Poésies Nouvelles. Alfred De Musset (1810-1857) TABLE DES MATIERES 1. ROLLA 2. UNE BONNE FORTUNE 3. LUCIE 4. La Nuit de mai 5. La Nuit de décembre 6. La Nuit d'août 7. La Nuit d'octobre 8. Lettre à M. de Lamartine 9. A la Malibran 10. L'ESPOIR EN DIEU 11. A LA MI-CAREME 12. DUPONT ET DURAND 13. AU ROI 14. SUR LA NAISSANCE DU COMTE DE PARIS 15. IDYLLE 16. SILVIA 17. Chanson 18. Chanson de Barberine 19. Chanson de Fortunio 20. A Ninon 21. A SAINTE-BEUVE 22. A ALFRED DE MUSSET 23. A LYDIE TRADUIT D'HORACE 24. A LYDIE IMITATION 25. A ALF. T. 26. A UNE FLEUR 27. LE FILS DU TITIEN 28. SONNET 29. ADIEU 30. SONNET 31. JAMAIS 32. IMPROMPTU 33. A Mademoiselle *** 34. Une Soirée perdue 35. SIMONE 36. SUR LES DÉBUTS DE MESDEMOISELLES RACHEL ET PAULINE GARCIA 37. CHANSON 38. TRISTESSE 39. LE RHIN ALLEMAND PAR BECKER 40. LE RHIN ALLEMAND 41. SOUVENIR 42. SUR LA PARESSE 43. LE MIE PRIGIONI 44. RAPPELLE-TOI 45. MARIE 46. Rondeau : "Fut-il jamais..." 47. A MADAME G. 48. A MADAME G. 49. APRÈS UNE LECTURE 50. A M.V.H. (sonnet) 51. MIMI PINSON 52. LE TREIZE JUILLET 53. A M. A. T. 54. SONNET A MADAME M. N. 55. A LA MÊME I 56. A LA MÊME II 57. STANCES DE M. CHARLES NODIER 58. RÉPONSE A M. CHARLES NODIER 59. A MON FRÈRE, REVENANT D'ITALIE 60. CONSEILS A UNE PARISIENNE 61. PAR UN MAUVAIS TEMPS 62. A MADAME Cne T. 63. SUR TROIS MARCHES DE MARBRE ROSE 64. SONNET 65. A. M. REGN1ER DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE 66. CHANSON 67. A MADAME O*** 68. LE RIDEAU DE MA VOISINE 69. SOUVENIR DES ALPES 70. ADIEUX A SUZON 71. Sonnet au Lecteur 1. ROLLA Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre Marchait et respirait dans un peuple de dieux; Où Vénus Astarté, fille de l'onde amère, Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère, Et fécondait le monde en tordant ses cheveux? Regrettez-vous le temps où les Nymphes lascives Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux, Et d'un éclat de rire agaçaient sur les rives Les Faunes indolents couchés dans les roseaux? Où les sources tremblaient des baisers de Narcisse? Où, du nord au midi, sur la création Hercule promenait l'éternelle justice, Sous son manteau sanglant, taillé dans un lion ; Où les Sylvains moqueurs, dans l'écorce des chênes Avec les rameaux verts se balançaient au vent, Et sifflaient dans l'écho la chanson du passant; Où tout était divin, jusqu'aux douleurs humaines; Où le monde adorait ce qu'il tue aujourd'hui; Où quatre mille dieux n'avaient pas un athée; Où tout était heureux, excepté Prométhée, Frère aîné de Satan, qui tomba comme lui ? - Et quand tout fut changé, le ciel, la terre et l'homme, Quand le berceau du monde en devint le cercueil, Quand l'ouragan du Nord sur les débris de Rome De sa sombre avalanche étendit le linceul, - Regrettez-vous le temps où d'un siècle barbare Naquit un siècle d'or, plus fertile et plus beau? Où le vieil univers fendit avec Lazare De son front rajeuni la pierre du tombeau? Regrettez-vous le temps où nos vieilles romances Ouvraient leurs ailes d'or vers leur monde enchanté? Où tous nos monuments et toutes nos croyances Portaient le manteau blanc de leur virginité? Où, sous la main du Christ, tout venait de renaître? Où le palais du prince, et la maison du prêtre, Portant la même croix sur leur front radieux, Sortaient de la montagne en regardant les cieux? Où Cologne et Strasbourg, Notre-Dame et Saint-Pierre, S'agenouillant au loin dans leurs robes de pierre, Sur l'orgue universel des peuples prosternés Entonnaient l'hosanna des siècles nouveau-nés? Le temps où se faisait tout ce qu'a dit l'histoire; Où sur les saints autels les crucifix d'ivoire Ouvraient des bras sans tache et blancs comme le lait; Où la Vie était jeune, - où la Mort espérait? Ô Christ! je ne suis pas de ceux que la prière Dans tes temples muets amène à pas tremblants; Je ne suis pas de ceux qui vont à ton Calvaire, En se frappant le coeur, baiser tes pieds sanglants; Et je reste debout sous tes sacrés portiques, Quand ton peuple fidèle, autour des noirs arceaux, Se courbe en murmurant sous le vent des cantiques, Comme au souffle du nord un peuple de roseaux. Je ne crois pas, ô Christ! à ta parole sainte : Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux. D'un siècle sans espoir naît un siècle sans crainte; Les comètes du nôtre ont dépeuplé les cieux. Maintenant le hasard promène au sein des ombres De leurs illusions les mondes réveillés; L'esprit des temps passés, errant sur leurs décombres, Jette au gouffre éternel tes anges mutilés. Les clous du Golgotha te soutiennent à peine; Sous ton divin tombeau le sol s'est dérobé : Ta gloire est morte, ô Christ! et sur nos croix d'ébène Ton cadavre céleste en poussière est tombé! Eh bien! qu'il soit permis d'en baiser la poussière Au moins crédule enfant de ce siècle sans foi, Et de pleurer, ô Christ! sur cette froide terre Qui vivait de ta mort, et qui mourra sans toi! Oh! maintenant, mon Dieu, qui lui rendra la vie? Du plus pur de ton sang tu l'avais rajeunie; Jésus, ce que tu fis, qui jamais le fera? Nous, vieillards nés d'hier, qui nous rajeunira? Nous sommes aussi vieux qu'au jour de ta naissance. Nous attendons autant, nous avons plus perdu. Plus livide et plus froid, dans son cercueil immense Pour la seconde fois Lazare est étendu. Où donc est le Sauveur pour entr'ouvrir nos tombes? Où donc le vieux saint Paul haranguant les Romains, Suspendant tout un peuple à ses haillons divins? Où donc est le Cénacle? où donc les Catacombes? Avec qui marche donc l'auréole de feu? Sur quels pieds tombez-vous, parfums de Madeleine? Où donc vibre dans l'air une voix plus qu'humaine? Qui de nous, qui de nous va devenir un Dieu? La Terre est aussi vieille, aussi dégénérée, Elle branle une tête aussi désespérée Que lorsque Jean parut sur le sable des mers, Et que la moribonde, à sa parole sainte, Tressaillant tout à coup comme une femme enceinte, Sentit bondir en elle un nouvel univers. Les jours sont revenus de Claude et de Tibère; Tout ici, comme alors, est mort avec le temps, Et Saturne est au bout du sang de ses enfants; Mais l'espérance humaine est lasse d'être mère, Et, le sein tout meurtri d'avoir tant allaité, Elle fait son repos de sa stérilité. II De tous les débauchés de la ville du monde Où le libertinage est à meilleur marché, De la plus vieille en vice et de la plus féconde, Je veux dire Paris, - le plus grand débauché Etait Jacques Rolla. - jamais, dans les tavernes, Sous les rayons tremblants des blafardes lanternes, Plus indocile enfant ne s'était accoudé Sur une table chaude ou sur un coup de dé. Ce n'était pas Rolla qui gouvernait sa vie, C'étaient ses passions; - il les laissait aller Comme un pâtre assoupi regarde l'eau couler. Elles vivaient; - son corps était l'hôtellerie Où s'étaient attablés ces pâles voyageurs; Tantôt pour y briser les lits et les murailles, Pour s'y chercher dans l'ombre, et s'ouvrir les entrailles Comme des cerfs en rut et des gladiateurs; Tantôt pour y chanter, en s'enivrant ensemble, Comme de gais oiseaux qu'un coup de vent rassemble, Et qui, pour vingt amours, n'ont qu'un arbuste en fleurs. Le père de Rolla, gentillâtre imbécile, L'avait fait élever comme un riche héritier, Sans songer que lui-même, à sa petite ville, Il avait de son bien mangé plus de moitié. En sorte que Rolla, par un beau soir d'automne, Se vit à dix-neuf ans maître de sa personne, - Et n'ayant dans la main ni talent ni métier. Il eût trouvé d'ailleurs tout travail impossible; Un gagne-pain quelconque, un métier de valet Soulevait sur sa lèvre un rire inextinguible. Ainsi, mordant à même au peu qu'il possédait, Il resta grand seigneur tel que Dieu l'avait fait. Hercule, fatigué de sa tâche éternelle, S'assit un jour, dit-on, entre un double chemin. Il vit la Volupté qui lui tendait la main : Il suivit la Vertu, qui lui sembla plus belle. Aujourd'hui rien n'est beau, ni le mal ni le bien. Ce n'est pas notre temps qui s'arrête et qui doute; Les siècles, en passant, ont fait leur grande route Entre les deux sentiers, dont il ne reste rien. Rolla fit à vingt ans ce qu'avaient fait ses pères. Ce qu'on voit aux abords d'une grande cité, Ce sont des abattoirs, des murs, des cimetières; C'est ainsi qu'en entrant dans la société On trouve ses égouts. - La virginité sainte S'y cache à tous les yeux sous une triple enceint; On voile la pudeur, mais la corruption Y baise en plein soleil la prostitution. Les hommes dans leur sein n'accueillent leur semblable Que lorsqu'il a trempé dans le fleuve fangeux L'acier chaste et brûlant du glaive redoutable Qu'il a reçu du ciel pour se défendre d'eux. Jacque était grand, loyal, intrépide et superbe. L'habitude, qui fait de la vie un proverbe, Lui donnait la nausée. - Heureux ou malheureux, Il ne fit rien comme elle, et garda pour ses dieux L'audace et la fierté, qui sont ses soeurs aînées. Il prit trois bourses d'or, et, durant trois années, Il vécut au soleil sans se douter des lois; Et jamais fils d'Adam, sous la sainte lumière N'a, de l'est au couchant, promené sur la terre Un plus large mépris des peuples et des rois. Seul il marchait tout nu dans cette mascarade Qu'on appelle la vie, en y parlant tout haut, Tel que la robe d'or du jeune Alcibiade, Son orgueil indolent, du palais au ruisseau, Traînait derrière lui comme un royal manteau. Ce n'était pour personne un objet de mystère Qu'il eût trois ans à vivre et qu'il mangeât son bien. Le monde souriait en le regardant faire, Et lui qui le faisait, disait à l'ordinaire Qu'il se ferait sauter quand il n'aurait plus rien. C'était un noble coeur, naïf comme l'enfance, Bon comme la pitié, grand comme l'espérance. Il ne voulut jamais croire à sa pauvreté. L'armure qu'il portait n'allait pas à sa taille; Elle était bonne au plus pour un jour de bataille, Et ce jour-là fut court comme une nuit d'été. Lorsque dans le désert la cavale sauvage, Après trois jours de marche, attend un jour d'orage Pour boire l'eau du ciel sur ses palmiers poudreux, Le soleil est de plomb, les palmiers en silence Sous leur ciel embrasé penchent leurs longs cheveux; Elle cherche son puits dans le désert immense, Le soleil l'a séché; sur le rocher brûlant, Les lions hérissés dorment en grommelant. Elle se sent fléchir; ses narines qui saignent S'enfoncent dans le sable, et le sable altéré Vient boire avidement son sang décoloré. Alors elle se couche, et ses grands yeux s'éteignent, Et le pâle désert roule sur son enfant Les flots silencieux de son linceul mouvant. Elle ne savait pas, lorsque les caravanes Avec leurs chameliers passaient sous les platanes, Qu'elle n'avait qu'à suivre et qu'à baisser le front, Pour trouver à Bagdad de fraîches écuries, Des râteliers dorés, des luzernes fleuries, Et des puits dont le ciel n'a jamais vu le fond. Si Dieu nous a tirés tous de la même fange, Certes, il a dû pétrir dans une argile étrange Et sécher aux rayons d'un soleil irrité Cet être, quel qu'il soit, ou l'aigle, ou l'hirondelle, Qui ne saurait plier ni son cou ni son aile, Et qui n'a pour tout bien qu'un mot : la liberté. III Est-ce sur de la neige, ou sur une statue, Que cette lampe d'or, dans l'ombre suspendue, Fait onduler l'azur de ce rideau tremblant? Non, la neige est plus pâle, et le marbre est blanc. C'est un enfant qui dort. - Sur ses lèvres ouvertes Voltige par instants un faible et doux soupir; Un soupir plus léger que ceux des algues vertes Quand, le soir, sur les mers voltige le zéphyr, Et que, sentant fléchir ses ailes embaumées Sous les baisers ardents de ses fleurs bien-aimées, Il boit sur ses bras nus les perles des roseaux. C'est un enfant qui dort sous ces épais rideaux, Un enfant de quinze ans, - presque une jeune femme; Rien n'est encor formé dans cet être charmant. Le petit chérubin qui veille sur son âme Doute s'il est son frère ou s'il est son amant. Ses longs cheveux épars la couvrent tout entière. La croix de son collier repose dans sa main, Comme pour témoigner qu'elle a fait sa prière, Et qu'elle va la faire en s'éveillant demain. Elle dort, regardez : - quel front noble et candide! Partout, comme un lait pur sur une onde limpide, Le ciel sur la beauté répandit la pudeur. Elle dort toute nue et la main sur son coeur. N'est-ce pas que la nuit la rend encor plus belle? Que ces molles clartés palpitent autour d'elle, Comme si, malgré lui, le sombre Esprit du soir Sentait sur ce beau corps frémir son manteau noir? Les pas silencieux du prêtre dans l'enceinte Font tressaillir le coeur d'une terreur moins sainte, Ô vierge! que le bruit de tes soupirs légers. Regardez cette chambre et ces frais orangers, Ces livres, ce métier, cette branche bénite Qui se penche en pleurant sur ce vieux crucifix; Ne chercherait-on pas le rouet de Marguerite Dans ce mélancolique et chaste paradis? N'est-ce pas qu'il est pur, le sommeil de l'enfance? Que le ciel lui donna sa beauté pour défense? Que l'amour d'une vierge est une piété Comme l'amour céleste, et qu'en approchant d'elle, Dans l'air qu'elle respire on sent frissonner l'aile Du séraphin jaloux qui veille à son côté? Si ce n'est pas ta mère, ô pâle jeune fille! Quelle est donc cette femme assise à ton chevet, Qui regarde l'horloge et l'âtre qui pétille, En secouant la tête et d'un air inquiet? Qu'attend-elle si tard? - Pour qui, si c'est ta mère, S'en va-t-elle entr'ouvrir, depuis quelques instants, Ta porte et ton balcon... si ce n'est pour ton père? Et ton père, Marie, est mort depuis longtemps. Pour qui donc ces flacons, cette table fumante, Que, de ses propres mains, elle vient de servir? Pour qui donc ces flambeaux, et qui donc va venir?... Qui que ce soit, tu dors, tu n'es pas son amante. Les songes de tes nuits sont plus purs que le jour, Et trop jeunes encor pour te parler d'amour. A qui donc ce manteau que cette femme essuie; Il est couvert de boue et dégouttant de pluie; C'est le tien, Maria, c'est celui d'un enfant. Tes cheveux sont mouillés. Tes mains et ton visage Sont devenus vermeils au froid souffle du vent. Où donc t'en allais-tu par cette nuit d'orage? Cette femme n'est pas ta mère, assurément. Silence! on a parlé. Des femmes inconnues Ont entr'ouvert la porte, - et d'autres, demi-nues, Les cheveux en désordre et se traînant aux murs, Traversaient en sueur des corridors obscurs. Une lampe a bougé; - les restes d'une orgie, Aux dernières lueurs de sa morne clarté, Sont apparus au fond d'un boudoir écarté. Les verres se heurtaient sur la nappe rougie; La porte est retornbée au bruit d'un rire affreux. C'est une vision, n'est-il pas vrai, Marie? C'est un rêve insensé qui m'a frappé les yeux. Tout repose, tout dort; - cette femme est ta mère. C'est le parfum des fleurs, c'est une huile légère Qui baigne tes cheveux, et la chaste rougeur Qui couvre ton beau front vient du sang de ton coeur. Silence! quelqu'un frappe, - et, sur les dalles sombres Un pas retentissant fait tressaillir la nuit. Une lueur tremblante approche avec deux ombres... C'est toi, maigre Rolla? que viens-tu faire ici? Ô Faust! n'étais-tu pas prêt à quitter la terre Dans cette nuit d'angoisse où l'archange déchu, Sous son manteau de feu, comme une ombre légère, T'emporta dans l'espace à ses pieds suspendu? N'avais-tu pas crié ton dernier anathème, Et, quand tu tressaillis au bruit des chants sacrés, N'avais-tu pas frappé, dans ton dernier blasphème, Ton front sexagénaire à tes murs délabrés? Oui, le poison tremblait sur ta lèvre livide; La Mort, qui t'escortait dans tes oeuvres sans nom, Avait à tes côtés descendu jusqu'au fond La spirale sans fin de ton long suicide; Et, trop vieux pour s'ouvrir, ton coeur s'était brisé, Comme un roc, en hiver, par la froidure usé. Ton heure était venue, athée à barbe grise; L'arbre de ta science était déraciné. L'ange exterminateur te vit avec surprise Faire jaillir encor, pour te vendre au Damné, Une goutte de sang de ton bras décharné. Oh! sur quel océan, sur quelle grotte obscure, Sur quel bois d'aloès et de frais oliviers, Sur quelle neige intacte au sommet des glaciers, Souffle-t-il à l'aurore une brise aussi pure, Un vent d'est aussi plein des larmes du printemps, Que celui qui passa sur ta tête blanchie, Quand le ciel te donna de ressaisir la vie Au manteau virginal d'un enfant de quinze ans? Quinze ans! ô Roméo! l'âge de Juliette! L'âge où vous vous aimiez! où le vent du matin, Sur l'échelle de soie, au chant de l'alouette, Berçait vos longs baisers et vos adieux sans fin! Quinze ans! - l'âge céleste où l'arbre de la vie, Sous la tiède oasis du désert embaumé, Baigne ses fruits dorés de myrrhe et d'ambroisie, Et, pour féconder l'air comme un palmier d'Asie, N'a qu'à jeter au vent son voile parfumé! Quinze ans! - l'âge où la femme, au jour de sa naissance, Sortit des mains de Dieu si blanche d'innocence, Si riche de beauté, que son père immortel De ses phalanges d'or en fit l'âge éternel! Oh! la fleur de l'Eden, pourquoi l'as-tu fanée, Insouciante enfant, belle Eve aux blonds cheveux? Tout trahir et tout perdre était ta destinée; Tu fis ton Dieu mortel, et tu l'en aimas mieux. Qu'on te rende le ciel, tu le perdras encore. Tu sais trop bien qu'ailleurs c'est toi que l'homme adore; Avec lui de nouveau tu voudrais t'exiler, Pour mourir sur son coeur, et pour l'en consoler! Rolla considérait d'un oeil mélancolique La belle Marion dormant dans son grand lit; Je ne sais quoi d'horrible et presque diabolique Le faisait jusqu'aux os frissonner malgré lui. Marion coûtait cher. - Pour lui payer sa nuit, Il avait dépensé sa dernière pistole. Ses amis le savaient. Lui même, en arrivant, Il s'était pris la main et donné sa parole Que personne, au grand jour, ne le verrait vivant. Trois ans, - les trois plus beaux de la belle jeunesse, - Trois ans de volupté, de délire et d'ivresse, Allaient s'évanouir comme un songe léger, Comme le chant lointain d'un oiseau passager. Et cette triste nuit, - nuit de mort, - la dernière, - Celle où l'agonisant fait encor sa prière, Quand sa lèvre est muette, - où, pour le condamné, Tout est si près de Dieu, que tout est pardonné, - Il venait la passer chez une fille infâme, Lui, chrétien, homme, fils d'un homme! Et cette femme, Cet être misérable, un brin d'herbe, un enfant, Sur son cercueil ouvert dormait en l'attendant. Ô chaos éternel! prostituer l'enfance! Ne valait-il pas mieux, sur ce lit sans défense, Balafrer ce beau corps au tranchant d'une faux! Prendre ce cou de neige et lui tordre les os? Ne valait-il pas mieux lui poser sur la face Un masque de chaux vive avec un gant de fer, Que d'en faire un ruisseau limpide à la surface, Réfléchissant les fleurs et l'étoile qui passe, Et d'en salir le fond des poisons de l'enfer? Oh! qu elle est belle encor! quel trésor, ô nature! Oh! quel premier baiser l'Amour se préparait! Quels doux fruits eût portés, quand sa fleur sera mûre, Cette beauté céleste, et quelle flamme pure Sur cette chaste lampe un jour s'éveillerait! Pauvreté! Pauvreté! c'est toi la courtisane. C'est toi qui dans ce lit a poussé cet enfant Que la Grèce eût jeté sur l'autel de Diane! Regarde, - elle a prié ce soir en s'endormant... Prié! - Qui donc, grand Dieu! C'est toi qu'en cette vie Il faut qu'à deux genoux elle conjure et prie; C'est toi qui, chuchotant dans le souffle du vent, Au milieu des sanglots d'une insomnie amère, Es venue un beau soir murmurer à sa mère : « Ta fille est belle et vierge, et tout cela se vend! » Pour aller au sabbat, c'est toi qui l'as lavée, Comme on lave les morts pour les mettre au tombeau; C'est toi qui, cette nuit, quand elle est arrivée, Aux lueurs des éclairs, courais sous son manteau! Hélas! qui peut savoir pour quelle destinée, En lui donnant du pain, peut-être elle était née? D'un être sans pudeur ce n'est pas là le front. Rien d'impur ne germait sous cette fraîche aurore. Pauvre fille! à quinze ans ses sens dormaient encore, Son nom était Marie, et non pas Marion. Ce qui l'a dégradée, hélas! c'est la misère, Et non l'amour et l'or. - Telle que la voilà Sous les rideaux honteux de ce hideux repaire, Dans cet infâme lit, elle donne à sa mère, En rentrant au logis, ce qu'elle a gagné là. Vous ne la plaignez pas, vous, femmes de ce monde! Vous qui vivez gaiement dans une horreur profonde De tout ce qui n'est pas riche et gai comme vous! Vous ne la plaignez pas, vous, mères de familles, Qui poussez les verrous aux portes de vos filles, Et cachez un amant sous le lit de l'époux! Vos amours sont dorés, vivants et poétiques; Vous en parlez, du moins, - vous n'êtes pas publiques. Vous n'avez jamais vu le spectre de la Faim Soulever en chantant les draps de votre couche, Et, de sa lèvre blême effleurant votre bouche, Demander un baiser pour un morceau de pain. Ô mon siècle! est-il vrai que ce qu'on te voit faire Se soit vu de tout temps? Ô fleuve impétueux! Tu portes à la mer des cadavres hideux; Ils flottent en silence, - et cette vieille terre, Qui voit l'humanité vivre et mourir ainsi, Autour de son soleil tournant dans son orbite, Vers son père immortel n'en monte pas plus vite, Pour tâcher de l'atteindre et de s'en plaindre à lui. Eh bien, lève-toi donc, puisqu'il en est ainsi, Lève-toi les seins nus, belle prostituée. Le vin coule et pétille, et la brise du soir Berce tes rideaux blancs dans ton joyeux miroir. C'est une belle nuit, - c'est moi qui l'ai payée. Le Christ à son souper sentit moins de terreur Que je ne sens au mien de gaieté dans le coeur. Allons! vive l'amour que l'ivresse accompagne! Que tes baisers brûlants sentent le vin d'Espagne! Que l'esprit du vertige et des bruyants repas A l'ange du plaisir nous porte dans ses bras! Allons! chantons Bacchus, l'amour et la folie! Buvons au temps qui passe, à la mort, à la vie! Oublions et buvons; - vive la liberté! Chantons l'or et la nuit, la vigne et la beauté! IV Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire Voltige-t-il encor sur tes os décharnés? Ton siècle était, dit-on, trop jeune pour te lire; Le nôtre doit te plaire, et tes hommes sont nés. Il est tombé sur nous, cet édifice immense Que de tes larges mains tu sapais nuit et jour. La Mort devait t'attendre avec impatience, Pendant quatre-vingts ans que tu lui fis ta cour; Vous devez vous aimer d'un infernal amour. Ne quittes-tu jamais la couche nuptiale Où vous vous embrassez dans les vers du tombeau, Pour t'en aller tout seul promener ton front pâle Dans un cloître désert ou dans un vieux château? Que te disent alors tous ces grands corps sans vie, Ces murs silencieux, ces autels désolés, Que pour l'éternité ton souffle a dépeuplés? Que te disent les croix? que te dit le Messie? Oh! saigne-t-il encor, quand, pour le déclouer, Sur son arbre tremblant, comme une fleur flétrie, Ton spectre dans la nuit revient le secouer? Crois-tu ta mission dignement accomplie, Et comme l'Eternel, à la création, Trouves-tu que c'est bien, et que ton oeuvre est bon? Au festin de mon hôte alors je te convie. Tu n'as qu'à te lever; - quelqu'un soupe ce soir Chez qui le Commandeur peut frapper et s'asseoir. Entends-tu soupirer ces enfants qui s'embrassent? On dirait, dans l'étreinte où leurs bras nus s'enlacent, Par une double vie un seul corps animé. Des sanglots inouïs, des plaintes oppressées, Ouvrent en frissonnant leurs lèvres insensées. En les baisant au front le Plaisir s'est pâmé. Ils sont jeunes et beaux, et, rien qu'à les entendre, Comme un pavillon d'or le ciel devrait descendre Regarde! - ils n'aiment pas, ils n'ont jamais aimé. Où les ont-ils appris, ces mots si pleins de charmes, Que la volupté seule, au milieu de ses larmes, A le droit de répandre et de balbutier? Ô femme! étrange objet de joie et de supplice! Mystérieux autel où, dans le sacrifice, On entend tour à tour blasphémer et prier! Dis-moi, dans quel écho, dans quel air vivent-elles, Ces paroles sans nom, et pourtant éternelles, Qui ne sont qu'un délire, et depuis cinq mille ans Se suspendent encore aux lèvres des amants? Ô profanation! point d'amour, et deux anges ! Deux coeurs purs comme l'or, que les saintes phalanges Porteraient à leur père en voyant leur beauté! Point d'amour! et des pleurs! et la nuit qui murmure, Et le vent qui frémit, et toute la nature Qui pâlit de plaisir, qui boit la volupté! Et des parfums fumants, et des flacons à terre, Et des baisers sans nombre, et peut-être, ô misère! Un malheureux de plus qui maudira le jour... Point d'amour! et partout le spectre de l'amour! Cloîtres silencieux, voûtes des monastères, C'est vous, sombres caveaux, vous qui savez aimer! Ce sont vos froides nefs, vos pavés et vos pierres, Que jamais lèvre en feu n'a baisés sans pâmer. Oh! venez donc rouvrir vos profondes entrailles A ces deux enfants-là qui cherchent le plaisir Sur un lit qui n'est bon qu'à dormir ou mourir; Frappez-leur donc le coeur sur vos saintes murailles, Que la haire sanglante y fasse entrer ses clous. Trempez-leur donc le front dans les eaux baptismales, Dites-leur donc un peu ce qu'avec leurs genoux Il leur faudrait user de pierres sépulcrales Avant de soupçonner qu'on aime comme vous! Oui, c'est un vaste amour qu'au fond de vos calices Vous buviez à plein coeur, moines mystérieux! La tête du Sauveur errait sur vos cilices Lorsque le doux sommeil avait fermé vos yeux, Et, quand l'orgue chantait aux rayons de l'aurore, Dans vos vitraux dorés vous la cherchiez encore. Vous aimiez ardemment! oh! vous étiez heureux! Vois tu, vieil Arouet? cet homme plein de vie, Qui de baisers ardents couvre ce sein si beau, Sera couché demain dans un étroit tombeau. Jetterais-tu-sur lui quelques regards d'envie? Sois tranquille, il t'a lu. Rien ne peut lui donner Ni consolation ni lueur d'espérance. Si l'incrédulité devient une science, On parlera de Jacque, et, sans la profaner, Dans ta tombe, ce soir, tu pourrais l'emmener. Penses-tu cependant que si quelque croyance, Si le plus léger fil le retenait encor, Il viendrait sur ce lit prostituer sa mort? Sa mort. - Ah! laisse-lui la plus faible pensée Qu'elle n'est qu'un passage à quelque lieu d'horreur, Au plus affreux, qu'importe? Il n'en aura pas peur; Il la relèvera, la jeune fiancée, Il la regardera dans l'espace élancée, Porter au Dieu vivant la clef d'or de son coeur! Voilà pourtant ton oeuvre, Arouet, voilà l'homme Tel que tu l'as voulu. - C'est dans ce siècle-ci, C'est d'hier seulement qu'on peut mourir ainsi. Quand Brutus s'écria sur les débris de Rome : « Vertu, tu n'es qu'un nom! » il ne blasphéma pas. Il avait tout perdu, sa gloire et sa patrie, Son beau rêve adoré, sa liberté chérie, Sa Portia, son Cassius, son sang et ses soldats; Il ne voulait plus croire aux choses de la terre. Mais, quand il se vit seul, assis sur une pierre, En songeant à la mort, il regarda les cieux. Il n'avait rien perdu dans cet espace immense; Son coeur y respirait un air plein d'espérance;. Il lui restait encor son épée et ses dieux. Et que nous reste-t-il, à nous, les déicides? Pour qui travailliez-vous, démolisseurs stupides, Lorsque vous disséquiez le Christ sur son autel? Que vouliez-vous semer sur sa céleste tombe, Quand vous jetiez au vent la sanglante colombe Qui tombe en tournoyant dans l'abîme éternel? Vous vouliez pétrir l'homme à votre fantaisie; Vous vouliez faire un monde. - Eh bien, vous l'avez fait. Votre monde est superbe, et votre homme est parfait! Les monts sont nivelés, la plaine est éclaircie; Vous avez sagement taillé l'arbre de vie; Tout est bien balayé sur vos chemins de fer, Tout est grand, tout est beau, mais on meurt dans votre air. Vous y faites vibrer de sublimes paroles; Elles flottent au loin dans des vents empestés. Elles ont ébranlé de terribles idoles; Mais les oiseaux du ciel en sont épouvantés. L'hypocrisie est morte; on ne croit plus aux prêtres; Mais la vertu se meurt, on ne croit plus à Dieu. Le noble n'est plus fier du sang de ses ancêtres; Mais il le prostitue au fond d'un mauvais lieu. On ne mutile plus la pensée et la scène, On a mis au plein vent l'intelligence humaine; Mais le peuple voudra des combats de taureau. Quand on est pauvre et fier, quand on est riche et triste, On n'est plus assez fou pour se faire trappiste; Mais on fait comme Escousse, on allume un réchaud. V Quand Rolla sur les toits vit le soleil paraître, Il alla s'appuver au bord de la fenêtre. De pesants chariots commençaient à rouler. Il courba son front pâle, et resta sans parler. En longs ruisseaux de sang se déchiraient les nues; Tel, quand Jésus cria, des mains du ciel venues Fendirent en lambeaux le voile aux plis sanglants. Un groupe délaissé de chanteurs ambulants Murmurait sur la place une ancienne romance. Ah! comme les vieux airs qu'on chantait à douze ans Frappent droit dans le coeur aux heures de souffrance! Comme ils dévorent tout! comme on se sent loin d'eux! Comme on baisse la tête en les trouvant si vieux! Sont-ce là tes soupirs, noir Esprit des ruines? Ange des souvenirs, sont-ce là tes sanglots? Ah! comme ils voltigeaient, frais et légers oiseaux, Sur le palais doré des amours enfantines! Comme ils savent rouvrir les fleurs des temps passés, Et nous ensevelir, eux qui nous ont bercés! Rolla se détourna pour regarder Marie. Elle se trouvait lasse, et s'était rendormie. Ainsi tous deux fuyaient les cruautés du sort, L'enfant dans le sommeil, et l'homme dans la mort ! Quand le soleil se lève aux beaux jours de l'automne, Les neiges sous ses pas paraissent s'embraser. Les épaules d'argent de la Nuit qui frissonne Se couvrent de rougeur sous son premier baiser. Tel frissonne le corps d'une chaste pucelle, Quand dans les soirs d'été le sang lui porte au coeur. Tel le moindre désir qui l'effleure de l'aile Met un voile de pourpre à la sainte pudeur. Roi du monde, ô soleil! la terre est ta maîtresse; Ta soeur dans ses bras nus l'endort à ton côté; Tu n'as voulu pour toi l'éternelle jeunesse Qu'afin de lui verser l'éternelle beauté! Vous qui volez là-bas, légères hirondelles, Dites-moi, dites-moi, pourquoi vais-je mourir? Oh! l'affreux suicide! oh! si j avais des ailes, Par ce beau ciel si pur je voudrais les ouvrir! Dites-moi, terre et cieux, qu'est-ce donc que l'aurore? Qu'importe un jour de plus à ce vieil univers? Dites-moi, verts gazons, dites-moi, sombres mers, Quand des feux du matin l'horizon se colore, Si vous n'éprouvez rien, qu'avez-vous donc en vous Qui fait bondir le coeur et fléchir les genoux? Ô terre! à ton soleil qui donc t'a fiancée? Que chantent tes oiseaux? que pleure ta rosée? Pourquoi de tes amours viens-tu m'entretenir? Que me voulez-vous tous, à moi qui vais mourir? Et pourquoi donc aimer? Pourquoi ce mot terrible Revenait-il sans cesse à l'esprit de Rolla? Quels étranges accords, quelle voix invisible Venaient le murmurer, quand la mort.était là? A lui, qui, débauché jusques à la folie, Et dans les cabarets vivant au jour le jour, Aussi facilement qu'il méprisait la vie Faisait gloire et métier de mépriser l'amour! A lui, qui regardait ce mot comme une injure, Et, comme un vieux soldat vous montre une blessure, Montrait avec orgueil le rocher de son coeur, Où n'avait pas germé la plus chétive fleur! A lui, qui n'avait eu ni logis ni maîtresse, Qui vivait en plein air, en défiant son sort, Et qui laissait le vent secouer sa jeunesse, Comme une feuille sèche au pied d'un arbre mort! Et maintenant que l'homme avait vidé son verre, Qu'il venait dans un bouge, à son heure dernière, Chercher un lit de mort où l'on pût blasphémer; Quand tout était fini, quand la nuit éternelle Attendait de ses jours la dernière étincelle, Qui donc au moribond osait parler d'aimer? Lorsque le jeune aiglon, voyant partir sa mère, En la suivant des yeux s'avance au bord du nid, Qui donc lui dit alors qu'il peut quitter la terre, Et sauter dans le ciel déployé devant lui? - Qui donc lui parle bas, l'encourage et l'appelle? Il n'a jamais ouvert sa serre ni son aile; II sait qu'il est aiglon; - le vent passe, il le suit. Il naît sous le soleil des âmes dégradées, Comme il naît des chacals, des chiens et des serpents, Qui meurent dans la fange où leurs mères sont nées, Le ventre tout gonflé de leurs oeufs malfaisants. La nature a besoin de leurs sales lignées, Pour engraisser la terre autour de ses tombeaux, Chercher ses diamants, et nourrir ses corbeaux. Mais quand elle pétrit ses nobles créatures, Elle qui voit là-haut comme on vit ici-bas, Elle sait des secrets qui les font assez pures Pour que le monde entier ne les lui souille pas. Le moule en est d'airain, si l'espèce en est rare. Elle peut les plonger dans ses plus noirs marais; Elle sait ce que vaut son marbre de Carrare, Et que les eaux du ciel ne l'entament jamais. Il peut s'assimiler au débauché vulgaire, Celui que le ciseau de la commune mère A taillé dans les flancs de ses plus purs granits. Il peut pendant trois ans étouffer sa pensée. Dans la nuit de son coeur la vipère glacée Déroule tôt ou tard ses anneaux infinis. Nègres de Saint-Domingue, après combien d'années De farouche silence et de stupidité, Vos peuplades sans nombre, au soleil enchaînées, Se sont-elles de terre enfin déracinées Au souffle de la haine et de la liberté? C'est ainsi qu'aujourd'hui s'éveillent tes pensées, Ô Rolla! c'est ainsi que bondissent tes fers, Et que devant tes yeux des torches insensées Courent à l'infini, traversant des déserts. Ecrase maintenant les débris de ta vie; Ecorche tes pieds nus sur tes flacons brisés; Et dans le dernier toast de ta dernière orgie, Etouffe le néant dans tes bras épuisés. Le néant! le néant! vois-tu son ombre immense Qui ronge le soleil sur son axe enflammé? L'ombre gagne! il s'éteint, - l'éternité commence. Tu n'aimeras jamais, toi qui n'as point aimé. Rolla, pâle et tremblant, referma la croisée. Il brisa sur sa tige un pauvre dahlia. «J'aime, lui dit la fleur, et je meurs embrasée Des baisers du zéphir, qui me relèvera. J'ai jeté loin de moi, quand je me suis parée, Les éléments impurs qui souillaient ma fraîcheur. Il m'a baisée au front dans ma robe dorée; Tu peux m'épanouir, et me briser le coeur. » J'aime! - voilà le mot que la nature entière Crie au-vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit! Sombre et dernier soupir que poussera la terre Quand elle tombera dans l'éternelle nuit! Oh! vous le murmurez dans vos sphères sacrées, Etoiles du matin, ce mot triste et charmant! La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées, A voulu traverser les plaines éthérées, Pour chercher le soleil, son immortel amant. Elle s'est élancée au sein des nuits profondes. Mais une autre l'aimait elle-même; - et les mondes Se sont mis en voyage autour du firmament. Jacque était immobile, et regardait Marie. Je ne sais ce qu'avait cette femme endormie D'étrange dans ses traits, de grand, de déjà vu. Il se sentait frémir d'un frisson inconnu. N'était-ce pas sa soeur, cette prostituée? Les murs de cette chambre obscure et délabrée N'étaient-ils pas aussi faits pour l'ensevelir? Ne la sentait-il pas souffrir de sa torture, Et saigner des douleurs dont il allait mourir? « Oui, dans cette chétive et douce créature, La Résignation marche à pas languissants. La souffrance est ma soeur, - oui; voilà la statue Que je devais trouver sur ma tombe étendue, Dormant d'un doux sommeil tandis que j'y descends. Oh! ne t'éveille pas! ta vie est à la terre, Mais ton sommeil est pur, - ton sommeil est à Dieu! Laisse-moi le baiser sur ta longue paupière; C'est à lui, pauvre enfant, que je veux dire adieu; Lui qui n'a pas vendu sa robe d'innocence; Lui que je puis aimer, et n'ai point acheté; Lui qui se croit encore aux jours de ton enfance, Lui qui rêve! - et qui n'a de toi que la beauté. Ô mon Dieul n'est-ce pas une forme angélique Qui flotte mollement sous ce rideau léger? S'il est vrai que l'amour, ce cygne passager, N'ait besoin, pour dorer son chant mélancolique, Que des contours divins de la réalité, Et de ce qui voltige autour de la beauté; S'il est vrai qu'ici-bas on le trompe sans cesse, Et que lui qui le sait, de peur de se guérir, Doive éternellement ne prendre à sa maîtresse Que les illusions qu'il lui faut pour souffrir; Qu'ai-je à chercher ailleurs? la jeunesse et la vie Ne sont-elles pas là dans toute leur fraîcheur? Amour! tu peux venir. Que t'importe Marie? Pendant que sur sa tige elle est épanouie, Si tu n'es qu'un parfum, sors de ta triste fleur! » Lentement, doucement, à côté de Marie, Les yeux sur ses yeux bleus, leur fraîche haleine unie, Rolla s'était couché : son regard assoupi Flottait, puis remontait, puis mourait malgré lui., Marie en soupirant entr'ouvrit sa paupière. « Je faisais, lui dit-elle, un rêve singulier : J'étais là, dans ce lit, je croyais m'éveiller; La chambre me semblait comme un grand cimetière Tout plein de tertres verts et de vieux ossements. Trois hommes dans la neige apportaient une bière; Ils la posèrent là pour faire leur prière; Puis la bière s'ouvrit, et je vous vis dedans. Un gros flot de sang noir vous coulait sur la face. Vous vous êtes levé pour venir à mon lit; Vous m'avez pris la main, et puis vous avez dit : « Qu'est-ce que tu fais là? pourquoi prends-tu ma place? » Alors j'ai regardé, j'étais sur un tombeau. - Vraiment? répondit Jacque; eh bien, ma chère amie, Ton rêve est assez vrai, du moins, s'il n'est pas beau. Tu n'auras pas besoin demain d'être endormie Pour en voir un pareil; je me tuerai ce soir. » Marie en souriant regarda son miroir. Mais elle y vit Rolla si pâle derrière elle, Qu'elle en resta muette et plus pâle que lui. « Ah! dit-elle, en tremblant, qu'avez-vous aujourd'hui? - Ce que j'ai? dit Rolla, tu ne sais pas, ma belle, Que je suis ruiné depuis hier au soir? C'est pour te dire adieu que je venais te voir. Tout le monde le sait, il faut que je me tue. - Vous avez donc joué? - Non, je suis ruiné. - Ruiné? » dit Marie. Et, comme une statue, Elle fixait à terre un grand oeil étonné. « Ruiné? ruiné? vous n'avez pas de mère? Pas d'amis? de parents? personne sur la terre? Vous voulez vous tuer? pourquoi vous tuez-vous? » Elle se retourna sur le bord de sa couche. Jamais son doux regard n'avait été si doux. Deux ou trois questions flottèrent sur sa bouche; Mais, n'osant pas les faire, elle s'en vint poser Sa tête sur la sienne et lui prit un baiser. « Je voudrais pourtant bien te faire une demande, Murmura-t-elle enfin : moi je n'ai pas d'argent, Et, sitôt que j'en ai, ma mère me le prend. Mais j'ai mon collier d'or, veux-tu que je le vende? Tu prendras ce qu'il vaut, et tu l'iras jouer. » Rolla lui répondit par un léger sourire. Il prit un flacon noir qu'il vida sans rien dire; Puis, se penchant sur elle, il baisa son collier. Quand elle souleva sa tête appesantie, Ce n'était déjà plus qu'un être inanimé. Dans ce chaste baiser son âme était partie, Et, pendant un moment, tous deux avaient aimé. 2. UNE BONNE FORTUNE I C'est un fait reconnu, qu'une bonne fortune Est un sujet divin pour un in-octavo. Ainsi donc, bravement, je vais en conter une; Le scandale est de mode; il se relie en veau. C'est un goût naturel, qui va jusqu'à la Lune; Depuis Endymion, on sait ce qu'elle vaut. II Ce qu'on fait maintenant, on le dit, et la cause En est bien excusable : on fait si peu de chose! Mais, si peu qu'il ait fait, chacun trouve à son gré De le voir par écrit dûment enregistré; Chacun sait aujourd'hui quand il fait de la prose; Le siècle est, à vrai dire, un mandarin lettré. III Il faut en convenir, l'antique Modestie Faisait bâiller son monde, et nous n'y tenions plus. Grâce à Dieu, pour New-York elle est enfin partie; C'était un vieux rameau de l'arbre de la vie : Et tant de pauvres gens, d'ailleurs, s'y sont pendus, Qu'il n'est pas étonnant qu'elle ait les bras rompus. IV Le scandale, au contraire, a cela d'admirable, Qu'étant vieux comme Hérode, il est toujours nouveau. Que voilà cinq mille ans qu'on le trouve adorable : Toujours frais, toujours gai, vrai Tithon de la Fable, Que l'Aurore, au lever, rend plus jeune et plus beau, Et que Vénus, le soir, endort dans un berceau. V Apprenez donc, lecteur, que je viens d'Allemagne. Vous savez, en été, comme on s'ennuie ici; En outre, pour mon compte, ayant quelque souci, Je m'en fus prendre à Bade un semblant de campagne. (Bade est un parc anglais fait sur une montagne, Ayant quelque rapport avec Montmorency.) VI Vers le mois de juillet, quiconque a de l'usage Et porte du respect au boulevard de Gand, Sait que le vrai bon ton ordonne absolument A tout être créé possédant équipage De se précipiter sur ce petit village, Et de s'y bousculer impitoyablement. VII Les dames de Paris savent par la gazette Que l'air de Bade est noble, et parfaitement sain. Comme on va chez Herbault faire un peu de toilette, On fait de la santé là-bas; c'est une emplette : Des roses au visage, et de la neige au sein; Ce qui n'est défendu par aucun médecin. VIII Bien entendu, d'ailleurs, que le but du voyage Est de prendre les eaux; c'est un compte réglé. D'eau, je n'en ai point vu lorsque j'y suis allé; Mais qu'on en puisse voir, je n'en mets rien en gage; Je crois même, en honneur, que l'eau du voisinage A, quand on l'examine, un petit goût salé. IX Or, comme on a dansé tout l'hiver, on est lasse, On accourt donc à Bade avec l'intention De n'y pas soupçonner l'ombre d'un violon. Mais dès qu'il y fait nuit, que voulez-vous qu'on fasse? Personne au vieux Château, personne à la Terrasse; On entre à la maison de Conversation. X Cette maison se trouve être un gros bloc fossile, Bâti de vive force à grands coups de moellon; C'est comme un temple grec, tout recouvert en tuile, Une espèce de grange avec un péristyle, Je ne sais quoi d'informe et n'ayant pas de nom; Comme un grenier à foin, bâtard du Parthénon. XI J'ignore vers quel temps Belzébuth l'a construite. Peut-être est-ce un mammouth du règne minéral. Je la prendrais plutôt pour quelque aérolithe, Tombée un jour de pluie, au temps du carnaval. Quoi qu'il en soit du moins, les flancs de l'animal Sont construits tout à point pour l'âme qui l'habite. XII Cette âme, c'est le jeu; mettez bas le chapeau, Vous qui venez ici, mettez bas l'espérance. Derrière ces piliers, dans cette salle immense, S'étale un tapis vert, sur lequel se balance Un grand lustre blafard au bout d'un oripeau Que dispute à la nuit une pourpre en lambeau. XIII Là, du soir au matin, roule le grand peut-être, Le hasard, noir flambeau de ces siècles d'ennui, Le seul qui dans le ciel flotte encore aujourd'hui. Un bal est à deux pas; à travers la fenêtre, On le voit çà et là bondir et disparaître Comme un chevreau lascif qu'une abeille poursuit. XIV Les croupiers nasillards chevrotent en cadence, Au son des instruments, leurs mots mystérieux; Tout est joie et chansons; la roulette commence Ils lui donnent le branle, ils la mettent en danse, Et, ratissant gaiement l'or qui scintille aux yeux, Ils jardinent ainsi sur un rythme joyeux. XV L'abreuvoir est public, et qui veut vient y boire. J'ai vu les paysans, fils de la Forêt-Noire, Leurs bâtons à la main, entrer dans ce réduit; Je les ai vus penchés sur la bille d'ivoire, Ayant à travers champs couru toute la nuit, Fuyards désespérés de quelque honnête lit; XVI Je les ai vus debout, sous la lampe enfumée, Avec leur veste rouge et leurs souliers boueux, Tournant leurs grands chapeaux entre leurs doigts calleux, Poser sous les râteaux la sueur d'une année! Et là, muets d'horreur devant la Destinée, Suivre des yeux leur pain qui courait devant eux! XVII Dirai-je qu'ils perdaient? Hélas! ce n'était guères. C'était bien vite fait de leur vider les mains. Ils regardaient alors toutes ces étrangères, Cet or, ces voluptés, ces belles passagères, Tout ce monde enchanté de la saison des bains, Qui s'en va sans poser le pied sur les chemins. XVIII Ils couraient, ils partaient, tout ivres de lumière, Et la nuit sur leurs yeux posait son noir bandeau. Ces mains vides, ces mains qui labourent la terre, Il fallait les étendre, en rentrant au hameau, Pour trouver à tâtons les murs de la chaumière, L'aïeule au coin du feu, les enfants au berceau! XIX Ô toi, Père immortel, dont le Fils s'est fait homme, Si jamais ton jour vient, Dieu juste, ô Dieu vengeur!... J'oublie à tout moment que je suis gentilhomme. Revenons à mon fait : tout chemin mène à Rome. Ces pauvres paysans (pardonne-moi, lecteur), Ces pauvres paysans, je les ai sur le coeur. XX Me voici donc à Bade : et vous pensez, sans doute, Puisque j'ai commencé par vous parler du jeu, Que j'eus pour premier soin, d'y perdre quelque peu. Vous ne vous trompez pas, je vous en fais l'aveu. De même que pour mettre une armée en déroute, Il ne faut qu'un poltron qui lui montre la route, XXI De même, dans ma bourse, il ne faut qu'un écu Qui tourne les talons, et le reste est perdu. Tout ce que je possède a quelque ressemblance Aux moutons de Panurge : au premier qui commence, Voilà Panurge à sec et son troupeau tondu. Hélas! le premier pas se fait sans qu'on y pense. XXII Ma poche est comme une île escarpée et sans bords, On n'y saurait rentrer quand on en est dehors. Au moindre fil cassé, l'écheveau se dévide : Entraînement funeste et d'autant plus perfide, Que j'eus de tous les temps la sainte horreur du vide, Et qu'après le combat je rêve à tous mes morts. XXIII Un soir, venant de perdre une bataille honnête, Ne possédant plus rien qu'un grand mal à la tête, Je regardais le ciel, étendu sur un banc, Et songeais, dans mon âme, aux héros d'Ossian. Je pensai tout à coup à faire une conquête; Il tressaillit en moi des phrases de roman. XXIV Il ne faudrait pourtant, me disais-je à moi-même, Qu'une permission de notre seigneur Dieu, Pour qu'il vînt à passer quelque femme en ce lieu. Les bosquets sont déserts; la chaleur est extrême; Les vents sont à l'amour; l'horizon est en feu; Toute femme, ce soir, doit désirer qu'on l'aime. XXV S'il venait à passer, sous ces grands marronniers, Quelque alerte beauté de l'école flamande, Une ronde fillette, échappée à Téniers, Ou quelque ange pensif de candeur allemande : Une vierge en or fin d'un livre de légende, Dans un flot de velours traînant ses petits pieds; XXVI Elle viendrait par là, de cette sombre allée, Marchant à pas de biche avec un air boudeur, Ecoutant murmurer le vent dans la feuillée, De paresse amoureuse et de langueur voilée, Dans ses doigts inquiets tourmentant une fleur, Le printemps sur la joue, et le ciel dans le coeur. XXVII Elle s'arrêterait là-bas, sous la tonnelle. Je ne lui dirais rien, j'irais tout simplement Me mettre à deux genoux par terre devant elle, Regarder dans ses yeux l'azur du firmament, Et pour toute faveur la prier seulement De se laisser aimer d'une amour immortelle. XXVIII Comme j'en étais là de mon raisonnement, Enfoncé jusqu'au cou dans cette rêverie, Une bonne passa, qui tenait un enfant. Je crus m'apercevoir que le pauvre innocent Avait dans ses grands yeux quelque mélancolie. Ayant toujours aimé cet âge à la folie, XXIX Et ne pouvant souffrir de le voir maltraité, Je fus à la rencontre, et m'enquis de la bonne Quel motif de colère ou de sévérité Avait du chérubin dérobé la gaieté. « Quoi qu'il ait fait d'abord, je veux qu'on lui pardonne, Lui dis-je, et ce qu'il veut, je veux qu'on le lui donne. » XXX (C'est mon opinion de gâter les enfants.) Le marmot là-dessus, m'accueillant d'un sourire, D'abord à me répondre hésita quelque temps; Puis il tendit la main et finit par me dire : « Qu'il n'avait pas de quoi donner aux mendiants. » Le ton dont il le dit, je ne peux pas l'écrire. XXXI Mais vous savez, lecteur, que j'étais ruiné; J'avais encor, je crois, deux écus dans ma bourse; C'était, en vérité, mon unique ressource, La seule goutte d'eau qui restât dans la source, Le seul verre de vin pour mon prochain dîné; Je les tirai bien vite, et je les lui donnai. XXXII Il les prit sans façon, et s'en fut de la sorte. A quelques jours de là, comme j'étais au lit, La Fortune, en passant, vint frapper à ma porte. Je reçus de Paris une somme assez forte, Et très heureusement il me vint à l'esprit De payer l'hôtelier qui m'avait fait crédit. XXXIII Mon marmot cependant se trouvait une fille, Anglaise de naissance et de bonne famille. Or, la veille du jour fixé pour mon départ, Je vins à rencontrer sa mère par hasard. C'était au bal. - Au bal il faut bien qu'on babille; Je fis donc pour le mieux mon métier de bavard. XXXIV Une goutte de lait dans la plaine éthérée Tomba, dit-on, jadis, du haut du firmament. La Nuit, qui sur son char passait en ce moment, Vit ce pâle sillon sur sa mer azurée, Et, secouant les plis de sa robe nacrée, Fit au ruisseau céleste un lit de diamant. XXXV Les Grecs, enfants gâtés des Filles de Mémoire, De miel et d'ambroisie ont doré cette histoire; Mais j'en veux dire un point qui fut ignoré d'eux : C'est que, lorsque Junon vit son beau sein d'ivoire En un fleuve de lait changer ainsi les cieux, Elle eut peur tout à coup du souverain des dieux. XXXVI Elle voulut poser ses mains sur sa poitrine, Et, sentant ruisseler sa mamelle divine, Pour épargner l'Olympe, elle se détourna; Le soleil était loin, la terre était voisine; Sur notre pauvre argile une goutte en tomba; Tout ce que nous aimons nous est venu de là. XXXVII C'était un bel enfant que cette jeune mère; Un véritable enfant, - et la riche Angleterre Plus d'une fois dans l'eau jettera son filet Avant d'y retrouver une perle aussi chère; En vérité, lecteur, pour faire son portrait, Je ne puis mieux trouver qu'une goutte de lait. XXXVIII Jamais le voile blanc de la mélancolie Ne fut plus transparent sur un sang plus vermeil. Je m'assis auprès d'elle et parlai d'Italie; Car elle connaissait le pays sans pareil. Elle en venait, hélas! à sa froide patrie Rapportant dans son coeur un rayon du soleil. XXXIX Nous causâmes longtemps, elle était simple et bonne. Ne sachant pas le mal, elle faisait le bien; Des richesses du coeur elle me fit l'aumône, Et, tout en écoutant comme le coeur se donne, Sans oser y penser, je lui donnai le mien; Elle emporta ma vie et n'en sut jamais rien. XL Le soir, en revenant, après la contredanse, Je lui donnai le bras, nous entrâmes au jeu; Car on ne peut sortir autrement de ce lieu. « Vous partez, me dit-elle, et vous allez, je pense, D'ici jusque chez vous faire quelque dépense; Pour votre dernier jour il faut jouer un peu. » XLI Elle me fit asseoir avec un doux sourire. Je ne sais quel caprice alors la conseilla; Elle étendit la main et me dit : « jouez là. » Par cet ange aux yeux bleus je me laissai conduire, Et je n'ai pas besoin, mon ami, de vous dire Qu'avec quelques louis mon numéro gagna. XLII Nous jouâmes ainsi pendant une heure entière, Et je vis devant mai tomber tout un trésor; Si c'était rouge au noir, je ne m'en souviens guère; Si c'était dix ou vingt, je n'en sais rien encor; Je partais pour la France, elle pour l'Angleterre, Et je sortis de là les deux mains pleines d'or. XLIII Quand je rentrai chez moi, je vis cette richesse, Je me souvins alors de ce jour de détresse Où j'avais à l'enfant donné mes deux écus. C'était par charité : je les croyais perdus. De Celui qui voit tout je compris la sagesse : La mère, ce soir-là, me les avait rendus. XLIV Lecteur, si je n'ai pas la mémoire égarée, Je t'ai promis, je crois, en commençant ceci, Une bonne fortune : elle finit ainsi. Mon bonheur, tu le vois, vécut une soirée; J'en connais cependant de plus longue durée Que je ne voudrais pas changer pour celui-ci. 3. LUCIE ELEGIE Mes chers amis, quand je mourrai, Plantez un saule au cimetière. J'aime son feuillage éploré; La pâleur m'en est douce et chère, Et son ombre sera légère A la terre où je dormirai Un soir, nous étions seuls, j'étais assis près d'elle; Elle penchait la tête, et sur son clavecin Laissait, tout en rêvant, flotter sa blanche main. Ce n'était qu'un murmure : on eût dit les coups d'aile D'un zéphyr éloigné glissant sur des roseaux, Et craignant en passant d'éveiller les oiseaux. Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques Sortaient autour de nous du calice des fleurs. Les marronniers du parc et les chênes antiques Se berçaient doucement sous leurs rameaux en pleurs. Nous écoutions la nuit; la croisée entr'ouverte Laissait venir à nous les parfums du printemps; Les vents étaient muets, la plaine était déserte; Nous étions seuls, pensifs, et nous avions quinze ans. Je regardais Lucie. - Elle était pâle et blonde. Jamais deux yeux plus doux -n'ont du ciel le plus pur Sondé la profondeur et réfléchi l'azur. Sa beauté m'enivrait; je n'aimais qu'elle au monde. Mais je croyais l'aimer comme on aime une soeur, Tant ce qui venait d'elle était plein de pudeurl Nous nous tûmes longtemps; ma main touchait la sienne. Je regardais rêver son front triste et charmant, Et je sentais dans l'âme, à chaque mouvement, Combien peuvent sur nous, pour guérir toute peine, Ces deux signes jumeaux de paix et de bonheur, jeunesse de visage et jeunesse de coeur. La lune, se levant dans un ciel sans nuage, D'un long réseau d'argent tout à coup l'inonda. Elle vit dans mes yeux resplendir son image; Son sourire semblait d'un ange elle chanta. .................................................................. .................................................................. Fille de la douleur, harmonie! harmonie! Langue que pour l'amour inventa le génie! Qui nous vint d'Italie, et qui lui vint des cieux! Douce langue du coeur, la seule où la pensée, Cette vierge craintive et d'une ombre offensée, Passe en gardant son voile et sans craindre les yeux! Qui sait ce qu'un enfant peut entendre et peut dire Dans tes soupirs divins, nés de l'air qu'il respire, Tristes comme son coeur et doux comme sa voix? On surprend un regard, une larme qui coule; Le reste est un mystère ignoré de la foule, Comme celui des flots, de la nuit et des bois! - Nous étions seuls, pensifs; je regardais Lucie. L'écho de sa romance en nous semblait frémir. Elle appuya sur moi sa tête appesantie. Sentais-tu dans ton coeur Desdemona gémir, Pauvre enfant? Tu pleurais; sur ta bouche adorée Tu laissas tristement mes lèvres se poser, Et ce fut ta douleur qui reçut mon baiser. Telle je t'embrassai, froide et décolorée, Telle, deux mois après, tu fus mise au tombeau; Telle, ô ma chaste fleur! tu t'es évanouie. Ta mort fut un sourire aussi doux que ta vie, Et tu fus rapportée à Dieu dans ton berceau. Doux mystère du toit que l'innocence habite, Chansons, rêves d'amour, rires, propos d'enfant, Et toi, charme inconnu dont rien ne se défend, Qui fit hésiter Faust au seuil de Marguerite, Candeur des premiers jours, qu'êtes-vous devenus? Paix profonde à ton âme, enfant! à ta mémoire! Adieu! ta blanche main sur le clavier d'ivoire, Durant les nuits d'été, ne voltigera plus... Mes chers amis, quand je mourrai, Plantez un saule au cimetière. J'aime son feuillage éploré; La pâleur m'en est douce et chère, Et son ombre sera légère A la terre où je dormirai. 4. La Nuit de mai LA MUSE Poète, prends ton luth et me donne un baiser; La fleur de l'églantier sent ses bourgeons éclore. Le printemps naît ce soir; les vents vont s'embraser; Et la bergeronnette, en attendant l'aurore, Aux premiers buissons verts commence à se poser; Poète, prends ton luth et me donne un baiser. LE POÈTE Comme il fait noir dans la vallée! J'ai cru qu'une forme voilée Flottait là-bas sur la forêt. Elle sortait de la prairie; Son pied rasait l'herbe fleurie; C'est une étrange rêverie; Elle s'efface et disparaît. LA MUSE Poète, prends ton luth; la nuit, sur la pelouse, Balance le zéphyr dans son voile odorant. La rose, vierge encor, se referme jalouse Sur le frelon nacré qu'elle enivre en mourant. Écoute! tout se tait; songe à la bien-aimée. Ce soir, sous les tilleuls, à la sombre ramée Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux. Ce soir, tout va fleurir: l'immortelle nature Se remplit de parfums, d'amour et de murmure, Comme le lit joyeux de deux jeunes époux. LE POÈTE Pourquoi mon coeur bat-il si vite? Qu'ai-je donc en moi qui s'agite Dont je me sens épouvanté? Ne frappe-t-on pas à ma porte? Pourquoi ma lampe à demi morte M'éblouit-elle de clarté? Dieu puissant! tout mon corps frissonne. Qui vient? qui m'appelle? -- Personne. Je suis seul, c'est l'heure qui sonne; Ô solitude! ô pauvreté! LA MUSE Poète, prends ton luth; le vin de la jeunesse Fermente cette nuit dans les veines de Dieu. Mon sein est inquiet; la volupté l'oppresse, Et les vents altérés m'ont mis la lèvre en feu. Ô paresseux enfant! regarde, je suis belle. Notre premier baiser, ne t'en souviens-tu pas, Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile, Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras? Ah! je t'ai consolé d'une amère souffrance! Hélas! bien jeune encor, tu te mourais d'amour. Console-moi ce soir, je me meurs d'espérance; J'ai besoin de prier pour vivre jusqu'au jour. LE POÈTE Est-ce toi dont la voix m'appelle, Ô ma pauvre Muse! est-ce toi? Ô ma fleur! ô mon immortelle! Seul être pudique et fidèle Où vive encor l'amour de moi! Oui, te voilà, c'est toi ma blonde, C'est toi, ma maîtresse et ma soeur! Et je sens, dans la nuit profonde, De ta robe d'or qui m'inonde Les rayons glisser dans mon coeur. LA MUSE Poète, prends ton luth; c'est moi, ton immortelle, Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieux, Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle, Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux. Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire Te ronge; quelque chose a gémi dans ton coeur; Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre, Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur. Viens, chantons devant Dieu; chantons dans tes pensées, Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées; Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu. Éveillons au hasard les échos de ta vie, Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie, Et que ce soit un rêve, et le premier venu. Inventons quelque part des lieux où l'on oublie; Partons, nous sommes seuls, l'univers est à nous. Voici la verte Écosse et la brune Italie, Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux, Argos, et Ptéléon, ville des hécatombes, Et Messa la divine, agréable aux colombes; Et le front chevelu du Pélion changeant; Et le bleu Titarèse, et le golfe d'argent Qui montre dans ses eaux, où le cygne se mire, La blanche Oloossone à la blanche Camyre. Dis-moi, quel songe d'or nos chants vont-ils bercer? D'où vont venir les pleurs que nous allons verser? Ce matin, quand le jour a frappé ta paupière, Quel séraphin pensif, courbé sur ton chevet, Secouait des lilas dans sa robe légère, Et te contait tout bas les amours qu'il rêvait? Chanterons-nous l'espoir, la tristesse ou la joie? Tremperons-nous de sang les bataillons d'acier? Suspendrons-nous l'amant sur l'échelle de soie? Jetterons-nous au vent l'écume du coursier? Dirons-nous quelle main, dans les lampes sans nombre De la maison céleste, allume nuit et jour L'huile sainte de vie et d'éternel amour? Crierons-nous à Tarquin: "Il est temps, voici l'ombre!"? Descendrons-nous cueillir la perle au fond des mers? Mènerons-nous la chèvre aux ébéniers amers? Montrerons-nous le ciel à la Mélancolie? Suivrons-nous le chasseur sur les monts escarpés? La biche le regarde; elle pleure et supplie; Sa bruyère l'attend; ses faons sont nouveau-nés; Il se baisse, il l'égorge, il jette à la curée Sur les chiens en sueur son coeur encor vivant. Peindrons-nous une vierge à la joue empourprée, S'en allant à la messe, un page la suivant, Et d'un regard distrait, à côté de sa mère, Sur sa lèvre entr'ouverte oubliant sa prière? Elle écoute en tremblant, dans l'écho du pilier, Résonner l'éperon d'un hardi cavalier. Dirons-nous aux héros des vieux temps de la France De monter tout armés aux créneaux de leurs tours, Et de ressusciter la naïve romance Que leur gloire oubliée apprit aux troubadours? Vêtirons-nous de blanc une molle élégie? L'homme de Waterloo nous dira-t-il sa vie, Et ce qu'il a fauché du troupeau des humains Avant que l'envoyé de la nuit éternelle Vînt sur son tertre vert l'abattre d'un coup d'aile, Et sur son coeur de fer lui croiser les deux mains? Clouerons-nous au poteau d'une satire altière Le nom sept fois vendu d'un pâle pamphlétaire, Qui, poussé par la faim, du fond de son oubli, S'en vient, tout grelottant d'envie et d'impuissance, Sur le front du génie insulter l'espérance, Et mordre le laurier que son souffle a sali? Prends ton luth! prends ton luth! je ne peux plus me taire; Mon aile me soulève au souffle du printemps. Le vent va m'emporter; je vais quitter la terre. Une larme de toi! Dieu m'écoute; il est temps. LE POÈTE S'il ne te faut, ma soeur chérie, Qu'un baiser d'une lèvre amie Et qu'une larme de mes yeux, Je te les donnerai sans peine; De nos amours qu'il te souvienne, Si tu remontes dans les cieux. Je ne chante ni l'espérance, Ni la gloire, ni le bonheur, Hélas! pas même la souffrance. La bouche garde le silence Pour écouter parler le coeur. LA MUSE Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau, Et pour qui la douleur n'est qu'une goutte d'eau? Ô poète! un baiser, c'est moi qui te le donne. L'herbe que je voulais arracher de ce lieu, C'est ton oisiveté; ta douleur est à Dieu. Quel que soit le souci que ta jeunesse endure, Laisse-la s'élargir, cette sainte blessure Que les noirs séraphins t'ont faite au fond du coeur; Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur. Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète, Que ta voix ici-bas doive rester muette. Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots. Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage, Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux, Ses petits affamés courent sur le rivage En le voyant au loin s'abattre sur les eaux. Déjà, croyant saisir et partager leur proie, Ils courent à leur père avec des cris de joie En secouant leurs becs sur leurs goîtres hideux. Lui, gagnant à pas lents une roche élevée, De son aile pendante abritant sa couvée, Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux. Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte; En vain il a des mers fouillé la profondeur: L'Océan était vide et la plage déserte; Pour toute nourriture il apporte son coeur. Sombre et silencieux, étendu sur la pierre, Partageant à ses fils ses entrailles de père, Dans son amour sublime il berce sa douleur, Et, regardant couler sa sanglante mamelle, Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle, Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur. Mais parfois, au milieu du divin sacrifice, Fatigué de mourir dans un trop long supplice, Il craint que ses enfants ne le laissent vivant; Alors, il se soulève, ouvre son aile au vent, Et, se frappant le coeur avec un cri sauvage, Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu, Que les oiseaux des mers désertent le rivage, Et que le voyageur attardé sur la plage, Sentant passer la mort, se recommande à Dieu. Poète, c'est ainsi que font les grands poètes: Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps; Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes Ressemblent la plupart à ceux des pélicans. Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées, De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur, Ce n'est pas un concert à dilater le coeur. Leurs déclamations sont comme des épées: Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant, Mais il y pend toujours quelque goutte de sang. LE POÈTE Ô Muse! spectre insatiable, Ne m'en demande pas si long. L'homme n'écrit rien sur le sable A l'heure où passe l'aquilon. J'ai vu le temps où ma jeunesse Sur mes lèvres était sans cesse Prête à chanter comme un oiseau; Mais j'ai souffert un dur martyre, Et le moins que j'en pourrais dire, Si je l'essayais sur ma lyre, La briserait comme un roseau. 5. La Nuit de décembre LE POETE Du temps que j'étais écolier, Je restais un soir à veiller Dans notre salle solitaire. Devant ma table vint s'asseoir Un pauvre enfant vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère. Son visage était triste et beau: A la lueur de mon flambeau, Dans mon livre ouvert il vint lire. Il pencha son front sur ma main, Et resta jusqu'au lendemain, Pensif, avec un doux sourire. Comme j'allais avoir quinze ans, Je marchais un jour, à pas lents, Dans un bois, sur une bruyère. Au pied d'un arbre vint s'asseoir Un jeune homme vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère. Je lui demandai mon chemin; Il tenait un luth d'une main, De l'autre un bouquet d'églantine. Il me fit un salut d'ami, Et, se détournant à demi, Me montra du doigt la colline. A l'âge où l'on croit à l'amour, J'étais seul dans ma chambre un jour Pleurant ma première misère. Au coin de mon feu vint s'asseoir Un étranger vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère. Il était morne et soucieux; D'une main il montrait les cieux, Et de l'autre il tenait un glaive. De ma peine il semblait souffrir, Mais il ne poussa qu'un soupir, Et s'évanouit comme un rêve. A l'âge où l'on est libertin, Pour boire un toast en un festin, Un jour je soulevai mon verre. En face de moi vint s'asseoir Un convive vêtu de noir Qui me ressemblait comme un frère. Il secouait sous son manteau Un haillon de pourpre en lambeau, Sur sa tête un myrte stérile; Son bras maigre cherchait le mien, Et mon verre, en touchant le sien, Se brisa dans ma main débile. Un an après, il était nuit, J'étais à genoux près du lit Où venait de mourir mon père. Au chevet du lit vint s'asseoir Un orphelin vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère. Ses yeux étaient noyés de pleurs; Comme les anges de douleurs, Il était couronné d'épine; Son luth à terre était gisant, Sa pourpre de couleur de sang, Et son glaive dans sa poitrine. Je m'en suis si bien souvenu, Que je l'ai toujours reconnu A tous les instants de ma vie. C'est une étrange vision; Et cependant, ange ou démon, J'ai vu partout cette ombre amie. Lorsque plus tard, las de souffrir Pour renaître ou pour en finir, J'ai voulu m'exiler de France; Lorsqu'impatient de marcher, J'ai voulu partir, et chercher Les vestiges d'une espérance; A Pise, au pied de l'Apennin; A Cologne, en face du Rhin; A Nice, au penchant des vallées; A Florence, au fond des palais; A Brigues, dans les vieux chalets; Au sein des Alpes désolées; A Gênes, sous les citronniers; A Vevay, sous les verts pommiers Au Havre, devant l'Atlantique; A Venise, à l'affreux Lido, Où vient sur l'herbe d'un tombeau Mourir la pâle Adriatique; Partout où, sous ces vastes cieux, J'ai lassé mon coeur et mes yeux, Saignant d'une éternelle plaie; Partout où le boiteux Ennui, Traînant ma fatigue après lui, M'a promené sur une claie; Partout où, sans cesse altéré De la soif d'un monde ignoré, J'ai suivi l'ombre de mes songes; Partout où, sans avoir vécu, J'ai revu ce que j'avais vu, La face humaine et ses mensonges; Partout où, le long des chemins, J'ai posé mon front dans mes mains Et sangloté comme une femme; Partout où j'ai, comme un mouton Qui laisse sa laine au buisson, Senti se dénuer mon âme; Partout où j'ai voulu dormir, Partout où j'ai voulu mourir, Partout où j'ai touché la terre, Sur ma route est venu s'asseoir Un malheureux vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère. Qui donc es-tu, toi que dans cette vie Je vois toujours sur mon chemin? Je ne puis croire, à ta mélancolie, Que tu sois mon mauvais Destin. Ton doux sourire a trop de patience, Tes larmes ont trop de pitié. En te voyant, j'aime la Providence. Ta douleur même est soeur de ma souffrance; Elle ressemble à l'Amitié. Qui donc es-tu? -- Tu n'es pas mon bon ange; Jamais tu ne viens m'avertir. Tu vois mes maux (c'est une chose étrange!) Et tu me regardes souffrir. Depuis vingt ans tu marches dans ma voie, Et je ne saurais t'appeler. Qui donc es-tu, si c'est Dieu qui t'envoie? Tu me souris sans partager ma joie, Tu me plains sans me consoler! Ce soir encor je t'ai vu m'apparaître. C'était par une triste nuit. L'aile des vents battait à ma fenêtre; J'étais seul, courbé sur mon lit. J'y regardais une place chérie, Tiède encor d'un baiser brûlant; Et je songeais comme la femme oublie, Et je sentais un lambeau de ma vie, Qui se déchirait lentement. Je rassemblais des lettres de la veille, Des cheveux, des débris d'amour. Tout ce passé me criait à l'oreille Ses éternels serments d'un jour. Je contemplais ces reliques sacrées, Qui me faisaient trembler la main: Larmes du coeur par le coeur dévorées, Et que les yeux qui les avaient pleurées Ne reconnaîtront plus demain! J'enveloppais dans un morceau de bure Ces ruines des jours heureux. Je me disais qu'ici-bas ce qui dure, C'est une mèche de cheveux. Comme un plongeur dans une mer profonde Je me perdais dans tant d'oubli. De tous côtés j'y retournais la sonde, Et je pleurais seul, loin des yeux du monde, Mon pauvre amour enseveli. J'allais poser le sceau de cire noire Sur ce fragile et cher trésor. J'allais le rendre, et, n'y pouvant pas croire, En pleurant j'en doutais encor. Ah! faible femme, orgueilleuse insensée, Malgré toi tu t'en souviendras! Pourquoi, grand Dieu! mentir à sa pensée? Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée, Ces sanglots, si tu n'aimais pas? Oui, tu languis, tu souffres et tu pleures; Mais ta chimère est entre nous. Eh bien, adieu! Vous compterez les heures Qui me sépareront de vous. Partez, partez, et dans ce coeur de glace Emportez l'orgueil satisfait. Je sens encor le mien jeune et vivace, Et bien des maux pourront y trouver place Sur le mal que vous m'avez fait. Partez, partez! la Nature immortelle N'a pas tout voulu vous donner. Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle, Et ne savez pas pardonner! Allez, allez, suivez la destinée; Qui vous perd n'a pas tout perdu. Jetez au vent notre amour consumée; -- Éternel Dieu! toi que j'ai tant aimée, Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu? Mais tout à coup j'ai vu dans la nuit sombre Une forme glisser sans bruit. Sur mon rideau j'ai vu passer une ombre; Elle vient s'asseoir sur mon lit. Qui donc es-tu, morne et pâle visage, Sombre portrait vêtu de noir? Que me veux-tu, triste oiseau de passage? Est-ce un vain rêve? est-ce ma propre image Que j'aperçois dans ce miroir? Qui donc es-tu, spectre de ma jeunesse, Pèlerin que rien n'a lassé? Dis-moi pourquoi je te trouve sans cesse Assis dans l'ombre où j'ai passé. Qui donc es-tu, visiteur solitaire, Hôte assidu de mes douleurs? Qu'as-tu donc fait pour me suivre sur terre? Qui donc es-tu, qui donc es-tu, mon frère, Qui n'apparais qu'au jour des pleurs? LA VISION - Ami, notre père est le tien. Je ne suis ni l'ange gardien, Ni le mauvais destin des hommes. Ceux que j'aime, je ne sais pas De quel côté s'en vont leurs pas Sur ce peu de fange où nous sommes. Je ne suis ni dieu ni démon, Et tu m'as nommé par mon nom Quand tu m'as appelé ton frère; Où tu vas, j'y serai toujours, Jusques au dernier de tes jours, Où j'irai m'asseoir sur ta pierre. Le ciel m'a confié ton coeur. Quand tu seras dans la douleur, Viens à moi sans inquiétude; Je te suivrai sur le chemin, Mais je ne puis toucher ta main. Ami, je suis la Solitude. 6. La Nuit d'août LA MUSE Depuis que le soleil, dans l'horizon immense, A franchi le Cancer sur son axe enflammé, Le bonheur m'a quittée, et j'attends en silence L'heure où m'appellera mon ami bien-aimé. Hélas! Depuis longtemps sa demeure est déserte; Des beaux jours d'autrefois rien n'y semble vivant. Seule, je viens encor, de mon voile entr'ouverte, Comme une voile en pleurs au tombeau d'un enfant. LE POETE Salut à ma fidèle amie! Salut, ma gloire et mon amour! La meilleure et la plus chérie Est celle qu'on trouve au retour.. L'opinion et l'avarice Viennent un temps de m'emporter. Salut, ma mère et ma nourrice! Salut, salut consolatrice! Ouvre tes bras, je viens chanter. LA MUSE Pourquoi, coeur altéré, coeur lassé d'espérance, T'enfuis-tu si souvent pour revenir si tard? Que t'en vas-tu chercher, sinon quelque hasard? Et que rapportes-tu, sinon quelque souffrance? Que fais-tu loin de moi, quand j'attends jusqu'au jour? Tu suis un pâle éclair dans une nuit profonde. Il ne te restera de tes plaisirs du monde Qu'un impuissant mépris pour notre honnête amour. Ton cabinet d'étude est vide quand j'arrive; Tandis qu'à ce balcon, inquiète et pensive, Je regarde en rêvant les murs de ton jardin, Tu te livres dans l'ombre à ton mauvais destin. Quelque fière beauté te retient dans sa chaîne, Et tu laisses mourir cette pauvre verveine Dont les derniers rameaux, en des temps plus heureux, Devaient être arrosés des larmes de tes yeux. Cette triste verdure est mon vivant symbole; Ami, de ton oubli nous mourrons toutes deux, Et son parfum léger, comme l'oiseau qui vole, Avec mon souvenir s'enfuira dans les cieux. LE POETE Quand j'ai passé par la prairie, J'ai vu, ce soir, dans le sentier, Une fleur tremblante et flétrie, Une pâle fleur d'églantier. Un bourgeon vert à côté d'elle Se balançait sur l'arbrisseau; Je vis poindre une fleur nouvelle; La plus jeune était la plus belle : L'homme est ainsi, toujours nouveau. LA MUSE Hélas ! toujours un homme, hélas ! toujours des larmes Toujours les pieds poudreux et la sueur au front ! Toujours d'affreux combats et de sanglantes armes; Le coeur a beau mentir, la blessure est au fond. Hélas! par tous pays, toujours la même vie Convoiter, regretter, prendre et tendre la main; Toujours mêmes acteurs et même comédie, Et, quoi qu'ait inventé l'humaine hypocrisie, Rien de vrai là-dessous que le squelette humain. Hélas! mon bien-aimé, vous n'êtes plus poète. Rien ne réveille plus votre lyre muette; Vous vous noyez le coeur dans un rêve inconstant; Et vous ne savez pas que l'amour de la femme Change et dissipe cri pleurs les trésors de votre âme, Et que Dieu compte plus les larmes que le sang. LE POETE Quand j'ai traversé ta vallée, Un oiseau chantait sur son nid. Ses petits, sa chère couvée, Venaient de mourir dans la nuit. Cependant il chantait l'aurore; O ma Muse, ne pleurez pas! A qui perd tout, Dieu reste encore, Dieu là-haut, l'espoir ici-bas. LA MUSE Et que trouveras-tu, le jour où la misère Te ramènera seul au paternel foyer? Quand tes tremblantes mains essuieront la poussière De ce pauvre réduit que tu crois oublier, De quel front viendras-tu, dans ta propre demeure, Chercher un peu de calme et d'hospitalité? Une voix sera là pour crier à toute heure Qu'as-tu fait de ta vie et de ta liberté? Crois-tu donc qu'on oublie autant qu'on le souhaite? Crois-tu qu'en te cherchant tu te retrouveras? De ton coeur ou de toi lequel est le poète? C'est ton coeur, et ton coeur ne te répondra pas. L'amour l'aura brisé; les passions funestes L'auront rendu de pierre au contact des méchants; Tu n'en sentiras plus que d'effroyables restes, Qui remueront encor, comme ceux des serpents. O ciel! qui t'aidera? que ferai-je moi-même, Quand celui qui peut tout défendra que je t'aime, Et quand mes ailes d'or, frémissant malgré moi, M'emporteront à lui pour me sauver de toi? Pauvre enfant! nos amours n'étaient pas menacées, Quand dans les bois d.'Auteuil, perdu dans tes pensées, Sous les verts marronniers et les peupliers blancs, Je t'agaçais le soir en. détours nonchalants, Ah! j'étais jeune alors et nymphe, et les dryades Entr'ouvraient pour me voir l'écorce des bouleaux, Et les pleurs qui coulaient durant nos promenades Tombaient, purs comme l'or, dans le cristal des eaux. Qu'as-tu fait, mon amant, des jours de ta jeunesse? Qui m'a cueilli mon fruit sur mon arbre enchanté? Hélas! ta joue en fleur plaisait à la déesse Qui porte dans ses mains la force et la santé. De tes yeux insensés les larmes l'ont pâlie;. Ainsi que ta beauté, tu perdras ta vertu, Et moi qui t'aimerai comme une unique amie, Quand les dieux irrités m'ôteront ton génie, Si je tombe des cieux., que me répondras-tu? LE POETE Puisque l'oiseau des bois voltige et chante encore Sur la branche où ses oeufs sont brisés dans le nid; Puisque la fleur des champs entr'ouverte à l'aurore, Voyant sur la pelouse une autre fleur éclore, S'incline sans murmure et tombe avec la nuit; Puisqu'au fond des forêts, sous les toits de verdure, On entend le bois mort craquer dans le sentier, Et puisqu'en traversant l'immortelle nature, L'homme n'a su trouver de science qui dure, Que de marcher toujours et toujours oublier; Puisque, jusqu'aux rochers, tout se change en poussière; Puisque tout meurt ce soir pour revivre demain; Puisque c'est un engrais que le meurtre et la guerre; Puisque sur une tombe on voit sortir de terre Le brin d'herbe sacré qui nous donne le pain; O Muse! Que m'importe ou la mort ou la vie? J'aime, et je veux pâlir; j'aime et je veux souffrir; J'aime, et pour un baiser je donne mon génie; J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie Ruisseler une source impossible à tarir. J'aime, et je veux chanter la joie et la paresse, Ma folle expérience et mes soucis d'un jour, Et je veux raconter et répéter sans cesse Qu'après avoir juré de vivre sans maîtresse, J'ai fait serment de vivre et de mourir d'amour. Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore, Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé. Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore. Après avoir souffert, il faut souffrir encore; Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé. 7. La Nuit d'octobre LE POETE Le mal dont j'ai souffert s'est enfui comme un rêve; Je n'en puis comparer le lointain souvenir Qu'à ces brouillards légers que l'aurore soulève, Et qu'avec la rosée on voit s'évanouir. LA MUSE Qu'aviez-vous donc, ô mon poète? Et quelle est la peine secrète Qui de moi vous a séparé? Hélas! je m'en ressens encore, Quel est donc ce mal que j'ignore Et dont j'ai si longtemps pleuré? LE POÈTE C'était un mal vulgaire et bien connu des hommes; Mais lorsque nous avons quelque ennui dans le coeur, Nous nous imaginons, pauvres fous que nous sommes, Que personne avant nous n'a senti la douleur. LA MUSE Il n'est de vulgaire chagrin Que celui d'une âme vulgaire. Ami, que ce triste mystère S'échappe aujourd'hui de ton sein. Crois-moi, parle avec confiance; Le sévère dieu du silence Est un des frères de la Mort; En se plaignant, on se console, Et quelquefois une parole Nous a délivrés d'un remord. LE POÈTE S'il fallait maintenant parler de ma souffrance, Je ne sais trop quel nom elle devrait porter, Si c'est amour, folie, orgueil, expérience, Ni si personne au monde en pourrait profiter. Je veux bien toutefois t'en raconter l'histoire, Puisque nous voilà seuls, assis près du foyer. Prends cette lyre, approche, et laisse ma mémoire Au son de tes accords document s'éveiller. LA MUSE Avant de me dire ta peine, Ô poète! en es-tu guéri? Songe qu'il t'en faut aujourd'hui Parler sans amour et sans haine. S'il te souvient que j'ai reçu Le doux nom de consolatrice, Ne fais pas de moi la complice Des passions qui t'ont perdu. LE POÈTE Je suis si bien guéri de cette maladie Que j'en doute parfois lorsque j'y veux songer, Et quand je pense aux lieux où j'ai risqué ma vie, J'y crois voir à ma place un visage étranger. Muse, sois donc sans crainte; au souffle qui t'inspire Nous pouvons sans péril tous deux nous confier. Il est doux de pleurer, il est doux de sourire Au souvenir des maux qu'on pourrait oublier. LA MUSE Comme une mère vigilante Au berceau d'un fils bien-aimé, Ainsi je me penche tremblante Sur ce coeur qui m'était fermé. Parle, ami, - ma lyre attentive D'une note faible et plaintive Suit déjà l'accent de ta voix, Et dans un rayon de lumière, Comme une vision légère, Passent les ombres d'autrefois. LE POÈTE Jours de travail! seuls jours où j'ai vécu! Ô trois fois chère solitude! Dieu soit loué, j'y suis donc revenu A ce vieux cabinet d'étude! Pauvre réduit, murs tant de fois déserts Fauteuils poudreux, lampe fidèle, Ô mon palais, mon petit univers, Et toi, Muse, ô jeune immortelle, Dieu soit loué, nous allons donc chanter! Oui, je veux vous ouvrir mon âme, Vous saurez tout, et je vais vous conter Le mal que peut faire une femme; Car c'en est une, ô mes pauvres amis, (Hélas! vous le saviez peut-être!) C'est une femme à qui je fus soumis Comme le serf l'est à son maître. Joug détesté! c'est par là que mon coeur Perdit sa force et sa jeunesse; -- Et cependant, auprès de ma maîtresse, J'avais entrevu le bonheur. Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble, Le soir sur le sable argentin, Quand devant nous le blanc spectre du tremble De loin nous montrait le chemin; Je vois encore, aux rayons de la lune, Ce beau corps plier dans mes bras ... N'en parlons plus ... je ne prévoyais pas Où me conduirait la Fortune. Sans doute alors la colère des Dieux Avait besoin d'une victime; Car elle m'a puni comme d'un crime D'avoir essayé d'être heureux. LA MUSE L'image d'un doux souvenir Vient de s'offrir à ta pensée. Sur la trace qu'il a laissée Pourquoi crains-tu de revenir? Est-ce faire un récit fidèle Que de renier ses beaux jours? Si ta fortune fut cruelle, Jeune homme, fais du moins comme elle, Souris à tes premiers amours. LE POÈTE Non, - c'est à mes malheurs que je prétends sourire. Muse, je te l'ai dit: je veux, sans passion, Te conter mes ennuis, mes rêves, mon délire, Et t'en dire le temps, l'heure et l'occasion. C'était, il m'en souvient, par une nuit d'automne Triste et froide, à peu près semblable à celle-ci; Le murmure du vent, de son bruit monotone, Dans mon cerveau lassé berçait mon noir souci. J'étais à la fenêtre, attendant ma maîtresse; Et, tout en écoutant dans cette obscurité, Je me sentais dans l'âme une telle détresse, Qu'il me vint le soupçon d'une infidélité. La rue où je logeais était sombre et déserte; Quelques ombres passaient, un falot à la main; Quand la bise soufflait dans la porte entr'ouverte, On entendait de loin comme un soupir humain. Je ne sais, à vrai dire, à quel fâcheux présage Mon esprit inquiet alors s'abandonna. Je rappelais en vain un reste de courage, Et me sentis frémir lorsque l'heure sonna. Elle ne venait pas. Seul, la tête baissée, Je regardai longtemps les murs et le chemin, - Et je ne t'ai pas dit quelle ardeur insensée Cette inconstante femme allumait dans mon sein; Je n'aimais qu'elle au monde, et vivre un jour sans elle Me semblait un destin plus affreux que la mort. Je me souviens pourtant qu'en cette nuit cruelle Pour briser mon lien je fis un long effort. Je la nommais cent fois perfide et déloyale, Je comptais tous les maux qu'elle m'avait causés. Hélas! au souvenir de sa beauté fatale, Quels maux et quels chagrins n'étaient pas apaisés! Le jour parut enfin. -- Las d'une vaine attente, Sur le bord du balcon je m'étais assoupi; Je rouvris la paupière à l'aurore naissante, Et je laissai flotter mon regard ébloui ... tout à coup, au détour de l'étroite ruelle, J'entends sur le gravier marcher à petit bruit ... Grand Dieu! préservez-moi! je l'aperçois; c'est elle; Elle entre. -- D'où viens-tu? qu'as-tu fait cette nuit? Réponds, que me veux-tu? qui t'amène à cette heure? Ce beau corps, jusqu'au jour, où s'est-il étendu? Tandis qu'à ce balcon, seul, je veille et je pleure, En quel lieu, dans quel lit, à qui souriais-tu? Perfide! audacieuse! est-il encore possible Que tu viennes offrir ta bouche à mes baisers? Que demandes-tu donc? par quelle soif horrible Oses-tu m'attirer dans tes bras épuisés? Va-t-en, retire-toi, spectre de ma maîtresse! Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es levé; Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse, Et quand je pense à toi, croire que j'ai rêvé! LA MUSE Apaise-toi, je t'en conjure Tes paroles m'ont fait frémir. Ô mon bien-aimé! ta blessure Est encor prête à se rouvrir. Hélas! elle est donc bien profonde? Et les misères de ce monde Sont si lentes à s'effacer! Oublie, enfant, et de ton âme Chasse le nom de cette femme Que je ne veux pas prononcer. LE POÈTE Honte à toi qui la première M'as appris la trahison, Et d'horreur et de colère M'as fait perdre la raison! Honte à toi, femme à l'oeil sombre, Dont les funestes amours Ont enseveli dans l'ombre Mon printemps et mes beaux jours! C'est ta voix, c'est ton sourire, C'est ton regard corrupteur, Qui m'ont appris à maudire Jusqu'au semblant du bonheur; C'est ta jeunesse et tes charmes Qui m'ont fait désespérer, Et si je doute des larmes, C'est que je t'ai vu pleurer. Honte à toi; j'étais encore Aussi simple qu'un enfant; Comme une fleur à l'aurore, Mon coeur s'ouvrait en t'aimant. Certes, ce coeur sans défense Put sans peine être abusé; Mais lui laisser l'innocence Etait encor plus aisé. Honte à toi! tu fus la mère De mes premières douleurs, Et tu fis de ma paupière Jaillir la source des pleurs! Elle coule, sois-en sûre, Et rien ne la tarira; Elle sort d'une blessure Qui jamais ne guérira; Mais dans cette source amère Du moins je me laverai, Et j'y laisserai, j'espère, Ton souvenir abhorré! LA MUSE Poète, c'est assez. Auprès d'une infidèle, Quand ton illusion n'aurait duré qu'un jour, N'outrage pas ce jour lorsque tu parles d'elle; Si tu veux être aimé, respecte ton amour. Si l'effort est trop grand pour la faiblesse humaine De pardonner les maux qui nous viennent d'autrui, Epargne-toi du moins le tourment de la haine; A défaut du pardon, laisse venir l'oubli. Les morts dorment en paix dans le sein de la terre; Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints. Ces reliques du coeur ont aussi leur poussière; Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains. Pourquoi, dans ce récit d'une vive souffrance, Ne veux-tu voir qu'un rêve et qu'un amour trompé? Est-ce donc sans motif qu'agit la Providence? Et crois-tu donc distrait le Dieu qui t'a frappé? Le coup dont tu te plains t'a préservé peut-être, Enfant, car c'est par là que ton coeur s'est ouvert. L'homme est un apprenti, la douleur est son maîtrc, Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert. C'est une dure loi, mais une loi suprême, Vieille comme le monde et la fatalité, Qu'il nous faut du malheur recevoir le baptême, Et qu'à ce triste prix tout doit être acheté. Les moissons, pour mûrir, ont besoin de rosée; Pour vivre, et pour sentir, l'homme a besoin des pleurs; La joie a pour symbole une plante brisée, Humide encor de pluie et couverte de fleurs. Ne te disais-tu pas guéri de ta folie? N'es-tu pas jeune, heureux, partout le bien-venu, Et ces plaisirs légers qui font aimer la vie, Si tu n'avais pleuré, quel cas en ferais-tu? Lorsque au déclin du jour, assis sur la bruyère, Avec un vieil ami tu bois en liberté, Dis-moi, d'aussi bon coeur lèverais-tu ton verre, Si tu n'avais senti le prix de la gaîté? Aimerais-tu les fleurs, les prés et la verdure, Les sonnets de Pétrarque et les chants des oiseaux, Michel-Ange et les arts, Shakspeare et la nature, Si tu n'y retrouvais quelques anciens sanglots? Comprendrais-tu des cieux l'ineffable harmonie, Le silence des nuits, le murmure des flots, Si quelque part là-bas la fièvre et l'insomnie Ne t'avaient fait songer à l'éternel repos? N'as-tu pas maintenant une belle maîtresse? Et lorsqu'en t'endormant tu lui serres la main, Le lointain souvenir des maux de ta jeunesse Ne rend-il pas plus doux son sourire divin? N'allez-vous pas aussi vous promener ensemble Au fond des bois fleuris, sur le sable argentin? Et dans ce vert palais le blanc spectre du tremble Ne sait-il plus, le soir, vous montrer le chemin? Ne vois-tu pas alors, aux rayons de la lune, Plier comme autrefois un beau corps dans tes bras? Et, si dans le sentier tu trouvais la Fortune, Derrière elle, en chantant, ne marcherais-tu pas? De quoi te plains-tu donc? l'immortelle espérance S'est retrempée en toi sous la main du malheur. Pourquoi veux-tu haïr ta jeune expérience, Et détester un mal qui t'a rendu meilleur? Õ mon enfant! plains-la, cette belle infidèle, Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux; Plains-la! C'est une femme, et Dieu t'a fait, près d'elle, Deviner, en souffrant, le secret des heureux. Sa tâche fut pénible; elle t'aimait peut-être; Mais le destin voulait qu'elle brisât ton coeur. Elle savait la vie, et te l'a fait connaître; Une autre a recueilli le fruit de ta douleur. Plains-la! son triste amour a passé comme un songe; Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer. Dans ses larmes, crois-moi, tout n'était pas mensonge; Quand tout l'aurait été, plains-la! tu sais aimer. LE POÈTE Tu dis vrai; la haine est impie, Et c'est un frisson plein d'horreur Quand cette vipère assoupie Se déroule dans notre coeur. Ecoute-moi donc, ô déesse! Et sois témoin de mon serment; Par les yeux bleus de ma maîtresse, Et par l'azur du firmament; Par cette étincelle brillante Qui de Vénus porte le nom, Et, comme une perle tremblante, Scintille au loin sur l'horizon; Par la grandeur de la Nature, Par la bonté du Créateur, Par la clarté tranquille et pure De l'astre cher au voyageur, Par les herbes de la prairie, Par les forêts, par les prés verts, Par la puissance de la vie, Par la sève de l'univers, Je te bannis de ma mémoire. Reste d'un amour insensé, Mystérieuse et sombre histoire Qui dormiras dans le passé! Et toi qui, jadis, d'une amie Portas la forme et le doux nom, L'instant suprême où je t'oublie Doit être celui du pardon. Pardonnons-nous; - je romps le charme Qui nous unissait devant Dieu. Avec une dernière larme Reçois un éternel adieu. - Et maintenant, blonde rêveuse, Maintenant, Muse, à nos amours! Dis-moi quelque chanson joyeuse, Comme aux premiers temps des beaux jours. Déjà la pelouse embaumée Sent les approches du matin; Viens éveiller ma bien-aimée Et cueillir les fleurs du jardin. Viens voir la nature immortelle Sortir des voiles du sommeil; Nous allons renaître avec elle Au premier rayon du soleil! 8. Lettre à M. de Lamartine Lorsque le grand Byron allait quitter Ravenne, Et chercher sur les mers quelque plage lointaine Où finir en héros son immortel ennui, Comme il était assis aux pieds de sa maîtresse, Pâle, et déjà tourné du côté de la Grèce, Celle qu'il appelait alors sa Guiccioli Ouvrit un soir un livre où l'on parlait de lui. Avez-vous de ce temps conservé la mémoire, Lamartine, et ces vers au prince des proscrits, Vous souvient-il encor qui les avait écrits? Vous étiez jeune alors, vous, notre chère gloire. Vous veniez d'essayer pour la première fois Ce beau luth éploré qui vibre sous vos doigts. La Muse que le ciel vous avait fiancée Sur votre front rêveur cherchait votre pensée, Vierge craintive encore, amante des lauriers. Vous ne connaissiez pas, noble fils de la France, Vous ne connaissiez pas, sinon par sa souffrance, Ce sublime orgueilleux à qui vous écriviez. De quel droit osiez-vous l'aborder et le plaindre? Quel aigle, Ganymède, à ce Dieu vous portait? Pressentiez-vous qu'un jour vous le pourriez atteindre, Celui qui de si haut alors vous écoutait? Non, vous aviez vingt ans, et le coeur vous battait Vous aviez lu Lara, Manfred et le Corsaire, Et vous aviez écrit sans essuyer vos pleurs; Le souffle de Byron vous soulevait de terre, Et vous alliez à lui, porté par ses douleurs. Vous appeliez de loin cette âme désolée; Pour grand qu'il vous parût, vous le sentiez ami Et, comme le torrent dans la verte vallée, L'écho de son génie en vous avait gémi. Et lui, lui dont l'Europe, encore toute armée, Écoutait en tremblant les sauvages concerts; Lui qui depuis dix ans fuyait sa renommée, Et de sa solitude emplissait l'univers; Lui, le grand inspiré de la Mélancolie, Qui, las d'être envié, se changeait en martyr; Lui, le dernier amant de la pauvre Italie, Pour son dernier exil s'apprêtant à partir; Lui qui, rassasié de la grandeur humaine, Comme un cygne à son chant sentant sa mort prochaine, Sur terre autour de lui cherchait pour qui mourir... Il écouta ces vers que lisait sa maîtresse, Ce doux salut lointain d'un jeune homme inconnu. Je ne sais si du style il comprit la richesse; Il laissa dans ses yeux sourire sa tristesse: Ce qui venait du coeur lui fut le bienvenu. Poète, maintenant que ta muse fidèle, Par ton pudique amour sûre d'être immortelle, De la verveine en fleur t'a couronné le front, A ton tour, reçois-moi comme le grand Byron. De t'égaler jamais je n'ai pas l'espérance; Ce que tu tiens du ciel, nul ne me l'a promis, Mais de ton sort au mien plus grande est la distance, Meilleur en sera Dieu qui peut nous rendre amis. Je ne t'adresse pas d'inutiles louanges, Et je ne songe point que tu me répondras; Pour être proposés, ces illustres échanges Veulent être signés d'un nom que je n'ai pas. J'ai cru pendant longtemps que j'étais las du monde; J'ai dit que je niais, croyant avoir douté, Et j'ai pris, devant moi, pour une nuit profonde Mon ombre qui passait pleine de vanité. Poète, je t'écris pour te dire que j'aime, Qu'un rayon du soleil est tombé jusqu'à moi, Et qu'en un jour de deuil et de douleur suprême Les pleurs que je versais m'ont fait penser à toi. Qui de nous, Lamartine, et de notre jeunesse, Ne sait par coeur ce chant, des amants adoré, Qu'un soir, au bord d'un lac, tu nous as soupiré? Qui n'a lu mille fois, qui ne relit sans cesse Ces vers mystérieux où parle ta maîtresse, Et qui n'a sangloté sur ces divins sanglots, Profonds comme le ciel et purs comme les flots? Hélas! ces longs regrets des amours mensongères, Ces ruines du temps qu'on trouve à chaque pas, Ces sillons infinis de lueurs éphémères, Qui peut se dire un homme et ne les connaît pas? Quiconque aima jamais porte une cicatrice; Chacun l'a dans le sein, toujours prête à s'ouvrir; Chacun la garde en soi, cher et secret supplice, Et mieux il est frappé, moins il en veut guérir. Te le dirai-je, à toi, chantre de la souffrance, Que ton glorieux mal, je l'ai souffert aussi? Qu'un instant, comme toi, devant ce ciel immense, J'ai serré dans mes bras la vie et l'espérance, Et qu'ainsi que le tien, mon rêve s'est enfui? Te dirai-je qu'un soir, dans la brise embaumée, Endormi, comme toi, dans la paix du bonheur, Aux célestes accents d'une voix bien-aimée, J'ai cru sentir le temps s'arrêter dans mon coeur? Te dirai-je qu'un soir, resté seul sur la terre, Dévoré, comme toi, d'un affreux souvenir, Je me suis étonné de ma propre misère, Et de ce qu'un enfant peut souffrir sans mourir? Ah! ce que j'ai senti dans cet instant terrible, Oserai-je m'en plaindre et te le raconter? Comment exprimerai-je une peine indicible? Après toi, devant toi, puis-je encor le tenter? Oui, de ce jour fatal, plein d'horreur et de charmes, Je veux fidèlement te faire le récit; Ce ne sont pas des chants, ce ne sont pas des larmes, Et je ne te dirai que ce que Dieu m'a dit. Lorsque le laboureur, regagnant sa chaumière, Trouve le soir son champ rasé par le tonnerre, Il croit d'abord qu'un rêve a fasciné ses yeux, Et, doutant de lui-même, interroge les cieux. Partout la nuit est sombre, et la terre enflammée. Il cherche autour de lui la place accoutumée Où sa femme l'attend sur le seuil entr'ouvert; Il voit un peu de cendre au milieu d'un désert. Ses enfants demi-nus sortent de la bruyère, Et viennent lui conter comme leur pauvre mère Est morte sous le chaume avec des cris affreux; Mais maintenant au loin tout est silencieux. Le misérable écoute et comprend sa ruine. Il serre, désolé, ses fils sur sa poitrine; Il ne lui reste plus, s'il ne tend pas la main, Que la faim pour ce soir et la mort pour demain. Pas un sanglot ne sort de sa gorge oppressée; Muet et chancelant, sans force et sans pensée, Il s'assoit à l'écart, les yeux sur l'horizon, Et regardant s'enfuir sa moisson consumée, Dans les noirs tourbillons de l'épaisse fumée L'ivresse du malheur emporte sa raison. Tel, lorsque abandonné d'une infidèle amante, Pour la première fois j'ai connu la douleur, Transpercé tout à coup d'une flèche sanglante, Seul je me suis assis dans la nuit de mon coeur. Ce n'était pas au bord d'un lac au flot limpide, Ni sur l'herbe fleurie au penchant des coteaux; Mes yeux noyés de pleurs ne voyaient que le vide, Mes sanglots étouffés n'éveillaient point d'échos. C'était dans une rue obscure et tortueuse De cet immense égout qu'on appelle Paris: Autour de moi criait cette foule railleuse Qui des infortunés n'entend jamais les cris. Sur le pavé noirci les blafardes lanternes Versaient un jour douteux plus triste que la nuit, Et, suivant au hasard ces feux vagues et ternes, L'homme passait dans l'ombre, allant où va le bruit. Partout retentissait comme une joie étrange; C'était en février, au temps du carnaval. Les masques avinés, se croisant dans la fange, S'accostaient d'une injure ou d'un refrain banal. Dans un carrosse ouvert une troupe entassée Paraissait par moments sous le ciel pluvieux, Puis se perdait au loin dans la ville insensée, Hurlant un hymne impur sous la résine en feux. Cependant des vieillards, des enfants et des femmes Se barbouillaient de lie au fond des cabarets, Tandis que de la nuit les prêtresses infâmes Promenaient çà et là leurs spectres inquiets. On eût dit un portrait de la débauche antique, Un de ces soirs fameux, chers au peuple romain, Où des temples secrets la Vénus impudique Sortait échevelée, une torche à la main. Dieu juste! pleurer seul par une nuit pareille! Ô mon unique amour! que vous avais-je fait? Vous m'aviez pu quitter, vous qui juriez la veille Que vous étiez ma vie et que Dieu le savait? Ah! toi, le savais-tu, froide et cruelle amie, Qu'à travers cette honte et cette obscurité J'étais là, regardant de ta lampe chérie, Comme une étoile au ciel, la tremblante clarté? Non, tu n'en savais rien, je n'ai pas vu ton ombre, Ta main n'est pas venue entr'ouvrir ton rideau. Tu n'as pas regardé si le ciel était sombre; Tu ne m'as pas cherché dans cet affreux tombeau! Lamartine, c'est là, dans cette rue obscure, Assis sur une borne, au fond d'un carrefour, Les deux mains sur mon coeur, et serrant ma blessure, Et sentant y saigner un invincible amour; C'est là, dans cette nuit d'horreur et de détresse, Au milieu des transports d'un peuple furieux Qui semblait en passant crier à ma jeunesse, `Toi qui pleures ce soir, n'as-tu pas ri comme eux?' C'est là, devant ce mur, où j'ai frappé ma tête, Où j'ai posé deux fois le fer sur mon sein nu; C'est là, le croiras-tu? chaste et noble poète, Que de tes chants divins je me suis souvenu. Ô toi qui sais aimer, réponds, amant d'Elvire, Comprends-tu que l'on parte et qu'on se dise adieu? Comprends-tu que ce mot la main puisse l'écrire, Et le coeur le signer, et les lèvres le dire, Les lèvres, qu'un baiser vient d'unir devant Dieu? Comprends-tu qu'un lien qui, dans l'âme immortelle, Chaque jour plus profond, se forme à notre insu; Qui déracine en nous la volonté rebelle, Et nous attache au coeur son merveilleux tissu; Un lien tout-puissant dont les noeuds et la trame Sont plus durs que la roche et que les diamants; Qui ne craint ni le temps, ni le fer, ni la flamme, Ni la mort elle-même, et qui fait des amants Jusque dans le tombeau s'aimer les ossements; Comprends-tu que dix ans ce lien nous enlace, Qu'il ne fasse dix ans qu'un seul être de deux, Puis tout à coup se brise, et, perdu dans l'espace, Nous laisse épouvantés d'avoir cru vivre heureux? Ô poète! il est dur que la nature humaine, Qui marche à pas comptés vers une fin certaine, Doive encor s'y traîner en portant une croix, Et qu'il faille ici-bas mourir plus d'une fois. Car de quel autre nom peut s'appeler sur terre Cette nécessité de changer de misère, Qui nous fait, jour et nuit, tout prendre et tout quitter. Si bien que notre temps se passe à convoiter? Ne sont-ce pas des morts, et des morts effroyables, Que tant de changements d'êtres si variables, Qui se disent toujours fatigués d'espérer, Et qui sont toujours prêts à se transfigurer? Quel tombeau que le coeur, et quelle solitude! Comment la passion devient-elle habitude, Et comment se fait-il que, sans y trébucher, Sur ses propres débris l'homme puisse marcher? Il y marche pourtant; c'est Dieu qui l'y convie. Il va semant partout et prodiguant sa vie: Désir, crainte, colère, inquiétude, ennui, Tout passe et disparaît, tout est fantôme en lui. Son misérable coeur est fait de telle sorte Qu'il fuit incessamment qu'une ruine en sorte; Que la mort soit son terme, il ne l'ignore pas, Et, marchant à la mort, il meurt à chaque pas. Il meurt dans ses amis, dans son fils, dans son père, Il meurt dans ce qu'il pleure et dans ce qu'il espère; Et, sans parler des corps qu'il faut ensevelir, Qu'est-ce donc qu'oublier, si ce n'est pas mourir? Ah! c'est plus que mourir, c'est survivre à soi-même. L'âme remonte au ciel quand on perd ce qu'on aime. Il ne reste de nous qu'un cadavre vivant; Le désespoir l'habite, et le néant l'attend. Eh bien! bon ou mauvais, inflexible ou fragile, Humble ou fier, triste ou gai, mais toujours gémissant, Cet homme, tel qu'il est, cet être fait d'argile, Tu l'as vu, Lamartine, et son sang est ton sang. Son bonheur est le tien, sa douleur est la tienne; Et des maux qu'ici-bas il lui faut endurer Pas un qui ne te touche et qui ne t'appartienne; Puisque tu sais chanter, ami, tu sais pleurer. Dis-moi, qu'en penses-tu dans tes jours de tristesse? Que t'a dit le malheur, quand tu l'as consulté? Trompé par tes amis, trahi par ta maîtresse, Du ciel et de toi-même as-tu jamais douté? Non, Alphonse, jamais. La triste expérience Nous apporte la cendre, et n'éteint pas le feu. Tu respectes le mal fait par la Providence, Tu le laisses passer, et tu crois à ton Dieu. Quel qu'il soit, c'est le mien; il n'est pas deux croyances Je ne sais pas son nom, j'ai regardé les cieux; Je sais qu'ils sont à Lui, je sais qu'ils sont immenses, Et que l'immensité ne peut pas être à deux. J'ai connu, jeune encore, de sévères souffrances, J'ai vu verdir les bois, et j'ai tenté d'aimer. Je sais ce que la terre engloutit d'espérances, Et, pour y recueillir, ce qu'il y faut semer. Mais ce que j'ai senti, ce que je veux t'écrire, C'est ce que m'ont appris les anges de douleur; Je le sais mieux encore et puis mieux te le dire, Car leur glaive, en entrant, l'a gravé dans mon coeur: Créature d'un jour qui t'agites une heure, De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir? Ton âme t'inquiète, et tu crois qu'elle pleure: Ton âme est immortelle, et tes pleurs vont tarir. Tu te sens le coeur pris d'un caprice de femme, Et tu dis qu'il se brise à force de souffrir. Tu demandes à Dieu de soulager ton âme: Ton âme est immortelle, et ton coeur va guérir. Le regret d'un instant te trouble et te dévore; Tu dis que le passé te voile l'avenir. Ne te plains pas d'hier; laisse venir l'aurore: Ton âme est immortelle, et le temps va s'enfuir Ton corps est abattu du mal de ta pensée; Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir. Tombe, agenouille-toi, créature insensée: Ton âme est immortelle, et la mort va venir. Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr, Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère: Ton âme est immortelle, et va s'en souvenir. 9. A la Malibran (Stances) I Sans doute il est trop tard pour parler encor d'elle; Depuis qu'elle n'est plus quinze jours sont passés, Et dans ce pays-ci quinze jours, je le sais, Font d'une mort récente une vieille nouvelle. De quelque nom d'ailleurs que le regret s'appelle, L'homme, par tout pays, en a bien vite assez. II Ô Maria-Félicia! le peintre et le poète Laissent, en expirant, d'immortels héritiers; Jamais l'affreuse nuit ne les prend tout entiers. A défaut d'action, leur grande âme inquiète De la mort et du temps entreprend la conquête, Et, frappés dans la lutte, ils tombent en guerriers. III Celui-là sur l'airain a gravé sa pensée; Dans un rythme doré l'autre l'a cadencée; Du moment qu'on l'écoute, on lui devient ami. Sur sa toile, en mourant, Raphaël l'a laissée; Et, pour que le néant ne touche point à lui, C'est assez d'un enfant sur sa mère endormi. IV Comme dans une lampe une flamme fidèle, Au fond du Parthénon le marbre inhabité Garde de Phidias la mémoire éternelle, Et la jeune Vénus, fille de Praxitèle, Sourit encor, debout dans sa divinité, Aux siècles impuissants qu'a vaincus sa beauté. V Recevant d'âge en âge une nouvelle vie, Ainsi s'en vont à Dieu les gloires d'autrefois; Ainsi le vaste écho de la voix du génie Devient du genre humain l'universelle voix ... Et de toi, morte hier, de toi, pauvre Marie, Au fond d'une chapelle il nous reste une croix! VI Une croix! et l'oubli, la nuit et le silence! Écoutez! c'est le vent, c'est l'Océan immense; C'est un pêcheur qui chante au bord du grand chemin. Et de tant de beauté, de gloire et d'espérance, De tant d'accords si doux d'un instrument divin, Pas un faible soupir, pas un écho lointain! VII Une croix! et ton nom écrit sur une pierre, Non pas même le tien, mais celui d'un époux. Voilà ce qu'après toi tu laisses sur la terre; Et ceux qui t'iront voir à ta maison dernière, N'y trouvant pas ce nom qui fut aimé de nous, Ne sauront pour prier où poser les genoux. VIII O Ninette! où sont-ils, belle muse adorée, Ces accents pleins d'amour, de charme et de terreur, Qui voltigeaient le soir sur ta lèvre inspirée, Comme un parfum léger sur l'aubépine en fleur? Où vibre maintenant cette voix éplorée, Cette harpe vivante attachée à ton coeur? IX N'était-ce pas hier, fille joyeuse et folle, Que ta verve railleuse animait Corilla, Et que tu nous lançais avec la Rosina La roulade amoureuse et l'oeillade espagnole? Ces pleurs sur tes bras nus, quand tu chantais le Saule, N'était-ce pas hier, pâle Desdemona? X N'était-ce pas hier qu'à la fleur de ton âge Tu traversais l'Europe, une lyre à la main; Dans la mer, en riant, te jetant à la nage, Chantant la tarentelle au ciel napolitain, Coeur d'ange et de lion, libre oiseau de passage, Espiègle enfant ce soir, sainte artiste demain? XI N'était-ce pas hier qu'enivrée et bénie, Tu traînais à ton char un peuple transporté, Et que Londre et Madrid, la France et l'Italie, Apportaient à tes pieds cet or tant convoité, Cet or deux fois sacré qui payait ton génie, Et qu'à tes pieds souvent laissa ta charité? XII Qu'as-tu fait pour mourir, ô noble créature, Belle image de Dieu, qui donnais en chemin Au riche un peu de joie, au malheureux du pain; Ah! qui donc frappe ainsi dans la mère nature, Et quel faucheur aveugle, affamé de pâture, Sur les meilleurs de nous ose porter la main? XIII Ne suffit-il donc pas à l'ange des ténèbres Qu'à peine de ce temps il nous reste un grand nom? Que Géricault, Cuvier, Schiller, Goethe et Byron Soient endormis d'hier sous les dalles funèbres, Et que nous ayons vu tant d'autres morts célèbres Dans l'abîme entr'ouvert suivre Napoléon? XIV Nous faut-il perdre encor nos têtes les plus chères, Et venir en pleurant leur fermer les paupières, Dès qu'un rayon d'espoir a brillé dans leurs yeux? Le ciel de ses élus devient-il envieux? Ou faut-il croire, hélas! ce que disaient nos pères, Que lorsqu'on meurt si jeune on est aimé des dieux? XV Ah! combien, depuis peu, sont partis pleins de vie, Sous les cyprès anciens que de saules nouveaux! La cendre de Robert à peine refroidie, Bellini tombe et meurt! -- Une lente agonie Traîne Carrel sanglant à l'éternel repos. Le seuil de notre siècle est pavé de tombeaux. XVI Que nous restera-t-il, si l'ombre insatiable, Dès que nous bâtissons, vient tout ensevelir? Nous qui sentons déjà le sol si variable, Et, sur tant de débris, marchons vers l'avenir, Si le vent, sous nos pas, balaye ainsi le sable, De quel deuil le Seigneur veut-il donc nous vêtir? XVII Hélas! Marietta, tu nous restais encore. Lorsque, sur le sillon, l'oiseau chante à l'aurore, Le laboureur s'arrête, et, le front en sueur, Aspire dans l'air pur un souffle de bonheur. Ainsi nous consolait ta voix fraîche et sonore, Et tes chants dans les cieux emportaient la douleur. XVIII Ce qu'il nous faut pleurer sur ta tombe hâtive, Ce n'est pas l'art divin, ni ses savants secrets: Quelque autre étudiera cet art que tu créais; C'est ton âme, Ninette, et ta grandeur naïve, C'est cette voix du coeur qui seule au coeur arrive, Que nul autre, après toi, ne nous rendra jamais. XIX Ah! tu vivrais encor sans cette âme indomptable. Ce fut là ton seul mal, et le secret fardeau Sous lequel ton beau corps plia comme un roseau. Il en soutint longtemps la lutte inexorable. C'est le Dieu tout-puissant, c'est la Muse implacable Qui dans ses bras en feu t'a portée au tombeau. XX Que ne l'étouffais-tu, cette flamme brûlante Que ton sein palpitant ne pouvait contenir? Tu vivrais, tu verrais te suivre et t'applaudir De ce public blasé la foule indifférente, Qui prodigue aujourd'hui sa faveur inconstante A des gens dont pas un, certes, n'en doit mourir. XXI Connaissais-tu si peu l'ingratitude humaine? Quel rêve as-tu donc fait de te tuer pour eux! Quelques bouquets de fleurs te rendaient-ils si vaine, Pour venir nous verser de vrais pleurs sur la scène, Lorsque tant d'histrions et d'artistes fameux, Couronnés mille fois, n'en ont pas dans les yeux? XXII Que ne détournais-tu la tête pour sourire, Comme on en use ici quand on feint d'être ému? Hélas! on t'aimait tant, qu'on n'en aurait rien vu. Quand tu chantais le Saule, au lieu de ce délire, Que ne t'occupais-tu de bien porter ta lyre? La Pasta fait ainsi: que ne l'imitais-tu? XXIII Ne savais-tu donc pas, comédienne imprudente, Que ces cris insensés qui te sortaient du coeur De ta joue amaigrie augmentaient la pâleur? Ne savais-tu donc pas que, sur ta tempe ardente, Ta main de jour en jour se posait plus tremblante, Et que c'est tenter Dieu que d'aimer la douleur? XXIV Ne sentais-tu donc pas que ta belle jeunesse De tes yeux fatigués s'écoulait en ruisseaux Et de ton noble coeur s'exhalait en sanglots? Quand de ceux qui t'aimaient tu voyais la tristesse, Ne sentais-tu donc pas qu'une fatale ivresse Berçait ta vie errante à ses derniers rameaux? XXV Oui, oui, tu le savais, qu'au sortir du théâtre, Un soir dans ton linceul il faudrait te coucher. Lorsqu'on te rapportait plus froide que l'albâtre, Lorsque le médecin, de ta veine bleuâtre, Regardait goutte à goutte un sang noir s'épancher, Tu savais quelle main venait de te toucher. XXVI Oui, oui, tu le savais, et que, dans cette vie, Rien n'est bon que d'aimer, n'est vrai que de souffrir. Chaque soir dans tes chants tu te sentais pâlir. Tu connaissais le monde, et la foule, et l'envie, Et, dans ce corps brisé concentrant ton génie. Tu regardais aussi la Malibran mourir. XXVII Meurs done! ta mort est douce et ta tâche est remplie. Ce que l'homme ici-bas appelle le génie, C'est le besoin d'aimer; hors de là tout est vain. Et, puisque tôt ou tard l'amour humain s'oublie, Il est d'une grande âme et d'un heureux destin D'expirer comme toi pour un amour divin! 10. L'ESPOIR EN DIEU Tant que mon pauvre coeur, encor plein de jeunesse, A ses illusions n'aura pas dit adieu, Je voudrais m'en tenir à l'antique sagesse, Qui du sobre Epicure a fait un demi-dieu. Je voudrais vivre, aimer, m'accoutumer aux hommes, Chercher un peu de joie et n'y pas trop compter, Faire ce qu'on a fait, être ce que nous sommes, Et regarder le ciel sans m'en inquiéter. Je ne puis; - malgré moi l'infini me tourmente. Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir; Et, quoi qu'on en ait dit, ma raison s'épouvante De ne pas le comprendre et pourtant de le voir. Qu'est-ce donc que ce monde, et qu'y venons-nous faire, Si, pour qu'on vive en paix, il faut voiler les cieux? Passer comme un troupeau les yeux fixés à terre, Et renier le reste, est-ce donc être heureux? Non, c'est cesser d'être homme et dégrader son âme. Dans la création le hasard m'a jeté; Heureux ou malheureux, je suis né d'une femme, Et je ne puis m'enfuir hors de l'humanité. Que faire donc? " Jouis, dit la raison païenne; Jouis et meurs; les dieux ne songent qu'à dormir. - Espère seulement, répond la foi chrétienne; Le ciel veille sans cesse, et tu ne peux mourir. » Entre ces deux chemins j'hésite et je m'arrête. Je voudrais, à l'écart, suivre un plus doux sentier. Il n'en existe pas, dit une voix secrète; En présence du ciel, il faut croire ou nier. Je le pense. en effet; les âmes tourmentées Dans l'un et l'autre excès se jettent tour à tour, Mais les indifférents ne sont que des athées; Ils ne dormiraient plus s'ils doutaient un seul jour. Je me résigne donc, et, puisque la matière Me laisse dans le coeur un désir plein d'effroi, Mes genoux fléchiront; je veux croire et j'espère. Que vais-je devenir, et que veut-on de moi? Me voilà dans les mains d'un Dieu plus redoutable Que ne sont à la fois tous les maux d'ici-bas; Me voilà seul, errant, fragile et misérable, Sous les yeux d'un témoin qui ne me quitte pas. Il m'observe, il me suit. Si mon coeur bat trop vite, J'offense sa grandeur et sa divinité. Un gouffre est sous mes pas : si je m'y précipite, Pour expier une heure il faut l'éternité. Mon juge est un bourreau qui trompe sa victime. Pour moi, tout devient piège et tout change de nom; L'amour est un péché, le bonheur est un crime, Et l'oeuvre des sept jours n'est que tentation. Je ne garde plus rien de la nature humaine, Il n'existe pour moi ni vertu ni remord. J'attends la récompense et j'évite la peine; Mon seul guide est la peur, et mon seul but la mort. On me dit cependant qu'une joie infinie Attend quelques élus. - Où sont-ils, ces heureux? Si vous m'avez trompé, me rendrez-vous la vie? Si vous m'avez dit vrai, m'ouvrirez-vous les cieux? Hélas! ce beau pays dont parlaient vos prophètes, S'il existe là-haut, ce doit être un désert. Vous les voulez trop purs, les heureux que vous faites, Et quand leur joie arrive, ils en ont trop souffert. Je suis seulement homme, et ne veux pas moins être, Ni tenter davantage. - A quoi donc m'arrêter? Puisque je ne puis croire aux promesses du prêtre, Est-ce l'indifférent que je vais consulter? Si mon coeur, fatigué du rêve qui l'obsède, A la réalité revient pour s'assouvir, Au fond des vains plaisirs que j'appelle à mon aide Je trouve un tel dégoût, que je me sens mourir. Aux jours même où parfois la pensée est impie, Où l'on voudrait nier pour cesser de douter, Quand je posséderais tout ce qu'en cette vie Dans ses vastes désirs l'homme peut convoiter; Donnez-moi le pouvoir, la santé, la richesse, L'amour même, l'amour, le seul bien d'ici-bas! Que la blonde Astarté, qu'idolâtrait la Grèce, De ses îles d'azur sorte en m'ouvrant les bras; Quand je pourrais saisir dans le sein de la terre Les secrets éléments de sa fécondité, Transformer à mon gré la vivace matière, Et créer pour moi seul une unique beauté; Quand Horace, Lucrèce et le vieil Epicure, Assis à mes côtés, m'appelleraient heureux, Et quand ces grands amants de l'antique nature Me chanteraient la joie et le mépris des dieux, Je leur dirais à tous : « Quoi que nous puissions faire, Je souffre, il est trop tard; le monde s'est fait vieux. Une immense espérance a traversé la terre; Malgré nous vers le ciel il faut lever les yeux! » Que me reste-t-il donc? Ma raison révoltée Essaye en vain de croire et mon coeur de douter. Le chrétien m'épouvante, et ce que dit l'athée, En.dépit de mes sens, je ne puis l'écouter. Les vrais religieux me trouveront impie, Et les indifférents me croiront insensé. A qui m'adresserai-je, et quelle voix amie Consolera ce coeur que le doute a blessé? Il existe, dit-on, une philosophie Qui nous explique tout sans révélation, Et qui peut nous guider à travers cette vie Entre l'indifférence et la religion. J'y consens. - Où sont-ils, ces faiseurs de systèmes, Qui savent, sans la foi, trouver la vérité, Sophistes impuissants qui ne croient qu'en eux-mêmes? Quels sont leurs arguments et leur autorité? L'un me montre ici-bas deux principes en guerre, Qui, vaincus tour à tour, sont tous deux immortels; L'autre découvre au loin, dans le ciel solitaire, Un inutile Dieu qui ne veut pas d'autels. Je vois rêver Platon et penser Aristote; J'écoute, j'applaudis, et poursuis mon chemin. Sous les rois absolus je trouve un Dieu despote; On nous parle aujourd'hui d'un Dieu républicain. Pythagore et Leibnitz transfigurent mon être. Descartes m'abandonne au sein des tourbillons. Montaigne s'examine, et ne peut se connaître. Pascal fuit en tremblant ses propres visions. Pvrrhon me rend aveugle, et Zénon insensible. Voltaire jette à bas tout ce qu'il voit debout. Spinosa, fatigué de tenter l'impossible, Cherchant en vain son Dieu, croit le trouver partout. Pour le sophiste anglais l'homme est une machine. Enfin sort des brouillards un rhéteur allemand Qui, du philosophisme achevant la ruine, Déclare le ciel vide, et conclut au néant. Voilà donc les débris de l'humaine science! Et, depuis cinq mille ans qu'on a toujours douté, Après tant de fatigue et de persévérance, C'est là le dernier mot qui nous en est resté! Ah! pauvres insensés, misérables cervelles, Qui de tant de façons avez tout expliqué, .Pour aller jusqu'aux cieux il vous fallait des ailes; Vous aviez le désir, la foi vous a manqué. Je vous plains; votre orgueil part d'une âme blessée. Vous sentiez les tourments dont mon coeur est rempli, Et vous la connaissiez, cette amère pensée Qui fait frissonner l'homme en voyant l'infini. Eh bien, prions ensemble, - abjurons la misère De vos calculs d'enfants, de tant de vains travaux. Maintenant que vos corps sont réduits en poussière, J'irai m'agenouiller pour vous sur vos tombeaux. Venez, rhéteurs païens, maîtres de la science, Chrétiens des temps passés et rêveurs d'aujourd'hui; Croyez-moi, la prière est un cri d'espérance! Pour que Dieu nous réponde, adressons-nous à lui. Il est juste, il est bon; sans doute il vous pardonne. Tous vous avez souffert, le reste est oublié. Si le ciel est désert, nous n'offensons personne; Si quelqu'un nous entend, qu'il nous prenne en pitié! Ô toi que nul n'a pu connaître, Et n'a renié sans mentir, Réponds-moi, toi qui m'as fait naître, Et demain me feras mourirl Puisque tu te laisses comprendre, Pourquoi fais-tu douter de toi? Quel triste plaisir peux-tu prendre A tenter notre bonne foi? Dès que l'homme lève la tête, Il croit t'entrevoir dans les cieux; La création, sa conquête, N'est qu'un vaste temple à ses yeux. Dès qu'il redescend en lui-même, Il t'y trouve; tu vis en lui. S'il souffre s'il pleure, s'il aime, C'est son bieu qui le veut ainsi De la plus noble intelligence La plus sublime ambition Est de prouver ton existence, Et de faire épeler ton nom. De quelque façon qu'on t'appelle, Brahma, Jupiter ou Jésus, Vérité, justice éternelle, Vers toi tous les bras sont tendus. Le dernier des fils de la terre Te rend grâces du fond du coeur, Dès qu'il se mêle à sa misère Une apparence de bonheur. Le monde entier te glorifie L'oiseau te chante sur son nid; Et pour une goutte de pluie Des milliers d'êtres t'ont béni. Tu n'as rien fait qu'on ne l'admire; Rien de toi n'est perdu pour nous; Tout prie, et tu ne peux sourire Que nous ne tombions à genoux. Pourquoi donc, ô Maître suprême, As-tu créé le mal si grand, Que la raison, la vertu même, ,S'épouvantent en le voyant? Lorsque tant de choses sur terre Proclament la Divinité, Et semblent attester d'un père L'amour, la force et la bonté, Comment, sous la sainte lumière, Voit-on des actes si hideux, Qu'ils font expirer la prière Sur les lèvres du malheureux? Pourquoi, dans ton oeuvre céleste, Tant d'éléments si peu d'accord? A quoi bon le crime et la peste? Ô Dieu juste! pourquoi la mort? Ta pitié dut être profonde Lorsqu'avec ses biens et ses maux, Cet admirable et pauvre monde Sortit en pleurant du chaos! Puisque tu voulais le soumettre Aux douleurs dont il est rempli, Tu n'aurais pas dû lui permettre De t'entrevoir dans l'infini. Pourquoi laisser notre misère Rêver et deviner un Dieu? Le doute a désolé la terre; Nous en voyons trop ou trop peu. Si ta chétive créature Est indigne de t'approcher, Il fallait laisser la nature T'envelopper et te cacher. Il te resterait ta puissance, Et nous en sentirions les coups; Mais le repos et l'ignorance Auraient rendu nos maux plus doux. Si la souffrance et la prière N'atteignent pas ta majesté, Garde ta grandeur solitaire, Ferme à jamais l'immensité. Mais si nos angoisses mortelles Jusqu'à toi peuvent parvenir; Si, dans les plaines éternelles, Parfois tu nous entends gémir, Brise cette voûte profonde Qui couvre la création; Soulève les voiles du monde, Et montre-toi, Dieu juste et bon! Tu n'apercevras sur la terre Qu'un ardent amour de la foi, Et l'humanité tout entière Se prosternera devant toi. Les larmes qui l'ont épuisée Et qui ruissellent de ses yeux, Comme une légère rosée S'évanouiront dans les cieux. Tu n'entendras que tes louanges, Qu'un concert de joie et d'amour, Pareil à celui dont tes anges Remplissent l'éternel séjour; Et dans cet hosanna suprême, Tu verras, au bruit de nos chants, S'enfuir le doute et le blasphème, Tandis que la Mort elle-même Y joindra ses derniers accents. 11. A LA MI-CAREME I Le carnaval s'en va, les roses vont éclore; Sur les flancs des coteaux déjà court le gazon. Cependant du plaisir la frileuse saison Sous ses grelots légers rit et voltige encore, Tandis que, soulevant les voiles de l'aurore, Le Printemps inquiet paraît à l'horizon. II Du pauvre mois de mars il ne faut pas médire, Bien que le laboureur le craigne justement : L'univers y renaît; il est vrai que le vent, La pluie et le soleil s'y disputent l'empire. Qu'y faire? Au temps des fleurs, le monde est un enfant; C'est sa première larme et son premier sourire. III C'est dans le mois de mars que tente de s'ouvrir L'anémone sauvage aux corolles tremblantes. Les femmes et les fleurs appellent le zéphyr; Et du fond des boudoirs les belles indolentes, Balançant mollement leurs tailles nonchalantes, Sous les vieux marronniers commencent à venir. IV C'est alors que les bals, plus joyeux et plus rares, Prolongent plus longtemps leurs dernières fanfares; A ce bruit qui nous quitte, on court avec ardeur; La valseuse se livre avec plus de langueur : Les yeux sont plus hardis, les lèvres moins avares, La lassitude enivre, et l'amour vient au coeur. V S'il est vrai qu'ici-bas l'adieu de ce qu'on aime Soit un si doux chagrin qu'on en voudrait mourir, C'est dans le mois de mars, c'est à la mi-carême, Qu'au sortir d'un souper un enfant du plaisir Sur la valse et l'amour devrait faire un poème, Et saluer gaiement ses dieux prêts à partir. VI Mais qui saura chanter tes pas pleins d'harmonie, Et tes secrets divins, du vulgaire ignorés, Belle Nymphe allemande aux brodequins dorés? Ô Muse de la valse! ô fleur de poésie! Où sont, de notre temps, les buveurs d'ambroisie Dignes de s'étourdir dans tes bras adorés? VII Quand, sur le Cithéron, la Bacchanale antique Des filles de Cadmus dénouait les cheveux, On laissait la beauté danser devant les dieux; Et si quelque profane, au son de la musique, S'élançait dans les choeurs, la prêtresse impudique De son thyrse de fer frappait l'audacieux. VIII Il n'en est pas ainsi dans nos fêtes grossières; Les vierges aujourd'hui se montrent moins sévères, Et se laissent toucher sans grâce et sans fierté. Nous ouvrons à qui veut nos quadrilles vulgaires; Nous perdons le respect qu'on doit à la beauté. Et nos plaisirs bruyants font fuir la volupté. IX Tant que régna chez nous le menuet gothique, D'observer la mesure on se souvint encor. Nos pères la gardaient aux jours de Thermidor, Lorsqu'au bruit des canons dansait la République, Lorsque la Tallien, soulevant sa tunique, Faisait, de ses pieds nus craquer les anneaux d'or. X Autres temps, autres moeurs; le rythme et la cadence Ont suivi les hasards et la commune loi. Pendant que l'univers, ligué contre la France, S'épuisait de fatigue à lui donner un roi, La valse d'un coup d'aile a détrôné la danse. Si quelqu'un s'en est plaint, certes, ce n'est pas moi. XI Je voudrais seulement, puisqu'elle est notre hôtesse, Qu'on sût mieux honorer cette jeune déesse. Je voudrais qu'à sa voix on pût régler nos pas, Ne pas voir profaner une si douce ivresse, Froisser d'un si beau sein les contours délicats, Et le premier venu l'emporter dans ses bras. XII C'est notre barbarie et notre indifférence Qu'il nous faut accuser; notre esprit inconstant Se prend de fantaisie et vit de changement; Mais le désordre même a besoin d'élégance; Et je voudrais du moins qu'une duchesse, en France, Sût valser aussi bien qu'un bouvier allemand. 12. DUPONT ET DURAND DIALOGUE DURAND Mânes de mes aïeux, quel embarras mortel! J'invoquerais un dieu, si je savais lequel. Voilà bientôt trente ans que je suis sur la terre, Et j'en ai passé dix à chercher un libraire. Pas un être vivant n'a lu mes manuscrits, Et seul dans l'univers je connais mes écrits. DUPONT Par l'ombre de Brutus, quelle fâcheuse affaire! Mon ventre est plein de cidre et de pommes de terre. J'en ai l'âme engourdie, et, pour me réveiller, Personne à qui parler des oeuvres de Fourier! En quel temps vivons-nous? Quel dîner déplorablel DURAND Que vois-je donc là bas? Quel est ce pauvre diable Qui dans ses doigts transis souffle avec désespoir, Et rôde en grelottant sous un mince habit noir? J'ai vu chez Flicoteau ce piteux personnage. DUPONT Je ne me trompe pas. Ce morne et plat visage, Cet oeil sombre et penaud, ce front préoccupé, Sur ces longs cheveux gras ce grand chapeau râpé... C'est mon ami Durand, mon ancien camarade. DURAND Est-ce toi, cher Dupont? Mon fidèle Pylade, Aini de ma jeunesse, approche, embrassons-nous. Tu n'es donc pas encore à l'hôpital des fous? J'ai cru que tes parents t'avaient mis à Bicêtre DUPONT Parle bas. J'ai sauté ce soir par la fenêtre, Et je cours en cachette écrire un feuilleton. Mais toi, tu n'as donc pas ton lit à Charenton? L'on m'avait dit pourtant que ton rare génie... DURAND Ah! Dupont, que le monde aime la calomnie! Quel ingrat animal que ce sot genre humain, Et que l'on a de peine à faire son chemin! DUPONT Frère, à qui le dis-tu? Dans le siècle où nous sommes, Je n'ai que trop connu ce que valent les hommes. Le monde, chaque jour, devient plus entêté, Et tombe plus avant dans l'imbécillité. DURAND Te souvient-il, Dupont, des jours de notre enfance, Lorsque, riches d'orgueil et pauvres de science, Rossés par un sous-maître et toujours paresseux, Dans la crasse et l'oubli nous dormions tous les deux? Que ces jours bienheureux sont chers à ma mémoire! DUPONT Paresseux! tu l'as dit. Nous l'étions avec gloire; Ignorants, Dieu le sait! Ce que j'ai fait depuis A montré clairement si j'avais rien appris. Mais quelle douce odeur avait le réfectoire! Ah! dans ce temps du moins je pus manger et boire! Courbé sur mon. pupitre, en secret je lisais Des bouquins de rebut achetés au rabais. Barnave et Desmoulins m'ont valu des férules; De l'aimable Saint-Just les touchants opuscules Reposaient sur mon coeur, et je tendais la main Avec la dignité d'un sénateur romain. Tu partageas mon sort, tu manquas tes études. DURAND Il est vrai, le génie a ses vicissitudes. Mon crâne ossianique, aux lauriers destiné, Du bonnet d'âne alors fut parfois couronné. Mais l'on voyait déjà ce dont j'étais capable. J'avais d'écrivailler une rage incurable; Honni de nos pareils, moulu de coups de poing, Je rimais à l'écart, accroupi dans un coin. Dès l'âge de quinze ans, sachant à peine lire, Je dévorais Schiller, Dante, Goethe, Shakspeare; Le front me démangeait en lisant leurs écrits. Quant à ces polissons qu'on admirait jadis, Tacite, Cicéron, Virgile, Horace, Homère, Nous savons, Dieu merci! quel cas on en peut faire. Dans les secre