Pierre Corneille, (1606-1684). Théâtre complet. Tome I Au lecteur I II III Discours de l'utilité et des parties du poème dramatique [1660] Discours de la tragédie et des moyens de la traiter selon le vraisemblable ou le nécessaire Discours des trois unités d'action, de jour, et de lieu Mélite Adresse Au lecteur Argument Examen Acteurs Acte premier Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Acte II Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Acte III Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Acte IV Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Acte V Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Clitandre Adresse Préface Argument Examen Acteurs Acte premier Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Acte II Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Acte III Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Acte IV Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Acte V Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V La Veuve Adresse Au lecteur Argument Examen Acteurs Acte premier Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Acte II Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Acte III Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Acte IV Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Acte V Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X La Galerie du Palais Adresse Examen Acteurs Acte premier Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Scène XI Acte II Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Acte III Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Scène XI Scène XII Acte IV Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Scène XI Scène XII Scène XIII Scène XIV Acte V Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII La Suivante Adresse Examen Acteurs Acte premier Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Acte II Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Acte III Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Scène XI Acte IV Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Acte V Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX La Place Royale Adresse Examen Acteurs Acte premier Scène première Scène II Scène III Scène IV Acte II Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Acte III Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Acte IV Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Acte V Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Médée Adresse Examen Acteurs Acte premier Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Acte II Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Acte III Scène première Scène II Scène III Scène IV Acte IV Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Acte V Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII L'Illusion comique Adresse Examen Acteurs Acte premier Scène première Scène II Scène III Acte II Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Acte III Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Scène XI Scène XII Acte IV Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Acte V Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Le Cid Textes cornéliens pour comprendre "Le Cid" Adresse Avertissement Examen Acteurs Acte premier Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Acte II Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Acte III Scène première Scène II Scène III Scène IV Acte IV Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Acte V Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Horace Adresse Examen Acteurs Acte premier Scène première Scène II Scène III Acte II Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Acte III Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Acte IV Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Acte V Scène première Scène II Scène III Cinna Adresse Montagne Examen Acteurs Acte premier Scène première Scène II Scène III Scène IV Acte II Scène première Scène II Acte III Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Acte IV Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Acte V Scène première Scène II Scène III Oeuvre de Colaboration: La Comédie des Tuileries (Par par Boisrobert, P. Corneille, Rotrou, Colletet et L'Estoile) Acteurs du troisième acte Acte III ( Par Pierre Corneille) Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Au lecteur I Au lecteur (1644) C'est contre mon inclination que mes libraires vous font ce présent, et j'aurais été plus aise de la suppression entière de la plus grande partie de ces poèmes, que d'en voir renouveler la mémoire par ce recueil. Ce n'est pas qu'ils n'aient tous eu des succès assez heureux pour ne me repentir point de les avoir faits; mais il y a une si notable différence d'eux à ceux qui les ont suivis, que je ne puis voir cette inégalité sans quelque sorte de confusion. Et certes, j'aurais laissé périr entièrement ceux-ci, si je n'eusse reconnu que le bruit qu'ont fait les derniers obligeait déjà quelques curieux à la recherche des autres, et pourrait être cause qu'un imprimeur, faisant sans mon aveu ce que je ne voulais pas consentir, ajouterait mille fautes aux miennes. J'ai donc cru qu'il valait mieux, et pour votre contentement et pour ma réputation, y jeter un coup d'œil, non pas pour les corriger exactement (il eût été besoin de les refaire presque entiers), mais du moins pour en ôter ce qu'il y a de plus insupportable. Je vous les donne dans l'ordre que je les ai composés, et vous avouerai franchement que pour les vers, outre la faiblesse d'un homme qui commençait à en faire, il est malaisé qu'ils ne sentent la province où je suis né. Comme Dieu m'a fait naître mauvais courtisan, j'ai trouvé dans la cour plus de louanges que de bienfaits, et plus d'estime que d'établissement. Ainsi étant demeuré provincial, ce n'est pas merveille si mon élocution en conserve quelquefois le caractère. Pour la conduite, je me dédirais de peu de chose si j'avais à les refaire. Je ne m'étendrai point à vous spécifier quelles règles j'y ai observées: ceux qui s'y connaissent s'en apercevront aisément, et de pareils discours ne font qu'importuner les savants, embarrasser les faibles, et étourdir les ignorants. II Au lecteur (1648 Voici une seconde partie de pièces de théâtre un peu plus supportables que celles de la première. Elles sont toutes assez régulières, avec cette différence toutefois, que les règles sont observées avec plus de sévérité dans les unes que dans les autres; car il y en a qu'on peut élargir et resserrer, selon que les incidents du poème le peuvent souffrir. Telle est celle de l'unité de jour, ou des vingt et quatre heures. Je crois que nous devons toujours faire notre possible en sa faveur, jusqu'à forcer un peu les événements que nous traitons, pour les y accommoder; mais si je n'en pouvais venir à bout, je la négligerais même sans scrupule, et ne voudrais pas perdre un beau sujet pour ne l'y pouvoir réduire. Telle est encore celle de l'unité du lieu, qu'on doit arrêter, s'il se peut, dans la salle d'un palais, ou dans quelque espace qui ne soit pas de beaucoup plus grand que le théâtre, mais qu'on peut étendre jusqu'à toute une ville, et se servir même, s'il en est besoin, d'un peu des environs. Je dirais la même chose de la liaison des scènes, si j'osais la nommer une règle; mais comme je n'en vois rien dans Aristote; que notre Horace n'en dit que ce petit mot: Neu quid hiet, dont la signification peut être douteuse; que les anciens ne l'ont pas toujours observée, quoiqu'il leur fût assez aisé, ne mettant qu'une scène ou deux à chaque acte; que le miracle de l'Italie, le Pastor Fido, l'a entièrement négligée: j'aime mieux l'appeler un embellissement qu'une règle; mais un embellissement qui fait grand effet, comme il est aisé de le remarquer par les exemples du Cid et de l'Horace. Sabine ne contribue non plus aux incidents de la tragédie dans ce dernier que l'Infante dans l'autre, étant toutes deux des personnages épisodiques qui s'émeuvent de tout ce qui arrive selon la passion qu'elles en ressentent, mais qu'on pourrait retrancher sans rien ôter de l'action principale. Néanmoins l'une a été condamnée presque de tout le monde comme inutile, et de l'autre personne n'en a murmuré, cette inégalité ne provenant que de la liaison des scènes qui attache Sabine au reste des personnages et qui n'étant pas observée dans le Cid, y laisse l'Infante tenir sa cour à part. Au reste, comme les tragédies de cette seconde partie sont prises de l'histoire, j'ai cru qu'il ne serait pas hors de propos de vous donner au-devant de chacune le texte ou l'abrégé des auteurs dont je les ai tirées, afin qu'on puisse voir par là ce que j'y ai ajouté du mien et jusques où je me suis persuadé que peut aller la licence poétique en traitant des sujets véritables III Au lecteur (1663) Ces quatre Volumes contiennent trente deux Pièces de Théatre. Ils sont réglez à huit chacun. Vous pourrez trouver quelque chose d'étrange aux innovations en l'orthographe que j'ay hazardées icy, et je veux bien vous en rendre raison. L'usage de nostre Langue est à present si épandu par toute l'Europe, principalement vers le Nord, qu'on y voit peu d'Estats où elle ne soit connuë; c'est ce qui m'a fait croire qu'il ne seroit pas mal à propos d'en faciliter la prononciation aux Estrangers, qui s'y trouvent souvent embarrassez par les divers sons qu'elle donne quelquefois aux mesmes lettres. Les Hollandois m'ont frayé le chemin, et donné ouverture à y mettre distinction par de différents Caractéres, que jusqu'icy nos Imprimeurs ont employé indifféremment. Ils ont separé les i et les u consones d'avec les i et les u voyelles, en se servant tousiours de l'j et de l'v, pour les premiéres, et laissant l'i et l'u pour les autres, qui jusqu'à ces derniers temps avoient esté confondus. Ainsi la prononciation de ces deux lettres ne peut estre douteuse, dans les impressions où l'on garde le mesme ordre, comme en celle-cy. Leur exemple m'a enhardy à passer plus avant. J'ay veu quatre prononciations differentes dans nos s, et trois dans nos e, et j'ay cherché les moyens d'en oster toutes ambiguitez, ou par des caractéres differens, ou par des régles generales, avec quelques exceptions. Je ne sçay si j'y auray reüssi, mais si cette ébauche ne déplaist pas, elle pourra donner jour à faire un travail plus achevé sur cette matiere, et peut-estre que ce ne sera pas rendre un petit service à nostre Langue et au Public. Nous prononçons l's de quatre diverses manieres: tantost nous l'aspirons, comme en ces mots, peste, chaste; tantost elle allonge la syllabe, comme en ceux-cy, paste, teste; tantost elle ne fait aucun son, comme à esbloüir, esbranler, il estoit; et tantost elle se prononce comme un z, comme à présider, presumer. Nous n'avons que deux differens caracteres, f, et s, pour ces quatre differentes prononciations; il faut donc establir quelques maximes générales pour faire les distinctions entieres. Cette lettre se rencontre au commencement des mots, ou au milieu, ou à la fin. Au commencement elle aspire toûjours: soy, sien, sauver, suborner; à la fin, elle n'a presque point le son, et ne fait qu'allonger tant soit peu la syllabe, quand le mot qui suit se commence par une consone; et quand il commence par une voyelle, elle se détache de celuy qu'elle finit pour se joindre avec elle, et se prononce toûjours comme un z, soit qu'elle soit précedée par une consone, ou par une voyelle. Dans le milieu du mot, elle est, ou entre deux voyelles, ou aprés une consone, ou avant une consone. Entre deux voyelles elle passe tousiours pour z, et aprés une consone elle aspire tousiours, et cette difference se remarque entre les verbes composez qui viennent de la mesme racine. On prononce prezumer, rezister, mais on ne prononce pas conzumer, ny perzister. Ces régles n'ont aucune exception, et j'ay abandonné en ces rencontres le choix des caracteres à l'Imprimeur, pour se servir du grand ou du petit, selon qu'ils se sont le mieux accommodez avec les lettres qui les joignent. Mais je n'en ay pas fait de mesme, quand l's est avant une consone dans le milieu du mot, et je n'ay pû souffrir que ces trois mots, reste, tempeste, vous estes, fussent escrits l'un comme l'autre, ayant des prononciations si differentes. J'ay reservé la petite s pour celle où la syllabe est aspirée, la grande pour celle où elle est simplement allongée, et l'ay supprimée entierement au troisiéme mot où elle ne fait point de son, la marquant seulement par un accent sur la lettre qui la précede. J'ay donc fait ortographer ainsi les mots suivants et leurs semblables, peste, funeste, chaste, resiste, espoir; tempeste, haste, teste; vous étes, il étoit, ébloüir, écouter, épargner, arréter. Ce dernier verbe ne laisse pas d'avoir quelques temps dans sa conjugaison, où il faut luy rendre l's, parce qu'elle allonge la syllabe; comme à l'imperatif arreste, qui rime bien avec teste; mais à l'infinitif et en quelques autres où elle ne fait pas cet effet, il est bon de la supprimer et escrire, j'arrétois, j'ay arrété, j'arréteray, nous arrétons, etc. Quant à l'e, nous en avons de trois sortes. L'e feminin, qui se rencontre tousiours, ou seul, ou en diphtongue, dans toutes les derniéres syllabes de nos mots qui ont la terminaison féminine, et qui fait si peu de son, que cette syllabe n'est jamais contée à rien à la fin de nos vers féminins, qui en ont tousiours une plus que les autres. L'e masculin, qui se prononce comme dans la langue Latine, et un troisiéme e qui ne va jamais sans l's, qui luy donne un son eslevé qui se prononce à bouche ouverte, en ces mots: succes, acces, expres. Or comme ce seroit une grande confusion, que ces trois e, en ces trois mots, aspres, verite, et apres, qui ont une prononciation si differente, eussent un caractére pareil, il est aisé d'y remédier, par ces trois sortes d'e que nous donne l'Imprimerie, e, é, è, qu'on peut nommer l'e simple, l'e aigu, et l'e grave. Le premier servira pour nos terminaisons feminines, le second pour les Latines, et le troisiéme pour les eslevées, et nous escrirons ainsi ces trois mots et leurs pareils, aspres, verité, après, ce que nous estendrons à succès, excès, procès, qu'on avoit jusqu'icy escrits avec l'e aigu, comme les terminaisons Latines, quoi que le son en soit fort différent. Il est vray que les Imprimeurs y avoient mis quelque différence, en ce que cette terminaison n'estant jamais sans s, quand il s'en rencontroit une après un é Latin, ils la changeoient en z, et ne la faisoient préceder que par un e simple. Ils impriment veritez, Deïtez, dignitez, et non pas verités, Deïtés, dignités; et j'ay conservé cette Orthographe: mais pour éviter toute sorte de confusion entre le son des mots qui ont l'e Latin sans s, comme verité, et ceux qui ont la prononciation élevée, comme succès, j'ay cru à propos de nous servir de différents caractéres, puisque nous en avons, et donner l'è grave à ceux de cette dernière espece. Nos deux articles pluriels, les et des, ont le mesme son, quoy qu'écrits avec l'e simple: il est si mal-aisé de les prononcer autrement, que je n'ay pas crû qu'il fust besoin d'y rien changer. Je dy la mesme chose de l'e devant deux ll, qui prend le son aussi eslevé en ces mots, belle, fidelle, rebelle, etc., qu'en ceux-cy, succès, excès; mais comme cela arrive toûjours quand il se rencontre avant ces deux ll, il suffit d'en faire cette remarque sans changement de caractére. Le mesme arrive devant la simple l, à la fin du mot, mortel, appel, criminel, et non pas au milieu, comme en ces mots, celer, chanceler, où l'e avant cette l garde le son de l'e feminin. Il est bon aussi de remarquer qu'on ne se sert d'ordinaire de l'é aigu, qu'à la fin du mot, ou quand on supprime l's qui le suit; comme à établir, étonner: cependant il se rencontre souvent au milieu des mots avec le mesme son, bien qu'on ne l'écrive qu'avec un e simple; comme en ce mot severité, qu'il faudroit escrire sévérité, pour le faire prononcer exactement, et je l'ay fait observer dans cette impression, bien que je n'aye pas gardé le mesme ordre dans celle qui s'est faite in folio. La double ll dont je viens de parler à l'occasion de l'e, a aussi deux prononciations en nostre Langue, l'une seche et simple, qui suit l'Ortographe, l'autre molle, qui semble y joindre une h. Nous n'avons point de différents caractéres à les distinguer; mais on en peut donner cette régle infaillible. Toutes les fois qu'il n'y a point d'i avant les deux ll, la prononciation ne prend point cette mollesse. En voicy des exemples dans les quatre autres voyelles: baller, rebeller, coller, annuller. Toutes les fois qu'il y a un i avant les deux ll, soit seul, soit en diphtongue, la prononciation y adjouste une h. On escrit bailler, éveiller, briller, chatoüiller, cueillir, et on prononce baillher, éveillher, brillher, chatouillher, cueillhir. Il faut excepter de cette Régle tous les mots qui viennent du Latin, et qui ont deux ll dans cette Langue, comme ville, mille, tranquille, imbecille, distille, illustre, illegitime, illicite, etc. Je dis qui ont deux ll en Latin, parce que les mots de fille et famille en viennent, et se prononcent avec cette mollesse des autres qui ont l'i devant les deux ll, et n'en viennent pas; mais ce qui fait cette différence, c'est qu'ils ne tiennent pas les deux ll des mots Latins, filia et familia, qui n'en ont qu'une, mais purement de nostre Langue. Cette régle et cette exception sont générales et asseurées. Quelques Modernes, pour oster toute l'ambiguité de cette prononciation, ont escrit les mots qui se prononcent sans la mollesse de l'h, avec une l simple, en cette maniere, tranquile, imbecile, distile, et cette Ortographe pourroit s'accommoder dans les trois voyelles a, o, u, pour escrire simplement baler, affoler, annuler, mais elle ne s'accommoderoit point du tout avec l'e, et on auroit de la peine à prononcer fidelle et belle, si on escrivoit fidele et bele; l'i mesme sur lequel ils ont pris ce droit, ne le pourroit pas souffrir tousiours, et particulierement en ces mots ville, mille, dont le premier, si on le reduisoit à une l simple, se confondroit avec vile, qui a une signification toute autre. Il y auroit encor quantité de remarques à faire sur les différentes manieres que nous avons de prononcer quelques lettres en nostre Langue: mais je n'entreprens pas de faire un Traité entier de l'Ortographe et de la prononciation, et me contente de vous avoir donné ce mot d'avis touchant ce que j'ay innové icy; comme les Imprimeurs ont eu de la peine à s'y accoustumer, ils n'auront pas suivy ce nouvel ordre si ponctuellement, qu'il ne s'y soit coulé bien des fautes, vous me ferez la grace d'y suppléer. Discours de l'utilité et des parties du poème dramatique [1660] Bien que, selon Aristote, le seul but de la poésie dramatique soit de plaire aux spectateurs, et que la plupart de ces poèmes leur aient plu, je veux bien avouer toutefois que beaucoup d'entre eux n'ont pas atteint le but de l'art. Il ne faut pas prétendre, dit ce philosophe, que ce genre de poésie nous donne toute sorte de plaisir, mais seulement celui qui lui est propre; et pour trouver ce plaisir qui lui est propre, et le donner aux spectateurs, il faut suivre les préceptes de l'art, et leur plaire selon ses règles. Il est constant qu'il y a des préceptes, puisqu'il y a un art; mais il n'est pas constant quels ils sont. On convient du nom sans convenir de la chose, et on s'accorde sur les paroles pour contester sur leur signification. Il faut observer l'unité d'action, de lieu, et de jour, personne n'en doute; mais ce n'est pas une petite difficulté de savoir ce que c'est que cette unité d'action, et jusques où peut s'étendre cette unité de jour et de lieu. Il faut que le poète traite son sujet selon le vraisemblable et le nécessaire, Aristote le dit, et tous ses interprètes répètent les mêmes mots, qui leur semblent si clairs et si intelligibles, qu'aucun d'eux n'a daigné nous dire, non plus que lui, ce que c'est que ce vraisemblable et ce nécessaire. Beaucoup même ont si peu considéré ce dernier, qui accompagne toujours l'autre chez ce philosophe, hormis une seule fois, où il parle de la comédie, qu'on en est venu jusqu'à établir une maxime très fausse, qu'il faut que le sujet d'une tragédie soit vraisemblable; appliquant ainsi aux conditions du sujet la moitié de ce qu'il a dit de la manière de le traiter. Ce n'est pas qu'on ne puisse faire une tragédie d'un sujet purement vraisemblable: il en donne pour exemple la Fleur d'Agathon, où les noms et les choses étaient de pure invention, aussi bien qu'en la comédie; mais les grands sujets qui remuent fortement les passions, et en opposent l'impétuosité aux lois du devoir ou aux tendresses du sang, doivent toujours aller au-delà du vraisemblable, et ne trouveraient aucune croyance parmi les auditeurs, s'ils n'étaient soutenus, ou par l'autorité de l'histoire qui persuade avec empire, ou par la préoccupation de l'opinion commune qui nous donne ces mêmes auditeurs déjà tous persuadés. Il n'est pas vraisemblable que Médée tue ses enfants, que Clytemnestre assassine son mari, qu'Oreste poignarde sa mère; mais l'histoire le dit, et la représentation de ces grands crimes ne trouve point d'incrédules. Il n'est ni vrai ni vraisemblable qu'Andromède, exposée à un monstre marin, ait été garantie de ce péril par un cavalier volant, qui avait des ailes aux pieds; mais c'est une fiction que l'antiquité a reçue; et comme elle l'a transmise jusqu'à nous, personne ne s'en offense quand on la voit sur le théâtre. Il ne serait pas permis toutefois d'inventer sur ces exemples. Ce que la vérité ou l'opinion fait accepter serait rejeté, s'il n'avait point d'autre fondement qu'une ressemblance à cette vérité ou à cette opinion. C'est pourquoi notre docteur dit que les sujets viennent de la fortune, qui fait arriver les choses, et non de l'art, qui les imagine. Elle est maîtresse des événements, et le choix qu'elle nous donne de ceux qu'elle nous présente enveloppe une secrète défense d'entreprendre sur elle, et d'en produire sur la scène qui ne soient pas de sa façon. Aussi les anciennes tragédies se sont arrêtées autour de peu de familles, parce qu'il était arrivé à peu de familles des choses dignes de la tragédie. Les siècles suivants nous en ont assez fourni pour franchir ces bornes, et ne marcher plus sur les pas des Grecs; mais je ne pense pas qu'ils nous aient donné la liberté de nous écarter de leurs règles. Il faut, s'il se peut, nous accommoder avec elles, et les amener jusqu'à nous. Le retranchement que nous avons fait des choeurs nous oblige à remplir nos poèmes de plus d'épisodes qu'ils ne faisaient; c'est quelque chose de plus, mais qui ne doit pas aller au-delà de leurs maximes, bien qu'il aille au-delà de leur pratique. Il faut donc savoir quelles sont ces règles; mais notre malheur est qu'Aristote et Horace après lui en ont écrit assez obscurément pour avoir besoin d'interprètes, et que ceux qui leur en ont voulu servir jusques ici ne les ont souvent expliqués qu'en grammairiens ou en philosophes. Comme ils avaient plus d'étude et de spéculation que d'expérience du théâtre, leur lecture nous peut rendre plus doctes, mais non pas nous donner beaucoup de lumières fort sûres pour y réussir. Je hasarderai quelque chose sur cinquante ans de travail pour la scène, et en dirai mes pensées tout simplement, sans esprit de contestation qui m'engage à les soutenir, et sans prétendre que personne renonce en ma faveur à celles qu'il en aura conçues. Ainsi ce que j'ai avancé dès l'entrée de ce discours, que la poésie dramatique a pour but le seul plaisir des spectateurs, n'est pas pour l'emporter opiniâtrement sur ceux qui pensent ennoblir l'art, en lui donnant pour objet de profiter aussi bien que de plaire. Cette dispute même serait très inutile, puisqu'il est impossible de plaire selon les règles, qu'il ne s'y rencontre beaucoup d'utilité. Il est vrai qu'Aristote, dans tout son Traité de la Poétique, n'a jamais employé ce mot une seule fois; qu'il attribue l'origine de la poésie au plaisir que nous prenons à voir imiter les actions des hommes; qu'il préfère la partie du poème qui regarde le sujet à celle qui regarde les moeurs, parce que cette première contient ce qui agrée le plus, comme les agnitions et les péripéties; qu'il fait entrer dans la définition de la tragédie l'agrément du discours dont elle est composée; et qu'il l'estime enfin plus que le poème épique, en ce qu'elle a de plus la décoration extérieure et la musique, qui délectent puissamment, et qu'étant plus courte et moins diffuse, le plaisir qu'on y prend est plus parfait; mais il n'est pas moins vrai qu'Horace nous apprend que nous ne saurions plaire à tout le monde, si nous n'y mêlons l'utile, et que les gens graves et sérieux, les vieillards, les amateurs de la vertu, s'y ennuieront, s'ils n'y trouvent rien à profiter: Centuriae seniorum agitant expertia frugis. Ainsi, quoique l'utile n'y entre que sous la forme du délectable, il ne laisse pas d'y être nécessaire, et il vaut mieux examiner de quelle façon il y peut trouver sa place, que d'agiter, comme je l'ai déjà dit, une question inutile touchant l'utilité de cette sorte de poèmes. J'estime donc qu'il s'y en peut rencontrer de quatre sortes. La première consiste aux sentences et instructions morales qu'on y peut semer presque partout; mais il en faut user sobrement, les mettre rarement en discours généraux, ou ne les pousser guère loin, surtout quand on fait parler un homme passionné, ou qu'on lui fait répondre par un autre; car il ne doit avoir non plus de patience pour les entendre, que de quiétude d'esprit pour les concevoir et les dire. Dans les délibérations d'Etat, où un homme d'importance consulté par un roi s'explique de sens rassis, ces sortes de discours trouvent lieu de plus d'étendue; mais enfin il est toujours bon de les réduire souvent de la thèse à l'hypothèse; et j'aime mieux faire dire à un acteur, l'amour vous donne beaucoup d'inquiétudes, que, l'amour donne beaucoup d'inquiétudes aux esprits qu'il possède. Ce n'est pas que je voulusse entièrement bannir cette dernière façon de s'énoncer sur les maximes de la morale et de la politique. Tous mes poèmes demeureraient bien estropiés, si on en retranchait ce que j'y en ai mêlé; mais encore un coup, il ne les faut pas pousser loin sans les appliquer au particulier; autrement c'est un lieu commun, qui ne manque jamais d'ennuyer l'auditeur, parce qu'il fait languir l'action; et quelque heureusement que réussisse cet étalage de moralités, il faut toujours craindre que ce ne soit un de ces ornements ambitieux qu'Horace nous ordonne de retrancher. J'avouerai toutefois que les discours généraux ont souvent grâce, quand celui qui les prononce et celui qui les écoute ont tous deux l'esprit assez tranquille pour se donner raisonnablement cette patience. Dans le quatrième acte de Mélite, la joie qu'elle a d'être aimée de Tircis lui fait souffrir sans chagrin la remontrance de sa nourrice, qui de son côté satisfait à cette démangeaison qu'Horace attribue aux vieilles gens, de faire des leçons aux jeunes; mais si elle savait que Tircis la crût infidèle, et qu'il en fût au désespoir, comme elle l'apprend ensuite, elle n'en souffrirait pas quatre vers. Quelquefois même ces discours sont nécessaires pour appuyer des sentiments dont le raisonnement ne se peut fonder sur aucune des actions particulières de ceux dont on parle. Rodogune, au premier acte, ne saurait justifier la défiance qu'elle a de Cléopâtre, que par le peu de sincérité qu'il y a d'ordinaire dans la réconciliation des grands après une offense signalée, parce que, depuis le traité de paix, cette reine n'a rien fait qui la doive rendre suspecte de cette haine qu'elle lui conserve dans le coeur. L'assurance que prend Mélisse, au quatrième de la Suite du Menteur, sur les premières protestations d'amour que lui fait Dorante, qu'elle n'a vu qu'une seule fois, ne se peut autoriser que sur la facilité et la promptitude que deux amants nés l'un pour l'autre ont à donner croyance à ce qu'ils s'entre-disent; et les douze vers qui expriment cette moralité en termes généraux ont tellement plu, que beaucoup de gens d'esprit n'ont pas dédaigné d'en charger leur mémoire. Vous en trouverez ici quelques autres de cette nature. La seule règle qu'on y peut établir, c'est qu'il les faut placer judicieusement, et surtout les mettre en la bouche de gens qui aient l'esprit sans embarras, et qui ne soient point emportés par la chaleur de l'action. La seconde utilité du poème dramatique se rencontre en la naïve peinture des vices et des vertus, qui ne manque jamais à faire son effet, quand elle est bien achevée, et que les traits en sont si reconnaissables qu'on ne les peut confondre l'un dans l'autre, ni prendre le vice pour vertu. Celle-ci se fait alors toujours aimer, quoique malheureuse; et celui-là se fait toujours haïr, bien que triomphant. Les anciens se sont fort souvent contentés de cette peinture, sans se mettre en peine de faire récompenser les bonnes actions, et punir les mauvaises. Clytemnestre et son adultère tuent Agamemnon impunément; Médée en fait autant de ses enfants, et Atrée de ceux de son frère Thyeste, qu'il lui fait manger. Il est vrai qu'à bien considérer ces actions qu'ils choisissaient pour la catastrophe de leurs tragédies, c'étaient des criminels qu'ils faisaient punir, mais par des crimes plus grands que les leurs. Thyeste avait abusé de la femme de son frère; mais la vengeance qu'il en prend a quelque chose de plus affreux que ce premier crime. Jason était un perfide d'abandonner Médée, à qui il devait tout; mais massacrer ses enfants à ses yeux est quelque chose de plus. Clytemnestre se plaignait des concubines qu'Agamemnon ramenait de Troie; mais il n'avait point attenté sur sa vie, comme elle fait sur la sienne; et ces maîtres de l'art ont trouvé le crime de son fils Oreste, qui la tue pour venger son père, encore plus grand que le sien, puisqu'ils lui ont donné des Furies vengeresses pour le tourmenter, et n'en ont point donné à sa mère, qu'ils font jouir paisiblement avec son Egisthe du royaume d'un mari qu'elle avait assassiné. Notre théâtre souffre difficilement de pareils sujets: le Thyeste de Sénèque n'y a pas été fort heureux; sa Médée y a trouvé plus de faveur; mais aussi, à le bien prendre, la perfidie de Jason et la violence du roi de Corinthe la font paraître si injustement opprimée, que l'auditeur entre aisément dans ses intérêts, et regarde sa vengeance comme une justice qu'elle se fait elle-même de ceux qui l'oppriment. C'est cet intérêt qu'on aime à prendre pour les vertueux qui a obligé d'en venir à cette autre manière de finir le poème dramatique par la punition des mauvaises actions et la récompense des bonnes, qui n'est pas un précepte de l'art, mais un usage que nous avons embrassé, dont chacun peut se départir à ses périls. Il était dès le temps d'Aristote, et peut-être qu'il ne plaisait pas trop à ce philosophe, puisqu'il dit qu'il n'a eu vogue que par l'imbécillité du jugement des spectateurs, et que ceux qui le pratiquent s'accommodent au goût du peuple, et écrivent selon les souhaits de leur auditoire. En effet, il est certain que nous ne saurions voir un honnête homme sur notre théâtre sans lui souhaiter de la prospérité, et nous fâcher de ses infortunes. Cela fait que quand il en demeure accablé, nous sortons avec chagrin, et remportons une espèce d'indignation contre l'auteur et les acteurs; mais quand l'événement remplit nos souhaits, et que la vertu y est couronnée, nous sortons avec pleine joie, et remportons une entière satisfaction et de l'ouvrage, et de ceux qui l'ont représenté. Le succès heureux de la vertu, en dépit des traverses et des périls, nous excite à l'embrasser; et le succès funeste du crime ou de l'injustice est capable de nous en augmenter l'horreur naturelle, par l'appréhension d'un pareil malheur. C'est en cela que consiste la troisième utilité du théâtre, comme la quatrième en la purgation des passions par le moyen de la pitié et de la crainte. Mais comme cette utilité est particulière à la tragédie, je m'expliquerai sur cet article au second volume, où je traiterai de la tragédie en particulier, et passe à l'examen des parties qu'Aristote attribue au poème dramatique. Je dis au poème dramatique en général, bien qu'en traitant cette matière il ne parle que de la tragédie; parce que tout ce qu'il en dit convient aussi à la comédie, et que la différence de ces deux espèces de poèmes ne consiste qu'en la dignité des personnages, et des actions qu'ils imitent, et non pas en la façon de les imiter, ni aux choses qui servent à cette imitation. Le poème est composé de deux sortes de parties. Les unes sont appelées parties de quantité, ou d'extension; et Aristote en nomme quatre: le prologue, l'épisode, l'exode et le choeur. Les autres se peuvent nommer des parties intégrantes, qui se rencontrent dans chacune de ces premières pour former tout le corps avec elles. Ce philosophe y en trouve six: le sujet, les moeurs, les sentiments, la diction, la musique, et la décoration du théâtre. De ces six, il n'y a que le sujet dont la bonne constitution dépende proprement de l'art poétique; les autres ont besoin d'autres arts subsidiaires: les moeurs, de la morale; les sentiments, de la rhétorique; la diction, de la grammaire; et les deux autres parties ont chacune leur art, dont il n'est pas besoin que le poète soit instruit, parce qu'il y peut faire suppléer par d'autres que lui, ce qui fait qu'Aristote ne les traite pas. Mais comme il faut qu'il exécute lui-même ce qui concerne les quatre premières, la connaissance des arts dont elles dépendent lui est absolument nécessaire, à moins qu'il ait reçu de la nature un sens commun assez fort et assez profond pour suppléer à ce défaut. Les conditions du sujet sont diverses pour la tragédie et pour la comédie. Je ne toucherai à présent qu'à ce qui regarde cette dernière, qu'Aristote définit simplement une imitation de personnes basses et fourbes. Je ne puis m'empêcher de dire que cette définition ne me satisfait point; et puisque beaucoup de savants tiennent que son Traité de la Poétique n'est pas venu tout entier jusques à nous, je veux croire que dans ce que le temps nous en a dérobé il s'en rencontrait une plus achevée. La poésie dramatique, selon lui, est une imitation des actions, et il s'arrête ici à la condition des personnes, sans dire quelles doivent être ces actions. Quoi qu'il en soit, cette définition avait du rapport à l'usage de son temps, où l'on ne faisait parler dans la comédie que des personnes d'une condition très médiocre; mais elle n'a pas une entière justesse pour le nôtre, où les rois même y peuvent entrer, quand leurs actions ne sont point au-dessus d'elle. Lorsqu'on met sur la scène un simple intrique d'amour entre des rois, et qu'ils ne courent aucun péril, ni de leur vie, ni de leur Etat, je ne crois pas que, bien que les personnes soient illustres, l'action le soit assez pour s'élever jusqu'à la tragédie. Sa dignité demande quelque grand intérêt d'Etat, ou quelque passion plus noble et plus mâle que l'amour, telles que sont l'ambition ou la vengeance, et veut donner à craindre des malheurs plus grands que la perte d'une maîtresse. Il est à propos d'y mêler l'amour, parce qu'il a toujours beaucoup d'agrément, et peut servir de fondement à ces intérêts, et à ces autres passions dont je parle; mais il faut qu'il se contente du second rang dans le poème, et leur laisse le premier. Cette maxime semblera nouvelle d'abord: elle est toutefois de la pratique des anciens, chez qui nous ne voyons aucune tragédie où il n'y ait qu'un intérêt d'amour à démêler. Au contraire, ils l'en bannissaient souvent; et ceux qui voudront considérer les miennes, reconnaîtront qu'à leur exemple je ne lui ai jamais laissé y prendre le pas devant, et que dans le Cid même, qui est sans contredit la pièce la plus remplie d'amour que j'aie faite, le devoir de la naissance et le soin de l'honneur l'emportent sur toutes les tendresses qu'il inspire aux amants que j'y fais parler. Je dirai plus. Bien qu'il y ait de grands intérêts d'Etat dans un poème, et que le soin qu'une personne royale doit avoir de sa gloire fasse taire sa passion, comme en Don Sanche, s'il ne s'y rencontre point de péril de vie, de pertes d'Etats, ou de bannissement, je ne pense pas qu'il ait droit de prendre un nom plus relevé que celui de comédie; mais pour répondre aucunement à la dignité des personnes dont celui-là représente les actions, je me suis hasardé d'y ajouter l'épithète d'héroïque, pour le distinguer d'avec les comédies ordinaires. Cela est sans exemple parmi les anciens; mais aussi il est sans exemple parmi eux de mettre des rois sur le théâtre sans quelqu'un de ces grands périls. Nous ne devons pas nous attacher si servilement à leur imitation, que nous n'osions essayer quelque chose de nous-mêmes, quand cela ne renverse point les règles de l'art; ne fût-ce que pour mériter cette louange que donnait Horace aux poètes de son temps: Nec minimum meruere decus, vestigia groeca Ausi deserere; et n'avoir point de part en ce honteux éloge: O imitatores, servum pecus! Ce qui nous sert maintenant d'exemple, dit Tacite, a été autrefois sans exemple, et ce que nous faisons sans exemple en pourra servir un jour. La comédie diffère donc en cela de la tragédie, que celle-ci veut pour son sujet une action illustre, extraordinaire, sérieuse: celle-là s'arrête à une action commune et enjouée; celle-ci demande de grands périls pour ses héros: celle-là se contente de l'inquiétude et des déplaisirs de ceux à qui elle donne le premier rang parmi ses acteurs. Toutes les deux ont cela de commun, que cette action doit être complète et achevée; c'est-à-dire que dans l'événement qui la termine, le spectateur doit être si bien instruit des sentiments de tous ceux qui y ont eu quelque part, qu'il sorte l'esprit en repos, et ne soit plus en doute de rien. Cinna conspire contre Auguste, sa conspiration est découverte, Auguste le fait arrêter. Si le poème en demeurait là, l'action ne serait pas complète, parce que l'auditeur sortirait dans l'incertitude de ce que cet empereur aurait ordonné de cet ingrat favori. Ptolomée craint que César, qui vient en Egypte, ne favorise sa soeur dont il est amoureux, et ne le force à lui rendre sa part du royaume, que son père lui a laissée par testament: pour attirer la faveur de son côté par un grand service, il lui immole Pompée; ce n'est pas assez, il faut voir comment César recevra ce grand sacrifice. Il arrive, il s'en fâche, il menace Ptolomée, il le veut obliger d'immoler les conseillers de cet attentat à cet illustre mort; ce roi, surpris de cette réception si peu attendue, se résout à prévenir César, et conspire contre lui, pour éviter par sa perte le malheur dont il se voit menacé. Ce n'est pas encore assez; il faut savoir ce qui réussira de cette conspiration. César en a l'avis, et Ptolomée, périssant dans un combat avec ses ministres, laisse Cléopâtre en paisible possession du royaume dont elle demandait la moitié, et César hors de péril; l'auditeur n'a plus rien à demander, et sort satisfait, parce que l'action est complète. Je connais des gens d'esprit, et des plus savants en l'art poétique, qui m'imputent d'avoir négligé d'achever le Cid, et quelques autres de mes poèmes, parce que je n'y conclus pas précisément le mariage des premiers acteurs, et que je ne les envoie point marier au sortir du théâtre. A quoi il est aisé de répondre que le mariage n'est point un achèvement nécessaire pour la tragédie heureuse, ni même pour la comédie. Quant à la première, c'est le péril d'un héros qui la constitue, et lorsqu'il en est sorti, l'action est terminée. Bien qu'il ait de l'amour, il n'est point besoin qu'il parle d'épouser sa maîtresse quand la bienséance ne le permet pas; et il suffit d'en donner l'idée après en avoir levé tous les empêchements, sans lui en faire déterminer le jour. Ce serait une chose insupportable que Chimène en convînt avec Rodrigue dès le lendemain qu'il a tué son père, et Rodrigue serait ridicule, s'il faisait la moindre démonstration de le désirer. Je dis la même chose d'Antiochus. Il ne pourrait dire de douceurs à Rodogune qui ne fussent de mauvaise grâce, dans l'instant que sa mère se vient d'empoisonner à leurs yeux, et meurt dans la rage de n'avoir pu les faire périr avec elle. Pour la comédie, Aristote ne lui impose point d'autre devoir pour conclusion que de rendre amis ceux qui étaient ennemis; ce qu'il faut entendre un peu plus généralement que les termes ne semblent porter, et l'étendre à la réconciliation de toute sorte de mauvaise intelligence; comme quand un fils rentre aux bonnes grâces d'un père qu'on a vu en colère contre lui pour ses débauches, ce qui est une fin assez ordinaire aux anciennes comédies; ou que deux amants, séparés par quelque fourbe qu'on leur a faite, ou par quelque pouvoir dominant, se réunissent par l'éclaircissement de cette fourbe, ou par le consentement de ceux qui y mettaient obstacle; ce qui arrive presque toujours dans les nôtres, qui n'ont que très rarement une autre fin que des mariages. Nous devons toutefois prendre garde que ce consentement ne vienne pas par un simple changement de volonté, mais par un événement qui en fournisse l'occasion. Autrement il n'y aurait pas grand artifice au dénouement d'une pièce, si, après l'avoir soutenue durant quatre actes sur l'autorité d'un père qui n'approuve point les inclinations amoureuses de son fils ou de sa fille, il y consentait tout d'un coup au cinquième, par cette seule raison que c'est le cinquième, et que l'auteur n'oserait en faire six. Il faut un effet considérable qui l'y oblige, comme si l'amant de sa fille lui sauvait la vie en quelque rencontre où il fût prêt d'être assassiné par ses ennemis, ou que par quelque accident inespéré, il fût reconnu pour être de plus grande condition, et mieux dans la fortune qu'il ne paraissait. Comme il est nécessaire que l'action soit complète, il faut aussi n'ajouter rien au-delà, parce que quand l'effet est arrivé, l'auditeur ne souhaite plus rien et s'ennuie de tout le reste. Ainsi les sentiments de joie qu'ont deux amants qui se voient réunis après de longues traverses doivent être bien courts; et je ne sais pas quelle grâce a eue chez les Athéniens la contestation de Ménélas et de Teucer pour la sépulture d'Ajax, que Sophocle fait mourir au quatrième acte; mais je sais bien que de notre temps la dispute du même Ajax et d'Ulysse pour les armes d'Achille après sa mort, lassa fort les oreilles, bien qu'elle partît d'une bonne main. Je ne puis déguiser même que j'ai peine encore à comprendre comment on a pu souffrir le cinquième de Mélite et de la Veuve. On n'y voit les premiers acteurs que réunis ensemble, et ils n'y ont plus d'intérêt qu'à savoir les auteurs de la fausseté ou de la violence qui les a séparés. Cependant ils en pouvaient être déjà instruits, si je l'eusse voulu, et semblent n'être plus sur le théâtre que pour servir de témoins au mariage de ceux du second ordre; ce qui fait languir toute cette fin, où ils n'ont point de part. Je n'ose attribuer le bonheur qu'eurent ces deux comédies à l'ignorance des préceptes, qui était assez générale en ce temps-là, d'autant que ces mêmes préceptes, bien ou mal observés, doivent faire leur effet, bon ou mauvais, sur ceux même qui, faute de les savoir, s'abandonnent au courant des sentiments naturels; mais je ne puis que je n'avoue du moins que la vieille habitude qu'on avait alors à ne voir rien de mieux ordonné a été cause qu'on ne s'est pas indigné contre ces défauts, et que la nouveauté d'un genre de comédie très agréable, et qui jusque-là n'avait point paru sur la scène, a fait qu'on a voulu trouver belles toutes les parties d'un corps qui plaisait à la vue, bien qu'il n'eût pas toutes ses proportions dans leur justesse. La comédie et la tragédie se ressemblent encore en ce que l'action qu'elles choisissent pour imiter doit avoir une juste grandeur, c'est-à-dire qu'elle ne doit être, ni si petite qu'elle échappe à la vue comme un atome, ni si vaste qu'elle confonde la mémoire de l'auditeur et égare son imagination. C'est ainsi qu'Aristote explique cette condition du poème, et ajoute que pour être d'une juste grandeur, elle doit avoir un commencement, un milieu, et une fin. Ces termes sont si généraux, qu'ils semblent ne signifier rien; mais à les bien entendre, ils excluent les actions momentanées qui n'ont point ces trois parties. Telle est peut-être la mort de la soeur d'Horace, qui se fait tout d'un coup sans aucune préparation dans les trois actes qui la précèdent; et je m'assure que si Cinna attendait au cinquième à conspirer contre Auguste, et qu'il consumât les quatre autres en protestations d'amour à Emilie, ou en jalousies contre Maxime, cette conspiration surprenante ferait bien des révoltes dans les esprits, à qui ces quatre premiers auraient fait attendre toute autre chose. Il faut donc qu'une action, pour être d'une juste grandeur, ait un commencement, un milieu et une fin. Cinna conspire contre Auguste et rend compte de sa conspiration à Emilie, voilà le commencement; Maxime en fait avertir Auguste, voilà le milieu; Auguste lui pardonne, voilà la fin. Ainsi dans les comédies de ce premier volume, j'ai presque toujours établi deux amants en bonne intelligence; je les ai brouillés ensemble par quelque fourbe, et les ai réunis par l'éclaircissement de cette même fourbe qui les séparait. A ce que je viens de dire de la juste grandeur de l'action j'ajoute un mot touchant celle de sa représentation, que nous bornons d'ordinaire à un peu moins de deux heures. Quelques-uns réduisent le nombre des vers qu'on y récite à quinze cents, et veulent que les pièces de théâtre ne puissent aller jusqu'à dix-huit, sans laisser un chagrin capable de faire oublier les plus belles choses. J'ai été plus heureux que leur règle ne me le permet, en ayant pour l'ordinaire donné deux mille aux comédies, et un peu plus de dix-huit cents aux tragédies, sans avoir sujet de me plaindre que mon auditoire ait montré trop de chagrin pour cette longueur. C'est assez parlé du sujet de la comédie, et des conditions qui lui sont nécessaires. La vraisemblance en est une dont je parlerai en un autre lieu; il y a de plus, que les événements en doivent toujours être heureux, ce qui n'est pas une obligation de la tragédie, où nous avons le choix de faire un changement de bonheur en malheur, ou de malheur en bonheur. Cela n'a pas besoin de commentaire; je viens à la seconde partie du poème, qui sont les moeurs. Aristote leur prescrit quatre conditions, qu'elles soient bonnes, convenables, semblables, et égales. Ce sont des termes qu'il a si peu expliqués, qu'il nous laisse grand lieu de douter de ce qu'il veut dire. Je ne puis comprendre comment on a voulu entendre par ce mot de bonnes, qu'il faut qu'elles soient vertueuses. La plupart des poèmes, tant anciens que modernes, demeureraient en un pitoyable état, si l'on en retranchait tout ce qui s'y rencontre de personnages méchants, ou vicieux, ou tachés de quelque faiblesse qui s'accorde mal avec la vertu. Horace a pris soin de décrire en général les moeurs de chaque âge, et leur attribue plus de défauts que de perfections; et quand il nous prescrit de peindre Médée fière et indomptable, Ixion perfide, Achille emporté de colère, jusqu'à maintenir que les lois ne sont pas faites pour lui, et ne vouloir prendre droit que par les armes, il ne nous donne pas de grandes vertus à exprimer. Il faut donc trouver une bonté compatible avec ces sortes de moeurs; et s'il m'est permis de dire mes conjectures sur ce qu'Aristote nous demande par là, je crois que c'est le caractère brillant et élevé d'une habitude vertueuse ou criminelle, selon qu'elle est propre et convenable à la personne qu'on introduit. Cléopâtre, dans Rodogune, est très méchante; il n'y a point de parricide qui lui fasse horreur, pourvu qu'il la puisse conserver sur un trône qu'elle préfère à toutes choses, tant son attachement à la domination est violent; mais tous ses crimes sont accompagnés d'une grandeur d'âme qui a quelque chose de si haut, qu'en même temps qu'on déteste ses actions, on admire la source dont elles partent. J'ose dire la même chose du Menteur. Il est hors de doute que c'est une habitude vicieuse que de mentir; mais il débite ses menteries avec une telle présence d'esprit et tant de vivacité, que cette imperfection a bonne grâce en sa personne, et fait confesser aux spectateurs que le talent de mentir ainsi est un vice dont les sots ne sont point capables. Pour troisième exemple, ceux qui voudront examiner la manière dont Horace décrit la colère d'Achille ne s'éloigneront pas de ma pensée. Elle a pour fondement un passage d'Aristote, qui suit d'assez près celui que je tâche d'expliquer. La poésie, dit-il, est une imitation de gens meilleurs qu'ils n'ont été, et comme les peintres font souvent des portraits flattés, qui sont plus beaux que l'original, et conservent toutefois la ressemblance, ainsi les poètes, représentant des hommes colères ou fainéants, doivent tirer une haute idée de ces qualités qu'ils leur attribuent, en sorte qu'il s'y trouve un bel exemplaire d'équité ou de dureté; et c'est ainsi qu'Homère a fait Achille bon. Ce dernier mot est à remarquer, pour faire voir qu'Homère a donné aux emportements de la colère d'Achille cette bonté nécessaire aux moeurs, que je fais consister en cette élévation de leur caractère, et dont Robortel parle ainsi: Unumquodque genus per se supremos quosdam habet decoris gradus, et absolutissimam recipit formam, non tamen degenerans a sua natura et effigie pristina. Ce texte d'Aristote que je viens de citer peut faire de la peine, en ce qu'il porte que les moeurs des hommes colères ou fainéants doivent être peintes dans un tel degré d'excellence, qu'il s'y rencontre un haut exemplaire d'équité ou de dureté. Il y a du rapport de la dureté à la colère; et c'est ce qu'attribue Horace à celle d'Achille en ce vers: ... Iracundus, inexorabilis, acer. Mais il n'y en a point de l'équité à la fainéantise, et je ne puis voir quelle part elle peut avoir en son caractère. C'est ce qui me fait douter si le mot grec a été rendu dans le sens d'Aristote par les interprètes latins que j'ai suivis. Pacius le tourne desides; Victorius, inertes; Heinsius, segnes; et le mot de fainéants, dont je me suis servi pour le mettre en notre langue, répond assez à ces trois versions; mais Castelvetro le rend en la sienne par celui de mansueti, "débonnaires ou pleins de mansuétude;" et non seulement ce mot a une opposition plus juste à celui de colères, mais aussi il s'accorderait mieux avec cette habitude qu'Aristote appelle , dont il nous demande un bel exemplaire. Ces trois interprètes traduisent ce mot grec par celui d'équité ou de probité, qui répondrait mieux au mansueti de l'Italien qu'à leurs segnes, desides, inertes, pourvu qu'on n'entendît par là qu'une bonté naturelle, qui ne se fâche que malaisément: mais j'aimerais mieux encore celui de piacevolezza, dont l'autre se sert pour l'exprimer en sa langue; et je crois que pour lui laisser sa force en la nôtre, on le pourrait tourner par celui de condescendance, ou facilité équitable d'approuver, excuser, et supporter tout ce qui arrive. Ce n'est pas que je me veuille faire juge entre de si grands hommes; mais je ne puis dissimuler que la version italienne de ce passage me semble avoir quelque chose de plus juste que ces trois latines. Dans cette diversité d'interprétations, chacun est en liberté de choisir, puisque même on a droit de les rejeter toutes, quand il s'en présente une nouvelle qui plaît davantage, et que les opinions des plus savants ne sont pas des lois pour nous. Il me vient encore une autre conjecture, touchant ce qu'entend Aristote par cette bonté de moeurs qu'il leur impose pour première condition. C'est qu'elles doivent être vertueuses tant qu'il se peut, en sorte que nous n'exposions point de vicieux ou de criminels sur le théâtre, si le sujet que nous traitons n'en a besoin. Il donne lieu lui-même à cette pensée, lorsque voulant marquer un exemple d'une faute contre cette règle, il se sert de celui de Ménélas dans l'Oreste d'Euripide, dont le défaut ne consiste pas en ce qu'il est injuste, mais en ce qu'il l'est sans nécessité. Je trouve dans Castelvetro une troisième explication qui pourrait ne déplaire pas, qui est que cette bonté de moeurs ne regarde que le premier personnage, qui doit toujours se faire aimer, et par conséquent être vertueux, et non pas ceux qui le persécutent, ou le font périr; mais comme c'est restreindre à un seul ce qu'Aristote dit en général, j'aimerais mieux m'arrêter, pour l'intelligence de cette première condition, à cette élévation ou perfection de caractère dont j'ai parlé, qui peut convenir à tous ceux qui paraissent sur la scène; et je ne pourrais suivre cette dernière interprétation sans condamner le Menteur, dont l'habitude est vicieuse, bien qu'il tienne le premier rang dans la comédie qui porte ce titre. En second lieu, les moeurs doivent être convenables. Cette condition est plus aisée à entendre que la première. Le poète doit considérer l'âge, la dignité, la naissance, l'emploi et le pays de ceux qu'il introduit: il faut qu'il sache ce qu'on doit à sa patrie, à ses parents, à ses amis, à son roi; quel est l'office d'un magistrat, ou d'un général d'armée, afin qu'il puisse y conformer ceux qu'il veut faire aimer aux spectateurs, et en éloigner ceux qu'il leur veut faire haïr; car c'est une maxime infaillible que, pour bien réussir, il faut intéresser l'auditoire pour les premiers acteurs. Il est bon de remarquer encore que ce qu'Horace dit des moeurs de chaque âge n'est pas une règle dont on ne se puisse dispenser sans scrupule. Il fait les jeunes gens prodigues et les vieillards avares: le contraire arrive tous les jours sans merveille; mais il ne faut pas que l'un agisse à la manière de l'autre, bien qu'il ait quelquefois des habitudes et des passions qui conviendraient mieux à l'autre. C'est le propre d'un jeune homme d'être amoureux, et non pas d'un vieillard; cela n'empêche pas qu'un vieillard ne le devienne: les exemples en sont assez souvent devant nos yeux; mais il passerait pour fou s'il voulait faire l'amour en jeune homme, et s'il prétendait se faire aimer par les bonnes qualités de sa personne. Il peut espérer qu'on l'écoutera, mais cette espérance doit être fondée sur son bien, ou sur sa qualité, et non pas sur ses mérites; et ses prétentions ne peuvent être raisonnables, s'il ne croit avoir affaire à une âme assez intéressée pour déférer tout à l'éclat des richesses, ou à l'ambition du rang. La qualité de semblables, qu'Aristote demande aux moeurs, regarde particulièrement les personnes que l'histoire ou la fable nous fait connaître, et qu'il faut toujours peindre telles que nous les y trouvons. C'est ce que veut dire Horace par ce vers: Sit Medea ferox invictaque... Qui peindrait Ulysse en grand guerrier, ou Achille en grand discoureur, ou Médée en femme fort soumise, s'exposerait à la risée publique. Ainsi ces deux qualités, dont quelques interprètes ont beaucoup de peine à trouver la différence qu'Aristote veut qui soit entre elles sans la désigner, s'accorderont aisément, pourvu qu'on les sépare, et qu'on donne celle de convenables aux personnes imaginées, qui n'ont jamais eu d'être que dans l'esprit du poète, en réservant l'autre pour celles qui sont connues par l'histoire ou par la fable, comme je le viens de dire. Il reste à parler de l'égalité, qui nous oblige à conserver jusqu'à la fin à nos personnages les moeurs que nous leur avons données au commencement: Servetur ad imum Qualis ab incepto processerit, et sibi constet. L'inégalité y peut toutefois entrer sans défaut, non seulement quand nous introduisons des personnes d'un esprit léger et inégal, mais encore lorsqu'en conservant l'égalité au-dedans, nous donnons l'inégalité au-dehors, selon l'occasion. Telle est celle de Chimène, du côté de l'amour; elle aime toujours fortement Rodrigue dans son coeur; mais cet amour agit autrement en la présence du Roi, autrement en celle de l'Infante, et autrement en celle de Rodrigue; et c'est ce qu'Aristote appelle des moeurs inégalement égales. Il se présente une difficulté à éclaircir sur cette matière, touchant ce qu'entend Aristote lorsqu'il dit que la tragédie se peut faire sans moeurs, et que la plupart de celles des modernes de son temps n'en ont point. Le sens de ce passage est assez malaisé à concevoir, vu que, selon lui-même, c'est par les moeurs qu'un homme est méchant ou homme de bien, spirituel ou stupide, timide ou hardi, constant ou irrésolu, bon ou mauvais politique, et qu'il est impossible qu'on en mette aucun sur le théâtre qui ne soit bon ou méchant, et qui n'ait quelqu'une de ces autres qualités. Pour accorder ces deux sentiments qui semblent opposés l'un à l'autre, j'ai remarqué que ce philosophe dit ensuite que si un poète a fait de belles narrations morales et des discours bien sentencieux, il n'a fait encore rien par là qui concerne la tragédie. Cela m'a fait considérer que les moeurs ne sont pas seulement le principe des actions, mais aussi du raisonnement. Un homme de bien agit et raisonne en homme de bien, un méchant agit et raisonne en méchant, et l'un et l'autre étale de diverses maximes de morale suivant cette diverse habitude. C'est donc de ces maximes, que cette habitude produit, que la tragédie peut se passer, et non pas de l'habitude même, puisqu'elle est le principe des actions, et que les actions sont l'âme de la tragédie, où l'on ne doit parler qu'en agissant et pour agir. Ainsi pour expliquer ce passage d'Aristote par l'autre, nous pouvons dire que quand il parle d'une tragédie sans moeurs, il entend une tragédie où les acteurs énoncent simplement leurs sentiments, ou ne les appuient que sur des raisonnements tirés du fait, comme Cléopâtre dans le second acte de Rodogune, et non pas sur des maximes de morale ou de politique, comme Rodogune dans son premier acte. Car, je le répète encore, faire un poème de théâtre où aucun des acteurs ne soit bon ni méchant, prudent ni imprudent, cela est absolument impossible. Après les moeurs viennent les sentiments, par où l'acteur fait connaître ce qu'il veut ou ne veut pas, en quoi il peut se contenter d'un simple témoignage de ce qu'il se propose de faire, sans le fortifier de raisonnements moraux, comme je le viens de dire. Cette partie a besoin de la rhétorique pour peindre les passions et les troubles de l'esprit, pour en consulter, délibérer, exagérer ou exténuer; mais il y a cette différence pour ce regard entre le poète dramatique et l'orateur, que celui-ci peut étaler son art, et le rendre remarquable avec pleine liberté, et que l'autre doit le cacher avec soin, parce que ce n'est jamais lui qui parle, et ceux qu'il fait parler ne sont pas des orateurs. La diction dépend de la grammaire. Aristote lui attribue les figures, que nous ne laissons pas d'appeler communément figures de rhétorique. Je n'ai rien à dire là-dessus, sinon que le langage doit être net, les figures placées à propos et diversifiées, et la versification aisée et élevée au-dessus de la prose, mais non pas jusqu'à l'enflure du poème épique, puisque ceux que le poète fait parler ne sont pas des poètes. Le retranchement que nous avons fait des choeurs a retranché la musique de nos poèmes. Une chanson y a quelquefois bonne grâce, et dans les pièces de machines cet ornement est redevenu nécessaire pour remplir les oreilles de l'auditeur cependant que les machines descendent. La décoration du théâtre a besoin de trois arts pour la rendre belle, de la peinture, de l'architecture, et de la perspective. Aristote prétend que cette partie, non plus que la précédente, ne regarde pas le poète; et comme il ne la traite point, je me dispenserai d'en dire plus qu'il ne m'en a appris. Pour achever ce discours, je n'ai plus qu'à parler des parties de quantité, qui sont le prologue, l'épisode, l'exode et le choeur. Le prologue est ce qui se récite avant le premier chant du choeur; l'épisode, ce qui se récite entre les chants du choeur; et l'exode, ce qui se récite après le dernier chant du choeur. Voilà tout ce que nous en dit Aristote, qui nous marque plutôt la situation de ces parties, et l'ordre qu'elles ont entre elles dans la représentation, que la part de l'action qu'elles doivent contenir. Ainsi pour les appliquer à notre usage, le prologue est notre premier acte, l'épisode fait les trois suivants, l'exode le dernier. Je dis que le prologue est ce qui se récite devant le premier chant du choeur, bien que la version ordinaire porte, devant la première entrée du choeur, ce qui nous embarrasserait fort, vu que dans beaucoup de tragédies grecques le choeur parle le premier, et ainsi elles manqueraient de cette partie, ce qu'Aristote n'eût pas manqué de remarquer. Pour m'enhardir à changer ce terme, afin de lever la difficulté, j'ai considéré qu'en ore que le mot grec , dont se sert ici ce philosophe, signifie communément l'entrée en un chemin ou place publique, qui était le lieu ordinaire où nos anciens faisaient parler leurs acteurs, en cet endroit toutefois il ne peut signifier que le premier chant du choeur. C'est ce qu'il m'apprend lui-même un peu après, en disant que le du choeur est la première chose que dit tout le choeur ensemble. Or quand le choeur entier disait quelque chose, il chantait; et quand il parlait sans chanter, il n'y avait qu'un de ceux dont il était composé qui parlât au nom de tous. La raison en est que le choeur alors tenait lieu d'acteur, et que ce qu'il disait servait à l'action, et devait par conséquent être entendu; ce qui n'eût pas été possible, si tous ceux qui le composaient, et qui étaient quelquefois jusqu'au nombre de cinquante, eussent parlé ou chanté tous à la fois. Il faut donc rejeter ce premier du choeur, qui est la borne du prologue, à la première fois qu'il demeurait seul sur le théâtre et chantait: jusque-là il n'y était introduit que parlant avec un acteur par une seule bouche, ou s'il y demeurait seul sans chanter, il se séparait en deux demi-choeurs, qui ne parlaient non plus chacun de leur côté que par un seul organe, afin que l'auditeur pût entendre ce qu'ils disaient, et s'instruire de ce qu'il fallait qu'il apprît pour l'intelligence de l'action. Je réduis ce prologue à notre premier acte, suivant l'intention d'Aristote, et pour suppléer en quelque façon à ce qu'il ne nous a pas dit, ou que les années nous ont dérobé de son livre, je dirai qu'il doit contenir les semences de tout ce qui doit arriver, tant pour l'action principale que pour les épisodiques, en sorte qu'il n'entre aucun acteur dans les actes suivants qui ne soit connu par ce premier, ou du moins appelé par quelqu'un qui y aura été introduit. Cette maxime est nouvelle et assez sévère, et je ne l'ai pas toujours gardée; mais j'estime qu'elle sert beaucoup à fonder une véritable unité d'action, par la liaison de toutes celles qui concurrent dans le poème. Les anciens s'en sont fort écartés, particulièrement dans les agnitions, pour lesquelles ils se sont presque toujours servis de gens qui survenaient par hasard au cinquième acte, et ne seraient arrivés qu'au dixième, si la pièce en eût eu dix. Tel est ce vieillard de Corinthe dans l'Oedipe de Sophocle et de Sénèque, où il semble tomber des nues par miracle, en un temps où les acteurs ne sauraient plus par où en prendre, ni quelle posture tenir, s'il arrivait une heure plus tard. Je ne l'ai introduit qu'au cinquième acte non plus qu'eux; mais j'ai préparé sa venue dès le premier, en faisant dire à Oedipe qu'il attend dans le jour la nouvelle de la mort de son père. Ainsi dans la Veuve, bien que Célidan ne paraisse qu'au troisième, il y est amené par Alcidon, qui est du premier. Il n'en est pas de même des Maures dans le Cid, pour lesquels il n'y a aucune préparation au premier acte. Le plaideur de Poitiers dans le Menteur avait le même défaut; mais j'ai trouvé le moyen d'y remédier en cette édition, où le dénouement se trouve préparé par Philiste, et non plus par lui. Je voudrais donc que le premier acte contînt le fondement de toutes les actions, et fermât la porte à tout ce qu'on voudrait introduire d'ailleurs dans le reste du poème. Encore que souvent il ne donne pas toutes les lumières nécessaires pour l'entière intelligence du sujet, et que tous les acteurs n'y paraissent pas, il suffit qu'on y parle d'eux, ou que ceux qu'on y fait paraître aient besoin de les aller chercher pour venir à bout de leurs intentions. Ce que je dis ne se doit entendre que des personnages qui agissent dans la pièce par quelque propre intérêt considérable, ou qui apportent une nouvelle importante qui produit un notable effet. Un domestique qui n'agit que par l'ordre de son maître, un confident qui reçoit le secret de son ami et le plaint dans son malheur, un père qui ne se montre que pour consentir ou contredire le mariage de ses enfants, une femme qui console et conseille son mari: en un mot, tous ces gens sans action n'ont point besoin d'être insinués au premier acte; et quand je n'y aurais point parlé de Livie dans Cinna, j'aurais pu la faire entrer au quatrième, sans pécher contre cette règle. Mais je souhaiterais qu'on l'observât inviolablement quand on fait concurrer deux actions différentes, bien qu'ensuite elles se mêlent ensemble. La conspiration de Cinna, et la consultation d'Auguste avec lui et Maxime, n'ont aucune liaison entre elles, et ne font que concurrer d'abord, bien que le résultat de l'une produise de beaux effets pour l'autre, et soit cause que Maxime en fait découvrir le secret à cet empereur. Il a été besoin d'en donner l'idée dès le premier acte, où Auguste mande Cinna et Maxime. On n'en sait pas la cause; mais enfin il les mande, et cela suffit pour faire une surprise très agréable, de le voir délibérer s'il quittera l'empire ou non, avec deux hommes qui ont conspiré contre lui. Cette surprise aurait perdu la moitié de ses grâces s'il ne les eût point mandés dès le premier acte, ou si on n'y eût point connu Maxime pour un des chefs de ce grand dessein. Dans Don Sanche, le choix que la reine de Castille doit faire d'un mari, et le rappel de celle d'Aragon dans ses Etats, sont deux choses tout à fait différentes: aussi sont-elles proposées toutes deux au premier acte, et quand on introduit deux sortes d'amours, il ne faut jamais y manquer. Ce premier acte s'appelait prologue du temps d'Aristote, et communément on y faisait l'ouverture du sujet, pour instruire le spectateur de tout ce qui s'était passé avant le commencement de l'action qu'on allait représenter, et de tout ce qu'il fallait qu'il sût pour comprendre ce qu'il allait voir. La manière de donner cette intelligence a changé suivant les temps. Euripide en a usé assez grossièrement, en introduisant, tantôt un dieu dans une machine, par qui les spectateurs recevaient cet éclaircissement, et tantôt un de ses principaux personnages qui les en instruisait lui-même, comme dans son Iphigénie, et dans son Hélène, où ces deux héroïnes racontent d'abord toute leur histoire, et l'apprennent à l'auditeur, sans avoir aucun acteur avec elles à qui adresser leur discours. Ce n'est pas que je veuille dire que quand un acteur parle seul, il ne puisse instruire l'auditeur de beaucoup de choses; mais il faut que ce soit par les sentiments d'une passion qui l'agite, et non pas par une simple narration. Le monologue d'Emilie, qui ouvre le théâtre dans Cinna, fait assez connaître qu'Auguste a fait mourir son père, et que pour venger sa mort elle engage son amant à conspirer contre lui; mais c'est par le trouble et la crainte que le péril où elle expose Cinna jette dans son âme, que nous en avons la connaissance. Surtout le poète se doit souvenir que quand un acteur est seul sur le théâtre, il est présumé ne faire que s'entretenir en lui-même, et ne parle qu'afin que le spectateur sache de quoi il s'entretient, et à quoi il pense. Ainsi ce serait une faute insupportable si un autre acteur apprenait par là ses secrets. On excuse cela dans une passion si violente, qu'elle force d'éclater, bien qu'on n'ait personne à qui la faire entendre, et je ne le voudrais pas condamner en un autre, mais j'aurais de la peine à me le souffrir. Plaute a cru remédier à ce désordre d'Euripide en introduisant un prologue détaché, qui se récitait par un personnage qui n'avait quelquefois autre nom que celui de Prologue, et n'était point du tout du corps de la pièce. Aussi ne parlait-il qu'aux spectateurs pour les instruire de ce qui avait précédé, et amener le sujet jusques au premier acte où commençait l'action. Térence, qui est venu depuis lui, a gardé ses prologues, et en a changé la matière. Il les a employés à faire son apologie contre ses envieux, et pour ouvrir son sujet, il a introduit une nouvelle sorte de personnages, qu'on a appelés protatiques, parce qu'ils ne paraissent que dans la protase, où se doit faire la proposition et l'ouverture du sujet. Ils en écoutaient l'histoire, qui leur était racontée par un autre acteur; et par ce récit qu'on leur en faisait, l'auditeur demeurait instruit de ce qu'il devait savoir, touchant les intérêts des premiers acteurs, avant qu'ils parussent sur le théâtre. Tels sont Sosie dans son Andrienne, et Davus dans son Phormion, qu'on ne revoit plus après la narration, et qui ne servent qu'à l'écouter. Cette méthode est fort artificieuse; mais je voudrais pour sa perfection que ces mêmes personnages servissent encore à quelque autre chose dans la pièce, et qu'ils y fussent introduits par quelque autre occasion que celle d'écouter ce récit. Pollux dans Médée est de cette nature. Il passe par Corinthe en allant au mariage de sa soeur, et s'étonne d'y rencontrer Jason, qu'il croyait en Thessalie; il apprend de lui sa fortune, et son divorce avec Médée, pour épouser Créuse, qu'il aide ensuite à sauver des mains d'Egée, qui l'avait fait enlever, et raisonne avec le Roi sur la défiance qu'il doit avoir des présents de Médée. Toutes les pièces n'ont pas besoin de ces éclaircissements, et par conséquent on se peut passer souvent de ces personnages, dont Térence ne s'est servi que ces deux fois dans les six comédies que nous avons de lui. Notre siècle a inventé une autre espèce de prologue pour les pièces de machines, qui ne touche point au sujet, et n'est qu'une louange adroite du prince devant qui ces poèmes doivent être représentés. Dans l'Andromède, Melpomène emprunte au soleil ses rayons pour éclairer son théâtre en faveur du Roi, pour qui elle a préparé un spectacle magnifique. Le prologue de la Toison d'or, sur le mariage de Sa Majesté et la paix avec l'Espagne, a quelque chose encore de plus éclatant. Ces prologues doivent avoir beaucoup d'invention; et je ne pense pas qu'on y puisse raisonnablement introduire que des Dieux imaginaires de l'antiquité, qui ne laissent pas toutefois de parler des choses de notre temps, par une fiction poétique, qui fait un grand accommodement de théâtre. L'épisode, selon Aristote, en cet endroit, sont nos trois actes du milieu; mais comme il applique ce nom ailleurs aux actions qui sont hors de la principale, et qui lui servent d'un ornement dont elle se pourrait passer, je dirai que bien que ces trois actes s'appellent épisode, ce n'est pas à dire qu'ils ne soient composés que d'épisodes. La consultation d'Auguste au second de Cinna, les remords de cet ingrat, ce qu'il en découvre à Emilie, et l'effort que fait Maxime pour persuader à cet objet de son amour caché de s'enfuir avec lui, ne sont que des épisodes; mais l'avis que fait donner Maxime par Euphorbe à l'Empereur, les irrésolutions de ce prince, et les conseils de Livie, sont de l'action principale; et dans Héraclius, ces trois actes ont plus d'action principale que d'épisodes. Ces épisodes sont de deux sortes, et peuvent être composés des actions particulières des principaux acteurs, dont toutefois l'action principale pourrait se passer, ou des intérêts des seconds amants qu'on introduit, et qu'on appelle communément des personnages épisodiques. Les uns et les autres doivent avoir leur fondement dans le premier acte, et être attachés à l'action principale, c'est-à-dire y servir de quelque chose; et particulièrement ces personnages épisodiques doivent s'embarrasser si bien avec les premiers, qu'un seul intrique brouille les uns et les autres. Aristote blâme fort les épisodes détachés, et dit que les mauvais poètes en font par ignorance, et les bons en faveur des comédiens pour leur donner de l'emploi. L'Infante du Cid est de ce nombre, et on la pourra condamner ou lui faire grâce par ce texte d'Aristote, suivant le rang qu'on voudra me donner parmi nos modernes. Je ne dirai rien de l'exode, qui n'est autre chose que notre cinquième acte. Je pense en avoir expliqué le principal emploi, quand j'ai dit que l'action du poème dramatique doit être complète. Je n'y ajouterai que ce mot: qu'il faut, s'il se peut, lui réserver toute la catastrophe, et même la reculer vers la fin, autant qu'il est possible. Plus on la diffère, plus les esprits demeurent suspendus, et l'impatience qu'ils ont de savoir de quel côté elle tournera est cause qu'ils la reçoivent avec plus de plaisir: ce qui n'arrive pas quand elle commence avec cet acte. L'auditeur qui la sait trop tôt n'a plus de curiosité; et son attention languit durant tout le reste, qui ne lui apprend rien de nouveau. Le contraire s'est vu dans la Mariane, dont la mort, bien qu'arrivée dans l'intervalle qui sépare le quatrième acte du cinquième, n'a pas empêché que les déplaisirs d'Hérode, qui occupent tout ce dernier, n'aient plu extraordinairement; mais je ne conseillerais à personne de s'assurer sur cet exemple. Il ne se fait pas des miracles tous les jours; et quoique son auteur eût bien mérité ce beau succès par le grand effort d'esprit qu'il avait fait à peindre les désespoirs de ce monarque, peut-être que l'excellence de l'acteur qui en soutenait le personnage, y contribuait beaucoup. Voilà ce qui m'est venu en pensée touchant le but, les utilités, et les parties du poème dramatique. Quelques personnes de condition, qui peuvent tout sur moi, ont voulu que je donnasse mes sentiments au public sur les règles d'un art qu'il y a si longtemps que je pratique assez heureusement. Comme ce recueil est séparé en trois volume, j'ai séparé les principales matières en trois Discours, pour leur servir de préfaces. Je parle au second des conditions particulières de la tragédie, des qualités des personnes et des événements qui lui peuvent fournir de sujet, et de la manière de le traiter selon le vraisemblable ou le nécessaire. Je m'explique dans le troisième sur les trois unités, d'action, de jour, et de lieu. Cette entreprise méritait une longue et très exacte étude de tous les poèmes qui nous restent de l'antiquité, et de tous ceux qui ont commenté les traités qu'Aristote et Horace ont faits de l'art poétique, ou qui en ont écrit en particulier; mais je n'ai pu me résoudre à en prendre le loisir; et je m'assure que beaucoup de mes lecteurs me pardonneront aisément cette paresse, et ne seront pas fâchés que je donne à des productions nouvelles le temps qu'il m'eût fallu consumer à des remarques sur celles des autres siècles. J'y fais quelques courses, et y prends des exemples quand ma mémoire m'en peut fournir. Je n'en cherche de modernes que chez moi, tant parce que je connais mieux mes ouvrages que ceux des autres, et en suis plus le maître, que parce que je ne veux pas m'exposer au péril de déplaire à ceux que je reprendrais en quelque chose, ou que je ne louerais pas assez en ce qu'ils ont fait d'excellent. J'écris sans ambition et sans esprit de contestation, je l'ai déjà dit. Je tâche de suivre toujours le sentiment d'Aristote dans les matières qu'il a traitées; et comme peut-être je l'entends à ma mode, je ne suis point jaloux qu'un autre l'entende à la sienne. Le commentaire dont je m'y sers le plus est l'expérience du théâtre et les réflexions sur ce que j'ai vu y plaire ou déplaire. J'ai pris pour m'expliquer un style simple, et me contente d'une expression nue de mes opinions, bonnes ou mauvaises, sans y rechercher aucun enrichissement d'éloquence. Il me suffit de me faire entendre; je ne prétends pas qu'on admire ici ma façon d'écrire, et ne fais point de scrupule de m'y servir souvent des mêmes termes, ne fût-ce que pour épargner le temps d'en chercher d'autres, dont peut-être la variété ne dirait pas si justement ce que je veux dire. J'ajoute à ces trois Discours généraux l'examen de chacun de mes poèmes en particulier, afin de voir en quoi ils s'écartent ou se conforment aux règles que j'établis. Je n'en dissimulerai point les défauts, et en revanche je me donnerai la liberté de remarquer ce que j'y trouverai de moins imparfait. Balzac accorde ce privilège à une certaine espèce de gens, et soutient qu'ils peuvent dire d'eux-mêmes par franchise ce que d'autres diraient par vanité. Je ne sais si j'en suis; mais je veux avoir assez bonne opinion de moi pour n'en désespérer pas. Discours de la tragédie et des moyens de la traiter selon le vraisemblable ou le nécessaire Outre les trois utilités du poème dramatique dont j'ai parlé dans le discours que j'ai fait servir de préface à la première partie de ce recueil, la tragédie a celle-ci de particulière que par la pitié et la crainte elle purge de semblables passions. Ce sont les termes dont Aristote se sert dans sa définition, et qui nous apprennent deux choses: l'une, qu'elle excite la pitié et la crainte; l'autre, que par leur moyen elle purge de semblables passions. Il explique la première assez au long, mais il ne dit pas un mot de la dernière; et de toutes les conditions qu'il emploie en cette définition, c'est la seule qu'il n'éclaircit point. Il témoigne toutefois dans le dernier chapitre de ses Politiques un dessein d'en parler fort au long dans ce traité, et c'est ce qui fait que la plupart de ses interprètes veulent que nous ne l'ayons pas entier, parce que nous n'y voyons rien du tout sur cette matière. Quoi qu'il en puisse être, je crois qu'il est à propos de parler de ce qu'il a dit, avant que de faire effort pour deviner ce qu'il a voulu dire. Les maximes qu'il établit pour l'un pourront nous conduire à quelques conjectures pour l'autre, et sur la certitude de ce qui nous demeure nous pourrons fonder une opinion probable de ce qui n'est point venu jusqu'à nous. Nous avons pitié, dit-il, de ceux que nous voyons souffrir un malheur qu'ils ne méritent pas, et nous craignons qu'il ne nous en arrive un pareil, quand nous le voyons souffrir à nos semblables. Ainsi la pitié embrasse l'intérêt de la personne que nous voyons souffrir, la crainte qui la suit regarde la nôtre, et ce passage seul nous donne assez d'ouverture pour trouver la manière dont se fait la purgation des passions dans la tragédie. La pitié d'un malheur où nous voyons tomber nos semblables nous porte à la crainte d'un pareil pour nous; cette crainte, au désir de l'éviter; et ce désir, à purger, modérer, rectifier, et même déraciner en nous la passion qui plonge à nos yeux dans ce malheur les personnes que nous plaignons, par cette raison commune, mais naturelle et indubitable, que pour éviter l'effet il faut retrancher la cause. Cette explication ne plaira pas à ceux qui s'attachent aux commentateurs de ce philosophe. Ils se gênent sur ce passage, et s'accordent si peu l'un avec l'autre, que Paul Beni marque jusqu'à douze ou quinze opinions diverses, qu'il réfute avant que de nous donner la sienne. Elle est conforme à celle-ci pour le raisonnement, mais elle diffère en ce point, qu'elle n'en applique l'effet qu'aux rois et aux princes, peut-être par cette raison que la tragédie ne peut nous faire craindre que les maux que nous voyons arriver à nos semblables, et que n'en faisant arriver qu'à des rois et à des princes, cette crainte ne peut faire d'effet que sur des gens de leur condition. Mais sans doute il a entendu trop littéralement ce mot de nos semblables, et n'a pas assez considéré qu'il n'y avait point de rois à Athènes, où se représentaient les poèmes dont Aristote tire ses exemples, et sur lesquels il forme ses règles. Ce philosophe n'avait garde d'avoir cette pensée qu'il lui attribue, et n'eût pas employé dans la définition de la tragédie une chose dont l'effet pût arriver si rarement, et dont l'utilité se fût restreinte à si peu de personnes. Il est vrai qu'on n'introduit d'ordinaire que des rois pour premiers acteurs dans la tragédie, et que les auditeurs n'ont point de sceptres par où leur ressembler, afin d'avoir lieu de craindre les malheurs qui leur arrivent; mais ces rois sont hommes comme les auditeurs, et tombent dans ces malheurs par l'emportement des passions dont les auditeurs sont capables. Ils prêtent même un raisonnement aisé à faire du plus grand au moindre; et le spectateur peut concevoir avec facilité que si un roi, pour trop s'abandonner à l'ambition, à l'amour, à la haine, à la vengeance, tombe dans un malheur si grand qu'il lui fait pitié, à plus forte raison lui qui n'est qu'un homme du commun doit tenir la bride à de telles passions, de peur qu'elles ne l'abîment dans un pareil malheur. Outre que ce n'est pas une nécessité de ne mettre que les infortunes des rois sur le théâtre. Celles des autres hommes y trouveraient place, s'il leur en arrivait d'assez illustres et d'assez extraordinaires pour la mériter, et que l'histoire prît assez de soin d'eux pour nous les apprendre. Scédase n'était qu'un paysan de Leuctres; et je ne tiendrais pas la sienne indigne d'y paraître, si la pureté de notre scène pouvait souffrir qu'on y parlât du violement effectif de ses deux filles, après que l'idée de la prostitution n'y a pu être soufferte dans la personne d'une sainte qui en fut garantie. Pour nous faciliter les moyens de faire naître cette pitié et cette crainte où Aristote semble nous obliger, il nous aide à choisir les personnes et les événements qui peuvent exciter l'une et l'autre. Sur quoi je suppose, ce qui est très véritable, que notre auditoire n'est composé ni de méchants, ni de saints, mais de gens d'une probité commune, et qui ne sont pas si sévèrement retranchés dans l'exacte vertu, qu'ils ne soient susceptibles des passions et capables des périls où elles engagent ceux qui leur défèrent trop. Cela supposé, examinons ceux que ce philosophe exclut de la tragédie, pour en venir avec lui à ceux dans lesquels il fait consister sa perfection. En premier lieu, il ne veut point qu'un homme fort vertueux y tombe de la félicité dans le malheur, et soutient que cela ne produit ni pitié, ni crainte, parce que c'est un événement tout à fait injuste. Quelques interprètes poussent la force de ce mot grec , qu'il fait servir d'épithète à cet événement, jusqu'à le rendre par celui d'abominable; à quoi j'ajoute qu'un tel succès excite plus d'indignation et de haine contre celui qui fait souffrir, que de pitié pour celui qui souffre, et qu'ainsi ce sentiment, qui n'est pas le propre de la tragédie, à moins que d'être bien ménagé, peut étouffer celui qu'elle doit produire, et laisser l'auditeur mécontent par la colère qu'il remporte, et qui se mêle à la compassion, qui lui plairait s'il la remportait seule. Il ne veut pas non plus qu'un méchant homme passe du malheur à la félicité, parce que non seulement il ne peut naître d'un tel succès aucune pitié, ni crainte, mais il ne peut pas même nous toucher par ce sentiment naturel de joie dont nous remplit la prospérité d'un premier acteur, à qui notre faveur s'attache. La chute d'un méchant dans le malheur a de quoi nous plaire par l'aversion que nous prenons pour lui; mais comme ce n'est qu'une juste punition, elle ne nous fait point de pitié, et ne nous imprime aucune crainte, d'autant que nous ne sommes pas si méchants que lui, pour être capables de ses crimes, et en appréhender une aussi funeste issue. Il reste donc à trouver un milieu entre ces deux extrémités, par le choix d'un homme qui ne soit ni tout à fait bon, ni tout à fait méchant, et qui, par une faute, ou faiblesse humaine, tombe dans un malheur qu'il ne mérite pas. Aristote en donne pour exemples Oedipe et Thyeste, en quoi véritablement je ne comprends point sa pensée. Le premier me semble ne faire aucune faute, bien qu'il tue son père, parce qu'il ne le connaît pas, et qu'il ne fait que disputer le chemin en homme de coeur contre un inconnu qui l'attaque avec avantage. Néanmoins, comme la signification du mot grec peut s'étendre à une simple erreur de méconnaissance, telle qu'était la sienne, admettons-le avec ce philosophe, bien que je ne puisse voir quelle passion il nous donne à purger, ni de quoi nous pouvons nous corriger sur son exemple. Mais pour Thyeste, je n'y puis découvrir cette probité commune, ni cette faute sans crime qui le plonge dans son malheur. Si nous le regardons avant la tragédie qui porte son nom, c'est un incestueux qui abuse de la femme de son frère; si nous le considérons dans la tragédie, c'est un homme de bonne foi qui s'assure sur la parole de son frère, avec qui il s'est réconcilié. En ce premier état il est très criminel; en ce dernier, très homme de bien. Si nous attribuons son malheur à son inceste, c'est un crime dont l'auditoire n'est point capable, et la pitié qu'il prendra de lui n'ira point jusqu'à cette crainte qui purge, parce qu'il ne lui ressemble point. Si nous imputons son désastre à sa bonne foi, quelque crainte pourra suivre la pitié que nous en aurons; mais elle ne purgera qu'une facilité de confiance sur la parole d'un ennemi réconcilié, qui est plutôt une qualité d'honnête homme qu'une vicieuse habitude; et cette purgation ne fera que bannir la sincérité des réconciliations. J'avoue donc avec franchise que je n'entends point l'application de cet exemple. J'avouerai plus. Si la purgation des passions se fait dans la tragédie, je tiens qu'elle se doit faire de la manière que je l'explique; mais je doute si elle s'y fait jamais, et dans celles-là même qui ont les conditions que demande Aristote. Elles se rencontrent dans le Cid, et en ont causé le grand succès: Rodrigue et Chimène y ont cette probité sujette aux passions, et ces passions font leur malheur, puisqu'ils ne sont malheureux qu'autant qu'ils sont passionnés l'un pour l'autre. Ils tombent dans l'infélicité par cette faiblesse humaine dont nous sommes capables comme eux; leur malheur fait pitié, cela est constant, et il en a coûté assez de larmes aux spectateurs pour ne le point contester. Cette pitié nous doit donner une crainte de tomber dans un pareil malheur, et purger en nous ce trop d'amour qui cause leur infortune et nous les fait plaindre; mais je ne sais si elle nous la donne, ni si elle le purge, et j'ai bien peur que le raisonnement d'Aristote sur ce point ne soit qu'une belle idée, qui n'ait jamais son effet dans la vérité. Je m'en rapporte à ceux qui en ont vu les représentations: ils peuvent en demander compte au secret de leur coeur, et repasser sur ce qui les a touchés au théâtre, pour reconnaître s'ils en sont venus par là jusqu'à cette crainte réfléchie, et si elle a rectifié en eux la passion qui a causé la disgrâce qu'ils ont plainte. Un des interprètes d'Aristote veut qu'il n'ait parlé de cette purgation des passions dans la tragédie que parce qu'il écrivait après Platon, qui bannit les poètes tragiques de sa république, parce qu'ils les remuent trop fortement. Comme il écrivait pour le contredire, et montrer qu'il n'est pas à propos de les bannir des Etats bien policés, il a voulu trouver cette utilité dans ces agitations de l'âme, pour les rendre recommandables par la raison même sur qui l'autre se fonde pour les bannir. Le fruit qui peut naître des impressions que fait la force de l'exemple lui manquait: la punition des méchantes actions, et la récompense des bonnes, n'étaient pas de l'usage de son siècle, comme nous les avons rendues de celui du nôtre; et n'y pouvant trouver une utilité solide, hors celle des sentences et des discours didactiques, dont la tragédie se peut passer selon son avis, il en a substitué une qui peut-être n'est qu'imaginaire. Du moins, si pour la produire il faut les conditions qu'il demande, elles se rencontrent si rarement, que Robortel ne les trouve que dans le seul Oedipe, et soutient que ce philosophe ne nous les prescrit pas comme si nécessaires que leur manquement rende un ouvrage défectueux, mais seulement comme des idées de la perfection des tragédies. Notre siècle les a vues dans le Cid, mais je ne sais s'il les a vues en beaucoup d'autres; et si nous voulons rejeter un coup d'oeil sur cette règle, nous avouerons que le succès a justifié beaucoup de pièces où elle n'est pas observée. L'exclusion des personnes tout à fait vertueuses qui tombent dans le malheur bannit les martyrs de notre théâtre. Polyeucte y a réussi contre cette maxime, et Héraclius et Nicomède y ont plu, bien qu'ils n'impriment que de la pitié, et ne nous donnent rien à craindre, ni aucune passion à purger, puisque nous les y voyons opprimés et près de périr, sans aucune faute de leur part dont nous puissions nous corriger sur leur exemple. Le malheur d'un homme fort méchant n'excite ni pitié, ni crainte, parce qu'il n'est pas digne de la première, et que les spectateurs ne sont pas méchants comme lui pour concevoir l'autre à la vue de sa punition; mais il serait à propos de mettre quelque distinction entre les crimes. Il en est dont les honnêtes gens sont capables par une violence de passion, dont le mauvais succès peut faire effet dans l'âme de l'auditeur. Un honnête homme ne va pas voler au coin d'un bois, ni faire un assassinat de sang-froid; mais s'il est bien amoureux, il peut faire une supercherie à son rival, il peut s'emporter de colère et tuer dans un premier mouvement, et l'ambition le peut engager dans un crime ou dans une action blâmable. Il est peu de mères qui voulussent assassiner ou empoisonner leurs enfants de peur de leur rendre leur bien, comme Cléopâtre dans Rodogune; mais il en est assez qui prennent goût à en jouir, et ne s'en dessaisissent qu'à regret et le plus tard qu'il leur est possible. Bien qu'elles ne soient pas capables d'une action si noire et si dénaturée que celle de cette reine de Syrie, elles ont en elles quelque teinture du principe qui l'y porta, et la vue de la juste punition qu'elle en reçoit leur peut faire craindre, non pas un pareil malheur, mais une infortune proportionnée à ce qu'elles sont capables de commettre. Il en est ainsi de quelques autres crimes qui ne sont pas de la portée de nos auditeurs. Le lecteur en pourra faire l'examen et l'application sur cet exemple. Cependant, quelque difficulté qu'il y ait à trouver cette purgation effective et sensible des passions par le moyen de la pitié et de la crainte, il est aisé de nous accommoder avec Aristote. Nous n'avons qu'à dire que par cette façon de s'énoncer il n'a pas entendu que ces deux moyens y servissent toujours ensemble; et qu'il suffit selon lui de l'un des deux pour faire cette purgation, avec cette différence toutefois, que la pitié n'y peut arriver sans la crainte, et que la crainte peut y parvenir sans la pitié. La mort du Comte n'en fait aucune dans le Cid, et peut toutefois mieux purger en nous cette sorte d'orgueil envieux de la gloire d'autrui, que toute la compassion que nous avons de Rodrigue et de Chimène ne purge les attachements de ce violent amour qui les rend à plaindre l'un et l'autre. L'auditeur peut avoir de la commisération pour Antiochus, pour Nicomède, pour Héraclius; mais s'il en demeure là, et qu'il ne puisse craindre de tomber dans un pareil malheur, il ne guérira d'aucune passion. Au contraire, il n'en a point pour Cléopâtre, ni pour Prusias, ni pour Phocas; mais la crainte d'une infortune semblable ou approchante peut purger en une mère l'opiniâtreté à ne se point dessaisir du bien de ses enfants, en un mari le trop de déférence à une seconde femme au préjudice de ceux de son premier lit, en tout le monde l'avidité d'usurper le bien ou la dignité d'autrui par la violence; et tout cela proportionnément à la condition d'un chacun et à ce qu'il est capable d'entreprendre. Les déplaisirs et les irrésolutions d'Auguste dans Cinna peuvent faire ce dernier effet par la pitié et la crainte jointes ensemble; mais, comme je l'ai déjà dit, il n'arrive pas toujours que ceux que nous plaignons soient malheureux par leur faute. Quand ils sont innocents, la pitié que nous en prenons ne produit aucune crainte, et si nous en concevons quelqu'une qui purge nos passions, c'est par le moyen d'une autre personne que de celle qui nous fait pitié, et nous la devons toute à la force de l'exemple. Cette explication se trouvera autorisée par Aristote même, si nous voulons bien peser la raison qu'il rend de l'exclusion de ces événements qu'il désapprouve dans la tragédie. Il ne dit jamais: Celui-là n'y est pas propre, parce qu'il n'excite que de la pitié et ne fait point naître de crainte, et cet autre n'y est pas supportable, parce qu'il n'excite que de la crainte et ne fait point naître de pitié; mais il les rebute, parce, dit-il, qu'ils n'excitent ni pitié ni crainte, et nous donne à connaître par là que c'est par le manque de l'une et de l'autre qu'ils ne lui plaisent pas, et que s'ils produisaient l'une des deux, il ne leur refuserait point son suffrage. L'exemple d'Oedipe qu'il allègue me confirme dans cette pensée. Si nous en croyons, il a toutes les conditions requises en la tragédie; néanmoins son malheur n'excite que de la pitié, et je ne pense pas qu'à le voir représenter, aucun de ceux qui le plaignent s'avise de craindre de tuer son père ou d'épouser sa mère. Si sa représentation nous peut imprimer quelque crainte, et que cette crainte soit capable de purger en nous quelque inclination blâmable ou vicieuse, elle y purgera la curiosité de savoir l'avenir, et nous empêchera d'avoir recours à des prédictions, qui ne servent d'ordinaire qu'à nous faire choir dans le malheur qu'on nous prédit par les soins mêmes que nous prenons de l'éviter; puisqu'il est certain qu'il n'eût jamais tué son père, ni épousé sa mère, si son père et sa mère, à qui l'oracle avait prédit que cela arriverait, ne l'eussent fait exposer de peur qu'il n'arrivât. Ainsi non seulement ce seront Laïus et Jocaste qui feront naître cette crainte, mais elle ne naîtra que de l'image d'une faute qu'ils ont faite quarante ans avant l'action qu'on représente, et ne s'exprimera en nous que par un autre acteur que le premier, et par une action hors de la tragédie. Pour recueillir ce discours, avant que de passer à une autre matière, établissons pour maxime que la perfection de la tragédie consiste bien à exciter de la pitié et de la crainte par le moyen d'un premier acteur, comme peut faire Rodrigue dans le Cid, et Placide dans Théodore, mais que cela n'est pas d'une nécessité si absolue qu'on ne se puisse servir de divers personnages pour faire naître ces deux sentiments, comme dans Rodogune; et même ne porter l'auditeur qu'à l'un des deux, comme dans Polyeucte, dont la représentation n'imprime que de la pitié sans aucune crainte. Cela posé, trouvons quelque modération à la rigueur de ces règles du philosophe, ou du moins quelque favorable interprétation , pour n'être pas obligés de condamner beaucoup de poèmes que nous avons vu réussir sur nos théâtres. Il ne veut point qu'un homme tout à fait innocent tombe dans l'infortune, parce que, cela étant abominable, il excite plus d'indignation contre celui qui le persécute que de pitié pour son malheur; il ne veut pas non plus qu'un très méchant y tombe, parce qu'il ne peut donner de pitié par un malheur qu'il mérite, ni en faire craindre un pareil à des spectateurs qui ne lui ressemblent pas; mais quand ces deux raisons cessent, en sorte qu'un homme de bien qui souffre excite plus de pitié pour lui que d'indignation contre celui qui le fait souffrir, ou que la punition d'un grand crime peut corriger en nous quelque imperfection qui a du rapport avec lui, j'estime qu'il ne faut point faire de difficulté d'exposer sur la scène des hommes très vertueux ou très méchants dans le malheur. En voici deux ou trois manières, que peut-être Aristote n'a su prévoir, parce qu'on n'en voyait pas d'exemples sur les théâtres de son temps. La première est, quand un homme très vertueux est persécuté par un très méchant, et qu'il échappe du péril où le méchant demeure enveloppé, comme dans Rodogune et dans Héraclius, qu'on n'aurait pu souffrir si Antiochus et Rodogune eussent péri dans la première, et Héraclius, Pulchérie et Martian dans l'autre, et que Cléopâtre et Phocas y eussent triomphé. Leur malheur y donne une pitié qui n'est point étouffée par l'aversion qu'on a pour ceux qui les tyrannisent, parce qu'on espère toujours que quelque heureuse révolution les empêchera de succomber; et bien que les crimes de Phocas et de Cléopâtre soient trop grands pour faire craindre l'auditeur d'en commettre de pareils, leur funeste issue peut faire sur lui les effets dont j'ai déjà parlé. Il peut arriver d'ailleurs qu'un homme très vertueux soit persécuté, et périsse même par les ordres d'un autre, qui ne soit pas assez méchant pour attirer trop d'indignation sur lui, et qui montre plus de faiblesse que de crime dans la persécution qu'il lui fait. Si Félix fait périr son gendre Polyeucte, ce n'est pas par cette haine enragée contre les chrétiens, qui nous le rendrait exécrable, mais seulement par une lâche timidité, qui n'ose le sauver en présence de Sévère, dont il craint la haine et la vengeance après les mépris qu'il en a faits durant son peu de fortune. On prend bien quelque aversion pour lui, on désapprouve sa manière d'agir; mais cette aversion ne l'emporte pas sur la pitié qu'on a de Polyeucte, et n'empêche pas que sa conversion miraculeuse, à la fin de la pièce, ne le réconcilie pleinement avec l'auditoire. On peut dire la même chose de Prusias dans Nicomède, et de Valens dans Théodore. L'un maltraite son fils, bien que très vertueux, et l'autre est cause de la perte du sien, qui ne l'est pas moins; mais tous les deux n'ont que des faiblesses qui ne vont point jusques au crime, et loin d'exciter une indignation qui étouffe la pitié qu'on a pour ces fils généreux, la lâcheté de leur abaissement sous des puissances qu'ils redoutent, et qu'ils devraient braver pour bien agir, fait qu'on a quelque compassion d'eux-mêmes et de leur honteuse politique. Pour nous faciliter les moyens d'exciter cette pitié, qui fait de si beaux effets sur nos théâtres, Aristote nous donne une lumière. Toute action, dit-il, se passe, ou entre des amis, ou entre des ennemis, ou entre des gens indifférents l'un pour l'autre. Qu'un ennemi tue ou veuille tuer son ennemi, cela ne produit aucune commisération, sinon en tant qu'on s'émeut d'apprendre ou de voir la mort d'un homme, quel qu'il soit. Qu'un indifférent tue un indifférent, cela ne touche guère davantage, d'autant qu'il n'excite aucun combat dans l'âme de celui qui fait l'action; mais quand les choses arrivent entre des gens que la naissance ou l'affection attache aux intérêts l'un de l'autre, comme alors qu'un mari tue ou est prêt de tuer sa femme, une mère ses enfants, un frère sa soeur; c'est ce qui convient merveilleusement à la tragédie. La raison en est claire. Les oppositions des sentiments de la nature aux emportements de la passion, ou à la sévérité du devoir, forment de puissantes agitations, qui sont reçues de l'auditeur avec plaisir; et il se porte aisément à plaindre un malheureux opprimé ou poursuivi par une personne qui devrait s'intéresser à sa conservation, et qui quelquefois ne poursuit sa perte qu'avec déplaisir, ou du moins avec répugnance. Horace et Curiace ne seraient point à plaindre, s'ils n'étaient point amis et beaux-frères; ni Rodrigue, s'il était poursuivi par un autre que par sa maîtresse; et le malheur d'Antiochus toucherait beaucoup moins, si un autre que sa mère lui demandait le sang de sa maîtresse, ou qu'un autre que sa maîtresse lui demandât celui de sa mère; ou si, après la mort de son frère, qui lui donne sujet de craindre un pareil attentat sur sa personne, il avait à se défier d'autres que de sa mère et de sa maîtresse. C'est donc un grand avantage, pour exciter la commisération, que la proximité du sang et les liaisons d'amour ou d'amitié entre le persécutant et le persécuté, le poursuivant et le poursuivi, celui qui fait souffrir et celui qui souffre; mais il y a quelque apparence que cette condition n'est pas d'une nécessité plus absolue que celle dont je viens de parler, et qu'elle ne regarde que les tragédies parfaites, non plus que celle-là. Du moins les anciens ne l'ont pas toujours observée: je ne la vois point dans l'Ajax de Sophocle, ni dans son Philoctète; et qui voudra parcourir ce qui nous reste d'Eschyle et d'Euripide y pourra rencontrer quelques exemples à joindre à ceux-ci. Quand je dis que ces deux conditions ne sont que pour les tragédies parfaites, je n'entends pas dire que celles où elles ne se rencontrent point soient imparfaites: ce serait les rendre d'une nécessité absolue, et me contredire moi-même. Mais par ce mot de tragédies parfaites j'entends celles du genre le plus sublime et le plus touchant, en sorte que celles qui manquent de l'une de ces deux conditions, ou de toutes les deux, pourvu qu'elles soient régulières à cela près, ne laissent pas d'être parfaites en leur genre, bien qu'elles demeurent dans un rang moins élevé, et n'approchent pas de la beauté et de l'éclat des autres, si elles n'en empruntent de la pompe des vers, ou de la magnificence du spectacle, ou de quelque autre agrément qui vienne d'ailleurs que du sujet. Dans ces actions tragiques qui se passent entre proches, il faut considérer si celui qui veut faire périr l'autre le connaît ou ne le connaît pas, et s'il achève, ou n'achève pas. La diverse combination de ces deux manières d'agir forme quatre sortes de tragédies, à qui notre philosophe attribue divers degrés de perfection. On connaît celui qu'on veut perdre, et on le fait périr en effet, comme Médée tue ses enfants, Clytemnestre son mari, Oreste sa mère; et la moindre espèce est celle-là. On le fait périr sans le connaître, et on le reconnaît avec déplaisir après l'avoir perdu; et cela, dit-il, ou avant la tragédie, comme Oedipe, ou dans la tragédie, comme l'Alcméon d'Astydamas, et Télégonus dans Ulysse blessé, qui sont deux pièces que le temps n'a pas laissé venir jusqu'à nous; et cette seconde espèce a quelque chose de plus élevé, selon lui, que la première. La troisième est dans le haut degré d'excellence, quand on est prêt de faire périr un de ses proches sans le connaître, et qu'on le reconnaît assez tôt pour le sauver, comme Iphigénie reconnaît Oreste pour son frère, lorsqu'elle devait le sacrifier à Diane, et s'enfuit avec lui. Il en cite encore deux autres exemples, de Mérope dans Cresphonte, et de Hellé, dont nous ne connaissons ni l'un ni l'autre. Il condamne entièrement la quatrième espèce de ceux qui connaissent, entreprennent et n'achèvent pas, qu'il dit avoir quelque chose de méchant, et rien de tragique, et en donne pour exemple Hémon qui tire l'épée contre son père dans l'Antigone, et ne s'en sert que pour se tuer lui-même. Mais si cette condamnation n'était modifiée, elle s'étendrait un peu loin, et envelopperait non seulement le Cid, mais Cinna, Rodogune, Héraclius et Nicomède. Disons donc qu'elle ne doit s'entendre que de ceux qui connaissent la personne qu'ils veulent perdre, et s'en dédisent par un simple changement de volonté, sans aucun événement notable qui les y oblige, et sans aucun manque de pouvoir de leur part. J'ai déjà marqué cette sorte de dénouement pour vicieux; mais quand ils y font de leur côté tout ce qu'ils peuvent, et qu'ils sont empêchés d'en venir à l'effet par quelque puissance supérieure, ou par quelque changement de fortune qui les fait périr eux-mêmes, ou les réduit sous le pouvoir de ceux qu'ils voulaient perdre, il est hors de doute que cela fait une tragédie d'un genre peut-être plus sublime que les trois qu'Aristote avoue; et que s'il n'en a point parlé, c'est qu'il n'en voyait point d'exemples sur les théâtres de son temps, où ce n'était pas la mode de sauver les bons par la perte des méchants, à moins que de les souiller eux-mêmes de quelque crime, comme Electre, qui se délivre d'oppression par la mort de sa mère, où elle encourage son frère, et lui en facilite les moyens. L'action de Chimène n'est donc pas défectueuse pour ne perdre pas Rodrigue après l'avoir entrepris, puisqu'elle y fait son possible, et que tout ce qu'elle peut obtenir de la justice de son roi, c'est un combat où la victoire de ce déplorable amant lui impose silence. Cinna et son Emilie ne pèchent point contre la règle en ne perdant point Auguste, puisque la conspiration découverte les en met dans l'impuissance, et qu'il faudrait qu'ils n'eussent aucune teinture d'humanité, si une clémence si peu attendue ne dissipait toute leur haine. Qu'épargne Cléopâtre pour perdre Rodogune? Qu'oublie Phocas pour se défaire d'Héraclius? Et si Prusias demeurait le maître, Nicomède n'irait-il pas servir d'otage à Rome, ce qui lui serait un plus rude supplice que la mort? Les deux premiers reçoivent la peine de leurs crimes, et succombent dans leurs entreprises sans s'en dédire; et ce dernier est forcé de reconnaître son injustice après que le soulèvement de son peuple, et la générosité de ce fils qu'il voulait agrandir aux dépens de son aîné, ne lui permettent plus de la faire réussir. Ce n'est pas démentir Aristote que de l'expliquer ainsi favorablement, pour trouver dans cette quatrième manière d'agir qu'il rebute, une espèce de nouvelle tragédie plus belle que les trois qu'il recommande, et qu'il leur eût sans doute préférée, s'il l'eût connue. C'est faire honneur à notre siècle, sans rien retrancher de l'autorité de ce philosophe; mais je ne sais comment faire pour lui conserver cette autorité, et renverser l'ordre de la préférence qu'il établit entre ces trois espèces. Cependant je pense être bien fondé sur l'expérience à douter si celle qu'il estime la moindre des trois n'est point la plus belle, et si celle qu'il tient la plus belle n'est point la moindre. La raison est que celle-ci ne peut exciter de pitié. Un père y veut perdre son fils sans le connaître, et ne le regarde que comme indifférent, et peut-être comme ennemi. Soit qu'il passe pour l'un ou pour l'autre, son péril n'est digne d'aucune commisération, selon Aristote même, et ne fait naître en l'auditeur qu'un certain mouvement de trépidation intérieure, qui le porte à craindre que ce fils ne périsse avant que l'erreur soit découverte, et à souhaiter qu'elle se découvre assez tôt pour l'empêcher de périr: ce qui part de l'intérêt qu'on ne manque jamais à prendre dans la fortune d'un homme assez vertueux pour se faire aimer; et quand cette reconnaissance arrive, elle ne produit qu'un sentiment de conjouissance, de voir arriver la chose comme on le souhaitait. Quand elle ne se fait qu'après la mort de l'inconnu, la compassion qu'excitent les déplaisirs de celui qui le fait périr ne peut avoir grande étendue, puisqu'elle est reculée et renfermée dans la catastrophe; mais lorsqu'on agit à visage découvert, et qu'on sait à qui on en veut, le combat des passions contre la nature, ou du devoir contre l'amour, occupe la meilleure partie du poème; et de là naissent les grandes et fortes émotions qui renouvellent à tous moments et redoublent la commisération. Pour justifier ce raisonnement par l'expérience, nous voyons que Chimène et Antiochus en excitent beaucoup plus que ne fait Oedipe de sa personne. Je dis de sa personne, parce que le poème entier en excite peut-être autant que le Cid ou que Rodogune; mais il en doit une partie à Dircé, et ce qu'elle en fait naître n'est qu'une pitié empruntée d'un épisode. Je sais que l'agnition est un grand ornement dans les tragédies: Aristote le dit; mais il est certain qu'elle a ses incommodités. Les Italiens l'affectent en la plupart de leurs poèmes, et perdent quelquefois, par l'attachement qu'ils y ont, beaucoup d'occasions de sentiments pathétiques qui auraient des beautés plus considérables. Cela se voit manifestement en la Mort de Crispe, faite par un de leurs plus beaux esprits, Jean-Baptiste Ghirardelli, et imprimée à Rome en l'année 1653. Il n'a pas manqué d'y cacher sa naissance à Constantin, et d'en faire seulement un grand capitaine, qu'il ne reconnaît pour son fils qu'après qu'il l'a fait mourir. Toute cette pièce est si pleine d'esprit et de beaux sentiments, qu'elle eut assez d'éclat pour obliger à écrire contre son auteur, et à la censurer sitôt qu'elle parut. Mais combien cette naissance cachée sans besoin, et contre la vérité d'une histoire connue, lui a-t-elle dérobé de choses plus belles que les brillants dont il a semé cet ouvrage! Les ressentiments, le trouble, l'irrésolution et les déplaisirs de Constantin auraient été bien autres à prononcer un arrêt de mort contre son fils que contre un soldat de fortune. L'injustice de sa préoccupation aurait été bien plus sensible à Crispe de la part d'un père que de la part d'un maître; et la qualité de fils, augmentant la grandeur du crime qu'on lui imposait, eût en même temps augmenté la douleur d'en voir un père persuadé. Fauste même aurait eu plus de combats intérieurs pour entreprendre un inceste que pour se résoudre à un adultère; ses remords en auraient été plus animés, et ses désespoirs plus violents. L'auteur a renoncé à tous ces avantages pour avoir dédaigné de traiter ce sujet comme l'a traité de notre temps le P. Stéphonius, jésuite, et comme nos anciens ont traité celui d'Hippolyte; et pour avoir cru l'élever d'un étage plus haut selon la pensée d'Aristote, je ne sais s'il ne l'a point fait tomber au-dessous de ceux que je viens de nommer. Il y a grande apparence que ce qu'a dit ce philosophe de ces divers degrés de perfection pour la tragédie avait une entière justesse de son temps, et en la présence de ses compatriotes; je n'en veux point douter; mais aussi je ne puis empêcher de dire que le goût de notre siècle n'est point celui du sien sur cette préférence d'une espèce à l'autre, ou du moins que ce qui plaisait au dernier point à ses Athéniens ne plaît pas également à nos Français; et je ne sais point d'autre moyen de trouver mes doutes supportables, et demeurer tout ensemble dans la vénération que nous devons à tout ce qu'il a écrit de la poétique. Avant que de quitter cette matière, examinons son sentiment sur deux questions touchant ces sujets entre des personnes proches: l'une, si le poète les peut inventer; l'autre, s'il ne peut rien changer en ceux qu'il tire de l'histoire ou de la fable. Pour la première, il est indubitable que les anciens en prenaient si peu de liberté, qu'ils arrêtaient leurs tragédies autour de peu de familles, parce que ces sortes d'actions étaient arrivées en peu de familles; ce qui fait dire à ce philosophe que la fortune leur fournissait des sujets, et non pas l'art. Je pense l'avoir dit en l'autre discours. Il semble toutefois qu'il en accorde un plein pouvoir aux poètes par ces paroles: Ils doivent bien user de ce qui est reçu, ou inventer eux-mêmes. Ces termes décideraient la question, s'ils n'étaient point si généraux; mais comme il a posé trois espèces de tragédies, selon les divers temps de connaître et les diverses façons d'agir, nous pouvons faire une revue sur toutes les trois, pour juger s'il n'est point à propos d'y faire quelque distinction qui resserre cette liberté. J'en dirai mon avis d'autant plus hardiment, qu'on ne pourra m'imputer de contredire Aristote, pourvu que je la laisse entière à quelqu'une des trois. J'estime donc, en premier lieu, qu'en celles où l'on se propose de faire périr quelqu'un que l'on connaît, soit qu'on achève, soit qu'on soit empêché d'achever, il n'y a aucune liberté d'inventer la principale action, mais qu'elle doit être tirée de l'histoire ou de la fable. Ces entreprises contre des proches ont toujours quelque chose de si criminel et de si contraire à la nature, qu'elles ne sont pas croyables, à moins que d'être appuyées sur l'une ou sur l'autre; et jamais elles n'ont cette vraisemblance sans laquelle ce qu'on invente ne peut être de mise. Je n'ose décider si absolument de la seconde espèce. Qu'un homme prenne querelle avec un autre, et que l'ayant tué il vienne à le reconnaître pour son père ou pour son frère, et en tombe au désespoir, cela n'a rien que de vraisemblable, et par conséquent on le peut inventer; mais d'ailleurs cette circonstance de tuer son père ou son frère sans le connaître, est si extraordinaire et si éclatante, qu'on a quelque droit de dire que l'histoire n'ose manquer à s'en souvenir, quand elle arrive entre des personnes illustres, et de refuser toute croyance à de tels événements, quand elle ne les marque point. Le théâtre ancien ne nous en fournit aucun exemple qu'Oedipe; et je ne me souviens point d'en avoir vu aucun autre chez nos historiens. Je sais que cet événement sent plus la fable que l'histoire, et que par conséquent il peut avoir été inventé, ou en tout, ou en partie; mais la fable et l'histoire de l'antiquité sont si mêlées ensemble, que pour n'être pas en péril d'en faire un faux discernement, nous leur donnons une égale autorité sur nos théâtres. Il suffit que nous n'inventions pas ce qui de soi n'est point vraisemblable, et qu'étant inventé de longue main, il soit devenu si bien de la connaissance de l'auditeur, qu'il ne s'effarouche point à le voir sur la scène. Toute la Métamorphose d'Ovide est manifestement d'invention; on peut en tirer des sujets de tragédie, mais non pas inventer sur ce modèle, si ce n'est des épisodes de même trempe: la raison en est que bien que nous ne devions rien inventer que de vraisemblable, et que ces sujets fabuleux, comme Andromède et Phaéton, ne le soient point du tout, inventer des épisodes, ce n'est pas tant inventer qu'ajouter à ce qui est déjà inventé; et ces épisodes trouvent une espèce de vraisemblance dans leur rapport avec l'action principale; en sorte qu'on peut dire que supposé que cela se soit pu faire, il s'est pu faire comme le poète le décrit. De tels épisodes toutefois ne seraient pas propres à un sujet historique ou de pure invention, parce qu'ils manqueraient de rapport avec l'action principale, et seraient moins vraisemblables qu'elle. Les apparitions de Vénus et d'Eole ont eu bonne grâce dans Andromède; mais si j'avais fait descendre Jupiter pour réconcilier Nicomède avec son père, ou Mercure pour révéler à Auguste la conspiration de Cinna, j'aurais fait révolter tout mon auditoire, et cette merveille aurait détruit toute la croyance que le reste de l'action aurait obtenue. Ces dénouements par des Dieux de machine sont fort fréquents chez les Grecs, dans des tragédies qui paraissent historiques, et qui sont vraisemblables à cela près: aussi Aristote ne les condamne pas tout à fait, et se contente de leur préférer ceux qui viennent du sujet. Je ne sais ce qu'en décidaient les Athéniens, qui étaient leurs juges; mais les deux exemples que je viens de citer montrent suffisamment qu'il serait dangereux pour nous de les imiter en cette sorte de licence. On me dira que ces apparitions n'ont garde de nous plaire, parce que nous en savons manifestement la fausseté, et qu'elles choquent notre religion, ce qui n'arrivait pas chez les Grecs. J'avoue qu'il faut s'accommoder aux moeurs de l'auditeur et à plus forte raison à sa croyance; mais aussi doit- on m'accorder que nous avons du moins autant de foi pour l'apparition des anges et des saints que les anciens en avaient pour celle de leur Apollon et de leur Mercure: cependant qu'aurait-on dit, si pour démêler Héraclius d'avec Martian, après la mort de Phocas, je me fusse servi d'un ange? Ce poème est entre des chrétiens, et cette apparition y aurait eu autant de justesse que celle des Dieux de l'antiquité dans ceux des Grecs; c'eût été néanmoins un secret infaillible de rendre celui-là ridicule, et il ne faut qu'avoir un peu de sens commun pour en demeurer d'accord. Qu'on me permette donc de dire avec Tacite: Non omnia apud priores meliora, sed nostra quoque oetas multa laudis et artium imitanda posteris tulit. Je reviens aux tragédies de cette seconde espèce, où l'on ne connaît un père ou un fils qu'après l'avoir fait périr; et pour conclure en deux mots après cette digression, je ne condamnerai jamais personne pour en avoir inventé; mais je ne me le permettrai jamais. Celles de la troisième espèce ne reçoivent aucune difficulté: non seulement on les peut inventer, puisque tout y est vraisemblable et suit le train commun des affections naturelles, mais je doute même si ce ne serait point les bannir du théâtre que d'obliger les poètes à en prendre les sujets dans l'histoire. Nous n'en voyons point de cette nature chez les Grecs, qui n'aient la mine d'avoir été inventés par leurs auteurs. Il se peut faire que la fable leur en ait prêté quelques-uns. Je n'ai pas les yeux assez pénétrants pour percer de si épaisses obscurités, et déterminer si l'Iphigénie in Tauris est de l'invention d'Euripide, comme son Hélène et son Ion, ou s'il l'a prise d'un autre; mais je crois pouvoir dire qu'il est très malaisé d'en trouver dans l'histoire, soit que tels événements n'arrivent que très rarement, soit qu'ils n'aient pas assez d'éclat pour y mériter une place: celui de Thésée, reconnu par le roi d'Athènes, son père, sur le point qu'il l'allait faire périr, est le seul dont il me souvienne. Quoi qu'il en soit, ceux qui aiment à les mettre sur la scène peuvent les inventer sans crainte de la censure: ils pourront produire par là quelque agréable suspension dans l'esprit de l'auditeur; mais il ne faut pas qu'ils se promettent de lui tirer beaucoup de larmes. L'autre question, s'il est permis de changer quelque chose aux sujets qu'on emprunte de l'histoire ou de la fable, semble décidée en termes assez formels par Aristote, lorsqu'il dit qu'il ne faut point changer les sujets reçus, et que Clytemnestre ne doit point être tuée par un autre qu'Oreste, ni Eriphyle par un autre qu'Alcméon. Cette décision peut toutefois recevoir quelque distinction et quelque tempérament. Il est constant que les circonstances, ou si vous l'aimez mieux, les moyens de parvenir à l'action, demeurent en notre pouvoir. L'histoire souvent ne les marque pas, ou en rapporte si peu, qu'il est besoin d'y suppléer pour remplir le poème; et même il y a quelque apparence de présumer que la mémoire de l'auditeur, qui les aura lues autrefois, ne s'y sera pas si fort attachée qu'il s'aperçoive assez du changement que nous y aurons fait, pour nous accuser de mensonge; ce qu'il ne manquerait pas de faire s'il voyait que nous changeassions l'action principale. Cette falsification serait cause qu'il n'ajouterait aucune foi à tout le reste; comme au contraire il croit aisément tout ce reste quand il le voit servir d'acheminement à l'effet qu'il sait véritable, et dont l'histoire lui a laissé une plus forte impression. L'exemple de la mort de Clytemnestre peut servir de preuve à ce que je viens d'avancer: Sophocle et Euripide l'ont traitée tous deux, mais chacun avec un noeud et un dénouement tout à fait différents l'un de l'autre; et c'est cette différence qui empêche que ce ne soit la même pièce, bien que ce soit le même sujet, dont ils ont conservé l'action principale. Il faut donc la conserver comme eux; mais il faut examiner en même temps si elle n'est point si cruelle, ou si difficile à représenter, qu'elle puisse diminuer quelque chose de la croyance que l'auditeur doit à l'histoire, et qu'il veut bien donner à la fable, en se mettant en la place de ceux qui l'ont prise pour une vérité. Lorsque cet inconvénient est à craindre, il est bon de cacher l'événement à la vue, et de le faire savoir par un récit qui frappe moins que le spectacle, et nous impose plus aisément. C'est par cette raison qu'Horace ne veut pas que Médée tue ses enfants, ni qu'Atrée fasse rôtir ceux de Thyeste à la vue du peuple. L'horreur de ces actions engendre une répugnance à les croire, aussi bien que la métamorphose de Progné en oiseau et de Cadmus en serpent, dont la représentation presque impossible excite la même incrédulité quand on la hasarde aux yeux du spectateur: Quoecumque ostendis mihi sic, incredulus odi. Je passe plus outre, et pour exténuer ou retrancher cette horreur dangereuse d'une action historique, je voudrais la faire arriver sans la participation du premier acteur, pour qui nous devons toujours ménager la faveur de l'auditoire. Après que Cléopâtre eut tué Séleucus, elle présenta du poison à son autre fils Antiochus, à son retour de la chasse; et ce prince, soupçonnant ce qu'il en était, la contraignit de le prendre, et la força à s'empoisonner. Si j'eusse fait voir cette action sans y rien changer, c'eût été punir un parricide par un autre parricide; on eût pris aversion pour Antiochus, et il a été bien plus doux de faire qu'elle-même, voyant que sa haine et sa noire perfidie allaient être découvertes, s'empoisonne dans son désespoir, à dessein d'envelopper ces deux amants dans sa perte, en leur ôtant tout sujet de défiance. Cela fait deux effets. La punition de cette impitoyable mère laisse un plus fort exemple, puisqu'elle devient un effet de la justice du ciel, et non pas de la vengeance des hommes; d'autre côté, Antiochus ne perd rien de la compassion et de l'amitié qu'on avait pour lui, qui redoublent plutôt qu'elles ne diminuent; et enfin l'action historique s'y trouve conservée malgré ce changement, puisque Cléopâtre périt par le même poison qu'elle présente à Antiochus. Phocas était un tyran, et sa mort n'était pas un crime; cependant il a été sans doute plus à propos de la faire arriver par la main d'Exupère que par celle d'Héraclius. C'est un soin que nous devons prendre de préserver nos héros du crime tant qu'il se peut, et les exempter même de tremper leurs mains dans le sang, si ce n'est en un juste combat. J'ai beaucoup osé dans Nicomède: Prusias son père l'avait voulu faire assassiner dans son armée; sur l'avis qu'il en eut par les assassins mêmes, il entra dans son royaume, s'en empara, et réduisit ce malheureux père à se cacher dans une caverne, où il le fit assassiner lui-même. Je n'ai pas poussé l'histoire jusque-là; et après l'avoir peint trop vertueux pour l'engager dans un parricide, j'ai cru que je pouvais me contenter de le rendre maître de la vie de ceux qui le persécutaient, sans le faire passer plus avant. Je ne saurais dissimuler une délicatesse que j'ai sur la mort de Clytemnestre, qu'Aristote nous propose pour exemple des actions qui ne doivent point être changées. Je veux bien avec lui qu'elle ne meure que de la main de son fils Oreste; mais je ne puis souffrir chez Sophocle que ce fils la poignarde de dessein formé cependant qu'elle est à genoux devant lui et le conjure de lui laisser la vie. Je ne puis même pardonner à Electre, qui passe pour une vertueuse opprimée dans le reste de la pièce, l'inhumanité dont elle encourage son frère à ce parricide. C'est un fils qui venge son père, mais c'est sur sa mère qu'il le venge. Séleucus et Antiochus avaient droit d'en faire autant dans Rodogune; mais je n'ai osé leur en donner la moindre pensée. Aussi notre maxime de faire aimer nos principaux acteurs n'était pas de l'usage des anciens, et ces républicains avaient une si forte haine des rois, qu'ils voyaient avec plaisir des crimes dans les plus innocents de leur race. Pour rectifier ce sujet à notre mode, il faudrait qu'Oreste n'eût dessein que contre Egisthe; qu'un reste de tendresse respectueuse pour sa mère lui en fît remettre la punition aux Dieux; que cette reine s'opiniâtrât à la protection de son adultère, et qu'elle se mît entre son fils et lui si malheureusement qu'elle reçût le coup que ce prince voudrait porter à cet assassin de son père. Ainsi elle mourrait de la main de son fils, comme le veut Aristote, sans que la barbarie d'Oreste nous fît horreur, comme dans Sophocle, ni que son action méritât des Furies vengeresses pour le tourmenter, puisqu'il demeurerait innocent. Le même Aristote nous autorise à eu user de cette manière, lorsqu'il nous apprend que le poète n'est pas obligé de traiter les choses comme elles se sont passées, mais comme elles ont pu ou dû se passer, selon le vraisemblable ou le nécessaire. Il répète souvent ces derniers mots, et ne les explique jamais. Je tâcherai d'y suppléer au moins mal qu'il me sera possible, et j'espère qu'on me pardonnera si je m'abuse. Je dis donc premièrement que cette liberté qu'il nous laisse d'embellir les actions historiques par des inventions vraisemblables n'emporte aucune défense de nous écarter du vraisemblable dans le besoin. C'est un privilège qu'il nous donne, et non pas une servitude qu'il nous impose: cela est clair par ses paroles mêmes. Si nous pouvons traiter les choses selon le vraisemblable ou selon le nécessaire, nous pouvons quitter le vraisemblable pour suivre le nécessaire; et cette alternative met en notre choix de nous servir de celui des deux que nous jugerons le plus à propos. Cette liberté du poète se trouve encore en termes plus formels dans le vingt et cinquième chapitre, qui contient les excuses ou plutôt les justifications dont il se peut servir contre la censure: Il faut, dit-il, qu'il suive un de ces trois moyens de traiter les choses, et qu'il les représente ou comme elles ont été, ou comme on dit qu'elles ont été, ou comme elles ont dû être: par où il lui donne le choix, ou de la vérité historique, ou de l'opinion commune sur quoi la fable est fondée, ou de la vraisemblance. Il ajoute ensuite: Si on le reprend de ce qu'il n'a pas écrit les choses dans la vérité, qu'il réponde qu'il les a écrites comme elles ont dû être; si on lui impute de n'avoir fait ni l'un ni l'autre, qu'il se défende sur ce qu'en publie l'opinion commune comme en ce qu'on raconte des Dieux, dont la plus grande partie n'a rien de véritable. Et un peu plus bas: Quelquefois ce n'est pas le meilleur qu'elles se soient passées de la manière qu'il décrit; néanmoins elles se sont passées effectivement de cette manière, et par conséquent il est hors de faute. Ce dernier passage montre que nous ne sommes point obligés de nous écarter de la vérité pour donner une meilleure forme aux actions de la tragédie par les ornements de la vraisemblance, et le montre d'autant plus fortement, qu'il demeure pour constant, par le second de ces trois passages, que l'opinion commune suffit pour nous justifier quand nous n'avons pas pour nous la vérité, et que nous pourrions faire quelque chose de mieux que ce que nous faisons, si nous recherchions les beautés de cette vraisemblance. Nous courons par là quelque risque d'un plus faible succès; mais nous ne péchons que contre le soin que nous devons avoir de notre gloire, et non pas contre les règles du théâtre. Je fais une seconde remarque sur ces termes de vraisemblable et de nécessaire, dont l'ordre se trouve quelquefois renversé chez ce philosophe, qui tantôt dit, selon le nécessaire ou le vraisemblable, et tantôt selon le vraisemblable ou le nécessaire. D'où je tire une conséquence, qu'il y a des occasions où il faut préférer le vraisemblable au nécessaire, et d'autres où il faut préférer le nécessaire au vraisemblable. La raison en est que ce qu'on emploie le dernier dans les propositions alternatives y est placé comme un pis aller, dont il faut se contenter quand on ne peut arriver à l'autre, et qu'on doit faire effort pour le premier avant que de se réduire au second, où l'on n'a droit de recourir qu'au défaut de ce premier. Pour éclaircir cette préférence mutuelle du vraisemblable au nécessaire, et du nécessaire au vraisemblable, il faut distinguer deux choses dans les actions qui composent la tragédie. La première consiste en ces actions mêmes, accompagnées des inséparables circonstances du temps et du lieu; et l'autre en la liaison qu'elles ont ensemble, qui les fait naître l'une de l'autre. En la première, le vraisemblable est à préférer au nécessaire; et le nécessaire au vraisemblable, dans la seconde. Il faut placer les actions où il est plus facile et mieux séant qu'elles arrivent, et les faire arriver dans un loisir raisonnable, sans les presser extraordinairement, si la nécessité de les renfermer dans un lieu et dans un jour ne nous y oblige. J'ai déjà fait voir en l'autre Discours que pour conserver l'unité de lieu, nous faisons parler souvent des personnes dans une place publique, qui vraisemblablement s'entretiendraient dans une chambre; et je m'assure que si on racontait dans un roman ce que je fais arriver dans le Cid, dans Polyeucte, dans Pompée, ou dans le Menteur, on lui donnerait un peu plus d'un jour pour l'étendue de sa durée. L'obéissance que nous devons aux règles de l'unité de jour et de lieu nous dispense alors du vraisemblable, bien qu'elle ne nous permette pas l'impossible; mais nous ne tombons pas toujours dans cette nécessité; et la Suivante, Cinna, Théodore, et Nicomède, n'ont point eu besoin de s'écarter de la vraisemblance à l'égard du temps, comme ces autres poèmes. Cette réduction de la tragédie au roman est la pierre de touche pour démêler les actions nécessaires d'avec les vraisemblables. Nous sommes gênés au théâtre par le lieu, par le temps, et par les incommodités de la représentation, qui nous empêchent d'exposer à la vue beaucoup de personnages tout à la fois, de peur que les uns ne demeurent sans action, ou troublent celle des autres. Le roman n'a aucune de ces contraintes: il donne aux actions qu'il décrit tout le loisir qu'il leur faut pour arriver; il place ceux qu'il fait parler, agir ou rêver, dans une chambre, dans une forêt, en place publique, selon qu'il est plus à propos pour leur action particulière; il a pour cela tout un palais, toute une ville, tout un royaume, toute la terre, où les promener; et s'il fait arriver ou raconter quelque chose en présence de trente personnes, il en peut décrire les divers sentiments l'un après l'autre. C'est pourquoi il n'a jamais aucune liberté de se départir de la vraisemblance, parce qu'il n'a jamais aucune raison ni excuse légitime pour s'en écarter. Comme le théâtre ne nous laisse pas tant de facilité de réduire tout dans le vraisemblable, parce qu'il ne nous fait rien savoir que par des gens qu'il expose à la vue de l'auditeur en peu de temps, il nous en dispense aussi plus aisément. On peut soutenir que ce n'est pas tant nous en dispenser, que nous permettre une vraisemblance plus large; mais puisque Aristote nous autorise à y traiter les choses selon le nécessaire, j'aime mieux dire que tout ce qui s'y passe d'une autre façon qu'il ne se passerait dans un roman n'a point de vraisemblance, à le bien prendre, et se doit ranger entre les actions nécessaires. L'Horace en peut fournir quelques exemples: l'unité de lieu y est exacte, tout s'y passe dans une salle. Mais si on en faisait un roman avec les mêmes particularités de scène en scène que j'y ai employées, ferait-on tout passer dans cette salle? A la fin du premier acte, Curiace et Camille sa maîtresse vont rejoindre le reste de la famille, qui doit être dans un autre appartement; entre les deux actes, ils y reçoivent la nouvelle de l'élection des trois Horaces; à l'ouverture du second, Curiace paraît dans cette même salle pour l'en congratuler. Dans le roman, il aurait fait cette congratulation au même lieu où l'on en reçoit la nouvelle, en présence de toute la famille, et il n'est point vraisemblable qu'ils s'écartent eux deux pour cette conjouissance; mais il est nécessaire pour le théâtre; et à moins que cela, les sentiments des trois Horaces, de leur père, de leur soeur, de Curiace, et de Sabine, se fussent présentés à faire paraître tous à la fois. Le roman, qui ne fait rien voir, en fût aisément venu à bout; mais sur la scène il a fallu les séparer, pour y mettre quelque ordre, et les prendre l'un après l'autre, en commençant par ces deux-ci, que j'ai été forcé de ramener dans cette salle sans vraisemblance. Cela passé, le reste de l'acte est tout à fait vraisemblable, et n'a rien qu'on fût obligé de faire arriver d'une autre manière dans le roman. A la fin de cet acte, Sabine et Camille, outrées de déplaisir, se retirent de cette salle avec un emportement de douleur, qui vraisemblablement va renfermer leurs larmes dans leur chambre, où le roman les ferait demeurer et y recevoir la nouvelle du combat. Cependant, par la nécessité de les faire voir aux spectateurs, Sabine quitte sa chambre au commencement du troisième acte, et revient entretenir ses douloureuses inquiétudes dans cette salle, où Camille la vient trouver. Cela fait, le reste de cet acte est vraisemblable, comme en l'autre; et si vous voulez examiner avec cette rigueur les premières scènes des deux derniers, vous trouverez peut-être la même chose, et que le roman placerait ses personnages ailleurs qu'en cette salle, s'ils en étaient une fois sortis, comme ils en sortent à la fin de chaque acte. Ces exemples peuvent suffire pour expliquer comme on peut traiter une action selon le nécessaire, quand on ne la peut traiter selon le vraisemblable, qu'on doit toujours préférer au nécessaire lorsqu'on ne regarde que les actions en elles-mêmes. Il n'en va pas ainsi de leur liaison qui les fait naître l'une de l'autre: le nécessaire y est à préférer au vraisemblable, non que cette liaison ne doive toujours être vraisemblable, mais parce qu'elle est beaucoup meilleure quand elle est vraisemblable et nécessaire tout ensemble. La raison en est aisée à concevoir. Lorsqu'elle n'est que vraisemblable sans être nécessaire, le poème s'en peut passer, et elle n'y est pas de grande importance; mais quand elle est vraisemblable et nécessaire, elle devient une partie essentielle du poème, qui ne peut subsister sans elle. Vous trouverez dans Cinna des exemples de ces deux sortes de liaisons: j'appelle ainsi la manière dont une action est produite par l'autre. Sa conspiration contre Auguste est causée nécessairement par l'amour qu'il a pour Emilie, parce qu'il la veut épouser, et qu'elle ne veut se donner à lui qu'à cette condition. De ces deux actions, l'une est vraie, l'autre est vraisemblable, et leur liaison est nécessaire. La bonté d'Auguste donne des remords et de l'irrésolution à Cinna: ces remords et cette irrésolution ne sont causés que vraisemblablement par cette bonté, et n'ont qu'une liaison vraisemblable avec elle, parce que Cinna pouvait demeurer dans la fermeté, et arriver à son but, qui est d'épouser Emilie. Il la consulte dans cette irrésolution: cette consultation n'est que vraisemblable, mais elle est un effet nécessaire de son amour, parce que s'il eût rompu la conjuration sans son aveu, il ne fût jamais arrivé à ce but qu'il s'était proposé, et par conséquent voilà une liaison nécessaire entre deux actions vraisemblables, ou si vous l'aimez mieux, une production nécessaire d'une action vraisemblable par une autre pareillement vraisemblable. Avant que d'en venir aux définitions et divisions du vraisemblable et du nécessaire, je fais encore une réflexion sur les actions qui composent la tragédie, et trouve que nous pouvons y en faire entrer de trois sortes, selon que nous le jugeons à propos: les unes suivent l'histoire, les autres ajoutent à l'histoire, les troisièmes falsifient l'histoire. Les premières sont vraies, les secondes quelquefois vraisemblables et quelquefois nécessaires, et les dernières doivent toujours être nécessaires. Lorsqu'elles sont vraies, il ne faut point se mettre en peine de la vraisemblance, elles n'ont pas besoin de son secours. Tout ce qui s'est fait manifestement s'est pu faire, dit Aristote, parce que, s'il ne s'était pu faire, il ne se serait pas fait. Ce que nous ajoutons à l'histoire, comme il n'est pas appuyé de son autorité, n'a pas cette prérogative. Nous avons une pente naturelle, ajoute ce philosophe, à croire que ce qui ne s'est point fait n'a pu encore se faire; et c'est pourquoi ce que nous inventons a besoin de la vraisemblance la plus exacte qu'il est possible pour le rendre croyable. A bien peser ces deux passages, je crois ne m'éloigner point de sa pensée quand j'ose dire, pour définir le vraisemblable, que c'est une chose manifestement possible dans la bienséance, et qui n'est ni manifestement vraie ni manifestement fausse. On en peut faire deux divisions, l'une en vraisemblable général et particulier, l'autre en ordinaire et extraordinaire. Le vraisemblable général est ce que peut faire et qu'il est à propos que fasse un roi, un général d'armée, un amant, un ambitieux, etc. Le particulier est ce qu'a pu ou dû faire Alexandre, César, Alcibiade, compatible avec ce que l'histoire nous apprend de ses actions. Ainsi tout ce qui choque l'histoire sort de cette vraisemblance, parce qu'il est manifestement faux; et il n'est pas vraisemblable que César, après la bataille de Pharsale, se soit remis en bonne intelligence avec Pompée, ou Auguste avec Antoine après celle d'Actium, bien qu'à parler en termes généraux il soit vraisemblable que, dans une guerre civile, après une grande bataille, les chefs des partis contraires se réconcilient, principalement lorsqu'ils sont généreux l'un et l'autre. Cette fausseté manifeste, qui détruit la vraisemblance, se peut rencontrer même dans les pièces qui sont toutes d'invention. On n'y peut falsifier l'histoire, puisqu'elle n'y a aucune part; mais il y a des circonstances, des temps et des lieux qui peuvent convaincre un auteur de fausseté quand il prend mal ses mesures. Si j'introduisais un roi de France ou d'Espagne sous un nom imaginaire, et que je choisisse pour le temps de mon action un siècle dont l'histoire eût marqué les véritables rois de ces deux royaumes, la fausseté serait toute visible; et c'en serait une encore plus palpable si je plaçais Rome à deux lieues de Paris, afin qu'on pût y aller et revenir en un même jour. Il y a des choses sur qui le poète n'a jamais aucun droit. Il peut prendre quelque licence sur l'histoire, en tant qu'elle regarde les actions des particuliers, comme celle de César ou d'Auguste, et leur attribuer des actions qu'ils n'ont pas faites, ou les faire arriver d'une autre manière qu'ils ne les ont faites; mais il ne peut pas renverser la chronologie pour faire vivre Alexandre du temps de César, et moins encore changer la situation des lieux, ou les noms des royaumes, des provinces, des villes, des montagnes, et des fleuves remarquables. La raison est que ces provinces, ces montagnes, ces rivières, sont des choses permanentes. Ce que nous savons de leur situation était dès le commencement du monde; nous devons présumer qu'il n'y a point eu de changement, à moins que l'histoire le marque; et la géographie nous en apprend tous les noms anciens et modernes. Ainsi un homme serait ridicule d'imaginer que du temps d'Abraham Paris fût au pied des Alpes, ou que la Seine traversât l'Espagne, et de mêler de pareilles grotesques dans une pièce d'invention. Mais l'histoire est des choses qui passent, et qui succédant les unes aux autres, n'ont que chacune un moment pour leur durée, dont il en échappe beaucoup à la connaissance de ceux qui l'écrivent. Aussi n'en peut-on montrer aucune qui contienne tout ce qui s'est passé dans les lieux dont elle parle, ni tout ce qu'ont fait ceux dont elle décrit la vie. Je n'en excepte pas même les Commentaires de César, qui écrivait sa propre histoire, et devait la savoir tout entière. Nous savons quels pays arrosaient le Rhône et la Seine avant qu'il vînt dans les Gaules; mais nous ne savons que fort peu de chose, et peut-être rien du tout, de ce qui s'y est passé avant sa venue. Ainsi nous pouvons bien y placer des actions que nous feignons arrivées avant ce temps-là, mais non pas, sous ce prétexte de fiction poétique et d'éloignement des temps, y changer la distance naturelle d'un lieu à l'autre. C'est de cette façon que Barclay en a usé dans son Argenis, où il ne nomme aucune ville ni fleuve de Sicile, ni de nos provinces, que par des noms véritables, bien que ceux de toutes les personnes qu'il y met sur le tapis soient entièrement de son invention aussi bien que leurs actions. Aristote semble plus indulgent sur cet article, puisqu'il trouve le poète excusable quand il pèche contre un autre art que le sien, comme contre la médecine ou contre l'astrologie. A quoi je réponds qu'il ne l'excuse que sous cette condition qu'il arrive par là au but de son art, auquel il n'aurait pu arriver autrement; encore avoue-t-il qu'il pèche en ce cas, et qu'il est meilleur de ne pécher point du tout. Pour moi, s'il faut recevoir cette excuse, je ferais distinction entre les arts qu'il peut ignorer sans honte, parce qu'il lui arrive rarement des occasions d'en parler sur son théâtre, tels que sont la médecine et l'astrologie, que je viens de nommer, et les arts sans la connaissance desquels, ou en tout ou en partie, il ne saurait établir de justesse dans aucune pièce, tels que sont la géographie et la chronologie. Comme il ne saurait représenter aucune action sans la placer en quelque lieu et en quelque temps, il est inexcusable s'il fait paraître de l'ignorance dans le choix de ce lieu et de ce temps où il la place. Je viens à l'autre division du vraisemblable en ordinaire et extraordinaire: l'ordinaire est une action qui arrive plus souvent, ou du moins aussi souvent que sa contraire; l'extraordinaire est une action qui arrive, à la vérité, moins souvent que sa contraire, mais qui ne laisse pas d'avoir sa possibilité assez aisée pour n'aller point jusqu'au miracle, ni jusqu'à ces événements singuliers qui servent de matière aux tragédies sanglantes par l'appui qu'ils ont de l'histoire ou de l'opinion commune, et qui ne se peuvent tirer en exemple que pour les épisodes de la pièce dont ils font le corps, parce qu'ils ne sont pas croyables à moins que d'avoir cet appui. Aristote donne deux idées ou exemples généraux de ce vraisemblable extraordinaire: l'un d'un homme subtil et adroit qui se trouve trompé par un moins subtil que lui; l'autre d'un faible qui se bat contre un plus fort que lui et en demeure victorieux, ce qui surtout ne manque jamais à être bien reçu quand la cause du plus simple ou du plus faible est la plus équitable. Il semble alors que la justice du ciel ait présidé au succès, qui trouve d'ailleurs une croyance d'autant plus facile qu'il répond aux souhaits de l'auditoire, qui s'intéresse toujours pour ceux dont le procédé est le meilleur. Ainsi la victoire du Cid contre le Comte se trouverait dans la vraisemblance extraordinaire, quand elle ne serait pas vraie. Il est vraisemblable, dit notre docteur, que beaucoup de choses arrivent contre le vraisemblable; et puisqu'il avoue par là que ces effets extraordinaires arrivent contre la vraisemblance, j'aimerais mieux les nommer simplement croyables, et les ranger sous le nécessaire, attendu qu'on ne s'en doit jamais servir sans nécessité. On peut m'objecter que le même philosophe dit qu'au regard de la poésie on doit préférer l'impossible croyable au possible incroyable, et conclure de là que j'ai peu de raison d'exiger du vraisemblable, par la définition que j'en ai faite, qu'il soit manifestement possible pour être croyable, puisque selon Aristote il y a des choses impossibles qui sont croyables. Pour résoudre cette difficulté, et trouver de quelle nature est cet impossible croyable dont il ne donne aucun exemple, je réponds qu'il y a des choses impossibles en elles-mêmes qui paraissent aisément possibles, et par conséquent croyables, quand on les envisage d'une autre manière. Telles sont toutes celles où nous falsifions l'histoire. Il est impossible qu'elles soient passées comme nous les représentons, puisqu'elles se sont passées autrement, et qu'il n'est pas au pouvoir de Dieu même de rien changer au passé; mais elles paraissent manifestement possibles quand elles sont dans la vraisemblance générale, pourvu qu'on les regarde détachées de l'histoire, et qu'on veuille oublier pour quelque temps ce qu'elle dit de contraire à ce que nous inventons. Tout ce qui se passe dans Nicomède est impossible, puisque l'histoire porte qu'il fit mourir son père sans le voir, et que ses frères du second lit étaient en otage à Rome lorsqu'il s'empara du royaume. Tout ce qui arrive dans Héraclius ne l'est pas moins, puisqu'il n'était pas fils de Maurice, et que bien loin de passer pour celui de Phocas et être nourri comme tel chez ce tyran, il vint fondre sur lui à force ouverte des bords de l'Afrique, dont il était gouverneur, et ne le vit peut-être jamais. On ne prend point néanmoins pour incroyables les incidents de ces deux tragédies; et ceux qui savent le désaveu qu'en fait l'histoire la mettent aisément à quartier pour se plaire à leur représentation, parce qu'ils sont dans la vraisemblance générale, bien qu'ils manquent de la particulière. Tout ce que la fable nous dit de ses Dieux et de ses métamorphoses est encore impossible, et ne laisse pas d'être croyable par l'opinion commune, et par cette vieille traditive qui nous a accoutumés à en ouïr parler. Nous avons droit d'inventer même sur ce modèle, et de joindre des incidents également impossibles à ceux que ces anciennes erreurs nous prêtent. L'auditeur n'est point trompé de son attente, quand le titre du poème le prépare à n'y voir rien que d'impossible en effet: il y trouve tout croyable; et cette première supposition faite qu'il est des Dieux, et qu'ils prennent intérêt et font commerce avec les hommes, à quoi il vient tout résolu, il n'a aucune difficulté à se persuader du reste. Après avoir tâché d'éclaircir ce que c'est que le vraisemblable, il est temps que je hasarde une définition du nécessaire dont Aristote parle tant, et qui seul nous peut autoriser à changer l'histoire et à nous écarter de la vraisemblance. Je dis donc que le nécessaire, en ce qui regarde la poésie, n'est autre chose que le besoin du poète pour arriver à son but ou pour y faire arriver ses acteurs. Cette définition a son fondement sur les diverses acceptions du mot grec , qui ne signifie pas toujours ce qui est absolument nécessaire, mais aussi quelquefois ce qui est seulement utile à parvenir à quelque chose. Le but des acteurs est divers, selon les divers desseins que la variété des sujets leur donne. Un amant a celui de posséder sa maîtresse; un ambitieux, de s'emparer d'une couronne; un homme offensé, de se venger; et ainsi des autres. Les choses qu'ils ont besoin de faire pour y arriver constituent ce nécessaire, qu'il faut préférer au vraisemblable, ou pour parler plus juste, qu'il faut ajouter au vraisemblable dans la liaison des actions, et leur dépendance l'une de l'autre. Je pense m'être déjà assez expliqué là-dessus; je n'en dirai pas davantage. Le but du poète est de plaire selon les règles de son art. Pour plaire, il a besoin quelquefois de rehausser l'éclat des belles actions et d'exténuer l'horreur des funestes. Ce sont des nécessités d'embellissement où il peut bien choquer la vraisemblance particulière par quelque altération de l'histoire, mais non pas se dispenser de la générale, que rarement, et pour des choses qui soient de la dernière beauté, et si brillantes, qu'elles éblouissent. Surtout il ne doit jamais les pousser au-delà de la vraisemblance extraordinaire, parce que ces ornements qu'il ajoute de son invention ne sont pas d'une nécessité absolue, et qu'il fait mieux de s'en passer tout à fait que d'en parer son poème contre toute sorte de vraisemblance. Pour plaire selon les règles de son art, il a besoin de renfermer son action dans l'unité de jour et de lieu; et comme cela est d'une nécessité absolue et indispensable, il lui est beaucoup plus permis sur ces deux articles que sur celui des embellissements. Il est si malaisé qu'il se rencontre dans l'histoire ni dans l'imagination des hommes quantité de ces événements illustres et dignes de la tragédie, dont les délibérations et leurs effets puissent arriver en un même lieu et en un même jour, sans faire un peu de violence à l'ordre commun des choses, que je ne puis croire cette sorte de violence tout à fait condamnable, pourvu qu'elle n'aille pas jusqu'à l'impossible. Il est de beaux sujets où on ne la peut éviter; et un auteur scrupuleux se priverait d'une belle occasion de gloire, et le public de beaucoup de satisfaction, s'il n'osait s'enhardir à les mettre sur le théâtre, de peur de se voir forcé à les faire aller plus vite que la vraisemblance ne le permet. Je lui donnerais en ce cas un conseil que peut-être il trouverait salutaire: c'est de ne marquer aucun temps préfix dans son poème, ni aucun lieu déterminé où il pose ses acteurs. L'imagination de l'auditeur aurait plus de liberté de se laisser aller au courant de l'action, si elle n'était point fixée par ces marques; et il pourrait ne s'apercevoir pas de cette précipitation, si elles ne l'en faisaient souvenir, et n'y appliquaient son esprit malgré lui. Je me suis toujours repenti d'avoir fait dire au Roi, dans le Cid, qu'il voulait que Rodrigue se délassât une heure ou deux après la défaite des Maures avant que de combattre don Sanche: je l'avais fait pour montrer que la pièce était dans les vingt-quatre heures; et cela n'a servi qu'à avertir les spectateurs de la contrainte avec laquelle je l'y ai réduite. Si j'avais fait résoudre ce combat sans en désigner l'heure, peut-être n'y aurait-on pas pris garde. Je ne pense pas que dans la comédie le poète ait cette liberté de presser son action, par la nécessité de la réduire dans l'unité de jour. Aristote veut que toutes les actions qu'il y fait entrer soient vraisemblables, et n'ajoute point ce mot: ou nécessaires, comme pour la tragédie. Aussi la différence est assez grande entre les actions de l'une et celles de l'autre. Celles de la comédie partent de personnes communes, et ne consistent qu'en intriques d'amour et en fourberies, qui se développent si aisément en un jour, qu'assez souvent, chez Plaute et chez Térence, le temps de leur durée excède à peine celui de leur représentation; mais dans la tragédie les affaires publiques sont mêlées d'ordinaire avec les intérêts particuliers des personnes illustres qu'on y fait paraître; il y entre des batailles, des prises de villes, de grands périls, des révolutions d'Etats; et tout cela va malaisément avec la promptitude que la règle nous oblige de donner à ce qui se passe sur la scène. Si vous me demandez jusqu'où peut s'étendre cette liberté qu'a le poète d'aller contre la vérité et contre la vraisemblance, par la considération du besoin qu'il en a, j'aurai de la peine à vous faire une réponse précise. J'ai fait voir qu'il y a des choses sur qui nous n'avons aucun droit; et pour celles où ce privilège peut avoir lieu, il doit être plus ou moins resserré, selon que les sujets sont plus ou moins connus. Il m'était beaucoup moins permis dans Horace et dans Pompée, dont les histoires ne sont ignorées de personne, que dans Rodogune et dans Nicomède, dont peu de gens savaient les noms avant que je les eusse mis sur le théâtre. La seule mesure qu'on y peut prendre, c'est que tout ce qu'on y ajoute à l'histoire, et tous les changements qu'on y apporte, ne soient jamais plus incroyables que ce qu'on en conserve dans le même poème. C'est ainsi qu'il faut entendre ce vers d'Horace touchant les fictions d'ornement: Ficta voluptatis causa sint proxima veris, et non pas en porter la signification jusqu'à celles qui peuvent trouver quelque exemple dans l'histoire ou dans la fable, hors du sujet qu'on traite. Le même Horace décide la question, autant qu'on la peut décider, par cet autre vers avec lequel je finis ce discours: ... Dabiturque licentia sumpta pudenter. Servons-nous-en donc avec retenue, mais sans scrupule; et s'il se peut, ne nous en servons point du tout: il vaut mieux n'avoir point besoin de grâce que d'en recevoir. Discours des trois unités d'action, de jour, et de lieu Les deux discours précédents, et l'examen des pièces de théâtre que contiennent mes deux premiers volumes, m'ont fourni tant d'occasions d'expliquer ma pensée sur ces matières, qu'il m'en resterait peu de chose à dire, si je me défendais absolument de répéter. Je tiens donc, et je l'ai déjà dit, que l'unité d'action consiste, dans la comédie, en l'unité d'intrique, ou d'obstacle aux desseins des principaux acteurs, et en l'unité de péril dans la tragédie, soit que son héros y succombe, soit qu'il en sorte. Ce n'est pas que je prétende qu'on ne puisse admettre plusieurs périls dans l'une, et plusieurs intriques ou obstacles dans l'autre, pourvu que de l'un on tombe nécessairement dans l'autre; car alors la sortie du premier péril ne rend point l'action complète, puisqu'elle en attire un second; et l'éclaircissement d'un intrique ne met point les acteurs en repos, puisqu'il les embarrasse dans un nouveau. Ma mémoire ne me fournit point d'exemples anciens de cette multiplicité de périls attachés l'un à l'autre qui ne détruit point l'unité d'action; mais j'en ai marqué la duplicité indépendante pour un défaut dans Horace et dans Théodore, dont il n'est point besoin que le premier tue sa soeur au sortir de sa victoire, ni que l'autre s'offre au martyre après avoir échappé la prostitution; et je me trompe fort si la mort de Polyxène et celle d'Astyanax, dans la Troade de Sénèque, ne font la même irrégularité. En second lieu, ce mot d'unité d'action ne veut pas dire que la tragédie n'en doive faire voir qu'une sur le théâtre. Celle que le poète choisit pour son sujet doit avoir un commencement, un milieu et une fin; et ces trois parties non seulement sont autant d'actions qui aboutissent à la principale, mais en outre chacune d'elles en peut contenir plusieurs avec la même subordination. Il n'y doit avoir qu'une action complète, qui laisse l'esprit de l'auditeur dans le calme; mais elle ne peut le devenir que par plusieurs autres imparfaites, qui lui servent d'acheminements, et tiennent cet auditeur dans une agréable suspension. C'est ce qu'il faut pratiquer à la fin de chaque acte pour rendre l'action continue. Il n'est pas besoin qu'on sache précisément tout ce que font les acteurs durant les intervalles qui les séparent, ni même qu'ils agissent lorsqu'ils ne paraissent point sur le théâtre; mais il est nécessaire que chaque acte laisse une attente de quelque chose qui se doive faire dans celui qui le suit. Si vous me demandiez ce que fait Cléopâtre dans Rodogune, depuis qu'elle a quitté ses deux fils au second acte jusqu'à ce qu'elle rejoigne Antiochus au quatrième, je serais bien empêché à vous le dire, et je ne crois pas être obligé à en rendre compte; mais la fin de ce second prépare à voir un effort de l'amitié des deux frères pour régner, et dérober Rodogune à la haine envenimée de leur mère. On en voit l'effet dans le troisième, dont la fin prépare encore à voir un autre effort d'Antiochus pour regagner ces deux ennemies l'une après l'autre, et à ce que fait Séleucus dans le quatrième, qui oblige cette mère dénaturée à résoudre et faire attendre ce qu'elle tâche d'exécuter au cinquième. Dans le Menteur, tout l'intervalle du troisième au quatrième vraisemblablement se consume à dormir par tous les acteurs; leur repos n'empêche pas toutefois la continuité d'action entre ces deux actes, parce que ce troisième n'en a point de complète. Dorante le finit par le dessein de chercher des moyens de regagner l'esprit de Lucrèce; et dès le commencement de l'autre il se présente pour tâcher de parler à quelqu'un de ses gens, et prendre l'occasion de l'entretenir elle-même si elle se montre. Quand je dis qu'il n'est pas besoin de rendre compte de ce que font les acteurs cependant qu'ils n'occupent point la scène, je n'entends pas dire qu'il ne soit quelquefois fort à propos de le rendre, mais seulement qu'on n'y est pas obligé, et qu'il n'en faut prendre le soin que quand ce qui s'est fait derrière le théâtre sert à l'intelligence de ce qui se doit faire devant les spectateurs. Ainsi je ne dis rien de ce qu'a fait Cléopâtre depuis le second acte jusques au quatrième, parce que durant tout ce temps-là elle a pu ne rien faire d'important pour l'action principale que je prépare; mais je fais connaître, dès le premier vers du cinquième, qu'elle a employé tout l'intervalle d'entre ces deux derniers à tuer Séleucus, parce que cette mort fait une partie de l'action. C'est ce qui me donne lieu de remarquer que le poète n'est pas tenu d'exposer à la vue toutes les actions particulières qui amènent à la principale: il doit choisir celles qui lui sont les plus avantageuses à faire voir, soit par la beauté du spectacle, soit par l'éclat et la véhémence des passions qu'elles produisent, soit par quelque autre agrément qui leur soit attaché, et cacher les autres derrière la scène, pour les faire connaître au spectateur, ou par une narration, ou par quelque autre adresse de l'art; surtout il doit se souvenir que les unes et les autres doivent avoir une telle liaison ensemble, que les dernières soient produites par celles qui les précèdent, et que toutes aient leur source dans la protase que doit fermer le premier acte. Cette règle, que j'ai établie dès le premier Discours, bien qu'elle soit nouvelle et contre l'usage des anciens, a son fondement sur deux passages d'Aristote. En voici le premier: Il y a grande différence, dit-il, entre les événements qui viennent les uns après les autres, et ceux qui viennent les uns à cause des autres. Les Maures viennent dans le Cid après la mort du Comte, et non pas à cause de la mort du Comte; et le pêcheur vient dans Don Sanche après qu'on soupçonne Carlos d'être le prince d'Aragon, et non pas à cause qu'on l'en soupçonne; ainsi tous les deux sont condamnables. Le second passage est encore plus formel, et porte en termes exprès, que tout ce qui se passe dans la tragédie doit arriver nécessairement ou vraisemblablement de ce qui l'a précédé. La liaison des scènes qui unit toutes les actions particulières de chaque acte l'une avec l'autre, et dont j'ai parlé en l'examen de la Suivante, est un grand ornement dans un poème, et qui sert beaucoup à former une continuité d'action par la continuité de la représentation; mais enfin ce n'est qu'un ornement et non pas une règle. Les anciens ne s'y sont pas toujours assujettis, bien que la plupart de leurs actes ne soient chargés que de deux ou trois scènes; ce qui la rendait bien plus facile pour eux que pour nous, qui leur en donnons quelquefois jusqu'à neuf ou dix. Je ne rapporterai que deux exemples du mépris qu'ils en ont fait: l'un est de Sophocle dans l'Ajax, dont le monologue, avant que de se tuer, n'a aucune liaison avec la scène qui le précède, ni avec celle qui le suit; l'autre est du troisième acte de l'Eunuque de Térence, où celle d'Antiphon seul n'a aucune communication avec Chrémès et Pythias, qui sortent du théâtre quand il y entre. Les savants de notre siècle, qui les ont pris pour modèles dans les tragédies qu'ils nous ont laissées, ont encore plus négligé cette liaison qu'eux; et il ne faut que jeter l'oeil sur celles de Buchanan, de Grotius et de Heinsius, dont j'ai parlé dans l'examen de Polyeucte, pour en demeurer d'accord. Nous y avons tellement accoutumé nos spectateurs, qu'ils ne sauraient plus voir une scène détachée sans la marquer pour un défaut: l'oeil et l'oreille même s'en scandalisent avant que l'esprit y ait pu faire de réflexion. Le quatrième acte de Cinna demeure au-dessous des autres par ce manquement; et ce qui n'était point une règle autrefois l'est devenu maintenant par l'assiduité de la pratique. J'ai parlé de trois sortes de liaisons dans cet examen de la Suivante: j'ai montré aversion pour celles de bruit, indulgence pour celles de vue, estime pour celles de présence et de discours; et dans ces dernières j'ai confondu deux choses qui méritent d'être séparées. Celles qui sont de présence et de discours ensemble ont sans doute toute l'excellence dont elles sont capables; mais il en est de discours sans présence, et de présence sans discours, qui ne sont pas dans le même degré. Un acteur qui parle à un autre d'un lieu caché, sans se montrer, fait une liaison de discours sans présence, qui ne laisse pas d'être fort bonne; mais cela arrive fort rarement. Un homme qui demeure sur le théâtre, seulement pour entendre ce que diront ceux qu'il y voit entrer, fait une liaison de présence sans discours, qui souvent a mauvaise grâce, et tombe dans une affectation mendiée, plutôt pour remplir ce nouvel usage qui passe en précepte, que pour aucun besoin qu'en puisse avoir le sujet. Ainsi dans le troisième acte de Pompée, Achorée, après avoir rendu compte à Charmion de la réception que César a faite au Roi quand il lui a présenté la tête de ce héros, demeure sur le théâtre, où il voit venir l'un et l'autre, seulement pour entendre ce qu'ils diront, et le rapporter à Cléopâtre. Ammon fait la même chose au quatrième d'Andromède, en faveur de Phinée, qui se retire à la vue du Roi et de toute sa cour, qu'il voit arriver. Ces personnages qui deviennent muets lient assez mal les scènes, où ils ont si peu de part qu'ils n'y sont comptés pour rien. Autre chose est quand ils se tiennent cachés pour s'instruire de quelque secret d'importance par le moyen de ceux qui parlent, et qui croient n'être entendus de personne; car alors l'intérêt qu'ils ont à ce qui se dit, joint à une curiosité raisonnable d'apprendre ce qu'ils ne peuvent savoir d'ailleurs, leur donne grande part en l'action malgré leur silence; mais, en ces deux exemples, Ammon et Achorée mêlent une présence si froide aux scènes qu'ils écoutent, qu'à ne rien déguiser, quelque couleur que je leur donne pour leur servir de prétexte, ils ne s'arrêtent que pour les lier avec celles qui les précèdent, tant l'une et l'autre pièce s'en peut aisément passer. Bien que l'action du poème dramatique doive avoir son unité, il y faut considérer deux parties: le noeud et le dénouement. Le noeud est composé, selon Aristote, en partie de ce qui s'est passé hors du théâtre avant le commencement de l'action qu'on y décrit et en partie de ce qui s'y passe; le reste appartient au dénouement. Le changement d'une fortune en l'autre fait la séparation de ces deux parties. Tout ce qui le précède est de la première; et ce changement avec ce qui le suit regarde l'autre. Le noeud dépend entièrement du choix et de l'imagination industrieuse du poète; et l'on n'y peut donner de règle, sinon qu'il y doit ranger toutes choses selon le vraisemblable ou le nécessaire, dont j'ai parlé dans le second Discours; à quoi j'ajoute un conseil, de s'embarrasser le moins qu'il lui est possible de choses arrivées avant l'action qui se représente. Ces narrations importunent d'ordinaire, parce qu'elles ne sont pas attendues, et qu'elles gênent l'esprit de l'auditeur, qui est obligé de charger sa mémoire de ce qui s'est fait dix ou douze ans auparavant, pour comprendre ce qu'il voit représenter; mais celles qui se font des choses qui arrivent et se passent derrière le théâtre, depuis l'action commencée, font toujours un meilleur effet, parce qu'elles sont attendues avec quelque curiosité, et font partie de cette action qui se représente. Une des raisons qui donne tant d'illustres suffrages à Cinna pour le mettre au-dessus de ce que j'ai fait, c'est qu'il n'y a aucune narration du passé, celle qu'il fait de sa conspiration à Emilie étant plutôt un ornement qui chatouille l'esprit des spectateurs qu'une instruction nécessaire de particularités qu'ils doivent savoir et imprimer dans leur mémoire pour l'intelligence de la suite. Emilie leur fait assez connaître dans les deux premières scènes qu'il conspirait contre Auguste en sa faveur; et quand Cinna lui dirait tout simplement que les conjurés sont prêts au lendemain, il avancerait autant pour l'action que par les cent vers qu'il emploie à lui rendre compte, et de ce qu'il leur a dit, et de la manière dont ils l'ont reçu. Il y a des intriques qui commencent dès la naissance du héros, comme celui d'Héraclius; mais ces grands efforts d'imagination en demandent un extraordinaire à l'attention du spectateur, et l'empêchent souvent de prendre un plaisir entier aux premières représentations, tant ils le fatiguent. Dans le dénouement je trouve deux choses à éviter, le simple changement de volonté, et la machine. Il n'y a pas grand artifice à finir un poème, quand celui qui a fait obstacle aux desseins des premiers acteurs, durant quatre actes, en désiste au cinquième, sans aucun événement notable qui l'y oblige: j'en ai parlé au premier Discours, et n'y ajouterai rien ici. La machine n'a pas plus d'adresse quand elle ne sert qu'à faire descendre un Dieu pour accommoder toutes choses, sur le point que les acteurs ne savent plus comment les terminer. C'est ainsi qu'Apollon agit dans l'Oreste: ce prince et son ami Pylade, accusés par Tyndare et Ménélas de la mort de Clytemnestre, et condamnés à leur poursuite, se saisissent d'Hélène et d'Hermione: ils tuent ou croient tuer la première, et menacent d'en faire autant de l'autre, si on ne révoque l'arrêt prononcé contre eux. Pour apaiser ces troubles, Euripide ne cherche point d'autre finesse que de faire descendre Apollon du ciel, qui d'autorité absolue ordonne qu'Oreste épouse Hermione, et Pylade Electre; et de peur que la mort d'Hélène n'y servît d'obstacle, n'y ayant pas d'apparence qu'Hermione épousât Oreste qui venait de tuer sa mère, il leur apprend qu'elle n'est pas morte, et qu'il l'a dérobée à leurs coups, et enlevée au ciel dans l'instant qu'ils pensaient la tuer. Cette sorte de machine est entièrement hors de propos, n'ayant aucun fondement sur le reste de la pièce, et fait un dénouement vicieux. Mais je trouve un peu de rigueur au sentiment d'Aristote, qui met en même rang le char dont Médée se sert pour s'enfuir de Corinthe après la vengeance qu'elle a prise de Créon. Il me semble que c'en est un assez grand fondement que de l'avoir faite magicienne, et d'en avoir rapporté dans le poème des actions autant au-dessus des forces de la nature que celle-là. Après ce qu'elle a fait pour Jason à Colchos, après qu'elle a rajeuni son père Eson depuis son retour, après qu'elle a attaché des feux invisibles au présent qu'elle a fait à Créuse, ce char volant n'est point hors de la vraisemblance; et ce poème n'a point besoin d'autre préparation pour cet effet extraordinaire. Sénèque lui en donne une par ce vers, que Médée dit à sa nourrice: Tuum quoque ipsa corpus binc mecum avebam; et moi, par celui-ci qu'elle dit à Egée: "Je vous suivrai demain par un chemin nouveau." Ainsi la condamnation d'Euripide, qui ne s'y est servi d'aucune précaution, peut être juste, et ne retomber ni sur Sénèque, ni sur moi; et je n'ai point besoin de contredire Aristote pour me justifier sur cet article. De l'action je passe aux actes, qui en doivent contenir chacun une portion, mais non pas si égale qu'on n'en réserve plus pour le dernier que pour les autres, et qu'on n'en puisse moins donner au premier qu'aux autres. On peut même ne faire autre chose dans ce premier que peindre les moeurs des personnages, et marquer à quel point ils en sont de l'histoire qu'on va représenter. Aristote n'en prescrit point le nombre; Horace le borne à cinq; et bien qu'il défende d'y en mettre moins, les Espagnols s'opiniâtrent à l'arrêter à trois, et les Italiens souvent la même chose. Les Grecs les distinguaient par le chant du choeur, et comme je trouve lieu de croire qu'en quelques-uns de leurs poèmes ils le faisaient chanter plus de quatre fois, je ne voudrais pas répondre qu'ils ne les poussassent jamais au-delà de cinq. Cette manière de les distinguer était plus incommode que la nôtre; car ou l'on prêtait attention à ce que chantait le choeur, ou l'on n'y en prêtait point: si l'on y en prêtait, l'esprit de l'auditeur était trop tendu, et n'avait aucun moment pour se délasser; si l'on n'y en prêtait point, son attention était trop dissipée par la longueur du chant, et lorsqu'un autre acte commençait, il avait besoin d'un effort de mémoire pour rappeler en son imagination ce qu'il avait déjà vu, et en quel point l'action était demeurée. Nos violons n'ont aucune de ces deux incommodités: l'esprit de l'auditeur se relâche durant qu'ils jouent, et réfléchit même sur ce qu'il a vu, pour le louer ou le blâmer, suivant qu'il lui a plu ou déplu; et le peu qu'on les laisse jouer lui en laisse les idées si récentes, que quand les acteurs reviennent, il n'a point besoin de se faire d'effort pour rappeler et renouer son attention. Le nombre des scènes dans chaque acte ne reçoit aucune règle; mais comme tout l'acte doit avoir une certaine quantité de vers qui proportionne sa durée à celle des autres, on y peut mettre plus ou moins de scènes, selon qu'elles sont plus ou moins longues, pour employer le temps que tout l'acte ensemble doit consumer. Il faut, s'il se peut, y rendre raison de l'entrée et de la sortie de chaque acteur; surtout pour la sortie je tiens cette règle indispensable, et il n'y a rien de si mauvaise grâce qu'un acteur qui se retire du théâtre seulement parce qu'il n'a plus de vers à dire. Je ne serais pas si rigoureux pour les entrées. L'auditeur attend l'acteur; et bien que le théâtre représente la chambre ou le cabinet de celui qui parle, il ne peut toutefois s'y montrer qu'il ne vienne de derrière la tapisserie, et il n'est pas toujours aisé de rendre raison de ce qu'il vient de faire en ville avant que de rentrer chez lui, puisque même quelquefois il est vraisemblable qu'il n'en est pas sorti. Je n'ai vu personne se scandaliser de voir Emilie commencer Cinna sans dire pourquoi elle vient dans sa chambre: elle est présumée y être avant que la pièce commence, et ce n'est que la nécessité de la représentation qui la fait sortir de derrière le théâtre pour y venir. Ainsi je dispenserais volontiers de cette rigueur toutes les premières scènes de chaque acte, mais non pas les autres, parce qu'un acteur occupant une fois le théâtre, aucun n'y doit entrer qui n'ait sujet de parler à lui, ou du moins qui n'ait lieu de prendre l'occasion quand elle s'offre. Surtout lorsqu'un acteur entre deux fois dans un acte, soit dans la comédie, soit dans la tragédie, il doit absolument ou faire juger qu'il reviendra bientôt quand il sort la première fois, comme Horace dans le second acte et Julie dans le troisième de la même pièce, ou donner raison en rentrant pourquoi il revient sitôt. Aristote veut que la tragédie bien faite soit belle et capable de plaire sans le secours des comédiens, et hors de la représentation. Pour faciliter ce plaisir au lecteur, il ne faut non plus gêner son esprit que celui du spectateur, parce que l'effort qu'il est obligé de se faire pour la concevoir et se la représenter lui-même dans son esprit diminue la satisfaction qu'il en doit recevoir. Ainsi je serais d'avis que le poète prît grand soin de marquer à la marge les menues actions qui ne méritent pas qu'il en charge ses vers, et qui leur ôteraient même quelque chose de leur dignité, s'il se ravalait à les exprimer. Le comédien y supplée aisément sur le théâtre; mais sur le livre on serait assez souvent réduit à deviner, et quelquefois même on pourrait deviner mal, à moins que d'être instruit par là de ces petites choses. J'avoue que ce n'est pas l'usage des anciens; mais il faut m'avouer aussi que faute de l'avoir pratiqué, ils nous laissent beaucoup d'obscurités dans leurs poèmes, qu'il n'y a que les maîtres de l'art qui puissent développer; encore ne sais-je s'ils en viennent à bout toutes les fois qu'ils se l'imaginent. Si nous nous assujettissions à suivre entièrement leur méthode, il ne faudrait mettre aucune distinction d'actes ni de scènes, non plus que les Grecs. Ce manque est souvent cause que je ne sais combien il y a d'actes dans leurs pièces, ni si à la fin d'un acte un acteur se retire pour laisser chanter le choeur, ou s'il demeure sans action cependant qu'il chante, parce que ni eux ni leurs interprètes n'ont daigné nous en donner un mot d'avis à la marge. Nous avons encore une autre raison particulière de ne pas négliger ce petit secours comme ils ont fait: c'est que l'impression met nos pièces entre les mains des comédiens qui courent les provinces, que nous ne pouvons avertir que par là de ce qu'ils ont à faire, et qui feraient d'étranges contretemps, si nous ne leur aidions par ces notes. Ils se trouveraient bien embarrassés au cinquième acte des pièces qui finissent heureusement, et où nous rassemblons tous les acteurs sur notre théâtre; ce que ne faisaient pas les anciens: ils diraient souvent à l'un ce qui s'adresse à l'autre, principalement quand il faut que le même acteur parle à trois ou quatre l'un après l'autre. Quand il y a quelque commandement à faire à l'oreille, comme celui de Cléopâtre à Laonice pour lui aller querir du poison, il faudrait un a parte pour l'exprimer en vers, si l'on se voulait passer de ces avis en marge; et l'un me semble beaucoup plus insupportable que les autres, qui nous donnent le vrai et unique moyen de faire, suivant le sentiment d'Aristote, que la tragédie soit aussi belle à la lecture qu'à la représentation, en rendant facile à l'imagination du lecteur tout ce que le théâtre présente à la vue des spectateurs. La règle de l'unité de jour a son fondement sur ce mot d'Aristote, que la tragédie doit renfermer la durée de son action dans un tour du soleil, ou tâcher de ne le passer pas de beaucoup. Ces paroles donnent lieu à cette dispute fameuse, si elles doivent être entendues d'un jour naturel de vingt-quatre heures, ou d'un jour artificiel de douze: ce sont deux opinions dont chacune a des partisans considérables; et pour moi, je trouve qu'il y a des sujets si malaisés à renfermer en si peu de temps, que non seulement je leur accorderais les vingt-quatre heures entières, mais je me servirais même de la licence que donne ce philosophe de les excéder un peu, et les pousserais sans scrupule jusqu'à trente. Nous avons une maxime en droit qu'il faut élargir la faveur, et restreindre les rigueurs, odia restringenda, favores ampliandi; et je trouve qu'un auteur est assez gêné par cette contrainte, qui a forcé quelques-uns de nos anciens d'aller jusqu'à l'impossible. Euripide, dans les Suppliantes, fait partir Thésée d'Athènes avec une armée, donner une bataille devant les murs de Thèbes, qui en étaient éloignés de douze ou quinze lieues, et revenir victorieux en l'acte suivant; et depuis qu'il est parti jusqu'à l'arrivée du messager qui vient faire le récit de sa victoire, Ethra et le choeur n'ont que trente-six vers à dire. C'est assez bien employé un temps si court. Eschyle fait revenir Agamemnon de Troie avec une vitesse encore toute autre. Il était demeuré d'accord avec Clytemnestre sa femme que sitôt que cette ville serait prise, il le lui ferait savoir par des flambeaux disposés de montagne en montagne, dont le second s'allumerait incontinent à la vue du premier, le troisième à la vue du second, et ainsi du reste; et par ce moyen elle devait apprendre cette grande nouvelle dès la même nuit. Cependant à peine l'a-t-elle apprise par ces flambeaux allumés, qu'Agamemnon arrive, dont il faut que le navire, quoique battu d'une tempête, si j'ai bonne mémoire, ait été aussi vite, que l'oeil à découvrir ces lumières. Le Cid et Pompée, où les actions sont un peu précipitées, sont bien éloignés de cette licence; et s'ils forcent la vraisemblance commune en quelque chose, du moins ils ne vont point jusqu'à de telles impossibilités. Beaucoup déclament contre cette règle, qu'ils nomment tyrannique, et auraient raison, si elle n'était fondée que sur l'autorité d'Aristote; mais ce qui la doit faire accepter, c'est la raison naturelle qui lui sert d'appui. Le poème dramatique est une imitation, ou pour en mieux parler, un portrait des actions des hommes; et il est hors de doute que les portraits sont d'autant plus excellents qu'ils ressemblent mieux à l'original. La représentation dure deux heures, et ressemblerait parfaitement, si l'action qu'elle représente n'en demandait pas davantage pour sa réalité. Ainsi ne nous arrêtons point ni aux douze, ni aux vingt-quatre heures; mais resserrons l'action du poème dans la moindre durée qu'il nous sera possible, afin que sa représentation ressemble mieux et soit plus parfaite. Ne donnons, s'il se peut, à l'une que les deux heures que l'autre remplit. Je ne crois pas que Rodogune en demande guère davantage, et peut-être qu'elles suffiraient pour Cinna. Si nous ne pouvons la renfermer dans ces deux heures, prenons-en quatre, six, dix, mais ne passons pas de beaucoup les vingt-quatre, de peur de tomber dans le dérèglement, et de réduire tellement le portrait en petit, qu'il n'ait plus ses dimensions proportionnées, et ne soit qu'imperfection. Surtout je voudrais laisser cette durée à l'imagination des auditeurs, et ne déterminer jamais le temps qu'elle emporte, si le sujet n'en avait besoin, principalement quand la vraisemblance y est un peu forcée comme au Cid, parce qu'alors cela ne sert qu'à les avertir de cette précipitation. Lors même que rien n'est violenté dans un poème par la nécessité d'obéir à cette règle, qu'est-il besoin de marquer à l'ouverture du théâtre que le soleil se lève, qu'il est midi au troisième acte, et qu'il se couche à la fin du dernier? C'est une affectation qui ne fait qu'importuner; il suffit d'établir la possibilité de la chose dans le temps où on la renferme, et qu'on le puisse trouver aisément, si on y veut prendre garde, sans y appliquer l'esprit malgré soi. Dans les actions même qui n'ont point plus de durée que la représentation, cela serait de mauvaise grâce si l'on marquait d'acte en acte qu'il s'est passé une demi-heure de l'un à l'autre. Je répète ce que j'ai dit ailleurs, que quand nous prenons un temps plus long, comme de dix heures, je voudrais que les huit qu'il faut perdre se consumassent dans les intervalles des actes, et que chacun d'eux n'eût en son particulier que ce que la représentation en consume, principalement lorsqu'il y a liaison de scènes perpétuelle; car cette liaison ne souffre point de vide entre deux scènes. J'estime toutefois que le cinquième, par un privilège particulier, a quelque droit de presser un peu le temps, en sorte que la part de l'action qu'il représente en tienne davantage qu'il n'en faut pour sa représentation. La raison en est que le spectateur est alors dans l'impatience de voir la fin, et que quand elle dépend d'acteurs qui sont sortis du théâtre, tout l'entretien qu'on donne à ceux qui y demeurent en attendant de leurs nouvelles ne fait que languir, et semble demeurer sans action. Il est hors de doute que depuis que Phocas est sorti au cinquième d'Héraclius jusqu'à ce qu'Amyntas vienne raconter sa mort, il faut plus de temps pour ce qui se fait derrière le théâtre que pour le récit des vers qu'Héraclius, Martian et Pulchérie emploient à plaindre leur malheur. Prusias et Flaminius, dans celui de Nicomède, n'ont pas tout le loisir dont ils auraient besoin pour se rejoindre sur la mer, consulter ensemble, et revenir à la défense de la Reine; et le Cid n'en a pas assez pour se battre contre don Sanche durant l'entretien de l'Infante avec Léonor et de Chimène avec Elvire. Je l'ai bien vu, et n'ai point fait de scrupule de cette précipitation, dont peut-être on trouverait plusieurs exemples chez les anciens; mais ma paresse, dont j'ai déjà parlé, me fera contenter de celui-ci, qui est de Térence dans l'Andrienne. Simon y fait entrer Pamphile son fils chez Glycère, pour en faire sortir le vieillard Criton, et s'éclaircir avec lui de la naissance de sa maîtresse, qui se trouve fille de Chrémès. Pamphile y entre, parle à Criton, le prie de le servir, revient avec lui; et durant cette entrée, cette prière, et cette sortie, Simon et Chrémès, qui demeurent sur le théâtre, ne disent que chacun un vers, qui ne saurait donner tout au plus à Pamphile que le loisir de demander où est Criton, et non pas de parler à lui, et lui dire les raisons qui le doivent porter à découvrir en sa faveur ce qu'il sait de la naissance de cette inconnue. Quand la fin de l'action dépend d'acteurs qui n'ont point quitté le théâtre, et ne font point attendre de leurs nouvelles, comme dans Cinna et dans Rodogune, le cinquième acte n'a point besoin de ce privilège, parce qu'alors toute l'action est en vue; ce qui n'arrive pas quand il s'en passe une partie derrière le théâtre depuis qu'il est commencé. Les autres actes ne méritent point la même grâce. S'il ne s'y trouve pas assez de temps pour y faire rentrer un acteur qui en est sorti, ou pour faire savoir ce qu'il a fait depuis cette sortie, on peut attendre à en rendre compte en l'acte suivant; et le violon, qui les distingue l'un de l'autre, en peut consumer autant qu'il en est besoin; mais dans le cinquième, il n'y a point de remise: l'attention est épuisée, et il faut finir. Je ne puis oublier que, bien qu'il nous faille réduire toute l'action tragique en un jour, cela n'empêche pas que la tragédie ne fasse connaître par narration, ou par quelque autre manière plus artificieuse, ce qu'a fait son héros en plusieurs années, puisqu'il y en a dont le noeud consiste en l'obscurité de sa naissance qu'il faut éclaircir, comme Oedipe. Je ne répéterai point que, moins on se charge d'actions passées, plus on a l'auditeur propice par le peu de gêne qu'on lui donne, en lui rendant toutes les choses présentes, sans demander aucune réflexion à sa mémoire que pour ce qu'il a vu; mais je ne puis oublier que c'est un grand ornement pour un poème que le choix d'un jour illustre et attendu depuis quelque temps. Il ne s'en présente pas toujours des occasions; et dans tout ce que j'ai fait jusqu'ici, vous n'en trouverez de cette nature que quatre: celui d'Horace, où deux peuples devaient décider de leur empire par une bataille; celui de Rodogune, d'Andromède, et de Don Sanche. Dans Rodogune, c'est un jour choisi par deux souverains pour l'effet d'un traité de paix entre leurs couronnes ennemies, pour une entière réconciliation de deux rivales par un mariage, et pour l'éclaircissement d'un secret de plus de vingt ans, touchant le droit d'aînesse entre deux princes gémeaux dont dépend le royaume, et le succès de leur amour. Celui d'Andromède et de Don Sanche ne sont pas de moindre considération; mais comme je le viens de dire, les occasions ne s'en offrent pas souvent; et dans le reste de mes ouvrages, je n'ai pu choisir des jours remarquables que par ce que le hasard y fait arriver, et non pas par l'emploi où l'ordre public les ait destinés de longue main. Quant à l'unité de lieu, je n'en trouve aucun précepte ni dans Aristote ni dans Horace. C'est ce qui porte quelques-uns à croire que la règle ne s'en est établie qu'en conséquence de l'unité du jour, et à se persuader ensuite qu'on le peut étendre jusques où un homme peut aller et revenir en vingt-quatre heures. Cette opinion est un peu licencieuse; et si l'on faisait aller un acteur en poste, les deux côtés du théâtre pourraient représenter Paris et Rouen. Je souhaiterais, pour ne point gêner du tout le spectateur, que ce qu'on fait représenter devant lui en deux heures se pût passer en effet en deux heures, et que ce qu'on lui fait voir sur un théâtre qui ne change point, pût s'arrêter dans une chambre ou dans une salle, suivant le choix qu'on en aurait fait; mais souvent cela est si malaisé, pour ne pas dire impossible, qu'il faut de nécessité trouver quelque élargissement pour le lieu, comme pour le temps. Je l'ai fait voir exact dans Horace, dans Polyeucte et dans Pompée; mais il faut pour cela ou n'introduire qu'une femme, comme dans Polyeucte, ou que les deux qu'on introduit aient tant d'amitié l'une pour l'autre, et des intérêts si conjoints, qu'elles puissent être toujours ensemble, comme dans l'Horace, ou qu'il leur puisse arriver comme dans Pompée, où l'empressement de la curiosité naturelle fait sortir de leurs appartements Cléopâtre au second acte, et Cornélie au cinquième, pour aller jusque dans la grande salle du palais du Roi au-devant des nouvelles qu'elles attendent. Il n'en va pas de même dans Rodogune: Cléopâtre et elle ont des intérêts trop divers pour expliquer leurs plus secrètes pensées en même lieu. Je pourrais en dire ce que j'ai dit de Cinna, où en général tout se passe dans Rome, et en particulier moitié dans le cabinet d'Auguste, et moitié chez Emilie. Suivant cet ordre, le premier acte de cette tragédie serait dans l'antichambre de Rodogune, le second dans la chambre de Cléopâtre, le troisième dans celle de Rodogune; mais si le quatrième peut commencer chez cette princesse, il n'y peut achever, et ce que Cléopâtre y dit à ses deux fils l'un après l'autre y serait mal placé. Le cinquième a besoin d'une salle d'audience où un grand peuple puisse être présent. La même chose se rencontre dans Héraclius. Le premier acte serait fort bien dans le cabinet de Phocas, et le second chez Léontine; mais si le troisième commence chez Pulchérie, il n'y peut achever, et il est hors d'apparence que Phocas délibère dans l'appartement de cette princesse de la perte de son frère. Nos anciens, qui faisaient parler leurs rois en place publique, donnaient assez aisément l'unité rigoureuse de lieu à leurs tragédies. Sophocle toutefois ne l'a pas observée dans son Ajax, qui sort du théâtre afin de trouver un lieu écarté pour se tuer, et s'y tue à la vue du peuple; ce qui fait juger aisément que celui où il se tue n'est pas le même que celui d'où on l'a vu sortir, puisqu'il n'en est sorti que pour en choisir un autre. Nous ne prenons pas la même liberté de tirer les rois et les princesses de leurs appartements; et comme souvent la différence et l'opposition des intérêts de ceux qui sont logés dans le même palais ne souffrent pas qu'ils fassent leurs confidences et ouvrent leurs secrets en même chambre, il nous faut chercher quelque autre accommodement pour l'unité de lieu, si nous la voulons conserver dans tous nos poèmes: autrement il faudrait prononcer contre beaucoup de ceux que nous voyons réussir avec éclat. Je tiens donc qu'il faut chercher cette unité exacte autant qu'il est possible; mais comme elle ne s'accommode pas avec toute sorte de sujets, j'accorderais très volontiers que ce qu'on ferait passer en une seule ville aurait l'unité de lieu. Ce n'est pas que je voulusse que le théâtre représentât cette ville tout entière, cela serait un peu trop vaste, mais seulement deux ou trois lieux particuliers enfermés dans l'enclos de ses murailles. Ainsi la scène de Cinna ne sort point de Rome, et est tantôt l'appartement d'Auguste dans son palais, et tantôt la maison d'Emilie. Le Menteur a les Tuileries et la place Royale dans Paris, et la Suite fait voir la prison et le logis de Mélisse dans Lyon. Le Cid multiplie encore davantage les lieux particuliers sans quitter Séville; et, comme la liaison de scènes n'y est pas gardée, le théâtre, dès le premier acte, est la maison de Chimène, l'appartement de l'Infante dans le palais du Roi, et la place publique; le second y ajoute la chambre du Roi; et sans doute il y a quelque excès dans cette licence. Pour rectifier en quelque façon cette duplicité de lieu quand elle est inévitable, je voudrais qu'on fît deux choses: l'une, que jamais on ne changeât dans le même acte, mais seulement de l'un à l'autre, comme il se fait dans les trois premiers de Cinna; l'autre, que ces deux lieux n'eussent point besoin de diverses décorations, et qu'aucun des deux ne fût jamais nommé, mais seulement le lieu général où tous les deux sont compris, comme Paris, Rome, Lyon, Constantinople, etc. Cela aiderait à tromper l'auditeur, qui ne voyant rien qui lui marquât la diversité des lieux, ne s'en apercevrait pas, à moins d'une réflexion malicieuse et critique, dont il y en a peu qui soient capables, la plupart s'attachant avec chaleur à l'action qu'ils voient représenter. Le plaisir qu'ils y prennent est cause qu'ils n'en veulent pas chercher le peu de justesse pour s'en dégoûter; et ils ne le reconnaissent que par force, quand il est trop visible, comme dans le Menteur et la Suite, où les différentes décorations font reconnaître cette duplicité de lieu, malgré qu'on en ait. Mais comme les personnes qui ont des intérêts opposés ne peuvent pas vraisemblablement expliquer leurs secrets en même place, et qu'ils sont quelquefois introduits dans le même acte avec liaison de scènes qui emporte nécessairement cette unité, il faut trouver un moyen qui la rende compatible avec cette contradiction qu'y forme la vraisemblance rigoureuse, et voir comment pourra subsister le quatrième acte de Rodogune, et le troisième d'Héraclius, où j'ai déjà marqué cette répugnance du côté des deux personnes ennemies qui parlent en l'un et en l'autre. Les jurisconsultes admettent des fictions de droit; et je voudrais, à leur exemple, introduire des fictions de théâtre, pour établir un lieu théâtral qui ne serait ni l'appartement de Cléopâtre, ni celui de Rodogune dans la pièce qui porte ce titre, ni celui de Phocas, de Léontine, ou de Pulchérie, dans Héraclius; mais une salle sur laquelle ouvrent ces divers appartements, à qui j'attribuerais deux privilèges: l'un, que chacun de ceux qui y parleraient fût présumé y parler avec le même secret que s'il était dans sa chambre; l'autre, qu'au lieu que dans l'ordre commun il est quelquefois de la bienséance que ceux qui occupent le théâtre aillent trouver ceux qui sont dans leur cabinet pour parler à eux, ceux-ci pussent les venir trouver sur le théâtre, sans choquer cette bienséance, afin de conserver l'unité de lieu et la liaison des scènes. Ainsi Rodogune dans le premier acte vient trouver Laonice, qu'elle devrait mander pour parler à elle; et dans le quatrième Cléopâtre vient trouver Antiochus au même lieu où il vient de fléchir Rodogune, bien que, dans l'exacte vraisemblance, ce prince devrait aller chercher sa mère dans son cabinet, puisqu'elle hait trop cette princesse pour venir parler à lui dans son appartement, où la première scène fixerait le reste de cet acte, si l'on n'apportait ce tempérament dont j'ai parlé, à la rigoureuse unité de lieu. Beaucoup de mes pièces en manqueront si l'on ne veut point admettre cette modération, dont je me contenterai toujours à l'avenir, quand je ne pourrai satisfaire à la dernière rigueur de la règle. Je n'ai pu y en réduire que trois: Horace, Polyeucte et Pompée. Si je me donne trop d'indulgence dans les autres, j'en aurai encore davantage pour ceux dont je verrai réussir les ouvrages sur la scène avec quelque apparence de régularité. Il est facile aux spéculatifs d'être sévères; mais s'ils voulaient donner dix ou douze poèmes de cette nature au public, ils élargiraient peut-être les règles encore plus que je ne fais, sitôt qu'ils auraient reconnu par l'expérience quelle contrainte apporte leur exactitude, et combien de belles choses elle bannit de notre théâtre. Quoi qu'il en soit, voilà mes opinions, ou si vous voulez, mes hérésies touchant les principaux points de l'art; et je ne sais point mieux accorder les règles anciennes avec les agréments modernes. Je ne doute point qu'il ne soit aisé d'en trouver de meilleurs moyens, et je serai tout prêt de les suivre lorsqu'on les aura mis en pratique aussi heureusement qu'on y a vu les miens. Mélite Comédie Adresse A Monsieur de Liancour MONSIEUR, Mélite serait trop ingrate de rechercher une autre protection que la vôtre; elle vous doit cet hommage et cette légère reconnaissance de tant d'obligations qu'elle vous a: non qu'elle présume par là s'en acquitter en quelque sorte, mais seulement pour les publier à toute la France. Quand je considère le peu de bruit qu'elle fit à son arrivée à Paris, venant d'un homme qui ne pouvait sentir que la rudesse de son pays, et tellement inconnu qu'il était avantageux d'en taire le nom, quand je me souviens, dis-je, que ses trois premières représentations ensemble n'eurent point tant d'affluence que la moindre de celles qui les suivirent dans le même hiver, je ne puis rapporter de si faibles commencements qu'au loisir qu'il fallait au monde pour apprendre que vous en faisiez état, ni des progrès si peu attendus qu'à votre approbation, que chacun se croyait obligé de suivre après l'avoir sue. C'est de là, monsieur, qu'est venu tout le bonheur de Mélite; et quelques hauts effets qu'elle ait produits depuis, celui dont je me tiens le plus glorieux, c'est l'honneur d'être connu de vous, et de vous pouvoir souvent assurer de bouche que je serai toute ma vie, Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur, CORNEILLE. Au lecteur Je sais bien que l'impression d'une pièce en affaiblit la réputation: la publier, c'est l'avilir; et même il s'y rencontre un particulier désavantage pour moi, vu que ma façon d'écrire étant simple et familière, la lecture fera prendre mes naïvetés pour des bassesses. Aussi beaucoup de mes amis m'ont toujours conseillé de ne rien mettre sous la presse, et ont raison, comme je crois; mais, par je ne sais quel malheur, c'est un conseil que reçoivent de tout le monde ceux qui écrivent, et pas un d'eux ne s'en sert. Ronsard, Malherbe et Théophile l'ont méprisé; et si je ne les puis imiter en leurs grâces, je les veux du moins imiter en leurs fautes, si c'en est une que de faire imprimer. Je contenterai par là deux sortes de personnes, mes amis et mes envieux, donnant aux uns de quoi se divertir, aux autres de quoi censurer: et j'espère que les premiers me conserveront encore la même affection qu'ils m'ont témoignée par le passé; que des derniers, si beaucoup font mieux, peu réussiront plus heureusement, et que le reste fera encore quelque sorte d'estime de cette pièce, soit par coutume de l'approuver, soit par honte de se dédire. En tout cas, elle est mon coup d'essai; et d'autres que moi ont intérêt à la défendre, puisque, si elle n'est pas bonne, celles qui sont demeurées au-dessous doivent être fort mauvaises. Argument Eraste, amoureux de Mélite, la fait connaître à son ami Tircis, et, devenu peu après jaloux de leur hantise, fait rendre des lettres d'amour supposées, de la part de Mélite, à Philandre, accordé de Chloris, soeur de Tircis. Philandre s'étant résolu, par l'artifice et les suasions d'Eraste, de quitter Chloris pour Mélite, montre ces lettres à Tircis. Ce pauvre amant en tombe en désespoir, et se retire chez Lisis, qui vient donner à Mélite de fausses alarmes de sa mort. Elle se pâme à cette nouvelle, et témoignant par là son affection, Lisis la désabuse, et fait revenir Tircis, qui l'épouse. Cependant Cliton, ayant vu Mélite pâmée, la croit morte, et en porte la nouvelle à Eraste, aussi bien que de la mort de Tircis. Eraste, saisi de remords, entre en folie; et remis en son bon sens par la nourrice de Mélite, dont il apprend qu'elle et Tircis sont vivants, il lui va demander pardon de sa fourbe, et obtient de ces deux amants Chloris, qui ne voulait plus de Philandre après sa légèreté. Examen Cette pièce fut mon coup d'essai, et elle n'a garde d'être dans les règles, puisque je ne savais pas alors qu'il y en eût. Je n'avais pour guide qu'un peu de sens commun, avec les exemples de feu Hardy, dont la veine était plus féconde que polie, et de quelques modernes qui commençaient à se produire, et qui n'étaient pas plus réguliers que lui. Le succès en fut surprenant: il établit une nouvelle troupe de comédiens à Paris, malgré le mérite de celle qui était en possession de s'y voir l'unique; il égala tout ce qui s'était fait de plus beau jusques alors, et me fit connaître à la cour. Ce sens commun, qui était toute ma règle, m'avait fait trouver l'unité d'action pour brouiller quatre amants par un seul intrique, et m'avait donné assez d'aversion de cet horrible dérèglement qui mettait Paris, Rome et Constantinople sur le même théâtre, pour réduire le mien dans une seule ville. La nouveauté de ce genre de comédie, dont il n'y a point d'exemple en aucune langue, et le style naïf qui faisait une peinture de la conversation des honnêtes gens, furent sans doute cause de ce bonheur surprenant, qui fit alors tant de bruit. On n'avait jamais vu jusque-là que la comédie fît rire sans personnages ridicules, tels que les valets bouffons, les parasites, les capitans, les docteurs, etc. Celle-ci faisait son effet par l'humeur enjouée de gens d'une condition au-dessus de ceux qu'on voit dans les comédies de Plaute et de Térence, qui n'étaient que des marchands. Avec tout cela, j'avoue que l'auditeur fut bien facile à donner son approbation à une pièce dont le noeud n'avait aucune justesse. Eraste y fait contrefaire des lettres de Mélite, et les porter à Philandre. Ce Philandre est bien crédule de se persuader d'être aimé d'une personne qu'il n'a jamais entretenue, dont il ne connaît point l'écriture, et qui lui défend de l'aller voir, cependant qu'elle reçoit les visites d'un autre avec qui il doit avoir une amitié assez étroite, puisqu'il est accordé de sa soeur. Il fait plus: sur la légèreté d'une croyance si peu raisonnable, il renonce à une affection dont il était assuré, et qui était prête d'avoir son effet. Eraste n'est pas moins ridicule que lui, de s'imaginer que sa fourbe causera cette rupture, qui serait toutefois inutile à son dessein, s'il ne savait de certitude que Philandre, malgré le secret qu'il lui fait demander par Mélite dans ces fausses lettres, ne manquera pas à les montrer à Tircis; que cet amant favorisé croira plutôt un caractère qu'il n'a jamais vu, que les assurances d'amour qu'il reçoit tous les jours de sa maîtresse, et qu'il rompra avec elle sans lui parler, de peur de s'en éclaircir. Cette prétention d'Eraste ne pouvait être supportable à moins d'une révélation; et Tircis, qui est l'honnête homme de la pièce, n'a pas l'esprit moins léger que les deux autres, de s'abandonner au désespoir par une même facilité de croyance à la vue de ce caractère inconnu. Les sentiments de douleur qu'il en peut légitimement concevoir devraient du moins l'emporter à faire quelques reproches à celle dont il se croit trahi, et lui donner par là l'occasion de le désabuser. La folie d'Eraste n'est pas de meilleure trempe. Je la condamnais dès lors en mon âme; mais comme c'était un ornement de théâtre qui ne manquait jamais de plaire, et se faisait souvent admirer, j'affectai volontiers ces grands égarements, et en tirai un effet que je tiendrais encore admirable en ce temps: c'est la manière dont Eraste fait connaître à Philandre, en le prenant pour Minos, la fourbe qu'il lui a faite et l'erreur où il l'a jeté. Dans tout ce que j'ai fait depuis, je ne pense pas qu'il se rencontre rien de plus adroit pour un dénouement. Tout le cinquième acte peut passer pour inutile. Tircis et Mélite se sont raccommodés avant qu'il commence, et par conséquent l'action est terminée. Il n'est plus question que de savoir qui a fait la supposition des lettres; et ils pouvaient l'avoir su de Chloris à qui Philandre l'avait dit pour se justifier. Il est vrai que cet acte retire Eraste de folie, qu'il le réconcilie avec les deux amants, et fait son mariage avec Chloris; mais tout cela ne regarde plus qu'une action épisodique, qui ne doit pas amuser le théâtre quand la principale est finie; et surtout ce mariage a si peu d'apparence, qu'il est aisé de voir qu'on ne le propose que pour satisfaire à la coutume de ce temps-là, qui était de marier tout ce qu'on introduisait sur la scène. Il semble même que le personnage de Philandre, qui part avec un ressentiment ridicule dont on ne craint pas l'effet, ne soit point achevé, et qu'il lui fallait quelque cousine de Mélite ou quelque soeur d'Eraste pour le réunir avec les autres. Mais dès lors je ne m'assujettissais pas tout à fait à cette mode, et je me contentai de faire voir l'assiette de son esprit sans prendre soin de le pourvoir d'une autre femme. Quant à la durée de l'action, il est assez visible qu'elle passe l'unité de jour; mais ce n'en est pas le seul défaut; il y a de plus une inégalité d'intervalle entre les actes qu'il faut éviter. Il doit s'être passé huit ou quinze jours entre le premier et le second, et autant entre le second et le troisième; mais du troisième au quatrième, il n'est pas besoin de plus d'une heure, et il en faut encore moins entre les deux derniers, de peur de donner le temps de se ralentir à cette chaleur qui jette Eraste dans l'égarement d'esprit. Je ne sais même si les personnages qui paraissent deux fois dans un même acte (posé que cela soit permis, ce que j'examinerai ailleurs), je ne sais, dis-je, s'ils ont le loisir d'aller d'un quartier de la ville à l'autre, puisque ces quartiers doivent être si éloignés l'un de l'autre, que les acteurs aient lieu de ne pas s'entreconnaître. Au premier acte, Tircis, après avoir quitté Mélite chez elle, n'a que le temps d'environ soixante vers pour aller chez lui, où il rencontre Philandre avec sa soeur, et n'en a guère davantage au second à refaire le même chemin. Je sais bien que la représentation raccourcit la durée de l'action, et qu'elle fait voir en deux heures, sans sortir de la règle, ce qui souvent a besoin d'un jour entier pour s'effectuer; mais je voudrais que, pour mettre les choses dans leur justesse, ce raccourcissement se ménageât dans les intervalles des actes, et que le temps qu'il faut perdre s'y perdît en sorte que chaque acte n'en eût, pour la partie de l'action qu'il représente, que ce qu'il en faut pour sa représentation. Ce coup d'essai a sans doute encore d'autres irrégularités; mais je ne m'attache pas à les examiner si ponctuellement que je m'obstine à n'en vouloir oublier aucune. Je pense avoir marqué les plus notables; et pour peu que le lecteur ait d'indulgence pour moi, j'espère qu'il ne s'offensera pas d'un peu de négligence pour le reste. Acteurs Eraste, amoureux de Mélite. Tircis, ami d'Eraste et son rival. Philandre, amant de Chloris. Mélite, maîtresse d'Eraste et de Tircis. Chloris, soeur de Tircis. Lisis, ami de Tircis. Cliton, voisin de Mélite. La Nourrice de Mélite. La scène est à Paris. Acte premier Scène première Scène première. - Eraste, Tircis Eraste Je te l'avoue, ami, mon mal est incurable; Je n'y sais qu'un remède, et j'en suis incapable: Le change serait juste, après tant de rigueur; Mais malgré ses dédains, Mélite a tout mon coeur; Elle a sur tous mes sens une entière puissance; Si j'ose en murmurer, ce n'est qu'en son absence, Et je ménage en vain dans un éloignement Un peu de liberté pour mon ressentiment; D'un seul de ses regards l'adorable contrainte Me rend tous mes liens, en resserre l'étreinte, Et par un si doux charme aveugle ma raison, Que je cherche mon mal et fuis ma guérison. Son oeil agit sur moi d'une vertu si forte, Qu'il ranime soudain mon espérance morte, Combat les déplaisirs de mon coeur irrité, Et soutient mon amour contre sa cruauté; Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon âme N'est qu'un doux imposteur qu'autorise ma flamme, Et qui, sans m'assurer ce qu'il semble m'offrir, Me fait plaire en ma peine, et m'obstine à souffrir. Tircis Que je te trouve, ami, d'une humeur admirable! Pour paraître éloquent tu te feins misérable: Est-ce à dessein de voir avec quelles couleurs Je saurais adoucir les traits de tes malheurs? Ne t'imagine pas qu'ainsi, sur ta parole, D'une fausse douleur un ami te console; Ce que chacun en dit ne m'a que trop appris Que Mélite pour toi n'eut jamais de mépris. Eraste Son gracieux accueil et ma persévérance Font naître ce faux bruit d'une vaine apparence: Ses mépris sont cachés, et s'en font mieux sentir; Et n'étant point connus, on n'y peut compatir. Tircis En étant bien reçu, du reste que t'importe? C'est tout ce que tu veux des filles de sa sorte. Eraste Cet accès favorable, ouvert et libre à tous, Ne me fait pas trouver mon martyre plus doux: Elle souffre aisément mes soins et mon service; Mais loin de se résoudre à leur rendre justice, Parler de l'hyménée à ce coeur de rocher, C'est l'unique moyen de n'en plus approcher. Tircis Ne dissimulons point; tu règles mieux ta flamme, Et tu n'es pas si fou que d'en faire ta femme. Eraste Quoi! tu sembles douter de mes intentions? Tircis Je crois malaisément que tes affections, Sur l'éclat d'un beau teint qu'on voit si périssable, Règlent d'une moitié le choix invariable. Tu serais incivil, de la voir chaque jour Et ne lui pas tenir quelques propos d'amour; Mais d'un vain compliment ta passion bornée Laisse aller tes desseins ailleurs pour l'hyménée. Tu sais qu'on te souhaite aux plus riches maisons, Que les meilleurs partis... Eraste Trêve de ces raisons; Mon amour s'en offense, et tiendrait pour supplice De recevoir des lois d'une sale avarice: Il me rend insensible aux faux attraits de l'or, Et trouve en sa personne un assez grand trésor. Tircis Si c'est là le chemin qu'en aimant tu veux suivre, Tu ne sais guère encor ce que c'est que de vivre. Ces visages d'éclat sont bons à cajoler, C'est là qu'un apprenti doit s'instruire à parler; J'aime à remplir de feux ma bouche en leur présence; La mode nous oblige à cette complaisance; Tous ces discours de livre alors sont de raison: Il faut feindre des maux, demander guérison, Donner sur le phébus, promettre des miracles, Jurer qu'on brisera toutes sortes d'obstacles; Mais du vent et cela doivent être tout un. Eraste Passe pour des beautés qui sont dans le commun; C'est ainsi qu'autrefois j'amusai Chrysolithe: Mais c'est d'autre façon qu'on doit servir Mélite. Malgré tes sentiments, il me faut accorder Que le souverain bien n'est qu'à la posséder. Le jour qu'elle naquit, Vénus, bien qu'immortelle, Pensa mourir de honte en la voyant si belle; Les Grâces, à l'envi, descendirent des cieux Pour se donner l'honneur d'accompagner ses yeux; Et l'Amour, qui ne put entrer dans son courage, Voulut obstinément loger sur son visage. Tircis Tu le prends d'un h ut ton, et je crois qu'au besoin Ce discours emphatique irait encor bien loin. Pauvre amant, je te plains qui ne sais pas encore Que bien qu'une beauté mérite qu'on l'adore, Pour en perdre le goût, on n'a qu'à l'épouser. Un bien qui nous est dû se fait si peu priser, Qu'une femme, fût-elle entre toutes choisie, On en voit en six mois passer la fantaisie. Tel au bout de ce temps n'en voit plus la beauté Qu'avec un esprit sombre, inquiet, agité; Au premier qui lui parle, ou jette l'oeil sur elle, Mille sottes frayeurs lui brouillent la cervelle; Ce n'est plus lors qu'une aide à faire un favori, Un charme pour tout autre, et non pour un mari. Eraste Ces caprices honteux et ces chimères vaines Ne sauraient ébranler des cervelles bien saines; Et quiconque a su prendre une fille d'honneur N'a point à redouter l'appât d'un suborneur. Tircis Peut-être dis-tu vrai, mais ce choix difficile Assez et trop souvent trompe le plus habile; Et l'hymen de soi-même est un si lourd fardeau, Qu'il faut l'appréhender à l'égal du tombeau. S'attacher pour jamais aux côtés d'une femme! Perdre pour des enfants le repos de son âme! Voir leur nombre importun remplir une maison! Ah! qu'on aime ce joug avec peu de raison! Eraste Mais il y faut venir; c'est en vain qu'on recule, C'est en vain qu'on refuit, tôt ou tard on s'y brûle; Pour libertin qu'on soit, on s'y trouve attrapé: Toi-même, qui fais tant le cheval échappé, Nous te verrons un jour songer au mariage. Tircis Alors ne pense pas que j'épouse un visage: Je règle mes désirs suivant mon intérêt. Si Doris me voulait, toute laide qu'elle est, Je l'estimerais plus qu'Aminte et qu'Hippolyte; Son revenu chez moi tiendrait lieu de mérite: C'est comme il faut aimer. L'abondance des biens Pour l'amour conjugal a de puissants liens: La beauté, les attraits, l'esprit, la bonne mine, Echauffent bien le coeur, mais non pas la cuisine; Et l'hymen qui succède à ces folles amours, Après quelques douceurs, a bien de mauvais jours. Une amitié si longue est fort mal assurée Dessus des fondements de si peu de durée. L'argent dans le ménage a certaine splendeur Qui donne un teint d'éclat à la même laideur; Et tu ne peux trouver de si douces caresses Dont le goût dure autant que celui des richesses. Eraste Auprès de ce bel oeil qui tient mes sens ravis, A peine pourrais-tu conserver ton avis. Tircis La raison en tous lieux est également forte. Eraste L'essai n'en coûte rien; Mélite est à sa porte; Allons, et tu verras dans ses aimables traits Tant de charmants appas, tant de brillants attraits, Que tu seras forcé toi-même à reconnaître Que si je suis un fou, j'ai bien raison de l'être. Tircis Allons, et tu verras que toute sa beauté Ne saura me tourner contre la vérité. Scène II Eraste, Mélite, Tircis Eraste De deux amis, madame, apaisez la querelle. Un esclave d'amour le défend d'un rebelle, Si toutefois un coeur qui n'a jamais aimé, Fier et vain qu'il en est, peut être ainsi nommé. Comme, dès le moment que je vous ai servie, J'ai cru qu'il était seul la véritable vie, Il n'est pas merveilleux que ce peu de rapport Entre nos deux esprits sème quelque discord. Je me suis donc piqué contre sa médisance Avec tant de malheur, ou tant d'insuffisance, Que des droits si sacrés et si pleins d'équité N'ont pu se garantir de sa subtilité, Et je l'amène ici, n'ayant plus que répondre, Assuré que vos yeux le sauront mieux confondre. Mélite Vous deviez l'assurer plutôt qu'il trouverait, En ce mépris d'amour, qui le seconderait. Tircis Si le coeur ne dédit ce que la bouche exprime, Et ne fait de l'amour une plus haute estime, Je plains les malheureux à qui vous en donnez, Comme à d'étranges maux par leur sort destinés. Mélite Ce reproche sans cause avec raison m'étonne: Je ne reçois d'amour et n'en donne à personne. Les moyens de donner ce que je n'eus jamais? Eraste Ils vous sont trop aisés; et par vous désormais La nature pour moi montre son injustice A pervertir son cours pour me faire un supplice. Mélite Supplice imaginaire, et qui sent son moqueur. Eraste Supplice qui déchire et mon âme et mon coeur. Mélite Il est rare qu'on porte avec si bon visage L'âme et le coeur ensemble en si triste équipage. Eraste Votre charmant aspect suspendant mes douleurs, Mon visage du vôtre emprunte les couleurs. Mélite Faites mieux; pour finir vos maux et votre flamme, Empruntez tout d'un temps les froideurs de mon âme. Eraste Vous voyant, les froideurs perdent tout leur pouvoir; Et vous n'en conservez que faute de vous voir. Mélite Eh quoi! tous les miroirs ont-ils de fausses glaces? Eraste Penseriez-vous y voir la moindre de vos grâces? De si frêles sujets ne sauraient exprimer Ce que l'amour aux coeurs peut lui seul imprimer; Et quand vous en voudrez croire leurs impuissances, Cette légère idée et faible connaissance Que vous aurez par eux de tant de raretés Vous mettra hors de pair de toutes les beautés. Mélite Voilà trop vous tenir dans une complaisance Que vous dussiez quitter, du moins en ma présence, Et ne démentir pas le rapport de vos yeux, Afin d'avoir sujet de m'entreprendre mieux. Eraste Le rapport de mes yeux, aux dépens de mes larmes, Ne m'a que trop appris le pouvoir de vos charmes. Tircis Sur peine d'être ingrate, il faut de votre part Reconnaître les dons que le ciel vous départ. Eraste Voyez que d'un second mon droit se fortifie. Mélite Voyez que son secours montre qu'il s'en défie. Tircis Je me range toujours d'avec la vérité. Mélite Si vous la voulez suivre, elle est de mon côté. Tircis Oui, sur votre visage, et non en vos paroles. Mais cessez de chercher ces refuites frivoles; Et prenant désormais des sentiments plus doux, Ne soyez plus de glace à qui brûle pour vous. Mélite Un ennemi d'amour me tenir ce langage! Accordez votre bouche avec votre courage; Pratiquez vos conseils, ou ne m'en donnez pas. Tircis J'ai connu mon erreur auprès de vos appas. Il vous l'avait bien dit. Eraste Ainsi donc, par l'issue Mon âme sur ce point n'a point été déçue? Tircis Si tes feux en son coeur produisaient même effet, Crois-moi, que ton bonheur serait bientôt parfait. Mélite Pour voir si peu de chose aussitôt vous dédire, Me donne à vos dépens de beaux sujets de rire; Mais je pourrais bientôt à m'entendre flatter Concevoir quelque orgueil qu'il vaut mieux éviter. Excusez ma retraite. Eraste Adieu, belle inhumaine, De qui seule dépend, et ma joie, et ma peine. Mélite Plus sage à l'avenir, quittez ces vains propos, Et laissez votre esprit et le mien en repos. Scène III Eraste, Tircis Eraste Maintenant suis-je un fou? mérité-je du blâme? Que dis-tu de l'objet? que dis-tu de ma flamme? Tircis Que veux-tu que j'en die? Elle a je ne sais quoi Qui ne peut consentir que l'on demeure à soi. Mon coeur, jusqu'à présent à l'amour invincible, Ne se maintient qu'à force aux termes d'insensible; Tout autre que Tircis mourrait pour la servir. Eraste Confesse franchement qu'elle a su te ravir, Et que tu ne veux pas prendre pour cette belle Avec le nom d'amant le titre d'infidèle. Rien que notre amitié ne t'en peut détourner; Mais ta muse du moins, facile à suborner, Avec plaisir déjà prépare quelques veilles A de puissants efforts pour de telles merveilles. Tircis En effet, ayant vu tant et de tels appas, Que je ne rime point, je ne le promets pas. Eraste Tes feux n'iront-ils point plus avant que la rime? Tircis Si je brûle jamais, je veux brûler sans crime. Eraste Mais si sans y penser tu te trouvais surpris? Tircis Quitte pour décharger mon coeur dans mes écrits. J'aime bien ces discours de plaintes et d'alarmes, De soupirs, de sanglots, de tourments et de larmes; C'est de quoi fort souvent je bâtis ma chanson, Mais j'en connais, sans plus, la cadence et le son. Souffre qu'en un sonnet je m'efforce à dépeindre Cet agréable feu que tu ne peux éteindre: Tu le pourras donner comme venant de toi. Eraste Ainsi ce coeur d'acier qui me tient sous sa loi, Verra ma passion pour le moins en peinture. Je doute néanmoins qu'en cette portraiture Tu ne suives plutôt tes propres sentiments. Tircis Me prépare le ciel de nouveaux châtiments, Si jamais un tel crime entre dans mon courage! Eraste Adieu. Je suis content, j'ai ta parole en gage, Et sais trop que l'honneur t'en fera souvenir. Tircis, seul. En matière d'amour rien n'oblige à tenir; Et les meilleurs amis, lorsque son feu les presse, Font bientôt vanité d'oublier leur promesse. Scène IV Philandre, Chloris Philandre Je meure, mon souci, tu dois bien me haïr; Tous mes soins depuis peu ne vont qu'à te trahir. Chloris Ne m'épouvante point; à ta mine, je pense Que le pardon suivra de fort près cette offense, Sitôt que j'aurai su quel est ce mauvais tour. Philandre Sache donc qu'il ne vient sinon de trop d'amour. Chloris J'eusse osé le gager, qu'ainsi par quelque ruse Ton crime officieux porterait son excuse. Philandre Ton adorable objet, mon unique vainqueur, Fait naître chaque jour tant de feux en mon coeur, Que leur excès m'accable, et que pour m'en défaire J'y cherche des défauts qui puissent me déplaire: J'examine ton teint dont l'éclat me surprit, Les traits de ton visage et ceux de ton esprit; Mais je n'en puis trouver un seul qui ne me charme. Chloris Et moi, je suis ravie, après ce peu d'alarme, Qu'ainsi tes sens trompés te puissent obliger A chérir ta Chloris, et jamais ne changer. Philandre Ta beauté te répond de ma persévérance, Et ma foi qui t'en donne une entière assurance... Chloris Voilà fort doucement dire que, sans ta foi, Ma beauté ne pourrait te conserver à moi. Philandre Je traiterais trop mal une telle maîtresse De l'aimer seulement pour tenir ma promesse: Ma passion en est la cause et non l'effet; Outre que tu n'as rien qui ne soit si parfait, Qu'on ne peut te servir sans voir sur ton visage De quoi rendre constant l'esprit le plus volage. Chloris Ne m'en conte point tant de ma perfection: Tu dois être assuré de mon affection; Et tu perds tout l'effort de ta galanterie, Si tu crois l'augmenter par une flatterie. Une fausse louange est un blâme secret: Je suis belle à tes yeux, il suffit, sois discret; C'est mon plus grand bonheur, et le seul où j'aspire. Philandre Tu sais adroitement adoucir mon martyre. Mais parmi les plaisirs qu'avec toi je ressens, A peine mon esprit ose croire mes sens, Toujours entre la crainte et l'espoir en balance; Car s'il faut que l'amour naisse de ressemblance, Mes imperfections nous éloignant si fort, Qu'oserais-je prétendre en ce peu de rapport? Chloris Du moins ne prétends pas qu'à présent je te loue, Et qu'un mépris rusé, que ton coeur désavoue, Me mette sur la langue un babil affété, Pour te rendre à mon tour ce que tu m'as prêté: Au contraire, je veux que tout le monde sache Que je connais en toi des défauts que je cache. Quiconque avec raison peut être négligé A qui le veut aimer est bien plus obligé. Philandre Quant à toi, tu te crois de beaucoup plus aimable? Chloris Sans doute; et qu'aurais-tu qui me fût comparable? Philandre Regarde dans mes yeux, et reconnais qu'en moi On peut voir quelque chose aussi parfait que toi. Chloris C'est sans difficulté, m'y voyant exprimée. Philandre Quitte ce vain orgueil dont ta vue est charmée. Tu n'y vois que mon coeur, qui n'a plus un seul trait, Que ceux qu'il a reçus de ton charmant portrait, Et qui, tout aussitôt que tu t'es fait paraître, Afin de te mieux voir, s'est mis à la fenêtre. Chloris Le trait n'est pas mauvais; mais puisqu'il te plaît tant, Regarde dans mes yeux, ils t'en montrent autant; Et nos feux tout pareils ont mêmes étincelles. Philandre Ainsi, chère Chloris, nos ardeurs mutuelles, Dedans cette union prenant un même cours, Nous préparent un heur qui durera toujours. Cependant, en faveur de ma longue souffrance... Chloris Tais-toi, mon frère vient. Scène V Tircis, Philandre, Chloris Tircis Si j'en crois l'apparence, Mon arrivée ici fait quelque contretemps. Philandre Que t'en semble, Tircis? Tircis Je vous vois si contents, Qu'à ne vous rien celer touchant ce qu'il me semble Du divertissement que vous preniez ensemble, De moins sorciers que moi pourraient bien deviner Qu'un troisième ne fait que vous importuner. Chloris Dis ce que tu voudras; nos feux n'ont point de crimes, Et pour t'appréhender ils sont trop légitimes, Puisqu'un hymen sacré promis ces jours passés, Sous ton consentement, les autorise assez. Tircis Ou je te connais mal, ou son heure tardive Te désoblige fort de ce qu'elle n'arrive. Chloris Ta belle humeur te tient, mon frère. Tircis Assurément. Chloris Le sujet? Tircis J'en ai trop dans ton contentement. Chloris Le coeur t'en dit d'ailleurs. Tircis Il est vrai, je te jure; J'ai vu je ne sais quoi... Chloris Dis tout, je t'en conjure. Tircis Ma foi, si ton Philandre avait vu de mes yeux, Tes affaires, ma soeur, n'en iraient guère mieux. Chloris J'ai trop de vanité pour croire que Philandre Trouve encore après moi qui puisse le surprendre. Tircis Tes vanités à part, repose-t'en sur moi Que celle que j'ai vue est bien autre que toi. Philandre Parle mieux de l'objet dont mon âme est ravie; Ce blasphème à tout autre aurait coûté la vie. Tircis Nous tomberons d'accord sans nous mettre en pourpoint. Chloris Encor, cette beauté, ne la nomme-t-on point? Tircis Non, pas si tôt. Adieu: ma présence importune Te laisse à la merci d'Amour et de la brune. Continuez les jeux que vous avez quittés. Chloris Ne crois pas éviter mes importunités: Ou tu diras le nom de cette incomparable, Ou je vais de tes pas me rendre inséparable. Tircis Il n'est pas fort aisé d'arracher ce secret. Adieu: ne perds point temps. Chloris O l'amoureux discret! Eh bien? nous allons voir si tu sauras te taire. Philandre (Il retient Chloris, qui suit son frère.) C'est donc ainsi qu'on quitte un amant pour un frère? Chloris Philandre, avoir un peu de curiosité, Ce n'est pas envers toi grande infidélité: Souffre que je dérobe un moment à ma flamme, Pour lire malgré lui jusqu'au fond de son âme. Nous en rirons après ensemble, si tu veux. Philandre Quoi! c'est là tout l'état que tu fais de mes feux? Chloris Je ne t'aime pas moins, pour être curieuse, Et ta flamme à mon coeur n'est pas moins précieuse. Conserve-moi le tien, et sois sûr de ma foi. Philandre Ah, folle! qu'en t'aimant il faut souffrir de toi! Acte II Scène première Eraste Je l'avais bien prévu que ce coeur infidèle Ne se défendrait point des yeux de ma cruelle, Qui traite mille amants avec mille mépris, Et n'a point de faveurs que pour le dernier pris. Sitôt qu'il l'aborda, je lus sur son visage De sa déloyauté l'infaillible présage; Un inconnu frisson dans mon corps épandu Me donna les avis de ce que j'ai perdu. Depuis, cette volage évite ma rencontre, Ou, si malgré ses soins le hasard me la montre, Si je puis l'aborder, son discours se confond, Son esprit en désordre à peine me répond; Une réflexion vers le traître qu'elle aime Presque à tous moments le ramène en lui-même; Et tout rêveur qu'il est, il n'a point de soucis Qu'un soupir ne trahisse au seul nom de Tircis. Lors, par le prompt effet d'un changement étrange, Son silence rompu se déborde en louange. Elle remarque en lui tant de perfections, Que les moins éclairés verraient ses passions; Sa bouche ne se plaît qu'en cette flatterie, Et tout autre propos lui rend sa rêverie. Cependant, chaque jour aux discours attachés, Ils ne retiennent plus leurs sentiments cachés; Ils ont des rendez-vous où l'amour les assemble; Encor hier sur le soir je les surpris ensemble; Encor tout de nouveau je la vois qui l'attend. Que cet oeil assuré marque un esprit content! Perds tout respect, Eraste, et tout soin de lui plaire: Rends, sans plus différer, ta vengeance exemplaire; Mais il vaut mieux t'en rire, et pour dernier effort Lui montrer en raillant combien elle a de tort. Scène II Eraste, Mélite Eraste Quoi! seule et sans Tircis! vraiment c'est un prodige; Et ce nouvel amant déjà trop vous néglige, Laissant ainsi couler la belle occasion De vous conter l'excès de son affection. Mélite Vous savez que son âme en est fort dépourvue. Eraste Toutefois, ce dit-on, depuis qu'il vous a vue, Il en porte dans l'âme un si doux souvenir, Qu'il n'a plus de plaisirs qu'à vous entretenir. Mélite Il a lieu de s'y plaire avec quelque justice. L'amour ainsi qu'à lui me paraît un supplice; Et sa froideur, qu'augmente un si lourd entretien, Le résout d'autant mieux à n'aimer jamais rien. Eraste Dites: à n'aimer rien que la belle Mélite. Mélite Pour tant de vanité j'ai trop peu de mérite. Eraste En faut-il tant avoir pour ce nouveau venu? Mélite Un peu plus que pour vous. Eraste De vrai, j'ai reconnu, Vous ayant pu servir deux ans, et davantage, Qu'il faut si peu que rien à toucher mon courage. Mélite Encor si peu que c'est vous étant refusé, Présumez comme ailleurs vous serez méprisé. Eraste Vos mépris ne sont pas de grande conséquence, Et ne vaudront jamais la peine que j'y pense; Sachant qu'il vous voyait, je m'étais bien douté Que je ne serais plus que fort mal écouté. Mélite Sans que mes actions de plus près j'examine, A la meilleure humeur je fais meilleure mine; Et s'il m'osait tenir de semblables discours, Nous romprions ensemble avant qu'il fût deux jours. Eraste Si chaque objet nouveau de même vous engage, Il changera bientôt d'humeur et de langage. Caressé maintenant aussitôt qu'aperçu Qu'aurait-il à se plaindre, étant si bien reçu? Mélite Eraste, voyez-vous, trêve de jalousie; Purgez votre cerveau de cette frénésie: Laissez en liberté mes inclinations. Qui vous a fait censeur de mes affections? Est-ce à votre chagrin que j'en dois rendre conte? Eraste Non, mais j'ai malgré moi pour vous un peu de honte, De ce qu'on dit partout du trop de privauté Que déjà vous souffrez à sa témérité. Mélite Ne soyez en souci que de ce qui vous touche. Eraste Le moyen, sans regret, de vous voir si farouche Aux légitimes voeux de tant de gens d'honneur, Et d'ailleurs si facile à ceux d'un suborneur? Mélite Ce n'est pas contre lui qu'il faut en ma présence Lâcher les traits jaloux de votre médisance. Adieu. Souvenez-vous que ces mots insensés L'avanceront chez moi plus que vous ne pensez. Scène III Eraste C'est là donc ce qu'enfin me gardait ton caprice? C'est ce que j'ai gagné par deux ans de service? C'est ainsi que mon feu, s'étant trop abaissé, D'un outrageux mépris se voit récompensé? Tu m'oses préférer un traître qui te flatte; Mais dans ta lâcheté ne crois pas que j'éclate, Et que par la grandeur de mes ressentiments Je laisse aller au jour celle de mes tourments. Un aveu si public qu'en ferait ma colère Enflerait trop l'orgueil de ton âme légère, Et me convaincrait trop de ce désir abject Qui m'a fait soupirer pour un indigne objet. Je saurai me venger, mais avec l'apparence De n'avoir pour tous deux que de l'indifférence. Il fut toujours permis de tirer sa raison D'une infidélité par une trahison. Tiens, déloyal ami, tiens ton âme assurée Que ton heur surprenant aura peu de durée, Et que, par une adresse égale à tes forfaits, Je mettrai le désordre où tu crois voir la paix. L'esprit fourbe et vénal d'un voisin de Mélite Donnera prompte issue à ce que je médite. A servir qui l'achète il est toujours tout prêt, Et ne voit rien d'injuste où brille l'intérêt. Allons sans perdre temps lui payer ma vengeance, Et la pistole en main presser sa diligence. Scène IV Tircis, Chloris Tircis Ma soeur, un mot d'avis sur un méchant sonnet Que je viens de brouiller dedans mon cabinet. Chloris C'est à quelque beauté que ta muse l'adresse? Tircis En faveur d'un ami je flatte sa maîtresse. Vois si tu le connais, et si, parlant pour lui, J'ai su m'accommoder aux passions d'autrui. Sonnet Après l'oeil de Mélite il n'est rien d'admirable... Chloris Ah! frère, il n'en faut plus. Tircis Tu n'es pas supportable De me rompre sitôt. Chloris C'était sans y penser; Achève. Tircis Tais-toi donc, je vais recommencer. Sonnet Après l'oeil de Mélite il n'est rien d'admirable; Il n'est rien de solide après ma loyauté. Mon feu, comme son teint, se rend incomparable; Et je suis en amour ce qu'elle est en beauté. Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveauté, Mon coeur à ses traits demeure invulnérable; Et bien qu'elle ait au sien la même cruauté, Ma foi pour ses rigueurs n'en est pas moins durable. C'est donc avec raison que mon extrême ardeur Trouve chez cette belle une extrême froideur, Et que sans être aimé je brûle pour Mélite: Car de ce que les dieux, nous envoyant au jour, Donnèrent pour nous deux d'amour et de mérite, Elle a tout le mérite, et moi j'ai tout l'amour. Chloris Tu l'as fait pour Eraste? Tircis Oui, j'ai dépeint sa flamme. Chloris Comme tu la ressens peut-être dans ton âme? Tircis Tu sais mieux qui je suis, et que ma libre humeur N'a de part en mes vers que celle de rimeur. Chloris Pauvre frère! vois-tu, ton silence t'abuse; De la langue ou des yeux, n'importe qui t'accuse: Les tiens m'avaient bien dit, malgré toi, que ton coeur Soupirait sous les lois de quelque objet vainqueur; Mais j'ignorais encor qui tenait ta franchise, Et le nom de Mélite a causé ma surprise Sitôt qu'au premier vers ton sonnet m'a fait voir Ce que depuis huit jours je brûlais de savoir. Tircis Tu crois donc que j'en tiens? Chloris Fort avant. Tircis Pour Mélite? Chloris Pour Mélite; et, de plus, que ta flamme n'excite Au coeur de cette belle aucun embrasement. Tircis Qui t'en a tant appris? mon sonnet? Chloris Justement. Tircis Et c'est ce qui te trompe avec tes conjectures, Et par où ta finesse a mal pris ses mesures. Un visage jamais ne m'aurait arrêté, S'il fallait que l'amour fût tout de mon côté. Ma rime seulement est un portrait fidèle De ce qu'Eraste souffre en servant cette belle; Mais quand je l'entretiens de mon affection, J'en ai toujours assez de satisfaction. Chloris Montre, si tu dis vrai, quelque peu plus de joie; Et rends-toi moins rêveur, afin que je te croie. Tircis Je rêve, et mon esprit ne s'en peut exempter; Car sitôt que je viens à me représenter Qu'une vieille amitié de mon amour s'irrite, Qu'Eraste s'en offense, et s'oppose à Mélite, Tantôt je suis ami, tantôt je suis rival; Et, toujours balancé d'un contrepoids égal, J'ai honte de me voir insensible, ou perfide. Si l'amour m'enhardit, l'amitié m'intimide. Entre ces mouvements mon esprit partagé Ne sait duquel des deux il doit prendre congé. Chloris Voilà bien des détours pour dire, au bout du conte, Que c'est contre ton gré que l'amour te surmonte. Tu présumes par là me le persuader; Mais ce n'est pas ainsi qu'on m'en donne à garder. A la mode du temps, quand nous servons quelque autre, C'est seulement alors qu'il n'y va rien du nôtre. Chacun en son affaire est son meilleur ami, Et tout autre intérêt ne touche qu'à demi. Tircis Que du foudre à tes yeux j'éprouve la furie, Si rien que ce rival cause ma rêverie! Chloris C'est donc assurément son bien qui t'est suspect; Son bien te fait rêver, et non pas son respect; Et, toute amitié bas, tu crains que sa richesse En dépit de tes feux n'obtienne ta maîtresse. Tircis Tu devines, ma soeur; cela me fait mourir. Chloris Ce sont vaines frayeurs dont je veux te guérir. Depuis quand ton Eraste en tient-il pour Mélite? Tircis Il rend depuis deux ans hommage à son mérite. Chloris Mais dit-il les grands mots? parle-t-il d'épouser? Tircis Presque à chaque moment. Chloris Laisse-le donc jaser. Ce malheureux amant ne vaut pas qu'on le craigne; Quelque riche qu'il soit, Mélite le dédaigne: Puisqu'on voit sans effet deux ans d'affection, Tu ne dois plus douter de son aversion; Le temps ne la rendra que plus grande et plus forte. On prend soudain au mot les hommes de sa sorte, Et sans rien hasarder à la moindre longueur, On leur donne la main dès qu'ils offrent le coeur. Tircis Sa mère peut agir de puissance absolue. Chloris Crois que déjà l'affaire en serait résolue, Et qu'il aurait déjà de quoi se contenter Si sa mère était femme à la violenter. Tircis Ma crainte diminue, et ma douleur s'apaise; Mais si je t'abandonne, excuse mon trop d'aise. Avec cette lumière et ma dextérité, J'en veux aller savoir toute la vérité. Adieu. Chloris Moi, je m'en vais paisiblement attendre Le retour désiré du paresseux Philandre. Un moment de froideur lui fera souvenir Qu'il faut une autre fois tarder moins à venir. Scène V Eraste, Cliton Eraste, lui donnant une lettre. Va-t'en chercher Philandre, et dis-lui que Mélite A dedans ce billet sa passion décrite; Dis-lui que sa pudeur ne saurait plus cacher Un feu qui la consume et qu'elle tient si cher: Mais prends garde surtout à bien jouer ton rôle; Remarque sa couleur, son maintien, sa parole; Vois si dans la lecture un peu d'émotion Ne te montrera rien de son intention. Cliton Cela vaut fait, monsieur. Eraste Mais, après ce message, Sache avec tant d'adresse ébranler son courage, Que tu viennes à bout de sa fidélité. Cliton Monsieur, reposez-vous sur ma subtilité; Il faudra malgré lui qu'il donne dans le piège; Ma tête sur ce point vous servira de pleige; Mais aussi vous savez... Eraste Oui, va, sois diligent. Ces âmes du commun n'ont pour but que l'argent; Et je n'ai que trop vu par mon expérience... Mais tu reviens bientôt? Cliton Donnez-vous patience, Monsieur; il ne nous faut qu'un moment de loisir, Et vous pourrez vous-même en avoir le plaisir. Eraste Comment? Cliton De ce carfour j'ai vu venir Philandre. Cachez-vous en ce coin, et de là sachez prendre L'occasion commode à seconder mes coups. Par là nous le tenons. Le voici; sauvez-vous. Scène VI Philandre, Eraste, Cliton Philandre (Eraste est caché et les écoute.) Quelle réception me fera ma maîtresse? Le moyen d'excuser une telle paresse? Cliton Monsieur, tout à propos je vous rencontre ici, Expressément chargé de vous rendre ceci. Philandre Qu'est-ce? Cliton Vous allez voir, en lisant cette lettre, Ce qu'un homme jamais n'oserait se promettre. Ouvrez-la seulement. Philandre Va, tu n'es qu'un conteur. Cliton Je veux mourir, au cas qu'on me trouve menteur. Lettre supposée de Mélite à Philandre. Malgré le devoir et la bienséance du sexe, celle-ci m'échappe en faveur de vos mérites, pour vous apprendre que c'est Mélite qui vous écrit, et qui vous aime. Si elle est assez heureuse pour recevoir de vous une réciproque affection, contentez-vous de cet entretien par lettres, jusqu'à ce qu'elle ait ôté de l'esprit de sa mère quelques personnes qui n'y sont que trop bien pour son contentement. Eraste, feignant d'avoir lu la lettre par-dessus son épaule. C'est donc la vérité que la belle Mélite Fait du brave Philandre une louable élite, Et qu'il obtient ainsi de sa seule vertu Ce qu'Eraste et Tircis ont en vain débattu? Vraiment dans un tel choix mon regret diminue; Outre qu'une froideur depuis peu survenue, De tant de voeux perdus ayant su me lasser, N'attendait qu'un prétexte à m'en débarrasser. Philandre Me dis-tu que Tircis brûle pour cette belle? Eraste Il en meurt. Philandre Ce courage à l'amour si rebelle? Eraste Lui-même. Philandre Si ton coeur ne tient plus qu'à demi, Tu peux le retirer en faveur d'un ami; Sinon, pour mon regard ne cesse de prétendre: Etant pris une fois, je ne suis plus à prendre. Tout ce que je puis faire à ce beau feu naissant, C'est de m'en revancher par un zèle impuissant; Et ma Chloris la prie, afin de s'en distraire, De tourner, s'il se peut, sa flamme vers son frère. Eraste Auprès de sa beauté qu'est-ce que ta Chloris? Philandre Un peu plus de respect pour ce que je chéris. Eraste Je veux qu'elle ait en soi quelque chose d'aimable; Mais enfin à Mélite est-elle comparable? Philandre Qu'elle le soit ou non, je n'examine pas Si des deux l'une ou l'autre a plus ou moins d'appas. J'aime l'une; et mon coeur pour toute autre insensible... Eraste Avise toutefois, le prétexte est plausible. Philandre J'en serais mal voulu des hommes et des dieux. Eraste On pardonne aisément à qui troue son mieux. Philandre Mais en quoi gît ce mieux? Eraste En esprit, en richesse. Philandre O le honteux motif à changer de maîtresse! Eraste En amour. Philandre Chloris m'aime, et si je m'y connoi, Rien ne peut égaler celui qu'elle a pour moi. Eraste Tu te détromperas, si tu veux prendre garde A ce qu'à ton sujet l'une et l'autre hasarde. L'une en t'aimant s'expose au péril d'un mépris: L'autre ne t'aime point que tu n'en sois épris; L'une t'aime engagé vers une autre moins belle: L'autre se rend sensible à qui n'aime rien qu'elle, L'une au-dessus des siens te montre son ardeur; Et l'autre après leur choix quitte un peu sa froideur: L'une... Philandre Adieu: des raisons de si peu d'importance Ne pourraient en un siècle ébranler ma constance. (Il dit ce vers à Cliton tout bas.) Dans deux heures d'ici tu viendras me revoir. Cliton Disposez librement de mon petit pouvoir. Eraste, seul. Il a beau déguiser, il a goûté l'amorce; Chloris déjà sur lui n'a presque plus de force: Ainsi je suis deux fois vengé du ravisseur, Ruinant tout ensemble, et le frère, et la soeur. Scène VII Tircis, Eraste, Mélite Tircis Eraste, arrête un peu. Eraste Que me veux-tu? Tircis Te rendre Ce sonnet que pour toi j'ai promis d'entreprendre. Mélite, au travers d'une jalousie, cependant qu'Eraste lit le sonnet. Que font-ils là tous deux? qu'ont-ils à démêler? Ce jaloux à la fin le pourra quereller; Du moins les compliments, dont peut-être ils se jouent, Sont des civilités qu'en l'âme ils désavouent. Tircis J'y donne une raison de ton sort inhumain. Allons, je le veux voir présenter de ta main A ce charmant objet dont ton âme est blessée. Eraste, lui rendant son sonnet. Une autre fois, Tircis; quelque affaire pressée Fait que je ne saurais pour l'heure m'en charger. Tu trouveras ailleurs un meilleur messager. Tircis, seul. La belle humeur de l'homme! O dieux, quel personnage! Quel ami j'avais fait de ce plaisant visage! Une mine froncée, un regard de travers, C'est le remerciement, que j'aurai de mes vers. Je manque, à son avis, d'assurance ou d'adresse, Pour les donner moi-même à sa jeune maîtresse, Et prendre ainsi le temps de dire à sa beauté L'empire que ses yeux ont sur ma liberté. Je pense l'entrevoir par cette jalousie: Oui, mon âme de joie en est toute saisie. Hélas! et le moyen de pouvoir lui parler, Si mon premier aspect l'oblige à s'en aller? Que cette joie est courte, et qu'elle est cher vendue! Toutefois tout va bien, la voilà descendue. Ses regards pleins de feu s'entendent avec moi; Que dis-je? en s'avançant elle m'appelle à soi. Scène VIII Mélite, Tircis Mélite Eh bien! qu'avez-vous fait de votre compagnie? Tircis Je ne puis rien juger de ce qui l'a bannie: A peine ai-je eu loisir de lui dire deux mots. Qu'aussitôt le fantasque, en me tournant le dos, S'est échappé de moi. Mélite Sans doute il m'aura vue, Et c'est de là que vient cette fuite imprévue. Tircis Vous aimant comme il fait, qui l'eût jamais pensé? Mélite Vous ne savez donc rien de ce qui s'est passé? Tircis J'aimerais beaucoup mieux savoir ce qui se passe, Et la part qu'a Tircis en votre bonne grâce. Mélite Meilleur aucunement qu'Eraste ne voudroit. Je n'ai jamais connu d'amant si maladroit; Il ne saurait souffrir qu'autre que lui m'approche. Dieux! qu'à votre sujet il m'a fait de reproche! Vous ne sauriez me voir sans le désobliger. Tircis Et de tous mes soucis c'est là le plus léger. Toute une légion de rivaux de sa sorte Ne divertirait pas l'amour que je vous porte, Qui ne craindra jamais les humeurs d'un jaloux. Mélite Aussi le croit-il bien, ou je me trompe. Tircis Et vous? Mélite Bien que cette croyance à quelque erreur m'expose, Pour lui faire dépit, j'en croirai quelque chose. Tircis Mais afin qu'il reçût un entier déplaisir, Il faudrait que nos coeurs n'eussent plus qu'un désir, Et quitter ces discours de volontés sujettes, Qui ne sont point de mise en l'état où vous êtes. Vous-même consultez un moment vos appas; Songez à leurs effets, et ne présumez pas Avoir sur tous les coeurs un pouvoir si suprême, Sans qu'il vous soit permis d'en user sur vous-même. Un si digne sujet ne reçoit point de loi, De règle, ni d'avis, d'un autre que de soi. Mélite Ton mérite, plus fort que ta raison flatteuse, Me rend, je le confesse, un peu moins scrupuleuse. Je dois tout à ma mère, et pour tout autre amant Je voudrais tout remettre à son commandement; Mais attendre pour toi l'effet de sa puissance, Sans te rien témoigner que par obéissance, Tircis, ce serait trop; tes rares qualités Dispensent mon devoir de ces formalités. Tircis Que d'amour et de joie un tel aveu me donne! Mélite C'est peut-être en trop dire, et me montrer trop bonne; Mais par là tu peux voir que mon affection Prend confiance entière en ta discrétion. Tircis Vous la verrez toujours dans un respect sincère Attacher mon bonheur à celui de vous plaire, N'avoir point d'autre soin, n'avoir point d'autre esprit; Et si vous en voulez un serment par écrit, Ce sonnet que pour vous vient de tracer ma flamme, Vous fera voir à nu jusqu'au fond de mon âme. Mélite Garde bien ton sonnet, et pense qu'aujourd'hui Mélite veut te croire autant et plus que lui. Je le prends toutefois comme un précieux gage Du pouvoir que mes yeux ont pris sur ton courage. Adieu: sois-moi fidèle en dépit du jaloux. Tircis O ciel! jamais amant eut-il un sort plus doux! Acte III Scène première Philandre Tu l'as gagné, Mélite; il ne m'est pas possible D'être à tant de faveurs plus longtemps insensible. Tes lettres où sans fard tu dépeins ton esprit, Tes lettres où ton coeur est si bien par écrit, Ont charmé tous mes sens par leurs douces promesses. Leur attente vaut mieux, Chloris, que tes caresses. Ah! Mélite, pardon! je t'offense à nommer Celle qui m'empêcha si longtemps de t'aimer. Souvenirs importuns d'une amante laissée, Qui venez malgré moi remettre en ma pensée Un portrait que j'en veux tellement effacer Que le sommeil ait peine à me le retracer, Hâtez-vous de sortir sans plus troubler ma joie; Et retournant trouver celle qui vous envoie, Dites-lui de ma part pour la dernière fois Qu'elle est en liberté de faire un autre choix; Que ma fidélité n'entretient plus ma flamme, Ou que s'il m'en demeure encore un peu dans l'âme, Je souhaite, en faveur de ce reste de foi, Qu'elle puisse gagner au change autant que moi. Dites-lui que Mélite, ainsi qu'une déesse, Est de tous nos désirs souveraine maîtresse, Dispose de nos coeurs, force nos volontés, Et que par son pouvoir nos destins surmontés Se tiennent trop heureux de prendre l'ordre d'elle; Enfin que tous mes voeux... Scène II Tircis, Philandre Tircis Philandre! Philandre Qui m'appelle? Tircis Tircis, dont le bonheur au plus haut point monté Ne peut être parfait sans te l'avoir conté. Philandre Tu me fais trop d'honneur par cette confidence. Tircis J'userais envers toi d'une sotte prudence, Si je faisais dessein de te dissimuler Ce qu'aussi bien mes yeux ne sauraient te celer. Philandre En effet, si l'on peut te juger au visage, Si l'on peut par tes yeux lire dans ton courage, Ce qu'ils montrent de joie à tel point me surprend, Que je n'en puis trouver de sujet assez grand; Rien n'atteint, ce me semble, aux signes qu'ils en donnent. Tircis Que fera le sujet, si les signes t'étonnent? Mon bonheur est plus grand qu'on ne peut soupçonner. C'est quand tu l'auras su qu'il faudra t'étonner. Philandre Je ne le saurai pas sans marque plus expresse. Tircis Possesseur, autant vaut... Philandre De quoi? Tircis D'une maîtresse Belle, honnête, jolie, et dont l'esprit charmant De son seul entretien peut ravir un amant; En un mot, de Mélite. Philandre Il est vrai qu'elle est belle: Tu n'as pas mal choisi; mais... Tircis Quoi, mais? Philandre T'aime-t-elle? Tircis Cela n'est plus en doute. Philandre Et de coeur? Tircis Et de coeur, Je t'en réponds. Philandre Souvent un visage moqueur N'a que le beau semblant d'une mine hypocrite. Tircis Je ne crains rien de tel du côté de Mélite. Philandre Ecoute, j'en ai vu de toutes les façons; J'en ai vu qui semblaient n'être que des glaçons, Dont le feu retenu par une adroite feinte S'allumait d'autant plus qu'il souffrait de contrainte; J'en ai vu, mais beaucoup, qui, sous le faux appas Des preuves d'un amour qui ne les touchait pas, Prenaient du passe-temps d'une folle jeunesse Qui se laisse affiner à ces traits de souplesse, Et pratiquaient sous main d'autres affections: Mais j'en ai vu fort peu de qui les passions Fussent d'intelligence avec tout le visage. Tircis Et de ce petit nombre est celle qui m'engage; De sa passion je me tiens aussi seur Que tu te peux tenir de celle de ma soeur. Philandre Donc si ton espérance à la fin n'est déçue, Ces deux amours auront une pareille issue? Tircis Si cela n'arrivait, je me tromperais fort. Philandre Pour te faire plaisir j'en veux être d'accord. Cependant apprends-moi comment elle te traite, Et qui te fait juger son ardeur si parfaite. Tircis Une parfaite ardeur a trop de truchements Par qui se faire entendre aux esprits des amants; Un coup d'oeil, un soupir... Philandre Ces faveurs ridicules Ne servent qu'à duper des âmes trop crédules. N'as-tu rien que cela? Tircis Sa parole et sa foi. Philandre Encor c'est quelque chose. Achève, et conte-moi Les petites douceurs, les aimables tendresses Qu'elle se plaît à joindre à de telles promesses. Quelques lettres du moins te daignent confirmer Ce voeu qu'entre tes mains elle a fait de t'aimer? Tircis Recherche qui voudra ces menus badinages, Qui n'en sont pas toujours de fort sûrs témoignages; Je n'ai que sa parole, et ne veux que sa foi. Philandre Je connais donc quelqu'un plus avancé que toi. Tircis J'entends qui tu veux dire, et pour ne te rien feindre, Ce rival est bien moins à redouter qu'à plaindre. Eraste, qu'ont banni ses dédains rigoureux... Philandre Je parle de quelque autre un peu moins malheureux. Tircis Je ne connais que lui qui soupire pour elle. Philandre Je ne te tiendrai point plus longtemps en cervelle: Pendant qu'elle t'amuse avec ses beaux discours, Un rival inconnu possède ses amours; Et la dissimulée, au mépris de ta flamme, Par lettres, chaque jour, lui fait don de son âme. Tircis De telles trahisons lui sont trop en horreur. Philandre Je te veux, par pitié, tirer de cette erreur. Tantôt, sans y penser, j'ai trouvé cette lettre; Tiens, vois ce que tu peux désormais t'en promettre. Lettre supposée de Mélite à Philandre. Je commence à m'estimer quelque chose, puisque je vous plais; et mon miroir m'offense tous les jours, ne me représentant pas assez belle, comme je m'imagine qu'il faut être pour mériter votre affection. Aussi je veux bien que vous sachiez que Mélite ne croit la posséder que par faveur, ou comme une récompense extraordinaire d'un excès d'amour, dont elle tâche de suppléer au défaut des grâces que le ciel lui a refusées. Philandre Maintenant qu'en dis-tu? n'est-ce pas t'affronter? Tircis Cette lettre en tes mains ne peut m'épouvanter. Philandre La raison? Tircis Le porteur a su combien je t'aime, Et par galanterie il t'a pris pour moi-même, Comme aussi ce n'est qu'un de deux parfaits amis. Philandre Voilà bien te flatter plus qu'il ne t'est permis, Et pour ton intérêt aimer à te méprendre. Tircis On t'en aura donné quelque autre pour me rendre, Afin qu'encore un coup je sois ainsi déçu. Philandre Oui, j'ai quelque billet que tantôt j'ai reçu; Et puisqu'il est pour toi... Tircis Que ta longueur me tue! Dépêche. Philandre Le voilà que je te restitue. Autre lettre supposée de Mélite à Philandre. Vous n'avez plus affaire qu'à Tircis; je le souffre encore, afin que par sa hantise je remarque plus exactement ses défauts et les fasse mieux goûter à ma mère. Après cela Philandre et Mélite auront tout loisir de rire ensemble des belles imaginations dont le frère et la soeur ont repu leurs espérances. Philandre Te voilà tout rêveur, cher ami; par ta foi, Crois-tu que ce billet s'adresse encore à toi? Tircis Traître! c'est donc ainsi que ma soeur méprisée Sert à ton changement d'un sujet de risée? C'est ainsi qu'à sa foi Mélite osant manquer, D'un parjure si noir ne fait que se moquer? C'est ainsi que sans honte à mes yeux tu subornes Un amour qui pour moi devait être sans bornes? Suis-moi tout de ce pas; que l'épée à la main Un si cruel affront se répare soudain: Il faut que pour tous deux ta tête me réponde. Philandre Si, pour te voir trompé, tu te déplais au monde, Cherche en ce désespoir qui t'en veuille arracher. Quant à moi, ton trépas me coûterait trop cher. Tircis Quoi! tu crains le duel? Philandre Non; mais j'en crains la suite, Où la mort du vaincu met le vainqueur en fuite; Et du plus beau succès le dangereux éclat Nous fait perdre l'objet et le prix du combat. Tircis Tant de raisonnement et si peu de courage Sont de tes lâchetés le digne témoignage. Viens, ou dis que ton sang n'oserait s'exposer. Philandre Mon sang n'est plus à moi; je n'en puis disposer, Mais puisque ta douleur de mes raisons s'irrite, J'en prendrai, dès ce soir, le congé de Mélite. Adieu. Scène III Tircis Tu fuis, perfide, et ta légèreté T'ayant fait criminel, te met en sûreté! Reviens, reviens défendre une place usurpée: Celle qui te chérit vaut bien un coup d'épée. Fais voir que l'infidèle, en se donnant à toi, A fait choix d'un amant qui valait mieux que moi, Soutiens son jugement, et sauve ainsi de blâme Celle qui pour la tienne a négligé ma flamme. Crois-tu qu'on la mérite à force de courir? Peux-tu m'abandonner ses faveurs sans mourir? O lettres, ô faveurs, indignement placées, A ma discrétion honteusement laissées! O gages qu'il néglige ainsi que superflus! Je ne sais qui de nous vous diffamez le plus; Je ne sais qui des trois doit rougir davantage: Car vous nous apprenez qu'elle est une volage, Son amant un parjure, et moi sans jugement, De n'avoir rien prévu de leur déguisement: Mais il le fallait bien que cette âme infidèle, Changeant d'affection, prît un traître comme elle; Et que le digne amant qu'elle a su rechercher A sa déloyauté n'eût rien à reprocher. Cependant j'en croyais cette fausse apparence Dont elle repaissait ma frivole espérance; J'en croyais ses regards, qui, tout remplis d'amour, Etaient de la partie en un si lâche tour. O ciel! vit-on jamais tant de supercherie, Que tout l'extérieur ne fût que tromperie? Non, non, il n'en est rien; une telle beauté Ne fut jamais sujette à la déloyauté. Faibles et seuls témoins du malheur qui me touche, Vous êtes trop hardis de démentir sa bouche. Mélite me chérit, elle me l'a juré; Son oracle reçu, je m'en tiens assuré. Que dites-vous là contre? êtes-vous plus croyables? Caractères trompeurs, vous me contez des fables, Vous voulez me trahir; mais vos efforts sont vains: Sa parole a laissé son coeur entre mes mains. A ce doux souvenir ma flamme se rallume: Je ne sais plus qui croire ou d'elle ou de sa plume: L'une et l'autre en effet n'ont rien que de léger; Mais du plus ou du moins je n'en puis que juger. Loin, loin, doutes flatteurs que mon feu me suggère; Je vois trop clairement qu'elle est la plus légère; La foi que j'en reçus s'en est allée en l'air, Et ces traits de sa plume osent encor parler, Et laissent en mes mains une honteuse image Où son coeur, peint au vif, remplit le mien de rage. Oui, j'enrage, je meurs, et tous mes sens troublés D'un excès de douleur se trouvent accablés; Un si cruel tourment me gêne et me déchire, Que je ne puis plus vivre avec un tel martyre. Mais cachons-en la honte, et nous donnons du moins Ce faux soulagement, en mourant sans témoins. Que mon trépas secret empêche l'infidèle D'avoir la vanité que je sois mort pour elle. Scène IV Chloris, Tircis Chloris Mon frère, en ma faveur retourne sur tes pas. Dis-moi la vérité; tu ne me cherchais pas? Eh quoi! tu fais semblant de ne me pas connaître? O dieux! en quel état te vois-je ici paraître! Tu pâlis tout à coup, et tes louches regards S'élancent incertains presque de toutes parts! Tu manques à la fois de couleur et d'haleine! Ton pied mal affermi ne te soutient qu'à peine! Quel accident nouveau te trouble ainsi les sens? Tircis Puisque tu veux savoir le mal que je ressens, Avant que d'assouvir l'inexorable envie De mon sort rigoureux qui demande ma vie, Je vais t'assassiner d'un fatal entretien, Et te dire en deux mots mon malheur et le tien. En nos chastes amours de tous deux on se moque; Philandre... Ah! la douleur m'étouffe et me suffoque. Adieu, ma soeur, adieu; je ne puis plus parler; Lis, et, si tu le peux, tâche à te consoler. Chloris Ne m'échappe donc pas. Tircis Ma soeur, je te supplie... Chloris Quoi! que je t'abandonne à ta mélancolie? Voyons auparavant ce qui te fait mourir, Et nous aviserons à te laisser courir. Tircis Hélas! quelle injustice! Chloris, après avoir lu les lettres qu'il lui a données. Est-ce là tout, fantasque? Quoi! si la déloyale enfin lève le masque, Oses-tu te fâcher d'être désabusé? Apprends qu'il te faut être en amour plus rusé; Apprends que les discours des filles bien sensées Découvrent rarement le fond de leurs pensées Et que, les yeux aidant à ce déguisement, Notre sexe a le don de tromper finement. Apprends aussi de moi que ta raison s'égare, Que Mélite n'est pas une pièce si rare, Qu'elle soit seule ici qui vaille la servir; Assez d'autres objets y sauront te ravir. Ne t'inquiète point pour une écervelée Qui n'a d'ambition que d'être cajolée, Et rend à plaindre ceux qui, flattant ses beautés, Ont assez de malheur pour en être écoutés. Damon lui plut jadis, Aristandre et Géronte; Eraste après deux ans n'y voit pas mieux son conte. Elle t'a trouvé bon seulement pour huit jours, Philandre est aujourd'hui l'objet de ses amours; Et peut-être déjà (tant elle aime le change) Quelque autre nouveauté le supplante et nous venge. Ce n'est qu'une coquette avec tous ses attraits; Sa langue avec son coeur ne s'accorde jamais. Les infidélités sont ses jeux ordinaires; Et ses plus doux appas sont tellement vulgaires, Qu'en elle homme d'esprit n'admira jamais rien Que le sujet pourquoi tu lui voulais du bien. Tircis Penses-tu m'arrêter par ce torrent d'injures? Que ce soient vérités, que ce soient impostures, Tu redoubles mes maux au lieu de les guérir. Adieu: rien que la mort ne peut me secourir. Scène V Chloris Mon frère... Il s'est sauvé; son désespoir l'emporte: Me préserve le ciel d'en user de la sorte! Un volage me quitte, et je le quitte aussi; Je l'obligerais trop de m'en mettre en souci. Pour perdre des amants, celles qui s'en affligent Donnent trop d'avantage à ceux qui les négligent: Il n'est lors que la joie; elle nous venge mieux; Et la fit-on à faux éclater par les yeux, C'est montrer par bravade à leur vaine inconstance Qu'elle est pour nous toucher de trop peu d'importance. Que Philandre à son gré rende ses voeux contents; S'il attend que j'en pleure, il attendra longtemps. Son coeur est un trésor dont j'aime qu'il dispose; Le larcin qu'il m'en fait me vole peu de chose; Et l'amour qui pour lui m'éprit si follement M'avait fait bonne part de son aveuglement. On enchérit pourtant sur ma faute passée; Dans la même folie une autre embarrassée Le rend encor parjure, et sans âme, et sans foi, Pour se donner l'honneur de faillir après moi. Je meure, s'il n'est vrai que la moitié du monde Sur l'exemple d'autrui se conduit et se fonde! A cause qu'il parut quelque temps m'enflammer, La pauvre fille a cru qu'il valait bien l'aimer, Et sur cette croyance elle en a pris envie: Lui pût-elle durer jusqu'au bout de sa vie! Si Mélite a failli me l'ayant débauché, Dieux, par là seulement punissez son péché! Elle verra bientôt que sa digne conquête N'est pas une aventure à me rompre la tête: Un si plaisant malheur m'en console à l'instant. Ah! si mon fou de frère en pouvait faire autant, Que j'en aurais de joie, et que j'en ferais gloire! Si je puis le rejoindre, et qu'il me veuille croire, Nous leur ferons bien voir que leur change indiscret Ne vaut pas un soupir, ne vaut pas un regret. Je me veux toutefois en venger par malice, Me divertir une heure à m'en faire justice; Ces lettres fourniront assez d'occasion D'un peu de défiance et de division. Si je prends bien mon temps, j'aurai pleine matière A les jouer tous deux d'une belle manière. En voici déjà l'un qui craint de m'aborder. Scène VI Philandre, Chloris Chloris Quoi! tu passes, Philandre, et sans me regarder? Philandre Pardonne-moi, de grâce; une affaire importune M'empêche de jouir de ma bonne fortune; Et son empressement, qui porte ailleurs mes pas, Me remplissait l'esprit jusqu'à ne te voir pas. Chloris J'ai donc souvent le don d'aimer plus qu'on ne m'aime; Je ne pense qu'à toi, j'en parlais en moi-même. Philandre Me veux-tu quelque chose? Chloris Il t'ennuie avec moi; Mais, comme de tes feux, j'ai pour garant ta foi, Je ne m'alarme point. N'était ce qui te presse, Ta flamme un peu plus loin eût porté la tendresse, Et je t'aurais fait voir quelques vers de Tircis Pour le charmant objet de ses nouveaux soucis. Je viens de les surprendre, et j'y pourrais encore Joindre quelques billets de l'objet qu'il adore; Mais tu n'a pas le temps: toutefois, si tu veux Perdre un demi-quart d'heure à les lire nous deux... Philandre Voyons donc ce que c'est, sans plus longue demeure; Ma curiosité pour ce demi-quart d'heure S'osera dispenser. Chloris Aussi tu me promets, Quand tu les auras lus, de n'en parler jamais? Autrement, ne crois pas... Philandre, reconnaissant les lettres. Cela s'en va sans dire: Donne, donne-les-moi, tu ne les saurais lire; Et nous aurions ainsi besoin de trop de temps. Chloris, les resserrant. Philandre, tu n'es pas encore où tu prétends; Quelque hautes faveurs que ton mérite obtienne, Elles sont aussi bien en ma main qu'en la tienne; Je les garderai mieux, tu peux en assurer La belle qui pour toi daigne se parjurer. Philandre Un homme doit souffrir d'une fille en colère; Mais je sais comme il faut les ravoir de ton frère; Tout exprès je le cherche, et son sang ou le mien... Chloris Quoi! Philandre est vaillant, et je n'en savais rien! Tes coups sont dangereux quand tu ne veux pas feindre, Mais ils ont le bonheur de se faire peu craindre; Et mon frère, qui sait comme il s'en faut guérir, Quand tu l'aurais tué, pourrait n'en pas mourir. Philandre L'effet en fera foi, s'il en a le courage. Adieu. J'en perds le temps à parler davantage. Tremble. Chloris J'en ai grand lieu, connaissant ta vertu, Pourvu qu'il y consente, il sera bien battu. Acte IV Scène première Mélite, la Nourrice La Nourrice Cette obstination à faire la secrète M'accuse injustement d'être trop peu discrète. Mélite Ton importunité n'est pas à supporter: Ce que je ne sais point, te le puis-je conter? La Nourrice Les visites d'Eraste un peu moins assidues Témoignent quelque ennui de ses peines perdues, Et ce qu'on voit par là de refroidissement Ne fait que trop juger son mécontentement. Tu m'en veux cependant cacher tout le mystère. Mais je pourrais enfin en croire ma colère, Et pour punition te priver des avis Qu'a jusqu'ici ton coeur si doucement suivis. Mélite C'est à moi de trembler après cette menace, Et toute autre du moins tremblerait à ma place. La Nourrice Ne raillons point. Le fruit qui t'en est demeuré (Je parle sans reproche, et tout considéré) Vaut bien... Mais revenons à notre humeur chagrine; Apprends-moi ce que c'est. Mélite Veux-tu que je devine? Dégoûté d'un esprit si grossier que le mien, Il cherche ailleurs peut-être un meilleur entretien. La Nourrice Ce n'est pas bien ainsi qu'un amant perd l'envie D'une chose deux ans ardemment poursuivie; D'assurance un mépris l'oblige à se piquer; Mais ce n'est pas un trait qu'il faille pratiquer. Une fille qui voit, et que voit la jeunesse, Ne s'y doit gouverner qu'avec beaucoup d'adresse; Le dédain lui messied, ou, quand elle s'en sert, Que ce soit pour reprendre un amant qu'elle perd. Une heure de froideur, à propos ménagée, Peut rembraser une âme à demi dégagée, Qu'un traitement trop doux dispense à des mépris D'un bien dont cet orgueil fait mieux savoir le prix. Hors ce cas, il lui faut complaire à tout le monde, Faire qu'aux voeux de tous l'apparence réponde, Et sans embarrasser son coeur de leurs amours, Leur faire bonne mine et souffrir leurs discours; Qu'à part ils pensent tous avoir la préférence, Et paraissent ensemble entrer en concurrence; Que tout l'extérieur de son visage égal Ne rende aucun jaloux du bonheur d'un rival; Que ses yeux partagés leur donnent de quoi craindre, Sans donner à pas un aucun lieu de se plaindre; Qu'ils vivent tous d'espoir jusqu'au choix d'un mari, Mais qu'aucun cependant ne soit le plus chéri, Et qu'elle cède enfin, puisqu'il faut qu'elle cède, A qui paiera le mieux le bien qu'elle possède: Si tu n'eusses jamais quitté cette leçon, Ton Eraste avec toi vivrait d'autre façon. Mélite Ce n'est pas son humeur de souffrir ce partage; Il croit que mes regards soient son propre héritage, Et prend ceux que je donne à tout autre qu'à lui Pour autant de larcins faits sur le bien d'autrui. La Nourrice J'entends à demi-mot; achève, et m'expédie Promptement le motif de cette maladie. Mélite Si tu m'avais, nourrice, entendue à demi, Tu saurais que Tircis... La Nourrice Quoi! son meilleur ami! N'a-ce pas été lui qui te l'a fait connaître? Mélite Il voudrait que le jour en fût encore à naître; Et si d'auprès de moi je l'avais écarté, Tu verrais tout à l'heure Eraste à mon côté. La Nourrice J'ai regret que tu sois leur pomme de discorde: Mais puisque leur humeur ensemble ne s'accorde, Eraste n'est pas homme à laisser échapper; Un semblable pigeon ne se peut rattraper: Il a deux fois le bien de l'autre, et davantage. Mélite Le bien ne touche point un généreux courage. La Nourrice Tout le monde l'adore et tâche d'en jouir. Mélite Il suit un faux éclat qui ne peut m'éblouir. La Nourrice Auprès de sa splendeur toute autre est fort petite. Mélite Tu le places au rang qui n'est dû qu'au mérite. La Nourrice On a trop de mérite étant riche à ce point. Mélite Les biens en donnent-ils à ceux qui n'en ont point? La Nourrice Oui, ce n'est que par là qu'on est considérable. Mélite Mais ce n'est que par là qu'on devient méprisable. Un homme dont les biens font toutes les vertus Ne peut être estimé que des coeurs abattus. La Nourrice Est-il quelques défauts que les biens ne réparent? Mélite Mais plutôt en est-il où les biens ne préparent? Etant riche, on méprise assez communément Des belles qualités le solide ornement; Et d'un luxe honteux la richesse suivie Souvent par l'abondance aux vices nous convie. La Nourrice Enfin je reconnais... Mélite Qu'avec tout ce grand bien Un jaloux sur mon coeur n'obtiendra jamais rien. La Nourrice Et que d'un cajoleur la nouvelle conquête T'imprime, à mon regret, ces erreurs dans la tête; Si ta mère le sait... Mélite Laisse-moi ces soucis, Et rentre, que je parle à la soeur de Tircis. La Nourrice Peut-être elle t'en veut dire quelque nouvelle. Mélite Ta curiosité te met trop en cervelle. Rentre, sans t'informer de ce qu'elle prétend; Un meilleur entretien avec elle m'attend. Scène II Chloris, Mélite Chloris Je chéris tellement celles de votre sorte, Et prends tant d'intérêt en ce qui leur importe, Qu'aux pièces qu'on leur fait je ne puis consentir, Ni même en rien savoir sans les avertir. Ainsi donc, au hasard d'être la mal venue, Encor que je vous sois, peu s'en faut, inconnue, Je viens vous faire voir que votre affection N'a pas été fort juste en son élection. Mélite Vous pourriez, sous couleur de rendre un bon office, Mettre quelque autre en peine avec cet artifice; Mais pour m'en repentir j'ai fait un trop bon choix; Je renonce à choisir une seconde fois; Et mon affection ne s'est point arrêtée Que chez un cavalier qui l'a trop méritée. Chloris Vous me pardonnerez, j'en ai de bons témoins; C'est l'homme qui de tous la mérite le moins. Mélite Si je n'avais de lui qu'une faible assurance, Vous me feriez entrer en quelque défiance; Mais je m'étonne fort que vous l'osiez blâmer, Ayant quelque intérêt vous-même à l'estimer. Chloris Je l'estimai jadis, et je l'aime et l'estime Plus que je ne faisais auparavant son crime. Ce n'est qu'en ma faveur qu'il ose vous trahir, Et vous pouvez juger si je le puis haïr, Lorsque sa trahison m'est un clair témoignage Du pouvoir absolu que j'ai sur son courage. Mélite Le pousser à me faire une infidélité, C'est assez mal user de cette autorité. Chloris Me le faut-il pousser où son devoir l'oblige? C'est son devoir qu'il suit alors qu'il vous néglige. Mélite Quoi! le devoir chez vous oblige aux trahisons! Chloris Quand il n'en aurait point de plus justes raisons, La parole donnée, il faut que l'on la tienne. Mélite Cela fait contre vous; il m'a donné la sienne. Chloris Oui, mais ayant déjà reçu mon amitié, Sur un voeu solennel d'être un jour sa moitié, Peut-il s'en départir pour accepter la vôtre? Mélite De grâce, excusez-moi, je vous prends pour une autre, Et c'était à Chloris que je croyais parler. Chloris Vous ne vous trompez pas. Mélite Donc, pour mieux me railler, La soeur de mon amant contrefait ma rivale? Chloris Donc, pour mieux m'éblouir, une âme déloyale Contrefait la fidèle? Ah! Mélite, sachez Que je ne sais que trop ce que vous me cachez. Philandre m'a tout dit: vous pensez qu'il vous aime: Mais, sortant d'avec vous, il me conte lui-même Jusqu'aux moindres discours dont votre passion Tâche de suborner son inclination. Mélite Moi, suborner Philandre! ah! que m'osez-vous dire? Chloris La pure vérité. Mélite Vraiment, en voulant rire, Vous passez trop avant; brisons là, s'il vous plaît. Je ne vois point Philandre, et ne sais quel il est. Chloris Vous en croirez du moins votre propre écriture. Tenez, voyez, lisez. Mélite Ah, dieux, quelle imposture! Jamais un de ces traits ne partit de ma main. Chloris Nous pourrions demeurer ici jusqu'à demain, Que vous persisteriez dans la méconnaissance: Je les vous laisse. Adieu. Mélite Tout beau! mon innocence Veut apprendre de vous le nom de l'imposteur, Pour faire retomber l'affront sur son auteur. Chloris Vous pensez me duper, et perdez votre peine. Que sert le désaveu, quand la preuve est certaine? A quoi bon démentir? à quoi bon dénier...? Mélite Ne vous obstinez point à me calomnier; Je veux que si jamais j'ai dit mot à Philandre... Chloris Remettons ce discours: quelqu'un vient nous surprendre; C'est le brave Lisis, qui semble sur le front Porter empreints les traits d'un déplaisir profond. Scène III Lisis, Mélite, Chloris Lisis, à Chloris. Préparez vos soupirs à la triste nouvelle Du malheur où nous plonge un esprit infidèle; Quittez son entretien, et venez avec moi Plaindre un frère au cercueil par son manque de foi. Mélite Quoi! son frère au cercueil! Lisis Oui, Tircis, plein de rage De voir que votre change indignement l'outrage, Maudissant mille fois le détestable jour Que votre bon accueil lui donna de l'amour, Dedans ce désespoir a chez moi rendu l'âme; Et mes yeux désolés... Mélite Je n'en puis plus; je pâme. Chloris Au secours! au secours! Scène IV Cliton, la Nourrice, Mélite, Lisis, Chloris Cliton D'où provient cette voix? La Nourrice Qu'avez-vous, mes enfants? Chloris Mélite, que tu vois... La Nourrice Hélas! elle se meurt; son teint vermeil s'efface, Sa chaleur se dissipe; elle n'est plus que glace. Lisis, à Cliton. Va querir un peu d'eau; mais il faut te hâter. Cliton, à Lisis. Si proches du logis, il vaut mieux l'y porter. Chloris Aidez mes faibles pas; les forces me défaillent, Et je vais succomber aux douleurs qui m'assaillent. Scène V Eraste A la fin je triomphe, et les destins amis M'ont donné le succès que je m'étais promis. Me voilà trop heureux, puisque par mon adresse Mélite est sans amant, et Tircis sans maîtresse; Et comme si c'était trop peu pour me venger, Philandre et sa Chloris courent même danger. Mais par quelle raison leurs âmes désunies Pour les crimes d'autrui seront-elles punies? Que m'ont-ils fait tous deux pour troubler leurs accords? Fuyez de ma pensée, inutiles remords; La joie y veut régner, cessez de m'en distraire. Chloris m'offense trop d'être soeur d'un tel frère; Et Philandre, si prompt à l'infidélité, N'a que la peine due à sa crédulité. Mais que me veut Cliton, qui sort de chez Mélite? Scène VI Eraste, Cliton Cliton Monsieur, tout est perdu: votre fourbe maudite, Dont je fus à regret le damnable instrument, A couché de douleur Tircis au monument. Eraste Courage! tout va bien, le traître m'a fait place, Le seul qui me rendait son courage de glace, D'un favorable coup la mort me l'a ravi. Cliton Monsieur, ce n'est pas tout, Mélite l'a suivi. Eraste Mélite l'a suivi! Que dis-tu, misérable? Cliton Monsieur, il est trop vrai; le moment déplorable Qu'elle a su son trépas, a terminé ses jours. Eraste Ah, ciel! s'il est ainsi... Cliton Laissez là ces discours, Et vantez-vous plutôt que par votre imposture Ces malheureux amants trouvent la sépulture, Et que votre artifice a mis dans le tombeau Ce que le monde avait de parfait et de beau. Eraste Tu m'oses donc flatter, infâme, et tu supprimes Par ce reproche obscur la moitié de mes crimes? Est-ce ainsi qu'il te faut n'en parler qu'à demi? Achève tout d'un coup; dis que maîtresse, ami, Tout ce que je chéris, tout ce qui dans mon âme Sut jamais allumer une pudique flamme, Tout ce que l'amitié me rendit précieux, Par ma fourbe a perdu la lumière des cieux; Dis que j'ai violé les deux lois les plus saintes, Qui nous rendent heureux par leurs douces contraintes; Dis que j'ai corrompu, dis que j'ai suborné, Falsifié, trahi, séduit, assassiné: Tu n'en diras encor que la moindre partie. Quoi! Tircis est donc mort, et Mélite est sans vie! Je ne l'avais pas su, Parques, jusqu'à ce jour, Que vous relevassiez de l'empire d'Amour; J'ignorais qu'aussitôt qu'il assemble deux âmes, Il vous pût commander d'unir aussi leurs trames. Vous en relevez donc, et montrez aujourd'hui Que vous êtes pour nous aveugles comme lui! Vous en relevez donc, et vos ciseaux barbares Tranchent comme il lui plaît les destins les plus rares! Mais je m'en prends à vous, moi qui suis l'imposteur, Moi qui suis de leurs maux le détestable auteur! Hélas! et fallait-il que ma supercherie Tournât si lâchement tant d'amour en furie! Inutiles regrets, repentirs superflus, Vous ne me rendez pas Mélite qui n'est plus! Vos mouvements tardifs ne la font pas revivre: Elle a suivi Tircis, et moi je la veux suivre. Il faut que de mon sang je lui fasse raison, Et de ma jalousie, et de ma trahison, Et que de ma main propre une âme si fidèle Reçoive... Mais d'où vient que tout mon corps chancelle? Quel murmure confus! et qu'entends-je hurler? Que de pointes de feu se perdent parmi l'air! Les dieux à mes forfaits ont dénoncé la guerre; Leur foudre décoché vient de fendre la terre, Et, pour leur obéir, son sein me recevant M'engloutit, et me plonge aux enfers tout vivant. Je vous entends, grands dieux; c'est là-bas que leurs âmes Aux champs Elysiens éternisent leurs flammes; C'est là-bas qu'à leurs pieds il faut verser mon sang: La terre à ce dessein m'ouvre son large flanc, Et jusqu'aux bords du Styx me fait libre passage; Je l'aperçois déjà, je suis sur son rivage. Fleuve, dont le saint nom est redoutable aux dieux, Et dont les neuf replis ceignent ces tristes lieux, N'entre point en courroux contre mon insolence, Si j'ose avec mes cris violer ton silence: Je ne te veux qu'un mot. Tircis est-il passé? Mélite est-elle ici?... Mais qu'attends-je? insensé! Ils sont tous deux si chers à ton funeste empire, Que tu crains de les perdre, et n'oses m'en rien dire. Vous donc, esprits légers, qui, manque de tombeaux, Tournoyez vagabonds à l'entour de ces eaux, A qui Caron cent ans refuse sa nacelle, Ne m'en pourriez-vous point donner quelque nouvelle? Parlez, et je promets d'employer mon crédit A vous faciliter ce passage interdit. Cliton Monsieur, que faites-vous? Votre raison, troublée Par l'effort des douleurs dont elle est accablée, Figure à votre vue... Eraste Ah! te voilà, Caron! Dépêche promptement et d'un coup d'aviron Passe-moi, si tu peux, jusqu'à l'autre rivage. Cliton Monsieur, rentrez en vous, regardez mon visage; Reconnaissez Cliton. Eraste Dépêche, vieux nocher, Avant que ces esprits nous puissent approcher. Ton bateau de leur poids fondrait dans les abîmes; Il n'en aura que trop d'Eraste et de ses crimes. Quoi! tu veux te sauver à l'autre bord sans moi? Si faut-il qu'à ton cou je passe malgré toi. (Il se jette sur les épaules de Cliton, qui l'emporte derrière le théâtre.) Scène VII Philandre Présomptueux rival, dont l'absence importune Retarde le succès de ma bonne fortune, As-tu si tôt perdu cette ombre de valeur Que te prêtait tantôt l'effort de ta douleur? Que devient à présent cette bouillante envie De punir ta volage aux dépens de ma vie? Il ne tient plus qu'à toi que tu ne sois content; Ton ennemi t'appelle, et ton rival t'attend. Je te cherche en tous lieux, et cependant ta fuite Se rit impunément de ma vaine poursuite. Crois-tu, laissant mon bien dans les mains de ta soeur, En demeurer toujours l'injuste possesseur; Ou que ma patience à la fin échappée (Puisque tu ne veux pas le débattre à l'épée), Oubliant le respect du sexe, et tout devoir, Ne laisse point sur elle agir mon désespoir? Scène VIII Eraste, Philandre Eraste Détacher Ixion pour me mettre en sa place, Mégères, c'est à vous une indiscrète audace. Ai-je, avec même front que cet ambitieux, Attenté sur le lit du monarque des cieux? Vous travaillez en vain, barbares Euménides: Non, ce n'est pas ainsi qu'on punit les perfides. Quoi! me presser encor? Sus, de pieds et de mains Essayons d'écarter ces monstres inhumains. A mon secours, esprits! vengez-vous de vos peines! Ecrasons leurs serpents! chargeons-les de vos chaînes! Pour ces filles d'enfer nous sommes trop puissants. Philandre Il semble à ce discours qu'il ait perdu le sens. Eraste, cher ami, quelle mélancolie Te met dans le cerveau cet excès de folie? Eraste Equitable Minos, grand juge des enfers, Voyez qu'injustement on m'apprête des fers! Faire un tour d'amoureux, supposer une lettre, Ce n'est pas un forfait qu'on ne puisse remettre. Il est vrai que Tircis en est mort de douleur, Que Mélite après lui redouble ce malheur, Que Chloris sans amant ne sait à qui s'en prendre; Mais la faute n'en est qu'au crédule Philandre; Lui seul en est la cause et son esprit léger, Qui trop facilement résolut de changer; Car ces lettres, qu'il croit l'effet de ses mérites, La main que vous voyez les a toutes écrites. Philandre Je te laisse impuni, traître; de tels remords Te donnent des tourments pires que mille morts: Je t'obligerais trop de t'arracher la vie; Et ma juste vengeance est bien mieux assouvie Par les folles horreurs de cette illusion. Ah, grands dieux! que je suis plein de confusion! Scène IX Eraste Tu t'enfuis donc, barbare! et me laissant en proie A ces cruelles soeurs, tu les combles de joie? Non, non, retirez-vous, Tisiphone, Alecton, Et tout ce que je vois d'officiers de Pluton. Vous me connaissez mal; dans le corps d'un perfide Je porte le courage et les forces d'Alcide. Je vais tout renverser dans ces royaumes noirs, Et saccager moi seul ces ténébreux manoirs. Une seconde fois le triple chien Cerbère Vomira l'aconit en voyant la lumière. J'irai du fond d'enfer dégager les Titans; Et si Pluton s'oppose à ce que je prétends, Passant dessus le ventre à sa troupe mutine, J'irai d'entre ses bras enlever Proserpine. Scène X Lisis, Chloris Lisis N'en doute plus, Chloris, ton frère n'est point mort; Mais ayant su de lui son déplorable sort, Je voulais éprouver, par cette triste feinte, Si celle qu'il adore, aucunement atteinte, Deviendrait plus sensible aux traits de la pitié Qu'aux sincères ardeurs d'une sainte amitié. Maintenant que je vois qu'il faut qu'on nous abuse, Afin que nous puissions découvrir cette ruse, Et que Tircis en soit de tout point éclairci, Sois sûre que dans peu je te le rends ici. Ma parole sera d'un prompt effet suivie: Tu reverras bientôt ce frère plein de vie; C'est assez que je passe une fois pour trompeur. Chloris Si bien qu'au lieu du mal nous n'aurons que la peur? Le coeur me le disait. Je sentais que mes larmes Refusaient de couler pour de fausses alarmes, Dont les plus dangereux et plus rudes assauts Avaient beaucoup de peine à m'émouvoir à faux; Et je n'étudiai cette douleur menteuse Qu'à cause qu'en effet j'étais un peu honteuse Qu'une autre en témoignât plus de ressentiment. Lisis Après tout, entre nous, confesse franchement, Qu'une fille en ces lieux, qui perd un frère unique, Jusques au désespoir fort rarement se pique: Ce beau nom d'héritière a de telles douceurs, Qu'il devient souverain à consoler des soeurs. Chloris Adieu, railleur, adieu: son intérêt me presse D'aller rendre d'un mot la vie à sa maîtresse; Autrement je saurais t'apprendre à discourir. Lisis Et moi, de ces frayeurs de nouveau te guérir. Acte V Scène première Cliton, la Nourrice Cliton Je ne t'ai rien celé; tu sais toute l'affaire. La Nourrice Tu m'en as bien conté. Mais se pourrait-il faire Qu'Eraste eût des remords si vifs et si pressants Que de violenter sa raison et ses sens? Cliton Eût-il pu, sans en perdre entièrement l'usage, Se figurer Caron des traits de mon visage, Et de plus, me prenant pour ce vieux nautonier, Me payer à bons coups des droits de son denier? La Nourrice Plaisante illusion! Cliton Mais funeste à ma tête, Sur qui se déchargeait une telle tempête, Que je tiens maintenant à miracle évident Qu'il me soit demeuré dans la bouche une dent. La Nourrice C'était mal reconnaître un si rare service. Eraste, derrière le théâtre. Arrêtez, arrêtez, poltrons! Cliton Adieu, nourrice. Voici ce fou qui vient, je l'entends à la voix; Crois que ce n'est pas moi qu'il attrape deux fois. La Nourrice Pour moi, quand je devrais passer pour Proserpine, Je veux voir à quel point sa fureur le domine. Cliton Contente, à tes périls, ton curieux désir. La Nourrice Quoi qu'il puisse arriver, j'en aurai le plaisir. Scène II Eraste, la Nourrice Eraste En vain je les rappelle, en vain pour se défendre La honte et le devoir leur parlent de m'attendre; Ces lâches escadrons de fantômes affreux Cherchent leur assurance aux cachots les plus creux, Et se fiant à peine à la nuit qui les couvre, Souhaitent sous l'enfer qu'un autre enfer s'entr'ouvre. Ma voix met tout en fuite, et dans ce vaste effroi, La peur saisit si bien les ombres et leur roi, Que, se précipitant à de promptes retraites, Tous leurs soucis ne vont qu'à les rendre secrètes. Le bouillant Phlégéthon, parmi ses flots pierreux, Pour les favoriser ne roule plus de feux; Tisiphone tremblante, Alecton et Mégère, Ont de leurs flambeaux noirs étouffé la lumière; Les Parques même en hâte emportent leurs fuseaux, Et dans ce grand désordre oubliant leurs ciseaux, Caron, les bras croisés, dans sa barque s'étonne De ce qu'après Eraste il n'a passé personne. Trop heureux accident, s'il avait prévenu Le déplorable coup du malheur avenu! Trop heureux accident, si la terre entr'ouverte Avant ce jour fatal eût consenti ma perte, Et si ce que le ciel me donne ici d'accès Eût de ma trahison devancé le succès! Dieux, que vous savez mal gouverner votre foudre! N'était-ce pas assez pour me réduire en poudre, Que le simple dessein d'un si lâche forfait? Injustes! deviez-vous en attendre l'effet? Ah, Mélite! ah, Tircis! leur cruelle justice Aux dépens de vos jours me choisit un supplice. Ils doutaient que l'enfer eût de quoi me punir Sans le triste secours de ce dur souvenir. Tout ce qu'ont les enfers de feux, de fouets, de chaînes, Ne sont auprès de lui que de légères peines; On reçoit d'Alecton un plus doux traitement. Souvenir rigoureux! trêve, trêve un moment! Qu'au moins avant ma mort, dans ces demeures sombres Je puisse rencontrer ces bienheureuses ombres! Use après, si tu veux, de toute ta rigueur; Et si pour m'achever tu manques de vigueur, (Il met la main sur son épée.) Voici qui t'aidera: mais derechef, de grâce, Cesse de me gêner durant ce peu d'espace. Je vois déjà Mélite. Ah! belle ombre, voici L'ennemi de votre heur qui vous cherchait ici; C'est Eraste, c'est lui qui n'a plus d'autre envie Que d'épandre à vos pieds son sang avec sa vie: Ainsi le veut le sort; et tout exprès les dieux L'ont abîmé vivant en ces funestes lieux. La Nourrice Pourquoi permettez-vous que cette frénésie Règne si puissamment sur votre fantaisie? L'enfer voit-il jamais une telle clarté? Eraste Aussi ne la tient-il que de votre beauté; Ce n'est que de vos yeux que part cette lumière. La Nourrice Ce n'est que de mes yeux! Dessillez la paupière, Et d'un sens plus rassis jugez de leur éclat. Eraste Ils ont, de vérité, je ne sais quoi de plat; Et plus je vous contemple, et plus sur ce visage Je m'étonne de voir un autre air, un autre âge: Je ne reconnais plus aucun de vos attraits; Jadis votre nourrice avait ainsi les traits, Le front ainsi ridé, la couleur ainsi blême, Le poil ainsi grison. O dieux! c'est elle-même. Nourrice, qui t'amène en ces lieux pleins d'effroi? Y viens-tu rechercher Mélite comme moi? La Nourrice Cliton la vit pâmer, et se brouilla de sorte Que la voyant si pâle, il la crut être morte; Cet étourdi trompé vous trompa comme lui. Au reste, elle est vivante; et peut-être aujourd'hui Tircis, de qui la mort n'était qu'imaginaire, De sa fidélité recevra le salaire. Eraste Désormais donc en vain je les cherche ici-bas; En vain pour les trouver je rends tant de combats. La Nourrice Votre douleur vous trouble, et forme des nuages Qui séduisent vos sens par de fausses images; Cet enfer, ces combats, ne sont qu'illusions. Eraste Je ne m'abuse point de fausses visions, Mes propres yeux ont vu tous ces monstres en fuite, Et Pluton, de frayeur, en quitter la conduite. La Nourrice Peut-être que chacun s'enfuyait devant vous, Craignant votre fureur et le poids de vos coups. Mais voyez si l'enfer ressemble à cette place; Ces murs, ces bâtiments, ont-ils la même face? Le logis de Mélite et celui de Cliton Ont-ils quelque rapport à celui de Pluton? Quoi! n'y remarquez-vous aucune différence? Eraste De vrai, ce que tu dis a beaucoup d'apparence, Nourrice; prends pitié d'un esprit égaré Qu'ont mes vives douleurs d'avec moi séparé: Ma guérison dépend de parler à Mélite. La Nourrice Différez, pour le mieux, un peu cette visite, Tant que, maître absolu de votre jugement, Vous soyez en état de faire un compliment. Votre teint et vos yeux n'ont rien d'un homme sage; Donnez-vous le loisir de changer de visage; Un moment de repos que vous prendrez chez vous... Eraste Ne peut, si tu n'y viens, rendre mon sort plus doux; Et ma faible raison, de guide dépourvue, Va de nouveau se perdre en te perdant de vue. La Nourrice Si je vous suis utile, allons; je ne veux pas Pour un si bon sujet vous épargner mes pas. Scène III Chloris, Philandre Chloris Ne m'importune plus, Philandre, je t'en prie; Me rapaiser jamais passe ton industrie. Ton meilleur, je t'assure, est de n'y plus penser; Tes protestations ne font que m'offenser: Savante, à mes dépens, de leur peu de durée, Je ne veux point en gage une foi parjurée, Un coeur que d'autres yeux peuvent si tôt brûler, Qu'un billet supposé peut si tôt ébranler. Philandre Ah! ne remettez plus dedans votre mémoire L'indigne souvenir d'une action si noire; Et pour rendre à jamais nos premiers voeux contents, Etouffez l'ennemi du pardon que j'attends. Mon crime est sans égal; mais enfin, ma chère âme... Chloris Laisse là désormais ces petits mots de flamme, Et par ces faux témoins d'un feu mal allumé Ne me reproche plus que je t'ai trop aimé. Philandre De grâce, redonnez à l'amitié passée Le rang que je tenais dedans votre pensée Derechef, ma Chloris, par ces doux entretiens, Par ces feux qui volaient de vos yeux dans les miens, Par ce que votre foi me permettait d'attendre... Chloris C'est où dorénavant tu ne dois plus prétendre. Ta sottise m'instruit, et par là je vois bien Qu'un visage commun, et fait comme le mien, N'a point assez d'appas, ni de chaîne assez forte, Pour tenir en devoir un homme de ta sorte. Mélite a des attraits qui savent tout dompter: Mais elle ne pourrait qu'à peine t'arrêter: Il te faut un sujet qui la passe ou l'égale; C'est en vain que vers moi ton amour se ravale; Fais-lui, si tu m'en crois, agréer tes ardeurs. Je ne veux point devoir mon bien à ses froideurs. Philandre Ne me déguisez rien, un autre a pris ma place; Une autre affection vous rend pour moi de glace. Chloris Aucun jusqu'à ce point n'est encore arrivé; Mais je te changerai pour le premier trouvé. Philandre C'en est trop, tes dédains épuisent ma souffrance. Adieu. Je ne veux plus avoir d'autre espérance, Sinon qu'un jour le ciel te fera ressentir De tant de cruautés le juste repentir. Chloris Adieu. Mélite et moi nous aurons de quoi rire De tous les beaux discours que tu me viens de dire. Que lui veux-tu mander? Philandre Va, dis-lui de ma part Qu'elle, ton frère et toi, reconnaîtrez trop tard Ce que c'est que d'aigrir un homme de ma sorte. Chloris Ne crois pas la chaleur du courroux qui t'emporte; Tu nous ferais trembler plus d'un quart d'heure ou deux. Philandre Tu railles, mais bientôt nous verrons d'autres jeux: Je sais trop comme on venge une flamme outragée. Chloris Le sais-tu mieux que moi, qui suis déjà vengée? Par où t'y prendras-tu? de quel air? Philandre Il suffit. Je sais comme on se venge. Chloris Et moi comme on s'en rit. Scène IV Tircis, Mélite Tircis Maintenant que le sort, attendri par nos plaintes, Comble notre espérance et dissipe nos craintes, Que nos contentements ne sont plus traversés Que par le souvenir de nos malheurs passés, Ouvrons toute notre âme à ces douces tendresses Qu'inspirent aux amants les pleines allégresses; Et d'un commun accord chérissons nos ennuis, Dont nous voyons sortir de si précieux fruits. Adorables regards, fidèles interprètes Par qui nous expliquions nos passions secrètes, Doux truchements du coeur, qui déjà tant de fois M'avez si bien appris ce que n'osait la voix, Nous n'avons plus besoin de votre confidence; L'amour en liberté peut dire ce qu'il pense, Et dédaigne un secours qu'en naissante ardeur Lui faisaient mendier la crainte et la pudeur. Beaux yeux, à mon transport pardonnez ce blasphème! La bouche est impuissante où l'amour est extrême; Quand l'espoir est permis, elle a droit de parler; Mais vous allez plus loin qu'elle ne peut aller. Ne vous lassez donc point d'en usurper l'usage; Et quoi qu'elle m'ait dit, dites-moi davantage. Mais tu ne me dis mot, ma vie! et quels soucis T'obligent à te taire auprès de ton Tircis? Mélite Tu parles à mes yeux, et mes yeux te répondent. Tircis Ah! mon heur, il est vrai, si tes désirs secondent Cet amour qui paraît et brille dans tes yeux, Je n'ai rien désormais à demander aux dieux. Mélite Tu t'en peux assurer; mes yeux, si pleins de flamme, Suivent l'instruction des mouvements de l'âme: On en a vu l'effet, lorsque ta fausse mort A fait sur tous mes sens un véritable effort: On en a vu l'effet, quand, te sachant en vie, De revivre avec toi j'ai pris aussi l'envie: On en a vu l'effet, lorsqu'à force de pleurs Mon amour et mes soins, aidés de mes douleurs, Ont fléchi la rigueur d'une mère obstinée Et gagné cet aveu qui fait notre hyménée; Si bien qu'à ton retour ta chaste affection Ne trouve plus d'obstacle à sa prétention. Cependant l'aspect seul des lettres d'un faussaire Te sut persuader tellement le contraire, Que sans vouloir m'entendre, et sans me dire adieu, Jaloux et furieux tu partis de ce lieu. Tircis J'en rougis; mais apprends qu'il n'était pas possible D'aimer comme j'aimais, et d'être moins sensible; Qu'un juste déplaisir ne saurait écouter La raison qui s'efforce à le violenter; Et qu'après des transports de telle promptitude, Ma flamme ne te laisse aucune incertitude. Mélite Tout cela serait peu, n'était que ma bonté T'en accorde un oubli sans l'avoir mérité, Et que, tout criminel, tu m'es encore aimable. Tircis Je me tiens donc heureux d'avoir été coupable, Puisque l'on me rappelle au lieu de me bannir, Et qu'on me récompense au lieu de me punir. J'en aimerai l'auteur de cette perfidie; Et si jamais je sais quelle main si hardie... Scène V Chloris, Tircis, Mélite Chloris Il vous fait fort bon voir, mon frère, à cajoler, Cependant qu'une soeur ne se peut consoler, Et que le triste ennui d'une attente incertaine Touchant votre retour la tient encore en peine! Tircis L'amour a fait au sang un peu de trahison; Mais Philandre pour moi t'en aura fait raison. Dis-nous, auprès de lui retrouves-tu ton conte, Et te peut-il revoir sans montrer quelque honte? Chloris L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments, Tant d'offres, tant de voeux, et tant de compliments, Mêlés de repentirs... Mélite Qu'à la fin exorable, Vous l'avez regardé d'un oeil plus favorable. Chloris Vous devinez fort mal. Tircis Quoi! tu l'as dédaigné? Chloris Du moins, tous ses discours n'ont encor rien gagné. Mélite Si bien qu'à n'aimer plus votre dépit s'obstine? Chloris Non pas cela du tout, mais je suis assez fine: Pour la première fois, il me dupe qui veut; Mais pour une seconde, il m'attrape qui peut. Mélite C'est-à-dire, en un mot... Chloris Que son humeur volage Ne me tient pas deux fois en un même passage. En vain dessous mes lois il revient se ranger. Il m'est avantageux de l'avoir vu changer Avant que de l'hymen le joug impitoyable, M'attachant avec lui, me rendît misérable. Qu'il cherche femme ailleurs, tandis que, de ma part, J'attendrai du destin quelque meilleur hasard. Mélite Mais le peu qu'il voulut me rendre de service Ne lui doit pas porter un si grand préjudice. Chloris Après un tel faux-bond, un change si soudain, A volage, volage, et dédain pour dédain. Mélite Ma soeur, ce fut pour moi qu'il osa s'en dédire. Chloris Et pour l'amour de vous, je n'en ferai que rire, Mélite Et pour l'amour de moi vous lui pardonnerez. Chloris Et pour l'amour de moi vous m'en dispenserez. Mélite Que vous êtes mauvaise! Chloris Un peu plus qu'il ne semble. Mélite Je vous veux toutefois remettre bien ensemble. Chloris Ne l'entreprenez pas; peut-être qu'après tout Votre dextérité n'en viendrait pas à bout. Scène VI Tircis, la Nourrice, Eraste, Mélite, Chloris Tircis De grâce, mon souci, laissons cette causeuse: Qu'elle soit, à son choix, facile ou rigoureuse, L'excès de mon ardeur ne saurait consentir Que ces frivoles soins te viennent divertir. Tous nos pensers sont dus, en l'état où nous sommes, A ce noeud qui me rend le plus heureux des hommes, Et ma fidélité, qu'il va récompenser... La Nourrice Vous donnera bientôt autre chose à penser. Votre rival vous cherche, et la main à l'épée, Vient demander raison de sa place usurpée. Eraste, à Mélite. Non, non, vous ne voyez en moi qu'un criminel, A qui l'âpre rigueur d'un remords éternel Rend le jour odieux, et fait naître l'envie De sortir de sa gêne en sortant de la vie. Il vient mettre à vos pieds sa tête à l'abandon; La mort lui sera douce à l'égal du pardon. Vengez donc vos malheurs; jugez ce que mérite La main qui sépara Tircis d'avec Mélite, Et de qui l'imposture avec de faux écrits A dérobé Philandre aux voeux de sa Chloris. Mélite Eclaircis du seul point qui nous tenait en doute, Que serais-tu d'avis de lui répondre? Tircis Ecoute Quatre mots à quartier. Eraste Que vous avez de tort De prolonger ma peine en différant ma mort! De grâce, hâtez-vous d'abréger mon supplice, Ou ma main préviendra votre lente justice. Mélite Voyez comme le ciel a de secrets ressorts Pour se faire obéir malgré nos vains efforts. Votre fourbe, inventée à dessein de nous nuire, Avance nos amours au lieu de les détruire: De son fâcheux succès, dont nous devions périr, Le sort tire un remède afin de nous guérir. Donc, pour nous revancher de la faveur reçue, Nous en aimons l'auteur à cause de l'issue; Obligés désormais de ce que tour à tour Nous nous sommes rendu tant de preuves d'amour, Et de ce que l'excès de ma douleur sincère A mis tant de pitié dans le coeur de ma mère, Que, cette occasion prise comme aux cheveux, Tircis n'a rien trouvé de contrainte à ses voeux; Outre qu'en fait d'amour la fraude est légitime; Mais puisque vous voulez la prendre pour un crime, Regardez, acceptant le pardon ou l'oubli, Par où votre repos sera mieux établi. Eraste Tout confus et honteux de tant de courtoisie, Je veux dorénavant chérir ma jalousie; Et puisque c'est de là que vos félicités... La Nourrice, à Eraste. Quittez ces compliments, qu'ils n'ont pas mérités; Ils ont tous deux leur compte, et sur cette assurance Ils tiennent le passé dans quelque indifférence, N'osant se hasarder à des ressentiments Qui donneraient du trouble à leurs contentements. Mais Chloris qui s'en tait vous la gardera bonne, Et seule intéressée, à ce que je soupçonne, Saura bien se venger sur vous, à l'avenir, D'un amant échappé qu'elle pensait tenir. Eraste, à Chloris. Si vous pouviez souffrir qu'en votre bonne grâce Celui qui l'en tira pût occuper sa place, Eraste, qu'un pardon purge de son forfait, Est prêt de réparer le tort qu'il vous a fait. Mélite répondra de ma persévérance: Je n'ai pu la quitter qu'en perdant l'espérance; Encore avez-vous vu mon amour irrité Mettre tout en usage en cette extrémité; Et c'est avec raison que ma flamme contrainte De réduire ses feux dans une amitié sainte, Mes amoureux désirs, vers elle superflus, Tournent vers la beauté qu'elle chérit le plus. Tircis Que t'en semble, ma soeur? Chloris Mais toi-même, mon frère? Tircis Tu sais bien que jamais je ne te fus contraire. Chloris Tu sais qu'en tel sujet ce fut toujours de toi Que mon affection voulut prendre la loi. Tircis Encor que dans tes yeux tes sentiments se lisent, Tu veux qu'auparavant les miens les autorisent. Parlons donc pour la forme. Oui, ma soeur, j'y consens, Bien sûr que mon avis s'accommode à ton sens. Fassent les puissants dieux que par cette alliance Il ne reste entre nous aucune défiance, Et que m'aimant en frère, et ma maîtresse en soeur, Nos ans puissent couler avec plus de douceur! Eraste Heureux dans mon malheur, c'est dont je les supplie, Mais ma félicité ne peut être accomplie Jusqu'à ce qu'après vous son aveu m'ait permis D'aspirer à ce bien que vous m'avez promis. Chloris Aimez-moi seulement, et, pour la récompense, On me donnera bien le loisir que j'y pense. Tircis Oui, sous condition qu'avant la fin du jour Vous vous rendrez sensible à ce naissant amour. Chloris Vous prodiguez en vain vos faibles artifices; Je n'ai reçu de lui ni devoir, ni services. Mélite C'est bien quelque raison; mais ceux qu'il m'a rendus, Il ne les faut pas mettre au rang des pas perdus; Ma soeur, acquitte-moi d'une reconnaissance Dont un autre destin m'a mise en impuissance; Accorde cette grâce à nos justes désirs. Tircis Ne nous refuse pas ce comble à nos plaisirs. Eraste Donnez à leurs souhaits, donnez à leurs prières, Donnez à leurs raisons ces faveurs singulières; Et pour faire aujourd'hui le bonheur d'un amant, Laissez-les disposer de votre sentiment. Chloris En vain en ta faveur chacun me sollicite, J'en croirai seulement la mère de Mélite; Son avis m'ôtera la peur du repentir, Et ton mérite alors m'y fera consentir. Tircis Entrons donc; et tandis que nous irons le prendre, Nourrice, va t'offrir pour maîtresse à Philandre. La Nourrice (Tous rentrent, et elle demeure seule.) Là, là, n'en riez point; autrefois en mon temps D'aussi beaux fils que vous étaient assez contents, Et croyaient de leur peine avoir trop de salaire Quand je quittais un peu mon dédain ordinaire. A leur compte, mes yeux étaient de vrais soleils Qui répandaient partout des rayons nonpareils; Je n'avais rien en moi qui ne fût un miracle; Un seul mot de ma part leur était un oracle. Mais je parle à moi seule. Amoureux, qu'est ceci? Vous êtes bien hâtés de me quitter ainsi! Allez, quelle que soit l'ardeur qui vous emporte, On ne se moque point des femmes de ma sorte; Et je ferai bien voir à vos feux empressés Que vous n'en êtes pas encor où vous pensez. Clitandre Tragédie Adresse A Monseigneur le duc de Longueville MONSEIGNEUR, Je prends avantage de ma témérité; et quelque défiance que j'aie de Clitandre, je ne puis croire qu'on s'en promette rien de mauvais, après avoir vu la hardiesse que j'ai de vous l'offrir. Il est impossible qu'on s'imagine qu'à des personnes de votre rang, et à des esprits de l'excellence du vôtre, on présente rien qui ne soit de mise, puisqu'il est tout vrai que vous avez un tel dégoût des mauvaises choses, et les savez si nettement démêler d'avec les bonnes, qu'on fait paraître plus de manque de jugement à vous les présenter qu'à les concevoir. Cette vérité est si généralement reconnue, qu'il faudrait n'être pas du monde pour ignorer que votre condition vous relève encore moins par-dessus le reste des hommes que votre esprit, et que les belles parties qui ont accompagné la splendeur de votre naissance n'ont reçu d'elle que ce qui leur était dû: c'est ce qui fait dire aux plus honnêtes gens de notre siècle qu'il semble que le ciel ne vous a fait naître prince qu'afin d'ôter au roi la gloire de choisir votre personne, et d'établir votre grandeur sur la seule reconnaissance de vos vertus: aussi, MONSEIGNEUR, ces considérations m'auraient intimidé, et ce cavalier n'eût jamais osé vous aller entretenir de ma part, si votre permission ne l'en eût autorisé, et comme assuré que vous l'aviez en quelque sorte d'estime, vu qu'il ne vous était pas tout à fait inconnu. C'est le même qui, par vos commandements, vous fut conter, il y a quelque temps, une partie de ses aventures, autant qu'en pouvaient contenir deux actes de ce poème encore tout informes et qui n'étaient qu'à peine ébauchés. Le malheur ne persécutait point encore son innocence, et ses contentements devaient être en un haut degré, puisque l'affection, la promesse et l'autorité de son prince lui rendaient la possession de sa maîtresse presque infaillible; ses faveurs toutefois ne lui étaient point si chères que celles qu'il recevait de vous; et jamais il ne se fût plaint de sa prison, s'il y eût trouvé autant de douceur qu'en votre cabinet. Il a couru de grands périls durant sa vie, et n'en court pas de moindres à présent que je tâche à le faire revivre. Son prince le préserva des premiers; il espère que vous le garantirez des autres, et que, comme il l'arracha du supplice qui l'allait perdre, vous le défendrez de l'envie, qui a déjà fait une partie de ses efforts à l'étouffer. C'est, MONSEIGNEUR, dont vous supplie très humblement celui qui n'est pas moins, par la force de son inclination que par les obligations de son devoir, MONSEIGNEUR, Votre très humble et très obéissant serviteur, CORNEILLE. Préface Pour peu de souvenir qu'on ait de Mélite, il sera fort aisé de juger, après la lecture de ce poème, que peut-être jamais deux pièces ne partirent d'une même main plus différentes et d'invention et de style. Il ne faut pas moins d'adresse à réduire un grand sujet qu'à en déduire un petit; et si je m'étais aussi dignement acquitté de celui-ci qu'heureusement de l'autre, j'estimerais avoir, en quelque façon, approché de ce que demande Horace au poète qu'il instruit, quand il veut qu'il possède tellement ses sujets, qu'il en demeure toujours le maître, et les asservisse à soi-même, sans se laisser emporter par eux. Ceux qui ont blâmé l'autre de peu d'effets auront ici de quoi se satisfaire si toutefois ils ont l'esprit assez tendu pour me suivre au théâtre, et si la quantité d'intriques et de rencontres n'accable et ne confond leur mémoire. Que si cela leur arrive, je les supplie de prendre ma justification chez le libraire, et de reconnaître par la lecture que ce n'est pas ma faute. Il faut néanmoins que j'avoue que ceux qui n'ayant vu représenter Clitandre qu'une fois, ne le comprendront pas nettement, seront fort excusables, vu que les narrations qui doivent donner le jour au reste y sont si courtes, que le moindre défaut, ou d'attention du spectateur, ou de mémoire de l'acteur, laisse une obscurité perpétuelle en la suite, et ôte presque l'entière intelligence de ces grands mouvements dont les pensées ne s'égarent point du fait, et ne sont que des raisonnements continus sur ce qui s'est passé. Que si j'ai renfermé cette pièce dans la règle d'un jour, ce n'est pas que je me repente de n'y avoir point mis Mélite, ou que je me sois résolu à m'y attacher dorénavant. Aujourd'hui, quelques-uns adorent cette règle; beaucoup la méprisent: pour moi, j'ai voulu seulement montrer que si je m'en éloigne, ce n'est pas faute de la connaître. Il est vrai qu'on pourra m'imputer que m'étant proposé de suivre la règle des anciens, j'ai renversé leur ordre, vu qu'au lieu des messagers qu'ils introduisent à chaque bout de champ pour raconter les choses merveilleuses qui arrivent à leurs personnages, j'ai mis les accidents mêmes sur la scène. Cette nouveauté pourra plaire à quelques-uns; et quiconque voudra bien peser l'avantage que l'action a sur ces longs et ennuyeux récits, ne trouvera pas étrange que j'aie mieux aimé divertir les yeux qu'importuner les oreilles, et que me tenant dans la contrainte de cette méthode, j'en aie pris la beauté, sans tomber dans les incommodités que les Grecs et les Latins, qui l'ont suivie, n'ont su d'ordinaire, ou du moins n'ont osé éviter. Je me donne ici quelque sorte de liberté de choquer les anciens, d'autant qu'ils ne sont plus en état de me répondre, et que je ne veux engager personne en la recherche de mes défauts. Puisque les sciences et les arts ne sont jamais à leur période, il m'est permis de croire qu'ils n'ont pas tout su, et que de leurs instructions on peut tirer les lumières qu'ils n'ont pas eues. Je leur porte du respect comme à des gens qui nous ont frayé le chemin, et qui, après avoir défriché un pays fort rude, nous ont laissés à le cultiver. J'honore les modernes sans les envier, et n'attribuerai jamais au hasard ce qu'ils auront fait par science, ou par des règles particulières qu'ils se seront eux-mêmes prescrites; outre que c'est ce qui ne me tombera jamais en la pensée, qu'une pièce de si longue haleine, où il faut coucher l'esprit à tant de reprises, et s'imprimer tant de contraires mouvements, se puisse faire par aventure. Il n'en va pas de la comédie comme d'un songe qui saisit notre imagination tumultuairement et sans notre aveu, ou comme d'un sonnet ou d'une ode, qu'une chaleur extraordinaire peut pousser par boutade, et sans lever la plume. Aussi l'antiquité nous parle bien de l'écume d'un cheval qu'une éponge jetée par dépit sur un tableau exprima parfaitement, après que l'industrie du peintre n'en avait su venir à bout; mais il ne se lit point que jamais un tableau tout entier ait été produit de cette sorte. Au reste, je laisse le lieu de ma scène au choix du lecteur, bien qu'il ne me coûtât ici qu'à nommer. Si mon sujet est véritable, j'ai raison de le taire; si c'est une fiction, quelle apparence, pour suivre je ne sais quelle chorographie, de donner un soufflet à l'histoire, d'attribuer à un pays des princes imaginaires, et d'en rapporter des aventures qui ne se lisent point dans les chroniques de leur royaume? Ma scène est donc en un château d'un roi, proche d'une forêt; je n'en détermine ni la province ni le royaume; où vous l'aurez une fois placée, elle s'y tiendra. Que si l'on remarque des concurrences dans mes vers, qu'on ne les prenne pas pour des larcins. Je n'y en ai point laissé que j'aie connues, et j'ai toujours cru que, pour belle que fût une pensée, tomber en soupçon de la tenir d'un autre, c'est l'acheter plus qu'elle ne vaut; de sorte qu'en l'état que je donne cette pièce au public, je pense n'avoir rien de commun avec la plupart des écrivains modernes, qu'un peu de vanité que je témoigne ici. Argument Rosidor, favori du roi, était si passionnément aimé de deux des filles de la reine, Caliste et Dorise, que celle-ci en dédaignait Pymante, et celle-là Clitandre. Ses affections, toutefois, n'étaient que pour la première, de sorte que cette amour mutuelle n'eût point eu d'obstacle sans Clitandre. Ce cavalier était le mignon du prince, fils unique du roi, qui pouvait tout sur la reine sa mère, dont cette fille dépendait; et de là procédaient les refus de la reine toutes les fois que Rosidor la suppliait d'agréer leur mariage. Ces deux demoiselles, bien que rivales, ne laissaient pas d'être amies, d'autant que Dorise feignait que son amour n'était que par galanterie, et comme pour avoir de quoi répliquer aux importunités de Pymante. De cette façon, elle entrait dans la confidence de Caliste, et se tenant toujours assidue auprès d'elle, elle se donnait plus de moyen de voir Rosidor, qui ne s'en éloignait que le moins qu'il lui était possible. Cependant la jalousie la rongeait au-dedans, et excitait en son âme autant de véritables mouvements de haine pour sa compagne qu'elle lui rendait de feints témoignages d'amitié. Un jour que le roi, avec toute sa cour, s'était retiré en un château de plaisance proche d'une forêt, cette fille, entretenant en ces bois ses pensées mélancoliques, rencontra par hasard une épée: c'était celle d'un cavalier nommé Arimant, demeurée là par mégarde depuis deux jours qu'il avait été tué en duel, disputant sa maîtresse Daphné contre Eraste. Cette jalouse, dans sa profonde rêverie, devenue furieuse, jugea cette occasion propre à perdre sa rivale. Elle la cache donc au même endroit, et à son retour conte à Caliste que Rosidor la trompe, qu'elle a découvert une secrète affection entre Hippolyte et lui, et enfin qu'ils avaient rendez-vous dans les bois le lendemain au lever du soleil pour en venir aux dernières faveurs: une offre en outre de les lui faire surprendre éveille la curiosité de cet esprit facile, qui lui promet de se dérober, et se dérobe en effet le lendemain avec elle pour faire ses yeux témoins de cette perfidie. D'autre côté, Pymante, résolu de se défaire de Rosidor, comme du seul qui l'empêchait d'être aimé de Dorise, et ne l'osant attaquer ouvertement, à cause de sa faveur auprès du roi, dont il n'eût pu rapprocher, suborne Géronte, écuyer de Clitandre, et Lycaste, page du même. Cet écuyer écrit un cartel à Rosidor au nom de son maître, prend pour prétexte l'affection qu'ils avaient tous deux pour Caliste, contrefait au bas son seing, le fait rendre par ce page, et eux trois le vont attendre masqués et déguisés en paysans. L'heure était la même que Dorise avait donnée à Caliste, à cause que l'un et l'autre voulaient être assez tôt de retour pour se rendre au lever du roi et de la reine après le coup exécuté. Les lieux mêmes n'étaient pas fort éloignés; de sorte que Rosidor, poursuivi par ces trois assassins, arrive auprès de ces deux filles comme Dorise avait l'épée à la main, prête de l'enfoncer dans l'estomac de Caliste. Il pare, et blesse toujours en reculant, et tue enfin ce page, mais si malheureusement, que, retirant son épée, elle se rompt contre la branche d'un arbre. En cette extrémité, il voit celle que tient Dorise, et sans la reconnaître, il la lui arrache, passe tout d'un temps le tronçon de la sienne en la main gauche, à guise d'un poignard, se défend ainsi contre Pymante et Géronte, tue encore ce dernier, et met l'autre en fuite. Dorise fuit aussi, se voyant désarmée par Rosidor; et Caliste, sitôt qu'elle l'a reconnu, se pâme d'appréhension de son péril. Rosidor démasque les morts, et fulmine contre Clitandre, qu'il prend pour l'auteur de cette perfidie, attendu qu'ils sont ses domestiques et qu'il était venu dans ce bois sur un cartel reçu de sa part. Dans ce mouvement, il voit Caliste pâmée, et la croit morte: ses regrets avec ses plaies le font tomber en faiblesse. Caliste revient de pâmoison, et s'entr'aidant l'un à l'autre à marcher, ils gagnent la maison d'un paysan, où elle lui bande ses blessures. Dorise désespérée, et n'osant retourner à la cour, trouve les vrais habits de ces assassins, et s'accommode de celui de Géronte pour se mieux cacher. Pymante, qui allait rechercher les siens, et cependant, afin de mieux passer pour villageois, avait jeté son masque et son épée dans une caverne, la voit en cet état. Après quelque mécompte, Dorise se feint être un jeune gentilhomme, contraint pour quelque occasion de se retirer de la cour, et le prie de le tenir là quelque temps caché. Pymante lui baille quelque échappatoire; mais s'étant aperçu à ses discours qu'elle avait vu son crime, et d'ailleurs entré en quelque soupçon que ce fût Dorise, il accorde sa demande, et la mène en cette caverne, résolu, si c'était elle, de se servir de l'occasion, sinon d'ôter du monde un témoin de son forfait, en ce lieu où il était assuré de retrouver son épée. Sur le chemin, au moyen d'un poinçon qui lui était demeuré dans les cheveux, il la reconnaît et se fait connaître à elle: ses offres de services sont aussi mal reçues que par le passé; elle persiste toujours à ne vouloir chérir que Rosidor. Pymante l'assure qu'il l'a tué; elle entre en furie, qui n'empêche pas ce paysan déguisé de l'enlever dans cette caverne, où, tâchant d'user de force, cette courageuse fille lui crève un oeil de son poinçon; et comme la douleur lui fait y porter les deux mains, elle s'échappe de lui, dont l'amour tourné en rage le fait sortir l'épée à la main de cette caverne, à dessein et de venger cette injure par sa mort, et d'étouffer ensemble l'indice de son crime. Rosidor cependant n'avait pu se dérober si secrètement qu'il ne fût suivi de son écuyer Lysarque, à qui par importunité il conte le sujet de sa sortie. Ce généreux serviteur, ne pouvant endurer que la partie s'achevât sans lui, le quitte pour aller engager l'écuyer de Clitandre à servir de second à son maître. En cette résolution, il rencontre un gentilhomme, son particulier ami, nommé Cléon, dont il apprend que Clitandre venait de monter à cheval avec le prince pour aller à la chasse. Cette nouvelle le met en inquiétude; et ne sachant tous deux que juger de ce mécompte, ils vont de compagnie en avertir le roi. Le roi, qui ne voulait pas perdre ces cavaliers, envoie en même temps Cléon rappeler Clitandre de la chasse, et Lysarque avec une troupe d'archers au lieu de l'assignation, afin que si Clitandre s'était échappé d'auprès du prince pour aller joindre son rival, il fût assez fort pour les séparer. Lysarque ne trouve que les deux corps des gens de Clitandre, qu'il renvoie au roi par la moitié de ses archers, cependant qu'avec l'autre il suit une trace de sang qui le mène jusqu'au lieu où Rosidor et Caliste s'étaient retirés. La vue de ces corps fait soupçonner au roi quelque supercherie de la part de Clitandre, et l'aigrit tellement contre lui, qu'à son retour de la chasse il le fait mettre en prison, sans qu'on lui en dît même le sujet. Cette colère s'augmente par l'arrivée de Rosidor tout blessé, qui, après le récit de ses aventures, présente au roi le cartel de Clitandre, signé de sa main (contrefaite toutefois) et rendu par son page: si bien que le roi, ne doutant plus de son crime, le fait venir en son conseil, où, quelque protestation que pût faire son innocence, il le condamne à perdre la tête dans le jour même, de peur de se voir comme forcé de le donner aux prières de son fils s'il attendait son retour de la chasse. Cléon en apprend la nouvelle; et redoutant que le prince ne se prît à lui de la perte de ce cavalier qu'il affectionnait, il le va chercher encore une fois à la chasse pour l'en avertir. Tandis que tout ceci se passe, une tempête surprend le prince à la chasse; ses gens, effrayés de la violence des foudres et des orages, qui ça qui là cherchent où se cacher: si bien que, demeuré seul, un coup de tonnerre lui tue son cheval sous lui. La tempête finie, il voit un jeune gentilhomme qu'un paysan poursuivait l'épée à la main (c'était Pymante et Dorise). Il était déjà terrassé, et près de recevoir le coup de la mort; mais le prince, ne pouvant souffrir une action si méchante, tâche d'empêcher cet assassinat. Pymante, tenant Dorise d'une main, le combat de l'autre, ne croyant pas de sûreté pour soi, après avoir été vu en cet équipage, que par sa mort. Dorise reconnaît le prince, et s'entrelace tellement dans les jambes de son ravisseur, qu'elle le fait trébucher. Le prince saute aussitôt sur lui, et le désarme: l'ayant désarmé, il crie ses gens, et enfin deux veneurs paraissent chargés des vrais habits de Pymante, Dorise et Lycaste. Ils les lui présentent comme un effet extraordinaire du foudre, qui avait consumé trois corps, à ce qu'ils s'imaginaient, sans toucher à leurs habits. C'est de là que Dorise prend occasion de se faire connaître au prince, et de lui déclarer tout ce qui s'est passé dans ce bois. Le prince étonné commande à ses veneurs de garrotter Pymante avec les couples de leurs chiens: en même temps Cléon arrive, qui fait le récit au prince du péril de Clitandre, et du sujet qui l'avait réduit en l'extrémité où il était. Cela lui fait reconnaître Pymante pour l'auteur de ces perfidies; et l'ayant baillé à ses veneurs à ramener, il pique à toute bride vers le château, arrache Clitandre aux bourreaux, et le va présenter au roi avec les criminels, Pymante et Dorise, arrivés quelque temps après lui. Le roi venait de conclure avec la reine le mariage de Rosidor et de Caliste, sitôt qu'il serait guéri, dont Caliste était allée porter la nouvelle au blessé; et après que le prince lui eut fait connaître l'innocence de Clitandre, il le reçoit à bras ouverts, et lui promet toute sorte de faveurs pour récompense du tort qu'il lui avait pensé faire. De là il envoie Pymante à son conseil pour être puni, voulant voir par là de quelle façon ses sujets vengeraient un attentat fait sur leur prince. Le prince obtient un pardon pour Dorise qui lui avait assuré la vie; et la voulant désormais favoriser en propose le mariage à Clitandre, qui s'en excuse modestement. Rosidor et Caliste viennent remercier le roi, qui les réconcilie avec Clitandre et Dorise, et invite ces derniers, voire même leur commande de s'entr'aimer, puisque lui et le prince le désirent, leur donnant jusqu'à la guérison de Rosidor pour allumer cette flamme, Afin de voir alors cueillir en même jour A deux couples d'amants les fruits de leur amour. Examen Un voyage que je fis à Paris pour voir le succès de Mélite, m'apprit qu'elle n'était pas dans les vingt et quatre heures: c'était l'unique règle que l'on connût en ce temps-là. J'entendis que ceux du métier la blâmaient de peu d'effets, et de ce que le style en était trop familier. Pour la justifier contre cette censure par une espèce de bravade, et montrer que ce genre de pièces avait les vraies beautés de théâtre, j'entrepris d'en faire une régulière (c'est-à- dire dans ses vingt et quatre heures), pleine d'incidents, et d'un style plus élevé, mais qui ne vaudrait rien du tout; en quoi je réussis parfaitement. Le style en est véritablement plus fort que celui de l'autre; mais c'est tout ce qu'on y peut trouver de supportable. Il est mêlé de pointes comme dans cette première; mais ce n'était pas alors un si grand vice dans le choix des pensées, que la scène en dût être entièrement purgée. Pour la constitution, elle est si désordonnée, que vous avez de la peine à deviner qui sont les premiers acteurs. Rosidor et Caliste sont ceux qui le paraissent le plus par l'avantage de leur caractère et de leur amour mutuel: mais leur action finit dès le premier acte avec leur péril; et ce qu'ils disent au troisième et au cinquième ne fait que montrer leurs visages, attendant que les autres achèvent. Pymante et Dorise y ont le plus grand emploi; mais ce ne sont que deux criminels qui cherchent à éviter la punition de leurs crimes, et dont même le premier en attente de plus grands pour mettre à couvert les autres. Clitandre, autour de qui semble tourner le noeud de la pièce, puisque les premières actions vont à le faire coupable, et les dernières à le justifier, n'en peut être qu'un héros bien ennuyeux, qui n'est introduit que pour déclamer en prison, et ne parle pas même à cette maîtresse dont les dédains servent de couleur à le faire passer pour criminel. Tout le cinquième acte languit, comme celui de Mélite, après la conclusion des épisodes, et n'a rien de surprenant, puisque, dès le quatrième, on devine tout ce qui doit arriver, hormis le mariage de Clitandre avec Dorise, qui est encore plus étrange que celui d'Eraste, et dont on n'a garde de se défier. Le roi et le prince son fils y paraissent dans un emploi fort au-dessous de leur dignité: l'un n'y est que comme juge, et l'autre comme confident de son favori. Ce défaut n'a pas accoutumé de passer pour défaut: aussi n'est-ce qu'un sentiment particulier dont je me suis fait une règle, qui peut-être ne semblera pas déraisonnable, bien que nouvelle. Pour m'expliquer, je dis qu'un roi, un héritier de la couronne, un gouverneur de province, et généralement un homme d'autorité, peut paraître sur le théâtre en trois façons: comme roi, comme homme et comme juge; quelquefois avec deux de ces qualités, quelquefois avec toutes les trois ensemble. Il paraît comme roi seulement, quand il n'a intérêt qu'à la conservation de son trône ou de sa vie, qu'on attaque pour changer l'Etat, sans avoir l'esprit agité d'aucune passion particulière; et c'est ainsi qu'Auguste agit dans Cinna, et Phocas dans Héraclius. Il paraît comme homme seulement quand il n'a que l'intérêt d'une passion à suivre ou à vaincre, sans aucun péril pour son Etat; et tel est Grimoald dans les trois premiers actes de Pertharite, et les deux reines dans Don Sanche. Il ne paraît enfin que comme juge quand il est introduit sans aucun intérêt pour son Etat ni pour sa personne, ni pour ses affections, mais seulement pour régler celui des autres, comme dans ce poème et dans le Cid; et on ne peut désavouer qu'en cette dernière posture il remplit assez mal la dignité d'un si grand titre, n'ayant aucune part en l'action que celle qu'il y veut prendre pour d'autres, et demeurant bien éloigné de l'éclat des deux autres manières. Aussi on ne le donne jamais à représenter aux meilleurs acteurs; mais il faut qu'il se contente de passer par la bouche de ceux du second ou du troisième ordre. Il peut paraître comme roi et comme homme tout à la fois quand il a un grand intérêt d'Etat et une forte passion tout ensemble à soutenir, comme Antiochus dans Rodogune, et Nicomède dans la tragédie qui porte son nom; et c'est, à mon avis, la plus digne manière et la plus avantageuse de mettre sur la scène des gens de cette condition, parce qu'ils attirent alors toute l'action à eux, et ne manquent jamais d'être représentés par les premiers acteurs. Il ne me vient point d'exemple en la mémoire où un roi paraisse comme homme et comme juge, avec un intérêt de passion pour lui, et un soin de régler ceux des autres sans aucun péril pour son Etat; mais pour voir les trois manières ensemble, on les peut aucunement remarquer dans les deux gouverneurs d'Arménie et de Syrie que j'ai introduits, l'un dans Polyeucte et l'autre dans Théodore. Je dis aucunement, parce que la tendresse que l'un a pour son gendre, et l'autre pour son fils, qui est ce qui les fait paraître comme hommes, agit si faiblement, qu'elle semble étouffée sous le soin qu'a l'un et l'autre de conserver sa dignité, dont ils font tous deux leur capital; et qu'ainsi on peut dire en rigueur qu'ils ne paraissent que comme gouverneurs qui craignent de se perdre, et comme juges qui, par cette crainte dominante, condamnent ou plutôt s'immolent ce qu'ils voudraient conserver. Les monologues sont trop longs et trop fréquents en cette pièce; c'était une beauté en ce temps-là: les comédiens les souhaitaient, et croyaient y paraître avec plus d'avantage. La mode a si bien changé que la plupart de mes derniers ouvrages n'en ont aucun; et vous n'en trouverez point dans Pompée, la Suite du Menteur, Théodore et Pertharite, ni dans Héraclius, Andromède, Oedipe et la Toison d'Or, à la réserve des stances. Pour le lieu, il a encore plus d'étendue, ou, si vous voulez souffrir ce mot, plus de libertinage ici que dans Mélite: il comprend un château d'un roi avec une forêt voisine, comme pourrait être celui de Saint-Germain, et est bien éloigné de l'exactitude que les sévères critiques y demandent. Acteurs Alcandre, roi d'Ecosse. Floridan, fils du roi. Rosidor, favori du roi et amant de Caliste. Clitandre, favori du prince Floridan, et amoureux aussi de Caliste, mais dédaigné. Pymante, amoureux de Dorise, et dédaigné. Caliste, maîtresse de Rosidor et de Clitandre. Dorise, maîtresse de Pymante. Lysarque, écuyer de Rosidor. Geronte, écuyer de Clitandre. Cléon, gentilhomme suivant la cour. Lycaste, page de Clitandre. Le Geolier. Trois archers. - Trois veneurs. La scène est en un château du roi, proche d'une forêt. Acte premier Scène première Caliste N'en doute plus, mon coeur, un amant hypocrite Feignant de m'adorer, brûle pour Hippolyte: Dorise m'en a dit le secret rendez-vous Où leur naissante ardeur se cache aux yeux de tous; Et pour les y surprendre elle m'y doit conduire, Sitôt que le soleil commencera de luire. Mais qu'elle est paresseuse à me venir trouver! La dormeuse m'oublie, et ne se peut lever. Toutefois, sans raison J'accuse sa paresse: La nuit, qui dure encor, fait que rien ne la presse: Ma jalouse fureur, mon dépit, mon amour, Ont troublé mon repos avant le point du jour: Mais elle, qui n'en fait aucune expérience, Etant sans intérêt, est sans impatience. Toi qui fais ma douleur, et qui fis mon souci, Ne tarde plus, volage, à te montrer ici; Viens en hâte affermir ton indigne victoire; Viens t'assurer l'éclat de cette infâme gloire; Viens signaler ton nom par ton manque de foi. Le jour s'en va paraître; affronteur, hâte-toi. Mais, hélas! cher ingrat, adorable parjure, Ma timide voix tremble à te dire une injure; Si j'écoute l'amour, il devient si puissant, Qu'en dépit de Dorise il te fait innocent: Je ne sais lequel croire, et j'aime tant ce doute, Que j'ai peur d'en sortir entrant dans cette route. Je crains ce que je cherche, et je ne connais pas De plus grand heur pour moi que d'y perdre mes pas. Ah, mes yeux! si jamais vos fonctions propices A mon coeur amoureux firent de bons services, Apprenez aujourd'hui quel est votre devoir: Le moyen de me plaire est de me décevoir; Si vous ne m'abusez, si vous n'êtes faussaires, Vous êtes de mon heur les cruels adversaires. Et toi, soleil, qui vas, en ramenant le jour, Dissiper une erreur si chère à mon amour, Puisqu'il faut qu'avec toi ce que je crains éclate, Souffre qu'encore un peu l'ignorance me flatte. Mais je te parle en vain, et l'aube, de ses rais, A déjà reblanchi le haut de ces forêts. Si je puis me fier à sa lumière sombre, Dont l'éclat brille à peine et dispute avec l'ombre, J'entrevois le sujet de mon jaloux ennui, Et quelqu'un de ses gens qui conteste avec lui. Rentre, pauvre abusée, et cache-toi de sorte Que tu puisses l'entendre à travers cette porte. Scène II Rosidor, Lysarque Rosidor Ce devoir, ou plutôt cette importunité, Au lieu de m'assurer de ta fidélité, Marque trop clairement ton peu d'obéissance. Laisse-moi seul, Lysarque, une heure en ma puissance; Que retiré du monde et du bruit de la cour, Je puisse dans ces bois consulter mon amour; Que là Caliste seule occupe mes pensées, Et par le souvenir de ses faveurs passées, Assure mon espoir de celles que j'attends; Qu'un entretien rêveur durant ce peu de temps M'instruise des moyens de plaire à cette belle, Allume dans mon coeur de nouveaux feux pour elle: Enfin, sans persister dans l'obstination, Laisse-moi suivre ici mon inclination. Lysarque Cette inclination, qui jusqu'ici vous mène, A me la déguiser vous donne trop de peine. Il ne faut point, monsieur, beaucoup l'examiner: L'heure et le lieu suspects font assez deviner Qu'en même temps que vous s'échappe quelque dame... Vous m'entendez assez. Rosidor Juge mieux de ma flamme, Et ne présume point que je manque de foi A celle que j'adore, et qui brûle pour moi. J'aime mieux contenter ton humeur curieuse, Qui par ces faux soupçons m'est trop injurieuse. Tant s'en faut que le change ait pour moi des appas, Tant s'en faut qu'en ces bois il attire mes pas: J'y vais... Mais pourrais-tu le savoir et le taire? Lysarque Qu'ai-je fait qui vous porte à craindre le contraire? Rosidor Tu vas apprendre tout; mais aussi, l'ayant su, Avise à ta retraite. Hier, un cartel reçu De la part d'un rival... Lysarque Vous le nommez? Rosidor Clitandre. Au pied du grand rocher il me doit seul attendre; Et là, l'épée au poing, nous verrons qui des deux Mérite d'embraser Caliste de ses feux Lysarque De sorte qu'un second... Rosidor Sans me faire une offense, Ne peut se présenter à prendre ma défense: Nous devons seul à seul vider notre débat. Lysarque Ne pensez pas sans moi terminer ce combat: L'écuyer de Clitandre est homme de courage, II sera trop heureux que mon défi l'engage A s'acquitter vers lui d'un semblable devoir, Et je vais de ce pas y faire mon pouvoir. Rosidor Ta volonté suffit; va-t'en donc, et désiste De plus m'offrir une aide à mériter Caliste. Lysarque est seul. Vous obéir ici me coûterait trop cher, Et je serais honteux qu'on me pût reprocher D'avoir su le sujet d'une telle sortie, Sans trouver les moyens d'être de la partie. Scène III Caliste Qu'il s'en est bien défait! qu'avec dextérité Le fourbe se prévaut de son autorité! Qu'il trouve un beau prétexte en ses flammes éteintes! Et que mon nom lui sert à colorer ses feintes! Il y va cependant, le perfide qu'il est! Hippolyte le charme, Hippolyte lui plaît; Et ses lâches désirs l'emportent où l'appelle Le cartel amoureux de sa flamme nouvelle. Scène IV Caliste, Dorise Caliste Je n'en puis plus douter, mon feu désabusé Ne tient plus le parti de ce coeur déguisé. Allons, ma chère soeur, allons à la vengeance, Allons de ses douceurs tirer quelque allégeance; Allons, et sans te mettre en peine de m'aider, Ne prends aucun souci que de me regarder. Pour en venir à bout, il suffit de ma rage; D'elle j'aurai la force ainsi que le courage; Et déjà, dépouillant tout naturel humain, Je laisse à ses transports à gouverner ma main. Vois-tu comme, suivant de si furieux guides, Elle cherche déjà les yeux de ces perfides, Et comme de fureur tous mes sens animés Menacent les appas qui les avaient charmés? Dorise Modère ces bouillons d'une âme colérée, Ils sont trop violents pour être de durée; Pour faire quelque mal, c'est frapper de trop loin. Réserve ton courroux tout entier au besoin; Sa plus forte chaleur se dissipe en paroles, Ses résolutions en deviennent plus molles: En lui donnant de l'air, son ardeur s'alentit. Caliste Ce n'est que faute d'air que le feu s'amortit. Allons, et tu verras qu'ainsi le mien s'allume, Que ma douleur aigrie en a plus d'amertume, Et qu'ainsi mon esprit ne fait que s'exciter A ce que ma colère a droit d'exécuter. Doris, seule. Si ma ruse est enfin de son effet suivie, Cette aveugle chaleur te va coûter la vie: Un fer caché me donne en ces lieux écartés La vengeance des maux que me font tes beautés. Tu m'ôtes Rosidor, tu possèdes son âme: Il n'a d'yeux que pour toi, que mépris pour ma flamme; Mais puisque tous mes soins ne le peuvent gagner, J'en punirai l'objet qui m'en fait dédaigner. Scène V Pymante, Géronte, sortant d'une grotte, déguisés en paysans. Géronte En ce déguisement on ne peut nous connaître, Et sans doute bientôt le jour qui vient de naître Conduira Rosidor, séduit d'un faux cartel, Aux lieux où cette main lui garde un coup mortel. Vos voeux, si mal reçus de l'ingrate Dorise, Qui l'idolâtre autant comme elle vous méprise, Ne rencontreront plus aucun empêchement. Mais je m'étonne fort de son aveuglement, Et je ne comprends point cet orgueilleux caprice Qui fait qu'elle vous traite avec tant d'injustice. Vos rares qualités... Pymante Au lieu de me flatter, Voyons si le projet ne saurait avorter, Si la supercherie... Géronte Elle est si bien tissue, Qu'il faut manquer de sens pour douter de l'issue. Clitandre aime Caliste, et comme son rival, Il a trop de sujet de lui vouloir du mal. Moi que depuis dix ans il tient à son service, D'écrire comme lui j'ai trouvé l'artifice; Si bien que ce cartel, quoique tout de ma main, A son dépit jaloux s'imputera soudain. Pymante Que ton subtil esprit a de grands avantages! Mais le nom du porteur? Géronte Lycaste, un de ses pages. Pymante Celui qui fait le guet auprès du rendez-vous? Géronte Lui-même, et le voici qui s'avance vers nous: A force de courir il s'est mis hors d'haleine. Scène VI Pymante, Géronte, Lycaste, aussi déguisé en paysan. Pymante Eh bien! est-il venu? Lycaste N'en soyez plus en peine; Il est où vous savez, et tout bouffi d'orgueil, Il n'y pense à rien moins qu'à son propre cercueil. Pymante Ne perdons point de temps. Nos masques, nos épées! (Lycaste les va quérir dans la grotte d'où ils sont sortis.) Qu'il me tarde déjà que, dans son sang trempées, Elles ne me font voir à mes pieds étendu Le seul qui sert d'obstacle au bonheur qui m'est dû! Ah! qu'il va bien trouver d'autres gens que Clitandre! Mais pourquoi ces habits? qui te les fait reprendre? Lycaste leur présente à chacun un masque et une épée, et porte leurs habits. Pour notre sûreté, portons-les avec nous, De peur que, cependant que nous serons aux coups, Quelque maraud, conduit par sa bonne aventure, Ne nous laisse tous trois en mauvaise posture. Quand il faudra donner, sans les perdre des yeux, Au pied du premier arbre ils seront beaucoup mieux. Pymante Prends-en donc même soin après la chose faite. Lycaste Ne craignez pas sans eux que je fasse retraite. Pymante Sus donc! chacun déjà devrait être masqué. Allons, qu'il tombe mort aussitôt qu'attaqué. Scène VII Cléon, Lysarque Cléon Réserve à d'autres temps cette ardeur de courage Qui rend de ta valeur un si grand témoignage. Ce duel que tu dis ne se peut concevoir. Tu parles de Clitandre, et je viens de le voir Que notre jeune prince enlevait à la chasse. Lysarque Tu les as vus passer? Cléon Par cette même place. Sans doute que ton maître a quelque occasion Qui le fait t'éblouir par cette illusion. Lysarque Non, il parlait du coeur; je connais sa franchise. Cléon S'il est ainsi, je crains que par quelque surprise Ce généreux guerrier, sous le nombre abattu, Ne cède aux envieux que lui fait sa vertu. Lysarque A présent il n'a point d'ennemis que je sache; Mais, quelque événement que le destin nous cache, Si tu veux m'obliger, viens, de grâce, avec moi, Que nous donnions ensemble avis de tout au roi. Scène VIII Caliste, Dorise Caliste cependant que Dorise s'arrête à chercher derrière un buisson. Ma soeur, l'heure s'avance, et nous serons à peine, Si nous ne retournons, au lever de la reine. Je ne vois point mon traître, Hippolyte non plus. Dorise, tirant une épée de derrière ce buisson, et saisissant Caliste par le bras. Voici qui va trancher tes soucis superflus; Voici dont je vais rendre, aux dépens de ta vie, Et ma flamme vengée, et ma haine assouvie. Caliste, Tout beau, tout beau, ma soeur, tu veux m'épouvanter; Mais je te connais trop pour m'en inquiéter, Laisse la feinte à part, et mettons, je te prie, A les trouver bientôt toute notre industrie. Dorise Va, va, ne songe plus à leurs fausses amours, Dont le récit n'était qu'une embûche à tes jours: Rosidor t'est fidèle, et cette feinte amante Brûle aussi peu pour lui que je fais pour Pymante. Caliste Déloyale! ainsi donc ton courage inhumain... Dorise Ces injures en l'air n'arrêtent point ma main. Caliste Le reproche honteux d'une action si noire... Dorise Qui se venge en secret, en secret en fait gloire. Caliste T'ai-je donc pu, ma soeur, déplaire en quelque point? Dorise Oui, puisque Rosidor t'aime et ne m'aime point; C'est assez m'offenser que d'être ma rivale. Scène IX Rosidor, Pymante, Géronte, Lycaste, Caliste, Dorise Comme Dorise est prête de tuer Caliste, un bruit entendu lui fait relever son épée, et Rosidor paraît tout en sang, poursuivi par ces trois assassins masqués. En entrant, il tue Lycaste; et retirant son épée, elle se rompt contre la branche d'un arbre. En cette extrémité, il voit celle que tient Dorise; et sans la reconnaître, il s'en saisit, et passe tout d'un temps le tronçon qui lui restait de la sienne en la main gauche, et se défend ainsi contre Pymante et Géronte, dont il tue le dernier, et met l'autre en fuite. Rosidor Meurs, brigand! Ah, malheur! cette branche fatale A rompu mon épée. Assassins... Toutefois, J'ai de quoi me défendre une seconde fois. Dorise, s'enfuyant. N'est-ce pas Rosidor qui m'arrache les armes? Ah! qu'il me va causer de périls et de larmes! Fuis, Dorise, et fuyant laisse-toi reprocher Que tu fuis aujourd'hui ce qui t'est le plus cher. Caliste C'est lui-même de vrai. Rosidor! Ah! je pâme, Et la peur de sa mort ne me laisse point d'âme. Adieu, mon cher espoir. Rosidor, après avoir tué Géronte. Celui-ci dépêché, C'est de toi maintenant que j'aurai bon marché. Nous sommes seul à seul. Quoi! ton peu d'assurance Ne met plus qu'en tes pieds sa dernière espérance? Marche sans emprunter d'ailes de ton effroi: Je ne cours point après des lâches comme toi. Il suffit de ces deux. Mais qui pourraient-ils être? Ah, ciel! le masque ôté me les fait trop connaître! Le seul Clitandre arma contre moi ces voleurs; Celui-ci fut toujours vêtu de ses couleurs; Voilà son écuyer, dont la pâleur exprime Moins de traits de la mort que d'horreurs de son crime. Et ces deux reconnus, je douterais en vain De celui que sa fuite a sauvé de ma main. Trop indigne rival, crois-tu que ton absence Donne à tes lâchetés quelque ombre d'innocence, Et qu'après avoir vu renverser ton dessein, Un désaveu démente et tes gens et ton seing? Ne le présume pas; sans autre conjecture. Je te rends convaincu de ta seule écriture, Sitôt que j'aurai pu faire ma plainte au roi. Mais quel piteux objet se vient offrir à moi? Traîtres, auriez-vous fait sur un si beau visage, Attendant Rosidor, l'essai de votre rage? C'est Caliste elle-même! Ah, dieux, injustes dieux! Ainsi donc, pour montrer ce spectacle à mes yeux, Votre faveur barbare a conservé ma vie! Je n'en veux point chercher d'auteurs que votre envie: La nature, qui perd ce qu'elle a de parfait, Sur tout autre que vous eût vengé ce forfait, Et vous eût accablés, si vous n'étiez ses maîtres. Vous m'envoyez en vain ce fer contre des traîtres. Je ne veux point devoir mes déplorables jours A l'affreuse rigueur d'un si fatal secours. O vous qui me restez d'une troupe ennemie Pour marques de ma gloire et de son infamie, Blessures, hâtez-vous d'élargir vos canaux, Par où mon sang emporte et ma vie et mes maux! Ah! pour l'être trop peu, blessures trop cruelles, De peur de m'obliger vous n'êtes pas mortelles. Eh quoi! ce bel objet, mon aimable vainqueur, Avait-il seul le droit de me blesser au coeur? Et d'où vient que la mort, à qui tout fait hommage, L'ayant si mal traité, respecte son image? Noires divinités, qui tournez mon fuseau, Vous faut-il tant prier pour un coup de ciseau? Insensé que je suis! en ce malheur extrême, Je demande la mort à d'autres qu'à moi-même; Aveugle! je m'arrête à supplier en vain, Et pour me contenter j'ai de quoi dans la main. Il faut rendre ma vie au fer qui l'a sauvée; C'est à lui qu'elle est due, il se l'est réservée; Et l'honneur, quel qu'il soit, de finir mes malheurs, C'est pour me le donner qu'il l'ôte à des voleurs. Poussons donc hardiment. Mais, hélas! cette épée Coulant entre mes doigts, laisse ma main trompée; Et sa lame, timide à procurer mon bien, Au sang des assassins n'ose mêler le mien. Ma faiblesse importune à mon trépas s'oppose; En vain je m'y résous, en vain je m'y dispose; Mon reste de vigueur ne peut l'effectuer; J'en ai trop pour mourir, trop peu pour me tuer: L'un me manque au besoin, et l'autre me résiste. Mais je vois s'entr'ouvrir les beaux yeux de Caliste, Les roses de son teint n'ont plus tant de pâleur, Et j'entends un soupir qui flatte ma douleur. Voyez, dieux inhumains, que, malgré votre envie, L'amour lui sait donner la moitié de ma vie, Qu'une âme désormais suffit à deux amants. Caliste Hélas! qui me rappelle à de nouveaux tourments? Si Rosidor n'est plus, pourquoi reviens-je au monde? Rosidor O merveilleux effet d'une amour sans seconde! Caliste Exécrable assassin qui rougis de son sang, Dépêche comme à lui de me percer le flanc, Prends de lui ce qui reste. Rosidor Adorable cruelle, Est-ce ainsi qu'on reçoit un amant si fidèle? Caliste Ne m'en fais point un crime; encor pleine d'effroi, Je ne t'ai méconnu qu'en songeant trop à toi. J'avais si bien gravé là-dedans ton image, Qu'elle ne voulait pas céder à ton visage. Mon esprit, glorieux et jaloux de l'avoir, Enviait à mes yeux le bonheur de te voir. Mais quel secours propice a trompé mes alarmes? Contre tant d'assassins qui t'a prêté des armes? Rosidor Toi-même, qui t'a mise à telle heure en ces lieux, Où je te vois mourir et revivre à mes yeux? Caliste Quand l'amour une fois règne sur un courage... Mais tâchons de gagner jusqu'au premier village, Où ces bouillons de sang se puissent arrêter; Là, j'aurai tout loisir de te le raconter, Aux charges qu'à mon tour aussi l'on m'entretienne. Rosidor Allons; ma volonté n'a de loi que la tienne; Et l'amour, par tes yeux devenu tout-puissant, Rend déjà la vigueur à mon corps languissant. Caliste Il donne en même temps une aide à ta faiblesse, Puisqu'il fait que la mienne auprès de toi me laisse, Et qu'en dépit du sort ta Caliste aujourd'hui A tes pas chancelants pourra servir d'appui. Acte II Scène première Pymante, masqué. Destins, qui réglez tout au gré de vos caprices, Sur moi donc tout à coup fondent vos injustices, Et trouvent à leurs traits si longtemps retenus, Afin de mieux frapper, des chemins inconnus? Dites, que vous ont fait Rosidor ou Pymante? Fournissez de raison, destins, qui me démente; Dites ce qu'ils ont fait qui vous puisse émouvoir A partager si mal entre eux votre pouvoir? Lui rendre contre moi l'impossible possible Pour rompre le succès d'un dessein infaillible, C'est prêter un miracle à son bras sans secours, Pour conserver son sang au péril de mes jours. Trois ont fondu sur lui sans le jeter en fuite; A peine en m'y jetant moi-même je l'évite; Loin de laisser la vie, il a su l'arracher; Loin de céder au nombre, il l'a su retrancher: Toute votre faveur, à son aide occupée, Trouve à le mieux armer en rompant son épée, Et ressaisit ses mains, par celles du hasard, L'une d'une autre épée, et l'autre d'un poignard. O honte! ô déplaisirs! ô désespoir! ô rage! Ainsi donc un rival pris à mon avantage Ne tombe dans mes rets que pour les déchirer! Son bonheur qui me brave ose l'en retirer, Lui donne sur mes gens une prompte victoire, Et fait de son péril un sujet de sa gloire! Retournons animés d'un courage plus fort, Retournons, et du moins perdons-nous dans sa mort. Sortez de vos cachots, infernales Furies; Apportez à m'aider toutes vos barbaries; Qu'avec vous tout l'enfer m'aide en ce noir dessein Qu'un sanglant désespoir me verse dans le sein. J'avais de point en point l'entreprise tramée, Comme dans mon esprit vous me l'aviez formée; Mais contre Rosidor tout le pouvoir humain N'a que de la faiblesse; il y faut votre main. En vain, cruelles soeurs, ma fureur vous appelle; En vain vous armeriez l'enfer pour ma querelle: La terre vous refuse un passage à sortir. Ouvre du moins ton sein, terre, pour m'engloutir; N'attends pas que Mercure avec son caducée M'en fasse après ma mort l'ouverture forcée; N'attends pas qu'un supplice, hélas! trop mérité, Ajoute l'infamie à tant de lâcheté; Préviens-en la rigueur; rends toi-même justice Aux projets avortés d'un si noir artifice. Mes cris s'en vont en l'air, et s'y perdent sans fruit. Dedans mon désespoir, tout me fuit ou me nuit: La terre n'entend point la douleur qui me presse; Le ciel me persécute, et l'enfer me délaisse. Affronte-les, Pymante, et sauve en dépit d'eux Ta vie et ton honneur d'un pas si dangereux. Si quelque espoir te reste, il n'est plus qu'en toi-même; Et, si tu veux t'aider, ton mal n'est pas extrême. Passe pour villageois dans un lieu si fatal; Et réservant ailleurs la mort de ton rival, Fais que d'un même habit la trompeuse apparence Qui le mit en péril, te mette en assurance. Mais ce masque l'empêche, et me vient reprocher Un crime qu'il découvre au lieu de me cacher. Ce damnable instrument de mon traître artifice, Après mon coup manqué, n'en est plus que l'indice, Et ce fer qui tantôt, inutile en ma main, Que ma fureur jalouse avait armée en vain, Sut si mal attaquer et plus mal me défendre, N'est propre désormais qu'à me faire surprendre. (Il jette son masque et son épée dans la grotte.) Allez, témoins honteux de mes lâches forfaits, N'en produisez non plus de soupçons que d'effets. Ainsi n'ayant plus rien qui démente ma feinte, Dedans cette forêt je marcherai sans crainte, Tant que... Scène II Lysarque, Pymante, Archers Lysarque Mon grand ami! Pymante Monsieur? Lysarque Viens çà; dis-nous, N'as-tu point ici vu deux cavaliers aux coups? Pymante Non, monsieur. Lysarque Ou l'un d'eux se sauver à la fuite? Pymante Non, monsieur. Lysarque Ni passer dedans ces bois sans suite? Pymante Attendez, il y peut avoir quelque huit jours... Lysarque Je parle d'aujourd'hui: laisse là ces discours; Réponds précisément. Pymante Pour aujourd'hui, je pense... Toutefois, si la chose était de conséquence, Dans le prochain village on saurait aisément... Lysarque Donnons jusques au lieu, c'est trop d'amusement. Pymante, seul. Ce départ favorable enfin me rend la vie Que tant de questions m'avaient presque ravie. Cette troupe d'archers aveugles en ce point, Trouve ce qu'elle cherche et ne s'en saisit point; Bien que leur conducteur donne assez à connaître Qu'ils vont pour arrêter l'ennemi de son maître, J'échappe néanmoins en ce pas hasardeux D'aussi près de la mort que je me voyais d'eux. Que j'aime ce péril, dont la vaine menace Promettait un orage, et se tourne en bonace, Ce péril qui ne veut que me faire trembler, Ou plutôt qui se montre, et n'ose m'accabler! Qu'à bonne heure défait d'un masque et d'une épée, J'ai leur crédulité sous ces habits trompée! De sorte qu'à présent deux corps désanimés Termineront l'exploit de tant de gens armés, Corps qui gardent tous deux un naturel si traître, Qu'encore après leur mort ils vont trahir leur maître, Et le faire l'auteur de cette lâcheté, Pour mettre à ses dépens Pymante en sûreté! Mes habits, rencontrés sous les yeux de Lysarque, Peuvent de mes forfaits donner seuls quelque marque; Mais s'il ne les voit pas, lors sans aucun effroi Je n'ai qu'à me ranger en hâte auprès du roi, Où je verrai tantôt avec effronterie Clitandre convaincu de ma supercherie. Scène III Lysarque, Archers Lysarque regarde les corps de Géronte et de Lycaste. Cela ne suffit pas; il faut chercher encor, Et trouver, s'il se peut, Clitandre ou Rosidor. Amis, Sa Majesté, par ma bouche avertie Des soupçons que j'avais touchant cette partie, Voudra savoir au vrai ce qu'ils sont devenus. Premier Archer Pourrait-elle en douter? Ces deux corps reconnus Font trop voir le succès de toute l'entreprise. Lysarque Et qu'en présumes-tu? Premier Archer Que malgré leur surprise, Leur nombre avantageux, et leur déguisement, Rosidor de leurs mains se tire heureusement, Lysarque Ce n'est qu'en me flattant que tu te le figures; Pour moi, je n'en conçois que de mauvais augures, Et présume plutôt que son bras valeureux Avant que de mourir s'est immolé ces deux. Premier Archer Mais où serait son corps? Lysarque Au creux de quelque roche, Où les traîtres, voyant notre troupe si proche, N'auront pas eu loisir de mettre encor ceux-ci, De qui le seul aspect rend le crime éclairci. Second Archer, lui présentant les deux pièces rompues de l'épée de Rosidor. Monsieur, connaissez-vous ce fer et cette garde? Lysarque Donne-moi, que je voie. Oui, plus je les regarde, Plus j'ai par eux d'avis du déplorable sort D'un maître qui n'a pu s'en dessaisir que mort. Second Archer Monsieur, avec cela j'ai vu dans cette route Des pas mêlés de sang distillé goutte à goutte. Lysarque Suivons-les au hasard. Vous autres, enlevez Promptement ces deux corps que nous avons trouvés. (Lysarque et cet archer rentrent dans le bois, et le reste des archers reportent à la cour les corps de Géronte et de Lycaste.) Scène IV Floridan, Clitandre, Page Floridan, parlant à son page. Ce cheval trop fougueux m'incommode à la chasse; Tiens-m'en un autre prêt, tandis qu'en cette place, A l'ombre des ormeaux l'un dans l'autre enlacés, Clitandre m'entretient de ses travaux passés. Qu'au reste, les veneurs, allant sur leurs brisées, Ne forcent pas le cerf, s'il est aux reposées; Qu'ils prennent connaissance, et pressent mollement, Sans le donner aux chiens qu'à mon commandement. (Le page rentre.) Achève maintenant l'histoire commencée De ton affection si mal récompensée. Clitandre Ce récit ennuyeux de ma triste langueur, Mon prince, ne vaut pas le tirer en longueur; J'ai tout dit en un mot: cette fière Caliste Dans ses cruels mépris incessamment persiste; C'est toujours elle-même; et sous sa dure loi, Tout ce qu'elle a d'orgueil se réserve pour moi. Cependant qu'un rival, ses plus chères délices, Redouble ses plaisirs en voyant mes supplices. Floridan Ou tu te plains à faux, ou, puissamment épris, Ton courage demeure insensible aux mépris; Et je m'étonne fort comme ils n'ont dans ton âme Rétabli ta raison, ou dissipé ta flamme. Quelques charmes secrets mêlés dans ses rigueurs Etouffent en naissant la révolte des coeurs; Et le mien auprès d'elle, à quoi qu'il se dispose, Murmurant de son mal, en adore la cause. Floridan Mais puisque son dédain, au lieu de te guérir, Ranime ton amour, qu'il dût faire mourir, Sers-toi de mon pouvoir; en ma faveur, la reine Tient et tiendra toujours Rosidor en haleine; Mais son commandement dans peu, si tu le veux, Te met, à ma prière, au comble de tes voeux. Avise donc; tu sais qu'un fils peut tout sur elle. Clitandre Malgré tous les mépris de cette âme cruelle, Dont un autre a charmé les inclinations, J'ai toujours du respect pour ses perfections, Et je serais marri qu'aucune violence... Floridan L'amour sur le respect emporte la balance. Clitandre Je brûle; et le bonheur de vaincre ses froideurs, Je ne le veux devoir qu'à mes vives ardeurs; Je ne la veux gagner qu'à force de services. Floridan Tandis, tu veux donc vivre en d'éternels supplices? Clitandre Tandis, ce m'est assez qu'un rival préféré N'obtient, non plus que moi, le succès espéré. A la longue ennuyés, la moindre négligence Pourra de leurs esprits rompre l'intelligence; Un temps bien pris alors me donne en un moment Ce que depuis trois ans je poursuis vainement. Mon prince, trouvez bon... Floridan N'en dis pas davantage; Celui-ci qui me vient faire quelque message, Apprendrait malgré toi l'état de tes amours. Scène V Floridan, Clitandre, Cléon Cléon Pardonnez-moi, seigneur, si je romps vos discours; C'est en obéissant au roi qui me l'ordonne, Et rappelle Clitandre auprès de sa personne. Floridan Qui? Cléon Clitandre, seigneur. Floridan Et que lui veut le roi? Cléon De semblables secrets ne s'ouvrent pas à moi. Floridan Je n'en sais que penser; et la cause incertaine De ce commandement tient mon esprit en peine. Pourrai-je me résoudre à te laisser aller Sans savoir les motifs qui te font rappeler? Clitandre C'est, à mon jugement, quelque prompte entreprise, Dont l'exécution à moi seul est remise; Mais, quoi que là-dessus j'ose m'imaginer, C'est à moi d'obéir sans rien examiner. Floridan J'y consens à regret: va, mais qu'il te souvienne Que je chéris ta vie à l'égal de la mienne; Et si tu veux m'ôter de cette anxiété, Que j'en sache au plus tôt toute la vérité. Ce cor m'appelle. Adieu. Toute la chasse prête N'attend que ma présence à relancer la bête. Scène VI Dorise, achevant de vêtir l'habit de Géronte qu'elle avait trouvé dans le bois. Achève, malheureuse, achève de vêtir Ce que ton mauvais sort laisse à te garantir. Si de tes trahisons la jalouse impuissance Sut donner un faux crime à la même innocence, Recherche maintenant, par un plus juste effet, Une fausse innocence à cacher ton forfait. Quelle honte importune au visage te monte Pour un sexe quitté dont tu n'es que de honte? Il t'abhorre lui-même; et ce déguisement, En le désavouant, l'oblige pleinement. Après avoir perdu sa douceur naturelle, Dépouille sa pudeur, qui te messied sans elle; Dérobe tout d'un temps, par ce crime nouveau, Et l'autre aux yeux du monde, et ta tête au bourreau. Si tu veux empêcher ta perte inévitable, Deviens plus criminelle, et parais moins coupable. Par une fausseté tu tombes en danger, Par une fausseté sache t'en dégager. Fausseté détestable, où me viens-tu réduire? Honteux déguisement, où me vas-tu conduire? Ici de tous côtés l'effroi suit mon erreur, Et j'y suis à moi-même une nouvelle horreur: L'image de Caliste à ma fureur soustraite Y brave fièrement ma timide retraite, Encor si son trépas, secondant mon désir, Mêlait à mes douleurs l'ombre d'un faux plaisir! Mais tels sont les excès du malheur qui m'opprime, Qu'il ne m'est pas permis de jouir de mon crime; Dans l'état pitoyable où le sort me réduit, J'en mérite la peine et n'en ai pas le fruit; Et tout ce que j'ai fait contre mon ennemie Sert à croître sa gloire avec mon infamie. N'importe, Rosidor de mes cruels destins Tient de quoi repousser ses lâches assassins. Sa valeur, inutile en sa main désarmée, Sans moi ne vivrait plus que chez la renommée: Ainsi rien désormais ne pourrait m'enflammer; N'ayant plus que haïr, je n'aurais plus qu'aimer. Fâcheuse loi du sort qui s'obstine à ma peine, Je sauve mon amour, et je manque à ma haine. Ces contraires succès, demeurant sans effet, Font naître mon malheur de mon heur imparfait. Toutefois l'orgueilleux pour qui mon coeur soupire De moi seule aujourd'hui tient le jour qu'il respire: Il m'en est redevable, et peut-être à son tour Cette obligation produira quelque amour. Dorise, à quels pensers ton espoir se ravale! S'il vit par ton moyen, c'est pour une rivale. N'attends plus, n'attends plus que haine de sa part; L'offense vint de toi, le secours, du hasard. Malgré les vains efforts de ta ruse traîtresse, Le hasard, par tes mains, le rend à sa maîtresse. Ce péril mutuel qui conserve leurs jours D'un contre-coup égal va croître leurs amours. Heureux couple d'amants que le destin assemble, Qu'il expose en péril, qu'il en retire ensemble! Scène VII Pymante, Dorise Pymante, la prenant pour Géronte, et l'embrassant. O dieux! voici Géronte, et je le croyais mort. Malheureux compagnon de mon funeste sort... Dorise, croyant qu'il la prend pour Rosidor, et qu'en l'embrassant il la poignarde. Ton oeil t'abuse. Hélas! misérable, regarde Qu'au lieu de Rosidor ton erreur me poignarde. Pymante Ne crains pas, cher ami, ce funeste accident, Je te connais assez, je suis... Mais, impudent, Où m'allait engager mon erreur indiscrète? Monsieur, pardonnez-moi la faute que j'ai faite. Un berger d'ici près a quitté ses brebis Pour s'en aller au camp presqu'en pareils habits; Et d'abord vous prenant pour ce mien camarade, Mes sens d'aise aveuglés ont fait cette escapade. Ne craignez point au reste un pauvre villageois Qui seul et désarmé court à travers ces bois. D'un ordre assez précis l'heure presque expirée Me défend des discours de plus longue durée. A mon empressement pardonnez cet adieu; Je perdrais trop, monsieur, à tarder en ce lieu. Dorise Ami, qui que tu sois, si ton âme sensible A la compassion peut se rendre accessible, Un jeune gentilhomme implore ton secours; Prends pitié de mes maux pour trois ou quatre jours; Durant ce peu de temps, accorde une retraite Sous ton chaume rustique à ma fuite secrète: D'un ennemi puissant la haine me poursuit, Et n'ayant pu qu'à peine éviter cette nuit... Pymante L'affaire qui me presse est assez importante Pour ne pouvoir, monsieur, répondre à votre attente. Mais si vous me donniez le loisir d'un moment, Je vous assurerais d'être ici promptement; Et j'estime qu'alors il me serait facile Contre cet ennemi de vous faire un asile. Dorise Mais, avant ton retour, si quelque instant fatal M'exposait par malheur aux yeux de ce brutal, Et que l'emportement de son humeur altière... Pymante Pour ne rien hasarder, cachez-vous là derrière. Dorise Souffre que je te suive, et que mes tristes pas... Pymante J'ai des secrets, monsieur, qui ne le souffrent pas, Et ne puis rien pour vous, à moins que de m'attendre. Avisez au parti que vous avez à prendre. Dorise Va donc, je t'attendrai. Pymante Cette touffe d'ormeaux Vous pourra cependant couvrir de ses rameaux. Scène VIII Pymante Enfin, grâces au ciel, ayant su m'en défaire, Je puis seul aviser à ce que je dois faire. Qui qu'il soit, il a vu Rosidor attaqué, Et sait assurément que nous l'avons manqué; N'en étant point connu, je n'en ai rien à craindre, Puisqu'ainsi déguisé tout ce que je veux feindre Sur son esprit crédule obtient un tel pouvoir. Toutefois plus j'y songe, et plus je pense voir, Par quelque grand effet de vengeance divine, En ce faible témoin l'auteur de ma ruine: Son indice douteux, pour peu qu'il ait de jour, N'éclaircira que trop mon forfait à la cour. Simple! j'ai peur encor que ce malheur m'avienne, Et je puis éviter ma perte par la sienne! Et mêmes on dirait qu'un antre tout exprès Me garde mon épée au fond de ces forêts: C'est en ce lieu fatal qu'il me le faut conduire; C'est là qu'un heureux coup l'empêche de me nuire. Je ne m'y puis résoudre; un reste de pitié Violente mon coeur à des traits d'amitié; En vain je lui résiste et tâche à me défendre D'un secret mouvement que je ne puis comprendre: Son âge, sa beauté, sa grâce, son maintien, Forcent mes sentiments à lui vouloir du bien; Et l'air de son visage a quelque mignardise Qui ne tire pas mal à celle de Dorise. Ah! que tant de malheurs m'auraient favorisé, Si c'était elle-même en habit déguisé! J'en meurs déjà de joie, et mon âme ravie Abandonne le soin du reste de ma vie. Je ne suis plus à moi, quand je viens à penser A quoi l'occasion me pourrait dispenser. Quoi qu'il en soit, voyant tant de ses traits ensemble, Je porte du respect à ce qui lui ressemble. Misérable Pymante, ainsi donc tu te perds! Encor qu'il tienne un peu de celle que tu sers, Etouffe ce témoin pour assurer ta tête; S'il est, comme il le dit, battu d'une tempête, Au lieu qu'en ta cabane il cherche quelque port, Fais que dans cette grotte il rencontre sa mort. Modère-toi, cruel; et plutôt examine Sa parole, son teint, et sa taille, et sa mine: Si c'est Dorise, alors révoque cet arrêt; Sinon, que la pitié cède à ton intérêt. Acte III Scène première Alcandre, Rosidor, Caliste, un Prévot Alcandre L'admirable rencontre a mon âme ravie De voir que deux amants s'entre-doivent la vie, De voir que ton péril la tire de danger, Que le sien te fournit de quoi t'en dégager, Qu'à deux desseins divers la même heure choisie Assemble en même lieu pareille jalousie, Et que l'heureux malheur qui vous a menacés Avec tant de justesse a ses temps compassés! Rosidor Sire, ajoutez du ciel l'occulte providence: Sur deux amants il verse une même influence; Et comme l'un par l'autre il a su nous sauver, Il semble l'un pour l'autre exprès nous conserver. Alcandre Je t'entends, Rosidor; par là tu me veux dire Qu'il faut qu'avec le ciel ma volonté conspire, Et ne s'oppose pas à ses justes décrets, Qu'il vient de témoigner par tant d'avis secrets. Eh bien! je veux moi-même en parler à la reine; Elle se fléchira, ne t'en mets pas en peine. Achève seulement de me rendre raison De ce qui t'arriva depuis sa pâmoison. Rosidor Sire, un mot désormais suffit pour ce qui reste. Lysarque et vos archers depuis ce lieu funeste Se laissèrent conduire aux traces de mon sang, Qui, durant le chemin, me dégouttait du flanc; Et me trouvant enfin dessous un toit rustique, Ranimé par les soins de son amour pudique, Leurs bras officieux m'ont ici rapporté, Pour en faire ma plainte à Votre Majesté. Non pas que je soupire après une vengeance Qui ne peut me donner qu'une fausse allégeance: Le prince aime Clitandre, et mon respect consent Que son affection le déclare innocent; Mais si quelque pitié d'une telle infortune Peut souffrir aujourd'hui que je vous importune, Otant par un hymen l'espoir à mes rivaux, Sire, vous taririez la source de nos maux. Alcandre Tu fuis à te venger; l'objet de ta maîtresse Fait qu'un tel désir cède à l'amour qui te presse; Aussi n'est-ce qu'à moi de punir ces forfaits, Et de montrer à tous par de puissants effets Qu'attaquer Rosidor c'est se prendre à moi-même: Tant je veux que chacun respecte ce que j'aime! Je le ferai bien voir. Quand ce perfide tour Aurait eu pour objet le moindre de ma cour, Je devrais au public, par un honteux supplice, De telles trahisons l'exemplaire justice. Mais Rosidor surpris, et blessé comme il l'est, Au devoir d'un vrai roi joint mon propre intérêt. Je lui ferai sentir, à ce traître Clitandre, Quelque part que le prince y puisse ou veuille prendre, Combien mal à propos sa folle vanité Croyait dans sa faveur trouver l'impunité. Je tiens cet assassin; un soupçon véritable, Que m'ont donné les corps d'un couple détestable, De son lâche attentat m'avait si bien instruit, Que déjà dans les fers il en reçoit le fruit. Toi, qu'avec Rosidor le bonheur a sauvée, Tu te peux assurer que, Dorise trouvée, Comme ils avaient choisi même heure à votre mort, En même heure tous deux auront un même sort. Caliste Sire, ne songez pas à cette misérable; Rosidor garanti me rend sa redevable; Et je me sens forcée à lui vouloir du bien D'avoir à votre Etat conservé ce soutien. Alcandre Le généreux orgueil des âmes magnanimes Par un noble dédain sait pardonner les crimes; Mais votre aspect m'emporte à d'autres sentiments, Dont je ne puis cacher les justes mouvements; Ce teint pâle à tous deux me rougit de colère, Et vouloir m'adoucir, c'est vouloir me déplaire. Rosidor Mais, sire, que sait-on? peut-être ce rival, Qui m'a fait, après tout, plus de bien que de mal, Sitôt qu'il vous plaira d'écouter sa défense, Saura de ce forfait purger son innocence. Alcandre Et par où la purger? Sa main d'un trait mortel A signé son arrêt en signant ce cartel. Peut-il désavouer ce qu'assure un tel gage, Envoyé de [sa] part, et rendu par son page? Peut-il désavouer que ses gens déguisés De son commandement ne soient autorisés? Les deux, tout morts qu'ils sont, qu'on les traîne à la boue, L'autre, aussitôt que pris, se verra sur la roue; Et pour le scélérat que je tiens prisonnier, Ce jour que nous voyons lui sera le dernier. Qu'on l'amène au conseil; par forme il faut l'entendre, Et voir par quelle adresse il pourra se défendre. Toi, pense à te guérir, et crois que pour le mieux, Je ne veux pas montrer ce perfide à tes yeux: Sans doute qu'aussitôt qu'il se ferait paraître, Ton sang rejaillirait au visage du traître. Rosidor L'apparence déçoit, et souvent on a vu Sortir la vérité d'un moyen imprévu, Bien que la conjecture y fût encor plus forte; Du moins, sire, apaisez l'ardeur qui vous transporte; Que, l'âme plus tranquille et l'esprit plus remis, Le seul pouvoir des lois perde nos ennemis. Alcandre Sans plus m'importuner, ne songe qu'à tes plaies. Non, il ne fut jamais d'apparences si vraies. Douter de ce forfait, c'est manquer de raison. Derechef, ne prends soin que de ta guérison. Scène II Rosidor, Caliste Rosidor Ah! que ce grand courroux sensiblement m'afflige! Caliste C'est ainsi que le roi, te refusant, t'oblige: Il te donne beaucoup en ce qu'il t'interdit, Et tu gagnes beaucoup d'y perdre ton crédit. On voit dans ces refus une marque certaine Que contre Rosidor toute prière est vaine. Ses violents transports sont d'assurés témoins Qu'il t'écouterait mieux s'il te chérissait moins. Mais un plus long séjour pourrait ici te nuire: Ne perdons plus de temps; laisse-moi te conduire Jusque dans l'antichambre où Lysarque t'attend, Et montre désormais un esprit plus content. Rosidor Si près de te quitter... Caliste N'achève pas ta plainte. Tous deux nous ressentons cette commune atteinte; Mais d'un fâcheux respect la tyrannique loi M'appelle chez la reine et m'éloigne de toi. Il me lui faut conter comme l'on m'a surprise, Excuser mon absence en accusant Dorise; Et lui dire comment, par un cruel destin, Mon devoir auprès d'elle a manqué ce matin. Rosidor Va donc, et quand son âme, après la chose sue, Fera voir la pitié qu'elle en aura conçue, Figure-lui si bien Clitandre tel qu'il est Qu'elle n'ose en ses feux prendre plus d'intérêt. Caliste Ne crains pas désormais que mon amour s'oublie; Répare seulement ta vigueur affaiblie: Sache bien te servir de la faveur du roi, Et pour tout le surplus repose-t'en sur moi. Scène III Clitandre, en prison. Je ne sais si je veille, ou si ma rêverie A mes sens endormis fait quelque tromperie; Peu s'en faut, dans l'excès de ma confusion, Que je ne prenne tout pour une illusion. Clitandre prisonnier! je n'en fais pas croyable Ni l'air sale et puant d'un cachot effroyable Ni de ce faible jour l'incertaine clarté, Ni le poids de ces fers dont je suis arrêté; Je les sens, je les vois; mais mon âme innocente Dément tous les objets que mon oeil lui présente Et, le désavouant, défend à ma raison De me persuader que je sois en prison. Jamais aucun forfait, aucun dessein infâme N'a pu souiller ma main, ni glisser dans mon âme; Et je suis retenu dans ces funestes lieux! Non, cela ne se peut: vous vous trompez, mes yeux; J'aime mieux rejeter vos plus clairs témoignages, J'aime mieux démentir ce qu'on me fait d'outrages, Que de m'imaginer, sous un si juste roi, Qu'on peuple les prisons d'innocents comme moi. Cependant je m'y trouve; et bien que ma pensée Recherche à la rigueur ma conduite passée, Mon exacte censure a beau l'examiner, Le crime qui me perd ne se peut deviner; Et quelque grand effort que fasse ma mémoire, Elle ne me fournit que des sujets de gloire. Ah! prince, c'est quelqu'un de vos faveurs jaloux Qui m'impute à forfait d'être chéri de vous. Le temps qu'on m'en sépare, on le donne à l'envie, Comme une liberté d'attenter sur ma vie. Le coeur vous le disait, et je ne sais comment Mon destin me poussa dans cet aveuglement De rejeter l'avis de mon dieu tutélaire; C'est là ma seule faute, et c'en est le salaire, C'en est le châtiment que je reçois ici. On vous venge, mon prince, en me traitant ainsi; Mais vous saurez montrer, embrassant ma défense, Que qui vous venge ainsi puissamment vous offense, Les perfides auteurs de ce complot maudit, Qu'à me persécuter votre absence enhardit, A votre heureux retour verront que ces tempêtes, Clitandre préservé, n'abattront que leurs têtes. Mais on ouvre, et quelqu'un, dans cette sombre horreur, Par son visage affreux redouble ma terreur. Scène IV Clitandre, le Geôlier Le Geôlier Permettez que ma main de ces fers vous détache. Clitandre Suis-je libre déjà? Le Geôlier Non encor, que je sache. Clitandre Quoi! ta seule pitié s'y hasarde pour moi? Le Geôlier Non, c'est un ordre exprès de vous conduire au roi. Clitandre Ne m'apprendras-tu point le crime qu'on m'impute, Et quel lâche imposteur ainsi me persécute? Le Geôlier Descendons: Un prévôt, qui vous attend là-bas, Vous pourra mieux que moi contenter sur ce cas. Scène V Pymante, Dorise Pymante, regardant une aiguille qu'elle avait laissée par mégarde dans ses cheveux en se déguisant. En vain pour m'éblouir vous usez de la ruse, Mon esprit, quoique lourd, aisément ne s'abuse: Ce que vous me cachez, je le lis dans vos yeux. Quelque revers d'amour vous conduit en ces lieux; N'est-il pas vrai, monsieur? et même cette aiguille Sent assez les faveurs de quelque belle fille: Elle est, ou je me trompe, un gage de sa foi. Dorise O malheureuse aiguille! Hélas! c'est fait de moi. Pymante Sans doute votre plaie à ce mot s'est rouverte. Monsieur, regrettez-vous son absence, ou sa perte? Vous aurait-elle bien pour un autre quitté, Et payé vos ardeurs d'une infidélité? Vous ne répondez point; cette rougeur confuse, Quoique vous vous taisiez, clairement vous accuse. Brisons là: ce discours vous fâcherait enfin, Et c'était pour tromper la longueur du chemin, Qu'après plusieurs discours, ne sachant que vous dire, J'ai touché sur un point dont votre coeur soupire, Et de quoi fort souvent on aime mieux parler Que de perdre son temps à des propos en l'air. Dorise Ami, ne porte plus la sonde en mon courage: Ton entretien commun me charme davantage; Il ne peut me lasser, indifférent qu'il est; Et ce n'est pas aussi sans sujet qu'il me plaît. Ta conversation est tellement civile, Que pour un tel esprit ta naissance est trop vile; Tu n'as de villageois que l'habit et le rang; Tes rares qualités te font d'un autre sang; Même, plus je te vois, plus en toi je remarque Des traits pareils à ceux d'un cavalier de marque: Il s'appelle Pymante, et ton air et ton port Ont avec tous les siens un merveilleux rapport. Pymante J'en suis tout glorieux, et de ma part je prise Votre rencontre autant que celle de Dorise, Autant que si le ciel, apaisant sa rigueur, Me faisait maintenant un présent de son coeur. Dorise Qui nommes-tu Dorise? Pymante Une jeune cruelle Qui me fuit pour un autre. Dorise Et ce rival s'appelle? Pymante Le berger Rosidor. Dorise Ami, ce nom si beau Chez vous donc se profane à garder un troupeau? Pymante Madame, il ne faut plus que mon feu vous déguise Que sous ces faux habits il reconnaît Dorise. Je ne suis point surpris de me voir dans ces bois Ne passer à vos yeux que pour un villageois; Votre haine pour moi fut toujours assez forte Pour déférer sans peine à l'habit que je porte. Cette fausse apparence aide et suit vos mépris; Mais cette erreur vers vous ne m'a jamais surpris; Je sais trop que le ciel n'a donné l'avantage De tant de raretés qu'à votre seul visage, Sitôt que je l'ai vu, j'ai cru voir en ces lieux Dorise déguisée, ou quelqu'un de nos dieux; Et si j'ai quelque temps feint de vous méconnaître En vous prenant pour tel que vous vouliez paraître, Admirez mon amour, dont la discrétion Rendait à vos désirs cette submission, Et disposez de moi, qui borne mon envie A prodiguer pour vous tout ce que j'ai de vie. Dorise Pymante, eh quoi! faut-il qu'en l'état où je suis Tes importunités augmentent mes ennuis? Faut-il que dans ce bois ta rencontre funeste Vienne encor m'arracher le seul bien qui me reste, Et qu'ainsi mon malheur au dernier point venu N'ose plus espérer de n'être pas connu? Pymante Voyez comme le ciel égale nos fortunes, Et comme, pour les faire entre nous deux communes, Nous réduisant ensemble à ces déguisements, Il montre avoir pour nous de pareils mouvements. Dorise Nous changeons bien d'habits, mais non pas de visages; Nous changeons bien d'habits, mais non pas de courages; Et ces masques trompeurs de nos conditions Cachent, sans les changer, nos inclinations. Pymante Me négliger toujours, et pour qui vous néglige! Dorise Que veux-tu? son mépris plus que ton feu m'oblige; J'y trouve, malgré moi, je ne sais quel appas, Par où l'ingrat me tue, et ne m'offense pas. Pymante Qu'espérez-vous enfin d'un amour si frivole Pour cet ingrat amant qui n'est plus qu'une idole? Dorise Qu'une idole! Ah! ce mot me donne de l'effroi. Rosidor une idole! Ah! perfide, c'est toi, Ce sont tes trahisons qui l'empêchent de vivre. Je t'ai vu dans ce bois moi-même le poursuivre, Avantagé du nombre, et vêtu de façon Que ce rustique habit effaçait tout soupçon: Ton embûche a surpris une valeur si rare. Pymante Il est vrai, j'ai puni l'orgueil de ce barbare, De cet heureux ingrat, si cruel envers vous, Qui, maintenant par terre et percé de mes coups, Eprouve par sa mort comme un amant fidèle Venge votre beauté du mépris qu'on fait d'elle. Dorise Monstre de la nature, exécrable bourreau, Après ce lâche coup qui creuse mon tombeau, D'un compliment railleur ta malice me flatte! Fuis, fuis, que dessus toi ma vengeance n'éclate. Ces mains, ces faibles mains que vont armer les dieux, N'auront que trop de force à t'arracher les yeux, Que trop à t'imprimer sur ce hideux visage En mille traits de sang les marques de ma rage. Pymante Le courroux d'une femme, impétueux d'abord, Promet tout ce qu'il ose à son premier transport; Mais comme il n'a pour lui que sa seule impuissance A force de grossir il meurt en sa naissance; Ou s'étouffant soi-même, à la fin ne produit Que point ou peu d'effet après beaucoup de bruit. Dorise Va, va, ne prétends pas que le mien s'adoucisse: Il faut que ma fureur ou l'enfer te punisse; Le reste des humains ne saurait inventer De gêne qui te puisse à mon gré tourmenter. Si tu ne crains mes bras, crains de meilleures armes; Crains tout ce que le ciel m'a départi de charmes: Tu sais quelle est leur force, et ton coeur la ressent; Crains qu'elle ne m'assure un vengeur plus puissant. Ce courroux, dont tu ris, en fera la conquête De quiconque mettra à ma haine exposera ta tête, De quiconque mettra ma vengeance en mon choix. Adieu: j'en perds le temps à crier dans ce bois: Mais tu verras bientôt si je vaux quelque chose, Et si ma rage en vain se promet ce qu'elle ose. Pymante J'aime tant cette ardeur à me faire périr, Que je veux bien moi-même avec vous y courir. Dorise Traître! ne me suis point. Pymante Prendre seule la fuite! Vous vous égareriez à marcher sans conduite; Et d'ailleurs votre habit, où je ne comprends rien, Peut avoir du mystère aussi bien que le mien. L'asile dont tantôt vous faisiez la demande Montre quelque besoin d'un bras qui vous défende; Et mon devoir vers vous serait mal acquitté, S'il ne vous avait mise en lieu de sûreté. Vous pensez m'échapper quand je vous le témoigne; Mais vous n'irez pas loin que je ne vous rejoigne. L'amour que j'ai pour vous, malgré vos dures lois, Sait trop ce qu'il vous doit, et ce que je me dois. Acte IV Scène première Pymante, Dorise Dorise Je te le dis encor, tu perds temps à me suivre; Souffre que de tes yeux ta pitié me délivre: Tu redoubles mes maux par de tels entretiens. Pymante Prenez à votre tour quelque pitié des miens, Madame, et tarissez ce déluge de larmes; Pour rappeler un mort ce sont de faibles armes; Et, quoi que vous conseille un inutile ennui, Vos cris et vos sanglots ne vont point jusqu'à lui. Dorise Si mes sanglots ne vont où mon coeur les envoie, Du moins par eux mon âme y trouvera la voie; S'il lui faut un passage afin de s'envoler, Ils le lui vont ouvrir en le fermant à l'air. Sus donc, sus, mes sanglots! redoublez vos secousses: Pour un tel désespoir vous les avez trop douces: Faites pour m'étouffer de plus puissants efforts. Pymante Ne songez plus, madame, à rejoindre les morts; Pensez plutôt à ceux qui n'ont point d'autre envie Que d'employer pour vous le reste de leur vie; Pensez plutôt à ceux dont le service offert Accepté vous conserve, et refusé vous perd. Dorise Crois-tu donc, assassin, m'acquérir par ton crime? Qu'innocent méprisé, coupable je t'estime? A ce compte, tes feux n'ayant pu m'émouvoir, Ta noire perfidie obtiendrait ce pouvoir? Je chérirais en toi la qualité de traître, Et mon affection commencerait à naître Lorsque tout l'univers a droit de te haïr? Pymante Si j'oubliai l'honneur jusques à le trahir, Si, pour vous posséder, mon esprit, tout de flamme, N'a rien cru de honteux, n'a rien trouvé d'infâme, Voyez par là, voyez l'excès de mon ardeur: Par cet aveuglement jugez de sa grandeur. Dorise Non, non, ta lâcheté, que j'y vois trop certaine, N'a servi qu'à donner des raisons à ma haine. Ainsi ce que j'avais pour toi d'aversion Vient maintenant d'ailleurs que d'inclination: C'est la raison, c'est elle à présent qui me guide Aux mépris que je fais des flammes d'un perfide. Pymante Je ne sache raison qui s'oppose à mes voeux, Puisqu'ici la raison n'est que ce que je veux, Et, ployant dessous moi, permet à mon envie De recueillir les fruits de vous avoir servie. Il me faut des faveurs malgré vos cruautés. Dorise Exécrable! ainsi donc tes désirs effrontés Voudraient sur ma faiblesse user de violence? Pymante Je ris de vos refus, et sais trop la licence Que me donne l'amour en cette occasion. Dorise, lui crevant l'oeil de son aiguille. Traître! ce ne sera qu'à ta confusion. Pymante, portant les mains à son oeil crevé. Ah, cruelle! Dorise Ah, brigand! Pymante Ah, que viens-tu de faire? Dorise De punir l'attentat d'un infâme corsaire. Pymante, prenant son épée dans la caverne où il l'avait jetée au second acte. Ton sang m'en répondra; tu m'auras beau prier, Tu mourras. Dorise, à part. Fuis, Dorise, et laisse-le crier. Scène II Pymante Où s'est-elle cachée? où l'emporte sa fuite? Où faut-il que ma rage adresse ma poursuite? La tigresse m'échappe, et, telle qu'un éclair, En me frappant les yeux, elle se perd en l'air; Ou plutôt, l'un perdu, l'autre m'est inutile; L'un s'offusque du sang qui de l'autre distille. Coule, coule, mon sang: en de si grands malheurs, Tu dois avec raison me tenir lieu de pleurs: Ne verser désormais que des larmes communes, C'est pleurer lâchement de telles infortunes. Je vois de tous côtés mon supplice approcher; N'osant me découvrir, je ne me puis cacher. Mon forfait avorté se lit dans ma disgrâce, Et ces gouttes de sang me font suivre à la trace. Miraculeux effet! Pour traître que je sois, Mon sang l'est encor plus, et sert tout à la fois De pleurs à ma douleur, d'indices à ma prise, De peine à mon forfait, de vengeance à Dorise. O toi qui, secondant son courage inhumain, Loin d'orner ses cheveux, déshonores sa main, Exécrable instrument de sa brutale rage, Tu devais pour le moins respecter son image; Ce portrait accompli d'un chef-d'oeuvre des cieux, Imprimé dans mon coeur, exprimé dans mes yeux, Quoi que te commandât une âme si cruelle, Devait être adoré de ta pointe rebelle. Honteux restes d'amour qui brouillez mon cerveau! Quoi! puis-je en ma maîtresse adorer mon bourreau? Remettez-vous, mes sens; rassure-toi, ma rage; Reviens, mais reviens seule animer mon courage; Tu n'as plus à débattre avec mes passions L'empire souverain dessus mes actions; L'amour vient d'expirer, et ses flammes éteintes Ne t'imposeront plus leurs infâmes contraintes. Dorise ne tient plus dedans mon souvenir Que ce qu'il faut de place à l'ardeur de punir: Je n'ai plus rien en moi qui n'en veuille à sa vie. Sus donc, qui me la rend? Destins, si votre envie, Si votre haine encor s'obstine à mes tourments, Jusqu'à me réserver à d'autres châtiments, Faites que je mérite, en trouvant l'inhumaine, Par un nouveau forfait, une nouvelle peine, Et ne me traitez pas avec tant de rigueur Que mon feu ni mon fer ne touchent point son coeur. Mais ma fureur se joue, et demi-languissante, S'amuse au vain éclat d'une voix impuissante. Recourons aux effets, cherchons de toutes parts; Prenons dorénavant pour guides les hasards. Quiconque ne pourra me montrer la cruelle, Que son sang aussitôt me réponde pour elle; Et ne suivant ainsi qu'une incertaine erreur, Remplissons tous ces lieux de carnage et d'horreur. (Une tempête survient.) Mes menaces déjà font trembler tout le monde: Le vent fuit d'épouvante, et le tonnerre en gronde; L'oeil du ciel s'en retire, et par un voile noir, N'y pouvant résister, se défend d'en rien voir; Cent nuages épais se distillant en larmes, A force de pitié, veulent m'ôter les armes, La nature étonnée embrasse mon courroux, Et veut m'offrir Dorise, ou devancer mes coups. Tout est de mon parti: le ciel même n'envoie Tant d'éclairs redoublés qu'afin que je la voie. Quelques lieux où l'effroi porte ses pas errants, Ils sont entrecoupés de mille gros torrents. Que je serais heureux, si cet éclat de foudre, Pour m'en faire raison, l'avait réduite en poudre! Allons voir ce miracle, et désarmer nos mains, Si le ciel a daigné prévenir nos desseins. Destins, soyez enfin de mon intelligence, Et vengez mon affront, ou souffrez ma vengeance! Scène III Floridan Quel bonheur m'accompagne en ce moment fatal! Le tonnerre a sous moi foudroyé mon cheval, Et consumant sur lui toute sa violence, Il m'a porté respect parmi son insolence. Tous mes gens, écartés par un subit effroi, Loin d'être à mon secours, ont fui d'autour de moi, Ou, déjà dispersés par l'ardeur de la chasse, Ont dérobé leur tête à sa fière menace. Cependant seul, à pied, je pense à tous moments Voir le dernier débris de tous les éléments, Dont l'obstination à se faire la guerre Met toute la nature au pouvoir du tonnerre. Dieux, si vous témoignez par là votre courroux, De Clitandre ou de moi lequel menacez-vous? La perte m'est égale, et la même tempête Qui l'aurait accablé tomberait sur ma tête. Pour le moins, justes dieux, s'il court quelque danger, Souffrez que je le puisse avec lui partager! J'en découvre à la fin quelque meilleur présage; L'haleine manque aux vents, et la force à l'orage; Les éclairs, indignés d'être éteints par les eaux, En ont tari la source et séché les ruisseaux, Et déjà le soleil de ses rayons essuie Sur ces moites rameaux le reste de la pluie; Au lieu du bruit affreux des foudres décochés, Les petits oisillons, encor demi-cachés... Mais je verrai bientôt quelques-uns de ma suite: Je le juge à ce bruit. Scène IV Floridan, Pymante, Dorise Pymante saisit Dorise qui le fuyait. Enfin, malgré ta fuite, Je te retiens, barbare. Dorise Hélas! Pymante Songe à mourir; Tout l'univers ici ne te peut secourir. Floridan L'égorger à ma vue! ô l'indigne spectacle! Sus, sus, à ce brigand opposons un obstacle. Arrête, scélérat! Pymante Téméraire, où vas-tu? Floridan Sauver ce gentilhomme à tes pieds abattu. Dorise, Traître, n'avance pas; c'est le prince. Pymante, tenant Dorise d'une main, et se battant de l'autre. N'importe; Il m'oblige à sa mort, m'ayant vu de la sorte. Floridan Est-ce là le respect que tu dois à mon rang? Pymante Je ne connais ici ni qualités ni sang. Quelque respect ailleurs que ta naissance obtienne, Pour assurer ma vie, il faut perdre la tienne. Dorise S'il me demeure encor quelque peu de vigueur, Si mon débile bras ne dédit point mon coeur, J'arrêterai le tien. Pymante Que fais-tu, misérable? Dorise Je détourne le coup d'un forfait exécrable. Pymante Avec ces vains efforts crois-tu m'en empêcher? Floridan Par une heureuse adresse il l'a fait trébucher. Assassin, rends l'épée. Scène V Floridan, Pymante, Dorise, trois Veneurs, portant en leurs mains les vrais habits de Pymante, Lycaste et Dorise Premier Veneur Ecoute, il est fort proche: C'est sa voix qui résonne au creux de cette roche, Et c'est lui que tantôt nous avions entendu. Floridan désarme Pymante, et en donne l'épée à garder à Dorise. Prends ce fer en ta main. Pymante Ah, cieux! je suis perdu. Second Veneur Oui, je le vois. Seigneur, quelle aventure étrange, Quel malheureux destin en cet état vous range? Floridan Garrottez ce maraud; les couples de vos chiens Vous y pourront servir, faute d'autres liens. Je veux qu'à mon retour une prompte justice Lui fasse ressentir par l'éclat d'un supplice, Sans armer contre lui que les lois de l'Etat, Que m'attaquer n'est pas un léger attentat. Sachez que s'il échappe il y va de vos têtes. Premier Veneur Si nous manquons, seigneur, les voilà toutes prêtes. Admirez cependant le foudre et ses efforts, Qui, dans cette forêt, ont consumé trois corps: En voici les habits, qui sans aucun dommage Semblent avoir bravé la fureur de l'orage. Floridan Tu montres à mes yeux de merveilleux effets. Dorise Mais des marques plutôt de merveilleux forfaits. Ces habits, dont n'a point approché le tonnerre, Sont aux plus criminels qui vivent sur la terre: Connaissez-les, grand prince, et voyez devant vous Pymante prisonnier, et Dorise à genoux. Floridan Que ce soit là Pymante, et que tu sois Dorise! Dorise Quelques étonnements qu'une telle surprise Jette dans votre esprit, que vos yeux ont déçu, D'autres le saisiront quand vous aurez tout su. La honte de paraître en un tel équipage Coupe ici ma parole et l'étouffe au passage; Souffrez que je reprenne en un coin de ce bois Avec mes vêtements l'usage de la voix, Pour vous conter le reste en habit plus sortable. Floridan Cette honte me plaît; ta prière équitable, En faveur de ton sexe et du secours prêté, Suspendra jusqu'alors ma curiosité Tandis, sans m'éloigner beaucoup de cette place, Je vais sur ce coteau pour découvrir la chasse. Tu l'y ramèneras. Vous, s'il ne veut marcher, Gardez-le cependant au pied de ce rocher. (Le prince sort, et un des veneurs s'en va avec Dorise, et les autres mènent Pymante d'un autre côté.) Scène VI Clitandre, le Geôlier Clitandre, en prison. Dans ces funestes lieux, où la seule inclémence D'un rigoureux destin réduit mon innocence, Je n'attends désormais du reste des humains Ni faveur, ni secours, si ce n'est par tes mains. Le Geôlier Je ne connais que trop où tend ce préambule. Vous n'avez pas affaire à quelque homme crédule: Tous, dans cette prison, dont je porte les clés, Se disent comme vous du malheur accablés, Et la justice à tous est injuste; de sorte Que la pitié me doit leur faire ouvrir la porte; Mais je me tiens toujours ferme dans mon devoir: Soyez coupable ou non, je n'en veux rien savoir; Le roi, quoi qu'il en soit, vous a mis en ma garde. Il me suffit; le reste en rien ne me regarde. Clitandre Tu juges mes desseins autres qu'ils ne sont pas. Je tiens l'éloignement pire que le trépas, Et la terre n'a point de si douce province Où le jour m'agréât loin des yeux de mon prince. Hélas! si tu voulais l'envoyer avertir Du péril dont sans lui je ne saurais sortir, Ou qu'il lui fût porté de ma part une lettre, De la sienne en ce cas je t'ose bien promettre Que son retour soudain des plus riches te rend: Que cet anneau t'en serve et d'arrhe et de garant: Tends la main et l'esprit vers un bonheur si proche. Le Geôlier Monsieur, jusqu'à présent j'ai vécu sans reproche, Et pour me suborner promesses ni présents N'ont et n'auront jamais de charmes suffisants. C'est de quoi je vous donne une entière assurance: Perdez-en le dessein avecque l'espérance; Et puisque vous dressez des pièges à ma foi, Adieu, ce lieu devient trop dangereux pour moi. Scène VII Clitandre Va, tigre! va, cruel, barbare, impitoyable! Ce noir cachot n'a rien tant que toi d'effroyable. Va, porte aux criminels tes regards, dont l'horreur Peut seule aux innocents imprimer la terreur: Ton visage déjà commençait mon supplice; Et mon injuste sort, dont tu te fais complice, Ne t'envoyait ici que pour m'épouvanter, Ne t'envoyait ici que pour me tourmenter. Cependant, malheureux, à qui me dois-je prendre D'une accusation que je ne puis comprendre? A-t-on rien vu jamais, a-t-on rien vu de tel? Mes gens assassinés me rendent criminel; L'auteur du coup s'en vante, et l'on m'en calomnie; On le comble d'honneur, et moi d'ignominie; L'échafaud qu'on m'apprête au sortir de prison, C'est par où de ce meurtre on me fait la raison. Mais leur déguisement d'autre côté m'étonne: Jamais un bon dessein ne déguisa personne; Leur masque les condamne, et mon seing contrefait, M'imputant un cartel, me charge d'un forfait. Mon jugement s'aveugle, et, ce que je déplore, Je me sens bien trahi, mais par qui? je l'ignore; Et mon esprit troublé, dans ce confus rapport, Ne voit rien de certain que ma honteuse mort. Traître, qui que tu sois, rival, ou domestique, Le ciel te garde encore un destin plus tragique. N'importe, vif ou mort, les gouffres des enfers Auront pour ton supplice encor de pires fers. Là, mille affreux bourreaux t'attendent dans les flammes; Moins les corps sont punis, plus ils gênent les âmes, Et par des cruautés qu'on ne peut concevoir, Ils vengent l'innocence au-delà de l'espoir. Et vous, que désormais je n'ose plus attendre, Prince, qui m'honoriez d'une amitié si tendre, Et dont l'éloignement fait mon plus grand malheur, Bien qu'un crime imputé noircisse ma valeur, Que le prétexte faux d'une action si noire Ne laisse plus de moi qu'une sale mémoire, Permettez que mon nom, qu'un bourreau va ternir, Dure sans infamie en votre souvenir. Ne vous repentez point de vos faveurs passées, Comme chez un perfide indignement placées: J'ose, j'ose espérer qu'un jour la vérité Paraîtra toute nue à la postérité, Et je tiens d'un tel heur l'attente si certaine, Qu'elle adoucit déjà la rigueur de ma peine; Mon âme s'en chatouille, et ce plaisir secret La prépare à sortir avec moins de regret. Scène VIII Floridan, Pymante, Cléon, Dorise en habit de femme, trois Veneurs Floridan, à Dorise et Cléon. Vous m'avez dit tous deux d'étranges aventures. Ah, Clitandre! ainsi donc de fausses conjectures T'accablent, malheureux, sous le courroux du roi. Ce funeste récit me met tout hors de moi. Cléon Hâtant un peu le pas, quelque espoir me demeure Que vous arriverez auparavant qu'il meure. Floridan Si je n'y viens à temps, ce perfide en ce cas A son ombre immolé ne me suffira pas. C'est trop peu de l'auteur de tant d'énormes crimes; Innocent, il aura d'innocentes victimes. Où que soit Rosidor, il le suivra de près, Et je saurai changer ses myrtes en cyprès. Dorise Souiller ainsi vos mains du sang de l'innocence! Floridan Mon déplaisir m'en donne une entière licence. J'en veux, comme le roi, faire autant à mon tour; Et puisqu'en sa faveur on prévient mon retour, Il est trop criminel. Mais que viens-je d'entendre? Je me tiens presque sûr de sauver mon Clitandre; La chasse n'est pas loin, où prenant un cheval, Je préviendrai le coup de mon malheur fatal; Il suffit de Cléon pour ramener Dorise. Vous autres, gardez bien de lâcher votre prise; Un supplice l'attend, qui doit faire trembler Quiconque désormais voudrait lui ressembler. Acte V Scène première Floridan, Clitandre, un Prévôt, Cléon Floridan, parlant au prévôt. Dites vous-même au roi qu'une telle innocence Légitime en ce point ma désobéissance, Et qu'un homme sans crime avait bien mérité Que j'usasse pour lui de quelque autorité. Je vous suis. Cependant que mon heur est extrême, Ami, que je chéris à l'égal de moi-même, D'avoir su justement venir à ton secours Lorsqu'un infâme glaive allait trancher tes jours, Et qu'un injuste sort, ne trouvant point d'obstacle, Apprêtait de ta tête un indigne spectacle! Clitandre Ainsi qu'un autre Alcide, en m'arrachant des fers, Vous m'avez aujourd'hui retiré des enfers; Et moi dorénavant j'arrête mon envie A ne servir qu'un prince à qui je dois la vie. Floridan Réserve pour Caliste une part de tes soins. Clitandre C'est à quoi désormais je veux penser le moins. Floridan Le moins! Quoi! désormais Caliste en ta pensée N'aurait plus que le rang d'une image effacée? Clitandre J'ai honte que mon coeur auprès d'elle attaché De son ardeur pour vous ait souvent relâché, Ait souvent pour le sien quitté votre service: C'est par là que j'avais mérité mon supplice; Et pour m'en faire naître un juste repentir, Il semble que les dieux y voulaient consentir; Mais votre heureux retour a calmé cet orage. Floridan Tu me fais assez lire au fond de ton courage: La crainte de la mort en chasse des appas Qui t'ont mis au péril d'un si honteux trépas, Puisque sans cet amour la fourbe mal conçue Eût manqué contre toi de prétexte et d'issue; Ou peut-être à présent tes désirs amoureux Tournent vers des objets un peu moins rigoureux. Clitandre Doux ou cruels, aucun désormais ne me touche. Floridan L'amour dompte aisément l'esprit le plus farouche; C'est à ceux de notre âge un puissant ennemi. Tu ne connais encor ses forces qu'à demi; Ta résolution, un peu trop violente, N'a pas bien consulté ta jeunesse bouillante. Mais que veux-tu, Cléon, et qu'est-il arrivé? Pymante de vos mains se serait-il sauvé? Cléon Non, seigneur; acquittés de la charge commise, Nos veneurs ont conduit Pymante, et moi Dorise; Et je viens seulement prendre un ordre nouveau. Floridan Qu'on m'attende avec eux aux portes du château. Allons, allons au roi montrer ton innocence; Les auteurs des forfaits sont en notre puissance; Et l'un d'eux, convaincu dès le premier aspect, Ne te laissera plus aucunement suspect. Scène II Rosidor, sur son lit. Amants les mieux payés de votre longue peine, Vous de qui l'espérance est la moins incertaine, Et qui vous figurez, après tant de longueurs, Avoir droit sur les corps dont vous tenez les coeurs, En est-il parmi vous de qui l'âme contente Goûte plus de plaisir que moi dans son attente? En est-il parmi vous de qui l'heur à venir D'un espoir mieux fondé se puisse entretenir? Mon esprit, que captive un objet adorable, Ne l'éprouva jamais autre que favorable, J'ignorerais encor ce que c'est que mépris, Si le sort d'un rival ne me l'avait appris. Je te plains toutefois, Clitandre, et la colère D'un grand roi qui te perd me semble trop sévère. Tes desseins par l'effet n'étaient que trop punis; Nous voulant séparer, tu nous as réunis. Il ne te fallait point de plus cruels supplices Que de te voir toi-même auteur de nos délices, Puisqu'il n'est pas à croire, après ce lâche tour, Que le prince ose plus traverser notre amour. Ton crime t'a rendu désormais trop infâme Pour tenir ton parti sans s'exposer au blâme: On devient ton complice à te favoriser. Mais, hélas! mes pensers, qui vous vient diviser? Quel plaisir de vengeance à présent vous engage? Faut-il qu'avec Caliste un rival vous partage? Retournez, retournez vers mon unique bien: Que seul dorénavant il soit votre entretien; Ne vous repaissez plus que de sa seule idée; Faites-moi voir la mienne en son âme gardée. Ne vous arrêtez pas à peindre sa beauté, C'est par où mon esprit est le moins enchanté; Elle servit d'amorce à mes désirs avides; Mais ils ont su trouver des objets plus solides: Mon feu qu'elle alluma fût mort au premier jour, S'il n'eût été nourri d'un réciproque amour. Oui, Caliste, et je veux toujours qu'il m'en souvienne, J'aperçus aussitôt ta flamme que la mienne: L'amour apprit ensemble à nos coeurs à brûler; L'amour apprit ensemble à nos yeux à parler; Et sa timidité lui donna la prudence De n'admettre que nous en notre confidence: Ainsi nos passions se dérobaient à tous; Ainsi nos feux secrets n'ayant point de jaloux... Mais qui vient jusqu'ici troubler mes rêveries? Scène III Rosidor, Caliste Caliste Celle qui voudrait voir tes blessures guéries, Celle... Rosidor Ah! mon heur, jamais je n'obtiendrais sur moi De pardonner ce crime à tout autre qu'à toi. De notre amour naissant la douceur et la gloire De leur charmante idée occupaient ma mémoire; Je flattais ton image, elle me reflattait; Je lui faisais des voeux, elle les acceptait; Je formais des désirs, elle en aimait l'hommage. La désavoueras-tu, cette flatteuse image? Voudras-tu démentir notre entretien secret? Seras-tu plus mauvaise enfin que ton portrait? Caliste Tu pourrais de sa part te faire tant promettre, Que je ne voudrais pas tout à fait m'y remettre; Quoiqu'à dire le vrai je ne sais pas trop bien En quoi je dédirais ce secret entretien, Si ta pleine santé me donnait lieu de dire Quelle borne à tes voeux je puis et dois prescrire. Prends soin de te guérir, et les miens plus contents... Mais je te le dirai quand il en sera temps. Rosidor Cet énigme enjoué n'a point d'incertitude Qui soit propre à donner beaucoup d'inquiétude, Et si j'ose entrevoir dans son obscurité, Ma guérison importe à plus qu'à ma santé. Mais dis tout, ou du moins souffre que je devine, Et te dise à mon tour ce que je m'imagine. Caliste Tu dois, par complaisance au peu que j'ai d'appas, Feindre d'entendre mal ce que je ne dis pas, Et ne point m'envier un moment de délices Que fait goûter l'amour en ces petits supplices. Doute donc, sois en peine, et montre un coeur gêné D'une amoureuse peur d'avoir mal deviné; Tremble sans craindre trop; hésite, mais aspire; Attends de ma bonté qu'il me plaise tout dire, Et sans en concevoir d'espoir trop affermi, N'espère qu'à demi, quand je parle à demi. Rosidor Tu parles à demi, mais un secret langage Qui va jusques au coeur m'en dit bien davantage, Et tes yeux sont du tien de mauvais truchements, Ou rien plus ne s'oppose à nos contentements. Caliste Je l'avais bien prévu, que ton impatience Porterait ton espoir à trop de confiance; Que, pour craindre trop peu, tu devinerais mal. Rosidor Quoi! la reine ose encor soutenir mon rival? Et sans avoir d'horreur d'une action si noire... Caliste Elle a l'âme trop haute et chérit trop la gloire Pour ne pas s'accorder aux volonté du roi, Qui d'un heureux hymen récompense ta foi... Rosidor Si notre heureux malheur a produit ce miracle, Qui peut à nos désirs mettre encor quelque obstacle? Caliste Tes blessures. Rosidor Allons, je suis déjà guéri. Caliste Ce n'est pas pour un jour que je veux un mari, Et je ne puis souffrir que ton ardeur hasarde Un bien que de ton roi la prudence retarde. Prends soin de te guérir, mais guérir tout à fait, Et crois que tes désirs... Rosidor N'auront aucun effet. Caliste N'auront aucun effet! Qui te le persuade? Rosidor Un corps peut-il guérir, dont le coeur est malade? Caliste Tu m'as rendu mon change, et m'as fait quelque peur; Mais je sais le remède aux blessures du coeur. Les tiennes, attendant le jour que tu souhaites, Auront pour médecins mes yeux qui les ont faites; Je me rends désormais assidue à te voir. Rosidor Cependant, ma chère âme, il est de mon devoir Que sans perdre de temps j'aille rendre en personne D'humbles grâces au roi du bonheur qu'il nous donne. Caliste Je me charge pour toi de ce remercîment. Toutefois qui saurait que pour ce compliment Une heure hors d'ici ne pût beaucoup te nuire, Je voudrais en ce cas moi-même t'y conduire, Et j'aimerais mieux être un peu plus tard à toi, Que tes justes devoirs manquassent vers ton roi. Rosidor Mes blessures n'ont point, dans leurs faibles atteintes, Sur quoi ton amitié puisse fonder ses craintes. Caliste Viens donc, et puisqu'enfin nous faisons mêmes voeux, En le remerciant parle au nom de tous deux. Scène IV Alcandre, Floridan, Clitandre, Pymante, Dorise, Cléon, Prévôt, trois Veneurs Alcandre Que souvent notre esprit, trompé par l'apparence, Règle ses mouvements avec peu d'assurance! Qu'il est peu de lumière en nos entendements, Et que d'incertitude en nos raisonnements! Qui voudra désormais se fier aux impostures Qu'en notre jugement forment les conjectures: Tu suffis pour apprendre à la postérité Combien la vraisemblance a peu de vérité. Jamais jusqu'à ce jour la raison en déroute N'a conçu tant d'erreur avec si peu de doute; Jamais, par des soupçons si faux et si pressants, On n'a jusqu'à ce jour convaincu d'innocents. J'en suis honteux, Clitandre, et mon âme confuse De trop de promptitude en soi-même s'accuse. Un roi doit se donner, quand il est irrité, Ou plus de retenue, ou moins d'autorité. Perds-en le souvenir, et pour moi, je te jure Qu'à force de bienfaits j'en répare l'injure. Clitandre Que Votre Majesté, sire, n'estime pas Qu'il faille m'attirer par de nouveaux appas. L'honneur de vous servir m'apporte assez de gloire, Et je perdrais le mien, si quelqu'un pouvait croire Que mon devoir penchât au refroidissement, Sans le flatteur espoir d'un agrandissement. Vous n'avez exercé qu'une juste colère: On est trop criminel quand on peut vous déplaire; Et, tout chargé de fers, ma plus forte douleur Ne s'en osa jamais prendre qu'à mon malheur. Floridan Seigneur, moi qui connais le fond de son courage, Et qui n'ai jamais vu de fard en son langage, Je tiendrais à bonheur que Votre Majesté M'acceptât pour garant de sa fidélité. Alcandre Ne nous arrêtons plus sur la reconnaissance Et de mon injustice et de son innocence; Passons aux criminels. Toi dont la trahison A fait si lourdement trébucher ma raison, Approche, scélérat. Un homme de courage Se met avec honneur en un tel équipage? Attaque, le plus fort, un rival plus heureux? Et présumant encor cet exploit dangereux, A force de présents et d'infâmes pratiques, D'un autre cavalier corrompt les domestiques? Prend d'un autre le nom, et contrefait son seing, Afin qu'exécutant son perfide dessein, Sur un homme innocent tombent les conjectures? Parle, parle, confesse, et préviens les tortures. Pymante Sire, écoutez-en donc la pure vérité, Votre seule faveur a fait ma lâcheté, Vous, dis-je. Et cet objet dont l'amour me transporte. L'honneur doit pouvoir tout sur les gens de ma sorte; Mais recherchant la mort de qui vous est si cher, Pour en avoir le fruit il me fallait cacher: Reconnu pour l'auteur d'une telle surprise, Le moyen d'approcher de vous ou de Dorise? Alcandre Tu dois aller plus outre, et m'imputer encor L'attentat sur mon fils comme sur Rosidor; Car je ne touche point à Dorise outragée; Chacun, en te voyant, la voit assez vengée, Et coupable elle-même, elle a bien mérité L'affront qu'elle a reçu de ta témérité. Pymante Un crime attire l'autre, et, de peur d'un supplice, On tâche, en étouffant ce qu'on en voit d'indice, De paraître innocent à force de forfaits. Je ne suis criminel sinon manque d'effets, Et sans l'âpre rigueur du sort qui me tourmente, Vous pleureriez le prince et souffririez Pymante. Mais que tardez-vous plus? J'ai tout dit: punissez. Alcandre Est-ce là le regret de tes crimes passés? Otez-le-moi d'ici: je ne puis voir sans honte Que de tant de forfaits il tient si peu de conte. Dites à mon conseil que, pour le châtiment, J'en laisse à ses avis le libre jugement; Mais qu'après son arrêt je saurai reconnaître L'amour que vers son prince il aura fait paraître. Viens çà, toi, maintenant, monstre de cruauté, Qui joins l'assassinat à la déloyauté, Détestable Alecton, que la reine déçue Avait naguère au rang de ses filles reçue! Quel barbare, ou plutôt quelle peste d'enfer Se rendit ton complice et te donna ce fer? Dorise L'autre jour, dans ce bois trouvé par aventure, Sire, il donna sujet à toute l'imposture; Mille jaloux serpents qui me rongeaient le sein Sur cette occasion formèrent mon dessein: Je le cachai dès lors. Floridan Il est tout manifeste Que ce fer n'est enfin qu'un misérable reste Du malheureux duel où le triste Arimant Laissa son corps sans âme, et Daphné sans amant. Mais quant à son forfait, un ver de jalousie Jette souvent notre âme en telle frénésie, Que la raison, qu'aveugle un plein emportement, Laisse notre conduite à son dérèglement; Lors tout ce qu'il produit mérite qu'on l'excuse. Alcandre De si faibles raisons mon esprit ne s'abuse. Floridan Seigneur, quoi qu'il en soit, un fils qu'elle vous rend, Sous votre bon plaisir sa défense entreprend; Innocente ou coupable, elle assura ma vie. Alcandre Ma justice en ce cas la donne à ton envie; Ta prière obtient même avant que demander Ce qu'aucune raison ne pouvait t'accorder. Le pardon t'est acquis: relève-toi, Dorise, Et va dire partout, en liberté remise, Que le prince aujourd'hui te préserve à la fois Des fureurs de Pymante et des rigueurs des lois. Dorise Après une bonté tellement excessive, Puisque votre clémence ordonne que je vive, Permettez désormais, sire, que mes desseins Prennent des mouvements plus réglés et plus sains; Souffrez que pour pleurer mes actions brutales, Je fasse ma retraite avecque les vestales, Et qu'une criminelle indigne d'être au jour Se puisse renfermer en leur sacré séjour. Floridan Te bannir de la cour après m'être obligée, Ce serait trop montrer ma faveur négligée. Dorise N'arrêtez point au monde un objet odieux, De qui chacun, d'horreur, détournerait les yeux. Floridan Fusses-tu mille fois encor plus méprisable, Ma faveur te va rendre assez considérable Pour t'acquérir ici mille inclinations. Outre l'attrait puissant de tes perfections, Mon respect à l'amour tout le monde convie Vers celle à qui je dois et qui me doit la vie. Fais-le voir, cher Clitandre, et tourne ton désir Du côté que ton prince a voulu te choisir: Réunis mes faveurs t'unissant à Dorise. Clitandre Mais par cette union mon esprit se divise, Puisqu'il faut que je donne aux devoirs d'un époux La moitié des pensers qui ne sont dus qu'à vous. Floridan Ce partage m'oblige, et je tiens tes pensées Vers un si beau sujet d'autant mieux adressées, Que je lui veux céder ce qui m'en appartient. Alcandre Taisez-vous, j'aperçois notre blessé qui vient. Scène V Alcandre, Floridan, Cléon, Clitandre, Rosidor, Caliste, Dorise Alcandre Au comble de tes voeux, sûr de ton mariage, N'es-tu point satisfait? que veux-tu davantage? Rosidor L'apprendre de vous, sire, et pour remerciements Nous offrir l'un et l'autre à vos commandements. Alcandre Si mon commandement peut sur toi quelque chose, Et si ma volonté de la tienne dispose, Embrasse un cavalier indigne des liens Où l'a mis aujourd'hui la trahison des siens. Le prince heureusement l'a sauvé du supplice, Et ces deux que ton bras dérobe à ma justice, Corrompus par Pymante, avaient juré ta mort! Le suborneur depuis n'a pas eu meilleur sort, Et ce traître, à présent tombé sous ma puissance, Clitandre fait trop voir quelle est son innocence. Rosidor Sire, vous le savez, le coeur me l'avait dit, Et si peu que j'avais près de vous de crédit, Je l'employai dès lors contre votre colère. (A Clitandre.) En moi dorénavant faites état d'un frère. Clitandre, à Rosidor. En moi, d'un serviteur dont l'amour éperdu Ne vous conteste plus un prix qui vous est dû. Dorise, à Caliste. Si le pardon du roi me peut donner le vôtre, Si mon crime... Caliste Ah! ma soeur, tu me prends pour une autre, Si tu crois que je puisse encor m'en souvenir. Alcandre Tu ne veux plus songer qu'à ce jour à venir Où Rosidor guéri termine un hyménée. Clitandre, en attendant cette heureuse journée, Tâchera d'allumer en son âme des feux Pour celle que mon fils désire, et que je veux; A qui, pour réparer sa faute criminelle, Je défends désormais de se montrer cruelle; Et nous verrons alors cueillir en même jour A deux couples d'amants les fruits de leur amour. La Veuve Comédie Adresse A Madame de La Maisonfort Madame, Le bon accueil qu'autrefois cette Veuve a reçu de vous l'oblige à vous remercier, et l'enhardit à vous demander la faveur de votre protection. Etant exposée aux coups de l'envie et de la médisance, elle n'en peut trouver de plus assurée que celle d'une personne sur qui ces deux monstres n'ont jamais de prise. Elle espère que vous ne la méconnaîtrez pas pour être dépouillée de tous autres ornements que les siens, et que vous la traiterez aussi bien qu'alors que la grâce de la représentation la mettait en son jour. Pourvu qu'elle vous puisse divertir encore une heure, elle trop contente, et se bannira sans regret du théâtre pour avoir une place dans votre cabinet. Elle honteuse de vous ressembler si peu, et a de grands sujets d'appréhender qu'on ne l'accuse de peu de jugement de se présenter devant vous, dont les perfections la feront paraître d'autant plus imparfaite ; mais quand elle considère qu'elles en sont en un si haut point, qu'on n'en peut avoir de légères teintures sans des privilèges tout particuliers du ciel, elle se rassure entièrement, et n'ose plus craindre qu'il se rencontre des esprits assez injustes pour lui imputer à défaut le manque des choses qui sont au dessus des forces de la nature : en effet, madame, quelque difficulté que vous fassiez de croire aux miracles, il faut que vous en reconnaissiez en vous même, ou que vous ne vous connaissiez pas, puisqu'il est tout vrai que des vertus et des qualités si peu commune que les vôtres ne sauraient avoir d'autre nom. Ce n'est pas mon dessein d'en faire ici les éloges ; outre qu'il serait superflu de particulariser ce que tout le monde sait, la bassesse de mon discours profanerait des choses si relevées. Ma plume est trop faible pour entreprendre de voler si haut ; c'est assez pour elle de vous rendre mes devoirs, et de vous protester, avec plus de vérité que d'éloquence, que je serai toute ma vie, Madame, Votre très humble et très obéissant serviteur, Corneille. Au lecteur Si tu n'es homme à te contenter de la naïveté du style et de la subtilité de l'intrigue, je ne t'invite point à la lecture de cette pièce: son ornement n'est pas dans l'éclat des vers. C'est une belle chose que de les faire puissants et majestueux: cette pompe ravit d'ordinaire les esprits, et pour le moins les éblouit; mais il faut que les sujets en fassent naître les occasions; autrement c'est en faire parade mal à propos, et pour gagner le nom de poète, perdre celui de judicieux. La comédie n'est qu'un portrait de nos actions et de nos discours, et la perfection des portraits consiste en la ressemblance. Sur cette maxime je tâche de ne mettre en la bouche de mes acteurs que ce que diraient vraisemblablement en leur place ceux qu'ils représentent, et de les faire discourir en honnêtes gens, et non pas en auteurs. Ce n'est qu'aux ouvrages où le poète parle qu'il faut parler en poète; Plaute n'a pas écrit comme Virgile, et ne laisse pas d'avoir bien écrit. Ici donc tu ne trouveras en beaucoup d'endroits qu'une prose rimée, peu de scènes toutefois sans quelque raisonnement assez véritable, et partout une conduite assez industrieuse. Tu y reconnaîtras trois sortes d'amours aussi extraordinaires au théâtre qu'ordinaires dans le monde: celle de Philiste et Clarice, d'Alcidon et Doris, et celle de la même Doris avec Florange, qui ne paraît point. Le plus beau de leurs entretiens est en équivoques, et en propositions dont ils te laissent les conséquences à tirer. Si tu en pénètres bien le sens, l'artifice ne t'en déplaira point. Pour l'ordre de la pièce, je ne l'ai mis ni dans la sévérité des règles, ni dans la liberté qui n'est que trop ordinaire sur le théâtre français: l'une est trop rarement capable de beaux effets, et on les trouve à trop bon marché dans l'autre, qui prend quelquefois tout un siècle pour la durée de son action, et toute la terre habitable pour le lieu de sa scène. Cela sent un peu trop son abandon, messéant à toutes sortes de poèmes, et particulièrement aux dramatiques, qui ont toujours été les plus réglés. J'ai donc cherché quelque milieu pour la règle du temps, et me suis persuadé que la comédie étant disposée en cinq actes, cinq jours consécutifs n'y seraient point mal employés. Ce n'est pas que je méprise l'antiquité; mais comme on épouse malaisément des beautés si vieilles, j'ai cru lui rendre assez de respect de lui partager mes ouvrages; et de six pièces de théâtre qui me sont échappées, en ayant réduit trois dans la contrainte qu'elle nous a prescrite, je n'ai point fait de conscience d'allonger un peu les vingt et quatre heures aux trois autres. Pour l'unité de lieu et d'action, ce sont deux règles que j'observe inviolablement; mais j'interprète la dernière à ma mode; et la première, tantôt je la resserre à la seule grandeur du théâtre, et tantôt je l'étends jusqu'à toute une ville, comme en cette pièce. Je l'ai poussée dans le Clitandre jusques aux lieux où l'on peut aller dans les vingt et quatre heures; mais bien que j'en pusse trouver de bons garants et de grands exemples dans les vieux et nouveaux siècles, j'estime qu'il n'est que meilleur de se passer de leur imitation en ce point. Quelque jour je m'expliquerai davantage sur ces matières; mais il faut attendre l'occasion d'un plus grand volume: cette préface n'est déjà que trop longue pour une comédie. Argument Alcidon, amoureux de Clarice, veuve d'Alcandre et maîtresse de Philiste, son particulier ami, de peur qu'il ne s'en aperçût, feint d'aimer sa soeur Doris, qui, ne s'abusant point par ses caresses, consent au mariage de Florange, que sa mère lui propose. Ce faux ami, sous un prétexte de se venger de l'affront que lui faisait ce mariage, fait consentir Célidan à enlever Clarice en sa faveur, et ils la mènent ensemble à un château de Célidan. Philiste, abusé des faux ressentiments de son ami, fait rompre le mariage de Florange: sur quoi Célidan conjure Alcidon de reprendre Doris, et rendre Clarice à son amant. Ne l'y pouvant résoudre, il soupçonne quelque fourbe de sa part, et fait si bien qu'il tire les vers du nez à la nourrice de Clarice, qui avait toujours eu une intelligence avec Alcidon, et lui avait même facilité l'enlèvement de sa maîtresse; ce qui le porte à quitter le parti de ce perfide: de sorte que, ramenant Clarice à Philiste, il obtient de lui en récompense sa soeur Doris. Examen Cette comédie n'est pas plus régulière que Mélite en ce qui regarde l'unité de lieu, et a le même défaut au cinquième acte, qui se passe en compliments pour venir à la conclusion d'un amour épisodique; avec cette différence toutefois que le mariage de Célidan avec Doris a plus de justesse dans celle-ci que celui d'Eraste avec Chloris dans l'autre. Elle a quelque chose de mieux ordonné pour le temps en général, qui n'est pas si vague que dans Mélite, et a ses intervalles mieux proportionnés par cinq jours consécutifs. C'était un tempérament que je croyais lors fort raisonnable entre la rigueur des vingt et quatre heures et cette étendue libertine qui n'avait aucunes bornes. Mais elle a ce même défaut dans le particulier de la durée de chaque acte, que souvent celle de l'action y excède de beaucoup celle de la représentation. Dans le commencement du premier, Philiste quitte Alcidon pour aller faire des visites avec Clarice, et paraît en la dernière scène avec elle au sortir de ces visites, qui doivent avoir consumé toute l'après-dinée, ou du moins la meilleure partie. La même chose se trouve au cinquième: Alcidon y fait partie avec Célidan d'aller voir Clarice sur le soir dans son château, où il la croit encore prisonnière, et se résout de faire part de sa joie à la nourrice, qu'il n'oserait voir de jour, de peur de faire soupçonner l'intelligence secrète et criminelle qu'ils ont ensemble; et environ cent vers après, il vient chercher cette confidente chez Clarice, dont il ignore le retour. Il ne pouvait être qu'environ midi quand il en a formé le dessein, puisque Célidan venait de ramener Clarice (ce que vraisemblablement il a fait le plus tôt qu'il a pu, ayant un intérêt d'amour qui le pressait de lui rendre ce service en faveur de son amant); et quand il vient pour exécuter cette résolution, la nuit doit avoir déjà assez d'obscurité pour cacher cette visite qu'il lui va rendre. L'excuse qu'on pourrait y donner, aussi bien qu'à ce que j'ai remarqué de Tircis dans Mélite, c'est qu'il n'y a point de liaisons de scènes, et par conséquent point de continuité d'action. Aussi, on pourrait dire que ces scènes détachées qui sont placées l'une après l'autre ne s'entre-suivent pas immédiatement, et qu'il se consume un temps notable entre la fin de l'une et le commencement de l'autre; ce qui n'arrive point quand elles sont liées ensemble, cette liaison étant cause que l'une commence nécessairement au même instant que l'autre finit. Cette comédie peut faire connaître l'aversion naturelle que j'ai toujours eue pour les a parte. Elle m'en donnait de belles occasions, m'étant proposé d'y peindre un amour réciproque qui parût dans les entretiens de deux personnes qui ne parlent point d'amour ensemble, et de mettre des compliments d'amour suivis entre deux gens qui n'en ont point du tout l'un pour l'autre, et qui sont toutefois obligés, par des considérations particulières, de s'en rendre des témoignages mutuels. C'était un beau jeu pour ces discours à part, si fréquents chez les anciens et chez les modernes de toutes les langues; cependant j'ai si bien fait, par le moyen des confidences qui ont précédé ces scènes artificieuses, et des réflexions qui les ont suivies, que sans emprunter ce secours, l'amour a paru entre ceux qui n'en parlent point, et le mépris a été visible entre ceux qui se font des protestations d'amour. La sixième scène du quatrième acte semble commencer par ces a parte, et n'en a toutefois aucun. Célidan et la nourrice y parlent véritablement chacun à part, mais en sorte que chacun des deux veut bien que l'autre entende ce qu'il dit. La nourrice cherche à donner à Célidan des marques d'une douleur très vive, qu'elle n'a point, et en affecte d'autant plus les dehors pour l'éblouir; et Célidan, de son côté, veut qu'elle ait lieu de croire qu'il la cherche pour la tirer du péril où il feint qu'elle est, et qu'ainsi il la rencontre fort à propos. Le reste de cette scène est fort adroit, par la manière dont il dupe cette vieille, et lui arrache l'aveu d'une fourbe où on le voulait prendre lui-même pour dupe. Il l'enferme, de peur qu'elle ne fasse encore quelque pièce qui trouble son dessein; et quelques-uns ont trouvé à dire qu'on ne parle point d'elle au cinquième; mais ces sortes de personnages, qui n'agissent que pour l'intérêt des autres, ne sont pas assez d'importance pour faire naître une curiosité légitime de savoir leurs sentiments sur l'événement de la comédie, où ils n'ont plus que faire quand on n'y a plus affaire d'eux; et d'ailleurs Clarice y a trop de satisfaction de se voir hors du pouvoir de ses ravisseurs et rendue à son amant, pour penser en sa présence à cette nourrice, et prendre garde si elle est en sa maison, ou si elle n'y est pas. Le style n'est pas plus élevé ici que dans Mélite, mais il est plus net et plus dégagé des pointes dont l'autre est semée, qui ne sont, à en bien parler, que de fausses lumières, dont le brillant marque bien quelque vivacité d'esprit, mais sans aucune solidité de raisonnement. L'intrigue y est aussi beaucoup plus raisonnable que dans l'autre; et Alcidon a lieu d'espérer un bien plus heureux succès de sa fourbe qu'Eraste de la sienne. Acteurs Philiste, amant de Clarice. Alcidon, ami de Philiste, et amant de Doris. Célidan, ami d'Alcidon, et amoureux de Doris. Clarice, veuve d'Alcandre, et maîtresse de Philiste. Chrysante, mère de Doris. Doris, soeur de Philiste. La Nourrice de Clarice. Géron, agent de Florange, amoureux de Doris. Lycas, domestique de Philis. Polymas, Doraste, Listor, domestiques de Clarice. La scène est à Paris Acte premier Scène première Philiste, Alcidon Alcidon J'en demeure d'accord, chacun a sa méthode; Mais la tienne pour moi serait trop incommode: Mon coeur ne pourrait pas conserver tant de feu, S'il fallait que ma bouche en témoignât si peu. Depuis près de deux ans tu brûles pour Clarice; Et plus ton amour croît, moins elle en a d'indice. Il semble qu'à languir tes désirs sont contents, Et que tu n'as pour but que de perdre ton temps. Quel fruit espères-tu de ta persévérance A la traiter toujours avec indifférence? Auprès d'elle assidu, sans lui parler d'amour, Veux-tu qu'elle commence à te faire la cour? Philiste Non; mais, à dire vrai, je veux qu'elle devine. Alcidon Ton espoir qui te flatte en vain se l'imagine: Clarice avec raison prend pour stupidité Ce ridicule effet de ta timidité. Philiste Peut-être. Mais enfin vois-tu qu'elle me fuie, Qu'indifférent qu'il est, mon entretien l'ennuie, Que je lui sois à charge, et lorsque je la voi, Qu'elle use d'artifice à s'échapper de moi? Sans te mettre en souci quelle en sera la suite, Apprends comme l'amour doit régler sa conduite. Aussitôt qu'une dame a charmé nos esprits, Offrir notre service au hasard d'un mépris, Et nous abandonnant à nos brusques saillies, Au lieu de notre ardeur lui montrer nos folies, Nous attirer sur l'heure un dédain éclatant, Il n'est si maladroit qui n'en fît bien autant. Il faut s'en faire aimer avant qu'on se déclare; Notre submission à l'orgueil la prépare. Lui dire incontinent son pouvoir souverain, C'est mettre à sa rigueur les armes à la main. Usons, pour être aimés, d'un meilleur artifice, Et sans lui rien offrir, rendons-lui du service; Réglons sur son humeur toutes nos actions, Réglons tous nos desseins sur ses intentions, Tant que par la douceur d'une longue hantise, Comme insensiblement elle se trouve prise. C'est par là que l'on sème aux dames des appas Qu'elles n'évitent point, ne les prévoyant pas. Leur haine envers l'amour pourrait être un prodige Que le seul nom les choque, et l'effet les oblige. Alcidon Suive qui le voudra ce procédé nouveau: Mon feu me déplairait caché sous ce rideau. Ne parler point d'amour! Pour moi, je me défie Des fantasques raisons de ta philosophie: Ce n'est pas là mon jeu. Le joli passe-temps D'être auprès d'une dame et causer du beau temps, Lui jurer que Paris est toujours plein de fange, Qu'un certain parfumeur vend de fort bonne eau d'ange, Qu'un cavalier regarde un autre de travers, Que dans la comédie on dit d'assez bons vers, Qu'Aglante avec Philis dans un mois se marie! Change, pauvre abusé, change de batterie, Conte ce qui te mène, et ne t'amuse pas A perdre innocemment tes discours et tes pas. Philiste Je les aurais perdus auprès de ma maîtresse, Si je n'eusse employé que la commune adresse, Puisqu'inégal de biens et de condition, Je ne pouvais prétendre à son affection. Alcidon Mais si tu ne les perds, je le tiens à miracle, Puisqu'ainsi ton amour rencontre un double obstacle, Et que ton froid silence et l'inégalité S'opposent tout ensemble à ta témérité. Philiste Crois que de la façon dont j'ai su me conduire Mon silence n'est pas en état de me nuire: Mille petits devoirs ont tant parlé pour moi, Qu'il ne m'est plus permis de douter de sa foi. Mes soupirs et les siens font un secret langage Par où son coeur au mien à tous moments s'engage: Des coups d'oeil languissants, des souris ajustés, Des penchements de tête à demi concertés, Et mille autres douceurs, aux seuls amants connues, Nous font voir chaque jour nos âmes toutes nues, Nous sont de bons garants d'un feu qui chaque jour... Alcidon Tout cela, cependant, sans lui parler d'amour? Philiste Sans lui parler d'amour. Alcidon J'estime ta science; Mais j'aurais à l'épreuve un peu d'impatience. Philiste Le ciel, qui nous choisit lui-même des partis, A tes feux et les miens prudemment assortis, Et comme à ces longueurs t'ayant fait indocile, Il te donne en ma soeur un naturel facile, Ainsi pour cette veuve il a su m'enflammer, Après m'avoir donné par où m'en faire aimer. Alcidon Mais il lui faut enfin découvrir ton courage. Philiste C'est ce qu'en ma faveur sa nourrice ménage: Cette vieille subtile a mille inventions Pour m'avancer au but de mes intentions; Elle m'avertira du temps que je dois prendre; Le reste une autre fois se pourra mieux apprendre: Adieu. Alcidon La confidence avec un bon ami Jamais sans l'offenser ne s'exerce à demi. Philiste Un intérêt d'amour me prescrit ces limites: Ma maîtresse m'attend pour faire des visites Où je lui promis hier de lui prêter la main. Alcidon Adieu donc, cher Philiste. Philiste Adieu, jusqu'à demain. Scène II Alcidon, la Nourrice Alcidon, seul. Vit-on jamais amant de pareille imprudence Faire avec son rival entière confidence? Simple, apprends que ta soeur n'aura jamais de quoi Asservir sous ses lois des gens faits comme moi; Qu'Alcidon feint pour elle, et brûle pour Clarice. Ton agente est à moi. N'est-il pas vrai, nourrice? La Nourrice Tu le peux bien jurer. Alcidon Et notre ami rival? La Nourrice Si jamais on m'en croit, son affaire ira mal. Alcidon Tu lui promets pourtant. La Nourrice C'est par où je l'amuse, Jusqu'à ce que l'effet lui découvre ma ruse. Alcidon Je viens de le quitter. La Nourrice Eh bien! que t'a-t-il dit? Alcidon Que tu veux employer pour lui tout ton crédit, Et que rendant toujours quelque petit service, Il s'est fait une entrée en l'âme de Clarice. La Nourrice Moindre qu'il ne présume. Et toi? Alcidon Je l'ai poussé A s'enhardir un peu plus que par le passé, Et découvrir son mal à celle qui le cause. La Nourrice Pourquoi? Alcidon Pour deux raisons: l'une, qu'il me propose Ce qu'il a dans le coeur beaucoup plus librement; L'autre, que ta maîtresse après ce compliment, Le chassera peut-être ainsi qu'un téméraire. La Nourrice Ne l'enhardis pas tant; j'aurais peur au contraire Que malgré tes raisons quelque mal ne t'en prît: Car enfin ce rival est bien dans son esprit, Mais non pas tellement qu'avant que le mois passe Notre adresse sous main ne le mette en disgrâce. Alcidon Et lors? La Nourrice Je te réponds de ce que tu chéris. Cependant continue à caresser Doris; Que son frère, ébloui par cette accorte feinte, De nos prétentions n'ait ni soupçon, ni crainte. Alcidon A m'en ouïr conter, l'amour de Céladon N'eut jamais rien d'égal à celui d'Alcidon: Tu rirais trop de voir comme je la cajole. La Nourrice Et la dupe qu'elle est croit tout sur ta parole? Alcidon Cette jeune étourdie est si folle de moi, Qu'elle prend chaque mot pour article de foi; Et son frère, pipé du fard de mon langage, Qui croit que je soupire après son mariage, Pensant bien m'obliger, m'en parle tous les jours; Mais quand il en vient là, je sais bien mes détours. Tantôt, vu l'amitié qui tous deux nous assemble, J'attendrai son hymen pour être heureux ensemble; Tantôt il faut du temps pour le consentement D'un oncle dont j'espère un haut avancement; Tantôt je sais trouver quelqu'autre bagatelle. La Nourrice Séparons-nous, de peur qu'il entrât en cervelle, S'il avait découvert un si long entretien. Joue aussi bien ton jeu que je jouerai le mien. Alcidon Nourrice, ce n'est pas ainsi qu'on se sépare. La Nourrice Monsieur, vous me jugez d'un naturel avare. Alcidon Tu veilleras pour moi d'un soin plus diligent. La Nourrice Ce sera donc pour vous plus que pour votre argent. Scène III Chrysante, Doris Chrisante C'est trop désavouer une si belle flamme, Qui n'a rien de honteux, rien de sujet au blâme: Confesse-le, ma fille, Alcidon a ton coeur; Ses rares qualités l'en ont rendu vainqueur: Ne vous entr'appeler que "mon âme et ma vie", C'est montrer que tous deux vous n'avez qu'une envie, Et que d'un même trait vos esprits sont blessés. Doris Madame, il n'en va pas ainsi que vous pensez. Mon frère aime Alcidon, et sa prière expresse M'oblige à lui répondre en termes de maîtresse. Je me fais, comme lui, souvent toute de feux; Mais mon coeur se conserve, au point où je le veux, Toujours libre, et qui garde une amitié sincère A celui que voudra me prescrire une mère. Chrisante Oui, pourvu qu'Alcidon te soit ainsi prescrit. Doris Madame, pussiez-vous lire dans mon esprit! Vous verriez jusqu'où va ma pure obéissance. Chrisante Ne crains pas que je veuille user de ma puissance; Je croirais en produire un trop cruel effet, Si je te séparais d'un amant si parfait. Doris Vous le connaissez mal; son âme a deux visages, Et ce dissimulé n'est qu'un conteur à gages. Il a beau m'accabler de protestations, Je démêle aisément toutes ses fictions; Il ne me prête rien que je ne lui renvoie: Nous nous entre-payons d'une même monnoie; Et malgré nos discours, mon vertueux désir Attend toujours celui que vous voudrez choisir: Votre vouloir du mien absolument dispose. Chrisante L'épreuve en fera foi; mais parlons d'autre chose. Nous vîmes hier au bal, entre autres nouveautés, Tout plein d'honnêtes gens caresser les beautés. Doris Oui, madame: Alindor en voulait à Célie, Lysandre à Célidée, Oronte à Rosélie. Chrisante Et, nommant celles-ci, tu caches finement Qu'un certain t'entretint assez paisiblement. Doris Ce visage inconnu qu'on appelait Florange? Chrisante Lui-même. Doris Ah, Dieu! que c'est un cajoleur étrange! Ce fut paisiblement, de vrai, qu'il m'entretint. Soit que quelque raison en secret le retînt, Soit que son bel esprit me jugeât incapable De lui pouvoir fournir un entretien sortable, Il m'épargna si bien, que ses plus longs propos A peine en plus d'une heure étaient de quatre mots; Il me mena danser deux fois sans me rien dire. Chrisante Mais ensuite? Doris La suite est digne qu'on l'admire. Mon baladin muet se retranche en un coin, Pour faire mieux jouer la prunelle de loin; Après m'avoir de là longtemps considérée, Après m'avoir des yeux mille fois mesurée, Il m'aborde en tremblant, avec ce compliment: "Vous m'attirez à vous ainsi que fait l'aimant." (Il pensait m'avoir dit le meilleur mot du monde.) Entendant ce haut style, aussitôt je seconde, Et réponds brusquement, sans beaucoup m'émouvoir: "Vous êtes donc de fer, à ce que je puis voir." Ce grand mot étouffa tout ce qu'il voulait dire, Et pour toute réplique il se mit à sourire. Depuis il s'avisa de me serrer les doigts; Et retrouvant un peu l'usage de la voix, Il prit un de mes gants: "La mode en est nouvelle, Me dit-il, et jamais je n'en vis de si belle; Vous portez sur la gorge un mouchoir fort carré; Votre éventail me plaît d'être ainsi bigarré; L'amour, je vous assure, est une belle chose; Vraiment vous aimez fort cette couleur de rose; La ville est en hiver tout autre que les champs; Les charges à présent n'ont que trop de marchands; On n'en peut approcher." Chrisante Mais enfin que t'en semble? Doris Je n'ai jamais connu d'homme qui lui ressemble, Ni qui mêle en discours tant de diversités. Chrisante Il est nouveau venu des universités, Mais après tout fort riche, et que la mort d'un père, Sans deux successions que de plus il espère, Comble de tant de biens, qu'il n'est fille aujourd'hui Qui ne lui rie au nez, et n'ait dessein sur lui. Doris Aussi me contez-vous de beaux traits de visage. Chrisante Eh bien! avec ces traits est-il à ton usage? Doris Je douterais plutôt si je serais au sien. Chrisante Je sais qu'assurément il te veut force bien; Mais il te le faudrait, en fille plus accorte, Recevoir désormais un peu d'une autre sorte. Doris Commandez seulement, madame, et mon devoir Ne négligera rien qui soit en mon pouvoir. Chrisante Ma fille, te voilà telle que je souhaite. Pour ne te rien celer, c'est chose qui vaut faite. Géron, qui depuis peu fait ici tant de tours, Au déçu d'un chacun a traité ces amours; Et puisqu'à mes désirs je te vois résolue, Je veux qu'avant deux jours l'affaire soit conclue. Au regard d'Alcidon tu dois continuer, Et de ton beau semblant ne rien diminuer. Il faut jouer au fin contre un esprit si double. Doris Mon frère en sa faveur vous donnera du trouble. Chrisante Il n'est pas si mauvais que l'on n'en vienne à bout. Doris Madame, avisez-y, je vous remets le tout. Chrisante Rentre; voici Géron, de qui la conférence Doit rompre, ou nous donner une entière assurance. Scène IV Chrysante, Géron Chrisante Ils se sont vus enfin. Géron Je l'avais déjà su, Madame, et les effets ne m'en ont point déçu, Du moins quant à Florange. Chrisante Eh bien! mais qu'est-ce encore? Que dit-il de ma fille? Géron Ah! madame, il l'adore! Il n'a point encor vu de miracles pareils: Ses yeux, à son avis, sont autant de soleils; L'enflure de son sein un double petit monde; C'est le seul ornement de la machine ronde. L'Amour à ses regards allume son flambeau, Et souvent pour la voir il ôte son bandeau; Diane n'eut jamais une si belle taille; Auprès d'elle Vénus ne serait rien qui vaille; Ce ne sont rien que lis et roses que son teint; Enfin de ses beautés il est si fort atteint... Chrisante Atteint? Ah! mon ami, tant de badinerie Ne témoigne que trop qu'il en fait raillerie. Géron Madame, je vous jure, il pèche innocemment, Et s'il savait mieux dire, il dirait autrement. C'est un homme tout neuf: que voulez-vous qu'il fasse? Il dit ce qu'il a lu. Daignez juger, de grâce, Plus favorablement de son intention; Et pour mieux vous montrer où va sa passion, Vous savez les deux points (mais aussi, je vous prie, Vous ne lui direz pas cette supercherie). Chrisante Non, non. Géron Vous savez donc les deux difficultés Qui jusqu'à maintenant vous tiennent arrêtés? Chrisante Il veut son avantage, et nous cherchons le nôtre. Géron "Va, Géron, m'a-t-il dit; et pour l'une et pour l'autre, Si par dextérité tu n'en peux rien tirer, Accorde tout plutôt que de plus différer. Doris est à mes yeux de tant d'attraits pourvue, Qu'il faut bien qu'il m'en coûte un peu pour l'avoir vue." Mais qu'en dit votre fille? Chrisante Elle suivra mon choix, Et montre une âme prête à recevoir mes lois; Non qu'elle en fasse état plus que de bonne sorte: Il suffit qu'elle voit ce que le bien apporte, Et qu'elle s'accommode aux solides raisons Qui forment à présent les meilleures maisons. Géron A ce compte, c'est fait. Quand vous plaît-il qu'il vienne Dégager ma parole, et vous donner la sienne? Chrisante Deux jours me suffiront, ménagés dextrement, Pour disposer mon fils à son contentement. Durant ce peu de temps, si son ardeur le presse, Il peut hors du logis rencontrer sa maîtresse. Assez d'occasions s'offrent aux amoureux. Géron Madame, que d'un mot je vais le rendre heureux! Scène V Philiste, Clarice Philiste Le bonheur aujourd'hui conduisait vos visites, Et semblait rendre hommage à vos rares mérites, Vous avez rencontré tout ce que vous cherchiez. Clarice Oui; mais n'estimez pas qu'ainsi vous m'empêchiez De vous dire, à présent que nous faisons retraite, Combien de chez Daphnis je sors mal satisfaite. Philiste Madame, toutefois elle a fait son pouvoir, Du moins en apparence, à vous bien recevoir. Clarice Ne pensez pas aussi que je me plaigne d'elle. Philiste Sa compagnie était, ce me semble, assez belle. Clarice Que trop belle à mon goût, et, que je pense, au tien! Deux filles possédaient seules ton entretien; Et leur orgueil, enflé par cette préférence, De ce qu'elles valaient tirait pleine assurance. Philiste Ce reproche obligeant me laisse tout surpris: Avec tant de beautés, et tant de bons esprits, Je ne valus jamais qu'on me trouvât à dire. Clarice Avec ces bons esprits je n'étais qu'en martyre; Leur discours m'assassine, et n'a qu'un certain jeu Qui m'étourdit beaucoup, et qui me plaît fort peu. Philiste Celui que nous tenions me plaisait à merveilles. Clarice Tes yeux s'y plaisaient bien autant que tes oreilles. Philiste Je ne le puis nier, puisqu'en parlant de vous, Sur les vôtres mes yeux se portaient à tous coups, Et s'en allaient chercher sur un si beau visage Mille et mille raisons d'un éternel hommage. Clarice O la subtile ruse! et l'excellent détour! Sans doute une des deux te donne de l'amour; Mais tu le veux cacher. Philiste Que dites-vous, madame? Un de ces deux objets captiverait mon âme! Jugez-en mieux, de grâce; et croyez que mon coeur Choisirait pour se rendre un plus puissant vainqueur. Clarice Tu tranches du fâcheux. Bélinde et Chrysolite Manquent donc, à ton gré, d'attraits et de mérite, Elles dont les beautés captivent mille amants? Philiste Tout autre trouverait leurs visages charmants, Et j'en ferais état, si le ciel m'eût fait naître D'un malheur assez grand pour ne vous pas connaître; Mais l'honneur de vous voir, que vous me permettez, Fait que je n'y remarque aucunes raretés; Et plein de votre idée, il ne m'est pas possible Ni d'admirer ailleurs, ni d'être ailleurs sensible. Clarice On ne m'éblouit pas à force de flatter: Revenons au propos que tu veux éviter. Je veux savoir des deux laquelle est ta maîtresse, Ne dissimule plus, Philiste, et me confesse... Philiste Que Chrysolite et l'autre, égales toutes deux, N'ont rien d'assez puissant pour attirer mes voeux. Si, blessé des regards de quelque beau visage, Mon coeur de sa franchise avait perdu l'usage... Clarice Tu serais assez fin pour bien cacher ton jeu. Philiste C'est ce qui ne se peut: l'amour est tout de feu, Il éclaire en brûlant, et se trahit soi-même. Un esprit amoureux, absent de ce qu'il aime, Par sa mauvaise humeur fait trop voir ce qu'il est; Toujours morne, rêveur, triste tout lui déplaît; A tout autre propos qu'à celui de sa flamme, Le silence à la bouche, et le chagrin en l'âme, Son oeil semble à regret nous donner ses regards, Et les jette à la fois souvent de toutes parts, Qu'ainsi sa fonction confuse ou mal guidée Se ramène en soi-même, et ne voit qu'une idée; Mais auprès de l'objet qui possède son coeur, Ses esprits ranimés reprennent leur vigueur: Gai, complaisant, actif... Clarice Enfin que veux-tu dire? Philiste Que par ces actions que je viens de décrire, Vous, de qui j'ai l'honneur chaque jour d'approcher, Jugiez pour quel objet l'amour m'a su toucher. Clarice Pour faire un jugement d'une telle importance, Il faudrait plus de temps. Adieu; la nuit s'avance. Te verra-t-on demain? Philiste Madame, en doutez-vous? Jamais commandements ne me furent si doux; Loin de vous, je n'ai rien qu'avec plaisir je voie, Tout me devient fâcheux, tout s'oppose à ma joie: Un chagrin invincible accable tous mes sens. Clarice Si, comme tu le dis, dans le coeur des absents C'est l'amour qui fait naître une telle tristesse, Ce compliment n'est bon qu'auprès d'une maîtresse. Philiste Souffrez-le d'un respect qui produit chaque jour Pour un sujet si haut les effets de l'amour. Scène VI Clarice Las! il m'en dit assez, si je l'osais entendre, Et ses désirs aux miens se font assez comprendre; Mais pour nous déclarer une si belle ardeur, L'un est muet de crainte, et l'autre de pudeur! Que mon rang me déplaît! que mon trop de fortune, Au lieu de m'obliger, me choque et m'importune! Egale à mon Philiste, il m'offrirait ses voeux, Je m'entendrais nommer le sujet de ses feux, Et ses discours pourraient forcer ma modestie A l'assurer bientôt de notre sympathie; Mais le peu de rapport de nos conditions Ote le nom d'amour à ses submissions; Et sous l'injuste loi de cette retenue, Le remède me manque, et mon mal continue. Il me sert en esclave, et non pas en amant, Tant son respect s'oppose à mon contentement! Ah! que ne devient-il un peu plus téméraire! Que ne s'expose-t-il au hasard de me plaire! Amour, gagne à la fin ce respect ennuyeux, Et rends-le moins timide, ou l'ôte de mes yeux. Acte II Scène première Philiste Secrets tyrans de ma pensée, Respect, amour, de qui les lois D'un juste et fâcheux contre poids La tiennent toujours balancée; Que vos mouvements opposés, Vos traits, l'un par l'autre brisés, Sont puissants à s'entre-détruire! Que l'un m'offre d'espoir! que l'autre a de rigueur! Et tandis que tous deux tâchent à me séduire, Que leur combat est rude au milieu de mon coeur! Moi-même je fais mon supplice A force de leur obéir; Mais le moyen de les haïr? Ils viennent tous deux de Clarice; Ils m'en entretiennent tous deux, Et forment ma crainte et mes voeux Pour ce bel oeil qui les fait naître; Et de deux flots divers mon esprit agité, Plein de glace, et d'un feu qui n'oserait paraître, Blâme sa retenue et sa témérité. Mon âme, dans cet esclavage, Fait des voeux qu'elle n'ose offrir; J'aime seulement pour souffrir; J'ai trop, et trop peu de courage; Je vois bien que je suis aimé, Et que l'objet qui m'a charmé Vit en de pareilles contraintes. Mon silence à ses feux fait tant de trahison, Qu'impertinent captif de mes frivoles craintes, Pour accroître son mal, je fuis ma guérison. Elle brûle, et par quelque signe Que son coeur s'explique avec moi, Je doute de ce que je voi, Parce que je m'en trouve indigne. Espoir, adieu; c'est trop flatté: Ne crois pas que cette beauté Daigne avouer de telles flammes; Et dans le juste soin qu'elle a de les cacher, Vois que si même ardeur embrase nos deux âmes, Sa bouche à son esprit n'ose le reprocher. Pauvre amant, vois par son silence Qu'elle t'en commande un égal, Et que le récit de ton mal Te convaincrait d'une insolence. Quel fantasque raisonnement! Et qu'au milieu de mon tourment Je deviens subtil à ma peine! Pourquoi m'imaginer qu'un discours amoureux Par un contraire effet change l'amour en haine, Et malgré mon bonheur me rendre malheureux? Mais j'aperçois Clarice. O dieux! si cette belle Parlait autant de moi que je m'entretiens d'elle! Du moins si sa nourrice a soin de nos amours, C'est de moi qu'à présent doit être leur discours. Une humeur curieuse avec chaleur m'emporte A me couler sans bruit derrière cette porte, Pour écouter de là, sans en être aperçu, En quoi mon fol espoir me peut avoir déçu. Allons. Souvent l'amour ne veut qu'une bonne heure; Jamais l'occasion ne s'offrira meilleure, Et peut-être qu'enfin nous en pourrons tirer Celle que nous cherchons pour nous mieux déclarer. Scène II Clarice, la Nourrice Clarice Tu me veux détourner d'une seconde flamme, Dont je ne pense pas qu'autre que toi me blâme. Etre veuve à mon âge, et toujours déplorer La perte d'un mari que je puis réparer! Refuser d'un amant ce doux nom de maîtresse! N'avoir que des mépris pour les voeux qu'il m'adresse! Le voir toujours languir dessous ma dure loi! Cette vertu, nourrice, est trop haute pour moi. La Nourrice Madame, mon avis au vôtre ne résiste Qu'alors que votre ardeur se porte vers Philiste. Aimez, aimez quelqu'un; mais comme à l'autre fois Qu'un lien digne de vous arrête votre choix. Clarice Brise là ce discours dont mon amour s'irrite; Philiste n'en voit point qui le passe en mérite. La Nourrice Je ne remarque en lui rien que de fort commun, Sinon que plus qu'un autre il se rend importun. Clarice Que ton aveuglement en ce point est extrême! Et que tu connais mal et Philiste et moi-même, Si tu crois que l'excès de sa civilité Passe jamais chez moi pour importunité! La Nourrice Ce cajoleur rusé, qui toujours vous assiège, A tant fait qu'à la fin vous tombez dans son piège. Clarice Ce cavalier parfait, de qui je tiens le coeur, A tant fait que du mien il s'est rendu vainqueur. La Nourrice Il aime votre bien, et non votre personne. Clarice Son vertueux amour l'un et l'autre lui donne: Ce m'est trop d'heur encor, dans le peu que je vaux, Qu'un peu de bien que j'ai supplée à mes défauts. La Nourrice La mémoire d'Alcandre, et le rang qu'il vous laisse, Voudraient un successeur de plus haute noblesse. Clarice S'il précéda Philiste en vaines dignités, Philiste le devance en rares qualités; Il est né gentilhomme, et sa vertu répare Tout ce dont la fortune envers lui fut avare: Nous avons, elle et moi, trop de quoi l'agrandir. La Nourrice Si vous pouviez, madame, un peu vous refroidir Pour le considérer avec indifférence, Sans prendre pour mérite une fausse apparence, La raison ferait voir à vos yeux insensés Que Philiste n'est pas tout ce que vous pensez. Croyez-m'en plus que vous; j'ai vieilli dans le monde, J'ai de l'expérience, et c'est où je me fonde; Eloignez quelque temps ce dangereux charmeur, Faites en son absence essai d'une autre humeur; Pratiquez-en quelque autre, et désintéressée, Comparez-lui l'objet dont vous êtes blessée; Comparez-en l'esprit, la façon, l'entretien, Et lors vous trouverez qu'un autre le vaut bien. Clarice Exercer contre moi de si noirs artifices! Donner à mon amour de si cruels supplices! Trahir tous mes désirs! éteindre un feu si beau! Qu'on m'enferme plutôt toute vive au tombeau. Fais venir cet amant: dussé-je la première Lui faire de mon coeur une ouverture entière, Je ne permettrai point qu'il sorte d'avec moi Sans avoir l'un à l'autre engagé notre foi. La Nourrice Ne précipitez point ce que le temps ménage: Vous pourrez à loisir éprouver son courage. Clarice Ne m'importune plus de tes conseils maudits, Et sans me répliquer fais ce que je te dis. Scène III Philiste, la Nourrice Philiste Je te ferai cracher cette langue traîtresse. Est-ce ainsi qu'on me sert auprès de ma maîtresse, Détestable sorcière? La Nourrice Eh bien! quoi? qu'ai-je fait? Philiste Et tu doutes encor si j'ai vu ton forfait? La Nourrice Quel forfait? Philiste Peut-on voir lâcheté plus hardie? Joindre encor l'impudence à tant de perfidie! La Nourrice Tenir ce qu'on promet, est-ce une trahison? Philiste Est-ce ainsi qu'on le tient? La Nourrice Parlons avec raison; Que t'avais-je promis? Philiste Que de tout ton possible Tu rendrais ta maîtresse à mes désirs sensible, Et la disposerais à recevoir mes voeux. La Nourrice Et ne la vois-tu pas au point où tu la veux? Philiste Malgré toi mon bonheur à ce point l'a réduite. La Nourrice Mais tu dois ce bonheur à ma sage conduite, Jeune et simple novice en matière d'amour, Qui ne saurais comprendre encore un si bon tour. Flatter de nos discours les passions des dames, C'est aider lâchement à leurs naissantes flammes; C'est traiter lourdement un délicat effet; C'est n'y savoir enfin que ce que chacun sait: Moi, qui de ce métier ai la haute science, Et qui pour te servir brûle d'impatience, Par un chemin plus court qu'un propos complaisant, J'ai su croître sa flamme en la contredisant; J'ai su faire éclater, mais avec violence, Un amour étouffé sous un honteux silence, Et n'ai pas tant choqué que piqué ses désirs, Dont la soif irritée avance tes plaisirs. Philiste A croire ton babil, la ruse est merveilleuse, Mais l'épreuve, à mon goût, en est fort périlleuse. La Nourrice Jamais il ne s'est vu de tours plus assurés. La raison et l'amour sont ennemis jurés; Et lorsque ce dernier dans un esprit commande, Il ne peut endurer que l'autre le gourmande: Plus la raison l'attaque, et plus il se roidit; Plus elle l'intimide, et plus il s'enhardit. Je le dis sans besoin, vos yeux et vos oreilles Sont de trop bons témoins de toutes ces merveilles; Vous-même avez tout vu, que voulez-vous de plus? Entrez, on vous attend; ces discours superflus Reculent votre bien, et font languir Clarice. Allez, allez cueillir les fruits de mon service; Usez bien de votre heur et de l'occasion. Philiste Soit une vérité, soit une illusion Que ton esprit adroit emploie à ta défense, Le mien de tes discours plus outre ne s'offense, Et j'en estimerai mon bonheur plus parfait, Si d'un mauvais dessein je tire un bon effet. La Nourrice Que de propos perdus! Voyez l'impatiente Qui ne peut plus souffrir une si longue attente. Scène IV Clarice, Philiste, la Nourrice Clarice Paresseux, qui tardez si longtemps à venir, Devinez la façon dont je veux vous punir. Philiste M'interdiriez-vous bien l'honneur de votre vue? Clarice Vraiment, vous me jugez de sens fort dépourvue: Vous bannir de mes yeux! une si dure loi Ferait trop retomber le châtiment sur moi, Et je n'ai pas failli, pour me punir moi-même. Philiste L'absence ne fait mal que de ceux que l'on aime. Clarice Aussi, que savez-vous si vos perfections Ne vous ont rien acquis sur mes affections? Philiste Madame, excusez-moi, je sais mieux reconnaître Mes défauts, et le peu que le ciel m'a fait naître. Clarice N'oublierez-vous jamais ces termes ravalés, Pour vous priser de bouche autant que vous valez? Seriez-vous bien content qu'on crût ce que vous dites? Demeurez avec moi d'accord de vos mérites; Laissez-moi me flatter de cette vanité, Que j'ai quelque pouvoir sur votre liberté, Et qu'une humeur si froide, à toute autre invincible, Ne perd qu'auprès de moi le titre d'insensible: Une si douce erreur tâche à s'autoriser; Quel plaisir prenez-vous à m'en désabuser? Philiste Ce n'est point une erreur; pardonnez-moi, madame, Ce sont les mouvements les plus sains de mon âme. Il est vrai, je vous aime, et mes feux indiscrets Se donnent leur supplice en demeurant secrets. Je reçois sans contrainte une ardeur téméraire; Mais si j'ose brûler, je sais aussi me taire; Et près de votre objet, mon unique vainqueur, Je puis tout sur ma langue, et rien dessus mon coeur. En vain j'avais appris que la seule espérance Entretenait l'amour dans la persévérance, J'aime sans espérer; et mon coeur enflammé A pour but de vous plaire, et non pas d'être aimé. L'amour devient servile, alors qu'il se dispense A n'allumer ses feux que pour la récompense. Ma flamme est toute pure, et sans rien présumer, Je ne cherche en aimant que le seul bien d'aimer. Clarice Et celui d'être aimé, sans que tu le prétendes, Préviendra tes désirs et tes justes demandes. Ne déguisons plus rien, cher Philiste: il est temps Qu'un aveu mutuel rende nos voeux contents. Donnons-leur, je te prie, une entière assurance, Vengeons-nous à loisir de notre indifférence, Vengeons-nous à loisir de toutes ces langueurs Où sa fausse couleur avait réduit nos coeurs. Philiste Vous me jouez, madame, et cette accorte feinte Ne donne à mon amour qu'une railleuse atteinte. Clarice Quelle façon étrange! En me voyant brûler, Tu t'obstines encore à le dissimuler; Tu veux qu'encore un coup je me donne la honte De te dire à quel point l'amour pour toi me dompte: Tu le vois cependant avec pleine clarté, Et veux douter encor de cette vérité? Philiste Oui, j'en doute, et l'excès du bonheur qui m'accable Me surprend, me confond, me paraît incroyable. Madame, est-il possible? et me puis-je assurer D'un bien à quoi mes voeux n'oseraient aspirer? Clarice Cesse de me tuer par cette défiance. Qui pourrait des mortels troubler notre alliance? Quelqu'un a-t-il à voir dessus mes actions, Dont j'aie à prendre l'ordre en mes affections? Veuve, et qui ne dois plus de respect à personne, Ne puis-je disposer de ce que je te donne? Philiste N'ayant jamais été digne d'un tel honneur, J'ai de la peine encore à croire mon bonheur. Clarice Pour t'obliger enfin à changer de langage, Si ma foi ne suffit que je te donne en gage, Un bracelet exprès tissu de mes cheveux, T'attend pour enchaîner et ton bras et tes voeux; Viens le quérir, et prendre avec moi la journée Qui termine bientôt notre heureux hyménée. Philiste C'est dont vos seuls avis se doivent consulter: Trop heureux, quant à moi, de les exécuter! La Nourrice, seule. Vous comptez sans votre hôte, et vous pourrez apprendre Que ce n'est pas sans moi que ce jour se doit prendre. De vos prétentions Alcidon averti Vous fera, s'il m'en croit, un dangereux parti. Je lui vais bien donner de plus sûres adresses Que d'amuser Doris par de fausses caresses; Aussi bien, m'a-t-on dit, à beau jeu beau retour: Au lieu de la duper avec ce feint amour, Elle-même le dupe, et lui rendant son change, Lui promet un amour qu'elle garde à Florange: Ainsi, de tous côtés primé par un rival, Ses affaires sans moi se porteraient fort mal. Scène V Alcidon, Doris Alcidon Adieu, mon cher souci; sois sûre que mon âme Jusqu'au dernier soupir conservera sa flamme. Doris Alcidon, cet adieu me prend au dépourvu. Tu ne fais que d'entrer; à peine t'ai-je vu: C'est m'envier trop tôt le bien de ta présence. De grâce, oblige-moi d'un peu de complaisance, Et puisque je te tiens, souffre qu'avec loisir Je puisse m'en donner un peu plus de plaisir. Alcidon Je t'explique si mal le feu qui me consume, Qu'il me force à rougir d'autant plus qu'il s'allume Mon discours s'en confond, j'en demeure interdit; Ce que je ne puis dire est plus que je n'ai dit: J'en hais les vains efforts de ma langue grossière, Qui manquent de justesse en si belle matière, Et ne répondant point aux mouvements du coeur, Te découvrent si peu le fond de ma langueur. Doris, si tu pouvais lire dans ma pensée, Et voir jusqu'au milieu de mon âme blessée, Tu verrais un brasier bien autre et bien plus grand Qu'en ces faibles devoirs que ma bouche te rend. Doris Si tu pouvais aussi pénétrer mon courage, Et voir jusqu'à quel point ma passion m'engage, Ce que dans mes discours tu prends pour des ardeurs Ne te semblerait plus que de tristes froideurs. Ton amour et le mien ont faute de paroles. Par un malheur égal ainsi tu me consoles; Et de mille défauts me sentant accabler, Ce m'est trop d'heur qu'un d'eux me fait te ressembler. Alcidon Mais quelque ressemblance entre nous qui survienne, Ta passion n'a rien qui ressemble à la mienne, Et tu ne m'aimes pas de la même façon. Doris Si tu m'aimes encor, quitte un si faux soupçon; Tu douterais à tort d'une chose trop claire; L'épreuve fera foi comme j'aime à te plaire. Je meurs d'impatience, attendant l'heureux jour Qui te montre quel est envers toi mon amour; Ma mère en ma faveur brûle de même envie. Alcidon Hélas! ma volonté sous un autre asservie, Dont je ne puis encore à mon gré disposer, Fais que d'un tel bonheur je ne saurais user. Je dépends d'un vieil oncle, et s'il ne m'autorise, Je ne te fais qu'en vain le don de ma franchise; Tu sais que tout son bien ne regarde que moi, Et qu'attendant sa mort je vis dessous sa loi. Mais nous le gagnerons, et mon humeur accorte Sait comme il faut avoir les hommes de sa sorte: Un peu de temps fait tout. Doris Ne précipite rien. Je connais ce qu'au monde aujourd'hui vaut le bien. Conserve ce vieillard; pourquoi te mettre en peine, A force de m'aimer, de t'acquérir sa haine? Ce qui te plaît m'agrée; et ce retardement, Parce qu'il vient de toi, m'oblige infiniment. Alcidon De moi! C'est offenser une pure innocence. Si l'effet de mes voeux n'est pas en ma puissance, Leur obstacle me gêne autant ou plus que toi. Doris C'est prendre mal mon sens; je sais quelle est ta foi. Alcidon En veux-tu par écrit une entière assurance? Doris Elle m'assure assez de ta persévérance; Et je lui ferais tort d'en recevoir d'ailleurs Une preuve plus ample ou des garants meilleurs. Alcidon Je l'apporte demain, pour mieux faire connaître... Doris J'en crois si fortement ce que j'en vois paraître, Que c'est perdre du temps que de plus en parler. Adieu. Va désormais où tu voulais aller. Si pour te retenir j'ai trop peu de mérite, Souviens-toi pour le moins que c'est moi qui te quitte. Alcidon Ce brusque adieu m'étonne et je n'entends pas bien... Scène VI Alcidon, la Nourrice La Nourrice Je te prends au sortir d'un plaisant entretien. Alcidon Plaisant, de vérité, vu que mon artifice Lui raconte les voeux que j'envoie à Clarice; Et de tous mes soupirs, qui se portent plus loin, Elle se croit l'objet, et n'en est que témoin. La Nourrice Ainsi ton feu se joue? Alcidon Ainsi quand je soupire, Je la prends pour une autre, et lui dis mon martyre, Et sa réponse, au point que je puis souhaiter, Dans cette illusion a droit de me flatter. La Nourrice Elle t'aime? Alcidon Et de plus, un discours équivoque Lui fait aisément croire un amour réciproque. Elle se pense belle, et cette vanité L'assure imprudemment de ma captivité; Et comme si j'étais des amants ordinaires, Elle prend sur mon coeur des droits imaginaires, Cependant que le sien sent tout ce que je feins, Et vit dans les langueurs dont à faux je me plains. La Nourrice Je te réponds que non. Si tu n'y mets remède, Avant qu'il soit trois jours Florange la possède. Alcidon Et qui t'en a tant dit? La Nourrice Géron m'a tout conté; C'est lui qui sourdement a conduit ce traité. Alcidon C'est ce qu'en mots obscurs son adieu voulait dire. Elle a cru me braver, mais je n'en fais que rire; Et comme j'étais las de me contraindre tant, La coquette qu'elle est m'oblige en me quittant. Ne m'apprendras-tu point ce que fait ta maîtresse? La Nourrice Elle met ton agente au bout de sa finesse. Philiste assurément tient son esprit charmé; Je n'aurais jamais cru qu'elle l'eût tant aimé. Alcidon C'est à faire à du temps. La Nourrice Quitte cette espérance: Ils ont pris l'un de l'autre une entière assurance, Jusqu'à s'entre-donner la parole et la foi. Alcidon Que tu demeures froide en te moquant de moi! La Nourrice Il n'est rien de si vrai; ce n'est point raillerie. Alcidon C'est donc fait d'Alcidon! Nourrice, je te prie... La Nourrice Rien ne sert de prier; mon esprit épuisé Pour divertir ce coup n'est point assez rusé. Je n'en sais qu'un moyen, mais je ne l'ose dire. Alcidon Dépêche, ta longueur m'est un second martyre. La Nourrice Clarice, tous les soirs, rêvant à ses amours, Seule dans son jardin fait trois ou quatre tours. Alcidon Et qu'a cela de propre à reculer ma perte? La Nourrice Je te puis en tenir la fausse porte ouverte. Aurais-tu du courage assez pour l'enlever? Alcidon Oui, mais il faut retraite après où me sauver; Et je n'ai point d'ami si peu jaloux de gloire Que d'être partisan d'une action si noire. Si j'avais un prétexte, alors je ne dis pas Que quelqu'un abusé n'accompagnât mes pas. La Nourrice On te vole Doris, et ta feinte colère Manquerait de prétexte à quereller son frère! Fais-en sonner partout un faux ressentiment: Tu verras trop d'amis s'offrir aveuglément, Se prendre à ces dehors, et sans voir dans ton âme, Vouloir venger l'affront qu'aura reçu ta flamme. Sers-toi de leur erreur, et dupe-les si bien... Alcidon Ce prétexte est si beau que je ne crains plus rien. La Nourrice Pour ôter tout soupçon de notre intelligence, Ne faisons plus ensemble aucune conférence, Et viens quand tu pourras; je t'attends dès demain. Alcidon Adieu. Je tiens le coup, autant vaut, dans ma main. Acte III Scène première Célidan, Alcidon Célidan Ce n'est pas que j'excuse ou la soeur, ou le frère, Dont l'infidélité fait naître ta colère; Mais à ne point mentir, ton dessein à l'abord N'a gagné mon esprit qu'avec un peu d'effort. Lorsque tu m'as parlé d'enlever sa maîtresse, L'honneur a quelque temps combattu ma promesse: Ce mot d'enlèvement me faisait de l'horreur; Mes sens, embarrassés dans cette vaine erreur, N'avaient plus la raison de leur intelligence. En plaignant ton malheur, je blâmais ta vengeance, Et l'ombre d'un forfait amusant ma pitié, Retardait les effets dus à notre amitié. Pardonne un vain scrupule à mon âme inquiète; Prends mon bras pour second, mon château pour retraite. Le déloyal Philiste, en te volant ton bien, N'a que trop mérité qu'on le prive du sien: Après son action la tienne est légitime; Et l'on venge sans honte un crime par un crime. Alcidon Tu vois comme il me trompe, et me promet sa soeur, Pour en faire sous main Florange possesseur. Ah ciel! fut-il jamais un si noir artifice? Il lui fait recevoir mes offres de service; Cette belle m'accepte, et fier de son aveu, Je me vante partout du bonheur de mon feu: Cependant il me l'ôte, et par cette pratique, Plus mon amour est su, plus ma honte est publique. Célidan Après sa trahison, vois ma fidélité; Il t'enlève un objet que je t'avais quitté. Ta Doris fut toujours la reine de mon âme; J'ai toujours eu pour elle une secrète flamme, Sans jamais témoigner que j'en étais épris, Tant que tes feux ont pu te promettre ce prix: Mais je te l'ai quittée, et non pas à Florange. Quand je t'aurai vengé, contre lui je me venge, Et je lui fais savoir que jusqu'à mon trépas, Tout autre qu'Alcidon ne l'emportera pas. Alcidon Pour moi donc à ce point ta contrainte est venue! Que je te veux du mal de cette retenue! Est-ce ainsi qu'entre amis on vit à coeur ouvert? Célidan Mon feu, qui t'offensait, est demeuré couvert; Et si cette beauté malgré moi l'a fait naître, J'ai su pour ton respect l'empêcher de paraître. Alcidon Hélas! tu m'as perdu, me voulant obliger; Notre vieille amitié m'en eût fait dégager. Je souffre maintenant la honte de sa perte, Et j'aurais eu l'honneur de te l'avoir offerte, De te l'avoir cédée, et réduit mes désirs Au glorieux dessein d'avancer tes plaisirs. Faites, dieux tout-puissants, que Philiste se change! Et l'inspirant bientôt de rompre avec Florange, Donnez-moi le moyen de montrer qu'à mon tour Je sais pour un ami contraindre mon amour. Célidan Tes souhaits arrivés, nous t'en verrions dédire; Doris sur ton esprit reprendrait son empire: Nous donnons aisément ce qui n'est plus à nous. Alcidon Si j'y manquais, grands dieux! je vous conjure tous D'armer contre Alcidon vos dextres vengeresses. Célidan Un ami tel que toi m'est plus que cent maîtresses. Il n'y va pas de tant; résolvons seulement Du jour et des moyens de cet enlèvement. Alcidon Mon secret n'a besoin que de ton assistance. Je n'ai point lieu de craindre aucune résistance: La beauté dont mon traître adore les attraits Chaque soir au jardin va prendre un peu de frais; J'en ai su de lui-même ouvrir la fausse porte; Etant seule, et de nuit, le moindre effort l'emporte. Allons-y dès ce soir; le plus tôt vaut le mieux; Et surtout déguisés, dérobons à ses yeux, Et de nous, et du coup, l'entière connaissance. Célidan Si Clarice une fois est en notre puissance, Crois que c'est un bon gage à moyenner l'accord, Et rendre, en le faisant, ton parti le plus fort. Mais pour la sûreté d'une telle surprise, Aussitôt que chez moi nous pourrons l'avoir mise, Retournons sur nos pas, et soudain effaçons Ce que pourrait l'absence engendrer de soupçons. Alcidon Ton salutaire avis est la même prudence; Et déjà je prépare une froide impudence A m'informer demain, avec étonnement, De l'heure et de l'auteur de cet enlèvement. Célidan Adieu; j'y vais mettre ordre. Alcidon Estime qu'en revanche Je n'ai goutte de sang que pour toi je n'épanche. Scène II Alcidon Bons dieux! que d'innocence et de simplicité! Ou, pour la mieux nommer, que de stupidité, Dont le manque de sens se cache et se déguise Sous le front spécieux d'une sotte franchise! Que Célidan est bon! que j'aime sa candeur! Et que son peu d'adresse oblige mon ardeur! Oh! qu'il n'est pas de ceux dont l'esprit à la mode A l'humeur d'un ami jamais ne s'accommode, Et qui nous font souvent cent protestations, Et contre les effets ont mille inventions! Lui, quand il a promis, il meurt qu'il n'effectue, Et l'attente déjà de me servir le tue. J'admire cependant par quel secret ressort Sa fortune et la mienne ont cela de rapport, Que celle qu'un ami nomme ou tient sa maîtresse Est l'objet qui tous deux au fond du coeur nous blesse, Et qu'ayant comme moi caché sa passion, Nous n'avons différé que de l'intention, Puisqu'il met pour autrui son bonheur en arrière, Et pour moi... Scène III Philiste, Alcidon Philiste Je t'y prends, rêveur. Alcidon Oui, par-derrière. C'est d'ordinaire ainsi que les traîtres en font. Philiste Je te vois accablé d'un chagrin si profond, Que j'excuse aisément ta réponse un peu crue. Mais que fais-tu si triste au milieu d'une rue? Quelque penser fâcheux te servait d'entretien? Alcidon Je rêvais que le monde en l'âme ne vaut rien, Du moins pour la plupart; que le siècle où nous sommes A bien dissimuler met la vertu des hommes; Qu'à peine quatre mots se peuvent échapper Sans quelque double sens afin de nous tromper; Et que souvent de bouche un dessein se propose, Cependant que l'esprit songe à toute autre chose. Philiste Et cela t'affligeait? Laissons courir le temps, Et malgré ses abus, vivons toujours contents. Le monde est un chaos, et son désordre excède Tout ce qu'on y voudrait apporter de remède. N'ayons l'oeil, cher ami, que sur nos actions. Aussi bien, s'offenser de ses corruptions, A des gens comme nous ce n'est qu'une folie. Mais, pour te retirer de ta mélancolie, Je te veux faire part de mes contentements. Si l'on peut en amour s'assurer aux serments, Dans trois jours au plus tard, par un bonheur étrange, Clarice est à Philiste. Alcidon Et Doris, à Florange. Philiste Quelque soupçon frivole en ce point te déçoit; J'aurai perdu la vie avant que cela soit. Alcidon Voilà faire le fin de fort mauvaise grâce; Philiste, vois-tu bien, je sais ce qui se passe. Philiste Ma mère en a reçu, de vrai, quelque propos, Et voulut hier au soir m'en toucher quelques mots. Les femmes de son âge ont ce mal ordinaire De régler sur les biens une pareille affaire: Un si honteux motif leur fait tout décider, Et l'or qui les aveugle a droit de les guider; Mais comme son éclat n'éblouit point mon âme, Que je vois d'un autre oeil ton mérite et ta flamme, Je lui fis bien savoir que mon consentement Ne dépendrait jamais de son aveuglement, Et que jusqu'au tombeau, quant à cet hyménée, Je maintiendrais la foi que je t'avais donnée. Ma soeur accortement feignait de l'écouter; Non pas que son amour n'osât lui résister, Mais elle voulait bien qu'un peu de jalousie Sur quelque bruit léger piquât ta fantaisie: Ce petit aiguillon quelquefois, en passant, Réveille puissamment un amour languissant. Alcidon Fais à qui tu voudras ce conte ridicule. Soit que ta soeur l'accepte, ou qu'elle dissimule Le peu que j'y perdrai ne vaut pas m'en fâcher. Rien de mes sentiments ne saurait approcher. Comme, alors qu'au théâtre on nous fait voir Mélite, Le discours de Chloris, quand Philandre la quitte: Ce qu'elle dit de lui, je le dis de ta soeur, Et je la veux traiter avec même douceur. Pourquoi m'aigrir contre elle? En cet indigne change, Le beau choix qu'elle fait la punit et me venge; Et ce sexe imparfait, de soi-même ennemi, Ne posséda jamais la raison qu'à demi. J'aurais tort de vouloir qu'elle en eût davantage; Sa faiblesse la force à devenir volage. Je n'ai que pitié d'elle en ce manque de foi; Et mon courroux entier se réserve pour toi, Toi qui trahis ma flamme après l'avoir fait naître, Toi qui ne m'es ami qu'afin d'être plus traître, Et que tes lâchetés tirent de leur excès, Par ce damnable appas, un facile succès. Déloyal! ainsi donc de ta vaine promesse Je reçois mille affronts au lieu d'une maîtresse; Et ton perfide coeur, masqué jusqu'à ce jour, Pour assouvir ta haine alluma mon amour! Philiste Ces soupçons dissipés par des effets contraires, Nous renouerons bientôt une amitié de frères. Puisse dessus ma tête éclater à tes yeux Ce qu'a de plus mortel la colère des cieux, Si jamais ton rival a ma soeur sans ma vie A cause de son bien ma mère en meurt d'envie; Mais malgré... Alcidon Laisse là ces propos superflus: Ces protestations ne m'éblouissent plus; Et ma simplicité, lasse d'être dupée, N'admet plus de raisons qu'au bout de mon épée. Philiste Etrange impression d'une jalouse erreur, Dont ton esprit atteint ne suit que sa fureur! Eh bien! tu veux ma vie, et je te l'abandonne; Ce courroux insensé qui dans ton coeur bouillonne, Contente-le par là, pousse; mais n'attends pas Que par le tien je veuille éviter mon trépas. Trop heureux que mon sang puisse te satisfaire, Je le veux tout donner au seul bien de te plaire. Toujours à ces défis j'ai couru sans effroi; Mais je n'ai point d'épée à tirer contre toi. Alcidon Voilà bien déguiser un manque de courage. Philiste C'est presser un peu trop qu'aller jusqu'à l'outrage. On n'a point encor vu que ce manque de coeur M'ait rendu le dernier où vont les gens d'honneur. Je te veux bien ôter tout sujet de colère; Et quoi que de ma soeur ait résolu ma mère, Dût mon peu de respect irriter tous les dieux, J'affronterai Géron et Florange à ses yeux. Mais après les efforts de cette déférence Si tu gardes encor la même violence, Peut-être saurons-nous apaiser autrement Les obstinations de ton emportement. Alcidon, seul. Je crains son amitié plus que cette menace. Sans doute il va chasser Florange de ma place. Mon prétexte est perdu, s'il ne quitte ces soins. Dieux! qu'il m'obligerait de m'aimer un peu moins! Scène IV Chrysante, Doris Chrisante Je meure, mon enfant, si tu n'es admirable! Et ta dextérité me semble incomparable: Tu mérites de vivre après un si beau tour. Doris Croyez-moi qu'Alcidon n'en sait guère en amour; Vous n'eussiez pu m'entendre, et vous garder de rire. Je me tuais moi-même à tous coups de lui dire Que mon âme pour lui n'a que de la froideur, Et que je lui ressemble en ce que notre ardeur Ne s'explique à tous deux point du tout par la bouche, Enfin que je le quitte. Chrisante Il est donc une souche, S'il ne peut rien comprendre à ces naïvetés. Peut-être y mêlais-tu quelques obscurités? Doris Pas une; en mots exprès je lui rendais son change, Et n'ai couvert mon jeu qu'au regard de Florange. Chrisante De Florange? et comment en osais-tu parler? Doris Je ne me trouvais pas d'humeur à rien celer; Mais nous nous sûmes lors jeter sur l'équivoque. Chrisante Tu vaux trop. C'est ainsi qu'il faut, quand on se moque, Que le moqué toujours sorte fort satisfait; Ce n'est plus autrement qu'un plaisir imparfait, Qui souvent malgré nous se termine en querelle. Doris Je lui prépare encore une ruse nouvelle Pour la première fois qu'il m'en viendra conter. Chrisante Mais, pour en dire trop, tu pourras tout gâter. Doris N'en ayez pas de peur. Chrisante Quoi que l'on se propose, Assez souvent l'issue... Doris On vous veut quelque chose, Madame, je vous laisse. Chrisante Oui, va-t'en; il vaut mieux Que l'on ne traite point cette affaire à tes yeux. Scène V Chrysante, Géron Chrisante Je devine à peu près le sujet qui t'amène; Mais, sans mentir, mon fils me donne un peu de peine, Et s'emporte si fort en faveur d'un ami, Que je n'ai su gagner son esprit qu'à demi. Encore une remise; et que, tandis Florange Ne craigne aucunement qu'on lui donne le change; Moi-même j'ai tant fait que ma fille aujourd'hui (Le croirais-tu, Géron?) a de l'amour pour lui. Géron Florange, impatient de n'avoir pas encore L'entier et libre accès vers l'objet qu'il adore, Ne pourra consentir à ce retardement. Chrisante Le tout en ira mieux pour son contentement. Quel plaisir aura-t-il auprès de sa maîtresse, Si mon fils ne l'y voit que d'un oeil de rudesse, Si sa mauvaise humeur ne daigne lui parler *, Ou ne lui parle enfin que pour le quereller? Géron Madame, il ne faut point tant de discours frivoles. Je ne fus jamais homme à porter des paroles, Depuis que j'ai connu qu'on ne les peut tenir. Si monsieur votre fils... Chrisante Je l'aperçois venir. Géron Tant mieux. Nous allons voir s'il dédira sa mère. Chrisante Sauve-toi; ses regards ne sont que de colère. Scène VI Philiste, Chrysante, Géron, Lycas Philiste Te voilà donc ici, peste du bien public, Qui réduis les amours en un sale trafic! Va pratiquer ailleurs tes commerces infâmes. Ce n'est pas où je suis que l'on surprend des femmes. Géron Vous me prenez à tort pour quelque suborneur; Je ne sortis jamais des termes de l'honneur; Et madame elle-même a choisi cette voie. Philiste, lui donnant des coups de plat d'épée. Tiens, porte ce revers à celui qui t'envoie; Ceux-ci seront pour toi . Scène VII Chrysante, Philiste, Lycas Chrisante Mon fils, qu'avez-vous fait? Philiste J'ai mis, grâces aux dieux, ma promesse en effet. Chrisante Ainsi vous m'empêchez d'exécuter la mienne. Philiste Je ne puis empêcher que la vôtre ne tienne; Mais si jamais je trouve ici ce courratier, Je lui saurai, madame, apprendre son métier. Chrisante Il vient sous mon aveu. Philiste Votre aveu ne m'importe; C'est un fou s'il me voit sans regagner la porte: Autrement, il saura ce que pèsent mes coups. Chrisante Est-ce là le respect que j'attendais de vous? Philiste Commandez que le coeur à vos yeux je m'arrache, Pourvu que mon honneur ne souffre aucune tache: Je suis prêt d'expier avec mille tourments Ce que je mets d'obstacle à vos contentements. Chrisante Souffrez que la raison règle votre courage; Considérez, mon fils, quel heur, quel avantage, L'affaire qui se traite apporte à votre soeur. Le bien est en ce siècle une grande douceur: Etant riche, on est tout; ajoutez qu'elle-même N'aime point Alcidon, et ne croit pas qu'il l'aime. Quoi! voulez-vous forcer son inclination? Philiste Vous la forcez vous-même à cette élection: Je suis de ses amours le témoin oculaire. Chrisante Elle se contraignait seulement pour vous plaire. Philiste Elle doit donc encor se contraindre pour moi. Chrisante Et pourquoi lui prescrire une si dure loi? Philiste Puisqu'elle m'a trompé, qu'elle en porte la peine. Chrisante Voulez-vous l'attacher à l'objet de sa haine? Philiste Je veux tenir parole à mes meilleurs amis, Et qu'elle tienne aussi ce qu'elle m'a promis. Chrisante Mais elle ne vous doit aucune obéissance. Philiste Sa promesse me donne une entière puissance. Chrisante Sa promesse, sans moi, ne la peut obliger. Philiste Que deviendra ma foi, qu'elle a fait engager? Chrisante Il la faut révoquer, comme elle sa promesse. Philiste Il faudrait donc, comme elle, avoir l'âme traîtresse. Lycas, cours chez Florange, et dis-lui de ma part... Chrisante Quel violent esprit! Philiste Que s'il ne se départ D'une place chez nous par surprise occupée, Je ne le trouve point sans une bonne épée. Chrisante Attends un peu. Mon fils... Philiste, à Lycas. Marche, mais promptement. Chrysante, seule. Dieux! que cet emporté me donne de tourment! Que je te plains, ma fille! Hélas! pour ta misère Les destins ennemis t'ont fait naître ce frère; Déplorable, le ciel te veut favoriser D'une bonne fortune, et tu n'en peux user. Rejoignons toutes deux ce naturel sauvage, Et tâchons par nos pleurs d'amollir son courage. Scène VIII Clarice, dans son jardin Chers confidents de mes désirs, Beaux lieux, secrets témoins de mon inquiétude, Ce n'est plus avec des soupirs Que je viens abuser de votre solitude; Mes tourments sont passés, Mes voeux sont exaucés, La joie aux maux succède: Mon sort en ma faveur change sa dure loi, Et pour dire en un mot le bien que je possède, Mon Philiste est à moi. En vain nos inégalités M'avaient avantagée à mon désavantage. L'amour confond nos qualités, Et nous réduit tous deux sous un même esclavage. L'aveugle outrecuidé Se croirait mal guidé Par l'aveugle fortune; Et son aveuglement par miracle fait voir Que quand il nous saisit, l'autre nous importune, Et n'a plus de pouvoir. Cher Philiste, à présent tes yeux, Que j'entendais si bien sans les vouloir entendre, Et tes propos mystérieux, Par leurs rusés détours n'ont plus rien à m'apprendre. Notre libre entretien Ne dissimule rien; Et ces respects farouches N'exerçant plus sur nous de secrètes rigueurs, L'amour est maintenant le maître de nos bouches Ainsi que de nos coeurs. Qu'il fait bon avoir enduré! Que le plaisir se goûte au sortir des supplices! Et qu'après avoir tant duré, La peine qui n'est plus augmente nos délices! Qu'un si doux souvenir M'apprête à l'avenir D'amoureuses tendresses! Que mes malheurs finis auront de volupté! Et que j'estimerai chèrement ces caresses Qui m'auront tant coûté! Mon heur me semble sans pareil; Depuis qu'en liberté notre amour m'en assure, Je ne crois pas que le soleil... Scène IX Célidan, Alcidon, Clarice, la Nourrice Célidan dit ces mots derrière le théâtre. Cocher, attends-nous là. Clarice D'où provient ce murmure? Alcidon Il est temps d'avancer; baissons le tapabord, Moins nous ferons de bruit, moins il faudra d'effort. Clarice Aux voleurs! au secours! La Nourrice Quoi! des voleurs, madame? Clarice Oui, des voleurs, nourrice. La nourrice embrasse les genoux de Clarice et l'empêche de fuir. Ah! de frayeur je pâme. Clarice Laisse-moi, misérable! Célidan Allons, il faut marcher, Madame; vous viendrez. Clarice (Célidan lui met la main sur la bouche.) Aux vo... Celidan (Il dit ces mots derrière le théâtre.) Touche, cocher. Scène X La Nourrice, Doraste, Polymas, Listor La Nourrice, seule. Sortons de pâmoison, reprenons la parole; II nous faut à grands cris jouer un autre rôle. Ou je n'y connais rien, ou j'ai bien pris mon temps: Ils n'en seront pas tous également contents; Et Philiste demain, cette nouvelle sue, Sera de belle humeur, ou je suis fort déçue. Mais par où vont nos gens? Voyons, qu'en sûreté Je fasse aller après par un autre côté. A présent il est temps que ma voix s'évertue. Aux armes! aux voleurs! on m'égorge, on me tue, On enlève Madame! Amis, secourez-nous! A la force! aux brigands! au meurtre! Accourez tous, Doraste, Polymas, Listor! Polymas Qu'as-tu, nourrice? La Nourrice Des voleurs... Polymas Qu'ont-ils fait? La Nourrice Ils ont ravi Clarice. Polymas Comment? ravi Clarice? La Nourrice Oui. Suivez promptement. Bons dieux! que j'ai reçu de coups en un moment! Doraste Suivons-les: mais dis-nous la route qu'ils ont prise. La Nourrice Ils vont tout droit par là. Le ciel vous favorise! (Elle est seule.) Oh, qu'ils en vont abattre! ils sont morts, c'en est fait; Et leur sang, autant vaut, a lavé leur forfait. Pourvu que le bonheur à leurs souhaits réponde, Ils les rencontreront s'ils font le tour du monde. Quant à nous cependant subornons quelques pleurs Qui servent de témoins à nos fausses douleurs. Acte IV Scène première Philiste, Lycas Philiste Des voleurs cette nuit ont enlevé Clarice! Quelle preuve en as-tu? quel témoin? quel indice? Ton rapport n'est fondé que sur quelque faux bruit. Lycas Je n'en suis par les yeux, hélas! que trop instruit; Les cris de sa nourrice en sa maison déserte M'ont trop suffisamment assuré de sa perte; Seule en ce grand logis, elle court haut et bas, Elle renverse tout ce qui s'offre à ses pas, Et sur ceux qu'elle voit frappe sans reconnaître; A peine devant elle oserait-on paraître: De furie elle écume, et fait sans cesse un bruit Que le désespoir forme, et que la rage suit; Et parmi ses transports, son hurlement farouche Ne laisse distinguer que Clarice en sa bouche. Philiste Ne t'a-t-elle rien dit? Lycas Soudain qu'elle m'a vu, Ces mots ont éclaté d'un transport imprévu: " Va lui dire qu'il perd sa maîtresse et la nôtre "; Et puis incontinent, me prenant pour un autre, Elle m'allait traiter en auteur du forfait; Mais ma fuite a rendu sa fureur sans effet. Philiste Elle nomme du moins celui qu'elle en soupçonne? Lycas Ses confuses clameurs n'en accusent personne, Et même les voisins n'en savent que juger. Philiste Tu m'apprends seulement ce qui peut m'affliger, Traître, sans que je sache où, pour mon allégeance, Adresser ma poursuite et porter ma vengeance. (Seul.) Tu fais bien d'échapper; dessus toi ma douleur, Faute d'un autre objet, eût vengé ce malheur: Malheur d'autant plus grand que sa source ignorée Ne laisse aucun espoir à mon âme éplorée, Ne laisse à ma douleur, qui va finir mes jours, Qu'une plainte inutile au lieu d'un prompt secours: Faible soulagement en un coup si funeste; Mais il s'en faut servir, puisque seul il nous reste. Plains, Philiste, plains-toi, mais avec des accents Plus remplis de fureur qu'ils ne sont impuissants; Fais qu'à force de cris poussés jusqu'en la nue, Ton mal soit plus connu que sa cause inconnue; Fais que chacun le sache, et que par tes clameurs Clarice, où qu'elle soit, apprenne que tu meurs. Clarice, unique objet qui me tiens en servage, Reçois de mon ardeur ce dernier témoignage: Vois comme en te perdant je vais perdre le jour, Et par mon désespoir juge de mon amour. Hélas! pour en juger, peut-être est-ce ta feinte Qui me porte à dessein cette cruelle atteinte, Et ton amour, qui doute encor de mes serments, Cherche à s'en assurer par mes ressentiments. Soupçonneuse beauté, contente ton envie, Et prends cette assurance aux dépens de ma vie. Si ton feu dure encor, par mes derniers soupirs Reçois ensemble et perds l'effet de tes désirs; Alors ta flamme en vain pour Philiste allumée, Tu lui voudras du mal de t'avoir trop aimée; Et sûre d'une foi que tu crains d'accepter, Tu pleureras en vain le bonheur d'en douter. Que ce penser flatteur me dérobe à moi-même! Quel charme à mon trépas de penser qu'elle m'aime! Et dans mon désespoir qu'il m'est doux d'espérer, Que ma mort, à son tour, la fera soupirer! Simple, qu'espères-tu? Sa perte volontaire Ne veut que te punir d'un amour téméraire; Ton déplaisir lui plaît, et tous autres tourments Lui sembleraient pour toi de légers châtiments. Elle en rit maintenant, cette belle inhumaine; Elle pâme de joie au récit de ta peine, Et choisit pour objet de son affection Un amant plus sortable à sa condition. Pauvre désespéré, que ta raison s'égare! Et que tu traites mal une amitié si rare! Après tant de serments de n'aimer rien que toi, Tu la veux faire heureuse aux dépens de sa foi; Tu veux seul avoir part à la douleur commune; Tu veux seul te charger de toute l'infortune, Comme si tu pouvais en croissant tes malheurs Diminuer les siens, et l'ôter aux voleurs. N'en doute plus, Philiste, un ravisseur infâme A mis en son pouvoir la reine de ton âme, Et peut-être déjà ce corsaire effronté Triomphe insolemment de sa fidélité. Qu'à ce triste penser ma vigueur diminue! Scène II Philiste, Doraste, Polymas, Listor Philiste Qu'est-elle devenue? Mais voici de ses gens. Amis, le savez-vous? N'avez-vous rien trouvé Qui nous puisse éclaircir du malheur arrivé? Doraste Nous avons fait, monsieur, une vaine poursuite. Philiste Du moins vous avez vu des marques de leur fuite. Doraste Si nous avions pu voir les traces de leurs pas, Des brigands ou de nous vous sauriez le trépas; Mais, hélas! quelque soin et quelque diligence... Philiste Ce sont là des effets de votre intelligence, Traîtres; ces feints hélas ne sauraient m'abuser. Polymas Vous n'avez point, monsieur, de quoi nous accuser. Philiste Perfides, vous prêtez épaule à leur retraite, Et c'est ce qui vous fait me la tenir secrète. Mais voici... Vous fuyez! vous avez beau courir, Il faut me ramener ma maîtresse, ou mourir. Doraste rentrant avec ses compagnons, cependant que Philiste les cherche derrière le théâtre. Cédons à sa fureur, évitons-en l'orage. Polymas, Ne nous présentons plus aux transports de sa rage; Mais plutôt derechef allons si bien chercher, Qu'il n'ait plus au retour sujet de se fâcher. Listor, voyant revenir Philiste, et s'enfuyant avec ses compagnons. Le voilà. Philiste, l'épée à la main, et seul. Qui les ôte à ma juste colère? Venez de vos forfaits recevoir le salaire, Infâmes scélérats, venez, qu'espérez-vous? Votre fuite ne peut vous sauver de mes coups. Scène III Alcidon, Célidan, Philiste Alcidon met l'épée à la main. Philiste, à la bonne heure, un miracle visible T'a rendu maintenant à l'honneur plus sensible, Puisqu'ainsi tu m'attends les armes à la main. J'admire avec plaisir ce changement soudain, Et vais... Célidan Ne pense pas ainsi... Alcidon Laisse-nous faire; C'est en homme de coeur qu'il me va satisfaire. Crains-tu d'être témoin d'une bonne action? Philiste Dieux! ce comble manquait à mon affliction. Que j'éprouve en mon sort une rigueur cruelle! Ma maîtresse perdue, un ami me querelle. Alcidon Ta maîtresse perdue! Philiste Hélas! hier, des voleurs... Alcidon Je n'en veux rien savoir, va le conter ailleurs; Je ne prends point de part aux intérêts d'un traître; Et puisqu'il est ainsi, le ciel fait bien connaître Que son juste courroux a soin de me venger. Philiste Quel plaisir, Alcidon, prends-tu de m'outrager? Mon amitié se lasse, et ma fureur m'emporte; Mon âme pour sortir ne cherche qu'une porte. Ne me presse donc plus dans un tel désespoir: J'ai déjà fait pour toi par-delà mon devoir. Te peux-tu plaindre encor de ta place usurpée? J'ai renvoyé Géron à coups de plat d'épée; J'ai menacé Florange, et rompu les accords Qui t'avaient su causer ces violents transports. Alcidon Entre des cavaliers une offense reçue Ne se contente point d'une si lâche issue; Va m'attendre... Célidan, à Alcidon. Arrêtez, je ne permettrai pas Qu'un si funeste mot termine vos débats. Philiste Faire ici du fendant tandis qu'on nous sépare, C'est montrer un esprit lâche autant que barbare. Adieu, mauvais, adieu: nous nous pourrons trouver; Et si le coeur t'en dit, au lieu de tant braver, J'apprendrai seul à seul, dans peu, de tes nouvelles. Mon honneur souffrirait des taches éternelles A craindre encor de perdre une telle amitié. Scène IV Célidan, Alcidon Célidan Mon coeur à ses douleurs s'attendrit de pitié; Il montre une franchise ici trop naturelle, Pour ne te pas ôter tout sujet de querelle. L'affaire se traitait sans doute à son desçu, Et quelque faux soupçon en ce point t'a déçu. Va retrouver Doris, et rendons-lui Clarice. Alcidon Tu te laisses donc prendre à ce lourd artifice, A ce piège, qu'il dresse afin de me duper? Célidan Romprait-il ces accords à dessein de tromper? Que vois-tu là qui sente une supercherie? Alcidon Je n'y vois qu'un effet de sa poltronnerie, Qu'un lâche désaveu de cette trahison, De peur d'être obligé de m'en faire raison. Je l'en pressai dès hier; mais son peu de courage Aima mieux pratiquer ce rusé témoignage, Par où, m'éblouissant, il pût un de ces jours Renouer sourdement ces muettes amours. Il en donne en secret des avis à Florange: Tu ne le connais pas; c'est un esprit étrange. Célidan Quelque étrange qu'il soit, si tu prends bien ton temps, Malgré lui tes désirs se trouveront contents. Ses offres acceptés, que rien ne se diffère; Après un prompt hymen, tu le mets à pis faire. Alcidon Cet ordre est infaillible à procurer mon bien; Mais ton contentement m'est plus cher que le mien. Longtemps à mon sujet tes passions contraintes Ont souffert et caché leurs plus vives atteintes; Il me faut à mon tour en faire autant pour toi: Hier devant tous les dieux je t'en donnai ma foi, Et pour la maintenir tout me sera possible. Célidan Ta perte en mon bonheur me serait trop sensible; Et je m'en haïrais, si j'avais consenti Que mon hymen laissât Alcidon sans parti. Alcidon Eh bien, pour t'arracher ce scrupule de l'âme (Quoique je n'eus jamais pour elle aucune flamme), J'épouserai Clarice. Ainsi, puisque mon sort Veut qu'à mes amitiés je fasse un tel effort, Que d'un de mes amis j'épouse la maîtresse, C'est là que par devoir il faut que je m'adresse. Philiste est un parjure, et moi ton obligé: Il m'a fait un affront, et tu m'en as vengé. Balancer un tel choix avec inquiétude, Ce serait me noircir de trop d'ingratitude. Célidan Mais te priver pour moi de ce que tu chéris! Alcidon C'est faire mon devoir, te quittant ma Doris, Et me venger d'un traître, épousant sa Clarice. Mes discours ni mon coeur n'ont aucun artifice. Je vais, pour confirmer tout ce que je t'ai dit, Employer vers Doris mon reste de crédit: Si je la puis gagner, je te réponds du frère, Trop heureux à ce prix d'apaiser ma colère! Célidan C'est ainsi que tu veux m'obliger doublement. Vois ce que je pourrai pour ton contentement. Alcidon L'affaire, à mon avis, deviendrait plus aisée, Si Clarice apprenait une mort supposée... Célidan De qui? de son amant? Va, tiens pour assuré Qu'elle croira dans peu ce perfide expiré. Alcidon Quand elle en aura su la nouvelle funeste, Nous aurons moins de peine à la résoudre au reste. On a beau nous aimer, des pleurs sont tôt séchés Et les morts soudain mis au rang des vieux péchés. Scène V Célidan Il me cède à mon gré Doris de bon courage; Et ce nouveau dessein d'un autre mariage, Pour être fait sur l'heure, et tout nonchalamment, Est conduit, ce me semble, assez accortement. Qu'il en sait de moyens! qu'il a ses raisons prêtes! Et qu'il trouve à l'instant de prétextes honnêtes Pour ne point rapprocher de son premier amour! Plus j'y porte la vue, et moins j y vois de jour. M'aurait-il bien caché le fond de sa pensée? Oui, sans doute, Clarice a son âme blessée; Il se venge en parole, et s'oblige en effet. On ne le voit que trop, rien ne le satisfait: Quand on lui rend Doris, il s'aigrit davantage. Je jouerais, à ce conte, un joli personnage! Il s'en faut éclaircir. Alcidon ruse en vain, Tandis que le succès est encore en ma main: Si mon soupçon est vrai, je lui ferai connaître Que je ne suis pas homme à seconder un traître. Ce n'est point avec moi qu'il faut faire le fin, Et qui me veut duper en doit craindre la fin. Il ne voulait que moi pour lui servir d'escorte, Et si je ne me trompe, il n'ouvrit point la porte; Nous étions attendus, on secondait nos coups; La nourrice parut en même temps que nous, Et se pâma soudain avec tant de justesse, Que cette pâmoison nous livra sa maîtresse. Qui lui pourrait un peu tirer les vers du nez, Que nous verrions demain des gens bien étonnés! Scène VI Célidan, la Nourrice La Nourrice Ah! Célidan j'entends des soupirs. La Nourrice Destins! Célidan C'est la nourrice; Qu'elle vient à propos! La Nourrice Ou rendez-moi Clarice... Célidan Il la faut aborder. La Nourrice Ou me donnez la mort. Célidan Qu'est-ce? qu'as-tu, nourrice, à t'affliger si fort? Quel funeste accident? quelle perte arrivée? La Nourrice Perfide! c'est donc toi qui me l'as enlevée? En quel lieu la tiens-tu? dis-moi, qu'en as-tu fait? Célidan Ta douleur sans raison m'impute ce forfait; Car enfin je t'entends, tu cherches ta maîtresse? La Nourrice Oui, je te la demande, âme double et traîtresse. Célidan Je n'ai point eu de part en cet enlèvement; Mais je t'en dirai bien l'heureux événement. Il ne faut plus avoir un visage si triste, Elle est en bonne main. La Nourrice De qui? Célidan De son Philiste. La Nourrice Le coeur me le disait, que ce rusé flatteur Devait être du coup le véritable auteur. Célidan Je ne dis pas cela, nourrice; du contraire, Sa rencontre à Clarice était fort nécessaire. La Nourrice Quoi! l'a-t-il délivrée? Célidan Oui. La Nourrice Bons dieux! Célidan Sa valeur Ote ensemble la vie, et Clarice au voleur. La Nourrice Vous ne parlez que d'un. Célidan L'autre ayant pris la fuite, Philiste a négligé d'en faire la poursuite. La Nourrice Leur carrosse roulant, comme est-il avenu... Célidan Tu m'en veux informer en vain par le menu. Peut-être un mauvais pas, une branche, une pierre, Fit verser leur carrosse, et les jeta par terre; Et Philiste eut tant d'heur que de les rencontrer Comme eux et ta maîtresse étaient prêts d'y rentrer. La Nourrice Cette heureuse nouvelle a mon âme ravie. Mais le nom de celui qu'il a privé de vie? Célidan C'est... je l'aurais nommé mille fois en un jour: Que ma mémoire ici me fait un mauvais tour! C'est un des bons amis que Philiste eût au monde. Rêve un peu comme moi, nourrice, et me seconde. La Nourrice Donnez-m'en quelque adresse. Célidan Il se termine en don. C'est... j'y suis; peu s'en faut; attends, c'est... La Nourrice Alcidon? Célidan T'y voilà justement. La Nourrice Est-ce lui? Quel dommage Qu'un brave gentilhomme en la fleur de son âge... Toutefois il n'a rien qu'il n'ait bien mérité, Et grâces aux bons dieux, son dessein avorté... Mais du moins, en mourant, il nomma son complice? Célidan C'est là le pis pour toi. La Nourrice Pour moi! Célidan Pour toi, nourrice. La Nourrice Ah! le traître! Célidan Sans doute il te voulait du mal. La Nourrice Et m'en pourrait-il faire? Célidan Oui, son rapport fatal... La Nourrice Ne peut rien contenir que je ne le dénie. Célidan En effet, ce rapport n'est qu'une calomnie. Ecoute cependant: il a dit qu'à ton su Ce malheureux dessein avait été conçu; Et que pour empêcher la fuite de Clarice, Ta feinte pâmoison lui fit un bon office; Qu'il trouva le jardin par ton moyen ouvert. La Nourrice De quels damnables tours cet imposteur se sert! Non, monsieur; à présent il faut que je le die! Le ciel ne vit jamais de telle perfidie. Ce traître aimait Clarice, et brûlant de ce feu, Il n'amusait Doris que pour couvrir son jeu; Depuis près de six mois il a tâché sans cesse D'acheter ma faveur auprès de ma maîtresse; Il n'a rien épargné qui fût en son pouvoir; Mais me voyant toujours ferme dans le devoir, Et que pour moi ses dons n'avaient aucune amorce, Enfin il a voulu recourir à la force. Vous savez le surplus, vous voyez son effort A se venger de moi pour le moins en sa mort: Piqué de mes refus, il me fait criminelle, Et mon crime ne vient que d'être trop fidèle. Mais, monsieur, le croit-on? Célidan N'en doute aucunement. Le bruit est qu'on t'apprête un rude châtiment. La Nourrice Las! que me dites-vous? Célidan Ta maîtresse en colère Jure que tes forfaits recevront leur salaire; Surtout elle s'aigrit contre ta pâmoison. Si tu veux éviter une infâme prison, N'attends pas son retour. La Nourrice Où me vois-je réduite, Si mon salut dépend d'une soudaine fuite! Et mon esprit confus ne sait où l'adresser. Célidan J'ai pitié des malheurs qui te viennent presser: Nourrice, fais chez moi, si tu veux, ta retraite; Autant qu'en lieu du monde elle y sera secrète. La Nourrice Oserais-je espérer que la compassion... Célidan Je prends ton innocence en ma protection. Va, ne perds point de temps: être ici davantage Ne pourrait à la fin tourner qu'à ton dommage. Je te suivrai de l'oeil, et ne dis encor rien Comme après je saurai m'employer pour ton bien: Durant l'éloignement ta paix se pourra faire. La Nourrice Vous me serez, monsieur, comme un dieu tutélaire. Célidan Trêve, pour le présent, de ces remerciements; Va, tu n'as pas loisir de tant de compliments. Scène VII Célidan Voilà mon homme pris, et ma vieille attrapée. Vraiment un mauvais conte aisément l'a dupée: Je la croyais plus fine, et n'eusse pas pensé Qu'un discours sur-le-champ par hasard commencé, Dont la suite non plus n'allait qu'à l'aventure, Pût donner à son âme une telle torture, La jeter en désordre, et brouiller ses ressorts; Mais la raison le veut, c'est l'effet des remords. Le cuisant souvenir d'une action méchante Soudain au moindre mot nous donne l'épouvante. Mettons-la cependant en lieu de sûreté, D'où nous ne craignions rien de sa subtilité; Après, nous ferons voir qu'il me faut d'une affaire Ou du tout ne rien dire, ou du tout ne rien taire, Et que depuis qu'on joue à surprendre un ami, Un trompeur en moi trouve un trompeur et demi. Scène VIII Alcidon, Doris Doris C'est donc pour un ami que tu veux que mon âme Allume à ta prière une nouvelle flamme? Alcidon Oui, de tout mon pouvoir je t'en viens conjurer. Doris A ce coup, Alcidon, voilà te déclarer. Ce compliment, fort beau pour des âmes glacées, M'est un aveu bien clair de tes feintes passées. Alcidon Ne parle point de feinte; il n'appartient qu'à toi D'être dissimulée, et de manquer de foi; L'effet l'a trop montré. Doris L'effet a dû t'apprendre, Quand on feint avec moi, que je sais bien le rendre. Mais je reviens à toi. Tu fais donc tant de bruit Afin qu'après un autre en recueille le fruit; Et c'est à ce dessein que ta fausse colère Abuse insolemment de l'esprit de mon frère? Alcidon Ce qu'il a pris de part en mes ressentiments Apporte seul du trouble à tes contentements; Et pour moi, qui vois trop ta haine par ce change Qui t'a fait sans raison me préférer Florange, Je n'ose plus t'offrir un service odieux. Doris Tu ne fais pas tant mal. Mais pour faire encor mieux, Puisque tu connais ma véritable haine, De moi, ni de mon choix ne te mets point en peine. C'est trop manquer de sens: je te prie, est-ce à toi, A l'objet de ma haine, à disposer de moi? Alcidon Non; mais puisque je vois à mon peu de mérite De ta possession l'espérance interdite, Je sentirais mon mal puissamment soulagé, Si du moins un ami m'en était obligé. Ce cavalier, au reste, a tous les avantages Que l'on peut remarquer aux plus braves courages, Beau de corps et d'esprit, riche, adroit, valeureux, Et surtout de Doris à l'extrême amoureux. Doris Toutes ces qualités n'ont rien qui me déplaise; Mais il en a de plus une autre fort mauvaise, C'est qu'il est ton ami; cette seule raison Me le ferait haïr, si j'en savais le nom. Alcidon Donc, pour le bien servir, il faut ici le taire? Doris Et de plus lui donner cet avis salutaire, Que s'il est vrai qu'il m'aime et qu'il veuille être aimé, Quand il m'entretiendra, tu ne sois point nommé; Qu'il n'espère autrement de réponse que triste. J'ai dépit que le sang me lie avec Philiste, Et qu'ainsi malgré moi j'aime un de tes amis. Alcidon Tu seras quelque jour d'un esprit plus remis. Adieu. Quoi qu'il en soit, souviens-toi, dédaigneuse, Que tu hais Alcidon qui te veut rendre heureuse. Doris Va, je ne veux point d'heur qui parte de ta main. Scène IX Doris Qu'aux filles comme moi le sort est inhumain! Que leur condition se trouve déplorable! Une mère aveuglée, un frère inexorable, Chacun de son côté, prennent sur mon devoir Et sur mes volontés un absolu pouvoir. Chacun me veut forcer à suivre son caprice: L'un a ses amitiés, l'autre a son avarice. Ma mère veut Florange, et mon frère Alcidon. Dans leurs divisions mon coeur à l'abandon N'attend que leur accord pour souffrir et pour feindre. Je n'ose qu'espérer, et je ne sais que craindre, Ou plutôt je crains tout et je n'espère rien. Je n'ose fuir mon mal, ni rechercher mon bien. Dure sujétion! étrange tyrannie! Toute liberté donc à mon choix se dénie! On ne laisse à mes yeux rien à dire à mon coeur, Et par force un amant n'a de moi que rigueur. Cependant il y va du reste de ma vie, Et je n'ose écouter tant soit peu mon envie. Il faut que mes désirs, toujours indifférents, Aillent sans résistance au gré de mes parents, Qui m'apprêtent peut-être un brutal, un sauvage: Et puis cela s'appelle une fille bien sage! Ciel, qui vois ma misère et qui fais les heureux, Prends pitié d'un devoir qui m'est si rigoureux! Acte V Scène première Célidan, Clarice Célidan N'espérez pas, madame, avec cet artifice, Apprendre du forfait l'auteur ni le complice: Je chéris l'un et l'autre, et crois qu'il m'est permis De conserver l'honneur de mes plus chers amis. L'un, aveuglé d'amour, ne jugea point de blâme A ravir la beauté qui lui ravissait l'âme; Et l'autre l'assista par importunité: C'est ce que vous saurez de leur témérité. Clarice Puisque vous le voulez, monsieur, je suis contente De voir qu'un bon succès a trompé leur attente; Et me résolvant même à perdre à l'avenir, De toute ma douleur l'odieux souvenir, J'estime que la perte en sera plus aisée, Si j'ignore les noms de ceux qui l'ont causée. C'est assez que je sais qu'à votre heureux secours Je dois tout le bonheur du reste de mes jours. Philiste autant que moi vous en est redevable; S'il a su mon malheur, il est inconsolable; Et dans son désespoir sans doute qu'aujourd'hui Vous lui rendez la vie en me rendant à lui. Disposez du pouvoir et de l'un et de l'autre; Ce que vous y verrez, tenez-le comme au vôtre; Et souffrez cependant qu'on le puisse avertir Que nos maux en plaisirs se doivent convertir. La douleur trop longtemps règne sur son courage. Célidan C'est à moi qu'appartient l'honneur de ce message; Mon secours sans cela, comme de nul effet, Ne vous aurait rendu qu'un service imparfait. Clarice Après avoir rompu les fers d'une captive, C'est tout de nouveau prendre une peine excessive, Et l'obligation que j'en vais vous avoir Met la revanche hors de mon peu de pouvoir. Ainsi dorénavant, quelque espoir qui me flatte, Il faudra malgré moi que j'en demeure ingrate. Célidan En quoi que mon service oblige votre amour, Vos seuls remerciements me mettent à retour. Scène II Célidan Qu'Alcidon maintenant soit de feu pour Clarice, Qu'il ait de son parti sa traîtresse nourrice, Que d'un ami trop simple il fasse un ravisseur, Qu'il querelle Philiste, et néglige sa soeur, Enfin qu'il aime, dupe, enlève, feigne, abuse, Je trouve mieux que lui mon compte dans sa ruse: Son artifice m'aide, et succède si bien, Qu'il me donne Doris, et ne lui laisse rien. Il semble n'enlever qu'à dessein que je rende, Et que Philiste après une faveur si grande N'ose me refuser celle dont ses transports Et ses faux mouvements font rompre les accords. Ne m'offre plus Doris, elle m'est toute acquise; Je ne la veux devoir, traître, qu'à ma franchise; Il suffit que ta ruse ait dégagé sa foi: Cesse tes compliments, je l'aurai bien sans toi. Mais pour voir ces effets allons trouver le frère: Notre heur s'accorde mal avecque sa misère, Et ne peut s'avancer qu'en lui disant le sien. Scène III Alcidon, Célidan Célidan Ah! je cherchais une heure avec toi d'entretien; Ta rencontre jamais ne fut plus opportune. Alcidon En quel point as-tu mis l'état de ma fortune? Célidan Tout va le mieux du monde. Il ne se pouvait pas Avec plus de succès supposer un trépas; Clarice au désespoir croit Philiste sans vie. Alcidon Et l'auteur de ce coup? Célidan Celui qui l'a ravie, Un amant inconnu dont je lui fais parler. Alcidon Elle a donc bien jeté des injures en l'air? Célidan Cela s'en va sans dire. Alcidon Ainsi rien ne l'apaise? Célidan Si je te disais tout, tu mourrais de trop d'aise. Alcidon Je n'en veux point qui porte une si dure loi. Célidan Dans ce grand désespoir elle parle de toi. Alcidon Elle parle de moi! Célidan "J'ai perdu ce que j'aime, Dit-elle; mais du moins si cet autre lui-même, Son fidèle Alcidon, m'en consolait ici!" Alcidon Tout de bon? Célidan Son esprit en paraît adouci. Alcidon Je ne me pensais pas si fort dans sa mémoire. Mais non, cela n'est point, tu m'en donnes à croire. Célidan Tu peux, dans ce jour même, en voir la vérité. Alcidon J'accepte le parti par curiosité. Dérobons-nous ce soir pour lui rendre visite. Célidan Tu verras à quel point elle met ton mérite. Alcidon Si l'occasion s'offre, on peut la disposer, Mais comme sans dessein... Célidan J'entends, à t'épouser. Alcidon Nous pourrons feindre alors que par ma diligence Le concierge, rendu de mon intelligence, Me donne un accès libre aux lieux de sa prison; Que déjà quelque argent m'en a fait la raison, Et que, s'il en faut croire une juste espérance, Les pistoles dans peu feront sa délivrance, Pourvu qu'un prompt hymen succède à mes désirs. Célidan Que cette invention t'assure de plaisirs! Une subtilité si dextrement tissue Ne peut jamais avoir qu'une admirable issue. Alcidon Mais l'exécution ne s'en doit pas surseoir. Célidan Ne diffère donc point. Je t'attends vers le soir; N'y manque pas. Adieu. J'ai quelque affaire en ville. Alcidon, seul. O l'excellent ami! qu'il a l'esprit docile! Pouvais-je faire un choix plus commode pour moi? Je trompe tout le monde avec sa bonne foi; Et quant à sa Doris, si sa poursuite est vaine, C'est de quoi maintenant je ne suis guère en peine; Puisque j'aurai mon compte, il m'importe fort peu Si la coquette agrée ou néglige son feu. Mais je ne songe pas que ma joie imprudente Laisse en perplexité ma chère confidente; Avant que de partir, il faudra sur le tard De nos heureux succès lui faire quelque part. Scène IV Chrysante, Philiste, Doris Chrisante Je ne le puis celer, bien que j'y compatisse: Je trouve en ton malheur quelque peu de justice: Le ciel venge ta soeur; ton fol emportement A rompu sa fortune, et chassé son amant, Et tu vois aussitôt la tienne renversée, Ta maîtresse par force en d'autres mains passée. Cependant Alcidon, que tu crois rappeler, Toujours de plus en plus s'obstine à quereller. Philiste Madame, c'est à vous que nous devons nous prendre De tous les déplaisirs qu'il nous en faut attendre. D'un si honteux affront le cuisant souvenir Eteint toute autre ardeur que celle de punir. Ainsi mon mauvais sort m'a bien ôté Clarice; Mais du reste accusez votre seule avarice. Madame, nous perdons par votre aveuglement Votre fils, un ami; votre fille, un amant. Doris Otez ce nom d'amant: le fard de son langage Ne m'empêcha jamais de voir dans son courage; Et nous étions tous deux semblables en ce point, Que nous feignions d'aimer ce que nous n'aimions point. Philiste Ce que vous n'aimiez point! Jeune dissimulée, Fallait-il donc souffrir d'en être cajolée? Doris Il le fallait souffrir, ou vous désobliger. Philiste Dites qu'il vous fallait un esprit moins léger. Chrisante Célidan vient d'entrer: fais un peu de silence, Et du moins à ses yeux cache ta violence. Scène V Philiste, Chrysante, Célidan, Doris Philiste, à Célidan. Eh bien! que dit, que fait, notre amant irrité? Persiste-t-il encor dans sa brutalité? Célidan Quitte pour aujourd'hui le soin de tes querelles: J'ai bien à te conter de meilleures nouvelles. Les ravisseurs n'ont plus Clarice en leur pouvoir. Philiste Ami, que me dis-tu? Célidan Ce que je viens de voir. Philiste Et de grâce, où voit-on le sujet que j'adore? Dis-moi le lieu. Célidan Le lieu ne se dit pas encore. Celui qui te la rend te veut faire une loi... Philiste Après cette faveur, qu'il dispose de moi; Mon possible est à lui. Célidan Donc, sous cette promesse, Tu peux dans son logis aller voir ta maîtresse: Ambassadeur exprès... Scène VI Chrysante, Célidan, Doris Chrisante Son feu précipité Lui fait faire envers vous une incivilité; Vous la pardonnerez à cette ardeur trop forte Qui sans vous dire adieu, vers son objet l'emporte. Célidan C'est comme doit agir un véritable amour. Un feu moindre eût souffert quelque plus long séjour; Et nous voyons assez par cette expérience Que le sien est égal à son impatience. Mais puisqu'ainsi le ciel rejoint ces deux amants, Et que tout se dispose à vos contentements, Pour m'avancer aux miens, oserais-je, madame Offrir à tant d'appas un coeur qui n'est que flamme, Un coeur sur qui ses yeux de tout temps absolus Ont imprimé des traits qui ne s'effacent plus? J'ai cru par le passé qu'une ardeur mutuelle Unissait les esprits et d'Alcidon et d'elle, Et qu'en ce cavalier son désir arrêté Prendrait tous autres voeux pour importunité. Cette seule raison m'obligeant à me taire, Je trahissais mon feu de peur de lui déplaire; Mais aujourd'hui qu'un autre en sa place reçu Me fait voir clairement combien j'étais déçu, Je ne condamne plus mon amour au silence, Et viens faire éclater toute sa violence. Souffrez que mes désirs, si longtemps retenus, Rendent à sa beauté des voeux qui lui sont dus; Et du moins, par pitié d'un si cruel martyre, Permettez quelque espoir à ce coeur qui soupire. Chrisante Votre amour pour Doris est un si grand bonheur Que je voudrais sur l'heure en accepter l'honneur; Mais vous voyez le point où me réduit Philiste, Et comme son caprice à mes souhaits résiste. Trop chaud ami qu'il est, il s'emporte à tous coups Pour un fourbe insolent qui se moque de nous. Honteuse qu'il me force à manquer de promesse, Je n'ose vous donner une réponse expresse, Tant je crains de sa part un désordre nouveau. Célidan Vous me tuez, madame, et cachez le couteau: Sous ce détour discret un refus se colore. Chrisante Non, monsieur, croyez-moi, votre offre nous honore. Aussi dans le refus j'aurais peu de raison: Je connais votre bien, je sais votre maison. Votre père jadis (hélas! que cette histoire Encor sur mes vieux ans m'est douce en la mémoire!), Votre feu père, dis-je, eut de l'amour pour moi; J'étais son cher objet; et maintenant je voi Que comme par un droit successif de famille, L'amour qu'il eut pour moi, vous l'avez pour ma fille. S'il m'aimait, je l'aimais; et les seules rigueurs De ses cruels parents divisèrent nos coeurs: On l'éloigna de moi par ce maudit usage Qui n'a d'égard qu'aux biens pour faire un mariage; Et son père jamais ne souffrit son retour Que ma foi n'eût ailleurs engagé mon amour: En vain à cet hymen j'opposai ma constance; La volonté des miens vainquit ma résistance. Mais je reviens à vous, en qui je vois portraits De ses perfections les plus aimables traits. Afin de vous ôter désormais toute crainte Que dessous mes discours se cache aucune feinte, Allons trouver Philiste, et vous verrez alors Comme en votre faveur je ferai mes efforts. Célidan Si de ce cher objet j'avais même assurance, Rien ne pourrait jamais troubler mon espérance. Doris Je ne sais qu'obéir, et n'ai point de vouloir. Célidan Employer contre vous un absolu pouvoir! Ma flamme d'y penser se tiendrait criminelle. Chrisante Je connais bien ma fille, et je vous réponds d'elle. Dépêchons seulement d'aller vers ces amants. Célidan Allons: mon heur dépend de vos commandements. Scène VII Philiste, Clarice Philiste Ma douleur, qui s'obstine à combattre ma joie, Pousse encor des soupirs, bien que je vous revoie; Et l'excès des plaisirs qui me viennent charmer Mêle dans ces douceurs je ne sais quoi d'amer: Mon âme en est ensemble et ravie et confuse. D'un peu de lâcheté votre retour m'accuse, Et votre liberté me reproche aujourd'hui Que mon amour la doit à la pitié d'autrui. Elle me comble d'aise et m'accable de honte; Celui qui vous la rend, en m'obligeant, m'affronte: Un coup si glorieux n'appartenait qu'à moi. Clarice Vois-tu dans mon esprit des doutes de ta foi? Y vois-tu des soupçons qui blessent ton courage, Et dispensent ta bouche à ce fâcheux langage? Ton amour et tes soins trompés par mon malheur, Ma prison inconnue a bravé ta valeur. Que t'importe à présent qu'un autre m'en délivre, Puisque c'est pour toi seul que Clarice veut vivre, Et que d'un tel orage en bonace réduit Célidan a la peine, et Philiste le fruit? Philiste Mais vous ne dites pas que le point qui m'afflige, C'est la reconnaissance où l'honneur vous oblige: Il vous faut être ingrate, ou bien à l'avenir Lui garder en votre âme un peu de souvenir. La mienne en est jalouse, et trouve ce partage, Quelque inégal qu'il soit, à son désavantage; Je ne puis le souffrir. Nos pensers à tous deux Ne devraient, à mon gré, parler que de nos feux. Tout autre objet que moi dans votre esprit me pique. Clarice Ton humeur, à ce compte, est un peu tyrannique: Penses-tu que je veuille un amant si jaloux? Philiste Je tâche d'imiter ce que je vois en vous; Mon esprit amoureux, qui vous tient pour sa reine, Fait de vos actions sa règle souveraine. Clarice Je ne puis endurer ces propos outrageux: Où me vois-tu jalouse, afin d'être ombrageux? Philiste Quoi! ne l'étiez-vous point l'autre jour qu'en visite J'entretins quelque temps Bélinde et Chrysolite? Clarice Ne me reproche point l'excès de mon amour. Philiste Mais permettez-moi donc cet excès à mon tour: Est-il rien de plus juste, ou de plus équitable? Clarice Encor pour un jaloux tu seras fort traitable, Et n'es pas maladroit en ces doux entretiens, D'accuser mes défauts pour excuser les tiens; Par cette liberté tu me fais bien paraître Que tu crois que l'hymen t'ait déjà rendu maître, Puisque laissant les voeux et les submissions, Tu me dis seulement mes imperfections. Philiste, c'est douter trop peu de ta puissance, Et prendre avant le temps un peu trop de licence. Nous avions notre hymen à demain arrêté; Mais, pour te bien punir de cette liberté, De plus de quatre jours ne crois pas qu'il s'achève. Philiste Mais si durant ce temps quelque autre vous enlève, Avez-vous sûreté que, pour votre secours, Le même Célidan se rencontre toujours? Clarice Il faut savoir de lui s'il prendrait cette peine. Vois ta mère et ta soeur que vers nous il amène. Sa réponse rendra nos débats terminés. Philiste Ah! mère, soeur, ami, que vous m'importunez! Scène VIII Chrysante, Doris, Célidan, Clarice, Philiste Chrysante, à Clarice. Je viens après mon fils vous rendre une assurance De la part que je prends en votre délivrance; Et mon coeur tout à vous ne saurait endurer Que mes humbles devoirs osent se différer. Clarice, à Chrysante. N'usez point de ce mot vers celle dont l'envie Est de vous obéir le reste de sa vie, Que son retour rend moins à soi-même qu'à vous. Ce brave cavalier accepté pour époux, C'est à moi désormais, entrant dans sa famille, A vous rendre un devoir de servante et de fille; Heureuse mille fois, si le peu que je vaux Ne vous empêche point d'excuser mes défauts, Et si votre bonté d'un tel choix se contente! Chrysante, à Clarice. Dans ce bien excessif, qui passe mon attente, Je soupçonne mes sens d'une infidélité, Tant ma raison s'oppose à ma crédulité. Surprise que je suis d'une telle merveille, Mon esprit tout confus doute encor si je veille; Mon âme en est ravie, et ces ravissements M'ôtent la liberté de tous remerciements. Doris, à Clarice. Souffrez qu'en ce bonheur mon zèle m'enhardisse A vous offrir, madame, un fidèle service. Clarice, à Doris. Et moi, sans compliment qui vous farde mon coeur, Je vous offre et demande une amitié de soeur. Philiste, à Célidan. Toi, sans qui mon malheur était inconsolable, Ma douleur sans espoir, ma perte irréparable, Qui m'as seul obligé plus que tous mes amis, Puisque je te dois tout, que je t'ai tout promis, Cesse de me tenir dedans l'incertitude: Dis-moi par où je puis sortir d'ingratitude; Donne-moi le moyen, après un tel bienfait, De réduire pour toi ma parole en effet. Célidan, à Philiste. S'il est vrai que ta flamme et celle de Clarice Doivent leur bonne issue à mon peu de service, Qu'un bon succès par moi réponde à tous vos voeux, J'ose t'en demander un pareil à mes feux. (Montrant Chrysante.) J'ose te demander, sous l'aveu de Madame, Ce digne et seul objet de ma secrète flamme, Cette soeur que j'adore, et qui pour faire un choix Attend de ton vouloir les favorables lois. Philiste, à Célidan. Ta demande m'étonne ensemble et m'embarrasse: Sur ton meilleur ami tu brigues cette place, Et tu sais que ma foi la réserve pour lui. Chrysante, à Philiste. Si tu n'as entrepris de m'accabler d'ennui, Ne te fais point ingrat pour une âme si double. Philiste, à Célidan. Mon esprit divisé de plus en plus se trouble; Dispense-moi, de grâce, et songe qu'avant toi Ce bizarre Alcidon tient en gage ma foi. Si ton amour est grand, l'excuse t'est sensible; Mais je ne t'ai promis que ce qui m'est possible; Et cette foi donnée ôte de mon pouvoir Ce qu'à notre amitié je me sais trop devoir. Chrysante, à Philiste. Ne te ressouviens plus d'une vieille promesse; Et juge, en regardant cette belle maîtresse, Si celui qui pour toi l'ôte à son ravisseur N'a pas bien mérité l'échange de ta soeur. Clarice, à Chrysante. Je ne saurais souffrir qu'en ma présence on die Qu'il doive m'acquérir par une perfidie; Et pour un tel ami lui voir si peu de foi Me ferait redouter qu'il en eût moins pour moi. Mais Alcidon survient; nous l'allons voir lui-même Contre un rival et vous disputer ce qu'il aime. Scène IX Clarice, Alcidon, Philiste, Chrysante, Célidan, Doris Clarice, à Alcidon. Mon abord t'a surpris, tu changes de couleur; Tu me croyais sans doute encor dans le malheur: Voici qui m'en délivre; et n'était que Philiste A ses nouveaux desseins en ta faveur résiste, Cet ami si parfait qu'entre tous tu chéris T'aurait pour récompense enlevé ta Doris. Alcidon Le désordre éclatant qu'on voit sur mon visage N'est que l'effet trop prompt d'une soudaine rage. Je forcène de voir que sur votre retour Ce traître assure ainsi ma perte et son amour. Perfide! à mes dépens tu veux donc des maîtresses, Et mon honneur perdu te gagne leurs caresses? Célidan, à Alcidon. Quoi! j'ai su jusqu'ici cacher tes lâchetés, Et tu m'oses couvrir de ces indignités! Cesse de m'outrager, ou le respect des dames N'est plus pour contenir celui que tu diffames. Philiste, à Alcidon. Cher ami, ne crains rien, et demeure assuré Que je sais maintenir ce que je t'ai juré: Pour t'enlever ma soeur, il faut m'arracher l'âme. Alcidon, à Philiste. Non, non, il n'est plus temps de déguiser ma flamme. Il te faut, malgré moi, faire un honteux aveu Que si mon coeur brûlait, c'était d'un autre feu. Ami, ne cherche plus qui t'a ravi Clarice: (Il se montre.) Voici l'auteur du coup, (Il montre Célidan.) et voilà le complice. (A Philiste.) Adieu. Ce mot lâché, je te suis en horreur. Scène X Chrysante, Clarice, Philiste, Célidan, Doris Chrysante, à Philis