CONTES ET POÉSIES DE PROSPER JOURDAN 1854-1866 ROSINE ET ROSETTE LÉONE POÉSIES DIVERSES QUELQUES PAGES D'UN LIVRE NOTES AU CRAYON PARIS SEPTEMBRE 1866 TABLE DES MATIERES A Prosper Jourdan CONTES ET POÉSIES A Madame George Sand Rosine et Rosette Léone Premières larmes L'Automne Ma Folie A Marie Rhodina A l'hôtellerie (souvenir de Musset) La Rose Rencontre A madame L*** Adieu, Ninon Dans la forêt Message A ma mère A ma mère A mon ami Paul E.G. A madame V*** A madame A*** (envoi de Rosine et Rosette ) A Félix M*** A mon père A madame L.B. (sur un exemplaire des Émaux et Camées ) Adieu Le Rêve A ma mère malade L'Oubli Le Myosotis (à mon père) Colloque d'automne Impressions de voyage A ma mère A mon père Envoi de Rosine et Rosette , A *** Souvenir de Margency (à mon père) A mon frère Effet de lune dans la Mitidja (à Théodore de Banville) Mandoline Boutade Déclaration d'écolier (à Constant Coquelin) Chanson d'Ourida Kief A madame George Sand NOTES AU CRAYON En marge d'un cahier Opinions sur tels et tels Caprices du langage Ce que disent les diseurs de riens Misanthropie QUELQUES PAGES D'UN LIVRE Marie à Cécile Cécile à Marie Marie à Cécile A PROSPER JOURDAN Mon fils bien-aimé, mon Prosper, mon ami, mon cher et doux poëte, tu étais près de moi, il n'y a pas trois mois encore, près de nous qui t'aimions et t'aimons toujours si tendrement; tu vivais de notre vie, tu nous prodiguais toutes les délicatesses de ton amour, tout le charme de ton esprit; tu nous parlais de ton avenir, de tes projets ... et maintenant nous voici seuls et tristes! Tu nous as quittés pour toujours, et ton pauvre père affligé, ton vieil ami t'écrit comme si tu pouvais encore l'entendre, comme si tes yeux pouvaient déchiffrer encore cette écriture que tu aimais tant, cher enfant adoré! Tu nous as quittés! Que de peine j'ai à me le persuader et que de larmes quand cette vérité m'apparaît dans toute sa tristesse! Une fièvre, quelques jours de maladie, ont suffi pour éteindre la belle intelligence, pour arrêter les battements de ce coeur loyal d'où n'approchèrent jamais ni un sentiment bas ni une passion grossière! Tu nous as quittés en pleine jeunesse, dans la fleur de les vingt-six ans, mon Prosper chéri! Pourquoi si tôt? Pourquoi notre amour n'a-t-il pu te rattacher à la vie? Ne savais-tu donc pas que ton départ nous laisserait une incurable blessure? Quand tu vivais près de nous, ami de mon âme, je n'avais pas de secrets pour toi, tu lisais dans ma vie comme dans un livre ouvert. Je ne veux pas perdre ces douces et chères habitudes de notre intimité; je continue à te parler et à l'écrire, à te livrer mon coeur tout plein de toi. Et pourquoi ne le ferais-je pas? Tu vis, mon fils aimé; je suis trop imparfait pour savoir, quelle est la forme que tu as revêtue, quel est le milieu où tu te développes, mais je crois à ta vie loin de nous aussi fermement que je croyais à ta vie quand j'avais le bonheur de te presser dans mes bras et d'entendre la voix si douce à mes oreilles et à mon coeur. Je crois à ta vie actuelle comme je croyais, comme je crois encore à ton amour. Je t'ai vu expirer dans nos bras, j'ai contemplé ton beau visage glacé par la mort, j'ai entendu la terre tomber, par lourdes pelletées, sur le cercueil qui renfermait ta dépouille mortelle; mes yeux se remplissent de larmes, mon coeur se déchire à ces cruels souvenirs, et cependant je ne crois pas à la mort! Je te sens vivant d'une vie supérieure à la mienne, mon Prosper, et quand sonnera ma dernière heure, je me consolerai de quitter ceux que nous avons aimés ensemble, en pensant que je vais te retrouver et te rejoindre. Je sais que cette consolation ne me viendra pas sans efforts, je sais qu'il faudra la conquérir en travaillant courageusement à ma propre amélioration comme à celle des autres; je ferai du moins tout ce qu'il sera en mon pouvoir de faire pour mériter la récompense que j'ambitionne: te retrouver. Ton souvenir est le phare qui nous guide et le point d'appui qui nous soutient. A travers les ténèbres qui nous enveloppent, nous apercevons un point lumineux vers lequel nous marchons résolument; ce point est celui où tu vis, mon fils, auprès de tous ceux que j'ai aimés ici-bas et qui sont partis avant moi pour leur vie nouvelle: mon père, ma mère, ma soeur, Moïse Retouret, Delaury, Prosper Enfantin, Moroche, Jal, Charles Ferrand, Gustave Suchet, et tant d'autres, hélas! Te rappelles-tu encore, ami, nos conversations inépuisables sur ces graves sujets, assis tous deux dans ta chambre de Mont-Riant: Dieu, la mort, la vie éternelle, la liberté humaine, etc.? Maintenant ton âme, dégagée des liens matériels si lourds et si compacts sur ce petit globe, entrevoit ces grands problèmes d'un point de vue plus haut. Tu sais ou tu le prépares à savoir ce que j'ignore; tu aperçois des clartés que je ne soupçonne même pas. Mais ma foi reste ardente et entière, telle que tu l'as connue! mon bien-aimé Prosper. Ce n'est pas sous la terre où j'ai déposé tes restes que je te cherche, doux trésor de mon coeur, fils qui as été mon orgueil, ami qui as été ma force et ma joie! non, mon âme te cherche sur les hauts sommets, dans ces champs de l'infini peuplés de demeures éclatantes. Plus que jamais je crois à l'immortalité, à la persistance de l'individualité humaine à travers le temps et l'espace; je crois au libre arbitre, aux développements successifs de la vie, aux paradis et aux enfers que nous nous créons, suivant le bon ou le mauvais usage que nous faisons de notre liberté. Je crois surtout à la toute-puissance de l'amour, du dévouement, de la bonté, de l'indulgence, de toutes ces grandes vertus dont tu possédais et dont j'admirais le germe en toi, mon Prosper! Je crois aujourd'hui tout ce que nous croyions ensemble avec les lumières de notre conscience et sans le secours d'aucun prêtre catholique ou protestant. Nous étions et nous sommes toujours de ceux qui n'appartiennent à aucune des églises existantes, et qui cependant se sentent religieusement unis à Dieu et à tout ce qui est vrai, juste, bon et beau. Tu le vois, cher bien-aimé, je t'écris comme je t'écrivais quand nous étions momentanément séparés pendant ton existence sur cette planète; je t'ouvre mon coeur, je te rassure sur notre compte comme si tu en avais besoin, en te disant que si ton départ a brisé nos âmes dans la douleur, il ne les a du moins pas desséchées et que notre foi reste entière comme elle l'était quand tu étais près de nous. Et maintenant, mon Prosper chéri, approuveras-tu ce que nous avons fait? Tu as mis autant de soin, mon doux poëte, à cacher ton nom et tes vers que d'autres en incitent à se produire avec fracas. Mais à présent, quand tu vis loin de ce globe, nous pardonneras-tu de réunir en un volume ces chants de ta jeunesse? Non que nous ayons la pensée de les livrer au public et aux indifférents! Mais, est-ce faiblesse, piété ou amour-propre paternel, nous voulons offrir à chacun de nos amis, en souvenir de toi, ce volume discret qui ne franchira pas les bornes de l'intimité et de l'affection. La plupart de ceux qui t'ont connu,--et tous ceux qui t'ont connu t'ont aimé,--ne soupçonnent même pas l'oeuvre que tu as laissée, si incomplète qu'elle soit. Je laisse de côté, bien entendu, et je garde pour nous seuls les lettres, les esquisses, les plans, les articles que tu as publiés sous divers pseudonymes. J'ai fait parmi tes poëmes, avec le concours de ta mère et de ton frère, un choix presque rigoureux. Je n'ai voulu mettre sous les yeux de nos amis que ce que ton goût, si exquis en toutes choses, aurait lui-même avoué. En tête de ce volume je placerai cette lettre, où nous n'avons pu que bien imparfaitement exprimer notre profond et tendre amour. A toi, notre fils, notre frère, notre compagnon, notre ami, à toi toujours et à notre réunion future. H.C. et L.J. Paris, 3 août 1866. CONTES ET POÉSIES A MADAME GEORGE SAND Vous savez, Madame, vous qui voulez bien m'appeler votre petit-fils, avec quel affectueux respect j'ose invoquer ici l'amitié que vous me parlez depuis mon enfance pour mettre sous votre protection ce petit livre. Je vous le dédie parce que votre génie m'est sympathique et parce que votre bonté m'enhardit et m'attire, en un mot parce que je vous aime. Comme c'est la première fois de ma vie que j'écris une dédicace, on m'excusera d'y avoir mis plus de coeur que d'esprit. Voilà donc pourquoi je vous dédie mes essais, et non par orgueil; j'en pourrais cependant sentir un bien naturel de mettre ces vers à l'abri d'un tel nom et sous la sauvegarde d'une amitié qui m'est si chère. C'est pourtant un peu par égoïsme, c'est-à-dire pour me faire bien venir de mes lecteurs et de mes lectrices, que je prends la précaution superflue de me justifier auprès de vous. En sachant que vous m'aimez, eux qui vous aiment tant, ils m'aimeront peut-être un peu aussi, et, vous le savez la sympathie est relative: lorsqu'elle s'adresse à vous, c'est de l'admiration; en s'adressant à moi, ce sera de l'indulgence. J'en ai si grand besoin! PROSPER JOURDAN. ROSINE ET ROSETTE I Ce chant était fort long. Il n'a plus qu'une page; C'est fait. N'y pensons plus. Mais c'est vraiment dommage. Maintenant n'allez pas, lecteur, le regretter; Il paraît qu'il était ennuyeux à crier. On a donc très-bien fait de l'ôter; c'est plus sage. Mais à ce compte-là, ce n'est pas le premier Qu'il fallait supprimer, c'étaient les douze ensemble, Car ils se valent tous à peu près. Il me semble Qu'on pourrait comparer ce chapitre défunt, Sans trop lui faire tort, à la mort de quelqu'un; Ceux qui restent, ma foi! sont bien les plus à plaindre; C'est d'eux évidemment qu'il faut avoir pitié. Ces pauvres survivants! c'est pour eux qu'il faut craindre. Leur tendrez-vous la main? Leur avenir entier Dépend de vous, Madame, et de votre amitié. Soyez-leur indulgente et dites-vous sans cesse, Quand vous lirez ces vers, enfants de ma paresse, Que l'auteur est bien jeune et que, le ciel l'aidant, Il pourra faire mieux quand il sera plus grand. Tâchez d'aller au bout. Ma frayeur est extrême, Songez donc! la jeunesse a besoin d'un appui. Soyez le mien, et si deux vers vous ont souri, Ne les oubliez pas; j'ai besoin que l'on m'aime. Je pars, sans bien savoir même où je vais aller. Ainsi qu'un oisillon trop prompt à s'envoler Qui tombe et sur le sol à chaque pas chancelle, Mon poëme embrouillé, jusqu'à son dernier chant S'en va tout de travers, et ma muse infidèle En se moquant de moi trébuche à chaque instant. O vous qui me lirez! soyez meilleure qu'elle. Cet exorde entendu, je commence. D'abord Rosine était comtesse et se respectait fort; De plus, coquette et veuve à dix-neuf ans. Ensuite, Dire qu'elle était bien, c'est ce que vous pensez; Dire qu'elle était mieux ne serait pas assez. Un pied ... comme la main! et la main si petite Qu'à peine y voyait-on la place d'un baiser; Des yeux bleus et foncés, des cils longs à friser, Et des cheveux!... sachez,--pour les dire plus vite,-- Qu'ils n'étaient bruns ni blonds, avec un reflet tel Qu'à sa vierge Albéenne en donna Raphaël. On dit: de Maison d'Albe et j'écris: Albéenne. Ce mot-là nous manquait; je mérite un fauteuil.-- Sachez donc qu'un printemps, dans sa villa d'Auteuil, Notre Contessina s'en fut porter un deuil D'une tante éloignée et de noblesse ancienne, Dont vous m'épargnerez de faire l'oraison. A Paris, dans le monde où Rosine était reine, De temps à autre un deuil est une bonne aubaine; Le gris est si divers! et le noir si bon ton! La pâleur, aux yeux bleus donne un si doux rayon! Puis, moitié pour poser la femme qui s'ennuie, Moitié pour le printemps dont il faut profiter, Parmi ses frais lilas Rose alla transporter Ses amoureux, son luxe et sa mélancolie. II C'est l'heure où le soleil empourpre l'horizon De ses derniers reflets. D'un plus tiède rayon, Tendre comme une étreinte et doux comme un sourire, A la terre qu'il quitte il semble vouloir dire Adieu. Telle en sa chambre, une femme, le soir, Avant de se coucher prolonge sa toilette Et reste à se peigner, nonchalante et coquette, Et, le sourire aux dents, s'attarde à son miroir: Telle, au déclin du jour, la nature amoureuse Se pare et se fait belle aux rayons du couchant Et devient tout à coup plus tendre et plus rêveuse, Comme fait sa maîtresse au départ d'un amant. Rien ne dort à cette heure; et pourtant c'est à peine Si l'on entend la brise au murmure pensif, Si l'on distingue au loin le bruit d'une fontaine Qui coule en murmurant sur le marbre massif Ou le chant des oiseaux regagnant leur couvée. Quel calme! différent de celui de la nuit; Quel silence joyeux entremêlé de bruit! Il semble, à voir ainsi la campagne noyée Dans ce dernier baiser d'un soleil pâlissant, Que les cieux sont plus doux, que l'ombre est plus amie, La brise plus riante et plus chère la vie Et que l'amour, lui-même, en est plus caressant. On croirait par moments, quand frémit le feuillage, Voir des ombres passer en se donnant le bras; Évoquer leur fantôme et deviner l'image D'un monde d'amoureux qu'on ne soupçonnait pas. Dante! N'était-ce pas ton couple au doux murmure Qui passait tout à l'heure à travers ce massif? N'était-ce pas son vol dont la traînante allure Le faisait frissonner avec un bruit plaintif? Lovelace sans âme et toi, pâle Clarisse, Est-ce vous qui fuyez en frôlant les buissons? Il me semblait entendre, à travers leurs chansons Monter, comme un écho de ton long sacrifice, Et mourir sur ta lèvre un soupir de regret, Pauvre fille! Mon coeur te suivait dans ta peine Et tandis que ton ombre indécise et sereine M'apparut, j'ai senti que mon âme pleurait. Est-ce toi, dis, Manon, immortelle charmeuse? Est-ce ta voix joyeuse et ton rire moqueur? Où vas-tu si légère et si peu soucieuse De ton indigne amant qui causa ton malheur? O Werther! est-ce toi, pauvre amie déchirée? Viens-tu trouver ce soir ta Charlotte adorée Au premier rendez-vous que son coeur te donnait Pour ce monde où tous vont et que nul ne connaît? Est-ce toi qui gémis, ô frêle Desdémone, Dont la plainte se mêle au chant des rameaux verts? Hélas! ton coeur criait sous le vent des hivers Comme fait, sous l'orage, un saule qui frissonne. Telle une algue battue au caprice des mers! C'est toi, gai Roméo? Cette forme inquiète Qui se penche à ton bras, est-ce ta Juliette? Est-ce toi, Marion? Doña Sol, est-ce toi? Rosine! Camargo! Belcolore au coeur froid! Répondez, est-ce vous? ou votre chère image N'est-elle que l'effet d'un bizarre mirage? Est-ce votre fantôme apporté par le vent, Ainsi qu'aux nuits d'automne un tas de feuille morte, Que la bise disperse et que l'orage emporte, Suit l'aquilon qui passe et s'arrête en un champ? O qui que vous soyez! visions passagères Ou fantômes errant dans le jour qui pâlit, Qu'il est doux de rêver à vos charmants mystères Et de sentir en vous notre âme qui frémit! Mais c'est bien vous; j'entends votre voix qui soupire, Et vos soupirs sont doux comme un souffle de mai. Vous passez en silence et je vous vois sourire Et mon âme ressent jusqu'à votre martyre Et voltige avec vous dans cet air embaumé. Ainsi notre âme rêve à l'instant solitaire Où le soleil soulève, à son heure dernière, Un coin du voile bleu que vient jeter la nuit, Comme un ange rêveur qui laisse, sur la terre, Son manteau scintillant traîner derrière lui. Raphaël! ton pinceau l'avait-il devinée Cette forme au contour si pur? Ton esprit l'avait-il entrevue ou rêvée Cette tête, qui n'est ni brune ni cendrée, Aux yeux plus profonds que l'azur? Lorsque ta Marguerite au seuil de son église, O Faust, apparut à tes yeux, Vis-tu rien de plus beau que cette femme assise? Un rayon de soleil dore encor ses cheveux Que froisse et caresse la brise. Arbres déjà pâlis par l'automne au front roux! Vastes cieux! pensives étoiles! Qui passez éternels, les yeux fixés sur nous, Astres muets! Témoins pour qui tout est sans voiles, Avez-vous rien vu de si doux? Qui donc est cette femme? En la voyant assise, Immobile, troublée, inquiète, les yeux Vers le sol, on dirait la statue indécise D'une vierge hésitante ou d'un ange amoureux Qui lutte encore avant de renoncer aux cieux. Ce n'est pas la douleur que sa pose rappelle; Elle n'a pas l'air triste, elle a l'air inquiet. Elle écoute son coeur, et son coeur est muet. C'est donc une ombre encor? Non, mais qui donc est-elle? Cette femme est Rosine et, sous ce rayon d'or, Dans sa mélancolie, elle est plus belle encor. Elle est charmante ainsi. Ce cadre de verdure Rehausse encor sa grâce et lui sert de parure. Mais elle n'est pas seule. Assis à quelques pas, Un jeune homme au front triste et beau la considère De son regard profond. Il a l'air un peu las; On devine aisément qu'une pensée amère A dû plisser sa lèvre indolente: et ses yeux S'attachent sans relâche à celle qu'il supplie, Comme pour demander ou la mort ou la vie A ce regard de femme errant et soucieux. On sent que ce regard le fascine et l'attire. Rosine, cependant, continue à rêver; Il semble qu'elle ait peur de ce qu'elle va dire. --Mais lui, d'une voix grave, avec un doux sourire: Quel silence! Rosine, et qu'en dois-je augurer? Ces mots que votre bouche hésite à murmurer,-- Soyez franche,--sont ceux que je tremble d'entendre. Si je l'ai deviné, pourquoi vous en défendre? Pourquoi rester muette et me laisser au coeur Un doute, plus cruel encor que sa douleur? Et surtout.... ROSINE. Je sais bien ce que vous m'allez dire, Stello; mais songez donc: vous me forcez ici D'accepter un amant ou de perdre un ami. STELLO. Rosine, écoutez-moi. Pour un homme, le pire Qui lui puisse arriver quand il est amoureux, C'est de se voir bercer de ce mot vague et creux Qui, s'il n'est un mensonge, est encor un blasphème. Que me fait l'amitié de la femme que j'aime? J'aime! C'est dire assez qu'il me faut votre corps, Vos larmes, vos baisers, votre âme tout entière! Et vous allez m'offrir une telle misère? Appelez vos laquais pour me jeter dehors. Soyez plus charitable en étant plus altière. Avouez-moi plutôt que je vous fais horreur Et que vous m'exécrez, que mon amour vous blesse, Mais ne me plongez pas ce poignard dans le coeur D'avoir encor pitié de moi dans mon malheur. ROSINE. Vous me comprenez mal et j'en ai de tristesse, Failli pleurer, Stello. STELLO. Maudite ma tendresse Qui fait naître une larme en un regard si doux! O ma reine! Oh! pardon! ROSINE, souriant. Vous passez à l'extrême; Ne soyez point trop tendre après ce grand courroux. Vous aimé-je en ami? Je l'ignore moi-même. N'ayant jamais aimé, sais-je si je vous aime? STELLO. Non, vous ne m'aimez pas. ROSINE. Je le crois comme vous, C'est vrai. Car je sens bien qu'un jour, s'il se réveille, Mon coeur, qu'on dit absent, qui, peut-être, sommeille En attendant son heure, inondera mes sens Comme un torrent sans frein qui renverse ou qui brise, Ou qu'il m'envahira dans une ardente crise Comme un feu souterrain comprimé trop longtemps. Certes, l'émotion que votre aveu me cause Est bien loin de cela, pour être de l'amour, Mais, ce que vous étiez pour moi jusqu'à ce jour, Je ne m'en rends pas compte et n'en sais autre chose Que le vague plaisir que j'avais de vous voir. Votre voix m'était douce et j'aimais à l'entendre; Je vous aimais enfin, à quoi bon m'en défendre? J'étais heureuse en vous attendant chaque soir. M'étiez-vous un ami? Vous m'étiez plus, peut-être, Et jusqu'ici, Stello, si j'ai, sans le vouloir, En vous aimant ainsi fait grandir votre espoir, Vous en avez le droit, vous pouvez méconnaître Un tel nom. Mais, du moins, laissez-moi regretter De ne point avoir su vous le faire accepter. Ainsi dans le grand parc désert, sous la ramure, Leurs voix s'entremêlaient comme un faible murmure; Tous deux parlaient encore,--il faisait déjà nuit,-- Oubliant le destin devant cette nature, Témoin de leur tristesse. Et quand Stello partit, Son front cherchait en vain la fraîcheur passagère; Il marchait au hasard et d'un pas inégal. Une larme brûlante errait sous sa paupière; Il emportait au coeur une blessure amère. La comtesse en pleura, dit-on, jusqu'à son bal. III Si vous avez connu la mine la plus fière, Le bras le plus vaillant et le plus noble coeur, Le coeur le plus aimant qui fût jamais sur terre, Vous connaissez Stello. Libertin et rêveur, Tenace comme un roc et doux comme une fille, Il avait les défauts d'un bon fils de famille Et ce rare bonheur de compter à la fois Les solides vertus des héros d'autrefois. Il avait de bonne heure appris l'expérience, Son père, Dieu merci! l'ayant, dès son enfance, Laissé maître de lui comme on l'est à vingt ans; Ce qui fit qu'il connut la vie avant le temps. Avec ses vingt-deux ans, il pensait comme à trente Et s'ennuyait de tout sans que rien le tourmente, Jusqu'à ce que son coeur se fit prendre un beau jour A ce jeu si cruel et si vieux de l'amour. Au reste, sa fortune égalait sa noblesse. Rien ne vint donc, durant le cours de sa jeunesse, Entraver sa nature ou gêner son instinct; Il grandit librement, au gré de son destin. Ce qu'il était resté Dieu l'avait voulu faire. Tel il était sorti du ventre de sa mère, Tel nous le retrouvons au jour de ce récit. --Et ce qu'il en advint depuis lors, le voici: Avec de pareils dons que lui fit la nature, Je vous laisse à penser,--sans compter sa figure,-- Si Stello dans le monde eut bientôt des amis. Heureusement pour lui, la chose la plus sûre, Il savait qu'ici-bas, c'est le pouvoir acquis Sur soi-même, et depuis qu'il marchait dans la vie, Il avait assez vu comme le monde oublie Pour s'en faire une règle, et faisait peu de cas De tout ce qui n'était ni son coeur, ni son bras. Pourtant, depuis trois mois qu'il connaissait Rosine, Ceux qui voyaient Stello le trouvaient bien changé. Il avait doucement senti dans sa poitrine Grandir un sentiment qui l'avait dominé. Ce n'était plus alors cet enfant débauché Que les fous de son bord se vantaient de connaître; Ce n'était pas non plus,--tant l'amour nous pénètre! Le Stello d'autrefois incrédule et lassé. Tout le monde savait qu'il aimait la comtesse. Aussi bien savait-on, à cette enchanteresse Sous sa gorge de marbre un coeur non moins marbré. Ses amis, les meilleurs, l'en avaient détourné; Mais, soit que ce grand coeur eût trouvé sa faiblesse, Soit qu'il y vit du sort un ordre impérieux, Il garda sa chimère et ne l'aima que mieux. C'est une chose étrange et bien inexplicable Que ce bizarre aimant qui, d'un être vivant, Fait l'ombre d'une femme et, comme dans la fable, Attelle au même joug un couple différent. Quel mystère inouï, quel sort inexorable Jette au hasard deux coeurs dans un même courant? Quel est l'esprit boiteux qui fait ces injustices? Est-ce un mauvais génie, ami des maléfices, S'acharnant à ce jeu de mortelles douleurs? Si le dieu, qui, du moins, préside à ces caprices, Daignait, dans ses cruels et lâches sacrifices, Ne se faire immoler que de vulgaires coeurs! Encor si sa fatale et maudite puissance, Sans chercher ici-bas les fronts qu'elle a marqués, Se contentait de prendre avec indifférence, Aussi bien ceux qui n'ont noblesse de naissance Ni noblesse de coeur, pour ses festins blasés! Mais non.... Il semble même, ô misère inouïe! Que les prédestinés à cette mort sans fin Portent une auréole et que, dans cette vie, Un ange les reprend quand la mort les oublie. --Envoyé de malheur!--c'est l'éternel destin, Hélas!--Le feu du ciel, né des fureurs sublimes, N'a menacé jamais que les plus hautes cimes; Plus l'arbre est élevé, plus il craint l'aquilon. La douleur est sur terre et choisit ses victimes Parmi ceux dont le sceau du génie est au front. Ils avaient donc raison, tous, avec leur morale. Et notre fier Stello, malgré son beau front pâle, Sa belle âme et son nom, partait, le coeur brisé. On prétend qu'il avait juré d'être vengé. Quoi qu'il en soit, deux jours après cette soirée Qui décida son sort,--la dernière pour lui,-- De laquelle il sortit l'âme désespérée, Seul désormais, errant au hasard dans la nuit, Stello quittait Paris. IV Qui sait ce que peut faire De ravage sans borne et de taches sans nom, Dans un coeur vierge encor, plein d'un amour profond, Le souvenir mortel d'une horrible misère? Qui sait dans quelle nuit, dans quel abîme obscur Va se perdre à jamais une âme désolée? Qui sait quel lupanar,--qui sait quel antre impur Attend le désespoir au sortir d'une allée Pour lui souffler au corps une vengeance usée? Qui connaîtra jamais de quel rude sillon Se creuse un coeur atteint d'une telle torture Et quel venin terrible en greffe la morsure Sur le coeur le plus noble ou le plus noble front? Qui connaîtra jamais,--quand l'amour le renie,-- Où va le malheureux, en se frappant le coeur, Prostituer l'amour dont il faisait sa vie Et, blasphémant son Dieu, son âme et son génie, Rire lugubrement de sa propre douleur? L'amour, le grand amour est ce baume suprême Qu'à ses derniers soupirs on verse au moribond: Il va mordre en plein coeur cette chair déjà blême, L'homme peut naître encor de sa souffrance même, Mais s'il succombe, alors le baume le corrompt. V La lune était limpide; Alger, la blanche ville, Depuis longtemps déjà dormait profondément; Et depuis la Casbah jusqu'à la mer tranquille On n'eût pas entendu le mulet d'un Kabile, Ni vu glisser aux murs le manteau d'un amant. La nuit splendide et calme étalait ses étoiles Sur sa coupe d'azur: ou eût dit qu'au ciel bleu, Par ces milliers de trous dans les plis de ces voiles, La terre eût entrevu les domaines de Dieu. La rue était sans bruit. La plage solitaire, Sous l'écume d'argent que fait la vague arrière, Berçait dans les échos son chant triste et rêveur. Pas un oiseau de nuit sur le rivage en pleur! Nulle voix n'animait la muette mosquée. Pas même un frôlement de Mauresque masquée Gagnant quelque ruelle étroite et désertée: Le port semblait une ombre et la ville un tombeau. Cependant, à travers le murmure de l'eau Se mêlait par moments, pour l'oreille attentive, Un plus étrange accent que la brise plaintive Qui, sur ces bords, le soir, incline l'oranger; Plus sourd que le fracas des lames sur la grève Et pareil à ces cris que l'on n'entend qu'en rêve Dans les folles terreurs d'un sommeil mensonger. On eût dit comme un choeur de voix incohérentes, Comme un lointain concert de plaintes discordantes Où des éclats de rire étouffaient des sanglots; Dont le vent emportait les notes turbulentes Et qu'un écho mourant apportait par lambeaux. Parfois tout se taisait. D'une voix plus égale, Qu'on entendait à peine, une femme chantait Quelque libre refrain que la bande écoutait. Puis le choeur reprenait sa folle bacchanale Comme fait, dans la nuit, une troupe infernale Qui tantôt meurt dans l'ombre et qui tantôt renaît. Six mois sont écoulés. Du passé, plus de trace Qu'un chant mystérieux dans les échos plaintifs. C'est une nuit d'orgie à se voiler la face; Le vin répand l'ivresse et les amours lascifs. STELLO. Qui parle du passé? La peste du trappiste Qui vient gémir ici!--Georgette, mon cher coeur, Tu me laisses mourir de soif.--Maudit chanteur! C'est à lui qu'est la faute avec sa chanson, triste Comme un souper sans femme.--Au diable l'aubergiste!-- Heureux celui qui dort quand il est gris! D'honneur, Quiconque a le vin triste est un méchant buveur. Hors d'ici les regrets et la mélancolie! Je veux boire ce soir à tout ce qui s'oublie, Aux filles, au bon vin, à l'homme, au monde entier! --A la littérature!--A la gendarmerie! Boirons-nous à l'amour? Mais l'amour fait pitié; On abuse du mot, c'est une maladie. A la santé de ceux qui croyaient à l'amour! (Il chante avec le choeur et s'accompagne on faisant sonner sa bourse dans sa main.) Non! Non! Non! Non! Voilà ce qu'aime Margot! Par Bacchus ivre-mort! c'est une pauvre espèce Que ces malheureux-là qui s'en vont nuit et jour Dans le creux des échos déclamant leur tristesse. L'amour, même au théâtre, est un moyen usé. D'abord c'est mélodrame... GEORGETTE, élevant son verre. A toi, mon adoré! STELLO. Ma belle, cela vaut un baiser....--Que je meure Si je n'ai pas vidé dix flacons tout à l'heure! Ventre et boyaux! jamais je n'eus tant de gaîté. Les murs sont à l'envers ... ha! ha! la belle danse! Vous avez tous la tête en bas ... les pieds en l'air.... Morbleu! c'est évident, je sais ce que j'avance; Le premier qui dira que je n'y vois pas clair...-- Dieu! que j'ai soif!... Messieurs, je bois à l'hyménée! Je deviens vertueux quand il est si matin. Ma, corpo di Baccho! mon verre est encor plein? (Il boit.) A boire!... j'ai dans l'âme une joie insensée.... Décidément, l'homme est un piteux mannequin....-- Que je voudrais avoir le ventre de Silène! Je boirais un tonneau, ce soir, tout d'une haleine.-- Georgette ... je suis gris, mon coeur, en vérité! Au diable les soupirs!...--Vive la volupté! Du vin! je meurs de soif.--Allons, la courtisane, Chante-nous le refrain d'une chanson profane; Chante nos vins de France et nos amours perdus! Les seins nus, et debout! seule, au milieu du groupe! Silence! La bacchante a tordu ses bras nus; Sa lèvre brille encor des rubis de la coupe. CHANSON DE GEORGETTE. Vive le vin! les nuits d'ivresse! Vivent la table et la beauté! Vrai Dieu! la vie enchanteresse C'est le plaisir et la paresse! Rien n'est vrai, hors la volupté! Vive l'amour des courtisanes! L'amour qui s'obtient sans effort. Vivent les yeux de ces sultanes, Les baisers sur les ottomanes Quand le vin ruisselle avec l'or! Malheur aux femmes de ce monde! Honte à ces bégueules sans coeur! Leur métier de vertu profonde Est encor cent fois plus immonde Que notre métier d'impudeur. A nous leurs maris et leurs frères! Nous autres, les filles sans nom, Nos calèches sont plus légères; Et leurs fils boivent dans nos verres Pour nous venger de leur affront. Vive la clarté des bougies! Vivent la débauche et le bruit! Comme les lèvres sont rougies! Les yeux pâlis par les orgies Ne brillent plus qu'après minuit. D'ailleurs, nous sommes les plus belles, Et, partout, c'est nous qui trônons; C'est pour nous qu'ils sont infidèles, Mais ils ne valent pas mieux qu'elles, Ces beaux fils que nous ruinons. Oui, votre sottise est étrange, Car vous nous faites les yeux doux Et nous méprisez en échange; Mais vous nous traînez dans la fange Sans pouvoir vous passer de nous. A nous vos jeunesses rendues, Vos bijoux, vos chevaux de prix, Vos amours, vos santés perdues! A nous, à nous, filles vendues! Pour nous venger de vos mépris. Vive l'atmosphère étouffante Qui se répand dans un festin! Puisque c'est le vin que je chante; Plus la chaleur est accablante, Meilleur encore en est le vin! Vive le vin! les nuits d'ivresse! Vive la table et la beauté! Vrai Dieu! la vie enchanteresse C'est le plaisir et la paresse! Rien n'est vrai hors la volupté! LE CHOEUR. Ta chanson a menti, Georgette. C'est immoral! GEORGETTE. Dieu! qu'il est bête! Allez au diable! LE CHOEUR. Au diable? bon, J'y suis. Le trajet n'est pas long. Vive Dieu! l'enfer est en fête. Ma foi! le bourgogne a du bon, Ma voisine dort comme un plomb, Tout ce vin me porte à la tête. Vivent le diable et le mâcon! Vive Georgette!... et sa chanson! Georgette a lu de mauvais livres! L'auteur! STELLO. C'est moi!... vous êtes ivres. (Il roule de sa chaise.) LE CHOEUR. Hurrah!--hé!--holà!--ho!--bravo! Silence!... en triomphe Stello! Il faut le coucher sur la table. Parle donc!... as-tu soif?... Que diable! Il ne fait pas un mouvement. Salut! c'est le roi de la fête! Monte à côté du roi, Georgette, Et verse à boire à ton amant. Telle dans la campagne, à cette heure attardée, L'orgie osait troubler le silence des bois. La maison d'où partaient ces cris et cette voix, Était celle où Stello, cette même soirée, Sur la fin d'un souper se trouvait ivre-mort. Ainsi que l'avait dit un ami charitable, Sans qu'il pût dire un mot, ni faire un seul effort, On l'avait de son long étendu sur la table Où le seigneur du lieu trônait, sans sourciller, Les pieds dans les débris d'un salmis de faisane Tandis qu'un jambon d'York lui servait d'oreiller. Auprès de lui debout, la belle courtisane, Georgette, la bacchante au front échevelé, La lèvre en feu, les yeux brillants de volupté, Laissant voir son beau sein qui s'abaisse et qui monte, Ivre de bruit, de vin, de plaisir et de honte, Achevant le refrain qu'elle avait commencé, Lui versait de son haut un flacon sur la tête. Cependant qu'autour d'eux le reste de la fête, Sans cesse redoublant son tapage effréné, Avec des cris de joie, au comble de l'ivresse, Dansait, criait, hurlait, et dans son allégresse, Près de tomber aussi, semblait plus acharné. Stello, lui, l'oeil éteint, le visage livide, Ses cheveux inondés et collés par le vin, Son beau col débraillé dans sa chemise humide, Plus pâle que jamais sous la clarté morbide Des lustres que déjà pâlissait le matin, Laissait pendre ses bras comme une masse inerte. Ah! si Rosine alors, par une porte ouverte, Avait pu contempler ce spectacle navrant! Devant cette misère et cet abaissement, Devant ce regard morne et cette indifférence; En songeant qu'elle avait d'une vaine espérance Bercé ce coeur qu'ensuite elle avait déchiré; En songeant qu'elle seule avait désespéré Celui qui cherchait là l'oubli de sa souffrance Et qu'à peine, aujourd'hui, son oeil reconnaîtrait; En retrouvant ainsi cette riche nature Où la pâle Débauche imprimait sa souillure, Aurait-elle pleuré de ce qu'elle avait fait? VI Depuis tantôt six mois qu'il menait cette vie, Cherchant en vain l'oubli qu'il ne pouvait trouver, Après avoir couru par toute l'Italie, Suivi du train royal d'un prince qui s'ennuie, Un soir notre héros débarqua dans Alger. Son luxe pouvait seul égaler sa folie, Et, pour le coup, Stello se ruinait bel et bien. Les faciles amis qu'il traînait à sa suite Prévoyaient, sans aller ni plus loin ni plus vite, Que leur hôte, en deux ans, mangerait tout son bien. Lui-même il le savait et glissait de plus belle Sur la pente fatale où nous pousse l'ennui. Il disait seulement,--sa ruine vînt-elle,-- Qu'il partirait avant qu'on n'en sût la nouvelle, Et qu'on n'entendrait plus, dès lors, parler de lui. Pour le moment Stello, sans souci de la vie, Menait un train de prince en son château d' Hydra . C'est là que nous l'avons, par une nuit d'orgie, Retrouvé, s'affolant en noble compagnie, Fort épris de Georgette et gris comme un soldat. O dédale du coeur, labyrinthe plein d'ombre! Mystère de l'amour,--ô palais!--ô décombre! Qui de nous a jamais sondé ta profondeur? Ceux qui l'ont voulu faire en sont morts de douleur Sans avoir vu la fin de tes détours sans nombre. Si basse est donc ta voûte et ton chemin si sombre Que, parmi tant de fronts que ton air a flétris, Les plus hautains soient ceux qui sont les plus meurtris? Est-il vrai qu'ici-bas il n'est de grands poëtes Que ceux qui n'ont chanté dans leur divin concert Et pleuré dans le vent de leurs nuits inquiètes Que leurs sanglots réels et que leurs propres fêtes, Et que l'on n'est si grand que pour avoir souffert? Se peut-il donc, mon Dieu, que l'amour d'une femme Une misère, un rien, un caprice écouté, Jette, ainsi qu'une tête au tranchant d'une lame, Notre coeur dans la boue et qu'il creuse en notre âme Une plaie où se va perdant l'éternité? Ce pâle libertin, ce masque à l'oeil stupide Qui regarde sans voir, ce fantôme livide, Ce cadavre vivant, le reconnaissez-vous? Ce ne peut être lui.... C'est un autre.... Il se lève: Non, ce n'est point Stello qui gisait là-dessous. C'est une ombre sans os, comme on en voit en rêve. Mieux vaudrait, si c'est lui, l'avoir percé d'un glaive Et jeté ses lambeaux aux fanges des égouts. Circé se vanterait de sa métamorphose! Ce ne peut être lui. C'est une horrible chose, Cependant, que de voir un aussi jeune front Pâle et déjà courbé sous cet immonde affront. C'était pourtant bien lui, cet enfant qui, la veille, Capable de tout bien comme de tout honneur, Osait parler d'amour et croyait au bonheur. Telle on voit, dans les champs, une féconde treille S'embellir, appuyée au flanc d'un chêne altier: Mais un jour l'arbre tombe, et la vigne, en souffrance, Ployant sous le fardeau de sa propre abondance, Se mêle dans la boue aux pierres du sentier. Tant qu'il avait gardé quelque faible espérance D'être aimé de Rosine, il sentait cet amour Vivre dans sa poitrine et grandir en son âme, Et, comme un acier pur s'endurcit à la flamme, Sa nature, en aimant, s'élevait chaque jour; Mais, une fois ce charme arraché de sa vie, Une fois qu'il eût vu la dernière lueur Qui lui montrait le ciel, s'éteindre dans son coeur, Alors il lui sembla, dans sa fierté meurtrie, Que ce monde, après tout, n'est qu'une comédie Infâme et désolante, et que c'est un malheur Pour tout homme, ici-bas, d'être un homme d'honneur. Lors, mesurant l'abîme, il comprit sa détresse; Et son coeur retomba d'autant plus désolé Qu'il s'était élevé plus haut dans sa tendresse Pour suivre en souriant son fantôme envolé. C'est ainsi que l'on voit, dans le soir étoilé, Un nuage qui passe emprunter un visage Dont notre oeil se complaît à suivre le mirage; Et qu'enfin, quand la brise en disperse l'image, Réveillé tout à coup de ce rêve enchanté, Notre coeur se débat dans la réalité. Grandi par son amour, c'est par lui qu'il s'abaisse! Plus vaillant fut Stello, plus morne est sa faiblesse! Tout ce qui l'eût fait grand se tourne contre lui, Et c'est son propre coeur qui le tue aujourd'hui. C'était bien lui. Son coeur tressaillait en lui-même. En vain il refoulait, par un effort suprême, Ses larmes et ses cris et sa folle douleur; En vain il affectait une froide ironie; En vain dans la débauche il consumait sa vie; En vain, pour le tuer, il reniait son coeur: Son coeur n'était pas mort! Grandi par sa souffrance, Pendant les nuits d'ivresse et de pâles excès, Sous son masque impassible il pleurait en silence. Mais, sitôt qu'il sortait de son sommeil épais, Stello sentait en lui sa terrible morsure, Et, plus vivace encore après sa flétrissure, De son ancien amour l'éternelle torture Se réveillait alors, plus rude que jamais. Quelquefois, cependant, sa puissante nature Reprenait le dessus. Il redevenait lui. Alors il se disait qu'ici-bas rien ne dure, Et, se trouvant plus calme, il croyait à l'oubli. Ces jours-là, fatigué de sa dernière orgie, Las de son monde et las de sa banale vie, Pour errer librement et rêver sans témoin Il partait à cheval et s'en allait au loin, Marchant à l'aventure et, laissant sa pensée Lui retracer tout bas sa jeunesse effacée, Conduit par son murmure et bercé par son chant. Souvenirs qui vivez dans notre âme endormie, Charme mystérieux! votre mélancolie, D'où vient-elle? et que veut son murmure enivrant? Par un de ces jours-là, seul, comme à l'ordinaire, Stello longeait la mer et se laissait aller A ce calme complet où la nature entière, Sous ces ardents climats, semble se dévoiler. C'était en plein automne. On eût dit que la terre Eût caché, ce jour-là, le soleil dans son flanc, Tant le ciel était tiède et le jour caressant! Il s'enivrait. Pour lui c'était un nouveau monde Que ses yeux saluaient pour la première fois. Tout s'était effacé: ses rêves d'autrefois, Sa fièvre, ses sanglots, sa misère profonde. Tout, jusqu'à son amour, jusqu'à l'ivresse immonde, Jusqu'à son nom, jusqu'à ses yeux, jusqu'à sa voix. Son coeur était vivant! Il sentait sa jeunesse Se soulever en lui sous le souffle divin Qui passait dans son âme, et, comme une ombre épaisse, Les cendres du passé s'envoler de son sein. Son coeur était vivant! Il aimait la nature. Il se berçait au chant de l'onde qui murmure Et comprenait le monde on regardant les cieux. Il lui semblait entendre une voix inconnue Dont le timbre, dans l'air, chantait sa bienvenue Et volait sur ses pas, oiseau mystérieux. Son coeur était vivant! Quand il vit la campagne Se teindre à l'horizon de la pâleur du soir, Quand il vit le soleil pencher sur la montagne Qui se dressait déjà comme un fantôme noir, Alors il s'aperçut qu'une grande distance Le séparait d'Alger qu'il ne pouvait plus voir. Nul bruit au loin. Le flot troublait seul le silence. Il tourna son cheval pour mieux s'orienter Et vit, dans un rayon lointain, se dessiner Sidi-Ferruch , ainsi qu'un fil sur la mer bleue; Il tourna derechef et gravit le coteau: Le Tombeau de la Reine au loin; à droite l'eau; A gauche, Coléah la Sainte ; un quart de lieue Le séparait alors de ce fond sans pareil Où s'endort Bou-Smaël au couchant du soleil. Stello prit le parti d'y coucher à l'auberge. Un quart d'heure plus tard il était attablé Hôtel de la Panthère , aspirant l'air salé Que fraîchissait le soir et qu'exhalait la berge. En face, à la fenêtre, une enfant de seize ans Le regardait dîner. Elle était blonde et blanche: Blonde,--comme Rosine,--ayant ses traits charmants, Appuyant sur sa main sa tête qui se penche Et laissant son travail pendre sur ses genoux, Rêveuse dans sa pose et comme subjuguée, Elle considérait Stello d'un oeil si doux Qu'il n'est douceur au monde à s'en faire une idée. Raphaël l'eût conçue et Greuze l'a rêvée. Quel mystère insondable elle avait dans les yeux! Dans le pays, chacun se la rappelle encore, Moins doux que ses regards sont les feux de l'aurore; Moins profonde est la mer et moins purs sont les cieux. --Providence ou hasard,--quel destin, sur ces plages Réservait cette perle au souffle des orages? Au village on disait qu'elle riait toujours Et qu'un ange habitait son âme. De nos jours Il faut aller si loin trouver telle sornette! Quoi qu'il en soit, un ange a de moins purs contours. Du nom comme des traits, ressemblance complète: Elle se nommait Rose: on l'appelait Rosette. Quand la Fatalité nous trace le chemin, Insensé qui s'agite et croit fuir son destin. Rose le contemplait toujours, tendre et plus belle. Pourquoi ce long regard attaché sur le sien? Pourquoi cette rougeur sur ce front de pucelle? Pourquoi ce flot d'amour qui bouillonnait en elle Alors que cette enfant même n'en savait rien? Qui l'approfondira, cet éternel mystère? Chaîne d'anneaux perdus qu'on retrouve plus tard Pêle-mêle enlacés, renoués au hasard Pour se briser encore.--Et quelle chaîne amère, Qui brise, en se rompant, les coeurs qu'elle resserre! Le fait est que Stello pâlit horriblement Lorsqu'en levant les yeux il vit ce front charmant, Se croyant le jouet de quelque mauvais ange. Leurs yeux s'étaient croisés d'un si rapide échange Que son verre faillit échapper de sa main. Mais lui, se reprenant, d'un mouvement soudain, Il le vida d'un trait avec un rire étrange. Tous deux s'étaient aimés quand revint le matin. VII Où sont-ils?-- Le Méandre est parti pour la France. Le flot, de son sillage a gardé la nuance Dont la nacre s'efface. On peut encor le voir Au tournant des rochers. «Adieu climats étranges Où j'ai souffert! Adieu golfe aux mourantes franges Que l'aube diamante et qu'argente le soir! Je ne vous verrai plus, beaux lieux de ma souffrance, Bords témoins de ma honte et de mon désespoir.» ... Il glisse, il fuit toujours. L'onde qui le balance N'a jamais au soleil étalé plus d'azur. Adieu!--Stello!--Rosette!--Espérance! Espérance! Enfants! la vie est longue et l'horizon si pur. L'horizon peut trahir et la mort nous surprendre. Sur la proue appuyés, seuls et silencieux, Deux jeunes gens sondaient cette mer et ces cieux Qu'ils quittaient pour jamais, ne pouvant se défendre D'une tristesse éparse à travers leur bonheur. Les passagers, voyant deux âmes tant unies, Se racontaient tout bas qu'après mille folies De débauche et de luxe, il s'était pris de coeur Pour elle qu'il avait enlevée et ravie, Et qu'il s'en revenait avec elle à Paris Pour fuir les lieux témoins de son ancienne vie, De ses jours sans ardeur plus pâles que ses nuits. VIII Par quels détours secrets le hasard qui nous mène Ne peut-il nous conduire à son but ignoré? Par quel fatal pouvoir l'homme est-il condamné A suivre malgré lui le destin qui l'entraîne? Tel recherche la mort qui ne la trouve pas. Tel autre la redoute et s'attache à la vie Qui, laissant à moitié sa tâche inaccomplie, Plein d'espoir et d'amour, vole vers le trépas. Spectre aveugle, ô Destin! ce monde est ton esclave. Insensé qui te fuit! Malheur à qui te brave! O vieillard entêté qui nous tiens dans la main; Quel grief as-tu donc contre le genre humain Pour que le Tout-Puissant, protégeant ta vengeance, Ait pu l'abandonner à ta lâche puissance? O Muse! prends le deuil! pars et retiens tes chants Loin de ces souvenirs que ma plume soulève. Mon âme se reporte à de cruels instants. Triste récit, pourquoi faut-il que je t'achève? Pour mes vers désormais il n'est plus de printemps; Ni les parfums du soir, ni les bruits de la grève Ne se mêleront plus à mes tristes accents. Jeunes, libres tous deux, souriant à la vie, Rosette et son amant s'aimaient à la folie, Et tenaient leurs amours pour uniques soucis, S'inquiétant fort peu du reste; et l'habitude Qu'avait prise Stello, dès qu'il fut à Paris, De n'amener chez lui pas un de ses amis, Fit que rien ne troublait leur chère solitude. Ils vivaient donc heureux autant qu'il est permis. Mais combien ce bonheur fut de courte durée! Comme ils étaient comptés ces beaux jours! Destinée! Destinée impassible! Oh! sombre lendemain Que suspendait sur eux ton immuable main! N'as-tu donc dans le coeur de pitié ni de honte Qui te puisse émouvoir? Et n'est-il ici-bas Nul qui puisse espérer, en te tendant les bras, Que sa prière, au moins, te peut rendre moins prompte? Or quoi qu'il l'eût voulu, Stello ne pouvait pas Fuir le monde, et partant, y faisait bonne mine, Engagé qu'il était par son ancien éclat. Le bruit de son retour fut, comme on l'imagine, Un grand événement dont tout Paris parla. On médit bien un peu, mon lecteur le devine, Cependant tout était pour le mieux jusque-là. Mais hélas! quel bonheur jamais ne s'envola? Insensés qu'ils étaient!--Ah! frémissez, madame! Frémissez, car ce conte, ici, se change en drame. Ma plume, en ce moment, hésite à retracer Le simple et froid récit d'aussi pénibles choses. Hélas! ô ma lectrice, ôtez vos habits roses! O ma lectrice, hélas! vos beaux yeux vont pleurer. Les amis de Stello, qui voyaient la comtesse, N'avaient garde,--on s'en doute un peu,--de lui cacher Ni comment il vivait, ni combien sa maîtresse Lui ressemblait. C'était, dit-on, à s'y tromper Jusques à les confondre et dire: Les deux Roses. A force d'en parler on fit tant et si bien Que le hasard, habile en ces sortes de choses, Les fit se rencontrer au Théâtre Italien. O Sphinx! entre les sphinx, impossible à comprendre! En retrouvant celui qu'elle avait désolé, Assis en face d'elle auprès d'une autre femme, En le voyant heureux, et le sachant aimé, Rosine, dans son coeur, sentit comme une lame Dont le contact mortel, en déchirant son âme, Lui fit comprendre alors que lui s'était vengé. Et celle dont la bouche avait été muette, Celle qui, froidement, avait brisé ce coeur Et s'était fait un jeu d'une atroce douleur, Ressentit à son tour cette fièvre inquiète Dont il avait souffert, et se prit à l'aimer. IX Que faire au bal masqué si ce n'est d'y flâner, Quand on est amoureux et qu'on sait que sa mie Ne s'y doit point trouver? Lecteur, je vous supplie, Lorsqu'on la sait chez elle et qu'on y doit aller, Que faire en attendant sinon que d'y flâner? Stello pensait ainsi. Rêvant à sa maîtresse Et contraint d'être au bal, il flânait de son mieux, Par-ci par-là mettant un nom sur une tresse, Et s'amusait de voir passer devant ses yeux Ce cortége dansant et d'écouter sans cesse Le gai bourdonnement de cet essaim joyeux. Il restait donc perdu dans cette rêverie Où ce flot pailleté de rire et de folie, De soie et de velours l'enfonçait pas à pas; Suivant ce rêve ami sans en chercher la cause, Lorsqu'il en fut tiré par un domino rose Qui, prononçant son nom et lui prenant le bras, L'entraîna dans le bal en lui parlant tout bas. A l'azur de ses yeux pleins d'ombre et de tendresse, Stello croyait avoir reconnu sa maîtresse. Il était bien un peu surpris de la voir là, A cette heure, tandis qu'il la croyait chez elle; Peut-être aussi ... vexé qu'on le crût infidèle: Mais quel mal un amant peut-il voir à cela? Il est vrai que Rosette était peu coutumière Du fait; mais une nuit, mauvaise conseillère, Avait pu lui souffler au coeur quelque soupçon. Donc, à n'en pas douter, c'était elle. La chose, Au reste, était d'autant plus probable que Rose Connaissait quelque peu le maître de maison. A propos de cela, madame, il faut vous dire --Ce qui fût fait déjà, si je savais écrire,-- Qu'entre ces deux beautés, dont il est question, La seule différence apparente et tranchée Était un signe noir gros comme un grain de plomb Dont Rosette portait la main gauche marquée. Or donc, il arriva ce que vous prévoyez: Qu'un gant trompa Stello; qu'à force de tendresse, De ruse féminine et de regards noyés, De désir et d'amour, cette autre enchanteresse Eut raison du jeune homme ... et qu'il était trop tard, En un mot, quand Stello reconnut la comtesse. En vain eût-il voulu maudire le hasard; Sa bouche ne pouvait mentir à sa pensée; Tout son amour passé lui refluait au coeur, Envahissant soudain sa poitrine oppressée, Sans qu'il en pût maudire ou dominer l'ardeur. O chaste amante! et toi, pauvre Rose endormie, Hélas! dans cet instant où se jouait ta vie, Pendant que ton Stello mourait entre des bras Qui n'étaient pas les tiens, tu ne t'éveillas pas! X Voilà notre amoureux avec ses deux maîtresses Pareilles en tous points; d'un aussi tendre amour Les aimant toutes deux et croyant sans détour Rester loyal, tout en partageant ses caresses. Vainement cherchait-il à se persuader Qu'il ne devait point vivre en cette double ivresse; Lui-même il condamnait sa coupable faiblesse Et ne pouvait pourtant se résoudre à quitter L'une ou l'autre des deux et, rien que d'y songer, Il était pris soudain d'une telle tristesse Qu'il se sentait pâlir et le coeur lui manquer. Aux genoux de Rosine il se jurait dans l'âme Que son coeur, malgré lui, n'aimait que cette femme Et faisait le serment,--pauvres serments d'amours!-- De ne plus voir jamais Rosette de ses jours. Mais quand, la nuit venue, il revoyait Rosette, Honteux et repentant, il s'avouait tout bas Qu'elle seule régnait sur son âme inquiète, Et, sincère toujours, lui jurait sur sa tête Qu'il n'avait, de sa vie, aimé que dans ses bras. Quoi qu'il en soit, flottant de l'une à l'autre amie, Notre amoureux menait une assez douce vie Et se trouvait si bien dans ce tendre embarras Que, soit pour conserver sa chère inquiétude, Soit par oubli, faiblesse ou par incertitude, Soit pour toute autre chose, il ne s'en sortait pas. XI Qu'a-t-elle donc, Rosette? Une vague tristesse, Comme un pressentiment à travers son bonheur, Vient noyer son regard et donne à sa tendresse Je ne sais quel accent de furtive langueur. Tu souffres.... Par moments ta voix entrecoupée Trahit le battement de ton coeur inquiet. Ton front moite est brûlant et ton sommeil distrait Soulève à chaque instant ta poitrine oppressée. Pourquoi t'éveilles-tu soudain, les yeux en pleurs? Qu'as-tu donc à pleurer? Pourquoi ton beau sourire Est-il d'une tristesse impossible à décrire? Quel est-il donc, enfant, ce mal dont tu te meurs? Il t'aime, lui, pourtant; et ton âme est ravie Au seul bruit de ses pas. Son amour est ta vie; Il t'a dit ce matin qu'il ne vit que pour toi. Déjà dans ton amour as-tu perdu ta foi? Pleure donc, pauvre fille, et soulage ton âme! Laisse-la déborder, cette amère douleur Si grande qu'elle n'a d'égal que ton malheur! Elle te vient du jour où tu vis cette femme. Cette comtesse, il l'aime et ton coeur te l'a dit; Et tes yeux ont compris, à son mortel silence, Le secret de sa vie; et cette ressemblance T'a fait connaître aussi le mal qui te poursuit. Mais Rosine, elle aussi, souffrait d'un mal étrange Et, malgré ses serments, en femme qu'elle était, Devinait par instinct que Stello la trompait. Elle eût voulu pouvoir, en se donnant le change, Calmer sa jalousie et croire en son amant; Mais lorsque ce serpent, s'enroulant dans notre âme, Nous laisse au coeur son dard aigu comme une lame, Rien n'en peut arrêter l'aiguillon déchirant. Un soir elle insista pour qu'il vînt avec elle Entendre, aux Italiens, le Don Juan de Mozart. Le jeune homme accepta, souriant du hasard. Il comparait la pièce à la scène réelle Qu'il jouait chaque jour; il ne soupçonnait pas Que son festin de Pierre, à lui, fût aussi proche, Et qu'il courait, riant de sa propre débauche, Vers un sort plus affreux que son propre trépas. Comme ils venaient d'entrer tous deux dans la baignoire, Un frôlement, pareil à celui de la moire, Fit retourner Stello vers la loge à côté. Un sanglot en sortit alors, faible, étouffé, Qui le fit tressaillir des pieds jusqu'à la tête. Il ne put prononcer que le nom de Rosette; Puis, se levant, plus pâle et plus froid que la mort, Il courut à sa loge et, d'une main tremblante, Relevant doucement sa maîtresse mourante, La prit, et, comme un pâtre emporte un agneau mort, S'enfuit on emportant son douloureux trésor. XII Déjà la lampe d'or au plafond suspendue Pâlit de ses rayons l'indécise clarté. La pendule sonore a par deux fois tinté. Blanche et silencieuse ainsi qu'une statue, N'est-ce pas, sur ce lit, une enfant étendue Qui s'endort dans sa fleur ou meurt dans sa beauté? C'est Rosette. Jamais ce beau corps qui sommeille N'a d'un plus pur contour dessiné sa blancheur. Ses yeux ont oublié leurs larmes de la veille; Son sourire trahit le rêve de son coeur. Pourtant, à son chevet, son amant qui la veille Semble chercher un souffle à travers sa pâleur. Il écoute. On dirait parfois qu'elle soupire Comme un enfant qui dort après avoir pleuré; Sa lèvre pâlissante, à son rêve adoré, Semble vouloir s'ouvrir pour conter son martyre; D'autres fois, au contraire, il croit voir un sourire Éclairer en passant son front décoloré. Mais non, c'était un songe, elle n'a pas bougé. Son front est resté pâle, et sa lèvre entr'ouverte Sous les rayons mourants n'a pas même tremblé. Rien! Pas même un soupir dans la chambre déserte! O sombre et lente nuit! O funèbre clarté! Rien! Rien que le silence et l'immobilité. N'osant plus l'appeler, il prend sa main inerte: Cette main est glacée et retombe aussitôt. Alors, sans qu'une larme à ses yeux soit montée, Il pousse un long cri sourd d'une voix étouffée, Et, sur ce même lit où Rosette est couchée, Une dernière fois, sans prononcer un mot, Serrant entre ses bras cette fille adorée, Dans un dernier baiser jette un dernier sanglot. Déjà de ce beau corps l'âme était envolée; Il ne pressa sur lui qu'une ombre inanimée.... Sa main fut sans étreinte et sa voix sans écho. Lors, prenant dans ses bras sa maîtresse expirée, Comme elle avait tenu sa main gauche fermée, Un papier, qu'il n'avait pas encore aperçu, En tomba tout froissé. L'ouvrant alors, il lut Le billet que voici, de la main de Rosine: «Ce soir, aux Italiens, la chanteuse est divine. Nouveau duo d'amour; qui viendra l'entendra. La seconde baignoire est à gauche;--c'est là.» Alors il comprit tout; et sa tête penchée Demeura jusqu'au jour dans ses deux mains cachée. Sa mère, le matin, ne l'eût pas reconnu. Il est parti depuis et nul ne l'a revu. Rosine aime le monde et le cherche sans cesse; Elle souffre, dit-on, d'une étrange tristesse, Et cherche dans le bruit un oubli mensonger. Qui de nous, ici-bas, peut sonder son mystère? Quand le vent du destin a passé sur la terre, Nul n'a compté les fleurs qu'il en put arracher. 1862. LÉONE --CONTE AUX JEUNES FILLES-- I Dans ce temps-là, mesdemoiselles, Paris était, comme aujourd'hui, La ville des époux fidèles; On en citait bien sept ou huit. Les gens naïfs dormaient la nuit Et les bonnes moeurs étaient telles Qu'il fallait qu'un père eût conduit Sa fille à trois pièces nouvelles Pour qu'elle en sût autant que lui. Comme aujourd'hui, chaque ménage Était d'un exemple touchant: Jamais on ne parlait d'argent Dans les contrats de mariage. Les maris n'étaient point tenus D'être plus riches que Crésus; Leurs moitiés étant peu coquettes, Les trois quarts de leurs revenus Suffisaient presque à leurs toilettes. Entre autres détails singuliers, Il paraît qu'en ces temps austères, Suivant leurs goûts irréguliers, Ces dames avaient des bottiers Et ces messieurs des bouquetières. Quant au scandale, on ignorait Absolument ce que c'était, Car, Dieu merci! pour la constance, Paris est le pays de France Qui craint le moins la concurrence. Les rois s'en vont; mais les ramiers Nichent toujours aux Tuileries. Leur amour n'a pas deux patries; C'est là, dans les grands marronniers, Que ces doux oiseaux familiers, Modèles des coeurs réguliers, Ont établi leurs galeries. Charme étrange des rêveries! A voir ces hôtes printaniers Perdus sous les ombres fleuries, Je songe à tous les amoureux Qu'attire ce séjour ombreux Et j'admire la ressemblance De ces oiseaux si gracieux Avec certains petits messieurs. Au fond, le plus pigeon des deux N'est pas toujours celui qu'on pense. Quant aux belles, je ne veux pas Les comparer à nos palombes; Mais ce n'est point, dans tous les cas, Le bec qui manque à ces colombes, Ni la douceur, ni la beauté, Ni même la légèreté. Mais, s'il vous plaît, mesdemoiselles, Reprenons pour quelques instants La chronique du bon vieux temps Dont je vous donnais des nouvelles. Alors, toujours comme aujourd'hui, Les dévotes, c'était l'usage, Se rendaient en pèlerinage Autour du «Lac» avant la nuit. C'était dans un bois solitaire Et sauvage qu'on appelait Bois de Boulogne; et l'on allait Y déployer un luxe austère. On voyait là, sous les bouleaux, Des créatures angéliques Avec de tout petits chapeaux, En calèche à quatre chevaux, Prendre des airs mélancoliques. D'autres n'avaient qu'un huit-ressorts A deux chevaux, pas davantage! Et dans ce modeste équipage Abritaient leurs humbles trésors. Même rigueur pour le costume. On poussait la simplicité Jusques à la sévérité. Je sais bien que c'est la coutume; Mais vraiment on allait trop loin. On outre-passait sur ce point La limite des exigences. Jusqu'à trois fois on remettait La robe neuve qu'on portait; Et l'on ne se décolletait Jamais, à moins de circonstances Très-rares, c'est-à-dire: bals, Concerts, réveillons, festivals, Soupers, réceptions, soirées, Conférences, cours, matinées, Séances, dîners d'apparat, Soirs d'Italiens, soirs d'Opéra, Lunchs, punchs, raoûts, «et caetera.» A part cela, les élégantes, Au dire de plus d'un auteur, Avec la plus stricte rigueur, S'en tenaient aux robes montantes; Et, par un excès de pudeur Dont on retrouve encor la trace, Se résignaient de bonne grâce, Pour mieux cacher leurs cous mignons, A porter d'énormes chignons Que leurs coiffeurs, mis en campagne Et chargés de ces soins discrets, Leur faisaient venir tout exprès De Picardie et de Bretagne. J'ai vu des factures du temps; Un chignon du plus grand modèle, Bien monté, garanti quatre ans, De la qualité la plus belle, Valait de quatre à cinq cents francs, Mais quelle solide coiffure! Décidément, je vous le jure, C'est un luxe que je comprends Que celui de la chevelure. C'était un si bel ornement Que ces chignons! Et puis vraiment, Pour une mère de famille, Est-il un souci plus charmant Que de léguer par testament Ses fausses nattes à sa fille? Enfin, pour vous dépeindre mieux Cette époque exceptionnelle, Je puis vous apprendre sur elle Un détail assez curieux. Suivant le quartier de la lune Une femme était blonde ou brune Et, de la veille au lendemain, Changeait sa pâleur en carmin: Car on détestait la paresse Dans cet âge à présent vanté. Vous voyez, sans qu'il y paraisse, Que nous n'avons rien inventé. Mais, n'importe! En prenant la plume, Mon intention n'était point De tant discourir sur ce point. N'y voyez aucune amertume, Si je l'ai fait, c'est qu'au moment De vous commencer mon histoire, Il m'est venu subitement Un scrupule, et voici comment: Si vous alliez ne pas y croire? Mes deux héros sont bien constants! Un amour que rien ne sépare, Cela se voit de notre temps; Mais c'est un exemple bien rare A toute autre époque. Et voilà Pourquoi je disais tout cela. Car, ce que vous allez entendre, Il fallait bien vous l'expliquer, Et commencer par vous apprendre Que le temps dont je veux parler Ressemble au nôtre à s'y tromper. Dès lors, ce que je vais conter N'a plus rien qui doive surprendre, Et je commence. II Les savants, Qui font bâiller de pauvres gens Et dessécher de pauvres roses, Passent pour savoir toutes choses. Eh bien! (jugez d'après cela Du niveau de l'Académie) Je n'en sais pas un qui nous die Comment Léone se trouva Être, à seize ans, la plus jolie Des danseuses de ce temps-là. Pauvre fille de comédie! Dont nul n'a raconté la vie, Et qui peut-être ensorcela Plus d'un immortel qui l'oublie. Mais, au fond, cela n'y fait rien; Le fait n'en est que plus notoire; Et, quant à moi, l'on peut m'en croire Je ne suis pas historien. Or donc, mes belles demoiselles, S'il me faut faire le portrait De Léone, je vous dirai Que, si le bruit qui court est vrai, En la regardant les gazelles, Dont chacun vante les doux yeux, Se dépitaient à qui mieux mieux De voir qu'une simple mortelle Eût osé s'en procurer deux Dessinés d'après leur modèle. Avec ces yeux-là, vous pensez Que des cils bruns et retroussés Devaient aller le mieux du monde; Et les cheveux noirs abondants Montraient, sous leurs flots imprudents, L'oreille vierge de pendants. Ajoutez que, sans être blonde, Elle avait, comme Ophélia, La pâleur d'un camellia, Qu'elle était petite et mutine, Avec de certains airs douteurs Et des sourires enchanteurs; Qu'elle avait la main blanche et fine, Le pied perdu dans la bottine, Et que sa lèvre de rubis, Constamment mouillée et vermeille Au milieu de ces tons pâlis, Rougissait comme une groseille Tombée au beau milieu d'un lis. Pour compléter le paysage, Sachez encor que son corsage Renfermait une âme de prix. De plus, ainsi que c'est l'usage Dans les théâtres de Paris, Étant jolie, elle était sage. Ainsi fut et non autrement L'héroïne de ce roman, Qui n'eut jamais qu'un seul amant. III Ce qui lui manquait, à vrai dire, Ce n'était pas les amoureux; Vous savez qu'avec un sourire On en a plus qu'on n'en désire, Et son sourire en valait deux. Mais, bien qu'on fit queue à sa porte, Tous ceux qui lui faisaient la cour En étaient pour leurs frais d'amour. La chronique du temps rapporte Que Léone, en les égarant Avec son sourire enivrant, Les tenait tous au même rang. Hélas! la vertu d'une fille Est comme le pur diamant: L'acier s'émousse vainement Pour mordre le caillou qui brille; Rien ne l'entame. Seulement, S'il tombe, adieu le diamant! Quand on est vierge et qu'on est belle, Surtout à l'âge de la belle, A l'amour on est peu rebelle. Vierge et danseuse! Par ma foi! C'était un vrai gibier de roi. Et, chose rare et curieuse, Bien qu'elle eût, au gré de son coeur, A choisir plus d'un grand seigneur, Ce ne fut pas un bel acteur Qui rendit Léone amoureuse. Parmi tous les beaux jeunes gens Qui se faisaient les assiégeants De cette belle créature, Il en était un qu'on nommait Patrice, et qui se renommait Par plus d'une étrange aventure. C'était un charmant cavalier, Très-digne d'avoir pour collier Les plus jolis bras de la terre; Et, comme il ne lui manquait rien, Le ciel, qui lui voulait du bien, Ne savait plus trop comment faire. Dieu, par un fait sans précédents, L'avait fait noble, en même temps, De coeur, de race et de visage. Il pouvait avoir vingt-sept ans, Et, pour attendre le printemps, Il menait très-grand équipage. En somme, c'était un dandy; Mais, comme la chanson le dit, Il était franc, fier et hardi. IV Mes chères lectrices, j'hésite A continuer mon chemin; Si vous ne me tendez la main, Je n'irai jamais assez vite. Jugez un peu de mon ennui: Je veux peindre une belle nuit Et je ne sais comment la rendre, Car c'est un sujet bien usé Dont tant d'auteurs ont abusé Qu'on ne sait plus comment s'y prendre. Certes, si j'étais écrivain, Je ne chercherais pas en vain; La chose serait bientôt faite. Je prendrais le premier poëte Qui me tomberait sous la main Et je vous parlerais des voiles De la nuit, et puis des étoiles, Et puis du lac aux flots d'argent Où se mire Phébé la blonde Qui se penche vers l'eau profonde, Et puis des bois, et puis du vent; Du rossignol dans la vallée, De la vieille tour isolée, Des étoiles d'or ou de feu, De l'herbe verte, du ciel bleu, Des bouleaux que la lune argenté Et surtout, chose très-urgente! Du poëte à la Lyre d'or, Ame dans l'idéal ravie, Pleurant devant ce beau décor.... Qu'il n'a jamais vu de sa vie. Car c'est un fait bien constaté Que trois mille auteurs ont chanté Juste la même nuit d'été Sans qu'elle ait jamais existé. Aussi, quel morceau bien traité! Dans le monde des élégies L'hiver est beaucoup moins gâté; Époque fraîche où les génies, Pour réparer leurs insomnies, Ne perdent pas à rimailler Le temps qu'on doit à l'oreiller. Et le fait est, mesdemoiselles, Que dans notre calendrier Les nuits ne sont pas toujours belles Aux alentours de février. C'est pourquoi je suis fort à plaindre, Car la nuit qu'il me faut dépeindre Se trouve au plein coeur de janvier. Figurez-vous donc la nuit brune, Un vent très-sec, un ciel très-noir, Dans ce ciel pas la moindre lune: Un horizon à n'y rien voir. Le givre dessèche la terre, La grande route solitaire S'allonge en ruban déroulé. Sur la route déserte et blanche, Légère comme un char ailé, Rapide comme une avalanche, Une berline au grand galop; L'hirondelle qui rase l'eau Va moins gaîment que ma berline Dont le postillon bien payé, C'est-à-dire bien éveillé, Pour se donner meilleure mine, A tous les échos d'alentour Fait claquer son fouet, comme un sourd. Dans la berline est une fille, Au front tout rose de pudeur, Qu'un flot de fourrure entortille, Mourante d'amour ou de peur. Elle est dans les bras d'un jeune homme. Si vous croyez qu'ils font un somme, C'est que vous connaissez bien mal Le coeur humain en général. Les baisers volent sur la route! L'amour conduit les voyageurs! Pour la fillette je redoute Autre chose que les voleurs. Les chevaux vont comme le diable! La nuit est noire comme un four! Le voyage a l'air agréable.... Hue! donc, beau postillon d'amour! Mais je ne sais à quoi je pense D'aller vous raconter cela. S'il en est temps encor: défense De lire ce chapitre-là! C'est une affaire scandaleuse Comme on n'en voit plus à Paris; Vous devez la trouver affreuse, Et je suis bien de votre avis. En vérité, c'est une histoire Pleine d'une atrocité noire. Pourtant ce fut dans cet état Qu'un beau soir Patrice emporta Son amante Léonita. V O vous, pour qui j'écris ces lignes! --Et qui peut-être les lirez, Bien qu'elles ne soient pas très-dignes De l'honneur que vous leur ferez;-- Vous, les belles filles de France, Vous, l'orgueil d'un ciel enchanté, Vous, le sourire et l'espérance! Vous, la jeunesse et la beauté! O vous à qui sourit l'Aurore, A qui tous les bras sont ouverts, Qui ne connaissez pas encore Vos printemps d'avec vos hivers! Vous, les vierges! Vous, les charmeuses! Dont le coeur, peureux et hardi, A des langueurs mystérieuses Dans un corps jeune comme lui! Vous, pour qui la coupe est remplie Et qui vous sentez d'y goûter Presqu'autant de peur que d'envie! Vous qui faites aimer la vie Ou qui la faites redouter! Vous, pour qui les vieillards moroses Ont des regards pleins de regrets! Vous, pour qui les roses sont roses Et les bleuets bleus tout exprès! Vous, pour qui chantent les poëtes, Pour qui les étoiles sont faites Et brillent dans l'azur des soirs! Vous, pour qui les perles sont rondes! O vous, les brunes et les blondes! Vous, les yeux bleus et les yeux noirs! Si vous avez, par aventure, Daigné me suivre jusqu'ici, Laissez-là, je vous en conjure, Laissez-là ce triste récit Dont j'ai commencé la peinture, Car un destin malencontreux Réserve à nos deux amoureux Un dénoûment des plus affreux. Adieu le rêve! adieu l'ivresse! Adieu l'amour et la tendresse Et les frais soupirs éperdus! Adieu le bal et ses délires, Et les parfums et les sourires! Adieu tous les bonheurs perdus! Chevaux, postillon et berline Qui, sur le flanc de la colline, Descendiez si légèrement, Vos grelots aux notes joyeuses, Durant les nuits silencieuses, N'effraieront plus l'écho dormant. Sur le grand chemin solitaire Vous n'écaillerez plus la terre Que durcit le givre argentin. Tout ce passé que je soulève S'est évanoui comme un rêve Aux premiers rayons du matin. O gaîté! reste ensevelie. Mon âme est désormais emplie D'une sombre mélancolie. Je suis si triste que vraiment Je ne sais plus du tout comment Je vais reprendre mon roman. Et, malgré mon regret sincère, Je commence à m'apercevoir Que le dramatique et le noir Ne sont pas du tout mon affaire. Mais puisque j'ai, sans m'en douter, Commencé de vous raconter Une histoire des plus touchantes, Quoi qu'il puisse m'en advenir, Je vais tâcher de la finir En vous priant d'être indulgentes. Si vous aviez quelque amitié Pour le héros et l'héroïne De ce roman très-détaillé, J'en appelle à votre pitié; Car leur bonheur s'est effeuillé Ainsi qu'un bouquet d'églantine. Ma plume hésite à retracer Le récit d'aussi tristes choses; Hélas! quittez vos habits roses! Hélas! vos beaux yeux vont pleurer. VI Donc, autrefois, c'était l'usage: Pour peu qu'on se fût épousé Et que l'on fût civilisé, Il fallait partir en voyage Le soir même du mariage. On n'a jamais bien su comment Ni pourquoi vint cette méthode; Mais sachez que c'était la mode Et que vous-même, assurément, N'eussiez pas fait différemment. Car, suivant un vieil axiome, La mode était, dans le royaume, Aussi puissante que le roi; Et, pas plus tôt la noce faite, On se fût fait couper la tête Plutôt que de rester chez soi. Le départ était une rage; On n'épousait pas sans partir. En raison de votre grand âge, Vous devez vous en souvenir. Or, voyez si la destinée Est malignement enchaînée; Un sourire amène des pleurs. Cette mode qui vous étonne Fut pour Patrice et pour Léone La source de tous les malheurs. A vous dire le vrai, je doute S'ils étaient mariés ou non. Ils suivaient bien la même route, Mais ce n'est pas une raison. Je n'ai vu ni monsieur le maire, Ni le curé, ni le notaire, Ni les voitures d'apparat, Ni le moindre bout de contrat, Ni tuteur, ni père, ni mère, Ni parents, ni gens, ni témoins, Mais enfin j'ai vu les conjoints, Et, pour moi, je les considère Comme bien et dûment unis, Mariés, prêchés et bénis Par tous les abbés de la terre. Dans tous les cas je crois qu'on peut Dire qu'il s'en fallait de peu, Car, dès le soir, ils s'en allèrent Et, huit jours après, s'embarquèrent, Ce qui, pour ce temps-là, dit-on, Était le suprême bon ton. S'ils voulaient aller en Turquie, Ou dans l'île de Bornéo, Ou simplement en Italie, C'est ce que je ne sais pas trop. Ce que je sais, c'est qu'un navire Se perdit vers le lendemain, Qu'un pêcheur (pas Napolitain, Mais c'est tout ce que j'en puis dire) Au bord du rivage trouva, Pâle et blanche, Léonita, Comme une madone de cire. Elle était sur le sable fin, Sous le gai soleil du matin Qui riait dans sa chevelure. La vague l'effleurait un peu, Comme une fille qui ne peut Abandonner une parure. L'eau verte et le soleil joyeux Mêlaient parmi ses longs cheveux Des reflets d'or et d'émeraude; Et les flots qui les déroulaient Jouaient avec et s'en allaient Comme des enfants pris en fraude. Un sourire presque effacé, Dernier vestige du passé, Entr'ouvrait sa lèvre pudique, Et l'aurore qui rayonnait Sur son front pâlissant, formait Un contraste mélancolique. Sachez pourtant, si vous l'aimez, Que ses beaux yeux inanimés N'étaient pas à jamais fermés. Léone revint à la vie. Le pêcheur, pas Napolitain, Qui la trouva sur son chemin, Jugea qu'elle était endormie. Ce fut lui qui fut son docteur, Et qui, chose assez inouïe, Fut en même temps son sauveur. Il la prit tout évanouie, L'emporta jusqu'en son réduit, Et, sans plus de cérémonie, Vous la coucha droit dans son lit. Puis il fallait voir le bonhomme, Par la chambre allant et venant. Et soignant Léone tout comme Si c'eût été son propre enfant. Si bien qu'à la fin, ô prodige! La belle fille ouvrit les yeux Et dit, en voyant ce bon vieux, Les mots sacramentels: «Où suis-je?» Il la rassura de son mieux, Lui dit comme il l'avait trouvée Et combien il était joyeux De penser qu'elle était sauvée. Alors elle lui raconta Comment elle, Léonita, Et son «frère,» et tout l'équipage Du navire avaient fait naufrage; Qu'elle et son «frère» avaient pensé Se sauver ensemble à la nage Et qu'ils avaient bien commencé; Mais qu'à la moitié du voyage Les vagues et l'obscurité Les firent changer de côté; Qu'alors elle s'était perdue; Qu'elle était enfin parvenue Jusqu'à cette plage, mais là, Tout ce qu'elle se rappela, C'est qu'elle perdit connaissance. Puis, comme elle s'inquiétait De son «frère» qui lui manquait, Le bonhomme, comme l'on pense, Lui dit, pour la rasséréner, Tout ce qu'il put imaginer De plus propre à la circonstance, Jurant ses grands dieux qu'on avait, Dans un port voisin, qu'il nommait, Fait le plus complet sauvetage Du navire et de l'équipage. Et, tout en lui contant cela, Près de la belle il mit un plat, Puis un verre, puis une assiette, Et je crois même une serviette. Léone avait l'esprit fort gai. Du moment qu'elle eut distingué Dans le discours sans queue ni tête Dont le brave homme lui fit fête, Que Patrice, de son côté, Etait lui-même en sûreté, Cette charmante créature, Sans se désoler plus longtemps, Prit en riant son aventure. Et, comme elle avait dix-sept ans, Elle se mit, à belles dents, A dévorer en conscience Le déjeuner que, sur son lit, L'excellent homme lui servit Dans ses assiettes de faïence. Ce fut ainsi qu'un beau matin Léone mangea le festin D'un pêcheur, pas Napolitain. VII Un mois plus tard elle était nonne: Et la belle, au fond d'un couvent, Pleurait,--que Dieu le lui pardonne! Moins sa faute que son amant. Hélas! hélas! ô destinée, A quoi bon l'avoir épargnée Pour lui rendre des jours amers? N'eût-il pas mieux valu pour elle, A travers la nuit éternelle, S'en aller morte au sein des mers? On n'avait sauvé du naufrage Ni passagers, ni matelots; Victimes d'une nuit d'orage, Tous avaient péri dans les flots. Parmi ceux que la marée haute Vint jeter le long de la côte, L'oeil éteint et le front blémi, La pauvre fille n'eut pas même La consolation suprême De reconnaître son ami. C'est en vain qu'on chercha Patrice; La mer avait dû l'engloutir, Car on ne put rien découvrir Qui de sa mort fût un indice. Léone le pleura très-fort. Je crois pourtant qu'on aurait tort De parier qu'elle était veuve; Et moi, si j'étais esprit fort, Je ne croirais Patrice mort Que lorsque j'en aurais la preuve. Quoi qu'il en soit, à qui voudra, Le suivant chapitre apprendra Ce que tout ceci deviendra. VIII N'est-ce pas un spectacle étrange De voir deux pauvres amoureux Qui, lorsque pour eux tout s'arrange, Et dès qu'ils devraient être heureux, Se vont justement mettre en tête Qu'ils sont séparés par la mort, Et se bornent, sans plus d'enquête, A maudire leur triste sort? La chose paraît incroyable; Pourtant, vous l'avez deviné, C'est là l'histoire lamentable De notre couple infortuné: A dire la vérité pure, Le héros de cette aventure N'était pas mort dans les flots bleus, Ainsi que l'on se le figure; Mais il n'en valait guère mieux. Tandis que Léone est au cloître, Où sa douleur ne fait que croître Et embellir, en quelques mots Je vais vous dire tous les maux Que dut endurer le jeune homme En trois mois d'un supplice affreux, Et par ainsi vous verrez comme Les voyages sont dangereux. Durant la nuit de ce naufrage Où presque tous avaient péri, Comme Léone et son ami Tâchaient de gagner le rivage Et se dirigeaient à la nage Par un chemin fort encombré Et surtout fort mal éclairé, On se souvient, sans aucun doute, Que Patrice fit fausse route. Il s'était bientôt égaré; Si bien qu'au lever de l'aurore Le malheureux, n'en pouvant plus, Moitié mourant, moitié perclus, A peine respirant encore, Et sur le point de se noyer, Fut recueilli, sans connaissance, Par un pauvre petit voilier Qui longeait les côtes de France. O douloureux rapprochement! Cela se passait justement A l'heure où, loin de son amant, La belle, ignorant son tourment, Déjeunait si mignonnement. Le jeune homme, en cette détresse, N'en fut point, comme sa maîtresse, Quitte pour la peur; car il fit Une terrible maladie Qui pensa lui coûter la vie Et le retint trois mois au lit. Sur ce brave petit navire Il fut soigné, tant bien que mal, Du mieux qu'on put. Le principal, C'est qu'il en revint. Mais le pire, Ce fut le changement moral Qui s'opéra dans sa nature. On ne le vit, dans ces trois mois, Pas sourire une seule fois, Et cette funeste aventure, Après même qu'il fut guéri, Paraissait, à ce qu'on assure, L'avoir pour toujours assombri. Il revenait; mais ses idées Étaient visiblement changées, Et, de plus, le pauvre garçon Crut si bien sa maîtresse morte Qu'il ne tint en aucune sorte A s'en faire apprendre plus long. Bref, Patrice, à bout d'espérance, Le corps vaincu par la souffrance, Pleurant son rêve inachevé, Aussitôt de retour en France, S'en fut tout droit se faire abbé. Vous me direz: «C'est mal tombé!» Mais que voulez-vous qu'on y fusse? Les faits sont là que rien n'efface: C'est tantôt pile et tantôt face. Ce qui m'afflige, c'est de voir Comme ce roman tourne au noir. Le malheur est de la partie; On se demande, en vérité, Quelle fâcheuse sympathie Put donner à chaque partie D'une union bien assortie Ce penchant pour la sacristie: C'est comme une fatalité. Mais souffrez que je continue, Et bientôt la vérité nue Jusqu'au bout vous sera connue. IX Voilà donc nos deux étourdis Perdus, comme on disait jadis, Sur le chemin du Paradis. Un jour vint qu'ils se rencontrèrent, Mais ce ne fut qu'après longtemps! --Donc, au bout de cinq ou six ans Voici comme ils se retrouvèrent: Tandis que Léone au couvent, Moitié priant, moitié rêvant, Pleurait comme une Madeleine, Il arriva que son amant, Bien qu'il fût aussi fort en peine, Oublia très-dévotement Et sa maîtresse et son tourment. Je ne vais pas, comme on peut croire, Tâcher d'excuser à vos yeux Ce que peut avoir d'odieux Une ingratitude aussi noire. Que suis-je? un pauvre historien Qui raconte, et n'invente rien. Donc, si ce jeune homme est coupable, Ma lectrice pensera bien Que je n'en suis pas responsable, Et que sa conduite sans nom M'indigne autant que de raison. Patrice était pourtant sincère; Si rien ne l'eût désespéré, Jamais il n'eût été curé. Mais enfin, qu'y pouvons-nous faire? Son grand désespoir fut l'affaire De six mois. Le pauvre garçon, C'est une justice à lui rendre, Dès qu'il fut en religion, Sans vouloir d'abord rien entendre, Maigrit de la belle façon. Sans dormir du soir à l'aurore, Sans parler de l'aurore au soir, Tout défrisé, broyant du noir, Mangeant peu, buvant moins encore, C'était pitié que de le voir. Et c'est justement là le diable: Un jeune abbé si languissant Avait trop l'air inconsolable Pour ne pas être intéressant. D'autant que, si l'on considère Que Patrice fut, en naissant, Marquis de par ses père et mère, Et qu'il avait sans contredit Le pied mince, la mine fière, De la fortune et de l'esprit: On conviendra sans trop de peine Qu'il lui fallait, quoi qu'il advint, Faire très-vite son chemin Dans la sainte Église romaine. Pour commencer, il eut l'honneur D'être invité chez monseigneur, Lequel était un charmant homme Qui le prit en affection, Lui donna sa protection Et, dès ce jour, le traita comme Il eût fait d'un fils. En un mot, Grâce à lui, notre ami Patrice Fut fait prêtre beaucoup plus tôt Que ne l'est un simple novice. C'est alors que l'ambition, Sans être encore la plus forte, Lentement, par gradation, Fit sa petite invasion. Dans son coeur, de si belle sorte Que sa très-chère passion En fut sans bruit mise à la porte. Bref, après un an écoulé, Ce pauvre amant si désolé Semblait à peu près consolé. Toutefois je n'oserais dire Qu'il n'eût point gardé dans son coeur Le souvenir de sa douleur: Car, même à travers son sourire, Son visage avait conservé Je ne sais quoi d'un peu voilé, Signe d'une douleur profonde, Qui lui seyait le mieux du monde. Vous remarquerez en passant, Mesdemoiselles, je vous prie, Qu'avec cet air intéressant Ce garçon, malgré son envie, Ne pouvait pas faire autrement Que d'avoir de l'avancement. X Or, un certain jour que Patrice, --Patricius en bon latin,-- Avait justement le matin Appris, au sortir de l'office, Que l'on devait, le lendemain, Le nommer évêque romain, Il arriva que la nouvelle De ce rapide avénement Fit une sensation telle Que ce fut un événement Jusqu'au fond du cloître où Léone, Fidèle comme au premier jour, Priait le Christ et la Madone De la guérir de son amour. A cette nouvelle imprévue, Vous pouvez vous imaginer A quel point elle fut émue Et ce qu'elle dut éprouver. D'abord, sans force et sans courage Devant ce fait presque inouï, La pauvre enfant s'évanouit Pour être en règle avec l'usage, Mais, au bout de quelques instants, Lorsqu'elle eut repris connaissance, Oubliant toute obéissance Et sans attendre plus longtemps, Tremblante et pourtant décidée, Les yeux baissés, le coeur battant, Elle sortit de son couvent Par une porte dérobée; A pas furtifs et n'emportant Qu'un petit miroir avec elle; Et tandis qu'elle trottinait, Tout le long du chemin, la belle Furtivement s'y regardait Pour voir si celui qu'elle aimait. Allait encor la trouver belle. Ce point-là, seul, l'inquiétait. Or, à cette époque, Léone N'avait pas encor vingt-trois ans, Et l'on sait que, pour bien des gens, C'est le bel âge d'une nonne. Mais, que l'on pense ou non comme eux, C'est ainsi que notre amoureuse S'en vint, palpitante et peureuse, Chez monseigneur son amoureux. Lequel, il faut bien qu'on le dise, Pour se donner avant la prise Un avant-goût fort délicat Des plaisirs de l'épiscopat, Avec un sérieux d'église, Était en train, pour le moment, De s'admirer complaisamment Devant un miroir de Venise Et posait comme il le fallait, Du talon jusques au collet, Dans un bel habit violet. XI J'affirme, de mémoire d'homme, Que jamais miracle accompli N'étonna créature comme Sut être étonné notre ami, Quand, pareille au lys qui frisonne, Sous son voile, dont chaque pli Tremblait sur sa blanche personne, Il vit apparaître Léone. Le fait est, sans plus d'embarras, Qu'ils se jetèrent dans les bras L'un de l'autre, et qu'ils s'embrassèrent De bon coeur, et recommencèrent Tant et si bien que l'évêché Lui-même en eût été touché. XII On se retrouve, on rit, on pleure. On s'aime et le reste n'est rien; C'est charmant. Bref tout alla bien Pendant près d'une demi-heure. Mais, une fois l'émotion Du premier moment apaisée, Quand la froide réflexion Vint, avec sa morale usée, Se représenter à l'esprit Du futur prélat, il se dit Qu'il avait fait une folie; Et je crois qu'il s'en repentit. Quoique Léone fût pâlie, Elle était encor bien jolie Et Patrice en eût été fou; Mais l'évêché, quand on y pense, A bien aussi son importance, Et Patrice y tenait beaucoup. Lors il s'établit une lutte Entre sa raison et son coeur, Et le jeune homme fut rêveur Pendant une bonne minute. Mais son parti fut bientôt pris, Et, bien qu'il fût encore épris, L'évêché lui parut sans prix. Aussi devint-il inflexible. Et, quand la malheureuse enfant Ne pouvant le croire insensible, Le suppliait en étouffant, A travers sa pâleur mortelle, Avec ses beaux yeux languissants Et sa voix aux sons caressants, De partir encore avec elle: «--Ma chère, je réfléchirai, Lui dit Patrice, et je verrai Lorsqu'archevêque je serai.» Devant un semblable langage, Voyant son bonheur s'écrouler, Léone sentit s'en aller Tout ce qu'elle avait de courage. Et, par un changement subit, Grave et muette, elle sortit L'oeil sombre, la démarche lente; Si bien qu'en la voyant ainsi Déchevelée et chancelante, Son amant, un peu tard, hélas! Lui courut après dans l'allée. Mais, l'ayant en vain rappelée, Pensif, il revint sur ses pas; Car elle ne l'entendit pas, Tellement elle était troublée. Elle rentra dans son couvent Par la même petite porte Qu'elle avait franchie en rêvant Quelques heures auparavant. Mais la secousse était trop forte, Et ses soeurs ne la virent plus; Car, à l'heure de l'Angelus, Le soir même on la trouva morte. Patrice, en apprenant cela, Se dit: «Le bonheur était là!» Et derechef se désola. XIII Quelle apparence recueillie Offre à l'oeil ce parc ténébreux! A voir ces vieux troncs vigoureux, On sent bien la mélancolie D'une antique forêt vieillie Dans le voisinage sacré D'un vaste et puissant prieuré. Ces bois ont un parfum mystique. La vieille cloche au bruit d'airain Y trouve un écho sympathique, Et, ce lieu désert est empreint D'une tristesse monastique. Ces pins droits et silencieux Disposent à la rêverie. Leur ombrage est sombre et pieux, Comme pour dire: «Ici l'on prie.» Et les grands tilleuls tortueux Ont, dans leur air majestueux, Je ne sais quoi de vertueux, De respectable et d'immobile Qui donne à ce séjour tranquille La solennité des saints lieux. On dirait des religieux Rêvant au néant de la vie. Ce bois triste et mystérieux, C'est le jardin de l'abbaye. Rien n'est changé dans le couvent. Les arbres sont verts comme avant, Et les nonnes du monastère, Ainsi qu'autrefois, vers le soir, Viennent promener et s'asseoir Sous leur ombrage solitaire. Pourtant, derrière ce décor, Est un jardin plus sombre encor, Où jamais la fraîche églantine N'accroche, le long des sentiers, Aux branches des verts noisetiers Sa tige odorante et mutine. Là, de vieux arbres en lambeaux Protégent les pâles tombeaux Contre le vent et la froidure; Ce sont des ifs et des cyprès. La rivière qui passe auprès Reflète leur sombre verdure. Là, dans un éternel sommeil, Dort plus d'un front jeune et vermeil, Plus d'une par la mort blémie. Sous un pin au feuillage épais, Dans le silence et dans la paix, C'est là qu'est Léone endormie. Elle dort. Le temps passera, Et toujours elle dormira Sous la pierre, immobile et douce, Et de sa divine beauté, Hélas! hélas! rien n'est resté Qu'une tombe où verdit la mousse. Ce marbre, où nul ne doit venir, Gardera seul le souvenir De cette figure angélique. Et seul, dans les tristes échos, Le vent bercera son repos D'une plainte mélancolique. Ainsi fut, et non autrement, L'héroïne de ce roman, Qui n'ont jamais qu'un seul amant. Et depuis lors le jeune évêque, En proie au chagrin le plus noir, Par amour devint ... archevêque, Et cardinal ... de désespoir. XIV Vous qui, d'une mignonne main, Feuilletez ces pages légères, Et qui les oublirez demain, O vous, lectrices passagères, Dont la joue au sang de carmin N'a point de roses mensongères; Si jamais vous avez pleuré, Si jamais vous avez aimé, Si jamais vous avez rêvé: Parfois, dans la triste soirée, A l'heure où la lune éplorée, Viendra, par la vitre nacrée, Pencher sur nous son front tremblant, Plaignez la nonne en voile blanc Par la mort tout ensommeillée, Qui repose au sein de l'oubli, Là-bas, parmi l'herbe mouillée, Printemps céleste, enseveli Sous la campagne défeuillée. Le monde est un juge banal; On trouve, en ouvrant un journal, Des nouvelles du cardinal. Mais Léone? qui parle d'elle? C'est pourtant un rare modèle Qu'une amante à jamais fidèle. 1865. PREMIERES LARMES J'admire ces étoiles lentes; J'y vois même, en rêvant un peu, Comme des gouttes d'or tremblantes D'un ton divin sur un fond bleu. J'écoute avec charme, ô nature! Qu'est-ce donc qu'un coeur d'amoureux? Ce bruit de cailloux, quand murmure La source au fond du ravin creux; Quand la brise, sur la montagne, Soupire en inclinant les fleurs: Et me voilà, par la campagne, Dieu me pardonne, tout en pleurs! Je crois même, quelle folie! Qu'un rossignol ou qu'un pinson Me rend plein de mélancolie. Las! qui me rendra ma raison? D'où vient, j'ose à peine le dire, Que je me suis, seul dans les bois, Surpris quatre fois à sourire Quand je pleurais tout à la fois? Est-ce l'amour? Sans m'y connaître, Je le crois quand je pense à vous. Mais, non; l'amour ne doit pas être Si cruel, hélas, ni si doux! 1856. L'AUTOMNE Septembre finissait: déjà le vent d'automne Du printemps, dans les bois, effeuillait la couronne. Les monts, dorés encor des reflets du soleil, Se mouraient sous ses feux. Chaque arbre à son réveil, Voyait le sol jonché de ses feuilles flétries, Brillantes de rosée et par le froid meurtries. Comme un rideau de gaze, une faible vapeur Jetait sur la vallée un voile de langueur; De quelques pauvres toits, en spirale dormante, S'élevait lentement une trace fumante, Tandis que le soleil, à l'horizon lointain, Rougissait les coteaux d'un rayon incertain. En longs frémissements les brises murmurantes De l'automne apportaient les senteurs enivrantes Et soupiraient ces chants qui font rêver d'amour, Errants dans les échos sur le soir d'un beau jour. Et la nature alors chantait comme en un rêve Le silence et l'amour, l'ombre et tout ce qui rêve, Puis semblait, languissante ainsi que la beauté, Mourir dans sa splendeur et sa sérénité. Octobre 1857. MA FOLIE Moi, j'ai fait ma folie D'une fille aux yeux bleus. Le moindre de ses voeux Dispose de ma vie. Et jusqu'à son dépit, Jusques à ses pleurs même, Tout en elle je l'aime, Et pourtant elle en rit. Et pourtant, si ma bouche S'égare sur sou cou, Elle m'appelle fou, La folle, et s'effarouche. Et je suis furieux! Car elle est si jolie Que j'aime à la folie Cette fille aux yeux bleus. Paris, Mai 1858. A MARIE En promenant, vous souvient-il, Marie, Vous me donniez votre petit bras blanc Que je serrais parfois, tout en causant? Vous pâlissiez malgré vous, ma chérie, Et votre voix tremblait en me parlant. Je vous aimais, Mariette, et pourtant N'en disais rien, mais je mourais d'envie De vous conter mon secret, par moment, En promenant. Mais vous partez; quand on part, on oublie. Vous allez donc vous marier, vraiment? Parfois, là-bas, si votre coeur s'ennuie, --Vos grands yeux bleus sont si doux en rêvant!-- Songez à moi du fond de l'Algérie, En promenant. Toulon, Juin 1858. RHODINA Fille de Lesbos, vierge aux tresses blondes, Nymphe auprès de qui pâlirait Vénus, Fleur du Sunium, dont de chastes ondes Au soleil jadis baignaient les pieds nus! Comme sur la mer, la mer frémissante Poursuit le sillon d'un fuyant esquif, Sur le sable fin l'onde caressante A-t-elle effacé ton pas fugitif? Blanche Rhodina, ma déesse antique, Si chez les mortels, par faveur des dieux, Tes charmes divins, dans leur grâce attique, Daignaient un beau soir descendre des cieux, Si tu revenais, ravissante et telle Que Cléphas te vit, un jour de péché, Je voudrais t'aimer d'amour immortelle A rendre jalouse Hélène ou Psyché! Car parmi tes soeurs au chaste sourire Dont je vois s'enfuir dans les bois ombreux Le pas, cadencé comme un chant de lyre, Toi seule es la reine aux yeux amoureux. Et tu m'aimerais, ma pudique amante, Tout en restant nymphe et divinité: Comme ton sein nu sa pudeur charmante, O reine, l'amour a sa chasteté. Passy, Août 1858. A L'HOTELLERIE --SOUVENIR DE MUSSET-- I Il est des jours, Dieu me pardonne! Où, sans mentir, Je sauterais de la Colonne Pour en finir. D'où vient cette mélancolie? Voyons un peu: Suis-je en veine de poésie? Mais non, par Dieu! Est-ce un de ces spleens qu'on éprouve Quand, par moment, Votre étourdi de coeur se trouve Seul en aimant? Suis-je dans mes jours de tristesse? Ai-je un trésor Caché dont le souci m'oppresse? Ou bien encor La province me semble-t-elle Bête à ce point Qu'il n'est rien qu'on puisse chez elle Trouver à point? La connaissez-vous, la province? Pour aujourd'hui, Hélas! j'y bâille comme un prince Mourant d'ennui. Lyon! dire qu'on y demeure! Séjour mortel! Si je couche ici, que je meure Dans cet hôtel! Par hasard, est-ce que vous êtes De mon avis, Que rien, même en ses jours de fêtes, Ne vaut Paris? Car Paris! ah! mademoiselle, C'est là qu'on vit; C'est là que la femme est fidèle, A ce qu'on dit. C'est là que l'Amour vend ses pommes Et mille riens, Et c'est le pays des grands hommes Et des vauriens. Ah! c'est beau, Paris! Pour les femmes, Quel paradis, Et quel purgatoire, ô mesdames, Pour les maris! Ces pauvres gens ... mais je m'arrête; Car, Dieu merci! Pas plus que vous ne m'inquiète Un tel souci! Mon avis, puisque la franchise Est de saison, Est que vous avez, quoi qu'on dise, Toujours raison; D'abord parce que, dans la vie, Autant qu'on peut, Je trouve qu'il faut suivre un peu Sa fantaisie; Et puis, vous savez bien, Ninon, Vous que j'implore, Que, tout ce que vous trouvez bon, Moi je l'adore. Et je le dis sincèrement, Chacun avoue, Femmes, que le bon Dieu vous doue Très-joliment. Et qu'il n'est pas un homme au monde Qui vaille enfin La moindre fille, brune ou blonde. C'est bien certain. II Pour en revenir au malaise De mon esprit, Nous parlions de ce qui me pèse Et m'assombrit: Non! ce n'est ni la Poésie Au front rêveur, Engendrant la mélancolie Dans tout le coeur; Ni le spleen qui bâille et qui bâille, Le spleen maudit Triste et plat comme une muraille Qu'on reblanchit; Ni rien des malheurs de la vie, Petits ou grands, Qui passent et que l'on oublie Avec le temps. Mais alors, d'où vient que mon âme Voit tout en noir? Que mon coeur palpite, sans flamme Et sans espoir? Quel est donc ce malaise étrange Qui m'engourdit? Est-ce mon diable ou mon bon ange Qui m'affadit? Je crois que j'aimais ma maîtresse, Sans m'en douter; Et que je suis plein de tristesse De la quitter. Suis-je donc un amant fidèle? Car, en un mot, J'ai dans l'âme une peur mortelle De l'aimer trop. Je laisse, hélas! tout ce que j'aime Derrière moi; Si je pleure au fond de moi-même, Voilà pourquoi. Je sens que mon coeur se réveille, Espoir déçu! Quand je le crois mort, il sommeille A mon insu. Nous avons beau faire, notre âme Subsiste en nous Et brûle, étincelle sans flamme, D'un feu plus doux. Cette étincelle est notre vie, Joie ou malheur; Sa lueur, ardente ou pâlie, Jamais ne meurt. C'est la mystérieuse chaîne Qui nous unit A tout ce que notre âme en peine Aime et bénit; C'est l'amour qui tue ou fait vivre; C'est notre sort; C'est l'étoile qu'il nous faut suivre Après la mort. Dieu l'a dit, et la destinée Suit son chemin Comme une ennemie acharnée Du genre humain. Je marchais, croyant pour la vie, Mon coeur brisé, Et voilà que ce coeur me crie: «Tu t'es trompé!» Mes amis, ma mère et mon père, Je vous aimais. J'aimais ma maîtresse, ah! misère! Plus que jamais. Ah! si c'est bien toi qui déchaînes Charmes et peines! S'il est vrai que, toujours, demain Soit dans ta main! Mon Dieu, si nos blessures même Viennent de toi! Si mon cri n'était qu'un blasphème, Pardonne-moi. 1858. LA ROSE O ma pauvre rose effeuillée, Charme, regret, parfum, trésor, Toi que ses lèvres ont mouillée, O fleur, parle-moi d'elle encor. C'est dans un bal que je l'ai vue, Blanche avec des lèvres de feu. Une douce flamme ingénue Brillait dans son profond oeil bleu. C'était, je crois, la nuit dernière Que je la vis pour en mourir. Il n'est point de pire misère, Et pourtant ma douleur m'est chère Et cher aussi son souvenir. II La Valse a d'étranges ivresses; Je sentais à chaque détour Ses beaux bras aux molles caresses Qui me chargeaient de morbidesses Toutes ruisselantes d'amour. --Elle est blanche, sa chevelure L'éclaire comme un cadre d'or Éclaire une miniature. L'étoile tremblante qui dort Aux cieux où sa clarté s'azure, Brille d'un moins pur diamant Que ne brillait son front charmant Pendant cette nuit de féerie. Hélas! Tout s'est enfui, pourtant! Mais de ma vision chérie Il me reste la fleur flétrie Qu'elle a perdue en me quittant. O douceur! ô mélancolie! Adieu, fleur désormais pâlie! L'amour est ce bel oiseau bleu Léger comme un songe frivole, Qui nous caresse, et puis s'envole. En battant des ailes, vers Dieu! Paris, Novembre 1859. RENCONTRE Je le croyais pourtant bien mort, mon pauvre amour. Et rien que pour la voir aujourd'hui, dans la rue, Le voilà revenu, brûlant, comme à sa vue Il me prit un beau jour. Mais alors il était doux et plein d'espérance Comme un rayon de lune adorable qui luit, Quand la tempête souffle et que le vent balance Les arbres dans la nuit. Et je l'avais béni, lui si plein de promesses, Me berçant à son chant....--Beaux rêves enchanteurs!-- Hélas! pourquoi faut-il que toutes nos tendresses Nous coûtent tant de pleurs? Certes! j'aurais juré de l'avoir oubliée, Elle qui m'a tant fait souffrir quand je l'aimais, Et voilà que ma plaie à peine refermée Saigne plus que jamais! Passy, Mai 1860. A MADAME L*** C'est amusant, à deux, de courir dans les bois, Et de rêver le soir au frais des grands ombrages. En parlant à voix basse errer sous les feuillages, N'est-ce pas un bonheur à faire envie aux rois? Cependant un boudoir, lorsque de petits doigts Vous en ouvrent la porte, a bien ses avantages, Qui partout ont semblé divins, même aux plus sages. C'est mon avis, et c'est le vôtre aussi, je crois. On dit même, est-ce vrai? qu'une bonne voiture Quand les coussins sont doux, moins pourtant que les yeux De celle qui l'occupe, est chose qui s'endure. Un seul point me surprend: ces mots mystérieux Que le coeur seul entend, que la bouche murmure, Oh! comme on les oublie après un an ou deux! Passy, Juin 1860 ADIEU, NINON Depuis longtemps, Trop longtemps, je soupire. Il est grand temps Aujourd'hui de me dire Si vous voulez Jouer avec ma flamme. Parlez, madame, Mais vous me le paierez. Allons, mon coeur, Et cachez, je vous prie, Cet air moqueur Qui vous rend moins jolie. Quoi! vous osez Rire de mon attente? Riez, méchante, Mais vous me le paierez. Hélas! pourquoi Faut-il que je vous aime, Fille au coeur froid, Qui n'aimez que vous-même? Vous souriez? Ma peine est bien étrange, Allez, mon ange, Mais vous me le paierez. Pourquoi tantôt Votre voix si rieuse, Au piano Était-elle rêveuse? Vous le savez, Cela vous rend plus belle. Chantez, cruelle, Mais vous me le paierez. Mêlant nos pas Dans un même dédale, Quand dans mes bras La Valse vous rend pâle, Vous ne songez, Vous, qu'à votre toilette. Dansez, coquette, Mais vous me le paierez. Mais quel courroux! Vous aurais-je blessée? Quels yeux moins doux! Quelle moue offensée! Vous vous fâchez? Vous êtes en colère? Boudez, ma chère, Mais vous me le paierez. Adieu, Ninon. Eh bien! quel est ce geste? Qu'avez-vous donc? Voulez-vous que je reste? Ciel! vous pleurez Votre main me rappelle.... Pleurez, ma belle, Mes maux sont trop payés. Passy, Août 1860. DANS LA FORÊT Bois où l'Automne se courrouce, Et, dans les sentiers gracieux Étend sa rouille sur la mousse! Brises dont la plainte est si douce Qu'elle semble venir des cieux! Sombres écueils! roches antiques! Vous qui bravez les océans! Vous que les vagues atlantiques Ont, dans leurs fureurs fantastiques, Découpés en profils géants! Et vous, cieux où l'aube étincelle, A l'heure où la lune s'endort, Dites-moi s'il est, brune ou blonde, Une belle plus belle au monde Que ma maîtresse aux cheveux d'or? Étretat, Décembre 1860. MESSAGE Allez vers elle, fleurs chéries, Allez, et ne trahissez pas Ces mots que dans mes rêveries Ma bouche dit tout bas. Ne lui dites pas, indiscrètes, Combien de désirs insensés Cachent sous mes regards glacés Leurs flammes inquiètes. Ne lui dites pas qu'en tous lieux Mon coeur la suit à tire-d'aile, Que les rayons de ses grands yeux Me font frémir près d'elle; Cachez-lui qu'un mot de sa voix Trouble mon oreille ravie, Et que je donnerais ma vie Pour mourir sous ses lois. Qu'elle ignore, la grande dame, Que je l'aime au point d'en mourir, Quand ma bouche, étouffant mon âme, Froidement sait mentir; Lorsque dans sa chambre où, sans cause, Je deviens timide et tremblant, Tous deux, d'un ton indiffèrent, Nous parlons d'autre chose. Quand elle fait, par ses accents, Sur la scène où chacun l'admire, Haleter la foule en suspens Par son divin sourire, Dans un coin, pensif, inconnu, Qu'elle ignore, la grande artiste, Combien celui-là seul est triste Qu'un beau rêve a perdu! Ne lui dites pas que je l'aime, Ni combien il m'en a coûté Pour comprimer mon coeur blessé Qui criait en moi-même! Ne lui dites pas que je meurs Et que c'est elle qui me tue, N'ayant pas soupçonné mes pleurs Dans mon âme éperdue. Pourquoi faut-il l'avoir connue, Puisque j'en devais tant souffrir? N'eût-il pas mieux valu mourir Avant de l'avoir vue? Maudit soit le jour où mes yeux Ont vu ces traits si pleins de charmes, Puisqu'inutiles sont mes voeux Et vaines mes alarmes! Gardez bien mon triste secret; Si vous lui parliez de ma peine, Qui sait, avec son air de reine, Ce qu'elle en penserait? Paris, Janvier 1860. A MA MÈRE Où sont-ils, mes chagrins d'enfant, Grandes peines vite oubliées, Aux larmes si vite essuyées Que je riais en même temps? Comme elles sont loin, les soirées Que nous passions en attendant Mon père! O mes heures dorées! Tu disais: «Quand tu seras grand!...» J'ai grandi. Le temps d'un coup d'aile Jette au vent bien des rêves d'or: J'ai souffert et je souffre encor. Mais j'ai dans mon âme immortelle Senti que Dieu me laisse encor Ma mère, et que j'ai tout en elle. Paris, Février 1861. A MA MÈRE Un an passé, mère, qu'un beau matin, Enfant par l'âge et vieux par la tristesse, Malade, usé, las de vivre sans cesse Et de trouver l'ennui sur mon chemin, En souriant à mon nouveau destin, Je vins ici chercher dans ta tendresse Pour mon coeur froid la chaleur de ta main, Dans ton amour l'abri de ma faiblesse; C'est près de toi, pour la première fois, Que j'ai connu la douceur de sa voix, Que le bonheur a passé sur ma route. Je vais partir. Qu'importe? j'ai vécu. Qu'il soit béni, malgré ce qu'il en coûte Pour le pleurer après l'avoir perdu! Alger, 5 février 1862. A MON AMI PAUL E.. G.. Paul, as-tu quelquefois, dans tes jours de tristesse, Senti passer en toi quelque gai souvenir? Et n'as-tu pas alors, à travers ta détresse, Songé combien le charme en est doux à sentir? Moi j'y pensais ce soir, laissant mon feu mourir; J'errais dans ce passé qui me revient sans cesse. Je songeais qu'il est loin, et, sans qu'il y paraisse, Que voilà plus d'un an que tu m'as vu partir. Puis je rêvais encore, et dans la cheminée Suivant des yeux la bûche à demi consumée, Je comparais ma vie à ce feu pâlissant. Et je songeais, mon cher, à notre douce vie, A ce qu'un souvenir a de mélancolie, Et qu'il est doux aussi de vieillir en s'aimant. Alger, mardi soir, 25 février 1862. A MADAME V*** Puisqu'il vous faut six mois pour être mon amie, Avez-vous bien songé, quand vous me les disiez, A ce que ces deux mots ont de mélancolie Et de douceur aussi? Tandis que vous parliez, Il me semblait à moi que c'est une folie Et que pour la prévoir, quoi que vous en pensiez, Il faut que l'amitié soit un peu ressentie, Et, même à votre insu, que vous en éprouviez. Laissez-moi l'espérer; car après tout, madame, S'il n'en est rien, ces vers que vous me demandiez, Je voudrais bien savoir ce que vous en feriez. Mais six mois! Jusque-là que faire de mon âme? Ah! songez que mes maux seraient tous oubliés Et mes chagrins finis demain, si vous vouliez! Alger, Mars 1862. A MADAME A*** --ENVOI DE ROSINE ET ROSETTE -- Ce conte fut écrit sous un climat doré Où nous avons vécu dans un site adoré, Près de ma mère; Où vous m'avez soigné comme elle, de longs jours, Adoucissant pour moi le mal, qui fait toujours La vie amère; Où vous m'avez guéri, toutes deux de moitié, Où mon âme vivait, dans sa double amitié Tout endormie; Où d'être aimé deux fois j'ai senti la douceur, Car elle était ma mère, et vous étiez ma soeur Et mon amie. Et maintenant, le rêve adorable me suit. Je revois ce rivage où l'on entend, la nuit, Gémir la lame, Et j'écoute pleurer, comme un chant qui s'émeut, Le souvenir si doux, hélas! que rien ne peut M'ôter de l'âme! Paris, Juin 1862. A FÉLIX M*** Ainsi, mon cher ami, nous voilà vieux, malades, Ennuyés, sérieux, mélangeant notre vin, Toi souffrant, moi rimeur, en un mot, très-maussades, Alea jacta est ... et je parle latin! Qui m'aurait dit cela lors de nos sérénades Sous les balcons d'Aline, et de nos escapades La nuit, dans mon quartier, alors que, le matin, Nous nous apercevions que le sommeil est sain? Plus j'y songe, vraiment, et plus je me désole Que, pour de bons amis, un pareil temps s'envole, Puisque l'amitié reste et qu'elle doit grandir. Et, comme j'y pensais en ouvrant cette page Pour y mettre ces vers, je songeais qu'à notre âge C'est un bien d'être unis et de se souvenir. Paris, Juin 1862. A MON PÈRE Grâce au titre un peu plaisant, Un peu plaisant qu'on me prête, Puisque me voilà poëte, Hélas! poëte, à présent! O ma muse, allez-vous-en, Allez-vous-en, et la fête Que nous fêtons sera faite, Sera faite plus gaiment; Ou chargez-vous de lui dire Qu'il me garde son sourire Gai comme un soleil de mai. Car il n'est de poésie Au monde, ni d'ambroisie Qui vaille un sourire aimé. Paris, 25 Août 1862, jour de Saint-Louis. A MADAME L.. B.. --SUR UN EXEMPLAIRE DES ÉMAUX ET CAMÉES -- Vous vous trompez, je vous le jure, Si vous croyez ce rondeau-ci Fait d'onyx ou d'émail aussi: Car Gautier seul achève ainsi Des merveilles de ciselure. Mais si je signe: «Votre ami,» N'allez pas, je vous en conjure, Me dire, en songeant à demi: «Vous vous trompez.» Car, selon moi, si jusqu'ici Vous avez cru qu'une parure, (Fût-ce un camée en pierre dure, Fût-ce un émail de Rudolfi), Vaut un ami dont on est sûre, Vous vous trompez. Paris, Avril 1862. ADIEU Adieu! mon âme t'a suivie, Pareille à la fleur endormie Qu'en passant cueille le zéphir. Avec toi, j'ai senti partir Encor un lambeau de ma vie. Adieu, toi qui crois en partant Qu'un déchirement d'un instant N'a pas de mortelles alarmes; Toi dont les yeux remplis de larmes Étaient si doux en me quittant. Adieu, toi qui dans la nuit sombre, Sur ce lit, vide maintenant, A travers nos baisers sans nombre Murmurais follement dans l'ombre Ces mots que le coeur seul entend! Adieu, toi dont l'épaule nue A tant de fois caché mes pleurs! Je verrai toujours tes pâleurs Devant ma tristesse inconnue. Tu t'en souviens, du mal sans nom Dont tu t'effrayais sans raison, Lorsqu'il me prenait sur ta couche; Ces accès-là me reviendront, Et les pleurs qu'ils me coûteront Ne s'éteindront plus sur ta bouche. Quel est donc ce frisson subit D'une fièvre incompréhensible? Que me veut cet être invisible Qui vient s'asseoir près de mon lit? Quelle est cette voix qui m'appelle Et qui me fait pâlir d'effroi? D'où vient-elle? que me veut-elle? Pourquoi cette pâleur mortelle Dès que je l'entends près de moi? Pourquoi suis-je sous son empire? Pourquoi sans cesse? Ah! malheureux! C'est quand je ne veux plus maudire: Soudain, au milieu d'un sourire, Je sens mon coeur qui se déchire Sous l'étreinte d'un mal affreux. Et si, pour tromper cette fièvre, J'étreignais ton corps adoré, A peine l'avais-je effleuré Que sur ton front décoloré Je sentais se glacer ma lèvre. II Je me souviens surtout d'un soir. J'étais d'une tristesse affreuse; Sur l'oreiller, nue et rêveuse, Tu le soulevais pour t'asseoir: Tout à coup, sortit du ciel noir Comme un spectre au fond d'un miroir, La lune blafarde et peureuse. Je n'y puis songer sans te voir Dans cette pâleur lumineuse, Immobile et silencieuse Devant mon sombre désespoir. Je voyais ta douce figure Pâle et muette de terreur; Je contemplais avec stupeur Ton expression morne et pure, Et cela me brisait le coeur De voir pleurer sur ta blancheur Les ondes de ta chevelure. Quel est ce démon acharné, Cette voix qui jamais ne change? On dirait l'ombre d'un damné Qui me poursuit et qui se venge. Est-ce un fantôme inanimé? Un spectre dont je suis aimé? Ou plutôt quelque mauvais ange Auquel je suis abandonné? Rien ne peut lui donner le change. Quel est-il donc, ce mal étrange Qui ne m'a jamais pardonné? Mais, durant ces nuits de folie, Souffrant de ces maux inconnus, Dans la blancheur de tes bras nus Je cachais ma tête pâlie; O vision ensevelie! Je sens à ma mélancolie Que je ne te reverrai plus. Adieu! le Destin nous égare: Pourquoi partir quand tu m'aimais? Le coup de vent qui nous sépare Va nous séparer pour jamais. Dans un mois, ou dans une année, Si tu songes à nos amours Sans en avoir l'âme troublée: Par une belle matinée, Pense à cette heure désolée, La dernière de nos beaux jours! Car cette heure, à peine envolée, Tu la regretteras toujours! Adieu! pense au cri de détresse Que mon coeur te jette en partant. Adieu, ma vie et ma maîtresse, Adieu! songe à notre tendresse, Songe à notre dernier instant! Adieu! sois heureuse et m'oublie. Que Dieu te guide par la main! Et que douce te soit la vie, Comme le soleil d'Italie Qui nous souriait ce matin! Oublions-nous, quoi qu'il advienne! L'éternité qui va s'ouvrir, Qu'elle soit païenne ou chrétienne, Passera sans nous réunir. Dieu m'aurait dû faire mourir Lorsque ta main serrait la mienne. Hélas! j'ai peur du souvenir. O souvenir! volupté sombre, Source de désespoirs sans nombre, Qu'un autre te célèbre encor! Moi je te crains! Tu n'es qu'une ombre Et toute ombre rappelle un mort. Tu n'es qu'un compagnon perfide Qui nous empêche de guérir, Souvenir! ô spectre livide, Qui n'es bon qu'à faire souffrir! 13 Juillet 1863. LE RÊVE I Elle m'a fait une marque Sur le front; Les siècles y passeront. Chaque rive où je débarque M'apparaît Sombre comme une forêt, Comme une forêt détruite Que le vent Tourmente éternellement. C'est une terre maudite, Et mes yeux La retrouvent en tous lieux. II J'entends des voix gémissantes, Et ne vois Que le vide autour de moi, Et leurs plaintes menaçantes Font un choeur Qui me déchire le coeur. On dirait des funérailles Dont le bruit, Qui vient traverser la nuit Semble sortir des entrailles D'un enfer Qui se serait entr'ouvert. C'est comme un chant monotone Que les morts Viennent chanter sur leurs corps, Ou le glas lointain qui sonne, Désolé, De quelque monde écroulé. Mont-Riant, Février 1864. A MA MÈRE MALADE Ces trois fleurs, ma pauvre mère, Font un bouquet bien petit; Mais au Christ, que ta main chère A pendu près de ton lit, Leur nombre est une prière. Il commence par la Foi Et finit par l'Espérance; Ainsi, nous prions pour toi, Tous les trois d'intelligence: Mon père, mon frère et moi. Triste ou gai, le temps s'efface, La neige s'évanouit Au premier soleil qui passe. Pour nos peines, vienne ainsi Quelque beau jour qui les chasse. Mont-Riant, 5 Février 1861, jour de Sainte-Agathe. L'OUBLI Ce chercheur d'oubli S'exprimait ainsi: J'éprouve un souci Rien inexplicable: Je cherche en vain si, Dans ce monde-ci, Le plus désirable Des biens que Dieu fit, C'est de boire à table Ou dormir au lit. Quand je bois, j'oublie Jusqu'à ma folie, Et je suis heureux; Quand je dors, l'envie De boire est partie Et je perds la vie En fermant les yeux. O fièvre bizarre! Fou raisonnement! Dans ce double aimant, Mon esprit s'égare Régulièrement; Et, je le déclare, Je ne sais vraiment Si c'est en buvant Ou bien en dormant Que l'oubli s'empare De moi plus gaîment. Et, plus je compare, Plus, à tout moment, Ma raison s'effare A chercher comment Ce doute charmant Peut m'être un tourment. Le sommeil, c'est l'ange Qui veille sur moi: Le sommeil me venge De n'être ni roi, Ni pape et, ma foi! De n'être que moi. Quand je bois, tout change Si je veux, je crois Être agent de change. Dans ce que je vois, Tout va, tout m'arrange; Tout ce que je bois M'est d'un charme étrange. Le vin, c'est l'oubli, Mais, je le confesse, Le sommeil aussi. L'un est la paresse Et l'autre l'ivresse. Leur double caresse Est enchanteresse, Et dans ma détresse, Je flotte en esprit De la table au lit. Et rien ne peut faire Que, pour en finir, Des biens de la terre, Malgré mon désir, Je sache saisir Lequel je préfère De boire ou dormir. Mont-Riant, Février 1864. LE MYOSOTIS --A MON PÈRE-- Dis-moi, la connais-tu, la fleur que je préfère? Celle qu'au bord de l'eau je cueille avec mystère Dans le sentier perdu; Celle qui, dans l'instant où, rêveur, je l'admire, Tantôt me fait pleurer, tantôt me fait sourire, Dis-moi, la connais-tu? Ce n'est pas cette fleur orgueilleuse et coquette, Le dahlia hautain qui redresse la tête, Envieux et jaloux; Superbe parvenu qu'un parterre vit naître, Et qui n'orna jamais la modeste fenêtre D'un poëte humble et doux. II C'est le myosotis, la fleur douce et pensive, Étoile du gazon scintillant sur la rive, Rayon du souvenir Par qui l'amer regret se change en espérance Et dont l'azur promet au coeur gros de souffrance Un céleste avenir. Trésor des coeurs aimants, combien tu nous rappelles De vierges comme toi pâles, jeunes et belles, Épouses du tombeau! Tu fais revivre un nom parfumé d'ambroisie, Un nom cher à l'amour, cher à la poésie: Hégésippe Moreau. Père, c'est le présent que mon amour t'apprête; De mon coeur à ton coeur il sera l'interprète Le plus digne de foi; Sous des cieux étrangers m'accompagnant sans cesse, Ce talisman dira, stimulant ma tendresse: «Enfant, rappelle-toi.» Margency, 25 Août 1864. COLLOQUE D'AUTOMNE LE POËTE. Tel, dominant le cerf qui brame, Le vent pleure dans les bouleaux: Tel le tumulte de mon âme, Pareil à celui de ces flots, M'agite, et le fracas des lames Couvre le bruit de mes sanglots. Mer, toi dont le charme est sévère Comme sévère ta splendeur, J'aime ta beauté large et fière Qui se mesure à la grandeur De ton calme au chant séducteur, Comme à celle de ta colère. J'aime ton orgueil de géant Et ta puissance révoltée, Et ton désespoir effrayant De te voir soudain arrêtée: Toi qui semblais illimitée,-- Contre qui nul frein n'est puissant. Déferlez, vagues bondissantes! J'aime vos clameurs menaçantes; Roulez sous le vent qui vous tord. Votre voix, comme un bruit de mort, Domine, à travers la tourmente, La foudre qui gronde moins fort. J'aime à voir vos houleuses crêtes Que l'ouragan roule et blanchit. Ainsi l'on doit voir dans la nuit, Surpris dans ses nocturnes fêtes, S'enfuir au souffle des tempêtes Un troupeau sinistre et maudit. Je me berce à vos cris de rage, O flots tumultueux et fiers; Soit que vous alliez sur la plage Rejaillir en flocons amers, Ou sur des rocs noirs et déserts Vous briser loin de tout rivage. Pleure sur les écueils, ô flot! Ta souffrance est le seul écho Dont le cri réponde à la mienne. Ton chant me berce dans ma peine Et mon âme en désordre est pleine De ton tumultueux sanglot. Ta voix est d'autant plus puissante, Ta colère, plus menaçante, Et ton cri, plus terrible encor Qu'il meurt de son suprême effort: Et ta vague, qui se lamente, Jette, en pleurant, son cri de mort. Mer, ta grandeur est éternelle, Mais ton flot meurt quand il gémit. Tel mon coeur tremblant, qui frémit Avec une angoisse mortelle Mourra, comme ce flot rebelle, Du cri qu'il jette dans sa nuit. L'ESPÉRANCE. Arrête, ô toi qui, dans la nuit profonde, Remplis l'écho du chant de tes douleurs! Pour tant souffrir, es-tu donc seul au monde? Verse en mon sein la peine qui t'inonde: Je t'ai compris et j'accours à tes pleurs. Enfant, dis-moi le mal qui te déchire. Il n'en est pas sans doute qui soit pire, Car, à travers tes pleurs et ton délire, Tu blasphémais et tu parlais de mort. Je viens à toi. Courage, ô mon poëte! Ne vois-tu pas, là-bas, cette mouette? Son aile est blanche et joyeux son essor. Ne vois-tu pas cette étoile nacrée Qui fend la nue à peine déchiree, Et cette voile, un instant éclairée, Qui fuit, s'abaisse et reparaît encor? LE POËTE. L'étoile à disparu. La mouette effarée S'est enfuie en poussant de lamentables cris. Le vaisseau s'est perdu dans l'obscure nuée: Je crois qu'il a sombré, car ma vue égarée, Aux lueurs des éclairs, sur l'onde tourmentée, Aperçoit par moments de sinistres débris. Qui que tu sois, fantôme ou vivant qui m'appelles! Ta voix est douce et grave, et mon coeur te bénit. Mais il est des douleurs profondes et cruelles, Qui ne guérissent plus au contact d'un ami. Que viens-tu faire ici, par cette nuit obscure? Si c'est pour moi, retourne et fuis-moi désormais. J'aurais voulu t'aimer, car ta parole est pure: Mais je garde en mon coeur une telle blessure, Que, jusque dans la mort, le mal qui me torture Fera saigner mon âme et ne mourra jamais. L'ESPÉRANCE. Il n'est point de souffrance au monde Qui soit si grande et si profonde. Que rien ne la puisse guérir. Il n'est de blessures mortelles Dont le temps, sur ses vastes ailes, N'emporte jusqu'au souvenir. Viens, enfant, calme ton délire. Je connais ton cruel martyre; Mais je suis l'Ange au doux sourire: Avec moi tout peut rajeunir. LE POËTE. Ange! qui donc es-tu, toi, dont la voix sonore, Comme un souffle de Dieu, murmure dans la nuit? Tu parles de sourire? Ah! pour sourire encore, Ignores-tu le poids du mal qui me dévore? C'est un feu qui me brûle et partout me poursuit. L'ESPÉRANCE. Enfant, cède à ma prière. Surmonte ta peine amère; Je saurai te consoler. A celui qui désespère Ma présence est douce et chère; Cesse de te désoler. L'homme m'appelle Espérance. Je suis soeur de la Souffrance: Il n'est de douleur immense Que je ne sache calmer. LE POËTE. Fille des cieux, retourne à celui qui t'envoie. Mon âme à tout jamais s'est repliée en soi. Parmi les souvenirs où mon être se noie, Mon coeur désespéré n'entrevoit plus de joie. Mon âme est sans espoir, et mon esprit sans foi. Va! poursuis ton chemin, et donne, sur la route, Ta main et ta jeunesse à celui qui t'écoute Sans redouter encor d'être trompé par toi. Pour moi, la Solitude accompagne ma vie: Mère du doute et soeur de la Mélancolie. Les destins sont écrits et mon coeur suit sa loi. L'ESPÉRANCE. Adieu! puisque tu me repousses. Je pars et pleure en te quittant. J'aurais voulu rendre plus douces Les angoisses de ton néant. Adieu! Si ta voix me rappelle, Par hasard, un jour de malheur, Tu me retrouveras fidèle; Car je te suis à tire-d'aile, Et je t'aime comme une soeur. L'OUBLI. Je suis l'Oubli. Silence, Mer! apaise ton flot Comme un lointain sanglot Qui soupire en cadence. C'est l'ordre de là-haut. Envolez-vous, nuages, Bise, remonte au Nord; Sombre esprit des naufrages, Que ton souffle de mort Se disperse. Ravages, Disparaissez. Toi, mer, Prends ces corps aux yeux caves; Engloutis tes épaves Au fond du gouffre amer. Voici l'Oubli qui passe: Que la plus faible trace Se dissipe et s'efface Au jour qui va venir. Couvrons de mon mystère La divine colère. Qu'il n'en reste à la terre Pas même un souvenir. J'entends, près de la plage, Deux voix s'entremêler. Est-ce un couple volage, Sur le bord du rivage, Échangeant un baiser? Tous deux vont oublier, S'ils sont sur mon passage. Mais je n'entends plus rien Qu'une timide plainte. C'est la voix presque éteinte D'un sylphe aérien. LE POËTE. Une brise plus fraîche a dissipé la nue; Comme un essaim troublé, l'ouragan s'est enfui; La lune, encor voilée, apparaît, demi-nue. C'est étrange. On dirait qu'une force inconnue A dispersé soudain les horreurs de la nuit. Quel est ce bruit qui vient de réveiller la grève? Une voix inconnue a trav