Imitation De Jésus-Christ De Pierre Corneille, 1606-1684 TABLE DES MATIERES AU SOUVERAIN PONTIFE ALEXANDRE AVERTISSEMENT 1 AVERTISSEMENT 2 AVERTISSEMENT 3 AVERTISSEMENT 4 AVERTISSEMENT 5 AVERTISSEMENT 6 AVERTISSEMENT 7 LIVRE 1 CHAPITRE 1 LIVRE 1 CHAPITRE 2 LIVRE 1 CHAPITRE 3 LIVRE 1 CHAPITRE 4 LIVRE 1 CHAPITRE 5 LIVRE 1 CHAPITRE 6 LIVRE 1 CHAPITRE 7 LIVRE 1 CHAPITRE 8 LIVRE 1 CHAPITRE 9 LIVRE 1 CHAPITRE 10 LIVRE 1 CHAPITRE 11 LIVRE 1 CHAPITRE 12 LIVRE 1 CHAPITRE 13 LIVRE 1 CHAPITRE 14 LIVRE 1 CHAPITRE 15 LIVRE 1 CHAPITRE 16 LIVRE 1 CHAPITRE 17 LIVRE 1 CHAPITRE 18 LIVRE 1 CHAPITRE 19 LIVRE 1 CHAPITRE 20 LIVRE 1 CHAPITRE 21 LIVRE 1 CHAPITRE 22 LIVRE 1 CHAPITRE 23 LIVRE 1 CHAPITRE 24 LIVRE 1 CHAPITRE 25 LIVRE 2 CHAPITRE 1 LIVRE 2 CHAPITRE 2 LIVRE 2 CHAPITRE 3 LIVRE 2 CHAPITRE 4 LIVRE 2 CHAPITRE 5 LIVRE 2 CHAPITRE 6 LIVRE 2 CHAPITRE 7 LIVRE 2 CHAPITRE 8 LIVRE 2 CHAPITRE 9 LIVRE 2 CHAPITRE 10 LIVRE 2 CHAPITRE 11 LIVRE 2 CHAPITRE 12 LIVRE 3 CHAPITRE 1 LIVRE 3 CHAPITRE 2 LIVRE 3 CHAPITRE 3 LIVRE 3 CHAPITRE 4 LIVRE 3 CHAPITRE 5 LIVRE 3 CHAPITRE 6 LIVRE 3 CHAPITRE 7 LIVRE 3 CHAPITRE 8 LIVRE 3 CHAPITRE 9 LIVRE 3 CHAPITRE 10 LIVRE 3 CHAPITRE 11 LIVRE 3 CHAPITRE 12 LIVRE 3 CHAPITRE 13 LIVRE 3 CHAPITRE 14 LIVRE 3 CHAPITRE 15 LIVRE 3 CHAPITRE 16 LIVRE 3 CHAPITRE 17 LIVRE 3 CHAPITRE 18 LIVRE 3 CHAPITRE 19 LIVRE 3 CHAPITRE 20 LIVRE 3 CHAPITRE 21 LIVRE 3 CHAPITRE 22 LIVRE 3 CHAPITRE 23 LIVRE 3 CHAPITRE 24 LIVRE 3 CHAPITRE 25 LIVRE 3 CHAPITRE 26 LIVRE 3 CHAPITRE 27 LIVRE 3 CHAPITRE 28 LIVRE 3 CHAPITRE 29 LIVRE 3 CHAPITRE 30 LIVRE 3 CHAPITRE 31 LIVRE 3 CHAPITRE 32 LIVRE 3 CHAPITRE 33 LIVRE 3 CHAPITRE 34 LIVRE 3 CHAPITRE 35 LIVRE 3 CHAPITRE 36 LIVRE 3 CHAPITRE 37 LIVRE 3 CHAPITRE 38 LIVRE 3 CHAPITRE 39 LIVRE 3 CHAPITRE 40 LIVRE 3 CHAPITRE 41 LIVRE 3 CHAPITRE 42 LIVRE 3 CHAPITRE 43 LIVRE 3 CHAPITRE 44 LIVRE 3 CHAPITRE 45 LIVRE 3 CHAPITRE 46 LIVRE 3 CHAPITRE 47 LIVRE 3 CHAPITRE 48 LIVRE 3 CHAPITRE 49 LIVRE 3 CHAPITRE 50 LIVRE 3 CHAPITRE 51 LIVRE 3 CHAPITRE 52 LIVRE 3 CHAPITRE 53 LIVRE 3 CHAPITRE 54 LIVRE 3 CHAPITRE 55 LIVRE 3 CHAPITRE 56 LIVRE 3 CHAPITRE 57 LIVRE 3 CHAPITRE 58 LIVRE 3 CHAPITRE 59 LIVRE 4 PREFACE LIVRE 4 CHAPITRE 1 LIVRE 4 CHAPITRE 2 LIVRE 4 CHAPITRE 3 LIVRE 4 CHAPITRE 4 LIVRE 4 CHAPITRE 5 LIVRE 4 CHAPITRE 6 LIVRE 4 CHAPITRE 7 LIVRE 4 CHAPITRE 8 LIVRE 4 CHAPITRE 9 LIVRE 4 CHAPITRE 10 LIVRE 4 CHAPITRE 11 LIVRE 4 CHAPITRE 12 LIVRE 4 CHAPITRE 13 LIVRE 4 CHAPITRE 14 LIVRE 4 CHAPITRE 15 LIVRE 4 CHAPITRE 16 LIVRE 4 CHAPITRE 17 LIVRE 4 CHAPITRE 18 AU SOUVERAIN PONTIFE ALEXANDRE Très-saint-père, l' hommage que je fais aux pieds de votre sainteté semble ne s' accorder pas bien avec les maximes du livre que je lui présente. Lui offrir cette traduction, c' est la juger digne de lui être offerte ; et bien loin de pratiquer cette humilité parfaite et ce profond mépris de soi-même que son original nous recommande incessamment, c' est montrer une ambition démesurée, et une opinion extra- ordinaire des productions de mon esprit. Mais il est hors de doute que ce même hommage, qui ne peut passer que pour une témérité signalée tant qu' on arrêtera les yeux sur moi, ne paroîtra plus qu' une action de justice, sitôt qu' on les élèvera jusqu' à votre sainteté. Rien n' est plus juste que de mettre l' imitation de Jésus-Christ sous l protection de son vicaire en terre, et de son plus grand imitateur parmi les hommes ; rien n' est plus juste que de dédier les sublimes idées de la perfection chrétienne au père commun des chrétiens, qui les exprime toutes en sa personne ; et si je croyois avoir égalé ce grand dévot que j' ai fait parler en vers, je dirois que rien n' appartien plus justement à votre sainteté que ce portrait achevé d' elle-même, et qu' à jeter l' oeil, d' un côté sur les hautes leçons qu' il nous fait, et de l' autre sur les miracles con- tinuels de votre vie, on ne voit que la même chose. J' ajouterai, très-saint-père, que rien n' est si puissant pour convaincre le lecteur que de lui donner en même temps le précepte et l' exemple. Soit que mon auteur nous invite à la retraite intérieure, soit qu' il nous exhorte à l simplicité des moeurs, soit qu' il nous instruise de ce que nous devons au prochain, soit qu' il nous pousse au déta- chement de la chair et du sang, soit qu' il nous apprenne à déraciner l' amour-propre par une abnégation sincère de nous-mêmes, soit qu' il tâche à nous faire goûter les saintes douceurs de la souffrance en nous expliquant ses priviléges, soit qu' il s' efforce à nous porter jusque dans le sein de Dieu, pour nous unir étroitement avec lui par une amoureuse acceptation de toutes ses volontés et une assidue recherche de sa gloire en toutes choses : quoi qu' il nous ordonne, quoi qu' il nous conseille, mettre le nom de votre sainteté à la tête de ses enseignements, c' est ne laisser d' excuse à personne, et faire voir que toutes ces vertus n' ont rien d' incompatible avec les gran- deurs, avec l' abondance et avec les soins de toute la terre. Ces raisons sont fortes, mais elles ne l' étoient pas assez pour l' emporter sur la connoissance de mon peu de mérite ; et le moindre retour que je faisois sur moi-même dissipoit toute la hardiesse qu' elles m' a- voient inspirée, sitôt que j' envisageois cette inconcevable disproportion de mon néant à la première dignité du monde. J' avois toutefois assez de courage pour ne des- cendre que d' un degré, et ne choisir pas un moindre pro- tecteur que celui à qui je dois mes premiers respects dans l' église après le saint-siége : je parle de monsieur l' arche vêque de Rouen, dans le diocèse duquel Dieu m' a donné la naissance et arrêté ma fortune. Cet ouvrage a com- mencé avec son pontificat ; et comme ce prélat a des ta- lents merveilleux pour remplir toutes les fonctions d' un grand pasteur, et une ardeur infatigable de s' en acquit- ter, les plus belles lumières qui m' ayent servi à l' exécu- tion de cette entreprise, je les dois toutes aux vives clartés des instructions éloquentes et solides qu' il ne se lasse point de donner à son troupeau, ou aux rayons se- crets et pénétrants que sa conversation familière répand à toute heure sur ceux qui ont le bonheur de l' approcher. Je lui ai donc voulu faire, non pas tant un présent de mon travail qu' une restitution de son propre bien ; mais la bonté qu' il a pour moi l' a préoccupé jusques à lui per- suader que cet effort de ma plume pouvant être utile à tous les chrétiens, il lui falloit un protecteur dont le pouvoir s' étendît sur toute l' église ; et l' ayant regardé comme le premier fruit qu' il aye recueilli des muses chrétiennes depuis qu' il occupe la chaire de Saint Ro- main, il a cru que l' offrir à votre sainteté, c' étoit lui offrir en quelque sorte les prémices de son diocèse. Ses commandements ont fait taire cette juste défiance que j' avois de ma foiblesse ; et ce qui n' étoit sans eux qu' un effet d' une insupportable présomption, est devenu un devoir indispensable pour moi sitôt que je les ai reçus. Oserai-je avouer à votre sainteté qu' ils m' ont fait une douce violence, et que j' ai été ravi de pouvoir prendre cette occasion d' applaudir à nos muses, et de vous re- mercier pour elles des moments que vous avez autrefois ménagés en leur faveur parmi les occupations illustres où vous attachoient les importantes négociations que les souverains pontifes vos prédécesseurs avoient confiées à votre prudence ? Elles en reçoivent ce témoignage écla- tant et cette preuve invincible, que non-seulement elles sont capables des vertus les plus éminentes et des em- plois les plus hauts, mais qu' elles y disposent même et conduisent l' esprit qui les cultive, quand il en sait faire un bon usage. C' est une vérité qui brille partout dans ce précieux recueil de vers latins, où vous n' avez point voulu d' autre nom que celui d' ami des muses , et que ce grand prélat a pris plaisir de me faire voir des premiers. Il me l' a fait lire, il me l' a fait admirer avec lui, et pou vous rendre justice partout durant cette lecture, je ne faisois que répéter les éloges que chaque vers tiroit de sa bouche. Mais entre tant de choses excellentes, rien ne fit alors et ne fait encore tous les jours une si forte im- pression sur mon âme, que ces rares pensées de la mort que vous y avez semées si abondamment. Elles me plon- gèrent dans une réflexion sérieuse qu' il falloit compa- roître devant Dieu, et lui rendre compte du talent dont il m' avoit favorisé. Je considérai ensuite que ce n' étoit pas assez de l' avoir si heureusement réduit à purger notre théâtre des ordures que les premiers siècles y avoient comme incorporées, et des licences que les der- niers y avoient souffertes ; qu' il ne me devoit pas suffire d' y avoir fait régner en leur place les vertus morales et politiques, et quelques-unes même des chrétiennes, qu' il falloit porter ma reconnoissance plus loin, et appliquer toute l' ardeur du génie à quelque nouvel essai de ses forces qui n' eût point d' autre but que le service de ce grand maître et l' utilité du prochain. C' est ce qui m' a fait choisir la traduction de cette sainte morale, qui par la simplicité de son style ferme la porte aux plus beaux ornements de la poésie, et bien loin d' augmenter ma réputation, semble sacrifier à la gloire du souverain au- teur tout ce que j' en ai pu acquérir en ce genre d' écrire. Après avoir ressenti des effets si avantageux de cette obligation générale que toutes les muses ont à votre sainteté, je serois le plus ingrat de tous les hommes, si je ne lui consacrois un ouvrage dont elle a été la première cause. Ma conscience m' en feroit à tous moments des reproches d' autant plus sensibles que je vis dans une province qui n' a point attendu à vous aimer et à vous honorer qu' elle fût obligée d' obéir à votre sain- teté, et où votre nom a été en vénération singulière avant même que vous eussiez quitté celui de ghisi pour être Alexandre Vii. Leurs altesses de Longueville ont si bien fait passer dans toutes les âmes de leur gouvernement ces dignes sentiments d' affection et d' estime qu' elles ont rapportés de Munster pour votre personne, que tant qu' a duré le dernier conclave, nous n' avons demandé que vous à Dieu. Je n' ose dire que nos prières ayent attiré les inspirations du Saint-Esprit sur le sacré col- lége ; mais il est certain que du moins elles ont été au- devant d' elles, et que l' exaltation de votre sainteté a été la joie particulière de tous nos coeurs, avant que les ordre du roi en ayent fait l' allégresse publique de toute la France. Nous continuons et redoublons maintenant ces mêmes voeux, pour obtenir de cette bonté inépuisable qu' elle nous laisse jouir longtemps de la grâce qu' elle nous a accordée, et que vous puissiez achever ce grand oeuvre de la paix, à qui vous avez déjà donné tant de soins et tant de veilles. Nous espérons qu' elle vous aura ré- servé ce miracle, que nous attendons avec tant d' impa- tience ; et je ne serai désavoué de personne quand je dirai que ce sont les plus passionnés souhaits de tous les véritables chrétiens que porte aux pieds de votre sainteté, très-saint-père, son très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur et fils en Jésus-Christ, P Corneille. AVERTISSEMENT 1 Au lecteur. Je n' invite point à cette lecture ceux qui ne cherchent dans la poésie que la pompe des vers : ce n' est ici qu' une traduction fidèle, où j' ai tâché de conserver le caractère et la simplicité de l' auteur. Ce n' est pas que je ne sache bien que l' utile a besoin de l' agréable pour s' insinuer dans l' amitié des hommes ; mais j' ai cru qu' il ne falloit pas l' étouffer sous les enrichissements, ni lui donner des lumières qui éblouissent au lieu d' éclairer. Il est juste de lui prêter quelques grâces, mais de celles qui lui laissent toute sa force, qui l' embellissent sans le déguiser et l' accompagnent sans le dérober à la vue : autrement ce n' est plus qu' un effort ambitieux, qui fait plus admirer le poëte qu' il ne touche le lecteur. J' espère qu' on trou- vera celui-ci dans une raisonnable médiocrité, et telle que demande une morale chrétienne qui a pour but d' in- struire, et ne se met pas en peine de chatouiller les sens. Il est hors de doute que les curieux n' y trouveront point de charme, mais peut-être qu' en récompense les bonnes intentions n' y trouveront point de dégoût ; que ceux qui aimeront les choses qui y sont dites supporteront la façon dont elles y sont dites, et que ce qui pénétrera le coeur ne blessera point les oreilles. Le peu de disposition que les matières y ont à la poésie, le peu de liaison, non- seulement d' un chapitre avec l' autre, mais d' une période même avec celle qui la suit, et les répétitions assidues qui se trouvent dans l' original sont des obstacles assez malaisés à surmonter, et qui par conséquent méritent bien que vous me fassiez quelque grâce. Surtout les re- dites y sont fréquentes que quand notre langue seroit dix fois plus abondante qu' elle n' est, je l' aurois épuisée fort aisément ; et j' avoue que je n' ai pu trouver le secret de diversifier mes expressions toutes les fois que j' ai eu la même chose à exprimer. Il s' y rencontre même des mots si farouches pour nos vers, que j' ai été contraint d' avoir souvent recours à d' autres qui n' y répondent qu' imparfaitement, et ne disent pas tout ce que mon auteur veut dire. J' espérois trouver quelque soulage- ment dans le quatrième livre, par le changement des matières ; mais je les y ai rencontrées encore plus éloi- gnées des ornements de la poésie, et les redites encore plus fréquentes : il ne s' y parle que de communier et dire la messe. Ce sont des termes qui n' ont pas un assez beau son dans nos vers pour soutenir la dignité de ce qu' ils signifient : la sainteté de notre religion les a con- sacrés, mais en quelque vénération qu' elle les ait mis, ils sont devenus populaires à force d' être dans la bouche de tout le monde. Cependant j' ai été obligé de m' en servir souvent, et de quelques autres de même classe. Si j' ose en dire ma pensée, je prévois que ceux qui ne liront que ma traduction feront moins d' état de ce dernier livre que des trois autres ; mais aussi je me tiens assuré que ceux qui prendront la peine de la conférer avec le texte latin connoîtront combien ce dernier effort m' a coûté, et ne l' estimeront pas moins que le reste. Je n' examine point si c' est à Jean Gersen, ou à Thomas a Kempis, que l' église est redevable d' un livre si précieux. Cette ques- tion a été agitée de part et d' autre avec beaucoup d' esprit et de doctrine, et si je ne me trompe, avec un peu de chaleur. Ceux qui voudront en être particulièrement éclairés pourront consulter ce qu' on a publié de part et d' autre sur ce sujet. Messieurs des requêtes du parle- ment de Paris ont prononcé en faveur de Thomas a Kempis ; et nous pouvons nous en tenir à leur jugement, jusqu' à ce que l' autre parti en ait fait donner un con- traire. Par la lecture, il est constant que l' auteur étoit prêtre ; j' y trouve quelque apparence qu' il étoit moine ; mais j' y trouve aussi quelque répugnance à le croire ita- lien. Les mots grossiers dont il se sert assez souvent sen- tent bien autant le latin de nos vieilles pancartes que la corruption de celui de delà les monts ; et non-seulement sa diction, mais sa phrase en quelques endroits est si purement françoise, qu' il semble avoir pris plaisir à suivre mot à mot notre commune façon de parler. C' est sans doute sur quoi se sont fondés ceux qui du com- mencement que ce livre a paru, incertains qu' ils étoient de l' auteur, l' ont attribué à Saint Bernard et puis à Jea Gerson, qui étoient tous deux françois ; et je voudrois qu' il se rencontrât assez d' autres conjectures pour former un troisième parti en faveur de ce dernier, et le remettre en possession d' une gloire dont il a joui assez longtemps. L' amour du pays m' y feroit volontiers donner les mains ; mais il faudroit un plus habile homme, et plus savant que je ne suis, pour répondre aux objections que lui font les deux autres, qui s' accordent mieux à l' exclure qu' à rem- plir sa place. Quoi qu' il en soit, s' il y a quelque con- testation pour le nom de l' auteur, il est hors de dispute que c' étoit un homme bien éclairé du Saint-Esprit, et que son ouvrage est une bonne école pour ceux qui veulent s' avancer dans la dévotion. Après en avoir donné beau- coup de préceptes admirables dans les deux premiers livres, voulant monter encore plus haut dans les deux autres, et nous enseigner la pratique de la spiritualité la plus épurée, il semble se défier de lui-même ; et de peur que son autorité n' eût pas assez de poids pour nous mettre dans des sentiments si détachés de la nature, ni assez de force pour nous élever à ce haut degré de la perfection, il quitte la chaire à Jésus-Christ, et l' intro lui-même instruisant l' homme et le conduisant de sa main propre dans le chemin de la véritable vie. Ainsi ces deux derniers livres sont un dialogue continuel entre ce rédempteur de nos âmes et le vrai chrétien, qui souvent s' entre-répondent dans un même chapitre, bien que ce grand homme n' y marque aucune distinction. La fidé- lité avec laquelle je le suis pas à pas m' a persuadé que je n' y en devois pas mettre, puisqu' il n' y en avoit pas mis ; mais j' ai pris la liberté de changer la mesure de mes vers toutes les fois qu' il change de personnages, tant pour aider le lecteur à remarquer ce changement, que parce que je n' ai pas cru à propos que l' homme parlât le même langage que Dieu. Au reste, si je ne rends point ici rai- son du changement que j' y ai fait en l' orthographe ordi- naire, c' est parce que je l' ai rendue au commencement du recueil de mes pièces de théâtre, où le lecteur pourra recourir. AVERTISSEMENT 2 Au lecteur. ... les matières y ont si peu de disposition à la poésie, que mon entreprise n' est pas sans quelque appa- rence de témérité ; et c' est ce qui m' a empêché de m' en- gager plus avant, que je n' aye consulté le jugement du public par ces vingt chapitres que je lui donne pour coup d' essai, et pour arrhes du reste. J' apprendrai, par l' es- time ou le mépris qu' il en fera, si j' ai bien ou mal pris mes mesures, et de quelle façon je dois continuer : s' il me faut étendre davantage les pensées de mon auteur pour leur faire recevoir par force les agréments qu' il a méprisés, ou si ce peu que j' y ajoute quelquefois, par la nécessité de fournir une strophe, n' est point une liberté qu' il soit à propos de retrancher. Je pensois être le pre- mier à qui il fût tombé en l' esprit de sanctifier la poésie par un ouvrage si précieux ; mais je viens d' être surpris de le voir rendu en vers latins par le R P Thomas Mesler, bénédictin de l' abbaye impériale de Zuifalten, et imprimé à Bruxelles dès l' année mil six cent quarante- neuf. Il s' en est acquitté si dignement, que je ne prétends pas l' égaler en notre langue. Je me contenterai de le suivre de loin, et de faire mes efforts pour rendre mon travail utile à mes lecteurs, sans aspirer à la gloire que le sien a méritée. Je ne prétends non plus à celle de donner mon suffrage parmi tant de savants, et me rendre partie en cette fameuse querelle touchant le véritable auteur d' un livre si saint. Que ce soit Jean Gersen, que ce soit Thom A Kempis, ou quelque autre qu' on n' ait pas encore mis sur les rangs, tâchons de suivre ses instructions, puis- qu' elles sont bonnes, sans examiner de quelle main elles viennent. C' est ce qu' il nous ordonne lui-même dans le cinquième chapitre de ce premier livre, et cela doit suffire à ceux qui ne cherchent qu' à devenir meilleurs par sa lecture : le reste n' est important qu' à la gloire des deux ordres qui le veulent chacun revêtir de leur habit. Je n' ai pas assez de suffisance pour pouvoir juger de leurs rai- sons, mais je trouve qu' ils ont raison l' un et l' autre de vouloir que l' église leur soit obligée d' un si grand trésor et si j' ose en dire mon opinion, j' estime que ce grand personnage a pris autant de peine à n' être pas connu, qu' ils en prennent à le faire connoître, et tiens fort vrai- semblable qu' il n' eût pas osé nous donner ce beau pré- cepte d' humilité dès le second chapitre : ama nesciri , s' il ne l' eût pratiqué lui-même. Aussi ne puis-je dissi- muler que je penserois aller contre l' intention de l' auteur que je traduis, si je portois ma curiosité dans ce qu' il nous a voulu et su cacher avec tant de soin. Ce m' est assez d' être assuré par la lecture de son livre que c' étoit un homme de Dieu, et bien illuminé du Saint-Esprit. J' y trouve certitude qu' il étoit prêtre ; j' y trouve grande ap- parence qu' il étoit moine ; mais j' y trouve aussi quelque répugnance à le croire italien. Les mots grossiers dont il se sert assez souvent sentent bien autant le latin de nos vieilles pancartes que la corruption de celui de delà les monts ; et si je voyois encore quelques autres conjectures qui le pussent faire passer pour françois, j' y donnerois volontiers les mains en faveur du pays. AVERTISSEMENT 3 Au lecteur. Je donne cette seconde partie à l' impatience de ceux qui ont fait quelque état de la première, et ce n' est pas sans un peu de confusion que je leur donne si peu de chose à la fois. Quelques-uns même en pourront mur- murer avec justice ; mais après la grâce qu' ils m' ont faite de ne point dédaigner ce qu' ils en ont vu, je pense avoir quelque droit d' espérer qu' ils ne me refuseront pas celle de se contenter de ce que je puis, et de n' exiger rien de moi par delà ma portée. Le bon accueil qu' en a reçu le premier échantillon de cet ouvrage m' a bien enhardi à le poursuivre ; mais il ne m' a pas donné la force d' aller bien loin sans me rebuter. Le peu de disposition que les matières y ont à la poésie, le peu de liaison non-seule- ment d' un chapitre avec l' autre, mais d' une période même avec celle qui la suit, et la quantité des redites qui s' y rencontrent, sont des obstacles assez malaisés à sur- monter. Et si, outre ces trois difficultés, qui viennent de l' original, vous voulez bien en considérer trois autres de la part du traducteur, peu de connoissance de la théo- logie, peu de pratique des sentiments de dévotion, et peu d' habitude à faire des vers d' ode et de stances, j' ose m' assurer que vous me trouverez assez excusable, quand je vous avouerai qu' après seize ou dix-sept cents vers de cette nature, j' ai besoin de reprendre haleine, et de me reposer plus d' une fois dans une carrière si longue et si pénible. C' est ce que je fais avec d' autant plus de liberté, que je n' y vois aucun chapitre dont l' intelligence dépende de celui qui le précède, ou de celui qui le suit ; et que n' ayant point d' ordre entre eux, je puis m' arrêter où je me trouve las, sans craindre d' en rompre la tissure. Si Dieu me donne assez de vie et d' esprit, je tâcherai d' aller jusqu' au bout, et lors nous rejoindrons tous ces frag- ments. Cependant je conjure le lecteur d' agréer ce que je lui pourrai donner de temps en temps, et surtout de souffrir l' importunité de quelques mots que j' emploie un peu souvent. Les répétitions sont si fréquentes dans le texte de mon auteur, que quand notre langue seroit dix fois plus abondante qu' elle n' est, ma traduction l' auroit déjà épuisée. Il s' y trouve même des mots si farouches pour la poésie, que je suis contraint d' en chercher d' autres, qui n' y répondent pas si parfaitement que je souhaiterois, et n' en sauroient exprimer toute la force. Je fais cette excuse particulièrement pour celui de con- solations , dont il se sert à tous propos, et qui a grand peine à trouver sa place dans nos vers avec quelque grâce ; celui de joie et celui de douceur , que je lu stitue, ne disent pas tout ce qu' il veut dire ; et à moins que l' indulgence du lecteur supplée ce qui leur manque, il ne concevra pas la pensée de l' auteur dans toute son étendue. Il en est ainsi de quelques autres que je ne puis pas toujours rendre comme je voudrois. Je n' en veux pas toutefois imputer si pleinement la faute à la foiblesse de notre langue, que je ne confesse que la mienne y a bonne part ; mais enfin je ne puis mieux, et de quelque impor- tance que soit ce défaut, je n' ai pas cru qu' il me dût faire quitter un travail que d' ailleurs on me veut faire croire être assez utile au public, et pouvoir contribuer quelque chose à la gloire de Dieu et à l' édification du prochain. AVERTISSEMENT 4 Au lecteur. Je n' ai qu' un mot à vous dire, non pour ce qui regarde ma traduction, que le public a reçue assez favorablement pour me résoudre à la continuer, mais touchant quelques ornements qu' on m' a convié d' y joindre, pour suppléer en quelque sorte au défaut de ceux de la poésie qui n' y peuvent pas entrer aisément. Ce sont des figures de taille- douce, que j' ai fait mettre au devant de chaque chapitre, et qui contiennent comme autant d' emblèmes historiques, dont le corps est toujours une action remarquable ou de Jésus-Christ, ou de la Vierge, ou d' un saint, ou de quel- que personne illustre ; et l' âme, une sentence tirée du même chapitre, et à qui cette action sert d' exemple. J' ai fait graver ces sentences en latin, pour ne leur rien ôter de leur force ; mais afin que les dames les puissent en- tendre sans autre interprète que moi, j' en ai fait imprimer la version en caractère italique, où véritablement elles n' en trouveront pas toujours la lettre rendue mot pour mot, parce que la liaison de mon discours m' engage quel- quefois à les tourner d' une autre façon, et ne me permet pas de les exposer en forme de sentences ; mais du moins elles en rencontreront toujours le sens assez fidèlement exprimé, pour en faire l' application aux histoires dont elle les verront accompagnées. Au reste je n' ai point voulu que cette nouvelle édition fût embarrassée du texte latin, parce que j' ai cru que la fidélité de ma traduction étoit assez justifiée par la précédente ; ceux qui auront la curio sité de les conférer ensemble, y pourront avoir recours : cependant comme il y a quantité de personnes pour qui cette opposition de l' original est inutile, j' ai cru ne les devoir pas importuner davantage, et me suis contenté de leur donner mes vers aucunement en meilleur état qu' on ne les a vus, y ayant fait quelques changements notables, surtout aux premiers chapitres, où il m' a semblé que je n' avois pas d' abord assez pénétré l' esprit de l' auteur. J' espère avec le temps vous rendre un compte encore plus exact de ses pensées, quand je vous ferai voir l' ou- vrage entier ; mais je vous avoue que je prévois que ce ne sera pas si tôt : non que je n' en aye grande impatience, mais parce que ces matières ont si peu de disposition à s' accommoder avec notre poésie, qu' elles me lassent in- continent et m' obligent à me reposer plus souvent que je ne voudrois. Si ces commencements vous agréent, faites-moi la grâce de ne vous ennuyer point de mes longueurs à vous donner le reste : il est des plumes plus heureuses que la mienne, qui vous feroient moins at- tendre cette satisfaction, si elles avoient entrepris ce tra vail ; mais pour moi, je ne suis point honteux de vous avouer une seconde fois avec franchise qu' il m' est im- possible d' en venir à bout qu' avec beaucoup de temps et beaucoup de peine. AVERTISSEMENT 5 Au lecteur. J' ai bien des grâces à vous demander, mais aussi les difficultés qui se rencontrent en cette sorte de traduction méritent bien que vous ne m' en soyez pas avare. Le peu de disposition que les matières y ont à la poésie, le peu de liaison non-seulement d' un chapitre avec l' autre, mais d' une période même avec celle qui la suit, et la quantité des redites, sont des obstacles assez malaisés à surmonter. Et si, outre ces trois, qui viennent de l' original, vous voulez bien en considérer trois autres de la part du tra- ducteur, peu de connoissance de la théologie, peu de pratique des sentiments de dévotion, et peu d' habitude à faire des vers d' ode et de stances, j' ose m' assurer que vous me pardonnerez aisément les défauts que je vois moi-même dans cet ouvrage, sans l' en pouvoir purger au point qu' on peut raisonnablement attendre d' un homme à qui les vers ont acquis quelque réputation. Surtout les répétitions sont si fréquentes dans le texte de mon auteur, que quand notre langue seroit dix fois plus abondante qu' elle n' est, je l' aurois déjà épuisée. Elles ont bien lieu de vous importuner, puisqu' elles m' accablent, et j' avoue ingénument que je n' ai pu encore trouver le secret de diversifier mes expressions toutes les fois qu' il me pré- sente la même chose à exprimer. Le premier et le der- nier chapitre de ce second livre en sont tous remplis, et comme je n' ai pu me résoudre à faire une infidélité à mon guide, que je suis pas à pas, de peur de m' égarer dans un chemin qui m' est presque inconnu, aussi n' ai-je pu forcer mon génie à n' y laisser aucune marque du dé- goût que ces redites m' ont donné. Il se rencontre même dans son texte des mots si farouches pour la poésie, que je suis contraint d' avoir recours à d' autres, qui n' y répon- dent pas si bien que je souhaiterois et n' en sauroient faire passer toute la force en notre françois. Je fais cette excus particulièrement pour celui de consolations , dont il se sert à tous propos, et qui a grande peine à trouver sa place dans les vers avec quelque grâce. Ceux de tribu- lation, contemplation, humiliation , ne sont pas de meil- leure trempe. La nécessité me les fait employer plus souvent que ne peut souffrir la douceur de la belle poésie, et quand je m' enhardis à en substituer quelques autres en leur place, je sens bien qu' ils ne disent pas tout ce que mon auteur veut dire, et qu' à moins que l' indulgence du lecteur supplée ce qui leur manque, il ne concevra pas sa pensée dans toute son étendue. Il en est ainsi de quelques autres encore que je ne puis pas rendre toujours comme je voudrois, et sont cause que les personnes bien illumi- nées, qui entendent et goûtent parfaitement l' original, ne trouvent pas leur compte dans ma traduction. Je n' en veux pas imputer si pleinement la faute à la foiblesse de notre langue, que je ne confesse que la mienne y a bonne part ; mais enfin je ne puis mieux faire, et de quelque im- portance que soit ce défaut, je n' ai pas cru qu' il me dût faire quitter un travail que d' ailleurs on me veut faire croire être assez utile au public, et pouvoir contribuer quelque chose à la gloire de Dieu et à l' édification du prochain. Comme tout le monde n' a pas d' égales lu- mières, beaucoup de bonnes âmes sont assez simples pour ne s' apercevoir pas des imperfections de cette ver- sion, que d' autres mieux éclairées y remarquent du pre- mier coup d' oeil, et qui ne s' y couleroient pas en si grand nombre, si Dieu m' avoit donné plus d' esprit. AVERTISSEMENT 6 Au lecteur. Enfin me voilà au bout des deux premiers livres, et je les donne entiers en cette nouvelle impression, mais sé- parés en deux petits volumes pour la commodité de ceux qui les aiment portatifs. J' ai cru toutefois à propos de mettre à part ces six derniers chapitres en forme de troi- sième partie, afin que ceux qui se sont déjà chargés des deux premiers fragments ayent moyen de se satisfaire par ce supplément, et ne soient pas obligés de reprendre des mains du libraire ce qu' ils ont déjà. Je ne me lasse point de vous demander grâce pour les redites conti- nuelles où m' engage mon auteur : elles ont bien lieu de vous importuner, puisqu' elles m' accablent, et je confesse ingénument que je n' ai encore pu trouver le secret de diversifier mes expressions, toutes les fois qu' il me pré- sente la même pensée à exprimer. Surtout le dernier chapitre de ce second livre en est tout rempli, et comme je n' ai pu me résoudre à faire une infidélité à mon guide, aussi n' ai-je pu forcer mon génie à n' y laisser aucune marque du dégoût que ces répétitions m' ont donné. Je prévois qu' il faut me résoudre à m' en ennuyer encore plus d' une fois, et que le troisième livre, qui fait seul plus de la moitié de l' ouvrage, n' en sera pas plus exempt que ces deux-ci. J' espère, quelque long qu' il soit, vous le faire voir dans un an ; cependant je vous demande encore un coup de grâce pour tous les défauts que mon insuffisance a laissés couler jusqu' ici dans cette traduction. Vous pouvez vous assurer que je n' y épargne aucun travail, et que vous y verriez moins d' imperfections si Dieu m' avoit donné plus d' esprit. AVERTISSEMENT 7 Au lecteur. Ce n' est ici que la moitié du troisième livre ; je l' ai trouvé assez long pour en faire à deux fois. Ainsi ma traduction sera divisée en quatre parties, pour être plus portative. Les deux livres que vous avez déjà vus en com- poseront la première ; celui-ci fournira aux deux sui- vantes, et le quatrième demeurera pour la dernière. Je vous demande encore un peu de patience pour les deux qui restent ; elles ne me coûteront que chacune une an- née, pourvu qu' il plaise à Dieu me donner assez de santé et d' esprit. Cependant j' espère que vous ferez aussi bon accueil à celle-ci que vous avez fait à celle qui l' a précé- dée. Les vers n' en sont pas moindres, et si j' en puis croire mes amis, j' ai mieux pénétré l' esprit de l' auteur dans ces trente chapitres que par le passé. Il n' a fait de tout ce troisième livre qu' un dialogue entre Jésus-Christ et l' âme chrétienne, et souvent il les introduit l' un et l' autre dans un même chapitre, sans y marquer aucune distinction. La fidélité avec laquelle je le suis pas à pas m' a persuadé que je n' y en devois pas mettre, puisqu' il n' y en avoit pas mis ; mais j' ai pris la liberté de changer de vers toutes les fois qu' il change de personnages, tant pour aider le lecteur à reconnoître ce changement que parce que je n' ai pas estimé à propos que l' homme parlât le même langage que Dieu. LIVRE 1 CHAPITRE 1 V de l' imitation de Jésus-Christ, et du mépris De toutes les vanités du monde. " heureux qui tient la route où ma voix le convie, Les ténèbres jamais n' approchent qui me suit, Et partout sur mes pas il trouve un jour sans nuit Qui porte jusqu' au coeur la lumière de vie. " Ainsi Jésus-Christ parle ; ainsi de ses vertus, Dont brillent les sentiers qu' il a pour nous battus, Les rayons toujours vifs montrent comme il faut vivre ; Et quiconque veut être éclairé pleinement Doit apprendre de lui que ce n' est qu' à le suivre Que le coeur s' affranchit de tout aveuglement. Les doctrines des saints n' ont rien de comparable À celle dont lui-même il s' est fait le miroir : Elle a mille trésors qui se font bientôt voir, Quand l' oeil a pour flambeau son esprit adorable. Toi qui par l' amour-propre à toi-même attaché, L' écoutes et la lis sans en être touché, Faute de cet esprit tu n' y trouves qu' épines ; Mais si tu veux l' entendre et lire avec plaisir, Conformes-y ta vie, et ses douceurs divines S' étaleront en foule à ton heureux desir. Que te sert de percer les plus secrets abîmes, Où se cache à nos sens l' immense trinité, Si ton intérieur, manque d' humilité, Ne lui sauroit offrir d' agréables victimes ? Cet orgueilleux savoir, ces pompeux sentiments, Ne sont aux yeux de Dieu que de vains ornements ; Il ne s' abaisse point vers des âmes si hautes, Et la vertu sans eux est de telle valeur, Qu' il vaut mieux bien sentir la douleur de tes fautes, Que savoir définir ce qu' est cette douleur. Porte toute la bible en ta mémoire empreinte, Sache tout ce qu' ont dit les sages des vieux temps, Joins-y, si tu le peux, tous les traits éclatants De l' histoire profane et de l' histoire sainte : De tant d' enseignements l' impuissante langueur Sous leur poids inutile accablera ton coeur, Si Dieu n' y verse encor son amour et sa grâce ; Et l' unique science où tu dois prendre appui, C' est que tout n' est ici que vanité qui passe, Hormis d' aimer sa gloire, et ne servir que lui. C' est là des vrais savants la sagesse profonde ; Elle est bonne en tout temps, elle est bonne en tous lieux, Et le plus sûr chemin pour aller vers les cieux, C' est d' affermir nos pas sur le mépris du monde. Ce dangereux flatteur de nos foibles esprits Oppose mille attraits à ce juste mépris ; Qui s' en laisse éblouir s' en laisse tôt séduire ; Mais ouvre bien les yeux sur leur fragilité, Regarde qu' un moment suffit pour les détruire, Et tu verras qu' enfin tout n' est que vanité. Vanité d' entasser richesses sur richesses ; Vanité de languir dans la soif des honneurs ; Vanité de choisir pour souverains bonheurs De la chair et des sens les damnables caresses ; Vanité d' aspirer à voir durer nos jours Sans nous mettre en souci d' en mieux régler le cours, D' aimer la longue vie et négliger la bonne, D' embrasser le présent sans soin de l' avenir, Et de plus estimer un moment qu' il nous donne Que l' attente des biens qui ne sauroient finir. Toi donc, qui que tu sois, si tu veux bien comprendre Comme à tes sens trompeurs tu dois te confier, Souviens-toi qu' on ne peut jamais rassasier Ni l' oeil humain de voir, ni l' oreille d' entendre ; Qu' il faut se dérober à tant de faux appas, Mépriser ce qu' on voit pour ce qu' on ne voit pas, Fuir les contentements transmis par ces organes ; Que de s' en satisfaire on n' a jamais de lieu, Et que l' attachement à leurs douceurs profanes Souille ta conscience, et t' éloigne de Dieu. LIVRE 1 CHAPITRE 2 Du feu d' estime de soi-même. Le desir de savoir est naturel aux hommes : Il naît dans leur berceau sans mourir qu' avec eux ; Mais, ô Dieu, dont la main nous fait ce que nous sommes, Que peut-il sans ta crainte avoir de fructueux ? Un paysan stupide et sans expérience, Qui ne sait que t' aimer et n' a que de la foi, Vaut mieux qu' un philosophe enflé de sa science, Qui pénètre les cieux, sans réfléchir sur soi. Qui se connoît soi-même en a l' âme peu vaine, Sa propre connoissance en met bien bas le prix ; Et tout le faux éclat de la louange humaine N' est pour lui que l' objet d' un généreux mépris. Au grand jour du seigneur sera-ce un grand refuge D' avoir connu de tout et la cause et l' effet ? Et ce qu' on aura su fléchira-t-il un juge Qui ne regardera que ce qu' on aura fait ? Borne tous tes desirs à ce qu' il te faut faire ; Ne les porte plus trop vers l' amas du savoir ; Les soins de l' acquérir ne font que te distraire, Et quand tu l' as acquis, il peut te décevoir. Les savants d' ordinaire aiment qu' on les regarde, Qu' on murmure autour d' eux : " voilà ces grands esprits ! " Et s' ils ne font du coeur une soigneuse garde, De cet orgueil secret ils sont toujours surpris. Qu' on ne s' y trompe point : s' il est quelques sciences Qui puissent d' un savant faire un homme de bien, Il en est beaucoup plus de qui les connoissances Ne servent guère à l' âme, ou ne servent de rien. Par là tu peux juger à quels périls s' expose Celui qui du savoir fait son unique but, Et combien se méprend qui songe à quelque chose Qu' à ce qui peut conduire au chemin du salut. Le plus profond savoir n' assouvit point une âme ; Mais une bonne vie a de quoi la calmer, Et jette dans le coeur qu' un saint desir enflamme La pleine confiance au Dieu qu' il doit aimer. Au reste, plus tu sais, et plus a de lumière Le jour qui se répand sur ton entendement, Plus tu seras coupable à ton heure dernière, Si tu n' en as vécu d' autant plus saintement. La vanité par là ne te doit point surprendre : Le savoir t' est donné pour guide à moins faillir ; Il te donne lui-même un plus grand compte à rendre, Et plus lieu de trembler que de t' enorgueillir. Trouve à t' humilier même dans ta doctrine : Quiconque en sait beaucoup en ignore encor plus, Et qui sans se flatter en secret s' examine Est de son ignorance heureusement confus. Quand pour quelques clartés dont ton esprit abonde Ton orgueil à quelque autre ose te préférer, Vois qu' il en est encor de plus savants au monde, Qu' il en est que le ciel daigne mieux éclairer. Fuis la haute science, et cours après la bonne : Apprends celle de vivre ici-bas sans éclat ; Aime à n' être connu, s' il se peut, de personne, Ou du moins aime à voir qu' aucun n' en fasse état. Cette unique leçon, dont le parfait usage Consiste à se bien voir et n' en rien présumer, Est la plus digne étude où s' occupe le sage Pour estimer tout autre, et se mésestimer. Si tu vois donc un homme abîmé dans l' offense, Ne te tiens pas plus juste ou moins pécheur que lui : Tu peux en un moment perdre ton innocence, Et n' être pas demain le même qu' aujourd' hui. Souvent l' esprit est foible et les sens indociles, L' amour-propre leur fait ou la guerre ou la loi ; Mais bien qu' en général nous soyons tous fragiles, Tu n' en dois croire aucun si fragile que toi. LIVRE 1 CHAPITRE 3 De la doctrine de la vérité. Qu' heureux est le mortel que la vérité même Conduit de sa main propre au chemin qui lui plaît ! Qu' heureux est qui la voit dans sa beauté suprême, Sans voile et sans emblème, Et telle enfin qu' elle est ! Nos sens sont des trompeurs, dont les fausses images À notre entendement n' offrent rien d' assuré, Et ne lui font rien voir qu' à travers cent nuages Qui jettent mille ombrages Dans l' oeil mal éclairé. De quoi sert une longue et subtile dispute Sur des obscurités où l' esprit est déçu ? De quoi sert qu' à l' envi chacun s' en persécute, Si Dieu jamais n' impute De n' en avoir rien su ? Grande perte de temps et plus grande foiblesse De s' aveugler soi-même et quitter le vrai bien, Pour consumer sa vie à pointiller sans cesse Sur le genre et l' espèce, Qui ne servent à rien. Touche, verbe éternel, ces âmes curieuses : Celui que ta parole une fois a frappé, De tant d' opinions vaines, ambitieuses, Et souvent dangereuses, Est bien développé. Ce verbe donne seul l' être à toutes les causes ; Il nous parle de tout, tout nous parle de lui ; Il tient de tout en soi les natures encloses ; Il est de toutes choses Le principe et l' appui. Aucun sans son secours ne sauroit se défendre D' un million d' erreurs qui courent l' assiéger, Et depuis qu' un esprit refuse de l' entendre, Quoi qu' il pense comprendre, Il n' en peut bien juger. Mais qui rapporte tout à ce verbe immuable, Qui voit tout en lui seul, en lui seul aime tout, À la plus rude attaque il est inébranlable, Et sa paix ferme et stable En vient soudain à bout ! O dieu de vérité, pour qui seul je soupire, Unis-moi donc à toi par de forts et doux noeuds ! Je me lasse d' ouïr, je me lasse de lire, Mais non pas de te dire : " c' est toi seul que je veux. " Parle seul à mon âme, et qu' aucune prudence, Qu' aucun autre docteur ne m' explique tes lois ; Que toute créature à ta sainte présence S' impose le silence, Et laisse agir ta voix. Plus l' esprit se fait simple et plus il se ramène Dans un intérieur dégagé des objets, Plus lors sa connoissance est diffuse et certaine, Et s' élève sans peine Jusqu' aux plus hauts sujets. Oui, Dieu prodigue alors ses grâces plus entières, Et portant notre idée au-dessus de nos sens, Il nous donne d' en haut d' autant plus de lumières, Qui percent les matières Par des traits plus puissants. Cet esprit simple, uni, stable, pur, pacifique, En mille soins divers n' est jamais dissipé, Et l' honneur de son Dieu, dans tout ce qu' il pratique, Est le projet unique Qui le tient occupé. Il est toujours en soi détaché de soi-même ; Il ne sait point agir quand il se faut chercher, Et fût-il dans l' éclat de la grandeur suprême, Son propre diadème Ne l' y peut attacher. Il ne croit trouble égal à celui que se cause Un coeur qui s' abandonne à ses propres transports, Et maître de soi-même, en soi-même il dispose Tout ce qu' il se propose De produire au dehors. Bien loin d' être emporté par le courant rapide Des flots impétueux de ses bouillants desirs, Il les dompte, il les rompt, il les tourne, il les guide, Et donne ainsi pour bride La raison aux plaisirs. Mais pour se vaincre ainsi qu' il faut d' art et de force ! Qu' il faut pour ce combat préparer de vigueur ! Et qu' il est malaisé de faire un plein divorce Avec la douce amorce Que chacun porte au coeur ! Ce devroit être aussi notre unique pensée De nous fortifier chaque jour contre nous, Pour en déraciner cette amour empressée Où l' âme intéressée Trouve un poison si doux. Les soins que cette amour nous donne en cette vie Ne peuvent aussi bien nous élever si haut, Que la perfection la plus digne d' envie N' y soit toujours suivie Des hontes d' un défaut. Nos spéculations ne sont jamais si pures Qu' on ne sente un peu d' ombre y régner à son tour ; Nos plus vives clartés ont des couleurs obscures, Et cent fausses peintures Naissent d' un seul faux jour. Mais n' avoir que mépris pour soi-même et que haine Ouvre et fait vers le ciel un chemin plus certain, Que le plus haut effort de la science humaine, Qui rend l' âme plus vaine Et l' égare soudain. Ce n' est pas que de Dieu ne vienne la science : D' elle-même elle est bonne, et n' a rien à blâmer ; Mais il faut préférer la bonne conscience À cette impatience De se faire estimer. Cependant, sans souci de régler sa conduite, On veut être savant, on en cherche le bruit ; Et cette ambition par qui l' âme est séduite Souvent traîne à sa suite Mille erreurs pour tout fruit. Ah ! Si l' on se donnoit la même diligence, Pour extirper le vice et planter la vertu, Que pour subtiliser sa propre intelligence Et tirer la science Hors du chemin battu ! De tant de questions les dangereux mystères Produiroient moins de trouble et de renversement, Et ne couleroient pas dans les règles austères Des plus saints monastères Tant de relâchement. Un jour, un jour viendra qu' il faudra rendre conte, Non de ce qu' on a lu, mais de ce qu' on a fait ; Et l' orgueilleux savoir, à quelque point qu' il monte, N' aura lors que la honte De son mauvais effet. Où sont tous ces docteurs qu' une foule si grande Rendoit à tes yeux même autrefois si fameux ? Un autre tient leur place, un autre a leur prébende, Sans qu' aucun te demande Un souvenir pour eux. Tant qu' a duré leur vie, ils sembloient quelque chose ; Il semble après leur mort qu' ils n' ont jamais été : Leur mémoire avec eux sous leur tombe est enclose ; Avec eux y repose Toute leur vanité. Ainsi passe la gloire où le savant aspire, S' il n' a mis son étude à se justifier : C' est là le seul emploi qui laisse lieu d' en dire Qu' il avoit su bien lire Et bien étudier. Mais au lieu d' aimer Dieu, d' agir pour son service, L' éclat d' un vain savoir à toute heure éblouit, Et fait suivre à toute heure un brillant artifice Qui mène au précipice, Et là s' évanouit. Du seul desir d' honneur notre âme est enflammée : Nous voulons être grands plutôt qu' humbles de coeur ; Et tout ce bruit flatteur de notre renommée, Comme il n' est que fumée, Se dissipe en vapeur. La grandeur véritable est d' une autre nature : C' est en vain qu' on la cherche avec la vanité ; Celle d' un vrai chrétien, d' une âme toute pure, Jamais ne se mesure Que sur sa charité. Vraiment grand est celui qui dans soi se ravale, Qui rentre en son néant pour s' y connoître bien, Qui de tous les honneurs que l' univers étale Craint la pompe fatale, Et ne l' estime à rien. Vraiment sage est celui dont la vertu resserre Autour du vrai bonheur l' essor de son esprit, Qui prend pour du fumier les choses de la terre, Et qui se fait la guerre Pour gagner Jésus-Christ. Et vraiment docte enfin est celui qui préfère À son propre vouloir le vouloir de son Dieu, Qui cherche en tout, partout, à l' apprendre, à le faire, Et jamais ne diffère Ni pour temps ni pour lieu. LIVRE 1 CHAPITRE 4 De la prudence en sa conduite. N' écoute pas tout ce qu' on dit, Et souviens-toi qu' une âme forte Donne malaisément crédit À ces bruits indiscrets où la foule s' emporte. Il faut examiner avec sincérité, Selon l' esprit de Dieu, qui n' est que charité, Tout ce que d' un autre on publie : Cependant, ô foiblesse indigne d' un chrétien ! Jusque-là souvent on s' oublie Qu' on croit beaucoup de mal plutôt qu' un peu de bien. Qui cherche la perfection, Loin de tout croire en téméraire, Pèse avec mûre attention Tout ce qu' il entend dire et tout ce qu' il voit faire. La plus claire apparence a peine à l' engager : Il sait que notre esprit est prompt à mal juger, Notre langue prompte à médire ; Et bien qu' il ait sa part en cette infirmité, Sur lui-même il garde un empire Qui le fait triompher de sa fragilité. C' est ainsi que son jugement, Quoi qu' il apprenne, quoi qu' il sache, Se porte sans empressement, Sans qu' en opiniâtre à son sens il s' attache. Il se défend longtemps du mal qu' on dit d' autrui, Ou s' il en est enfin convaincu malgré lui, Il ne s' en fait point le trompette ; Et cette impression qu' il en prend à regret, Qu' il désavoue et qu' il rejette, Demeure dans son âme un éternel secret. Pour conseil en tes actions Prends un homme de conscience ; Préfère ses instructions À ce qu' ose inventer l' effort de ta science. La bonne et sainte vie, à chaque événement Forme l' expérience, ouvre l' entendement, Éclaire l' esprit qui l' embrasse ; Et plus on a pour soi des sentiments abjets, Plus Dieu, prodigue de sa grâce, Répand à pleines mains la sagesse et la paix. LIVRE 1 CHAPITRE 5 De la lecture de l' écriture sainte. Cherche la vérité dans la sainte écriture, Et lis du même esprit Le texte impérieux de sa doctrine pure, Que tu le vois écrit. On n' y doit point chercher, ni le fard du langage, Ni la subtilité, Ni de quoi s' attacher sur le plus beau passage, Qu' à son utilité. Lis un livre dévot, simple et sans éloquence, Avec plaisir pareil Que ceux où se produit l' orgueil de la science En son haut appareil. Ne considère point si l' auteur d' un tel livre Fut plus ou moins savant ; Mais s' il dit vérité, s' il t' apprend à bien vivre, Feuillette-le souvent. Quand son instruction est salutaire et bonne, Donne-lui prompt crédit, Et sans examiner quel maître te la donne, Songe à ce qu' il te dit. L' autorité de l' homme est de peu d' importance, Et passe en un moment ; Mais cette vérité que le ciel nous dispense Dure éternellement. Sans égard à personne avec nous Dieu s' explique En diverses façons, Et par tel qu' il lui plaît sa bonté communique Ses plus hautes leçons. Le sens de sa parole est souvent si sublime Et si mystérieux, Qu' à trop l' approfondir il égare, il abîme L' esprit du curieux. Il ne veut pas toujours que la vérité nue S' offre à l' entendement, Et celui-là se perd qui s' arrête où la vue Doit passer simplement. De ce trésor ouvert la richesse éternelle A beau nous inviter : Si l' on n' y porte un coeur humble, simple, fidèle, On n' en peut profiter. Ne choisis point pour but de cette sainte étude D' être estimé savant, Ou pour fruit d' un travail et si long et si rude Tu n' auras que du vent. Consulte volontiers sur de si hauts mystères Les meilleurs jugements, Ecoute avec respect les avis des saints pères Comme leurs truchements. Ne te dégoûte point surtout des paraboles, Quel qu' en soit le projet, Et ne les prends jamais pour des contes frivoles Qu' on forme sans sujet. LIVRE 1 CHAPITRE 6 Des affections désordonnées. Quand l' homme avec ardeur souhaite quelque chose, Quand son peu de vertu n' oppose Ni règle à ses desirs ni modération, Il tombe dans le trouble et dans l' inquiétude Avec la même promptitude Qu' il défère à sa passion. L' avare et le superbe incessamment se gênent, Et leurs propres voeux les entraînent Loin du repos heureux qu' ils ne goûtent jamais ; Mais les pauvres d' esprit, les humbles en jouissent, Et leurs âmes s' épanouissent Dans l' abondance de la paix. Qui n' est point tout à fait dégagé de soi-même, Qui se regarde encore et s' aime, Voit peu d' occasions sans en être tenté : Les objets les plus vils surmontent sa foiblesse, Et le moindre assaut qui le presse L' atterre avec facilité. Ces dévots à demi, sur qui la chair plus forte Domine encore en quelque sorte, Penchent à tous moments vers ses mortels appas, Et n' ont jamais une âme assez haute, assez pure, Pour faire une entière rupture Avec les douceurs d' ici-bas. Oui, qui de cette chair à demi se détache, Se chagrine quand il s' arrache Aux plaisirs dont l' image éveille son desir ; Et faisant à regret un effort qui l' attriste, Il s' indigne quand on résiste À ce qu' il lui plaît de choisir. Que si lâchant la bride à sa concupiscence, Il emporte la jouissance Où l' a fait aspirer ce desir déréglé, Soudain le vif remords qui le met à la gêne Redouble d' autant plus sa peine Que plus il s' étoit aveuglé. Il recouvre la vue au milieu de sa joie, Mais seulement afin qu' il voie Comme ses propres sens se font ses ennemis, Et que la passion, qu' il a prise pour guide, Ne fait point le repos solide Qu' en vain il s' en étoit promis. C' est donc en résistant à ces tyrans de l' âme Qu' une sainte et divine flamme Nous donne cette paix que suit un vrai bonheur ; Et qui sous leur empire asservit son courage, Dans quelques délices qu' il nage, Jamais ne la trouve en son coeur. Non, ces hommes charnels, dont les coeurs s' abandonnent À tout ce que les sens ordonnent, Ne possèdent jamais un bien si précieux ; Mais les spirituels, en qui l' âme fervente Rend la grâce toute-puissante, Le reçoivent toujours des cieux. LIVRE 1 CHAPITRE 7 Qu' il faut fuir la vaine espérance Et la présomption. Ô ciel ! Que l' homme est vain qui met son espérance Aux hommes comme lui, Qui sur la créature ose prendre assurance, Et se propose un ferme appui Sur une éternelle inconstance ! Sers pour l' amour de Dieu, mortel, sers ton prochain Sans en avoir de honte ; Et quand tu parois pauvre, empêche que soudain La rougeur au front ne te monte, Pour le paroître avec dédain. Ne fais point fondement sur tes propres mérites ; Tiens ton espoir en Dieu : De lui dépend l' effet de quoi que tu médites, Et s' il ne te guide en tout lieu, En tout lieu tu te précipites. Ne dors pas toutefois, et fais de ton côté Tout ce que tu peux faire : Il ne manquera point d' agir avec bonté Et de fournir comme vrai père Des forces à ta volonté. Mais ne t' assure point sur ta haute science, Ni sur celle d' autrui ; Leur conduite souvent brouille la conscience, Et Dieu seul est le digne appui Que doit choisir ta confiance. C' est lui qui nous fait voir l' humble et le vertueux Élevé par sa grâce ; C' est lui qui nous fait voir son bras majestueux Terrasser l' insolente audace Dont s' enfle le présomptueux. Soit donc qu' en ta maison la richesse s' épande, Soit que de tes amis Le pouvoir en tous lieux pompeusement s' étende, Garde toujours un coeur soumis, Quelque honneur par là qu' on te rende. Prends-en la gloire en Dieu, qui jamais n' est borné Dans son amour extrême, En Dieu, qui donnant tout sans être importuné, Veut encor se donner soi-même, Après même avoir tout donné. Souviens-toi que du corps la taille avantageuse Qui se fait admirer, Ni de mille beautés l' union merveilleuse Pour qui chacun veut soupirer, Ne doit rendre une âme orgueilleuse. Du temps l' inévitable et fière avidité En fait un prompt ravage, Et souvent avant lui la moindre infirmité Laisse à peine au plus beau visage Les marques de l' avoir été. Si ton esprit est vif, judicieux, docile, N' en deviens pas plus vain : Tu déplairois à Dieu, qui te fait tout facile, Et n' a qu' à retirer sa main Pour te rendre un sens imbécile. Ne te crois pas plus saint qu' aucun autre pécheur, Quoi qu' on te veuille dire : Dieu, qui connoît tout l' homme, et qui voit dans ton coeur, Souvent te répute le pire, Quand tu t' estimes le meilleur. Ces bonnes actions sur qui chacun se fonde Pour t' élever aux cieux Ne partent pas toujours d' une vertu profonde ; Et Dieu, qui voit par d' autres yeux, En juge autrement que le monde. Non qu' il nous faille armer contre la vérité Pour juger mal des nôtres ; Voyons-en tout le bien avec sincérité, Mais croyons encor mieux des autres, Pour conserver l' humilité. Tu ne te nuis jamais quand tu les considères Pour te mettre au-dessous ; Mais ton orgueil t' expose à d' étranges misères, Si tu peux choisir entre eux tous Un seul à qui tu te préfères. C' est ainsi que chez l' humble une éternelle paix Fait une douce vie, Tandis que le superbe est plongé pour jamais Dans le noir chagrin de l' envie, Qui trouble ses propres souhaits. LIVRE 1 CHAPITRE 8 Qu' il faut éviter la trop grande familiarité. Ne fais point confidence avec toutes personnes, Regarde où tu répands les secrets de ton coeur ; Prends et suis les conseils de qui craint le seigneur ; Choisis tes amitiés, et n' en fais que de bonnes ; Hante peu la jeunesse, et de ceux du dehors Souffre rarement les abords. Jamais autour du riche à flatter ne t' exerce ; Vis sans démangeaison de te montrer aux grands ; Vois l' humble, le dévot, le simple, et n' entreprends De faire qu' avec eux un long et plein commerce ; Et n' y traite surtout que des biens précieux Dont une âme achète les cieux. Évite avec grand soin la pratique des femmes, Ton ennemi par là peut trouver ton défaut ; Recommande en commun aux bontés du très-haut Celles dont les vertus embellissent les âmes ; Et sans en voir jamais qu' avec un prompt adieu, Aime-les toutes, mais en Dieu. Ce n' est qu' avec lui seul, ce n' est qu' avec ses anges Que doit un vrai chrétien se rendre familier : Porte-lui tout ton coeur, deviens leur écolier ; Adore en lui sa gloire, apprends d' eux ses louanges ; Et bornant tes desirs à ses dons éternels, Fuis d' être connu des mortels. La charité vers tous est toujours nécessaire, Mais non pas avec tous un accès trop ouvert : La réputation assez souvent s' y perd ; Et tel qui plaît de loin, de près cesse de plaire : Tant ce brillant éclat qui ne fait qu' éblouir Est sujet à s' évanouir ! Oui, souvent il arrive, et contre notre envie, Que plus on prend de peine à se communiquer, Plus cet effort nous trompe, et force à remarquer Les désordres secrets qui souillent notre vie, Et que ce qu' un grand nom avoit semé de bruit Par la présence est tôt détruit. LIVRE 1 CHAPITRE 9 De l' obéissance et de la subjétion. Qu' il fait bon obéir ! Que l' homme a de mérite Qui d' un supérieur aime à suivre les lois, Qui ne garde aucun droit dessus son propre choix, Qui l' immole à toute heure, et soi-même se quitte ! L' obéissance est douce, et son aveuglement Forme un chemin plus sûr que le commandement, Lorsque l' amour la fait, et non pas la contrainte ; Mais elle n' a qu' aigreur sans cette charité, Et c' est un long sujet de murmure et de plainte, Quand son joug n' est souffert que par nécessité. Tous ces devoirs forcés où tout le coeur s' oppose N' acquièrent à l' esprit ni liberté ni paix. Aime qui te commande, ou n' y prétends jamais : S' il n' est aimable en soi, c' est Dieu qui te l' impose. Cours deçà, cours delà, change d' ordre ou de lieux : Si pour bien obéir tu ne fermes les yeux, Tu ne trouveras point ce repos salutaire ; Et tous ceux que chatouille un pareil changement N' y rencontrent enfin qu' un bien imaginaire Dont la trompeuse idée échappe en un moment. Il est vrai que chacun volontiers se conseille, Qu' il aime que son sens règle ses actions, Et tourne avec plaisir ses inclinations Vers ceux dont la pensée à la sienne est pareille ; Mais si le dieu de paix règne au fond de nos coeurs, Il faut les arracher à toutes ces douceurs, De tous nos sentiments soupçonner la foiblesse, Les dédire souvent, et pour mieux le pouvoir, Nous souvenir qu' en terre il n' est point de sagesse Qui sans aucune erreur puisse tout concevoir. Ne prends donc pas aux tiens si pleine confiance Que tu n' ouvres l' oreille encore à ceux d' autrui ; Et quand tu te convaincs de juger mieux que lui Sacrifie à ton Dieu cette juste croyance. Combattre une révolte où penche la raison, Pour donner au bon sens une injuste prison, C' est se faire soi-même une sainte injustice ; Et pour en venir là plus tu t' es combattu, Plus ce dieu qui regarde un si grand sacrifice T' impute de mérite et t' avance en vertu. On va d' un pas plus ferme à suivre qu' à conduire ; L' avis est plus facile à prendre qu' à donner : On peut mal obéir comme mal ordonner ; Mais il est bien plus sûr d' écouter que d' instruire. Je sais que l' homme est libre, et que sa volonté, Entre deux sentiments d' une égale bonté, Peut avec fruit égal embrasser l' un ou l' autre ; Mais ne point déférer à celui du prochain, Quand l' ordre ou la raison parle contre le nôtre, C' est montrer un esprit opiniâtre ou vain. LIVRE 1 CHAPITRE 10 Qu' il faut se garder de la superfluité Des paroles. Fuis l' embarras du monde autant qu' il t' est possible : Ces entretiens du siècle ont trop d' inanité, Et la paix y rencontre un obstacle invincible, Lors même qu' on s' y mêle avec simplicité. Soudain l' âme est souillée, et le coeur fait esclave Des vains amusements qu' ils savent nous donner ; Leur force est merveilleuse, et pour un qui les brave Mille à leurs faux appas se laissent enchaîner. Leur amorce flatteuse a l' art de nous surprendre ; Le poison qu' elle glisse est aussitôt coulé ; Et je voudrois souvent n' avoir pu rien entendre, Ou n' avoir vu personne, ou n' avoir point parlé. Qui donc fait naître en nous cette ardeur insensée, Ce desir de parler en tous lieux épandu, S' il est si malaisé que sans être blessée L' âme rentre en soi-même après ce temps perdu ? N' est-ce point que chacun, de s' aider incapable, Espère l' un de l' autre un mutuel secours, Et que l' esprit, lassé du souci qui l' accable, Croit affoiblir son poids s' il l' exhale en discours ? Du moins tous ces discours sur qui l' homme se jette, Son propre intérêt seul les forme et les conduit : Il parle avec ardeur de tout ce qu' il souhaite, Il parle avec douleur de tout ce qui lui nuit. Mais souvent c' est en vain, et cette fausse joie Qu' il emprunte en passant de l' entretien d' autrui, Repousse d' autant plus celle que Dieu n' envoie Qu' aux esprits retirés qui n' en cherchent qu' en lui. Veillons donc, et prions, que le temps ne s' envole Cependant que le coeur languit d' oisiveté ; Ou s' il nous faut parler, qu' avec chaque parole Il sorte de la bouche un trait d' utilité. Le peu de soin qu' on prend de tout ce qui regarde Ces biens spirituels dont l' âme s' enrichit Pose sur notre langue une mauvaise garde, Et fait ce long abus sous qui l' homme blanchit. Parlons, mais dans une humble et sainte conférence Qui nous puisse acquérir cette sorte de biens : Dieu les verse toujours par delà l' espérance, Quand on s' unit en lui par de tels entretiens. LIVRE 1 CHAPITRE 11 Qu' il faut tacher d' acquérir la paix intérieure, Et de profiter en la vie spirituelle. Que nous aurions de paix et qu' elle seroit forte, Si nous n' avions le coeur qu' à ce qui nous importe, Et si nous n' aimions point à nous brouiller l' esprit, Ni de ce que l' on fait ni de ce que l' on dit ! Le moyen qu' elle règne en celui qui sans cesse Des affaires d' autrui s' inquiète et s' empresse, Qui cherche hors de soi de quoi s' embarrasser, Et rarement en soi tâche à se ramasser ? C' est vous, simples, c' est vous dont l' heureuse prudence Du vrai repos d' esprit possède l' abondance ; C' est par là que les saints, morts à tous ces plaisirs Où les soins de la terre abaissent nos desirs, N' ayant le coeur qu' en Dieu, ni l' oeil que sur eux-mêmes, Élevoient l' un et l' autre aux vérités suprêmes, Et qu' à les contempler bornant leur action, Ils alloient au plus haut de la perfection. Nous autres, asservis à nos lâches envies, Sur des biens passagers nous occupons nos vies, Et notre esprit se jette avec avidité Où par leur vaine idée il est précipité. C' est rarement aussi que nous avons la gloire D' emporter sur un vice une pleine victoire : Notre peu de courage est soudain abattu ; Nous aidons mal au feu qu' allume la vertu ; Et bien loin de tâcher qu' une chaleur si belle Prenne de jour en jour une force nouvelle, Nous laissons attiédir son impuissante ardeur, Qui de tépidité dégénère en froideur. Si de tant d' embarras l' âme purifiée Parfaitement en elle étoit mortifiée, Elle pourroit alors, comme reine des sens, Jusqu' au trône de Dieu porter des yeux perçants, Et faire une tranquille et prompte expérience Des douceurs que sa main verse en la conscience ; Mais l' empire des sens donne d' autres objets, L' âme sert en esclave à ses propres sujets ; Nous dédaignons d' entrer dans la parfaite voie Que la ferveur des saints a frayée avec joie. Le moindre coup que porte un peu d' adversité Triomphe en un moment de notre lâcheté, Et nous fait recourir, aveugles que nous sommes, Aux consolations que nous prêtent les hommes. Combattons de pied ferme en courageux soldats, Et le secours du ciel ne nous manquera pas : Dieu le tient toujours prêt ; et sa grâce fidèle, Toujours propice aux coeurs qui n' espèrent qu' en elle, Ne fait l' occasion du plus rude combat Que pour nous faire vaincre avecque plus d' éclat. Ces austères dehors qui parent une vie, Ces supplices du corps où l' âme est endurcie, Laissent bientôt finir notre dévotion Quand ils sont tout l' effet de la religion. L' âme, de ses défauts saintement indignée, Doit jusqu' à la racine enfoncer la cognée, Et ne sauroit jouir d' une profonde paix, À moins que d' arracher jusques à ses souhaits. Qui pourroit s' affermir dans un saint exercice Qui du coeur tous les ans déracinât un vice, Cet effort, quoique lent, de sa conversion Arriveroit bientôt à la perfection ; Mais nous n' avons, hélas ! Que trop d' expérience Qu' ayant traîné vingt ans l' habit de pénitence, Souvent ce lâche coeur a moins de pureté Qu' à son noviciat il n' avoit apporté. Le zèle cependant chaque jour devroit croître, Profiter de l' exemple et de l' emploi du cloître, Au lieu que chaque jour sa vigueur s' alentit, Sa fermeté se lasse, et son feu s' amortit ; Et l' on croit beaucoup faire aux dernières années D' avoir un peu du feu des premières journées. Faisons-nous violence, et vainquons-nous d' abord ; Tout deviendra facile après ce peu d' effort. Je sais qu' aux yeux du monde il doit paroître rude De quitter les douceurs d' une longue habitude ; Mais puisqu' on trouve encor plus de difficulté À dompter pleinement sa propre volonté, Dans les choses de peu si tu ne te commandes, Dis, quand te pourras-tu surmonter dans les grandes ? Résiste dès l' entrée aux inclinations Que jettent dans ton coeur tes folles passions ; Vois combien ces douceurs enfantent d' amertumes ; Dépouille entièrement tes mauvaises coutumes ; Leur appas dangereux, chaque fois qu' il surprend, Forme insensiblement un obstacle plus grand. Enfin règle ta vie ; et vois, si tu te changes, Que de paix en toi-même, et que de joie aux anges ! Ah ! Si tu le voyois, tu serois plus constant À courir sans relâche au bonheur qui t' attend ; Tu prendrois plus de soin de nourrir en ton âme La sainte et vive ardeur d' une céleste flamme, Et tâchant de l' accroître à toute heure, en tout lieu, Chaque instant de tes jours seroit un pas vers Dieu. LIVRE 1 CHAPITRE 12 Des utilités de l' adversité. Il est bon quelquefois de sentir des traverses Et d' en éprouver la rigueur ; Elles rappellent l' homme au milieu de son coeur, Et peignent à ses yeux ses misères diverses : Elles lui font clairement voir Qu' il n' est qu' en exil en ce monde, Et par un prompt dégoût empêchent qu' il n' y fonde Ou son amour ou son espoir. Il est avantageux qu' on blâme, qu' on censure Nos plus sincères actions, Qu' on prête des couleurs à nos intentions Pour en faire une fausse et honteuse peinture : Le coup de cette indignité Rabat en nous la vaine gloire, Dissipe ses vapeurs, et rend à la mémoire Le souci de l' humilité. Cet injuste mépris dont nous couvrent les hommes Réveille un zèle languissant, Et pousse nos soupirs aux pieds du tout-puissant, Qui voit notre pensée, et sait ce que nous sommes : La conscience en ce besoin Y cherche aussitôt son refuge, Et sa juste douleur l' appelle pour seul juge, Comme il en est le seul témoin. Aussi l' homme devroit s' affermir en sa grâce, S' unir à lui parfaitement, Pour n' avoir plus besoin du vain soulagement Qu' au défaut du solide à toute heure il embrasse : Il cesseroit d' avoir recours Aux consolations humaines, Si contre la rigueur de ses plus rudes peines Il voyoit un si prompt secours. Lorsque l' âme du juste est vivement pressée D' une imprévue affliction, Qu' elle sent les assauts de la tentation, Ou l' effort insolent d' une indigne pensée, Elle voit mieux qu' un tel appui À sa foiblesse est nécessaire, Et que quoi qu' elle fasse, elle ne peut rien faire Ni de grand ni de bon sans lui. Alors elle gémit, elle pleure, elle prie, Dans un destin si rigoureux ; Elle importune Dieu pour ce trépas heureux Qui la doit affranchir d' une ennuyeuse vie ; Et la soif des souverains biens, Que dans le ciel fait sa présence, Forme en elle une digne et sainte impatience De rompre ses tristes liens. Alors elle aperçoit combien d' inquiétudes Empoisonnent tous nos plaisirs, Combien de prompts revers troublent tous nos desirs, Combien nos amitiés trouvent d' ingratitudes, Et voit avec plus de clarté Qu' on ne rencontre point au monde Ni de solide paix, ni de douceur profonde, Ni de parfaite sûreté. LIVRE 1 CHAPITRE 13 De la résistance aux tentations. Tant que le sang bout dans nos veines, Tant que l' âme soutient le corps, Nous avons à combattre et dedans et dehors Les tentations et les peines. Aussi, toi qui mis tant de maux Au-dessous de ta patience, Toi qu' une sainte expérience Endurcit à tous leurs assauts, Job, tu l' as souvent dit que l' homme sur la terre Trouvoit toute sa vie une immortelle guerre. Il doit donc en toute saison Tenir l' oeil ouvert sur soi-même, La vigilance et l' oraison : Ainsi jamais il n' est la proie Du lion toujours rugissant, Qui pour surprendre l' innocent, Tout à l' entour de lui tournoie, Et ne dormant jamais, dévore sans tarder Ce qu' un lâche sommeil lui permet d' aborder. Dans la retraite la plus sainte Il n' est si haut détachement Qui des tentations affranchi pleinement N' en sente quelquefois l' atteinte ; Mais il en demeure ce fruit Dans une âme bien recueillie, Que leur attaque l' humilie, Leur combat la purge et l' instruit : Elle en sort glorieuse, elle en sort couronnée, Et plus humble, et plus nette, et plus illuminée. Par là tous les saints sont passés : Ils ont fait profit des traverses ; Les tribulations, les souffrances diverses, Jusques au ciel les ont poussés. Ceux qui suivent si mal leur trace Qu' ils tombent sous les moindres croix, Accablés qu' ils sont de leur poids, Ne remontent point vers la grâce ; Et la tentation qui les a captivés Les mène triomphante entre les réprouvés. Elle va partout, à toute heure : Elle nous suit dans le désert ; Le cloître le plus saint lui laisse accès ouvert Dans sa plus secrète demeure. Esclaves de nos passions Et nés dans la concupiscence, Le moment de notre naissance Nous livre aux tribulations, Et nous portons en nous l' inépuisable source D' où prennent tous nos maux leur éternelle course. Vainquons celle qui vient s' offrir, Soudain une autre lui succède ; Notre premier repos est perdu sans remède, Nous avons toujours à souffrir : Le grand soin dont on les évite Souvent y plonge plus avant ; Tel qui les craint court au-devant, Tel qui les fuit s' y précipite ; Et l' on ne vient à bout de leur malignité Que par la patience et par l' humilité. C' est par elles qu' on a la force De vaincre de tels ennemis ; Mais il faut que le coeur, vraiment humble et soumis, Ne s' amuse point à l' écorce. Celui qui gauchit tout autour Sans en arracher la racine, Alors même qu' il les décline, Ne fait que hâter leur retour ; Il en devient plus foible, et lui-même se blesse De tout ce qu' il choisit pour armer sa foiblesse. Le grand courage en Jésus-Christ Et la patience en nos peines Font plus avec le temps que les plus rudes gênes Dont se tyrannise un esprit. Quand la tentation s' augmente, Prends conseil à chaque moment, Et loin de traiter rudement Le malheureux qu' elle tourmente, Tâche à le consoler et lui servir d' appui Avec même douceur que tu voudrois de lui. Notre inconstance est le principe Qui nous en accable en tout lieu ; Le peu de confiance en la bonté de Dieu Empêche qu' il ne les dissipe. Telle qu' un vaisseau sans timon, Le jouet des fureurs de l' onde, Une âme lâche dans le monde Flotte à la merci du démon ; Et tous ces bons propos qu' à toute heure elle quitte L' abandonnent aux vents dont sa fureur l' agite. La flamme est l' épreuve du fer, La tentation l' est des hommes : Par elle seulement on voit ce que nous sommes, Et si nous pouvons triompher. Lorsqu' à frapper elle s' apprête, Fermons-lui la porte du coeur : On en sort aisément vainqueur, Quand dès l' abord on lui fait tête ; Qui résiste trop tard a peine à résister, Et c' est au premier pas qu' il la faut arrêter. D' une foible et simple pensée L' image forme un trait puissant : Elle flatte, on s' y plaît ; elle émeut, on consent ; Et l' âme en demeure blessée : Ainsi notre fier ennemi Se glisse au dedans et nous tue, Quand l' âme, soudain abattue, Ne lui résiste qu' à demi ; Et dans cette langueur pour peu qu' il l' entretienne, Des forces qu' elle perd il augmente la sienne. L' assaut de la tentation Ne suit pas le même ordre en toutes ; Elle prend divers temps et tient diverses routes Contre notre conversion. À l' un soudain elle se montre, Elle attend l' autre vers la fin ; D' un autre le triste destin Presque à tous moments la rencontre : Son coup est pour les uns rude, ferme, pressant ; Pour les autres, débile, et mol, et languissant. C' est ainsi que la providence, Souffrant cette diversité, Par une inconcevable et profonde équité, Met ses bontés en évidence : Elle voit la proportion Des forces grandes et petites ; Elle sait peser les mérites, Le sexe, la condition ; Et sa main, se réglant sur ces diverses causes, Au salut des élus prépare toutes choses. Ainsi ne désespérons pas, Quand la tentation redouble ; Mais redoublons plutôt nos ferveurs dans ce trouble, Pour offrir à Dieu nos combats ; Demandons-lui qu' il nous console, Qu' il nous secoure en cet ennui : Saint Paul nous l' a promis pour lui ; Il dégagera sa parole, Et tirera pour nous ce fruit de tant de maux, Qu' ils rendront notre force égale à nos travaux. Quand il nous en donne victoire, Exaltons sa puissante main, Et nous humilions sous le bras souverain Qui couronne l' humble de gloire. C' est dans les tribulations Qu' on voit combien l' homme profite, Et la grandeur de son mérite Ne paroît qu' aux tentations ; Par elles sa vertu plus vivement éclate, Et l' on doute d' un coeur jusqu' à ce qu' il combatte. Sans grand miracle on est fervent, Tant qu' on ne sent point de traverse ; Mais qui sans murmurer souffre un coup qui le perce Peut aller encor plus avant. Tel dompte avec pleine constance La plus forte tentation, Que la plus foible occasion Trouve à tous coups sans résistance, Afin qu' humilié de s' en voir abattu Jamais il ne s' assure en sa propre vertu. LIVRE 1 CHAPITRE 14 Qu' il faut éviter le jugement téméraire. Fais réflexion sur toi-même, Et jamais ne juge d' autrui : Qui s' empresse à juger de lui S' engage en un péril extrême ; Il travaille inutilement, Il se trompe facilement, Et plus facilement offense ; Mais celui qui se juge, heureusement s' instruit À purger de péché ce qu' il fait, dit ou pense, Se trompe beaucoup moins, et travaille avec fruit. Souvent le jugement se porte Selon que la chose nous plaît ; L' amour-propre est un intérêt Sous qui notre raison avorte. Si des souhaits que nous faisons, Des pensers où nous nous plaisons, Dieu seul étoit la pure idée, Nous aurions moins de trouble et serions plus puissants À calmer dans notre âme, ici-bas obsédée, La révolte secrète où l' invitent nos sens. Mais souvent, quand Dieu nous appelle, En vain son joug nous semble doux ; Quelque charme au dedans de nous Fait naître un mouvement rebelle ; Souvent quelque attrait du dehors Résiste aux amoureux efforts De la grâce en nous épandue, Et nous fait, malgré nous, tellement balancer, Qu' entre nos sens et Dieu notre âme suspendue Perd le temps d' y répondre, et ne peut avancer. Plusieurs de sorte se déçoivent En l' examen de ce qu' ils sont, Qu' ils se cherchent en ce qu' ils font, Sans même qu' ils s' en aperçoivent : Ils semblent en tranquillité, Tant que ce qu' ils ont projeté Succède comme ils l' imaginent ; Mais si l' événement remplit mal leurs souhaits, Ils s' émeuvent soudain, soudain ils se chagrinent, Et ne gardent plus rien de leur première paix. Ainsi, par des avis contraires, L' amour de nos opinions Enfante les divisions Entre les amis et les frères ; Ainsi les plus religieux Par ce zèle contagieux Se laissent quelquefois séduire ; Ainsi tout vieil usage est fâcheux à quitter ; Ainsi personne n' aime à se laisser conduire Plus avant que ses yeux ne sauroient se porter. Que si ta raison s' autorise À plus appuyer ton esprit Que la vertu que Jésus-Christ Demande à ses ordres soumise, Tu sentiras fort rarement Éclairer ton entendement, Et par des lumières tardives : Dieu veut un coeur entier qui n' ait point d' autre appui, Et que d' un saint amour les flammes toujours vives Par-dessus la raison s' élèvent jusqu' à lui. LIVRE 1 CHAPITRE 15 Des oeuvres faites par la charité. Le mal n' a point d' excuse ; il n' est espoir, surprise, Intérêt, amitié, faveur, crainte, malheurs, Dont le pouvoir nous autorise À rien faire ou penser qui porte ses couleurs. Non, il n' en faut souffrir l' effet ni la pensée ; Mais quand on voit qu' un autre a besoin de secours, D' une bonne oeuvre commencée On peut, pour le servir, interrompre le cours. Une bonne action a toujours grand mérite, Mais pour une meilleure il nous la faut quitter : C' est sans la perdre qu' on la quitte, Et cet échange heureux nous fait plus mériter. La plus haute pourtant n' attire aucune grâce, Si par la charité son effet n' est produit ; Mais la plus foible et la plus basse, Partant de cette source, est toujours de grand fruit. Ce grand juge des coeurs perce d' un oeil sévère Les plus secrets motifs de nos intentions, Et sa justice considère Ce qui nous fait agir, plus que nos actions. Celui-là fait beaucoup en qui l' amour est forte, Celui-là fait beaucoup qui fait bien ce qu' il fait, Celui-là fait bien qui se porte Plus au bien du commun qu' à son propre souhait. Mais souvent on s' y trompe ; et ce qu' on pense n' être Qu' un véritable effet de pure charité, Aux yeux qui savent tout connoître, Porte un mélange impur de sensualité. De notre volonté la pente naturelle, L' espoir de récompense, ou d' accommodement, Ou quelque affection charnelle, Souvent tient même route, et le souille aisément. L' homme vraiment rempli de charité parfaite Avecque son desir sait comme il faut marcher : En l' embrassant il le rejette, Et va de son côté sans jamais le chercher. Il le fuit comme sien, et fait ce qu' il demande Quand la gloire de Dieu par là se fait mieux voir ; Et voulant ce que Dieu commande, Il n' obéit qu' à Dieu quand il suit ce vouloir. À personne jamais il ne porte d' envie, Parce que sur la terre il ne recherche rien, Et que son âme, en Dieu ravie, Ne fait point d' autres voeux, ne veut point d' autre bien. D' aucun bien à personne il ne donne la gloire, Pour mieux tout rapporter à cet être divin, Et ne perd jamais la mémoire Qu' il est de tous les biens le principe et la fin ; Que c' est par le secours de sa toute-puissance Que nous pouvons former un vertueux propos, Et que c' est par sa jouissance Que les saints dans le ciel goûtent un plein repos. Oh ! Qui pourroit avoir une seule étincelle De cette véritable et pure charité, Que bientôt sa clarté fidèle Lui feroit voir qu' ici tout n' est que vanité ! LIVRE 1 CHAPITRE 16 Comme il faut supporter d' autrui. Porte avec patience en tout autre, en toi-même, Ce que tu n' y peux corriger, Jusqu' à ce que de Dieu la puissance suprême En ordonne autrement, et daigne le changer. Pour éprouver ta force il est meilleur peut-être Qu' il laisse durer cette croix : Ton mérite par là se fera mieux connoître ; Et s' il n' est à l' épreuve, il n' est pas de grand poids. Tu dois pourtant au ciel élever ta prière Contre un si long empêchement, Afin que sa bonté t' en fasse grâce entière, Ou t' aide à le souffrir un peu plus doucement. Quand par tes bons avis une âme assez instruite Continue à leur résister, Entre les mains de Dieu remets-en la conduite, Et ne t' obstine point à la persécuter. Sa sainte volonté souvent veut être faite Par un autre ordre que le tien : Il sait trouver sa gloire en tout ce qu' il projette ; Il sait, quand il lui plaît, tourner le mal en bien. Souffre sans murmurer tous les défauts des autres, Pour grands qu' ils se puissent offrir ; Et songe qu' en effet nous avons tous les nôtres, Dont ils ont à leur tour encor plus à souffrir. Si ta fragilité met toujours quelque obstacle En toi-même à tes propres voeux, Comment peux-tu d' un autre exiger ce miracle Qu' il n' agisse partout qu' ainsi que tu le veux ? N' est-ce pas le traiter avec haute injustice De vouloir qu' il soit tout parfait, Et de ne vouloir pas te corriger d' un vice, Afin que ton exemple aide à ce grand effet ? Nous voulons que chacun soit sous la discipline, Qu' il souffre la correction, Et nous ne voulons point qu' aucun nous examine, Qu' aucun censure en nous une imperfection. Nous blâmons en autrui ce qu' il prend de licence, Ce qu' il se permet de plaisirs, Et nous nous offensons s' il n' a la complaisance De ne refuser rien à nos bouillants desirs. Nous voulons des statuts dont la dure contrainte L' attache avec sévérité, Et nous ne voulons point qu' il porte aucune atteinte À l' empire absolu de notre volonté. Où te caches-tu donc, charité toujours vive, Qui dois faire tout notre emploi ? Et si l' on vit ainsi, quand est-ce qu' il arrive Qu' on ait pour le prochain même amour que pour soi ? Si tous étoient parfaits, on n' auroit rien au monde À souffrir pour l' amour de Dieu, Et cette patience en vertus si féconde Jamais à s' exercer ne trouveroit de lieu. La sagesse divine autrement en ordonne ; Rien n' est ni tout bon ni tout beau ; Et Dieu nous forme ainsi pour n' exempter personne De porter l' un de l' autre à son tour le fardeau. Aucun n' est sans défaut, aucun n' est sans foiblesse, Aucun n' est sans besoin d' appui, Aucun n' est sage assez de sa propre sagesse, Aucun n' est assez fort pour se passer d' autrui. Il faut donc s' entr' aimer, il faut donc s' entr' instruire, Il faut donc s' entre-secourir, Il faut s' entre-prêter des yeux à se conduire, Il faut s' entre-donner une aide à se guérir. Plus les revers sont grands, plus la preuve est facile À quel point un homme est parfait ; Et leurs plus rudes coups ne le font pas fragile, Mais ils donnent à voir ce qu' il est en effet. LIVRE 1 CHAPITRE 17 De la vie monastique. Rends-toi des plus savants en l' art de te contraindre, En ce rare et grand art de rompre tes souhaits, Si tu veux avec tous une solide paix, Si tu veux leur ôter tout sujet de se plaindre. Vivre en communauté sans querelle et sans bruit, Porter jusqu' au trépas un coeur vraiment réduit, C' est se rendre digne d' envie. Heureux trois fois celui qui se fait un tel sort ! Heureux trois fois celui qu' une si douce vie Conduit vers une heureuse mort ! Si tu veux mériter, si tu veux croître en grâce, Ne t' estime ici-bas qu' un passant, qu' un banni ; Parois fou pour ton Dieu, prends ce zèle infini Qui court après l' opprobre et jamais ne s' en lasse. La tonsure et l' habit sont bien quelques dehors, Mais ne présume pas que les gênes du corps Fassent l' âme religieuse : C' est au détachement de tes affections Qu' au milieu d' une vie âpre et laborieuse En consistent les fonctions. Cherche Dieu, cherche en lui le salut de ton âme, Sans chercher rien de plus dessous cette couleur : Tu ne rencontreras qu' amertume et douleur, Si jamais dans ton cloître autre desir t' enflamme. Tâche d' être le moindre et le sujet de tous, Ou ce repos d' esprit qui te semble si doux Ne sera guère en ta puissance. Veux-tu le retenir ? Souviens-toi fortement Que tu n' es venu là que pour l' obéissance, Et non pour le commandement. Le cloître n' est pas fait pour une vie oisive, Ni pour passer les jours en conversation, Mais pour une éternelle et pénible action, Pour voir les sens domptés, la volonté captive. C' est là qu' un long travail n' est jamais achevé, C' est là que pleinement le juste est éprouvé, De même que l' or dans la flamme ; Et c' est là que sans trouble on ne peut demeurer, Si cette humilité qui doit régner sur l' âme N' y fait pour Dieu tout endurer. LIVRE 1 CHAPITRE 18 Des exemples des saints pères. Tu vois en tous les saints de merveilleux exemples : C' est la pure religion, C' est l' entière perfection Qu' en ces grands miroirs tu contemples. Vois les sentiers qu' ils ont battus, Vois la pratique des vertus Aussi brillante en eux que par toi mal suivie : Que fais-tu pour leur ressembler ? Et quand à leurs travaux tu compares ta vie, Peux-tu ne point rougir, peux-tu ne point trembler ? La faim, la soif, le froid, les oraisons, les veilles, Les fatigues, la nudité, Dans le sein de l' austérité Ont produit toutes leurs merveilles : Les saintes méditations, Les longues persécutions, Les jeûnes et l' opprobre ont été leurs délices, Et de Dieu seul fortifiés, Comme ils fuyoient la gloire et cherchoient les supplices, Les supplices enfin les ont glorifiés. Regarde les martyrs, les vierges, les apôtres, Et tous ceux de qui la ferveur Sur les sacrés pas du sauveur A frayé des chemins aux nôtres : Combien ont-ils porté de croix, Et combien sont-ils morts de fois, Au milieu d' une vie en souffrances féconde, Jusqu' à ce que leur fermeté, À force de haïr leurs âmes en ce monde, Ait su les posséder dedans l' éternité ? Ouvrez, affreux déserts, vos retraites sauvages, Et des pères que vous cachez, Dans vos cavernes retranchés, Laissez-nous tirer les images ; Montrez-nous les tentations, Montrez-nous les vexations Qu' à toute heure chez vous du diable ils ont souffertes ; Montrez par quels ardents soupirs Les prières qu' à Dieu sans cesse ils ont offertes Ont porté dans le ciel leurs amoureux desirs. Jusques où n' ont été leurs saintes abstinences ? Jusques où n' ont-ils su pousser Le zèle de voir avancer Les fruits de tant de pénitences ? Qu' ils ont fait de rudes combats Pour achever de mettre à bas Cet indigne pouvoir dont s' emparent les vices ! Qu' ils se sont tenus de rigueur ! Que d' intention pure en tous leurs exercices, Pour rendre un dieu vivant le maître de leur coeur ! Tout le jour en travail, et la nuit en prière, Souvent ils mêloient tous les deux Et leur coeur poussoit mille voeux Parmi la sueur journalière. Toute action, tout temps, tout lieu, Étoit propre à penser à Dieu ; Toute heure étoit trop courte à cette sainte idée, Et le doux charme des transports Dont leur âme en ces lieux se trouvoit possédée, Suspendoit tous les soins qu' elle devoit au corps. Par une pleine horreur des vanités humaines, Ils rejetoient et biens et rang, Et les amitiés ni le sang N' avoient pour eux aucunes chaînes : Ennemis du monde et des siens, Ils en brisoient tous les liens, De peur de retomber sous son funeste empire ; Et leur digne sévérité Dans les besoins du corps rencontroit un martyre, Quand ils abaissoient l' âme à leur nécessité. Pauvres et dénués des secours de la terre, Mais riches en grâce et vertu, Ils ont sous leurs pieds abattu Tout ce qui leur faisoit la guerre. Ces inépuisables trésors De l' indigence du dehors Réparoient au dedans les aimables misères ; Et Dieu, pour les en consoler, Versoit à pleines mains sur des âmes si chères Ces biens surnaturels qu' on ne sauroit voler. L' éloignement, la haine, et le rebut du monde, Les approchoient du tout-puissant, De qui l' amour reconnoissant Couronnoit leur vertu profonde. Ils n' avoient pour eux que mépris ; Mais ils étoient d' un autre prix Aux yeux de ce grand roi qui fait les diadèmes ; Et cet heureux abaissement Sur ces mêmes degrés d' un saint mépris d' eux-mêmes Élevoit pour leur gloire un trône au firmament. Sous les lois d' une prompte et simple obédience, Leur véritable humilité Unissoit à la charité Les forces de la patience. Ce parfait et divin amour Les élevoit de jour en jour À ces progrès d' esprit où la vertu s' excite ; Et ces progrès continuels, Faisant croître la grâce où croissoit le mérite, Les accabloient enfin de biens spirituels. Voilà, religieux, des exemples à suivre ; Voilà quelles instructions Laissent toutes leurs actions À qui veut apprendre à bien vivre : La sainte ardeur qu' ils ont fait voir Montre quel est votre devoir À chercher de vos maux les assurés remèdes, Et vous y doit plus attacher Que ce que vous voyez d' imparfaits et de tièdes Ne doit servir d' excuse à vous en relâcher. Oh ! Que d' abord le cloître enfanta de lumières ! Qu' on vit éclater d' ornements Aux illustres commencements Des observances régulières ! Que de pure dévotion ! Que de sainte émulation ! Que de pleine vigueur soutint la discipline ! Que de respect intérieur ! Que de conformité de moeurs et de doctrine ! Que d' union d' esprits sous un supérieur ! Encor même à présent ces traces délaissées Font voir combien étoient parfaits Ceux qui par de si grands effets Domptoient le monde et ses pensées ; Mais notre siècle est bien loin d' eux ; Qui vit sans crime est vertueux ; Qui ne rompt point sa règle est un grand personnage, Et croit s' être bien acquitté Lorsque avec patience il porte l' esclavage Où sa robe et ses voeux le tiennent arrêté. À peine notre coeur forme une bonne envie, Qu' aussitôt nous la dépouillons ; La langueur dont nous travaillons Nous lasse même de la vie. C' est peu de laisser assoupir La ferveur du plus saint desir, Par notre lâcheté nous la laissons éteindre, Nous qui voyons à tout moment Tant d' exemples dévots où nous pouvons atteindre, Et qui nous convaincront au jour du jugement. v LIVRE 1 CHAPITRE 19 V des exercices du bon religieux. Toi qui dedans un cloître as renfermé ta vie, De toutes les vertus tâche de l' enrichir : C' est sous ce digne effort que tu dois y blanchir ; Ta règle te l' apprend, ton habit t' en convie. Fais par un saint amas de ces vivants trésors Que le dedans réponde à l' éclat du dehors, Que tu sois devant Dieu tel que devant les hommes ; Et de l' intérieur prends d' autant plus de soin, Que Dieu sans se tromper connoît ce que nous sommes, Et que du fond du coeur il se fait le témoin. Nos respects en tous lieux lui doivent des louanges, En tous lieux il nous voit, il nous juge en tous lieux ; Et comme nous marchons partout devant ses yeux, Partout il faut porter la pureté des anges. Chaque jour recommence à lui donner ton coeur, Renouvelle tes voeux, rallume ta ferveur, Et t' obstine à lui dire, en demandant sa grâce : " secourez-moi, seigneur, et servez de soutien Aux bons commencements que sous vos lois j' embrasse ; Car jusques à présent ce que j' ai fait n' est rien. " Dans le chemin du ciel l' âme du juste avance, Autant que ce propos augmente en fermeté ; Son progrès, qui dépend de l' assiduité, Veut pour beaucoup de fruit beaucoup de diligence. Que si le plus constant et le mieux affermi Se relâche souvent, souvent tombe à demi, Et n' est jamais si fort qu' il soit inébranlable, Que sera-ce de ceux dont le coeur languissant, Ou rarement en soi forme un projet semblable, Ou le laisse flotter et s' éteindre en naissant ? C' est un chemin qui monte entre des précipices : Il n' est rien plus aisé que de l' abandonner ; Et souvent c' est assez pour nous en détourner Que le relâchement des moindres exercices. Le bon propos du juste a plus de fondement En la grâce de Dieu qu' au propre sentiment. Quelque dessein qu' il fasse, en elle il se repose : À moins d' un tel secours nous travaillons en vain ; Quoi que nous proposions, c' est Dieu seul qui dispose, Et pour trouver sa voie, homme, il te faut sa main. Laisse là quelquefois l' exercice ordinaire Pour faire une action pleine de piété ; Tu pourras y rentrer avec facilité Si tu n' en es sorti que pour servir ton frère ; Mais si par nonchalance, ou par un lâche ennui De prendre encor demain le même qu' aujourd' hui, Ton âme appesantie une fois s' en détache, Cet exercice alors négligé sans sujet Imprimera sur elle une honteuse tache, Et lui fera sentir le mal qu' elle s' est fait. Quelque effort qu' ici-bas l' homme fasse à bien vivre, Il est souvent trahi par sa fragilité ; Et le meilleur remède à son infirmité, C' est de choisir toujours un but certain à suivre. Qu' il regarde surtout quel est l' empêchement Qui met le plus d' obstacle à son avancement, Et que tout son pouvoir s' attache à l' en défaire ; Qu' il donne ordre au dedans, qu' il donne ordre au dehors ; À cet heureux progrès l' un et l' autre confère, Et l' âme a plus de force ayant l' aide du corps. Si ta retraite en toi ne peut être assidue, Recueille-toi du moins une fois chaque jour, Soit lorsque le soleil recommence son tour, Soit lorsque sous les eaux sa lumière est fondue. Propose le matin et règle tes projets, Examine le soir quels en sont les effets ; Revois tes actions, tes discours, tes pensées : Peut-être y verras-tu, malgré ton bon dessein, À chaque occasion mille offenses glissées Contre le grand monarque, ou contre le prochain. Montre-toi vraiment homme à l' attaque funeste Que l' ange ténébreux te porte à tout moment ; Dompte la gourmandise, et plus facilement Des sentiments charnels tu dompteras le reste. Dedans l' oisiveté jamais enseveli, Toujours confère, prie, écris, médite, li, Ou fais pour le commun quelque chose d' utile : L' exercice du corps a quelques fruits bien doux ; Mais sans discrétion c' est un travail stérile, Et même il n' est pas propre également à tous. Ces emplois singuliers qu' on se choisit soi-même Doivent fuir avec soin de paroître au dehors ; L' étalage les perd, et ce sont des trésors Dont la possession veut un secret extrême. Surtout n' aime jamais ces choix de ton esprit Jusqu' à les préférer à ce qui t' est prescrit ; Tout le surabondant doit place au nécessaire. Remplis tous tes devoirs avec fidélité ; Puis, s' il reste du temps pour l' emploi volontaire, Applique tout ce reste où ton zèle est porté. Tout esprit n' est pas propre aux mêmes exercices : L' un est meilleur pour l' un, l' autre à l' autre sert mieux ; Et la diversité, soit des temps, soit des lieux, Demande à notre ardeur de différents offices : L' un est bon à la fête, et l' autre aux simples jours ; De la tentation l' un peut rompre le cours, À la tranquillité l' autre est plus convenable ; L' homme n' a pas sur soi toujours même pouvoir : Autres sont les pensers que la tristesse accable, Autres ceux que la joie en Dieu fait concevoir. À chaque grande fête augmente et renouvelle Et ce bon exercice et ta prière aux saints ; Et tiens en l' attendant ton âme entre tes mains, Comme prête à passer à la fête éternelle. En ces jours consacrés à la dévotion, Il faut mieux épurer l' oeuvre et l' intention, Suivre une plus étroite et plus ferme observance, Nous recueillir sans cesse, et nous imaginer Que de tous nos travaux la pleine récompense Doit par les mains de Dieu bientôt nous couronner. Souvent il la recule, et lors il nous faut croire Que nous n' y sommes pas dignement préparés, Et que ces doux moments ne nous sont différés Qu' afin que nous puissions mériter plus de gloire. Il nous en comblera dans le temps ordonné : Préparons-nous donc mieux à ce jour fortuné. " heureux le serviteur, dit la vérité même, Que trouvera son maître en état de veiller ! Il lui partagera son propre diadème, Et de toute sa gloire il le fera briller. " LIVRE 1 CHAPITRE 20 De l' amour de la solitude et du silence. Choisis une heure propre à rentrer en toi-même, À penser aux bienfaits de la bonté suprême, Sans t' embrouiller l' esprit de rien de curieux ; Et ne t' engage en la lecture Que de quelque matière pure Qui touche autant le coeur qu' elle occupe les yeux. Si tu peux retrancher la perte des paroles, La superfluité des visites frivoles, La vaine attention aux nouveautés des bruits, Ton âme aura du temps de reste Pour suivre cet emploi céleste, Et pour en recueillir les véritables fruits. Ainsi des plus grands saints la sagesse profonde Pour ne vivre qu' à Dieu fuyoit les yeux du monde, Et n' en souffroit jamais l' entretien qu' à regret ; Ainsi plus la vie est parfaite, Plus elle aime cette retraite ; Et qui veut trouver Dieu doit chercher le secret. Un païen nous l' apprend, tous chrétiens que nous sommes : " je n' ai jamais, dit-il, été parmi les hommes Que je n' en sois sorti moins homme et plus brutal ; " Et notre propre conscience Ne fait que trop d' expérience, Combien à son repos leur commerce est fatal. Se taire entièrement est beaucoup plus facile Que de se préserver du mélange inutile Qui dans tous nos discours aussitôt s' introduit ; Et c' est chose bien moins pénible D' être chez soi comme invisible, Que de se bien garder alors qu' on se produit. Quiconque aspire donc aux douceurs immortelles Qu' un bon intérieur fait goûter aux fidèles, Et veut prendre un bon guide afin d' y parvenir, Qu' avec Jésus-Christ il se coule Loin du tumulte et de la foule, Et souvent seul à seul tâche à l' entretenir. Personne en sûreté ne sauroit se produire, Ni parler sans se mettre au hasard de se nuire, Ni prendre sans péril les ordres à donner, Que ceux qui volontiers se cachent, Sans peine au silence s' attachent, Et sans aversion se laissent gouverner. Non, aucun ne gouverne avec pleine assurance, Que ceux qu' y laisse instruits la pleine obéissance : Qui sait mal obéir ne commande pas bien. Aucun n' a de joie assurée Que ceux en qui l' âme épurée Rend un bon témoignage et ne reproche rien. Celui que donne aux saints leur bonne conscience Ne va pourtant jamais sans soin, sans défiance, Dont la crainte de Dieu fait la sincérité ; Et la grâce en eux épandue Ne rend pas de moindre étendue Ni ces justes soucis, ni leur humilité. Mais la présomption, l' orgueil d' une âme ingrate, Fait cette sûreté dont le méchant se flatte, Et le trompe à la fin, l' ayant mal éclairé. Quoique tu sois grand cénobite, Quoique tu sois parfait ermite, Jamais, tant que tu vis, ne te tiens assuré. Souvent ceux que tu vois par leur vertu sublime Mériter notre amour, emporter notre estime, Tout parfaits qu' on les croit, sont le plus en danger ; Et l' excessive confiance Qu' elle jette en leur conscience Souvent les autorise à se trop négliger. Souvent il est meilleur que quelque assaut nous presse, Et que nous faisant voir quelle est notre foiblesse, Il réveille par là nos plus puissants efforts, De crainte que l' âme tranquille Ne s' enfle d' un orgueil facile À glisser de ce calme aux douceurs du dehors. Ô plaisirs passagers, si jamais nos pensées De vos illusions n' étoient embarrassées, Si nous pouvions bien rompre avec le monde et vous, Que par cette sainte rupture L' âme se verroit libre et pure, Et se conserveroit un repos long et doux ! Il seroit, il seroit d' éternelle durée, Si tant de vains soucis dont elle est déchirée Par votre long exil se trouvoient retranchés, Et si nos desirs solitaires Bornés à des voeux salutaires, Etoient par notre espoir à Dieu seul attachés. Aucun n' est digne ici de ces grâces divines, Qui parmi tant de maux et parmi tant d' épines, Versent du haut du ciel la consolation, Si son exacte vigilance Ne s' exerce avec diligence Dans les saintes douleurs de la componction. Veux-tu jusqu' en ton coeur la sentir vive et forte ? Rentre dans ta cellule, et fermes-en la porte Aux tumultes du monde, à sa vaine rumeur : N' en écoute point l' imposture, Et comme ordonne l' écriture, Repasse au cabinet les secrets de ton coeur. Ce que tu perds dehors s' y retrouve à toute heure ; Mais il faut sans relâche en aimer la demeure : Elle n' a rien de doux sans l' assiduité ; Et depuis qu' elle est mal gardée, Ce n' est plus qu' une triste idée, Qui n' enfante qu' ennuis et qu' importunité. Elle sera ta joie et ta meilleure amie, Si ta conversion, dans son calme affermie, Dès le commencement la garde sans regret : C' est dans ce calme et le silence Que l' âme dévote s' avance, Et que de l' écriture elle apprend le secret. Pour se fortifier elle y trouve des armes, Pour se purifier elle y trouve des larmes, Par qui tous ses défauts sont lavés chaque nuit ; Elle s' y rend par la prière À Dieu d' autant plus familière, Qu' elle en bannit du siècle et l' amour et le bruit. Qui se détache donc pour cette solitude De toutes amitiés et de toute habitude, Plus il rompt les liens du sang et de la chair, Plus de Dieu la bonté suprême, Par ses anges et par lui-même, Pour le combler de biens daigne s' en approcher. Cache-toi, s' il le faut, pour briser ces obstacles : L' obscurité vaut mieux que l' éclat des miracles, S' ils étouffent les soins qu' on doit avoir de soi ; Et le don de faire un prodige, Dans une âme qui se néglige, D' un précieux trésor fait un mauvais emploi. Le vrai religieux rarement sort du cloître, Vit sans ambition de se faire connoître, Ne veut point être vu, ne veut point regarder, Et croit que celui-là se tue Qui cherche à se blesser la vue De ce que, sans se perdre, il ne peut posséder. Le monde et ses plaisirs s' écoulent et nous gênent, Et quand à divaguer nos desirs nous entraînent, Ce temps qu' on aime à perdre est aussitôt passé ; Et pour fruit de cette sortie On n' a qu' une âme appesantie, Et des desirs flottants dans un coeur dispersé. Ainsi celle qu' on fait avec le plus de joie Souvent avec douleur au cloître nous renvoie : Les délices du soir font un triste matin ; Ainsi la douceur sensuelle Nous cache sa pointe mortelle, Qui nous flatte à l' entrée et nous tue à la fin. Ne vois-tu pas ici le feu, l' air, l' eau, la terre, Leur éternelle amour, leur éternelle guerre ? N' y vois-tu pas le ciel à tes yeux exposé ? Qu' est-ce qu' ailleurs tu te proposes ? N' est-ce pas bien voir toutes choses Que voir les éléments dont tout est composé ? Que peux-tu voir ailleurs qui soit longtemps durable ? Crois-tu rassasier ton coeur insatiable En promenant partout tes yeux avidement ? Et quand d' une seule ouverture Ils verroient toute la nature, Que seroit-ce pour toi qu' un vain amusement ? Lève les yeux au ciel, et par d' humbles prières Tire des mains de Dieu ces faveurs singulières Qui purgent tes péchés et tes déréglements : Laisse les vanités mondaines En abandon aux âmes vaines, Et ne porte ton coeur qu' à ses commandements. Ferme encore une fois, ferme sur toi ta porte, Et d' une voix d' amour languissante, mais forte, Appelle cet objet de tes plus doux souhaits : Entretiens-le dans ta cellule De la vive ardeur qui te brûle, Et ne crois point ailleurs trouver la même paix. Tâche à n' en point sortir qu' il ne soit nécessaire ; N' écoute, si tu peux, aucun bruit populaire, Ton calme en deviendra plus durable et meilleur : Sitôt que tes sens infidèles Ouvrent ton oreille aux nouvelles, Ils font entrer par là le trouble dans ton coeur. LIVRE 1 CHAPITRE 21 De la componction du coeur. Si tu veux avancer au chemin de la grâce, Dans la crainte de Dieu soutiens tes volontés ; Ne sois jamais trop libre, et rends-toi tout de glace Pour tout ce que les sens t' offrent de voluptés : Dompte sous une exacte et forte discipline Ces inséparables flatteurs Que l' amour de toi-même à te séduire obstine, Et dans eux n' examine Que la grandeur des maux dont ils sont les auteurs. Ainsi fermant la porte à la joie indiscrète Sous qui leur faux appas sème un poison caché, Tu la tiendras ouverte à la douleur secrète Qu' un profond repentir fait naître du péché : Cette sainte douleur dans l' âme recueillie Produit mille sortes de biens, Que son relâchement vers l' aveugle folie Des plaisirs de la vie A bientôt dissipés en de vains entretiens. Chose étrange que l' homme accessible à la joie, Au milieu des malheurs dont il est enfermé, Quelque exilé qu' il soit, quelques périls qu' il voie, Par de fausses douceurs aime à se voir charmé ! Ah ! S' il peut consentir qu' une telle allégresse Tienne ses sens épanouis, Il n' en voit pas la suite, et sa propre foiblesse, Qu' il reçoit pour maîtresse, Dérobe sa misère à ses yeux éblouis. Oui, sa légèreté que tout desir enflamme, Et le peu de souci qu' il prend de ses défauts, L' ayant rendu stupide aux intérêts de l' âme, Ne lui permettent pas d' en ressentir les maux : Ainsi, pour grands qu' ils soient, jamais il n' en soupire, Faute de les considérer ; Plus il en est blessé, plus lui-même il s' admire, Et souvent ose rire Lorsque de tous côtés il a de quoi pleurer. Homme, apprends qu' il n' est point ni de liberté vraie, Ni de plaisir parfait qu' en la crainte de Dieu, Et que la conscience et sans tache et sans plaie À de pareils trésors seule peut donner lieu. Toute autre liberté n' est qu' un long esclavage Qui cache ou qui dore ses fers ; Et tout autre plaisir ne laisse en ton courage Qu' un prompt dégoût pour gage Du tourment immortel qui l' attend aux enfers. Heureux qui peut bannir de toutes ses pensées Les vains amusements de la distraction ! Heureux qui peut tenir ses forces ramassées Dans le recueillement de la componction ! Mais plus heureux encor celui qui se dépouille De tout indigne et lâche emploi, Qui pour ne rien souffrir qui lui pèse ou le souille, Fuit ce qui le chatouille, Et pour mieux servir Dieu se rend maître de soi ! Combats donc fortement contre l' inquiétude Où te jettent du monde et l' amour et le bruit : L' habitude se vainc par une autre habitude, Et les hommes jamais ne cherchent qui les fuit. Néglige leur commerce, et romps l' intelligence Qui te lie encore avec eux, Et bientôt à leur tour, te rendant par vengeance La même négligence, Ils t' abandonneront à tout ce que tu veux. N' attire point sur toi les affaires des autres, Ne t' embarrasse point des intérêts des grands : Notre propre besoin nous charge assez des nôtres ; Tu te dois le premier les soins que tu leur rends. Tiens sur toi l' oeil ouvert, et toi-même t' éclaire Avant qu' éclairer tes amis ; Et quand tu peux donner un conseil salutaire Qui les porte à bien faire, Donne-t' en le plus ample et le plus prompt avis. Pour te voir éloigné de la faveur des hommes, Ne crois point avoir lieu de justes déplaisirs : Elle ne produit rien, en l' exil où nous sommes, Qu' un espoir décevant et de vagues desirs. Ce qui doit t' attrister, ce dont tu dois te plaindre, C' est de ne te régler pas mieux, C' est de sentir ton feu s' amortir et s' éteindre Avant qu' il puisse atteindre Où doit aller celui d' un vrai religieux. Souvent il est plus sûr, tant que l' homme respire, Qu' il sente peu de joie en son coeur s' épancher, Surtout de ces douceurs que le dehors inspire, Et qui naissent en lui du sang et de la chair. Que si Dieu rarement sur notre longue peine Répand sa consolation, La faute en est à nous, dont la prudence vaine Cherche un peu trop l' humaine, Et ne s' attache point à la componction. Reconnois-toi, mortel, indigne des tendresses Que départ aux élus la divine bonté ; Et des afflictions regarde les rudesses Comme des traitements dus à ta lâcheté. L' homme vraiment atteint de la douleur profonde Qu' enfante un plein recueillement, Ne trouve qu' amertume aux voluptés du monde, Et voit qu' il ne les fonde Que sur de longs périls que déguise un moment. Le moyen donc qu' il puisse y trouver quelques charmes, Soit qu' il se considère, ou qu' il regarde autrui, S' il n' y peut voir partout que des sujets de larmes, N' y voyant que des croix pour tout autre et pour lui ? Plus il le sait connoître, et plus la vie entière Lui semble un amas de malheurs ; Et plus du haut du ciel il reçoit de lumière, Plus il voit de matière Dessus toute la terre à de justes douleurs. Sacrés ressentiments, réflexions perçantes, Qui dans un coeur navré versez d' heureux regrets, Que vous trouvez souvent d' occasions pressantes Parmi tant de péchés et publics et secrets ! Mais, hélas ! Ces tyrans de l' âme criminelle L' enchaînent si bien en ces lieux, Qu' il est bien malaisé que vous arrachiez d' elle Quelque soupir fidèle Qui la puisse élever un moment vers les cieux. Pense plus à la mort, que tu vois assurée, Qu' à la vaine longueur de tes jours incertains, Et tu ressentiras dans ton âme épurée Une ferveur plus forte et des desirs plus saints. Si ton coeur chaque jour mettoit dans la balance Ou le purgatoire ou l' enfer, Il n' est point de travail, il n' est point de souffrance Où soudain ta constance Ne portât sans effroi l' ardeur d' en triompher. Mais nous n' en concevons qu' une légère image, Dont les traits impuissants ne vont point jusqu' au coeur ; Nous aimons ce qui flatte, et consumons notre âge Dans l' assoupissement d' une froide langueur : Aussi le corps se plaint, le corps gémit sans cesse, Accablé sous les moindres croix, Parce que de l' esprit la honteuse mollesse N' agit qu' avec foiblesse, Et refuse son aide à soutenir leur poids. Demande donc à Dieu pour faveur singulière L' esprit fortifiant de la componction ; Avec le roi prophète élève ta prière, Et dis à son exemple avec submission : " nourrissez-moi de pleurs, seigneur, pour témoignage Que vous me voulez consoler. Détrempez-en mon pain, mêlez-en mon breuvage, Et de tout mon visage Jour et nuit à grands flots faites-les distiller. " LIVRE 1 CHAPITRE 22 Des considérations de la misère humaine. Mortel, ouvre les yeux, et vois que la misère Te cherche et te suit en tout lieu, Et que toute la vie est une source amère À moins qu' elle tourne vers Dieu. Rien ne te doit troubler, rien ne te doit surprendre, Quand l' effet manque à tes desirs, Puisque ton sort est tel que tu n' en dois attendre Que des sujets de déplaisirs. N' espère pas qu' ici jamais il se ravale À répondre à tous tes souhaits : Pour toi, pour moi, pour tous, la règle est générale Et ne se relâche jamais. Il n' est emploi ni rang dont la grandeur se pare De cette inévitable loi, Et ceux qu' on voit porter le sceptre ou la tiare N' en sont pas plus exempts que toi. L' angoisse entre partout, et si quelqu' un sur terre Porte mieux ce commun ennui, C' est celui qui pour Dieu sait se faire la guerre, Et se plaît à souffrir pour lui. Les foibles cependant disent avec envie : " voyez que cet homme est puissant, Qu' il est grand, qu' il est riche, et que toute sa vie Prend un cours noble et florissant ! " Malheureux, regardez quels sont les biens célestes, Ceux-ci ne paroîtront plus rien, Et vous n' y verrez plus que des attraits funestes Sous la fausse image du bien. Douteuse est leur durée, et trompeur le remède Qu' ils donnent à quelques besoins ; Et le plus fortuné jamais ne les possède Que parmi la crainte et les soins. Le solide plaisir n' est pas dans l' abondance De ces pompeux accablements ; Et souvent leur excès amène l' impudence Des plus honteux déréglements. Leur médiocrité suffit au nécessaire D' un esprit sagement borné, Et tout ce qui la passe augmente la misère Dont il se voit environné. Plus il rentre en soi-même et regarde la vie Dedans son véritable jour, Plus de cette misère il la trouve suivie, Et change en haine son amour. Il ressent d' autant mieux l' amertume épandue Sur la longueur de ses travaux, Et s' en fait un miroir qui présente à sa vue L' image de tous ses défauts. Car enfin travailler, dormir, manger et boire, Et mille autres nécessités, Sont aux hommes de Dieu, qui n' aiment que sa gloire, D' étranges importunités. Oh ! Que tous ces besoins ont de cruelles gênes Pour un esprit bien détaché ! Et qu' avec pleine joie il en romproit les chaînes Qui l' asservissent au péché ! Ce sont des ennemis qu' en vain sa ferveur brave, Puisqu' ils sont toujours les plus forts, Et des tyrans aimés qui tiennent l' âme esclave Sous les infirmités du corps. David trembloit sous eux, et parmi sa tristesse, Rempli de célestes clartés : " sauvez-moi, disoit-il, du joug qu' à ma foiblesse Imposent mes nécessités. " Malheur à toi, mortel, si tu ne peux connoître La misère de ton séjour ! Et malheur encor plus si tu n' es pas le maître De ce qu' il te donne d' amour ! Faut-il que cette vie, en soi si misérable, Ait toutefois un tel attrait Que le plus malheureux et le plus méprisable Ne l' abandonne qu' à regret ? Le pauvre, qui l' arrache à force de prières, Avec horreur la voit finir, Et l' artisan s' épuise en sueurs journalières Pour trouver à la soutenir. Que s' il étoit au choix de notre âme insensée De languir toujours en ces lieux, Nous traînerions nos maux sans aucune pensée De régner jamais dans les cieux. Lâches, qui sur nos coeurs aux voluptés du monde Souffrons des progrès si puissants, Que rien n' y peut former d' impression profonde, S' il ne flatte et charme nos sens ! Nous verrons à la fin, aveugles que nous sommes, Que ce que nous aimons n' est rien, Et qu' il ne peut toucher que les esprits des hommes Qui ne se connoissent pas bien. Les saints, les vrais dévots, savoient mieux de leur être Remplir toute la dignité, Et pour ces vains attraits ils ne faisoient paroître Qu' entière insensibilité. Ils dédaignoient de perdre un moment aux idées Des biens passagers et charnels, Et leurs intentions, d' un saint espoir guidées, Voloient sans cesse aux éternels. Tout leur coeur s' y portoit, et s' élevant sans cesse Vers leurs invisibles appas, Il empêchoit la chair de s' en rendre maîtresse Et de le ravaler trop bas. Mon frère, à leur exemple, anime ton courage, Et prends confiance après eux : Quoi qu' il faille de temps pour un si grand ouvrage, Tu n' en as que trop, si tu veux. Jusques à quand veux-tu que ta lenteur diffère ? Ose, et dis sans plus négliger : " il est temps de combattre, il est temps de mieux faire, Il est temps de nous corriger. " Prends-en l' occasion dans tes peines diverses : Elles te la viennent offrir : Le temps du vrai mérite est celui des traverses ; Pour triompher, il faut souffrir. Par le milieu des eaux, par le milieu des flammes, On passe au repos tant cherché ; Et sans violenter et les corps et les âmes, On ne peut vaincre le péché. Tant qu' à ce corps fragile un souffle nous attache, Tel est à tous notre malheur, Que le plus innocent ne se peut voir sans tache, Ni le plus content sans douleur. Le plein calme est un bien hors de notre puissance, Aucun ici-bas n' en jouit : Il descendit du ciel avec notre innocence, Avec elle il s' évanouit. Comme ces deux trésors étoient inséparables, Un moment perdit tous les deux ; Et le même péché qui nous fit tous coupables, Nous fit aussi tous malheureux. Prends donc, prends patience en un chemin qu' on passe Sous des orages assidus, Jusqu' à ce que ton Dieu daigne te faire grâce, Et te rendre les biens perdus ; Jusqu' à ce que la mort brise ce qui te lie À cette longue infirmité, Et qu' en toi dans le ciel la véritable vie Consume la mortalité. Jusque-là n' attends pas des plus saints exercices Un long et plein soulagement : Le naturel de l' homme a tant de pente aux vices, Qu' il s' y replonge à tout moment. Tu pleures pour les tiens, pécheur, tu t' en confesses, Tu veux, tu crois y renoncer ; Et dès le lendemain tu reprends les foiblesses Dont tu te viens de confesser. Tu promets de les fuir quand la douleur t' emporte Contre ce qu' elles ont commis, Et presque au même instant tu vis de même sorte Que si tu n' avois rien promis. C' est donc avec raison que l' âme s' humilie, Se mésestime, se déplaît, Toutes les fois qu' en soi fortement recueillie Elle examine ce qu' elle est. Elle voit l' inconstance avec un tel empire Régner sur sa fragilité, Que le meilleur propos qu' un saint regret inspire N' a que de l' instabilité. Elle voit clairement que ce que fait la grâce Par de rudes et longs travaux, Un peu de négligence en un moment l' efface Et nous rend tous nos premiers maux. Que sera-ce de nous au bout d' une carrière Où s' offrent combats sur combats, Si notre lâcheté déjà tourne en arrière, Et perd haleine au premier pas ? Malheur, malheur à nous, si notre âme endormie Penche vers la tranquillité, Comme si notre paix déjà bien affermie Nous avoit mis en sûreté ! C' est usurper ici les douces récompenses Des véritables saintetés, Avant qu' on en ait vu les moindres apparences Surmonter nos légèretés. Ah ! Qu' il vaudroit bien mieux qu' ainsi que des novices De nouveau nous fussions instruits, Et reprissions un maître aux premiers exercices Pour en tirer de meilleurs fruits ! Du moins on pourroit voir si nous serions capables Encor de quelque amendement, Et si dans nos esprits les clartés véritables Pourroient s' épandre utilement. LIVRE 1 CHAPITRE 23 De la méditation de la mort. Pense, mortel, à t' y résoudre ; Ce sera bientôt fait de toi : Tel aujourd' hui donne la loi, Qui demain est réduit en poudre. Le jour qui paroît le plus beau Souvent jette dans le tombeau La mémoire la mieux fondée ; Et l' objet qu' on aime le mieux Échappe bientôt à l' idée, Quand il n' est plus devant les yeux. Cependant ton âme stupide, Sur qui les sens ont tout pouvoir, Dans l' avenir ne veut rien voir Qui la charme ou qui l' intimide : Un assoupissement fatal Dans ton coeur, qu' elle éclaire mal, Ne souffre aucune sainte flamme, Et forme une aveugle langueur De la stupidité de l' âme Et de la dureté du coeur. Règle, règle mieux tes pensées, Mets plus d' ordre en tes actions, Réunis tes affections Vagabondes et dispersées : Pense, agis, aime incessamment, Comme si déjà ce moment Étoit celui d' en rendre conte, Et ne devoit plus différer Ta gloire éternelle ou ta honte, Qu' autant qu' il faut pour expirer. Qui prend soin de sa conscience Ne considère dans la mort Que la porte aimable d' un sort Digne de son impatience. L' horrible pâleur de son teint, Les hideux traits dont on la peint, N' ont pour ses yeux rien de sauvage, Et ne font voir à leur clarté Que la fin d' un triste esclavage Et l' entrée à la liberté. Crains le péché, si tu veux vivre D' une vie heureuse et sans fin, Et non pas ce commun destin À qui la naissance te livre ; Prépares-y-toi sans ennui : Si tu ne le peux aujourd' hui, Demain qu' aura-t-il de moins rude ? As-tu ce terme dans ta main, Et vois-tu quelque certitude D' arriver jusqu' à ce demain ? De quoi sert la plus longue vie Avec si peu d' amendement, Que d' un plus long engagement Aux vices dont elle est suivie ? Qu' est-elle souvent, qu' un amas De sacriléges, d' attentats, D' endurcissements invincibles ? Et qu' y font de vieux criminels, Que s' y rendre plus insensibles Aux charmes des biens éternels ? Plût à dieu que l' âme, bornée À se bien regarder en soi, Pût faire un bon et digne emploi Du cours d' une seule journée ! Nos esprits lâches et pesants Comptent bien les mois et les ans Qu' a vus couler notre retraite ; Mais tel les étale à grand bruit, Dont la bouche devient muette Quand il en faut montrer le fruit. Si la mort te semble un passage Si dur, si rempli de terreur, Le péril qui t' en fait horreur Peut croître à vivre davantage. Heureux l' homme dont en tous lieux Son image frappe les yeux, Que chaque moment y prépare, Qui la regarde comme un prix, Et de soi-même se sépare Pour n' en être jamais surpris ! Qu' un saint penser t' en entretienne Quand un autre rend les abois : Tu seras tel que tu le vois, Et ton heure suivra la sienne. Aussitôt que le jour te luit, Doute si jusques à la nuit Ta vie étendra sa durée ; Et la nuit reçois le sommeil, Sans la croire plus assurée D' atteindre au retour du soleil. Tiens ton âme toujours si prête, Que ce glaive en l' air suspendu Jamais sans en être attendu Ne puisse tomber sur ta tête. Souvent, sans nous en avertir, La mort, nous forçant de partir, Éteint la flamme la plus vive ; Souvent tes yeux en sont témoins, Et que le fils de l' homme arrive Alors qu' on y pense le moins. Cette dernière heure venue Donne bien d' autres sentiments, Et sur les vieux déréglements Fait bien jeter une autre vue. Avec combien de repentirs Voudroit un coeur gros de soupirs Pouvoir lors haïr ce qu' il aime, Et combien avoir acheté Le temps de prendre sur soi-même Vengeance de sa lâcheté ! Oh ! Qu' heureux est celui qui montre À toute heure un esprit fervent, Et qui se tient tel en vivant, Qu' il veut que la mort le rencontre ! Toi qui prétends à bien mourir, Écoute l' art d' en acquérir La véritable confiance, Et vois quel est ce digne effort Qui peut mettre ta conscience Au chemin d' une bonne mort : Un parfait mépris de la terre, Des vertus un ardent desir, Suivre sa règle avec plaisir, Faire au vice une rude guerre, S' attacher à son châtiment, Obéir tôt et pleinement, Se quitter, se haïr soi-même, Et supporter d' un ferme esprit L' adversité la plus extrême Pour l' amour seul de Jésus-Christ. Mais il faut une âme agissante, Tandis que dure ta vigueur ; Où la santé manque de coeur, La maladie est impuissante : Ses abattements, ses douleurs, Rendent fort peu d' hommes meilleurs, Non plus que les plus grands voyages ; Souvent les travaux en sont vains, Et les plus longs pèlerinages N' ont jamais fait beaucoup de saints. Prends peu d' assurance au prières Qu' on te promet après ta mort, Et pour te faire un saint effort N' attends point les heures dernières : Et tes proches et tes amis Oublieront ce qu' ils t' ont promis Plus tôt que tu ne t' imagines ; Et qui peut attendre si tard À répondre aux grâces divines, Met son salut en grand hasard. Tu dois envoyer par avance Tes bonnes oeuvres devant toi, Qui de ton juge et de ton roi Puissent préparer la clémence. L' espérance au secours d' autrui N' est pas toujours un bon appui Près de sa majesté suprême, Et si tu veux bien négliger Toi-même le soin de toi-même, Peu d' autres s' en voudront charger. Travaille donc et sans remise : Chaque moment est précieux, Chaque instant peut t' ouvrir les cieux ; Prends un temps qui te favorise ; Mais hélas ! Qu' avec peu de fruit L' homme, par soi-même séduit, Endure qu' on l' en sollicite ! Et qu' il aime à perdre ici-bas Le temps d' amasser un mérite Qui fait vivre après le trépas ! Un temps viendra, mais déplorable, Que tes yeux, en vain mieux ouverts, Te feront voir combien tu perds Dans cette perte irréparable. Les soins tardifs de t' amender Auront alors beau demander Encore un jour, encore une heure : Il faudra partir promptement, Et la soif d' une fin meilleure N' obtiendra pas un seul moment. Penses-y sans cesse et sans feinte : Ce grand péril se peut gauchir, Et la crainte peut t' affranchir Des plus justes sujets de crainte. Quiconque à la mort se résout, Qui la voit et la craint partout, A peu de chose à craindre d' elle ; Et le plus assuré secours Contre les traits d' une infidèle, C' est de s' en défier toujours. Qu' une pieuse et sainte adresse, Servant de règle à tes desirs, Dispose tes derniers soupirs À moins d' effroi que d' allégresse : Meurs à tous les mortels appas, Afin qu' en Dieu par le trépas Tu puisses commencer à vivre, Et qu' un plein mépris de ces lieux Te donne liberté de suivre Jésus-Christ jusque dans les cieux. Qu' une sévère pénitence N' épargne point ici ton corps, Si tu veux recueillir alors Les fruits d' une entière constance : De ses plus âpres châtiments Naîtront les plus doux sentiments D' une confiance certaine ; Et plus on l' aura maltraité, Plus l' âme, forte de sa peine, Prendra son vol en sûreté. D' où te vient la folle espérance De faire en terre un long séjour, Toi qui n' as pas même un seul jour Où tes jours soient en assurance ? Combien en trompe un tel espoir ! Et combien en laisse-t-il choir Dans le plus beau de leur carrière ! Combien tout à coup défaillir, Et précipiter dans la bière La vaine attente de vieillir ! Combien de fois entends-tu dire : " celui-ci vient d' être égorgé, Celui-là d' être submergé, Cet autre dans les feux expire ! " L' un, écrasé subitement Sous le débris d' un bâtiment, A fini ses jours et ses vices ; L' autre au milieu d' un grand repas, L' autre parmi d' autres délices S' est trouvé surpris du trépas ; L' un est percé d' un plomb funeste, L' autre dans le jeu rend l' esprit, Tel meurt étranglé dans son lit, Et tel étouffé de la peste ! Ainsi mille genres de morts, Par mille différents efforts, Des mortels retranchent le nombre ; L' ordre en ce point seul est pareil, Qu' ils passent tous ainsi qu' une ombre Qu' efface et marque le soleil. Parmi les vers et la poussière Qui daignera chercher ton nom, Et pour obtenir ton pardon Hasarder la moindre prière ? Fais, fais ce que tu peux de bien, Donne aux saints devoirs d' un chrétien Tout ce que Dieu te donne à vivre : Tu ne sais quand tu dois mourir, Et moins encor ce qui doit suivre Les périls qu' il y faut courir. Tandis que le temps favorable Te donne loisir d' amasser, Amasse, mais sans te lasser, Une richesse perdurable ; Donne-toi pour unique but Le grand oeuvre de ton salut Autant que le peut ta foiblesse ; N' embrasse aucun autre projet, Et prends tout souci pour bassesse, S' il n' a ton Dieu pour seul objet. Fais des amis pour l' autre vie ; Honore les saints ici-bas, Et tâche d' affermir tes pas Dans la route qu' ils ont suivie ; Range-toi sous leur étendard, Afin qu' à l' heure du départ Ils fassent pour toi des miracles, Et qu' ils viennent te recevoir Dans ces lumineux tabernacles Où la mort n' a point de pouvoir. Ne tiens sur la terre autre place Que d' un pèlerin sans arrêt, Qui ne prend aucun intérêt Aux soins dont elle s' embarrasse ; Tiens-y-toi comme un étranger Qui dans l' ardeur de voyager N' a point de cité permanente ; Tiens-y ton coeur libre en tout lieu, Mais d' une liberté fervente Qui s' élève et s' attache à Dieu. Pousse jusqu' à lui tes prières Par de sacrés élancements ; Joins-y mille gémissements, Joins-y des larmes journalières. Ainsi ton esprit bienheureux Puisse d' un séjour dangereux Passer en celui de la gloire ! Ainsi la mort pour l' y porter Règne toujours en ta mémoire ! Ainsi Dieu te daigne écouter ! LIVRE 1 CHAPITRE 24 Du jugement, et des peines du péché. Homme, quoi qu' ici-bas tu veuilles entreprendre, Songe à ce compte exact qu' un jour il en faut rendre, Et mets devant tes yeux cette dernière fin Qui fera ton mauvais ou ton heureux destin. Regarde avec quel front tu pourras comparoître Devant le tribunal de ton souverain maître, Devant ce juste juge à qui rien n' est caché, Qui jusque dans ton coeur sait lire ton péché, Qu' aucun don n' éblouit, qu' aucune erreur n' abuse, Que ne surprend jamais l' adresse d' une excuse, Qui rend à tous justice et pèse au même poids Ce que font les bergers et ce que font les rois. Misérable pécheur, que sauras-tu répondre À ce dieu qui sait tout, et viendra te confondre, Toi que remplit souvent d' un invincible effroi Le courroux passager d' un mortel comme toi ? Donne pour ce grand jour, donne ordre à tes affaires, Pour ce grand jour, le comble ou la fin des misères, Où chacun, trop chargé de son propre fardeau, Son propre accusateur et son propre bourreau, Répondra par sa bouche, et seul à sa défense, N' aura point de secours que de sa pénitence. Cours donc avec chaleur aux emplois vertueux : Maintenant ton travail peut être fructueux, Tes douleurs maintenant peuvent être écoutées, Tes larmes jusqu' au ciel être soudain portées, Tes soupirs de ton juge apaiser la rigueur, Ton repentir lui plaire, et nettoyer ton coeur. Oh ! Que la patience est un grand purgatoire Pour laver de ce coeur la tache la plus noire ! Que l' homme le blanchit, lorsqu' il le dompte au point De