Premiers recueils. 1549-1553 Joachim Du Bellay A Tres illustre Princesse Madame Marguerite Au lecteur Auratus in olivam I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XX XXI XXII XXIII XXIV XXV XXVI XXVII XXVIII XXIX XXX XXXI XXXII XXXIII XXXIV XXXV XXXVI XXXVII XXXVIII XXXIX XL XLI XLII XLIII XLIV XLV XLVI XLVII XLVIII XLIX L LI LII LIII LIV LV LVI LVII LVIII LIX LX LXI LXII LXIII LXIV LXV LXVI LXVII LXVIII LXIX LXX LXXI LXXII LXXIII LXXIV LXXV LXXVI LXXVII LXXVIII LXXIX LXXX LXXXI LXXXII LXXXIII LXXXIV LXXXV LXXXVI LXXXVII LXXXVIII LXXXIX XC XCI XCII XCIII XCIV XCV XCVI XCVII XCVIII XCIX C CI CII CIII CIV CV CVI CVII CVIII CIX CX CXI CXII CXIII CXIV CXV L'antérotique de la vieille et de la jeune amye Vers lyriques Au lecteur I. Les louanges d'Anjou au fleuve de Loyre II. Des misères et fortunes humaines au seigneur Jan Proust III. Les louanges d'amour au seigneur René d'Urvoy IV. De l'inconstance des choses au Seigneur Pierre de Ronsard V. A deux Damoyzelles VI. Du premier jour de l'an au Seigneur Bertran Bergier VII. Du jour des bacchanales au Seigneur Rabestan VIII. Du retour du printens à Jan d'Orat IX. Chant du desesperé X. Au Seigneur Pierre de Ronsard XI. A une dame cruelle et inexorable XII. De porter les miseres et la calumnie au seigneur Christofle du Breil XIII. De l'immortalité des poëtes au seigneur Bouju XIV. Epitaphe de Clement Marot Recueil de poésie A Tresillustre Princesse Madame Marguerite Seur unique du Roy A Sa Lyre Prosphonematique Chant triumphal sur le voyage de Boulongne Vers liriques I. A la Royne II. A Tresillustre Princesse Madame Marguerite seur unique du Roy III. A Mellin de Sainct Gelais IV. A Madame Marguerite d'escrire en sa langue V. A Tresillustre Prince Monseigneur Reverendiss. Cardinal de Guyse VI. A Monseigneur Reverendiss. Cardinal de Chastillon VII. L'avantretour en France de Monseigneur Reverendiss. Cardinal du Bellay VIII. Contre les Avaritieux IX. A Bouju. Les conditions du vray poëte X. De l'innocence et de n'attenter contre la magesté divine XI. Au Seigneur du Boysdaulphin Maistre d'hostel du Roy XII. A Carles XIII. A Heroet XIV. A Mercure et à sa lyre pour adoucir la cruauté de sa dame XV. La louange du feu Roy François et du Treschrestien Roy Henry XVI. A Madame la Contesse de Tonnerre XVII. Dialogue d'un amoureux et d'écho XVIII. A une dame XIX. La mort de Palinure du cinquiesme de Virgile XX. Elégie XXI. Chanson Oeuvres de l'invention de l'autheur I. La complainte du desesperé II. Hymne Chrestien III. La monomachie de David et de Goliath IV. Ode au Reverendiss. Cardinal du Bellay V. La Lyre Chrestienne VI. Discours sur la louange de la vertu et sur les divers erreurs des hommes à Salm. Macrin VII. Les deux Marguerites VIII. Ode au Seigneur des Essars sur le discours de son Amadis IX. Au Seign. Rob. de la Haye pour Estrene X. Estrène à D. M. de la Haye XI. Ode Pastorale à Ung Sien Amy XII. A Salm. Macrin XIII. Sonnetz de l'honneste amour XIV. L'adieu aux muses pris du latin de Buccanan A Tres illustre Princesse Madame Marguerite Seur unique du Roy Luy presentant ce livre Sonnet Par un sentier inconneu à mes yeux Vostre grandeur sur ses ailes me porte Où de Phebus la main sçavante et forte Guide le frein du chariot des cieulx. Là elevé au cercle radieux Par un Demon heureux, qui me conforte, Celle fureur tant doulce j'en rapporte, Dont vostre nom j'egalle aux plus haulx dieux. O Vierge donc, sous qui la Vierge Astrée A faict encor' en nostre siecle entrée! Prenez en gré ces poëtiques fleurs. Ce sont mes vers, que les chastes Carites Ont emaillez de plus de cent couleurs Pour aler voir la fleur des Marguerites. COELO MUSA BEAT Au lecteur Combien que j'aye passé l'aage de mon enfance et la meilleure part de mon adolescence assez inutilement, lecteur, si est-ce que par je ne sçay quelle naturelle inclination j'ay tousjours aimé les bonnes lettres: singulierement nostre poësie françoise, pour m'estre plus familiere, qui vivoy' entre ignorans des langues estrangeres. Depuis, la raison m'a confirmé en cete opinion: considerant que si je vouloy' gaingner quelque nom entre les Grecz, et Latins, il y fauldroit employer le reste de ma vie, et (peult estre) en vain, etant jà coulé de mon aage le temps le plus apte à l'etude: et me trouvant chargé d'affaires domestiques, dont le soing est assez suffisant pour dégouter un homme beaucoup plus studieux que moy. Au moyen de quoy, n'ayant où passer le temps, et ne voulant du tout le perdre, je me suis volontiers appliqué à nostre poësie: excité et de mon propre naturel, et par l'exemple de plusieurs gentiz espritz françois, mesmes de ma profession, qui ne dedaignent point manier et l'epée et la plume, contre la faulse persuasion de ceux qui pensent tel exercice de lettres deroger à l'estat de noblesse. Certainement, lecteur, je ne pouroy' et ne voudroy' nier, que si j'eusse ecrit en grec ou en latin, ce ne m'eust esté un moyen plus expedié pour aquerir quelque degré entre les doctes hommes de ce royaume: mais il fault que je confesse ce que dict Ciceron en l'oraison pour Murene, Qui cùm cytharoedi esse non possent, et ce qui s'ensuit. Considerant encores nostre langue estre bien loing de sa perfection, qui me donnoit espoir de pouvoir avecques mediocre labeur y gaingner quelque ranc, si non entre les premiers, pour le moins entre les seconds, je voulu bien y faire quelque essay de ce peu d'esprit que la Nature m'a donné. Voulant donques enrichir nostre vulgaire d'une nouvelle, ou plustost ancienne renouvelée poësie, je m'adonnay à l'immitation des anciens Latins, et des poëtes Italiens, dont j'ay entendu ce que m'en a peu apprendre la communication familiere de mes amis. Ce fut pourquoy, à la persuasion de Jaques Peletier, je choisi le Sonnet et l'Ode, deux poëmes de ce temps là (c'est depuis quatre ans) encores peu usitez entre les nostres: étant le Sonnet d'italien devenu françois, comme je croy, par Mellin de Sainct Gelais, et l'Ode, quand à son vray et naturel stile, representée en nostre langue par Pierre de Ronsard. Ce que je vien de dire, je l'ay dict encores en quelque autre lieu, s'il m'en souvient: et te l'ay bien voulu ramentevoir, lecteur, afin que tu ne penses que je me vueille attribuer les inventions d'autruy. Or, afin que je retourne à mon premier propos, voulant satisfaire à l'instante requeste de mes plus familiers amis, je m'osay bien avanturer de mettre en lumiere mes petites poësies: après toutesfois les avoir communiquées à ceux que je pensoy' bien estre clervoyans en telles choses, singulierement à Pierre de Ronsard, qui m'y donna plus grande hardiesse que tous les autres, pour la bonne opinion que j'ay tousjours eue de son vif esprit, exact sçavoir, et solide jugement en nostre poësie françoise. Je n'ay pas icy entrepris de respondre à ceux qui me voudroient blasmer d'avoir precipité l'edition de mes oeuvres, et, comme on dict, avoir trop tost mis la plume au vent. Car si mes ecriz sont bons, ma jeunesse ne leur doibt oster leur louange meritée. S'ilz ne sont tels, elle doibt pour le moins leur servir d'excuse: d'aultant que si j'ay faict en cet endroit quelque acte de jeunesse, je n'ay faict si non ce que je devoy'. Pour le moins, ce m'est une faulte commune avecques beaucoup d'autres meilleurs espriz que le mien. Je ne suis tel, que je vueille blâmer le conseil d'Horace, quand à l'edition des poëmes: mais aussi ne suis-je de l'opinion de ceux qui gardent religieusement leurs ecriz, comme sainctes reliques, pour estre publiez apres leur mort: sçachant bien que tout ainsi que les mors ne mordent point, aussi se sentent-ilz les morsures. Cete conscientieuse difficulté, lecteur, n'estoit ce qui me retardoit le plus en la premiere edition de mes ecriz. Je craignoy' un autre inconvenient, qui me sembloit avoir beaucoup plus apparente raison de future reprehension. C'est que telle nouveauté de poësie pour le commencement seroit trouvée fort etrange, et rude. Au moyen de quoy, voulant prevenir cete mauvaise opinion, et quasi comme applanir le chemin à ceux qui, excitez par mon petit labeur, voudroient enrichir nostre vulgaire de figures et locutions estrangeres, je mis en lumiere ma Deffence et illustration de la langue françoise: ne pensant toutefois au commencement faire plus grand oeuvre qu'une epistre et petit advertissement au lecteur. Or ay-je depuis experimenté ce qu'au paravant j'avoy assez preveu, c'est que d'un tel oeuvre je ne rapporteroy jamais favorable jugement de noz rethoriqueurs françoys, tant pour les raisons assez nouvelles, et paradoxes introduites par moy en nostre vulgaire, que pour avoir (ce semble) hurté un peu trop rudement à la porte de noz ineptes rimasseurs. Ce que j'ay faict, lecteur, non pour aultre raison que pour eveiller le trop long sillence des cignes et endormir l'importun croassement des corbeaux. Ne t'esbahis donques si je ne respons à ceulx qui m'ont apellé hardy repreneur: car mon intention ne feut onques d'auctorizer mes petiz oeuvres par la reprehension de telz gallans. Si j'ay particularizé quelques ecriz, sans toutefois toucher aux noms de leurs aucteurs, la juste douleur m'y a contrainct, voyant nostre langue, quand à sa nayfve proprieté si copieuse, et belle, estre souillée de tant de barbares poësies, qui par je ne scay quel nostre malheur plaisent communement plus aux oreilles françoises que les ecritz d'antique, et solide erudition. Les gentilz espris, mesmes ceulx qui suyvent la court, seule escolle ou voluntiers on apprent à bien proprement parler, devroient vouloir pour l'enrichissement de nostre langue, et pour l'honneur des espriz françois, que telz poëtes barbares, ou feussent fouettez à la cuysine, juste punition de ceulx qui abusent de la pacience des Princes, et grands Seigneurs par la lecture de leurs ineptes oeuvres: ou (si on les vouloit plus doucement traicter) qu'on leur donnast argent pour se taire; suyvant l'exemple du grand Alexandre, qui usa de semblable liberalité en l'endroict de Cherille, poëte ignorant. Certes j'ay grand'honte, quand je voy' le peu d'estime que font les Italiens de nostre poësie en comparaison de la leur: et ne le treuve beaucoup etrange, quand je considere que voluntiers ceulx qui ecrivent en la langue Toscane sont tous personnaiges de grand' erudition: voire jusques aux Cardinaux mesmes et aultres seigneurs de renom, qui daignent bien prendre la peine d'enrichir leur vulgaire par infinité de beaux ecriz: usant en cela de la diligence et discretion familiere à ceulx qui legerement n'exposent leurs conceptions au publique jugement des hommes. Pense donques, je te prie, Lecteur, quel prix doivent avoir, en l'endroict de celle tant docte et ingenieuse nation Italienne, les ecriz d'ung petit Magister, d'un Conard, d'un Badault, et aultres mignons de telle farine, dont les oreilles de nostre peuple sont si abbreuvées, qu'elles ne veulent aujourd'huy recevoir aultre chose. Je suis certain que tous lecteurs de bon jugement prendront ce que je dy en bonne part, veu que je ne parle du tout sans raison. Au fort, si nos petiz Rimeurs s'en trouvoint un peu fachez, je leur conseilleroy' de prendre pacience: considerant que je ne suis ung Aristarque ou Aristophane, dont la grave censure doive oster leurs ecriz du rôle de noz poësies, ou retarder leurs aucteurs de mieux faire à l'advenir. Aussi leur mescontentement ne me doit rompre ma deliberation, qui par veu solennel me suis obligé aux Muses de ne mentir jamais (que je le puisse entendre) ni en vin ni en poësie. Toutefois je ne veux pas du tout estre juge si severe, et incorruptible en matiere de poësie, que je suyve l'heresie de celuy qui disoit Mitte me in lapicidinas. Quelques uns se plaignent de quoy je blâme les traductions poëtiques en nostre langue, dont ilz ne sont (disent-ilz) illustrateurs ny gaigez ny renommez. Aussi ne suis-je. Mais s'ilz n'alleguent aultre raison, je n'y feray point de response. Encores moins à ce qu'ilz disent, que j'ay reservé la lecture de mes ecriz à une affectée demy-douzaine des plus renommez poëtes de nostre langue. Car je n'avoy' entrepris de faire un catalogue de tous les autres, mesmes de ceulx qui ne m'etoient conneuz ny à leurs noms ny à leurs oeuvres. Ceux dont je ne cherche point les applaudissements ont occasion de gronder. Aussi me plaisent leurs aboys: car je n'en crain' gueres les morsures. Je fonde encor' (disent-ilz) l'immortalité de mon nom sur moindre chose que leurs escritz, dont toutefois ilz ne pretendent aucune louange. Ce n'est à eulx ny à moy à juger de nostre cause: qui (Dieu mercy) n'est de telle importance, que la court y doibve estre longuement embesongnée. Aussi n'ay-je pas fondé mon advancement sur telles magnifiques comparaisons. Si en mes poësies je me loüe quelques fois, ce n'est sans l'imitation des anciens: et en cela je ne pense avoir encor' esté si excessif, que j'aye, pour illustrer le mien, offensé l'honneur de personne. Et puis je me vante d'avoir inventé ce que j'ay mot à mot traduit les aultres. A peu que je ne leur fay la responce que fist Virgile à un quiddam Zoile, qui le reprenoit d'emprunter les vers d'Homere. J'ay (ce me semble) ailleurs assez deffendu l'immitation. C'est pourquoy je ne feray longue response à cet article. Qui vouldroit à ceste ballance examiner les escritz des anciens Romains et des modernes Italiens, leurs arrachant toutes ces belles plumes empruntées dont ilz volent si haultement, ilz seroint en hazard d'estre accoutrez en corneille Horacienne. Si, par la lecture des bons livres, je me suis imprimé quelques traictz en la fantaisie, qui après, venant à exposer mes petites conceptions selon les occasions qui m'en sont données, me coulent beaucoup plus facilement en la plume qu'ilz ne me reviennent en la memoire, doibt-on pour ceste raison les appeller pieces rapportées? Encor' diray-je bien que ceulx qui ont leu les oeuvres de Virgile, d'Ovide, d'Horace, de Petrarque, et beaucoup d'aultres, que j'ay leuz quelquefois assez negligemment, trouverront qu'en mes escriptz y a beaucoup plus de naturelle invention que d'artificelle ou supersticieuse immitation. Quelques ungs voyans que je finissoy' ou m'efforçoy' de finir mes sonnetz par ceste grace qu'entre les aultres langues s'est faict propre l'epigramme françois, diligence qu'on peult facilement recongnoistre aux oeuvres de Cassola Italien, disent pour ceste raison que je l'ay immité, bien que de ce temps là il ne me feust congneu seulement de nom, ou Apollon jamais ne me soit en ayde. Je ne me suis beaucoup travaillé en mes ecriz de ressembler aultre que moymesmes: et si en quelque endroict j'ay usurpé quelques figures et façons de parler à l'imitation des estrangers, aussi n'avoit aucun loy ou privilege de le me deffendre. Je dy encores cecy, Lecteur, affin que tu ne penses que j'aye rien emprunté des nostres, si d'avanture tu venois à rencontrer quelques epithetes, quelques phrases et figures prises des anciens, et appropriées à l'usaige de nostre vulgaire. Si deux peintres s'efforcent de representer au naturel quelque vyf protraict, il est impossible qu'ilz ne se rencontrent en mesmes traictz et lineamens, ayans mesme exemplaire devant eulx. Combien voit-on entre les Latins immitateurs des Grecz, entre les modernes Italiens immitateurs des Latins, de commencemens et de fins de vers, de couleurs, et figures poëtiques quasi semblables? Je ne parle poinct des orateurs. Ceulx qui voudront considerer le stile des Ciceroniens, ou aultres, ne trouverront estrange la ressemblance qu'ont ou pourront avoir les poëmes françois, si chacun s'efforce d'escrire par immitation des estrangers. Tous arts et sciences ont leurs termes naturelz. Tous mestiers ont leurs propres outilz. Toutes langues ont leurs motz et loqutions usitées: et qui n'en voudroit user, il se faudroit forger à part nouveaux artz, nouveaulx mestiers et nouvelles langues. Ce que j'ay dict, cetuy ci l'a dict encor', et cetuy là: aussi les Muses n'ont restrainct, et enfermé en l'esprit de deux ou trois tout ce qui se peut dire de bonne grace en nostre poësie. S'il y a quelques faultes en mes escritz, aussi ne sont tous les aultres parfaictz. Ceulx qui avecques raison me voudront faire ce bien de me reprendre, je mettray peine d'en faire mon profit. Car je ne suis du nombre de ceulx qui ayment myeux deffendre leurs faultes que les corriger. Mais si quelques ungs directement ou indirectement (comme on dict) me vouloient taxer, non point avecques la raison et modestie accoutumée en toutes honnestes controversies de lettres, mais seulement avecques une petite maniere d'irrision et contournement de nez, je les adverty' qu'ilz n'attendent aulcune response de moy: car je ne veux pas faire tant d'honneur à telles bestes masquées, que je les estime seulement dignes de ma cholere. Si quelques uns vouloient renouveler la farce de Marot et de Sagon, je ne suis pour les en empescher: mais il fault qu'ilz cherchent aultre badin pour jouer ce rôle avecques eux. Voylà ung petit desseing lecteur, de ce que je pouroy' bien respondre à mes calomniateurs, si je vouloy' prendre la peine de leur tenir plus long propoz. Quand à ceux qui blasment en moy cet etude poëtique, comme totalement inutile, s'ilz veulent combatre contre la poësie, elle a des armes pour se deffendre: s'ilz plaignent l'empeschement de ma promotion, je les remercie de leur bonne volunté. Ceux qui ayment le jeu, les banquetz et aultres menuz plaisirs, qu'ilz y passent et le jour; et la nuict si bon leur semble. Quand à moy, n'ayant aultre passetems de plus grand plaisir, je donneray vouluntiers quelques heures à la poësie. Et combien ce m'est un labeur peu laborieux, et coutumier, si ce n'est ou faisant quelque voiage ou en lieu qui n'ait aultre plus joyeuse occupation, bien l'entendent ceux qui me hantent de familiarité. J'ayme la poësie, me tire bien souvent la Muse (comme dict quelqu'un) furtivement en son oeuvre: mais je n'y suis tant affecté, que facilement je ne m'en retire, si la fortune me veult presenter quelque chose, ou avecques plus grand fruict je puisse occuper mon esprit. Je te prie donques, amy Lecteur, me faire ce bien de penser que ma petite muse, telle qu'elle est, n'est toutefois esclave ou mercenaire, comme d'ung tas de rymeurs à gaiges: elle est serve tant seulement de mon plaisir. Je te prie encores ne trouver mauvais cet advertissement, ou t'ennuyer de sa longueur, comme oultrepassant les bornes d'une epistre. En recompence de quoy, je te fay' present de mon Olive augmentée de plus de la moitié, et d'une Musagnoeomachie, c'est à dire la Guerre des Muses et de l'Ignorance. Ceux qui ne treuvent rien bon, si non ce qui sort de leur main, y trouverront à mordre en beaucoup de lieux: mesme en cet endroict ou je fay mention de quelques sçavans hommes de nostre France. Les uns diront que j'en ay laissé que je ne devoy' pas oublier: les aultres, que je n'ay pas gardé l'ordre, nommant quelques ungs les derniers, qui meritoient bien estre au premier ranc. Je n'ay qu'une petite response à toutes ces objections frivoles: c'est que mon intention n'estoit alors d'ecrire une hystoire, mais une poësie. Et combien ce genre d'escrire est peu consciencieux en telles choses, je m'en rapporte seulement à ceux qui l'entendent. Mais pourquoy pren-je tant de peine, lecteur, à preoccuper l'excuse de ce qui sera trouvé (peult estre) la moindre faulte de mes oeuvres? J'ay tousjours estimé la poësie comme ung somptueux banquet, ou chacun est le bien venu, et n'y force lon personne de manger d'une viande ou boire d'un vin, s'il n'est à son goust, qui le sera (possible) à celuy d'un aultre. C'est encor' la raison pourquoy j'ay si peu curieusement regardé à l'orthographie, la voyant au jourdhuy aussi diverse qu'il y a de sortes d'ecrivains. J'appreuve et loue grandement les raisons de ceux qui l'ont voulu reformer, mais voyant que telle nouveaulté desplaist autant aux doctes comme aux indoctes, j'ayme beaucoup mieulx louer leur invention que de la suyvre: pource que je ne fay pas imprimer mes oeuvres en intention qu'ilz servent de cornetz aux apothequaires, ou qu'on les employe à quelque aultre plus vil mestier. Si tu treuves quelques faultes en l'impression, tu ne t'en dois prendre à moy, qui m'en suis rapporté à la foy d'autruy. Puis le labeur de la correction est tel, singulierement en un oeuvre nouveau, que tous les yeux d'Argus ne fourniroient à voir les faultes qui s'i treuvent. Auratus in olivam Sola virûm nuper volitabat docta per ora Laura, tibi Thuscis dicta, Petrarcha, sonis: Tantaque vulgaris fuerat facundia linguas, Ut premeret fastu scripta vetusta suo. At nunc Thuscanam Lauram comitatur Oliva Gallica, Bellaii cura laborque sui. Phoebus amat Laurum, glaucam sua Pallas Olivam: Ille suum vatem, nec minus ista suum. SALMONII MACRINI IULIODUNENSIS ODE IN OLIVAM IOACHIMI BELLAII ANDENSIS Supreme vatum hîc postera quos feret, Exacta et astas quos tulit hactenus, Facunde Bellaï, coruscum Andegavis Ligerique lumen: Me bellicoso condita Julio, Illustre cujus nomen habet, tulit Urbs anserem rauce strepentem Inter Apollineos olores. Dulci tuo effers carmine me tamen, Inter poestas atque aliquem facis, De musca avens barrhum videri: Metior at modulo meo me, Dixere multi Pictona quem prius: Malim sed Andes sint mihi patria, Urbs urbium quòd nostra prorsus In medio sita sit duarum. De judicatum sic et Horatio: Lucanus, anceps, esset an Appulus, Utrumque sub finem colonus Cum Venusinus agros araret. Te propter atqui hinc Andegavus ferar, Excîtus auras flatibus ut tuas Sublime cantem, prosperoque Sydera celsa petam volatu. Felix Olivas carminibus, tuas, An vate felix illa suo magis, Lauram secutura hinc Petrarchas, Quintiliam, Nemesin, Corinnam? Conjungeretur his utinam mea Olim Gelonis! mortua sit licet, Tristemque decedens Macrinum Liquerit heu! saturumque vitas. Sic illa vixit cum unanimi viro, Laude ut perenni digna sit evehi: At solus argutis valeres Tu facere id, Joachime, rythmis. I Je ne quiers pas la fameuse couronne, Sainct ornement du Dieu au chef doré, Ou que du Dieu aux Indes adoré Le gay chapeau la teste m'environne. Encores moins veulx-je que l'on me donne Le mol rameau en Cypre decoré: Celuy qui est d'Athenes honoré, Seul je le veulx, et le Ciel me l'ordonne. O tige heureux, que la sage Déesse En sa tutelle, et garde a voulu prendre, Pour faire honneur à son sacré autel! Orne mon chef, donne moy hardiesse De te chanter, qui espere te rendre Egal un jour au laurier immortel. II D'amour, de grace, et de haulte valeur Les feux divins estoient ceinctz, et les cieulx S'estoient vestuz d'un manteau precieux A raiz ardens, de diverse couleur. Tout estoit plein de beauté, de bonheur, La mer tranquille, et le vent gracieulx, Quand celle là naquit en ces bas lieux Qui a pillé du monde tout l'honneur. Ell' prist son teint des beaux lyz blanchissans, Son chef de l'or, ses deux levres des rozes, Et du soleil ses yeux resplandissans. Le ciel usant de liberalité Mist en l'esprit ses semences encloses, Son nom des Dieux prist l'immortalité. III Loyre fameux, qui ta petite source Enfles de maintz gros fleuves et ruysseaux, Et qui de loing coules tes cleres eaux En l'Ocean d'une assez vive course: Ton chef royal hardiment bien hault pousse Et apparoy entre tous les plus beaux Comme un thaureau sur les menuz troupeaux Quoy que le Pau envieux s'en courrousse. Commande doncq' aux gentiles Naiades Sortir dehors leurs beaux palais humides Avecques toy, leur fleuve paternel, Pour saluer de joyeuses aubades. Celle qui t'a, et tes filles liquides, Deifié de ce bruyt eternel. IV L'heureuse branche à Pallas consacrée, Branche de paix, porte le nom de celle Qui le sens m'oste, et soubz grand' beauté cele La cruaulté, qui à Mars tant agrée. Delaisse donq' ô cruelle obstinée! Ce tant doulx nom, ou bien te monstre telle, Qu'ainsi qu'en tout sembles estre immortelle, Sembles le nom avoir par destinée. Que du hault ciel il t'ait eté donné, Je ne suis point de le croire etonné, Veu qu'en esprit tu es la souveraine: Et que tes yeux, à ceulx qui te contemplent, Coeur, corps, esprit, sens, ame, et vouloir emblent Par leur doulceur angelique, et seraine. V C'etoit la nuyt que la Divinité Du plus hault ciel en terre se rendit Quand dessus moy Amour son arc tendit Et me fist serf de sa grand' deité. Ny le sainct lieu de telle cruaulté, Ny le tens mesme assez me deffendit: Le coup au coeur par les yeux descendit Trop ententifz à ceste grand' beauté. Je pensoy' bien que l'archer eust visé A tous les deux, et qu'un mesme lien Nous deust ensemble egalement conjoindre. Mais comme aveugle, enfant, mal avisé, Vous a laissée (helas) qui eties bien La plus grand' proye, et a choisi la moindre. VI Comme on ne peult d'oeil constant soustenir Du beau Soleil la clarté violente, Aussi qui void vostre face excellente Ne peult les yeulx assez fermes tenir. Et si de près il cuyde parvenir A contempler vostre beauté luysante, Telle clarté à voir luy est nuysante, Et si le faict aveugle devenir. Regardez doncq' si suffisant je suys A vous louer, qui seulement ne puys Voz grands beautez contempler à mon gré. Que si mes yeulx avoient un tel pouvoir, J'estimeroy' plus fermes les avoir, Que n'a l'oyseau à Jupiter sacré. VII De grand' beauté ma Déesse est si pleine, Que je ne voy' chose au monde plus belle. Soit que le front je voye, ou les yeulx d'elle, Dont la clarté saincte me guyde, et meine: Soit ceste bouche, ou souspire une halaine Qui les odeurs des Arabes excelle: Soit ce chef d'or, qui rendroit l'estincelle Du beau Soleil honteuse, obscure et vaine: Soient ces coustaux d'albastre, et main polie, Qui mon coeur serre, enferme, estreinct, et lie, Bref, ce que d'elle on peult ou voir, ou croyre. Tout est divin, celeste, incomparable: Mais j'ose bien me donner ceste gloyre, Que ma constance est trop plus admirable. VIII Auray'-je bien de louer le pouvoir Ceste beauté, qui decore le monde? Quand pour orner sa chevelure blonde Je sens ma langue ineptement mouvoir? Ny le romain, ny l'atique sçavoir, Quoy que là fust l'ecolle de faconde, Aux cheveulx mesme, où le fin or abonde, Eussent bien faict à demy leur devoir. Quand je les voy' si reluysans et blons, Entrenouez, crespes, egaulx et longs, Je m'esmerveille, et fay' telle complaincte: Puis que pour vous (cheveulx) j'ay tel martyre, Que n'ay-je beu à la fontaine saincte? Je mourroy' cygne, ou je meurs sans mot dire. IX Garde toy bien ô gracieux Zephire! D'empestrer l'esle en ces beaulx noeuds epars, Que çà, et là, doulcement tu depars Sur ce beau col de marbre, et de porphire. Si tu t'y prens, plus ne vouldras nous ryre Le verd printemps: ainçoys de toutes pars Flore voyant que d'autre amour tu ards, Fera ses fleurs dessecher par grand' ire. Que dy-je las! Zephire n'est-ce point, C'est toy, Amour, qui voles en ce point, Tout à l'entour, et par dedans ces retz. Que tu as faictz d'art plus laborieux Que ceulx, ausquelz jadis feurent serrez Ta doulce mere, et le Dieu furieux. X Ces cheveux d'or sont les liens Madame, Dont fut premier ma liberté surprise, Amour la flamme autour du coeur eprise, Ces yeux le traict, qui me transperse l'ame, Fors sont les neudz, apre, et vive la flamme, Le coup, de main à tyrer bien apprise, Et toutesfois j'ayme, j'adore, et prise Ce qui m'etraint, qui me brusle, et entame. Pour briser donq', pour eteindre, et guerir Ce dur lien, ceste ardeur, ceste playe, Je ne quier fer, liqueur ny medecine, L'heur, et plaisir, que ce m'est de perir De telle main, ne permect que j'essaye Glayve trenchant, ny froydeur, ny racine. XI Des ventz emeuz la raige impetueuse Un voyle noir etendoit par les cieux, Qui l'orizon jusqu'aux extremes lieux Rendoit obscur, et la mer fluctueuse. De mon soleil la clarté radieuse Ne daignoit plus aparoitre à mes yeulx, Ains m'annonçoient les flotz audacieux De tous costez une mort odieuse. Une peur froide avoit saisi mon ame Voyant ma nef en ce mortel danger, Quand de la mer la fille je reclame, Lors tout soudain je voy' le ciel changer, Et sortir hors de leurs nubileux voyles Ces feux jumeaux, mes fatales etoiles. XII O de ma vie à peu pres expirée Le seul filet! yeux, dont l'aveugle archer A bien sceu mil',et mil' fleches lascher, Sans qu'il en ait oncq' une en vain tirée. Toute ma force est en vous retirée, Vers vous je vien' ma guerison chercher, Qui pouvez seulz la playe dessecher, Que j'ay par vous (ô beaux yeux!) endurée. Vous estes seulz mon etoile amyable, Vous pouvez seulz tout l'ennuy terminer, Ennuy mortel de mon ame offensée. Vostre clarté me soit doncq' pitoyable, Et d'un beau jour vous plaise illuminer L'obscure nuyt de ma triste pensée. XIII La belle main, dont la forte foiblesse D'un joug captif domte les plus puissans, La main, qui rend les plus sains languissans, Debendant l'arc meurtrier qui les coeurs blesse, La belle main, qui gouverne, et radresse Les freinz dorez des oiseaux blanchissans, Quand sur les champs de pourpre rougissans Guydent en l'air le char de leur maistresse, Si bien en moy a gravé le protraict De voz beautez au plus beau du ciel nées, Que ny la fleur, qui le sommeil attraict, Ny toute l'eau d'oubly, qui en est ceinte, Effaceroient en mil' et mil' années Vostre figure en un jour en moy peinte. XIV Le fort sommeil, que celeste on doibt croyre, Plus doulx que miel, couloit aux yeulx lassez, Lors que d'amour les plaisirs amassez Entrent en moy par la porte d'ivoyre. J'avoy' lié ce col de marbre: voyre Ce sein d'albastre, en mes bras enlassez Non moins qu'on void les ormes embrassez Du sep lascif, au fecond bord de Loyre. Amour avoit en mes lasses mouëlles Dardé le traict de ses flammes cruelles, Et l'ame erroit par ces levres de roses, Preste d'aller au fleuve oblivieux, Quand le reveil de mon ayse envieux Du doulx sommeil a les portes decloses. XV Pié, que Thétis pour sien eust avoué, Pié, qui au bout monstres cinq pierres telles, Que l'Orient seroit enrichi d'elles, Cil Orient en perles tant loué. Pié albastrin, sur qui est appuyé Le beau sejour des graces immortelles, Qui feut baty sur deux coulonnes belles De marbre blanc, poly, et essuyé. Si l'oeil n'a plus de me nourir esmoy, Si ses thesors la bouche ne m'octroye, Si les mains sont en mes playes si fortes, Au moins (ô pié) n'esloingne point de moy Mon triste coeur, dont Amour a faict proye, L'emprisonnant en ce corps que tu portes. XVI Qui a peu voir celle que Déle adore Se devaler de son cercle congneu, Vers le pasteur d'un long sommeil tenu Dessus le mont, qui la Carie honore: Et qui a veu sortir la belle Aurore Du jaulne lict de son espoux chenu Lors que le ciel encor' tout pur et nu De mainte rose indique se colore: Celuy a veu encores (ce me semble) Non point les lyz et les roses ensemble, Non ce, que peult le printemps concevoir: Mais il a veu la beauté nompareille De ma Déesse, ou reluyre on peult voir La clere Lune, et l'Aurore vermeille. XVII J'ay veu, Amour (et tes beaulx traictz dorez M'en soient tesmoings) suyvant ma souvereine, Naistre les fleurs de l'infertile arene Après ses pas dignes d'estre adorez. Phebus honteux ses cheveulx honorez Cacher alors que les vents par la plaine Eparpilloient de leur souëfve halaine Ceulx là, qui sont de fin or colorez. Puis s'en voler de chascun oeil d'icelle Jusques au ciel une vive etincelle, Dont furent faictz deux astres clers, et beaux. Favorisans d'influences heureuses (O feux divins! ô bienheureux flambeaulx!) Tous coeurs bruslans aux flammes amoureuses. XVIII Le chef doré cestuy blasonnera, Cestuy le corps, l'autre le blanc ivoire De l'estommac, l'autre eternelle gloire Aux yeux archers par ses vers donnera. Comme une fleur tout cela perira: Mais en esprit, en faconde, et memoire, Quand l'aage aura sur la beauté victoire, Mieux que devant Madame florira. Que si en moy le souverain donneur Pour tel subject heureusement poursuyvre Eust mis tant d'art, tant de grace, et bonheur, Mieux qu'en tableau, en bronze, en marbre, en cuyvre, Je luy feroy', et à moy un honneur, Qui elle et moy feroit vivre et revivre. XIX Face le ciel (quand il vouldra) revivre Lisippe, Apelle, Homere, qui le pris Ont emporté sur tous humains espris En la statue, au tableau, et au livre. Pour engraver, tirer, decrire, en cuyvre, Peinture, et vers, ce qu'en vous est compris, Si ne pouroient leur ouvraige entrepris Cyzeau, pinceau, ou la plume bien suyvre. Voilà pourquoy ne fault, que je souhete De l'engraveur, du peintre, ou du poëte, Marteau, couleur ny encre, ô ma Déesse! L'art peult errer, la main fault, l'oeil s'ecarte. De voz beautez mon coeur soit doncq' sans cesse Le marbre seul, et la table, et la charte. XX Puis que les cieux m'avoient predestiné A vous aymer, digne object de celuy, Par qui Achille est encor' aujourdhuy Contre les Grecz pour s'amye obstiné, Pourquoy aussi n'avoient-ilz ordonné Renaitre en moy l'ame, et l'esprit de luy? Par maintz beaux vers tesmoings de mon ennuy Je leur rendroy', ce qu'ilz vous ont donné. Helas Nature, au moins puis que les cieux M'ont denié leurs liberalitez, Tu me devois cent langues, et cent yeux, Pour admirer, et louer cete là, Dont le renom (pour cent graces, qu'elle a) Merite bien cent immortalitez. XXI Les bois fueilleuz, et les herbeuses rives N'admirent tant parmy sa troupe saincte Dyane, alors que le chault l'a contrainte De pardonner aux bestes fugitives, Que tes beautez, dont les autres tu prives De leurs honneurs, non sans envie mainte Veu que tu rends toute lumiere etainte Par la clarté de deux etoiles vives. Les demydieux, et les nymphes des bois Par l'epesseur des forestz chevelues Te regardant, s'etonnent maintesfois, Et pour à Loire eternité donner Contre leurs bords ses filles impolues Font ton hault bruit sans cesse resonner. XXII O doulce ardeur, que des yeulx de ma Dame Amour avecq' sa torche acoustumée Dedans mon coeur a si bien allumée, Que je la sen au plus profond de l'ame! Combien le ciel favorable je clame, Combien Amour, combien ma destinée, Qui en ce point ma vie ont terminée Par le torment d'une si doulce flamme! Qu'en moy (Amour) ne durent tes doulx feux, Je ne le puys et pouvoir ne le veulx Bien que la chair soit caducque, et mortelle. Car ceste ardeur, dont mon ame est ravie, Prendra aussi immortalité d'elle, Vivant par mort d'une eternelle vie. XXIII Si des beaux yeux, où la beaulté se mire, Voire le ciel, et la nature, et l'art, Depent le frein, qui en plus d'une part A son plaisir et m'arreste et me vire, Pourquoy sont-ilz armez d'orgueil et d'ire? Pourquoy s'esteint ce doulx feu, qui en part? Pourquoy la main, qui le coeur me depart, Cache ces retz, liens de mon martire? O belle main! ô beaux cheveux dorez! O clers flambeaux dignes d'estre adorez! Par qui je crain', j'espere, je lamente. Mon fier destin et vostre force extreme, En vous aimant, me commandent, que j'aime L'heureux object du bien, qui me tormente. XXIV Piteuse voix, qui ecoutes mes pleurs, Et qui errant entre rochiers et bois Avecques moy, m'as semblé maintesfoys Avoir pitié de mes tristes douleurs. Voix qui tes plainz mesles à mes clameurs, Mon dueil au tien, si appeller tu m'oys Olive Olive: et Olive est ta voix, Et m'est avis qu'avecques moy tu meurs. Seule je t'ay pitoyable trouvée. O noble Nymphe! en qui (peult estre) encores L'antique feu de nouveau s'evertue. Pareille amour nous avons eprouvée, Pareille peine aussi nous souffrons ores. Mais plus grande est la beaulté, qui me tue. XXV Je ne croy point, veu le dueil que je meine Pour l'apre ardeur d'une flamme subtile, Que mon oeil feust en larmes si fertile, Si n'eusse au chef d'eau vive une fonteine. Larmes ne sont, qu'avecq' si large vene Hors de mes yeux maintenant je distile, Tout pleur seroit à finir inutile Mon dueil, qui n'est qu'au meillieu de sa peine. L'humeur vitale en soy toute reduite Devant mon feu craintive prent la fuyte Par le sentier qui meine droict aux yeux. C'est cete ardeur, dont mon ame ravie Fuyra bien tost la lumiere des cieux, Tirant à soy et ma peine et ma vie. XXVI La nuit m'est courte, et le jour trop me dure, Je fuy l'amour, et le suy' à la trace, Cruel me suis, et requier' vostre grace, Je pren' plaisir au torment, que j'endure. Je voy' mon bien, et mon mal je procure, Desir m'enflamme, et crainte me rend glace, Je veux courir, et jamais ne deplace, L'obscur m'est cler, et la lumiere obscure. Votre je suis, et ne puis estre mien, Mon corps est libre, et d'un etroit lien Je sen' mon coeur en prison retenu. Obtenir veux, et ne puis requerir, Ainsi me blesse, et ne me veult guerir Ce vieil enfant, aveugle archer, et nu. XXVII Quand le Soleil lave sa teste blonde En l'Ocean, l'humide, et noire nuit Un coy sommeil, un doulx repos sans bruit Epant en l'air, sur la terre et soubz l'onde. Mais ce repos, qui soulaige le monde De ses travaux, est ce qui plus me nuist, Et d'astres lors si grand nombre ne luist, Que j'ay d'ennuiz et d'angoisse profonde. Puis quand le ciel de rougeur se colore, Ce que je puis de plaisir concevoir Semble renaître avec la belle Aurore. Mais qui me fait tant de bien recevoir? Le doulx espoir, que j'ay de bien tost voir L'autre Soleil, qui la terre decore. XXVIII Ce que je sen', la langue ne refuse Vous decouvrir, quand suis de vous absent, Mais tout soudain que près de moy vous sent, Elle devient et muette, et confuse. Ainsi, l'espoir me promect, et m'abuse: Moins près je suis quand plus je suis present: Ce qui me nuist, c'est ce qui m'est plaisent, Je quier' cela, que trouver je recuse. Joyeux la nuit, le jour triste je suis. J'ay en dormant ce qu'en veillant poursuis. Mon bien est faulx, mon mal est veritable. D'une me plain', et deffault n'est en elle, Fay doncq', Amour, pour m'estre charitable, Breve ma vie, ou ma nuit eternelle. XXIX Les cieux, l'amour, la mort, et la nature, Honneur, credit, faveur, envie, ou crainte, De ceste forme en moy si bien emprainte N'effaceront la vive protraiture. Ivoire, gemme, et toute pierre dure Se peut briser, si du fer est attainte, Mais bien qu'ell' soit de se rompre contrainte, De se changer jamais elle n'endure. Mon coeur est tel: et me le fist prouver Amour, alors que pour vous y graver, A coups de trait me livra la bataille. Je sçay combien son arc y travailla, Plus de cent coups, non un seul, me bailla Premier qu'il peust en lever une ecaille. XXX Bien que le mal, que pour vous je supporte, Soit violent, toutesfois je ne l'ose Appeller mal, pour ce qu'aucune chose Ne vient de vous, qui plaisir ne m'apporte. Mais ce m'est bien une douleur plus forte, Que je ne puys de ma tristesse enclose Tourner la clef, lors que je me dispose A vous ouvrir de mes pensers la porte. Si donc mes pleurs, et mes soupirs cuysans, Si mes ennuiz ne vous sont suffisans Temoings d'amour, quele plus seure preuve, Quele autre foy, si non mourir, me reste? Mais le remede (helas) trop tard se treuve A la douleur, que la Mort manifeste. XXXI Le grand flambeau gouverneur de l'année, Par la vertu de l'enflammée corne Du blanc thaureau, prez, montz, rivaiges orne De mainte fleur du sang des princes née. Puis de son char la roüe estant tournée Vers le cartier prochain du Capricorne, Froid est le vent, la saison nue et morne, Et toute fleur devient seiche et fenée. Ainsi, alors que sur moy tu etens, O mon Soleil! tes clers rayons epars, Sentir me fais un gracieux printens. Mais tout soudain que de moy tu depars, Je sens en moy venir de toutes pars Plus d'un hyver, tout en un mesme tens. XXXII Tout ce, qu'icy la Nature environne, Plus tost il naist, moins longuement il dure. Le gay printemps s'enrichist de verdure, Mais peu fleurist l'honneur de sa couronne. L'ire du ciel facilement etonne Les fruicts d'esté, qui craignent la froidure; Contre l'hiver ont l'ecorce plus dure Les fruicts tardifs, ornement de l'automne. De ton printemps les fleurettes seichées Seront un jour de leur tige arrachées, Non la vertu, l'esprit, et la raison. A ces doulx fruicts, en toy meurs devant l'aage, Ne faict l'esté ny l'autonne dommage, Ny la rigueur de la froide saison. XXXIII O prison doulce, où captif je demeure Non par dedaing, force, ou inimitié, Mais par les yeulx de ma doulce moitié, Qui m'y tiendra jusq'à tant que je meure. O l'an heureux, le mois, le jour, et l'heure, Que mon coeur fut avecq'elle allié! O l'heureux noeu, par qui j'y fu' lié, Bien que souvent je plain', souspire, et pleure! Tous prisonniers, vous etes en soucy, Craignant la loy, et le juge severe: Moy plus heureux, je ne suis pas ainsi. Mile doulx motz, doulcement exprimez, Mil' doulx baisers, doulcement imprimez, Sont les tormens où ma foy persevere. XXXIV Après avoir d'un bras victorieux Domté l'effort des superbes courages, Aucuns jadis bastirent haulx ouvrages, Pour se venger du temps injurieux. Autres craignans leurs actes glorieux Assujetir à flammes, et orages, Firent ecriz, qui malgré telz outrages Ont faict leurs noms voler jusques aux cieulx. Maintz au jourdhuy en signe de victoire Pendent au temple armes bien etophées, Mais je ne veulx acquerir telle gloire. Avoir esté par vous vaincu et pris, C'est mon laurier, mon triomphe, et mon prix, Qui ma depouille egale à leurs trophées. XXXV Me soit amour ou rude, ou favorable, Ou hault, ou bas me pousse la fortune, Tout ce, qu'au coeur je sen' pour l'amour d'une, Jusq'à la mort, et plus, sera durable. Je suis le roc de foy non variable, Que vent, que mer, que le ciel importune, Et toutesfois adverse, ou oportune Soit la saison; il demeure imployable. Plus tost voudra le diamant apprendre A s'amolir de son bon gré, ou prendre Soubz un burin de plom diverse forme, Que par nouveau ou bonheur, ou malheur, Mon coeur, où est de vostre grand' valeur Le vray protraict, en autre se transforme. XXXVI L'unic oiseau (miracle emerveillable) Par feu se tue, ennuyé de sa vie: Puis quand son ame est par flammes ravie, Des cendres naist un autre à luy semblable. Et moy qui suis l'unique miserable, Faché de vivre une flamme ay suyvie, Dont conviendra bien tost, que je devie, Si par pitié ne m'etes secourable. O grand' doulceur! ô bonté souveraine! Si tu ne veulx dure, et inhumaine estre Soubz ceste face angelique et seraine, Puis qu'ay pour toy du Phenix le semblant, Fay qu'en tous poinctz je luy soy' resemblant, Tu me feras de moymesme renaistre. XXXVII Celle qui tient par sa fiere beauté. Les Dieux en feu, en glace, aise, et martire, L'oeil impiteux soudain de moy retire, Quand je me plain' à sa grand' cruauté. Si je la suy', ell' fuit d'autre couté; Si je me deulx, mes larmes la font rire, Et si je veulx ou parler ou ecrire, D'elle jamais ne puis estre ecouté. Mais (ô moy sot!) de quoy me doy-je plaindre, Fors du desir, qui par trop hault ataindre, Me porte au lieu, où il brusle ses aesles? Puis moy tumbé, Amour, qui ne permet Finir mon dueil, soudain les luy remet, Renouvelant mes cheutes eternelles. XXXVIII Sacrée, saincte et celeste figure, Pour qui du ciel l'admirable, et hault temple Semble courbé, afin qu'en toy contemple Tout ce, que peult son industrie et cure: Si de tes yeulx les beaux raiz d'avanture Daignent mon coeur echaufer, il me semble Qu'en moy soudain un feu divin s'assemble, Qui mue, altere, et ravist ma nature. Et si mon oeil ose se hazarder A contempler une beauté si grande, Un Ange adonq' me semble regarder. Lors te faisant d'ame et de corps offrande Ne puis le coeur idolatre garder, Qu'il ne t'adore, et ses veux ne te rande. XXXIX Plus ferme foy ne fut onques jurée A nouveau prince, ô ma seule princesse! Que mon amour, qui vous sera sans cesse Contre le temps et la mort asseurée. De fosse creuse, ou de tour bien murée N'a point besoing de ma foy la fortresse, Dont je vous fy' dame, roine, et maistresse, Pour ce qu'ell' est d'eternelle durée. Thesor ne peult sur elle estre vainqueur, Un si vil prix n'aquiert un gentil coeur: Non point faveur, ou grandeur de lignage, Qui eblouist les yeulx du populaire, Non la beauté, qui un leger courage Peult emouvoir, tant que vous, me peult plaire. XL Si des saincts yeulx que je vois adorant, Vient mon ardeur, si les miens d'heure en heure, Par le degout des larmes, que je pleure, Donnent vigueur à mon feu devorant, Si mon esprit vif dehors, et mourant Dedans le cloz de sa propre demeure, Vous contemplant, permet bien que je meure, Pour estre en vous; plus qu'en moy, demeurant, Bien est le mal et violent, et fort, Dont la doulceur coulpable de ma mort Me faict aveugle à mon prochain dommage. Cruel tyran de la serve pensée, De ce loyer est donq' recompensée L'ame qui faict à son seigneur hommage. XLI Je suis semblable au marinier timide; Qui voyant l'air çà et là se troubler, La mer ses flotz ecumeux redoubler, Sa nef gemir soubz ceste force humide, D'art, d'industrie, et d'esperance vide, Pense le ciel, et la mer s'assembler, Se met à plaindre, à crier, à trembler, Et de ses voeux les Dieux enrichir cuyde. Le nocher suis, mes pensers sont la mer, Soupirs, et pleurs sont les ventz et l'orage, Vous ma Déesse etes ma clere etoile, Que seule doy', veux, et puis reclamer, Pour asseurer la nef de mon courage, Et eclersir tout ce tenebreux voile. XLII Les chaulx soupirs de ma flamme incongnue Ne sont soupirs, et telz ne les veulx dire, Mais bien un vent: car tant plus je soupire, Moins de mon feu la chaleur diminue. Ma vie en est toutesfois soutenue, Lors que par eulx de l'ardeur je respire, Ma peine aussi par eulx mesmes empire, Veu que ma flamme en est entretenue. Tout cela vient de l'Amour, qui enflamme Mon estommac d'une eternelle flamme, Et puis l'evente au tour de luy volant. O petit Dieu, qui terre, et ciel allumes! Par quel miracle en feu si violant Tiens-tu mon coeur, et point ne le consumes? XLIII Penser volage, et leger comme vent, Qui or' au ciel, or' en mer, or' en terre En un moment cours, et recours grand erre, Voire au sejour des ombres bien souvent. Et quelque part que voises t'eslevant, Ou rabaissant, celle qui me faict guerre, Celle beauté tousjours devant toy erre, Et tu la vas d'un leger pié suyvant. Pourquoy suis-tu (ô penser trop peu sage!) Ce qui te nuist? pourquoy vas-tu sans guide, Par ce chemin plein d'erreur variable? Si de parler au moins eusses l'usage, Tu me rendrois de tant de peines vide, Toy en repos, et elle pitoyable. XLIV Au goust de l'eau la fievre se rappaise, Puis s'evertue au cours, qui sembloit lent: Amour aussi m'est humble, et violent, Quand le coral de voz levres je baise. L'eau goute à goute anime la fournaize D'un feu couvert le plus etincelant: L'ardent desir, que mon coeur va celant, Par voz baisers se faict plus chault que braize. D'un grand traict d'eau, qui freschement distile, Souvent la fievre est etainte, Madame. L'onde à grand flot rent la flamme inutile. Mais, ô baisers, delices de mon ame! Vous ne pouriez, et fussiez vous cent mile, Guerir ma fievre, ou eteindre ma flamme. XLV Ores qu'en l'air le grand Dieu du tonnerre Se rue au seing de son epouse amée, Et que de fleurs la nature semée A faict le ciel amoureux de la terre. Or' que des ventz le gouverneur desserre Le doux Zephire, et la forest armée Voit par l'épaiz de sa neuve ramée Maint libre oiseau, qui de tous coutez erre: Je vois faisant un cry non entendu Entre les fleurs du sang amoureux nées, Pasle, dessoubz l'arbre pasle etendu: Et de son fruict amer me repaissant, Aux plus beaux jours de mes verdes années Un triste hiver sen' en moy renaissant. XLVI Lequel des Dieux fera que je ne sente L'heureux malheur de l'espoir qui m'attire, Si le plaisir, suject de mon martire, Fuyant mes yeulx à mon coeur se presente? Quel est le fruict de l'incertaine attente, Ou sans profit si longuement j'aspire? Quel est le bien, pour qui tant je soupire? Quel est le gaing du mal qui me contente? Qui guerira la playe de mon coeur? Qui tarira de mes larmes la source? Qui abatra le vent de mes soupirs? Montre le moy, ô celeste vainqueur! Qui a finy le terme de ma course Au ciel, où est le but de mes desirs. XLVII Le doulx sommeil paix, et plaisir m'ordonne, Et le reveil guerre, et douleur m'aporte: Le faulx me plaist, le vray me deconforte: Le jour tout mal, la nuit tout bien me donne. S'il est ainsi, soit en toute personne La verité ensevelie, et morte. O animaulx de plus heureuse sorte, Dont l'oeil six mois le dormir n'abandonne! Que le sommeil à la mort soit semblant, Qu le veiller de vie ait le semblant, Je ne le dy, et le croy' moins encores. Ou s'il est vray, puis que le jour me nuist Plus que la mort, ô mort, veilles donq' ores Clore mes yeulx d'une eternelle nuit. XLVIII Pere Ocean, commencement des choses, Des Dieux marins le sceptre vertueux, Qui maint ruisseau, et fleuve impetueux En ton seing large enfermes, et composes: Tu ne sens point, quand moins tu te reposes, Plus s'irriter de flotz tempestueux Contre tes bords; qu'en mon coeur fluctueux Je sen' de ventz, et tempestes encloses. Helas reçoy mes chaudes larmes donques En ton liquide: eteins leur feu, si onques Tu as senty d'amour quelque scintile, Et si tes eaux peuvent le feu eteindre, Qui rend la foudre, et trident inutile, Et qui se faict jusques aux enfers creindre. XLIX Sacré rameau, de celeste presage, Rameau, par qui la colombe envoyée, Au demeurant de la terre noyée Porta jadis un si joyeux message. Heureux rameau, soubz qui gist à l'ombrage La doulce paix icy tant desirée, Alors que Mars, et la Discorde irée Ont tout remply de feu, de sang, de rage: S'il est ainsi que par les sainctz escriptz Sois tant loué, helas! reçoy mes criz, O mon seul bien! ô mon espoir en terre! Qui seulement ne me temoignes ores Paix, et beautemps: mais toymesmes encores Me peulx sauver de naufrage et de guerre. L Si mes pensers vous estoient tous ouvers, Si de parler mon coeur avoit l'usaige, Si ma constance estoit peinte au visaige, Si mes ennuiz vous estoient decouvers, Si les soupirs, si les pleurs, si les vers Montroient au vif une amoureuse raige, Lors je pourroy' flechir vostre couraige, Voire à pitié mouvoir tout l'univers. Adoncq' Amour seul tesmoing de ma peine Vous pouroit estre une preuve certaine De ma fidele, et serve loyaulté, Qui d'aussi loing devant les autres passe, Que le parfaict de vostre belle face Hausse le chef sur toute aultre beaulté. LI O toy, à qui a été ottroyé Voir cete flamme ardent, qui s'entretient En l'estommac du Geant, qui soutient Un mont de feu sur son doz foudroyé. Et cetuy là, qui l'oyzeau dedié Au Dieu vangeur, qui la foudre en main tient, Paist d'un poumon, qui tousjours luy revient, Au froid sommet de Caucase lié: Je te supply' imaginer encore Ce qui mon coeur brusle, englace, et devore, Sans me donner loysir de respirer. Lors me diras, voyant ma peine telle, Tu sera d'exemple, à qui ose aspirer Trop hardiment à chose non mortelle. LII Mere d'Amour, et fille de la mer, Du cercle tiers lumiere souverene, Qui ciel, et terre, et champs semez d'arene Peuz jusq'au fond des ondes enflammer. Toy, qui le doulx mesles avec l'amer, Quand ce beau riz, qui le ciel rasserene, De tous les Dieux le plus cruel refrene, Et le contrainct ton aide reclamer, Dont luy tout plein de ce tant doulx venin Entre tes bras paist son oeil jà benin En ta divine, et celeste beauté: Te plaise (helas) Déesse, à ma priere, Flechir un peu ceste mienne guerriere, Qui a trop plus, que Mars, de cruauté. LIII Voyant au ciel tant de flambeaux ardens, Je dy souvent, ô beauté non pareille! Si le dehors est si plain de merveille, Combien parfaict doit estre le dedens? Si tes beaux yeulx traictz, et flammes dardans Luysent sur moy, mon ame se reveille Au paradis, que ta bouche vermeille Ouvre aux espritz, qui te sont regardans. Mais quand je sen' soubz ta doulce beauté L'horrible enfer de ta grand' cruauté, Ce qui est beau me semble estre cruel. Mesme le ciel, qui tant me souloit rire, Me faict douter si plaisant je doy' dire Son beau sejour, qui est perpetuel. LIV Or' que la nuit son char etoilé guide Qui le silence et le sommeil rameine, Me plaist lascher, pour desaigrir ma peine, Aux pleurs, aux criz et aux soupirs la bride. O ciel! ô terre! ô element liquide! O ventz! ô bois! rochiers, monteigne et plaine, Tout lieu desert, tout rivage et fonteine, Tout lieu remply et tout espace vide! O demyz Dieux! ô vous, nymphes des bois! Nymphes des eaux, tous animaux divers, Si onq' avez senty quelque amitié, Veillez piteux ouyr ma triste voix, Puis que ma foy, mon amour, et mes vers N'ont sceu trouver en Madame pitié. LV O foible esprit, chargé de tant de peines, Que ne veulx-tu soubz la terre descendre? O coeur ardent; que n'es-tu mis en cendre? O tristes yeulx, que n'estes-vous fonteines? O bien douteux! ô peines trop certaines! O doulx sçavoir, trop amer à comprendre O Dieu qui fais que tant j'ose entreprendre, Pourquoy rends-tu mes entreprises vaines? O jeune archer, archer qui n'as point d'yeulx, Pourquoy si droict as-tu pris ta visée? O vif flambeau; qui embrases les Dieux, Pourquoy as-tu ma froideur attisée? O face d'ange! ô coeur de pierre dure! Regarde au moins le torment, que j'endure. LVI Amour voulant hausser le chef vainqueur Dessus la crainte à la noire sequelle, Mist l'esperance, et sa bande avec' elle, Sa bande blanche au plus fort de mon coeur. Amour est fort, mais foible est la vigueur De l'esperance, et la tourbe cruelle A ceinct le lieu d'horreur perpetuelle, Le foudroyant du canon de rigueur. Mais repoussez l'effort de la gent noire, Vous, qui tenez le sort de la victoire, N'avez-vous point de voz subjects emoy? Si vous souffrez que cete prise advienne, Vous y aurez plus grand' perte, que moy, Veu que la place est plus vostre, que mienne. LVII Qui a nombré, quand l'astre, qui plus luit, Jà le milieu du bas cercle environne, Tous ces beaux feux, qui font une couronne Aux noirs cheveux de la plus clere nuit, Et qui a sceu combien de fleurs produit Le verd printemps, combien de fruictz l'autonne, Et les thesors, que l'Inde riche donne Au marinier, qu'avarice conduit. Qui a conté les etincelles vives D'Aetne, ou Vesuve, et les flotz qui en mer Hurtent le front des ecumeuses rives: Celuy encor' d'une, qui tout excelle, Peult les vertuz, et beautez estimer, Et les tormens que j'ay pour l'amour d'elle. LVIII Cet' humeur vient de mon oeil, qui adore Ton sainct protraict, seul Dieu de mon soucy, De mon cueur part maint soupir adoucy, De tes yeulx sort le feu qui me devore. Donques le prix de celuy qui t'honnore, Est-ce la mort, et le marbre endurcy? O pleurs ingratz! ingratz soupirs aussi, Mon feu, ma mort, et ta rigueur encore. De mon esprit les aesles sont guidées Jusques au seing des plus haultes Idées Idolatrant ta celeste beaulté. O doulx pleurer! ô doulx soupirs cuisans! O doulce ardeur de deux soleilz luisans! O doulce mort! ô doulce cruaulté! LIX Moy, que l'amour a faict plus d'un Lëandre, De cest oyseau prendray le blanc pennaige, Qui en chantant plaingt la fin de son aage Aux bordz herbuz du recourbé Mëandre. Dessoubz mes chantz voudront (possible) apprendre Maint bois sacré, et maint antre sauvage, Non gueres loin de ce fameux rivage, Où Meine va dedans Loyre se rendre. Puis descendant en la saincte forest, Où maint amant à l'umbrage encor' est, Iray chanter au bord oblivieux, D'où arrachant vostre bruit non pareil, De revoler icy hault envieux, Luy feray voir l'un et l'autre soleil. LX Divin Ronsard, qui de l'arc à sept cordes Tiras premier au but de la memoire Les traictz aelez de la Françoise gloire, Que sur ton luc haultement tu accordes. Fameux harpeur, et prince de noz odes, Laisse ton Loir haultain de ta victoire, Et vien sonner au rivage de Loire De tes chansons les plus nouvelles modes. Enfonce l'arc du vieil Thebain archer, Où nul que toy ne sceut onq' encocher Des doctes Soeurs les sajettes divines. Porte pour moy parmy le ciel des Gaulles Le sainct honneur des nymphes Angevines, Trop pesant faix pour mes foibles epaules. LXI Allez, mes vers, portez dessus vos aeles Les sainctz rameaux de ma plante divine, Seul ornement de la terre Angevine, Et de mon coeur les vives etincelles. De vostre vol les bornes seront telles, Que dès l'aurore, où le Soleil decline, Je voy desjà le monde, qui s'incline A la beauté des beautez immortelles. Si quelqu'un né soubs amoureuse etoile Daigne eclersir l'obscur de vostre voile, Priez, qu'Amour luy soit moins rigoreux: Mais s'il ne veult ou ne peult concevoir Ce que je sen', souhaitez luy de voir L'heureux object, qui m'a faict malheureux. LXII Qui voudra voir le plus precieux arbre, Que l'orient ou le midy avoüe, Vienne, où mon fleuve en ses ondes se joüe: Il y verra l'or, l'ivoire, et le marbre. Il y verra les perles, le cinabre Et le cristal: et dira que je loüe Un digne object de Florence, et Mantoue, De Smyrne encor', de Thebes, et Calabre. Encor' dira que la Touvre, et la Seine, Avec' la Saone arriveroient à peine A la moitié d'un si divin ouvrage: Ne cetuy là qui naguere a faict lire En lettres d'or gravé sur son rivage Le vieil honneur de l'une et l'autre lire. LXIII Ma plus grand' force estoit retraicte au coeur, Et contre Amour faisoit plus de deffence, Quand ce cruel, pour venger telle offence, Feut par mes yeulx de ma vertu vainqueur. Lors de ses traictz ne sentoy' la rigueur, Lors je n'avoy' de son feu congnoissance, Lors ne cuidoy' que sa haulte puissance Sur ma foiblesse eust aucune vigueur. Mais, ô le fruict de ma belle entreprise! Il a choisi pour gaing de ma victoire Au plus hault ciel la beauté, qui me tue: Là, fault chercher le bien que tant je prise, Faisant à tous par mon malheur notoire Que l'homme en vain contre Dieu s'evertue. LXIV Comme jadis l'ame de l'univers Enamourée en sa beaulté profonde, Pour façonner cete grand' forme ronde, Et l'enrichir de ses thesors divers, Courbant sur nous son temple aux yeulx ouvers, Separa l'air, le feu, la terre, et l'onde, Et pour tirer les semences du monde Sonda le creux des abismes couvers: Non autrement ô l'ame de ma vie! Tu feus à toy par toymesme ravie, Te voyant peinte en mon affection. Lors ton regard d'un accord plus humain Lia mes sens, où Amour de sa main Forma le rond de ta perfection. LXV Ces cheveux d'or, ce front de marbre, et celle Bouche d'oeillez, et de liz toute pleine, Ces doulx soupirs, cet' odorante haleine, Et de ces yeulx l'une et l'autre etincelle, Ce chant divin, qui les ames rapelle, Ce chaste ris, enchanteur de ma peine, Ce corps, ce tout, bref, cete plus qu'humeine Doulce beauté si cruellement belle, Ce port humain, cete grace gentile, Ce vif esprit, et ce doulx grave stile, Ce hault penser, cet' honneste silence, Ce sont les haims, les appaz, et l'amorse, Les traictz, les rez, qui ma debile force Ont captivé d'une humble violence. LXVI Pour mettre en vous sa plus grande beauté, Le ciel ouvrit ses plus riches thesors: Amour choisit de ses traictz les plus fors, Pour me tirer sa plus grand' cruauté. Les Astres n'ont de luire liberté, Quand le Soleil ses rayons met dehors: Où apparoist votre celeste corps, La beauté mesme y perdroit sa clerté. Si le torment de mes affections Croist à l'égal de voz perfections, Et si en vous plus qu'en moy je demeure, Pourquoy n'as-tu, ô fiere destinée! Rompu le fil de ma vie obstinée? Je ne croy point que de douleur on meure. LXVII Sus, chaulx soupirs, allez à ce froid coeur, Rompez ce glaz, qui ma poitrine enflamme: Et vous, mes yeulx, deux tesmoings de ma flamme, Faictes pluvoir une triste liqueur. Allez pensers, flechir cete rigueur, Engravez moy au marbre de cete ame: Et vous, mes vers, criez devant Madame, Mort, ou mercy soit fin de ma langueur. Dictes comment ces tenailles d'yvoire Pour animer l'immortel de sa gloire Ont arraché mon esprit de sa place, Et que mon coeur rien qu'elle ne respire. O bien heureux qui void sa belle face! O plus heureux qui pour elle soupire! LXVIII Que n'es-tu las (mon desir) de tant suyvre Celle qui est tant gaillarde à la fuite? Ne la vois-tu devant ma lente suite Des laqs d'amour voler franche, et delivre? Ce faulx espoir, dont la doulceur m'enyvre, Tout en un poinct m'arreste, et puis m'incite, Me pousse en hault, et puis me precipite, Me faict mourir, et puis me faict revivre. Ainsi courant de sommez en sommez Avec' Amour, je ne pense jamais, Fol desir mien, à te haulser la bride. Bien m'as-tu donq' mis en proye au danger, Si je ne puis à mon gré te ranger, Et si j'ay pris un aveugle pour guide. LXIX L'enfant cruel de sa main la plus forte M'ouvrit le flanc, qui est le plus debile, Plantant au roc de mon coeur immobile Le sainct rameau, qu'en mon ame je porte. Toute vertu, tout honneur, toute sorte De bonne grace, et de façon gentile Sont pour racine à la plante fertile Dont la haulteur jusq'au ciel me transporte. L'eau de mes yeulx, et la vive chaleur De mes soupirs en vigueur la maintiennent: Son pasle teinct ressemble à ma couleur. La, mes ecriz fueille seiche deviennent: Mon vain espoir y est tousjours en fleur, Et mes ennuiz sont les fruictz, qui en viennent. LXX Cent mile fois, et en cent mile lieux Vous rencontrant, ô ma doulce guerriere! Le pié tremblant me retire en arriere Pour avoir paix avecques voz beaulx yeulx. Mais je ne puis, et ne pouroient les Dieux Frener le cours de ma volonté fiere. Si je le puis, la superbe riviere Fera le sien monter jusques aux cieulx. Que te sert donq' eloingner le vainqueur, O toy mon oeil! si au milieu du coeur Je sen' le fer, dont il fault que je meure? Ainsi le cerf par la plaine elancé Evite l'arce meurtrier, qui l'a blessé, Mais non le traict, qui tousjours luy demeure. LXXI Le crespe honneur de cet or blondissant Sur cet argent uny de tous coutez, Sur deux soleilz deux petiz arcz voutez, Deux petiz brins de coral rougissant, Ce cler vermeil, ce vermeil unissant Oeillez et lyz freschement enfantez, Ces deux beaux rancz de perles, bien plantez, Et tout ce rond en deux pars finissant, Ce val d'albastre, et ces coutaux d'ivoire, Qui vont ainsi comme les flotz de Loire Au lent soupir d'un Zephire adoulci, C'est le moins beau des beautez de Madame, Mieulx engravée au marbre de mon ame, Que sur mon front n'en est peinct le soucy. LXXII Ce voile blanc, que vous m'avez donné, Je le compare à ma foy nette, et franche: L'antique foy portoit la robe blanche, Mon coeur tout blanc est pour vous ordonné. Son beau caré d'ouvrage environné, Seul ornement et thesor de ma manche, Pour vostre nom, porte l'heureuse branche De l'arbre sainct dont je suis couronné. Mile couleurs par l'aiguille y sont jointes, Amour a faict en mon coeur mile pointes. Là, sont encor' sans fruict bien mile fleurs. O voile heureux, combien tu es utile Pour essuyer l'oeil, qui en vain distile Du fond du coeur mile ruisseaux de pleurs! LXXIII Le beau cristal des sainctz yeulx de Madame Entre les lyz et roses degoutoit, Et ce pendant Amour, qui le goutoit, En arrousa le jardin de mon ame. Au soupirer, qui les marbres entame, Le ciel pleurant, et triste se voûtoit, Et le Soleil, qui pleindre l'ecoutoit, S'osta du chef les rayons de sa flâme. Les ventz brusloient d'une chaste amitié, L'air, qui au tour s'enflammoit de pitié, En fist pluvoir une triste rousée, Mes yeulx estoient deux fonteines de pleurs, La terre adonq' qui en fut arrousée, En fist sortir mile amoureuses fleurs. LXXIV Si le pinceau pouvoit montrer aux yeulx Ce que le ciel, les Dieux, et la Nature Ont peint en vous, plus vivante peinture Ne virent onq' de Grece les ayeulx. Toy donq' amant, dont l'oeil trop curieux Prent seulement des beautez nouriture, Fiche ta veue en cete protraiture, Dont la beauté plairoit aux plus beaux Dieux. Mais si la vive, et immortelle image Ne te deplaist, seule qui le dommage De maladie ou du temps ne doit craindre: Voy ses ecriz, oy son divin sçavoir, Qui mieulx au vif l'esprit te fera voir, Que le visage Appelle n'eust sçeu peindre. LXXV Nimphes, meslez vos plus vermeilles roses Parmy les lyz qui sont plus blanchissans, Et les oeillez qui sont plus rougissans, Parmy les fleurs plus freschement decloses. De tout cela, et des plus belles choses Que vous ayez en voz prez verdissans, Faictes bouquez, et chappeaux florissans, Or' que des champs les beautez sont encloses. Et toy, qui fais du monde le grand tour, Bien que tu n'ay's au taureau faict retour, En mile fleurs et mil', et mil' encore Peins mes ennuiz, et qu'on y puisse lire Le nom qu'Anjou doit sur tout autre elire, Pour decorer celle qui le decore. LXXVI Quand la fureur, qui bat les grandz coupeaux, Hors de mon coeur l'Olive arachera, Avec le chien le loup se couchera, Fidele garde aux timides troupeaux. Le ciel, qui void avec tant de flambeaux, Le violent de son cours cessera, Le feu sans chault et sans clerté sera, Obscur le ront des deux astres plus beaux. Tous animaulx changeront de sejour L'un avec' l'autre, et au plus cler du jour Ressemblera la nuit humide et sombre, Des prez seront semblables les couleurs, La mer sans eau, et les forestz sans ombre, Et sans odeur les roses, et les fleurs. LXXVII O fleuve heureux, qui as sur ton rivage De mon amer la tant doulce racine, De ma douleur la seule medicine, Et de ma soif le desiré bruvage! O roc feutré d'un verd tapy sauvage! O de mes vers la source cabaline! O belles fleurs! ô liqueur cristaline! Plaisirs de l'oeil, qui me tient en servage. Je ne suis pas sur vostre aise envieux, Mais si j'avoy' pitoyables les Dieux, Puis que le ciel de mon bien vous honnore, Vous sentiriez aussi ma flamme vive, Ou comme vous, je seroy' fleuve et rive, Roc, source, fleur, et ruisselet encore. LXXVIII La Canicule, au plus chault de sa rage Ne faict trouver la fresche onde si belle, Ny l'arbrisseau si doulcement appelle Le voyageur au fraiz de son ombrage: La santé n'est de si joyeulx presage Au lent retour de sa clerté nouvelle, Que le plaisir en moy se renouvelle, Quand j'apperçoy l'angelique visage. Soit qu'en riant ses levres coralines Montrent deux rancz de perles cristalines, Soit qu'elle parle, ou danse, ou bâle, ou chante, Soit que sa voix divinement accorde Avec' le son de la parlante chorde, Tous mes ennuiz doulcement elle enchante. LXXIX Du ciel descend tout celeste pouvoir, Pour decorer cet'ame bien heureuse, Qui dessus toy ma terre plantureuse, Comme un Phenix faict ses aesles mouvoir. Le Dieu de Loire enflammé de la voir Ard jusq'au fond de son oncle plus creuse. O grand' beauté, ô puissance amoureuse, Qui faict aux eaux nouveau feu concevoir! S'elle est à rive, il semble que les fleuves Tardent leurs cours: s'elle erre par les bois, Les chesnes vieulx en prennent robes neufves. Le ciel courbé se mire dans ses yeulx: Echo respond à sa divine voix, Qui faict mourir les hommes, et les Dieux. LXXX Toy, qui courant à voile haulte, et pleine, Sage, ruzé, et bienheureux nocher, Loing du destroict, du pyrate, et rocher, Voles hardy où le desir te meine, Ne crain pourtant, oyant ma souveréne, Caler la voile, ou les ancres lâcher. Sa doulce voix ne te poura fâcher, Voix angelique, et non d'une Seréne. Si tu la vois, tu verras le soleil Du beau visage, à cetuy là pareil, Que l'Ocëan de ses longs braz enserre. O mile fois le bien aimé des Dieux! Qui sans mourir, et sans voler aux cieulx, Peult contempler le paradis en terre! LXXXI Celle qui tient l'aele de mon desir, Par un seul ris achemine ma trace Au paradis de sa divine grace, Divin sejour du Dieu de mon plaisir. Là les amours volent tout à loisir, Là est l'honneur, engravé sus sa face, Là les vertus, ornement de sa race, Là les beautez, qu'au ciel on peult choisir. Mais si d'un oeil foudroyant elle tire Dessus mon chef quelque traict de son ire, J'abisme au fond de l'eternelle nuit. Là n'est ma soif aux ondes perissante, Là mon espoir et se fuit et se suit, Là meurt sans fin ma peine renaissante. LXXXII Vous, qui aux bois, aux fleuves, aux campaignes, A cri, à cor, et à course hative Suyvez des cerfz la trace fugitive, Avec' Diane, et les Nymphes compaignes, Et toy ô Dieu! qui mon rivage baignes, As-tu point veu une Nymphe craintive, Qui va menant ma liberté captive Par les sommez des plus haultes montaignes? Helas enfans! si le sort malheureux Vous monstre à nu sa cruelle beauté, Que telle ardeur longuement ne vous tienne. Trop fut celuy chasseur avantureux, Qui de ses chiens sentit la cruauté, Pour avoir veu la chaste Cyntienne. LXXXIII Déjà la nuit en son parc amassoit Un grand troupeau d'etoiles vagabondes, Et pour entrer aux cavernes profondes Fuyant le jour, ses noirs chevaulx chassoit. Dejà le ciel aux Indes rougissoit, Et l'Aulbe encor' de ses tresses tant blondes Faisant gresler mile perlettes rondes, De ses thesors les prez enrichissoit. Quand d'occident, comme une etoile vive, Je vy sortir dessus ta verde rive O fleuve mien! une Nymphe en rient. Alors voyant cete nouvelle Aurore, Le jour honteux d'un double teint colore Et l'Angevin, et l'Indique orient. LXXXIV Seul, et pensif par la deserte plaine Resvant au bien qui me faict doloreux, Les longs baisers des collombs amoureux Par leur plaisir firent croitre ma peine. Heureux oiseaux, que vostre vie est pleine De grand' doulceur! ô baisers savoureux! O moy deux fois, et trois fois malheureux, Qui n'ay plaisir que d'esperance vaine! Voyant encor' sur les bords de mon fleuve Du sep lascif les longs embrassements, De mes vieulx maulx je fy' nouvelle epreuve. Suis-je donq' veuf de mes sacrez rameaux? O vigne heureuse! heureux enlacements! O bord heureux! ô bien heureux ormeaux! LXXXV Parmy les fleurs ce faulx Amour tendit Une ré d'or legerement coulante, Soubs les rameaux d'une divine Plante, Où de pié coy ce cruel m'atendit. Bien me sembla, que quelque voix me dît, Haste les paz de ta course trop lente: Quand une main doulcement violente Serrant la corde à terre m'etendit. Lors je fu' pris: et ne me prenoy' garde Qu'en mile noeuds lié je me regarde En la prison d'une beauté celeste. Là est ma foy, gëolier nuit et jour. O doulce chartre! ô bienheureux sejour! Qui m'a rendu la liberté moleste. LXXXVI Pres d'un boccage, au milieu d'un beau pré, Où d'un ruisseau la frescheur tousjours dure, Je te feray un autel de verdure De miles fleurs tout au tour diapré. Là je pendray en un tableau sacré A ton sainct nom, une riche peincture, Où je feray de vers une ceinture, De mile vers, s'ilz te viennent à gré. Soupire donq' de ta plus doulce haleine, Me decouvrant sur ce col de porphire Ces laqs dorez coupables de ma peine. Ainsi, des vens te soit donné l'empire, Ainsi ta Flore, ô bienheureux Zephire! Te soit tousjours, et tousjours plus humaine. LXXXVII Vent doulx souflant, vent des vens souverain, Qui voletant d'aeles bien empanées Fais respirer de souëves halenées Ta doulce Flore au visage serain, Pren de mes mains ce vase, qui est plein De mile fleurs avec' l'Aurore nées, Et mil' encor' à toy seul destinées, Pour t'en couvrir et le front, et le seing. Encependant, au thesor de ces rives Je pilleray ces emeraudes vives, Ces beaux rubiz, ces perles, et saphirs, Pour mettre en l'or des tresses vagabondes, Qui çà et là folastrent en leurs ondes, Grosses du vent de tes plus doulx soupirs. LXXXVIII Si longue foy peult meriter merci, J'auray le gaing de ma perte passée, Si mon destin toute ardeur n'a chassée Du beau Soleil, dont je suis eclerci. Amour, qui fut longuement endurci, Ores piteux à mon ame offensée, A mis les yeulx au creux de ma pensée, Cler à luy seul, à tout autre obscurci. La forest prent sa verde robe neufve, La terre aussi, qui naguere etoit veufve, Promet de fruictz une accroissance pleine. Or cesse donq' l'hiver de mes douleurs, Et vous plaisirs, naissez avec' les fleurs Au beau Soleil, qui mon printemps rameine. LXXXIX Zephire soufle, et sa Dame raméne Les belles fleurs, dont la terre est couverte. La forest neufve oit sur sa teste verte Progne gemir, et pleindre Philomene. Le ciel trompeur, qui le front rasserene, De ses thesors nous tient la porte ouverte, Et pour tirer un gaing de nostre perte, De nouveaux fruictz la Nature a faict pleine. Tous animaulx, qui cheminent et noüent, Qui vont glissant, et qui par l'air se joüent, Sentent le feu, et je suis le feu mesme. Vous seulement osez faire la guerre Contre celuy dont la puissance extreme Domte le ciel, l'air, la mer, et la terre. XC Toy, qui fis voir la lumiere incongnue Au chaste filz du jaloux inhumain, Quand tu pillas d'une trop docte main La proye en vain de Pluton retenue: L'horrible Dieu, qui tonne sur la nue, Meu justement pour son frere germain, Darda les traictz vangeurs du sort humain, Te foudroyant, de sa flamme congneue. La moy chetif! qui l'oblivieux bord, Malgré l'Enfer, Acheron, et son port, Ay depouillé de sa plus riche proye! Celle que j'ay faict compaigne des Dieux, Me bat, me poingt, me brusle, me foudroye Par les doulx traictz qui sortent de ses yeulx. XCI Rendez à l'or cete couleur, qui dore Ces blonds cheveux, rendez mil' autres choses: A l'orient tant de perles encloses, Et au Soleil ces beaux yeulx, que j'adore. Rendez ces mains au blanc yvoire encore, Ce seing au marbre, et ces levres aux roses, Ces doulx soupirs aux fleurettes decloses, Et ce beau teint à la vermeille Aurore. Rendez aussi à l'Amour tous ses traictz, Et à Venus ses graces, et attraictz: Rendez aux cieulx leur celeste harmonie. Rendez encor' ce doulx nom à son arbre, Ou aux rochers rendez ce coeur de marbre, Et aux lions cet' humble felonnie. XCII Ce bref espoir, qui ma tristesse alonge, Traitre à moy seul, et fidele à Madame, Bien mile fois a promis à mon ame L'heureuse fin du soucy qui la ronge. Mais quand je voy' sa promesse estre un songe, Je le maudy', je le hay', je le blâme: Puis tout soudain je l'invoque et reclame, Me repaissant de sa doulce mensonge. Plus d'une fois de moy je l'ay chassé: Mais ce cruel, qui n'est jamais lassé De mon malheur, à voz yeulx se va rendre. Là faict sa plainte: et vous, qui jours et nuitz Avecques luy riez de mes ennuiz, D'un seul regard le me faictes reprendre. XCIII Ores je chante, et ores je lamente, Si l'un me plaist, l'autre me plaist aussi, Qui ne m'areste à l'effect du souci, Mais à l'object de ce qui me tormente. Soit bien, ou mal, desespoir ou attente, Soit que je brusle ou que je soy' transi, Ce m'est plaisir de demeurer ainsi: Egalement de tout je me contente. Madame donc, Amour, ma destinée, Ne changent point de rigueur obstinée, Ou hault, ou bas la Fortune me pousse. Soit que je vive, ou bien soit que je meure, Le plus heureux des hommes je demeure, Tant mon amer a la racine doulce. XCIV Quand vos beaux yeulx Amour en terre incline, Et voz espriz en un soupir assemble Avec ses mains, et puis les desassemble D'une voix clere, angelique, et divine, Alors de moy une doulce rapine Se faict en moy: je me pers, il me semble Que le penser, et le vouloir on m'emble Avec le coeur, du fond de la poitrine. Mais ce doulx bruit, dont les divins accens Ont occupé la porte de mes sens, Retient le cours de mon ame ravie. Voila comment sur le mestier humain Non les trois Soeurs, mais Amour de sa main Tist, et retist la toile de ma vie. XCV Dieu qui reçois en ton giron humide Les deux ruisseaux de mes yeulx larmoyans, Qui en tes eaux sans cesse tournoyans Enflent le cours de ta course liquide, Quand fut-ce, ô Dieu! qu'en la carriere vide De ton beau ciel, ces cheveux ondoyans, Comme tes flotz au vent s'ebanoyans, Deçà delà voguoient à pleine bride? Ce fut alors, que cent Nymphes captives Entre tes braz, sortirent sur leurs rives, Laissant le creux de ta blonde maison. Ce fut alors que les Dieux et l'année Firent sur toy, ma terre fortunée, Renaistre l'or de l'antique saison. XCVI Ny par les bois les Driades courantes, Ny par les champs les fiers scadrons armez, Ny par les flotz les grands vaisseaux ramez, Ny sur les fleurs les abeilles errantes, Ny des forestz les tresses verdoyantes, Ny des oiseaux les corps bien emplumez, Ny de la nuit les flambeaux allumez, Ny des rochers les traces ondoyantes, Ny les piliers des sainctz temples dorez, Ny les palais de marbre elabourez, Ny l'or encor', ny la perle tant clere, Ny tout le beau que possedent les cieulx, Ny le plaisir pouroit plaire à mes yeulx, Ne voyant point le Soleil, qui m'eclere. XCVII Qui a peu voir la matinale rose D'une liqueur celeste emmïellée, Quand sa rougeur de blanc entremeslée Sur le naïf de sa branche repose: Il aura veu incliner toute chose A sa faveur: le pié ne l'a foulée, La main encor' ne l'a point violée, Et le troupeau aprocher d'elle n'ose. Mais si elle est de sa tige arrachée, De son beau teint la frescheur dessechée Pert la faveur des hommes et des Dieux. Helas! on veult la mienne devorer: Et je ne puis, que de loing, l'adorer Par humbles vers (sans fruit) ingenieux. XCVIII S'il a dict vray, seiche pour moy l'ombrage De l'arbre sainct, ornement de mes vers, Mon nom sans bruit erre par l'univers, Pleuve sur moy du ciel toute la rage. S'il a dict vray, de mes soupirs l'orage, De cruauté les durs rochers couvers, De desespoir les abismes ouvers, Et tout peril conspire en mon naufrage. S'il a menti, la blanche main d'yvoire Ceigne mon front des fueilles que j'honnore: Les astres soient les bornes de ma gloire: Le ciel bening me decouvre sa trace: Voz deux beaux yeux, deux flambeaux que j'adore, Guident ma nef au port de vostre grace. XCIX O faulse vieille! ô fille de l'Envie, Et de l'Amour, fille qui à ton pere As enfanté dommage, et vitupere, En corrompant le miel de nostre vie! O gehinne! ô fleau de nostre fantasie, Qui jusqu'en l'ame as ton cruel' repere! O le seul mal du bien, que l'on espere! Faulse aveuglée, inique Jalousie! Vent pestilent, air infect qui apportes La mort au coeur par plus de mile portes, Sale harpie, oiseau de triste augure! Tu es le mal, qui ne craint, ô superbe! Emplastre, unguent, just de racine ou d'herbe, Vers enchanté, ou magique figure. C Vieille, qui prens de crainte nouriture, De faulx rapport et de legere foy, Pourquoy fais-tu, soudain que je te voy, Geler mon feu d'une triste froidure? Si tu es donq' à mes plaisirs si dure, Pourquoy viens-tu loger avecques moy? Va te noyer en ce fleuve d'emoy, Fleuve infernal, où le froid tousjours dure. Au fond d'enfer va pleurer tes ennuiz, Parmy l'obscur des eternelles nuitz: Pourquoy te plaist d'Amour le beau sejour? Si la clerté les ombres épouante, Ose-tu bien ô charongne puante! Empoisonner le serain de mon jour! CI O que l'enfer etroitement enserre Cet ennemy du doulx repos humain, De qui premier la sacrilege main Arracha l'or du ventre de la Terre! Cetuy vraiment mena premier la guerre Contre le ciel, ce fier, cet inhumain Tua son pere, et son frere germain, Et fut puni justement du tonnerre. O peste! ô monstre! ô Dieu des malefices! Par toy premier la cohorte des vices Sortit du creux de la nuit plus profonde. Par toy encor' s'en revola d'icy L'antique foy, et la justice aussi Avec' l'Amour, l'autre Soleil du monde. CII Des chiens veillants le long cry doloreux, Le soing du guet, et la ferrée porte La tour d'airein pouvoient rendre assez forte Contre l'assault du nocturne amoureux. Trop en etoit le sort avantureux Mesm' à celuy qui la vengence porte, S'il ne se fust de sa divine sorte Changé en or, ce metal malheureux. C'est ce fier là, qui egale aux campaignes Les durs sommez des plus haultes montaignes, Plus foudroyant, que n'est le traict des cieulx. Le fer, le feu, les grand's citez fermées, Les haultz ramparts, et les bandes armées Donnent passage à l'or audacieux. CIII Mais quel hiver seiche la verde souche Des sainctz rameaux, ombrage de ma vie? Quel marbre encor', marbre pasle d'envie, Blesmist le teint de la vermeille bouche? Mais quele main, quele pillarde moûche Ravist ses fleurs? c'est toy, fievre hardie, Qui fais languir par une maladie Moy en mon ame, et Madame en sa couche. O toy, que mere et maratre on appelle! As-tu donc faict une chose si belle Pour la deffaire? ô Dieu qui n'as point d'yeulx! Si contre moy la Nature conspire, Voire le ciel, la fortune, et les Dieux, Deffen au moins l'honneur de ton empire. CIV O Citherée! ô gloire paphienne! Mere d'Amour, vien' piteuse à la belle, Qui le secours de tes Graces appelle, Saincte, pudique, et chaste Cyprienne. Soutien aussi, vierge Tritonienne, De ton vieulx tige une branche nouvelle: Toy, qui sortis de la saincte cervelle, Sage Pallas, Minerve Athenienne. Oyez encor' vous les deux yeulx du monde, L'honneur jumeau de l'isle vagabonde, Le juste dueil de ce coeur gemissant. Ainsi la nuit tes baisers favorise, Chaste Diane: ainsi Parnaze prise, Docte Phebus, ton laurier verdissant. CV Esprit divin, que la troupe honnorée, Du double mont admire, en t'écoutant, Cigne nouveau, qui voles en chantant Du chault rivage au froid hiperborée: Si de ton bruit ma Lire enamourée Ta gloire encor' ne va point racontant, J'aime, j'admire, et adore pourtant Le hault voler de ta plume dorée. L'Arne superbe adore sur sa rive Du sainct Laurier la branche tousjours vive, Et ta Delie enfle ta Saone lente. Mon Loire aussi, demydieu par mes vers, Bruslé d'amour etent les braz ouvers Au tige heureux, qu'à ses rives je plante. CVI O noble esprit, des Graces allié, Que ta vertu, la Muse, et la Nature Ont par destin, et non par avanture, Avec le mien etroitement lié! O de mon coeur la seconde moitié! Si de ton feu quelque scintile dure, Soulage un peu le torment que j'endure, Me consolant d'excuse, ou de pitié. Inspire moy les tant doulces fureurs, Dont tu chantas celle fiere beauté, Qui t'aveugla à semblables erreurs. Ainsi d'Amour le feu puisse descendre, Pour amolir cet' humble cruauté, En l'estommac de ta froide Cassendre. CVII Sus, sus mon ame, ouvre l'oeil, et contemple L'arc triomphal de l'amour supernel, Qui pour laver ton peché paternel Porta le faix de ta perte si ample. Là, de pitié est le parfaict exemple: Sus donc mes vers, d'un vol sempiternel Portez mes voeux en son temple eternel, Le coeur fidele est de Dieu le sainct temple. S'il a servi pour rendre l'homme franc, S'il a purgé mes pechez de son sang, Et s'il est mort pour ma vie asseurer, S'il a goûté l'amer de mes douleurs, Prodigues yeulx, ne devez-vous pleurer D'avoir sans fruit dependu tant de pleurs? CVIII O seigneur Dieu, qui pour l'humaine race As esté seul de ton pere envoyé! Guide les pas de ce coeur devoyé; L'acheminant au sentier de ta grace. Tu as premier du ciel ouvert la trace, Par toy la mort a son dard etuyé: Console donq' cet esprit ennuyé, Que la douleur de mes pechez embrasse. Vien, et le braz de ton secours apporte A ma raison, qui n'est pas assez forte, Vien eveiller ce mien esprit dormant. D'un nouveau feu brusle moy jusq'à l'ame, Tant que l'ardeur de ta celeste flamme Face oublier de l'autre le torment. CIX Pere du ciel, si mil' et mile fois Au gré du corps, qui mon desir convie, Or que je suis au printemps de ma vie, J'ay asservi et la plume, et la voix, Toy, qui du coeur les abismes congnois, Ains que l'hiver ait ma force ravie, Fay moy brusler d'une celeste envie, Pour mieux goûter la douceur de tes loix. Las! si tu fais comparoitre ma faulte Au jugement de ta majesté haulte, Où mes fortaictz me viendront accuser, Qui me pourra deffendre de ton ire? Mon grand peché me veult condamner, Sire, Mais ta bonté me peult bien excuser. CX Dieu, qui changeant avec' obscure mort Ta bienheureuse, et immortelle vie, Fus aux pecheurs prodigue de ta vie, Pour les tirer de l'eternelle mort: Celle pitié coupable de ta mort Guide les paz de ma facheuse vie, Tant, que par toy à plus joyeuse vie Je soy' conduit du travail de la mort. N'avise point, ô Seigneur! que ma vie Se soit noyée aux ondes de la mort, Qui me distrait d'une si doulce vie. Oste la palme à cet' injuste mort, Qui jà s'en va superbe de ma vie, Et morte soit tousjours pour moy la mort. CXI Voicy le jour, que l'eternel amant Fist par sa mort vivre sa bien aimée: Qui telle mort au coeur n'a imprimée, O seigneur Dieu! est plus que dyamant. Mais qui poura sentir ce doulx torment, Si l'ame n'est par l'amour enflammée? Soufle luy donc, pour la rendre allumée, L'esprit divin de ton feu vehement. Pleurez mes yeulx, de sa mort la memoire, Chantez mes vers, l'honneur de sa victoire, Et toy, mon coeur, fay luy son deu hommage. O que mon Roy est invincible, et fort! O qu'il a faict grand gaing de son dommage! Qui en mourant triomphe de la mort. CXII Dedans le clos des occultes Idées, Au grand troupeau des ames immortelles Le Prevoyant a choisi les plus belles, Pour estre à luy par luymesme guidées. Lors peu à peu devers le ciel guindées Dessus l'engin de leurs divines aeles Vollent au seing des beautez eternelles, Où elle' sont de tout vice emondées. Le Juste seul ses eleuz justifie, Les reanime en leur premiere vie, Et à son filz les faict quasi egaulx. Si donq' le ciel est leur propre heritage, Qui les poura frauder de leur partage Au poinct, qui est l'extreme de tous maulx? CXIII Si nostre vie est moins qu'une journée En l'eternel, si l'an qui faict le tour Chasse noz jours sans espoir de retour, Si perissable est toute chose née, Que songes-tu mon ame emprisonnée? Pourquoy te plaist l'obscur de nostre jour, Si pour voler en un plus cler sejour, Tu as au dos l'aele bien empanée? Là, est le bien que tout esprit desire, Là, le repos où tout le monde aspire, Là, est l'amour, là, le plaisir encore. Là, ô mon ame au plus hault ciel guidée! Tu y pouras recongnoistre l'Idée De la beauté, qu'en ce monde j'adore. CXIV Arriere, arriere, ô mechant Populaire! O que je hay ce faulx peuple ignorant! Doctes espris, favorisez les vers Que veult chanter l'humble prestre des Muses. Te plaise donc, ma Roine, ma Déesse, De ton sainct nom les immortalizer, Avec' celuy qui au temple d'Amour Baize les piez de ta divine image. O toy, qui tiens le vol de mon esprit, Aveugle oiseau, dessile un peu tes yeux, Pour mieulx tracer l'obscur chemin des nues. Et vous, mes vers, delivres et legers, Pour mieulx atteindre aux celestes beautez, Courez par l'air d'une aele inusitée. CXV De quel soleil, de quel divin flambeau Vint ton ardeur? lequel des plus haulx Dieux, Pour te combler du parfaict de son mieulx, Du Vandomois te fist l'astre nouveau? Quel cigne encor' des cignes le plus beau Te prêta l'aele? et quel vent jusq'aux cieulx Te balança le vol audacieux, Sans que la mer te fust large tombeau? De quel rocher vint l'eternelle source, De quel torrent vint la superbe course, De quele fleur vint le miel de tes vers? Montre le moy, qui te prise, et honnore, Pour mieulx haulser la Plante que j'adore Jusq'à l'egal des Lauriers tousjours verds. COELO MUSA BEAT L'antérotique de la vieille et de la jeune amye L'antérotique de la vieille et de la jeune amye Vieille, aussi vieille comme celle, Qui apres l'Unde universelle Du ject de la pierre fecunde Engendra la moitié du Monde. Vieille, plus sale qu'Avarice, Vieille, qui serois bien nourice A celle de Nestor le Saige. Vieille, qui portes au visaige Et aux moins laids endroictz de toy Des sillons à coucher le doy. Vieille, qui as, ô vieille Beste! Plus d'yeux, que de cheveux en teste. Vieille, à trois petiz bouz de dentz Tous rouillez dehors, et dedens. Vieille, qui as joüe, et narine Bordées de crasse, et farine, De bave la bouche, et gensive, Et les yeux d'ecarlate vive. Vieille, qui as telle couleur Que celle, qui par grand' douleur Du bien d'autruy se lamentant, Se va soymesmes tormentant, Et couchée à plat sur le ventre En lieu, où point le Soleil n'entre, Pour nourrissement de ses oeuvres Se paist de Serpens, et Couleuvres. Vieille, horrible plus que Meduse, Vieille, au ventre, hola ma Muse, Veux-tu toucher les membres ords, Qui point ne se montrent dehors? Veu que ce qui au jour se montre Est de si hydeuse rencontre, Que mesmes le Soleil se cache De peur d'y prendre quelque tache: Je te pry, ne t'y souille point, De peur que venant sur le point De la Beaulté, pour qui j'endure, Tu n'y aportes quelque ordure. Vieille doncq' plus que toy vilaine, Vieille, qui rends semblable halaine A celle du stigieux Gouphre Ou d'une miniere de souphre: Et si à ryre tu te boutes, Semble à ceux qui sont aux ecoutes Ouyr l'epoventable voix Du Chien Portier à trois aboyx. Vieille, Peur des chastes familles, Vieille, peste des jeunes filles, Que tout pere avare et antique Et tout matrone pudique Craignent trop plus, que le berger Du loup ne doute le danger. Bien infortuné devoit estre L'Astre, soubz qui tu vins à naitre, Et bien etoint fachez les Dieux, Quand tu naquis en ces bas lieux, Qui des maulx y semes encore, Plus que la fatale Pandore. O que n'ay-je de vehemence Autant que tu as de semence D'etranges vices, et divers! Ma Plume vomiroit un vers Teint au sang de ce malheureux, Qui de peur du Traict dangereux, Que la Muse alloit debendant, Sauva sa vie en se pendant. Vieille, que tous Oyzeaux funebres, Chaz huans, amys des tenebres, Avecq' maint charoingneux corbeau Ont ja condamnée au tumbeau. Que dy-je? tu ne mouras point. Pource que la Mort, qui tout poingt, Quoy qu'elle soit fiere et terrible, Te voyant encor'plus horrible, De toy approcher n'osera, Mais de peur tremblente sera. Comment? ell' cuydera ainçoys Que la Mort de la Mort tu soys. Ou bien si le Ciel pitoyable De ce Monstre tant incroyable Purge la Terre, qui tel fruict Voudroit onques n'avoir produit, Ton Ame sale, et depiteuse, Sortant de sa prison hydeuse, S'en ira blaphemer là bas, Prenant (comme icy) ses ebas, A donner peines, et encombres. Malheur à vous (ô pauvres Umbres!) Qui d'endurer serez contraintes Les foüetz, torches, et attaintes, Et la cruelle Seigneurie De cette quatrieme Furie. Quand tu vois (ô Vieille et immunde, Vieille, Deshonneur de ce Monde) Celle qui (si bien m'en souvient) Sur l'an quinzieme à peine vient: Qui envoye jusq'aux talons Des cheveux si crespes, et blonds, Qu'ilz font honte au beau Soleil mesme: Cheveulx dignes d'un diadesme, Cheveux, qui d'un fil delïé M'ont à eux si tresfort lïé, Que la Mort le seul fer sera, Qui ce doulx lyen brisera: Cheveux, dont ce petit Enfant, Qui sur les Dieux est triumphant, A faict la chorde, dont il tyre Traictz empennez de doulx martyre. Ces traictz, sont les beaux yeux ryans Qui ont (tant me semblent frians) Ce croy-je, depuis ma naissance, Ma mort, ma vie en leur puissance. L'arc, sont ces beaux sourcilz voutilz: Ainsi, d'Amour tous les outilz (Quoy qu'il s'en fache ou qu'il en hongne) Sont empruntez de ma Mignonne, Qui a bien d'avantaige encores. Et quoy? Ce front, qui or' et ores Semble le Ciel, quand il decoeuvre Le plus luysant de son chef d'oeuvre, Ou quand quelque petite nue Nous rend sa clarté moins congnue. Ce beau teint, qui notre sejour Embellist encor' d'un beau jour, Et tel, qu'on voit, lors que l'Aurore L'Orient de pourpre colore: Teint, qui fait le Ciel amoureux De la Terre, et moy langoureux. Ce nez, ce menton, cete joue, Ces levres, où souvent se joue Amour, quand il montre en rient Tous les Thesors de l'Orient: D'où sort une halaine fleurante Mieux qu'Arabie l'Odorante: D'où sort l'Angelique Parler, A qui ne pouroit s'egaler La plus ravissante douceur Du Luc, des ennuiz effaceur, Encores qu'Albert le manie: Mais bien ressemble l'harmonie Et les accords melodieux, Qu'on oit à la table de Dieux. Bref (et de peur que d'avanture Mon oeil, ma main, mon ecriture Ne s'egarent, ou perdent voyre Par cete valée d'ivoyre, Et ces petiz coutaux d'albastre) M'amye est un beau petit astre Si clair, si net, que je crain' bien, Que le Ciel ne l'avoue sien. Bien etoit l'influence heureuse De la belle Etoile amoureuse Soubz qui m'amye prist naissance, Et les Dieux, qui ont congnoissance De tout, nous feurent bien amys, Veu que celle au Monde ilz ont mis, Qui seule y a plus aporté D'amour, de grace, et de beauté, Que d'odeurs l'Arabie heureuse, De perles d'Inde planteureuse, Ou le verd Printens de fleurettes, Fideles temoings d'amourettes. Que plus aux Muses, et Charites M'honnorer selon les merites De la belle, que j'ayme tant! Sans cesse je l'iroy' chantant, Et par des vers, qui seroient telz, Qu'elle et moy serions immortelz. Quand tu vois (ô Vieille edentée!) Que la Beauté que j'ay chantée, D'un oeil folastre me sourit, Et notz coeurs ensemble nourit D'humides baysers, qui ressemblent Ceux qui les columbes assemblent, Remordant, la vindicative, Ma levre de sa dent lascive, Et d'un long soupir adoucy M'embrasse, et serre, tout ainsi Que la vigne aux cent braz epars Etreint l'ormeau de toutes pars: Lors de moy aprocher tu oses Pour me faire semblables choses. Je suy' ton Dieu plus qu'à demy, Tu m'appelles ton doulx amy. Motz qui aux oreilles me sonnent Si doucement, que plus m'etonnent Que les grenouilles, ou cygales; Ou que l'enroüé des cymbales De tous les ecouillez ensemble De la Vieille, qui te ressemble, Et court par la Montaigne idée, De Lyons indomptez guydée Pour l'amour, qui par tout le Monde, Comme toy, la rend furibonde: Si que mes moüelles, qui ardent Aux douces flammes que leur dardent Les yeux archers de ma Maitresse, Te voyant, vieille Enchanteresse, Deviennent, je ne sçay comment, Toutes froydes en un moment. Or fais-tu maintenant bien voir Quel est (ô Amour!) ton pouvoir. Certes vanter tu te peux bien Qu'en ciel, et terre n'y a rien Qui plus fort que ton feu se treuve. Tu en as, Vieille, fait l'epreuve, Qui en ta plus chaulde partie Es plus froyde que la Scythie, Ou les hautes Alpes cornues, De nege comme toy chenues. Toutefois ces regards meslez Aux doulx baysers emmiellez De deux ensemble perissans Echaufent tes oz languissants. Vers lyriques Au lecteur Je n'ay (Lecteur) entremellé fort supersticieusement les vers masculins avecques Les feminins, comme on use en ces Vaudevilles et Chansons qui se chantent d'un Mesme chant, par tous les coupletz, craignant de contreindre et gehinner ma Diction pour l'observation de telles choses. Toutesfois affin que tu ne penses Que j'aye dedaigné ceste diligence, tu trouveras quelques Odes, dont les vers Sont disposez avecques telle religion: comme la Louange de deux Damoizelles; des Miseres et Calamitez humaines; le Chant du Desesperé, et les Louanges de Bacchus. I. Les louanges d'Anjou au fleuve de Loyre Ode I O de qui la vive course Prent sa bienheureuse source D'une argentine fonteine, Qui d'une fuyte loingtaine Te rens au seing fluctueux De l'Occean monstrueux, Loyre, hausse ton chef ores Bien haut, et bien haut encores, Et jete ton oeil divin Sur ce païs Angevin, Le plus heureux, et fertile Qu'autre, où ton unde distile. Bien d'autres Dieux que toy, Pere, Daignent aymer ce repaire A qui le Ciel feut donneur De toute grace, et bonheur. Ceres, lors que vagabunde Aloit querant par le monde Sa fille, dont possesseur Feut l'infernal ravisseur, De ses pas sacrez toucha Cete terre, et se coucha Lasse sur ton verd ryvaige, Qui luy donna doulx bruvaige. Et cetuy là, qui pour mere Eut la cuisse de son pere, Le Dieu des Indes vainqueur Arrousa de sa liqueur Les montz, les vaulx, et campaignes De ce terroir que tu baignes. Regarde, mon Fleuve, aussi Dedans ces forestz ici, Qui leurs chevelures vives Haussent au tour de tes ryves, Les Faunes aux piez soudains, Qui apres bisches et dains Et cerfz aux testes ramées Ont leurs forces animées. Regarde tes Nymphes belles A ces Demydieux rebelles, Qui à grand'course les suyvent, Et si près d'elles arrivent, Qu'elles sentent bien souvent De leurs haleines le vent. Je voy' dejà hors d'haleine Les pauvrettes, qui à peine Pouront atteindre ton cours, Si tu ne leur fais secours. Combien (pour les secourir) De foys t'a-lon veu courir Tout furieux en la plene? Trompant l'espoir, et la peine De l'avare laboureur, Helas! qui n'eut point d'horreur Blesser du soc sacrilege De tes Nymphes le college, College qui se recrée Dessus ta rive sacrée. Nymphes des jardins fertiles, Hamadryades gentiles, Toy Pryape, qui tant vaulx Avecq' ta lascive faulx, Pales, qui sur ces rivaiges Possedes tant beaux herbaiges, Que Flore va tapissant De mainte fleur d'eux yssant, Toy pasteur Amphrisien, Chacun de vous garde bien Ses richesses de l'injure Du chault, et de la froidure. Ces masses laborieuses, Que les mains industrieuses Quasi egalent aux cieux, Ne sont-elles pas aux Dieux? Qui vouldra doncq' loue, et chante Tout ce dont l'Inde se vante, Sicile la fabuleuse, Ou bien l'Arabie heureuse. Quand à moy, tant que ma Lyre Voudra les chansons elire Que je luy commenderay, Mon Anjou je chanteray. O mon Fleuve paternel, Quand le dormir eternel Fera tumber à l'envers Celuy qui chante ces vers, Et que par les braz amys Mon cors bien pres sera mis De quelque fontaine vive, Non gueres loing de ta rive, Au moins sur ma froyde cendre Fay quelques larmes descendre, Et sonne mon bruyt fameux A ton rivaige ecumeux. N'oublie le Nom de celle Qui toutes beautez excelle, Et ce qu'ay pour elle aussi Chanté sur ce bord icy. II. Des misères et fortunes humaines au seigneur Jan Proust Ode II Bellonne seme sang et raige Parmy les peuples çà et là, Et chasse à la Mort maint couraige De ce fouët tortu qu'ell' a. Son ame cetuy cy ottroye A un venin froid, et amer: Cetuy là est donné en proye Aux flotz avares de la Mer. Aucuns d'une main vengeresse Veulent par la Mort eprouver Si du mal, qui tant les oppresse, Pouront la guerison trouver. Quelques autres venans de naitre, Avant qu'ilz aillent rencontrant Ce qui malheureux nous fait estre, Sortent du monde en y entrant. Mercure des mains de la Parque Prent notz Umbres, et les conduyt Au bord, ou la fatale Barque Nous passe en l'eternelle Nuyt: Où Minos juge inexorable, Toutes excuses deboutant, La langue autresfois secourable De l'orateur n'est ecoutant. Le chemin est large, et facile Pour descendre en l'obscur sejour: Pluton tient de son domicile La porte ouverte nuyt et jour. Là gist l'oeuvre, là gist la peine, Ses pas de l'Orque retirer A l'etroit sentier, qui nous meine Où tout mortel doit aspirer. Le nombre est petit de ceux ores Qui sont les bien aymez des Dieux, Et ceux que la Vertu encores Ardente a elevez aux Cieux. Jupiter tient devant sa porte Deux tonneaux, dont il fait pluvoir Tout ce qui aux humains aporte De quoy ayse, ou tristesse avoir. Qui a veu en ce vieil poëte (Et le voyant, ne pleure lors) La trop tost ouverte boëte, Et les vertuz volants dehors? L'Esperance au bord arrestée Outre son gré demeure icy: Puis que seule nous est prestée, Gardon' qu'ell' ne s'en vole aussi. III. Les louanges d'amour au seigneur René d'Urvoy Ode III Le cler ruysselet courant, Murmurant Auprès de l'hospitale umbre, Plaist à ceux qui sont lassez, Et pressez De chault, de soif et d'encombre. Et ceux qu'Amour vient saisir, Leur plaisir, C'est parler de luy souvent. D'Amour soyez doncq', mes chantz, Par ces champs, Dessoubz la frescheur' du vent. Ces eaux cleres, et bruyantes, Eaux fuyantes D'un cours assez doulx et lent, Donneront quelque froideur A l'ardeur De mon feu trop violent. Erato, à ma chanson Donne son, Et me permetz approcher Pres de toy pour m'esjouyr, Et t'ouyr Du hault de ce creux rocher. Le Roy, le Pere des Dieux Tient les Cieux Dessoubz son obeïssance, Neptune la mer tempere, Et son frere Sur les enfers a puissance. Mais ce petit Dieu d'aymer, Ciel, et mer, Et le plus bas de la terre, D'un sceptre victorieux, Glorieux, Soubz son pouvoir tient, et serre. Sans luy, du ciel le haut temple, Large, et ample, En ruyne tumberoit, Avecq' chacun element, Tellement Discorde par tout seroit. Amour, gouverneur des villes, Loix civiles Et juste police ordonne, Et l'heur de Paix, qu'on va tant Souhaitant, C'est luy seul qui le nous donne. Les richesses de Ceres, Les forestz, Les sepz, les plantes, et fleurs Prennent d'Amour origine, Goust, racine, Vertu, formes, et couleurs. Par luy tout genre d'oyzeaux Sur les eaux Et par les boys s'entretient. Tout animal de servaige Et sauvaige De luy son essence tient. Par ce petit Dieu puissant, Delaissant Le doulx gyron de la mere, La vierge femme se treuve, Et fait preuve De la flamme doulce-amere. Que me chaut si on le blasme, Et sa flamme? Amour ne sçait abuser: Et ceux qui mal en reçoyvent, Ne le doyvent, Mais eux mesmes, accuser. Amour est tout bon et beau, Son flambeau N'enflamme les vicieux: Juste est, et de simple foy, C'est pourquoy Il est tout nu et sans yeux. Leurs victorieux charroys Ducz, et Roys Doyvent à ses sainctz autelz, Le poëtique ouvrïer Son laurier, Et les Dames leurs beautez. Puis doncq' qu'il est notre autheur, Sa haulteur Bien adorer nous devons, Dessus son autel sacré, Saichant gré A luy, de quoy nous vivons. La jeunesse (helas) nous fuyt, Et la suyt Le froid aage languissant: Adonques sont inutiles Les scintiles Du feu d'Amour perissant. IV. De l'inconstance des choses au Seigneur Pierre de Ronsard Ode IV Nul, tant qu'il ne meure, Heureux ne demeure: Le Sort inconstant Or' se hausse, et ores S'abaisse, et encores Au ciel va montant. La Nuyt froyde et sombre Couvrant d'obscure umbre La terre, et les cieux, Aussi doulx que miel Fait couler du ciel Le someil aux yeux. Puis le Jour luysant Au labeur duysant Sa lueur expose, Et d'un teint divers Ce grand univers Tapisse et compose. Quand l'Hyver tremblant Les eaux assemblant De glace polie, Des austres puissans De dueil gemissans La rage delie, La Terre couverte De sa robe verte Devient triste, et nue, Le vent furieux Vulturne en tous lieux Les forestz denue. Puis la saison gaye. A la terre essaye Rendre sa verdure, Qui ne doit durer, Las! mais endurer Une autre froidure. Ainsi font retour D'un successif tour Le Jour, et la Nuyt: Par mesme raison Chacune saison L'une l'autre suyt. Le pueril' aage Lubric, et volaige Au printens ressemble: L'été vient après, Puis l'autonne est près, Puis l'hyver qui tremble. O que peu durable (Chose miserable) Est l'humaine vie, Qui sans voyr le jour De ce cler sejour Est souvent ravie. Soubz le grand espace Du ciel, le Tens passe Par course subite: Thëatres, Colosses En ruines grosses Le tens precipite. Que sont devenuz Les murs tant congnuz De Troye superbe? Ilion est comme Maint palais de Romme Caché, dessoubz l'herbe. Torrentz, et ryvieres Bruyantes et fieres Courent en maintz lieux, Où rochers, et bois Sembloient autresfois Menasser les cieux. Les fieres montaignes Aux humbles campaignes On voit egalées, Maintz lieux foudroyez, Les autres noyez Des undes salées. Regnes, et empires En meilleurs et pires On a veu changer, Maint peuple puissant Ses loix delaissant Suyvre l'etranger. Superbe couraige, Qui ne crains oraige, Foudre, ny tempeste, A ton fier marcher Tu sembles toucher Les cieux de la teste. Mais ta voyle enflée De faveur souflée Metz hardiment bas: Le ciel variable Tousjours amyable Ne te sera pas. Quoy doncq'? ne sçais-tu Qu'un buysson batu Moins est du tonnerre, Qu'un haut chesne, ou tremble, Ou qu'un mont qui semble Depriser la terre? Amy, qui pour vivre Des ennuiz delivre, Que la court procure, T'es venu ranger Comme un etranger, En la tourbe obscure: Ne regrete point L'ambicieux poinct De cete faveur. Le ciel favorable D'un plus honorable T'a fait receveur. De Ronsard le nom Ne soit en renom Par le populaire: Amy, tu es tel, Que rien, qu'immortel, Ne te pouroit plaire. Laisse aux courtizants Les souciz cuyzans: Ne soys curieux Des biens aquerir, Ou de t'enquerir Du secret des Dieux. V. A deux Damoyzelles Ode V Il faut maintenant, ô ma Lyre! Sur ta meilleure corde elire Un chant, qui penetre les Cieux, Par une aussi etrange voye Que celles à qui je t'envoye Sont dignes du plus grand des Dieux. Dy leur que je n'ay l'artifice D'un peintre, ou engraveur, qui puisse Au vray le semblable egaler. Mais bien je les puy' faire vivre Mieux qu'en tableau, en marbre ou cuyvre, Qui n'ont l'usaige de parler. Mes vers, qui portent sur leurs esles Les louanges des Damoyzelles, Se vantent de voler un jour Parmy la region des nues, Et les beautez du ciel venues Sacrer au celeste sejour. Les beautez jusques aux Dieux montent, Celles que les Muses racontent. Les autres, qui n'ont ce bon heur, Les umbres solitaires suyvent: Mais les votres (si mes vers vivent) N'iront soubz terre sans honneur. Je chanteray que votz merites Vous egalent aux trois Charites, Qui font des chapeaux florissans A la joyeuse Cyprienne, Dansant avecq' la trope sienne Par les prez de loing rougissans. Telles sont les chastes compaignes, Qui parmy forestz, et campaignes, Fleuves, et ruysseaux murmurans, Suyvent la Vierge chasseresse, Quand d'un pié leger elle presse Le doz des cerfz legercourans. Qui a veu les lyz, et les rozes Avecq' la belle aube decloses, Celuy a veu votre beau teint: Dont le blanc, et vermeil ensemble Le pourpre coloré ressemble, Et du laict la blancheur eteint. Qui a conté les fleurs sacrées Des rives, campaignes, et prées, Dont l'air, quand il est plus rient, Orne les cheveux de la terre, Et les pierres que lon va querre Par tant de flotz en Orient: Celuy a nombré (ce me semble) Vos graces, et vertuz ensemble Avecques les traictz de votz yeux, Dont mil', et mile fleches darde Contre celuy qui vous regarde L'enfant qui surmonte les Dieux. Qui de la harpe Thracienne A ouy la voix ancienne, Des foretz l'ebahissement, Les votres luy fera pareilles, Qui font des plus rudes oreilles, Voyre des coeurs, ravissement. Voulez-vous que ma plume ecrive Comment dessus la verde ryve De Cadme la peu fine seur, Eloingnant sa fidele trope, Osa presser la blanche crope Du divin Thaureau ravisseur? Jadis soubz plume blanchissante Du Ciel la majesté puissante Remplit celle qui enfanta Les fors jumeaux, avecques celle Qu'en Ide des troys la plus belle Au juge bergier tant vanta. De la pluye jaune coulante Au seing d'une vierge excellente Naquit le chevalier volant. Telles sont les flammes subtiles Du feu, dont les vives scintiles Vont Dieux et hommes affolant. Qui est celuy qui voudroit taire Le filz du mari adultere? Le monde de monstres purgé De ses faictz la gloire conserve, Des enfers la depouille serve, Et le ciel sur son doz chargé. Qui ne congnoist bien les deux Ourses Fuyantes de Thetis les sourses? Ou qui est celuy que n'attaint La plainte de la belle vache, Qui aux tristes rives d'Inache De l'amy cruel se complaint? Fuyez doncq' les facons cruelles Que beauté couve soubz ses esles. Faites à l'Amour humbles voeutz Qu'à Jupiter ne vous otroye, Pour croistre (ô bienheureuse proye!) Le nombre des celestes feux. Par les mains du chaste Hymenée Chacune de vous soit menée Au lieu, où l'ennemy humain Soubz une agréable lumière De votz jardins la fleur premiere Pille d'audacieuse main. Ces petites undes enflées Des plus doulx zephires souflées Sans fin vont disant à leur bord: Heureuse la nef arrestée Par le mors de l'anchre jetée Dedans le seing d'un si beau port. VI. Du premier jour de l'an au Seigneur Bertran Bergier Ode VI Voicy le Pere au double front, Le bon Janus, qui renouvelle Le cours de l'An, qui en un rond. Ameine la saison nouvelle. Renouvelons aussi Toute vieille pensée, Et tuons le soucy De Fortune insensée. Sus doncq', que tardons-nous encore? Avant que vieillars devenir, Chassons le soing, qui nous devore Trop curieux de l'advenir. Ce qui viendra demain Ja pensif ne te tienne: Les Dieux ont en leur main Ta fortune, et la mienne. Tu voy de nege tous couvers Les sommetz de la forest nue, Qui quasi envoye à l'envers Le faiz de sa teste chenue. La froide bize ferme Le gosier des oyzeaux, Et les poissons enferme Soubz le cristal des eaux. Veux-tu attendre les frimaz De l'hyver, qui dejà s'appreste, Pour faire de nege un amaz Sur ton menton, et sur ta teste? Que tes membres transiz Privez de leur verdeur, Et les nerfz endurciz Tremblent tous de froideur? Quand la saison amolira Tes braz autresfois durs et roydes, Adoncq' malgré toy perira Le feu de tes moüelles froydes, Que toute herbe, ou etuve, Tout genial repas, Mais tout l'Aethne et Vesuve Ne rechaufferoint pas. Mon filz, c'est assez combatu, (Disoit la mere au fort Gregeois,) Pourquoy ne te rejouys-tu Avecq' ces filles quelques fois? Les vins, l'amour consolent Le triste coeur de l'homme: Les ans legiers s'en volent, Et la mort nous assomme. Je te souhaite pour t'ebatre Durant ceste morte saison, Un plaisir, voyre trois, ou quatre, Que donne l'amye maison: Bon vin en ton celier, Beau feu, nuyt sans soucy, Un amy familier, Et belle amye aussi, Qui de son luc, qui de sa voix Endorme souvent tes ennuiz, Qui de son babil quelquesfois Te face moins durer les nuitz, Au lict follastre autant Que ces chevres lascives, Lors qu'elles vont broutant Sur les herbeuses rives VII. Du jour des bacchanales au Seigneur Rabestan Ode VII Quel bruyt inusité A mes oreilles tonne? Je suy' tout excité De l'horreur qui m'etonne: Mon coeur fremist, et tremble, Evoé, Evoé. J'oy' la voix (ce me semble) D'un cornet enroué. Je voy' le deux fois né, L'Indique Dieu, qui erre Le chef environné De verdoyant lyerre: Les fiers tygres soupirent Soubz le joug odieux, Et tous paisibles tirent Son char victorieux. Maint Satyre lascif Ryant soutient à peine Sur ung asne tardif Le chancelant Sylene. Triumphe à la bonne heure, Dieu, dont feut le butin Ce peuple qui demeure Le plus près du matin. Mon ame eprise au feu De ta liqueur tant bonne, Ce poëtique voeu Te consacre et ordonne. Je te salue Pere, Qui tout soucy deffens, Soubz ton regne prospere Fay vivre tes enfans. Celuy qui sceut les boys Et les rochers attraire, Qui fist les trois aboys Tous ebahiz se taire, Sceut au prix de sa teste Combien est perilleux Blamer la saincte feste De ton nom merveilleux. Sans jarretz se trouva Le brave roy de Thrace, Et ta force eprouva L'Echionnée race: Bien que tu sembles estre Au ryz, banquetz, et jeuz Plus idoyne, qu'adextre Aux combatz outraigeux; D'une horrible machoire Renversé par ta main, Feut temoing de ta gloire: Quand les filz de la Terre Ozerent s'avancer Pour au Ciel faire guerre, Et ton Pere offenser. Sans toy, n'ard qu'à demy La furieuse flamme De Venus, ô l'amy Et du cors, et de l'ame! Donq' à force de boyre, Noye, ou brusle au dedans La facheuse memoire De noz souciz mordans. Amy, ceste rigueur Au vieil Caton delaisse: Mais où est la vigueur De ta verde vieillesse? Le soing de tout affaire Que n'est-il endormy? Quelquesfois il faut faire Le fol pour son amy. VIII. Du retour du printens à Jan d'Orat Ode VIII De l'hyver la triste froydure Va sa rigueur adoucissant, Et des eaux l'ecorce tant dure Au doulx Zephire amolissant. Les oyzeaux par les boys Ouvrent à cete foys Leurs gosiers etreciz, Et plus soubz durs glassons Ne sentent les poissons Leurs manoirs racourciz. La froide humeur des montz chenuz Enfle deja le cours des fleuves, Deja les cheveux sont venuz Aux forestz si longuement veufves. La Terre au Ciel riant Va son teint variant De mainte couleur vive: Le Ciel (pour luy complaire) Orne sa face claire De grand' beauté nayve. Venus ose jà sur la brune Mener danses gayes, et cointes Aux pasles rayons de la lune, Ses Graces aux Nymphes bien jointes. Maint Satyre outraigeux, Par les boys umbraigeux, Ou du haut d'un rocher, (Quoy que tout brusle, et arde) Etonné les regarde, Et n'en ose approcher. Or' est tens que lon se couronne De l'arbre à Venus consacré, Ou que sa teste on environne Des fleurs qui viennent de leur gré. Qu'on donne au vent aussi Cest importun soucy, Qui tant nous fait la guerre: Que lon voyse sautant, Que lon voyse hurtant D'un pié libre la terre. Voicy, dejà l'eté, qui tonne, Chasse le peu durable ver, L'eté le fructueux autonne, L'autonne le frilleux hyver. Mais les lunes volaiges Ces celestes dommaiges Reparent: et nous hommes, Quand descendons aux lieux De noz ancestres vieux, Umbre, et poudre nous sommes. Pourquoy doncq' avons-nous envie Du soing qui les coeurs ronge, et fend? Le terme bref de notre vie Long espoir nous deffent. Ce que les Destinées Nous donnent de journées, Estimons que c'est gaing. Que scais-tu si les Dieux Ottroyront à tes yeux De voir un lendemain? Dy à ta lyre qu'elle enfante Quelque vers, dont le bruyt soit tel, Que ta Vienne à jamais se vante Du nom de Dorat immortel. Ce grand tour violant De l'an leger-volant Ravist et jours, et moys: Non les doctes ecriz, Qui sont de noz espris Les perdurables voix. IX. Chant du desesperé Ode IX La Parque si terrible A tous les animaulx Plus ne me semble horrible, Car le moindre des maulx, Qui m'ont fait si dolent, Est bien plus violent. Comme d'une fonteine Mes yeux sont degoutens, Ma face est d'eau si pleine Que bien tost je m'attens Mon coeur tant soucieux Distiler par les yeux. De mortelles tenebres Ilz sont déjà noirciz, Mes plaintes sont funebres, Et mes membres transiz: Mais je ne puy' mourir, Et si ne puy' guerir. La Fortune amyable Est-ce pas moins que rien? O que tout est muable En ce val terrien! Helas, je le congnoy', Qui rien tel ne craignoy'. Langueur me tient en lesse, Douleur me suyt de près, Regret point ne me laisse, Et crainte vient après: Bref, de jour, et de nuyt Toute chose me nuit. La verdoyant' campaigne, Le flory arbrisseau, Tumbant de la montaigne Le murmurant ruysseau, De ces plaisirs jouyr Ne me peut rejouyr. La musique sauvaige Du rossignol au boys Contriste mon couraige, Et me deplait la voix De tous joyeux oyzeaux Qui sont au bord des eaux. Le Cygne poëtique Lors qu'il est myeux chantant, Sur la ryve aquatique Va sa mort lamentant. Las! tel chant me plait bien Comme semblable au mien. La voix repercussive En m'oyant lamenter, De ma plainte excessive Semble se tormenter, Car cela que j'ay dit Tousjours elle redit. Ainsi la joye et l'ayse Me vient de dueil saisir, Et n'est, qui tant me plaise Comme le deplaisir, De la mort en effect L'espoir vivre me fait. Dieu tonnant, de ta foudre Viens ma mort avencer, Afin que soye en poudre Premier que de penser Au plaisir, que j'auroy' Quand ma mort je scauroy'. X. Au Seigneur Pierre de Ronsard Ode X Chante l'emprise furieuse Des fiers Gëans trop devoyez, Et par la main victorieuse Du Pere tonnant foudroyez: Ou bien les labeurs envoyez Par Junon Déesse inhuméne A l'invincible enfant d'Alcméne. Chante les martiaux alarmes D'un son heroic, et haut style: Chante les amoureuses larmes, Ou bien le champ graz et fertile, Ou le cler ruysseau qui distile Du mont pierreux, ruysseau qui baigne Prez, et spacieuse campaigne. Chante doncq' les biens de Cerés Et de Bacchus les jeuz mystiques: Chante les sacrées forés, Sejour des Demydieux rustiques: Chante tous les Dieux des antiques, Pluton, Neptune impetueux. Et les austres tempetueux. Bref, chante tout ce qu'ont chanté Homere, et Maron tant fameux, Pyndare, Horace tant vanté, Afin d'estre immortel comme eux En depit du dard venimeux De celle qui ne peut deffaire Ce qu'un esprit divin sçait faire. Ton oeuvre sera plus durable Qu'un Thëatre, ou un Colisée, Ou qu'un Mausëole admirable, Dont l'etophe si fort prisée Par le tens a été brisée, Ou que tout autre oeuvre excellant De la main de l'ouvrier volant. Quand à moy, puis que je n'ay beu, Comme toy, de l'unde sacrée, Et puis que songer je n'ay peu Sur le mont double, comme Ascrée, C'est bien force que me recrée Avec Pan, qui soubz les ormeaux Fait resonner les challumeaux. Mais toy, si desires pour vivre Delaisser quelque monument, Pourquoy aussi ne veux-tu suyvre Quelque haut et brave argument? Amy, vole plus hautement, Et en lieu si humble n'amuse, Qu'à me louër, ta docte Muse. Si tu m'eusses, facund Mercure, Volu etre un peu favorable, Et toy Phebus, j'eusse pris cure De rendre mon bruyt honorable, Voyre par ecrit memorable Un jour avec triumphe et gloire Marier Loyr avecques Loyre. XI. A une dame cruelle et inexorable Ode XI Muse, que tant je voys cherchant, Inspire moy encor' un chant, Un chant, qui entre en l'obstinée oreille De la beauté, qui n'a point sa pareille. Le feu en la fournaize etreint Ard plus que cil, qui non contreint Par le ciel libre en çà et là epars Donne sa flamme au vent de toutes pars. Amour jusqu'au profund de l'ame A dardé la cruelle flamme Que suy' contreint de vomir en mes vers D'un son tragic tout etrange et divers. Cruelle, tu voys de bien loing Ce feu, dont tu n'as point de soing, Comme celuy qu'on voit voler parmy La ville prise ou le camp ennemy. Tu m'as ouvert le manque flanc Avecques cet ivoyre blanc, Qui montre au bout cinq perles plus exquises Que d'Orient les pierres tant requises. Pourquoy arraches-tu le coeur Dont Amour par toy feut vainqueur? Pourquoy fais-tu, ainsi que deux tenailles, Sentir tes mains en mes vives entrailles? Les tygres (ô fiere beauté!) N'ont tant que toy de cruauté: Ny le serpent, qui se trayne soubz l'herbe, Ny des lyons la semence superbe. Pas n'avoit si grande rudesse La cruelle vierge Déesse, Qui fist aux chiens devorer le veneur Criant en vain: Je suy' votre seigneur. Qui est celuy, qui ne s'etonne Quand le Pere courroussé tonne? Dardant çà bas de foudroyante main Le traict vangeur de tout acte inhumain. Amour pourtant dedans les cieux Enflamme le plus grand des Dieux, Hommes en terre, et en l'air les oyzeaux, Et les poyssons jusqu'au fond de leurs eaux. O repaire moins souhaitable Que le Caucase inhospitable, Où le rapteur du saint feu va paissant L'aigle sacré d'un poumon renaissant! Tu me fais par ta grand' froydeur Sentir plus violente ardeur Que cetuy là, dont le doz grand et large Soutient d'un mont la trop pesante charge. Qui d'Amour blame les edictz, Semble ces Geans, qui jadis Des plus hauts montz une echelle erigerent Et les manoirs celestes assiegerent. Ne crains-tu point qu'il se courrousse? Ne crains-tu point que de sa trousse Te darde un traict enpenné de fureur, Pour se vanger d'un si cruel erreur? Ou vas-tu, Muse? si grand' ire Ne convient à la douce Lyre. Tu es trop humble, et de trop petit son, Pour accorder si tragique chanson. XII. De porter les miseres et la calumnie au seigneur Christofle du Breil Ode XII Rien n'est heureux de tous poinctz en ce monde. L'air, et le feu, le ciel, la terre, et l'unde Nous font la guerre, et les justes Dieux mesmes N'ont pardonné à leurs palaiz supremes. Ne voy-tu pas que les Signes des Cieux Sont mutilez de piez, de braz, ou d'yeux? N'as-tu jamais d'eclypse coutumiere Veu obscursir l'une et l'autre lumiere? O que d'ennuy sans repos nous tormente! Les uns par faim ont peine vehemente, Autres on voit en la prison mourir, Plusieurs aussi à la guerre courir, Joyeux spectacle à ce furieux Dieu Qui maintenant obtient le premier lieu Entre les Roys, les Empereurs, et Princes, Au grand dommaige (hélas) de leurs provinces. Le flot, le vent, le pyrate, et rocher Sont les perilz de l'avare nocher, Qui de son ayse, et repos s'ennuyant, Aux Indes court, la pauvreté fuyant. Cetuy par fer, par cordeau, ou poyson Cherche de mort voluntaire achoyson, Et pour trouver de ses maulx allegence, A pris de soy luymesmes la vengence: Et cetuy là, qui est myeux fortuné Que les premiers, avant que d'estre né Ensevely d'un sommeil eternel, Fait son tumbeau du ventre maternel. D'un egal pié la Mort, qui tout attrape, Et des petiz les humbles manoirs frape, Et des plus grands les tours hautes et fortes. Une Mort seule en mile, et mile sortes De maulx soudains, nouveaux, et incurables, Va tormentant les humains miserables. Le cours des ans, des siecles, et saisons, Les grands citez et superbes maisons Mises par terre, et les ruines grosses Des vieux Palaiz, Thëatres, et Collosses, Montrent à l'oeil tout ce qui est çà bas Etre caduq' et subject à trepas. O malheureux, qui batist esperance Sur fondement d'incertaine assurance! De tous etaz, de tout sexe, et tout aage Solicitude est le propre heritaige. Ell' suyt des Roys les palaiz sumptueux, Conventz secrez, parquetz tumultueux: Le laboureur la porte en sa charrue, Et du pasteur aux toictz elle se rue: L'homme de guerre aussi la porte en croupe, Et le marchant avare dans la poupe. Rien, que vertu, ne domte la fortune. Comme le roc, quand la mer importune En çà et là contre luy se courrousse, Rompt les gros flotz, et de soy les repousse. O bienheureux, qui de rien ne s'etonne, Et ne palist, quand le ciel iré tonne! O bienheureux, que les torches ardentes Et des troys Seurs les couleuvres pendentes N'excitent point! qui n'entrerompt le fruict De son repos, pour quelque petit bruict. Cet homme là pour vray jamais ne tremble, Bien que le ciel à la terre s'assemble: Et ont les Dieux sa fortresse munie Contre fortune, et contre calumnie. Le Ciel vangeur, protecteur d'Innocence, Donne aux pervers souvent longue licence De nuyre aux bons: puis contre eux irrité Commende au Tens, pere de verité, Decouvrir tout; lors la cause plus forte Devient soudain la plus foyble, de sorte Que la grandeur de la peine compense La tardité de la juste vengence. Espere, Amy, espere, dure, attens Cette faveur et du Ciel, et du Tens. Et quand le Ciel n'auroit aucun soucy De tout cela que nous faisons ici, Mais bien seroint toutes humaines choses Soubz le pouvoir de la fortune encloses, Ne vault-il myeux (veu qu'elle fait son tour) Avoir espoir de son heureux retour, Qu'estre tousjours en peur de la ruyne? Cet air couvert d'une obscure bruyne S'eclersira, ces undes courroussées Jusques au ciel par l'aquilon poussées S'apaiseront, et par l'anchre jetée Au port sera la navire arrestée. O combien doulx sera le souvenir Des maulx passez! Pour doncq' là parvenir, Endure, Amy, ces peines doloreuses, Et te reserve aux choses plus heureuses. XIII. De l'immortalité des poëtes au seigneur Bouju Ode XIII Sus, Muse, il faut que l'on s'eveille, Je veux sonner un chant divin. Ouvre donques ta docte oreille, O Bouju, l'honneur Angevin! Pour ecouter ce que ma Lyre accorde Sur sa plus haute, et mieux parlante chorde. Cetuy quiert par divers dangers L'honneur du fer victorieux: Cetuy là par flotz etrangers Le soing de l'or laborieux. L'un aux clameurs du palaiz s'etudie, L'autre le vent de la faveur mandie. Mais moy, que les Graces cherissent, Je hay' les biens, que l'on adore, Je hay' les honneurs, qui perissent, Et le soing, qui les coeurs devore: Rien ne me plaist, fors ce qui peut deplaire Au jugement du rude populaire. Les lauriers, prix des frontz scavans, M'ont ja fait compaignon des Dieux: Les lascifz Satyres suyvans Les Nymphes des rustiques lieux Me font aymer loing des congnuz rivaiges La sainte horreur de leurs antres sauvaiges. Par le ciel errer je m'attens D'une esle encor' non usitée, Et ne sera gueres long tens La terre par moy habitée. Plus grand qu'Envie, à ces superbes viles Je laisseray leurs tempestes civiles. Je voleray depuis l'Aurore Jusq'à la grand' mere des eaux, Et de l'Ourse à l'epaule more, Le plus blanc de tous les oyzeaux. Je ne craindray, sortant de ce beau jour, L'epesse nuyt du tenebreux sejour. De mourir ne suys en emoy Selon la loy du sort humain, Car la meilleure part de moy Ne craint point la fatale main: Craingne la Mort, la Fortune, et l'Envie, A qui les Dieux n'ont donné qu'une vie. Arriere tout funebre chant, Arriere tout marbre et peinture, Mes cendres ne vont point cherchant Les vains honneurs de sepulture: Pour n'estre errant cent ans à l'environ Des triestes bords de l'avare Acheron. Mon nom du vil peuple incongnu N'ira soubz terre inhonoré, Les Seurs du mont deux fois cornu M'ont de sepulchre decoré, Qui ne craint point les aquilons puissans, Ny le long cours des siecles renaissans. XIV. Epitaphe de Clement Marot Si de celuy le tumbeau veux sçavoir Qui de Maro avoit plus que le nom, Il te convient tous les lieux aller voir Ou France a mis le but de son renom: Qu'en terre soit, je te respons que non, Au moins de luy c'est la moindre partie. L'Ame est au lieu d'où elle etoit sortie, Et de ses vers, qui ont domté la mort, Les Seurs luy ont sepulture batie Jusques au ciel. Ainsi, La mort n'y mord. CAELO MUSA BEAT Recueil de poésie A Tresillustre Princesse Madame Marguerite Seur unique du Roy Madame, après avoir depuis peu de temps mis en lumière quelques petiz ouvraiges Poëtiques, plus pour satisfaire à l'instante priere d'aucuns miens amis, que Pour espoir que j'eusse d'acquerir aucune reputation entre les doctes, j'avoy Deliberé me retirer entierement de ce labeur, aussi peu maintenant favorizé, Comme il estoit anciennement entre les meilleurs espriz singulierement Recommandé. Je ne scay si l'infelicité de