Chansons. Par Pierre-Jean De Béranger (1780-1857). TABLE DES MATIERES PREFACE CONVERSATION CENSEUR ET MOI LE ROI D'YVETOT LA BACCHANTE LE SENATEUR L'ACADEMIE ET LE CAVEAU LA GAUDRIOLE ROGER BONTEMPS PARNY MA GRAND'MERE LE MORT VIVANT LE PRINTEMPS ET L'AUTOMNE LA MERE AVEUGLE LE PETIT HOMME GRIS BONNE FILLE OU MOEURS DU TEMPS AINSI SOIT-IL! L'EDUCATION DES DEMOISELLES MADAME GREGOIRE CHARLES SEPT MES CHEVEUX LES GUEUX LE COIN DE L'AMITIE L'AGE FUTUR LE VIEUX CELIBATAIRE L'AMI ROBIN LES GAULOIS ET LES FRANCS FRETILLON UN TOUR DE MAROTTE LA DOUBLE IVRESSE VOYAGE AU PAYS DE COCAGNE LE COMMENCEMENT DU VOYAGE LA MUSIQUE LES GOURMANDS MA DERNIERE CHANSON PEUT-ETRE ELOGE DES CHAPONS LE BON FRANÇAIS LA GRANDE ORGIE LE JOUR DES MORTS REQUETE PAR CHIENS DE QUALITE LA CENSURE BEAUCOUP D'AMOUR LES BOXEURS, OU L'ANGLOMANE LE TROISIEME MARI VIEUX HABITS! VIEUX GALONS! LE NOUVEAU DIOGENE LE MAITRE D'ECOLE LE CELIBATAIRE TRINQUONS PRIERE D'UN EPICURIEN LES INFIDELITES DE LISETTE LA CHATTE ADIEUX DE MARIE STUART LES PARQUES LA BOUTEILLE VOLEE BOUQUET A UNE DAME DE 70 ANS L'HOMME RANGE BON VIN ET FILLETTE LE VOISIN LE CARILLONNEUR LA VIEILLESSE LES BILLETS D'ENTERREMENT LA DOUBLE CHASSE LES PETITS COUPS ELOGE DE LA RICHESSE LA PRISONNIERE ET LE CHEVALIER LES MARIONNETTES LE SCANDALE LE DOCTEUR ET SES MALADES A ANTOINE ARNAULT J. DE SA FETE LE BEDEAU ON S'EN FICHE! JEANNETTE LES ROMANS TRAITE POLITIQUE A USAGE LISE L'OPINION DE CES DEMOISELLES HABIT DE COUR VISITE ALTESSE PLUS DE POLITIQUE MARGOT A MON AMI DESAUGIERS MA VOCATION LE VILAIN LE VIEUX MENETRIER LES OISEAUX LES DEUX SOEURS DE CHARITE COMPLAINTE D'UNE DEMOISELLE CE N'EST PLUS LISETTE LE MARQUIS DE CARABAS L'HIVER MA REPUBLIQUE L'IVROGNE ET SA FEMME PAILLASSE LE JUGE DE CHARENTON LES CHAMPS LA COCARDE BLANCHE MON HABIT LE VIN ET LA COQUETTE LA SAINTE-ALLIANCE BARBARESQUE L'ERMITE ET SES SAINTS MON PETIT COIN LE SOIR DES NOCES L'INDEPENDANT LA BONNE VIEILLE LA VIVANDIERE COUPLETS A MA FILLEULE L'EXILE BOUQUETIERE ET CROQUE-MORT LA PETITE FEE MA NACELLE MONSIEUR JUDAS LE DIEU DES BONNES GENS ADIEUX A DES AMIS LA REVERIE BRENNUS OU VIGNE DANS GAULES LES CLEFS DU PARADIS SI J'ETAIS PETIT OISEAU LE BON VIEILLARD QU'ELLE EST JOLIE! L'AVEUGLE DE BAGNOLET LE PRINCE DE NAVARRE LA MORT SUBITE LES CINQUANTE ECUS LE CARNAVAL DE 1818 LE RETOUR DANS LA PATRIE LE VENTRU LA COURONNE LE BON MENAGE LE CHAMP D'ASILE LA MORT DE CHARLEMAGNE LE VENTRU AUX ELECTIONS DE 1819 LA NATURE LES CARTES, OU L'HOROSCOPE LA SAINTE ALLIANCE DES PEUPLES ROSETTE LES REVERENDS PERES LES ENFANTS DE LA FRANCE LES MIRMIDONS LES ROSSIGNOLS HALTE-LA! L'ENFANT DE BONNE MAISON LES ETOILES QUI FILENT L'ENRHUME LE TEMPS LA FARIDONDAINE MA LAMPE LE VIEUX DRAPEAU LA MARQUISE DE PRETINTAILLE LE TREMBLEUR MA CONTEMPORAINE LA MORT DU ROI CHRISTOPHE LA FORTUNE LOUIS XI LES ADIEUX A LA GLOIRE LES DEUX COUSINS LES VENDANGES L'ORAGE LE CINQ MAI PREFACE LA MUSE EN FUITE DENONCIATION ADIEUX A LA CAMPAGNE 1821 LA LIBERTE 1822 LA CHASSE MA GUERISON L'AGENT PROVOCATEUR MON CARNAVAL L'OMBRE D'ANACREON L'EPITAPHE DE MA MUSE LA SYLPHIDE LES CONSEILS DE LISE 1822 LE PIGEON MESSAGER 1822 L'EAU BENITE L'AMITIE LE CENSEUR 1822 LE MAUVAIS VIN, OU LES CAR LA CANTHARIDE, OU LE PHILTRE LE TOURNE-BROCHE LE TAILLEUR ET LA FEE LES SCIENCES LA DEESSE LE MALADE 1823 LA COURONNE DE BLUETS L'EPEE DE DAMOCLES LA MAISON DE SANTE LA BONNE MAMAN LE VIOLON BRISE LE CONTRAT DE MARIAGE LE CHANT DU COSAQUE LES HIRONDELLES LES FILLES LE CACHET, OU LETTRE A SOPHIE LA JEUNE MUSE LA FUITE DE L'AMOUR L'ANNIVERSAIRE LE VIEUX SERGENT 1815 LE PRISONNIER L'ANGE EXILE LA VERTU DE LISETTE LE VOYAGEUR MON ENTERREMENT LE POËTE DE COUR 1824 OCTAVIE LES TROUBADOURS LES ESCLAVES GAULOIS 1824 TREIZE A TABLE LAFAYETTE EN AMERIQUE MAUDIT PRINTEMPS! PSARA LE VOYAGE IMAGINAIRE L'IN-OCTAVO ET L'IN-TRENTE-DEUX COUPLETS SUR UN PORTRAIT DE MOI LE GRENIER L'ECHELLE DE JACOB LE CHAPEAU DE LA MARIEE LA METEMPSYCOSE LES PAUVRES AMOURS A M. GOHIER 1825 COUPLET ECRIT SUR REC. CHANSONS LE CONVOI DE DAVID LE CHASSEUR ET LA LAITIERE BONSOIR LE MISSIONNAIRE DE MONTROUGE COUPLETS SUR WATERLOO COUPLET SUR ALBUM MME DE V... ORAISON FUNEBRE DE TURLUPIN A MADEMOISELLE LES DEUX GRENADIERS 1814 LE PELERINAGE DE LISETTE ENCORE DES AMOURS LA MORT DU DIABLE LE PRISONNIER DE GUERRE LE DAUPHIN LE PETIT HOMME ROUGE LES BOHEMIENS LES SOUVENIRS DU PEUPLE LES NEGRES ET LES MARIONNETTES L'ANGE GARDIEN LA MOUCHE LES LUTINS DE MONTLHERY LA COMETE DE 1832 LE TOMBEAU DE MANUEL PREFACE Novembre 1815. Pourquoi les libraires ne cessent-ils de vouloir des préfaces, et pourquoi les lecteurs ont-ils cessé de les lire? On agite tous les jours, dans de graves assemblées, une foule de questions bien moins importantes que celle-ci, et je me propose de la résoudre dans un ouvrage en 3 volumes in-8, qui, si l'on en permet la publication, pourra amener la réforme de plusieurs abus très dangereux. Forcé en attendant de me conformer à l'usage, je me creusais la tête depuis un mois pour trouver le moyen de dire au public, qui ne s'en soucie guère, qu'ayant fait des chansons je prends le parti de les faire imprimer. Le bourgeois-gentilhomme, embrouillant son compliment à la belle comtesse, est moins embarrassé que je ne l'étais. J'appelais mes amis à mon aide; et l'un d'eux profond érudit, vint il y a quelques jours m'offrir, pour mettre en tête de mon recueil, une dissertation qu'il trouve excellente, et dans laquelle il prouve que les flonflons, les fariradondé, les tourelouribo, et tant d'autres refrains qui ont eu le privilège de charmer nos pères, dérivent du grec et de l'hébreu. Quoique je sois ignorant comme un chansonnier, j'aime beaucoup les traits d'érudition. Enchanté de cette dissertation, je me préparais à en faire mon profit, ou plutôt celui du libraire, lorsqu'un autre de mes amis, car j'ai beaucoup d'amis (c'est ce qu'il est bon de consigner ici, attendu que les journaux pourront faire croire le contraire); lorsque, dis-je, un de mes amis, homme de plaisir et de bon sens, m'apporta d'un air empressé un chiffon de papier trouvé dans le fond d'un vieux secrétaire. C'est de l'écriture de Collé! Me dit-il du plus loin qu'il m'aperçut. " j'ai confronté ce fragment avec le manuscrit des mémoires du premier de nos chansonniers, et je vous en garantis l'authenticité. Vous verrez en lisant pourquoi il n'a pas trouvé place dans ces mémoires, qui ne contiennent pas toujours des choses aussi raisonnables. " je ne me le fis pas dire deux fois; et je lus avec la plus grande attention ce morceau, dont le fond des idées me séduisit tellement que d'abord je ne m'aperçus pas que le style pouvait faire douter un peu que Collé en fût l'auteur. Malgré toutes les observations de mon ami le savant, qui tenait à ce que j'adoptasse sa dissertation, je fis sur-le-champ le projet de me servir pour ma préface de ce legs que le hasard me procurait dans l'héritage d'un homme qui n'a laissé que des collatéraux. Ceux qui trouveront ce petit dialogue indigne de Collé pourront s'en prendre à l'ami qui me l'a fourni, et qui m'a assuré devoir en déposer le manuscrit chez un notaire, pour le soumettre à la confrontation des incrédules. Ces précautions prises, je le transcris ici en toute sûreté de conscience. CONVERSATION CENSEUR ET MOI 15 janvier 1768. (je prends la liberté de substituer le nom de Collé au moi qui se trouve dans tout le dialogue.) Le Censeur. Voici, monsieur, mon approbation pour votre théâtre de société. Il contient des ouvrages charmants. Collé. Et mes chansons, monsieur, mes chansons, comment les avez-vous traitées? Le Censeur. Vous me trouverez sévère. Mais je ne puis vous dissimuler que le choix ne m'en paraît pas sagement fait. Collé. Connaîtriez-vous quelque bonne chanson que j'aurais omise? Le Censeur. J'ai été au contraire forcé d'indiquer la suppression d'un grand nombre. Collé, feuilletant son manuscrit. Quoi, monsieur! Vous exigez que je retranche... (ici le papier endommagé ne permet que de deviner le titre des chansons supprimées par le censeur.) Le Censeur. Vous n'avez pas dû penser que cela passerait à la censure. Collé. Elles ont bien passé ailleurs. Le Censeur. Raison de plus. Collé. Pardonnez; je ne connaissais pas bien encore les raisons d'un censeur. Le Censeur. Examinons avec sang-froid les deux genres de chansons qui m'ont contraint à la sévérité. D'abord pourquoi, dans des vaudevilles, mêlez-vous toujours quelques traits de satire relatifs aux circonstances? Collé. Que ne me demandez-vous plutôt pourquoi je fais des vaudevilles? La chanson est essentiellement du parti de l'opposition. D'ailleurs, en frondant quelques abus qui n'en seront pas moins éternels, en ridiculisant quelques personnages à qui l'on pourrait souhaiter de n'être que ridicules, ai-je insulté jamais à ce qui a droit au respect de tous? Le respect pour le souverain paraît-il me coûter? Le Censeur. Mais les ministres, monsieur, les ministres! Si à Naples l'on peut sans danger offenser la divinité, il n'y fait pas bon pour ceux qui parlent mal de saint Janvier. Collé. Je le conçois: à Naples saint Janvier passe pour faire des miracles. Le Censeur. Vous y seriez aussi incrédule qu'à Paris. Collé. Dites aussi clairvoyant. Le Censeur. Tant pis pour vous, monsieur. Au fait, de quoi se mêlent les faiseurs de chansons? Vous en pouvez convenir avec moins de peine qu'un autre: les chansonniers sont en littérature ce que les ménétriers sont en musique. Collé. Je l'ai dit cent fois avant vous. Mais convenez à votre tour qu'il en est quelques uns qui ne jouent pas du violon pour tout le monde. Plusieurs ne seraient pas indignes de faire partie de la musique dont le grand Condé se servait pour ouvrir la tranchée, et tous deviennent utiles lorsqu'il s'agit de faire célébrer au peuple des triomphes dont sans eux fort souvent il ne sentirait que le poids. Le Censeur. Je n'ai point oublié la jolie chanson du Port-Mahon. Monsieur Collé, ce n'est pas à vous qu'on reprochera l'anglomanie. Mais cela ne suffit pas. Pourquoi, par exemple, vous être fait l'apôtre de certains principes d'indépendance qu'il vaudrait mieux combattre? Collé. J'entends de quelles idées vous voulez parler. Combattre ces idées, monsieur! Il n'y aurait pas plus de mérite à cela qu'à faire en Prusse des épigrammes contre les capucins. Ne trouvez-vous pas même que la plupart de ceux qui attaquent ces idées, qui peut-être au fond sont les vôtres, ressemblent à des aveugles qui voudraient casser les réverbères? Le Censeur. Je suis de votre avis, si vous voulez dire qu'ils frappent à côté. Mais revenons à vos chansons. Tout le monde rend justice à la loyauté de votre caractère, à la régularité de vos moeurs; et je pense qu'il sera aisé de vous convaincre du tort que vous feraient certaines gaillardises que je vous engage à faire disparaître de votre recueil. Collé. C'est parceque je ne crains point qu'on examine mes moeurs que je me suis permis de peindre celles du temps avec une exactitude qui participe de leur licence. Le Censeur. Vos tableaux choqueront les regards des gens rigides. Collé. La chasteté porte un bandeau. Le Censeur. Elle n'est pas sourde, et le ton libre de plusieurs de vos chansons peut augmenter la corruption dont vous faites la satire. Collé. Quoi! Comme l'a dit le bon La Fontaine, les mères, les maris, me prendront aux cheveux pour dix ou douze contes bleus! Voyez un peu la belle affaire! Ce que je n'ai pas fait mon livre irait le faire! Le Censeur. L'autorité d'un grand homme est déplacée ici. Il ne s'agit que de bagatelles que vous pouvez sacrifier sans regret. Collé. En avez-vous de les connaître? Le Censeur. Je ne dis pas cela. Collé. En êtes-vous moins censeur et très censeur? Le Censeur. Je vous en fais juge. Collé. Eh bien! Après avoir lu ou chanté en secret mes couplets les plus graveleux, les prudes n'en auront pas plus de charité et les bigots pas plus de tolérance. Laissez à ces gens-là le soin de me mettre à l'index. Si vous leur ôtez le plaisir de crier de temps à autre, on finira par croire à la réalité de leurs vertus. Mes chansons peuvent fournir une occasion de savoir à quoi s'en tenir sur le compte de ces messieurs et de ces dames. C'est un service qu'elles rendront aux gens véritablement sages, qui, toujours indulgents, pardonnent des écarts à la gaieté, et permettent à l'innocence de sourire. Le Censeur. Hors de mon cabinet je pourrais trouver vos raisons bonnes; ici elles ne sont que spécieuses. Je vous répète donc qu'il est impossible que j'autorise l'impression des chansons que vous défendez si bien. Collé. En ce cas je prends mon parti. Je les ferai imprimer en Hollande sous le titre de chansons que mon censeur n'a pas dû me passer. Le Censeur. Je vous en retiens un exemplaire. Collé. Vous mériteriez que je vous les dédiasse. Le Censeur. Vous pouvez les adresser mieux, vous, Monsieur Collé, qui avez pour protecteur un prince de l'auguste maison dont vous avez si bien fait parler le héros. Collé. Que ne me protège-t-il contre les censeurs? Le Censeur. Et contre les feuilles périodiques. Collé. En effet elles sont la seconde plaie de la littérature. Le Censeur. Quelle est la première, s'il vous plaît? Collé. Je vous le laisse à deviner, et cours chez l'imprimeur qui m'attend. Le Censeur. Un moment. Je sais que jour par jour vous écrivez ce que vous avez dit et fait. Ne vous avisez point de transcrire ainsi notre conversation. Collé. Vous n'y seriez point compromis. Le Censeur. Bien; mais un jour quelque écolier pourrait s'appuyer de vos arguments, et, à l'abri de votre nom, tenter de justifier... (ici l'écriture, absolument illisible, m'a privé du reste de ce dialogue, qui n'est peut-être intéressant que pour un auteur placé dans une situation pareille à celle où Collé s'est trouvé. Malgré le soin qu'il avait pris de ne pas le joindre aux mémoires de sa vie, ce que le censeur avait craint est arrivé; et l'écolier n'hésite point à se servir du nom de son maître, au risque d'être en butte à de graves reproches. Mon ami l'érudit m'a annoncé qu'il m'en arriverait malheur, et, pour donner du poids au pronostic, m'a retiré sa dissertation sur les flonflons. Le public n'y perdra rien. Il doit l'augmenter considérablement, et l'adresser en forme de mémoire à la troisième classe de l'institut. Elle obtiendra peut-être plus de succès que je n'ose en espérer pour mon recueil. Le moment serait mal choisi pour publier des chansons, si la futilité même des productions n'était une recommandation à une époque où l'on a plus besoin de se distraire que de s'occuper. Souhaitons que bientôt l'on puisse lire des poëmes épiques, sans souhaiter néanmoins qu'il en paraisse autant que chaque année voit éclore de chansonniers nouveaux.) post-scriptum de 1821. Je crois inutile d'ajouter aucune réflexion à cette préface du recueil chantant que je publiai à la fin de 1815. J'ai fait depuis quelques tentatives pour étendre le domaine de la chanson. Le succès seul peut les justifier. Des amateurs du genre pourront se plaindre de la gravité de certains sujets que j'ai cru pouvoir traiter. Voici ma réponse: la chanson vit de l'inspiration du moment. Notre époque est sérieuse, même un peu triste: j'ai dû prendre le ton qu'elle m'a donné; il est probable que je ne l'aurais pas choisi. Je pourrais repousser ainsi plusieurs autres critiques, s'il n'était naturel de penser qu'on accordera trop peu d'attention à ces chansons pour qu'il soit nécessaire de les défendre sérieusement. Un recueil de chansons est et sera toujours un livre sans conséquence. LE ROI D'YVETOT Mai 1813. Il était un roi d'Yvetot Peu connu dans l'histoire, Se levant tard, se couchant tôt, Dormant fort bien sans gloire; Et couronné par Jeanneton D'un simple bonnet de coton, Dit-on. Oh! Oh! Oh! Oh! Ah! Ah! Ah! Ah! Quel bon petit roi c'était là! La, la. Il faisait ses quatre repas Dans son palais de chaume, Et sur un âne, pas à pas, Parcourait son royaume. Joyeux, simple et croyant le bien, Pour toute garde il n'avait rien Qu'un chien. Oh! Oh! Oh! Oh! Ah! Ah! Ah! Ah! Quel bon petit roi c'était là! La, la. Il n'avait de goût onéreux Qu'une soif un peu vive; Mais, en rendant son peuple heureux, Il faut bien qu'un roi vive. Lui-même, à table et sans suppôt, Sur chaque muid levait un pot D'impôt. Oh! Oh! Oh! Oh! Ah! Ah! Ah! Ah! Quel bon petit roi c'était là! La, la. Aux filles de bonnes maisons Comme il avait su plaire, Ses sujets avaient cent raisons De le nommer leur père: D'ailleurs il ne levait de ban Que pour tirer, quatre fois l'an, Au blanc. Oh! Oh! Oh! Oh! Ah! Ah! Ah! Ah! Quel bon petit roi c'était là! La, la. Il n'agrandit point ses états, Fut un voisin commode, Et, modèle des potentats, Prit le plaisir pour code. Ce n'est que lorsqu'il expira Que le peuple qui l'enterra Pleura. Oh! Oh! Oh! Oh! Ah! Ah! Ah! Ah! Quel bon petit roi c'était là! La, la. On conserve encor le portrait De ce digne et bon prince; C'est l'enseigne d'un cabaret Fameux dans la province. Les jours de fête, bien souvent, La foule s'écrie en buvant Devant: Oh! Oh! Oh! Oh! Ah! Ah! Ah! Ah! Quel bon petit roi c'était là! La, la. LA BACCHANTE Cher amant, je cède à tes desirs: De champagne enivre Julie. Inventons, s'il se peut, des plaisirs; Des amours épuisons la folie. Verse-moi ce joyeux poison; Mais sur-tout bois à ta maîtresse: Je rougirais de mon ivresse, Si tu conservais ta raison. Vois déja briller dans mes regards Tout le feu dont mon sang bouillonne. Sur ton lit, de mes cheveux épars, Fleur à fleur vois tomber ma couronne. Le cristal vient de se briser: Dieux! Baise ma gorge brûlante, Et taris l'écume enivrante Dont tu te plais à l'arroser. Verse encor! Mais pourquoi ces atours Entre tes baisers et mes charmes? Romps ces noeuds, oui, romps-les pour toujours: Ma pudeur ne connaît plus d'alarmes. Presse en tes bras mes charmes nus. Ah! Je sens redoubler mon être! À l'ardeur qu'en moi tu fais naître Ton ardeur ne suffira plus. Dans mes bras tombe enfin à ton tour; Mais, hélas! Tes baisers languissent. Ne bois plus, et garde à mon amour Ce nectar où tes feux s'amortissent. De mes desirs mal apaisés, Ingrat, si tu pouvais te plaindre, J'aurai du moins pour les éteindre Le vin où je les ai puisés. LE SENATEUR 1813. Mon épouse fait ma gloire: Rose a de si jolis yeux! Je lui dois, l'on peut m'en croire, Un ami bien précieux. Le jour où j'obtins sa foi Un sénateur vint chez moi. Quel honneur! Quel bonheur! Ah! Monsieur le sénateur, Je suis votre humble serviteur. De ses faits je tiens registre: C'est un homme sans égal. L'autre hiver, chez un ministre, Il mena ma femme au bal. S'il me trouve en son chemin, Il me frappe dans la main. Quel honneur! Quel bonheur! Ah! Monsieur le sénateur, Je suis votre humble serviteur. Près de Rose il n'est point fade, Et n'a rien de freluquet. Lorsque ma femme est malade, Il fait mon cent de piquet. Il m'embrasse au jour de l'an; Il me fête à la saint-Jean. Quel honneur! Quel bonheur! Ah! Monsieur le sénateur, Je suis votre humble serviteur. Chez moi qu'un temps effroyable Me retienne après dîner, Il me dit d'un air aimable: " allez donc vous promener; Mon cher, ne vous gênez pas, Mon équipage est là bas. " Quel honneur! Quel bonheur! Ah! Monsieur le sénateur, Je suis votre humble serviteur. Certain soir à sa campagne Il nous mena par hasard; Il m'enivra de champagne, Et Rose fit lit à part: Mais de la maison, ma foi, Le plus beau lit fut pour moi. Quel honneur! Quel bonheur! Ah! Monsieur le sénateur, Je suis votre humble serviteur. À l'enfant que Dieu m'envoie Pour parrain je l'ai donné. C'est presque en pleurant de joie Qu'il baise le nouveau-né; Et mon fils, dès ce moment, Est mis sur son testament. Quel honneur! Quel bonheur! Ah! Monsieur le sénateur, Je suis votre humble serviteur. À table il aime qu'on rie; Mais parfois j'y suis trop vert. J'ai poussé la raillerie Jusqu'à lui dire au dessert: On croit, j'en suis convaincu, Que vous me faites c... Quel honneur! Quel bonheur! Ah! Monsieur le sénateur, Je suis votre humble serviteur. L'ACADEMIE ET LE CAVEAU Chanson de réception au caveau moderne. Au caveau je n'osais frapper; Des méchants m'avaient su tromper. C'est presque un cercle académique, Me disait maint esprit caustique. Mais, que vois-je! De bons amis Que rassemble un couvert bien mis. Asseyez-vous, me dit la compagnie. Non, non, ce n'est point comme à l'académie. Ce n'est point comme à l'académie. Je me voyais, pendant un mois, Courant pour disputer les voix À des gens qu'appuîrait le zèle D'un grand seigneur ou d'une belle: Mais, faisant moitié du chemin, Vous m'accueillez le verre en main. D'ici l'intrigue est à jamais bannie: Non, non, ce n'est point comme à l'académie. Ce n'est point comme à l'académie. Toussant, crachant, faudra-t-il donc, Dans un discours superbe et long, Dire: quel honneur vous me faites! Messieurs, vous êtes trop honnêtes; Ou quelque chose d'aussi fort? Mais que je m'effrayais à tort! On peut ici montrer moins de génie. Non, non, ce n'est point comme à l'académie. Ce n'est point comme à l'académie. Je croyais voir le président Faire bâiller en répondant Que l'on vient de perdre un grand homme; Que moi je le vaux, Dieu sait comme. Mais ce président sans façon Ne pérore ici qu'en chanson: Toujours trop tôt sa harangue est finie. Non, non, ce n'est point comme à l'académie. Ce n'est point comme à l'académie. Admis enfin, aurai-je alors, Pour tout esprit, l'esprit de corps? Il rend le bon sens, quoi qu'on dise, Solidaire de la sottise; Mais dans votre société, L'esprit de corps c'est la gaîté. Cet esprit-là règne sans tyrannie. Non, non, ce n'est point comme à l'académie. Ce n'est point comme à l'académie. Ainsi, j'en juge à votre accueil, Ma chaise n'est point un fauteuil. Que je vais chérir cet asile, Où tant de fois le vaudeville A renouvelé ses grelots, Et sur la porte écrit ces mots: Joie, amitié, malice et bonhomie! Non, non, ce n'est point comme à l'académie. Ce n'est point comme à l'académie. LA GAUDRIOLE Momus a pris pour adjoints Des rimeurs d'école: Des chansons en quatre points Le froid nous désole. Mirliton s'en est allé. Ah! La muse de Collé, C'est la gaudriole, Ô gué, C'est la gaudriole. Moi, des sujets polissons Le ton m'affriole. Minerve dans mes chansons Fait la cabriole. De ma grand'mère, après tout, Tartufes, je tiens le goût De la gaudriole, Ô gué, De la gaudriole. Elle amusait à dix ans Son maître d'école. Des cordeliers gros plaisants Elle fut l'idole. Au prêtre qui l'exhortait, En mourant elle contait Une gaudriole, Ô gué, Une gaudriole. C'était la régence alors; Et, sans hyperbole, Grace aux plus drôles de corps, La France était folle. Tous les hommes plaisantaient, Et les femmes se prêtaient À la gaudriole, Ô gué, À la gaudriole. On ne rit guère aujourd'hui. Est-on moins frivole? Trop de gloire nous a nui; Le plaisir s'envole. Mais au français attristé Qui peut rendre la gaîté? C'est la gaudriole, Ô gué, C'est la gaudriole. Prudes, qui ne criez plus Lorsqu'on vous viole, Pourquoi prendre un air confus À chaque parole? Passez les mots aux rieurs: Les plus gros sont les meilleurs Pour la gaudriole, Ô gué, Pour la gaudriole. ROGER BONTEMPS 1814. Aux gens atrabilaires Pour exemple donné, En un temps de misères Roger Bontemps est né. Vivre obscur à sa guise, Narguer les mécontents; Eh gai! C'est la devise Du gros Roger Bontemps. Du chapeau de son père, Coiffé dans les grands jours, De roses ou de lierre Le rajeunir toujours; Mettre un manteau de bure, Vieil ami de vingt ans; Eh gai! C'est la parure Du gros Roger Bontemps. Posséder dans sa hutte Une table, un vieux lit, Des cartes, une flûte, Un broc que Dieu remplit, Un portrait de maîtresse, Un coffre et rien dedans; Eh gai! C'est la richesse Du gros Roger Bontemps. Aux enfants de la ville Montrer de petits jeux; Être un faiseur habile De contes graveleux; Ne parler que de danse Et d'almanachs chantants; Eh gai! C'est la science Du gros Roger Bontemps. Faute de vin d'élite, Sabler ceux du canton; Préférer Marguerite Aux dames du grand ton; De joie et de tendresse Remplir tous ses instants; Eh gai! C'est la sagesse Du gros Roger Bontemps. Dire au ciel: je me fie, Mon père, à ta bonté; De ma philosophie Pardonne la gaîté; Que ma saison dernière Soit encore un printemps; Eh gai! C'est la prière Du gros Roger Bontemps. Vous, pauvres pleins d'envie, Vous, riches desireux, Vous, dont le char dévie Après un cours heureux; Vous, qui perdrez peut-être Des titres éclatants, Eh gai! Prenez pour maître Le gros Roger Bontemps. PARNY Je disais au fils d'épicure: " réveillez par vos joyeux chants Parny, qui sait de la nature Célébrer les plus doux penchants. " Mais les chants que la joie inspire Font place aux regrets superflus: Parny n'est plus! Il vient d'expirer sur sa lyre: Parny n'est plus! Je disais aux graces émues: " il vous doit sa célébrité. Montrez-vous à lui demi-nues; Qu'il peigne encor la volupté. " Mais chacune d'elles soupire Auprès des plaisirs éperdus. Parny n'est plus! Il vient d'expirer sur sa lyre: Parny n'est plus! Je disais aux dieux du bel âge: " amours, rendez à ses vieux ans Les fleurs qu'aux pieds d'une volage Il prodigua dans son printemps. " Mais en pleurant je les vois lire Des vers qu'ils ont cent fois relus. Parny n'est plus! Il vient d'expirer sur sa lyre: Parny n'est plus! Je disais aux muses plaintives: " oubliez vos malheurs récents; Pour charmer l'écho de nos rives, Il vous suffit de ses accents. " Mais du poétique délire Elles brisent les attributs. Parny n'est plus! Il vient d'expirer sur sa lyre: Parny n'est plus! Il n'est plus! Ah! Puisse l'envie S'interdire un dernier effort! Immortel il quitte la vie; Pour lui tous les dieux sont d'accord. Que la haine, prête à maudire, Pardonne aux aimables vertus. Parny n'est plus! Il vient d'expirer sur sa lyre: Parny n'est plus! MA GRAND'MERE Ma grand'mère, un soir à sa fête, De vin pur ayant bu deux doigts, Nous disait en branlant la tête: Que d'amoureux j'eus autrefois! Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite, Et le temps perdu! Quoi! Maman, vous n'étiez pas sage! -non vraiment; et de mes appas Seule à quinze ans j'appris l'usage, Car la nuit je ne dormais pas. Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite, Maman, vous aviez le coeur tendre? -oui, si tendre, qu'à dix-sept ans, Lindor ne se fit pas attendre, Et qu'il n'attendit pas long-temps. Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite, Maman, Lindor savait donc plaire? -oui, seul il me plut quatre mois: Mais bientôt j'estimai Valère, Et fis deux heureux à-la-fois. Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite, Quoi! Maman, deux amants ensemble! -oui, mais chacun d'eux me trompa. Plus fine alors qu'il ne vous semble, J'épousai votre grand-papa. Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite, Maman, que lui dit la famille? -rien, mais un mari plus sensé Eût pu connaître à la coquille Que l'oeuf était déja cassé. Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite, Maman, lui fûtes-vous fidèle? -oh! Sur cela je me tais bien. À moins qu'à lui Dieu ne m'appelle, Mon confesseur n'en saura rien. Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite, Bien tard, maman, vous fûtes veuve? -oui; mais, graces à ma gaîté, Si l'église n'était plus neuve, Le saint n'en fut pas moins fêté. Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite, Comme vous, maman, faut-il faire? -eh! Mes petits-enfants, pourquoi, Quand j'ai fait comme ma grand'mère, Ne feriez-vous pas comme moi? Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite, LE MORT VIVANT Lorsque l'ennui pénètre dans mon fort, Priez pour moi: je suis mort, je suis mort! Quand le plaisir à grands coups m'abreuvant Gaîment m'assiège et derrière et devant, Je suis vivant, bien vivant, très vivant! Un sot fait-il sonner son coffre-fort, Priez pour moi: je suis mort, je suis mort! Volnay, Pomard, Beaune, et moulin-à-vent, Fait-on sonner votre âge en vous servant, Je suis vivant, bien vivant, très vivant! Des pauvres rois veut-on régler le sort, Priez pour moi: je suis mort, je suis mort! En fait de vin qu'on se montre savant; Dût-on pousser le sujet trop avant, Je suis vivant, bien vivant, très vivant! Faut-il aller guerroyer dans le nord, Priez pour moi: je suis mort, je suis mort! Que, près du feu, l'un l'autre se bravant, On trinque assis derrière un paravent, Je suis vivant, bien vivant, très vivant! De beaux esprits s'annoncent-ils d'abord, Priez pour moi: je suis mort, je suis mort! Mais, sans esprit, faut-il mettre en avant De gais couplets qu'on répète en buvant, Je suis vivant, bien vivant, très vivant! Suis-je au sermon d'un bigot qui m'endort, Priez pour moi: je suis mort, je suis mort! Que l'amitié réclame un coeur fervent, Que dans la cave elle fonde un couvent, Je suis vivant, bien vivant, très vivant! Monseigneur entre, et la liberté sort, Priez pour moi: je suis mort, je suis mort! Mais que Thémire, à table nous trouvant, Avec l'aï s'égaie en arrivant, Je suis vivant, bien vivant, très vivant! Faut-il sans boire abandonner ce bord, Priez pour moi: je suis mort, je suis mort! Mais pour m'y voir jeter l'ancre souvent, Le verre en main, quand j'implore un bon vent, Je suis vivant, bien vivant, très vivant! LE PRINTEMPS ET L'AUTOMNE Deux saisons règlent toutes choses, Pour qui sait vivre en s'amusant: Au printemps nous devons les roses, À l'automne un jus bienfaisant. Les jours croissent; le coeur s'éveille: On fait le vin quand ils sont courts. Au printemps, adieu la bouteille! En automne, adieu les amours! Mieux il vaudrait unir sans doute Ces deux penchants faits pour charmer; Mais pour ma santé je redoute De trop boire et de trop aimer. Or, la sagesse me conseille De partager ainsi mes jours: Au printemps, adieu la bouteille! Au mois de mai j'ai vu Rosette, Et mon coeur a subi ses lois. Que de caprices la coquette M'a fait essuyer en six mois! Pour lui rendre enfin la pareille, J'appelle octobre à mon secours. Au printemps, adieu la bouteille! Je prends, quitte, et reprends Adèle, Sans façon comme sans regrets. Au revoir, un jour me dit-elle. Elle revint long-temps après; J'étais à chanter sous la treille: Ah! Dis-je, l'année a son cours. Au printemps, adieu la bouteille! Mais il est une enchanteresse Qui change à son gré mes plaisirs. Du vin elle excite l'ivresse, Et maîtrise jusqu'aux desirs. Pour elle ce n'est pas merveille De troubler l'ordre de mes jours, Au printemps avec la bouteille, En automne avec les amours. LA MERE AVEUGLE Tout en filant votre lin, Écoutez-moi bien, ma fille. Déja votre coeur sautille Au nom du jeune Colin. Craignez ce qu'il vous conseille. Quoique aveugle, je surveille; À tout je prête l'oreille, Et vous soupirez tout bas. Votre Colin n'est qu'un traître... Mais vous ouvrez la fenêtre; Lise, vous ne filez pas. Il fait trop chaud, dites-vous; Mais par la fenêtre ouverte, À Colin, toujours alerte, Ne faites pas les yeux doux. Vous vous plaignez que je gronde: Hélas! Je fus jeune et blonde, Je sais combien dans ce monde On peut faire de faux pas. L'amour trop souvent l'emporte... Mais quelqu'un est à la porte; Lise, vous ne filez pas. C'est le vent, me dites-vous, Qui fait crier la serrure; Et mon vieux chien qui murmure Gagne à cela de bons coups. Oui, fiez-vous à mon âge: Colin deviendra volage; Craignez, si vous n'êtes sage, De pleurer sur vos appas... Grand dieu! Que viens-je d'entendre? C'est le bruit d'un baiser tendre; Lise, vous ne filez pas. C'est votre oiseau, dites-vous, C'est votre oiseau qui vous baise; Dites-lui donc qu'il se taise, Et redoute mon courroux. Ah! D'une folle conduite Le déshonneur est la suite; L'amant qui vous a séduite En rit même entre vos bras. Que la prudence vous sauve... Mais vous allez vers l'alcôve; Lise, vous ne filez pas. C'est pour dormir, dites-vous. Quoi! Me jouer de la sorte! Colin est ici, qu'il sorte, Ou devienne votre époux. En attendant qu'à l'église Le séducteur vous conduise, Filez, filez, filez, Lise, Près de moi, sans faire un pas. En vain votre lin s'embrouille; Avec une autre quenouille, Non, vous ne filerez pas. LE PETIT HOMME GRIS Il est un petit homme Tout habillé de gris, Dans Paris, Joufflu comme une pomme, Qui, sans un sou comptant, Vit content, Et dit: moi, je m'en... Et dit: moi, je m'en... Ma foi, moi, je m'en ris! Oh! Qu'il est gai le petit homme gris! À courir les fillettes, À boire sans compter, À chanter, Il s'est couvert de dettes; Mais, quant aux créanciers, Aux huissiers, Il dit: moi, je m'en... Il dit: moi, je m'en... Ma foi, moi, je m'en ris! Oh! Qu'il est gai le petit homme gris! Qu'il pleuve dans sa chambre; Qu'il s'y couche le soir Sans y voir; Qu'il lui faille en décembre Souffler, faute de bois, Dans ses doigts, Il dit: moi, je m'en... Il dit: moi, je m'en... Ma foi, moi, je m'en ris! Oh! Qu'il est gai le petit homme gris! Sa femme, assez gentille, Fait payer ses atours Aux amours; Aussi, plus elle brille, Plus on le montre au doigt. Il le voit, Et dit: moi, je m'en... Et dit: moi, je m'en... Ma foi, moi, je m'en ris! Oh! Qu'il est gai le petit homme gris! Quand la goutte l'accable Sur un lit délabré, Le curé, De la mort et du diable, Parle à ce moribond, Qui répond: Ma foi, moi, je m'en... Ma foi, moi je m'en... Ma foi, moi, je m'en ris! Oh! Qu'il est gai le petit homme gris! BONNE FILLE OU MOEURS DU TEMPS 1812. Je sais fort bien que sur moi l'on babille, Que soi-disant J'ai le ton trop plaisant; Mais cet air amusant Sied si bien à Camille! Philosophe par goût, Et toujours et de tout Je ris, je ris, tant je suis bonne fille. Pour le théâtre ayant quitté l'aiguille, À mon début, Craignant quelque rebut, Je me livre en tribut Au censeur Mascarille; Et ce cuistre insolent Dénigre mon talent; Mais moi j'en ris, tant je suis bonne fille. Un sénateur, qui toujours apostille, Dit: je voudrais Servir tes intérêts. Lors j'essaie à grands frais D'échauffer le vieux drille. Quoi qu'il fît espérer, Je n'en pus rien tirer; Mais j'en ai ri, tant je suis bonne fille. Un chambellan, qui de clinquant petille, Après qu'un jour Il m'eut fait voir la cour, Enrichit mon amour De ce jonc qui scintille. J'en fais voir le chaton: C'est du faux, me dit-on; Et moi j'en ris, tant je suis bonne fille. Un bel esprit, beau de l'esprit qu'il pille, Grace à moi fut Nommé de l'institut. Quand des voix qu'il me dut Vient l'éclat dont il brille, Avec moi que de fois Il a manqué de voix! Mais j'en ai ri, tant je suis bonne fille. Un lycéen, qui sort de sa coquille, Tout triomphant, Dans ses bras m'étouffant, De me faire un enfant Me proteste qu'il grille; Et le petit morveux, Au lieu d'un, m'en fait deux; Mais moi j'en ris, tant je suis bonne fille. Trois auditeurs me disent: viens, Camille, Soupe avec nous; Que nous fassions les fous. J'étais seule pour tous: L'un d'eux me déshabille. Puis le vin met dedans Nos petits intendants; Et moi j'en ris, tant je suis bonne fille. Telle est ma vie; et sur mainte vétille J'aurais ici Pu glisser, dieu merci! Dans ses jupons aussi Je sais qu'on s'entortille; Mais les restrictions, Mais les précautions, Moi je m'en ris, tant je suis bonne fille. AINSI SOIT-IL!1812. Je suis devin, mes chers amis; L'avenir qui nous est promis Se découvre à mon art subtil. Ainsi soit-il! Plus de poëte adulateur; Le puissant craindra le flatteur; Nul courtisan ne sera vil. Ainsi soit-il! Plus d'usuriers, plus de joueurs, De petits banquiers grands seigneurs, Et pas un commis incivil. Ainsi soit-il! L'amitié, charme de nos jours, Ne sera plus un froid discours Dont l'infortune rompt le fil. Ainsi soit-il! La fille, novice à quinze ans, À dix-huit avec ses amants N'exercera que son babil. Ainsi soit-il! Femme fuira les vains atours, Et son mari pendant huit jours Pourra s'absenter sans péril. Ainsi soit-il! L'on montrera dans chaque écrit Plus de génie et moins d'esprit, Laissant tout jargon puéril. Ainsi soit-il! L'auteur aura plus de fierté, L'acteur moins de fatuité; Le critique sera civil. Ainsi soit-il! On rira des erreurs des grands, On chansonnera leurs agents, Sans voir arriver l'alguazil. Ainsi soit-il! En France enfin renaît le goût; La justice règne par-tout, Et la vérité sort d'exil. Ainsi soit-il! Or, mes amis, bénissons Dieu, Qui met chaque chose en son lieu: Celles-ci sont pour l'an trois mil. Ainsi soit-il! L'EDUCATION DES DEMOISELLES Le bel instituteur de filles Que ce monsieur De Fénelon! Il parle de messe et d'aiguilles: Maman, c'est un sot tout du long. Concerts, bals et pièces nouvelles Nous instruisent mieux que cela. Tra la la la, les demoiselles, Tra la la la, se forment là. Qu'à broder une autre s'applique; Maman, je veux au piano, Avec mon maître de musique, D'Armide chanter le duo. Je crois sentir les étincelles De l'amour dont Renaud brûla. Tra la la la, les demoiselles, Qu'une autre écrive la dépense; Maman, pendant une heure ou deux, Je veux que mon maître de danse M'enseigne un pas voluptueux. Ma robe rend mes pieds rebelles: Un peu plus haut relevons-la. Tra la la la, les demoiselles, Que sur ma soeur une autre veille; Maman, je veux mettre au salon. Déja je dessine à merveille Les contours de cet Apollon. Grand dieu, que ses formes sont belles! Sur-tout les beaux nus que voilà! Tra la la la, les demoiselles, Maman, il faut qu'on me marie, La coutume ainsi l'exigeant. Je t'avoûrai, ma chère amie, Que même le cas est urgent. Le monde sait de mes nouvelles, Mais on y rit de tout cela. Tra la la la, les demoiselles, MADAME GREGOIRE C'était de mon temps Que brillait Madame Grégoire. J'allais à vingt ans Dans son cabaret rire et boire; Elle attirait les gens Par des airs engageants. Plus d'un brun à large poitrine Avait là crédit sur la mine. Ah! Comme on entrait Boire à son cabaret! D'un certain époux Bien qu'elle pleurât la mémoire, Personne de nous N'avait connu défunt Grégoire; Mais à le remplacer Qui n'eût voulu penser? Heureux l'écot où la commère Apportait sa pinte et son verre! Ah! Comme on entrait Boire à son cabaret! Je crois voir encor Son gros rire aller jusqu'aux larmes,et sous sa croix d'or L'ampleur de ses pudiques charmes. Sur tous ses agréments Consultez ses amants: Au comptoir la sensible brune Leur rendait deux pièces pour une. Ah! Comme on entrait Boire à son cabaret! Des buveurs grivois Les femmes lui cherchaient querelle. Que j'ai vu de fois Des galants se battre pour elle! La garde et les amours Se chamaillant toujours, Elle, en femme des plus capables, Dans son lit cachait les coupables. Ah! Comme on entrait Boire à son cabaret! Quand ce fut mon tour D'être en tout le maître chez elle, C'était chaque jour Pour mes amis fête nouvelle. Je ne suis point jaloux: Nous nous arrangions tous. L'hôtesse, poussant à la vente, Nous livrait jusqu'à la servante. Ah! Comme on entrait Boire à son cabaret! Tout est bien changé: N'ayant plus rien à mettre en perce, Elle a pris congé Et des plaisirs et du commerce. Que je regrette, hélas! Sa cave et ses appas! Long-temps encor chaque pratique S'écrîra devant sa boutique: Ah! Comme on entrait Boire à son cabaret! CHARLES SEPT Je vais combattre, Agnès l'ordonne: Adieu, repos; plaisirs, adieu! J'aurai, pour venger ma couronne, Des héros, l'amour, et mon dieu. Anglais, que le nom de ma belle Dans vos rangs porte la terreur. J'oubliais l'honneur auprès d'elle, Agnès me rend tout à l'honneur. Dans les jeux d'une cour oisive, Français et roi, loin des dangers, Je laissais la France captive En proie au fer des étrangers. Un mot, un seul mot de ma belle A couvert mon front de rougeur. J'oubliais l'honneur auprès d'elle, S'il faut mon sang pour la victoire, Agnès, tout mon sang coulera. Mais non; pour l'amour et la gloire, Victorieux, Charles vivra. Je dois vaincre; j'ai de ma belle Et les chiffres et la couleur. J'oubliais l'honneur auprès d'elle, Dunois, La Trémouille, Saintrailles, Ô français, quel jour enchanté Quand des lauriers de vingt batailles Je couronnerai la beauté! Français, nous devrons à ma belle, Moi la gloire, et vous le bonheur. J'oubliais l'honneur auprès d'elle, MES CHEVEUX Mes bons amis, que je vous prêche à table, Moi, l'apôtre de la gaîté. Opposez tous au destin peu traitable Le repos et la liberté; À la grandeur, à la richesse, Préférez des loisirs heureux. C'est mon avis, moi de qui la sagesse A fait tomber tous les cheveux. Mes bons amis, voulez-vous dans la joie Passer quelques instants sereins, Buvez un peu; c'est dans le vin qu'on noie L'ennui, l'humeur, et les chagrins. À longs flots puisez l'alégresse Dans ces flacons d'un vin mousseux. C'est mon avis, moi de qui la sagesse Mes bons amis, et bien boire et bien rire N'est rien encor sans les amours. Que la beauté vous charme et vous attire; Dans ses bras coulez tous vos jours. Gloire, trésors, santé, jeunesse, Sacrifiez tout à ses voeux. C'est mon avis, moi de qui la sagesse Mes bons amis, du sort et de l'envie On brave ainsi les traits cuisants. En peu de jours usant toute la vie, On en retranche les vieux ans. Achetez la plus douce ivresse Au prix d'un âge malheureux. C'est mon avis, moi de qui la sagesse LES GUEUX 1812. Les gueux, les gueux, Sont les gens heureux; Ils s'aiment entre eux. Vivent les gueux! Des gueux chantons la louange. Que de gueux hommes de bien! Il faut qu'enfin l'esprit venge L'honnête homme qui n'a rien. Les gueux, les gueux, Sont les gens heureux; Ils s'aiment entre eux. Vivent les gueux! Oui, le bonheur est facile Au sein de la pauvreté: J'en atteste l'évangile; J'en atteste ma gaîté. Les gueux, les gueux, Sont les gens heureux; Ils s'aiment entre eux. Vivent les gueux! Au Parnasse la misère Long-temps a régné, dit-on. Quels biens possédait Homère? Une besace, un bâton. Les gueux, les gueux, Sont les gens heureux; Ils s'aiment entre eux. Vivent les gueux! Vous qu'afflige la détresse, Croyez que plus d'un héros, Dans le soulier qui le blesse, Peut regretter ses sabots. Les gueux, les gueux, Sont les gens heureux; Ils s'aiment entre eux. Vivent les gueux! Du faste qui vous étonne L'exil punit plus d'un grand; Diogène, dans sa tonne, Brave en paix un conquérant. Les gueux, les gueux, Sont les gens heureux; Ils s'aiment entre eux. Vivent les gueux! D'un palais l'éclat vous frappe, Mais l'ennui vient y gémir. On peut bien manger sans nappe; Sur la paille on peut dormir. Les gueux, les gueux, Sont les gens heureux; Ils s'aiment entre eux. Vivent les gueux! Quel dieu se plaît et s'agite Sur ce grabat qu'il fleurit? C'est l'amour qui rend visite À la pauvreté qui rit. Les gueux, les gueux, Sont les gens heureux; Ils s'aiment entre eux. Vivent les gueux! L'amitié que l'on regrette N'a point quitté nos climats; Elle trinque à la guinguette, Assise entre deux soldats. Les gueux, les gueux, Sont les gens heureux; Ils s'aiment entre eux. Vivent les gueux! LE COIN DE L'AMITIE Couplets chantés par une demoiselle à une jeune Mariée, son amie. L'amour, l'hymen, l'intérêt, la folie, Aux quatre coins se disputent nos jours. L'amitié vient compléter la partie; Mais qu'on lui fait de mauvais tours! Lorsqu'aux plaisirs l'ame se livre entière, Notre raison ne brille qu'à moitié, Et la folie attaque la première Le coin de l'amitié. Puis vient l'amour, joueur malin et traître, Qui de tromper éprouve le besoin. En tricherie on le dit passé maître; Pauvre amitié, gare à ton coin! Ce dieu jaloux, dès qu'il voit qu'on l'adore, À tout soumettre aspire sans pitié. Vous cédez tout; il veut avoir encore Le coin de l'amitié. L'hymen arrive: oh! Combien on le fête! L'amitié seule apprête ses atours. Mais dans les soins qu'il vient nous mettre en tête Il nous renferme pour toujours. Ce dieu, chez lui calculant à toute heure, Y laisse enfin l'intérêt prendre pied, Et trop souvent lui donne pour demeure Le coin de l'amitié. Auprès de toi nous ne craignons, ma chère, Ni l'intérêt ni les folles erreurs; Mais aujourd'hui que l'hymen et son frère Inspirent de crainte à nos coeurs! Dans plus d'un coin, où de fleurs ils se parent, Pour ton bonheur qu'ils règnent de moitié; Mais que jamais, jamais ils ne s'emparent Du coin de l'amitié. L'AGE FUTUR 1814. Je le dis sans blesser personne, Notre âge n'est point l'âge d'or; Mais nos fils, qu'on me le pardonne, Vaudront bien moins que nous encor. Pour peupler la machine ronde, Qu'on est fou de mettre du sien!Ah! Pour un rien, Oui, pour un rien, Nous laisserions finir le monde, Si nos femmes le voulaient bien. En joyeux gourmands que nous sommes, Nous savons chanter un repas; Mais nos fils, pesants gastronomes, Boiront et ne chanteront pas. D'un sot à face rubiconde Ils feront un épicurien. Ah! Pour un rien, Oui, pour un rien, Nous laisserions finir le monde, Si nos femmes le voulaient bien. Grace aux beaux esprits de notre âge, L'ennui nous gagne assez souvent, Mais deux instituts, je le gage, Lutteront dans l'âge suivant. De se recruter à la ronde Tous deux trouveront le moyen. Ah! Pour un rien, Oui, pour un rien, Nous laisserions finir le monde, Si nos femmes le voulaient bien. Nous aimons bien un peu la guerre, Mais sans redouter le repos. Nos fils, ne se reposant guère, Batailleront à tout propos. Seul prix d'une ardeur furibonde, Un laurier sera tout leur bien. Ah! Pour un rien, Oui, pour un rien, Nous laisserions finir le monde, Si nos femmes le voulaient bien. Nous sommes peu galants sans doute, Mais nos fils, d'excès en excès, Égarant l'amour sur sa route, Ne lui parleront plus français. Ils traduiront, Dieu les confonde! L'art d'aimer en italien. Ah! Pour un rien, Oui, pour un rien, Nous laisserions finir le monde, Si nos femmes le voulaient bien. Ainsi, malgré tous nos sophistes, Chez nos descendants on aura Pour grands hommes des journalistes, Pour amusement l'opéra; Pas une vierge pudibonde; Pas même un aimable vaurien. Ah! Pour un rien, Oui, pour un rien, Nous laisserions finir le monde, Si nos femmes le voulaient bien. De fleurs, amis, ceignant nos têtes, Vainement nous formons des voeux Pour que notre culte et nos fêtes Soient en honneur chez nos neveux: Ce chapitre que Momus fonde Chez eux manquera de doyen. Ah! Pour un rien, Oui, pour un rien, Nous laisserions finir le monde, Si nos femmes le voulaient bien. LE VIEUX CELIBATAIRE Allons, Babet, il est bientôt dix heures; Pour un goutteux c'est l'instant du repos. Depuis un an qu'avec moi tu demeures, Jamais, je crois, je ne fus si dispos. À mon coucher ton aimable présence Pour ton bonheur ne sera pas sans fruit. Allons, Babet, un peu de complaisance, Un lait de poule et mon bonnet de nuit. Petite bonne, agaçante et jolie, D'un vieux garçon doit être le soutien. Jadis ton maître a fait mainte folie Pour des minois moins friands que le tien. Je veux demain, bravant la médisance, Au cadran bleu te régaler sans bruit. Allons, Babet, un peu de complaisance, N'expose plus à des travaux pénibles Cette main douce et ce teint des plus frais; Auprès de moi coule des jours paisibles; Que mille atours relèvent tes attraits. L'amour par eux m'a rendu sa puissance: Ne vois-tu pas son flambeau qui me luit? Allons, Babet, un peu de complaisance, À mes desirs, quoi! Babet se refuse! Mademoiselle, auriez-vous un amant? De mon neveu le jockey vous amuse; Mais songez-y: je fais mon testament. Docile enfin, livre sans résistance À mes baisers ce sein qui m'a séduit. Allons, Babet, un peu de complaisance, Ah! Tu te rends, tu cèdes à ma flamme! Mais la nature, hélas! Trahit mon coeur. Ne pleure point; va, tu seras ma femme, Malgré mon âge et le public moqueur. Fais donc si bien que ta douce influence Rende à mes sens la chaleur qui me fuit. Allons, Babet, un peu de complaisance, L'AMI ROBIN De tout Cythère Sois le courtier: On paîra bien ton ministère. De tout Cythère Sois le courtier: Ami Robin, quel bon métier! Robin connaît toutes nos belles, Et jusqu'où leur prix peut aller. Messieurs, qui voulez des pucelles, C'est à Robin qu'il faut parler. De tout Cythère Sois le courtier: On paîra bien ton ministère. De tout Cythère Sois le courtier: Ami Robin, quel bon métier! Prodiguons l'or, et des maîtresses De toutes parts vont nous venir: Car si nous tenions aux comtesses, Robin pourrait nous en fournir. De tout Cythère Sois le courtier: On paîra bien ton ministère.De tout Cythère Sois le courtier: Ami Robin, quel bon métier! J'ai connu Robin à l'école: Ce n'était point un libertin; Mais il gagnait mainte pistole À nous procurer l'Arétin. De tout Cythère Sois le courtier: On paîra bien ton ministère. De tout Cythère Sois le courtier: Ami Robin, quel bon métier! Quand de prendre femme il eut l'âge, Il la prit belle exprès pour ça. Par malheur la sienne était sage; Mais aussi Robin divorça. De tout Cythère Sois le courtier: On paîra bien ton ministère. De tout Cythère Sois le courtier: Ami Robin, quel bon métier! Que le neuf ou le vieux vous tente, Il sera votre fournisseur: Robin vend sa nièce et sa tante; Il vendrait sa mère et sa soeur. De tout Cythère Sois le courtier: On paîra bien ton ministère. De tout Cythère Sois le courtier: Ami Robin, quel bon métier! Si je lis bien dans son système, Vers la cour il marche à grands pas. Combien de gens qui déja même Devant Robin ont chapeau bas! De tout Cythère Sois le courtier: On paîra bien ton ministère. De tout Cythère Sois le courtier: Ami Robin, quel bon métier! LES GAULOIS ET LES FRANCS Janvier 1814. Gai! Gai! Serrons nos rangs, Espérance De la France; Gai! Gai! Serrons nos rangs; En avant, gaulois et francs! D'Attila suivant la voix, Le barbare Qu'elle égare Vient une seconde fois Périr dans les champs gaulois. Gai! Gai! Serrons nos rangs, Espérance De la France; Gai! Gai! Serrons nos rangs; En avant, gaulois et francs! Renonçant à ses marais, Le cosaque Qui bivouaque, Croit, sur la foi des anglais, Se loger dans nos palais. Gai! Gai! Serrons nos rangs, Espérance De la France; Gai! Gai! Serrons nos rangs; En avant, gaulois et francs! Le russe, toujours tremblant Sous la neige Qui l'assiège, Las de pain noir et de gland, Veut manger notre pain blanc. Gai! Gai! Serrons nos rangs, Espérance De la France; Gai! Gai! Serrons nos rangs; En avant, gaulois et francs! Ces vins que nous amassons Pour les boire À la victoire, Seraient bus par des saxons! Plus de vin, plus de chansons! Gai! Gai! Serrons nos rangs, Espérance De la France; Gai! Gai! Serrons nos rangs; En avant, gaulois et francs! Pour des calmouks durs et laids Nos filles Sont trop gentilles, Nos femmes ont trop d'attraits. Ah! Que leurs fils soient français! Gai! Gai! Serrons nos rangs, Espérance De la France; Gai! Gai! Serrons nos rangs; En avant, gaulois et francs! Quoi! Ces monuments chéris, Histoire De notre gloire, S'écrouleraient en débris! Quoi! Les prussiens à Paris! Gai! Gai! Serrons nos rangs, Espérance De la France; Gai! Gai! Serrons nos rangs; En avant, gaulois et francs! Nobles francs et bons gaulois, La paix si chère À la terre Dans peu viendra sous vos toits Vous payer de tant d'exploits. Gai! Gai! Serrons nos rangs, Espérance De la France; Gai! Gai! Serrons nos rangs; En avant, gaulois et francs! FRETILLON Francs amis des bonnes filles, Vous connaissez Frétillon: Ses charmes aux plus gentilles Ont fait baisser pavillon. Ma Frétillon, Cette fille Qui frétille, N'a pourtant qu'un cotillon. Deux fois elle eut équipage, Dentelles et diamants, Et deux fois mit tout en gage Pour quelques fripons d'amants. Ma Frétillon, Cette fille Qui frétille, Reste avec un cotillon. Point de dame qui la vaille: Cet hiver, dans son taudis, Couché presque sur la paille, Mes sens étaient engourdis. Ma Frétillon, Cette fille Qui frétille, Mit sur moi son cotillon. Mais que vient-on de m'apprendre? Quoi! Le peu qui lui restait, Frétillon a pu le vendre Pour un fat qui la battait! Ma Frétillon, Cette fille Qui frétille, A vendu son cotillon. En chemise, à la croisée, Il lui faut tendre ses lacs. À travers la toile usée, Amour lorgne ses appas. Ma Frétillon, Cette fille Qui frétille, Est si bien sans cotillon! Seigneurs, banquiers et notaires La feront encor briller; Puis encor des mousquetaires Viendront la déshabiller. Ma Frétillon, Cette fille Qui frétille, Mourra sans un cotillon. UN TOUR DE MAROTTE Chanson chantée aux soupers de Momus. Que Momus, dieu des bons couplets, Soit l'ami d'épicure. Je veux porter ses chapelets Pendus à ma ceinture. Payant tribut À l'attribut De sa gaîté falote, De main en main, Jusqu'à demain, Passons-nous la marotte. La marotte au sceptre des rois Oppose sa puissance: Momus en donne sur les doigts Du grand que l'on encense. Gaîment frappons Sots et fripons En casque, en mitre, en cotte. De main en main Jusqu'à demain, Passons-nous la marotte. Qu'un fat soit l'aigle des salons; Qu'un docteur sente l'ambre; Qu'un valet change ses galons Sans changer d'antichambre; Paris, enclin Au trait malin, Grace à nous, les ballotte. De main en main, Jusqu'à demain, Passons-nous la marotte. Mais de la marotte, à sa cour, La beauté veut qu'on use; C'est un des hochets de l'amour, Et Vénus s'en amuse. Son joyeux bruit Souvent séduit L'actrice et la dévote. De main en main, Jusqu'à demain, Passons-nous la marotte. Elle s'allie au tambourin Du dieu de la vendange, Quand pour guérir le noir chagrin Coule un vin sans mélange. Oui, ses grelots Font à grands flots Jaillir cet antidote. De main en main, Jusqu'à demain, Passons-nous la marotte. Point de convives paresseux, Amis, car il me semble Que l'amitié bénit tous ceux Que la marotte assemble; Jeunes d'esprit Ensemble on rit, Puis ensemble on radote. De main en main, Jusqu'à demain, Passons-nous la marotte. Au bruit des grelots, dans ce lieu, Chantez donc votre messe. L'assistant, le prêtre et le dieu Inspirent l'alégresse. D'un gai refrain À ce lutrin, Pour qu'on suive la note, De main en main, Jusqu'à demain, Passons-nous la marotte. LA DOUBLE IVRESSE Je reposais sous l'ombrage, Quand Noeris vint m'éveiller: Je crus voir sur son visage Le feu du desir briller: Sur son front Zéphire agite La rose et le pampre vert; Et de son sein qui palpite Flotte le voile entr'ouvert. Un enfant qui suit sa trace (son frère, si je l'en crois) Presse pour remplir sa tasse Des raisins entre ses doigts. Tandis qu'à mes yeux la belle Chante et danse à ses chansons, L'enfant, caché derrière elle, Mêle au vin d'affreux poisons. Noeris prend la tasse pleine, Y goûte, et vient me l'offrir. Ah! Dis-je, la ruse est vaine: Je sais qu'on peut en mourir. Tu le veux, enchanteresse; Je bois, dussé-je en ce jour Du vin expier l'ivresse Par l'ivresse de l'amour. Mon délire fut extrême: Mais aussi qu'il dura peu! Ce n'est plus Noeris que j'aime, Et Noeris s'en fait un jeu. De ces ardeurs infidèles Ce qui reste c'est qu'enfin, Depuis, à l'amour des belles J'ai mêlé le goût du vin. VOYAGE AU PAYS DE COCAGNE Ah! Vers une rive Où sans peine on vive, Qui m'aime me suive! Voyageons gaîment. Ivre de champagne, Je bats la campagne, Et vois de cocagne Le pays charmant. Terre chérie, Sois ma patrie: Qu'ici je rie Du sort inconstant. Pour moi tout change: Bonheur étrange! Je bois et mange Sans un sou comptant. Mon appétit s'ouvre, Et mon oeil découvre Les portes d'un louvre En tourte arrondi; J'y vois de gros gardes, Cuirassés de bardes, Portant hallebardes De sucre candi. Bon dieu! Que j'aime Ce doux système! Les canons même De sucre sont faits. Belles sculptures, Riches peintures En confitures, Ornent les buffets. Pierrots et paillasses, Beaux esprits cocasses, Charment sur les places Le peuple ébahi, Pour qui cent fontaines, Au lieu d'eaux malsaines, Versent, toujours pleines, Le beaune et l'aï. Des gens enfournent, D'autres défournent; Aux broches tournent Veau, boeuf et mouton. Des lois de table L'ordre équitable De tout coupable Fait un marmiton. Dans un palais j'entre, Et je m'assieds entre Des grands dont le ventre Se porte un défi; Je trouve en ce monde, Où la graisse abonde, Vénus toute ronde Et l'amour bouffi. Nul front sinistre; Propos de cuistre, Airs de ministre, N'y sont point permis. La table est mise, La chère exquise; Que l'on se grise: Trinquons, mes amis! Mais parlons d'affaires. Beautés peu sévères, Qu'au doux bruit des verres D'un dessert friand, On chante et l'on dise Quelque gaillardise Qui nous scandalise En nous égayant. Quand le vin tape L'époux qu'on drape, Que sur la nappe Il s'endort à point; De femme aimable Mère intraitable, Ah! Sous la table Ne regardez point. Folle et tendre orgie! La face rougie, La panse élargie, Là, chacun est roi; Et quand l'heure invite À gagner son gîte, L'on rentre bien vite Ailleurs que chez soi. Que de goguettes! Que d'amourettes! Jamais de dettes: Point de noeuds constants. Entre l'ivresse Et la paresse, Notre jeunesse Va jusqu'à cent ans. Oui, dans ton empire, Cocagne, on respire... Mais, qui vient détruire Ce rêve enchanteur? Ami, j'en ai honte; C'est quelqu'un qui monte Apporter le compte Du restaurateur. LE COMMENCEMENT DU VOYAGE Chanson chantée sur le berceau d'un enfant Nouveau-né. Voyez, amis, cette barque légère Qui de la vie essaie encor les flots: Elle contient gentille passagère; Ah! Soyons-en les premiers matelots. Déja les eaux l'enlèvent au rivage Que doucement elle fuit pour toujours. Nous qui voyons commencer le voyage, Par nos chansons égayons-en le cours. Déja le sort a soufflé dans les voiles; Déja l'espoir prépare les agrès, Et nous promet, à l'éclat des étoiles, Une mer calme et des vents doux et frais. Fuyez, fuyez, oiseaux d'un noir présage: Cette nacelle appartient aux amours. Nous qui voyons commencer le voyage, Par nos chansons égayons-en le cours. Au mât propice attachant leurs guirlandes, Oui, les amours prennent part au travail. Aux chastes soeurs on a fait des offrandes, Et l'amitié se place au gouvernail. Bacchus lui-même anime l'équipage, Qui des plaisirs invoque le secours. Nous qui voyons commencer le voyage, Par nos chansons égayons-en le cours. Qui vient encor saluer la nacelle? C'est le malheur bénissant la vertu, Et demandant que du bien fait par elle Sur cet enfant le prix soit répandu. À tant de voeux dont retentit la plage, Sûrs que jamais les dieux ne seront sourds, Nous qui voyons commencer le voyage, Par nos chansons égayons-en le cours. LA MUSIQUE Purgeons nos desserts Des chansons à boire, Vivent les grands airs Du conservatoire! Bon! La farira dondaine, Gai! La farira dondé. Tout est réchauffé Aux dîners d'Agathe: Au lieu de café, Vite une sonate. Bon! La farira dondaine, Gai! L'opéra toujours Fait bruit et merveilles; On y voit les sourds Boucher leurs oreilles. Bon! La farira dondaine, Gai! Acteurs très profonds, Sujets de disputes, Messieurs les bouffons, Soufflez dans vos flûtes. Bon! La farira dondaine, Gai! Et vous gens de l'art, Pour que je jouisse, Quand c'est du Mozart Que l'on m'avertisse. Bon! La farira dondaine, Gai! Nature n'est rien; Mais on recommande Goût italien, Et grace allemande. Bon! La farira dondaine, Gai! Si nous t'enterrons, Bel art dramatique, Pour toi nous dirons La messe en musique. Bon! La farira dondaine, Gai! LES GOURMANDS À messieurs les gastronomes. Gourmands, cessez de nous donner La carte de votre dîner: Tant de gens qui sont au régime Ont droit de vous en faire un crime. Et d'ailleurs à chaque repas D'étouffer ne tremblez-vous pas? C'est une mort peu digne qu'on l'admire. Ah! Pour étouffer, n'étouffons que de rire; N'étouffons, n'étouffons que de rire. La bouche pleine, osez-vous bien Chanter l'amour, qui vit de rien? À l'aspect de vos barbes grasses, D'effroi vous voyez fuir les graces; Ou, de truffes en vain gonflés, Près de vos belles vous ronflez. L'embonpoint même a dû parfois vous nuire. Ah! Pour étouffer, n'étouffons que de rire; N'étouffons, n'étouffons que de rire. Vous n'exaltez, maîtres gloutons, Que la gloire des marmitons: Méprisant l'auteur humble et maigre Qui mouille un pain bis de vin aigre, Vous ne trouvez le laurier bon Que pour la sauce et le jambon; Chez des français quel étrange délire! Ah! Pour étouffer, n'étouffons que de rire; N'étouffons, n'étouffons que de rire. Pour goûter à point chaque mets À table ne causez jamais; Chassez-en la plaisanterie: Trop de gens, dans notre patrie, De ses charmes étaient imbus; Les bons mots ne sont qu'un abus; Pourtant, messieurs, permettez-nous d'en dire. Ah! Pour étouffer, n'étouffons que de rire; N'étouffons, n'étouffons que de rire. Français, dînons pour le dessert: L'amour y vient, Philis le sert: Le bouchon part, l'esprit petille; La décence même y babille, Et par la gaîté, qui prend feu, Se laisse coudoyer un peu. Chantons alors l'aï qui nous inspire. Ah! Pour étouffer, n'étouffons que de rire; N'étouffons, n'étouffons que de rire. MA DERNIERE CHANSON PEUT-ETRE Fin de janvier 1814. Je n'eus jamais d'indifférence Pour la gloire du nom français. L'étranger envahit la France, Et je maudis tous ses succès. Mais, bien que la douleur honore, Que servira d'avoir gémi? Puisqu'ici nous rions encore, Autant de pris sur l'ennemi! Quand plus d'un brave aujourd'hui tremble, Moi, poltron, je ne tremble pas. Heureux que Bacchus nous rassemble Pour trinquer à ce gai repas! Amis, c'est le dieu que j'implore; Par lui mon coeur est affermi. *******TEST********* P101 Buvons gaîment, buvons encore: Autant de pris sur l'ennemi! Mes créanciers sont des corsaires Contre moi toujours soulevés. J'allais mettre ordre à mes affaires, Quand j'appris ce que vous savez. Gens que l'avarice dévore, Pour votre or soudain j'ai frémi. Prêtez-m'en donc, prêtez encore: Autant de pris sur l'ennemi! Je possède jeune maîtresse, Qui va courir bien des dangers. Au fond je crois que la traîtresse Desire un peu les étrangers. Certains excès que l'on déplore Ne l'épouvantent qu'à demi. Mais cette nuit me reste encore: Autant de pris sur l'ennemi! Amis, s'il n'est plus d'espérance, Jurons, au risque du trépas, Que pour l'ennemi de la France Nos voix ne résonneront pas. Mais il ne faut point qu'on ignore Qu'en chantant le cygne a fini. Toujours français, chantons encore: Autant de pris sur l'ennemi! ELOGE DES CHAPONS Pour ma part, moi, j'en réponds, Oui, poulettes, Oui, coquettes, Pour ma part, moi, j'en réponds; Bienheureux sont les chapons! Exempts du tendre embarras Qui maigrit l'espèce humaine, Comme ils sont dodus et gras Ces bons citoyens du Maine! Pour ma part, moi, j'en réponds, Oui, poulettes, Oui, coquettes, Pour ma part, moi, j'en réponds; Bienheureux sont les chapons! Qui d'eux, troublé nuit et jour, Fut jaloux jusqu'à la rage? Leur faut-il contre l'amour Recourir au mariage? Pour ma part, moi, j'en réponds, Oui, poulettes, Oui, coquettes, Pour ma part, moi, j'en réponds; Bienheureux sont les chapons! Plusieurs, pour la forme, ont pris Une compagne gentille: J'en sais qui sont bons maris, Qui même ont de la famille. Pour ma part, moi, j'en réponds, Oui, poulettes, Oui, coquettes, Pour ma part, moi, j'en réponds; Bienheureux sont les chapons! Modérés dans leurs desirs, Jamais ces gens, que j'estime, N'ont pour fruit de leurs plaisirs Les remords ou le régime. Pour ma part, moi, j'en réponds, Oui, poulettes, Oui, coquettes, Pour ma part, moi, j'en réponds; Bienheureux sont les chapons! Or, messieurs, examinons Notre sort auprès des belles. Que de mal nous nous donnons Pour tromper des infidèles! Pour ma part, moi, j'en réponds, Oui, poulettes, Oui, coquettes, Pour ma part, moi, j'en réponds; Bienheureux sont les chapons! C'est mener un train d'enfer, Quelque agrément qu'on y trouve; D'ailleurs on n'est pas de fer, Et Dieu sait comme on le prouve. Pour ma part, moi, j'en réponds, Oui, poulettes, Oui, coquettes, Pour ma part, moi, j'en réponds; Bienheureux sont les chapons! En dépit d'un faux honneur, Prenons donc un parti sage. Faisons tous notre bonheur: Allons, messieurs, du courage! Pour ma part, moi, j'en réponds, Oui, poulettes, Oui, coquettes, Pour ma part, moi, j'en réponds; Bienheureux sont les chapons! Assez de monde concourt À propager notre espèce. Coupons, morbleu! Coupons court Aux erreurs de la jeunesse. Pour ma part, moi, j'en réponds, Oui, poulettes, Oui, coquettes, Pour ma part, moi, j'en réponds; Bienheureux sont les chapons! LE BON FRANÇAIS Mai 1814. Chanson chantée devant des aides-de-camp de l'empereur Alexandre. J'aime qu'un russe soit russe, Et qu'un anglais soit anglais. Si l'on est prussien en Prusse, En France soyons français. Lorsqu'ici nos coeurs émus Comptent des français de plus, Mes amis, mes amis, Soyons de notre pays, Oui, soyons de notre pays. Charles-Quint portait envie À ce roi plein de valeur Qui s'écriait à Pavie: Tout est perdu, fors l'honneur! Consolons par ce mot-là Ceux que le nombre accabla. Mes amis, mes amis, Soyons de notre pays, Oui, soyons de notre pays. Louis, dit-on, fut sensible Aux malheurs de ces guerriers Dont l'hiver le plus terrible A seul flétri les lauriers. Près des lis qu'ils soutiendront, Ces lauriers reverdiront. Mes amis, mes amis, Soyons de notre pays, Oui, soyons de notre pays. Enchaîné par la souffrance, Un roi fatal aux anglais A jadis sauvé la France Sans sortir de son palais. On sait, quand il le faudra, Sur qui Louis s'appuîra. Mes amis, mes amis, Soyons de notre pays, Oui, soyons de notre pays. Redoutons l'anglomanie, Elle a déja gâté tout. N'allons point en Germanie Chercher les règles du goût. N'empruntons à nos voisins Que leurs femmes et leurs vins. Mes amis, mes amis, Soyons de notre pays, Oui, soyons de notre pays. Notre gloire est sans seconde: Français, où sont nos rivaux? Nos plaisirs charment le monde, Éclairé par nos travaux. Qu'il nous vienne un gai refrain, Et voilà le monde en train! Mes amis, mes amis, Soyons de notre pays, Oui, soyons de notre pays. En servant notre patrie, Où se fixent pour toujours Les plaisirs et l'industrie, Les beaux-arts et les amours, Aimons, Louis le permet, Tout ce qu'Henri-Quatre aimait. Mes amis, mes amis, Soyons de notre pays, Oui, soyons de notre pays. LA GRANDE ORGIE Le vin charme tous les esprits: Qu'on le donne Par tonne. Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris Gris. Non, plus d'accès Aux procès; Vidons, joyeux français, Nos caves renommées. Qu'un censeur vain Croie en vain Fuir le pouvoir du vin, Et s'enivre aux fumées. Le vin charme tous les esprits: Qu'on le donne Par tonne. Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris Gris. Graves auteurs, Froids rhéteurs, Tristes prédicateurs, Endormeurs d'auditoires; Gens à pamphlets, À couplets, Changez en gobelets Vos larges écritoires. Le vin charme tous les esprits: Qu'on le donne Par tonne. Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris Gris. Loin du fracas Des combats, Dans nos vins délicats Mars a noyé ses foudres. Gardiens de nos Arsenaux, Cédez-nous les tonneaux Où vous mettiez vos poudres. Le vin charme tous les esprits: Qu'on le donne Par tonne. Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris Gris. Nous qui courons Les tendrons, De Cythère enivrons Les colombes légères. Oiseaux chéris De Cypris, Venez, malgré nos cris, Boire au fond de nos verres. Le vin charme tous les esprits: Qu'on le donne Par tonne. Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris Gris. L'or a cent fois Trop de poids. Un essaim de grivois, Buvant à leurs mignonnes, Trouve au total Ce cristal Préférable au métal Dont on fait les couronnes. Le vin charme tous les esprits: Qu'on le donne Par tonne. Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris Gris. Enfants charmants De mamans Qui des grands sentiments Banniront la folie, Nos fils bien gros, Bien dispos, Naîtront parmi les pots, Le front taché de lie. Le vin charme tous les esprits: Qu'on le donne Par tonne. Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris Gris. Fi d'un honneur Suborneur! Enfin du vrai bonheur Nous porterons les signes. Les rois boiront Tous en rond; Les lauriers serviront D'échalas à nos vignes. Le vin charme tous les esprits: Qu'on le donne Par tonne. Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris Gris. Raison, adieu! Qu'en ce lieu Succombant sous le dieu Objet de nos louanges, Bien ou mal mis, Tous amis, Dans l'ivresse endormis, Nous rêvions les vendanges! Le vin charme tous les esprits: Qu'on le donne Par tonne. Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris Gris. LE JOUR DES MORTS Amis, entendez les cloches Qui par leurs sons gémissants Nous font de bruyants reproches Sur nos rires indécents. Il est des ames en peine, Dit le prêtre intéressé: C'est le jour des morts, mirliton, mirlitaine; Qu'en ce jour la poésie Sème les tombeaux de fleurs; Qu'à nos yeux l'hypocrisie Les arrose de ses pleurs. Je chante au sort qui m'entraîne Sur les traces du passé: C'est le jour des morts, mirliton, mirlitaine; Méchants, redoutez les diables: Mais qu'il soit un paradis Pour les filles charitables, Pour les buveurs francs amis; Que saint Pierre aux gens sans haine Ouvre d'un air empressé. C'est le jour des morts, mirliton, mirlitaine; Le souvenir de nos pères Nous doit-il mettre en souci? Ils ont ri de leurs misères; Des nôtres rions aussi. Lise n'est point inhumaine; Mon flacon n'est point cassé. C'est le jour des morts, mirliton, mirlitaine; Je ne veux point qu'on me pleure, Moi, le boute-en-train des fous. Puissé-je, à ma dernière heure, Voir nos fils plus gais que nous! Qu'ils chantent à perdre haleine, Sur le bord du grand fossé: C'est le jour des morts, mirliton, mirlitaine; REQUETE PAR CHIENS DE QUALITE juin 1814. Puisque le tyran est à bas, Laissez-nous prendre nos ébats. Aux maîtres des cérémonies Plaise ordonner que, dès demain, Entrent sans laisse aux tuileries Les chiens du faubourg saint-Germain. Puisque le tyran est à bas, Laissez-nous prendre nos ébats. Des chiens dont le pavé se couvre Distinguez-nous à nos colliers. On sent que les honneurs du louvre Iraient mal à ces roturiers. Puisque le tyran est à bas, Laissez-nous prendre nos ébats. Quoique toujours sous son empire L'usurpateur nous ait chassés, Nous avons laissé sans mot dire Aboyer tous les gens pressés. Puisque le tyran est à bas, Laissez-nous prendre nos ébats. Quand sur son règne on prend des notes, Grace pour quelques chiens félons! Tel qui long-temps lécha ses bottes Lui mord aujourd'hui les talons. Puisque le tyran est à bas, Laissez-nous prendre nos ébats. En attrapant mieux que des puces, On a vu carlins et bassets Caresser allemands et russes Couverts encor du sang français. Puisque le tyran est à bas, Laissez-nous prendre nos ébats. Qu'importe que, sûr d'un gros lucre, L'anglais dise avoir triomphé? On nous rend le morceau de sucre; Les chats reprennent leur café. Puisque le tyran est à bas, Laissez-nous prendre nos ébats. Quand nos dames reprennent vite Les barbes et le caraco, Quand on refait de l'eau bénite, Remettez-nous in statu quo. Puisque le tyran est à bas, Laissez-nous prendre nos ébats. Nous promettons, pour cette grace, Tous, hors quelques barbets honteux, De sauter pour les gens en place, De courir sur les malheureux. Puisque le tyran est à bas, Laissez-nous prendre nos ébats. LA CENSURE Chanson qui courut manuscrite au mois d'août 1814. Que, sous le joug des libraires, On livre encor nos auteurs Aux censeurs, aux inspecteurs, Rats-de-cave littéraires; Riez-en avec moi. Ah! Pour rire Et pour tout dire, Il n'est besoin, ma foi, D'un privilège du roi! L'état ayant plus d'un membre Que la presse eût fait trembler, Qu'on ait craint son franc parler Dans la chambre et l'antichambre; Riez-en avec moi. Ah! Pour rire Et pour tout dire, Il n'est besoin, ma foi, D'un privilège du roi! Que cette chambre sensée Laisse avec soumission Sortir la procession Et renfermer la pensée; Riez-en avec moi. Ah! Pour rire Et pour tout dire, Il n'est besoin, ma foi, D'un privilège du roi. Qu'un censeur bien tyrannique De l'esprit soit le geôlier, Et qu'avec son prisonnier Jamais il ne communique; Riez-en avec moi. Ah! Pour rire Et pour tout dire, Il n'est besoin, ma foi, D'un privilège du roi! Quand déja l'on n'y voit guère, Quand on a peine à marcher, En feignant de la moucher, Qu'on éteigne la lumière; Riez-en avec moi. Ah! Pour rire Et pour tout dire, Il n'est besoin, ma foi, D'un privilège du roi! Qu'un ministre qui s'irrite Quand on lui fait la leçon Lise tout bas ma chanson, Qui lui parvient manuscrite; Riez-en avec moi. Ah! Pour rire Et pour tout dire, Il n'est besoin, ma foi, D'un privilège du roi! BEAUCOUP D'AMOUR Malgré la voix de la sagesse, Je voudrais amasser de l'or: Soudain aux pieds de ma maîtresse J'irais déposer mon trésor; Adèle, à ton moindre caprice Je satisferais chaque jour. Non, non, je n'ai point d'avarice, Mais j'ai beaucoup, beaucoup d'amour. Pour immortaliser Adèle Si des chants m'étaient inspirés, Mes vers, où je ne peindrais qu'elle, À jamais seraient admirés. Puissent ainsi dans la mémoire Nos deux noms se graver un jour! Je n'ai point l'amour de la gloire, Que la providence m'élève Jusqu'au trône éclatant des rois; Adèle embellira ce rêve: Je lui cèderai tous mes droits. Pour être plus sûr de lui plaire, Je voudrais me voir une cour. D'ambition je n'en ai guère, Mais quel vain desir m'importune? Adèle comble tous mes voeux. L'éclat, le renom, la fortune, Moins que l'amour rendent heureux. À mon bonheur je puis donc croire, Et du sort braver le retour! Je n'ai ni bien, ni rang, ni gloire, LES BOXEURS, OU L'ANGLOMANE août 1814. Quoique leurs chapeaux soient bien laids, Moi j'aime les anglais: Ils ont un si bon caractère! Comme ils sont polis! Et sur-tout Que leurs plaisirs sont de bon goût! Non, chez nous, point, Point de ces coups de poing Qui font tant d'honneur à l'Angleterre. Voilà des boxeurs à Paris: Courons vite ouvrir des paris, Et même par-devant notaire. Ils doivent se battre un contre un; Pour des anglais c'est peu commun. Non, chez nous, point, Qui font tant d'honneur à l'Angleterre. En scène d'abord admirons La grace de ces deux lurons, Grace qui jamais ne s'altère. De la halle on dirait deux forts: Peut-être ce sont des milords. Non, chez nous, point, Qui font tant d'honneur à l'Angleterre. Çà, mesdames, qu'en pensez-vous? C'est à vous de juger les coups. Quoi! Ce spectacle vous atterre? Le sang jaillit... battez des mains. Dieux! Que les anglais sont humains! Non, chez nous, point, Qui font tant d'honneur à l'Angleterre. Anglais! Il faut vous suivre en tout, Pour les lois, la mode, et le goût, Même aussi pour l'art militaire. Vos diplomates, vos chevaux, N'ont pas épuisé nos bravos. Non, chez nous, point, Qui font tant d'honneur à l'Angleterre. LE TROISIEME MARI Malheureuse avec deux maris, Au troisième enfin je commande. Jean est grondeur, mais je m'en ris; Il est tout petit, je suis grande. Sitôt qu'il fait un peu de bruit, Je lui mets son bonnet de nuit. Vli, vlan, taisez-vous, Lui dis-je, ou que je vous entende... Vli, vlan, taisez-vous... Je me venge de deux époux. Six mois après des noeuds si doux, Et les affaires arrangées, J'en eus deux filles, qu'entre nous De trois mois l'on dit plus âgées. Au baptême Jean fit du train, Car Léandre était le parrain. Vli, vlan, taisez-vous, Jean, vous n'aurez point de dragées. Vli, vlan, taisez-vous; Je me venge de deux époux. Léandre me fait lui prêter De l'argent, qu'il rend Dieu sait comme! Jean, qui travaille et sait compter, S'aperçoit qu'on touche à sa somme. Hier il dit qu'on l'a volé; Moi, du trésor je prends la clé. Vli, vlan, taisez-vous; Plus d'argent pour vous, petit homme! Vli, vlan, taisez-vous; Je me venge de deux époux. Léandre un soir était chez moi: À neuf heures mon mari frappe. Je n'ouvris point, l'on sait pourquoi: Mais à minuit Léandre échappe. Il gelait, et Jean morfondu À la porte avait attendu. Vli, vlan, taisez-vous: Quoi! Monsieur croit-il qu'on l'attrape? Vli, vlan, taisez-vous; Je me venge de deux époux. Mais à mon tour je le surpris Avec la vieille Pétronille. D'un doigt de vin il était gris; Il la trouvait fraîche et gentille. Sur ses deux pieds il se dressait, Et le menton lui caressait. Vli, vlan, taisez-vous; Vous sentez le vin et la fille: Vli, vlan, taisez-vous; Je me venge de deux époux. Jean peut briller entre deux draps, Malgré sa chétive apparence; Léandre fait plus d'embarras, Mais a beaucoup moins de vaillance. Lorsque Jean veut se reposer, S'il me plaît encor d'en user, Vli, vlan, taisez-vous; Et vite que l'on recommence: Vli, vlan, taisez-vous; Je me venge de deux époux. VIEUX HABITS! VIEUX GALONS! Réflexions morales et politiques d'un marchand D'habits de la capitale. Novembre 1814. Tout marchands d'habits que nous sommes, Messieurs, nous observons les hommes: D'un bout du monde à l'autre bout L'habit fait tout. Dans les changements qui surviennent, Les dépouilles nous appartiennent: Toujours en grand nous calculons. Vieux habits! Vieux galons! Parfois en lisant la gazette, Comme tant d'autres, je regrette Que tout français n'ait pas gardé L'habit brodé. Mais j'en crois ceux qui s'y connaissent; Les anciens préjugés renaissent: On va quitter les pantalons. Vieux habits! Vieux galons! Les modes et la politique Ont cent fois rempli ma boutique; Combien on doit à leurs travaux D'habits nouveaux! Quand de nos déesses civiques On met en oubli les tuniques, Aux passants nous les rappelons. Vieux habits! Vieux galons! Un temps fameux par cent batailles Mit du galon sur bien des tailles; De galon même étaient couverts Les habits verts. Mais sans le bonheur point de gloire! Nous seuls, après chaque victoire, Nous avions ce que nous voulons. Vieux habits! Vieux galons! Nous trouvons aussi notre compte Avec tous les gens qui sans honte Savent, dans un retour subit, Changer d'habit. Les valets, troupe chamarrée, Troquant aujourd'hui leur livrée, Que d'habits bleus nous étalons! Vieux habits! Vieux galons! Les défenseurs de nos grands-pères, Sortant de leurs nobles repaires, Reprennent enfin à leur tour L'habit de cour. Chez nous retrouvant leurs costumes, Avec talons rouges et plumes, Ils vont régner dans les salons. Vieux habits! Vieux galons! Sans nul égard pour nos scrupules, Si la foule des incrédules Mit au nombre de ses larcins L'habit des saints, Au nez de plus d'un philosophe Je vais en revendre l'étoffe: De piété nous redoublons. Vieux habits! Vieux galons! Long-temps vantés dans chaque ouvrage, Des grands, qu'aujourd'hui l'on outrage, Portent au fond de leurs manoirs Des habits noirs. Mais, grace à nous, vont reparaître Ces manteaux qu'eux-mêmes peut-être Trouvaient bien pesants et bien longs. Vieux habits! Vieux galons! De m'enrichir j'ai l'assurance: L'on fêtera toujours en France, En ville, au théâtre, à la cour, L'habit du jour. Gens vêtus d'or et d'écarlate, Pendant un mois chacun vous flatte; Puis à vos portes nous allons. Vieux habits! Vieux galons! LE NOUVEAU DIOGENE Avril 1815. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je ris et bois sans gêne. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je roule mon tonneau. Dans l'eau, dit-on, tu puisas ta rudesse; Je n'en bois pas, et, censeur plus joyeux, En moins d'un mois, pour loger ma sagesse, J'ai mis à sec un tonneau de vin vieux. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je ris et bois sans gêne. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je roule mon tonneau. Où je suis bien, aisément je séjourne; Mais comme nous les dieux sont inconstants: Dans mon tonneau, sur ce globe qui tourne, Je tourne avec la fortune et le temps. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je ris et bois sans gêne. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je roule mon tonneau. Pour les partis dont cent fois j'osai rire Ne pouvant être un utile soutien, Devant ma tonne on ne viendra pas dire: Pour qui tiens-tu, toi qui ne tiens à rien? Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je ris et bois sans gêne. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je roule mon tonneau. J'aime à fronder les préjugés gothiques Et les cordons de toutes les couleurs; Mais, étrangère aux excès politiques, Ma liberté n'a qu'un chapeau de fleurs. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je ris et bois sans gêne. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je roule mon tonneau. Qu'en un congrès, se partageant le monde, Des potentats soient trompeurs ou trompés, Je ne vais point demander à la ronde Si de ma tonne ils se sont occupés. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je ris et bois sans gêne. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je roule mon tonneau. N'ignorant pas où conduit la satire, Je fuis des cours le pompeux appareil: Des vains honneurs trop enclin à médire, Auprès des rois je crains pour mon soleil. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je ris et bois sans gêne. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je roule mon tonneau. Lanterne en main, dans l'Athènes moderne Chercher un homme est un dessein fort beau: Mais quand le soir voit briller ma lanterne, C'est qu'aux amours elle sert de flambeau. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je ris et bois sans gêne. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je roule mon tonneau. Exempt d'impôt, déserteur de phalange, Je suis pourtant assez bon citoyen: Si les tonneaux manquaient pour la vendange, Sans murmurer je prêterais le mien. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je ris et bois sans gêne. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je roule mon tonneau. LE MAITRE D'ECOLE Ah! Le mauvais garnement! Sans respect il sort des bornes. Je n'ai dormi qu'un moment, Et voilà son rudiment. Zon, zon, zon, zon, zon, zon, zon! Le coquin m'en fait des cornes. Zon, zon, zon, zon, zon, zon, zon! Le fouet, petit polisson! Il a fait pis que cela Pour m'échauffer les oreilles: L'autre jour il me vola Du vin que je cachais là. Zon, zon, zon, zon, zon, zon, zon! Il m'en a bu deux bouteilles! Zon, zon, zon, zon, zon, zon, zon! Chez elle, quand le matin Ma femme est à sa toilette, Je sais que le libertin Quitte écriture et latin. Zon, zon, zon, zon, zon, zon, zon! Par la serrure il la guette. Zon, zon, zon, zon, zon, zon, zon! À ma fille il fait l'amour, Et joue avec la friponne. Je l'ai surpris l'autre jour, Maître d'école à son tour. Zon, zon, zon, zon, zon, zon, zon! Rendant ce que je lui donne. Zon, zon, zon, zon, zon, zon, zon! De le frapper je suis las; Mais dans ses dents monsieur gronde. Dieu! Ne prononce-t-il pas Le mot de c... tout bas? Zon, zon, zon, zon, zon, zon, zon! Il n'est plus d'enfants au monde. Zon, zon, zon, zon, zon, zon, zon! LE CELIBATAIRE Chanson de noce chantée au mariage de mon ami B Wilhem. Du célibat fidèle appui, Je vois avec colère L'amour essuyer aujourd'hui Les larmes de son frère. Graces, talents, et vertus, Ont droit à mille tributs. Mais un célibataire Ne peut chanter des noeuds si doux: On n'aura rien à faire Chez de pareils époux. Monsieur prend femme, c'est fort bien, Il la prend jeune et belle: Mais, comptant ses amis pour rien, Monsieur la prend fidèle. Il faudra dans cinquante ans Célébrer leurs feux constants. Non, tout célibataire Ne peut chanter des noeuds si doux: On n'aura rien à faire Chez de pareils époux. Morbleu! Qui n'aurait de l'humeur En pensant que madame De monsieur fera le bonheur, Bien qu'elle soit sa femme? Jours de paix et nuits d'amour; Le diable y perdra son tour. Non, tout célibataire Ne peut chanter des noeuds si doux: On n'aura rien à faire Chez de pareils époux. Encor si l'amour avait pris Une dîme en cachette! Mais le plus heureux des maris, En quittant sa couchette, Demain se pavanera, Et les mains se frottera... Non, tout célibataire Ne peut chanter des noeuds si doux: On n'aura rien à faire Chez de pareils époux. TRINQUONS Trinquer est un plaisir fort sage Qu'aujourd'hui l'on traite d'abus. Quand du mépris d'un tel usage Les gens du monde sont imbus, De le suivre, amis, faisons gloire, Riant de qui peut s'en moquer; Et pour choquer, Nous provoquer, Le verre en main, en rond nous attaquer, D'abord nous trinquerons pour boire, Et puis nous boirons pour trinquer. À table croyez que nos pères N'enviaient point le sort des rois, Et qu'au fragile éclat des verres Ils le comparaient quelquefois. À voix pleine ils chantaient Grégoire, Docteur que l'on peut expliquer; Et pour choquer, Se provoquer, Le verre en main, tous en rond s'attaquer, Nos bons aïeux trinquaient pour boire, Et puis ils buvaient pour trinquer. L'amour alors près de nos mères, Faisant chorus, battant des mains, Rapprochait les coeurs et les verres, Enivrait avec tous les vins. Aussi n'a-t-on pas la mémoire Qu'une belle ait voulu manquer, Pour bien choquer, À provoquer, Le verre en main, chacun à l'attaquer: D'abord elle trinquait pour boire, Puis elle buvait pour trinquer. Qu'on boive aux maîtres de la terre, Qui n'en boivent pas plus gaîment; Je veux, libre par caractère, Boire à mes amis seulement. Malheur à ceux dont l'humeur noire S'obstine à ne point remarquer Que pour choquer, Se provoquer, Le verre en main, tous en rond s'attaquer, L'amitié, qui trinque pour boire, Boit bien plus encor pour trinquer! PRIERE D'UN EPICURIEN Couplet écrit aux catacombes le jour où s'y Rendirent les membres du caveau. Du champ que ton pouvoir féconde, Vois la mort trancher les épis; Amour, réparateur du monde, Réveille les coeurs assoupis. À l'horreur qui nous environne Oppose le besoin d'aimer; Et si la mort toujours moissonne, Ne te lasse pas de semer. LES INFIDELITES DE LISETTE Lisette, dont l'empire S'étend jusqu'à mon vin, J'éprouve le martyre D'en demander en vain. Pour souffrir qu'à mon âge Les coups me soient comptés, Ai-je compté, volage,tes infidélités? Lisette, ma Lisette, Tu m'as trompé toujours: Mais vive la grisette! Je veux, Lisette, Boire à nos amours. Lindor, par son audace, Met ta ruse en défaut; Il te parle à voix basse, Il soupire tout haut. Du tendre espoir qu'il fonde Il m'instruisit d'abord. De peur que je n'en gronde, Verse au moins jusqu'au bord. Lisette, ma Lisette, Tu m'as trompé toujours: Mais vive la grisette! Je veux, Lisette, Boire à nos amours. Avec l'heureux Clitandre Lorsque je te surpris, Vous comptiez d'un air tendre Les baisers qu'il t'a pris. Ton humeur peu sévère En comptant les doubla; Remplis encor mon verre Pour tous ces baisers-là. Lisette, ma Lisette, Tu m'as trompé toujours: Mais vive la grisette! Je veux, Lisette, Boire à nos amours. Mondor, qui toujours donne Et rubans et bijoux, Devant moi te chiffonne Sans te mettre en courroux. J'ai vu sa main hardie S'égarer sur ton sein; Verse jusqu'à la lie Pour un si grand larcin. Lisette, ma Lisette, Tu m'as trompé toujours: Mais vive la grisette! Je veux, Lisette, Boire à nos amours. Certain soir je pénètre Dans ta chambre, et sans bruit Je vois par la fenêtre Un voleur qui s'enfuit. Je l'avais, dès la veille, Fait fuir de ton boudoir. Ah! Qu'une autre bouteille M'empêche de tout voir! Lisette, ma Lisette, Tu m'as trompé toujours: Mais vive la grisette! Je veux, Lisette, Boire à nos amours. Tous, comblés de tes graces, Mes amis sont les tiens, Et ceux dont tu te lasses, C'est moi qui les soutiens. Qu'avec ceux-là, traîtresse, Le vin me soit permis: Sois toujours ma maîtresse, Et gardons nos amis. Lisette, ma Lisette, Tu m'as trompé toujours: Mais vive la grisette! Je veux, Lisette, Boire à nos amours. LA CHATTE Tu réveilles ta maîtresse, Minette, par tes longs cris. Est-ce la faim qui te presse? Entends-tu quelque souris? Tu veux fuir de ma chambrette, Pour courir je ne sais où. Mia-mia-ou! Que veut minette? Mia-mia-ou! C'est un matou. Pour toi je ne puis rien faire; Cesse de me caresser. Sur ton mal l'amour m'éclaire: J'ai quinze ans, j'y dois penser. Je gémis d'être seulette En prison sous le verrou. Mia-mia-ou! Que veut minette? Si ton ardeur est extrême, Même ardeur vient me brûler; J'ai certain voisin que j'aime, Et que je n'ose appeler. Mais pourquoi, sur ma couchette, Rêver à ce jeune fou? Mia-mia-ou! Que veut minette? C'est toi, chatte libertine, Qui mets le trouble en mon sein. Dans la mansarde voisine Du moins réveille Valsain. C'est peu qu'il presse en cachette Et ma main et mon genou. Mia-mia-ou! Que veut minette? Mais je vois Valsain paraître! Par les toits il vient ici. Vite, ouvrons-lui la fenêtre: Toi, minette, passe aussi. Lorsqu'enfin mon coeur se prête Aux larcins de ce filou, Mia-mia-ou! Que ma minette, Mia-mia-ou! Trouve un matou. ADIEUX DE MARIE STUART Adieu, charmant pays de France, Que je dois tant chérir! Berceau de mon heureuse enfance, Adieu! Te quitter c'est mourir. Toi que j'adoptai pour patrie, Et d'où je crois me voir bannir, Entends les adieux de Marie, France, et garde son souvenir. Le vent souffle, on quitte la plage, Et, peu touché de mes sanglots, Dieu, pour me rendre à ton rivage, Dieu n'a point soulevé les flots! Adieu, charmant pays de France, Que je dois tant chérir! Berceau de mon heureuse enfance, Adieu! Te quitter c'est mourir. Lorsqu'aux yeux du peuple que j'aime Je ceignis les lis éclatants, Il applaudit au rang suprême Moins qu'aux charmes de mon printemps. En vain la grandeur souveraine M'attend chez le sombre écossais; Je n'ai desiré d'être reine Que pour régner sur des français. Adieu, charmant pays de France, Que je dois tant chérir! Berceau de mon heureuse enfance, Adieu! Te quitter c'est mourir. L'amour, la gloire, le génie, Ont trop enivré mes beaux jours; Dans l'inculte Calédonie De mon sort va changer le cours. Hélas! Un présage terrible Doit livrer mon coeur à l'effroi: J'ai cru voir, dans un songe horrible, Un échafaud dressé pour moi. Adieu, charmant pays de France, Que je dois tant chérir! Berceau de mon heureuse enfance, Adieu! Te quitter c'est mourir. France, du milieu des alarmes, La noble fille des Stuarts,comme en ce jour qui voit ses larmes, Vers toi tournera ses regards. Mais, dieu! Le vaisseau trop rapide Déja vogue sous d'autres cieux; Et la nuit, dans son voile humide, Dérobe tes bords à mes yeux! Adieu, charmant pays de France, Que je dois tant chérir! Berceau de mon heureuse enfance, Adieu! Te quitter c'est mourir. LES PARQUES Sages et fous, gueux et monarques, Apprenez un fait tout nouveau: Bacchus a vidé son caveau Pour remplir la coupe des Parques. C'est afin de plaire aux amours, Qui chantaient d'une voix sonore: Que tout mortel ajoute encore Des jours heureux à ses beaux jours! Du monde éternelle ennemie, Atropos, au fatal ciseau, Buvant à longs traits et sans eau, Sur la table tombe endormie; Mais ses deux soeurs filent toujours, Souriant à qui les implore. Que tout mortel ajoute encore Lachésis, remplissant sa tasse, S'écrie: Atropos dort enfin! Mais trop sec, hélas! Et trop fin, Je crains que mon fil ne se casse. Pour le tremper ayons recours À ce nectar qui me restaure. Que tout mortel ajoute encore Garnissant sa quenouille immense, Clotho lui dit: oui, travaillons; De vin arrosons les sillons Où de mon lin croît la semence. Cette rosée aura toujours Le pouvoir de la faire éclore. Que tout mortel ajoute encore Quand ces Parques, vidant bouteille, Filent nos jours sans nul souci, Nous qui buvons gaîment ici, Craignons qu'Atropos ne s'éveille. Qu'elle dorme au gré des amours, Et répétons à chaque aurore: Que tout mortel ajoute encore LA BOUTEILLE VOLEE Sans bruit, dans ma retraite, Hier l'amour pénétra, Courut à ma cachette, Et de mon vin s'empara. Depuis lors ma voix sommeille; Adieu tous mes joyeux sons. Amour, rends-moi ma bouteille, Ma bouteille et mes chansons. Iris, dame et coquette, À ce larcin l'a poussé. Je n'ai plus la recette Qui soulage un coeur blessé. C'est pour gémir que je veille, En proie aux jaloux soupçons. Amour, rends-moi ma bouteille, Épicurien aimable, À verser frais m'invitant, Un vieil ami de table Me tend son verre en chantant; Un autre vient à l'oreille Me demander des leçons. Amour, rends-moi ma bouteille, Tant qu'Iris eut contre elle Ce bon vin si regretté, Grisette folle et belle Tenait mon coeur en gaîté. Lison n'a point sa pareille Pour vivre avec des garçons. Amour, rends-moi ma bouteille, Mais le filou se livre: Joyeux, il vient à ma voix; De mon vin il est ivre, Et n'en a bu que deux doigts. Qu'Iris soit une merveille, Je me ris de ses façons: Amour me rend ma bouteille, BOUQUET A UNE DAME DE 70 ANS Laissons la musique nouvelle; Notre amie est du bon vieux temps. Sur un air aussi simple qu'elle Chantons des couplets bien chantants. L'esprit du jour a son mérite, Mais c'est surtout lui que je crains: Ses traits si fins Me semblent vains, Pour les entendre il faudrait des devins. Amis, chantons à Marguerite De vieux airs et de gais refrains. Elle a chanté dans sa jeunesse Ces couplets comme on n'en fait plus, Où Favart peignait la tendresse, Où Panard frondait les abus. Contre l'humeur qui nous irrite, Quels antidotes souverains! Leurs vers badins, Francs et malins, Aux moins joyeux faisaient battre des mains.Ah! Rappelons à Marguerite Leurs vieux airs et leurs gais refrains. C'est un charme que la mémoire: On se répète jeune ou vieux. Les refrains forment notre histoire; Il faut tâcher qu'ils soient joyeux. Amusons le temps qui trop vite Entraîne les pauvres humains; Et les destins Sur nos festins Faisant briller des jours longs et sereins, Que dans trente ans pour Marguerite Nos couplets soient de gais refrains! À table alors venant nous rendre, Tous, le front ridé par les ans, Dans une accolade bien tendre Nous mêlerons nos cheveux blancs. Les souvenirs naîtront bien vite; Nos coeurs émus en seront pleins. Moments divins! Les noirs chagrins Fuyant au bruit des transports les plus saints, Sur les cent ans de Marguerite Nous chanterons de gais refrains! L'HOMME RANGE Maint vieux parent me répète Que je mange ce que j'ai. Je veux à cette sornette Répondre en homme rangé: Quand on n'a rien, Landerirette, On ne saurait manger son bien. Faut-il que je m'inquiète Pour quelques frais superflus? Si ma conscience est nette, Ma bourse l'est encor plus. Quand on n'a rien, Landerirette, On ne saurait manger son bien. Un gourmand dans son assiette Fond le bien de ses aïeux; Mon hôte à crédit me traite; J'ai bonne chère et vin vieux. Quand on n'a rien, Landerirette, On ne saurait manger son bien. Que Dorval, à la roulette, À tout son or dise adieu: J'y joûrais bien en cachette; Mais il faudrait mettre au jeu... Quand on n'a rien, Landerirette, On ne saurait manger son bien. Mondor, pour une coquette, Se ruine en dons coûteux; C'est pour rien que ma Lisette Me trompe et me rend heureux. Quand on n'a rien, Landerirette, On ne saurait manger son bien. BON VIN ET FILLETTE L'amour, l'amitié, le vin, Vont égayer ce festin; Nargue de toute étiquette! Turlurette, Turlurette, Bon vin et fillette! L'amour nous fait la leçon: Partout ce dieu sans façon Prend la nappe pour serviette. Turlurette, Turlurette, Bon vin et fillette! Que dans l'or mangent les grands, Il ne faut à deux amants Qu'un seul verre, qu'une assiette. Turlurette, Turlurette, Bon vin et fillette! Sur un trône est-on heureux? On ne peut s'y placer deux: Mais vivent table et couchette! Turlurette, Turlurette, Bon vin et fillette! Si pauvreté qui nous suit A des trous à son habit, De fleurs ornons sa toilette. Turlurette, Turlurette, Bon vin et fillette! Mais que dis-je? Ah! Dans ce cas, Mettons plutôt habit bas; Lise en paraîtra mieux faite. Turlurette, Turlurette, Bon vin et fillette! LE VOISIN Je veux, voisin et voisine, Quitter le ton libertin; J'ai pour oncle un sacristain, Et pour soeur une béguine. Mais le diable est bien fin; Qu'en dites-vous, ma voisine? Mais le diable est bien fin; Qu'en dites-vous, mon voisin? Paul, docteur en médecine, Craint pour le fil de nos jours, Que le vin et les amours N'usent trop tôt la bobine: Eh! Fi du médecin; Qu'en dites-vous, ma voisine? Eh! Fi du médecin; L'embonpoint de Joséphine Fait demander ce que c'est; Moi, je crois que son corset Lui rend la taille moins fine. C'est l'effet du basin; Qu'en dites-vous, ma voisine? C'est l'effet du basin; Mademoiselle Justine Met au monde un gros poupon: L'un dit que c'est un dragon, L'autre un soldat de marine. Je le crois fantassin; Qu'en dites-vous, ma voisine? Je le crois fantassin; Depuis peu chez ma cousine, Qui jeûnait en carnaval, Je vois certain cardinal, Et trouve bonne cuisine: Serait-il mon cousin? Qu'en dites-vous, ma voisine? Serait-il mon cousin? Une actrice qu'on devine Veut, pour plaire à dix rivaux, Inventer des coups nouveaux Au doux jeu qui les ruine: C'est un fort beau dessein; Qu'en dites-vous, ma voisine? C'est un fort beau dessein; Faut-il qu'une affreuse épine Se mêle aux fleurs de Cypris! Pour ce poison de Paris Que n'est-il une vaccine! Cela serait divin; Qu'en dites-vous, ma voisine? Cela serait divin; D'aucun mal, je l'imagine, Notre quartier n'est frappé. Là point de mari trompé, Point de femme libertine. C'est un quartier fort sain; Qu'en dites-vous, ma voisine? C'est un quartier fort sain; LE CARILLONNEUR Digue, digue, dig, din, dig, din, don. Ah! Que j'aime À sonner un baptême! Aux maris j'en demande pardon. Dig, din, don, din, digue, digue, don. Les décès m'ont assez fait connaître; Préludons sur un ton plus heureux. D'un vieillard l'héritier vient de naître. Sonnons fort: c'est un fait scandaleux. Digue, digue, dig, din, dig, din, don. Ah! Que j'aime À sonner un baptême! Aux maris j'en demande pardon. Dig, din, don, din, digue, digue, don. La maman est gaillarde et jolie: Mais l'époux est triste et catarrheux; Sur son compte il sait ce qu'on publie. Sonnons fort: il n'est pas généreux. Digue, digue, dig, din, dig, din, don. Ah! Que j'aime À sonner un baptême! Aux maris j'en demande pardon. Dig, din, don, din, digue, digue, don. De l'enfant quel peut être le père? N'est-ce pas mon voisin le banquier? Les cadeaux mènent vite une affaire. Sonnons fort: il est gros marguillier. Digue, digue, dig, din, dig, din, don. Ah! Que j'aime À sonner un baptême! Aux maris j'en demande pardon. Dig, din, don, din, digue, digue, don. Si j'osais, je dirais que le maire S'est créé ce petit échevin; Je l'ai vu chiffonner la commère. Sonnons fort: je boirai de son vin. Digue, digue, dig, din, dig, din, don, Ah! Que j'aime À sonner un baptême! Aux maris j'en demande pardon. Dig, din, don, din, digue, digue, don. Je crois bien que notre grand vicaire Aura mis le doigt au bénitier. Depuis peu ma fille a su lui plaire. Sonnons fort, pour l'honneur du métier. Digue, digue, dig, din, dig, din, don. Ah! Que j'aime À sonner un baptême! Aux maris j'en demande pardon. Dig, din, don, din, digue, digue, don. Notre gouverneur a, je le pense, Prélevé des droits sur ce terrain; Dans l'église il vient donner quittance. Sonnons fort: monseigneur est parrain. Digue, digue, dig, din, dig, din, don. Ah! Que j'aime À sonner un baptême! Aux maris j'en demande pardon. Dig, din, don, din, digue, digue, don. Plus facile à nommer que ton père, Cher enfant, quel bonheur infini! Je suis sûr de te voir plus d'un frère. Sonnons fort: et que Dieu soit béni! Digue, digue, dig, din, dig, din, don. Ah! Que j'aime À sonner un baptême! Aux maris j'en demande pardon. Dig, din, don, din, digue, digue, don. LA VIEILLESSE À mes amis. Nous verrons le temps qui nous presse Semer les rides sur nos fronts; Quoi qu'il nous reste de jeunesse, Oui, mes amis, nous vieillirons. Mais à chaque pas voir renaître Plus de fleurs qu'on n'en peut cueillir; Faire un doux emploi de son être, Mes amis, ce n'est pas vieillir. En vain nous égayons la vie Par le champagne et les chansons; À table, où le coeur nous convie, On nous dit que nous vieillissons. Mais jusqu'à sa dernière aurore En buvant frais s'épanouir, Même en tremblant chanter encore, Mes amis, ce n'est pas vieillir. Brûlons-nous pour une coquette Un encens d'abord accueilli, Bientôt peut-être elle répète Que nous n'avons que trop vieilli. Mais vivre en tout d'économie, Moins prodiguer et mieux jouir, D'une amante faire une amie, Mes amis, ce n'est pas vieillir. Si long-temps que l'on entretienne Le cours heureux des passions, Puisqu'il faut qu'enfin l'âge vienne, Qu'ensemble au moins nous vieillissions. Chasser du coin qui nous rassemble Les maux prêts à nous assaillir, Arriver au but tous ensemble, Mes amis, ce n'est pas vieillir. LES BILLETS D'ENTERREMENT Chanson de noce. Notre alégresse est trop vive; Amis, pendant nos ébats, Sachez qu'un joli convive Sent approcher son trépas. Faut-il qu'à la fleur de l'âge Il ait ce pressentiment! Tous nos billets de mariage Sont des billets d'enterrement. Il sait que l'amour le guette Pour se venger aujourd'hui D'une querelle secrète Qu'il eut vingt fois avec lui: Rien que d'y penser je gage Qu'il meurt presque en ce moment. Sont des billets d'enterrement. Bientôt il prendra la fuite, En tremblant se cachera; Mais l'amour, à sa poursuite, Dans son réduit l'atteindra. L'un pousse un trait plein de rage, L'autre un long gémissement. Sont des billets d'enterrement. Par pitié l'amour hésite; Mais enfin, moins généreux, Du trait que l'obstacle irrite Il lui porte un coup affreux. Dans son sang le pauvret nage: Adieu donc, défunt charmant! Sont des billets d'enterrement. On versera quelques larmes Que le plaisir essuîra; Mais, pour l'honneur de ses armes, Le vainqueur en parlera. Car, mes amis, dans notre age, En dépit du sacrement, Peu de billets de mariage Sont des billets d'enterrement. LA DOUBLE CHASSE Allons, chasseur, vite en campagne; Du cor n'entends-tu pas le son? Tonton, tonton, tontaine, tonton. Pars, et qu'auprès de ta compagne L'amour chasse dans ta maison. Tonton, tontaine, tonton. Avec nombreuse compagnie, Chasseur, tu parcours le canton. Tonton, tonton, tontaine, tonton. Auprès de ta femme jolie Combien de braconniers voit-on! Tonton, tontaine, tonton. Du cerf prêt à forcer l'enceinte, Chasseur, tu fais le fanfaron. Tonton, tonton, tontaine, tonton. Auprès de ta femme, sans crainte, Se glisse un chasseur franc luron. Tonton, tontaine, tonton. Chasseur, par ta meute surprise, La bête pleure; on lui répond: Tonton, tonton, tontaine, tonton. Ta femme, aux abois déja mise, Sourit aux efforts du fripon. Tonton, tontaine, tonton. Chasseur, un seul coup de ton arme Met bas le cerf sur le gazon. Tonton, tonton, tontaine, tonton. L'amant, pour ta moitié qu'il charme, Use de la poudre à foison. Tonton, tontaine, tonton. Chasseur, tu rapportes la bête, Et de ton cor enfles le son. Tonton, tonton, tontaine, tonton. L'amant quitte alors sa conquête, Et le cerf entre à la maison. Tonton, tontaine, tonton. LES PETITS COUPS Maîtres de tous nos desirs, Réglons-les sans les contraindre: Plus l'excès nuit aux plaisirs, Amis, plus nous devons le craindre. Autour d'une petite table, Dans ce petit coin fait pour nous, Du vin vieux d'un hôte aimable Il faut boire à petits coups. Pour éviter bien des maux, Veut-on suivre ma recette, Que l'on nage entre deux eaux, Et qu'entre deux vins l'on se mette. Le bonheur tient au savoir-vivre: De l'abus naissent les dégoûts; Trop à-la-fois nous enivre; Loin d'en murmurer en vain, Égayons notre indigence: Il suffit d'un doigt de vin Pour réconforter l'espérance. Et vous, que flatte un sort prospère, Pour en jouir, modérez-vous; Car, même dans un grand verre, Philis, quel est ton effroi? La leçon te déplaît-elle? Les petits coups, selon toi, Sentent le buveur qui chancelle. Quel que soit le desir qui perce Dans tes yeux, vifs comme tes goûts, Du filtre qu'amour te verse Oui, de repas en repas, Pour atteindre à la vieillesse, Ne nous incommodons pas, Et soyons fous avec sagesse. Amis, le bon vin que le nôtre! Et la santé, quel bien pour tous! Pour ménager l'un et l'autre, ELOGE DE LA RICHESSE La richesse, que des frondeurs Dédaignent, et pour cause, Quand elle vient sans les grandeurs, Est bonne à quelque chose. Loin de les rendre à ton Crésus, Va boire avec ses cent écus, Savetier, mon compère. Pour moi, qu'il m'arrive un trésor; Que dans mes mains pleuve de l'or, De l'or, De l'or, Et j'en fais mon affaire! Je souris à la pauvreté, Et j'ignore l'envie: Pourquoi perdrai-je ma gaîté Dans une douce vie? Maison, jardin, livres, tableaux, Large voiture et bons chevaux, Pourraient-ils me déplaire? Quand mes voeux prendraient plus d'essor, Que dans mes mains pleuve de l'or, De l'or, De l'or, Et j'en fais mon affaire! Bonjour, Mondor, riche voisin. Ta maîtresse est jolie; Son oeil est noir, son esprit fin, Et sa taille accomplie. J'atteste sa fidélité; Mais que peut contre sa fierté L'amour d'un pauvre hère? Pour te l'enlever, cher Mondor, Que dans mes mains pleuve de l'or, De l'or, De l'or, Et j'en fais mon affaire! Le vin s'aigrit dans mon gosier Chez un traiteur maussade; Mais à sa table un financier Me verse-t-il rasade; Combien, dis-je, ces bons vins blancs? On me répond: douze cents francs. Par ma foi, ce n'est guère. En Champagne on en trouve encor: Que dans mes mains pleuve de l'or, De l'or, De l'or, Et j'en fais mon affaire! À partager dès aujourd'hui, Amis, je vous invite. Nous saurions tous, en cas d'ennui, Me ruiner bien vite. Manger rentes et capitaux, Équipages, terres, châteaux, Serait gai, je l'espère. Ah! Pour voir la fin d'un trésor, Que dans mes mains pleuve de l'or, De l'or, De l'or, Et j'en fais mon affaire! LA PRISONNIERE ET LE CHEVALIER Romance de chevalerie. Genre à la mode. " ah! S'il passait un chevalier Dont le coeur fût tendre et fidèle, Et qu'il triomphât du geôlier Qui me retient dans la tourelle, Je bénirais ce chevalier. " Par-là passait un chevalier À l'honneur, à l'amour fidèle: " dame, dit-il, quel dur geôlier Vous retient dans cette tourelle? Est-il prélat ou chevalier? " " c'est mon époux, bon chevalier, Qui veut que je lui sois fidèle, Et qui me laisse, en vieux geôlier, Coucher seule dans la tourelle. Délivrez-moi, bon chevalier. " Soudain le jeune chevalier, À qui son bon ange est fidèle, Trompe les regards du geôlier, Et pénètre dans la tourelle. Honneur, honneur au chevalier! La prisonnière au chevalier Fait promettre un amour fidèle, Puis se venge de son geôlier Sur le grabat de la tourelle. Soyez heureux, beau chevalier! Alors et dame et chevalier, Sautant sur un coursier fidèle, Vont au nez du mari-geôlier Jeter les clefs de la tourelle. Puis, adieu dame et chevalier. Honneur aux galants chevaliers! Honneur à leurs dames fidèles! Contre l'hymen et ses geôliers, Dans les palais, dans les tourelles, Dieu protégeait les chevaliers. LES MARIONNETTES Les marionnettes, croyez-moi, Sont les jeux de tout âge: Depuis l'artisan jusqu'au roi, De la ville au village; Valets, journalistes, flatteurs, Dévotes et coquettes, Ah! Sans compter nos grands acteurs,combien de marionnettes! L'homme, fier de marcher debout, Vante son équilibre: Parcequ'il court et va par-tout, Le pantin se croit libre. Mais dans combien de mauvais pas Sa fortune le jette! Ah! Du destin l'homme ici-bas N'est que la marionnette. Ce tendron des plus innocents, Que le desir dévore, Au trouble secret de ses sens Ne conçoit rien encore. Veiller la nuit, rêver le jour, L'étonne et l'inquiète. Elle a quinze ans: ah! Pour l'amour La bonne marionnette! Voyez ce mari parisien Que maint galant visite; Il vous accueille mal ou bien, Vous cherche ou vous évite. Est-il confiant ou jaloux, À l'air dont il vous traite? Non: de sa femme un tel époux N'est que la marionnette. Près des femmes que sommes-nous? Des pantins qu'on ballotte. Messieurs, sautez, faites les fous Au gré de leur marotte! Le plus lourd et le plus subtil Font la danse complète; Et Dieu pourtant n'a mis qu'un fil À chaque marionnette. LE SCANDALE Aux drames du jourlaissons la morale: Sans vivre à la cour, J'aime le scandale. Bon! La farira dondaine, Gai! La farira dondé. Nargue des vertus! On n'en sait que faire. Aux sots revêtus Le tout est de plaire. Bon! La farira dondaine, Gai! De ses contes bleus L'honneur nous assomme. C'est un vice ou deux Qui font l'honnête homme. Bon! La farira dondaine, Gai! Pour des vins de prix Vendons tous nos livres. C'est peu d'être gris; Amis, soyons ivres. Bon! La farira dondaine, Gai! Grands réformateurs, Piliers de coulisses, Chassez les erreurs; Nous gardons nos vices. Bon! La farira dondaine, Gai! Paix! Dit à ce mot Caton, qui fait rage; Mais il prêche en sot, Moi, je ris en sage. Bon! La farira dondaine, Gai! LE DOCTEUR ET SES MALADES À mon médecin, le jour de sa fête. Saluons de maintes rasades Ce docteur à qui je dois tant. Mais, pour visiter ses malades, Je crains qu'il n'échappe à l'instant. À ces soins son art le condamne, S'il vient un message ennemi. Fiévreux, buvez votre tisane; Laissez-nous fêter notre ami. Oui, que ses malades attendent; Il est au sein de l'amitié. Mais vingt jeunes fous le demandent D'un air qui pourtant fait pitié. De Vénus amants trop crédules, Sur leur état qu'ils ont gémi! Eh! Messieurs, prenez des pilules; Laissez-nous fêter notre ami. Quoi! Ne peut-on venir au monde Sans l'enlever à ses enfants? Certaine personne un peu ronde Réclame ses secours savants. J'entends ce tendron qui l'appelle: Les parents même en ont frémi. N'accouchez pas, mademoiselle; Laissez-nous fêter notre ami. Qu'il coule gaîment son automne, Que son hiver soit encor loin! Puisse-t-il des soins qu'il nous donne N'éprouver jamais le besoin! Puisqu'enfin dans nos embrassades Il n'est point heureux à demi, Mourez sans lui, mourez, malades; Laissez-nous fêter notre ami. A ANTOINE ARNAULT J. DE SA FETE Année 1812. Je viens d'Montmartre avec ma bête Pour fêter ce maître malin, Et n'crains point qu'au milieu d'la fête Un bon mot m'renvoie au moulin. On dit qu'avec plus d'un génie Antoin'prend plaisir à cela. Nous qui n'somm's pas d'l'académie, Souhaitons-lui d'ces p'tits plaisirs-là. Il n's'en tient pas à des saillies; Dans plus d'un genre il est heureux. J'sais mêm'qu'il fait des tragédies Quand il n'est pas trop paresseux. De la Merpomène idolâtre Qu'il fass'mourir par-ci par-là. Nous qui n'somm's pas d'z héros d'théâtre, Souhaitons-lui d'ces p'tits plaisirs-là. On m'assur'qu'il vient d'faire un livre Où c'qui a du bon: je l'crois bien. C'docteur-là nous enseigne à vivre Par la bouch'd'un arbre ou d'un chien. À messieurs les polichinelles Il dit: vous en voulez, en v'là. Nous, qui n'tenons pas les ficelles, Souhaitons-lui d'ces p'tits plaisirs-là. À la cour il s'moqu'rait, je l'gage, Mêm'de messieurs les chambellans. De c'pays n'ayant point l'langage, Il vant'la paix aux conquérants. À d'grands seigneurs qui n'sont pas minces Sans ramper toujours il parla. Nous, qu'on n'a pas encor faits princes, Souhaitons-lui d'ces p'tits plaisirs-là. Mais, quoiqu'malin, z'il est bon homme; D'mandez à sa fille, à ses fils. Ah! Qu'il soit toujours aimé comme Il aime ses nombreux amis! Que l'secret d'son bonheur suprême Reste à c'te gross'maman que v'là. Nous qui sommes d'ceux qu'Antoine aime, Souhaitons-lui d'ces vrais plaisirs-là. LE BEDEAU Pauvre bedeau! Métier d'enfer! La grand'messe aujourd'hui me damne. Pour me régaler du plus cher, Au beau coin m'attend dame Jeanne. Voici l'heure du rendez-vous; Mais nos prêtres s'endorment tous. Ah! Maudit soit notre curé! Je vais, sacristie! Manquer la partie. Jeanne est prête et le vin tiré. Monsieur le curé! Nos enfants de choeur, j'en réponds, Devinent ce qui me tracasse. Dépêchez-vous, petits fripons, Ou vous aurez des coups de masse. Chantres, c'est du vin à dix sous: Chantez pour moi comme pour vous. Mais maudit soit notre curé! Je vais, sacristie! Manquer la partie. Jeanne est prête et le vin tiré. Monsieur le curé! Notre suisse, alongez le pas; Sur-tout faites ranger ces dames. La quête ne finira pas: Le vicaire lorgne les femmes. Ah! Si la gentille Babet Pour se confesser l'attendait! Mais maudit soit notre curé! Je vais, sacristie! Manquer la partie. Jeanne est prête et le vin tiré. Monsieur le curé! Curé, songez à la saint-Leu: Ce jour-là vous dîniez en ville. Quel train vous nous meniez, morbleu! On passa presque l'évangile. En faveur de votre bedeau Sautez la moitié du credo. Mais maudit soit notre curé! Je vais, sacristie! Manquer la partie. Jeanne est prête et le vin tiré. Monsieur le curé! ON S'EN FICHE! De traverse en traverse, Tout va dans l'univers De travers. Toute femme est perverse, Tout traiteur exigeant Pour l'argent. À tout jeu le sort nous triche; Mais enfin est-on gris, Biribi, On s'en fiche! Désespoir d'un ivrogne, Vient un marchand maudit Qui vous dit Qu'en Champagne, en Bourgogne, Les coteaux sont grêlés Et gelés. À tout jeu le sort nous triche; Mais enfin est-on gris, Biribi, On s'en fiche! Oubliez une dette, Chez vous entre un huissier Bien grossier Qui vend table et couchette, Et trouve encor de quoi Pour le roi. À tout jeu le sort nous triche; Mais enfin est-on gris, Biribi, On s'en fiche! Aucun plaisir n'est stable: Pour boire est-on assis Cinq ou six, Avant vous sous la table Tombent deux, trois amis Endormis. À tout jeu le sort nous triche; Mais enfin est-on gris, Biribi, On s'en fiche! C'est trop d'une maîtresse: Que je fus malheureux Avec deux! Que j'eus peu de sagesse D'en avoir jusqu'à trois À-la-fois! À tout jeu le sort nous triche; Mais enfin est-on gris, Biribi, On s'en fiche! De ma misanthropie Pardonnez les accès Et l'excès; Car je crains la pépie, Et je ne vois qu'abus Et vins bus. À tout jeu le sort nous triche; Mais enfin est-on gris, Biribi, On s'en fiche! JEANNETTE Fi des coquettes maniérées! Fi des bégueules du grand ton! Je préfère à ces mijaurées Ma Jeannette, ma Jeanneton. Jeune, gentille, et bien faite, Elle est fraîche et rondelette; Son oeil noir est petillant. Prudes, vous dites sans cesse Qu'elle a le sein trop saillant: C'est pour ma main qui le presse Un défaut bien attrayant. Fi des coquettes maniérées! Fi des bégueules du grand ton! Je préfère à ces mijaurées Ma Jeannette, ma Jeanneton. Tout son charme est dans la grace; Jamais rien ne l'embarrasse: Elle est bonne, et toujours rit. Elle dit mainte sottise, À parler jamais n'apprit; Et cependant, quoi qu'on dise, Ma Jeannette a de l'esprit. Fi des coquettes maniérées! Fi des bégueules du grand ton! Je préfère à ces mijaurées Ma Jeannette, ma Jeanneton. À table dans une fête, Cette espiègle me tient tête Pour les propos libertins. Elle a la voix juste et pure, Sait les plus joyeux refrains. Quand je l'en prie, elle jure; Elle boit de tous les vins. Fi des coquettes maniérées! Fi des bégueules du grand ton! Je préfère à ces mijaurées Ma Jeannette, ma Jeanneton. Belle d'amour et de joie, Jamais d'une riche soie Son corsage n'est paré. Sous une toile proprette Son triomphe est assuré; Et, sans nuire à sa toilette, Je la chiffonne à mon gré. Fi des coquettes maniérées! Fi des bégueules du grand ton! Je préfère à ces mijaurées Ma Jeannette, ma Jeanneton. La nuit tout me favorise; Point de voile qui me nuise, Point d'inutiles soupirs. Des deux mains et de la bouche Elle attise les desirs, Et rompit vingt fois sa couche Dans l'ardeur de nos plaisirs. Fi des coquettes maniérées! Fi des bégueules du grand ton! Je préfère à ces mijaurées Ma Jeannette, ma Jeanneton. LES ROMANS À Sophie, qui me priait de composer un roman pour La distraire. Tu veux que pour toi je compose Un long roman qui fasse effet. À tes voeux ma raison s'oppose; Un long roman n'est plus mon fait. Quand l'homme est loin de son aurore, Tous les romans deviennent courts; Et je ne puis long-temps encore Prolonger celui des amours. Heureux qui peut dans sa maîtresse Trouver l'amitié d'une soeur! Des plaisirs je te dois l'ivresse, Et des tendres soins la douceur. Des héros, des prétendus sages Les longs romans, qui font pitié, Ne vaudront jamais quelques pages Du doux roman de l'amitié. Triste roman que notre histoire! Mais, Sophie, au sein des amours, De ton destin, j'aime à le croire, Les plaisirs charmeront le cours. Ah! Puisses-tu, vive et jolie, Long-temps te couronner de fleurs, Et sur le roman de la vie Ne jamais répandre de pleurs! TRAITE POLITIQUE A USAGE LISE Mois de mai 1815. Lise, qui règnes par la grace Du dieu qui nous rend tous égaux, Ta beauté, que rien ne surpasse, Enchaîne un peuple de rivaux. Mais si grand que soit ton empire, Lise, tes amants sont français; De tes erreurs permets de rire, Pour le bonheur de tes sujets. Combien les belles et les princes Aiment l'abus d'un grand pouvoir! Combien d'amants et de provinces Poussés enfin au désespoir! Crains que la révolte ennemie Dans ton boudoir ne trouve accès; Lise, abjure la tyrannie, Pour le bonheur de tes sujets. Par excès de coquetterie Femme ressemble aux conquérants, Qui vont bien loin de leur patrie Dompter cent peuples différents. Ce sont de terribles coquettes! N'imite pas leurs vains projets. Lise, ne fais plus de conquêtes, Pour le bonheur de tes sujets. Grace aux courtisans pleins de zèle, On approche des potentats Moins aisément que d'une belle Dont un jaloux suit tous les pas. Mais sur ton lit, trône paisible, Où le plaisir rend ses décrets, Lise, sois toujours accessible, Pour le bonheur de tes sujets. Lise, en vain un roi nous assure Que, s'il règne, il le doit aux cieux, Ainsi qu'à la simple nature Tu dois de charmer tous les yeux. Bien qu'en des mains comme les tiennes Le sceptre passe sans procès, De nous il faut que tu le tiennes, Pour le bonheur de tes sujets. Pour te faire adorer sans cesse, Mets à profit ces vérités. Lise, deviens bonne princesse, Et respecte nos libertés. Des roses que l'amour moissonne Ceins ton front tout brillant d'attraits, Et garde long-temps ta couronne, Pour le bonheur de tes sujets. L'OPINION DE CES DEMOISELLES Mois de mai 1815. Quoi! C'est donc bien vrai qu'on parie Qu'l'enn'mi va tout r'mettre chez nous Sens sus d'ssous. L'palais-royal, qu'est not'patrie, S'en réjouirait; Chacun son intérêt. Aussi point d'fille qui ne crie: Viv'nos amis, Nos amis les enn'mis! D'nos français j'connaissons l's astuces; Ils n'sont pas aussi bons chrétiens Qu'les prussiens. Comm'l'argent pleuvait quand les russes F'saient hausser d'prix Tout'les filles d'Paris! J'n'avions pas l'temps d'chercher nos puces. Viv'nos amis, Nos amis les enn'mis! Mais, puisqu'ils r'vienn't, faut les attendre. Je r'verrons Bulof, Titchacof, Et Platof; L'bon Saken, dont l'coeur est si tendre, Et puis ce cher... Ce cher Monsieur Blücher: Ils nous donn'ront tout c'qu'ils vont prendre. Viv'nos amis, Nos amis les enn'mis! Drès qu'les plum's de coq vont r'paraître, J'secoûrons, d'façon à l'fair'voir, Not'mouchoir. Quant aux amants, j'dois en r'connaître, Ça tomb'sous l'sens, Au moins deux ou trois cents. Pour leurs entré'louons un'fenêtre. Viv'nos amis, Nos amis les enn'mis! J'conviens que d'certain's honnêt's femmes Tout autant qu'nous en ont pincé L'an passé, Et qu'nos cosaqu's, pleins d'leurs bell's flammes, Prenaient l'chemin Du faubourg saint-Germain. Malgré l'tort qu'nous ont fait ces dames, Viv'nos amis, Nos amis les enn'mis! Les affair's s'ront bientôt bâclées, Si j'en crois un vieux libertin D'sacristain. Quand y aurait queuqu's maisons d'brûlées, Queuqu's gens d'occis, C'est l'cadet d'nos soucis. Mais j'rirai bien si j'sommes violées. Viv'nos amis, Nos amis les enn'mis! HABIT DE COUR VISITE ALTESSE Ne répondez plus de personne, Je veux devenir courtisan. Fripier, vite, que l'on me donne La défroque d'un chambellan. Un grand prince à moi s'intéresse; Courons assiéger son séjour. Ah! Quel beau jour! Je vais au palais d'une altesse, Et j'achète un habit de cour. Déja, me tirant par l'oreille, L'ambition hâte mes pas, Et mon riche habit me conseille D'apprendre à m'incliner bien bas. Déja l'on me fait politesse, Déja l'on m'attend au retour. Ah! Quel beau jour! Je vais saluer une altesse, Et je porte un habit de cour. N'ayant point encor d'équipage, Je pars à pied modestement, Quand de bons vivants, au passage, M'offrent un déjeuner charmant. J'accepte; mais que l'on se presse, Dis-je à ceux qui me font ce tour. Ah! Quel beau jour! Messieurs, je vais voir une altesse; Respectez mon habit de cour. Le déjeuner fait, je m'esquive; Mais l'un de nos anciens amis Me réclame, et, joyeux convive, À sa noce je suis admis. Nombreux flacons, chants d'alégresse, De notre table font le tour. Ah! Quel beau jour! Pourtant j'allais voir une altesse, Et j'ai mis un habit de cour! Enfin, malgré l'aï qui mousse, J'en veux venir à mon honneur. Tout en chancelant je me pousse Jusqu'au palais de monseigneur. Mais, à la porte où l'on se presse, Je vois Rose, Rose et l'amour. Ah! Quel beau jour! Rose, qui vaut bien une altesse, N'exige point d'habit de cour. Loin du palais où la coquette Vient parfois lorgner la grandeur, Elle m'entraîne à sa chambrette, Si favorable à notre ardeur. Près de Rose, je le confesse, Mon habit me paraît bien lourd. Ah! Quel beau jour! Soudain, oubliant son altesse, J'ai quitté mon habit de cour. D'une ambition vaine et sotte Ainsi le rêve disparaît. Gaîment je reprends ma marotte, Et m'en retourne au cabaret. Là je m'endors dans une ivresse Qui n'a point de fâcheux retour. Ah! Quel beau jour! À qui voudra voir son altesseje donne mon habit de cour. PLUS DE POLITIQUE Mois de juillet 1815. Ma mie, ô vous que j'adore, Mais qui vous plaignez toujours Que mon pays ait encore Trop de part à mes amours! Si la politique ennuie, Même en frondant les abus, Rassurez-vous, ma mie; Je n'en parlerai plus. Près de vous, j'en ai mémoire, Donnant prise à mes rivaux, Des arts, enfants de la gloire, Je racontais les travaux. À notre France agrandie Ils prodiguaient leurs tributs. Je n'en parlerai plus. Moi, peureux dont on se raille, Après d'amoureux combats, J'osais vous parler bataille Et chanter nos fiers soldats. Par eux la terre asservie Voyait tous ses rois vaincus. Je n'en parlerai plus. Sans me lasser de vos chaînes, J'invoquais la liberté; Du nom de Rome et d'Athènes J'effrayais votre gaîté. Quoiqu'au fond je me défie De nos modernes Titus, Je n'en parlerai plus. La France, que rien n'égale, Et dont le monde est jaloux, Était la seule rivale Qui fût à craindre pour vous. Mais, las! J'ai pour ma patrie Fait trop de voeux superflus. Je n'en parlerai plus. Oui, ma mie, il faut vous croire; Faisons-nous d'obscurs loisirs. Sans plus songer à la gloire, Dormons au sein des plaisirs. Sous une ligue ennemie Les français sont abattus. Je n'en parlerai plus. MARGOT Chantons Margot, nos amours, Margot leste et bien tournée, Que l'on peut baiser toujours, Qui toujours est chiffonnée. Quoi! L'embrasser? Dit un sot. Oui, c'est l'humeur de Margot. Moquons-nous de ce Blaise: Viens, Margot, viens, qu'on te baise. D'un lutin c'est tout l'esprit; C'est un coeur de tourterelle. Si le matin elle rit, Le soir elle vous querelle. Quoi! Se fâcher? Dit un sot. Oui, c'est l'humeur de Margot. Voilà comme on l'apaise: Le verre en main, voyez-la; Comme à table elle babille! Quel air et quels yeux elle a Quand le champagne pétille! Quoi! L'air décent? Dit un sot. Oui, c'est l'humeur de Margot. Mets ta pudeur à l'aise: Qu'elle est bien au piano! Sa voix nous charme et nous touche. Mais devant un soprano Elle n'ouvre point la bouche. Quoi! Par pitié? Dit un sot. Oui, c'est l'humeur de Margot. Ici point d'Albanèse: L'amour, à point la servant, Fait pour Margot feu qui flambe; Mais par elle il est souvent Traité par-dessous la jambe. Quoi! Par-dessous? Dit un sot. Oui, c'est l'humeur de Margot. Il faut bien qu'il s'y plaise: Margot tremble que l'hymen De sa main ne se saisisse; Car elle tient à sa main, Qui parfois lui rend service. Quoi! Pour broder? Dit un sot. Oui, c'est l'humeur de Margot. Que fais-tu sur ta chaise? Point d'éloges incomplets, S'écrîra cette brunette: À moins de douze couplets, Au diable une chansonnette! Quoi! Douze ou rien? Dit un sot. Oui, c'est l'humeur de Margot. Nous t'en promettons treize: A MON AMI DESAUGIERS Président du caveau moderne et directeur du Vaudeville. 1815. Bon Désaugiers, mon camarade, Mets dans tes poches deux flacons; Puis rassemble, en versant rasade, Nos auteurs piquants et féconds. Ramène-les dans l'humble asile Où renaît le joyeux refrain. Eh! Va ton train, Gai boute-en-train! Mets-nous en train, bien en train, tous en train, Et rends enfin au vaudeville Ses grelots et son tambourin. Rends-lui, s'il se peut, le cortège Qu'à la foire il a fait briller: L'ombre de Panard te protège; Vadé semble te conseiller. Fais-nous apparaître à la file Jusqu'aux enfants de Tabarin. Eh! Va ton train,gai boute-en-train! Mets-nous en train, bien en train, tous en train, Et rends enfin au vaudeville Ses grelots et son tambourin. Au lieu de fades épigrammes, Qu'il aiguise un couplet gaillard: Collé, quoi qu'en disent nos dames, Est un fort honnête égrillard. La gaudriole, qu'on exile, Doit refleurir sur son terrain. Eh! Va ton train, Gai boute-en-train! Mets-nous en train, bien en train, tous en train, Et rends enfin au vaudeville Ses grelots et son tambourin. Malgré messieurs de la police, Le vaudeville est né frondeur: Des abus fais ton bénéfice; Force les grands à la pudeur; Dénonce tout flatteur servile À la gaîté du souverain. Eh! Va ton train, Gai boute-en-train! Mets-nous en train, bien en train, tous en train, Et rends enfin au vaudeville Ses grelots et son tambourin. Sur la scène, où plus à son aise Avec toi Momus va siéger, Relève la gaîté française À la bar