capitaine avec attention, et semblait éprouver quelque peine à se trouver dans la compagnie d'un homme qui avait mérité justement la potence ; mais, dans ce temps malheureux, les crimes étaient si fréquents qu'on ne pouvait guère les juger avec autant de rigueur qu'on le ferait aujourd'hui. Les cruautés d'un parti autorisaient en quelque sorte les représailles, et les haines de religion étouffaient presque tout sentiment de sympathie nationale. D'ailleurs, s'il faut dire la vérité, les agaceries secrètes de mademoiselle Mila, qu'il commençait à trouver très jolie, et les fumées du vin qui opéraient plus efficacement sur son jeune cerveau que sur les têtes endurcies des reîtres, tout cela lui donnait alors une indulgence extraordinaire pour ses compagnons de table. - J'ai caché le capitaine dans un chariot couvert pendant plus de huit jours, dit Mila, et je ne l'en laissais sortir que la nuit. - Et moi, ajouta Trudchen, je lui apportais à manger et à boire : il est là pour le dire. - L'Amiral fit semblant d'être fort en colère contre Cormier ; mais tout cela était une farce jouée entre eux deux. Pour moi, je fus longtemps à la suite de l'armée, n'osant jamais me montrer devant l'Amiral ; enfin, au siège de Longnac, il me découvrit dans la tranchée, et il me dit : « - Dietrich, mon ami, puisque tu n'es pas pendu, va te faire arquebuser. « Et il me montrait la brèche ; je compris ce qu'il voulait dire, je montai bravement à l'assaut, et je me présentai à lui le lendemain, dans la grande rue, tenant à la main mon chapeau percé d'une arquebusade. « - Monseigneur, lui dis-je, j'ai été arquebusé comme j'ai été pendu. « Il sourit et me donna sa bourse en disant : « - Voilà pour t'avoir un chapeau neuf. « Depuis ce temps nous avons toujours été bons amis. Ah ! quel beau sac que celui de cette ville de Longnac ! l'eau m'en vient à la bouche rien que d'y penser ! - Ah ! quels beaux habits de soie ! s'écria Mila. - Quelle quantité de beau linge ! s'écria Trudchen. - Comme nous avons donné chez les religieuses du grand couvent ! dit le cornette. Deux cents arquebusiers à cheval logés avec cent religieuses !- - Il y en eut plus de vingt qui abjurèrent le papisme, dit Mila, tant elles trouvèrent les huguenots de leur goût. - C'était là, s'écria le capitaine, c'était là qu'il faisait beau voir nos argoulets allant à l'abreuvoir avec les chasubles des prêtres sur le dos, nos chevaux mangeant l'avoine sur l'autel, et nous buvant le bon vin des prêtres dans leurs calices d'argent ! Il tourna la tête pour demander à boire, et vit l'aubergiste les mains jointes et les yeux levés au ciel avec une expression d'horreur indéfinissable. - Imbécile ! dit le brave Dietrich Hornstein en levant les épaules. Comment peut-il se trouver un homme assez sot pour croire à toutes les fadaises que débitent les prêtres papistes ! Tenez, monsieur de Mergy, à la bataille de Moncontour je tuai d'un coup de pistolet un gentilhomme du duc d'Anjou ; en lui ôtant son pourpoint, savez-vous ce que je vis sur son estomac ? un grand morceau de soie tout couvert de noms de saints. Il prétendait par là se garantir des balles. Parbleu ! je lui appris qu'il n'y a point de scapulaire que ne traverse une balle protestante. - Oui, des scapulaires, interrompit le cornette ; mais dans mon pays on vend des parchemins qui garantissent du plomb et du fer. - Je préférerais une cuirasse bien forgée, de bon acier, dit Mergy, comme celles que fait Jacob Leschot, dans les Pays-Bas. - Écoutez donc, reprit le capitaine, il ne faut pas nier qu'on puisse rendre dur ; moi, qui vous parle, j'ai vu à Dreux un gentilhomme frappé d'une arquebusade au beau milieu de la poitrine ; il connaissait la recette de l'onguent qui rend dur, et s'en était frotté sous son buffle ; eh bien, on ne voyait pas même la marque noire et rouge que laisse une contusion. - Et ne croyez-vous pas plutôt que ce buffle dont vous parlez suffisait seul pour amortir l'arquebusade ? - Oh ! vous autres Français, vous ne voulez croire à rien. Mais que diriez-vous si vous aviez vu comme moi un gendarme silésien mettre sa main sur une table, et personne ne pouvoir l'entamer à grands coups de couteau ? Mais vous riez et vous ne croyez pas que cela soit possible ? demandez à Mila. Vous voyez bien cette fille-là ? elle est d'un pays où les sorciers sont aussi communs que les moines dans ce pays-ci ; c'est elle qui vous en conterait des histoires effrayantes. Quelquefois, dans les longues soirées d'automne, quand nous sommes assis en plein air autour du feu, les cheveux m'en dressent à la tête, des aventures qu'elle nous conte. - Je serais ravi d'en entendre une, dit Mergy ; belle Mila, faites-moi ce plaisir. - Oui, Mila, poursuivit le capitaine, raconte-nous quelque histoire pendant que nous achèverons de vider ces bouteilles. - Écoutez-moi donc, dit Mila ; et vous, mon jeune gentilhomme, qui ne croyez à rien, vous allez, s'il vous plaît, garder vos doutes pour vous seul. - Comment pouvez-vous dire que je ne crois à rien ? lui répondit Mergy à voix basse ; sur ma foi, je crois que vous m'avez ensorcelé, car je suis déjà tout amoureux de vous. Mila le repoussa doucement, car la bouche de Mergy touchait presque sa joue ; et, après avoir jeté à droite et à gauche un regard furtif pour s'assurer que tout le monde l'écoutait, elle commença de la sorte : - Capitaine, vous avez été sans doute à Hameln ? - Jamais. - Et vous, cornette ? - Ni moi non plus. - Comment ! ne trouverai-je personne qui ait été à Hameln ? - J'y ai passé un an, dit un cavalier en s'avançant. - Eh bien ! Fritz, tu as vu l'église de Hameln ? - Plus de cent fois. - Et ses vitraux coloriés ? - Certainement. - Et qu'as-tu vu peint sur ces vitraux ? - Sur ces vitraux ?- À la fenêtre à gauche, je crois qu'il y a un grand homme noir qui joue de la flûte, et des petits enfants qui courent après lui. - Justement. Eh bien, je vais vous conter l'histoire de cet homme noir et de ces enfants. « Il y a bien des années, les gens de Hameln furent tourmentés par une multitude innombrable de rats qui venaient du Nord, par troupes si épaisses que la terre en était toute noire, et qu'un charretier n'aurait pas osé faire traverser à ses chevaux un chemin où ces animaux défilaient. Tout était dévoré en moins de rien ; et, dans une grange, c'était une moindre affaire pour ces rats de manger un tonneau de blé que ce n'est pour moi de boire un verre de ce bon vin. Elle but, s'essuya la bouche et continua. - Souricières, ratières, pièges, poison étaient inutiles. On avait fait venir de Bremen un bateau chargé de onze cents chats ; mais rien n'y faisait. Pour mille qu'on en tuait, il en revenait dix mille, et plus affamés que les premiers. Bref, s'il n'était venu remède à ce fléau, pas un grain de blé ne fût resté dans Hameln, et tous les habitants seraient morts de faim. « Voilà qu'un certain vendredi se présente devant le bourgmestre de la ville un grand homme, basané, sec, grands yeux, bouche fendue jusqu'aux oreilles, habillé d'un pourpoint rouge, avec un chapeau pointu, de grandes culottes garnies de rubans, des bas gris et des souliers avec des rosettes couleur de feu. Il avait un petit sac de peau au côté. Il me semble que je le vois encore. Tous les yeux se tournèrent involontairement vers la muraille sur laquelle Mila fixait ses regards. - Vous l'avez donc vu ? demanda Mergy, - Non pas moi, mais ma grand-mère ; et elle se souvenait si bien de sa figure qu'elle aurait pu faire son portrait. - Et que dit-il au bourgmestre ? - Il lui offrit, moyennant cent ducats, de délivrer la ville du fléau qui la désolait. Vous pensez bien que le bourgmestre et les bourgeois y topèrent d'abord. Aussitôt l'étranger tira de son sac une flûte de bronze ; et, s'étant planté sur la place du marché, devant l'église, mais en lui tournant le dos, notez bien, il commença à jouer un air étrange, et tel que jamais flûteur allemand n'en a joué. Voilà qu'en entendant cet air, de tous les greniers, de tous les trous de murs, de dessous les chevrons et les tuiles des toits, rats et souris, par centaines, par milliers, accoururent à lui. L'étranger, toujours flûtant, s'achemina vers le Weser ; et là, ayant tiré ses chausses, il entra dans l'eau suivi de tous les rats de Hameln, qui furent aussitôt noyés. Il n'en restait plus qu'un seul dans toute la ville, et vous allez voir pourquoi. Le magicien, car c'en était un, demanda à un traînard, qui n'était pas encore entré dans le Weser, pourquoi Klauss, le rat blanc, n'était pas encore venu. « - Seigneur, répondit le rat, il est si vieux qu'il ne peut plus marcher. « - Va donc le chercher toi-même, répondit le magicien. « Et le rat de rebrousser chemin vers la ville, d'où il ne tarda pas à revenir avec un vieux gros rat blanc, si vieux, si vieux, qu'il ne pouvait pas se traîner. Les deux rats, le plus jeune tirant le vieux par la queue, entrèrent tous les deux dans le Weser, et se noyèrent comme leurs camarades. Ainsi la ville en fut purgée. Mais, quand l'étranger se présenta à l'hôtel de ville pour toucher la récompense promise, le bourgmestre et les bourgeois, réfléchissant qu'ils n'avaient plus rien à craindre des rats, et s'imaginant qu'ils auraient bon marché d'un homme sans protecteurs, n'eurent pas honte de lui offrir dix ducats, au lieu des cent qu'ils avaient promis. L'étranger réclama : on le renvoya bien loin. Il menaça alors de se faire payer plus cher s'ils ne maintenaient leur marché au pied de la lettre. Les bourgeois firent de grands éclats de rire à cette menace, et le mirent à la porte de l'hôtel de ville, l'appelant beau preneur de rats ! injure que répétèrent les enfants de la ville en le suivant par les rues jusqu'à la Porte-Neuve. Le vendredi suivant, à l'heure de midi, l'étranger reparut sur la place du marché, mais cette fois avec un chapeau de couleur de pourpre, retroussé d'une façon toute bizarre. Il tira de son sac une flûte bien différente de la première et, dès qu'il eut commencé d'en jouer, tous les garçons de la ville, depuis six jusqu'à quinze ans, le suivirent et sortirent de la ville avec lui. - Et les habitants de Hameln les laissèrent emmener ? demandèrent à la fois Mergy et le capitaine. - Ils les suivirent jusqu'à la montagne de Koppenberg, auprès d'une caverne qui est maintenant bouchée. Le joueur de flûte entra dans la caverne et tous les enfants avec lui. On entendit quelque temps le son de la flûte ; il diminua peu à peu ; enfin l'on n'entendit plus rien. Les enfants avaient disparu, et depuis lors on n'en eut jamais de nouvelles. La bohémienne s'arrêta pour observer sur les traits de ses auditeurs l'effet produit par son récit. Le reître qui avait été à Hameln prit la parole et dit : - Cette histoire est si vraie que, lorsqu'on parle à Hameln de quelque événement extraordinaire, on dit : Cela est arrivé vingt ans, dix ans, après la sortie de nos enfants- le seigneur de Falkenstein pilla noire ville soixante ans après la sortie de nos enfants. - Mais le plus curieux, dit Mila, c'est que dans le même temps parurent, bien loin de là, en Transylvanie, certains enfants qui parlaient bon allemand, et qui ne pouvaient dire d'où ils venaient. Ils se marièrent dans le pays, apprirent leur langue à leurs enfants, d'où il vient que jusqu'à ce jour on parle allemand en Transylvanie. - Et ce sont les enfants de Hameln que le diable a transportés là ? dit Mergy en souriant. - J'atteste le ciel que cela est vrai ! s'écria le capitaine, car j'ai été en Transylvanie, et je sais bien qu'on y parle allemand, tandis que tout autour on parle un baragouin infernal. L'attestation du capitaine valait bien des preuves comme il y en a tant. - Voulez-vous que je vous dise votre bonne aventure ? demanda Mila à Mergy. - Volontiers, répondit Mergy en passant son bras gauche autour de la taille de la bohémienne, tandis qu'il lui donnait sa main droite ouverte. Mila la considéra pendant près de cinq minutes sans parler, et secouant la tête de temps en temps d'un air pensif. - Eh bien ! ma belle enfant, aurai-je pour ma maîtresse la femme que j'aime ? Mila lui donna une chiquenaude sur la main : - Heur et malheur, dit-elle ; des yeux bleus font du mal et du bien. Le pire, c'est que tu verseras ton propre sang. Le capitaine et le cornette gardèrent le silence, paraissant tous les deux également frappés de la fin sinistre de cette prophétie. L'aubergiste faisait de grands signes de croix à l'écart. - Je croirai que tu es véritablement sorcière, dit Mergy, si tu peux me dire ce que je vais faire tout à l'heure. - Tu m'embrasseras, murmura la bohémienne à son oreille. - Elle est sorcière ! s'écria Mergy en l'embrassant. Il continua de s'entretenir tout bas avec la jolie devineresse, et leur bonne intelligence semblait s'accroître à chaque instant. Trudchen prit une espèce de mandoline, qui avait à peu près toutes ses cordes, et préluda par une marche allemande. Alors, voyant autour d'elle un cercle de soldats, elle chanta dans sa langue une chanson de guerre, dont les reîtres entonnèrent le refrain à tue-tête. Le capitaine, excité par son exemple, se mit à chanter, d'une voix à faire casser tous les verres, une vieille chanson huguenote, dont la musique était au moins aussi barbare que les paroles. Le prince de Condé, Il a été tué ; Mais monsieur l'Amiral Est encore à cheval Avec La Rochefoucauld, Pour chasser tous les papaux, Papaux, papaux, papaux. Tous les reîtres, échauffés par le vin, commencèrent à chanter chacun un air différent. Les plats et les bouteilles couvrirent le plancher de leurs débris ; la cuisine retentit de jurements, d'éclats de rire et de chansons bachiques. Bientôt cependant, le sommeil, favorisé par les fumées du vin d'Orléans, fît sentir son pouvoir à la plupart des acteurs de cette scène de bacchanale. Les soldats se couchèrent sur des bancs ; le cornette, après avoir posé deux sentinelles à la porte, se traîna en chancelant vers son lit ; le capitaine, qui avait observé encore le sentiment de la ligne droite, monta sans louvoyer l'escalier qui conduisait à la chambre de l'hôte, qu'il avait choisie comme la meilleure de l'auberge. Et Mergy et la bohémienne ? Avant la chanson du capitaine, ils avaient disparu l'un et l'autre. II - LE LENDEMAIN D'UNE FÊTE Il était grand jour depuis longtemps quand Mergy s'éveilla, la tête encore un peu troublée par les souvenirs de la soirée précédente. Ses habits étaient étendus pêle-mêle dans la chambre, et sa valise était ouverte à terre. Se levant sur son séant, il considéra quelque temps cette scène de désordre en se frottant la tête, comme pour rappeler ses idées. Ses traits exprimaient à la fois la fatigue, l'étonnement et l'inquiétude. Un pas lourd se fit entendre sur l'escalier de pierre qui conduisait à sa chambre. La porte s'ouvrit sans que l'on eût daigné frapper, et l'aubergiste entra avec une mine encore plus renfrognée que la veille ; mais il était facile de lire dans ses regards une expression d'impertinence qui avait remplacé celle de la peur. Il jeta un coup d'oeil sur la chambre, et se signa comme saisi d'horreur à la vue de tant de confusion. - Ah ! ah ! mon jeune gentilhomme, s'écria-t-il, encore au lit ? Ça, levons-nous, car nous allons avoir nos comptes à régler. Mergy, bâillant d'une manière effrayante, mit une jambe hors du lit. - Pourquoi tout ce désordre ? pourquoi ma valise est-elle ouverte ? demanda-t-il d'un ton au moins aussi mécontent que celui de l'hôte. - Pourquoi, pourquoi ? répondit celui-ci ; qu'en sais-je ? Je me soucie bien de votre valise. Vous avez mis ma maison dans un bien plus grand désordre. Mais, par saint Eustache, mon bon patron, vous me le payerez. Comme il parlait, Mergy passait son haut-de-chausses d'écarlate, et, par le mouvement qu'il faisait, sa bourse tomba de sa poche ouverte. Il faut que le son qu'elle rendit lui parût autre qu'il ne s'y attendait, car il la ramassa sur-le-champ avec inquiétude et l'ouvrit. - On m'a volé ! s'écria-t-il en se tournant vers l'aubergiste. Au lieu de vingt écus d'or que contenait sa bourse, il n'en trouvait que deux. Maître Eustache haussa les épaules et sourit d'un air de mépris. - On m'a volé ! répéta Mergy en nouant sa ceinture à la hâte. J'avais vingt écus d'or dans cette bourse, et je prétends les ravoir : c'est dans votre maison qu'ils m'ont été pris. - Par ma barbe ! j'en suis bien aise, s'écria insolemment l'aubergiste ; cela vous apprendra à vous anger de sorcières et de voleuses. Mais, ajouta-t-il plus bas, qui se ressemble s'assemble. Tout ce bon gibier de Grève, hérétiques, sorciers et voleurs, se hantent et frayent ensemble. - Que dis-tu, maraud ? s'écria Mergy, d'autant plus en colère qu'il sentait intérieurement la vérité du reproche ; et, comme tout homme dans son tort, il saisissait aux cheveux l'occasion d'une querelle. - Je dis, répliqua l'aubergiste en élevant la voix et mettant le poing sur la hanche, je dis que vous avez tout cassé dans ma maison, et je prétends que vous me payiez jusqu'au dernier sou. - Je payerai mon écot et pas un liard de plus. Où est le capitaine Corn- Hornstein ? - On m'a bu, continua maître Eustache, criant toujours plus haut, on m'a bu plus de deux cents bouteilles de bon vieux vin, mais vous m'en répondrez. Mergy avait fini de s'habiller tout à fait. - Où est le capitaine ? cria-t-il d'une voix tonnante. - Il est parti il y a plus de deux heures, et puisse-t-il aller au diable ainsi que tous les huguenots en attendant que nous les brûlions tous ! Un vigoureux soufflet fut la seule réponse que Mergy put trouver dans le moment. La surprise et la force du coup firent reculer l'aubergiste de deux pas. Le manche de corne d'un grand couteau sortait d'une poche de sa culotte ; il y porta la main. Sans doute quelque grand malheur serait arrivé s'il eût cédé au premier mouvement de sa colère. Mais la prudence arrêta l'effet de son courroux en lui faisant remarquer que Mergy étendait la main vers le chevet de son lit, d'où pendait une longue épée. Il renonça aussitôt à un combat inégal, et descendit précipitamment l'escalier en criant à tue-tête : - Au meurtre ! au feu ! Maître du champ de bataille, mais fort inquiet des suites de sa victoire, Mergy boucla son ceinturon, y passa ses pistolets, ferma sa valise, et, la tenant à la main, il résolut d'aller porter sa plainte au juge le plus proche. Il ouvrit sa porte, et il mettait le pied sur la première marche de l'escalier, quand une troupe ennemie se présenta inopinément à sa rencontre. L'hôte marchait le premier, une vieille hallebarde à la main ; trois marmitons, armés de broches et de bâtons, le suivaient de près ; un voisin, avec une arquebuse rouillée, formait l'arrière-garde. De part et d'autre on ne s'attendait pas à se rencontrer si tôt. Cinq ou six marches seulement séparaient les deux partis ennemis. Mergy laissa tomber sa valise et saisit un de ses pistolets. Ce mouvement hostile fit voir à maître Eustache et à ses acolytes combien leur ordre de bataille était vicieux. Ainsi que les Perses à la bataille de Salamine, ils avaient négligé de choisir une position où leur nombre pût se déployer avec avantage. Le seul de leur troupe qui portât une arme à feu ne pouvait s'en servir sans blesser ses compagnons qui le précédaient ; tandis que les pistolets du huguenot, enfilant toute la longueur de l'escalier, semblaient devoir les renverser tous du même coup. Le petit claquement que fit le chien du pistolet quand Mergy l'arma retentit à leurs oreilles, et leur parut presque aussi effrayant qu'aurait été l'explosion même de l'arme. D'un mouvement spontané la colonne ennemie fit volte-face et courut chercher dans la cuisine un champ de bataille plus vaste et plus avantageux. Dans le désordre inséparable d'une retraite précipitée, l'hôte, voulant tourner sa hallebarde, l'embarrassa dans ses jambes et tomba. En ennemi généreux, dédaignant de faire usage de ses armes, Mergy se contenta de lancer sur les fugitifs sa valise, qui, tombant sur eux comme un quartier de roc, et accélérant son mouvement à chaque marche, acheva la déroute. L'escalier demeura vide d'ennemis, et la hallebarde rompue restait pour trophée. Mergy descendit rapidement dans la cuisine, où déjà l'ennemi s'était reformé sur une seule ligne. Le porteur d'arquebuse avait son arme haute et soufflait sa mèche allumée. L'hôte, tout couvert de sang, car son nez avait été violemment meurtri dans sa chute, se tenait derrière ses amis, tel que Ménélas blessé derrière les rangs des Grecs. Au lieu de Machaon ou de Podalire, sa femme, les cheveux en désordre et sa coiffe dénouée, lui essuyait la figure avec une serviette sale. Mergy prit son parti sans balancer. Il marcha droit à celui qui tenait l'arquebuse et lui présenta la bouche de son pistolet à la poitrine. - Jette la mèche ou tu es mort ! s'écria-t-il. La mèche tomba à terre, et Mergy, appuyant sa botte sur le bout de corde enflammé, l'éteignit. Aussitôt tous les confédérés mirent bas les armes en même temps. - Pour vous, dit Mergy en s'adressant à l'hôte, la petite correction que vous avez reçue de moi vous apprendra sans doute à traiter les étrangers avec plus de politesse : si je voulais, je vous ferais retirer votre enseigne par le bailli du lieu ; mais je ne suis pas méchant. Voyons, combien vous dois-je pour mon écot ? Maître Eustache, remarquant qu'il avait désarmé son redoutable pistolet, et qu'en parlant il le remettait à sa ceinture, reprit un peu de courage, et, tout en s'essuyant, il murmura tristement : - Briser les plats, battre les gens, casser le nez aux bons chrétiens- faire un vacarme d'enfer- je ne sais comment, après cela, on peut dédommager un honnête homme. - Voyons, reprit Mergy en souriant. Votre nez cassé, je vous le payerai ce qu'il vaut selon moi. Pour vos plats brisés, adressez-vous aux reîtres, c'est leur affaire. Reste à savoir ce que je vous dois pour mon souper d'hier. L'hôte regardait sa femme, ses marmitons et son voisin, comme s'il eut voulu leur demander à la fois conseil et protection. - Les reîtres, les reîtres ! dit-il- voir de leur argent, ce n'est pas chose aisée ; leur capitaine m'a donné trois livres, et le cornette un coup de pied. Mergy prit un des écus d'or qui lui restaient. - Allons, dit-il, séparons-nous bons amis. Et il le jeta à maître Eustache, qui, au lieu de tendre la main, le laissa dédaigneusement tomber sur le plancher. - Un écu ! s'écria-t-il, un écu pour cent bouteilles cassées ; un écu pour ruiner une maison ; un écu pour battre les gens ! - Un écu, rien qu'un écu ! reprit la femme sur un ton aussi lamentable. Il vient ici des gentilshommes catholiques qui parfois font un peu de tapage, mais au moins ils savent le prix des choses. Si Mergy avait été plus en fonds, il aurait sans doute soutenu la réputation de libéralité de son parti. - À la bonne heure, répondit-il sèchement, mais ces gentilshommes catholiques n'ont pas été volés. Décidez-vous, ajouta-t-il ; prenez cet écu, ou vous n'aurez rien. Et il fit un pas comme pour le reprendre. L'hôtesse le ramassa sur-le-champ. - Allons ! qu'on m'amène mon cheval ; et toi, quitte cette broche et porte ma valise. - Votre cheval, mon gentilhomme ! dit l'un des valets de maître Eustache en faisant une grimace. L'hôte, malgré son chagrin, releva la tête, et ses yeux brillèrent un instant d'une expression de joie maligne. - Je vais vous l'amener moi-même, mon bon seigneur ; je vais vous amener votre bon cheval. Et il sortit, tenant toujours la serviette devant son nez. Mergy le suivit. Quelle fut sa surprise quand, au lieu du beau cheval alezan qui l'avait amené, il vit un petit cheval pie, vieux, couronné, et défiguré encore par une large cicatrice à la tête ! Au lieu de sa selle de fin velours de Flandre, il voyait une selle de cuir garnie de fer, telle enfin qu'en avaient les soldats. - Que signifie ceci ? où est mon cheval ? - Que votre seigneurie prenne la peine d'aller le demander à messieurs les reîtres protestants, répondit l'hôte avec une feinte humilité ; ces dignes étrangers l'ont emmené avec eux : il faut qu'ils se soient trompés à cause de la ressemblance. - Beau cheval ! dit un des marmitons ; je parierais qu'il n'a pas plus de vingt ans. - On ne pourra nier que ce soit un cheval de bataille, dit un autre : voyez quel coup de sabre il a reçu sur le front. - Quelle superbe robe ! ajouta un autre ; c'est comme la robe d'un ministre, noir et blanc. Mergy entra dans l'écurie, qu'il trouva vide. - Et pourquoi avez-vous souffert qu'on emmenât mon cheval ? s'écria-t-il avec fureur. - Dame ! mon gentilhomme, dit celui des valets qui avait soin de l'écurie, c'est le trompette qui l'a emmené, et il m'a dit que c'était un troc arrangé entre vous deux. La colère suffoquait Mergy, et, dans son malheur, il ne savait à qui s'en prendre. - J'irai trouver le capitaine, murmurait-il entre ses dents, et il me fera justice du coquin qui m'a volé. - Certainement, dit l'hôte, votre seigneurie fera bien ; car ce capitaine- comment s'appelait-il ?- il avait toujours la mine d'un bien honnête homme. Et Mergy avait déjà fait intérieurement la réflexion que le capitaine avait favorisé, sinon commandé le vol. - Vous pourrez, par la même occasion, ajouta l'hôte, vous pourrez ravoir vos écus d'or de cette jeune demoiselle ; elle se sera trompée, sans doute, en faisant ses paquets au petit jour. - Attacherai-je la valise de votre seigneurie sur le cheval de votre seigneurie ? demanda le garçon d'écurie du ton le plus respectueux et le plus désespérant. Mergy comprit que plus il resterait, plus il aurait à souffrir des plaisanteries de cette canaille. La valise attachée, il s'élança sur la mauvaise selle ; mais le cheval, se sentant un maître nouveau, conçut le désir malin d'éprouver ses connaissances dans l'art de l'équitation. Il ne tarda pas beaucoup cependant à s'apercevoir qu'il avait affaire à un excellent cavalier, moins que jamais disposé à souffrir ses gentillesses ; aussi, après quelques ruades bien payées par de grands coups d'éperons fort pointus, il prit le sage parti d'obéir et de prendre un grand trot de voyage. Mais il avait épuisé une partie de sa vigueur dans sa lutte avec son cavalier, et il lui arriva ce qui arrive toujours aux rosses en pareil cas, il tomba, comme l'on dit, en manquant des quatre pieds. Notre héros se releva aussitôt, légèrement moulu, mais encore plus furieux à cause des huées qui s'élevèrent aussitôt contre lui. Il balança même un instant s'il n'irait pas en tirer vengeance à grands coups de plat d'épée ; cependant, par réflexion, il se contenta de faire comme s'il n'entendait pas les injures qu'on lui adressait de loin, et plus lentement, il reprit le chemin d'Orléans, poursuivi à distance par une bande d'enfants, dont les plus âgés chantaient la chanson de Jehan Petaquin , tandis que les plus petits criaient de toutes leurs forces : Au huguenot ! au huguenot ! les fagots ! Après avoir chevauché assez tristement pendant près d'une demi-lieue, il réfléchit qu'il n'attraperait probablement pas les reîtres ce jour-là ; que son cheval était sans doute vendu ; qu'enfin il était plus que douteux que ces messieurs consentissent à le lui rendre. Peu à peu il s'accoutuma à l'idée que son cheval était perdu sans retour ; et, comme dans cette supposition il n'avait rien à faire sur la route d'Orléans, il reprit celle de Paris, ou plutôt une traverse, pour éviter de passer devant la malencontreuse auberge témoin de ses désastres. Insensiblement, et comme il s'était habitué de bonne heure à chercher le bon côté de tous les événements de cette vie, il considéra qu'il était fort heureux, à tout prendre, d'en être quitte à si bon compte ; il aurait pu être entièrement volé, peut-être assassiné, tandis qu'il lui restait encore un écu d'or, à peu près toutes ses hardes, et un cheval qui, pour être laid, pouvait cependant le porter. S'il faut tout dire, le souvenir de la jolie Mila lui arracha plus d'une fois un sourire. Bref, après quelques heures de marche et un bon déjeuner, il fut presque touché de la délicatesse de cette honnête fille, qui n'emportait que dix-huit écus d'une bourse qui en contenait vingt. Il avait plus de peine à se réconcilier avec la perte de son bel alezan, mais il ne pouvait s'empêcher de convenir qu'un voleur plus endurci que le trompette aurait emmené son cheval sans lui en laisser un à la place. Il arriva le soir à Paris, peu de temps avant la fermeture des portes, et il se logea dans une hôtellerie de la rue Saint-Jacques. III - LES JEUNES COURTISANS En venant à Paris, Mergy espérait être puissamment recommandé à l'amiral Coligny, et obtenir du service dans l'armée qui allait, disait-on, combattre en Flandre sous les ordres de ce grand capitaine. Il se flattait que des amis de son père, pour lesquels il apportait des lettres, appuieraient ses démarches et lui serviraient d'introducteurs à la cour de Charles et auprès de l'Amiral, qui avait aussi une espèce de cour. Mergy savait que son frère jouissait de quelque crédit, mais il était encore fort indécis s'il devait ou non le rechercher. L'abjuration de George de Mergy l'avait presque entièrement séparé de sa famille, pour laquelle il n'était guère plus qu'un étranger. Ce n'était pas le seul exemple d'une famille désunie par la différence des opinions religieuses. Depuis longtemps le père de George avait défendu que le nom de l'apostat fût prononcé en sa présence, et il avait appuyé sa rigueur par ce passage de l'Évangile : Si votre oeil droit vous donne un sujet de scandale, arrachez-le. Bien que le jeune Bernard ne partageât pas, à beaucoup près, cette inflexibilité, cependant le changement de son frère lui paraissait une tache honteuse pour l'honneur de sa famille, et nécessairement les sentiments de tendresse fraternelle devaient avoir souffert de cette opinion. Avant de prendre un parti sur la conduite qu'il devait tenir à son égard, avant même de rendre ses lettres de recommandation, il pensa qu'il fallait aviser aux moyens de remplir sa bourse vide, et, dans cette intention, il sortit de son hôtellerie pour aller chez un orfèvre du pont Saint-Michel, qui devait à sa famille une somme qu'il avait charge de réclamer. À l'entrée du pont, il rencontra quelques jeunes gens vêtus avec beaucoup d'élégance, et qui, se tenant par le bras, barraient presque entièrement le passage étroit que laissaient sur le pont la multitude de boutiques et d'échoppes qui s'élevaient comme deux murs parallèles et dérobaient complètement la vue de la rivière aux passants. Derrière ces messieurs marchaient leurs laquais, chacun portant à la main, dans le fourreau, une de ces longues épées à deux tranchants que l'on appelait des duels, et un poignard dont la coquille était si large, qu'elle servait au besoin de bouclier. Sans doute le poids de ces armes paraissait trop lourd à ces jeunes gentilshommes, ou peut-être étaient-ils bien aisés de montrer à tout le monde qu'ils avaient des laquais richement habillés. Ils semblaient en belle humeur, du moins à en juger par leurs éclats de rire continuels. Si une femme bien mise passait auprès d'eux, ils la saluaient avec un mélange de politesse et d'impertinence ; tandis que plusieurs de ces étourdis prenaient plaisir à coudoyer rudement de graves bourgeois en manteaux noirs, qui se retiraient en murmurant tout bas mille imprécations contre l'insolence des gens de cour. Un seul de la troupe marchait la tête baissée, et semblait ne prendre aucune part à leurs divertissements. - Dieu me damne ! George, s'écria un de ces jeunes gens en le frappant sur l'épaule, tu deviens furieusement maussade. Il y a un gros quart d'heure que tu n'as ouvert la bouche. As-tu donc envie de te faire chartreux ? Le nom de George fit tressaillir Mergy, mais il n'entendit pas la réponse de la personne que l'on avait appelée de ce nom. - Je gage cent pistoles, reprit le premier, qu'il est encore amoureux de quelque dragon de vertu. Pauvre ami ! je te plains ; c'est avoir du malheur que de rencontrer une cruelle à Paris. - Va-t'en chez le magicien Rudbeck, dit un autre, il te donnera un philtre pour te faire aimer. - Peut-être, dit un troisième, peut-être que notre ami le capitaine est amoureux d'une religieuse. Ces diables de huguenots, convertis ou non, en veulent aux épouses du bon Dieu. Une voix, que Mergy reconnut à l'instant, répondit avec tristesse : - Parbleu ! je serais moins triste s'il ne s'agissait que d'amourettes ; mais, ajouta-t-il plus bas, de Pons, que j'avais chargé d'une lettre pour mon père, est revenu, et m'a rapporté qu'il persistait à ne plus vouloir entendre parler de moi. - Ton père est de la vieille roche, dit un des jeunes gens ; c'est un de ces vieux huguenots qui voulurent prendre Amboise. En cet instant, le capitaine George, ayant tourné la tête par hasard, aperçut Mergy. Poussant un cri de surprise, il s'élança vers lui les bras ouverts. Mergy n'hésita pas un instant ; il lui tendit les bras et le serra contre son sein. Peut-être, si la rencontre eût été moins imprévue, eût-il essayé de s'armer d'indifférence ; mais la surprise rendit à la nature tous ses droits. Dès ce moment ils se revirent comme des amis qui se retrouvent après un long voyage. Après les embrassades et les premières questions, le capitaine George se tourna vers ses amis, dont quelques-uns s'étaient arrêtés à contempler cette scène. - Messieurs, dit-il, vous voyez cette rencontre inattendue. Pardonnez-moi si je vous quitte pour aller entretenir un frère que je n'ai pas vu depuis plus de sept ans. - Parbleu ! nous n'entendons pas que tu nous quittes aujourd'hui. Le dîner est commandé, il faut que tu en sois. Celui qui parlait ainsi le saisit en même temps par son manteau. - Béville a raison, dit un autre, et nous ne te laisserons point aller. - Eh, mordieu ! reprit Béville, que ton frère vienne dîner avec nous. Au lieu d'un bon compagnon, nous en aurons deux. - Excusez-moi, dit alors Mergy, mais j'ai plusieurs affaires à terminer aujourd'hui. J'ai des lettres à remettre- - Vous les remettrez demain. - Il est nécessaire qu'elles soient rendues aujourd'hui- et- ajouta Mergy en souriant et un peu honteux, je vous avouerai que je suis sans argent, et qu'il faut que j'en aille chercher. - Ah ! par ma foi, l'excuse est bonne ! s'écrièrent-ils tous à la fois. Nous ne souffrirons pas que vous refusiez de dîner avec d'honnêtes chrétiens comme nous, pour aller emprunter à des juifs. - Tenez, mon cher ami, dit Béville, en secouant avec affectation une longue bourse de soie passée dans sa ceinture, faites état de moi comme de votre trésorier. Le passe-dix m'a bien traité depuis une quinzaine. - Allons ! allons ! ne nous arrêtons pas et allons dîner au More, reprirent tous les jeunes gens. Le capitaine regardait son frère encore indécis. - Bah ! tu auras bien le temps de remettre les lettres. Pour de l'argent, j'en ai ; ainsi viens avec nous. Tu vas faire connaissance avec la vie de Paris. Mergy se laissa entraîner. Son frère le présenta à tous ses amis l'un après l'autre : le baron de Vaudreuil, le chevalier de Rheincy, le vicomte de Béville, etc. Ils accablèrent de caresses le nouveau-venu, qui fut obligé de leur donner l'accolade à tous l'un après l'autre. Béville l'embrassa le dernier. - Oh ! oh ! s'écria-t-il, Dieu me damne ! camarade, je sens odeur d'hérétique. Je gage ma chaîne d'or contre une pistole que vous êtes de la religion. - Il est vrai, Monsieur, et je ne suis pas si bon religieux que je devrais. - Voyez si je ne distingue pas un huguenot entre mille ! Ventre de loup ! comme messieurs les parpaillots prennent un air sérieux quand ils parlent de leur religion. - Il me semble qu'on ne devrait jamais parler en plaisantant d'un pareil sujet. - Mr de Mergy a raison, dit le baron de Vaudreuil ; et vous, Béville, il vous arrivera malheur pour vos mauvaises railleries des choses sacrées. - Voyez un peu cette mine de saint, dit Béville à Mergy ; c'est le plus fieffé libertin de nous tous, et pourtant il s'avise de temps en temps de nous prêcher. - Laissez-moi pour ce que je suis, Béville, dit Vaudreuil. Si je suis libertin, c'est que je ne puis dompter la chair ; mais du moins je respecte ce qui est respectable. - Pour moi, je respecte beaucoup- ma mère ; c'est la seule honnête femme que j'aie connue. Au surplus, mon brave, catholiques, huguenots, papistes, juifs ou Turcs, ce m'est tout un ; je me soucie de leurs querelles comme d'un éperon cassé. - Impie ! murmura Vaudreuil. Et il fit le signe de la croix sur sa bouche, en se cachant toutefois du mieux qu'il put avec son mouchoir. - Il faut que tu saches, Bernard, dit le capitaine George, que tu ne trouveras guère parmi nous de disputeurs comme notre savant maître Théobald Wolfsteinius. Nous faisons peu de cas des conversations théologiques, et nous employons mieux notre temps, Dieu merci. - Peut-être, répondit Mergy avec un peu d'aigreur, peut-être aurait il été préférable pour toi que tu eusses écouté attentivement les doctes dissertations du digne ministre que tu viens de nommer. - Trêve sur ce sujet, petit frère ; plus tard je t'en reparlerai peut-être : je sais que tu as de moi une opinion- N'importe- Nous ne sommes pas ici pour parler de ces sortes de choses- Je crois que je suis un honnête homme, et tu le verras sans doute un jour- Brisons-là, il ne faut penser maintenant qu'à nous amuser. Il passa la main sur son front comme pour chasser une idée pénible. - Cher frère ! dit tout bas Mergy en lui serrant la main. George répondit par un autre serrement de main, et tous deux s'empressèrent de rejoindre leurs compagnons, qui les précédaient de quelques pas. En passant devant le Louvre, d'où sortaient nombre de personnes richement habillées, le capitaine et ses amis saluaient ou embrassaient presque tous les seigneurs qu'ils rencontraient. Ils présentaient en même temps le jeune Mergy, qui, de cette manière, fit connaissance en un instant avec une infinité de personnages célèbres à cette époque. En même temps il apprenait leurs sobriquets (car alors chaque homme marquant avait le sien), ainsi que les histoires scandaleuses qui se débitaient sur leur compte. - Voyez-vous, lui disait-on, ce conseiller si pâle et si jaune ? C'est messire Petrus de finibus, en français Pierre Séguier, qui, dans tout ce qu'il entreprend, se démène tant et si bien, qu'il arrive toujours à ses fins. Voici le petit capitaine Brûle-bancs, Thoré de Montmorency ; voici l'archevêque de Bouteilles , qui se tient assez droit sur sa mule, attendu qu'il n'a pas encore dîné. Voici un des héros de votre parti, le brave comte de La Rochefoucauld, surnommé l'ennemi des choux. Dans la dernière guerre, il a fait cribler d'arquebusades un malheureux carré de choux que sa mauvaise vue lui faisait prendre pour des lansquenets. En moins d'un quart d'heure Mergy sut le nom des amants de presque toutes les dames de la cour, et le nombre de duels auxquels leur beauté avait donné lieu. Il vît que la réputation d'une dame était en proportion des morts qu'elle avait causées ; ainsi, madame de Courtavel, dont l'amant en pied avait tué deux de ses rivaux, était en bien plus grand renom que la pauvre comtesse de Pomerande, qui n'avait donné lieu qu'à un petit duel et une blessure légère. Une femme d'une riche taille, montée sur une mule blanche conduite par un écuyer, et suivie de deux laquais, attira l'attention de Mergy ; ses habits étaient à la mode la plus nouvelle, et tout roides à force de broderies. Autant que l'on en pouvait juger, elle devait être jolie. On sait qu'à cette époque les dames ne sortaient que le visage couvert d'un masque ; le sien était de velours noir : on voyait, ou plutôt on devinait, d'après ce qui paraissait par les ouvertures des yeux, qu'elle devait avoir la peau d'une blancheur éblouissante et les yeux d'un bleu foncé. Elle ralentit le pas de sa mule en passant devant les jeunes gens ; et même elle sembla regarder avec quelque attention Mergy, dont la figure lui était inconnue. Sur son passage on voyait toutes les plumes des chapeaux balayer la terre, et elle inclinait la tête avec grâce pour rendre les nombreux saluts que lui adressait la haie d'admirateurs qu'elle traversait. Comme elle s'éloignait, un léger souffle de vent souleva le bas de sa longue robe de satin et laissa voir, comme un éclair, un petit soulier de velours blanc et quelques pouces d'un bas de soie rose. - Quelle est cette dame que tout le monde salue ? demanda Mergy avec curiosité. - Déjà amoureux ! s'écria Béville. Au reste, elle n'en fait jamais d'autres ; huguenots et papistes, tous sont amoureux de la comtesse Diane de Turgis. - C'est une des beautés de la cour, ajouta George, une des plus dangereuses Circés pour nos jeunes galants. Mais, peste ! ce n'est pas une citadelle facile à prendre. - Combien compte-t-elle de duels ? demanda en riant Mergy. - Oh ! elle ne compte que par vingtaines, répondit le baron de Vaudreuil ; mais le bon, c'est qu'elle a voulu se battre elle-même : elle a envoyé un cartel dans les formes à une dame de la cour, qui avait pris le pas sur elle. - Quel conte ! s'écria Mergy. - Ce ne serait pas la première, dit George, qui se fût battue de notre temps : elle a envoyé un cartel bien en règle et en bon style à la Sainte-Foix, l'appelant au combat à mort, à l'épée et au poignard, et en chemise, comme ferait un duelliste raffiné . - J'aurais bien voulu être le second d'une de ces dames pour les voir toutes deux en chemise, dit le chevalier de Rheincy. - Et le duel eut lieu ? demanda Mergy. - Non, répondit George ; on les raccommoda. - Ce fut lui qui les raccommoda, dit Vaudreuil ; il était alors l'amant de la Sainte-Foix. - Fi donc ! pas plus que toi, dit George d'un ton fort discret. - La Turgis est comme Vaudreuil, dit Béville ; elle fait un salmigondis de la religion et des moeurs du temps : elle veut se battre en duel, ce qui est, je crois, un péché mortel, et elle entend deux messes par jour. - Laisse-moi donc tranquille avec ma messe ! s'écria Vaudreuil. - Oui, elle va à la messe, reprit Rheincy, mais c'est pour s'y faire voir sans masque. - C'est pour cela, je crois, que tant de femmes vont à la messe, observa Mergy, enchanté de trouver une occasion de railler la religion qu'il ne professait pas. - Et au prêche, dit Béville. Quand le sermon est fini, on éteint les lumières, et alors il se passe de belles choses. Par la mort ! cela me donne furieusement envie de me faire luthérien. - Et vous croyez à ces contes absurdes ? reprit Mergy d'un ton de mépris. - Si je les crois ! Le petit Ferrand, que nous connaissons tous, allait au prêche d'Orléans pour voir la femme d'un notaire, une femme superbe, ma foi ! il me faisait venir l'eau à la bouche rien qu'en m'en parlant. Il ne pouvait la voir que là ; heureusement qu'un de ses amis, huguenot, lui avait dit le mot de passe : il entrait au prêche, et, dans l'obscurité, je vous laisse à penser si notre camarade employait son temps. - Cela est impossible, dit sèchement Mergy. - Impossible ! et pourquoi ? - Parce que jamais un protestant n'aurait la bassesse d'amener un papiste dans un prêche. Cette réponse fut suivie de grands éclats de rire. - Ah ! ah ! dit le baron de Vaudreuil, vous croyez que, parce qu'un homme est huguenot, il ne peut être ni voleur, ni traître, ni commissionnaire de galanteries ? - Il tombe de la lune ! s'écria Rheincy. - Moi, dit Béville, si j'avais à faire remettre un poulet à une huguenote, je m'adresserais à son ministre. - C'est, sans doute, répondit Mergy, que vous êtes habitué à donner de semblables commissions à vos prêtres ? - Nos prêtres- dit Vaudreuil rougissant de colère. - Finissez ces ennuyeuses discussions, interrompit George, remarquant « l'offensante aigreur de chaque repartie » ; laissons là les cafards de toutes les sectes. Je propose que le premier qui prononcera le mot de huguenot, de papiste, de protestant, de catholique, soit mis à l'amende. - Approuvé ! s'écria Béville ; il sera tenu de nous régaler de bon vin de Cahors à l'hôtellerie où nous allons dîner. Il y eut un moment de silence. - Depuis la mort de ce pauvre Lannoy, tué devant Orléans, la Turgis n'a pas d'amant connu, dit George, qui ne voulait pas laisser ses amis sur des idées théologiques. - Qui oserait affirmer qu'une femme de Paris n'a pas d'amant ? s'écria Béville ; ce qui est sûr, c'est que Comminges la serre de bien près. - C'est pour cela que le petit Navarette a lâché prise, dit Vaudreuil ; il a craint un si terrible rival. - Comminges fait donc le jaloux ? demanda le capitaine. - Il est jaloux comme un tigre, répondit Béville, et il prétend tuer tous ceux qui oseront aimer la belle comtesse ; de sorte que, pour ne pas rester sans amant, elle sera obligée de prendre Comminges. - Quel est donc cet homme redoutable ? demanda Mergy, qui éprouvait une vive curiosité, sans pouvoir s'en rendre compte, pour tout ce qui regardait de près ou de loin la comtesse de Turgis. - C'est, lui répondit Rheincy, un de nos plus fameux raffinés ; et comme vous venez de la province, je veux bien vous expliquer le beau langage. Un raffiné est un galant homme dans la perfection, un homme qui se bat quand le manteau d'un autre touche le sien, quand on crache à quatre pieds de lui, ou pour tout autre motif aussi légitime. - Comminges, dit Vaudreuil, mena un jour un homme au Pré-aux-Clercs ; ils ôtent leurs pourpoints et tirent l'épée. « - N'es-tu pas Berny d'Auvergne ? demanda Comminges. « - Point du tout, répond l'autre ; je m'appelle Villequier, et je suis de Normandie. « - Tant pis, repartit Comminges, je t'ai pris pour un autre ; mais, puisque je t'ai appelé, il faut nous battre. « Et il le tua bravement. Chacun cita quelque trait de l'adresse ou de l'humeur querelleuse de Comminges. La matière était riche, et cette conversation les mena jusque hors de la ville, à l'auberge du More, située au milieu d'un jardin, près du lieu où l'on bâtissait le château des Tuileries, commencé en 1564. Plusieurs gentilshommes de la connaissance de George et de ses amis s'y rencontrèrent, et l'on se mit à table en nombreuse compagnie. Mergy, qui était assis à côté du baron de Vaudreuil, observa qu'en se mettant à table il faisait le signe de la croix et récitait à voix basse et les yeux fermés cette singulière prière : Laus Deo, pax vivis, salutem defunctis, et beata viscera virginis Marioe quoe portaverunt Æterni Patris Filium ! - Savez-vous le latin, monsieur le baron ? lui demanda Mergy. - Vous avez entendu ma prière ? - Oui, mais je vous avoue que je ne l'ai pas comprise. - À vous dire le vrai, je ne sais pas le latin et je ne sais pas trop ce que cette prière veut dire ; mais je la tiens d'une de mes tantes qui s'en est toujours bien trouvée, et, depuis que je m'en sers, je n'en ai vu que de bons effets. - J'imagine que c'est un latin catholique, et par conséquent nous autres huguenots nous ne pouvons le comprendre ! - À l'amende ! à l'amende ! s'écrièrent à la fois Béville et le capitaine George. Mergy s'exécuta de bonne grâce, et l'on couvrit la table de nouvelles bouteilles qui ne tardèrent pas à mettre la compagnie en belle humeur. La conversation devint bientôt plus bruyante, et Mergy profita du tumulte pour causer avec son frère sans faire attention à ce qui se passait autour d'eux. Ils furent tirés de leur aparté à la fin du second service par le bruit d'une violente dispute qui venait de s'élever entre deux des convives. - Cela est faux ! s'écriait le chevalier de Rheincy. - Faux ! dit Vaudreuil. Et sa figure, naturellement pâle, devint comme celle d'un cadavre. - C'est la plus vertueuse, la plus chaste des femmes, continua le chevalier. Vaudreuil sourit amèrement et leva les épaules. Tous les yeux étaient fixés sur les acteurs de cette scène, et chacun paraissait vouloir attendre, dans une neutralité silencieuse, le résultat de la querelle. - De quoi s'agit-il, Messieurs, et pourquoi ce tapage ? demanda le capitaine, prêt, selon son ordinaire, à s'opposer à toute infraction à la paix. - C'est notre ami le chevalier, répondit tranquillement Béville, qui veut que la Sillery, sa maîtresse, soit chaste, tandis que notre ami de Vaudreuil prétend qu'elle ne l'est pas et qu'il en sait quelque chose. Un éclat de rire général qui s'éleva aussitôt augmenta la fureur de Rheincy, qui regardait avec des yeux enflammés de rage et Vaudreuil et Béville. - Je pourrais montrer de ses lettres, dit Vaudreuil. - Je t'en défie ! s'écria le chevalier. - Eh bien ! dit Vaudreuil avec un ricanement très méchant, je vais lire une de ses lettres à ces messieurs. Ils connaissent peut-être son écriture aussi bien que moi, car je n'ai pas la prétention d'être seul honoré de ses billets et de ses bonnes grâces. Voici un billet que j'ai reçu d'elle aujourd'hui même. Et il parut fouiller dans sa poche comme pour en tirer une lettre. - Tu mens par ta gorge ! La table était trop large pour que la main du baron pût toucher son adversaire, assis en face de lui. - Je te ferai avaler le démenti jusqu'à ce qu'il t'étouffe ! s'écria-t-il. Et il accompagna cette phrase d'une bouteille qu'il lui jeta à la tête. Rheincy évita le coup, et, renversant sa chaise dans sa précipitation, il courut à la muraille pour décrocher son épée qu'il y avait suspendue. Tous se levèrent, quelques-uns pour s'entremettre dans la querelle, la plupart pour éviter d'en être trop près. - Arrêtez, fous que vous êtes ! s'écria George en se mettant devant le baron, qui se trouvait le plus près de lui. Deux amis doivent-ils se battre pour une misérable femmelette ? - Une bouteille jetée à la tête vaut un soufflet, dit froidement Béville. Allons, chevalier, mon ami, flamberge au vent ! - Franc jeu ! franc jeu ! faites place ! s'écrièrent presque tous les convives. - Holà ! Jeannot, ferme la porte, dit nonchalamment l'hôte du More, habitué à voir des scènes semblables ; si les archers passaient, cela pourrait interrompre ces gentilshommes et nuire à la maison. - Vous battrez-vous dans une salle à manger comme des lansquenets ivres ? poursuivit George, qui voulait gagner du temps ; attendez au moins à demain. - À demain, soit, dit Rheincy. Et il fit le mouvement de remettre son épée dans le fourreau. - Il a peur, notre petit chevalier, dit Vaudreuil. Aussitôt Rheincy, écartant tous ceux qui se trouvaient sur son passage, s'élança sur son ennemi. Tous deux s'attaquèrent avec fureur ; mais Vaudreuil avait eu le temps de rouler avec soin une serviette autour de son bras gauche, et il s'en servait avec adresse pour parer les coups de taille ; tandis que Rheincy, qui avait négligé une semblable précaution, reçut une blessure à la main gauche dès les premières passes. Cependant il ne laissait pas de combattre avec courage, appelant son laquais et lui demandant son poignard. Béville arrêta le laquais, prétendant que Vaudreuil n'ayant pas de poignard, son adversaire ne devait pas en avoir non plus. Quelques amis du chevalier réclamèrent ; des paroles fort aigres furent échangées, et sans doute le duel se fût changé en une escarmouche, si Vaudreuil n'y eût mis fin en renversant son adversaire frappé d'un coup dangereux à la poitrine. Il mit promptement le pied sur l'épée de Rheincy pour l'empêcher de la ramasser, et leva la sienne pour lui donner le coup de grâce. Les lois du duel permettaient cette atrocité. - Un ennemi désarmé ! s'écria George. Et il lui arracha son épée. La blessure du chevalier n'était pas mortelle, mais il perdait beaucoup de sang. On le pansa du mieux qu'on put avec des serviettes, pendant qu'avec un rire forcé il disait entre ses dents que l'affaire n'était pas finie. Bientôt parurent un moine et un chirurgien, qui se disputèrent quelque temps le blessé. Le chirurgien cependant eut la préférence, et, ayant fait transporter son patient au bord de la Seine, il le conduisit dans un bateau jusqu'à son logement. Tandis que les valets emportaient les serviettes ensanglantées et lavaient le pavé rougi, d'autres mettaient de nouvelles bouteilles sur la table. Pour Vaudreuil, après avoir soigneusement essuyé son épée, il la remit au fourreau, fit le signe de la croix, puis, avec un imperturbable sang-froid, il tira de sa poche une lettre, réclama le silence, et lut la première ligne, qui excita de grands éclats de rire : « Mon chéri, cet ennuyeux chevalier, qui m'obsède- » - Sortons d'ici, dit Mergy à son frère avec une expression de dégoût. Le capitaine le suivit. La lettre occupait l'attention générale, et leur absence ne fut pas remarquée. IV - LE CONVERTI Le capitaine George rentra dans la ville avec son frère, et le conduisit à son logement. En marchant, ils échangèrent à peine quelques paroles ; la scène dont ils venaient d'être les témoins leur avait laissé une impression pénible qui leur faisait involontairement garder le silence. Cette querelle et le combat irrégulier qui l'avait suivie n'avaient rien d'extraordinaire à cette époque. D'un bout de la France à l'autre, la susceptibilité chatouilleuse de la noblesse donnait lieu aux événements les plus funestes, au point que, d'après un calcul modéré, sous le règne de Henri III et sous celui de Henri IV, la fureur des duels coûta la vie à plus de gentilshommes que dix années de guerres civiles. Le logement du capitaine était meublé avec élégance. Des rideaux de soie à fleurs et des tapis de couleurs brillantes attirèrent d'abord les yeux de Mergy, accoutumés à plus de simplicité. Il entra dans un cabinet que son frère appelait son oratoire, le mot de boudoir n'étant pas encore inventé. Un prie-Dieu en chêne fort bien sculpté, une madone peinte par un artiste italien, et un bénitier garni d'un grand rameau de buis, semblaient justifier la pieuse désignation de cette chambre, tandis qu'un lit de repos couvert de damas noir, une glace de Venise, un portrait de femme, des armes et des instruments de musique, indiquaient des habitudes un peu mondaines de la part de son propriétaire. Mergy jeta un coup d'oeil méprisant sur le bénitier et le rameau de buis, qui lui rappelaient tristement l'apostasie de son frère. Un petit laquais apporta des confitures, des dragées et du vin blanc : le thé et le café n'étaient pas encore en usage, et le vin remplaçait toutes ces boissons élégantes pour nos simples aïeux. Mergy, un verre à la main, reportait toujours ses regards de la madone au bénitier, et du bénitier au prie-Dieu. Il soupira profondément, et, regardant son frère nonchalamment étendu sur le lit de repos : - Te voilà donc tout à fait papiste ! dit-il. Que dirait notre mère si elle était ici ? Cette idée parut affecter douloureusement le capitaine. Il fronça ses sourcils épais et fit un geste de la main comme pour prier son frère de ne pas entamer un tel sujet ; mais celui-ci poursuivit impitoyablement : - Est-il possible que tu aies abjuré du coeur la croyance de notre famille, comme tu l'as abjurée des lèvres ? - La croyance de notre famille !- Elle n'a jamais été la mienne- Qui ? moi- croire aux sermons hypocrites de vos ministres nasillards !- moi !- - Sans doute ! et il vaut mieux croire au purgatoire, à la confession, à l'infaillibilité du pape ! il vaut mieux s'agenouiller devant les sandales poudreuses d'un capucin ! Un temps viendra où tu ne croiras pas pouvoir dîner sans réciter la prière du baron de Vaudreuil. - Écoute, Bernard, je hais les disputes, surtout celles où il s'agit de religion ; mais il faut bien que tôt ou tard je m'explique avec toi, et, puisque nous en sommes là-dessus, finissons-en : je vais te parler à coeur ouvert. - Ainsi tu ne crois pas à toutes les absurdes inventions des papistes ? Le capitaine haussa les épaules et fit résonner un de ses larges éperons en laissant tomber le talon de sa botte sur le plancher. Il s'écria : - Papistes ! huguenots ! superstition des deux parts. Je ne sais point croire ce que ma raison me montre comme absurde. Nos litanies et vos psaumes, toutes ces fadaises se valent. Seulement, ajouta-t-il en souriant, il y a quelquefois de bonne musique dans nos églises, tandis que chez vous c'est une guerre à mort aux oreilles délicates. - Belle supériorité pour ta religion, et il y a là de quoi lui faire des prosélytes ! - Ne l'appelle pas ma religion, car je n'y crois pas plus qu'à la tienne. Depuis que j'ai su penser par moi-même, depuis que ma raison a été à moi- - Mais- - Ah ! trêve de sermons. Je sais par coeur tout ce que tu vas me dire. Moi aussi j'ai eu mes espérances, mes craintes. Crois-tu que je n'ai pas fait des efforts puissants pour conserver les heureuses superstitions de mon enfance ? J'ai lu tous nos docteurs pour y chercher des consolations contre les doutes qui m'effrayaient, et je n'ai fait que les accroître. Bref, je n'ai pu et je ne puis croire. Croire est un don précieux qui m'a été refusé, mais pour rien au monde je ne chercherais à en priver les autres. - Je te plains. - À la bonne heure, et tu as raison. - Protestant, je ne croyais pas au prêche ; catholique, je ne crois pas davantage à la messe. Eh ! morbleu ! les atrocités de nos guerres civiles ne suffiraient-elles pas pour déraciner la foi la plus robuste ? - Ces atrocités sont l'ouvrage des hommes seuls, et des hommes qui ont perverti la parole de Dieu. - Cette réponse n'est pas de toi ; mais tu trouveras bon que je ne sois pas encore convaincu. Votre Dieu, je ne le comprends pas, je ne puis le comprendre- Et si je croyais, ce serait, comme dit notre ami Jodelle, sous bénéfice d'inventaire. - Puisque les deux religions te sont indifférentes, pourquoi donc cette abjuration qui a tant affligé ta famille et tes amis ? - J'ai vingt fois écrit à mon père pour lui expliquer mes motifs et me justifier ; mais il a jeté mes lettres au feu sans les ouvrir, et il m'a traité plus mal que si j'avais commis quelque grand crime. - Ma mère et moi nous désapprouvions cette rigueur excessive ; et sans les ordres- - Je ne sais ce qu'on a pensé de moi. Peu m'importe ! Voici ce qui m'a déterminé à un coup de tête, que je ne referais pas, sans doute, s'il était à refaire- - Ah ! j'ai toujours pensé que tu t'en repentais. - M'en repentir ! non ; car je ne crois pas avoir fait une mauvaise action. Lorsque tu étais encore au collège, apprenant le latin et le grec, j'avais endossé la cuirasse, ceint l'écharpe blanche , et je combattais à nos premières guerres civiles. Votre petit prince de Condé, qui a fait faire tant de fautes à votre parti, votre prince de Condé s'occupait de vos affaires quand ses amours lui en laissaient le temps. Une dame m'aimait, le prince me la demanda ; je la lui refusai, il devint mon ennemi mortel. Il prit dès lors à tâche de me mortifier de toutes les manières. « Ce petit prince si joli Qui toujours baise sa mignonne, » « Il me désignait aux fanatiques du parti comme un monstre de libertinage et d'irréligion. Je n'avais qu'une maîtresse, et j'y tenais. Pour ce qui est de l'irréligion- je laissais les autres en paix : pourquoi me déclarer la guerre ? - Je n'aurais jamais cru le prince capable d'un trait si noir. - Il est mort, et vous en avez fait un héros. C'est ainsi que va le monde. Il avait des qualités : il est mort en brave, je lui ai pardonné. Mais alors il était puissant, et un pauvre gentilhomme comme moi lui semblait criminel s'il osait lui résister. Le capitaine se promena quelque temps par la chambre, et continua d'une voix qui trahissait une émotion toujours croissante : - Tous les ministres, tous les cagots de l'armée furent bientôt déchaînés contre moi. Je me souciais aussi peu de leurs aboiements que de leurs sermons. Un gentilhomme du prince, pour lui faire sa cour, m'appela paillard devant tous nos capitaines. Il y gagna un soufflet, et je le tuai. Il y avait bien douze duels par jour dans notre armée, et nos généraux avaient l'air de ne pas s'en apercevoir. On fit une exception pour moi, et le prince me destinait à servir d'exemple à toute l'armée. Les prières de tous les seigneurs, et, je suis obligé d'en convenir, celles de l'Amiral, me valurent ma grâce. Mais la haine du prince ne fut pas satisfaite. Au combat de Jazeneuil, je commandais une compagnie de pistoliers ; j'avais été des premiers à l'escarmouche : ma cuirasse faussée de deux arquebusades, mon bras gauche traversé d'un coup de lance, montraient que je ne m'y étais pas épargné. Je n'avais plus que vingt hommes autour de moi, et un bataillon des Suisses du roi marchait contre nous. Le prince de Condé m'ordonne de faire une charge- je lui demande deux compagnies de reîtres- et- il m'appela lâche ! Mergy se leva et prit la main de son frère. Le capitaine poursuivit, les yeux étincelants de colère et se promenant toujours : - Il m'appela lâche devant tous ces gentilshommes dans leurs armures dorées, qui, peu de mois après, l'abandonnèrent à Jarnac et le laissèrent tuer. Je crus qu'il fallait mourir ; je m'élançai sur les Suisses en jurant que si, par fortune, j'en échappais, je ne tirerais jamais l'épée pour un prince si injuste. Grièvement blessé, jeté à bas de mon cheval, j'allais être tué, quand un des gentilshommes du duc d'Anjou, Béville, ce fou avec qui nous avons dîné, me sauva la vie et me présenta au duc. On me traita bien. J'avais soif de vengeance. On me cajola, on me pressa de prendre du service auprès de mon bienfaiteur, le duc d'Anjou ; on me cita ce vers : Omne solum forti patria est, ut piscibus æquor. « Je voyais avec indignation les protestants appeler les étrangers dans notre patrie- Mais pourquoi ne pas te dire la seule raison qui me détermina ? Je voulais me venger, et je me fis catholique dans l'espoir de rencontrer le prince de Condé sur un champ de bataille et de le tuer. C'est un lâche qui s'est chargé de lui payer ma dette- La manière dont il a été tué m'a presque fait oublier ma haine- Je le vis sanglant, en hutte aux outrages des soldats ; j'arrachai ce cadavre de leurs mains et je le couvris de mon manteau. J'étais engagé avec les catholiques ; je commandais un escadron de leur cavalerie, je ne pouvais plus les quitter. Heureusement je crois avoir rendu quelques services à mon ancien parti ; j'ai tâché, autant qu'il m'a été possible, d'adoucir les fureurs d'une guerre de religion, et j'ai eu le bonheur de sauver plusieurs de mes anciens amis. - Olivier de Basseville publie partout qu'il te doit la vie. - Me voilà donc catholique, dit George d'une voix plus calme. Cette religion en vaut bien une autre ; car il est si facile de s'accommoder avec leurs dévots ! Vois cette jolie madone : c'est le portrait d'une courtisane italienne ; les cagots admirent ma piété en se signant devant la prétendue vierge. Crois-moi, j'ai bien meilleur marché d'eux que de nos ministres. Je puis vivre comme je veux, en faisant de très légers sacrifices à l'opinion de la canaille. Eh bien ! il faut aller à la messe ; j'y vais de temps en temps regarder les jolies femmes. Il faut un confesseur : parbleu ! j'ai un brave cordelier, ancien arquebusier à cheval, qui, pour un écu, me donne un billet de confession, et, par-dessus le marché, se charge de remettre mes billets doux à ses jolies pénitentes. Mort de ma vie ! vive la messe ! Mergy ne put s'empêcher de sourire. - Tiens, poursuivit le capitaine, voici mon livre de messe. Et il lui jeta un livre richement relié, dans un étui de velours, et garni de fermoirs d'argent. - Ces Heures-là valent bien vos livres de prières. Mergy lut sur le dos : HEURES DE LA COUR. - La reliure est belle, dit-il d'un air de dédain en lui rendant le livre. Le capitaine l'ouvrit et le lui rendit en souriant. Mergy lut alors sur la première page : La vie très horrifique du grand Gargantua, père de Pantagruel, composée par Mr Alcofribas, abstracteur de Quintessence. - Parlez-moi de ce livre-là ! s'écria le capitaine en riant ; j'en fais plus de cas que de tous les volumes de théologie de la bibliothèque de Genève. - L'auteur de ce livre était, dit-on, rempli de savoir, mais il n'en a pas fait un bon usage. George haussa les épaules. - Lis ce volume, Bernard, et tu m'en parleras après. Mergy prit le livre, et, après un moment de silence : - Je suis fâché qu'un dépit, légitime sans doute, t'ait entraîné à une action dont tu te repentiras sans doute un jour. Le capitaine baissait la tête, et ses yeux, attachés sur le tapis étendu sous ses pieds, semblaient en observer curieusement les dessins. - Ce qui est fait est fait, dit-il enfin, avec un soupir étouffé. Peut-être un jour reviendrai-je au prêche, ajouta-t-il plus gaiement. Mais brisons la, et promets-moi de ne plus me parler de choses si ennuyeuses. - J'espère que tes propres réflexions feront plus que mes discours ou mes conseils. - Soit ! Maintenant, causons de tes affaires. Quelle est ton intention en venant à la cour ? - J'espère être assez recommandé à Mr l'Amiral pour qu'il veuille bien m'admettre au nombre de ses gentilshommes dans la campagne qu'il va faire dans les Pays-Bas. - Mauvais plan. Il ne faut pas qu'un gentilhomme qui se sent du courage et une épée au côté, prenne ainsi de gaieté de coeur le rôle de valet. Entre comme volontaire dans les gardes du roi ; dans ma compagnie de chevau-légers , si tu veux. Tu feras la campagne, ainsi que nous tous, sous les ordres de l'Amiral, mais au moins tu ne seras le domestique de personne. - Je n'ai aucune envie d'entrer dans la garde du roi : j'y ai même quelque répugnance. J'aimerais assez être soldat dans ta compagnie, mais mon père veut que je fasse ma première campagne sous les ordres immédiats de Mr l'Amiral. - Je vous reconnais bien là, messieurs les huguenots ! Vous prêchez l'union, et, plus que nous, vous êtes entichés de vos vieilles rancunes. - Comment ? - Oui, le roi est toujours à vos yeux un tyran, un Achab, comme vos ministres l'appellent. Que dis-je ? ce n'est pas même un roi, c'est un usurpateur, et, depuis la mort de Louis XIII , c'est Gaspard Ier qui est roi de France. - Quelle mauvaise plaisanterie ! - Au reste, autant vaut que tu sois au service du vieux Gaspard qu'à celui du duc de Guise ; Mr de Châtillon est un grand capitaine, et tu apprendras la guerre sous lui. - Ses ennemis mêmes l'estiment. - Il y a cependant certain coup de pistolet qui lui a fait du tort. - Il a prouvé son innocence, et, d'ailleurs, sa vie entière dément le lâche assassinat de Poltrot. - Connais-tu l'axiome latin : Fecit cui profuit ? Sans ce coup de pistolet, Orléans était pris. - Ce n'était, à tout prendre, qu'un homme de moins dans l'armée catholique. - Oui, mais quel homme ! N'as-tu donc jamais entendu ces deux mauvais vers, qui valent bien ceux de vos psaumes : Autant que sont de Guisards demeurés, Autant a-t-il en France de Mérés . - Menaces puériles, et rien de plus. La kyrielle serait longue si j'avais à raconter tous les crimes des Guisards. Au reste, pour rétablir la paix en France, si j'étais roi, voici ce que je voudrais faire. Je ferais mettre les Guises et les Châtillons dans un bon sac de cuir, bien cousu et bien noué ; puis je les ferais jeter à l'eau avec cent mille livres de fer, de peur qu'un seul n'échappât. Il y a encore quelques gens que je voudrais mettre dans mon sac. - Il est heureux que tu ne sois pas roi de France. La conversation prit alors une tournure plus enjouée : on abandonna la politique comme la théologie, et les deux frères se racontèrent toutes les petites aventures qui leur étaient advenues depuis qu'ils avaient été séparés. Mergy fut assez franc pour faire les honneurs de son histoire à l'auberge du Lion d'Or : son frère en rit de bon coeur, et le plaisanta beaucoup sur la perte de ses dix-huit écus et de son bon cheval alezan. Le son des cloches d'une église voisine se fit entendre. - Parbleu ! s'écria le capitaine, allons au sermon ce soir ; je suis persuadé que tu t'y amuseras. - Je te remercie, mais je n'ai pas encore envie de me convertir. - Viens, mon cher, c'est le frère Lubin qui doit prêcher aujourd'hui. C'est un cordelier qui rend la religion si plaisante, qu'il y a toujours foule pour l'entendre. D'ailleurs toute la cour doit aller à Saint-Jacques aujourd'hui ; c'est un spectacle à voir. - Et madame la comtesse de Turgis y sera-t-elle, et ôtera-t-elle son masque ? - À propos, elle ne peut manquer de s'y trouver. Si tu veux te mettre sur les rangs, n'oublie pas, à la sortie du sermon, de te placer à la porte de l'église pour lui offrir de l'eau bénite. Voilà encore une des jolies cérémonies de la religion catholique. Dieu ! que de jolies mains j'ai pressées, que de billets doux j'ai remis en offrant de l'eau bénite ! - Je ne sais, mais cette eau bénite me dégoûte tellement, que je crois que pour rien au monde je n'y mettrais le doigt. Le capitaine l'interrompit par un éclat de rire. Tous deux prirent leurs manteaux et se rendirent à l'église Saint-Jacques, où déjà bonne et nombreuse compagnie se trouvait rassemblée. V - LE SERMON Comme le capitaine George et son frère traversaient l'église pour chercher une place commode et près du prédicateur, leur attention fut attirée par des éclats de rire qui partaient de la sacristie ; ils y entrèrent et virent un gros homme, à la mine réjouie et enluminée, revêtu de la robe de saint François, et engagé dans une conversation fort animée avec une demi-douzaine de jeunes gens richement vêtus. - Allons, mes enfants, disait-il, dépêchez, les dames s'impatientent ; donnez-moi mon texte. - Parlez-nous des bons tours que ces dames jouent à leurs maris, dit un des jeunes gens, que George reconnut aussitôt pour Béville. - La matière est riche, j'en conviens, mon garçon ; mais que puis-je dire qui vaille le sermon du prédicateur de Pontoise, qui s'écria : « Je m'en vais jeter mon bonnet à la tête de celle d'entre vous qui a planté le plus de cornes à son mari ! » Sur quoi il n'y eut pas une seule femme dans l'église qui ne se couvrît la tête du bras ou de la mante, comme pour parer le coup. - Oh ! père Lubin, dit un autre, je ne suis venu au sermon qu'à cause de vous : contez-nous aujourd'hui quelque chose de gaillard, là ; parlez-nous un peu du péché d'amour, qui est présentement si fort à la mode. - À la mode ! oui, à votre mode, Messieurs, qui n'avez que vingt-cinq ans ; mais moi j'en ai cinquante bien comptés. À mon âge on ne peut plus parler d'amour. J'ai oublié ce que c'est que ce péché-là. - Ne faites pas la petite bouche, père Lubin ; vous sauriez discourir là-dessus maintenant aussi bien que jamais : nous vous connaissons. - Oui, prêchez sur la luxure, ajouta Béville, toutes ces dames diront que vous êtes plein de votre sujet. Le cordelier répondit à cette plaisanterie par un clignement d'oeil malin, dans lequel perçaient l'orgueil et le plaisir qu'il éprouvait à s'entendre reprocher un vice de jeune homme. - Non, je ne veux pas prêcher là-dessus, parce que nos belles de la cour ne voudraient plus se confesser à moi, si je me montrais trop sévère sur cet article-là ; et, en conscience, si j'en parlais, ce serait pour montrer comment on se damne à tout jamais- pourquoi ?- pour une minute de bon temps. - Eh bien !- Ah ! voici le capitaine ! Allons, George, donne-nous un texte de sermon. Le père Lubin s'est engagé à prêcher sur le premier sujet que nous lui fournirons. - Oui, dit le moine, mais dépêchez-vous, mort de ma vie ! car je devrais déjà être en chaire. - Peste, père Lubin ! vous jurez aussi bien que le roi ! s'écria le capitaine. - Je parie qu'il ne jurerait pas dans son sermon, dit Béville. - Pourquoi pas, si l'envie m'en prenait ? répondit hardiment le père Lubin. - Je parie dix pistoles que vous n'oseriez pas. - Dix pistoles ? Tope ! - Béville, dit le capitaine, je suis de moitié dans ton pari. - Non, non, repartit celui-ci, je veux gagner tout seul l'argent du beau père ; et s'il jure, ma foi ! je ne regretterai pas mes dix pistoles : jurements de prédicateur valent bien dix pistoles. - Et moi, je vous annonce que j'ai déjà gagné, dit le père Lubin ; je commence mon sermon par trois jurons. Ah ! messieurs les gentilshommes, vous croyez que, parce que vous portez une rapière au côté et une plume au chapeau, vous avez seuls le talent de jurer ? Nous allons voir ! En parlant ainsi, il sortait de la sacristie, et dans un instant il fut en chaire. Aussitôt, le plus profond silence régna dans l'assemblée. Le prédicateur parcourut des yeux la foule qui se pressait autour de sa chaire, comme pour chercher son parieur ; et lorsqu'il l'eut découvert, adossé contre un pilier précisément en face de lui, il fronça les sourcils, mit le poing sur la hanche, et du ton d'un homme en colère, commença de la sorte : « Mes chers frères, « Par la vertu ! par la mort ! par le sang !- Un murmure de surprise et d'indignation interrompit le prédicateur, ou plutôt remplit la pause qu'il laissait à dessein. « -de Dieu, continua le cordelier d'un ton de nez fort dévot, nous sommes sauvés et délivrés de l'enfer. Un éclat de rire universel l'interrompit une seconde fois. Béville tira sa bourse de sa ceinture, et la secoua avec affectation devant le prédicateur, avouant ainsi qu'il avait perdu. « Eh bien ! mes frères, continua l'imperturbable frère Lubin, vous voilà bien contents, n'est-ce pas ? Nous sommes sauvés et délivrés de l'enfer. Voilà de belles paroles, pensez-vous ; nous n'avons plus qu'à nous croiser les bras et à nous réjouir. Nous sommes quittes de ce vilain feu d'enfer. Pour celui du purgatoire, ce n'est que brûlure de chandelle, qui se guérit avec l'onguent d'une douzaine de messes. Sus, mangeons, buvons, allons voir Catin. « Ah ! pécheurs endurcis que vous êtes ! voilà sur quoi vous comptez ! Or çà, c'est frère Lubin qui vous le dit, vous comptez sans votre hôte. « Vous croyez donc, messieurs les hérétiques, huguenots huguenolisant, vous croyez donc que c'est pour vous délivrer de l'enfer que notre Sauveur a bien voulu se laisser mettre en croix ? Quelque sot ! Ah ! ah ! vraiment oui ! c'est pour pareille canaille qu'il aurait versé son précieux sang ! C'eût été, révérence parlant, jeter des perles aux pourceaux ; et tout au contraire, Notre-Seigneur jetait les pourceaux aux perles : car les perles sont dans la mer, et Notre-Seigneur jeta deux mille pourceaux dans la mer. Et ecce impetu abiit totus grex proeceps in mare. Bon voyage, messieurs les pourceaux, et puissent tous les hérétiques prendre le même chemin ! Ici l'orateur toussa et s'arrêta un moment pour regarder l'assemblée et jouir de l'effet que produisait son éloquence sur les fidèles. Il reprit : « Ainsi, messieurs les huguenots, convertissez-vous, et faites diligence ; autrement- foin de vous ! vous n'êtes ni sauvés ni délivrés de l'enfer : donc tournez-moi les talons au prêche, et vive la messe ! « Et vous, mes chers frères les catholiques, vous vous frottez les mains et vous vous léchez les doigts, vous pensant déjà aux faubourgs du paradis. Franchement, mes frères, il y a plus loin de la cour où vous vivez au paradis (même en prenant par la traverse) que de Saint-Lazare à la porte Saint-Denis. « LA VERTU, LA MORT, LE SANG DE DIEU vous ont sauvés et délivrés de l'enfer- Oui, en vous délivrant du péché originel, d'accord ; mais gare à vous si Satan vous rattrape ! Et je vous le dis : Circuit quoerens quem devoret. « Ô mes chers frères ! Satan est un escrimeur qui en remontrerait à Grand-Jean, à Jean-Petit et à l'Anglais ; et, je vous le dis en vérité, rudes sont les assauts qu'il nous livre ! « Car, aussitôt que nous quittons nos jaquettes pour prendre des hauts-de-chausses, je veux dire dès que nous sommes en âge de pécher mortellement, messire Satan nous appelle sur le Pré-aux-Clercs de la vie. Les armes que nous apportons sont les divins sacrements ; lui, il porte tout un arsenal : ce sont nos péchés, armes offensives et défensives à la fois. « Il me semble le voir entrer en champ clos, la Gourmandise sur le ventre : voilà sa cuirasse ; la Paresse lui sert d'éperons ; à sa ceinture est la Luxure, c'est un estoc dangereux ; l'Envie est sa dague ; il porte l'Orgueil sur la tête comme un gendarme son armet ; il garde dans sa poche l'Avarice pour s'en servir au besoin ; et pour la Colère, avec les injures et tout ce qui s'ensuit, il les tient dans sa bouche : ce qui vous fait voir qu'il est armé jusqu'aux dents. « Quand Dieu a donné le signal, Satan ne vous dit pas, comme ces duellistes courtois : Mon gentilhomme, êtes-vous en garde ? mais il fond sur le chrétien, tête baissée, sans dire gare ! Le chrétien, qui s'aperçoit qu'il va recevoir une botte de Gourmandise au milieu de l'estomac, pare avec le Jeûne. Ici le prédicateur, pour se rendre plus intelligible, décrocha un crucifix et commença à s'en escrimer, poussant des bottes et faisant des parades, comme un maître d'armes ferait avec son fleuret pour démontrer un coup difficile. « Satan, en se retirant, lui décharge un grand fendant de Colère ; puis, faisant une feinte d'Hypocrisie, lui pousse en quarte une botte d'Orgueil. Le chrétien se couvre d'abord avec la Patience, puis il riposte à l'Orgueil avec une botte d'Humilité. Satan, irrité, lui donne d'abord un coup d'estoc de Luxure ; mais, le voyant rendu sans effet par une parade de Mortifications, il se jette à corps perdu sur son adversaire, lui donnant à la fois un croc-en-jambe de Paresse et un coup de dague d'Envie, tandis qu'il essaye de lui faire entrer l'Avarice dans le coeur. C'est alors qu'il faut avoir bon pied, bon oeil. Par le Travail on se délivre du croc-en-jambe de Paresse, de la dague d'Envie par l'Amour du prochain (parade bien difficile, mes frères) ; et, quant à la botte d'Avarice, il n'y a que la Charité qui puisse la détourner. « Mais, mes frères, combien y en a-t-il d'entre vous, attaqués ainsi en tierce et en quarte, d'estoc et de taille, qui trouveraient une parade toujours prête à toutes les bottes de l'ennemi ? J'ai vu plus d'un champion porté par terre, et alors, s'il n'a pas bien vite recours à la Contrition, il est perdu ; et ce dernier moyen, il faut en user plus tôt que plus tard. Vous croyez, vous autres courtisans, qu'un peccavi n'est pas long à dire. Hélas ! mes frères, combien de pauvres moribonds veulent dire peccavi, à qui la voix manque sur le pec ! et crac ! voilà une âme emportée par le diable ; l'aille chercher qui voudra. Le frère Lubin continua encore quelque temps à donner carrière à son éloquence ; et, lorsqu'il abandonna la chaire, un amateur de beau langage remarqua que son sermon, qui n'avait duré qu'une heure, contenait trente-sept pointes et d'innombrables traits d'esprit semblables à ceux que je viens de citer. Catholiques et protestants avaient également applaudi au prédicateur, qui demeura longtemps au pied de la chaire, entouré d'une foule empressée qui venait de toutes les parties de l'église pour lui offrir des félicitations. Pendant le sermon, Mergy avait plusieurs fois demandé où était la comtesse de Turgis ; son frère l'avait inutilement cherchée des yeux. Ou la belle comtesse n'était pas dans l'église, ou bien elle se cachait à ses admirateurs dans quelque coin obscur. - Je voudrais, disait Mergy en sortant, je voudrais que toutes les personnes qui viennent d'assister à cet absurde sermon entendissent sur-le-champ les simples exhortations d'un de nos ministres- - Voici la comtesse de Turgis, lui dit tout bas le capitaine en lui serrant le bras. Mergy tourna la tête, et vit passer sous le portail obscur, avec la rapidité de l'éclair, une femme, fort richement parée, et que conduisait par la main un jeune homme blond, mince, fluet, d'une mine efféminée, et dont le costume offrait une négligence peut-être étudiée. La foule s'ouvrait devant eux avec un empressement mêlé de terreur. Ce cavalier était le terrible Comminges. Mergy eut à peine le temps de jeter un coup d'oeil sur la comtesse. Il ne pouvait se rendre compte de ses traits, et cependant ils avaient fait sur lui une grande impression ; mais Comminges lui avait mortellement déplu, sans qu'il pût s'expliquer pourquoi. Il s'indignait de voir un homme si faible en apparence et déjà possesseur de tant de renommée. « Si par hasard, pensa-t-il, la comtesse aimait quelqu'un dans cette foule, cet odieux Comminges le tuerait ! Il a juré de tuer tous ceux qu'elle aimera. » Il mit involontairement la main sur la garde de son épée ; mais aussitôt il eut honte de ce transport. « Que m'importe, après tout ? Je ne lui envie pas sa conquête, que d'ailleurs j'ai à peine vue. » Cependant ces idées lui avaient laissé une impression pénible, et pendant tout le chemin de l'église à la maison du capitaine il garda le silence. Ils trouvèrent le souper servi. Mergy mangea peu ; et, aussitôt que la table fut enlevée, il voulut retourner à son hôtellerie. Le capitaine consentit à le laisser sortir, mais sous la promesse qu'il viendrait le lendemain s'établir définitivement dans sa maison. Il n'est pas besoin de dire que Mergy trouva chez son frère argent, cheval, etc., et de plus la connaissance du tailleur de la cour et du seul marchand où un gentilhomme, curieux d'être bien vu des dames, pouvait acheter ses gants, ses fraises à la confusion et ses souliers à cric ou à pont levis. Enfin, la nuit étant tout à fait noire, il retourna à son auberge accompagné de deux laquais de son frère, armés de pistolets et d'épées ; car les rues de Paris, après huit heures du soir, étaient alors plus dangereuses que la route de Séville à Grenade ne l'est encore aujourd'hui. VI - UN CHEF DE PARTI Bernard de Mergy, de retour dans son humble auberge, jeta tristement les yeux sur son ameublement usé et terni. Quand il compara dans son esprit les murs de sa chambre, autrefois blanchis à la chaux, maintenant enfumés et noircis, avec les brillantes tentures de soie de l'appartement qu'il venait de quitter ; quand il se rappela cette jolie madone peinte, et qu'il ne vit sur la muraille devant lui qu'une vieille image de saint, alors une idée assez vile entra dans son âme. Ce luxe, cette élégance, les faveurs des dames, les bonnes grâces du roi, tant de choses désirables enfin, n'avaient coûté à George qu'un seul mot, un seul mot bien facile à prononcer, car il suffisait qu'il partit des lèvres, et l'on n'allait pas interroger le fond des coeurs. Aussitôt se présentèrent à sa mémoire les noms de plusieurs protestants qui, en abjurant leur religion, s'étaient élevés aux honneurs ; et, comme le diable se fait arme de tout, la parabole de l'Enfant prodigue revint à son esprit, mais avec cette étrange moralité, que l'on ferait plus de fête à un huguenot converti qu'à un catholique persévérant. Ces pensées, qui se reproduisaient sous toutes les formes et comme malgré lui, l'obsédaient, tout en lui inspirant du dégoût. Il prit une Bible de Genève, qui avait appartenu à sa mère, et lut pendant quelque temps. Plus calme alors, il posa le livre, et, avant de fermer les yeux, il fit en lui-même le serment de vivre et de mourir dans la religion de ses pères. Malgré sa lecture et son serment, ses rêves se ressentirent des aventures de la journée. Il rêva de rideaux de soie de pourpre, de vaisselle d'or ; puis les tables étaient renversées, les épées brillaient et le sang coulait avec le vin. Puis la madone peinte s'animait ; elle sortait de son cadre et dansait devant lui. Il cherchait à fixer ses traits dans sa mémoire, et alors seulement il s'apercevait qu'elle portait un masque noir. Mais ses yeux bleu foncé et ces deux lignes de peau blanche qui perçaient à travers les ouvertures du masque !- Les cordons du masque tombaient, une figure céleste apparaissait, mais sans contours fixes ; c'était comme l'image d'une nymphe dans une eau troublée. Involontairement il baissait les yeux, bien vite il les relevait, et ne voyait plus que le terrible Comminges, une épée sanglante à la main. Il se leva de bonne heure, fit porter chez son frère son léger bagage, et, refusant de visiter avec lui les curiosités de la ville, il se rendit seul à l'hôtel de Châtillon pour présenter à l'Amiral la lettre dont son père l'avait chargé. Il trouva la cour de l'hôtel encombrée de valets et de chevaux, parmi lesquels il eut de la peine à se frayer un passage jusqu'à une vaste antichambre remplie d'écuyers et de pages, qui, bien qu'ils n'eussent d'autres armes que leurs épées, ne laissaient pas de former une garde imposante autour de l'Amiral. Un huissier en habit noir, jetant les yeux sur le collet de dentelle de Mergy et sur une chaîne d'or que son frère lui avait prêtée, ne fit aucune difficulté de l'introduire sur-le-champ dans la galerie où se trouvait son maître. Des seigneurs, des gentilshommes, des ministres de l'Évangile, au nombre de plus de quarante personnes, tous debout, la tête découverte et dans une attitude respectueuse, entouraient l'Amiral. Il était très simplement vêtu et tout en noir. Sa taille était haute, mais un peu voûtée, et les fatigues de la guerre avaient imprimé sur son front chauve plus de rides que les années. Une longue barbe blanche tombait sur sa poitrine. Ses joues, naturellement creuses, le paraissaient encore davantage à cause d'une blessure dont la cicatrice enfoncée était à peine cachée par sa longue moustache ; à la bataille de Moncontour, un coup de pistolet lui avait percé la joue et cassé plusieurs dents. L'expression de sa physionomie était plutôt triste que sévère, et l'on disait que depuis la mort du brave Dandelot personne ne l'avait vu sourire. Il était debout, la main appuyée sur une table couverte de cartes et de plans, au milieu desquels s'élevait une énorme Bible in-quarto. Des cure-dents épars au milieu des cartes et des papiers rappelaient une habitude dont on le raillait souvent. Assis au bout de la table, un secrétaire paraissait fort occupé à écrire des lettres qu'il donnait ensuite à l'Amiral pour les signer. À la vue de ce grand homme qui, pour ses coreligionnaires, était plus qu'un roi, car il réunissait en une seule personne le héros et le saint, Mergy se sentit frappé de tant de respect, qu'en l'abordant il mit involontairement un genou en terre. L'Amiral, surpris et fâché de cette marque extraordinaire de vénération, lui fit signe de se relever, et prit avec un peu d'humeur la lettre que le jeune enthousiaste lui remit. Il jeta un coup d'oeil sur les armoiries du cachet. - C'est de mon vieux camarade le baron de Mergy, dit-il, et vous lui ressemblez tellement, jeune homme, qu'il faut que vous soyez son fils. - Monsieur, mon père aurait désiré que son grand âge lui eût permis de venir lui-même vous présenter ses respects. - Messieurs, dit Coligny après avoir lu la lettre et se tournant vers les personnes qui l'entouraient, je vous présente le fils du baron de Mergy, qui a fait plus de deux cents lieues pour être des nôtres. Il paraît que nous ne manquerons pas de volontaires pour la Flandre. Messieurs, je vous demande votre amitié pour ce jeune homme ; vous avez tous la plus haute estime pour son père. Aussitôt Mergy reçut à la fois vingt accolades et autant d'offres de service. - Avez-vous déjà fait la guerre, Bernard, mon ami ? demanda l'Amiral. Avez-vous jamais entendu le bruit des arquebusades ? Mergy répondit en rougissant qu'il n'avait pas encore eu le bonheur de combattre pour la religion. - Félicitez-vous plutôt, jeune homme, de n'avoir pas été forcé de répandre le sang de vos concitoyens, dit Coligny d'un ton grave ; grâce à Dieu, ajouta-t-il avec un soupir, la guerre civile est terminée ! la religion respire, et, plus heureux que nous, vous ne tirerez votre épée que contre les ennemis de votre roi et de votre patrie. Puis, mettant la main sur l'épaule du jeune homme : - J'en suis sûr, vous ne démentirez pas le sang dont vous sortez. Selon l'intention de votre père, vous servirez d'abord avec mes gentilshommes ; et quand nous rencontrerons les Espagnols, prenez-leur un étendard, et aussitôt vous aurez une cornette dans mon régiment. - Je vous jure, s'écria Mergy d'un ton résolu, qu'à la première rencontre je serai cornette, ou bien mon père n'aura plus de fils ! - Bien, mon brave garçon, tu parles comme parlait ton père. Puis il appela son intendant. - Voici mon intendant maître Samuel ; et, si tu as besoin d'argent pour t'équiper, tu t'adresseras à lui. L'intendant s'inclina devant Mergy, qui se hâta de faire ses remerciements et de refuser. - Mon père et mon frère, dit-il, pourvoient amplement à mon entretien. - Votre frère ?- C'est le capitaine George Mergy qui, depuis les premières guerres, a abjuré sa religion ? Mergy baissa tristement la tête ; ses lèvres remuèrent, mais on n'entendit pas sa réponse. - C'est un brave soldat, continua l'Amiral ; mais qu'est-ce que le courage sans la crainte de Dieu ? Jeune homme, vous avez dans votre famille un modèle à suivre et un exemple à éviter. - Je tâcherai d'imiter les actions glorieuses de mon frère- et non son changement. - Allons, Bernard, venez me voir souvent, et faites état de moi comme d'un ami. Vous n'êtes pas ici en trop bon lieu pour les moeurs, mais j'espère vous en tirer bientôt pour vous mener là où il y aura de la gloire à gagner. Mergy s'inclina respectueusement et se retira dans le cercle qui entourait l'Amiral. - Messieurs, dit Coligny reprenant la conversation que l'arrivée de Mergy avait interrompue, je reçois de tous côtés de bonnes nouvelles. Les assassins de Rouen ont été punis- - Ceux de Toulouse ne le sont point, dit un vieux ministre à la physionomie sombre et fanatique. - Vous vous trompez, Monsieur. La nouvelle m'en est parvenue à l'instant. De plus, la chambre mi-partie est déjà établie à Toulouse. Chaque jour Sa Majesté nous prouve que la justice est la même pour tous. Le vieux ministre secoua la tête d'un air incrédule. Un vieillard à barbe blanche, et vêtu de velours noir, s'écria : - Sa justice est la même, oui ! les Châtillon, les Montmorency et les Guise tous ensemble, Charles et sa digne mère voudraient les abattre tous d'un seul coup. - Parlez plus respectueusement du roi, Mr de Bonissan, dit Coligny d'un ton sévère. Oublions, oublions enfin de vieilles rancunes. Que l'on ne dise pas que les catholiques pratiquent mieux que nous le divin précepte de l'oubli des injures. - Par les os de mon père ! cela leur est plus facile qu'à nous, murmura Bonissan. Vingt-trois de mes proches martyrisés ne sortent pas si aisément de ma mémoire. Il parlait ainsi avec aigreur, quand un vieillard fort cassé, d'une mine repoussante, et enveloppé dans un manteau gris tout usé, entra dans la galerie, fendit la presse et remit un papier cacheté à Coligny. - Qui êtes-vous ? demanda celui-ci sans rompre le cachet. - Un de vos amis, répondit le vieillard d'une voix rauque. Et il sortit sur-le-champ. - J'ai vu cet homme sortir ce matin de l'hôtel de Guise, dit un gentilhomme. - C'est un magicien, dit un autre. - Un empoisonneur, dit un troisième. - Le duc de Guise l'envoie pour empoisonner Mr l'Amiral. - M'empoisonner, dit l'Amiral en haussant les épaules, m'empoisonner dans une lettre ! - Rappelez-vous les gants de la reine de Navarre ! s'écria Bonissan. - Je ne crois pas plus au poison des gants qu'au poison de la lettre ; mais je crois que le duc de Guise ne peut commettre une lâcheté ! Il allait ouvrir la lettre, quand Bonissan se jeta sur lui et lui saisit les mains en s'écriant : - Ne la décachetez pas, ou vous allez respirer un venin mortel ! Tous les assistants se pressèrent autour de l'Amiral, qui faisait quelques efforts pour se débarrasser de Bonissan. - Je vois sortir une vapeur noire de la lettre ! s'écria une voix. - Jetez-la ! jetez-la ! fut le cri général. - Laissez-moi, fous que vous êtes, disait l'Amiral en se débattant. Dans l'espèce de lutte qu'il avait à soutenir, le papier tomba sur le plancher. - Samuel, mon ami ! s'écria Bonissan, montrez-vous bon serviteur. Ouvrez-moi ce paquet, et ne le rendez à votre maître qu'après vous être assuré qu'il ne contient rien de suspect. La commission n'était pas du goût de l'intendant. Sans balancer, Mergy ramassa la lettre et en rompit le cachet. Aussitôt il se trouva fort à l'aise au centre d'un cercle vide, chacun s'étant reculé comme si une mine allait éclater au milieu de l'appartement : pourtant nulle vapeur maligne ne sortit : personne même n'éternua. Un papier assez sale, avec quelques lignes d'écriture, était tout ce que contenait cette enveloppe si redoutée. Les mêmes personnes qui avaient été les premières à s'écarter furent aussi les premières à se rapprocher en riant, aussitôt que toute apparence de danger eut disparu. - Que signifie cette impertinence ? s'écria C