Ossian. Par Pierre Marie François Louis Baour-Lormian (1770-1854) (D'après Les Poèmes d'Ossian.) TABLE DES MATIERES DISCOURS PRELIMINAIRE HYMNE DU SOIR OÏNA DARTHULA CHANT DE FINGAL RUINE BALCLUTHA MINONA HYMNE AU SOLEIL OLGAR ET SULMINA CARTHON COMBAT FINGAL ET FANTOME DE LODA COMALA POËME DRAMATIQUE LA MORT D'HIDALLAN LORMA MINVANE EVELINA FRAGMENT POËME DE FINGAL LATHMON LA MORT D'OSCAR LES CHANTS DE SELMA MORNI ET L'OMBRE DE CORMAL LA MORT D'AGANDECCA. LA BATAILLE DE TEMORA CHANT 1 LA BATAILLE DE TEMORA CHANT 2 LA BATAILLE DE TEMORA CHANT 3 LA BATAILLE DE TEMORA CHANT 4 LA BATAILLE DE TEMORA CHANT 5 LA BATAILLE DE TEMORA CHANT 6 ARMIN ET GALVINA LA GUERRE D'INISTONA UTHAL LA MORT DE GAUL LES ADIEUX D'OSCAR ET DE MALVINA OSSIAN A SULMALA LE DERNIER HYMNE D'OSSIAN LA FETE D'OSCAR, FILS D'OSSIAN DISCOURS PRELIMINAIRE Les hymnes d' un chantre sauvage se sont conservés jusqu' à nous. Quinze siècles ont respecté ce monument, irrégulier sans doute, mais majestueux, mais hardi comme la nature du nord. Les français lisent Ossian; ils admirent son génie brut, ses couleurs fortes, sa touche sombre; et cependant ils lui reprochent des incohérences, des répétitions. Qu' en faut-il conclure contre son second traducteur? Rien, ce me semble. Les chants du barde étaient encore inconnus parmi nous lorsque Letourneur les publia. Cet écrivain dut les offrir à notre nation dans leur état primitif, ou du moins tels qu' il les avait reçus; il dut les considérer comme une mine qu' il fallait d' abord exploiter tout entière, pour séparer ensuite l' alliage du métal. Mais ce qui fut sous sa plume une utile fidélité n' eût été de ma part qu' une aveugle condescendance. Aussi n' ai-je pas travaillé sur le même plan. Il traduisit, et j' imite; il conserva tout, et je choisis; il voulut faire connaître Ossian, et je tâche d' atténuer ses défauts, sans modifier en rien ses traits caractéristiques. Malgré cela, beaucoup de gens, certains littérateurs sur-tout, penseront que j' ai trop fait encore. Mes vers, cités à leur tribunal, n' y seront pas plus heureux que la prose de Letourneur. Ils y trouveront aussi du désordre et de la monotonie. Je suis loin de m' en affliger. Mon modèle n' eût plus été lui, si j' avais totalement fait disparaître ses imperfections. Elles sont inhérentes à son ouvrage; elles tiennent aux lieux, aux climats qui les virent naître. Ossian, étranger aux arts et séparé du reste du monde, chante au milieu des frimas, et, pour ainsi dire, du chaos. La nature qui l' environne offre sans cesse à ses yeux des monts stériles; les pertes qu' il fait dans les combats affligent sans cesse son ame; et il ne peint que ce qu' il voit; il n' exprime que ce qu' il sent. Détruisez l' uniformité, l' irrégularité de ses tableaux; ajoutez aux maximes simples de sa morale, et vous aurez presque un poète de la cour d' Auguste, un philosophe du dix-huitième siècle. " dans ce cas, diront ses détracteurs, il ne fallait pas le reproduire; on commençait à l' oublier, et notre littérature n' y perdait rien, ou très-peu de chose. " tout me paraît injuste dans cette assertion; je vais y répondre par quelques détails; cinq ans d' examen m' en donnent peut-être le droit. Sans doute Ossian se répète. Mais ne nous répétons-nous pas dans nos poésies descriptives? Nos sites champêtres n' y sont-ils pas éternellement mis à contribution? N' y rencontrons-nous pas à chaque page les bergers, les troupeaux, les ruisseaux, le zéphyr, le gazon, la rose? Et, puisque nous tolérons ces peintures, qui certes n' ont pas pour elles le charme de la nouveauté, pourquoi ne pardonnerions-nous pas au poète écossais ses torrents, ses neiges, ses bruyères? Quoi qu' en dise la prévention, le premier de ces deux genres n' a pas tous les avantages. L' un retrace ce qui est sous nos yeux; l' autre, ce que nous n' avons jamais vu; celui-là procure aux sens des émotions douces; celui-ci élève l' ame, il la fortifie, il l' habitue à lutter contre le malheur, il la prépare aux vicissitudes de la vie par le spectacle du désordre des éléments. Observons d' ailleurs que si le barde emploie les mêmes images plus souvent que les poètes français, il raconte aussi beaucoup plus qu' eux, et brise l' uniformité de ses descriptions par la variété de ses récits. Lorsqu' il a rassemblé dans ses chants les objets inanimés dont l' attrait le touche, ou dont l' horreur l' épouvante, il évoque les héros, il les suit au sein des périls, il énumère leurs exploits, il raconte de quelle manière leur valeur a succombé, et se montre ainsi tour-à-tour peintre, poète et historien. D' un autre côté, le défaut d' ordre se ferait peut-être moins sentir dans ses ouvrages, si M Macpherson, en visitant le nord de l' écosse et les îles Hébrides, n' eût recueilli dans la bouche des montagnards tout ce qui semblait, au premier coup d' oeil, porter l' empreinte de l' Homère écossais. Plusieurs journalistes étrangers le lui reprochèrent dans le temps; et l' on serait tenté de croire qu' ils n' eurent pas tort, lorsqu' on examine de près la collection que l' Europe doit à ses recherches. Non, celui qui a fait Minona, Carthon, Témora, Lorma, etc. ne peut être auteur de Catloda et de Fingal. ces derniers poëmes sont un long tissu d' incohérence; et dans les premiers les idées se lient comme les faits, les transitions sont bien ménagées, l' intérêt suit la marche progressive. On voit, en les analysant, que le barde tient toujours en main le fil de la méthode naturelle. Il faut nécessairement, ou qu' on lui ait attribué quelques essais de ses successeurs, ou que ses propres chants aient subi de grandes altérations; ce qui est encore plus présumable après une durée de quinze siècles. Quoi qu' il en soit, ses détracteurs veulent faire entendre qu' il ne sait jamais ni d' où il vient, ni où il va; et sa marche est souvent aussi directe, aussi sûre que celle de nos bons auteurs. En un mot, on outre le blâme; je ne veux pas outrer l' éloge; mais je dois dire qu' Ossian étonne à-la-fois par la pompe des images, par la grandeur des sentiments, et par le charme des fictions. Lorsqu' on examine attentivement ses tableaux, on s' oublie, on se transporte dans les contrées qu' il habita; on voit le mont escarpé, le pin solitaire, la sombre forêt; on entend l' aboiement du dogue, le cri de l' aigle; on marche au fracas du torrent, aux lueurs de la tempête; et, quand l' illusion finit avec la peinture, on ne croit pas avoir lu, il semble qu' on ait rêvé. Quoi de plus pur que sa morale? Quel héros de l' antiquité l' emporte sur lui en affections louables, en dévouement magnanime? Que fait-il lorsqu' un roi, sauvé par ses armes, lui offre sa fille éprise d' un autre guerrier? Il surprend le secret de celle-ci, renonce à ses droits, et, quoique sensible à ses attraits, l' unit au brave qu' elle aime. L' ennemi qui le défiait, l' étranger superbe est-il abattu, au lieu de lui donner la mort il lui tend la main. Mathos rentre-t-il dans Selma avec l' épouse qu' il a ravie en violant l' hospitalité, il arme Fingal d' un front sévère, il lui prête des accents terribles; il accuse, il épouvante, il accable le ravisseur. Le meurtrier de son fils, l' assassin de son cher Oscar lui demande-t-il, par l' organe de Cathmor, l' entrée du palais des vents; aux soupirs de son ombre plaintive, il oublie ses attentats, et fait chanter son hymne funèbre. Il ne croit jamais que la vengeance ait le droit de s' étendre au-delà du tombeau. Il prise l' humanité, la foi, la piété, presque autant que le courage. Quoique sa vie s' écoule dans les combats, quoiqu' il se joue des périls, et ne connaisse qu' une gloire, il commence toujours la guerre par des propositions de paix; il prévient l' effusion du sang par tous les moyens compatibles avec la fierté de son caractère et la trempe de ses moeurs. Ses hymnes, lorsqu' il les composa, durent inspirer la vertu; de nos jours, ils la supposent dans ceux qui se plaisent à les lire; et s' il était un héros qui aimât Ossian comme Alexandre aimait Homère, je répondrais par cela même de la bonté de son coeur. Les dieux de la Grèce ont vieilli; l' imagination s' est lassée de les trouver, de les admirer par-tout sous leurs innombrables formes. La mythologie d' Odin révolte même les peuples du nord; ils ne peuvent songer sans horreur à son vaxhalla, palais effroyable où le destin des guerriers est de se ranger en bataille, de se tailler en pièces, de renaître pour s' égorger de nouveau, et de boire la bière forte dans le crâne sanglant d' un ennemi. Le seul avantage de ces horribles fictions est d' accoutumer aux périls et de fortifier la valeur. Tel est aussi le but que se propose d' atteindre et qu' atteint en effet la mythologie d' Ossian. Mais il n' a pas besoin pour cela de constituer l' homme en éternel état de guerre; aucune goutte de sang ne rougit son palais aérien; les héros n' y conservent leurs boucliers et leurs lances qu' en mémoire de leurs combats et de leurs triomphes; ils s' y réconcilient avec ceux qu' ils ont jadis détestés et combattus; ils y retrouvent tous les objets de leurs affections. Le dirai-je? Sous le rapport mythologique, Ossian ne l' emporte pas seulement sur Odin, il peut encore être mis en parallèle avec les grecs. Les grecs puisèrent leurs fictions dans leur esprit; Ossian trouva les siennes dans son coeur. Ses ombres durent avoir sur les choses d' ici-bas plus de pouvoir que n' en obtinrent leurs dieux; elles y tenaient par des rapports plus directs; elles s' y rattachaient par des noeuds plus forts. Un père, du haut d' un nuage, appelant son fils aux exploits, et lui donnant pour exemple sa propre vie, était sans doute mieux écouté que Mars agitant son panache d' or. Quelque belle que fût Vénus, elle ne pouvait, aux yeux d' un amant, égaler les charmes d' une amante. D' ailleurs, les divinités du paganisme ne s' offraient pas sous des traits connus; il fallait les deviner en partie; il était même difficile de saisir leurs vrais attributs; ils variaient à l' infini; chaque poète les modifiait selon son caprice ou son goût; on mettait en problème jusqu' à l' origine des personnages célestes; on ne savait comment concilier leurs passions, et servir l' un sans déplaire à l' autre; on ignorait lequel était le plus vénérable du ciel ou de Jupiter, lequel était le plus vil de Mercure ou de Vulcain, laquelle était la plus chaste de Minerve ou de Diane. Les dieux du second ordre n' inspiraient que peu de crainte; les demi-dieux, que peu de respect; tous prenaient part aux faiblesses, aux passions humaines; et, dans ce conflit, dans ce chaos, l' homme hésitait, incertain de ses devoirs comme de leurs droits. Combien la mythologie du barde est plus simple, plus naturelle, plus consolante sur-tout? Qu' est l' élysée, par exemple, auprès du palais aérien? Connaît-on d' avance les êtres qu' on y trouvera? Prévoit-on d' une manière positive les décisions de Minos? Non, sans doute; l' incertitude arrête la consolation; et quand on perd un objet aimé, on peut craindre de le perdre pour toujours. Trois juges infernaux prononcent ici sur les destinées de l' autre vie; là, au contraire, ce sont les vivants qui règlent l' avenir des morts. Celui qui fut brave, généreux, hospitalier, peut quitter la terre sans effroi; son hymne funèbre est chanté, ses amis le reverront, ou plutôt ils ne cesseront pas de le voir. Il va devenir leur conseiller, leur régulateur suprême. Il leur apparaîtra, tantôt satisfait et porté sur un nuage radieux, tantôt menaçant, entouré d' éclairs, assis sur le char des tempêtes. Les leçons qu' il leur donnera seront d' autant plus faciles, d' autant plus douces à suivre, qu' il les pratiqua sous leurs yeux. Voilà la plus belle de toutes les conceptions fabuleuses. Elle n' offre rien de compliqué, rien de vague; elle nous donne pour guides ceux que nous avons chéris, pour modèles ceux que nous avons admirés; elle n' impose à l' homme aucun effort surnaturel; elle le rend meilleur dans ce monde, et lui fait jouer dans l' autre un rôle presque divin. La position d' Ossian ajoute encore à l' intérêt de ses poëmes. Les ténèbres qu' il peint l' entourent de leurs horreurs, il est aveugle; il a pris part aux combats qu' il chante; il a perdu tous ses amis; Malvina seule lui reste. Il n' a que son bras pour le soutenir, que sa voix pour le consoler. Il gémit comme frère, comme père, comme fils. Le souvenir de ses malheurs se mêle sans cesse au souvenir de ses exploits. Le passé, le présent l' accablent. Sa harpe est humide de pleurs, chacun de ses sons est un sanglot. Aussi n' est-ce pas à l' esprit, c' est au coeur à le juger. HYMNE DU SOIR L' ombre à peine voile les cieux; Des temps évanouis la splendeur éclipsée Se retrace dans ma pensée, Et m' inspire des chants dignes de mes aïeux. Tout repose ou se tait... les harpes suspendues Languissent détendues. Dernier fils d' un héros que la gloire enflamma, Mes pas silencieux se traînent dans selma; Selma, palais des rois, asile des conquêtes, Fingal n' invite plus l' étranger à tes fêtes; Tes murs harmonieux, par la mousse couverts, Ne retentissent plus du doux bruit des concerts. Les braves ont vécu; Fingal même succombe; Autour de moi tout dort du sommeil de la tombe... Et je ne puis mourir! Et ma plaintive voix Dit aux siècles futurs nos antiques exploits! Quand la reine des nuits ne brille point encore, Quand sous l' obscurité la fleur se décolore, Que les vapeurs du soir, comme un nuage épais, Enveloppent les monts, les lacs et les forêts, De mon génie éteint le flambeau se rallume; Le besoin de chanter m' embrase et me consume. La tendre Malvina, charme de mes vieux jours, De son bras attentif me prête le secours; Elle guide Ossian au pied du roc sauvage; Il s' assied sous un chêne au mobile feuillage. De mon destin alors s' adoucit la rigueur; Une puissante voix vient réveiller mon coeur; C' est la voix du passé... les siècles mémorables Se pressent sous mes yeux, chargés de faits brillants; Soudain je les recueille, et mes chants favorables Éternisent le nom de mille chefs vaillants. Non, du ruisseau fangeux ils ne sont point l' image, Ces chants qui de Lutha rappellent les concerts; Doux et mélodieux, ils enchantent les airs. Ô terre de Lutha! Que j' aime ton rivage, Quand la veuve d' Oscar, sous ses doigts vagabonds, Anime la harpe sonore! Ses accords amoureux réjouissent les monts. Aimable Malvina, toi que le barde implore, Prête l' oreille à ses accents; Fille charmante, accours; viens ranimer encore Les feux de mon génie affaibli par les ans. OÏNA Je n' étais point encore appesanti par l' âge, Fingal arme mon bras; il commande; et soudain Mes rapides vaisseaux, sous un ciel sans nuage, Voguent vers Inistore aux lueurs de cathlin. J' allais du vieux Malor dissiper les alarmes; La guerre rugissait au bord de ses torrents; Une étroite amitié, que respectaient les ans, Aux armes de mon père avait uni ses armes. J' arrive; il reconnait l' étendard des héros; Et, me tendant la main, il m' adresse ces mots; " fils du roi de Morven, sur mes vertes collines Quel esprit a guidé tes pas? " chef du sauvage Ullin et des plaines voisines, Dunthalmon de ma fille adorait les appas; Je n' ai pu l' accorder à son impatience Nos pères étaient ennemis. Mais dix mille guerriers, à ses ordres soumis, Sur nos bords malheureux promènent la vengeance. Seul, privé des secours qui me furent promis, J' ai voulu réveiller la foi de mes amis; Mais tous, fermant l' oreille à ma voix importune, Ont oublié Malor au jour de l' infortune. -tes maux me sont connus; je viens les soulager, Et servir de mon bras ta cause glorieuse; Ne crois pas qu' Ossian soit une ombre trompeuse Qui se dissipe et fuit à l' aspect du danger. J' ai promis à Fingal de veiller sur ta tête; Il se souvient encor du jour où la tempête Le jeta sur ces bords témoins de ta splendeur. Tes secours, tes présents, charmèrent sa douleur; Tu le fis asseoir à ta fête; Mais sa reconnaissance égale sa valeur. De Tremnor dans mes mains tu vois briller l' épée; Si j' en crois ma fougueuse ardeur, Ton attente, Malor, ne sera point trompée. " -" des guerriers de Morven je connais le pouvoir. Fils d' un roi généreux, appui de la faiblesse, Tu fais luire à mon ame un doux rayon d' espoir; Ta voix console ma tristesse; Tel daigne nous parler l' orageux Cruthloda, Lorsque, resplendissant des feux du météore, Sa voix vient réjouir les vallons du Loda, Et fait taire les vents sur les rocs d' Inistore. Cependant l' aigle altier abandonne les airs; Déjà la nuit, taciturne, voilée, Commence à parcourir sa carrière étoilée. Viens t' asseoir dans mes tours, noble enfant des Concerts. " Je le suis. à ma vue Oïna se présente; L' abattement se peint dans ses traits douloureux; Et sous ses doigts la harpe obéissante Pousse des soupirs langoureux. Ses yeux d' azur, que voile un sinistre nuage, Roulent, chargés d' amour, de tristesse et de pleurs; Tels deux astres du soir brillent dans le feuillage, Ou telles nous voyons, au pied du roc sauvage, Les larmes du matin qui tremblent sur les fleurs. Le roi du jour s' apprêtait à répandre Sur l' horizon ses nouvelles clartés, Que j' écoutais encor sa voix naïve et tendre. Des cris tumultueux soudain se font entendre; La bataille et la mort grondent de tous côtés; Dunthalmon contre nous s' avançait dans la plaine. Je vole; et de mon oeil enflammé par la haine, S' échappent à-la-fois et la foudre et l' éclair. En vain mille guerriers, sous un rempart de fer, Veulent couvrir leur chef; il tombe, et je l' enchaîne. Le vieux roi satisfait me presse dans ses bras; " Ossian, me dit-il, tu ne partiras pas Sans emporter le prix de ta noble vaillance; Ma fille doit payer ce que tu fis pour nous; Sa beauté, sa candeur, son aimable innocence, Réjouiront l' ame de son époux. Je te la donne... au lever de l' aurore Qu' elle vogue avec toi sur l' orageuse mer. Pour ton bonheur que puis-je faire encore? De mes trésors accepte le plus cher. " Pour la seconde fois sur la plaine glacée La nuit sombre descend, de frimas hérissée; Mais le sommeil me fuit... des sanglots douloureux Frappent mon oreille attentive; C' est Oïna, solitaire et plaintive, Qui dans l' ombre chante ses feux. "Objet de mon unique amour, Sur ton rocher désert, le coeur rempli d' alarmes, Peut-être, de l' aurore implorant le retour, Loin de moi tu verses des larmes. Hélas! Tes voeux sont superflus. L' aurore renaîtra plus touchante et plus belle; Mais ses jeunes rayons ne me trouveront plus Dans la demeure paternelle. Monts escarpés, sombres forêts, Solitaires vallons, noirs rochers, doux ombrages, Vous ne me verrez plus de mes rapides traits Poursuivre les chevreuils sauvages. Ô ma harpe! Qui tant de fois Adoucis les tourments de mon ame éperdue, Repose désormais dans l' asile des rois, Silencieuse et détendue. " Elle se tait. Soudain près d' elle je m' élance... "Belle Oïna, lui dis-je, apaise tes douleurs; C'est à moi de sécher les pleurs Que fait couler une injuste puissance; Loin des chefs de Morven le barbare plaisir De presser dans leurs bras une vierge tremblante! Fille des rois, ta beauté ravissante Dans mon coeur un moment éveilla le désir; Mais j' entends une voix sévère Qui me crie; Ossian, respecte le malheur! Fils d' un héros, sois digne de ton père, Étouffe une coupable ardeur. Tes larmes, Oïna, n' auront point été vaines; Je cède à Dunthalmon tous mes droits sans retour. " Du guerrier à ces mots ma main brise les chaînes. Pourquoi, dis-je à Malor, rompre ces noeuds d' amour? Dunthalmon avec gloire a fait briller sa lance. Si vos aïeux d' une auguste alliance Rompirent jadis les liens, Maintenant de la haine ils ne sont plus la proie, Et vident à longs traits la coupe de la joie Dans leurs palais aériens. DARTHULA Sujet. Cromnal, roi d' étha, eut trois fils, Nathos, Ardan et Morar. Ils attaquèrent Caïrbar, usurpateur de l' Irlande, et le défirent dans plusieurs combats. Darthula, fille de Colla, roi de l' Ulster, était aimée de Caïrbar; mais elle vit Nathos, l' aima, et s' enfuit avec lui. Une tempête rejeta leur vaisseau sur les côtes mêmes où Caïrbar campait avec son armée. Les trois frères se défendirent long-temps avec courage; mais ils succombèrent enfin sous le nombre, et furent massacrés. L' infortunée Darthula se perça sur le corps de son cher Nathos. Ossian. Ainsi qu' une jeune beauté Silencieuse et solitaire, Des flancs du nuage argenté La lune sort avec mystère. Fille aimable du ciel, à pas lents et sans bruit, Tu glisses dans les airs où brille ta couronne; Et ton passage s' environne Du cortége pompeux des soleils de la nuit. Que fais-tu loin de nous quand l' aube blanchissante Efface à nos yeux attristés Ton sourire charmant et tes molles clartés? Vas-tu, comme Ossian, plaintive, gémissante, Dans l' asile de la douleur Ensevelir ta beauté languissante? Fille aimable du ciel, connais-tu le malheur? Maintenant, revêtu de toute sa lumière, Ton char voluptueux roule au-dessus des monts; Prolonge, s' il se peut, le cours de ta carrière, Et verse sur les mers tes paisibles rayons. Nathos de l' océan ouvre le sein humide; À ses côtés sont Ardan et Morar. Les trois fils de Cromnal d' une course rapide Se dérobent au trait du puissant Caïrbar. Quelle est cette jeune étrangère Qui des mers auprès d' eux brave les flots bruyants? Ses longs cheveux en boucles ondoyants Flottent sur sa taille légère... C' est Darthula, l' amante de Nathos; De Caïrbar elle fuit la tendresse, Et ses regards où se peint la tristesse Errent languissamment sur son jeune héros. Ô douleur! Les vents infidèles, Couple charmant, abusent votre espoir. Ces monts chargés de glaces éternelles, Ces ruisseaux que vos yeux viennent d' apercevoir. Ne mouillent point étha d' une onde fugitive; Les tours de Caïrbar pèsent sur cette rive; Vous retombez en son pouvoir. Vous qui déçûtes leur attente, Vents du midi, que faisiez-vous alors? Pourquoi sur nos paisibles bords Dépouiller le chardon de sa robe piquante? Que n' alliez-vous enfler les voiles de Nathos? Que ne présentiez-vous à sa vue empressée Et le toit paternel, et les riants coteaux Où sa jeune valeur s' était tant exercée? Qu' aisément, ô Nathos! Tu maîtrisas le coeur De la jeune beauté qui te suit et t' implore! Ton visage avait la douceur Des premiers rayons de l' aurore; Tes cheveux passaient en noirceur L' aile du corbeau d' Inistore; Le gazouillement des ruisseaux, Le doux murmure du zéphire Qui se joue entre les roseaux, L' air pur que le chasseur respire Assis le soir au bord des eaux, Sur les sens avaient moins d' empire Que les sons flatteurs de ta voix. Mais quand dans les combats tu poursuivais les rois, Tu ressemblais à la mer irritée Dont les vents orageux troublent le vaste sein; Au bruit de tes armes d' airain S' enfuyait des héros la foule épouvantée. Ce fut ainsi que te vit Darthula. Tranquille au palais de ses pères, D' un feu soudain elle brûla; Des pleurs d' amour mouillèrent ses paupières... Mais les vents ont trompé tes voeux, Ô fille de Colla, tu t' égares dans l' ombre! Arrêtez, vents jaloux; silence, vague sombre; Laissez-moi recueillir ses accents douloureux. Darthula. Quelle clarté lutte avec les ténèbres? Entends-je de Nathos les torrents écumeux? Revois-je étha? Ces tours funèbres, Sont-ce les tours de mes aïeux? Eh quoi! Nathos me répond par des larmes... Où sommes-nous? Nathos. Auprès de Caïrbar, Dans ses états; la nuit et le hasard À de nouveaux périls vont exposer tes charmes. Non, Darthula, cette faible clarté N' éclaire point la salle de nos fêtes. Nous revoyons Ullin, noir séjour des tempêtes; Voilà de Caïrbar le palais détesté. Ardan, Morar, mes jeunes frères, Descendez avec moi; cherchons quelque sentier Qui nous dérobe aux fureurs meurtrières De cet homicide guerrier. Toi, Darthula, que ton coeur s' abandonne Au doux espoir; il t' est encor permis; À l' ombre de ce roc, loin de nos ennemis, Repose en paix, mon glaive t' environne. Il dit et part. Seule avec ses douleurs, Son amante s' assied sur la mousse sauvage, Et ses beaux yeux se remplissent de pleurs. Tremblante au bruit des flots grondant sur le rivage, Elle promène au loin ses regards inquiets; Elle appelle Nathos d' une voix douce et tendre; Mais Nathos ne peut plus l' entendre, Ses cris ne vont frapper que des rochers muets. " pâle, craintive, délaissée, Je veille dans l' horreur d' une profonde nuit. Oh! Que mon ame est oppressée! J' ai besoin de secours, et mon amant me fuit! Il me fuit, où donc peut-il être? Quel charme impérieux le retient loin de moi? Nathos, hâte-toi de paraître! Je suis seule, reviens dissiper mon effroi. Déjà bourdonne la tempête; Les vents séditieux se heurtent dans les airs; Hélas! Où reposer ma tête? Où trouver un asile en ces climats déserts? Ô lune, écarte les orages! Astres silencieux, que vos pâles rayons Brillent à travers les nuages! Guidez mes pas errants sur la cime des monts. Mais l' amour vers moi le ramène; C' est lui, j' entends ses pas au loin retentissants. Pourquoi cette terreur soudaine? Chef d' étha, quelle crainte a passé dans tes sens? " Nathos revint morne et farouche; Des soupirs sortaient de sa bouche; La haine allumait ses regards; La pâleur couvrait son visage; Tel se plonge au sein des brouillards Le soleil vaincu par l' orage. Darthula. Ô mon héros! J' attendais ton retour; Tu le sais; contrainte à la fuite, Sans parents, sans appui, je n' ai que ton amour. À quel affreux destin les combats m' ont réduite! Un silence éternel règne dans selama. Le tombe a dévoré mon père, Il s' est éteint, le feu qui l' anima; Et ce vieillard n' est plus qu' une froide poussière. Les voiles de la nuit embrassaient l' univers; Les flots tumultueux, appaisés par les ombres, Rampaient au pied des rocs que la mousse a couverts, Et les hiboux, cachés dans leurs retraites sombres, Troublaient seuls par leurs cris le silence des airs. Assise sur les tours de mon palais antique, Je songeais à mon frère, au généreux Colmar, Qui loin de nous combattait Caïrbar, Quand soudain à mes yeux, pâle, mélancolique, Se présente mon père; un glaive arme sa main, Et de fréquents soupirs s' élèvent de son sein. " Darthula, me dit-il, ma famille est éteinte; Ton frère infortuné vient de perdre le jour; Mais d' un coup plus amer ma vieillesse est atteinte, Et c' est encor sur toi que gémit mon amour. Caïrbar triomphant, suivi de son armée, S' avance vers ces lieux, et nous porte des fers. Qu' il vienne, je l' attends; ma valeur ranimée Pourra venger les maux que nous avons soufferts. Prends ce casque, arme-toi du glaive de tes pères; Demain, dès que le jour aura sur les bruyères De ses premiers rayons versé le doux éclat, Suivis de nos guerriers nous irons au combat. " Le jour paraît. Je charge mon armure, Mon bras fléchit sous un lourd bouclier, Et le poids d' un casque d' acier Presse ma noire chevelure; Mon père m' ouvre le chemin; Quelques braves glacés par l' âge D' un pas tardif et lent suivent leur souverain. Tous nos jeunes guerriers, trahis par leur courage, Naguère étaient tombés dans un climat lointain; Leurs pères affaiblis s' avancent hors d' haleine; La lance pèse à leurs bras languissants; Et les zéphyrs, portés sur une aile incertaine, Frémissent dans leurs cheveux blancs. " témoins de ma triste vieillesse, Leur dit Colla, plus terrible et plus fier Vous m' avez vu jadis sous un rempart de fer Dans les périls sanglants signaler mon adresse. Hélas! Ils sont passés ces jours de ma valeur; Comme moi vous pleurez vos forces éclipsées; Jours de gloire présents à nos tristes pensées, Que votre souvenir réveille notre ardeur! " Il dit, et tirant son épée Colla s' élance furieux. Soudain d' un bruit confus notre oreille est frappée; Nous avançons, et bientôt à nos yeux S' offrent mille guerriers en ordre dans la plaine. Déjà la fureur et la haine Ont donné le signal affreux. Mais pourquoi retracer ces moments douloureux? Percé d' un trait mortel je vis tomber mon père; Je volais recueillir l' ame de ce vieillard; Mes mains allaient fermer sa sanglante paupière, Quand je vois accourir le sombre Caïrbar. À mon aspect une joie homicide Brille en son oeil farouche et sur son front livide. Il ose me parler de son barbare amour; Dans mon propre palais il me traîne expirante... Le reste t' est connu. Je maudissais le jour, Et j' appelais la mort à mes désirs trop lente, Lorsque, brillant d' ardeur, de gloire et de beauté, Tu parus tout-à-coup à mon oeil enchanté; Tu parus; Caïrbar vit resplendir ta lance, Et s' enfuit devant toi comme un chevreuil léger. Mais qui peut encor t' affliger? Avons-nous, cher Nathos, perdu toute espérance? Nathos. Je crains peu les combats. à peine en mon printemps, Je m' embrasais des feux de la victoire; Fils des héros, rempli de leur mémoire, Je brûlais d' égaler leurs exploits éclatants; Et la guerre était pour mon ame Ce que l' astre du jour est pour les frais vallons, Quand au midi, couronné de rayons, Il y verse un torrent de flamme. Ô souvenirs! ô stériles regrets! Plus d' une fois dans les champs du carnage J' avais lancé d' inévitables traits, Avant que mon jeune courage Eût d' un joug tyrannique affranchi tes attraits, Tes attraits aussi doux que la brillante étoile Qui tremble dans le ciel au milieu de la nuit. Mais le nuage approche, et va, d' un sombre voile, Envelopper l' astre pur qui me luit. Ô Darthula! Les vents ont déçu ma tendresse. Le palais de ton père est encor loin de nous; Nous sommes seuls, exposés au courroux Du ravisseur de ta jeunesse. Mes frères, il est vrai, secondant mes efforts, Au péril de leurs jours vont défendre tes charmes; Mais que pourront nos faibles armes Contre tant de guerriers défenseurs de ces bords? Ardan. Nathos, notre perte est certaine. J' ai vu flotter d' érin le puissant étendard; J' ai reconnu la voix de Caïrbar; Ses guerriers veillent dans la plaine. À la lueur des rapides éclairs, Vois rouler leur phalange sombre, Vois briller leurs dix mille fers. Nathos. Va, je les vois, et n' en crains pas le nombre. Ô mer d' Ullin! Avec tant de fracas Pourquoi précipiter tes ondes furieuses? Pourquoi déployez-vous vos ailes orageuses, Enfants de l' air et des frimas? Pensez-vous que vos vains éclats Sur ce roc aride et sauvage De Nathos enchaînent les pas? Non, il n' est retenu que par son seul courage, Par l' espoir glorieux d' effacer son outrage, Ou de périr dans les combats. Il se couvre, à ces mots, de l' airain homicide, La lance paternelle arme son bras nerveux; Un casque étincelant embrasse ses cheveux, Et la fureur se peint dans son oeil intrépide. " Morar, dit le héros, dans les flancs du rocher Serpente une grotte profonde; Mon amante peut s' y cacher. Va, de ses jours que ta foi me réponde. Pour nous, Ardan, marchons à l' ennemi; Et si mon bras mal affermi Se refuse à servir ma haine; Si je dois tomber sur l' arène, Morar, embarque-toi; regagne mon palais; Va du triste Cromnal adoucir la misère; Dis-lui, pour calmer ses regrets, Que Nathos expirant songeait à son vieux père; Qu' il est mort accablé, mais non pas abattu; Que, même à son heure dernière, Il n' a point démenti son sang et sa vertu; Et toi, lorsque le sombre automne, Sur les gazons flétris, dans les bois dépouillés, De son éclat stérile et monotone Viendra frapper tes yeux de pleurs toujours mouillés, Darthula, dans nos tours antiques, Convie à tes banquets les filles des héros; Et que leurs voix mélancoliques Éternisent le nom du malheureux Nathos. Mais plus heureux si la harpe sonore Sous les doigts d' Ossian pleurait en mon honneur; Mon ombre, alors errante au sein d' un météore, S' enivrerait de joie et de bonheur. " Ossian. Nous étions cette nuit dans la salle des fêtes; Et tandis qu' au bruit des torrents Se mêlaient les soupirs des fantômes errants, Nous, du roi de Morven nous chantions les conquêtes. Soudain un vent impétueux Arrache un son de mort à ma harpe plaintive. Fingal pâlit... l' effroi qui le captive Perce dans ces mots douloureux; " un héros de Morven en ce moment succombe; La harpe de mon fils ne gémit point en vain; Que de tristes accords s' élèvent sur sa tombe! Ossian, pleure son destin. " Il se tait. Son front plus tranquille Cache le trouble de son coeur. Cependant j' obéis, et ma harpe docile Commence ce chant de douleur; " penchez-vous du sein des nuages, Ombres pâles de nos aïeux. Écartez de vous les orages, La terreur, le sang et les feux. Voyez d' un regard favorable Celui qui meurt en ce moment; Et que votre main secourable Ouvre pour lui le firmament! Déployez sa robe légère, Trempez son glaive nébuleux; À son char brillant de lumière Attelez des coursiers fougueux; À l' heure où le sommeil nous plonge Dans un repos délicieux, Qu' il vienne sur l' aile du songe Réjouir nos coeurs et nos yeux. " Cependant, sur les bords d' une mer courroucée, L' intrépide Nathos veillait, pâle d' horreur; Darthula, près de lui, sous ses maux affaissée, Garde un morne silence et cache sa terreur. Le jour renaît enfin; sa clarté vacillante Découvre à leurs regards un essaim de héros; Chacun est revêtu d' une armure brillante, Chacun avec fierté brandit deux javelots. Tel qu' un vaste rocher qui commande à la plaine, Du milieu des guerriers s' élève Caïrbar; Sa voix gronde, et son oeil, enflammé par la haine, Dans un orbite affreux roule un affreux regard. Nathos, à Caïrbar. Viens, chef de Témora, descends sur le rivage; Ose me disputer l' objet de mon amour; Tu ne peux l' obtenir qu' en m' arrachant le jour. Viens, nous sommes tous deux affamés de carnage. Jadis tu me fuyais palpitant de frayeur, Quand aux plaines d' étha je guidais mon armée; Maintenant je suis seul; ta prudente valeur D' un nouveau feu s' est allumée. Caïrbar. Jeune présomptueux, modère cette ardeur; Crois-tu que Caïrbar, dégradant son épée, La trempe dans le sang d' un guerrier inconnu? Le nom de tes aïeux ne m' est point parvenu; La terre de leur gloire a-t-elle été frappée? Sont-ils montés au rang des rois? Aux murs de leurs palais des armes attachées, Par leur bras redoutable aux héros arrachées, Rappellent-elles leurs exploits? Nathos rougit; et de son oeil humide Tombe une larme; il fait briller son fer... Ses frères, plus prompts que l' éclair, Déjà se sont armés de leur glaive homicide; Caïrbar, de meurtres avide, Donne l' affreux signal; les dards sifflent dans l' air... Percés, couverts de sang, Nathos et ses deux frères Sur le sable rougi tombent décolorés; La mort a fermé leurs paupières; Tels, de fraîches eaux entourés, Au haut d' un mont croissent trois jeunes chênes; Le voyageur, arrêté dans les plaines, D' un oeil surpris les mesure tous trois. Mais la nuit à son char attelle les tempêtes, Les autans font mugir leurs effrayantes voix; Les chênes, battus à-la-fois, Et courbant sous les vents leurs orgueilleuses têtes, Roulent au pied du mont dont ils furent les rois. Darthula, muette, immobile, L' oeil morne, les cheveux épars, Dans sa fureur sourde et tranquille, Promène par-tout ses regards. Mais bientôt ses genoux fléchissent; Un dard est caché dans sa main; Elle le plonge dans son sein, Et des flots de sang en jaillissent. Caïrbar accourt, mais en vain... De remords, de douleur son ame est déchirée, Et sur sa victime expirée Il se penche, et maudit le barbare destin. Ossian. Tu n' es plus, ô beauté charmante! La tombe te dévore.... un sommeil éternel De l' aimable Nathos presse la jeune amante. Honneur de Sélama, sous le toit paternel Tu ne toucheras plus la harpe frémissante. Un deuil lugubre et solennel Voile d' Ullin la rive gémissante. Objet de l' amour des héros, Quand t' échapperas-tu de l' étroite demeure? Jamais, sans doute, hélas! Qui peut connaître l' heure, L' instant où doit finir ton funeste repos? Quand le soleil, vainqueur de la nuit orageuse, Viendra dorer le haut des monts, Il te retrouvera, sous la pierre fangeuse, Pâle, froide, insensible au feu de ses rayons. Relève-toi, fille adorée; Déjà le doux printemps succède aux noirs hivers; La fleur, fraîchement colorée, Du parfum matinal embaume au loin les airs. Prends ton arc, le chasseur s' éveille; Va percer de tes traits le chevreuil bondissant..... Mais contre lui ton arc est impuissant; Près de toi détendu, dans la tombe il sommeille. CHANT DE FINGAL RUINE BALCLUTHA Elle n' est plus cette cité superbe Dont la splendeur remplissait nos déserts; Le sommet de ses tours s' élançait dans les airs, Et maintenant elle languit sous l' herbe. Le deuil, le désespoir, les cris, Habitent son morne rivage; J' ai vu moi-même ses débris; Par-tout croît la mousse sauvage; Par-tout, au souffle des autans, Frémit le chardon solitaire. Quelques chênes encor vivants Versent une ombre funéraire Sur l' écume des noirs torrents. Bardes, prenez vos harpes douloureuses; Entonnez les chants de la mort; De ces héros éteints plaignez le triste sort, Et consolez leurs ombres malheureuses. Ils sont tombés; nous tomberons comme eux. Quelle fatale erreur t' entraîne, Homme faible et présomptueux? Pourquoi ces palais fastueux? Le temps, dans sa course incertaine, Traverse tes soins et tes voeux. Aujourd' hui, rayonnant de joie, Du haut de tes superbes tours Ton regard au loin se déploie, Et de ta plaine immense embrasse les contours; Du voile des sombres années Demain tu dormiras couvert; Et dans ces tours abandonnées Sifflera le vent du désert. Braves guerriers, où sont vos pères? Dans les combats ces astres ont brillé; Et maintenant, ombres légères, De sa splendeur leur front est dépouillé. Le bruit seul de leur renommée Nous atteste qu' ils ont vécu; Leur gloire cependant est par-tout imprimée, Et leur bras a toujours vaincu. Puisqu' il faut succomber, laissons un nom célèbre; Brillons après la mort d' un éclat lumineux; Ainsi, l' astre du jour, ceint d' un voile funèbre, Dans l' occident lointain et nébuleux, Laisse encore après lui la trace de ses feux. Vers leur déclin mes jours se précipitent; Déjà mon bras est affaibli; Mais je ne tombe point dans l' ombre de l' oubli; Du palais errant qu' ils habitent Mes aïeux se penchent vers moi.... Ô mon père! ô Comhal! Je vais m' unir à toi. Ainsi chantait Fingal. Dans un profond silence, Sur nos harpes courbés, nous écoutions sa voix; Moins douce est au chasseur, fidèle ami des bois, L' haleine du zéphyr qui dans l' air se balance. Fingal, tu souriais comme aux jours de l' hymen. Que ton front était pur! Que ta voix était fière! Mais tu n' eus point de rival, ô mon père! Fils de Comhal, roi puissant de Morven. MINONA Sujet. Minona, fille d' Anir, roi de Duvranna, aimait passionnément Swaran, fils du roi d' Inistore. Le jour où l' on devait les unir était fixé, quand Fingal envoya ordre à Swaran de se rendre à Morven pour l' accompagner dans une expédition. Swaran obéit, mais il promit à Minona que, s' il survivait à cette entreprise, il reviendrait sur-le-champ, et fixa même le jour de son retour. D' un autre côté, Anir, accompagné de son fils Lathmon, fut obligé de partir pour la guerre, et Minona resta seule dans le palais de Duvranna. Elle avait autrefois dédaigné l' amour de Duromath, souverain de l' île de Tromaton. Cet amant méprisé profita de l' absence d' Anir et de Lathmon, enleva Minona, et la conduisit dans son île. Le poëme commence au moment où Swaran arrive à Duvranna, et n' y trouve plus son amante. L' obscurité couvrait le palais de Lathmon; Aux rives du couchant, pâle, silencieuse, La lune ne versait qu' une clarté douteuse, Et le vent du minuit sifflait dans le vallon. L' intrépide Swaran s' avance dans la plaine; Auprès de Minona sa flamme le ramène. Mais quel morne silence habite son palais! Sur les monts, sous les eaux, dans les airs tout sommeille, Et la voix d' une amante, à cette heure de paix, Du héros empressé ne frappe point l' oreille. " que fais-tu, mon amour? Quel obstacle jaloux Aux regards de Swaran peut te cacher encore? Rappelle-toi l' instant, si cruel et si doux, Où l' honneur m' entraîna sur les mers d' Inistore; Ta beauté des destins accusa le courroux; Je vis, à mon départ, tes yeux noyés de larmes; Ton beau sein palpita de douleur et d' amour; Ta défaillante voix m' exprima tes alarmes.... Et tu ne parais point pour chanter mon retour! " Il dit. Mais du palais les portes sont ouvertes; Le seuil est tout jonché de feuillages flétris, Et le nord, mugissant sous les voûtes désertes, De la douleur, au loin, semble pousser les cris. Nulle clarté ne luit; sur la roche glacée Le malheureux Swaran s' assied triste et rêveur. De noirs pressentiments roulent dans sa pensée, Et des projets confus se heurtent dans son coeur. Cependant le sommeil, des peines qu' il endure Vient redoubler encor le tumulte et l' horreur; Et d' un songe, trois fois, l' épouvantable augure Dans ses sens éperdus fait passer la terreur. Il revoit Minona, que son ame idolâtre; Un nuage de pleurs voile ses yeux charmants; Ses noirs cheveux épars sont le jouet des vents, Et le sang à longs flots rougit son sein d' albâtre. " il dort sur son rocher l' objet de mes amours; Il dort! Et Minona, qu' il avait tant chérie, Par des cris impuissants l' appelle à son secours. Éveille-toi, Swaran.... une mer en furie Autour de Tromaton précipité ses eaux; Là, dans un antre obscur, image des tombeaux, Je veille, je languis, à ma tristesse en proie. Mais l' affreux Duromath y veille à mes côtés; Il insulte à mes maux, et mes pleurs font sa joie... Swaran, viens me ravir à ses feux détestés. " Soudain le vent rugit dans les feuillages sombres, Et l' aimable fantôme a fui comme l' éclair. Swaran frémit, s' éveille; il agite son fer; Furieux, il en frappe et les vents et les ombres. Sur l' orient obscur il attache les yeux; Son désespoir maudit la lenteur de l' aurore.... Enfin de son éclat le firmament se dore, Et le premier rayon sur les flots écumeux Voit bondir le vaisseau du guerrier d' Inistore. Pour la troisième fois, du sein de l' océan Sous une armure d' or, le roi du jour s' élance, Quand aux yeux inquiets du farouche Swaran Sur une mer d' azur Tromaton se balance. Minona sur la rive exhale ses douleurs; À l' aspect du guerrier, à l' éclat de ses armes, La honte, la pudeur, décolorent ses charmes, Et de ses yeux baissés coule un ruisseau de pleurs. " d' où naît, lui dit Swaran, l' effroi de mon amante? Lit-elle sur mon front la haine ou le trépas? N' es-tu pas un rayon dont la clarté charmante Sur ces bords inconnus vient éclairer mes pas? Est-ce un vil étranger qui cause tes alarmes? Déjà sûr de punir ses complots inhumains, Mon glaive impatient frémit entre mes mains. Réponds, fille d' Anir... ne vois-tu point mes larmes? " Minona. Ah! Que n' ai-je vécu comme la fleur des champs Qui sur le roc désert naît et meurt inconnue! À peine seize fois des volages printemps Mon oeil sur nos forêts vit la robe étendue; Et la tombe déjà s' ouvre pour m' engloutir! Ô douleur! ô remords! Ma cendre dédaignée Des larmes des héros ne sera point baignée! Mais peut-être sensible à mon vif repentir, Peut-être déplorant mon crime involontaire, Mon amant quelquefois, dans la nuit solitaire, Donnera des regrets à la fille d' Anir. Swaran. Rassure-toi; Swaran peut te venger d' un traître; Où donc se cache-t-il? Qu' il est lent à paraître! Je le vois déjà mort. Mais si mon faible bras Cède à ton ravisseur une indigne victoire, Ô mon unique amour! Prends pitié de ma gloire, Et qu' elle m' accompagne au-delà du trépas; Élève mon tombeau sur la roche escarpée, Et, lorsque d' un esquif tes yeux verront les mâts, Cours aux enfants des mers confier mon épée; Qu' ils la portent soudain au triste Coldanard; Et qu' instruit de mon sort ce malheureux vieillard, L' ame de mon retour à toute heure occupée, N' attache plus sur l' onde un avide regard. Minona. Et tu veux, et tu crois l' emporter en courage! Non; à mourir aussi je borne mon orgueil; Nous dormirons tous deux dans le même cercueil. Mon coeur n' est point formé d' une roche sauvage, Et mon ame n' est point comme ces flots errants Qui, bercés par le calme ou gonflés par l' orage, À travers les écueils roulent indifférents. Va, mon ame déjà de la tienne est rivale; Tombons, mon cher Swaran, percés des mêmes traits. Île de Tromaton, île à jamais fatale, Je ne quitterai point tes sanglantes forêts. Mon frère combattait en de lointains rivages; Seule dans mon palais je veillais tristement; Et le noir aquilon, précurseur des orages, À travers les sapins murmurait sourdement. Près de moi tout-à-coup des armes retentissent; Le fer frappe le fer, et les coursiers hennissent.... Dans mon coeur à ce bruit se glisse un doux espoir; Ô mon héros! Mes yeux vont enfin te revoir.... Non, l' affreux Duromath se présente à ma vue; Son glaive dégouttait du sang de mes amis; Sans respect pour mon nom, sans pitié pour mes cris, Au sein de ses vaisseaux il m' entraîne éperdue. Que pouvait contre lui la faible Minona? Je t' appelais en vain.... mais c' est lui.... le voilà Qui fend les flots roulants d' une mer enflammée. Regarde; aperçois-tu son innombrable armée? Fuis, malheureux guerrier, ce barbare tyran. Swaran. Moi fuir devant ses pas! Moi céder sans combattre! Qu' il ose abandonner l' orageux océan, Et ce fer paternel à mes pieds va l' abattre; La crainte est étrangère à l' ame de Swaran. Toi, descends, mon amour, dans cette grotte obscure; Vous, fidèles amis, compagnons de mon sort, Que Duromath expie une coupable injure, Et que vos arcs vengeurs fassent voler la mort. Il dit; et Minona sous une voûte sombre S' enfonce. Les soupirs n' agitent plus son coeur; Un aimable incarnat succède à sa pâleur; Tel luit un long éclair qui serpente dans l' ombre. Duromath cependant s' avançait à grands pas; La colère ridait son sinistre visage; Et, sous de noirs sourcils, messagers du trépas, Roulaient ses yeux de sang allumés par la rage. " étrangers, leur dit-il, les vents tumultueux Vous ont-ils dans la nuit poussé sur cette rive? Ou bien nourrissez-vous l' espoir présomptueux D' arracher de mes bras une beauté captive? Minona pour mon île est un astre serein; Mon coeur s' épanouit à sa douce lumière. Jeune et faible rival, d' une beauté si chère Voudrais-tu me priver? Est-ce là ton dessein? Oui; mais reverras-tu le palais de ton père? " Swaran. As-tu donc oublié le fils de Coldanard? Ne te souvient-il plus du jour où mon épée Te chassait devant moi comme un chevreuil fuyard, Que le dogue poursuit sur la roche escarpée? En vain mille guerriers veillent autour de toi; Mon amante, bientôt à tes fers échappée, Dans le palais d' Anir va rentrer avec moi. Aussi prompt que l' éclair, à ces mots il s' élance. Le lâche Duromath fuit dans ses bataillons. Swaran le suit, l' atteint, le perce de sa lance; Et son sang de la plaine inonde les sillons. Ses timides soldats à cet aspect funeste Se dispersent, poussant des lamentables cris; Les flèches de Morven en poursuivent le reste; Et bientôt le rivage est purgé d' ennemis. Swaran court aussitôt vers l' antre favorable Où Minona repose à l' abri des hasards. Mais quel triste spectacle a frappé ses regards! Un jeune homme soupire, étendu sur le sable, Et de son sein percé le sang coule à longs flots. Le grand coeur de Swaran frémit à ses sanglots; Il s' approche, il lui tend une main secourable, Et d' une voix émue il prononce ces mots; " compte, jeune inconnu, sur mes soins tutélaires; Ton ame peut encor se livrer à l' espoir; Je connais les vertus des plantes salutaires; Ma main sur plus d' un brave essaya leur pouvoir, Et Swaran fut payé par la reconnaissance. Oh! Qu' il me serait doux de calmer ta souffrance! Quel climat fut témoin de tes premiers exploits? " sans doute tes aïeux brillaient parmi les rois? " -" oui, répond l' inconnu, mes aïeux sont célèbres; Ils rougiront, hélas! De me donner des pleurs; Ma gloire a disparu dans ces déserts funèbres, Comme un rayon du jour au milieu des vapeurs. Aux bords de Duvranna, sur ces rochers antiques, Que le temps couronna de lugubres sapins, S' élève un vieux palais dont les torrents voisins Réfléchissent au loin les tours mélancoliques; Là mon frère m' attend, inquiet de mon sort... Va... remets-lui ce casque, et l' instruis de ma mort... " Elle dit; et Swaran, que touche sa prière.... Minona... quel moment! Elle avait revêtu Au fond de son asile une armure guerrière, Et parmi les soldats elle avait combattu. " ô fils de Coldanard! Point d' indigne faiblesse, Dit-elle; le trépas s' empare de mes sens. Je n' ai plus, je le sais, de droits à ta tendresse, Mais daigne recueillir mes douloureux accents. Une tempête affreuse a battu ma jeunesse. Que n' ai-je pu rester aux murs de Duvranna! Sensible à mon amour, Anir dans sa vieillesse Aurait béni du moins l' heureuse Minona. " Elle expire. Swaran dans l' étroite demeure Ensevelit son corps glacé par le trépas; Sur la tombe attaché, durant trois jours il pleure. Mais la guerre l' appelle en de nouveaux climats; Il regagna Morven; nous vîmes sa tristesse. Ma voix, de Minona célébrant la beauté, Fit luire dans son ame un rayon d' allégresse; Cependant les soupirs de son coeur agité En trahissaient souvent la blessure profonde. Ainsi, lorsque le calme a reconquis les airs, Quand un soleil nouveau vient éclairer le monde, Dans le lointain encor brillent quelques éclairs. HYMNE AU SOLEIL Roi du monde et du jour, guerrier aux cheveux d' or, Quelle main, te couvrant d' une armure enflammée, Abandonna l' espace à ton rapide essor, Et traça dans l' azur ta route accoutumée? Nul astre à tes côtés ne lève un front rival; Les filles de la nuit à ton éclat pâlissent; La lune devant toi fuit d' un pas inégal, Et ses rayons douteux dans les flots s' engloutissent. Sous les coups réunis de l' âge et des autans Tombe du haut sapin la tête échevelée; Le mont même, le mont, assailli par le temps, Du poids de ses débris écrase la vallée; Mais les siècles jaloux épargnent ta beauté; Un printemps éternel embellit ta jeunesse; Tu t' empares des cieux en monarque indompté, Et les voeux de l' amour t' accompagnent sans cesse. Quand la tempête éclate et rugit dans les airs, Quand les vents font rouler, au milieu des éclairs, Le char retentissant qui porte le tonnerre, Tu parais, tu souris, et consoles la terre. Hélas! Depuis long-temps tes rayons glorieux Ne viennent plus frapper ma débile paupière! Je ne te verrai plus, soit que, dans ta carrière, Tu verses sur la plaine un océan de feux; Soit que, vers l' occident, le cortége des ombres Accompagnent tes pas, ou que les vagues sombres T' enferment dans le sein d' une humide prison! Mais peut-être, ô soleil, tu n' as qu' une saison; Peut-être, succombant sous le fardeau des âges, Un jour tu subiras notre commun destin, Tu seras insensible à la voix du matin, Et tu t' endormiras au milieu des nuages. OLGAR ET SULMINA La nuit est orageuse et sombre; Les pins déracinés roulent du haut des monts; Le météore errant de ses faibles rayons Éclaire seul les flots qui rugissent dans l' ombre. Au bout de l' horizon lointain, Sur la bruyère desséchée, Un fantôme apparaît à mon oeil incertain. Il gémit; sa tête est penchée; Le nord détache les liens De son épaisse chevelure; Et le brouillard, qui lui sert de ceinture, Découvre en voltigeant ses flancs aériens. Écoutons... quelle voix!... ombre toujours chérie, Noble et vaillant Olgar, qui t' amène vers moi? Viens-tu pour m' annoncer mon départ de la vie? Mon cher Oscar est-il auprès de toi? Au sommet de l' Arven, peuplé de cerfs timides, Cet enfant de la chasse accompagnait tes pas; Sur les ailes des vents rapides, Descendez-vous tous deux du palais des frimas? L' ombre d' Olgar. Il dort, le chantre de la gloire; Il dort, et ses amis au tombeau descendus Attendent qu' Ossian consacre leur mémoire... Et ses accords sont suspendus! Aux rochers de Loclin la mort vint me surprendre. Tu le sais trop! Hélas! L' étranger orgueilleux, Sans connaître mon nom, foule à ses pieds ma cendre. Olgar n' ira-t-il pas rejoindre ses aïeux. Ossian. Ah! S' il m' était permis de t' embrasser encore!... Mais il s' enfuit. Le vent chasse son corps trompeur; Dans le désert éclairé par l' aurore Telle s' évanouit une humide vapeur. Bientôt, du milieu des ténèbres, S' échappera le jour, de feux éblouissant; Jusqu' au retour du soir, les fantômes funèbres Déserteront du ciel l' azur resplendissant; Mais la nuit de mon coeur sera toujours obscure. Ô toi, qui tombas sous mes coups, Que j' aimais comme un frère, eh quoi donc! Sans courroux Tu montres à mes yeux ta fatale blessure! Le sang jaillit encor de ton flanc déchiré! Noble Olgar, et c' est moi dont le bras égaré...! Je traversais la forêt ténébreuse Qui du palais d' Olgar enveloppe les tours; Une beauté, l' objet de ses amours, Sulmina, devançant l' aurore lumineuse, Un carquois sur l' épaule, et son arc à la main, Pressait d' un pas léger et la biche et le daim. Le plumage du cygne et la neige nouvelle N' égalaient point l' albâtre de son sein. Jeune fleur du désert, viens, mon amour t' appelle, M' écriai-je... Ossian, de tes charmes épris... " chef des héros, me répond cette belle, Mon coeur du tien ne peut être le prix. J' aime. -heureux le guerrier qui te rend si fidèle! Quel est son nom? Morven connaît-il ses exploits? Est-il digne des feux qu' en ton ame il fit naître? -mon amant est du sang des rois; Les armes à la main il t' égale peut-être. " En achevant ces mots elle échappe à mes yeux. Le coeur rempli de son image, Jusqu' à l' heure où le soir vint obscurcir les cieux, J' errai dans les détours de la forêt sauvage. Tout-à-coup, à travers le calme de la nuit... Ce n' est point une erreur; oui, Sulmina s' avance, Je l' entrevois. Mais un guerrier la suit. Un rayon de la lune a fait briller sa lance. Tout entier à l' amour, dont l' attrait me séduit, Près de Sulmina je m' élance. Elle me reconnaît... pousse un cri... le guerrier Arme sa main du glaive meurtrier. Gardant tous deux un farouche silence, Nous combattons. La flamme, en longs éclairs, Sillonne l' airain de nos armes; Et Sulmina, dans les alarmes, De sanglots douloureux remplit les bois déserts. Mais la victoire m' est fidèle. À mes pieds, sans force et sans voix, Frappé d' une atteinte mortelle, L' inconnu tombe; et sous son poids La terre au loin tremble et chancelle. " je meurs, dit-il; mon sang se glace sans retour. Que ma gloire du moins, lorsque je perds la vie, D' un opprobre éternel ne soit pas poursuivie; Est-ce un héros fameux qui m' arrache le jour? Je laisse à mon ami le soin de ma vengeance. Ossian.. " il expire; et moi désespéré, Je mouille de mes pleurs son front décoloré; C' était Olgar, l' ami de mon enfance! Et Sulmina! Qui peindrait sa douleur? Sa voix n' a plus d' accents, ses yeux n' ont plus de larmes; Elle reste abattue, immobile, et ses charmes Se flétrissent, couverts d' une sombre pâleur. " ô toi, dont ma tendresse a causé l' infortune, Prends ce fer; obéis à ta juste fureur, Lui dis-je; affranchis-moi d' une vie importune. À tes yeux comme aux miens Ossian fait horreur. Ou si ton faible bras n' ose servir ta haine, Ne m' ôte pas l' espoir de consoler ta peine. Viens aux murs de Selma. Fingal par sa bonté, Nos vierges par leurs chants, dans ton coeur attristé Ramèneront peut-être un calme salutaire. Mon crime fut involontaire. Tu me verras languir sous le poids du remords; Mon désespoir saura te plaire; De ton amant il doit venger la mort. " Je me tais; Sulmina ne pouvait plus m' entendre; Ses beaux bras entouraient Olgar ensanglanté; Le souffle de la vie avait déjà quitté Le coeur de Sulmina si fidèle et si tendre. D' un vain reste d' espoir ne pouvant me défendre, Toute la nuit, en pleurs, j' attendis leur réveil; Et quand du haut des monts j' eus vu l' aube descendre, Je répandis sur eux la terre du sommeil. J' ai chanté ton hymne de gloire; Cher Olgar, sois content. Ne crains pas que jamais Ton souvenir sorte de ma mémoire. Du vieillard de Morven ne trouble plus la paix. CARTHON Sujet. Clessamor, roi des vallées de Lora, fut jeté par une tempête à Balclutha. Reuthamir, roi de cette ville, le reçut chez lui, et lui donna en mariage sa fille Moïna. Un chef étranger, qui en était épris, insulta Clessamor. Les deux rivaux se battirent; le chef fut tué; mais ses guerriers forcèrent Clessamor de s' enfuir et de se retirer à Morven près de Fingal. Moïna, que Clessamor avait laissée enceinte, donna le jour à un fils nommé Elmor, et mourut peu de temps après. Elmor était encore dans l' enfance lorsque Comhal, père de Fingal, prit et brûla la ville de Balclutha. Elmor fut sauvé du carnage par les soins d' un barde fidèle; mais, quand il fut en âge de porter les armes, il résolut de venger le malheur de sa patrie sur Fingal, qui depuis la mort de Comhal régnait à Morven. Voilà où commence l' action du poëme; Clessamor, qui a quitté sa retraite pour féliciter Fingal sur la nouvelle expédition dont il est sorti vainqueur, se met, malgré son grand âge, au nombre des guerriers du roi de Morven; il combat contre son fils sans le connaître, et lui donne la mort. Événements des siècles écoulés, Qu' à votre souvenir le barde se réveille. Tes ruisseaux, ô Lora, plaisent à mon oreille, Et rendent la vigueur à mes sens accablés. Malvina, vois ce mont couronné de bruyère, D' où pendent trois pins sourcilleux, Qui versent en tout temps une ombre funéraire; À leur pied les vents amoureux Caressent la fleur matinale, Et le vallon silencieux Respire, en souriant, le parfum qu' elle exhale. Entre ces rocs que la mousse a voilés Un couple belliqueux sommeille. Événements des siècles écoulés, Qu' à votre souvenir le barde se réveille. Environné de ses guerriers, Quel héros traverse la plaine? La paix semble adoucir ses regards meurtriers; Ils ne respirent plus la haine; Calme comme un rayon du soir Qui luit à travers les nuages, Ou comme un roi des airs dont l' aimable pouvoir Enchaîne les bruyants orages, Il revient glorieux des rives du Balva. C' est le roi de Morven; c' est Fingal; c' est mon père. Mille flambeaux brillant d' une vive lumière Éclairent à sa voix les voûtes de Selma. La coupe de la joie, à la ronde vidée, Éveille dans nos coeurs les transports les plus doux. " pourquoi donc Clessamor n' est-il point avec nous? Dit Fingal; de douleur son ame possédée S' endort dans le silence et dans l' oisiveté; Mais je le vois... il vient d' un pas précipité... Tel un coursier fougueux, que les vents avertissent, Sent de loin ses fiers compagnons; Ses yeux lancent l' éclair, ses longs crins se hérissent; Agile, du sommet des monts Il accourt, et ses pieds sur les rocs retentissent. Salut à Clessamor. Fils des braves, pourquoi Ne viens-tu pas t' asseoir à mes nocturnes fêtes? -roi de Morven, mon coeur jouit de tes conquêtes; Mais un faible vieillard, que pourrait-il pour toi? Ils ne sont plus ces jours et de gloire et d' ivresse, Ces jours où Moïna, fille aimable des rois, Vit Clessamor pour la première fois, Et lui donna sa naïve tendresse. -raconte-nous tes premières amours. Au bord de tes ruisseaux, accablé de tristesse, À d' éternels ennuis tu livres tes vieux jours; Dis-nous quels noirs chagrins en ont troublé le cours. " Clessamor. Le zéphyr soufflait dans mes voiles, Et mon vaisseau fendait les mers À l' éclat trompeur des étoiles; Soudain les vents troublent les airs, La tempête s' élève, gronde, Et, le front allumé d' éclairs, Un noir esprit tourmente l' onde. Battu des flots, jouet des vents, Enfin de Balclutha j' aborde le rivage. Reuthamir, par des soins touchants, Me consola de mon naufrage. Je vis sa fille Moïna; L' amour descendit dans mon ame; Elle fut sensible à ma flamme; Et son père me la donna. Mais un chef étranger brûlait aussi pour elle; Il arrive au palais; et son orgueil jaloux Empoisonne le cours de l' ardeur la plus belle. Nous combattons; il tombe sous mes coups; De ses guerriers soudain les armes étincellent, Des flots de sang sous mon glaive ruissellent; Mais je cède moi-même après de longs efforts; Je lance mon esquif sur la mer azurée, Et le flot mugissant m' éloigne de ces bords. Moïna sur la rive, inquiète, éplorée, Ses noirs cheveux épars, son sein mouillé de pleurs, M' apparaît; mais les vents emportent ses douleurs, Et je fuis, entraîné par l' onde impitoyable. Hélas! Depuis ce jour tristement mémorable, Mes yeux n' ont point revu la belle Moïna; Elle dort, m' a-t-on dit, aux murs de Balclutha; Elle dort; et souvent son ombre gémissante, Du sein des brouillards entr' ouverts, Vient m' attrister, semblable à la lune naissante Quand la neige en flocons tombe du haut des airs, Et que des vents du nord la fureur rugissante Épouvante les bois déserts. " pleurons cette beauté chérie, Dit mon père; des ans le fleuve s' est accru; Moïna repose sans vie.... Balclutha même a disparu. " Le matin cependant nous trouve dans la joie; À nos yeux satisfaits l' horizon se déploie, Le firmament sourit à l' éclat d' un jour pur, Et le calme s' assied sur son trône d' azur. Ô surprise! Soudain la mer gronde, s' allume, Et roule en bouillonnant ses flots blanchis d' écume; De l' abyme s' élève une sombre vapeur; Elle a pris d' un vieillard le vêtement trompeur; Déjà de tous ses traits l' oeil démêle la forme; Bientôt c' est un géant, c' est un fantôme énorme, Il nous montre le trait qui tremble dans son flanc, Se dissout, et sur nous fond en gouttes de sang. Témoin de ce prodige, et, le coeur plein d' alarmes, De son aïeul Tremnor Fingal revêt les armes. Les héros de Morven, l' oeil attaché sur lui, Immobiles, muets, partagent son ennui; Dans ses traits menaçants chacun croit voir la guerre, Et dans ses yeux l' éclair, messager du tonnerre; Les dogues, pénétrés d' une secrète horreur, Par de longs aboiements annoncent leur terreur; Les filles de Selma, d' épouvante glacées, Ne roulent dans leur sein que de sombres pensées; Et nous, prêts à combattre, à vaincre résolus, Nous attendons du roi les ordres absolus. " ô mes héros, dit-il, un orage s' apprête, Et la mort en courroux plane sur notre tête; Une ombre protectrice a prévu le danger; La mer roule en ses flancs le superbe étranger; Remplissez vos carquois de flèches meurtrières, Détachez de ces murs les armes de vos pères, Du pesant bouclier chargez vos bras nerveux, Et qu' un casque d' airain presse vos noirs cheveux. " Des cris se font entendre; une foule ennemie Par le flot écumant sur nos bords est vomie; Triomphante, elle fuit l' empire des écueils. Tel qu' un cerf entouré de rapides chevreuils, Tel s' élevait Elmor; ses armes frémissantes Sous des étoiles d' or brillaient resplendissantes. " ô Carril! Dit Fingal, va, sors de mon palais, Et porte à ce guerrier des paroles de paix; Dis-lui que les combats plaisent à nos courages, Que nos fers de héros ont peuplé les nuages; Mais que le brave, admis à nos banquets joyeux, S' en retourne chargé de présents glorieux; Dis-lui que de Tremnor le pouvoir me seconde, Et qu' au bruit de mon nom tremblent les rois du monde. " Carril part en chantant; et mon père rêveur De loin sur l' ennemi jette un oeil de douleur. " Que ta démarche est noble, enfant du mont sauvage! La lance entre tes mains est un feu qui ravage; Ta jeunesse est un chêne au front audacieux, Qui supporte la voûte où reposent les cieux; Mais cet arbre superbe, atteint dans sa racine, Bientôt de ses débris va joncher la colline; Ta belle épouse en pleurs vainement sur les eaux D' un regard inquiet cherchera tes vaisseaux. " Déjà devant Elmor le messager fidèle Entonnait fièrement son hymne solennelle. " Chef des braves, salut! Jusque dans ces climats Quel fantôme de gloire a pu guider tes pas? Regarde autour de toi ces collines désertes; Sous ces pierres, de deuil et de mousse couvertes, Dorment d' un roi puissant les faibles ennemis. Ah! Plutôt dans Selma que tes braves admis.... -moi, répond le héros, moi guerrier sans audace, Aux fêtes de Selma que j' aille prendre place! Ô barde de Morven, connais-tu bien mon coeur? Va dans celui du lâche éveiller ta terreur; Sais-tu bien que la guerre éleva mon enfance, Et que le sang des rois a coulé sur ma lance? Eh quoi donc! Sous les coups de Comhal furieux J' aurais vu Balclutha s' abymer dans les feux, Et j' irais, trahissant ma race glorieuse, Partager de son fils la fête injurieuse; Et j' irais de la paix serrer les doux liens Avec le fils d' un roi fléau de tous les miens! J' étais bien jeune alors, et ne pouvais comprendre D' où naissaient tous les pleurs que je voyais répandre, En voyant nos amis s' enfuir de toutes parts, Une innocente joie animait mes regards; J' aimais à contempler ces flammes meurtrières Qui dévoraient les murs élevés par mes pères; Mais quand l' âge eut enfin éclairé mes esprits, Quand je vis du palais les informes débris, La ronce serpenter autour de nos murailles, Et la pierre couvrir le champ des funérailles, Des héros décédés plaignant le triste sort, Furieux, j' appelai la vengeance ou la mort; Mes soupirs éclataient au lever de l' aurore, Et la nuit dans les pleurs me retrouvait encore; Ne combattrai-je point? Me disais-je tout bas; Et le fils de Comhal ne me verra-t-il pas? Il me verra bientôt. Va, fuis de ma présence, Ô barde! Tout mon coeur frémit d' impatience; D' une guerre sans fin j' allume le flambeau, Et je n' offre à ton roi que la paix du tombeau. " Il dit, et de ses yeux quelques larmes jaillissent; Mille fers à sa voix dans les airs resplendissent, Et de loin au combat il appelle Fingal. " dois-je attaquer moi-même un si jeune rival? Dit mon père, et faut-il que, d' une main fatale, J' arrache avant le soir cette fleur matinale? Quelle honte pour moi si les bardes futurs Plaçaient cette victoire au rang des faits obscurs, Si pour vaincre un guerrier faible et sans renommée Ils disaient que Fingal eut besoin d' une armée! Je ne marcherai point; debout sur la hauteur, Je serai du combat tranquille spectateur; Si l' étranger triomphe, alors, prenant ma lance, Sur lui, tel qu' un torrent, à grand bruit je m' élance. Amis, lequel de vous marchera le premier? " L' intrépide Connal, Connal aux flancs d' acier, Attaque l' étranger, et mesure la plaine; Cathol le suit; Elmor le renverse et l' enchaîne. Digne ami de mon père, illustre Clessamor, Dans un repos oisif tu sommeilles encor; Qu' attends-tu? Le destin à nos voeux est contraire.... Va, terrasse l' orgueil d' un jeune téméraire. Mais Clessamor se lève et marche. Cependant L' audacieux Elmor sur le rocher pendant S' arrête. Il voit de loin, à travers la poussière, S' avancer fièrement son nouvel adversaire; Il soupire, et sur lui jetant un long regard; " tremperai-je mes mains dans le sang d' un vieillard? Se dit-il à lui-même; affamé de carnage, Elmor ne doit-il rien aux vertus de son âge? Ah! Mon coeur malgré moi s' émeut à son aspect, Et ses cheveux blanchis commandent le respect. " Mais déjà Clessamor d' un bras nerveux encore Le frappe, et fait gémir son armure sonore. " que me veux-tu, vieillard? Ton invincible roi Ne peut-il m' opposer d' autres guerriers que toi? Ou n' as-tu point de fils dont l' ardente jeunesse Couvre d' un bouclier ta débile vieillesse? Quel est ton nom, ton rang? Puis-je sans déshonneur Sur un chef inconnu signaler ma fureur? -jeune présomptueux, je me ferai connaître; Mais apprends qu' un héros, qui te vaut bien peut-être, Du plus beau sang des rois illustre rejeton, À l' ennemi jamais ne révéla son nom; Ces lieux sont pleins encor de mon antique gloire; Le barde à l' avenir portera ma mémoire; Cède, ou, sans m' accabler d' un reproche insultant, Donne-moi le trépas, que ma douleur attend. " Ils combattent. Elmor, que la pitié modère, Semble craindre en frappant de frapper son vieux père; Enfin de Clessamor le er vole en éclats; Déjà pour l' enchaîner Elmor lève le bras, Mais le vieillard, honteux d' une semblable injure, Le perce d' un poignard caché sous son armure. Fingal a vu tomber Clessamor pâlissant; Du sommet du Cromla, furieux, il descend. L' armée à son aspect s' arrête tout émue; Tel, avant que l' éclair ait déchiré la nue, Quand un tonnerre sourd résonne au haut des monts, Le chasseur inquiet tremble dans les vallons. Le roi de Balclutha, qui se soutient à peine, Voit accourir Fingal enflammé par la haine; Appuyé sur le roc, le front toujours serein, Il l' attend avec joie, et le glaive à la main. À l' aspect de son sang Fingal troublé s' arrête; " jeune héros, dit-il, mon triomphe s' apprête; Tu meurs; mais tes aïeux dans leurs palais mouvants Vont te revoir porté sur les ailes des vents; Qu' un sort si glorieux dissipe ta tristesse; Cède au roi de Morven; tu le peux sans faiblesse. -es-tu donc ce guerrier fameux par tant d' exploits, Et cet astre de mort qui consume les rois? Moins rapide est un aigle aux ailes étendues, Moins terrible un torrent du mont voisin des nues. Ah! Que n' ai-je péri sous ton bras redouté! Par les bardes lointains mon nom serait chanté; Mais je meurs inconnu, la gloire m' est ravie, Et le glaive du faible a terminé ma vie. -non, Elmor doit laisser un brillant souvenir; Emporte cet espoir; les fils de l' avenir, Par la harpe avertis de ta gloire immortelle, À leurs fiers descendants t' offriront pour modèle, À l' heure où, fatigués de la longueur des nuits, Ils rediront les faits des temps évanouis. " Dans les regards d' Elmor brille un rayon de joie; Il sourit à la mort qui vient saisir sa proie, S' avance d' un pas lent vers Fingal attristé, Et remet en ses mains son glaive ensanglanté. " conserve, lui dit-il, conserve cette épée, Faible et vil instrument de ma gloire trompée. Que tes bardes du moins par-delà le trépas D' un chant injurieux ne me poursuivent pas. J' ai brillé pour m' éteindre au matin de la vie; Mais de quels pleurs amers ma mort sera suivie! Quel long deuil va régner sur les bords du Lora, Et combien va gémir l' époux de Moïna! " Il expire à ces mots; Clessamor, sur le sable Tombe près de son fils, le reconnaît sanglant, Jette un cri douloureux, et meurt en l' embrassant. Trois jours entiers à leur fin déplorable Nous donnâmes de justes pleurs; Trois jours entiers la harpe lamentable En funèbres accords exprima nos douleurs. Fille du grand Toscar, au pied de cette roche S' élève leur tombeau, du chasseur respecté; Un noir fantôme en interdit l' approche; Et quand de son char argenté La lune épanche une clarté douteuse, De Moïna l' ombre mystérieuse Y vient gémir en liberté. COMBAT FINGAL ET FANTOME DE LODA Quand reviendra ma brillante jeunesse? Resplendissant sous mes armes d' airain, Quand irai-je aux combats déployer mon adresse, Et de tous ses forfaits punir un souverain? Ô Selma! Je revois tes riantes collines; Fingal s' offre à mes yeux, entouré des héros Qui reviennent vainqueurs des nations voisines. Mon père est au milieu des bardes mes rivaux; Ils chantent ses exploits, sa douce bienfaisance, La force de son bras craint même par les morts; Et le roi de Morven, appuyé sur sa lance, Écoute en souriant leurs belliqueux accords. Quels regards il lançait aux jours de sa colère! Que ses yeux étaient doux au sortir des combats! Mais, hélas! Il n' est plus, ce guerrier tutélaire; L' oeil ne peut retrouver l' empreinte de ses pas. Approche, Malvina; d' une douce lumière Les phosphores du soir remplissent mes forêts. Asseyons-nous tous deux sur la pâle bruyère; Par des hymnes tous deux endormons nos regrets. Apporte de Selma la harpe secourable; Unis ta voix légère à mes tristes accents; Le barde va chanter un combat mémorable... Vois ce qu' était Fingal à la fleur de ses ans. L' ombre voilait et les monts et les plaines; Tout reposait dans les camps ennemis; Les casques d' or des guerriers endormis Étincelaient au feu mourant des chênes. Mon père seul, consumé de chagrin, Au doux sommeil se dérobait encore, Et promenait son regard incertain Sur les débris du palais d' Inistore. Déjà Cathlin sur son lit de frimas S' était assis, et souriait au monde. Dans les détours de la forêt profonde À sa lueur Fingal porte ses pas; Soudain les vents se heurtent et mugissent; Du firmament les clartés s' obscurcissent, Et, du milieu d' un nuage entr' ouvert, Fond à grand bruit un fantôme homicide, De feux, de sang, et de terreur couvert! Un glaive ardent arme sa main livide; L' éclair jaillit de ses yeux irrités; La mort s' étend sur son visage pâle, Et les accents de sa voix sépulcrale Grondent au loin, par l' écho répétés. Fingal sourit à cette horrible vue; Et, s' avançant vers le spectre jaloux; " fils de la nuit, retourne dans ta nue, Et sur tes vents échappe à mon courroux; Pourquoi t' offrir sous ta forme hideuse? Te flattais-tu d' intimider mon coeur? Que peut, dis-moi, ta lance nébuleuse, Ton arc de neige, et ton glaive imposteur? Jouet des vents, tu roules dans l' espace, Et tu croirais m' inspirer quelque effroi... Fantôme vain, fuis, et dérobe-toi Au châtiment dont mon bras te menace. -ignores-tu qu' en ces bois révérés Un peuple entier se prosterne et m' implore? Dois-je quitter l' enceinte où l' on m' adore, Où tout fléchit sous mes ordres sacrés? À mes accents les tempêtes rugissent; Mon souffle exhale et la guerre et la mort; Des nations mes mains règlent le sort, Et devant moi leurs rois s' évanouissent; Tandis qu' assis sur mon trône d' azur, Enseveli dans une paix profonde, J' entends gronder les orages du monde Flottant sous moi comme un brouillard obscur. -repose donc sur ton trône mobile, Et laisse-moi poursuivre mes desseins. Fingal jamais troubla-t-il ton asile? Va, contre lui tes efforts seront vains. De l' ennemi les tribus menaçantes En le voyant frémissent de respect; Fingal connaît tes armes impuissantes; Épargne-lui l' horreur de ton aspect. -roi de Morven, regagne ta patrie; J' apaiserai les vents impétueux; Embarque-toi; des flots tumultueux Mon bras puissant calmera la furie. Ton adversaire est le roi de Sora; Depuis long-temps je veille sur sa gloire; En ce moment il assiége Lora, Et mon secours lui promet la victoire. Fuis donc, ou crains ma trop juste fureur. " L' ombre, à ces mots, penchant sa tête informe, Contre Fingal pousse une lance énorme; Mais le héros rappelle sa valeur; Il fait briller son glaive redoutable, Frappe, et l' acier perce le corps trompeur. L' ombre vaincue en jette un cri d' horreur, Roule dans l' air sa masse épouvantable, Et se dissout en humide vapeur. COMALA POËME DRAMATIQUE Sujet. Fingal était à la veille d' épouser la belle Comala, lorsqu' on vint lui annoncer l' invasion d' un roi étranger. En partant pour le combat, il laissa son amante sur une colline, et lui promit de venir la rejoindre le soir même, s' il survivait à la bataille. Il vainquit, et envoya Hidallan à Comala pour lui annoncer son retour. Celui-ci, pour se venger des dédains de Comala, lui dit que Fingal a péri dans le combat. Un moment après Fingal arrive, et Comala meurt de joie. Bosmina. La nuit descend; ses voiles sombres Enveloppent les flots glacés, Et les fantômes courroucés De cris sourds remplissent les ombres. Ce sont des présages de mort; Un roi compte sa dernière heure; Il tombe, trahi par le sort, Au fond de l' étroite demeure. Comala, fille des héros, Viens t' associer à nos larmes; Il goûte l' éternel repos, Celui qu' avaient soumis tes charmes. Hélas! Avant la fin du jour, Fingal, resplendissant de gloire, Devait offrir à ton amour Les premiers fruits de sa victoire; Mais la nuit a voilé les cieux; Fingal ne paraît point encore... Comala, lève tes beaux yeux, Et vois briller ce météore... Fingal est parmi ses aïeux. Comala, s' adressant au torrent. Enfants des monts et des tempêtes, Pourquoi rouler des flots sanglants? Sur tes bords nos guerriers tremblants Ont-ils suspendu leurs conquêtes? Dort-il mon héros indompté? Ô lune perce le nuage Qui couvre ton globe argenté, Et fais luire sur ce rivage Une favorable clarté. Chef des rois, parais à ma vue, Brillant comme un rayon serein Qui serpente à travers la nue Humide des pleurs du matin. Hidallan, envoyé par Fingal pour annoncer son retour À Comala. Où traîner ma douleur amère! Ô regrets, ô cris superflus! Nos chefs ont mordu la poussière; Le roi des boucliers n' est plus. Comala. Quel monarque a perdu la vie? Avait-il la vive blancheur Ou des frimas de la prairie, Ou du cygne, amour du chasseur? Son oeil était-il intrépide? Et dans les combats meurtriers Sa lance, comme un feu rapide, Consumait-elle les guerriers? Hidallan, feignant de ne pas l' entendre. Oh! Que n' entends-je son amante, Assise au pied du roc désert, Appeler d' une voix touchante L' aimable guerrier qu' elle perd! Fils du printemps, zéphyr folâtre, Soulève l' or de ses cheveux; Découvre-moi son sein d' albâtre, Et l' humide azur de ses yeux. Comala. Fingal dort d' un sommeil paisible... Réponds, sinistre messager; Celui qui bravait le danger N' est-il plus qu' une ombre insensible? Hidallan. Oui, le chef du peuple est tombé; Ses guerriers mesurent la plaine; Aux rigueurs d' une mort prochaine Le hasard seul m' a dérobé. Comala. Que par-tout la mort t' environne, Transfuge de nos étendards, Qui du trouble où je m' abandonne Repais tes avides regards! Qu' une amante désespérée, Témoin de ton juste trépas, Sur ta tombe déshonorée Pleure et meurtrisse ses appas. Barbare, ton récit coupable Comble l' horreur de mon destin; Sans toi le malheur qui m' accable Pourrait être encore incertain; Un arbre, un rocher, un nuage, Auraient pu séduire mes yeux, Et m' offrir la trompeuse image De mon héros victorieux. Bosmina. Quel drapeau dans l' air se déploie? Quel bruit entends-je sur Arven? Comala, renais à la joie, Voici les braves de Morven. Fingal. Dépositaires de la gloire, Bardes, commencez vos concerts; Et que les chants de la victoire Retentissent dans ces déserts. Ô Comala, fille charmante, Viens applaudir à mes exploits; Sors de tes rochers, mon amante, Que j' entende ta douce voix. Comala, croyant parler à l' ombre de Fingal. Emporte-moi dans tes nuages, Ombre si chère à mon amour. Fingal. Fingal des vents et des orages N' habite pas le noir séjour; Il a revu l' objet qu' il aime, Il le presse contre son coeur... Comala, reviens à toi-même, Et souris à Fingal vainqueur. Comala. C' est mon héros... ma main tremblante Touche son invincible main; Voilà ses traits, son front serein, Et sa chevelure flottante Au souffle des vents du matin. Mais quoi!... mes forces s' affaiblissent... Je cède à l' excès du bonheur; Et déjà mes yeux s' obscurcissent, Chargés d' une noire vapeur. Hidallan. Elle expire... ô douleur tardive! Pourquoi d' une amante craintive Ai-je éveillé le désespoir? Mes yeux ne pourront plus la voir Forcer la biche fugitive; Et nul dans le calme du soir N' écoutera sa voix plaintive. Fingal. Jeune homme aux farouches regards, Éloigne-toi, fuis ma présence; Abandonne mes étendards, Et dans la honte du silence Va languir parmi les vieillards. Vous, bardes, chantez cette belle; Chantez au bord de ce torrent; Et qu' une plainte solennelle Console ce fantôme errant. Bardes. Comala repose sans vie, Ses yeux sont éteints pour jamais; Le trépas d' une ombre ennemie Enveloppe ses doux attraits. Quand rouvriras-tu ta paupière, Ô la plus belle des beautés? Quand viendras-tu sur la bruyère Presser les daims épouvantés? Aussitôt que la nuit obscure Aura bruni l' azur des cieux, Oh! Reviens enchanter nos yeux, Laissant flotter à l' aventure Les plis du voile nébuleux Qui va te servir de parure. LA MORT D'HIDALLAN Du palais de Morven pour jamais exilé, Hidallan, furieux, l' oeil morne, échevelé, Franchissant les torrents, les rochers, les bruyères, Regagnait tout pensif l' asile de ses pères. Durant trois jours entiers il erra sur les monts; Et déjà le soleil, couronné de rayons, Faisait de pourpre et d' or resplendir l' étendue, Quand les tours du Balva s' offrirent à sa vue. Son père, en ce moment, sous un chêne voisin Respirait la fraîcheur et l' air pur du matin; Ses yeux depuis long-temps étaient voilés par l' âge; Seul au bord du ruisseau, dans son désert sauvage, Il songeait à son fils, espoir de ses vieux ans, Et des siècles passés il murmurait les chants. Soudain à son oreille un bruit confus résonne; Le vieillard attentif et se tait et frissonne; Il pressent le retour de son fils bien-aimé. La Mort. Entends-je d' Hidallan le pas accoutumé? Ou bien n' est-ce qu' une ombre errante, fugitive, Qui près de moi s' arrête et gémit sur la rive? Mon fils, as-tu péri sur les bords du Carron? Et ne me reste-t-il que ta gloire et ton nom? Mais, si tu vis encor, qu' as-tu fait de nos braves? Ont-ils perdu le jour? Hélas! Sont-ils esclaves? Jadis, avec la paix regagnant tes foyers, Tu me les ramenais au bruit des boucliers. Hidallan. Mon père, les héros si chers à ta mémoire Vivent pour les combats, et se couvrent de gloire... De gloire... il n' en est plus pour ton fils malheureux; Le destin me condamne à languir dans ces lieux, Tandis que, loin de moi, plus prompt que le tonnerre, Le fer vole, emporté sur l' aile de la guerre. La Mort. Ah! Lorsque les périls invitaient les héros, Tes aïeux s' indignaient des douceurs du repos. Regarde cette tombe où sommeille mon père; Chargé d' ans et de gloire il finit sa carrière; N' entends-tu pas sa voix qui me crie; " ô mon fils! Que fais-tu loin de moi? Tes destins sont remplis; Viens joindre ta dépouille à ma cendre honorée. " Tombe de Germalon, tombe si révérée, Dans ton sein désormais peux-tu me recevoir? Hidallan, mon orgueil, a trahi son devoir. Hidallan. Roi du sombre Balva, n' afflige point mon ame; Ah! Le même courage et m' anime et m' enflamme; Ne me reproche point une molle langueur; Vois quel est mon destin, et connais sa rigueur. Fingal, de Comala pleurant la mort fatale, Charge de cette mort ma tendresse rivale. Il me défend la gloire, et dérobe aux combats Par un ordre jaloux ma jeunesse et mon bras; " retourne, m' a-t-il dit, retourne dans tes plaines; Va, cours te dessécher aux bords de tes fontaines, Pareil au vieux sapin dont les vents mutinés Battent la tête chauve et les flancs décharnés. " La Mort. Lorsque mes yeux en pleurs, du sommet des nuages, Tomberont sur ces bords témoins de mes outrages, Naissez, épais brouillards, fils de l' obscurité, Et cachez Hidallan à son père irrité! Hidallan. Plains un jeune guerrier que son chef déshonore. Mais pour te consoler que puis-je faire encore? Dois-je porter ma lance en de nouveaux climats? Sur ces monts, couronnés par d' éternels frimas, Si je poursuis le daim, la biche aux pieds rapides, Si Branno, si Luath, mes dogues intrépides, Forcent le sanglier dans ses retranchements, Souriras-tu, mon père, à ces amusements, Et, le coeur satisfait, le front brillant de joie, De tes tremblantes mains toucheras-tu ma proie? La Mort. Aux murs de ce palais bâti par mes aïeux, Le fer de Germalon va s' offrir à tes yeux. Prends, mon fils, prends ce fer, et l' apporte à ton père. Hidallan obéit. " près de cette onde claire, Dit encor le vieillard, et sous le chêne épais, Dans son asile étroit ton aïeux dort en paix; Guide mes pas. " à peine il en touche la pierre; Toi, dont l' oeil nébuleux veille sur cette terre, Illustre Germalon, du haut du firmament Contemple ta famille à son dernier moment. Comme sa honte, hélas! Sa douleur est extrême. " Il dit, frappe son fils, et se frappe lui-même. LORMA Sujet. Fingal, à son retour d' Irlande d' où il avait chassé Swaran, donna une fête à tous ses héros; il oublia d' inviter Maronnal et Mathos, deux chefs qui ne l' avaient point accompagné dans son expédition. Ils conçurent un vif ressentiment de cet oubli, et passèrent au service d' Erragon, l' ennemi déclaré de Fingal, et roi d' un canton de la Scandinavie appelé Sora. La valeur de Mathos lui acquit bientôt une grande réputation dans Sora; et Lorma, femme d' Erragon, conçut pour lui une violente passion. Il trouva les moyens de s' évader avec elle, et de revenir auprès de Fingal qui demeurait alors à Selma. Erragon fit une descente en écosse, et fut tué dans le combat par Gaul, fils de Morni, après avoir rejeté les propositions de paix que Fingal lui avait offertes. Mathos fut tué par Erragon son rival; et l' infortunée Lorma mourut de douleur. Enfant de la roche isolée, Les doux sons de ta voix réjouissent mon coeur; Ils se mêlent au bruit flatteur Du clair ruisseau qui baigne la vallée; Solitaire étranger, sur ces gazons flétris Un moment que ton oeil s' arrête; Là s' élève une tombe au milieu des débris Que du sommet des monts a roulés la tempête; Là tu dors, Erragon, chef des rois belliqueux; De l' éclat de ton nom Sora n' est plus frappée. Et la rouille des ans a noirci ton épée Dans le palais de tes aïeux; Un long deuil de tes mers attriste les rivages. Ô toi, pour les combats, pour la gloire nourri, Vaillant chef de Sora, comment as-tu péri Sur ces bords lointains et sauvages? Swaran était vaincu; Fingal et ses guerriers Revoyaient de Selma les murs hospitaliers. Mon père satisfait nous commande une fête; À remplir tous ses voeux chacun de nous s' apprête; Nous tendons l' arc fatal; le trait obéissant Va percer dans les bois le chevreuil bondissant; Et tous vers le palais, pleins d' orgueil et de joie, Nous revenons, chargés d' une sanglante proie. Les bardes au banquet invitent les héros; Deux seuls sont oubliés, Maronnal et Mathos. Un farouche dépit dans leurs yeux étincelle; Sinistres, à travers la joie universelle, Ils s' élèvent, pareils à deux brouillards errants Qui pèsent sur les flots azurés et riants; L' aquilon est muet, le ciel est sans nuage; Mais le vieux nautonier tremble et prévoit l' orage. " partons, dit Maronnal; que nos légers vaisseaux Fendent des mers du nord les turbulentes eaux; Mathos, on nous oublie, et des chefs de l' armée Nous ne partageons point la fête accoutumée. Du superbe Fingal quittons les étendards; Erragon nous appelle à de nouveaux hasards; Son palais retentit des chants de la victoire. Viens, et dans ses combats allons chercher la gloire. " Ils voguent, et bientôt arrivent à Sora; De présents et d' honneurs Erragon les combla, Et les vit, sous ses lois, par d' éclatants services Lui rendre chaque jour les destins plus propices. Mais du jeune Mathos la grace et la valeur De l' aimable Lorma surent toucher le coeur. Épouse d' Erragon, Lorma dans son aurore Brillait comme la fleur que le printemps colore. Ses yeux charmants roulaient dans les feux de l' amour; Assise chaque soir au sommet d' une tour, Elle s' entretenait des peines de son ame. Lasse enfin de combattre une amoureuse flamme, Elle fait à Mathos le plus doux des aveux; Et du palais des rois ils s' éloignent tous deux; Tous deux gagnent Morven. Les regards de mon père S' allument à l' instant d' un feu sombre et sévère; " infidèle Mathos, lui dit-il, est-ce à moi D' apaiser la fureur d' un époux et d' un roi? Dois-je contre Erragon défendre ces murailles, Et briser dans ses mains la lance des batailles? Injuste ravisseur, qui voudra désormais Recevoir mes guerriers au sein de son palais? Retourne dans tes bois, va dans leur solitude Déplorer et ta faute et ton ingratitude; Tu rallumes la guerre en ces tristes climats. Ô mon père! ô Tremnor! Des ombres du trépas Vois quelle est de ton fils la fatale vieillesse; Au milieu des combats j' ai passé ma jeunesse; Faut-il, hélas! Faut-il combattre de nouveau, Et marcher dans le sang jusqu' aux bords du tombeau? Ô Morven! L' avenir se découvre à ma vue; Je vois sur mon palais la tempête étendue En écraser les murs si long-temps glorieux. Quand la mort de mes fils aura fermé les yeux, Une race timide, habitant ce rivage, Y trouvera mon nom consacré d' âge en d' âge, Et de tous mes exploits le brillant souvenir Ne paraîtra qu' un songe aux siècles à venir. " Erragon cependant, enflammé du furie, À la hâte rassemble une foule aguerrie; Il s' embarque avec elle; et déjà nos forêts S' offrent à ses regards farouches et distraits. À peine de Morven ses pieds touchent la terre, Il députe à Selma le barde de la guerre. Tous nos jeunes guerriers en ce moment fatal Chassaient dans le désert, éloignés de Fingal. Ce héros, entouré de ses amis fidèles, De ces hardis vieillards, nos illustres modèles, Se rappelait près d' eux les antiques combats, Lorsque le vieux Narmor, précipitant ses pas, Entre dans le palais; " braves guerriers, aux armes! Erragon à sa suite entraîne les alarmes; Son barde vous appelle aux combats meurtriers. Prends, lui répond Fingal, les superbes coursiers Que nous avons conquis sur les maîtres du monde; Et que de mes projets ton zèle me réponde. Ma fille, tu suivras ce généreux vieillard; Va trouver Erragon, et dis-lui de ma part Que, s' il veut se placer au banquet de ton père, Nous serrerons les noeuds d' une amitié sincère; Dis-lui que de Mathos les trésors souverains, S' il peut les désirer, vont passer dans ses mains; Dis-lui qu' en mon palais nous sommes sans défense, Et que l' âge a glacé notre antique vaillance. " Il se tait. Bosmina, vers le camp ennemi, S' avance le front calme et d' un pas affermi. Sa main droite soutient une coupe dorée; Dans sa gauche étincelle une flèche acérée; Sa taille, sa beauté, son souris gracieux, Sur elle en un moment attachent tous les yeux; Et le sombre Erragon de sa douleur extrême À son aimable aspect est consolé lui-même. " roi, lui dit Bosmina, je t' apporte la paix. Viens t' asseoir avec nous sous le feuillage épais Qui voile de Selma les tours silencieuses, Et laisse reposer tes armes belliqueuses. Si les trésors des rois peuvent flatter tes sens, Du généreux Mathos accepte les présents; Il te donne cent chars, cent cuirasses légères, Cent rapides faucons, cent belles étrangères, Cent superbes coursiers accoutumés au frein, Cent dogues aux flancs noirs, et cent casques d' airain; D' or et de diamants dix coupes radieuses Brilleront à Sora dans tes fêtes joyeuses; Ou bien, si pour ton coeur, plein de justes regrets, Une infidèle épouse a les mêmes attraits, À ton amour bientôt Lorma sera rendue; Mais qu' une paix durable à ce prix soit conclue. " " -fille aimable des rois, lui répond l' étranger, À fléchir sous Fingal penses-tu m' engager? Que lui-même à mes pieds dépose ses richesses, Qu' il me cède deux monts, et joigne à ces largesses Les armes qu' autrefois portèrent ses aïeux; Mon armé à ce prix abandonne ces lieux. -Erragon, dit ma soeur avec un fier sourire, À de pareils traités Fingal ne peut souscrire. De l' ennemi jamais il ne reçut la loi; Regarde, et vois la mort prête à fondre sur toi. " Elle dit, et retourne au palais de mon père. Fingal, en la voyant taciturne et sévère, Se lève furieux, prend son armure d' or, Et couvre ses cheveux du casque de Tremnor. Quand il porte la main à sa lance fatale, Le soleil à regret verse une clarté pâle; Un nuage sanglant des cieux voile l' azur; Mille ombres, se penchant sur leur brouillard obscur, Présagent le trépas de cent guerriers célèbres, Et semblent murmurer des chants sourds et funèbres. Une gaieté terrible anime nos vieillards; Le zèle belliqueux brille dans leurs regards; Tous, songeant aux beaux jours de leur adolescence, Autour de leur vieux roi se pressent en silence; Ils marchent; mais soudain les dogues aboyants Annoncent le retour des chasseurs triomphants. Orcar est le premier; Gaul, Fergus et Dermide S' élancent sur les pas du guerrier intrépide; Némi vient après eux, il porte dans ses mains La dépouille d' un cerf hôte des monts voisins. Ossian les suivait; il est pensif; son ame, En songeant au passé, s' attendrit et s' enflamme. Notre aspect imprévu fait sourire Fingal; Lui-même du combat il donne le signal; Mille glaives, brillant d' une affreuse lumière, Rayonnent à-la-fois sur la verte bruyère; Et trois bardes plaintifs, commençant leurs concerts, Du chant de la bataille épouvantent les airs. L' étendard de Morven dans les cieux se déploie; Assis sur la colline, et palpitant de joie, Mon père suit de l' oeil ses enfants généreux, Et, fier de leur valeur, se sent renaître en eux. Mais le cor retentit, et le combat s' engage; Le farouche Erragon s' enivre de carnage; Des tribus de Morven seul il soutient l' effort, Et sur nos bataillons il promène la mort. Quel est donc ce guerrier qui s' offre à sa colère, Et mord en expirant la sanglante poussière? Pleure, belle Lorma; ton amant a vécu... Gaul s' avançait alors; il voit Mathos vaincu. Au-devant d' Erragon aussitôt il s' élance, À son glaive homicide il oppose sa lance, Le jette sur le sable, et lui perce le coeur. Hélas! Il est tombé ce superbe vainqueur! Ô Sora! Dans tes murs quelle morne tristesse! Ton roi, bouillant d' ardeur, de gloire et de jeunesse, Ne te défendra plus contre tes ennemis... Il dort sur la colline auprès de ses amis. La victoire à sa mort ne fut plus indécise. Près d' un chêne enflammé languissamment assise, Lorma veillait alors au palais de Mathos; Elle attend le retour de l' aimable héros. Sur la plaine déjà la nuit est descendue; La cascade du mont s' arrête suspendue; Le zéphyr est muet; et Lorma dans les pleurs En mots entrecoupés exhale ses douleurs; " Mathos ne revient pas; la tristesse et la crainte Peuplent de son palais la solitaire enceinte; Aimable et beau chasseur, qui peut te retenir? Hélas! Avec le soir tu devais revenir! Le cerf, que poursuivaient tes flèches meurtrières, T' aura-t-il entraîné par-delà nos bruyères? Les étoiles du soir s' élèvent sur les monts. Pourquoi n' entends-je pas tes dogues vagabonds? Descends, ô mon amour, descends de ta colline. " Elle dit, et se tait; sur la roche voisine Un fantôme se montre à ses yeux effrayés; De poussière et de sang ses cheveux sont souillés; Son bras agite encore un tronçon de sa lance? Il s' arrête, soupire, et s' éloigne en silence. Lorma comprit alors que Mathos n' était plus. Pâle, d' un oeil avide, et les sens éperdus, Le long de la bruyère elle suit l' ombre errante. J' entendis les sanglots de sa voix déchirante; Tel murmure un zéphyr à travers le gazon D' un antre solitaire ou d' un sombre vallon. Jusqu' au champ de bataille enfin elle se traîne; Elle trouve Mathos étendu sur l' arène... La mort deux jours après termina ses douleurs; Les bardes attendris chantèrent ses malheurs. Tous les ans, quand l' automne et l' humide froidure Dépouillent les coteaux de leur fraîche verdure, Les filles de Morven pleurent cette beauté. Solitaire habitant de ce roc écarté, Tu foules une terre en batailles féconde; Chante ces morts, la gloire et la splendeur du monde. Quand la reine des nuits, commençant à briller, Luira dans la caverne où tu dois sommeiller, Sur un rayon tremblant que Lorma descendue, Rêveuse, et belle encor, se présente à ta vue; Tu l' entendras gémir; elle pleure toujours, Et redemande aux vents l' objet de ses amours. MINVANE Du haut d' un roc, voisin des mers, Solitaire, triste, muette, Minvane sur les flots amers Égarait sa vue inquiète; Elle aperçut tous nos guerriers. Couverts de leurs armes brillantes, Du sein des combats meurtriers Ils revolaient vers leurs amantes. Mais Rino n' est point avec eux, Rino que Minvane idolâtre; Des pleurs obscurcissent ses yeux; Elle frappe son sein d' albâtre, Et de ses cris trouble les cieux; " couché sur la verte prairie, Dort-il mon invincible amant? Le bras qui l' étendit sans vie Était donc un bras bien puissant! Il n' est plus celui que j' adore. Cher Rino, la voix de l' aurore Ne te dira-t-elle jamais; La nuit rentre dans son palais; D' un feu pur l' horizon se dore; Jeune chasseur, éveille-toi, Prends ton arc, et répands l' effroi Dans les forêts que je colore. " " fille du jour, cache tes feux; L' ami de Minvane succombe; Les cerfs bondissent sur sa tombe, Ils foulent son arc paresseux. Mon héros, dors en assurance; Ton sommeil sera respecté; Dans un religieux silence Je vais m' étendre à ton côté; Au sommet blanchi des montagnes Demain mes agiles compagnes Me demanderont à l' écho; J' aurai compté ma dernière heure, Et dans mon obscure demeure Je dormirai près de Rino. " EVELINA FRAGMENT POËME DE FINGAL Malvina. C' était la voix d' Oscar... rarement dans un songe Son ombre vient me consoler... Je lui parlais... le jour détruit ce doux mensonge, Et je sens que mon ame est prête à s' envoler. Le fantôme d' Oscar remonte dans sa nue; Sa robe de vapeurs, flottant au gré des vents, Sous les feux du soleil resplendit à ma vue, Et l' or de l' étranger brille en ses plis mouvants. Tu vis, mon cher Oscar, dans ce coeur qui t' adore; Mes larmes coulent dans la nuit, Mes larmes coulent à l' aurore, Mes larmes, quand le jour s' enfuit, Demandent à couler encore. Hélas! Comme un jeune arbrisseau Qu' un zéphyr matinal balance, Sur l' onde pure du ruisseau, Je fleurissais en ta présence. Le souffle brûlant de la mort A desséché mon vert feuillage; Mes compagnes plaignent mon sort Et les ennuis de mon veuvage; En vain, pour réjouir mon coeur, Leur main sur la harpe voltige... Ces accords blessent ma douleur; Tout m' importune, tout m' afflige. Ossian. Ta voix s' est fait entendre à mon coeur agité; Oui, le coeur du vieillard répond à ta tendresse. Quand notre ame est en paix, il est dans la tristesse Une secrète et douce volupté; Mais un chagrin profond lentement nous consume. Ô ma fille! Des maux que souffre ta beauté Puissent mes chants adoucir l' amertume! Nous goûtions dans Selma les charmes du repos; Autour d' un chêne en feu nous écoutions mon père Racontant les combats des antiques héros; Et près de lui Fillan, mon jeune frère, Poussait, à ce récit, de belliqueux sanglots; Mon fils, lui dit le roi, j' aime ta noble audace; J' ai vu briller ta lance, et ton père joyeux S' est enorgueilli de sa race; Sois l' égal de Tremnor, ce chef de nos aïeux, Dès son enfance instruit à la victoire; Son glaive renommé veilla sur nos climats; Il s' éteignit enfin dans les combats; Mais la harpe guerrière éternise sa gloire. J' avais ton âge et presque ta beauté Quand à mes yeux, plus fraîche que l' aurore, Plus blanche que le cygne au plumage argenté, Ou le lis embaumé que Morven voit éclore, Pour la première fois s' offrit évélina. Je traversais la forêt de Léna; Quelques braves suivaient ton père; Un cri plaintif, parti de la bruyère, Glace mon coeur de surprise et d' effroi; Nous approchons; évélina tremblante Me reconnaît et s' avance vers moi; Sa chevelure, au gré des vents errante, Voile à demi son sein mouillé de pleurs. " fille de la beauté, d' où naissent tes douleurs? Quel dessein te conduit dans ce bois solitaire? Instruis Fingal de tes malheurs; Il est pour l' infortune un astre tutélaire. -chef des combats, toi que Morven révère, Toi dont le barde a consacré le nom, D' un roi puissant à qui je fus bien chère, Tu vois en moi le dernier rejeton; Mille guerriers brûlèrent pour mes charmes, Et les rochers du sourcilleux Croma Plus d' une fois virent couler leurs larmes; Le noir Bolbar m' aperçut et m' aima, À fuir de mon palais son amour m' a contrainte. -qu' il vienne ce sombre guerrier; Fille de l' océan, repose-toi sans crainte À l' abri de mon bouclier. " Sur les mers, à ces mots, je promène ma vue; Bientôt dans le lointain, comme une épaisse nue, S' avance de Bolbar l' esquif audacieux; Le vent du nord mugit dans sa voile étendue, Et son poids ouvre au loin un sillon écumeux; " noble étranger, enfant de la tempête, Dis-je à Bolbar, Selma brille de feux; De mon retour on prépare la fête; Viens écouter nos chants, et t' asseoir à nos jeux. " Le traître me répond par un affreux sourire; Il bande l' arc fatal... le trait siffle... soudain Évélina chancelle, tombe, expire... " applaudis-toi du sang qu' a répandu ta main; Il est aisé d' immoler une femme; Mais le bras de Fingal sait punir l' assassin. " Nous combattons; la rage qui m' enflamme En ma faveur fait pencher le destin; Bolbar vaincu roule dans la poussière; Il ose m' adresser une lâche prière; Mais sans pitié je lui perce le sein; Et de son corps, gisant sur la bruyère, L' aigle des monts vient repaître sa faim. LATHMON Sujet. Lathmon, fils de Nuath, prince breton, profita de l' absence de Fingal, qui était en Irlande, pour faire une descente dans le pays de Morven. Il s' avança jusqu' à la vue du palais de Selma. Mais, comme il était sur le point de l' assiéger, Fingal arriva; Lathmon se retira sur une colline, où il fut surpris pendant la nuit, et fait prisonnier par Ossian, et par Gaul, fils de Morni. Le poëme commence au moment où Fingal paraît sur la côte. Ô Selma, dans tes murs quelle effrayante paix! Aucun son de tes bois ne trouble le silence; En des climats lointains fingal lève sa lance, Et le deuil et la crainte habitent son palais; Les filles de Morven ont devancé l' aurore; Les yeux mouillés de pleurs s' égarent sur les eaux... Mais le fils de Comhal ne paraît point encore, Le vent du nord mugit, et retient ses vaisseaux. Quel est ce noir torrent qui descend des montagnes, Et roule avec fracas ses flots tumultueux? C' est Lathmon; son armée inonde nos campagnes, Et porte vers Selma ses pas impétueux; Ivre d' un fol espoir, il s' arme pour abattre L' orgueil de ce palais connu des nations; Les braves sont absents; contre ces bataillons Les vierges de Selma doivent-elles combattre? Fuis, superbe étranger, fuis... sur les flots lointains Vois-tu se déployer nos voiles ondoyantes? Fingal, vainqueur des flots, des vents et des destins, Ramène sur nos bords ses cohortes vaillantes. Nous entrons dans la baie; Ossian furieux Monte sur la colline, et son oeil intrépide Voit rouler dans la plaine une foule homicide, Trois fois son bouclier rend un son belliqueux; À ce son imprévu la biche épouvantée S' enfuit en bondissant vers sa grotte écartée; L' ennemi m' envisage, et mon aspect fatal Du péril qui l' attend est pour lui le signal; Je parais à ses yeux comme un sombre nuage Qui pèse sur les airs et recèle l' orage. Assis en ce moment près du torrent fougueux Et le front appuyé sur un bâton noueux, Morni s' entretenait des batailles antiques. Gaul, son fils, écoutait ses récits héroïques; Ils charment son oreille, et remplissent son coeur D' un mélange nouveau de respect et d' ardeur; Souvent, dans les transports de son jeune courage, Il se lève, et ses mains font voler le feuillage. Mais le vieillard entend le son du bouclier; Son ame reconnaît ce signal meurtrier; " mon fils, dit-il à Gaul, la guerre se réveille, Et des accents de mort ont frappé mon oreille. Fingal est de retour; va, cours, apporte-moi Ces armes qui jadis semaient par-tout l' effroi, Ces armes, monuments des jours de ma puissance; Et toi, mon jeune fils, toi, ma seule espérance, Qui du nom paternel dois soutenir l' éclat, Prends une armure, et vole à ton premier combat. Morni fut des guerriers et la gloire et l' exemple; Aussi, vois de quel oeil sa tribu le contemple. De ma vieillesse au loin les pas sont honorés. Je m' avance; d' amour, de respect pénétrés, Tous les jeunes héros autour de moi s' empressent, À mes cheveux blanchis leurs hommages s' adressent, Et chacun de ton père attend un seul regard. " Gaul s' éloigne et revient; le débile vieillard S' est revêtu d' acier; mais sa main défaillante Succombe sous le poids de sa lance brillante. Il marche vers Fingal; Gaul lui prête son bras, Et, guide vigilant, conduit ses faibles pas. Mon père à leur aspect laisse éclater sa joie; " noble chef de Strumon, faut-il que te voie Courbé sous l' appareil d' un guerrier menaçant? Tu brillais autrefois comme un astre naissant Qui chasse les brouillards flottants sur mes collines, Et dore d' un feu pur les campagnes voisines. Le moment du repos est arrivé pour toi; Ton peuple te bénit; conserve-lui son roi. Cependant, bon vieillard, je rends grace à ton zèle; C' est assez de Fingal pour punir un rebelle. -roi de Morven, mon bras a perdu sa vigueur; Si parfois, rappelant mon antique valeur, Je veux de son fourreau retirer mon épée, Elle résiste, hélas! à ma force trompée; Mais, Fingal, pour mon fils elle brille aujourd' hui; À son premier combat il a besoin d' appui; Je l' ai vu s' enflammer au récit de ma gloire; Ah! Du nom de Morni périsse la mémoire! Et puisse l' ennemi, de ma vue alarmé, Dire; voilà de Gaul le père renommé! -roi de Strumon, ton fils mérite ma tendresse; Fingal d' un bouclier couvrira sa jeunesse. Toi, tranquille à Selma, loin des combats sanglants, Viens goûter cette paix que t' imposent les ans; Par les mâles accords de la harpe guerrière Mes bardes charmeront ton ame noble et fière. " Ils entrent. Sur Morven la sombre nuit descend; Les rois se sont assis près d' un chêne brûlant; Ullin chante; sa voix, ornement de nos fêtes, Du père de Fingal célèbre les conquêtes. Soudain Morni frissonne, et son oeil irrité Lance un regard terrible au barde épouvanté. Le chant cesse; et Fingal; " quelle sombre tristesse De ces heureux moments vient troubler l' allégresse? Si la haine autrefois divisa nos aïeux, Ils commandent ensemble aux vents séditieux. Oublions, ô Morni, leurs antiques querelles; La paix a joint nos coeurs, demeurons-lui fidèles. -oui, répond le vieillard, ton père était vaillant; Combien de fois j' ai vu son courage bouillant, Comme un feu destructeur, consumer mes phalanges! Ce héros disparu revit dans les louanges; Moi-même j' ai donné des larmes à sa mort. De Lathmon cependant sachons tromper l' effort; Ossian, et toi, Gaul, sur la colline sombre Observez tous ses pas à la faveur de l' ombre; Et sur-tout modérez votre ressentiment; La jeunesse est fougeuse et s' égare aisément. " Il se tait; nous partons; une clarté légère Tremble encor dans les cieux, et luit sur la fougère. Déjà nous entendions les pas de l' ennemi, Quand, la main sur son fer qui brillait à demi, Gaul me dit, emporté par l' ardeur qui l' enflamme; " pourquoi, fils de Fingal, sens-je brûler mon ame? D' où peuvent naître en moi ces transports inconnus? Dans le sable à regret mes pas sont retenus; Je sens trembler mon coeur, mes forces s' affaiblissent, Et d' un voile jaloux mes regards s' obscurcissent. Ossian, dis-le-moi, près d' un péril certain Le coeur du brave ainsi tremble-t-il dans son sein? Quelle gloire pour vous, pour Fingal, pour mon père, Si l' étranger surpris... -que cette ardeur m' est chère! Ô mon ami! Notre ame en secret se confond; À la témérité si le succès répond, Nous nous couvrons tous deux d' une gloire immortelle; Et quand la mort serait le prix de notre zèle, Nos pères, il est vrai, nous donneraient des pleurs, Mais un secret orgueil viendrait enfler leurs coeurs; Ils diraient; si nos fils dorment sous cette pierre, Leur nom seul de Morven doit illustrer la terre. Eh! Pourquoi du tombeau déjà nous occuper? La mort aime le brave et craint de le frapper; Le lâche en vain la fuit; elle vole à sa suite, Et de ses bras sanglants l' entoure dans sa fuite. " Je m' élance à ces mots; Gaul marche sur mes pas; Un torrent, dont les bords sont couverts de frimas, Roule et serpente autour de l' armée ennemie; Tranquille et sans défense elle était endormie, Et les feux de son camp, sans force et sans chaleur, Ne versaient qu' une pâle et mourante lueur. Pour franchir le torrent qui me sépare d' elle, Déjà je m' appuyais sur ma lance fidèle, Lorsque le jeune Gaul; " Ossian, que fais-tu? Ne va point démentir ton sang et ta vertu; Que de ton bouclier le bruit se fasse entendre, Que l' ennemi s' éveille et puisse se défendre. " Je me rends à ses voeux; de l' homicide airain Le son retentissant frappe l' air, et soudain Tout s' éveille à-la-fois, tout frémit, tout s' agite; L' étranger au hasard court et se précipite; Il croit, dans sa terreur, que Morven l' a surpris, Délibère, s' égare; et nous, poussant des cris, Nous frappons. Sous mes coups le fier Cremor chancelle; Nermi tombe, et se perd dans la nuit éternelle. Et toi, fils de Morni, ton bras n' est point oisif, Tu fonds sur Donthormo, guerrier faible et craintif; En vain, pour échapper à ta juste colère, Il gravit contre un chêne antique et solitaire; Ta lance le poursuit, pénètre dans son flanc, Et le tronc du vieil arbre est rougi de son sang. Mais l' aurore se lève; à sa clarté mouvante L' étranger se rallie et perd son épouvante; Lathmon nous aperçoit et pâlit de fureur; " hé quoi! Deux seuls guerriers ont semé la terreur! Hé quoi! Dans notre sang leurs mains se sont trempées! Dois-je faire contre eux briller dix mille épées? Et, tandis que leur bras a vaincu sans secours, Dirai-je à mes tribus de terminer leurs jours? Non; je combattrai seul. Ossian, plein d' audace, Ossian, fils des rois, est digne de sa race; Sulmath, va le trouver, et dis-lui que Lathmon Connaît depuis long-temps et sa gloire et son nom, Qu' à l' heure du combat nul effroi ne l' arrête, Qu' il attend dans la plaine, et que sa lance est prête. " J' accepte le défi; nous combattons; l' éclair Est moins prompt dans les cieux qu' en mes mains n' est le fer; Sous les coups redoublés nos cuirasses gémissent; De nos casques d' airain mille flammes jaillissent; Tout ce que peut l' adresse, et la ruse, et l' ardeur, Et la force du bras, et l' audace du coeur, Nous l' employons; déjà nos lances meurtrières De leurs éclats brillants parsèment les bruyères; Ainsi que deux esprits sur leurs trônes mouvants Se lancent la tempête, et la foudre, et les vents, Ainsi nous nous portons atteinte sur atteinte; De notre sang mêlé déjà la terre est teinte; Lathmon enfin, Lathmon doit subir le trépas. Un tronçon de ma lance embarrasse ses pas; Il tombe; mon épée est déjà sur sa tête, Quand du fils de Morni le bras puissant m' arrête. Lathmon jette sur nous un regard attendri; Et nous prenant la main; " couple auguste et chéri, Nous dit-il, sans rougir je cède la victoire; Eh! Qui peut effacer l' éclat de votre gloire? Vous épargnez le sang des guerriers abattus. Autant que vos exploits j' admire vos vertus. -viens, lui dis-je; Fingal à Selma nous appelle; Serre avec lui les noeuds d' une paix éternelle; Du sang qu' il voit couler il gémit en secret, Et jamais ses enfants n' ont vaincu qu' à regret. " LA MORT D'OSCAR Sujet. Caruth, père d' Oscar, raconte la mort de son fils et de Dermide, son ami. Il ne faut pas confondre cet Oscar et ce Dermide avec les héros de même nom dont il est question dans Témora, comme nous en avons averti dans une note sur le premier chant du poëme précédent. Il n' est pas sûr que celui-ci soit d' Ossian; mais comme il n' est pas sans mérite, nous croyons qu' il ne déparera point ce recueil. Pourquoi rouvrir la source de mes larmes? Pourquoi de mon Oscar me demander le sort? Fils d' Alpin, tu le sais, sa jeunesse, ses charmes, N' ont pu le dérober au glaive de la mort. Ô mon unique amour! Ma douleur paternelle Vainement de ton nom attendrit ces forêts; Tout se couvre à mes yeux d' une ombre universelle... Je ne vis que par mes regrets. Il s' est éteint comme un astre timide, Quand l' orage nocturne éclate sur les monts; Comme le roi du jour, quand un brouillard humide De son bouclier d' or nous cache les rayons; Et moi, dans mon palais lugubre et solitaire, Comme un chêne vieilli, dont le nord en fureur Dépouille et fait rouler la tête octogénaire, Je me flétris sous le malheur. L' herbe des champs vit et meurt inconnue; Le brave n' a jamais partagé son destin; Sa lance est un éclair qui déchire la nue, Son bras à l' ennemi donne un trépas certain; Mais toi, mon cher Oscar, tu succombes sans gloire; Tu n' as point dans ta chute entraîné l' ennemi, Et ton glaive fameux, pour dernière victoire, Fume du sang de ton ami. Dermide, Oscar, dès leur plus tendre enfance Étaient unis par les plus tendres noeuds; Âge, beauté, grace, douceur, vaillance, Peine, plaisir, tout fut égal entre eux; Dans les combats leur lance dévorante Embrasait les rois renversés; Tels roulent deux torrents dont la course écumante Précipite le deuil, le trouble, l' épouvante, À travers les rocs fracassés. Dargo tomba sous leur épée, Dargo qui jamais n' avait fui; Sa fille, de larmes trempée, Demeurait seule et sans appui; Elle était innocente et belle, Pure comme le jour naissant, Fraîche comme la fleur nouvelle Au parfum doux et ravissant; Ses beaux yeux étaient deux étoiles Qui tremblent au milieu des airs, Ou rayonnent parmi les voiles Des brouillards hôtes des déserts. Les deux héros soupirèrent pour elle; Ou la posséder ou mourir, Voilà leur voeu. Mais Nina fut rebelle À l' aimable Dermide; Oscar eut son désir; Elle adora mon fils, quoique sa main vaillante Fumât encor du sang d' un père infortuné... Eh! Qui peut de sa flamme accuser une amante? Enchaîne-t-on un coeur vers un autre entraîné? " Oscar, lui dit Dermide, abrège ma souffrance; Tu connais mes tourments; tu sais que dans mon coeur De te ravir Nina je garde l' espérance; Mon ami, prends ton glaive, et finis mon malheur. -qu' en te donnant la mort Oscar se déshonore! -eh! Quel autre qu' Oscar doit me priver du jour? Possède sans rival la beauté qui t' adore; Frappe, éteins dans mon sang un criminel amour. -ah! Plutôt combattons, et puisse la victoire Ne point rougir ce fer du sang de mon ami! Dermide, défends-toi; songe, songe à ta gloire, Que par l' amour ton bras soit affermi. " Leurs fers brillent soudain... mais Dermide succombe. Oscar près du torrent bourbeux Dépose le corps dans la tombe. Une farouche joie éclate dans ses yeux; Il va trouver Nina; " beauté qui m' es si chère, Viens, lui dit-il; d' Oscar suis les pas incertains. " Elle obéit; sous des arbres voisins Ils s' arrêtent tous deux; " regarde cette pierre... Sais-tu, dans le tombeau, qui dort en ce moment? Sais-tu que ma main meurtrière En immolant Dermide immola ton amant? Ô Nina! Charme heureux d' une trop courte vie, Mon ombre va s' unir à son fantôme errant. " Il se frappe à ces mots, et sur l' herbe rougie Son sang coule, et se mêle aux ondes du torrent. LES CHANTS DE SELMA Sujet. Les bardes s' assemblaient tous les ans dans le palais du chef auquel ils étaient attachés. Ils récitaient leurs poëmes. Le roi nommait ceux qu' il jugeait dignes d' être conservés, et on les apprenait avec soin aux enfants pour les transmettre à la postérité. Ce fut une de ces fêtes solennelles qui fournit à Ossian le sujet de ce poëme. Compagne de la nuit, étoile radieuse Qui, sur l' azur du firmament, Imprimes de tes pas la trace lumineuse, Astre paisible, en ce moment Que regardes-tu dans la plaine? L' aquilon est muet; la cascade lointaine Ne murmure que faiblement; Les insectes du soir font retentir à peine Un triste et sourd bourdonnement. Au bord de l' horizon tes clartés s' obscurcissent; Tu descends dans le sein de l' océan fougueux; Les flots bruyants se réjouissent, Et baignent l' or de tes cheveux; Mais ton dernier rayon a lui sur la bruyère; Astre charmant, adieu. Que mon génie éteint Se rallume, et succède à ta vive lumière! Je le sens qui renaît dans sa force première, Et des coups du malheur lui seul n' est pas atteint. Je vois à sa clarté se rassembler encore Les nobles compagnons de mes jeunes travaux. Sur le Mora, qu' éclaire un pâle météore, Fingal brille, entouré des bardes mes rivaux. Aux accents de sa voix s' empressent de se rendre L' harmonieux Rino, le belliqueux Ullin, Et le sombre Carril, et le brûlant Alpin, Et Minona, si plaintive et si tendre. Ô mes amis, que vos traits sont changés Depuis ces jours de bonheur et de gloire Où Selma nous voyait, dans ses murs ombragés, De la harpe et du chant disputer la victoire; Pareils aux zéphyrs du vallon Qui caressent une onde pure, Et viennent tour-à-tour, avec un doux murmure, Agiter le naissant gazon! Ce fut un de ces jours, à jamais mémorables, Qu' on vit s' avancer Minona, Chantant les amours déplorables Et de Salgar et de Colma. Salgar avait promis à sa Colma fidèle De venir la rejoindre avant la fin du jour; Déjà l' ombre est universelle, Et Salgar n' est point de retour; Flottante entre l' espoir, et le doute, et la crainte, Colma sur la colline, et seule avec sa voix, De ses cris douloureux fait retentir les bois. Écoutons sa tendre complainte. Chant de Minona. Colma. Loin de moi Salgar est errant; Par-tout règne la nuit profonde; Sous mes pieds mugit le torrent, Sur ma tête la foudre gronde, Pas un asile où me cacher; Tout me délaisse et m' abandonne; Je suis seule sur le rocher Que la sombre mer environne. Ô lune, sors du sein des monts; Paraissez, étoiles nocturnes, Paraissez, et que vos rayons Éclairent mes pas taciturnes; Conduisez-moi vers mon amant; Qu' il entende ma voix plaintive; Ô Salgar, songe à ton serment, Rejoins une amante craintive. Le rocher, l' arbre, le ruisseau, Sont les témoins de ta promesse; Ils t' attendent sur le coteau, Et répondent à ma tristesse. Nos pères furent désunis; Mais nous, seul objet de ma flamme, Nous ne sommes point ennemis; La haine n' est point dans notre ame. Ah! La lune paraît enfin; Mais, à l' éclat de sa lumière Qui s' élève du mont voisin, Qu' aperçois-je sur la bruyère? Hélas! Deux guerriers teints de sang... La mort a fermé leur paupière; Le glaive est encor dans leur flanc; Que vois-je! Salgar et mon frère! Ô mes amis, répondez-moi; Qu' avez-vous fait dans mon absence! Parlez, dissipez mon effroi. Ils se taisent... cruel silence! Mes yeux de larmes sont trempés. Salgar, mon frère, quelle haine L' un par l' autre vous a frappés? Pourquoi dormez-vous dans la plaine? Combien vous m' étiez chers tous deux! Faut-il, hélas! Vous perdre ensemble! Mes amis, exaucez mes voeux; Qu' un même tombeau nous rassemble; Dans ses flancs je veux me cacher. Ô Salgar! Ombre que j' implore, Près du ruisseau, près du rocher, Tu m' entendras gémir encore. Au sein des nuages mouvants, Quand la nuit versera son ombre, Je viendrai sur l' aile des vents Attrister la colline sombre; Ma voix aura de la douceur En plaignant deux guerriers célèbres; Tremblant et charmé, le chasseur L' écoutera dans les ténèbres. Ainsi chantait la tendre Minona; Une aimable rougeur couvrait son beau visage; Et nos larmes coulaient en songeant à Colma. Ullin chante à son tour; dans la force de l' âge, Ullin nous embrasait au feu de ses accords. Il entendit un soir, au retour de la chasse, La voix du vieux Alpin, chantre illustre des morts; Rino, dont vainement nos yeux cherchent la trace, Était alors auprès de ce vieillard; Ils déploraient la chute de Morar. Minona fut sa soeur. Quand la harpe plaintive Nous redit sous les doigts d' Ullin Les plaintes de Rino, le désespoir d' Alpin, Semblable à la lune craintive Qui prévoit la tempête, et dans l' épais brouillard Cache sa tête radieuse, Minona disparut, triste, silencieuse, Et jetant sur Ullin un douloureux regard. Chant d' Ullin. Rino. Le ciel est pur, l' air est tranquille, Le nuage s' étend en réseaux lumineux; Le soleil, sur le roc stérile, De son char éclatant fait rejaillir les feux; Le torrent, moins impétueux; À travers les ravins roule une onde plus pure. Ô torrent, j' aime ton murmure; Mais je préfère encor la douce voix d' Alpin; Il s' avance; sa chevelure Tombe en flocons de neige éparse sur son sein; Par les ans sa tête est courbée; Son oeil creux est rouge de pleurs; Dans les ennuis et les douleurs Son ame paraît absorbée. Roi des harpes, pourquoi sur le mont ténébreux Gémis-tu comme un flot qui mouille le rivage, Ou comme un doux zéphyr dont le souffle amoureux S' égare et meurt dans le feuillage? Alpin. Mes pleurs sont pour les morts. Superbe, belliqueux, Aujourd' hui le plus beau des enfants de la plaine, Tu triomphes, jeune homme, et demain sur l' arène Peut-être le trépas viendra fermer tes yeux. Comme toi Morar fut célèbre; Comme toi Morar fut vaillant; Il n' est plus; sur son lit funèbre L' étranger s' assied en pleurant. Morar, brave chasseur, guerrier plus brave encore, Le cerf de nos forêts fut moins léger que toi; La tempête en courroux, le brûlant météore, Dans nos climats déserts répandaient moins d' effroi; L' éclair brillait moins dans les nues Que ton glaive dans les combats, Et les phalanges éperdues Disparaissaient devant tes pas; Mais lorsque la victoire avait conduit tes armes, Que ton visage était riant! Des vaincus tu séchais les larmes; Moins pur est le soleil qui part de l' Orient, Moins doux l' astre des nuits quand sur un char d' argent À nos regards, sans voile, il offre tous ses charmes. Tes attraits maintenant dorment ensevelis Au fond de la demeure obscure; Ô toi qui fus si grand, en deux pas je mesure L' espace étroit que tu remplis; Un arbre qui n' a plus qu' une feuille tremblante, Aux bords de ce ruisseau quatre pierres sans art, Un gazon qui frémit sur sa tige mourante, Indiquent au chasseur la tombe de Morar. Mais quel est ce vieillard qui lentement s' avance? Par l' âge et le malheur ses traits semblent flétris; Tantôt il garde le silence, De sa bouche tantôt sortent de faibles cris; C' est ton père, ô Morar! Le bruit de ta vaillance De ses jours charmait le déclin; Hélas! Il n' a pu voir les éclairs de ta lance, Ni le trait qui perça ton sein! Pleure sur ce héros, gémis, malheureux père; Morar s' est endormi pour des siècles entiers; Des rayons du matin l' amoureuse lumière N' ira plus dans la tombe ouvrir ses yeux guerriers. Rassure-toi, chevreuil timide, L' arc du chasseur est détendu. Adieu, conquérant intrépide, Adieu, jeune héros que nous avons perdu; Le son des harpes frémissantes Fera voler ta gloire au-delà du Lubar, Et les siècles futurs dans mes hymnes touchantes Apprendront le sort de Morar. Aux doux accords d' Ullin, une douleur secrète Se réveille au fond de nos coeurs; Mais de tous les héros rassemblés à la fête, Nul plus qu' Armin ne répandit de pleurs. L' image de son fils tombé dans sa jeunesse Se retrace à son souvenir. " pourquoi, lui dit Calmor touché de sa tristesse, Pourquoi de tes chagrins toujours t' entretenir? Armin, que de nos chants la douce mélodie Soit pour ton ame ainsi qu' une vapeur Qui s' élève du lac, s' étend sur la prairie, Et du lis abattu ranime sa fraîcheur. " Armin. Ah! Je regrette ensemble et mon fils et ma fille; Trop fortuné Calmor! Tu peux voir chaque jour Fleurir les rejetons de ta jeune famille, Et les enfants d' Armin l' ont quitté sans retour. Ô ma chère Daura! Sur un lit frid et sombre De quel sommeil tu dors! Roulez, fougueux torrents; Levez-vous, vents d' automne, et rugissez dans l' ombre; Forêts, remplissez-vous de fantômes errants; Lune, verse par intervalles Tes rayons languissants et pâles; Rappelez cette nuit si féconde en malheurs, Cette nuit dont mes yeux trouvent par-tout l' image, Où mon cher Arindal tomba sur le rivage, Où ma chère Daura s' éteignit dans les pleurs. Almar, jeune guerrier plein de force et d' adresse, De ma fille Daura recherchait la tendresse; Il l' obtint; et déjà l' on attendait le jour Qui devait par l' hymen couronner leur amour, Quand érath, pour venger le trépas de son frère Qui sous les coups d' Almar avait péri naguère, Forme un affreux dessein, prend d' un vieux matelot Les vêtements connus, laisse sa barque à flot, S' approche de ma fille, et dit; " beauté charmante, Fille aimable d' Armin, sur la mer écumante Non loin d' ici s' élève un rocher sourcilleux, Où croît un arbre immense aux fruits délicieux, C' est là que ton Almar attend sa bien-aimée; Viens, de ce court trajet ne sois point alarmée. " La crédule Daura sans hésiter le suit. Elle arrive; soudain le lâche érath s' enfuit, Aux regards de ma fille offre son noir visage, Et fait d' un ris moqueur retentir le rivage. Daura pousse des cris; du rocher ténébreux Le seul écho répond à ses cris douloureux; Elle élève la voix, elle appelle son frère, Son père, son époux; " si Daura vous est chère, Oh! Venez, sauvez-moi de ce rocher fatal. " Sa gémissante voix vient frapper Arindal; Il revenait alors d' une chasse lointaine; Cinq dogues sur ses pas accourent hors d' haleine; Son arc est détendu; quand érath, tout joyeux, Et déjà sur le bord, se présente à ses yeux. Mon fils le reconnaît, le renverse, l' entraîne, De cent noeuds redoublés le lie au tronc d' un chêne, S' élance dans l' esquif, et, la rame à la main, S' ouvre jusqu' à sa soeur un orageux chemin. Almar en ce moment descendait sur la rive; Il avait de sa belle ouï la voix plaintive; Il aperçoit mon fils, le croit un ravisseur... Ô mon cher Arindal! Un trait perça ton coeur... Il tombe, se débat, expire... plein de rage Almar le voit tomber; il se jette à la nage, Et fend les flots bruyants de ses bras vigoureux. Soudain de l' aquilon le souffle impétueux Retentit dans les airs, et sur la mer profonde Daura voit son amant qui lutte contre l' onde; Elle lui tend les mains... à ses yeux éperdus L' infortuné s' abyme, et ne reparaît plus. Seule sur le rocher que la foudre environne, À tout son désespoir ma fille s' abandonne; Son père l' entendait; toute la nuit en pleurs Il languit sur la rive, en proie à ses douleurs; Le tonnerre grondait; l' éclair vif et rapide Répandait sur les flots un jour pâle et livide; J' entrevoyais alors la tremblante Daura. Mais sa voix s' éteignit; enfin elle expira, Et le premier rayon vint l' offrir à ma vue Pâle et sur le rocher tristement étendue. Ah! Depuis cette nuit, chaque fois que les vents Descendent en courroux sur les flots mugissants, Chaque fois que l' éclair déchire le nuage, Je viens, triste et rêveur, m' asseoir sur le rivage, Et gémir à l' aspect du funeste rocher; Je vois de mes enfants les ombres s' approcher; Elles versent des pleurs, traversent l' onde amère, Et passent tristement sans regarder leur père. Ô ma fille! ô mon fils! Vous que j' appelle en vain, N' aurez-vous point pitié du malheureux Armin? Tels à nos fêtes renommées Éclataient dans Selma les chants mélodieux, Ces chants l' appui de nos armées Et la gloire de nos aïeux; Tout alors d' Ossian célébrait le génie, Et la harpe sonore, et la brillante voix; Au bruit de sa douce harmonie On voyait accourir et les chefs et les rois. Maintenant ma langue est glacée, Mon ame n' a plus de chaleur, Et des siècles détruits l' image retracée Brille confusément à ma triste pensée Sous le voile de la douleur; Une secrète voix crie au fond de mon ame; " Ossian, finis tes accords; Ô barde décrépit! La tombe te réclame, On t' attend au palais des morts. " MORNI ET L'OMBRE DE CORMAL Morni. Fléau des boucliers, habitant des tempêtes, Toi qui lances la foudre et déchaînes les vents, Contre le fier Dunscar mes phalanges sont prêtes; Dois-je effacer ce roi du nombre des vivants? Ô père de Morni! Du sein de tes orages De ton fils bien-aimé daigne entendre la voix. Cesse de te jouer sur ces tristes rivages; La bataille sanglante environne mes bois. Mais l' aigle de l' Arven s' envole frémissante; Le chêne est ébranlé, l' éclair luit dans les cieux... Ton approche à-la-fois me charme et m' épouvante. Roi des sombres brouillards, viens-tu combler mes Voeux? L' Ombre. Quelle voix me réveille au sein de mon nuage? Morni. C' est celle de ton fils. Un ennemi jaloux Ose jusqu' en ces lieux défier mon courage. Vaillant chef de Clora, seconde mon courroux; Ordonne, tu peux tout. L' Ombre. Que veux-tu? Morni. Ton épée, À l' heure du péril qu' elle brille pour moi; Dans un fleuve de sang que, par mes mains trempée, Des murs où tu naquis elle écarte l' effroi. Lorsque tous ces héros, trompés par la victoire, Gémiront sur l' orgueil qui les avait conduits, Je jure par ce glaive, instrument de ma gloire, De le rendre au tombeau. L' Ombre. Prends, combats, et détruis. LA MORT D'AGANDECCA Starno, long-temps vaincu par le brave Fingal, Méditait contre lui des projets de vengeance; Mais du roi de Morven qui fut jamais l' égal? Un jour enfin, cédant à son impatience, Il appelle Snivan, vieillard dont les accords Enflamment les héros d' une ardeur dévorante, Jusqu' au palais des vents réjouissent les morts, Et dans les champs guerriers font voler l' épouvante. " vieillard, lui dit Starno, va sur les rocs d' Arven, Que de ses n