Les Comtes Immoraux. Par Petrus Borel (1809-1859) (Joseph-Pierre Borel d'Hauterive) TABLE DES MATIERES LES CONTES IMMORAUX Mr De L'Argentière, L'Accusateur. Jaquez Barraou, Le Charpentier. Don Andrea Vesalius, L'Anatomis. Three Fingered Jack, L'Obi. Dina, la Belle Juive. Passerau, L'Ecolier. Champavert, Le Lycanthrope. AUTRES CONTES Le Croque-mort. Le Gniaffe. MR DE L'ARGENTIERE, L'ACCUSATEUR I roccoco : une seule bougie placée sur une petite table éclairait faiblement une salle vaste et haute ; sans quelques chocs de verres et d' argenterie, sans quelques rares éclats de voix, elle aurait semblé la veilleuse d' un mort. En fouillant avec soin dans ce clair-obscur, comme on fouille du regard dans les eaux-fortes de Rembrandt, on déchiffrait la décoration d' une salle à manger, de l' époque caractéristique de Louis Xv, que les classiques inepto-romains appellent malicieusement roccoco. Il est vrai que la corniche encadrant le plafond était nervée et profilée en bandeau et à gorge, sans la moindre parenté avec l' entablement de l' eresichtoeum, du temple d' Antoninus et Faustina ou de l' arc de Drusus ; il est vrai qu' elle était sans saillie, larmier, coupe-larme et mouchette chassant et rejetant la pluie qui ne pleut pas. Il est vrai que les portes n' étaient point surmontées d' un couronnement, dit attique, pour chasser les eaux de la pluie qui ne pleut pas. Il est vrai que les arcades n' avaient point en hauteur leur largeur deux fois et demie. Il est vrai qu' on n' avait eu aucun égard aux spirituels modules de l' illustrissimo signor Jacopo Barrozio Da Vignola, et qu' on avait ri au nez des cinq-ordres. Mais il est vrai aussi et du devoir de dire, que cet intérieur n' était point un ignoble pastiche de l' architecture butorde de Poestum, de l' architecture d' Athènes, glacée, nue, constante, rabâcheuse, de l' architecture singe et jumart de Rome ; celle-là avait son aspect à elle, sa tournure à elle, sa coquetterie à elle ; expression exacte de son époque, elle lui convenait en tout point ; et sa physionomie est tellement unique, qu' après la plus longue série de siècles, on reconnaîtra de prime abord ce roccoco Louis Xiv et Louis Xv ; avantage que n' auront pas les funestes et ignorantes copies de l' antique de nos faiseurs contemporains, qui n' impriment aucun cachet à leur époque et n' en reçoivent aucun, si bien que les temps à venir prendront leurs oeuvres pour de mauvais antiques dépaysés. Les grands panneaux des lambris étaient couverts de peintures de nature morte digne de Venninx, mais d' une main inconnue ; et les impostes de pastorales d' opéra, de fêtes galantes, de bergères-camargo de l' immortel et délicieux Watteau. Les compositions en étaient gracieuses et délicates, le coloris suave et cristallin, suivant l' usage de ce grand maître que la France ignare et ingrate doit réhabiliter et revendiquer comme une de ses plus belles gloires. Gloire donc à Watteau ! Gloire à Lancret ! Gloire à Carle Vanloo ! Gloire à Lenôtre ! ... gloire à Hyacinthe Rigault ! Gloire à Boucher ! Gloire à Edelinck ! ... gloire à Oudry ! ... et, s' il faut tout dire, j' avouerai que j' éprouve une sensation presque aussi rêveuse, un plaisir aussi à l' aise, dans ces vastes logis du dix-septième et dix-huitième siècles que dans une salle capitulaire bizantine, ou dans un cloître roman. Tout ce qui fait ressouvenir de nos pères à nous, de nos aïeux trépassés sur notre France, jette dans le coeur une religieuse mélancolie. Honte à celui qui n' a pas tressailli, dont la poitrine n' a pas palpité en entrant dans une vieille habitation, dans un manoir délabré, dans une église veuve ! Autour de la table qui portait la bougie deux hommes étaient assis. Le plus jeune tenait baissée une figure blême, sur laquelle pleuvaient des cheveux roux ; ses yeux étaient caverneux et faux, son nez long et en fer de lance ; vous dire que ses favoris étaient taillés carrément sur ses joues comme des sous-pieds, c' est vous dire que la scène se passait sous l' empire, aux abords de 1810. Le plus âgé, trapu, était le prototype des francs-comtois de la plaine ; sa chevelure, moisson épaisse, était suspendue, comme les jardins de Babylone, sur sa face large et plate en oiseau de nuit. Ils étaient goulument penchés sur la table, semblant deux loups se disputant une carcasse ; mais leurs interlocutions sourdes et brouillées par la sonorité de la salle contrefaisaient les grognemens d' un porc. L' un était moins qu' un loup, c' était un accusateur public. L' autre plus qu' un porc, c' était un préfet. Le préfet venait de recevoir sa nomination pour un chef-lieu de province, et partait le lendemain. L' accusateur exerçait depuis assez longtemps cette fonction à la cour d' assises de Paris ; et, joyeux, avait offert un dîner d' adieu à son ami. Tous deux, vêtus de noir, portaient, comme les médecins, le deuil de leurs assassinats. Comme ils parlaient assez bas, et souvent la bouche pleine, le nègre qui se tenait à l' entrée, -car le jeune accusateur de L' Argentière faisait nègre et jouait l' aristocrate rentré, -ne put attraper au vol que quelques lambeaux de phrases dans ce genre-ci. -mon cher Bertholin, que j' ai fait hier un bon dîner chez notre ami Arnauld De Royaumont ! ... de son appartement, qui donne sur la grève, j' ai vu exécuter ces sept conspirateurs que nous avions condamnés il y a quelques jours : quel délicieux repas ! à chaque bouchée, j' allais voir tomber une tête ! ... -pauvres béjaunes ! Croire encore à la patrie ! Ces messieurs voulaient faire les Brutus ! Les Hempden ! ... -n' ont-ils pas eu l' effronterie de vouloir parler au peuple du haut de l' échafaud ; morbleu ! Comme on leur a vite coupé la parole et la tête ! Ce qui ne les a pas empêchés préliminairement de hurler à tout rompre : vive la patrie ! Vive la France ! Mort au tyran ! ... mort au tyran ! ... pauvres bêtes ! ... il ne faut pas de ménagement avec ces brigands ; zeste ! Il faut expédier ça au bourreau : sans cela, mais, corbleu ! Sa majesté l' empereur ne pourrait dormir tranquille une seule nuit. A en juger par ces bribes, la conversation n' aurait pas laissé que d' être très édifiante, et il est bien regrettable pour l' honneur de la magistrature que ce maudit nègre n'ait pu en recueillir davantage. Mais, au dessert, le vin de Corse ayant remonté d' une tierce la gamme de la conversation devenue bruyante et rieuse à pleine gorge, il eût été facile de sténographier ce qui suit : -à propos, toi, mon cher L' Argentière, habile en subterfuges et en échappatoires, comment te tirerais-tu de cette perplexité ? Je dois partir absolument demain matin, et j' ai pour demain soir un rendez-vous très alléchant. -le cas est simple, mon ami, je partirais sans aller au rendez-vous, ou j' irais au rendez-vous et je ne partirais pas. -mauvaise robinerie. -si tu veux du plus grave : à priori, renseigne-moi mieux que cela sur la matière. Quel est ce rendez-vous? Est-il du genre masculin ou féminin ? Est-ce pour affaires commerciales ou paillardes ? -du féminin et tournant au paillard. -tonnerre du père Duchêne ! Si tu ne tiens à l' unité de lieu aristotélique, le problème est facile à résoudre. J' emmènerais avec moi la princesse, et, demain soir, je serais au rendez-vous à Auxerre. -et si la bégueule faisait la Lucrèce ? -ventrebleu ! Je ferais le petit Jupiter et de bon ou de maugré je forcerais la belle Europe à me suivre. -et le lendemain qu' en ferais-tu ? -je n' en ferais rien : je la laisserais à Auxerre pleine de mon souvenir ! -et, à son tour, que ferait cette malheureuse ? -malheureuse ! ... bienheureuse au contraire que je lui aie créé une industrie ! ... elle n' aurait qu' à prendre le coche et venir ici chercher des nourrissons. -L' Argentière, tu fais le roué ! ... non, mon ami, non, ce n' est point une fille digne d' un traitement aussi hussard, c' est une jeune enfant infortunée ! -allons, de la sensiblerie ; c' est cela, vite une scène de mouchoir. -c' est un prestige qui éblouit, une hamadryade, un lutin dont le charme entraîne... -au précipice. -je le suivrai... qui l' a vue l' aime, qui la verra l' aimera. -peste soit de l' amoureux transi ! -tu aurais beau te forger un coeur de fer, il serait bientôt bossué. -dans quel cimetière, vieil ours, as-tu déterré cette chair fraîche ? Mais comment diable as-tu pu gagner les faveurs de cette curiosité ? -quant à ses faveurs, je ne me suis jamais vanté de cela, je mentirais : et quant à la trouvaille, elle est sans mérite. Depuis long-temps cette pauvre Apolline habite la même maison que moi ; je l' ai connue toute petite ; elle me faisait la révérence avec tant de gracieuseté, quand elle me rencontrait ; sa mise était toujours riche et soignée. Que sa vue me mit souvent du sombre dans l' âme ! Je maudissais mon célibat et mon isolement ; j' enviais toute la joie d' un père, possesseur d' une aussi belle créature ; alors la paternité, comme dans ma jeunesse, ne se présentait plus à mon esprit sous un aspect comique. Son père, en ce temps-là, sous le consulat, occupait un assez haut emploi qui versait l' abondance dans cette petite famille ; mais, s' étant, je ne sais comment, trouvé compromis dans quelque machination, quelque prétendue conjuration, un beau matin, la police du consul vint l' éveiller, et, sans autre jugement, depuis cette fois il est claquemuré comme prisonnier d' état. Sa majesté l' empereur est rancunière. L' opulence de la maison tomba avec le père. Apolline grandissait chaque année en misère et en beauté ; arrivée à l' âge où la coquetterie et le besoin de parure se fait sentir vivement, elle n' avait plus pour s' attifer que quelques lambeaux de toilette, dorures effacées, lambris en ruines ; mais il lui restait quelque chose de royal, une erre impérieuse. Hélas ! Que c' était triste de voir une si belle personne, honteuse et fuyant le jour, enveloppée dans un cachemire troué et des savates aux pieds, descendre acheter de grossiers légumes au marché voisin ! Mon coeur en a souvent saigné ! Quoi de plus poignant et de plus amer ? Si tu veux rire, L' Argentière, ris au moins de moi, car ce serait féroce que de rire d' elle ! -je ris, Bertholin, d' entendre sortir de ta bouche des paroles si contraire à ta coutume ; toi, célibataire dogmatique, par principe haineux des femmes, somme toute, bon homme rassis ! C' est mal choisir l' heure d' être amoureux : poursuis ton rôle de père Cassandre, pour celui d' Arlequin il est trop tard. -aurais-tu l' intention de me blesser ? -de plus en plus ridicule ; décidément, tu es amoureux ! -eh bien, oui ! Je suis amoureux ! Et ne rougirai pas d' un amour sage, d' un amour engendré de la pitié, et je bénis le ciel... -ou tu ne bénis rien ! ... -... qui m' a conservé libre jusqu' à ce jour, afin que je puisse être tutélaire à cette orpheline. -tu as souscrit au Châteaubriand, est-ce pas ? -afin que je devienne l' ange gardien de cette vierge abandonnée, que le besoin pourrait tuer ou corrompre. Elle est aujourd' hui tout-à-fait isolée : sa pauvre mère, affaiblie par tant d' années de privations et minée plus encore par les souffrances de sa fille, est morte il y a trois mois. Quand les cris d' Apolline m' apprirent qu' elle venait d' expirer, ému, je montai la consoler et lui offrir mes services en cette horrible circonstance. Je me chargeai des démarches funèbres, et la fis enterrer par la mairie. Pour la première fois, je parlais à Apolline : dire le coup qui me frappa, quand j' entrai dans cette chambre dénuée, en désordre, quand cette fille me baisant les mains, la voix pleine de larmes, me remercia, j' étais hors de moi, je ne sais pas, je ne me rappelle rien, je pleurais ! ... elle, égarée, à genoux contre un lit de sangles, était accoudée sur le corps de sa mère, qu' elle appelait. Cette heure a usé dix ans de ma vie ! ... et c' est de tant de pitié, qu' est sorti tant d' amour. Quelques jours après, je fus la visiter : tout le temps que je causai avec elle, je lui remarquai un air embarrassé ; elle se tenait toujours assise et ses deux bras toujours étaient posés sur son giron : quand elle se leva pour me reconduire, je vis que sa robe, par-devant, était déchirée et trouée et que sous ses petites mains elle avait tâché de dissimuler sa misère. Après quelque temps d' assiduité, séduit par son esprit doux et triste, épris de sa beauté rare, éperdu comme un jeune homme, je lui fis l' aveu de ma passion. Elle me répondit qu' elle avait une trop haute estime de moi pour présumer que je voulusse exploiter son dénuement; qu' elle croyait sincèrement à la noblesse et à la pureté de mes sentimens ; mais, qu' ayant résolu de quitter le monde, où elle avait tant souffert, elle venait d' écrire à la supérieure du couvent de saint-Thomas afin d' y être admise en noviciat. J' eus beaucoup de peine à la détourner de ce projet : je lui fis sentir qu' assurément elle se tuerait en embrassant une vie austère après toutes les douleurs qui l' avaient affaiblie. Enfin, elle se rendit. Je ne m' abuse point assez sur moi-même, pour croire que cette douce Apolline ait un amour vif pour moi : elle me chérit comme son père ; je suis pour elle un tuteur généreux, un ami compatissant. Elle est d' autant plus attachée à moi, que jusque-là elle n' avait rencontré que des êtres égoïstes et féroces. Elle est bonne, sensible, bienveillante, sans folie, que pourrais-je demander de plus ? Tous les dons que j' ai voulu lui offrir, tous les présens que je lui ai portés, noblement elle a tout refusé : il est de son devoir, dit-elle, d' agir ainsi, et qu' une fille d' honneur ne saurait rien accepter que de son époux. Aussi lui ai-je promis que nous serions unis avant peu ; cette pensée l' a remplie de joie. Je lui avais donc demandé pour demain soir, à neuf heures, un rendez-vous chez elle, pour nous entretenir des préparatifs de notre mariage, et peut-être... tu vois, je ne mens pas, voici sa lettre en réponse. Mon cher Bertholin, je présume que de grandes occupations dans la journée, vous ont fait choisir une heure aussi avancée : mais que la volonté de mon époux soit faite, sa servante l' attendra. J' éteindrai ma lampe pour prévenir tout soupçon de mes méchans et indiscrets voisins. Venez avec mystère. Votre amie et épouse de coeur. Tout résolu, je partirai sans l' avertir, pour nous épargner de pénibles adieux ; si je la revoyais, je sens que je n' aurais plus le coeur de m' éloigner. Arrivé là-bas, je lui écrirai ; aussitôt que je serai installé dans ma préfecture, je reviendrai l' épouser clandestinement, et puis, je l' emmènerai de suite et la présenterai à mes administrés comme étant depuis long-temps ma compagne, afin de trancher court aux bons mots. Décidément, je partirai demain matin ; mais il faut que je lui fasse remettre quelque argent, incognito, pour que cette pauvre fille ne meure pas de faim en mon absence. Déjà, onze heures ! ... adieu, adieu L' Argentière ! Bertholin, en disant ces derniers mots, s' était levé et se retirait du côté de la porte : monsieur l' accusateur, qui avait écouté ce récit avec une attention froide, morne, soutenue, le poursuivit en le questionnant jusqu' au bas de l' escalier. -tu dis, Bertholin, que cette Apolline est belle ? -ô mon ami, j' ai beaucoup vécu et beaucoup vu, mais jamais je n' avais rencontré de femme aussi séduisante: figure-toi l' Eucharis de Bertin, l' éléonore de Parny, une nymphe, égerie, Diane ! ... elle est grande, élancée, gracieuse ; elle est blême et mélancolique comme une malade ; ses cheveux, qu' elle porte en bandeau sur le front, achèvent son aspect virginal, et, sous des sourcils noirs et épais, ses grands yeux bleus languissent. -et, tu dis qu' elle habite la même maison que toi ? -la même, au fond du corridor au-dessus de mon logis. Alors L' Argentière se jeta au cou de Bertholin et l' embrassa comme une patène : gentillesse étrange de sa part, lui, si dédaigneux et si froid ! II Was-ist-das ? : neuf heures sonnaient aux Carmes, au Luxembourg, à saint-Sulpice, à l' Abbaye-Au-Bois, à Saint-Germain-Des-Prés, et semblaient donner un charivari à la nuit tombante. En ce moment, rue cassette, un homme se glissait dans une maison de riche apparence, et montait l' escalier à pas de loup ; tout en haut, il entra et s' arrêta dans un corridor sombre ; à travers les ais d' une porte une voix s' échappait ; il appuya l' oreille contre la serrure ; cette voix douce récitait une prière du soir. Il heurta légèrement du doigt. -qui est là ? -ouvrez, Apolline, c' est moi ! -qui vous ? -Bertholin ! Aussitôt elle entr' ouvrit sa maudite porte qui craquait comme des escarpins, et dont les gonds grinçaient comme une girouette. -bonsoir, mon ami. -bonsoir, toute belle. -pardon, si je vous reçois si inconvenablement, sans flambeau, c' est que, misérable, je n' ai pas de rideaux à ma croisée, et du vis-à-vis on plonge et distingue tout chez moi. Aussi, pourquoi choisir une heure si avancée ? -le jour j' ai la tête bourrelée par les affaires, et, d' ailleurs, le plein soleil prédispose peu aux épanchements ; qu' est-ce donc l' amour sans la nuit ? Qu' est-ce donc l' amour sans mystère ? -j' aurais mauvaise façon à vous blâmer de cela, car je n' aime jamais tant Dieu que la nuit, dans une église bien sombre. -vous toussez, mon ami ? -oui, faisant le pied de grue à la porte du ministre, j' ai maraudé un rhume et un enrouement qui me fatiguent beaucoup. -c' est cela que je vous trouvais la voix rauque et changée. Mais causons sérieusement ; mon cher petit, à quoi bon, dis-moi, retarder plus longtemps notre union ? Si le monde venait à s' apercevoir de notre liaison, on dirait bien du mal de moi. -patience, ma bonne, patience ! Aujourd' hui, j' ai reçu ma nomination officielle à la préfecture du Mont-Blanc et je dois partir demain ; sitôt mon installation faite et mon administration réformée, je te jure que je reviendrai célébrer notre mariage clandestin ; nous quitterons Paris sur l' heure, et je te présenterai là-bas à mes sujets comme une ancienne épouse. -ô mon ami, que je suis heureuse ! ... mais ton absence ne sera pas longue, n' est-ce pas ? Seule, ici, je souffrirais trop dans l' expectative. -petite pédante ! Si tu comprenais combien je t' aime ! -mais, Bertholin, que faites-vous ? ... ne m' embrassez donc pas comme cela ! ... -amie ! ... -vous me traitez ce soir bien cavalièrement, monsieur ! ... -non, amie ! Je vous traite en épouse. -en épouse ! ... la suis-je, monsieur ? -quand deux êtres qui s' aiment se sont fait un serment, a-t-il besoin pour être sacré d' être visé par le municipal ? La loi ne fait que ratifier. Nous nous aimons à toujours, nous nous le sommes juré, nous sommes époux : et si nous sommes époux, à quoi bon ? ... -toute liaison sans la sanctification de Dieu est péché. -Dieu, comme la loi, ne fait que ratifier. -je ne puis lutter avec vous, je ne suis pas subtile en controverse, je ne décline pas ma faiblesse, mais soyez généreux ! -je le suis ! -mais laissez-moi, Bertholin, vous êtes indigne de vous ce soir ! Que me voulez-vous ? ... ah ! C' est mal, une pauvre fille ! ... bourreau ! Pouvez-vous bien me torturer de la sorte ? ... j' appelle ! ... -appelle ! -je frappe au plancher et fais monter vos domestiques. -ils ne monteront pas. -hélas ! Hélas ! C' est mal, Bertholin ! ... maintenant, mon ami, tu vas me dédaigner, tu vas me repousser, tu ne voudras plus pour compagne d' une fille si peu fidèle à son devoir, d' une fille sans honneur? -ne parle pas ainsi, Apolline, tu me blesses ! Il faut que tu m' estimes bien lâche et bien bas. Moi, t' abuser ? Oh ! Non, jamais ! Cela te rehausse encore en mon coeur. -tu m' aimes encore ? -à toujours ! -mais ta voix vient de changer subitement, ciel ! Est-ce bien toi, Bertholin ? Folle que je suis... fatal pressentiment ! ... oh ! Si j' étais trompée ! ... c' est bien toi, Bertholin, réponds-moi ? Je t' en prie, parle-moi, est-ce toi, Bertholin ? Est-ce toi ? ... laisse-moi toucher ta figure, Bertholin n' a pas de barbe ; oh ! Si j' étais trompée ! ... -la belle, dit alors l' énigme à pleine voix, la morale de ceci est qu' il ne faut pas recevoir ses amans sans flambeau. à cet accent inconnu, Apolline tomba de sa hauteur sur le plancher. Quand, revenue de son anéantissement, elle eut recueilli ses esprits et ses forces, elle se traîna sans bruit jusqu' à la croisée, un rayon de la lune glissant dans la chambre éclairait la tête de l' homme qui dormait profondément dans un fauteuil. Apolline, tremblante, le considéra : il était vêtu de noir, portait baissée une tête blême, où pleuvaient des cheveux roux ; ses yeux étaient caverneux, son nez long et en fer de lance, ses joues étaient accoutrées de favoris rouges, taillés carrément comme des sous-pieds. -quel est cet homme ? Se disait cette malheureuse enfant. Oh ! L' infâme Bertholin, c' est lui qui m' a fait cette abomination ! ... à qui croire ? Ah ! C' est affreux que de tromper ainsi ! ... sur la poitrine de l' inconnu elle sentit un portefeuille ; tout au monde elle aurait donné pour pouvoir le soustraire, espérant par là découvrir son suborneur ; mais c' était impossible, son habit était croisé et boutonné jusqu' en haut. En cette fatale angoisse elle maudissait Bertholin et Dieu. Enfin, accablée par le chagrin, le sommeil, elle s' accroupit de nouveau et s' assoupit sur le plancher trempé de ses larmes. Quand elle s' éveilla, il faisait grand jour, le fauteuil était vide, elle était seule, face à face avec sa honte. III mater dolorosa : le portier monta dans la journée chez Apolline pour lui remettre un sac d' argent : c' était la somme que Bertholin devait lui faire parvenir incognito après son départ ; car il redoutait qu' avant son retour, cette malheureuse, sans ressource, ne succombât sous le besoin. -de quelle part ? Demanda Apolline. -je ne sais, mademoiselle, un inconnu vient de me l' apporter pour vous, sans dire plus. -remportez cet argent ! -je ne puis, on m' a bien dit : pour Mademoiselle Apolline. -remportez-le, vous dis-je ! Le bon homme était tout interdit. Apolline, fière et noble, le repoussait d' autant plus durement, qu' elle présumait en son coeur que c' était le prix de son déshonneur, que l' homme de la nuit tarifait pour l' humilier encore et l' avilir plus bas. Mais le portier, tout en s' excusant, jeta le sac sur la table et se retira précipitamment. Tout le jour, Apolline fut aux aguets ; elle écouta si elle n' entendrait point, au-dessous, dans l' appartement de Bertholin, quelque bruit, marcher, remuer des meubles, ouvrir les portes ou les fenêtres, mais vainement. Ainsi, elle épia plusieurs jours de suite, sans plus de succès. Enfin elle se hasarda, un soir, de descendre heurter ; pas de réponse : Bertholin avait emmené ses domestiques avec lui. L' ambroglio se compliquait, et la pauvre Apolline y perdait la tête : -a-t-il déménagé ? Se disait-elle, mais je l' aurais entendu ; aurait-il quitté Paris ? Et, avant son départ, aurait-il comploté avec un de Ses intimes l' affreuse fourberie... oh non ! C' est impossible. Il serait donc bien faux et bien méchant ! Oh non ! Bertholin est un homme sensible et vrai... qui m' expliquera tout cela ? Elle allait, dans sa perplexité, jusqu' à douter d' elle-même, et se demander si son regard ne l' avait point trompée dans les ténèbres et si ce n' était pas Bertholin lui-même qui s' était offert étranger à son imagination frappée. -pourtant ce n' étaient point ses traits ; je ne rêvais pas : pourtant ce n' était pas sa voix, pourtant ce n' étaient pas ses manières élégantes ; oh non ! Ce n' était point lui. Une semaine environ après cette mésaventure, Apolline reçut une lettre datée du Mont-Blanc ; elle était de Bertholin, et s' exprimait ainsi : pardon, ma belle future, si je suis parti sans vous avoir baisé les mains ; j' ai voulu nous épargner des adieux pénibles. Appelé à la préfecture du Mont-Blanc, je suis allé prendre possession de mon royaume. J' espère, avant quinze jours, revoler près de vous consacrer notre union secrètement, et aussitôt repartir pour ce pays qui, je pense, ne vous déplaira point. Vous n' avez pas eu sans doute la maladroite fierté de repousser la faible somme qu' on doit vous avoir remise d' une part invisible ; vous êtes mon épouse, et je souffrirais trop de vous savoir des privations. Cette lettre ne fit qu' accroître l' embarras d' Apolline : après tant de belles démonstrations, elle n' osait plus accuser Bertholin de noire perfidie ; et cependant, à l' heure dire du rendez-vous, bien informé, un autre était venu en son nom la violenter. Mystère inextricable ! La raison la plus plausible était que son billet avait pu s' être égaré entre les mains d' un étranger. Quelque temps après cette première lettre de Bertholin, elle en reçut une autre, où il lui annonçait que, surchargé de travaux imprévus, il était forcé de retarder son départ. à cette époque, Apolline commença à ressentir un malaise général. Dégoûtée de tout aliment, il lui prenait souvent des tranchées et des vomissemens ; son inquiétude devint grande. Un médecin lui conseilla l' usage du safran, qui n' eut aucun résultat ; alors il la déclara tout net en grossesse. à cette nouvelle, Apolline tomba dans la consternation et le désespoir. Nuit et jour, elle pleurait amèrement. Sa position devenait bien cruelle. Bertholin lui avait enfin annoncé son retour ; et, d' heure en heure, elle s' attendait à le revoir. Que faire en cette fatale conjoncture ? Lui cacher et le duper était chose difficile et malhonnête ; lui déclarer tout franchement, c' était tout perdre, et cependant sa délicatesse ne lui laissait que ce parti. Aussi résolut-elle de lui confesser sans déguisement dès son arrivée, et peut-être espérait-elle que sa générosité lui pardonnerait une faute désespérante, commise pour lui et par lui. Enfin, Bertholin reparut : dès l' abord, il remarqua un grand changement en elle, une tristesse, un air guindé à son vis-à-vis, une altération et un amaigrissement dans ses beaux traits. Il la comblait de tant de caresses et de tant d' amour, que, malgré sa résolution ferme, Apolline n' osait entamer son aveu : vingt fois le premier mot expira sur ses lèvres tremblantes ; elle n' osait jeter un si grand désenchantement à un homme si grandement épris. Bertholin s' inquiétait aussi, et ne savait à quoi attribuer tant de larmes. L' heure de frapper le coup sonna : les préparatifs et les démarches légales étaient faits ; le mariage était fixé au samedi suivant ; c' était à saint-Sulpice, à minuit, que, devant deux ou trois témoins, ils devaient, en grand négligé, recevoir la bénédiction nuptiale, pour partir le matin même. Le jeudi soir, Bertholin invita Apolline à descendre en son appartement, et joyeux, la conduisit dans le salon : le guéridon et le sopha étaient couverts d' étoffes, de châles, de parures, de bijoux. -voici, ma belle, quelques présens que vous offre votre humble époux, puissent-ils vous être agréables. Apolline se prit tout à coup à sangloter, et resta morne à l' entrée. -qu' avez-vous, mon amie ? Approchez, tout cela est à vous ! Aimez-vous cette robe de velours bleu Marie-Louise, cette jeannette d' or, ces bracelets de corail, ce cachemire boiteux ? ... alors Apolline tomba de sa hauteur sur les genoux. -ô Bertholin ! Bertholin ! Si vous saviez ? ... -qu' avez-vous, mon enfant ? -si vous saviez combien je suis indigne de tout cela? N' est-ce pas, ô mon Dieu ! Qu' il faut tout lui dire? Je ne sais pas tromper, Bertholin ! Oh ! Si vous saviez ? Vous chasseriez du pied celle que vous appelez votre épouse ! Il était pétrifié. -écoutez ! Peut-être êtes-vous coupable de mon crime ? Regardez ! ! ! Disant cela, elle arrachait son châle et sa robe plissée qui voilaient sa grossesse. -regardez donc ! ... faudra-t-il que je dise ma honte ? ... -abomination ! ... vous enceinte, Apolline ? Ah ! C' est infâme que d' avoir abusé ainsi un vieillard généreux ! Voilà donc l' épouse ! La vierge ! Que par pitié j' avais choisie ! Fille de rien ! Que je voulais grandir ! ... prostituée ! ! ! -mille fois mourir plutôt ! ... criait Apolline se traînant à ses pieds. écoutez-moi, au nom de Dieu ! Vous me tuerez après ! écoutez-moi donc, ô mon père ! écoutez la vérité. -te tairas-tu, effrontée ? ... -Dieu voit mon innocence et votre crime, car j' étais pure avant de vous connaître... -infâme ! ... -car j' étais pure quand vous m' avez élue votre épouse, c' est vous qui m' avez perdue ; écoutez ! Avant votre départ, vous me demandâtes rendez-vous, un soir, chez moi, je l' accordai. à neuf heures on heurte à ma porte, j' ouvre et reçois dans l' obscurité ; je croyais que c' était vous, mon Bertholin ! Ce démon contrefaisait votre voix et me trompa. Après un long combat, je succombai, croyant m'abandonner à vous... il me viola ! ... -Apolline, vous en avez menti ! ... -quand ce monstre eut consommé sur moi son attentat, lui-même il m' arracha de mon erreur. à la lueur de la lune, je distinguai ses traits : il était blême, avait les cheveux roux, les favoris rouges, les yeux caverneux ; il était grand et vêtu de noir. -Apolline, vous en avez menti ! ... -ô mon père, croyez-moi ! ... -vous en avez menti ! -je le jure par ce Christ, par ma mère qui m' entend là-haut ! -vous en avez menti ! -c' est à vous que je croyais abandonner mes caresses, et vous me traitez ainsi ! ... c' est vous qui m' avez perdue ! ... -vous en avez menti ! ... -vous avez égaré ma lettre : ce devait être quelqu' un de vos amis... -vous en avez menti ! -ô mon père ! -sortez de devant moi ! Il t' en cuit, pauvre Bertholin ; à cinquante ans, de t' être dépouillé de ta haine, pour aller t' abaisser aux genoux d' une fille ! Cruelle leçon ! Mais c' est infâme ! Quand j' y pense ! ... -va-t-en, va-t-en, ou je te foule aux pieds comme ces écrins ! Va-t-en, si tu veux m' épargner un meurtre ! Va-t-en, gueuse, prostituée ! ! ! Apolline râlait sur le carreau. Bertholin la saisit par les pieds, la traîna et la jeta dehors, et sur-le-champ même il repartit. IV Moïse sauvé des eaux : rien n' est plus démoralisant que l' injustice, rien ne jette plus d' amertume et plus de haine au coeur. Bertholin semblait injuste à Apolline, Apolline semblait coupable à Bertholin, elle l' aurait semblée aux yeux de toute la terre. Il ne faut qu' un concours de circonstances pour faire du plus innocent un coupable. Ce n' est que sur du probable et de l' apparent que peuvent juger les hommes avec leurs courtes antennes. On pourrait comparer les crimes à des ballots bien clos : c' est par l' enveloppe que le juge estime le contenu, et quand, par sa sentence, il l' a déclaré taré et à l' index, et fait jeter à la mer, le ballot dans sa chute, se brise et s' ouvre sur une roche ; tout ce qu' il recélait remonte à fleur d' eau et paraît en pleine lumière ; la balourdise du tribunal devient patente, la foule en ricane amèrement ; alors le juge se drape et se hausse, et s' écrie, avec son ton archiépiscopal risible : je suis infaillible ! Rongée par un chagrin mortel, Apolline se minait sourdement et se consumait chaque jour. Elle, quelques mois plus tôt, si belle encore, amaigrie, phtisique, comme un spectre, ne sortait qu' à la nuit noire pour éviter les regards méchans. Le voisinage l' aurait crue morte, si, de temps en temps, elle n' avait touché un piano délabré et servant de table, triste ruine de son ancienne opulence. On avait même remarqué et retenu cette strophe que souvent elle psalmodiait langoureusement, et qu' elle semblait affectionner par-dessus toutes. bourreaux, arrêtez ma torture ! le mal a fait mon coeur mauvais : haine à toi dieu, monde, nature, haine à tout ce que je rêvais ! ... avant mon corps, sur cette roue où le sort me tient garotté, mon âme expire, et je la voue à Satan, pour l' éternité ! ... ce seul refrain nous montre la disposition d' esprit d' Apolline, et combien la souffrance et le malheur peuvent pervertir la plus belle âme ; elle, douce, bonne, fervente, aimante, religieuse, n' avait plus que du fiel dans la poitrine et du venin à la bouche. Elle haïssait tout, jusqu' à son créateur à qui elle reniait sa foi ; elle se vengeait en abandonnant à son tour Dieu qui l' avait abandonnée. Quand un être a été maltraité à ce point, il n' a plus qu' un rire d'enfer sur sa lèvre dédaigneuse, tout ce qui est, lui fait pitié, et provoque son dégoût ; plus une chose est sainte et sacrée, plus elle est révérée de tous, plus il trouve de joie à la profaner, à la fouler aux pieds. Pour le malheureux le blasphème est une volupté ! Le terme de sa grossesse approchait et sa misère devenait profonde. Les huit premiers mois elle avait vécu de la maigre somme de Bertholin. Il ne lui restait plus rien. Le soir elle allait arracher des herbes sauvages le long des chemins déserts, mais cette nourriture d' âne, si contraire à sa délicatesse, l' avait tellement affaiblie, que, vers la fin du neuvième mois, il lui fut presque impossible de descendre. Ce jeûne, pour ainsi dire absolu, lui avait donné des éblouissemens, et une céphalalgie chronique qui par instant dégénérait en folie. Sa démence était sombre. Elle avait des déchiremens atroces d' estomac, et souvent il lui prenait des spasmes épileptiques. Quand elle ressentit les premières douleurs de l' enfantement, il y avait deux jours passés qu' elle n' avait pris aucun aliment : étendue sur son grabat, dévorée par la faim, elle rongeait la basane d' un vieux livre, privée de raison, exténuée... à la vue de son enfant, sa sombre folie se réveilla, et retrempa ses forces : dressée sur ses pieds, elle l' embrassait et le frappait tour à tour ; elle lui donnait ses mamelles vides ; elle le jetait à terre, pleurait, et se couchait sur lui. Enfin, l' ayant enveloppé dans une toile et mis sous son bras comme un paquet, elle descendit en se traînant. Il était nuit. Sur les deux heures du matin, Erman Busembaum, cultivateur à Vaugirard, se rendant à la halle, perché sur sa charrette et sifflant un noël, descendait la rue du four. En approchant d' une des ruelles sales et immondes qui s' y débouchent, il entendit les vagissemens d' un enfant nouveau-né, brusquement il interrompt son sifflet, lâche un ahuro accentué à la provençale, et écoute : les cris se prolongeaient et paraissaient sortir d' un égout voisin. Il saute à bas, prête l' oreille à l' embouchure, et recule épouvanté. Il court aussitôt avertir de cet étrange événement le corps-de-garde de la prison de l' abbaye. Le commissaire, par hasard, s' y trouvait à verbaliser sur deux filles de joie, arrêtées pour quelques coups de couteau donnés à un client. Vite, il se mit en tête d' une patrouille ; Erman Busembaum guidait le caporal portant une lanterne. Arrivés en hâte à l' égout, il y régnait un profond silence, sauf le clapotement des ruisseaux. Le soldat, né malin, brocardait déjà Busembaum sur sa prétendue audition, attribuée à la peur ; l' autorité en écharpe, était prête à invectiver contre le maladroit goujat qui l' avait déplacée inutilement ; quand les cris reprirent de plus belle. La patrouille en vibra, et les capucines en sonnèrent. L' anspessade qui portait le falot l' approcha de l' ouverture du cloaque, et, se penchant, aperçut à l' entrée un paquet blanc d' où sortaient des gémissemens. Un des gardes l' enleva à la baïonnette et le tira hors. Alors Busembaum et le commissaire, faisant la fille de pharaon, développèrent la toile et découvrirent un enfant tout nouveau né. -mille bons dieux ! Voilà un conscrit qui en réchappe d' une sévère ! S' écria la patrouille. -pauvre petit môme, répétait, l' âme attendrie, le vieux père Busembaum. -c' est ici le cas où les enfants sont vraiment malheureux d' avoir des parens, murmura l' agréable caporal. -messieurs, dit alors le commissaire perspicace, et prenant une pose de calife, un crime a été commis, explorons ! ... il se prit à examiner le marmot qui n' avait aucune blessure grave. Au grand contentement de l' armée, après des recherches consciencieuses et dignes d' être entérinées par l' académie, il fut proclamé, à la majorité, du genre masculin ou neutre ; un sourire de satisfaction se promena sur les lèvres du père Busembaum. -que voulez-vous faire de ce petit marmouset ? Dit-il alors au commissaire ; ma femme en ce moment est en gésine, voilà trois fois, qu' à son grand crève-coeur, cette brave mère ne fait que des morts-nés. Si vous voulez me le confier, je vais sur-le-champ le lui porter en compensation, elle en prendra bien soin et nous l' adopterons. Au moment où il enlevait l' enfant pour le monter dans sa charrette, il se raidit et expira : et le commissaire aperçut des gouttes de sang ; approchant le falot et voyant que ses traces se dirigeaient vers le haut de la rue, il ordonna à la patrouille de le suivre. Ces gouttes, quoique semées à d' assez longues distances, suffisaient cependant pour les diriger. Arrivés à la rue beurrière, elles disparurent, mais Ils les retrouvèrent dans cette ruelle débouchant rue du vieux-colombier ; et, suivant toujours attentivement, ils remontèrent jusqu' à la rue cassette, où les vestiges se prolongeaient encore ; enfin, les traces de sang s' arrêtèrent contre une porte. -c' est ici, messieurs, cria le commissaire, entrons ! Il heurta plusieurs coups de marteau. -au nom de la loi, ouvrez ! Répéta le caporal en frappant de la crosse de son fusil. Le portier tout éperdu obéit : -au nom de dieu, messieurs, quel train ! Que voulez-vous ? -guidez-nous, nous allons faire perquisition. Tenez, voici le sang qui reparaît ! Suivez-moi. Ils montèrent l' escalier et entrèrent, en haut, dans un corridor ; là, les traces de sang s' arrêtaient encore à une porte. -qui demeure là, monsieur le portier ? -une jeune fille, bonne et sage. -ouvrez donc, au nom de la loi ! ... caporal, faites enfoncer la porte ! Aussitôt elle s' ouvrit sous le choc des crosses, et les regards avides pénétrant dans la chambre, virent, à la lueur du falot, étendue sur le plancher et baignée dans une marre de sang, une jeune femme pâle et desséchée. On la releva ; elle était tiède encore. à son retour, sans doute, Apolline s' était abattue de faiblesse, épuisée par une aussi grande perte de sang et par un aussi long trajet. On la transporta, sur un brancard, à l' hospice de la maternité, nommé vulgairement la bourbe. V very well : le lendemain, dans tout Paris, il n' était question que d' un enfant jeté dans un égout, et les crieurs publics s' en allaient processionnellement par la ville, hurlant et vendant pour un sou le détail exact de l' horrible infanticide commis, au faubourg Saint-Germain, par une fille de grande maison. Cet événement avait jeté l' effroi parmi la bourgeoisie, qui brûlait déjà de voir l' affaire à la cour d' assises, pour la connaître tout à fond ; et qui, rancunière, jouissait, par avance, du spectacle rare d' une fille noble sur la sellette et l' échafaud. à l' hospice, on avait d' abord désespéré des jours d' Apolline, mais on l' entoura de tant de soins, sur la recommandation de messieurs de la justice, qui redoutaient que la mort ne tranchât la question sans eux et n' empiétât sur leurs droits et sur ceux du bourreau. Au bout d' une semaine environ, elle commença à recouvrer quelques forces, et la connaissance lui revint. Son étonnement fut grand et douloureux quand elle se vit dans une salle d' hôpital. Elle n' avait aucune souvenance de ce qu' elle avait fait, ni de ce qui s' était passé : ainsi qu' un ivrogne au réveil ne conserve aucune idée des folies de son ivresse. Elle questionna, on ne lui répondit que vaguement. Quand elle fut parfaitement rétablie, on vint lui annoncer qu' on allait la transférer à la prison de la force. -à la force ! S' écria-t-elle, eh ! Pourquoi ? -sous prévention d' infanticide. -moi ! Oh non, vous êtes fous ! ... -vous avez jeté votre enfant dans un égout. Alors, Apolline, consternée, porta ses mains à son flanc, et, semblant sortir en soubresaut d' un sommeil et se rappeler subitement, tomba froide sur le pavé. Quand elle reprit ses esprits, elle était dans un cachot étroit et sombre. Son procès s' instruisit longuement ; et, après quatre mois de détention et de contact avec tout ce qu' il y a de plus fétide et de plus croupi dans la marre sociale, elle comparut à la cour d' assises. Le grand scandale avait attiré une foule innombrable de curieux qui voulaient voir la belle marâtre du faubourg Saint-Germain. On lui avait fait une réputation de beauté égale à celle de sa férocité. Les vitres des marchands d' estampes étaient garnies de prétendus portraits de la belle Apolline, aussi authentiques que ceux d' Héloïse ou de Jeanne D' Arc : l' un rappelait Madame De La Vallière, l' autre Charlotte Corday, l' autre Joséphine, mais le public, qui veut être dupé à tout prix, en était fort satisfait. Le palais était aussi encombré que si la basoche eût dû jouer un mystère sur la table de marbre. Un murmure général de désappointement s' éleva quand les huissiers annoncèrent que le tribunal ordonnait huis-clos pour ce jugement. Bientôt Apolline fut introduite dans la salle ; sa jeunesse, sa vénusté, son air triste et candide, sa voix suave et son maintien impressionnèrent vivement la cour blasée. Pour ne pas compromettre Bertholin, elle avait déclaré qu' un homme, à elle tout-à-fait inconnu, et qu' elle n' avait jamais revu, un soir, s' étant glissé chez elle, l' avait forcée avec violence. Quant au crime qu' on lui imputait, elle avouait qu' il pouvait être, mais qu' il ne lui en restait nul souvenir positif ; et que n' ayant pris aucun aliment depuis plusieurs jours, quand les douleurs de l' enfantement lui étaient survenues, elle devait avoir été assurément dans un état complet de démence. Sur cinq médecins appelés à constater quel avait pu être son état moral lors de son accouchement, un seul avait affirmé l' aliénation, et quatre l' avaient niée. Au moment où l' accusateur public, M De L' Argentière, se leva et entonna sa déclamation, Apolline, frappée comme à un accent connu, tourna ses regards sur lui, jeta un cri perçant, et se renversa sans connaissance. Jamais réquisitoire ne fut plus violent et plus inhumain ; il n' est rien que M De L' Argentière ne mit en jeu pour accabler l' accusée. Il poussa sa rage extravagante jusqu' à la comparer à Saturne, qui dévorait ses enfans, et se résuma en demandant sa tête. -ne vous laissez point séduire, criait-il, par les beaux dehors de cette mère dénaturée, le laurier-rose contient un venin subtil, la beauté n' est souvent que le voile de la perfidie ; ne vous laissez point faiblir, messieurs, il faut un exemple absolument, pour arrêter l' infanticide en son cours. Messieurs, soyez inexorables, vous serez justes ! L' avocat d' Apolline, avec un rare talent, s' Acquitta de sa défense ; son plaidoyer aurait arraché des larmes à des tigres, le tribunal resta froid ; et l' accusateur commença sa sauvage réplique. Quand la pauvre Apolline eut recueilli ses esprits, elle se leva brusquement, et montrant du poing l' accusateur, M De L' Argentière : -c' est lui ! Criait-elle, c' est lui ! Je reconnais sa voix, c' est lui ! Cet homme-là qui parle ! C' est lui que j' ai vu aux rayons de la lune, blême et rouge, l' oeil caverneux... puis, fondant en larmes, elle jetait des hurlemens. -cette enfant est égarée, dit froidement M De L' Argentière, dont la morne physionomie n' avait pas laissé paraître la plus légère émotion. -emmenez l' accusée ; et nous, messieurs, passons dans la salle de délibération, ordonna le président. Au bout d' un quart d' heure, la cour rentra en séance: le jury ayant répondu affirmativement à toutes les questions posées, le président fit lecture de la sentence, qui condamnait Apolline à la peine capitale. Elle écouta son arrêt avec dignité, et dit seulement, se tournant du côté de l' accusateur public : -ceux qui envoient au bourreau sont ceux-là mêmes qui devraient y être envoyés ! Son défenseur, égaré, pleurant et se heurtant le front, se jeta dans ses bras, et l' embrassa, au grand scandale de la cour, qui demanda si elle voulait se pourvoir en cassation. -oui, répondit Apolline, mais au tribunal de Dieu. Le matin du jour, on lui envoya un prêtre pour se préparer ; il ne sortit plus d' auprès d' elle. Apolline lui ayant naïvement raconté son histoire, le pauvre homme, convaincu de son innocence, pleurait désespéré ; celui qui était venu la consoler était plus faible qu' elle et plus inconsolable. -pauvre martyr ! L' appelait-il en lui baisant les pieds comme on baise une châsse sainte. Il n' osait lui parler de son Dieu juste et bon ; sa providence était trop compromise par cette vie fatale. à quatre heures, le geôlier monta l' avertir. Sa toilette achevée, elle descendit, soutenant son confesseur. Aussitôt la charrette se mit en marche. Il semblait que toute la population de Paris s' était encaquée du palais à la grève. De haut en bas, les maisons étaient chargées de spectateurs avides : jamais supplice n' avait attiré plus de monde. -la voilà ! -la voilà ! Répétait-on de rang en rang. Qu' elle était belle du haut de son tombereau, cette infortunée Apolline ! Quelle dignité ! Quelle résignation ! Son teint était plus blanc que le peignoir qui l' enveloppait, et sa chevelure plus noire que le prêtre qui pleurait à ses côtés. Elle promenait sur la foule son regard langoureux ; les commères lui montraient le poing, et les hommes attendris lui envoyaient des baisers. Enfin, la charrette déboucha sur la grève. En montant à l' échelle, Apolline aperçut, à une croisée, M De L' Argentière qui la fixait froidement ; elle en jeta un long cri d' horreur, et tomba faible entre les bras d' un valet de guillotine. Il se fit alors un brouhaha général et une fluctuation dans la foule. Il pleuvait : -à bas les parapluies, on ne voit pas ! Criait-on de toutes parts ; -à bas les parapluies ! Répétaient des voix de femmes ; -soyez galans, messieurs, on ne voit pas ! Toute la tourbe, le cou tendu, était sur la pointe du pied. Quand le coutelas tomba, il se fit une sourde rumeur ; et un anglais, penché sur une fenêtre qu' il avait louée 500 fr, fort satisfait, cria un long very wel en applaudissant des mains. JAQUEZ BARRAOU, LE CHARPENTIER I pesadumbre y conjuracion : c' était le jour de Dieu : assez l' indiquaient le calme des campagnes, l' air jovial et le linge blanc des esclaves qui passaient au loin sans râler sous d' énormes fardeaux, hommes infortunés ! Auxquels il ne manque plus qu' un grelot de mulet. Le soleil dardait à l' heure de la sieste ; cependant le charpentier Jaquez Barraou, noir membru et gigantesque, vint s' asseoir à la porte de sa case engoncée, pour ainsi dire, dans une crique, où se trouvaient amarrées deux pinasses et une balancelle en radoubs. Le sol était jonché çà et là de bois en grume, de billots et de madriers. Jaquez Barraou avait encore sa chemise rayée et ses vêtemens de travail ; pourtant, lui, si religieux, n' avait point travaillé, car c' eût été péché mortel. Il était pieds nus. Dans toute sa personne régnait un nonchaloir qui contrastait avec son maintien énergique. Sous sa laine crépue et noire roulaient deux gros yeux blancs : souvent, il les promenait sur la mer et sur le terroir environnant ; souvent, il les soulevait aux cieux, puis les reportait fixement sur La Havane, sourcillant et lançant avec mépris des bouffées d' une fumée bleue qu' il aspirait d' un long cigare. Il eût été difficile de s' expliquer les mouvemens et les brusques soupirs de cet homme ; son regard, chagrin et menaçant, qu' il arrêtait tantôt sur la vaste mer des Antilles, dont il semblait mesurer l' étendue, et que tantôt il jetait sur la ville, aurait pu faire penser qu' il était abîmé dans des rêves nostalgiques ; que son coeur était meurtri par le mal du pays, cet amour violent de la patrie absente que rien ne saurait abattre, qui fait encore trouver des larmes aux vieillards canadiens courbés sous le joug infamant de l' anglais, rien qu' au seul nom de leur ancienne patrie, et qui leur fait parfois repousser avec dégoût les jeunes enfans de leur race, qui fatiguent leurs oreilles de la rude langue des vainqueurs. Il paraissait toiser la distance de son Afrique à cette rive américaine, et maudire les européens barbares qui l' y avaient transplanté après l' avoir échangé contre une scie ou un sabre à ses ravisseurs. On aurait bien pu se plonger dans le fiel de tous ces pensers, et pourtant rien de tout cela n' agitait Barraou, car c' était un fils de Cuba qui n' avait d' africain que les traits et l' âme. Tout à coup il jette loin de lui son cigare inachevé, se lève et s' assied lourdement, entrecoupant, dans ses dents, de rauques monosyllabes semblables à des jurons grossiers. Il faisait claquer sa mâchoire, et se heurtait du derrière de la tête sur la muraille ; enfin, paraissant se calmer, il répéta d' une voix pleurante: -jalousie ! Jalousie ! Que tu me fais de mal ! Que tu dévores, jalousie ! ... maudit soit de moi, maudit soit de Jaquez Barraou ! Ma poitrine est plus brûlante que si j' avais avalé du cubèbe et du piment. Jalousie ! Tu me mâches le coeur avec une dent plus incisive que la dent du serpent ! Quand je veux te repousser, c' est alors que tu m' assièges ? Te repousser ? Au fait, et comment ? ... ils ne m' ont pas même laissé le doute ; car, l' autre soir, quand je revenais de la ville, pour la troisième fois je l' ai surpris fuyant près de la case ; il en sortait à coup sûr... oui, je l' ai vu, infâme Juan Cazador, que venais-tu tenter auprès de mon Amada ? Tenter... que je suis bon ! ... eh ! Qui m' a répondu d' Amada ! Oh non ! Mon Amada, tu es pure, oui ! ... cependant dois-je le croire ? ... les femmes sont si fourbes. Cruel sort ! Horrible incertitude ! Bientôt j' en sortirai ou de la vie. Ami faux, toi que j' appelais mon Juanito ; toi qui m' as connu plus petit que cette chèvre ; toi qui, tant de fois, avec moi, t' endormis ivre-mort sur la même natte, bien avant dans la nuit ; nuit d' épanchemens et de rêves plus doux que ceux apportés par le sommeil ! Que de tafia ! Que de cigaritos ! ... ces temps sont déjà bien loin, pauvre Barraou ! Tu fêtoyas ta jeunesse ; et maintenant que tu t' inclines comme ton père, il te faudra pleurer. Que les hommes sont injustes ! Ai-je jamais convoité leurs épouses ? Donc, pourquoi me fraude-t-on la mienne ? Je suis pauvre ; je n' ai rien, je n' avais qu' Amada. Je ne pourrai donc rien posséder, misérable, sur cette terre, sans qu' on en lève la dîme ? Rien ! Pas même celle que j' ai choisie entre mille. Ah ! Je suis trop crédule au mal ! ... un stratagème, une embûche pourraient tout m' éclaircir : si c' est erreur, si je me suis trompé, je rentrerai dans la paix ! Et si... alors vengeance ! ... santa virgen ! sois à mon aide, et demain tout sera fait. Soudain il s' interrompit, se penchant et prêtant l' oreille, comme s' il eût entendu quelque bruit ; il se rajustait et prenait un air de roideur pour singer le calme, quand sortit follement de la case une jeune femme qui, se laissant aller à lui, s' appuya sur son épaule. Oh ! Qu' elle me parut belle et digne de toute la violence de Barraou ! Je ne sais si j' étais aveuglé par cet amour préjugé, cette propension sympathique qui toujours m' entraîne aux femmes de couleur, qui, toujours dans mes songes, me livre une beauté africaine ; qui, tout enfant, me faisait rechercher les embrassemens des noires, et rester froid aux caresses de nos blanches créoles. Oh ! Qu' elle me parut belle ! Elle était svelte, joyeuse et riante ; son teint était celui d' un sang mêlé, que méprisamment vous appelez mulâtresse ; ses traits étaient fins et profilés comme ceux d' une arlésienne et son oeil vif en amande. Autour de sa tête elle avait roulé avec grâce un turban de mousseline ; des pendans de corail se balançaient à ses oreilles ; un collier de ramina de Venise faisait une base d' or au galbe de son beau cou ; ses doigts effilés étaient prisonniers dans des anneaux précieux ; sa courte saya de cotonnade blanche découvrait ses jambes rondelettes et ses pieds de Cendrillon qui ne chaussaient pourtant que de rustiques espartenas espagnoles. -que fais-tu là ? Lui dit-elle en relevant de sa main sa longue chevelure, et collant ses lèvres au front déprimé de Barraou. Toi, aujourd' hui, à cette heure, encore en pareil désordre ? Tu me tourmentes, mon Jaquez, tu sembles chagrin, qu' as tu donc ? Partage-moi ta moindre peine, parle, sois confiant ! -je n' ai rien, franchement, peut-être est-ce la chaleur qui m' accable ? -non, tu te caches ; même en parlant tu rêves encore, et tu sembles engolfado : d' ailleurs ne t' ai-je pas entendu ? Tout à l' heure tu parlais, querellais et plaignais hautement. - corazon mio ! tu t' es trompée, je fredonnais, pensant que tu reposais, je chantonnais doucement cet air, ton favori. paxarito que vienes herido por las balas del cruel Cazador, cesa, cesa tu triste gemido. mientras duerme mi dulce amor ! -oh ! Que vous êtes bon, mon Jaquez, pour votre Amada ! Daigner songer à elle. -vous daignâtes bien m' aimer ; mais trêve de cela. Ta grâce voudrait-elle bien préparer, pour ce soir, un souper copieux ? Bonne chère ! J' ai l' intention de convier Cazador. -cet homme... eh ! Pourquoi ? -pourquoi ? Sotte question ! Que trouves-tu d' extraordinaire ; est-ce la première fois que cet ami partage ma table ? ... -rien ! Mais vous êtes si maussade, je veux dire si triste, qu' assurément vous lui ferez froide réception. -qu' importe, il aura les bonnes grâces de l' hôtesse! Dis à Pablo de venir ; il doit être près du chantier, je l' ai vu tantôt jouant avec ton vieux chien Spalestro ; va et fais. Mes funestes pressentimens viennent encore de se corroborer. Comme elle a rougi à son seul nom ! Quel embarras, quelle surprise ! Et cette ruse de femme, recevoir avec froideur une nouvelle qui lui met la joie au coeur ! -patron, votre grâce me fait mander ; me voici, que faut-il ? -écoute bien, Pablo ; tu vas prendre dans le bahut un paquet de tabac, puis, tu iras trouver Juan Cazador chez son maître, Gédéon Robertson, et, lui offrant de ma part, tu le convieras à venir souper, ce soir même, chez son ami Jaquez Barraou ; sois prompt, ne reviens pas sans lui. Pars, béni soit ton chemin. II el corazon no es traydor : quand le pequeno Pablo fut éloigné, Barraou rentra dans la case. Amada préparait la cène ; lui se lava et s' endimancha. Décrochant ensuite l' escopette suspendue à la muraille, au-dessus de quelques figurines et images de saint Jacques De Gallice et de madones caparaçonnées, il se prit à la nettoyer avec une espèce de joie sombre : Amada le remarquait. -à quel propos, lui demanda-t-elle, t' occuper de cette escopette ? -pour rien, mon amie, seulement pour enlever la rouille qui la ronge. -ah ! Seulement pour enlever la rouille ; à quoi bon alors mettre cette pierre neuve ? Hélas ! santa virgen ! que fais-tu là ? De la poudre ! Des balles ! Voudrais-tu la charger ? C' est imprudence, non, je t' en prie ; il arrivera malheur, cette arme est à la portée de tout venant. -il arrivera malheur... peut-être ! ... -mais à quoi bon ? Réponds-moi. -à quoi bon ? Tu veux savoir ? -eh bien ! Demain, je dois partir pour l' intérieur des terres, j' ai à faire des achats de bois ; des bandes de marrons infestent les routes ; je pense qu' il est bon de ne point marcher sans armes. -Amada, où est donc mon cuchillo ? il était là, je ne le retrouve plus. -le voici, mon bon, mais qu' avez-vous besoin de ce poignard sur vous ? ... est-ce pour les marrons de demain ? ... -plaise à Dieu ! ... après la bourrasque de Barraou, Amada, sans dire mot, acheva sa cuisine et prépara la table de la cène. pour lui, se promenant à grands pas devant la case, de temps en temps il regardait au loin avec un air d' impatience. Tout en s' occupant du ménage, Amada, intérieurement agitée et bouleversée, avait l' âme meurtrie de cent pensées diverses ; elle jetait cent conjectures, la plupart étranges et absurdes. Elle aurait donné sa plus belle nuitée de plaisir, ou son chapelet d' or indulgencié pour être au lendemain, ou pour lire au plus petit coin du coeur de Barraou. Souventes fois, elle laissait tomber de gros soupir. - alma de dios ! protégez votre servante. Mon bon ange, arrêtez le bras de Barraou, comme vous retîntes le bras de notre père Abraham ! ... Pablo trouva Juan Cazador prêt à partir pour la danse, et tirant avec transport quelques sons nazillards d' une mandoline fêlée. -mon maître m' envoie à votre grâce, lui dit-il, pour lui offrir ce tabac de la plantation royale, et pour l' inviter à souper ; il m' est enjoint de ne point repartir sans elle. Cazador, joyeux et surpris, remercia Pablo de sa bonne visite, et se mit en route. Chemin faisant, il ne pouvait contenir son hilarité, et, se questionnant en lui-même : -qui, disait-il, a pu porter Jaquez à me faire pareille politesse ? Lui, si ombrageux, qui depuis si longtemps fait tout pour m' éloigner ; ce ne peut être qu' Amada ? Mais, si c' était sous son influence ? Oh non, cela ne se peut! Elle aurait donc quelque amour pour moi ? De l' amour,... de l' amour... non, je suis trop malheureux ! III traycion y traycion : quand Juan approcha de la case, Jaquez, qui toujours chevalait de long en large, l' aperçut de fort loin, vint au-devant et le salua amicalement, le comblant de courtoisies auxquelles Cazador répondit avec effusion. Au moment où ils entrèrent, Amada fit un sursaut, et, sans être vue, levant les yeux comme pour implorer la miséricorde du bon dieu, se signa précipitamment ; puis se retournant avec calme : - doy a usted la bienvenida, dit-elle à Juan Cazador. Vos grâces peuvent prendre place, tout est prêt. - bien esta, querida, reprit Barraou plaçant Juan à sa droite. - compagnero ! il y a long-temps que j' ai eu le bonheur de souper avec toi ; il faut signaler et célébrer dignement ce repas ; faisons sauter quelques vieilles bouteilles ; tâchons, mon vieil ami, de nous redonner le fumet de ces vieilles fêtes de garçons, qui n' étaient point embellies par notre bonne Amada. Sera tenu pour couard et gavache, celui qui renoncera ! ... -bravo ! Bravo ! Soit, soit, dit Cazador, j' y consens, et le perdant paiera une amende ; gare à toi, Barraou ! - compadre ! garde ta sollicitude pour ton compte : Juanito, combien de fois t' ai-je enterré ; gare à toi, cobarde ! en disant ces derniers mots, Barraou renfonçait le manche de son cuchillo qui mettait le nez à la fenêtre ; à ce mouvement, Amada qui le suivait des yeux, poussa un cri d' horreur : tous deux aussitôt la reçurent dans leurs bras, la questionnèrent sur son mal et lui prodiguèrent mille soins ; revenant bientôt, elle les remercia. -ce n' est rien, assurait-elle, une vive palpitation de coeur m' a seule arraché ce cri. -tu m' as fait bien peur, dit Jaquez. -vous m' avez tourné la tête et le coeur, murmura Cazador. -ah ! Ah ! Juanito, ceci est une finesse ; l' aveu est adroit. -je l' ai dit sans malice et n' en veux nul mérite. -qu' en penses-tu, notre Amada ? -vrai dieu ! Barraou, vous êtes bien fatigant ! -plaisanterie, mes amis, qu' il n' en soit plus question ; dexadas las burlas ; allons rasade par-dessus ! Amada, tu devrais bien aller chercher cette outre de vin de Xerès, dans le fond du caveau ? Non, ne te dérange pas, j' irai moi-même, tu ne saurais trouver. Permets, Juanito, et tu m' en donneras de bonnes nouvelles. -sans perdre de temps, Amada de mon coeur ! Nous sommes seuls ici, vites, dites-moi, si c' est à vous que je dois ce bonheur. -eh ! Quel bonheur ? -de partager votre... -non, non, vous ne me devez rien ; ce n' est pas à moi, loin de là ! ... -vous êtes donc pour moi toujours aussi rude ? Oh ! Laissez-moi dérober ce baiser que vous me refusâtes l' autre soir. -non ! Je vous abhore, je vous exécre... et cependant je prends pitié de vous. -ô bonheur ! -écoutez, le péril ici vous environne, veillez et priez Dieu qu' il veille aussi sur vous. -expliquez-vous ! ... -je ne sais rien de plus ; taisez-vous ou vous nous perdez, Juan ; taisez-vous, je l' entends... -le voilà ce fameux Xerès ! Ton verre, Juan, et goute ça. - visa usted ! Es un ambre, il est délicieux. -allons, compadre ! redoublons : fais-tu pas la petite bouche ? As-tu peur d' être le gavache ? -Juan Cazador n' est pas si novice ; je crois bien, par exemple, Barraou, que tu pourrais apprêter ton amende, car ton oeil commence à reluire. Eh ! Que fais-tu donc ? Prends garde, on te dirait asssis sur une escarpolette. En effet, Barraou commençait à passer de l' entrain à l' ivresse. Il chantait en se berçant, s' emportait et frappait sur la table, riant aux éclats, récitant des prières et de grossières farces, semblables à ces espèces d' improvisations des arriéros biscaïens qui vont, lorsqu' ils ont la tête en belle humeur, juchés sur leurs mulets, chantant et amalgamant la bible et le nouveau-testament d' une manière tant soit peu affriandée. Après s' être long-temps combattu, et avoir lancé Mille propos graveleux qui dégoûtaient Amada, il se pencha sur la table et s' assoupit. -nous ne pouvons le laisser en cet état, aidez-moi, Cazador, à le coucher sur cette natte ; il y sera mieux pour passer son vin. Oh ! Le vilain ivrogne... Barraou se laissa transporter. -Cazador, ôtez-lui son cuchillo, là, de ce côté, il pourrait se blesser. Jetons sur lui cette cape : -que faites-vous ? Cazador, ne lui couvrez point la face, vous l' étoufferiez ! Non, non, ne lui couvrez pas, je vous le dis. -que vous êtes sotte ! ... ah ! Pardonnez ce mot à mon emportement ; Amada, que le hasard me sert bien ! Grâce à son ivresse, nous sommes délivrés de son regard inquisiteur, et c' est lui-même qui m' a facilité ce tête-à-tête. Laissez-moi couvrir de baisers cette main qui me repousse. Amada, sois moins farouche. -taisez-vous ! ... -moins farouche pour celui qui t' aime plus que son affranchissement. -arrêtez, Cazador, je suis la femme de Jaquez Barraou, votre ami ! -toujours serez-vous de rocher ? ... dans nos dernières entrevues, vous m' avez laissé me rouler à vos pieds, plutôt que d' accorder la plus basse faveur à ce malheureux amant. Vous m' irritez, Amada ! ... craignez ma violence ! ... - alma de dios, sauvez-moi ! ... arrêtez, Juan ! ... j' appelle Barraou ! ... -réveille-le, si tu l' oses ; que m' importe, appelle- le donc, ton mari ; il est soûl ! à ces mots, Jaquez Barraou, rejetant la cape, se dressa subitement. - carajo, cobarde ! ... tu crois donc, rufian ! qu' on soûle Barraou comme on soûlerait Cazador ? Infâme ! Tu es pris au piège ; meurs ! ... il saisit alors son escopette, couche en joue Cazador qui fuit à la porte. Amada, suspendue à cette arme, crie grâce, et l' arrête. Il s' en délivre, saisit un couteau sur la table, lève le bras pour frapper Juan qui saute dehors, et rejette la porte ; la lame entre profondément dans les ais. Barraou, écumant, le poursuit en mugissant des jurons infernaux. -arrête ! Arrête ! Jaquez, arrête ! C' est Amada qui t' en prie ; sois généreux, laisse fuir cet homme ! Mais lui, sans l' entendre, suivait, plus prompt qu' Une rafale, son agile ennemi qui s' enfonçait dans les touffes des plantations voisines. Défaillante, Amada se traînait dans la case ; elle s' accusait de la mort de Juan, et pleurait beaucoup. Cependant Amada était irréprochable ; elle n' avait bercé Juan d' aucun espoir, elle avait repoussé bien loin ses projets d' amour ; enfin elle ne l' aimait point. Mais quand l' être, pour lequel une femme est la moins sympathique, souffre malheureux pour elle, rien ne peut la défendre d' un doux sentiment qui s' épanouit en son âme ; elle n' a point d' amour, il est vrai, mais elle a bien de la pitié ! ... à peine concevait-elle l' espoir qu' il échapperait à la fureur de son époux, que l' explosion d' une arme à feu éclata aux environs. -il n' est plus de doute sur son sort ! ... santa virgen ! s' écria-t-elle, affaissée et tombant sur les genoux : virgen maria, ayez pitié de nous ! jesu cristo, qui avez racheté les hommes, ayez pitié de lui ! buon dios, dios de mi corazon, faites-lui miséricorde à votre tribunal ! ... et, sa voix s' éteignant peu à peu, elle resta abîmée dans sa douleur. Tout à coup, au dehors, elle entendit des pas précipités : Barraou rentra tout haletant, l' oeil hagard, et traînant lâchement son escopette par la bandoulière. -lève-toi, Amada, tu prieras plus tard ; donne-moi de l' eau. Tremblante, elle s' approche, lui présentant une aiguière, Barraou retrousse les manches de sa carmagnole ; Amada voyant ses deux mains trempées de sang, laisse tomber le bassin qui se brise. -ô mon Jaquez, vous l' avez tué ! ... -ce n' est rien : non, malheureusement, Dieu ne m' en a pas fait la grâce, je le croyais lorsqu' il tomba, je courais sus l' achever quand il se releva et s' échappa de mes griffes ; sa blessure était légère. Je jure par tous les saints que j' aurai sa vie ! Rien ne pourra le soustraire à ma rage ! -Amada, je suis las, n' es-tu pas fatiguée ? ... couchons-nous, je retrouverai peut-être dans tes bras du calme, du repos. -Jaquez, changez au moins cette chemise tachée ; vous exhalez le sang ! IV A las oraciones : le lendemain, lundi, dès l' aube du jour, Amada dormait encore, Barraou vint à La Havane. On le vit tout le jour dans le quartier qu' habitait Gédéon Robertson. Quatre jours et quatre nuits il rôda dans la ville Sans succès ; sans doute, la blessure de Juan le tenait alité. Enfin, le fatal vendredi, Barraou l' aperçut sur le port, et le suivit de près ; lorsqu' il fut entré dans une ruelle déserte, derrière le grand fort : -arrête, bandit ! Lui cria-t-il, je te cherchais ! -vous me cherchiez ? Me voici. -c' est bien, défends-toi si tu peux ! En disant ces mots, il se jetait sur lui comme une hyène, pour le frapper de son coutelas ; Juan esquiva le coup, et, tirant vite son couteau, il pourfendit l' avant-bras de Barraou, qui le saisit à la ceinture en lui poignardant le côté. Juan, désespéré, se laissa tomber sur lui, le mordit à la joue, déchira un lambeau de chair qui découvrait sa mâchoire ; Barraou lui cracha aux yeux du sang et de l' écume. à cet instant huit heures et las oraciones sonnent au couvent prochain ; les deux furieux se séparent et tombent à genoux. Barraou. L' ange du seigneur a annoncé à Marie, et elle a conçu par l' opération du saint-esprit. Juan. Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de votre ventre, est béni. Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l' heure de notre mort. Ainsi soit-il. Barraou. Voilà la servante du seigneur, qu' il me soit fait selon votre parole. Juan. Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de votre ventre, est béni. Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pêcheurs, maintenant et à l' heure de notre mort. Ainsi soit-il. Barraou. Et le verbe s' est fait chair, et il a habité parmi nous. Juan. Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de votre ventre, est béni. Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pêcheurs, maintenant et à l' heure de notre mort. Ainsi soit-il. -allons ! Debout, Cazador ; que fais-tu encore à genoux ? -je priais pour votre âme. -il n' est besoin ; j' ai prié pour la tienne : en garde ! Aussitôt, il lui crève la poitrine, le sang jaillit au loin ; Juan pousse un cri et tombe sur un genou, saisissant à la cuisse Barraou qui lui arrache les cheveux, et le frappe, à coups redoublés, dans les reins ; d' un coup de revers, il lui étripe le ventre. Terrassés tous deux, ils roulent dans la poussière ; tantôt Jaquez est dessus, tantôt Juan : ils rugissent et se tordent. L' un lève le bras et brise sa lame sur une pierre du mur, l' autre lui cloue la sienne dans la gorge. Sanglans, tailladés, ils jettent des râlemens affreux, et ne semblent plus qu' une masse de sang qui flue et se caille. Déjà des milliers de moucherons et de scarabées impurs entrent et sortent de leurs narines et de leurs bouches, et barbotent dans l' aposthume de leurs plaies. Vers la nuit, un marchand heurta du pied leurs cadavres et dit : -ce ne sont que des nègres et passa outre. DON ANDREA VESALIUS, L'ANATOMIS. I Chalybarium : à cette heure de nuit et de paix, où les cités semblent des nécropoles, une seule ruelle tortueuse de Madrid, artère obscure, battait encore et d' un pouls violent et fébrile ; cette ruelle somnambule de cette ville endormie, c' était la callejuela casa del campo ; à l' une de ses extrémités s' élevait une riche demeure, habitée par un étranger, un flamand. Les vitraux des croisées resplendissaient des feux de l' intérieur, qui les projetaient obliquement, et les découpaient sur la face noirâtre de la maison vis-à-vis, apparaissant dans l' ombre semée de gueules de fournaises, de résilles ardentes et de filoches d' or. La porte de cet hôtel était grande ouverte, et laissait voir un vaste porche à voûte d' arête, à clef pendante, au pied d' un grand escalier de pierre, à balustrades taillées à jour comme l' ivoire d' un éventail et tout parsemé de fleurs odorantes. C' était, pour plaisamment dire, le carnaval des murailles, toutes leurs parois étaient travesties et masquées sous des tapisseries, des velours et des lampadaires étincelans. Quelques hallebardiers chevalaient de long en large à l' entrée. Quand les cris de la foule, ameutée au dehors, s' apaisaient par intervalles, on distinguait une symphonie douce et dansante qui descendaient le long de l' escalier et faisait parler la voûte sonore. Tout le palais était fêtoyant, mais une tourbe de basses gens hurlait et se ruait à la porte ; c' étaient les orgues du temple, et tout au bas les truans sur la dalle du parvis. Tantôt des hourras affreux, tantôt des ricanemens et des bruits de cuivre, qui se prolongeaient de groupe en groupe dans l' obscurité, et s' affaiblissaient comme des rires sataniques que promènent des nuées. -le docteur a bien choisi son jour de noces, un samedi, fête du sabbat, un sorcier ne pourrait mieux faire, dit une vieille édentée, blottie dans l' ébrâsement d' un guichet. -c' est vrai, ma mie ; et sur Dieu que j' adore ! Si tous ses cliens défunts s' y rendaient, la ronde ferait le tour de Madrid. -mais, que serait-ce donc ? Reprit la première vieille, si tous ces pauvres castillans que ce bourreau de mort a épluchés, que Dieu les en dédommage ! Venaient lui réclamer leur peau ? -on m' a assuré, dit un petit homme barbu, enfoui dans la foule et se haussant sur la pointe du pied, qu' il déjeûne souvent avec des côtelettes de chair qui ne vient pas de la boucherie. -c' est vrai ! C' est vrai ! -non, non, c' est faux ! Criait un grand jeune homme, accolé au treillis d' une croisée, c' est faux ! Demandez à Rivadeneyra, le boucher. -silence ! Te tairas-tu ? Criait plus haut encore, un homme embossé dans une cape brune et le sombrero sur les yeux, ne le reconnaissez-vous pas ? C' est Henrique Zapata, l' apprenti écorcheur ! C' est juste, verdugo et ahorcador se soutiennent. Je gage que si on fouillait sous son pourpoint, on trouverait quelque main ou quelque jambe. -quelle idée ! Ce vieux mange-mort prendre une jeune femme ! Répliqua la vieille ; si j' étais le roi Philippe, j' empêcherais bien cet ogre... -oh ! Bien oui, dit l' inconnu en cape brune, Philippe Ii le protège, ce chien de flamand ; encore hier, Torrijo, le boulanger de la cebada, a disparu, à coup sûr pour le pâté de nôces ; c' est une horreur ! Il faut en finir ! -le roi a beau le protéger, murmurait le peuple, il faut le brûler vif. -chrétiens ! Cet homme est un hérétique ! Un nécroman ! Un flamand ! Il mérite la mort ! Dirent alors bénignement quelques moines du couvent de nuestra senora de atocha, nouvellement fondé par les pères Garcia De Loaysa, inquisiteur général, archevêque de Séville, et Fray Juan Hurtado De Mendoza, confesseur de l' empereur Carlos V, auxquels se joignirent en masse les religieux du couvent royal de san geronymo. -à mort ! Criait la foule, que repoussaient les hallebardiers, lui jurant à la face. -à mort ! Répétait le cavalier emmantelé. -à mort ! Hurlaient les moines qui, crucifix au point, attisaient la populace. à mort ! Mettons le feu ! Tout à coup, l' imminent orage éclata. Des cris de Rage et de mort pleuvaient ; la tourbe se ruait dans le porche, un moine brandissait une torche sur sa tête ; mais, les hallebardiers, secourus par Henrique Zapata et plusieurs autres écoliers, résistèrent vigoureusement et firent battre en retaite à cette canaille déchaînée, ce qu' elle fit en mugissant ; en revanche le vacarme redoubla : elle frappait sur des cloches, des lames, des chaudières ; c' était un tonnerre cinglant, abasourdissant, une symphonie presque homicide. II Saltatio, turba, mors : dans les salons, une hilarité cordiale ou goguenarde régnait : on ne s' occupait nullement du bruit extérieur, l' usage étant de faire pareille cérémonie lorsqu' un vieillard épousait une jeune fille. Une cape brune était suspendue à l' entrée de la Galerie qui servait de vestiaire. La mariée dansait avec un beau cavalier qu' on n' avait encore qu' entrevu dans la soirée ; ils paraissaient plus occupés de leurs chuchotemens que de leur danse. Le marié, à l' autre angle du salon, courtisait une fillette de sa parenté. La grande salle se terminait par une loge ouverte sur un préau ; elle était couverte de conviés, dames, cavaliers, vieux, duègnes, qui, sous prétexte de respirer l' air frais de la nuit, venaient donner libre essor à leur satire, à leur méchanceté. C' était un conflit d' incidences, d' interlocutions ; un orchestre de voix flûtées, sourdes, éraillées, chevrotantes ; une collection de minois et de mines ridées par le gros rire ou avivées par un sourire malin, trahissant des claviers d' ivoire, ou des bouches crénelées comme un donjon, ou denticulées comme la corniche de la voûte. -quel est donc le beau cavalier avec lequel minaude l' épousée ? - senorica, vous êtes méchante ! -ha ! Ha ! Ha ! Regardez donc là-bas don Vésalius, échâssé dans ses calzas bermijas et son pourpoint noir ; par mahom ! Ses jambes dans ses bottines ne vous semblent-elles pas des plumes dans un encrier ? Voyez-le donc sauter avec Amalia De Cardenas, rondelette, fraîche et rose ; ne vous semble-t-il pas monseigneur Saturnus ? -ou la mort qui fait danser la vie. -la danse d' Holbein. -dites donc, Olivares, que fera-t-il con su machacha ? -une leçon d' anatomie. -la conversation. -merci pour la novia ! -voici la sarabande terminée, voyez-le baiser la main de notre cousine Amalia. -ce n' est point une noce bourgeoise, un saraguete, mais bien un brillant sarao. -où donc est l' épousée ? -où donc est le beau cavalier ? -don Vésalius la cherche, tout effaré ; busca, busca, perro viejo ! -va donc lui demander, Olivares, à lui, qui passe pour sorcier, ce que fait Maria en ce moment. -ami ! Ne mettons pas le doigt entre le marteau et l' enclume. La danse reprit ; Vésalius réinvita Amalia De Cardenas, qui fit une plaisante moue, et lui riait au dos. La mariée n' était plus au salon, ni la cape brune au vestiaire, et, dans un corridor obscur, on entendait des pas et ceci : -couvre-toi de cette cape, Maria, vite, partons ! -Alderan, je ne puis. -moi, te laisser la proie de ce Vésalius ? Non pas, tu m' appartiens ! En mon absence tu me trahis, je l' apprends, j' arrive en hâte, ce matin même, je me mêle à la fête, je te tiens seule, à l' écart, et je te dis partons, et tu refuserais ? Oh ! Non pas, Maria, tu t' abuses ! Viens ; il est temps encore, romps ce lien ignominieux, nous serons heureux : je serai tout à toi, à toi seule et pour toujours ! Viens, Maria ! ... -Alderan, ma famille m' a imposé ce joug, je le subirai. Mais, tu seras toujours mon amant ! Je serai toujours ton amante ! Qu' importe cet homme ? Qu' est-ce ? Un valet de plus, une tenture qui voilera notre mystérieux amour. Laisse-moi, laisse-moi, adieu! -ainsi, tu ne veux pas, Maria, c' est bien ! Va te salir à cet homme ! Accomplis ta volonté, j' accomplirai la mienne ; va ! ... et, la repoussant de ses bras, elle s' enfuit brusquement de la galerie au salon. Alderan resta comme abîmé quelques instans ; il blasphémait, il heurtait du pied, puis, subitement, il disparut dans la profondeur. Pendant ce temps, la foule s' était accrue comme un étang par un orage. Le tumulte devenait de plus en plus intense et le bacchanal terrifiant. La populace avait repris sa première audace, et s' étant rapprochée peu à peu, elle riait sous la barbe des hallebardiers. Des imprécations, des cris de mort grondaient de nouveau ; on lançait des pierres dans les vitrages, on barbouillait les murs de sang de boeuf et de fiente ; quand, tout à coup, les groupes s' ouvrirent pour faire passage à une femme échevelée, qui hurlait comme un chien à la lune ; c' était la Torrija, la boulangère, qui venait réclamer son époux, et demander vengeance. -c' est la Torrija, la boulangère, disait-on de toutes parts ; puis, la meute attendrie fit un long silence, et la Torrija sanglotait et poussait des rugissemens. Alors, l' homme en cape brune montant sur les degrés, cria d' une voix forte : -amis faisons justice ! Lâche, qui ne suivra point ! Vengeance ! Mort à Vésalius ! Mort au nécroman ! La réplique fut une grêle de pierres dans les fenêtres et sur les hallebardiers qui rétrogradèrent jusqu' à l' escalier. La tourbe se vomit dans le porche, se jette sur les piques en arrêt, qu' elle arrache et brise ; elle gravissait la montée et pourfendait la porte du salon, quand, au loin, un galop se fit entendre. -sauve qui peut, ce sont les alguazils ! -saisie d' une terreur panique, elle redescend l' escalier, se précipite dans les corridors ou par les fenêtres ; quelques braves, seuls, attendent de pied ferme. -de par le roi, retirez-vous ! -le roi punit de mort les meurtriers, les hérétiques, les sorciers ! à mort le flamand ! -au nom du roi, retirez-vous ! Alors les alguazils entrent à cheval dans le porche ; une pluie de meubles les accueille, ils ripostent par une mousqueterie qui renverse les plus audacieux. L' homme en cape brune, poussant un cri, porte la main à son flanc. Sains et blessés prennent la fuite, cinq cadavres seulement restent sur le carreau. Soudain, le palais et la rue devinrent mornes. Le guet enlevait les corps des vaincus ; les conviés, tremblans, s' échappaient par l' arrière. Les portes se verrouillèrent, les lampes s' éteignirent, après une scène de vie, une scène de mort. Seulement, en aile, dans le logis de Vésalius, deux fenêtres flamboyaient dans l' obscurité. III Quod legi non potest : à travers les panneaux effondrés de la porte du salon, Maria avait aperçu l' homme en cape brune, atteint d' un coup de feu ; à son cri déchirant, elle s' était évanouie ; on l' avait transportée dans sa chambre sur un canapé, où elle était depuis long-temps étendue négligemment ; Vésalius, à genoux auprès d' elle, larmoyant et tremblant, lui baisotait les mains et le front. -comment te trouves-tu, Maria, mon amour ? -mieux ; mais tout est-il apaisé ? -oui ! Cette laide populace a été mise à la raison. Conçoit-on ce que ces bonnes gens ont contre moi ? Moi, paisible et retiré, passant obscurément mes jours dans la sombre étude de l' anatomie, pour le bien de l' humanité, pour le progrès de la science, pour la gloire de Dieu ! Ces bonnes gens demandent ma tête, ils me croient sorcier ; tous ceux qui disparaissent de la ville, c' est moi, Vésalius, qui les fais enlever pour mes expériences. La masse sera donc toujours laide et bête ! Bête et ingrate ! Voilà donc le sort qui sera réservé à tous ceux qui se dévoueront pour elle ! à tous ceux qui viendront lui annoncer une route, une parole neuve. Elle a crucifié Jésus de Nazareth, et ri à la face de Christophus Colombus. La masse sera donc toujours laide et bête ! Bête et ingrate ! -chassez ces pensers noirs, Vésalius ; mais, franchement, cette échauffourée n' est pas faite pour conquérir son amour. -oh ! Que m' importe, après tout, l' amour de cette populace, pourvu que j' aie le tien, Maria ! Oh ! Tu m' aimes, est-ce pas ? Tu m' aimes un peu ? -pouvez-vous bien encore me faire pareille question ? -je sais, Maria, que je suis vieux, et quand on est vieux, on doute ; je sais que je suis sans galanterie, cassé par les veilles, amaigri, et presque pareil aux squelettes de mon ouvroir ; mais mon coeur est jeune et chaleureux ! Vois-tu, la passion que je ressens pour toi n' est point une passion rancie ; sous une vieille enveloppe, c' est une âme neuve que je t' apporte ; j' ai bien rencontré des femmes dans ma vie, mais nulle, je te le jure, n' alluma en moi pareil feu. Fatalité ! Fallait-il donc arriver à la décrépitude pour connaître l' amour et ses violences ? Maria, habitue tes regards au coffre grossier emprisonnant ma jeune âme ; la sève bout sous l' aubier du chêne centenaire. Maria lui jeta un bras autour du cou, passant sa bouche sur son crâne chauve et sa barbe blanchie ; Vésalius pleurait de joie. Heure du coucher ! Heure si délirante, si palpitante de pudeur et de volupté ! Heure qui confond des êtres, qui avive et qui noie le désir ! Heure du coucher, trahissant mensonges ou beautés ! Heure, trop souvent, de pénibles contrastes ! Heure parfois bien fatale ! ... l' épousée rejetait gracieusement sa robe nuptiale et ses joyaux ; la rose semblait se dépouiller de ses périanthes ; c' était une beauté castillane comme on en voit dans les rêves ! ... Vésalius rejetait gauchement ses vêtemens de fête et dévoilait sa laide charpente ; c' était une momie développant ses bandelettes ! La lampe soufflée brusquement, les anneaux des courtines crièrent sur leurs tringles ; il se fit un calme profond, çà et là tumultueusement interrompu ; pourtant on n' entendit point Maria jeter le cri... mais, fort avant dans la nuit, des caresses et des baisers sans réponse, puis des murmures et des malepestes, et le savant professeur d' anatomie qui répétait, tremblant : -oh ! Ne va pas croire que ce soit faiblesse, Maria ! C' est la violence de mon amour qui me brise, tes beautés me font tout honteux, il me semble que j' attouche à quelque chose de bénit, je t' aime tant, Maria, je t' aime tant ! Mais ne va pas croire que ce soit faiblesse ! Demain, au jour, je te ferai voir dans vingt auteurs, tu verras dans Mundinus, dans Galianus, dans Gonthierus Andernaci, mon maître, et premier médecin de François Ier De France, tu verras qu' au contraire c' est puissance, excès d' amour, je t' aime tant, Maria ! Il faut croire que cet excès d' amour ne s' apaisa point, car à peine quelques jours s' étaient écoulés, que Maria occupait dans une autre aile un appartement isolé, avec une ancienne gouvernante du professeur qui lui était toute vendue, et qu' il avait métamorphosée en duègne pour son épouse. Le hibou ne voyait plus sa tourterelle qu' aux heures de repas ; ils se traitaient avec toute la froideur et la politesse serrée d' étranger à étranger. Vésalius s' était de nouveau fiancé à l' étude ; engoncé dans ses recherches, il passait du laboratoire à l' amphithéâtre et de l' amphithéâtre au laboratoire. Pubères et nubiles, voici l' enseignement que vous pouvez trouver en ceci : c' est qu' il ne faut pas, autant que faire se peut, si vous avez les passions ardentes, épouser un docteur des facultés, un membre de l' académie des inscriptions et belles-lettres, et par-dessus tout, un immortel de l' académie des quarante fauteuils et du dictionnaire inextinguible. IV Nidus adulteratus : environ une olympiade après toutes ces choses, la dona Maria, qui, contre la coutume, n' avait point paru à table depuis quelques jours, fit appeler Vésalius, son mari. Aussitôt il se rendit près d' elle ; blême, défaite, yeux cernés, voix éteinte, elle était étendue sur son lit. Vésalius, approchant un fauteuil, s' assit, et se pencha pour écouter. Maria, sentant un souffle chaud glisser sur son front, souleva sa paupière plissée, reconnut Andréa Vésalius, et, soupirant, se prit à dire d' un ton agonisant : -vous êtes monseigneur et maître Andréa ! Je me sens faiblir à chaque instant ; bientôt je serai aux pieds de Dieu, juge austère ; et je suis impure ! J' ai tant péché contre vous ! Mais la pécheresse implore son pardon. Ne vous emportez point ; vous êtes un homme sage, vous êtes mon bon époux et mon maître ! Laissez que je vous mette mon âme tout à jour. -segnora, vous n' êtes point aussi bas que vous paraissez le croire ; votre esprit s' est frappé. -nul ne sent mieux son mal que le patient. Quelque chose crie en moi, que ma fin est proche. Vous êtes mon époux et mon bon seigneur : écoutez, et pardonnez; peut-être même serai-je excusable en quelques points. Nous avions fait tous deux un serment à l' autel ; tous deux, nous y avons été infidèles ; moi, parce que j' étais jeune et surabondante de vie, et vous, parce que vos cheveux étaient blanchis par l' étude, et votre corps brisé par le travail. Malheur ! Malheur ! Que d' en être à maudire sa jeunesse ! ô Vésalius, si vous saviez ce que c' est d' être jeune femme, si vous saviez tout ce qui se passe en elle, ô Vésalius, vous me pardonneriez ! écoutez froidement : or donc, je dis que je suis adultère, que je vous ai trompé lâchement. Je suis bien criminelle, Andréa ! J' ai introduit dans votre demeure mes amans, je les Ai enivrés de votre vin, je les ai gorgés à votre table ; et, pendant que vous étiez plongé dans l' étude ou dans le sommeil, avec eux je riais de vous ; notre sale iniquité se jouait de votre bonhomie ; vous étiez l' aliment de nos risées, est-ce pas ? C' est bien infâme ! ... ce lit même, là, sur lequel je meurs, est encore frémissant de nos lascivetés ; et Dieu m' appelle à lui ! Et je meurs ! ... oh ! Si vous me repoussiez... sa voix alors s' étouffa dans les sanglots ; puis, après un moment de silence, elle reprit distinctement : -déjà, j' ai été bien amèrement punie, bien atrocement ; il faut qu' une femme adultère soit bien repoussante ! Il faut qu' elle traîne bien du dégoût avec elle ! J' ai eu, depuis notre alliance, trois amans ; mais en vérité, tous trois, je ne les possédai qu' une seule fois. Quand, après de longues cours, je cédais à leur obsession ; quand je leur livrais mon corps, une part de ce lit... oui, il faut qu' une femme coupable soit bien repoussante ! ... au jour, quand je m' éveillais, j' étais seule ! Et je ne les revis jamais, jamais ! Peut-on être plus sévèrement châtié ? Le crime est lié à la peine : le crime appelle le supplice ; et s' il faut tout dire, pour obtenir rémission, vous êtes miséricordieux, Andréa ! Le dernier, je l' ai aimé éperdûment, d' un amour sans bornes, voyez-vous ! Sa perte m' a tuée, moi ; délaissée par lui, j' en meurs ! ... maintenant, j' ai tout dit : au nom de nuestra senora de atocha, au nom de san isidro labrador, au nom de san andres, votre patron, au nom de mon père, votre tocayo, votre colombrono, pardonnez à la faible femme qui vous a tant offensé ; que votre bénédiction la purifie ; oh ! Pardonnez-lui, elle meurt... et, lui prenant la main, elle la couvrit de larmes et de baisers ; Vésalius la retira rudement, repoussa son siège, et lui dit d' une voix concentrée : -levez-vous, Maria ; suivez-moi. -je suis défaillante, et ne puis. -je vous ai dit de me suivre. Maria, se dressant avec peine, s' enveloppa d' un peignoir, et suivit, chancelante, Vésalius qui descendit le grand escalier, traversa le préau, ouvrit une porte basse, percée de barbacanes, qui donnait entrée dans un petit bâtiment éclairé par de grandes baies à croisées de pierre. Cet espèce de guichet se referma sur eux, et les verrous à l' intérieur grincèrent dans leurs vervelles. V opificina : nous voici dans l' ouvroir ou laboratoire de Vésalius: une grande salle carrée, en arc de cloître, à murailles et dalles de pierre. Quelques tables de bois sales et graisseuses, quelques établis, deux ou trois cuviers, un bahut et des armoires formaient tout l' ameublement. Quelques chaudrons étaient épars à l' entour d' une cheminée, dont le manteau évasé descendait de la voûte ; à sa crémaillère, était suspendue une chaudière qui bouillonnait sur un feu ardent. Les établis étaient chargés de cadavres entamés ; on foulait aux pieds des lambeaux de chairs, des membres amputés, et sous les sandales du professeur se broyaient des muscles et des cartilages. Sur la porte était appendu un squelette, qui, lorsqu' elle était agitée, bruissait comme ces bougies de bois que les chandeliers suspendent pour enseigne, quand elles sont remuées par la bise. La voûte et les parois étaient couvertes d' ossemens, de râbles, de squelettes, de carcasses, quelques-uns humains, mais le plus grand nombre de singes et de porcs, animaux les plus approchans, par leur charpente, de l' ostéologie humaine, ayant servi aux études d' Andréa Vésalius, le premier, pour ainsi dire, qui fit de l' anatomie une science réelle, qui osa disséquer des cadavres, même de chrétiens orthodoxes, et travailler sur eux publiquement. Ce n' est pas que, bien avant, vers 1315, Mundinus, professeur à Bologne, avait offert le spectacle nouveau de trois squelettes humains disséqués. L' audacieux scandale ne fut point répété, l' église le prohibait formellement comme un sacrilège. Effrayé lui-même de l' édit encore chaud de Boniface Vii, Mundinus ne tira point grand avantage de ses recherches. Le contact ou le simple aspect d' un cadavre, chez les anciens, imprimait une souillure que force ablutions lustrales et autres expiations pouvaient à peine effacer. Dans le moyen âge, la dissection d' une créature faite à l' image de Dieu passait pour une impiété digne de l' échafaud. VI enodatio : -maintenant, ici, dans ce laboratoire, que me voulez-vous, Vésalius ? Répétait Maria pleurante : que me voulez-vous ? Je ne puis rester, l' odeur putride de ces corps me suffoque, ouvrez que je sorte, je souffre horriblement ! -non, que m' importe ! écoutez à votre tour : vous avez eu trois amans, est-ce pas ? -oui, monseigneur. -vous les enivriez de mon vin, est-ce pas ? -oui, monseigneur. -eh bien, ce vin n' était pas pur, votre duègne y versait un narcotique, de l' opium, et vous dormiez long-temps et profondément, est-ce pas ? -oui, monseigneur, et au réveil j' étais seule. -seule, est-ce pas ? -oui, monseigneur, et je ne les revis jamais. -jamais ! C' est bien ! Mais venez donc ! ... et l' étreignant par un bras, il l' entraîna au fond de la salle ; là il ouvrit une armoire dans laquelle était accroché un squelette complet avec ses articulations naturelles, et d' une blancheur d' ivoire. -reconnais-tu cet homme ? -quoi ! Ces ossemens ? ... -reconnais-tu ce pourpoint, cette cape brune ? -oui, monseigneur, c' est la cape du cavalier Alderan! -regardez donc bien, senora ; et reconnaissez aussi ce beau cavalier qui portait cette cape, avec lequel vous dansâtes si galamment à nos noces ? -Alderan ! ... -Maria jeta un cri qui eût évoqué des morts. -au moins, Dona, vous voyez que tout est profit à la science, lui dit-il, se retournant vers elle d' un air froid ; vous le voyez, la science vous a de grandes obligations. Puis, ricanant, il l' emmena vers une espèce de châsse ou de cage garnie de verrières, qui laissaient voir un squelette humain conservé prodigieusement ; les artères étaient insufflées d' une liqueur rouge, et les veines d' une liqueur bleue ; cette charpente osseuse semblait enveloppée de réseaux de soie ; l' étude en était facile ; quelques touffes de barbe et de cheveux adhéraient encore. -celui-ci, Dona, le remettez-vous en votre mémoire ? Voyez sa belle barbe et sa blonde chevelure. -Fernando ! ! ! Vous l' avez tué ? ... -jusqu' ici, n' ayant point encore disséqué de corps vivans, on n' avait eu que de vagues et imparfaites notions sur la circulation du sang, sur la locomotion; mais, grâce à vous, senora ! Vésalius a levé bien des voiles, et s' est acquis une gloire éternelle. Alors, la saisissant par la chevelure, il traîna Maria vers un énorme bahut, dont il souleva le couvercle avec peine ; par les cheveux il la penchait sur l' ouverture. -enfin, regarde encore ceci ! C' est ton dernier, est-ce pas ? Le bahut contenait des bocaux pleins d' essences où trempaient des portions de chair et de cadavre. -Pedro ! Pedro ! ... vous l' avez donc tué aussi ? -oui, aussi ! ... alors avec un râle affreux, Maria tomba massivement sur la dalle. Le lendemain un convoi sortit de l' hôtel. Les fossoyeurs qui descendirent la bière dans les caveaux de santa Maria la mayor remarquèrent entre eux, qu' elle était lourde et sonore, et qu' un bruit s' était fait dans sa chûte, qui n' était pas le bruit d' un corps. Et la nuit suivante, à travers les barbacanes de la porte, on aurait pu voir Andréa Vésalius, dans son laboratoire, disséquant sur son établi, un beau cadavre de femme, dont les cheveux blonds tombaient jusqu' à terre. VII Affabulatio : à cette opulente cour de Madrid, gorgée de tous les trésors du monde de Christophe Colomb, et qui dominait puissamment toute l' Europe, Andréa Vésalius se reposait dans sa gloire, riche et hautement considéré. Entre l' inquisition et Philippe Ii, il favorisait autant qu' il était possible l' étude de l' anatomie, quand une accusation vint le précipiter dans d' horribles malheurs. Faisant en public l' autopsie du cadavre d' un gentilhomme, le coeur parut palpiter sous le tranchant du scalpel. La rancunière inquisition, l' accusant d' homicide, demanda la mort du savant, et Philippe Ii obtint très difficilement que la peine fût commuée en un pélerinage en terre-sainte. Vésalius s' achemina vers la Palestine avec Malatesta, chef des troupes vénitiennes. Après avoir bravé bien des dangers dans ce scabreux voyage, il fut à son retour jeté par la tempête sur les côtes de Zante, où il mourut de faim, le 15 octobre 1564. La république de Venise l' appelait alors à l' université de Padoue, veuve prématurément cette même année, de Gabriel Falloppe, son élève. S' il faut en croire Boerhave et Albinus, Andréa Vésalius périt victime de ses éternelles goguenarderies sur l' ignorance, le costume et les moeurs des moines espagnols, et de l' inquisition, qui saisit avidement l' occasion de se défaire de ce savant fort incommode. La grande anatomie d' Andréa Vésalius, de corporis humani fabrica, parut à Bâle, en 1562, ornée de figures attribuées au Tiziano, son ami. THREE FINGERED JACK, L'OBI I Next night, at the three palm-trees : Abigail, Abigail, contez-nous, contez-nous un conte ! ... criait une troupe d' enfans à peau d' ébène, d' ivoire, de buis ou de cuivre, qui, suçant de longues cannes à sucre, jouaient sur le gravier, aux pieds d' une jeune noire, naïvement belle, parée d' une simple toile. Abigail-c' était le nom que lui avait imposé son maître puritain, -assise à terre à la porte d' une riche habitation, portait, juchée sur son joli doigt, un haras blanc qu' elle caressait ; tantôt, lui fredonnant cet air créole des Antilles françaises, dont assurément elle ignorait le sens : mounché béqué li un boun blan, quand li coqué li payé comptant, résonnablement ! Tantôt, calme, mélancolique, la tête penchée sur l' épaule, elle paraissait enfouie dans les rêves intuitifs d' un bonheur à venir, dont se bercent toutes jeunes femmes. -Abigail ! Mais contez-nous donc un conte, criait toujours la marmaille : nous serons bien sages, nous ne battrons plus le petit John Blackheat ! La jeune fille fut arrachée à sa douce méditation. -mais, enfans, que me voulez-vous ? -un conte, Abigail ! -un conte, je n' en sais pas, petits amis. -si, si, si, celui des picarouns, tu sais ? ... qui t' emportaient, et où l' obi, tu sais ? ... alors Abigail, tout en passant les doigts dans les plumes de son haras, commença d' une voix lente, et toute la marmaille ouvrit de grands yeux noirs et de grandes bouches à quenottes blanches. En ce temps-là, on était en guerre, et les pikarouns de Hispaniola-San Domingo-la nuit faisaient souvent des descentes dans l' île ; ils enlevaient les noirs endormis dans leurs cases, pour les revendre au marché de leur pays. Cette fois, malgré la vigilance des seize bâtimens garde-côtes, ils s' étaient glissés dans une crique, et aventurés jusqu' aux abords de sainte-Anne. Arrivés ici, tout armés jusqu' aux dents, ils s' introduisirent à pas de loup dans la plantation ; ils avaient déjà emporté une centaine de noirs dans leurs sloops, quand ils arrivèrent à la case où dormait Abigail, votre bonne, qui vous aime quand vous êtes gentils ; plusieurs hommes qui ressemblaient à des monstres dans l' ombre s' y précipitèrent, me saisirent toute sommeillante, me lièrent les bras, et m' entraînèrent vers le rivage. Remarquez bien, petits amis, que ces hommes méchans étaient blancs, mais, quoique blancs, ils ne parlaient pas comme les blancs d' ici, leurs mots qu' ils grondaient comme des chiens, finissaient tous en o ou en a. les sloops chargés de pauvres noirs qui pleuraient et criaient malgré leurs bâillons, voguaient au large, et moi-même, j' étais dans un canot avec les derniers pikarouns restés en vigie ; à peine fut-il démarré et lancé à quelques verges de la côte, que nous entendîmes comme le bruit d' un corps tombant dans l' eau, et aussitôt nous distinguâmes un noir qui nageait en hâte vers nous. - que biba ? ... crièrent les pikarouns, ce qui veut dire sans doute en leur baraguoin : gare à nous. L' homme nageait impétueusement entre deux eaux, et s' étant approché du canot, dont il avait saisi le bord d' une main, un de ces sauvages leva une hache pour le frapper alors que, sortant à demi de la mer et donnant de tout son poids une secousse à la barque, il la renversa sur lui, la faisant chavirer et submergeant tous ceux qui la montaient. Je reparus bientôt à la surface, et, soudainement, je me sentis étreinte par le milieu du corps. Portée pour ainsi dire sur la rive par le grand noir qui avait fait chavirer le canot, là, j' étais étendue, suffoquée, ce brave jeune homme me prodiguait des soins, il essuyait ma figure et mes cheveux trempés. -vous m' avez sauvée, oh ! Je vous dois la vie ! Lui dis-je revenant à moi. -peu de gens me la doivent, répliqua-t-il sourdement. -mais laissez-moi que je baise vos mains, dites au moins votre nom que je le bénisse. -mon nom... vous frémiriez ! ... tout à coup il se redressa au bruit de mousqueteries, et de pas et de cris approchans : c' étaient les colons voisins et les gens de l' habitation, qui, éveillés par le tumulte des pikarouns, les cris des noirs embarqués, accouraient tardivement à leur secours. -adieu, adieu, dit tout bas l' inconnu serrant mes doigts qui craquaient dans sa rude main, adieu ! ... -mais votre nom, de grâce ? Je suis Abigail, moi, fille de John Fox ! -moi, je suis pour les hommes moins qu' un chatpart qu' on chasse : je suis three fingered Jack du libanus. - three fingered Jack l' obiman ? -oui, l' obiman ! je poussai un cri de terreur ; il disparut dans l' obscurité, et je restai anéantie comme si j' étais tombée du soleil. Sitôt, tous les colons arrivèrent sur le rivage, nulle barque n' y était amarrée pour pouvoir chasser en mer, furieux ils firent plusieurs fusillades qui ne portaient qu' à demi. Les pikarouns les saluèrent par des ricanemens lointains et des chants féroces qui étouffaient les hurlemens des pauvres noirs entassés. - et la marmaille ouvrait de grands yeux noirs et de grandes bouches à quenottes blanches ; et, en ce moment, un sang mêlé sortit de derrière la case, passa près, et dit : -Abigail, cette nuit aux trois palmiers de la fontaine. II Voices in the desert : il était nuit avancée, tout était replongé dans le néant du sommeil, air, ciel et terre faisaient silence ; et l' on n' entendait éparsement dans l' île, sur les montagnes, que les mélodieuses euphonies des petits oiseaux qui ne chantent que lorsque la terre est assourdie et que le ciel écoute, et, sous les trois palmiers de la fontaine, une voix mâle disant : -Abigail, trêve un instant : amour ! Amour ! C' est bien ! ... mais je suis ambitieux. Je t' ai conviée cette nuit, vois-tu, pour te faire des adieux pour quelque temps, et t' avouer un projet que j' accomplis. Je suis ambitieux, t' ai-je dit, car sous un dehors frivole je cache un coeur qui se ronge. Dans mes veines ruissèle un sang qui me ravale, et ce front qui pense, et ces reins puissans se courbent sous le fouet d' êtres stupides et féroces à peau blanche, qui savourent mes sueurs, qui s' égaient au râle que m' arrache la fatigue. J' ai assez souffert ! Cette lâche vie me tue, il m' en faut une autre ! L' esclave veut se redresser et briser ses garrots. Je suis fier, vois-tu, je suis ambitieux, quelque chose en moi me pousse, moi esclave, à la domination ; enfant, je rêvais royauté, je rêvais habits d' or, long sabre, cheval... pauvre Quasher ! Ta royauté, c' est le malheur ! Or donc, une occasion, un hasard se présente, je puis devenir riche, grand ; je puis être gorgé d' or ! Ceux qui me repoussent aujourd' hui bientôt me tendront la main, à mon tour je leur cracherai à la face ! -ô mon Quasher, restons pauvres, la richesse rend méchant. -la tête de l' obiman, three fingered Jack, est mise à prix, la somme est énorme ! ... je l' aurai ! ... -vous êtes fou, Quasher ! Vous attaquer à Three Fingered Jack, un obi, vous êtes fou ! ... -je sais que Jack et son obi sont forts, mais Quasher et son coeur sont forts aussi ; d' ailleurs suis-je pas résigné à la mort, plus de vie ou vie libre ! -non, non, Quasher, je t' en prie, garde bien ta vie ; si tu m' aimes restons pauvres, les pauvres seuls sont heureux, plus heureux que leurs maîtres ; restons où la fatalité nous a jetés ! ... -eh ! Pourquoi rester pauvres ? ... -ah ! Pourquoi ! Pourquoi ! Quasher, tu le comprends trop bien ! -que peux-tu redouter, Abigail ? Je te racheterai, je me racheterai, nous serons libres ; nous aurons notre habitation à nous, nous aurons nos esclaves à nous, nous pourrons nous aimer tout le jour, être seuls à tous deux, à toute heure, partout où il nous plaira ; conçois-tu ? ... être libre ! ... -mon Quasher, vous êtes ambitieux, vous me le disiez, vous vous en vantiez tantôt : quand vous serez riche, vous repousserez du pied cette pauvre négresse qui vous aime tant, vous voudrez une blanche d' Europe, je sens bien que je vous perds. -écoute, Abigail, une femme qui amollit un homme fort, c' est une basse femme ! Crois-tu que tes charmes soient assez puissans pour me clouer à toi ? Crois-tu que je varierai à des larmes ? Non ! Tes embrassemens sont vains ! Je veux, Quasher a dit : je veux ! Sois confiante en lui, il t' a donné son amour, il t' est resté fidèle, sur Dieu et sa parole, il est à toi pour la vie. Ne sois ni soupçonneuse, ni jalouse, et c' est à tes pieds qu' il viendra déposer cet or... pleure, pleure, n' espère pas m' amollir. Adieu ! ... III Atsarmaveth Abraham Wesmacot : restée seule, Abigail se leva brusquement, mue par une profonde jalousie et l' intime sentiment de la perte de son amant. Elle redoutait, et sans doute avec raison, connaissant sa fière ambition et son audace, ou qu' il perdît la vie dans un pareil combat, ou que, vainqueur, recevant la grosse somme promise, il ne se livrât à tous ses goûts effrénés, à ses penchans glorieux, et que, tuméfié d' orgueil et d' opulence, il ne détournât la tête à son appel ; qu' il ne la repoussât de sa case neuve, elle pauvre esclave noire et bonne, pour ces grandes dames à beaux dehors qui colportent des coeurs secs, des âmes basses et vénales, chez tous les jeunes hommes dont elles convoitent le bien, comme le scorpion sa proie, ou que, plus sage, il ne se hâtât de faire choix parmi les filles fortunées pour s' engraisser encore de quelque large patrimoine, de quelque large dot. Cette pauvre enfant voyait son abandon inévitable, et cette pensée déchirante l' accablait. Au lieu de reprendre la route qui ramenait à l' habitation, comme après une soudaine résolution, elle s' enfonça dans les savanes, marchant sans cesse, se dirigeant vers les montagnes, se cachant à l' approche des insulaires, évitant surtout la rencontre des marrons et des cudjos. ce pénible pélerinage par les monts, les fondrières, les ravines, les bois vierges la harassait. Ses pieds endoloris par la marche refusaient de toucher le sol. Elle n' avait pris pour toute nourriture que quelques pommes des acajous couvrant ses montagnes, et bu de l' eau des torrens, où elle baignait ses jolies jambes enflées par la marche sur ces terres brûlantes. Le troisième jour, vers cette heure de l' après-midi, appelée solennellement crépuscule par les faiseurs de romances à forté-piano, et simplement, entre chien et loup, par Madame De Sévigné : à cette heure à laquelle la nature s' assombrit, et, mystérieuse, se voile comme une belle dame qui abat le tulle de son chapeau, et rend sa beauté douteuse aux regards avides, à cette heure où les couleurs s' évanouissent et les contours se découpent nettement comme des ombres phantasmagoriques sur une haute-lice azurée. Par une sente rapide et pierreuse bordée ou plutôt embarrassée de mélères, Abigail, tête baissée appuyée sur une branche flexible, se traînait comme ces pauvres voyageurs, qu' on voit arriver le soir dans les faubourgs cherchant d' un oeil éteint l' enseigne consolatrice d' une auberge ; la sueur ruisselait sur son front ; elle soupirait violemment, et jetait quelquefois des plaintes quand son pied heurtait des cailloux. Ce sentier montait droit à une roche ardue qu' il pourtournait ; au sommet de ce rocher, quelqu' un moins lassé, moins pensif, aurait remarqué un corps allongé, noirâtre, immobile, semblant le mât rompu d' un navire coulé, ou plutôt, un peulvan druidique des dunes armoricaines de la vieille Gaule. Abigail était à peine à trois cents pas de cet être mystérieux, quand soudainement il fut éclairé par un phosphore accompagné d' une détonation semblable à celle d' une arme à feu, qui gronda long-temps dans les plaines ; elle poussa un cri lamentable et tomba la face sur terre. Aussitôt, avec la vélocité d' un lévrier qui se précipite sur le gibier atteint par le chasseur, le gnôme noir descendit la roche et la sente, volant droit à Abigail ; à son aspect il recula consterné, laissant tomber ce mot : -une femme! -se heurtant la poitrine et s' agenouillant il la souleva et l' étendit sur des herbes. Ce fantôme était simplement un noir d' une haute stature, portant une haute carabine comme les bédouins, un grand sabre et un coutelas à la ceinture. -femme, femme ! Vous êtes blessée ! Répétait-il, tâchant d' adoucir la raucité de sa voix. Mais Abigail restait muette en sa douleur ; la balle l' avait frappée dans les chairs de la jambe. Le noir, écartant sa robe, et accolant ses lèvres sur la plaie, pompait le sang épanché. Un voyageur témoin de cette scène si effroyable en apparence, sans doute, aurait pensé voir un vampire se repaissant d' une femme. Puis ensuite il versa l' eau-de-vie de sa gourde sur des feuillages, ceignit cette compresse sur la blessure, et lui frotta les tempes du reste de la liqueur. Bientôt, Abigail rouvrit les yeux et les égara autour d' elle. -femme, n' ayez peur, l' homme que vous avez près de vous est votre ami. -c' est vous qui m' avez tuée cependant, répondit-elle, se soulevant et s' adossant contre un arbre. -ne m' en voulez pas, femme ! Jack a tant d' ennemis, qu' il ne peut laisser aborder sa retraite. La faible lueur du couchant m' a trompé, j' ai cru frapper un homme. Pardonnez-moi, ce sont les hommes que je hais, parce qu' ils sont lâches et féroces, d' autant plus féroces qu' ils sont d' autant plus lâches. Consolez-vous, la blessure n' est pas grave. -n' avez-vous pas nom Jack Three Fingered ? ... oh ! Béni soit Dieu ! Je vous trouve enfin, je vous cherchais. -eh ! Pourquoi ? -je suis Abigail, avez-vous souvenance d' elle ? -non. -vous rappelez-vous cette femme que vous sauvâtes, il y a deux ans, des pikarouns qui l' emportaient ? -quoi, c' est vous ! -Jack, votre tête est à prix. -je le sais. -je vous dois la vie, et si je suis venue dans ces montagnes vous chercher, c' est pour acquitter cette dette ; tenez-vous sur vos gardes. Quasher, pour remporter le prix de votre sang, viendra ces jours-ci vous pourchasser et vous tuer. -me tuer... redit froidement Jack. -évitez-le bien, mais ne le tuez pas, je vous prie ! -femme je te remercie, oublie le mal que je t' ai fait malgré mon coeur. -oh ! Si je vous pardonne ! Ne vous dois-je pas la vie ? Vous avez disposé de votre bien. -femme, maintenant, que veux-tu que je fasse de toi ? Veux-tu venir reposer dans mon repaire ? -il y a trois jours que j' ai quitté l' habitation de mon maître, il doit être bien inquiet ; si je m' étais blessée... -oh ! Si ce n' est que cela, reprit Jack, tiens, prends cela en souvenir de moi, porte-le toujours sur toi, avec cela, tu seras forte. -c' était un sachet obien. -et, levant doucement Abigail, il la chargea sur ses épaules robustes, descendit le sentier et disparut sous les acajous. Le jour commençait à poindre, cependant tout dormait encore aux environs de sainte-Anne, quand parut, devant l' habitation, Three Fingered Jack chargé d' Abigail. Il la portait aussi légèrement qu' une jeune fille porte son urne à la fontaine. S' étant approché de la case, il la déposa à l' entrée. -adieu, Abigail ! -adieu, Jack, veillez bien sur vous ! L' obi heurta rudement la porte de son coutelas et s' enfuit prompt comme un cerf. Hatsarmaveth Abraham Westmacot sortit accompagné, rencontrant du pied cette femme étendue et sanglante, il jeta un cri d' effroi. -calmez-vous, n' ayez peur, mon maître ; c' est votre servante Abigail ! -Abigail ! ... -oui,... des marrons, après m' avoir blessée, m' avaient emmenée dans les montagnes, et m' ont rejetée à votre porte. IV Tiresome chapter : avant d' aller plus avant, comme j' ai déjà parlé d' obi, d' obiman, et de sachet obien, il est bon que je dise à vous autres européens ce que c' est qu' un obi. quant aux érudits qui croiront le savoir, ou qui auront lu ce qui suit dans le docteur Mosely, ils n' auront qu' à passer ce chapitre pédantesque et académiquement fastidieux. Le docteur Mosely, auquel je dois cette histoire jamaïcaine, prétend gravement, dans son traité du sucre, treatise of sugar, que l' obi et la filouterie ou le jeu sont les seuls exemples qu' il ait pu découvrir chez les natifs de la terre d' Afrique, dans lesquels un effort de combinaisons d' idées ait jamais été démontré. Ah ! Master doctor Mosely, vous n' étiez pas négrophile ! Pauvre bon homme ! Il ne se doutait guère, en écrivant à la Jamaïque sur ses cannes à sucre, qu' il se faisait une postérité, et qu' il serait question de lui, de son treatise of sugar, et de son récit de Jack, en 1832. ô incompréhensible encatenation des événemens ! Il a fallu pour en venir là, qu' un montagnard alpestre naquit, descendit, et cherchant à user sa vigueur parmi les hommes de la plaine, se prit à farfouiller un bouquin anglais. Généralement, le mot obi désigne doublement la magie et le magicien ; cependant, dans les colonies anglaises, on dit un obiman. je n' offrirai d' autres probabilités étymologiques, sur l' origine et la signification de ce mot importé d' Afrique par les noirs dans le monde de Christophe Colomb, que celle-ci : nobi, en arabe, veut dire prophète, et, certes, il y a un grand rapport entre ces deux mots ; retranchez par corruption au singulier la nasale initiale comme les arabes le pratiquent pour le pluriel, et vous aurez le mot pareil ; je ne donne pas cela comme article de foi : cependant, je crois être, modestie à part, assez agréable étymologiste ; ayant fait force recherches paléographiques et paléologiques, entre autres, à l' âge innocent de seize ans, un gros in-folio, digne des bénédictins de saint-Maure, sur l' origine des noms propres d' hommes et de lieux, petit puits artésien de science et d' érudition ; je n' avais plus que quinze années de travail pour arriver à son parachèvement, et pour éditeur, en perspective, que l' imprimerie royale qui n' imprime pas, quand je l' abandonnai pour des oeuvres plus digérées et beaucoup plus en harmonie avec notre époque vernissée, que l' étude de Pasquier, Fauchet, Ménage et P Borel, etc, etc. Après tout, je crois sincèrement que cette étymologie en vaut bien d' autres, même celles de M Arouet De Voltaire qui prétend que boulevart vient de ce qu' on y jouait aux boules, et que c' était vert. Voir son dictionnaire philosophique, au mot philosophique boulevart. La science de l' obi est très étendue, plus étendue que la pharmacologie et la pharmacochimie, et, s' il y avait un examen à passer pour être reçu obi, plus d' un de nos brillans pharmacopoles aurait le nez cassé et serait bouté hors ; je ne connais de profondément dignes, que M Roux avec son paraguai, maître Guérin avec sa mixture, et le parabolain Labarraque avec son chlore ; tous trois passés maîtres en obi, et que pourtant d' ignares envieux voudraient voir précipiter, pierre au cou, dans le protoxide d' hydrogène séquanique. L' obi , qui a pour but l' ensorcellement du pauvre monde, ou la consomption par des maladies de langueur, le spleen, se fait de boue de fosse, de cheveux, de dents de requins et d' autres créatures, de sang, de plumes de coquilles d' oeufs, de figure de cire, de coeurs d' oiseaux, de racines puissantes, d' herbes et de ronces inconnues encore aux européens, que les anciens employaient aux mêmes usages. Certains mélanges de ces ingrédiens sont calcinés, ou enfoncés très profondément dans la terre, ou appendus à la cheminée, ou placés sous le seuil de la porte de celui qui doit subir le charme, avec accompagnement d' incantations et d' imprécations, proférées à minuit, ayant égard aux phases et aspects de la lune. Un nègre qui se croit ensorcelé par l' obi, s' adresse à un obiman ou obiwoman, de même qu' un malade, malade par son médecin, s' adresse à un apothicaire. Des lois doucereuses ont été échafaudées dans les Indes occidentales pour punir de mort les pratiques obiennes ; elles sont restées sans effet. Stupides législateurs ! Ce ne sont pas vos lois de sang faites dans vos indes, qui sauront anéantir l' effet d' idées, dont l' origine est dans le centre de l' Afrique où vous allez moissonner vos esclaves ! Notre vieux docteur Mosely, et toujours dans son traité du sucre, treatise of sugar, dit avoir vu l' obi du fameux nègre, voleur comme il l' appelle, three Fingered Jack, terreur de la Jamaïque en 1780 et 1781, et que les marrons qui l' avaient tué, lui apportèrent. Cet obi consistait en un bout de corne de bouc, remplie d' une compotion de poussière de tombeau, de sang d' un chat noir et de graisse humaine, le tout broyé en manière de pâte-ce n' est qu' après une savante et longue analyse, qu' il a pu formuler ainsi ce programme. -un crapaud desséché, une patte de chat, également noir, une queue de porc, une bande de parchemin de peau de chevreau, sur laquelle étaient tracés des caractères avec du sang, se trouvaient aussi dans son sac obien. Ces choses, avec un sabre émoulu et deux fusils comme Robinson Crusoé, composaient tout son obi, avec lequel et son courage, en vrai highlander, il descendait dans les basses terres dévaster et piller, pour subvenir à ses besoins. Son habileté à se retraiter dans les fourrés difficiles dominant le seul accès où personne n' osait le suivre, terrifia les habitans, et défia pendant deux ans le pouvoir civil et la milice des cantons voisins. Il n' eut jamais de complice ni d' associé ; dans les bois, aux environs du mont Libanus, lieu de sa retraite, se trouvaient quelques nègres fugitifs ; les ayant marqués au front avec son obi, ils ne pouvaient le trahir. Il ne se fiait à personne, il dédaignait toute assistance, il volait seul, il soutenait seul ses combats, tuait toujours ceux qui le poursuivaient, et le seul il grimpa plus haut que le mont Spartacus. Par sa magie, il était non seulement l' effroi des noirs, mais il y avait beaucoup de blancs qui lui croyaient quelque pourvoir surnaturel. Dans les climats chauds, les femmes se marient fort jeunes et souvent avec une grande disparité d' âge ; Jack passait pour l' auteur des discords et des troubles ; car en ce temps, comme en tout temps, comme aujourd' hui, les unions malheureuses, l' adultère, que sais-je ? Foisonnaient. Donnez à un chien un mauvais renom, et pendez-le, dit le proverbe anglais : give a dog an ill name, and hang him. clameurs, clameurs sur clameurs s' élevèrent contre le cruel sorcier ; et presque toutes les mésaventures conjugales étaient attribuées aux sortiléges jetés par Three Fingered Jack le jour des noces. Dieu sait ! Ce pauvre Jack avait assez de ses péchés à lui, sans le charger de ceux des autres. Il aurait plutôt fait une chaudière médéenne pour toute l' île, dit le dr Mosely, et toujours dans son traité du sucre, treatise of sugar, que troubler le bonheur d' une seule femme. J' avouerai franchement que, pour mon compte, je ne sais trop ce que c' est qu' une chaudière médéenne ; âne en mythologie, puritain n' ayant jamais touché, même du pied, le dictionnaire du païen Chompré. Quoi qu' il en soit, assurément ce n' est pas l' occasion qui lui manqua, et cependant, malgré sa haine pour les blancs, jamais on n' a ouï dire qu' il eût fait le moindre mal à un enfant, ou violenté une femme. V hound' s fee : mais Jack était destiné à la mort. Alléchés par les récompenses promises par le gouverneur Dalling, dans une proclamation datée du 12 octobre 1780, et la résolution prise ensuite par l' assemblée coloniale- house of assembly -, deux hommes de couleur, Quasher, que vous connaissez déjà, et Sam, fils du capitaine Davy, qui avait tué Master Thomasson, pilote d' un vaisseau londrin, dans la rade de Old-Harbour, tous deux de Scotshall, ville marronne- maroon town -, avec une partie de leurs concitoyens allèrent à sa recherche. Quasher, avant de partir pour cette expédition, se fit baptiser, et changea son nom en celui de James Reeder. L' expédition commença, et tout le parti battit les bois pendant trois semaines, ayant pour ainsi dire bloqué, mais en vain, les plus profondes retraites de la partie la plus inaccessible de l' île où Jack résidait, tout-à-fait éloigné de toute société humaine. Jack était une de ces organisations fortes, un de ces cerveaux puissans, nés pour dominer, qui manquant d' air dans l' étroite cage où le sort les a jetés, dans cette société qui veut tout courber, tout rapetisser à la taille vulgaire, rompent à tout jamais avec les hommes qu' ils exècrent s' ils ne rompent avec la vie. Three Fingered Jack était un lycanthrope ! Reeder et Sam, fatigués de ce mode de guerroyer, résolurent d' aller le chercher dans son repaire même, de l' y prendre d' assaut ou de périr dans l' entreprise. Ils prirent avec eux un jeune garçon d' un bon courage et bon tireur, et laissèrent le reste du parti. Ces trois intrépides, que le vieux docteur Mosely se flatte d' avoir bien connus, venaient à peine de se remettre en route, que leurs yeux rusés découvrirent par le froissement des herbes et des halliers que quelqu' un peu auparavant avait passé par-là. Ils suivirent tout doucement ces empreintes, sans faire le moindre bruit, bientôt ils aperçurent de la fumée. Alors ils se préparèrent au combat, et avant que Jack ait pu les entrevoir ils étaient sur lui : il faisait rôtir des bananes- plantains -sur petit feu, à terre, à la bouche d' une caverne. Ce fut là une scène où des acteurs extraordinaires jouèrent un rôle extraordinaire. Les regards de Jack étaient farouches et terribles, il leur dit qu' il les tuerait. Au lieu de tirer sur lui, Reeder répondit que son obi n' avait aucun pouvoir de lui nuire, car il était baptisé, et qu' il n' avait plus nom Quasher. Jack connaissait Reeder, et comme paralysé, il laissa ses deux fusils à terre et ne prit que son coutelas. Ces deux hommes, plusieurs années auparavant, avaient eu, dans les bois, un combat désespéré ; dans cette lutte, Jack perdit deux doigts, et cette perte fut l' origine de son nom, Three Fingered, qui veut dire trois-doigtier. Alors il vainquit Reeder et l' aurait tué ainsi que ceux qui le secouraient, s' ils n' avaient pris la fuite. à rendre justice à Three Fingered Jack, il aurait tué facilement, s' il eut voulu, Reeder et Sam, car de prime abord, ils étaient effrayés de son aspect et de l' épouvantable son de sa voix. Et il le pouvait avec raison, et d' autant plus qu' Ils n' avaient d' ailleurs aucun moyen de salut et Devaient en venir aux mains avec l' homme le plus fort et le plus féroce. Jack était stupéfait, car il avait lui-même prophétisé que l' obi blanc prévaudrait sur lui, et par expérience, il savait que le charme ne perdrait rien de sa force entre les mains de Reeder. Sans autre pourparler, Jack, son coutelas à la main, se jeta au fond d' un précipice derrière la caverne. Le fusil de Reeder fit long feu, mais Sam l' atteignit à l' épaule. Semblable à un bull-dog, Reeder, sans regarder et le coutelas au poing, se précipita à corps perdu après Jack ; la descente presque perpendiculaire avait environ trente mètres de profondeur ; tous deux dans leur chute avaient conservé leur coutelas. Ce fut là le théâtre où les deux plus robustes coeurs qui aient jamais été encerclés par des côtes, commencèrent leurs sanglantes luttes. Le jeune garçon, auquel on avait enjoint de se tenir à l' arrière et hors d' attaque, parut au haut du gouffre, et, durant le combat, frappa Jack d' une balle au ventre. Sam était rusé ; il prit froidement un détour pour descendre au champ de bataille : lorsqu' il fut arrivé au lieu où elle avait commencé, Jack et Reeder s' étaient pris au corps et avaient roulé ensemble au bas d' un autre précipice sur le flanc de la montagne; dans cette chute, ils avaient tous deux perdu leurs armes. Sam, en se glissant après eux, perdit aussi son coutelas parmi les arbres et les buissons. Quand il arriva auprès d' eux, quoique sans armes, il ne resta pas oisif, et, heureusement pour Reeder, la blessure de Jack était profonde et grave ; il était dans une violente agonie. Sam tomba juste à temps pour sauver Reeder, car Jack l' avait saisi à la gorge avec son étreinte de géant ; Reeder avait la main presque tranchée, et Jack ruisselait le sang par l' épaule et le ventre ; ils étaient couverts tous deux de sang caillé, de balafres et d' estafilades. En cet état, Sam devint l' arbitre du combat, et décida du sort ; il abattit Jack avec un fragment de rocher. Quand le lion fut renversé, les deux tigres lui écrasèrent la tête à coups de pierre. Bientôt après, le jeune garçon trouva le sentier pour parvenir jusqu' à eux ; il avait son coutelas avec lequel ils tranchèrent la tête de Jack et sa main à trois doigts, qu' ils portèrent à Morantbay ; là, ils mirent leurs trophées dans un baquet de guildive ; et, suivis d' une foule immense de noirs qui ne craignaient plus l' obi de Jack, ils les portèrent à Spanishtown -San-Yago De La Véga-, à Kingstown, pour réclamer la récompense promise par la royale proclamation et l' assemblée coloniale. VI blood' s reward : quand Reeder et Sam passèrent, j' étais à Spanishtown chez deux très vieilles bonnes femmes, deux soeurs presque centenaires, filles de colons espagnols, et nées longtemps après la prise de l' île sur les espagnols par l' amiral Pen, aidé d' un grand nombre de flibustiers anglais et français, en 1655. Seul et double monument de la domination espagnole sur ces terres ; espèce de cippes incarnés, attestant encore leur passage, comme les dolmeins druidiques sont là pour nous faire ressouvenir de nos aïeux les gaulois, qui forment maintenant la couche végétative qui couvre comme un engrais le sol de la France. Ces saintes douairières, quoique recevant une pension du gouvernement, mortellement haineuses, n' avaient jamais voulu parler la langue des conquérans, passées, sans contact, à travers plusieurs générations, ces bonnes vieilles hablaient toujours la divine langue castillane. Pélerin religieux de toutes ruines, j' étais venu les saluer : ma visite les avait emplies de joie, les avait rajeunies de près d' un siècle, avait éveillé en leur âme mille souvenirs tendres et douloureux ; elles m' avaient retenu pour quelques jours ; j' étais pour elles comme un fils ; elles me racontaient toutes ces vieilles choses que plus qu' elles savaient au monde, étalant au grand jour et pour la dernière fois, sans doute, les lambeaux dorés de leur mémoire, secouant les pages poussiéreuses de ce livre du gai-savoir, que le temps ronge comme un rat stupide, et qui allait bientôt se fermer avec leur vie dans la tombe. Nous étions assis près d' une croisée et nous devisions, quand nous entendîmes un tumulte lointain et des décharges de mousquets. Nous nous levâmes et nous penchant à la fenêtre nous vîmes Reeder et Sam, nos héros, marchant triomphalement, portant, au bout d' une pique la tête et la main du malheureux Jack. Ils étaient suivis d' un concours formidable surtout de cudjos de marroon town, vêtus d' une braye et d' une veste de grosse toile que le gouvernement leur donnait chaque année, ainsi qu' un fusil tous les cinq ans, en paiement des services qu' ils rendaient à la colonie. Ces braves gens faisaient presque la police de l' île comme une maréchaussée ; ils arrêtaient et ramenaient les nègres fugitifs, les vagabonds qui se retiraient dans les montagnes et les prisonniers de guerre échappés de Port-Royal. c' était un ramassis d' hommes de toute origine, de vrais klèphtes, avec lesquels les anglais avaient été forcés de faire une capitulation toute à leur avantage, n' ayant jamais pu les dompter. Le surnom de cudjos leur venait du nom d' un de leurs vaillans capitaines. Ne pouvant plus guerroyer, ils s' étaient adonnés à l' éducation des bestiaux, qu' ils venaient vendre aux marchés de l' île. La plupart de ces montagnards étaient remarquables par leur belle et haute stature, leur force et leur adresse. Non loin de la maison de mes vieilles, une jeune noire, qui paraissait blessée à la jambe, était assise sur une pierre, pensive, la tête abattue sur son sein ; éveillée brusquement par les décharges d' armes à feu que faisaient les noirs en signe de joie, elle tourna la face du côté d' où venait le tumulte, et resta immobile comme une louve qui flaire sa proie ; quand Reeder passa, elle l' appela plusieurs fois. -Quasher ! Quasher ! ... -Reeder qui l' avait aperçue de loin, enorgueilli, détournait la tête. -Quasher ! Quasher ! As-tu déjà oublié Abigail ? ... -il ne répondit pas et sembla précipiter sa marche. La jeune négresse se rassit sur la pierre, tournant le dos au chemin, ainsi elle resta toute la soirée. Avant de me mettre au lit, rôdant, pour respirer un peu, aux environs de la maison, à la lueur de la lune je distinguai un corps étendu sur le sol contre la pierre de la route, je m' approchai, elle dormait. Le lendemain, à l' aube, je fus réveillé par un vacarme semblable à celui de la veille, je sortis par curiosité ; c' était Reeder et Sam, qui ayant reçu la prime promise par la proclamation royale et l' assemblée coloniale, repassaient avec leurs compatriotes. Cette tourbe poussait des hourras, des cris de bêtes fauves, chantait en choeur des paroles inconnues, dansait au son des bal