Oeuvres complètes II Molière Le Médecin malgré lui Comédie Représentée pour la première fois à Paris sur le théâtre du Palais-Royal le vendredi 6e du mois d'août 1666 par la Troupe du Roi Personnages Sganarelle, mari de Martine. Martine, femme de Sganarelle. M. Robert, voisin de Sganarelle. Valère, domestique de Géronte. Lucas, mari de Jacqueline. Géronte, père de Lucinde. Jacqueline, nourrice chez Géronte, et femme de Lucas. Lucinde, fille de Géronte. Léandre, amant de Lucinde. Thibaut, père de Perrin. Perrin, fils de Thibaut, paysan. Acte I Scène I Sganarelle, Martine, paroissant sur le théâtre en se querellant. Sganarelle Non, je te dis que je n'en veux rien faire, et que c'est à moi de parler et d'être le maître. Martine Et je te dis, moi, que je veux que tu vives à ma fantaisie, et ne je ne me suis point mariée avec toi pour souffrir tes fredaines. Sganarelle O la grande fatigue que d'avoir une femme! et qu'Aristote a bien raison, quand il dit qu'une femme est pire qu'un démon! Martine Voyez un peu l'habile homme, avec son benêt d'Aristote! Sganarelle Oui, habile homme: trouve-moi un faiseur de fagots qui sache, comme moi, raisonner des choses, qui ait servi six ans un fameux médecin, et qui ait su, dans son jeune âge, son rudiment par coeur. Martine Peste du fou fieffé! Sganarelle Peste de la carogne! Martine Que maudit soit l'heure et le jour où je m'avisai d'aller dire oui! Sganarelle Que maudit soit le bec cornu de notaire qui me fit signer ma ruine! Martine C'est bien à toi, vraiment, à te plaindre de cette affaire. Devrois-tu être un seul moment sans rendre grâce au Ciel de m'avoir pour ta femme? et méritois-tu d'épouser une personne comme moi? Sganarelle Il est vrai que tu me fis trop d'honneur, et que j'eus lieu de me louer la première nuit de nos noces! Hé! morbleu! ne me fais point parler là-dessus: je dirois de certaines choses... Martine Quoi? que dirois-tu? Sganarelle Baste, laissons là ce chapitre. Il suffit que nous savons ce que nous savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver. Martine Qu'appelles-tu bien heureuse de te trouver? Un homme qui me réduit à l'hôpital, un débauché, un traître, qui me mange tout ce que j'ai? Sganarelle Tu as menti: j'en bois une partie. Martine Qui me vend, pièce à pièce, tout ce qui est dans le logis. Sganarelle C'est vivre de ménage. Martine Qui m'a ôté jusqu'au lit que j'avois. Sganarelle Tu t'en lèveras plus matin. Martine Enfin qui ne laisse aucun meuble dans toute la maison. Sganarelle On en déménage plus aisément. Martine Et qui, du matin jusqu'au soir, ne fait que jouer et que boire. Sganarelle C'est pour ne me point ennuyer. Martine Et que veux-tu, pendant ce temps, que je fasse avec ma famille? Sganarelle Tout ce qu'il te plaira. Martine J'ai quatre pauvres petits enfants sur les bras. Sganarelle Mets-les à terre. Martine Qui me demandent à toute heure du pain. Sganarelle Donne-leur le fouet: quand j'ai bien bu et bien mangé, je veux que tout le monde soit saoul dans ma maison. Martine Et tu prétends, ivrogne, que les choses aillent toujours de même? Sganarelle Ma femme, allons tout doucement, s'il vous plaît. Martine Que j'endure éternellement tes insolences et tes débauches? Sganarelle Ne nous emportons point, ma femme. Martine Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger à ton devoir? Sganarelle Ma femme, vous savez que je n'ai pas l'âme endurante, et que j'ai le bras assez bon. Martine Je me moque de tes menaces. Sganarelle Ma petite femme, ma mie, votre peau vous démange, à votre ordinaire. Martine Je te montrerai bien que je ne te crains nullement. Sganarelle Ma chère moitié, vous avez envie de me dérober quelque chose. Martine Crois-tu que je m'épouvante de tes paroles? Sganarelle Doux objet de mes voeux, je vous frotterai les oreilles. Martine Ivrogne que tu es! Sganarelle Je vous battrai. Martine Sac à vin! Sganarelle Je vous rosserai. Martine Infâme! Sganarelle Je vous étrillerai. Martine Traître, insolent, trompeur, lâche, coquin, pendard, gueux, belître, fripon, maraud, voleur...! Sganarelle (Il prend un bâton et lui en donne.) Ah! vous en voulez donc? Martine Ah! ah, ah, ah! Sganarelle Voilà le vrai moyen de vous apaiser. Scène II M. Robert, Sganarelle, Martine M. Robert Holà, holà, holà! Fi! Qu'est-ce ci? Quelle infamie! Peste soit le coquin, de battre ainsi sa femme! Martine, les mains sur les côtés, lui parle en le faisant reculer, et à la fin lui donne un soufflet. Et je veux qu'il me batte, moi. M. Robert Ah! j'y consens de tout mon coeur. Martine De quoi vous mêlez-vous? M. Robert J'ai tort. Martine Est-ce là votre affaire? M. Robert Vous avez raison. Martine Voyez un peu cet impertinent, qui veut empêcher les maris de battre leurs femmes. M. Robert Je me rétracte. Martine Qu'avez-vous à voir là-dessus? M. Robert Rien. Martine Est-ce à vous d'y mettre le nez? M. Robert Non. Martine Mêlez-vous de vos affaires. M. Robert Je ne dis plus mot. Martine Il me plaît d'être battue. M. Robert D'accord. Martine Ce n'est pas à vos dépens. M. Robert Il est vrai. Martine Et vous êtes un sot de venir vous fourrer où vous n'avez que faire. M. Robert (Il passe ensuite vers le mari, qui pareillement lui parle toujours en le faisant reculer, le frappe avec le même bâton et le met en fuite; il dit à la fin:) Compère, je vous demande pardon de tout mon coeur. Faites, rossez, battez, comme il faut, votre femme; je vous aiderai, si vous le voulez. Sganarelle Il ne me plaît pas, moi. M. Robert Ah! c'est une autre chose. Sganarelle Je la veux battre, si je le veux; et ne la veux pas battre, si je ne le veux pas. M. Robert Fort bien. Sganarelle C'est ma femme, et non pas la vôtre. M. Robert Sans doute. Sganarelle Vous n'avez rien à me commander. M. Robert D'accord. Sganarelle Je n'ai que faire de votre aide. M. Robert Très-volontiers. Sganarelle Et vous êtes un impertinent, de vous ingérer des affaires d'autrui. Apprenez que Cicéron dit qu'entre l'arbre et le doigt il ne faut point mettre l'écorce. (Ensuite il revient vers sa femme, et lui dit, en lui pressant la main:) O çà, faisons la paix nous deux. Touche là. Martine Oui! après m'avoir ainsi battue! Sganarelle Cela n'est rien, touche. Martine Je ne veux pas. Sganarelle Eh! Martine Non. Sganarelle Ma petite femme! Martine Point. Sganarelle Allons, te dis-je. Martine Je n'en ferai rien. Sganarelle Viens, viens, viens. Martine Non: je veux être en colère. Sganarelle Fi! c'est une bagatelle. Allons, allons. Martine Laisse-moi là. Sganarelle Touche, te dis-je. Martine Tu m'as trop maltraitée. Sganarelle Eh bien va, je te demande pardon: mets là ta main. Martine Je te pardonne; (elle dit le reste bas) mais tu le payeras. Sganarelle Tu es une folle de prendre garde à cela: ce sont petites choses qui sont de temps en temps nécessaires dans l'amitié; et cinq ou six coups de bâton, entre gens qui s'aiment, ne font que ragaillardir l'affection. Va, je m'en vais au bois, et je te promets aujourd'hui plus d'un cent de fagots. Scène III Martine, seule. Va, quelque mine que je fasse, je n'oublie pas mon ressentiment; et je brûle en moi-même de trouver les moyens de te punir des coups que tu me donnes. Je sais bien qu'une femme a toujours dans les mains de quoi se venger d'un mari; mais c'est une punition trop délicate pour mon pendard: je veux une vengeance qui se fasse un peu mieux sentir; et ce n'est pas contentement pour l'injure que j'ai reçue. Scène IV Valère, Lucas, Martine Lucas Parguenne! j'avons pris là tous deux une gueble de commission; et je ne sais pas, moi, ce que je pensons attraper. Valère Que veux-tu, mon pauvre nourricier? il faut bien obéir à nôtre maître; et puis nous avons intérêt, l'un et l'autre, à la santé de sa fille, notre maîtresse; et sans doute son mariage, différé par sa maladie, nous vaudroit quelque récompense. Horace, qui est libéral, a bonne part aux prétentions qu'on peut avoir sur sa personne; et quoiqu'elle ait fait voir de l'amitié pour un certain Léandre, tu sais bien que son père n'a jamais voulu consentir à le recevoir pour son gendre. Martine, rêvant à part elle. Ne puis-je point trouver quelque invention pour me venger? Lucas Mais quelle fantaisie s'est-il boutée là dans la tête, puisque les médecins y avont tous pardu leur latin? Valère On trouve quelquefois, à force de chercher, ce qu'on ne trouve pas d'abord; et souvent, en de simples lieux... Martine Oui, il faut que je m'en venge à quelque prix que ce soit: ces coups de bâton me reviennent au coeur, je ne les saurois digérer, et... (Elle dit tout ceci en rêvant, de sorte que ne prenant pas garde à ces deux hommes, elle les heurte en se retournant, et leur dit:) Ah! Messieurs, je vous demande pardon; je ne vous voyois pas, et cherchois dans ma tête quelque chose qui m'embarrasse. Valère Chacun a ses soins dans le monde, et nous cherchons aussi ce que nous voudrions bien trouver. Martine Seroit-ce quelque chose où je vous puisse aider? Valère Cela se pourroit faire; et nous tâchons de rencontrer quelque habile homme, quelque médecin particulier, qui pût donner quelque soulagement à la fille notre maître, attaquée d'une maladie qui lui a ôté tout d'un coup l'usage de la langue. Plusieurs médecins ont déjà épuisé toute leur science après elle: mais on trouve parfois des gens avec des secrets admirables, de certains remèdes particuliers, qui font le plus souvent ce que les autres n'ont su faire; et c'est là ce que nous cherchons. Martine (Elle dit ces premières lignes bas.) Ah! que le Ciel m'inspire une admirable invention pour me venger de mon pendard! (Haut.) Vous ne pouviez jamais vous mieux adresser pour rencontrer ce que vous cherchez; et nous avons ici un homme, le plus merveilleux homme du monde, pour les maladies désespérées. Valère Et de grâce, où pouvons-nous le rencontrer? Martine Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voilà, qui s'amuse à couper du bois. Lucas Un médecin qui coupe du bois! Valère Qui s'amuse à cueillir des simples, voulez-vous dire? Martine Non: c'est un homme extraordinaire qui se plaît à cela, fantasque, bizarre, quinteux, et que vous ne prendriez jamais pour ce qu'il est. Il va vêtu d'une façon extravagante, affecte quelquefois de paroître ignorant, tient sa science renfermée, et ne fuit rien tant tous les jours que d'exercer les merveilleux talents qu'il a eus du Ciel pour la médecine. Valère C'est une chose admirable, que tous les grands hommes ont toujours du caprice, quelque petit grain de folie mêlé à leur science. Martine La folie de celui-ci est plus grande qu'on ne peut croire, car elle va parfois jusqu'à vouloir être battu pour demeurer d'accord de sa capacité; et je vous donne avis que vous n'en viendrez point à bout, qu'il n'avouera jamais qu'il est médecin, s'il se le met en fantaisie, que vous ne preniez chacun un bâton, et ne le réduisiez, à force de coups, à vous confesser à la fin ce qu'il vous cachera d'abord. C'est ainsi que nous en usons quand nous avons besoin de lui. Valère Voilà une étrange folie! Martine Il est vrai; mais, après cela, vous verrez qu'il fait des merveilles. Valère Comment s'appelle-t-il? Martine Il s'appelle Sganarelle; mais il est aisé à connoître: c'est un homme qui a une large barbe noire, et qui porte une fraise, avec un habit jaune et vert. Lucas Un habit jaune et vart! C'est donc le médecin des paroquets? Valère Mais est-il bien vrai qu'il soit si habile que vous le dites? Martine Comment? C'est un homme qui fait des miracles. Il y a six mois qu'une femme fut abandonnée de tous les autres médecins: on la tenoit morte il y avoit déjà six heures, et l'on se disposoit à l'ensevelir, lorsqu'on y fit venir de force l'homme dont nous parlons. Il lui mit, l'ayant vue, une petite goutte de je ne sais quoi dans la bouche, et, dans le même instant, elle se leva de son lit, et se mit aussitôt à se promener dans sa chambre, comme si de rien n'eût été. Lucas Ah! Valère Il falloit que ce fût quelque goutte d'or potable. Martine Cela pourroit bien être. Il n'y a pas trois semaines encore qu'un jeune enfant de douze ans tomba du haut du clocher en bas, et se brisa, sur le pavé, la tête, les bras et les jambes. On n'y eut pas plus tôt amené notre homme, qu'il le frotta par tout le corps d'un certain onguent qu'il sait faire; et l'enfant aussitôt se leva sur ses pieds, et courut jouer à la fossette. Lucas Ah! Valère Il faut que cet homme-là ait la médecine universelle. Martine Qui en doute? Lucas Testigué! velà justement l'homme qu'il nous faut. Allons vite le chercher. Valère Nous vous remercions du plaisir que vous nous faites. Martine Mais souvenez-vous bien au moins de l'avertissement que je vous ai donné. Lucas Eh, morguenne! laissez-nous faire: s'il ne tient qu'à battre, la vache est à nous. Valère Nous sommes bien heureux d'avoir fait cette rencontre; et j'en conçois, pour moi, la meilleure espérance du monde. Scène V Sganarelle, Valère, Lucas Sganarelle entre sur le théâtre en chantant et tenant une bouteille. La, la, la. Valère J'entends quelqu'un qui chante, et qui coupe du bois. Sganarelle La, la, la... Ma foi, c'est assez travaillé pour un coup. Prenons un peu d'haleine. (Il boit, et dit après avoir bu:) Voilà du bois qui est salé comme tous les diables. Qu'ils sont doux, Bouteille jolie, Qu'ils sont doux Vos petits glou-gloux! Mais mon sort feroit bien des jaloux, Si vous étiez toujours remplie. Ah! bouteille, ma mie, Pourquoi vous vuidez-vous? Allons, morbleu! il ne faut point engendrer de mélancolie. Valère Le voilà lui-même. Lucas Je pense que vous dites vrai, et que j'avons bouté le nez dessus. Valère Voyons de près. Sganarelle, les apercevant, les regarde, en se tournant vers l'un et puis vers l'autre, et, abaissant la voix, dit: Ah! ma petite friponne! que je t'aime, mon petit bouchon! ... Mon sort.. feroit... bien des... jaloux, Si... Que diable! à qui en veulent ces gens-là? Valère C'est lui assurément... Lucas Le velà tout craché comme on nous l'a défiguré. Sganarelle, à part. (Ici il pose sa bouteille à terre, et Valère se baissant pour le saluer, comme il croit que c'est à dessein de la prendre, il la met de l'autre côté; ensuite de quoi, Lucas faisant la même chose, il la reprend et la tient centre son estomac, avec divers gestes qui font un grand jeu de théâtre.) Ils consultent en me regardant. Quel dessein auroient-ils? Valère Monsieur, n'est-ce pas vous qui vous appelez Sganarelle? Sganarelle Eh quoi? Valère Je vous demande si ce n'est pas vous qui se nomme Sganarelle. Sganarelle, se tournant vers Valère, puis vers Lucas Oui et non, selon ce que vous lui voulez. Valère Nous ne voulons que lui faire toutes les civilités que nous pourrons. Sganarelle En ce cas, c'est moi qui se nomme Sganarelle. Valère Monsieur, nous sommes ravis de vous voir. On nous a adressés à vous pour ce que nous cherchons; et nous venons implorer votre aide, dont nous avons besoin. Sganarelle Si c'est quelque chose, Messieurs, qui dépende de mon petit négoce, je suis tout prêt à vous rendre service. Valère Monsieur, c'est trop de grâce que vous nous faites. Mais, Monsieur, couvrez-vous, s'il vous plaît; le soleil pourroit vous incommoder. Lucas Monsieu, boutez dessus. Sganarelle, bas. Voici des gens bien pleins de cérémonie. Valère Monsieur, il ne faut pas trouver étrange que nous venions à vous: les habiles gens sont toujours recherchés, et nous sommes instruits de votre capacité. Sganarelle Il est vrai, Messieurs, que je suis le premier homme du monde pour faire des fagots. Valère Ah! Monsieur.:. Sganarelle Je n'y épargne aucune chose, et les fais d'une façon qu'il n'y a rien à dire. Valère Monsieur, ce n'est pas cela dont il est question. Sganarelle Mais aussi je les vends cent dix sols le cent. Valère Ne parlons point de cela, s'il vous plaît. Sganarelle Je vous promets que je ne saurais les donner à moins. Valère Monsieur, nous savons les choses. Sganarelle Si vous savez les choses, vous savez que je les vends cela. Valère Monsieur, c'est se moquer que... Sganarelle Je ne me moque point, je n'en puis rien rabattre. Valère Parlons d'autre façon, de grâce. Sganarelle Vous en pourrez trouver autre part à moins: il y a fagots et fagots; mais pour ceux que je fais... Valère Eh? Monsieur, laissons là ce discours. Sganarelle Je vous jure que vous ne les auriez pas, s'il s'en falloit un double. Valère Eh fi! Sganarelle Non, en conscience, vous en payerez cela. Je vous parle sincèrement, et ne suis pas homme à surfaire. Valère Faut-il, Monsieur, qu'une personne comme vous s'amuse à ces grossières feintes? s'abaisse à parler de la sorte? qu'un homme si savant, un fameux médecin, comme vous êtes, veuille se déguiser aux yeux du monde, et tenir enterrés les beaux talents qu'il a? Sganarelle, à part. Il est fou. Valère De grâce, Monsieur, ne dissimulez point avec nous. Sganarelle Comment? Lucas Tout ce tripotage ne sart de rian; je savons çenque je savons. Sganarelle Quoi donc? que me voulez-vous dire? Pour qui me prenez-vous? Valère Pour ce que vous êtes, pour un grand médecin. Sganarelle Médecin vous-même: je ne le suis point, et ne l'ai jamais été. Valère, bas. Voilà sa folie qui le tient. (Haut.) Monsieur, ne veuillez point nier les choses davantage; et n'en venons point, s'il vous plaît, à de fâcheuses extrémités. Sganarelle A quoi donc? Valère A de certaines choses dont nous serions marris. Sganarelle Parbleu! venez-en à tout ce qu'il vous plaira: je ne suis point médecin, et ne sais ce que vous me voulez dire. Valère, bas. Je vois bien qu'il faut se servir du remède. (Haut.) Monsieur, encore un coup, je vous prie d'avouer ce que vous êtes. Lucas Et testigué! ne lantiponez point davantage, et confessez à la franquette que v'estes médecin. Sganarelle J'enrage. Valère A quoi bon nier ce qu'on sait? Lucas Pourquoi toutes ces fraimes-là? et à quoi est-ce que ça vous sart? Sganarelle Messieurs, en un mot autant qu'en deux mille, je vous dis que je ne suis point médecin. Valère Vous n'êtes point médecin? Sganarelle Non. Lucas V'n'estes pas médecin? Sganarelle Non, vous dis-je. Valère Puisque vous le voulez, il faut s'y résoudre. (Ils prennent un bâton et le frappent.) Sganarelle Ah! ah! ah! Messieurs, je suis tout ce qu'il vous plaira. Valère Pourquoi, Monsieur, nous obligez-vous à cette violence? Lucas A quoi bon nous bailler la peine de vous battre? Valère Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde. Lucas Par ma figué! j'en sis fâché, franchement. Sganarelle Que diable est-ce ci, Messieurs? De grâce, est-ce pour rire, ou si tous deux vous extravaguez, de vouloir que je sois médecin? Valère Quoi? vous ne vous rendez pas encore, et vous vous défendez d'être médecin? Sganarelle Diable emporte si je le suis! Lucas Il n'est pas vrai qu'ous sayez médecin? Sganarelle Non, la peste m'étouffe! (Là ils recommencent de le battre.) Ah! Ah! Eh bien, Messieurs, oui, puisque vous le voulez, je suis médecin, je suis médecin; apothicaire encore, si vous le trouvez bon. J'aime mieux consentir à tout que de me faire assommer. Valère Ah! voilà qui va bien, Monsieur: je suis ravi de vous voir raisonnable. Lucas Vous me boutez la joie au coeur, quand je vous voi parler comme ça. Valère Je vous demande pardon de toute mon âme. Lucas Je vous demandons excuse de la libarté que j'avons prise. Sganarelle, à part. Ouais! seroit-ce bien moi qui me tromperois, et serois-je devenu médecin sans m'en être aperçu? Valère Monsieur, vous ne vous repentirez pas de nous montrer ce que vous êtes; et vous verrez assurément que vous en serez satisfait. Sganarelle Mais, Messieurs, dites-moi, ne vous trompez-vous point vous-mêmes? Est-il bien assuré que je sois médecin? Lucas Oui, par ma figué! Sganarelle Tout de bon? Valère Sans doute. Sganarelle Diable emporte si je le savois! Valère Comment? vous êtes le plus habile médecin du monde. Sganarelle Ah! ah! Lucas Un médecin qui a gari je ne sai combien de maladies. Sganarelle Tudieu! Valère Une femme étoit tenue pour morte il y avoit six heures; elle étoit prête à ensevelir, lorsque, avec une goutte de quelque chose, vous la fîtes revenir et marcher d'abord par la chambre. Sganarelle Peste! Lucas Un petit enfant de douze ans se laissit choir du haut d'un clocher, de quoi il eut la tête, les jambes et les bras cassés; et vous, avec je ne sai quel onguent, vous fîtes qu'aussitôt il se relevit sur ses pieds; et s'en fut jouer à la fossette. Sganarelle Diantre! Valère Enfin, Monsieur, vous aurez contentement avec nous; et vous gagnerez ce que vous voudrez, en vous laissant conduire où nous prétendons vous mener. Sganarelle Je gagnerai ce que je voudrai? Valère Oui. Sganarelle Ah! je suis médecin, sans contredit: je l'avois oublié: mais je m'en ressouviens. De quoi est-il question? Où faut-il se transporter? Valère Nous vous conduirons. Il est question d'aller voir une fille qui a perdu la parole. Sganarelle Ma foi! je ne l'ai pas trouvée. Valère Il aime à rire. Allons, Monsieur. Sganarelle Sans une robe de médecin? Valère Nous en prendrons une. Sganarelle, présentant sa bouteille à Valère. Tenez cela, vous: voilà où je mets mes juleps. (Puis se tournant vers Lucas en crachant.) Vous, marchez là-dessus, par ordonnance du médecin. Lucas Palsanguenne! velà un médecin qui me plaît: je pense qu'il réussira, car il est bouffon. Acte II Scène I Géronte, Valère, Lucas, Jacqueline Valère Oui, Monsieur, je crois que vous serez satisfait; et nous vous avons amené le plus grand médecin du monde. Lucas Oh! morguenne! il faut tirer l'échelle après ceti-là, et tous les autres ne sont pas daignes de li déchausser ses souillez. Valère C'est un homme qui a fait des cures merveilleuses. Lucas Qui a gari des gens qui estiants morts. Valère Il est un peu capricieux, comme je vous ai dit; et parfois il a des moments où son esprit s'échappe et ne paroît pas ce qu'il est. Lucas Oui, il aime à bouffonner; et l'an diroit par fois, ne v's en déplaise, qu'il a quelque petit coup de hache à la tête. Valère Mais, dans le fond, il est toute science, et bien souvent il dit des choses tout à fait relevées. Lucas Quand il s'y boute, il parle tout fin drait comme s'il lisoit dans un livre. Valère Sa réputation s'est déjà répandue ici, et tout le monde vient à lui. Géronte Je meurs d'envie de le voir; faites-le-moi vite venir. Valère Je le vais querir. Jacqueline Par ma fi! Monsieu, ceti-ci fera justement ce qu'ant fait les autres. Je pense que ce sera queussi queumi; et la meilleure médeçaine que l'an pourroit bailler à votre fille, ce seroit, selon moi, un biau et bon mari, pour qui elle eût de l'amiquié. Géronte Ouais! Nourrice, ma mie, vous vous mêlez de bien des choses. Lucas Taisez-vous, notre ménagère Jaquelaine: ce n'est pas à vous à bouter là votre nez. Jacqueline Je vous dis et vous douze que tous ces médecins n'y feront rian que de l'iau claire; que votre fille a besoin d'autre chose que de ribarbe et de sené, et qu'un mari est une emplâtre qui garit tous les maux des filles. Géronte Est-elle en état maintenant qu'on s'en voulût charger, avec l'infirmité qu'elle a? Et lorsque j'ai été dans le dessein de la marier, ne s'est-elle pas opposée à mes volontés? Jacqueline Je le crois bian: vous li vouilliez bailler cun homme qu'alle n'aime point. Que ne preniais-vous ce Monsieu Liandre, qui li touchoit au coeur? Alle auroit été fort obéissante; et je m'en vas gager qu'il la prendroit, li, comme alle est, si vous la li vouillais donner. Géronte Ce Léandre n'est pas ce qu'il lui faut: il n'a pas du bien comme l'autre. Jacqueline Il a un oncle qui est si riche, dont il est hériquié. Géronte Tous ces biens à venir me semblent autant de chansons. Il n'est rien tel que ce qu'on tient; et l'on court grand risque de s'abuser, lorsque l'on compte sur le bien qu'un autre vous garde. La mort n'a pas toujours les oreilles ouvertes aux voeux et aux prières de Messieurs les héritiers; et l'on a le temps d'avoir les dents longues, lorsqu'on attend, pour vivre, le trépas de quelqu'un. Jacqueline Enfin j'ai toujours ouï dire qu'en mariage, comme ailleurs, contentement passe richesse. Les bères et les mères ant cette maudite couteume de demander toujours: "Qu'a-t-il?" et: "Qu'a-t-elle?" et le compère Biarre a marié sa fille Simonette au gros Thomas pour un quarquié de vaigne qu'il avoit davantage que le jeune Robin, où alle avoit bouté son amiquié; et velà que la pauvre creiature en est devenue jaune comme un coing, et n'a point profité tout depuis ce temps-là. C' est un bel exemple pour vous, Monsieu. On n'a que son plaisir en ce monde; et j'aimerois mieux bailler à ma fille un bon mari qui li fût agriable, que toutes les rentes de la Biausse. Géronte Peste! Madame la Nourrice, comme vous dégoisez! Taisez-vous, je vous prie: vous prenez trop de soin, et vous échauffez votre lait. Lucas (En disant ceci, il frappe sur la poitrine à Géronte.) Morgué! tais-toi, t'es cune impartinante. Monsieu n'a que faire de tes discours, et il sait ce qu'il a à faire. Mêle-toi de donner à teter à ton enfant, sans tant faire la raisonneuse. Monsieu est le père de sa fille, et il est bon et sage pour voir ce qu'il li faut. Géronte Tout doux! oh! tout doux! Lucas Monsieu, je veux un peu la mortifier, et li apprendre le respect qu'alle vous doit. Géronte Oui; mais ces gestes ne sont pas nécessaires. Scène II Valère, Sganarelle, Géronte, Lucas, Jacqueline Valère Monsieur, préparez-vous. Voici notre médecin qui entre. Géronte Monsieur, je suis ravi de vous voir chez moi, et nous avons grand besoin de vous. Sganarelle, en robe de médecin, avec un chapeau des plus pointus. Hippocrate dit... que nous nous couvrions tous deux. Géronte Hippocrate dit cela? Sganarelle Oui. Géronte Dans quel chapitre, s'il vous plaît? Sganarelle Dans son chapitre des chapeaux. Géronte Puisque Hippocrate le dit, il le faut faire. Sganarelle Monsieur le Médecin, ayant appris les merveilleuses choses... Géronte A qui parlez-vous, de grâce? Sganarelle A vous. Géronte Je ne suis pas médecin. Sganarelle Vous n'êtes pas médecin? Géronte Non, vraiment. Sganarelle (Il prend ici un bâton, et le bat comme on l'a battu.)Tout de bon? Géronte Tout de bon. Ah! ah! ah! Sganarelle Vous êtes médecin maintenant: je n'ai jamais eu d'autres licences. Géronte Quel diable d'homme m'avez-vous là amené? Valère Je vous ai bien dit que c'étoit un médecin goguenard. Géronte Oui; mais je l'envoirois promener avec ses goguenarderies. Lucas Ne prenez pas garde à ça, Monsieu: ce n'est que pour rire. Géronte Cette raillerie ne me plaît pas. Sganarelle Monsieur, je vous demande pardon de la liberté que j'ai prise. Géronte Monsieur, je suis votre serviteur. Sganarelle Je suis fâché... Géronte Cela n'est rien. Sganarelle Des coups de bâton... Géronte Il n'y a pas de mal. Sganarelle Que j'ai eu l'honneur de vous donner. Géronte Ne parlons plus de cela. Monsieur, j'ai une fille qui est tombée dans une étrange maladie. Sganarelle Je suis ravi, Monsieur, que votre fille ait besoin de moi; et je souhaiterois de tout mon coeur que vous en eussiez besoin aussi, vous et toute votre famille, pour vous témoigner l'envie que j'ai de vous servir. Géronte Je vous suis obligé de ces sentiments. Sganarelle Je vous assure que c'est du meilleur de mon âme que je vous parle. Géronte C'est trop d'honneur que vous me faites. Sganarelle Comment s'appelle votre fille? Géronte Lucinde. Sganarelle Lucinde! Ah! beau nom à médicamenter! Lucinde! Géronte Je m'en vais voir un peu ce qu'elle fait. Sganarelle Qui est cette grande femme-là? Géronte C'est la nourrice d'un petit enfant que j'ai. Sganarelle Peste! le joli meuble que voilà! Ah! Nourrice, charmante Nourrice, ma médecine est la très-humble esclave de votre nourricerie, et je voudrois bien être le petit poupon fortuné qui tetât le lait (il lui porte la main sur le sein) de vos bonnes grâces. Tous mes remèdes, toute ma science, toute ma capacité est à votre service, et... Lucas Avec votre parmission, Monsieu le Médecin, laissez là ma femme, je vous prie. Sganarelle Quoi? est-elle votre femme? Lucas Oui. Sganarelle (Il fait semblant d'embrasser Lucas, et se tournant du côté de la Nourrice, il l'embrasse.) Ah! vraiment, je ne savois pas cela, et je m'en réjouis pour l'amour de l'un et de l'autre. Lucas, en le tirant. Tout doucement, s'il vous plaît. Sganarelle Je vous assure que je suis ravi que vous soyez unis ensemble. Je la félicite d'avoir (il fait encore semblant d'embrasser Lucas, et, passant dessous ses bras, se jette au col de sa femme) un mari comme vous; et je vous félicite, vous, d'avoir une femme si belle; si sage, et si bien faite comme elle est. Lucas, en le tirant encore. Eh! testigué! point tant de compliment, je vous supplie. Sganarelle Ne voulez-vous pas que je me réjouisse avec vous d'un si bel assemblage? Lucas Avec moi, tant qu'il vous plaira; mais avec ma femme, trêve de sarimonie. Sganarelle Je prends part également au bonheur de tous deux; et (il continue le même jeu) si je vous embrasse pour vous en témoigner ma joie, je l'embrasse de même pour lui en témoigner aussi. Lucas, en le tirant derechef. Ah! vartigué, Monsieu le Médecin, que de lantiponages. Scène III Sganarelle, Géronte, Lucas, Jacqueline Géronte Monsieur, voici tout à l'heure ma fille qu'on va vous amener. Sganarelle Je l'attends, Monsieur, avec toute la médecine. Géronte Où est-elle? Sganarelle, se touchant le front. Là dedans. Géronte Fort bien. Sganarelle, en voulant toucher les tetons de la Nourrice. Mais comme je m'intéresse à toute votre famille, il faut que j'essaye un peu le lait de votre nourrice, et que je visite son sein. Lucas, le tirant, en lui faisant faire la pirouette. Nanin, nanin; je n'avons que faire de ça. Sganarelle C'est l'office du médecin de voir les tetons des nourrices. Lucas Il gnia office qui quienne, je sis votre sarviteur. Sganarelle As-tu bien la hardiesse de t'opposer au médecin? Hors de là! Lucas Je me moque de ça. Sganarelle, en le regardant de travers. Je te donnerai la fièvre. Jacqueline, prenant Lucas par le bras et lui faisant aussi faire la pirouette. Ote-toi de là aussi; est-ce que je ne sis pas assez grande pour me défendre moi-même, s'il me fait quelque chose qui ne soit pas à faire? Lucas Je ne veux pas qu'il te tâte, moi. Sganarelle Fi, le vilain, qui est jaloux de sa femme! Géronte Voici ma fille. Scène IV Lucinde, Valère, Géronte, Lucas, Sganarelle, Jacqueline Sganarelle Est-ce là la malade? Géronte Oui, je n'ai qu'elle de fille; et j'aurois tous les regrets du monde si elle venoit à mourir. Sganarelle Qu'elle s'en garde bien! il ne faut pas qu'elle meure sans l'ordonnance du médecin. Géronte Allons, un siége. Sganarelle Voilà une malade qui n'est pas tant dégoûtante, et je tiens qu'un homme bien sain s'en accommoderoit assez. Géronte Vous l'avez fait rire, Monsieur. Sganarelle Tant mieux: lorsque le médecin fait rire le malade, c'est le meilleur signe du monde. Eh bien! de quoi est-il question? qu'avez-vous? quel est le mal que vous sentez? Lucinde, répond par signes, en portant sa main à sa bouche, à sa tête et sous son menton. Han, hi, hom, han. Sganarelle Eh! que dites-vous? Lucinde continue les mêmes gestes. Han, hi, hom, han, han, hi, hom. Sganarelle Quoi? Lucinde Han, hi, hom. Sganarelle, la contrefaisant. Han, hi, hom, han, ha: je ne vous entends point. Quel diable de langage est-ce là? Géronte Monsieur, c'est là sa maladie. Elle est devenue muette, sans que jusques ici on en ait pu savoir la cause; et c'est un accident qui a fait reculer son mariage. Sganarelle Et pourquoi? Géronte Celui qu'elle doit épouser veut attendre sa guérison pour conclure les choses. Sganarelle Et qui est ce sot-là qui ne veut pas que sa femme soit muette? Plût à Dieu que la mienne eût cette maladie! je me garderois bien de la vouloir guérir. Géronte Enfin, Monsieur, nous vous prions d'employer tous vos soins pour la soulager de son mal. Sganarelle Ah! ne vous mettez pas en peine. Dites-moi un peu, ce mal l'oppresse-t-il beaucoup? Géronte Oui, Monsieur. Sganarelle Tant mieux. Sent-elle de grandes douleurs? Géronte Fort grandes. Sganarelle C'est fort bien fait. Va-t-elle où vous savez? Géronte Oui. Sganarelle Copieusement? Géronte Je n'entends rien à cela. Sganarelle La matière est-elle louable? Géronte Je ne me connois pas à ces choses. Sganarelle, se tournant vers la malade. Donnez-moi votre bras. Voilà un pouls qui marque que votre fille est muette. Géronte Eh oui, Monsieur, c'est là son mal; vous l'avez trouvé tout du premier coup. Sganarelle Ah, ah! Jacqueline Voyez comme il a deviné sa maladie! Sganarelle Nous autres grands médecins, nous connoissons d'abord les choses. Un ignorant auroit été embarrassé, et vous eût été dire: "C'est ceci, c'est cela"; mais moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends que votre fille est muette. Géronte Oui; mais je voudrois bien que vous me pussiez dire d'où cela vient. Sganarelle Il n'est rien plus aisé: cela vient de ce qu'elle a perdu la parole. Géronte Fort bien; mais la cause, s'il vous plaît, qui fait qu'elle a perdu la parole? Sganarelle Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c'est l'empêchement de l'action de sa langue. Géronte Mais encore, vos sentiments sur cet empêchement de l'action de sa langue? Sganarelle Aristote, là-dessus, dit... de fort belles choses. Géronte Je le crois. Sganarelle Ah! c'étoit un grand homme! Géronte Sans doute. Sganarelle, levant son bras depuis le coude. Grand homme tout à fait: un homme qui étoit plus grand que moi de tout cela. Pour revenir donc à notre raisonnement, je tiens que cet empêchement de l'action de sa langue est causé par de certaines humeurs, qu'entre nous autres savants nous appelons humeurs peccantes; peccantes, c'est-à-dire... humeurs peccantes; d'autant que les vapeurs formées par les exhalaisons des influences qui s'élèvent dans la région des maladies, venant... pour ainsi dire... à... Entendez-vous le latin? Géronte En aucune façon. Sganarelle, se tenant avec étonnement. Vous n'entendez point le latin! Géronte Non. Sganarelle, en faisant diverses plaisantes postures. Cabricias arci thuram, catalamus, singulariter, nominativo haec Musa, "la Muse", bonus, bona, bonum, Deus sanctus, estne oratio latinas? Etiam, "oui". Quare, "pourquoi"? Quia substantivo et adjectivum concordat in generi, numerum, et casus. Géronte Ah! que n'ai-je étudié? Jacqueline L'habile homme que velà! Lucas Oui, ça est si biau, que je n'y entends goutte. Sganarelle Or ces vapeurs dont je vous parle venant à passer, du côté gauche, où est le foie, au côté droit, où est le coeur, il se trouve que le poumon, que nous appelons en latin armyan, ayant communication avec le cerveau, que nous nommons en grec nasmus, par le moyen de la veine cave, que nous appelons en hébreu cubile, rencontre en son chemin lesdites vapeurs, qui remplissent les ventricules de l'omoplate; et parce que lesdites vapeurs... comprenez bien ce raisonnement, je vous prie; et parce que lesdites vapeurs ont une certaine malignité... Ecoutez bien ceci, je vous conjure. Géronte Oui. Sganarelle Ont une certaine malignité, qui est causée... Soyez attentif, s'il vous plaît. Géronte Je le suis. Sganarelle Qui est causée par l'âcreté des humeurs engendrées dans la concavité du diaphragme, il arrive que ces vapeurs... Ossabandus, nequeys, nequer, potarinum, quipsa milus. Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette. Jacqueline Ah! que ça est bian dit, notte homme! Lucas Que n'ai-je la langue aussi bian pendue? Géronte On ne peut pas mieux raisonner, sans doute. Il n'y a qu'une seule chose qui m'a choqué: c'est l'endroit du foie et du coeur. Il me semble que vous les placez autrement qu'ils ne sont; que le coeur est du côté gauche, et le foie du côté droit. Sganarelle Oui, cela étoit autrefois ainsi; mais nous avons changé tout cela, et nous faisons maintenant la médecine d'une méthode toute nouvelle. Géronte C'est ce que je ne savois pas, et je vous demande pardon de mon ignorance. Sganarelle Il n'y a point de mal, et vous n'êtes pas obligé d'être aussi habile que nous. Géronte Assurément. Mais, Monsieur, que croyez-vous qu'il faille faire à cette maladie? Sganarelle Ce que je crois qu'il faille faire? Géronte Oui. Sganarelle Mon avis est qu'on la remette sur son lit, et qu'on lui fasse prendre pour remède quantité de pain trempé dans du vin. Géronte Pourquoi cela, Monsieur? Sganarelle Parce qu'il y a dans le vin et le pain, mêlés ensemble, une vertu sympathique qui fait parler. Ne voyez-vous pas bien qu'on ne donne autre chose aux perroquets, et qu'ils apprennent à parler en mangeant de cela? Géronte Cela est vrai. Ah! le grand homme! Vite, quantité de pain et de vin! Sganarelle Je reviendrai voir, sur le soir, en quel état elle sera. (A la Nourrice) Doucement, vous. Monsieur, voilà une nourrice à laquelle il faut que je fasse quelques petits remèdes. Jaqueline Qui? moi? Je me porte le mieux du monde. Sganarelle Tant pis, Nourrice, tant pis. Cette grande santé est à craindre, et il ne sera mauvais de vous faire quelque petite saignée amiable, de vous donner quelque petit clystère dulcifiant. Géronte Mais, Monsieur, voilà une mode que je ne comprends point. Pourquoi s'aller faire saigner quand on n'a point de maladie? Sganarelle Il n'importe, la mode en est salutaire; et comme on boit pour la soif à venir, il faut se faire aussi saigner pour la maladie à venir. Jaqueline, en se retirant. Ma fi! je me moque de ça, et je ne veux point faire de mon corps une boutique d'apothicaire. Sganarelle Vous êtes rétive aux remèdes; mais nous saurons vous soumettre à la raison. (Parlant à Géronte.) Je vous donne le bonjour. Géronte Attendez un peu, s'il vous plaît. Sganarelle Que voulez-vous faire? Géronte Vous donner de l'argent, Monsieur. Sganarelle, tendant sa main derrière, par-dessous sa robe, tandis que Géronte ouvre sa bourse. Je n'en prendrai pas, Monsieur. Géronte Monsieur... Sganarelle Point du tout. Géronte Un petit moment. Sganarelle En aucune façon. Géronte De grâce! Sganarelle Vous vous moquez. Géronte Voilà qui est fait. Sganarelle Je n'en ferai rien. Géronte Eh! Sganarelle Ce n'est pas l'argent qui me fait agir. Géronte Je le crois. Sganarelle, après avoir pris l'argent. Cela est-il de poids? Géronte Oui, Monsieur. Sganarelle Je ne suis pas un médecin mercenaire. Géronte Je le sais bien. Sganarelle L'intérêt ne me gouverne point. Géronte Je n'ai pas cette pensée. Scène V Sganarelle, Léandre Sganarelle, regardant son argent. Ma foi! cela ne va pas mal; et pourvu que... Léandre Monsieur, il y a longtemps que je vous attends, et je viens implorer votre assistance. Sganarelle, lui prenant le poignet. Voilà un pouls qui est fort mauvais. Léandre Je ne suis point malade, Monsieur, et ce n'est pas pour cela que je viens à vous. Sganarelle Si vous n'êtes pas malade, que diable ne le dites-vous donc? Léandre Non: pour vous dire la chose en deux mots, je m'appelle Léandre, qui suis amoureux de Lucinde, que vous venez de visiter; et comme, par la mauvaise humeur de son père toute sorte d'accès m'est fermé auprès d'elle, je me hasarde à vous prier de vouloir servir mon amour, et de me donner lieu d'exécuter un stratagème que j'ai trouvé, pour lui pouvoir dire deux mots, d'où dépendent absolument mon bonheur et ma vie. Sganarelle, paroissant en colère. Pour qui me prenez-vous? Comment oser vous adresser à moi pour vous servir dans votre amour, et vouloir ravaler la dignité de médecin à des emplois de cette nature? Léandre Monsieur, ne faites point de bruit. Sganarelle, en le faisant reculer. J'en veux faire, moi. Vous êtes un impertinent. Léandre Eh! Monsieur, doucement. Sganarelle Un malavisé. Léandre De grâce! Sganarelle Je vous apprendrai que je ne suis point homme à cela, et que c'est une insolence extrême... Léandre, tirant une bourse qu'il lui donne. Monsieur... Sganarelle, tenant la bourse De vouloir m'employer... Je ne parle pas pour vous, car vous êtes honnête homme, et je serois ravi de vous rendre service; mais il y a de certains impertinents au monde qui viennent prendre les gens pour ce qu'ils ne sont pas; et je vous avoue que cela me met en colère. Léandre Je vous demande pardon, Monsieur, de la liberté que... Sganarelle Vous vous moquez. De quoi est-il question? Léandre Vous saurez donc, Monsieur, que cette maladie que vous voulez guérir est une feinte maladie. Les médecins ont raisonné là-dessus comme il faut; et ils n'ont pas manqué de dire que cela procédoit, qui du cerveau, qui des entrailles, qui de la rate, qui du foie; mais il est certain que l'amour en est la véritable cause, et que Lucinde n'a trouvé cette maladie que pour se délivrer d'un mariage dont elle étoit importunée. Mais, de crainte qu'on ne nous voye ensemble, retirons-nous d'ici, et je vous dirai en marchant ce que je souhaite de vous. Sganarelle Allons, Monsieur: vous m'avez donné pour votre amour une tendresse qui n'est pas concevable; et j'y perdrai toute ma médecine, ou la malade crèvera, ou bien elle sera à vous. Acte III Scène I Sganarelle, Léandre Léandre Il me semble que je ne suis pas mal ainsi pour un apothicaire; et comme le père ne m'a guère vu, ce changement d'habit et de perruque est assez capable, je crois, de me déguiser à ses yeux. Sganarelle Sans doute. Léandre Tout ce que je souhaiterois seroit de savoir cinq ou six grands mots de médecine, pour parer mon discours et me donner l'air d'habile homme. Sganarelle Allez, allez, tout cela n'est pas nécessaire: il suffit de l'habit, et je n'en sais pas plus que vous. Léandre Comment? Sganarelle Diable emporte si j'entends rien en médecine! Vous êtes honnête homme, et je veux bien me confier à vous, comme vous vous confiez à moi. Léandre Quoi? vous n'êtes pas effectivement... Sganarelle Non, vous dis-je: ils m'ont fait médecin malgré mes dents. Je ne m'étois jamais mêlé d'être si savant que cela; et toutes mes études n'ont été que jusqu'en sixième. Je ne sais point sur quoi cette imagination leur est venue; mais quand j'ai vu qu'à toute force ils vouloient que je fusse médecin, je me suis résolu de l'être, aux dépens de qui il appartiendra. Cependant vous ne sauriez croire comment l'erreur s'est répandue, et de quelle façon chacun est endiablé à me croire habile homme. On me vient chercher de tous les côtés; et si les choses vont toujours de même, je suis d'avis de m'en tenir, toute ma vie, à la médecine. Je trouve que c'est le métier le meilleur de tous; car, soi, qu'on fasse bien ou soit qu'on fasse mal, on est toujours payé de même sorte: la méchante besogne ne retombe jamais sur notre dos; et nous taillons, comme il nous plaît, sur l'étoffe où nous travaillons. Un cordonnier, en faisant des souliers, ne sauroit gâter un morceau de cuir qu'il n'en paye les pots cassés; mais ici l'on peut gâter un homme sans qu'il en coûte rien. Les bévues ne sont point pour nous; et c'est toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de cette profession est qu'il y a parmi les morts une honnêteté, une discrétion la plus grande du monde; et jamais on n'en voit se plaindre du médecin qui l'a tué. Léandre Il est vrai que les morts sont fort honnêtes gens sur cette matière. Sganarelle, voyant des hommes qui viennent vers lui. Voilà des gens qui ont la mine de me venir consulter. Allez toujours m'attendre auprès du logis de votre maîtresse. Scène II Thibaut, Perrin, Sganarelle Thibaut Monsieu, je venons vous charcher, mon fils Perrin et moi. Sganarelle Qu'y a-t-il? Thibaut Sa pauvre mère, qui a nom Parette, est dans un lit, malade, il y a six mois. Sganarelle, tendant la main, comme pour recevoir de l'argent. Que voulez-vous que j'y fasse? Thibaut Je voudrions, Monsieu, que vous nous baillissiez quelque petite drôlerie pour la garir. Sganarelle Il faut voir de quoi est-ce qu'elle est malade. Thibaut Alle est malade d'hypocrisie, Monsieu. Sganarelle D'hypocrisie? Thibaut Oui, c'est-à-dire qu'alle est enflée par tout; et l'an dit que c'est quantité de sériosités qu'alle a dans le corps, et que son foie, son ventre, ou sa rate, comme vous voudrais l'appeler, au glieu de faire du sang, ne fait plus que de l'iau. Alle a, de deux jours l'un, la fièvre quotiguenne, avec des lassitules et des douleurs dans les mufles des jambes. On entend dans sa gorge des fleumes qui sont tout prêts à l'étouffer; et par fois il lui prend des syncoles et des conversions, que je crayons qu'alle est passée. J'avons dans notre village un apothicaire, révérence parler, qui li a donné je ne sai combien d'histoires; et il m'en coûte plus d'eune douzaine de bons écus en lavements, ne v's en déplaise, en apostumes qu'on li a fait prendre, en infections de jacinthe, et en portions cordales. Mais tout ça, comme dit l'autre, n'a été que de l'onguent miton mitaine. Il veloit li bailler d'eune certaine drogue que l'on appelle du vin amétile; mais j'ai-s-eu peur, franchement, que ça l'envoyît à patres; et l'an dit que ces gros médecins tuont je ne sai combien de monde avec cette invention-là. Sganarelle, tendant toujours la main et la branlant, comme pour signe qu'il demande de l'argent. Venons au fait, mon ami, venons au fait. Thibaut Le fait est, Monsieu, que je venons vous prier de nous dire ce qu'il faut que je fassions. Sganarelle Je ne vous entends point du tout. Perrin Monsieu, ma mère est malade; et velà deux écus que je vous apportons pour nous bailler queuque remède. Sganarelle Ah! je vous entends, vous. Voilà un garçon qui parle clairement, qui s'explique comme il faut. Vous dites que votre mère est malade d'hydropisie, qu'elle est enflée par tout le corps, qu'elle a la fièvre, avec des douleurs dans les jambes, et qu'il lui prend parfois des syncopes et des convulsions, c'est-à-dire des évanouissements? Perrin Eh! oui, Monsieu, c'est justement ça. Sganarelle J'ai compris d'abord vos paroles. Vous avez un père qui' ne sait ce qu'il dit. Maintenant vous me demandez un remède? Perrin Oui, Monsieu. Sganarelle Un remède pour la guérir? Perrin C'est comme je l'entendons. Sganarelle Tenez, voilà un morceau de formage qu'il faut que vous lui fassiez prendre. Perrin Du fromage, Monsieu? Sganarelle Oui, c'est un formage préparé, où il entre de l'or, du coral, et des perles, et quantité d'autres choses précieuses. Perrin Monsieu, je vous sommes bien obligés; et j'allons li faire prendre ça tout à l'heure. Sganarelle Allez. Si elle meurt, ne manquez pas de la faire enterrer du mieux que vous pourrez. Scène III Jacqueline, Sganarelle, Lucas Sganarelle Voici la belle Nourrice. Ah! Nourrice de mon coeur, je suis ravi de cette rencontre, et votre vue est la rhubarbe, la casse, et le séné qui purgent toute la mélancolie de mon âme. Jacqueline Par ma figué! Monsieu le Médecin, ça est trop bian dit pour moi, et je n'entends rien à tout votre latin. Sganarelle Devenez malade, Nourrice, je vous prie; devenez malade, pour l'amour de moi: j'aurois toutes les joies du monde de vous guérir. Jacqueline Je sis votte sarvante: j'aime bian mieux qu'an ne me guérisse pas. Sganarelle Que je vous plains, belle Nourrice, d'avoir un mari jaloux et fâcheux comme celui que vous avez! Jacqueline Que velez-vous, Monsieu? c'est pour la pénitence de mes fautes; et là où la chèvre est liée, il faut bian qu'alle y broute. Sganarelle Comment? un rustre comme cela! un homme qui vous observe toujours, et ne veut pas que personne vous parle! Jacqueline Hélas! vous n'avez rien vu encore, et ce n'est qu'un petit échantillon de sa mauvaise humeur. Sganarelle Est-il possible? et qu'un homme ait l'âme assez basse pour maltraiter une personne comme vous? Ah! que j'en sais, belle Nourrice, et qui ne sont pas loin d'ici, qui se tiendroient heureux de baiser seulement les petits bouts de vos petons! Pourquoi faut-il qu'une personne si bien faite soit tombée en de telles mains, et qu'un franc animal, un brutal, un stupide, un sot...? Pardonnez-moi, Nourrice, si je parle ainsi de votre mari. Jacqueline Eh! Monsieu, je sai bien qu'il mérite tous ces noms-là. Sganarelle Oui, sans doute, Nourrice, il les mérité; et il mériteroit encore que vous lui missiez quelque chose sur la tête, pour le punir des soupçons qu'il a. Jacqueline Il est bien vrai que si je n'avois devant les yeux que son intérêt, il pourroit m'obliger à queuque étrange chose. Sganarelle Ma foi! vous ne feriez pas mal de vous venger de lui avec quelqu'un. C'est un homme, je vous le dis, qui mérite bien cela; et si j'étois assez heureux, belle Nourrice, pour être choisi pour... (En cet endroit, tous deux apercevant Lucas qui étoit derrière eux et entendoit leur dialogue, chacun se retire de son côté, mais le Médecin d'une manière fort plaisante.) Scène IV Géronte, Lucas Géronte Holà! Lucas, n'as-tu point vu ici notre médecin? Lucas Et oui, de par tous les diantres, je l'ai vu, et ma femme aussi. Géronte Où est-ce donc qu'il peut être? Lucas Je ne sai; mais je voudrois qu'il fût à tous les guebles. Géronte Va-t'en voir un peu ce que fait ma fille. Scène V Sganarelle, Léandre, Géronte Géronte Ah! Monsieur, je demandois où vous étiez. Sganarelle Je m'étois amusé dans votre cour à expulser le superflu de la boisson. Comment se porte la malade? Géronte Un peu plus mal depuis votre remède. Sganarelle Tant mieux: c'est signe qu'il opère. Géronte Oui; mais, en opérant, je crains qu'il ne l'étouffe. Sganarelle Ne vous mettez pas en peine; j'ai des remèdes qui se moquent de tout, et je l'attends à l'agonie. Géronte Qui est cet homme-là que vous amenez? Sganarelle, faisant des signes avec la main que c'est un apothicaire. C'est... Géronte Quoi? Sganarelle Celui... Géronte Eh? Sganarelle Qui... Géronte Je vous entends. Sganarelle Votre fille en aura besoin. Scène VI Jacqueline, Lucinde, Géronte, Léandre, Sganarelle Jacqueline Monsieu, velà votre fille qui veut un peu marcher. Sganarelle Cela lui fera du bien. Allez-vous-en, Monsieur l'Apothicaire, tâter un peu son pouls, afin que je raisonne tantôt avec vous de sa maladie. (En cet endroit, il tire Géronte à un bout du théâtre, et, lui passant un bras sur les épaules, lui rabat la main sous le menton, avec laquelle il le fait retourner vers lui, lorsqu'il veut regarder ce que sa fille et l'apothicaire font ensemble, lui tenant cependant le discours suivant pour l'amuser:) Monsieur, c'est une grande et subtile question entre les doctes, de savoir si les femmes sont plus faciles à guérir que les hommes. Je vous prie d'écouter ceci, s'il vous plaît. Les uns disent que non, les autres disent que oui; et moi je dis que oui et non: d'autant que l'incongruité des humeurs opaques qui se rencontrent au tempérament naturel des femmes étant cause que la partie brutale veut toujours prendre empire sur la sensitive, on voit que l'inégalité de leurs opinions dépend du mouvement oblique du cercle de la lune; et comme le soleil, qui darde ses rayons sur la concavité de la terre, trouve... Lucinde Non, je ne suis point du tout capable de changer de sentiments. Géronte Voilà ma fille qui parle! O grande vertu du remède! O admirable médecin! Que je vous suis obligé, Monsieur, de cette guérison merveilleuse! et que puis-je faire pour vous après un tel service? Sganarelle, se promenant sur le théâtre, et s'essuyant le front. Voilà une maladie qui m'a bien donné de la peine! Lucinde Oui, mon père, j'ai recouvré la parole; mais je l'ai recouvrée pour vous dire que je n'aurai jamais d'autre époux que Léandre, et que c'est inutilement que vous voulez me donner Horace. Géronte Mais... Lucinde Rien n'est capable d'ébranler la résolution que j'ai prise. Géronte Quoi...? Lucinde Vous m'opposerez en vain de belles raisons. Géronte Si... Lucinde Tous vos discours ne serviront de rien. Géronte Je... Lucinde C'est une chose où je suis déterminée. Géronte Mais... Lucinde Il n'est puissance paternelle qui me puisse obliger à me marier malgré moi. Géronte J'ai... Lucinde Vous avez beau faire tous vos efforts. Géronte Il... Lucinde Mon coeur ne sauroit se soumettre à cette tyrannie. Géronte Là... Lucinde Et je me jetterai plutôt dans un convent que d'épouser un homme que je n'aime point. Géronte Mais... Lucinde, parlant d'un ton de voix à étourdir. Non. En aucune façon. Point d'affaire. Vous perdez le temps. Je n'en ferai rien. Cela est résolu. Géronte Ah! quelle impétuosité de paroles! Il n'y a pas moyen d'y résister. Monsieur, je vous prie de la faire redevenir muette. Sganarelle C'est une chose qui m'est impossible. Tout ce que je puis faire pour votre service est de vous rendre sourd, si vous voulez. Géronte Je vous remercie. Penses-tu donc... Lucinde Non. Toutes vos raisons ne gagneront rien sur mon âme. Géronte Tu épouseras Horace, dès ce soir. Lucinde J'épouserai plutôt la mort. Sganarelle Mon Dieu! arrêtez-vous, laissez-moi médicamenter cette affaire. C'est une maladie qui la tient, et je sais le remède qu'il y faut apporter. Géronte Seroit-il possible, Monsieur, que vous pussiez aussi guérir cette maladie d'esprit? Sganarelle Oui: laissez-moi faire, j'ai des remèdes pour tout, et notre apothicaire nous servira pour cette cure. (Il appelle l'Apothicaire et lui parle.) Un mot. Vous voyez que l'ardeur qu'elle a pour ce Léandre est tout à fait contraire aux volontés du père, qu'il n'y a point de temps à perdre, que les humeurs sont fort aigries, et qu'il est nécessaire de trouver promptement un remède à ce mal, qui pourroit empirer par le retardement. Pour moi, je n'y en vois qu'un seul, qui est une prise de fuite purgative, que vous mêlerez comme il faut avec deux drachmes de matrimonium en pilules. Peut-être fera-t-elle quelque difficulté à prendre ce remède; mais, comme vous êtes habile homme dans votre métier, c'est à vous de l'y résoudre, et de lui faire avaler la chose du mieux que vous pourrez. Allez-vous-en lui faire faire un petit tour de jardin, afin de préparer les humeurs, tandis que j'entretiendrai ici son père; mais surtout ne perdez point de temps: au remède vite, au remède spécifique! Scène VII Géronte, Sganarelle Géronte Quelles drogues, Monsieur, sont celles que vous venez de dire? il me semble que je ne les ai jamais ouï nommer. Sganarelle Ce sont drogues dont on se sert dans les nécessités urgentes. Géronte Avez-vous jamais vu une insolence pareille à la sienne? Sganarelle Les filles sont quelquefois un peu têtues. Géronte Vous ne sauriez croire comme elle est affolée de ce Léandre. Sganarelle La chaleur du sang fait cela dans les jeunes esprits. Géronte Pour moi, dès que j'ai eu découvert la violence de cet amour, j'ai su tenir toujours ma fille renfermée. Sganarelle Vous avez fait sagement. Géronte Et j'ai bien empêché qu'ils n'aient eu communication ensemble. Sganarelle Fort bien. Géronte Il seroit arrivé quelque folie, si j'avois souffert qu'ils se fussent vus. Sganarelle Sans doute. Géronte Et je crois qu'elle auroit été fille à s'en aller avec lui. Sganarelle C'est prudemment raisonné. Géronte On m'avertit qu'il fait tous ses efforts pour lui parler. Sganarelle Quel drôle. Géronte Mais il perdra son temps. Sganarelle Ah! ah! Géronte Et j'empêcherai bien qu'il ne la voye. Sganarelle Il n'a pas affaire à un sot, et vous savez des rubriques qu'il ne sait pas. Plus fin que vous n'est pas bête. Scène VIII Lucas, Géronte, Sganarelle Lucas Ah! paisanguenne, Monsieu, vaici bian du tintamarre: votre fille s'en est enfuie avec son Liandre. C'étoit lui qui étoit l'Apothicaire; et velà Monsieu le Médecin qui a fait cette belle opération-là. Géronte Comment? m'assassiner de la façon! Allons, un commissaire! et qu'on empêche qu'il ne sorte. Ah, traître! je vous ferai punir par la justice. Lucas Ah! par ma fi! Monsieu le Médecin, vous serez pendu: ne bougez de là seulement. Scène IX Martine, Sganarelle, Lucas Martine Ah! mon Dieu! que j'ai eu de peine à trouver ce logis! Dites-moi un peu des nouvelles du médecin que je vous ai donné. Lucas Le velà, qui va être pendu. Martine Quoi? mon mari pendu! Hélas! et qu'a-t-il fait pour cela? Lucas Il a fait enlever la fille de notre maître. Martine Hélas! mon cher mari, est-il bien vrai qu'on te va pendre? Sganarelle Tu vois. Ah! Martine Faut-il que tu te laisses mourir en présence de tant de gens? Sganarelle Que veux-tu que j'y fasse? Martine Encore si tu avois achevé de couper notre bois, je prendrois quelque consolation. Sganarelle Retire-toi de là, tu me fends le coeur. Martine Non, je veux demeurer pour t'encourager à la mort, et je ne te quitterai point que je ne t'aie vu pendu. Sganarelle Ah! Scène X Géronte, Sganarelle, Martine, Lucas Géronte Le Commissaire viendra bientôt, et l'on s'en va vous mettre en lieu où l'on me répondra de vous. Sganarelle, le chapeau à la main. Hélas! cela ne se peut-il point changer en quelques coups de bâton? Géronte Non, non: la justice en ordonnera... Mais que vois-je? Scène XI et Dernière Léandre, Lucinde, Jacqueline, Lucas, Géronte, Sganarelle, Martine Léandre Monsieur, je viens faire paroître Léandre à vos yeux, et remettre Lucinde en votre pouvoir. Nous avons eu dessein de prendre la fuite nous deux, et de nous aller marier ensemble; mais cette entreprise a fait place à un procédé plus honnête. Je ne prétends point vous voler votre fille, et ce n'est que de votre main que je veux la recevoir. Ce que je vous dirai, Monsieur, c'est que je viens tout à l'heure de recevoir des lettres par où j'apprends que mon oncle est mort, et que je suis héritier de tous ses biens. Géronte Monsieur, votre vertu m'est tout à fait considérable, et je vous donne ma fille avec la plus grande joie du monde. Sganarelle La médecine l'a échappé belle! Martine Puisque tu ne seras point pendu, rends-moi grâce d'être médecin; car c'est moi qui t'ai procuré cet honneur. Sganarelle Oui, c'est toi qui m'as procuré je ne sais combien de coups de bâton. Léandre L'effet en est trop beau pour en garder du ressentiment. Sganarelle Soit: je te pardonne ces coups de bâton en faveur de la dignité où tu m'as élevé; mais prépare-toi désormais à vivre dans un grand respect avec un homme de ma conséquence, et songe que la colère d'un médecin est plus à craindre qu'on ne peut croire. Mélicerte Comédie pastorale héroïque Représentée la première fois à Saint-Germain-en-Laye pour le Roi au Ballet des Muses le 2e décembre 1666 par la Troupe du Roi Personnages Acante, amant de Daphné. Tyrène, amant d'Eroxène. Daphné, bergère. Eroxène, bergère. Lycarsis, pâtre, cru père de Myrtil. Myrtil, amant de Mélicerte. Mélicerte, Nymphe ou bergère, amante de Myrtil. Corinne, confidente de Mélicerte. Nicandre, berger. Mopse, berger, cru oncle de Mélicerte. La scène est en Thessalie, dans la vallée de Tempé. Acte I Scène I Tyrène, Daphné, Acante, Eroxène Acante Ah! charmante Daphné! Tyrène Trop aimable Eroxène. Daphné Acante, laisse-moi. Eroxène Ne me suis point, Tyrène. Acante Pourquoi me chasses-tu? Tyrène Pourquoi fuis-tu mes pas? Daphné Tu me plais loin de moi. Eroxène Je m'aime où tu n'es pas. Acante Ne cesseras-tu point cette rigueur mortelle? Tyrène Ne cesseras-tu point de m'être si cruelle? Daphné Ne cesseras-tu point tes inutiles voeux? Eroxène Ne cesseras-tu point de m'être si fâcheux? Acante Si tu n'en prends pitié, je succombe à ma peine. Tyrène Si tu ne me secours, ma mort est trop certaine. Daphné Si tu ne veux partir, je vais quitter ce lieu. Eroxène Si tu veux demeurer, je te vais dire adieu. Acante Hé bien! en m'éloignant je te vais satisfaire. Tyrène Mon départ va t'ôter ce qui peut te déplaire. Acante Généreuse Eroxène, en faveur de mes feux Daigne au moins, par pitié, lui dire un mot ou deux. Tyrène Obligeante Daphné, parle à cette inhumaine, Et sache d'où pour moi procède tant de haine. Scène II Daphné, Eroxène Eroxène Acante a du mérite, et t'aime tendrement D'où vient que tu lui fais un si dur traitement? Daphné Tyrène vaut beaucoup, et languit pour tes charmes: D'où vient que sans pitié tu vois couler ses larmes? Eroxène Puisque j'ai fait ici la demande avant toi, La raison te condamne à répondre avant moi. Daphné Pour tous les soins d'Acante on me voit inflexible, Parce qu'à d'autres voeux je me trouve sensible. Eroxène Je ne fais pour Tyrène éclater que rigueur, Parce qu'un autre choix est maître de mon coeur. Daphné Puis-je savoir de toi ce choix qu'on te voit taire? Eroxène Oui, si tu veux du tien m'apprendre le mystère. Daphné Sans te nommer celui qu'Amour m'a fait choisir, Je puis facilement contenter ton desir, Et de la main d'Atis, ce peintre inimitable, J'en garde dans ma poche un portrait admirable, Qui jusqu'au moindre trait lui ressemble si fort, Qu'il est sûr que tes yeux le connoîtront d'abord. Eroxène Je puis te contenter par une même voie, Et payer ton secret en pareille monnoie: J'ai de la main aussi de ce peintre fameux, Un aimable portrait de l'objet de mes voeux, Si plein de tous ses traits et de sa grâce extrême, Que tu pourras d'abord te le nommer toi-même. Daphné La boîte que le peintre a fait faire pour moi Est tout à fait semblable à celle que je voi. Eroxène Il est vrai, l'une à l'autre entièrement ressemble, Et certe il faut qu'Atis les ait fait faire ensemble. Daphné Faisons en même temps, par un peu de couleurs, Confidence à nos yeux du secret de nos Coeurs. Eroxène Voyons à qui plus vite entendra ce langage, Et qui parle le mieux, de l'un ou l'autre ouvrage. Daphné La méprise est plaisante, et tu te brouilles bien: Au lieu de ton portrait tu m'as rendu le mien. Eroxène Il est vrai, je ne sais comme j'ai fait la chose. Daphné Donne. De cette erreur ta rêverie est Cause. Eroxène Que veut dire ceci? Nous nous jouons, je croi: Tu fais de ces portraits même chose que moi. Daphné Certes, c'est pour en rire, et tu peux me le rendre. Eroxène Voici le vrai moyen de ne se point méprendre. Daphné De mes sens prévenus est-ce une illusion? Eroxène Mon âme sur mes yeux fait-elle impression? Daphné Myrtil à mes regards s'offre dans cet ouvrage. Eroxène De Myrtil dans ces traits je rencontre l'image. Daphné C'est le jeune Myrtil qui fait naître mes feux. Eroxène C'est au jeune Myrtil que tendent tous mes voeux. Daphné Je venois aujourd'hui te prier de lui dire Les soins que pour son sort son mérite m'inspire. Eroxène Je venois te chercher pour servir mon ardeur, Dans le dessein que j'ai de m'assurer son coeur. Daphné Cette ardeur qu'il t'inspire est-elle si puissante? Eroxène L'aimes-tu d'une amour qui soit si violente? Daphné Il n'est point de froideur qu'il ne puisse enflammer, Et sa grâce naissante a de quoi tout charmer. Eroxène Il n'est Nymphe en l'aimant qui ne se tînt heureuse, Et Diane, sans honte, en seroit amoureuse. Daphné Rien que son air charmant ne me touche aujourd'hui, Et si j'avois cent coeurs, ils seroient tous pour lui. Eroxène Il efface à mes yeux tout ce qu'on voit paraître; Et si j'avois un sceptre, il en seroit le maître. Daphné Ce seroit donc en vain qu'à chacune, en ce jour, On nous voudroit du sein arracher cet amour: Nos âmes dans leurs voeux sont trop bien affermies. Ne tâchons, s'il se peut, qu'à demeurer amies; Et puisque, en même temps, pour le même sujet, Nous avons toutes deux formé même projet, Mettons dans ce débat la franchise en usage, Ne prenons l'une et l'autre aucun lâche avantage, Et courons nous ouvrir ensemble à Lycarsis Des tendres sentiments où nous jette son fils. Eroxène J'ai peine à concevoir, tant la surprise est forte, Comme un tel fils est né d'un père de la sorte; Et sa taille, son air, sa parole et ses yeux Feroient croire qu'il est issu du sang des Dieux; Mais enfin j'y souscris, courons trouver ce père, Allons lui de nos coeurs découvrir le mystère, Et consentons qu'après Myrtil entre nous deux Décide par son choix ce combat de nos voeux. Daphné Soit. Je vois Lycarsis avec Mopse et Nicandre; Ils pourront le quitter: cachons-nous pour attendre. Scène III Lycarsis, Mopse, Nicandre Nicandre Dis-nous donc ta nouvelle. Lycarsis Ah! que vous me pressez! Cela ne se dit pas comme vous le pensez. Mopse Que de sottes façons, et que de badinage! Ménalque pour chanter n'en fait pas davantage. Lycarsis Parmi les curieux des affaires d'Etat, Une nouvelle à dire est d'un puissant éclat. Je me veux mettre un peu sur l'homme d'importance, Et jouir quelque temps de votre impatience. Nicandre Veux-tu par tes délais nous fatiguer tous deux? Mopse Prends-tu quelque plaisir à te rendre fâcheux? Nicandre De grâce, parle, et mets ces mines en arrière. Lycarsis Priez-moi donc tous deux de la bonne manière, Et me dites chacun quel don vous me ferez, Pour obtenir de moi ce que vous desirez. Mopse La peste soit du fat! Laissons-le là, Nicandre. Il brûle de parler, bien plus que nous d'entendre; Sa nouvelle lui pèse, il veut s'en décharger; Et ne l'écouter pas est le faire enrager. Lycarsis Eh! Nicandre Te voilà puni de tes façons, de faire. Lycarsis Je m'en vais vous le dire, écoutez. Mopse Point d'affaire. Lycarsis Quoi? vous ne voulez pas m'entendre? Nicandre Non. Lycarsis Eh bien! Je ne dirai donc mot, et vous ne saurez rien. Mopse Soit. Lycarsis Vous ne saurez pas qu'avec magnificence Le Roi vient d'honorer Tempé de sa présence; Qu'il entra dans Larisse hier sur le haut du jour; Qu'à l'aise je l'y vis avec toute sa cour; Que ces bois vont jouir aujourd'hui de sa vue, Et qu'on raisonne fort touchant cette venue. Nicandre Nous n'avons pas envie aussi de rien savoir. Lycarsis Je vis cent choses là ravissantes à voir. Ce ne sont que seigneurs, qui, des pieds à la tête, Sont brillants et parés comme au jour d'une fête; Ils surprennent la vue; et nos prés au printemps, Avec toutes leurs fleurs, sont bien moins éclatants. Pour le Prince, entre tous sans peine on le remarque; Et d'une stade loin il sent son grand monarque: Dans toute sa personne il a je ne sais quoi Qui d'abord fait juger que c'est un maître roi; Il le fait d'une grâce à nulle autre seconde, Et cela, sans mentir, lui sied le mieux du monde. On ne croiroit jamais comme de toutes parts Toute sa cour s'empresse à chercher ses regards: Ce sont autour de lui confusions plaisantes; Et l'on diroit d'un tas de mouches reluisantes Qui suivent en tous lieux un doux rayon de miel. Enfin l'on ne voit rien de si beau sous le ciel; Et la fête de Pan, parmi nous si chérie, Auprès de ce spectacle est une gueuserie. Mais puisque sur le fier vous vous tenez si bien, Je garde ma nouvelle, et ne veux dire rien. Mopse Et nous ne te voulons aucunement entendre. Lycarsis Allez vous promener. Mopse Va-t'en te faire pendre. Scène IV Eroxène, Daphné, Lycarsis Lycarsis C'est de cette façon que l'on punit les gens, Quand ils font les benêts et les impertinents. Daphné Le Ciel tienne, pasteur, vos brebis toujours saines! Eroxène Cérès tienne de grains vos granges toujours pleines! Lycarsis Et le grand Pan vous donne à chacune un époux Qui vous aime beaucoup, et soit digne de vous! Daphné Ah! Lycarsis, nos voeux à même but aspirent. Eroxène C'est pour le même objet que nos deux coeurs soupirent. Daphné Et l'Amour, cet enfant qui cause nos langueurs, A pris chez vous le trait dont il blesse nos coeurs. Eroxène Et nous venons ici chercher votre alliance, Et voir qui de nous deux aura la préférence. Lycarsis Nymphes... Daphné Pour ce bien seul nous poussons des soupirs. Lycarsis Je suis... Eroxène A ce bonheur tendent tous nos désirs. Daphné C'est un peu librement expliquer sa pensée. Lycarsis Pourquoi? Eroxène La bienséance y semble un peu blessée. Lycarsis Ah! point. Daphné Mais quand le coeur brûle d'un noble feu, On peut sans nulle honte en faire un libre aveu. Lycarsis Je... Eroxène Cette liberté nous peut être permise, Et du choix de nos coeurs la beauté l'autorise. Lycarsis C'est blesser ma pudeur que me flatter ainsi. Eroxène Non, non, n'affectez point de modestie ici. Daphné Enfin tout notre bien est en votre puissance. Eroxène C'est de vous que dépend notre unique espérance. Daphné Trouverons-nous en vous quelques difficultés? Lycarsis Ah! Eroxène Nos voeux, dites-moi, seront-ils rejetés? Lycarsis Non: j'ai reçu du Ciel une âme peu cruelle; Je tiens de feu ma femme, et je me sens comme elle Pour les desirs d'autrui beaucoup d'humanité, Et je ne suis point homme à garder de fierté. Daphné Accordez donc Myrtil à notre amoureux zèle. Eroxène Et souffrez que son choix règle notre querelle. Lycarsis Myrtil? Daphné Oui, c'est Myrtil que de vous nous voulons. Eroxène De qui pensez-vous donc qu'ici nous vous parlons? Lycarsis Je ne sais; mais Myrtil n'est guère dans un âge Qui soit propre à ranger au joug du mariage. Daphné Son mérite naissant peut frapper d'autres yeux; Et l'on veut s'engager un bien si précieux, Prévenir d'autres coeurs, et braver la Fortune Sous les fermes liens d'une chaîne, commune. Eroxène Comme par son esprit et ses autres brillants Il rompt l'ordre commun et devance le temps, Notre flamme pour lui veut en faire de même, Et régler tous ses voeux sur son mérite extrême. Lycarsis Il est vrai qu'à son âge il surprend quelquefois; Et cet Athénien qui fut chez moi vingt mois, Qui, le trouvant joli, se mit en fantaisie De lui remplir l'esprit de sa philosophie, Sur de certains discours l'a rendu si profond, Que, tout grand que je suis, souvent il me confond. Mais, avec tout cela, ce n'est encor qu'enfance, Et son fait est mêlé de beaucoup d'innocence. Daphné Il n'est point tant enfant, qu'à le voir chaque jour, Je ne le croie atteint déjà d'un peu d'amour; Et plus d'une aventure à mes yeux s'est offerte Où j'ai connu qu'il suit la jeune Mélicerte. Eroxène Ils pourroient bien s'aimer; et je vois... Lycarsis Franc abus. Pour elle, passe encore: elle a deux ans de plus; Et deux ans, dans son sexe, est une grande avance. Mais pour lui, le jeu seul l'occupe tout, je pense, Et les petits desirs de se voir ajusté Ainsi que les bergers de haute qualité. Daphné Enfin nous desirons par le noeud d'hyménée Attacher sa fortune à notre destinée. Eroxène Nous voulons, l'une et l'autre, avec pareille ardeur, Nous assurer de loin l'empire de son coeur. Lycarsis Je m'en tiens honoré autant qu'on sauroit croire. Je suis un pauvre pâtre; et ce m'est trop de gloire Que deux Nymphes d'un rang le plus haut du pays Disputent à se faire un époux de mon fils. Puisqu'il vous plaît qu'ainsi la chose s'exécute, Je consens que son choix règle votre dispute; Et celle qu'à l'écart laissera cet arrêt, Pourra, pour son recours, m'épouser, s'il lui plaît, C'est toujours même sang, et presque même chose. Mais le voici. Souffrez qu'un peu je le dispose. Il tient quelque moineau qu'il a pris fraîchement, Et voilà ses amours et son attachement. Scène V Myrtil, Lycarsis, Eroxène, Daphné Myrtil Innocente petite bête, Qui contre ce qui vous arrête Vous débattez tant à mes yeux, De votre liberté ne plaignez point la perte: Votre destin est glorieux, Je vous ai pris pour Mélicerte. Elle vous baisera, vous prenant dans sa main, Et de vous mettre en son sein Elle vous fera la grâce. Est-il un sort au monde et plus doux et plus beau? Et qui des rois, hélas! heureux petit moineau, Ne voudroit être en votre place? Lycarsis Myrtil, Myrtil, un mot. Laissons là ces joyaux: Il s'agit d'autre chose ici que de moineaux. Ces deux Nymphes, Myrtil, à la fois te prétendent, Et, tout jeune, déjà, pour époux te demandent. Je dois, pour un hymen, t'engager à leurs voeux, Et c'est toi que l'on veut qui choisisse des deux. Myrtil Ces Nymphes... Lycarsis Oui. Des deux tu peux en choisir une: Vois quel est ton bonheur, et bénis la Fortune. Myrtil Ce choix qui m'est offert peut-il m'être un bonheur, S'il n'est aucunement souhaité de mon coeur? Lycarsis Enfin qu'on la reçoive, et que, sans le confondre, A l'honneur qu'elles font on songe à bien répondre. Eroxène Malgré cette fierté qui règne parmi nous, Deux Nymphes, ô Myrtil, viennent s'offrir à vous; Et de vos qualités les merveilles écloses Font que nous renversons ici l'ordre des choses. Daphné Nous vous laissons, Myrtil, pour l'avis le meilleur, Consulter sur ce choix vos yeux et votre coeur; Et nous n'en voulons point prévenir les suffrages Par un récit paré de tous nos avantages. Myrtil C'est me faire un honneur dont l'éclat me surprend; Mais cet honneur, pour moi, je l'avoue, est trop grand. A vos rares bontés il faut que je m'oppose; Pour mériter ce sort je suis trop peu de chose; Et je serois fâché, quels qu'en soient les appas, Qu'on vous blâmât pour moi de faire un choix trop bas. Eroxène Contentez nos desirs, quoi qu'on en puisse croire, Et ne vous chargez point du soin de notre gloire. Daphné Non, ne descendez point dans ces humilités, Et laissez-nous juger ce que vous méritez. Myrtil Le choix qui m'est offert s'oppose à votre attente, Et peut seul empêcher que mon coeur vous contente. Le moyen de choisir de deux grandes beautés, Egales en naissance et rares qualités? Rejeter l'une ou l'autre est un crime effroyable, Et n'en choisir aucune est bien plus raisonnable. Eroxène Mais en faisant refus de répondre à nos voeux, Au lieu d'une, Myrtil, vous en outragez deux. Daphné Puisque nous consentons à l'arrêt qu'on peut rendre, Ces raisons ne font rien à vouloir s'en défendre. Myrtil Eh bien! si ces raisons ne vous satisfont pas, Celle-ci le fera: j'aime d'autres appas; Et je sens bien qu'un coeur qu'un bel objet engage Est insensible et sourd à tout autre avantage. Lycarsis Comment donc? Qu'est-ce ci? Qui l'eût pu présumer? Et savez-vous, morveux, ce que c'est que d'aimer? Myrtil Sans savoir ce que c'est, mon coeur a su le faire. Lycarsis Mais cet amour me choque, et n'est pas nécessaire. Myrtil Vous ne deviez donc pas, si cela vous déplaît, Me faire un coeur sensible et tendre comme il est. Lycarsis Mais ce coeur que j'ai fait me doit obéissance. Myrtil Oui, lorsque d'obéir il est en sa puissance. Lycarsis Mais enfin, sans mon ordre il ne doit point aimer. Myrtil Que n'empêchiez-vous donc que l'on pût le charmer? Lycarsis Eh bien! je vous défends que cela continue. Myrtil La défense, j'ai peur, sera trop tard venue. Lycarsis Quoi? les pères n'ont pas des droits supérieurs? Myrtil Les Dieux, qui sont bien plus, ne forcent point les coeurs. Lycarsis Les Dieux... Paix, petit sot! Cette philosophie Me... Daphné Ne vous mettez point en courroux, je vous prie. Lycarsis Non: je veux qu'il se donne à l'une pour époux, Ou je vais lui donner le fouet tout devant vous: Ah! ah! je vous ferai sentir que je suis père. Daphné Traitons, de grâce, ici les choses sans colère. Eroxène Peut-on savoir de vous cet objet si charmant Dont la beauté, Myrtil, vous a fait son amant? Myrtil Mélicerte, Madame. Elle en peut faire d'autres. Eroxène Vous comparez, Myrtil, ses qualités aux nôtres? Daphné Le choix d'elle et de nous est assez inégal. Myrtil Nymphes, au nom des Dieux, n'en dites point de mal: Daignez considérer, de grâce, que je l'aime, Et ne me jetez point dans un désordre extrême. Si j'outrage en l'aimant vos célestes attraits, Elle n'a point de part au crime que je fais: C'est de moi, s'il vous plaît, que vient toute l'offense. Il est vrai, d'elle à vous je sais la différence; Mais par sa destinée on se trouve enchaîné: Et je sens bien enfin que le Ciel m'a donné Pour vous tout le respect, Nymphes, imaginable, Pour elle tout l'amour dont une âme est capable. Je vois, à la rougeur qui vient de vous saisir, Que ce que je vous dis ne vous fait pas plaisir, Si vous parlez, mon coeur appréhende d'entendre Ce qui peut le blesser par l'endroit le plus tendre; Et pour me dérober à de semblables coups, Nymphes, j'aime bien mieux prendre congé de vous. Lycarsis Myrtil, holà! Myrtil! Veux-tu revenir, traître? Il fuit; mais on verra qui de nous est le maître. Ne vous effrayez point de tous ces vains transports: Vous l'aurez pour époux; j'en réponds corps pour corps. Acte II Scène I Mélicerte, Corinne Mélicerte Ah! Corinne, tu viens de l'apprendre de Stelle, Et c'est de Lycarsis qu'elle tient la nouvelle. Corinne Oui. Mélicerte Que les qualités dont Myrtil est orné Ont su toucher d'amour Eroxène et Daphné? Corinne Oui. Mélicerte Que pour l'obtenir leur ardeur est si grande, Qu'ensemble elles en ont déjà fait la demande? Et que, dans ce débat, elles ont fait dessein De passer, dès cette heure, à recevoir sa main? Ah! que tes mots ont peine à sortir de ta bouche! Et que c'est foiblement que mon souci te touche! Corinne Mais quoi? que voulez-vous? C'est là la vérité, Et vous redites tout comme je l'ai conté. Mélicerte Mais comment Lycarsis reçoit-il cette affaire? Corinne Comme un honneur, je crois, qui doit beaucoup lui plaire. Mélicerte Et ne vois-tu pas bien, toi qui sais mon ardeur, Qu'avec ce mot, hélas! tu me perces le coeur? Corinne Comment? Mélicerte Me mettre aux yeux que le sort implacable Auprès d'elles me rend trop peu considérable, Et qu'à moi, par leur rang, on les va préférer, N'est-ce pas une idée à me désespérer? Corinne Mais quoi? je vous réponds, et dis ce que je pense. Mélicerte Ah! tu me fais mourir par ton indifférence. Mais dis, quels sentiments Myrtil a-t-il fait voir? Corinne Je ne sais. Mélicerte Et c'est là ce qu'il falloit savoir, Cruelle! Corinne En vérité, je ne sais comment faire, Et de tous les côtés je trouve à vous déplaire. Mélicerte C'est que tu n'entres point dans tous les mouvements D'un coeur, hélas? rempli de tendres sentiments. Va-t'en: laisse-moi seule en cette solitude Passer quelques moments de mon inquiétude. Scène II Mélicerte Vous le voyez, mon coeur, ce que c'est que d'aimer, Et Belise avoit su trop bien m'en informer Cette charmante mère, avant sa destinée, Me disoit une fois, sur le bord du Pénée: "Ma fille, songe à toi: l'amour aux jeunes coeurs Se présente toujours entouré de douceurs; D'abord il n'offre aux yeux que choses agréables; Mais il traîne après lui des troubles effroyables; Et si tu veux passer tes jours dans quelque paix, Toujours, comme d'un mal, défends-toi de ses traits." De ces leçons, mon coeur, je m'étois souvenue; Et quand Myrtil venoit à s'offrir à ma vue, Quand il jouoit avec moi, qu'il me rendoit des soins, Je vous disois toujours de vous y plaire moins. Vous ne me crûtes point; et votre complaisance Se vit bientôt changée en trop de bienveillance; Dans ce naissant amour qui flattoit vos desirs, Vous ne vous figuriez que joie et que plaisirs: Cependant vous voyez la cruelle disgrâce Dont, en ce triste jour, le destin vous menace, Et la peine mortelle où vous voilà réduit! Ah!, mon coeur! ah, mon coeur! je vous l'avois bien dit. Mais tenons, s'il se peut, notre douleur couverte: Voici... Scène III Myrtil, Mélicerte Myrtil J'ai fait tantôt, charmante Mélicerte, Un petit prisonnier que je garde pour vous, Et dont peut-être un jour je deviendrai jaloux: C'est un jeune moineau, qu'avec un soin extrême Je veux, pour vous l'offrir, apprivoiser moi-même. Le présent n'est pas grand; mais les divinités Ne jettent leurs regards que sur les volontés: C'est le coeur qui fait tout; et jamais la richesse Des présents que... Mais, Ciel! d'où vient cette tristesse? Qu'avez-vous, Mélicerte, et quel sombre chagrin Seroit dans vos beaux yeux répandu ce matin! Vous ne répondez point? et ce morne silence Redouble encor ma peine et mon impatience. Parlez: de quel ennui ressentez-vous les coups? Qu'est-ce donc? Mélicerte Ce n'est rien. Myrtil Ce n'est rien, dites-vous? Et je vois cependant vos yeux couverts de larmes: Cela s'accorde-t-il, beauté pleine de charmes? Ah! ne me faites point un secret dont je meurs, Et m'expliquez, hélas! ce que disent ces pleurs. Mélicerte Rien ne me serviroit de vous le faire entendre. Myrtil Devez-vous rien avoir que je ne doive apprendre? Et ne blessez-vous pas notre amour aujourd'hui, De vouloir me voler ma part de votre ennui? Ah! ne le cachez point à l'ardeur qui m'inspire. Mélicerte Hé bien, Myrtil, hé bien! il faut donc vous le dire: J'ai su que, par un choix plein de gloire pour vous, Eroxène et Daphné vous veulent pour époux; Et je vous avouerai que j'ai cette foiblesse De n'avoir pu, Myrtil, le savoir sans tristesse, Sans accuser du sort la rigoureuse loi, Qui les rend dans leurs voeux préférables à moi. Myrtil Et vous pouvez l'avoir, cette injuste tristesse! Vous pouvez soupçonner mon amour de foiblesse, Et croire qu'engagé par des charmes si doux, Je puisse être jamais à quelque autre qu'à vous? Que je puisse accepter une autre main offerte? Hé! que vous ai-je fait, cruelle Mélicerte, Pour traiter ma tendresse avec tant de rigueur, Et faire un jugement si mauvais de mon coeur? Quoi? faut-il que de lui vous ayez quelque crainte? Je suis bien malheureux de souffrir cette atteinte; Et que me sert d'aimer comme je fais, hélas! Si vous êtes si prête à ne le croire pas? Mélicerte Je pourrois moins, Myrtil, redouter ces rivales, Si les choses étoient de part et d'autre égales, Et dans un rang pareil j'oserois espérer Que peut-être l'amour me feroit préférer; Mais l'inégalité de bien et de naissance, Qui peut d'elles à moi faire la différence... Myrtil Ah! leur rang de mon coeur ne viendra point à bout, Et vos divins appas vous tiennent lieu de tout. Je vous aime, il suffit; et dans votre personne Je vois rang, biens, trésors, Etats, sceptres, couronne: Et des rois les plus grands m'offrît-on le pouvoir, Je n'y changerois pas le bien de vous avoir. C'est une vérité toute sincère et pure, Et pouvoir en douter est me faire une injure. Mélicerte Hé bien! je crois, Myrtil, puisque vous le voulez, Que vos voeux par leur rang ne sont point ébranlés; Et que, bien qu'elles soient nobles, riches et belles, Votre coeur m aime assez pour me mieux aimer qu'elles. Mais ce n'est pas l'amour dont vous suivez la voix; Votre père, Myrtil, réglera votre choix; Et de même qu'à vous je ne lui suis pas chère, Pour préférer à tout une simple bergère. Myrtil Non, chère Mélicerte, il n'est père ni Dieux Qui me puissent forcer à quitter vos beaux yeux; Et toujours de mes voeux reine comme vous êtes... Mélicerte Ah! Myrtil, prenez garde à ce qu'ici vous faites: N'allez point présenter un espoir à mon coeur, Qu'il recevroit peut-être avec trop de douceur, Et qui, tombant après comme un éclair qui passe, Me rendroit plus cruel le coup de ma disgrâce. Myrtil Quoi? faut-il des serments appeler le secours, Lorsque l'on vous promet de vous aimer toujours? Que vous vous faites tort par de telles alarmes, Et connoissez bien peu le pouvoir de vos charmes! Hé bien! puisqu'il le faut, je jure par les Dieux, Et si ce n'est assez, je jure par vos yeux, Qu'on me tuera plutôt que je vous abandonne. Recevez-en ici la foi que je vous donne, Et souffrez que ma bouche avec ravissement Sur cette belle main en signe le serment. Mélicerte Ah! Myrtil, levez-vous, de peur qu'on ne vous voie. Myrtil Est-il rien...? Mais, ô Ciel! on vient troubler ma joie. Scène IV Lycarsis, Myrtil, Mélicerte Lycarsis Ne vous contraignez pas pour moi. Mélicerte Quel sort fâcheux! Lycarsis Cela ne va pas mal: continuez tous deux. Peste! mon petit fils, que vous avez l'air tendre, Et qu'en maître déjà vous savez vous y prendre! Vous a-t-il, ce savant qu'Athènes exila, Dans sa philosophie appris ces choses-là? Et vous, qui lui donnez de si douce manière Votre main à baiser, la gentille bergère, L'honneur vous apprend-il ces mignardes douceurs, Par qui vous débauchez ainsi les jeunes coeurs? Myrtil Ah! quittez de ces mots l'outrageante bassesse, Et ne m'accablez point d'un discours qui la blesse. Lycarsis Je veux lui parler, moi. Toutes ces amitiés... Myrtil Je ne souffrirai point que vous la maltraitiez. A du respect pour vous la naissance m'engage; Mais je saurai sur moi vous punir de l'outrage. Oui, j'atteste le Ciel que si, contre mes voeux, Vous lui dites encor le moindre mot fâcheux, Je vais avec ce fer, qui m'en fera justice, Au milieu de mon sein vous chercher un supplice, Et par mon sang versé lui marquer promptement L'éclatant désaveu de votre emportement. Mélicerte Non, non, ne croyez pas qu'avec art je l'enflamme, Et que mon dessein soit de séduire son âme. S'il s'attache à me voir, et me veut quelque bien, C'est de son mouvement: je ne l'y force en rien. Ce n'est pas que mon coeur veuille ici se défendre De répondre à ses voeux d'une ardeur assez tendre: Je l'aime, je l'avoue, autant qu'on puisse aimer; Mais cet amour n'a rien qui vous doive alarmer; Et pour vous arracher toute injuste créance, Je vous promets ici d'éviter sa présence, De faire place au choix où vous vous résoudrez, Et ne souffrir ses voeux que quand vous le voudrez. Scène V Lycarsis, Myrtil Myrtil Eh bien! vous triomphez avec cette retraite, Et dans ces mots votre âme a ce qu'elle souhaite; Mais apprenez qu'en vain vous vous réjouissez, Que vous serez trompé dans ce que vous pensez, Et qu'avec tous vos soins, toute votre puissance, Vous ne gagnerez rien sur ma persévérance. Lycarsis Comment? à quel orgueil, fripon, vous vois-je aller? Est-ce de la façon que l'on me doit parler? Myrtil Oui, j'ai tort, il est vrai, mon transport n'est pas sage: Pour rentrer au devoir, je change de langage, Et je vous prie ici, mon père, au nom des Dieux, Et par tout ce qui peut vous être précieux, De ne vous point servir, dans cette conjoncture, Des fiers droits que sur moi vous donne la nature: Ne m'empoisonnez point vos bienfaits les plus doux. Le jour est un présent que j'ai reçu de vous; Mais de quoi vous serai-je aujourd'hui redevable, Si vous me l'allez rendre, hélas! insupportable? Il est, sans Mélicerte, un supplice à mes yeux: Sans ses divins appas rien ne m'est précieux; Ils font tout mon bonheur et toute mon envie; Et si vous me l'ôtez, vous m'arrachez la vie. Lycarsis Aux douleurs de son âme il me fait prendre part. Qui l'auroit jamais cru de ce petit pendart? Quel amour! quels transports! quels discours pour son âge! J'en suis confus, et sens que cet amour m'engage. Myrtil Voyez, me voulez-vous ordonner de mourir? Vous n'avez qu'à parler, je suis prêt d'obéir. Lycarsis Je ne puis plus tenir: il m'arrache des larmes, Et ces tendres propos me font rendre les armes. Myrtil Que si dans votre coeur un reste d'amitié Vous peut de mon destin donner quelque pitié, Accordez Mélicerte à mon ardente envie, Et vous ferez bien plus que me donner la vie. Lycarsis Lève-toi. Myrtil Serez-vous sensible à mes soupirs? Lycarsis Oui. Myrtil J'obtiendrai de vous l'objet de mes desirs? Lycarsis Oui. Myrtil Vous ferez pour moi que son oncle l'oblige A me donner sa main? Lycarsis Oui. Lève-toi, te dis-je. Myrtil O père, le meilleur qui jamais ait été, Que je baise vos mains après tant de bonté! Lycarsis Ah! que pour ses enfants un père a de foiblesse! Peut-on rien refuser à leurs mots de tendresse? Et ne se sent-on pas certains mouvements doux, Quand on vient à songer que cela sort de vous? Myrtil Me tiendrez-vous au moins la parole avancée? Ne changerez-vous point, dites-moi, de pensée? Lycarsis Non. Myrtil Me permettez-vous de vous désobéir, Si de ces sentiments on vous fait revenir? Prononcez le mot. Lycarsis Oui. Ha, nature, nature! Je m'en vais trouver Mopse, et lui faire ouverture De l'amour que sa nièce et toi vous vous portez, Myrtil Ah! que ne dois-je point à vos rares bontés? Quelle heureuse nouvelle à dire à Mélicerte! Je n'accepterois pas une couronne offerte, Pour le plaisir que j'ai de courir lui porter Ce merveilleux succès qui la doit contenter. Scène VI Acante, Tyrène, Myrtil Acante Ah! Myrtil, vous avez du Ciel reçu des charmes Qui nous ont préparé des matières de larmes, Et leur naissant éclat, fatal à nos ardeurs, De ce que nous aimons nous enlève les coeurs. Tyrène Peut-on savoir, Myrtil, vers qui de ces deux belles Vous tournerez ce choix dont courent les nouvelles, Et sur qui doit de nous tomber ce coup affreux Dont se voit foudroyé tout l'espoir de nos voeux? Acante Ne faites point languir deux amants davantage, Et nous dites quel sort votre coeur nous partage. Tyrène Il vaut mieux, quand on craint ces malheurs éclatants, En mourir tout d'un coup, que traîner si longtemps. Myrtil Rendez, nobles bergers, le calme à votre flamme: La belle Mélicerte a captivé mon âme: Auprès de cet objet mon sort est assez doux, Pour ne pas consentir à rien prendre sur vous; Et si vos voeux enfin n'ont que les miens à craindre, Vous n'aurez, l'un ni l'autre, aucun lieu de vous plaindre. Acante Ah! Myrtil, se peut-il que deux tristes amants...? Tyrène Est-il vrai que le Ciel, sensible à nos tourments...? Myrtil Oui, content de mes fers comme d'une victoire, Je me suis excusé de ce choix plein de gloire; J'ai de mon père encor changé les volontés, Et l'ai fait consentir à mes félicités. Acante Ah! que cette aventure est un charmant miracle, Et qu'à notre poursuite elle ôte un grand obstacle! Tyrène Elle peut renvoyer ces Nymphes à nos voeux, Et nous donner moyen d'être contents tous deux. Scène VII Nicandre, Myrtil, Acante, Tyrène Nicandre Savez-vous en quel lieu Mélicerte est cachée? Myrtil Comment? Nicandre En diligence elle est partout cherchée. Myrtil Et pourquoi? Nicandre Nous allons perdre cette beauté. C'est pour elle qu'ici le Roi s'est transporté: Avec un grand seigneur on dit qu'il la marie. Myrtil O Ciel! Expliquez-moi ce discours, je vous prie. Nicandre Ce sont des incidents grands et mystérieux. Oui, le Roi vient chercher Mélicerte en ces lieux; Et l'on dit qu'autrefois feu Belise, sa mère, Dont tout Tempé croyoit que Mopse étoit le frère... Mais je me suis chargé de la chercher partout: Vous saurez tout cela tantôt, de bout en bout. Myrtil Ah, Dieux! quelle rigueur! Hé! Nicandre, Nicandre! Acante Suivons aussi ses pas, afin de tout apprendre. Pastorale comique Personnages Iris, jeune bergère. Lycas, riche pasteur. Filène, riche pasteur. Coridon, jeune berger. Berger enjoué. Un pâtre. La première scène... La première scène est entre Lycas, riche pasteur, et Coridon, son confident. La seconde scène est une cérémonie magique de chantres et danseurs. Les deux Magiciens dansants sont: Les sieurs La Pierre et Favier. Les trois Magiciens assistants et chantants sont: Messieurs Le Gros, Don et Gaye. (Ils chantent). Déesse des appas, Ne nous refuse pas La grâce qu'implorent nos bouches; Nous t'en prions par tes rubans, Par tes boucles de diamans, Ton rouge, ta poudre, tes mouches, Ton masque, ta coiffe et tes gants. O toi! qui peux rendre agréables Les visages les plus mal faits, Répands, Vénus, de tes attraits Deux ou trois doses charitables Sur ce museau tondu tout frais! Déesse des appas, Ne nous refuse pas La grâce qu'implorent nos bouches; Nous t'en prions par tes rubans, Par tes boucles de diamans, Ton rouge, ta poudre, tes mouches, Ton masque, ta coiffe et tes gants. Ah! qu'il est beau, Le jouvenceau! Ah! qu'il est beau! Ah! qu'il est beau! Qu'il va faire mourir de belles! Auprès de lui les plus cruelles Ne pourront tenir dans leur peau. Ah! qu'il est beau! Le jouvenceau! Ah! qu'il est beau! Ah! qu'il est beau! Ho, ho, ho, ho, ho, ho. Qu'il est joli, Gentil, poli! Qu'il est joli! qu'il est joli! Est-il des yeux qu'il ne ravisse? Il passe en beauté feu Narcisse, Qui fut un blondin accompli. Qu'il est joli, Gentil, poli! Qu'il est joli! qu'il est joli! Hi, hi, hi, hi, hi, hi. Les six Magiciens assistants et dansants sont: Les sieurs Chicaneau, Bonard, Noblet le cadet, Arnald, Mayeu et Foignard. La troisième scène est entre Lycas et Philène, riches pasteurs. Philène chante. Paissez, chères brebis, les herbettes naissantes; Ces prés et ces ruisseaux ont de quoi vous charmer; Mais si vous désirez vivre toujours contentes, Petites innocentes, Gardez-vous bien d'aimer. Lycas, voulant faire des vers, nomme le nom d'Iris, sa maîtresse, en présence de Philène, son rival, dont Philène en colère chante. Philène Est-ce toi que j'entends, téméraire, est-ce toi Qui nommes la beauté qui me tient sous sa loi? Lycas, répond. Oui, c'est moi; oui, c'est moi. Philène Oses-tu bien en aucune façon Proférer ce beau nom? Lycas Hé! pourquoi non? hé! pourquoi non? Philène Iris charme mon âme: Et qui pour elle aura Le moindre brin de flamme, Il s'en repentira. Lycas Je me moque de cela, Je me moque de cela. Philène Je t'étranglerai, mangerai, Si tu nommes jamais ma belle: Ce que je dis, je le ferai, Je t'étranglerai, mangerai, Il suffit que j'en ai juré: Quand les dieux prendroient ta querelle, Je t'étranglerai, mangerai, Si tu nommes jamais ma belle. Lycas Bagatelle, bagatelle. La quatrième scène est entre Lycas et Iris, jeune bergère dont Lycas est amoureux. La cinquième scène est entre Lycas et un pâtre, qui apporte un cartel à Lycas de la part de Philène, son rival. La sixième scène est entre Lycas et Coridon. La septième scène est entre Lycas et Philène. Philène, venant pour se battre, chante. Arrête, malheureux, Tourne, tourne visage, Et voyons qui des deux Obtiendra l'avantage. (Lycas parle, et Philène reprend.) C'est par trop discourir, Allons, il faut mourir. La huitième scène est de huit paysans, qui, venant pour séparer Philène et Lycas, prennent querelle et dansent en se battant. Les huit paysans sont: Les sieurs Dolivet, Paysan, Desonets, Du Pron, La Pierre, Mercier, Pesan et Le Roy. La neuvième scène est entre Coridon, jeune berger, et les huit paysans, qui, par les persuasions de Coridon, se réconcilient, et, après s'être réconciliés, dansent. La dixième scène est entre Philène, Lycas et Coridon. La onzième scène est entre Iris, bergère, et Coridon, berger. La douzième scène est entre Iris, bergère, Philène, Lycas et Coridon. Philène chante. N'attendez pas qu'ici je me vante moi-même: Pour le choix que vous balancez, Vous avez des yeux, je vous aime, C'est vous en dire assez. La treizième scène est entre Philène et Lycas, qui, rebutés par la belle Iris, chantent ensemble leur désespoir. Philène Hélas! Peut-on sentir de plus vive douleur? Nous préférer un servile pasteur! O ciel! Lycas O sort! Philène Quelle rigueur! Lycas Quel coup! Philène Quoi! tant de pleurs, Lycas Tant de persévérance, Philène Tant de langueur, Lycas Tant de souffrance, Philène Tant de voeux, Lycas Tant de soins, Philène Tant d'ardeur, Lycas Tant d'amour, Philène Avec tant de mépris sont traités en ce jour! Ah! cruelle! Lycas Coeur dur! Philène Tigresse! Lycas Inexorable Philène Inhumaine! Lycas Inflexible! Philène Ingrate Lycas Impitoyable! Philène Tu veux donc nous faire mourir? Il te faut contenter. Lycas Il te faut obéir. Philène Mourons, Lycas. Lycas Mourons, Philène. Philène Avec ce fer finissons notre peine, Lycas Pousse! Philène Ferme! Lycas Courage! Philène Allons, va le premier. Lycas Non, je veux marcher le dernier. Philène Puisqu'un même malheur aujourd'hui nous assemble, Allons, partons ensemble. La quatorzième scène est d'un jeune berger enjoué, qui, venant consoler Philène et Lycas, chante. Ah! quelle folie, De quitter la vie Pour une beauté Dont on est rebuté! On peut pour un objet aimable, Dont le coeur nous est favorable, Vouloir perdre la clarté; Mais quitter la vie Pour une beauté Dont on est rebuté, Ah! quelle folie! La quinzième et dernière scène est d'une Egyptienne, suivie d'une douzaine de gens, qui, ne cherchant que la joie, dansent avec elles aux chansons qu'elle chante agréablement. En voici les paroles. Premier air D'un pauvre coeur Soulagez le martyre, D'un pauvre coeur Soulagez la douleur. J'ai beau vous dire Ma vive ardeur, Je vous vois rire De ma langueur. Ah! cruelle, j'expire Sous tant de rigueur. D'un pauvre coeur Soulagez le martyre, D'un pauvre coeur Soulagez la douleur. Second air Croyez-moi, hâtons-nous, ma Sylvie, Usons bien des moments précieux; Contentons ici notre envie, De nos ans le feu nous y convie; Nous ne saurions, vous et moi, faire mieux. Quand l'hiver a glacé nos guérets, Le printemps vient reprendre sa place, Et ramène à nos champs leurs attraits; Mais, hélas! quand l'âge nous glace, Nos beaux jours ne reviennent jamais. Ne cherchons tous les jours qu'à nous plaire, Soyons-y l'un et l'autre empressés; Du plaisir faisons notre affaire, Des chagrins songeons à nous défaire; Il vient un temps où l'on en prend assez. Quand l'hiver a glacé nos guérets, Le printemps vient reprendre sa place, Et ramène à nos champs leurs attraits; Mais, hélas! quand l'âge nous glace, Nos beaux jours ne reviennent jamais. L'Egyptienne qui danse et chante est: Noblet l'aîné. Les douze dansants sont: Quatre jouant de la guitare: Monsieur de Lulli, Messieurs Beauchamp, Chicaneau et Vagnart. Quatre jouant des castagnettes: Les sieurs Favier, Bonard, Saint-André et Arnald. Quatre jouant des gnacares: Messieurs La Marre, Des-Airs second, Du Feu et Pesan. Le Sicilien ou l'Amour peintre Comédie Représentée pour la première fois à Saint-Germain-en-Laye par ordre de sa Majesté, au mois de février 1667, et donnée depuis au public sur le théâtre du Palais-Royal le 10e du mois de juin de la même année 1667, par la Troupe du Roi Personnages Adraste, gentilhomme françois, amant d'Isidore. Dom Pèdre, Sicilien, amant d'Isidore. Isidore, Grecque, esclave de Dom Pèdre. Climène, soeur d'Adraste. Hali, valet d'Adraste. Le Sénateur. Les Musiciens. Troupe d'esclaves. Troupe de Maures. Deux laquais. Scène I Hali, Musiciens Hali, aux Musiciens. Chut... N'avancez pas davantage, et demeurez dans cet endroit, jusqu'à ce que je vous appelle. Il fait noir comme dans un four: le ciel s'est habillé ce soir en Scaramouche et je ne vois pas une étoile qui montre le bout de son nez. Sotte condition que celle d'un esclave! de ne vivre jamais pour soi, et d'être toujours tout entier aux passions d'un maître! de n'être réglé que par ses humeurs, et de se voir réduit à faire ses propres affaires de tous les soucis qu'il peut prendre! Le mien me fait ici épouser ses inquiétudes; et parce qu'il est amoureux, il faut que, nuit et jour, je n'aie aucun repos. Mais voici des flambeaux, et sans doute c'est lui. Scène II Adraste et deux laquais, Hali Adraste Est-ce toi, Hali? Hali Et qui pourroit-ce être que moi? A ces heures de nuit, hors vous et moi, Monsieur, je ne crois pas que personne s'avise de courir maintenant les rues. Adraste Aussi ne crois-je pas qu'on puisse voir personne qui sente dans son coeur la peine que je sens. Car, enfin, ce n'est rien d'avoir à combattre l'indifférence ou les rigueurs d'une beauté qu'on aime: on a toujours au moins le plaisir de la plainte et la liberté des soupirs; mais ne pouvoir trouver aucune occasion de parler à ce qu'on adore, ne pouvoir savoir d'une belle si l'amour qu'inspirent ses yeux est pour lui plaire ou lui déplaire, c'est la plus fâcheuse, à mon gré, de toutes les inquiétudes; et c'est où me réduit l'incommode jaloux qui veille, avec tant de souci, sur ma charmante Grecque et ne fait pas un pas sans la traîner à ses côtés. Hali Mais il est en amour plusieurs façons de se parler; et il me semble, à moi que vos yeux et les siens, depuis près de deux mois, se sont dit bien des choses. Adraste Il est vrai qu'elle et moi souvent nous nous sommes parlé des yeux; mais comment reconnoître que, chacun de notre côté, nous ayons comme il faut expliqué ce langage? Et que sais-je, après tout, si elle entend bien tout ce que mes regards lui disent? et si les siens me disent ce que je crois parfois entendre? Hali Il faut chercher quelque moyen de se parler d'autre manière. Adraste As-tu là tes musiciens? Hali Oui. Adraste Fais-les approcher. Je veux, jusques au jour, les faire ici chanter, et voir si leur musique n'obligera point cette belle à paroître à quelque fenêtre. Hali Les voici. Que chanteront-ils? Adraste Ce qu'ils jugeront de meilleur. Hali Il faut qu'ils chantent un trio qu'ils me chantèrent l'autre jour. Adraste Non, ce n'est pas ce qu'il me faut. Hali Ah! Monsieur, c'est du beau bécarre. Adraste Que diantre veux-tu dire avec ton beau bécarre? Hali Monsieur, je tiens pour le bécarre: vous savez que je m'y connois. Le bécarre me charme: hors du bécarre, point de salut en harmonie. Ecoutez un peu ce trio. Adraste Non: je veux quelque chose de tendre et de passionné, quelque chose qui m'entretienne dans une douce rêverie. Hali Je vois bien que vous êtes pour le bémol; mais il y a moyen de nous contenter l'un l'autre. Il faut qu'ils vous chantent une certaine scène d'une petite comédie que je leur ai vu essayer. Ce sont deux bergers amoureux, tous remplis de langueur, qui, sur le bémol, viennent séparément faire leurs plaintes dans un bois, puis se découvrent l'un à l'autre la cruauté de leurs maîtresses; et là-dessus vient un berger joyeux, avec un bécarre admirable, qui se moque de leur foiblesse. Adraste J'y consens. Voyons ce que c'est. Hali Voici, tout juste, un lieu propre à servir de scène; et voilà deux flambeaux pour éclairer la comédie. Adraste Place-toi contre ce logis, afin qu'au moindre bruit que l'on fera dedans, je fasse cacher les lumières. Scène III Chantée par trois musiciens Premier musicien Si du triste récit de mon inquiétude Je trouble le repos de votre solitude, Rochers, ne soyez point fâchés. Quand vous saurez l'excès de mes peines secrètes, Tout rochers que vous êtes, Vous en serez touchés. Second musicien Les oiseaux réjouis, dès que le jour s'avance, Recommencent leurs chants dans ces vastes forêts; Et moi j'y recommence Mes soupirs languissants et mes tristes regrets. Ah! mon cher Philène. Premier musicien Ah! mon cher Tirsis. Second musicien Que je sens de peine! Premier musicien Que j'ai de soucis! Second musicien Toujours sourde à mes voeux est l'ingrate Climène. Premier musicien Cloris n'a point pour moi de regards adoucis. Tous deux O loi trop inhumaine! Amour, si tu ne peux les contraindre d'aimer, Pourquoi leur laisses-tu le pouvoir de charmer? Troisième musicien Pauvres amants, quelle erreur D'adorer des inhumaines! Jamais les âmes bien saines Ne se payent de rigueur; Et les faveurs sont les chaînes Qui doivent lier un coeur. On voit cent belles ici Auprès de qui je m'empresse: A leur vouer ma tendresse Je mets mon plus doux souci; Mais, lors que l'on est tigresse, Ma foi! je suis tigre aussi. Premier et second musicien Heureux, hélas! qui peut aimer ainsi! Hali Monsieur, je viens d'ouïr quelque bruit au dedans. Adraste Qu'on se retire vite, et qu'on éteigne les flambeaux. Scène IV Dom Pèdre, Adraste, Hali Dom Pèdre, sortant en bonnet de nuit et robe de chambre, avec une épée sous son bras. Il y a quelque temps que j'entends chanter à ma porte; et, sans doute, cela ne se fait pas pour rien. Il faut que, dans l'obscurité, je tâche à découvrir quelles gens ce peuvent être. Adraste Hali! Hali Quoi? Adraste N'entends-tu plus rien? Hali Non. (Dom Pèdre est derrière eux, qui les écoute.) Adraste Quoi? tous nos efforts ne pourront obtenir que je parle un moment à cette aimable Grecque? et ce jaloux maudit, ce traître de Sicilien, me fermera toujours tout accès auprès d'elle? Hali Je voudrois, de bon coeur, que le diable l'eût emporté, pour la fatigue qu'il nous donne, le fâcheux, le bourreau qu'il est. Ah! si nous le tenions ici, que je prendrois de joie à venger sur son dos tous les pas inutiles que sa jalousie nous fait faire! Adraste Si faut-il bien pourtant trouver quelque moyen, quelque invention, quelque ruse, pour attraper notre brutal: j'y suis trop engagé pour en avoir le démenti; et quand j'y devrois employer... Hali Monsieur, je ne sais pas ce que cela veut dire, mais la porte est ouverte; et si vous le voulez, j'entrerai doucement pour découvrir d'où cela vient. (Dom Pèdre se retire sur sa porte.) Adraste Oui, fais; mais sans faire de bruit; je ne m'éloigne pas de toi. Plût au Ciel que ce fût la charmante Isidore! Dom Pèdre, lui donnant sur la joue. Qui va là? Hali, lui faisant de même. Ami. Dom Pèdre Holà! Francisque, Dominique, Simon, Martin, Pierre, Thomas, Georges, Charles, Barthélemy: allons, promptement, mon épée, ma rondache, ma hallebarde, mes pistolets, mes mousquetons, mes fusils; vite, dépêchez, allons, tue, point de quartier. Scène V Adraste, Hali Adraste Je n'entends remuer personne. Hali? Hali? Hali, caché dans un coin. Monsieur. Adraste Où donc te caches-tu? Hali Ces gens sont-ils sortis? Adraste Non: personne ne bouge. Hali, en sortant d'où il étoit caché. S'ils viennent, ils seront frottés. Adraste Quoi? tous nos soins seront donc inutiles? Et toujours ce fâcheux jaloux se moquera de nos desseins. Hali Non: le courroux du point d'honneur me prend; il ne sera pas dit qu'on triomphe de mon adresse; ma qualité de fourbe s'indigne de tous ces obstacles, et je prétends faire éclater les talents que j'ai eus du Ciel. Adraste Je voudrois seulement que, par quelque moyen, par un billet, par quelque bouche, elle fût avertie des sentiments qu'on a pour elle, et savoir les siens là-dessus. Après, on peut trouver facilement les moyens... Hali Laissez-moi faire seulement: j'en essayerai tant de toutes les manières, que quelque chose enfin nous pourra réussir. Allons, le jour paroît; je vais chercher mes gens, et venir attendre, en ce lieu, que notre jaloux sorte. Scène VI Dom Pèdre, Isidore Isidore Je ne sais pas quel plaisir vous prenez à me réveiller si matin; cela s'ajuste assez mal, ce me semble, au dessein que vous avez pris de me faire peindre aujourd'hui; et ce n'est guère pour avoir le teint frais et les yeux brillants que se lever ainsi dès la pointe du jour. Dom Pèdre J'ai une affaire qui m'oblige à sortir à l'heure qu'il est. Isidore Mais l'affaire que vous avez eût bien pu se passer, je crois, de ma présence; et vous pouviez, sans vous incommoder, me laisser goûter les douceurs du sommeil du matin. Dom Pèdre Oui; mais je suis bien aise de vous voir toujours avec moi. Il n'est pas mal de s'assurer un peu contre les soins des surveillants; et cette nuit encore, on est venu chanter sous nos fenêtres. Isidore Il est vrai; la musique en étoit admirable. Dom Pèdre C'étoit pour vous que cela se faisoit? Isidore Je le veux croire ainsi, puisque vous me le dites. Dom Pèdre Vous savez qui étoit celui qui donnoit cette sérénade? Isidore Non pas; mais, qui que ce puisse être, je lui suis obligée. Dom Pèdre Obligée! Isidore Sans doute, puisqu'il cherche à me divertir. Dom Pèdre Vous trouvez donc bon qu'on vous aime? Isidore Fort bon. Cela n'est jamais qu'obligeant. Dom Pèdre Et vous voulez du bien à tous ceux qui prennent ce soin? Isidore Assurément. Dom Pèdre C'est dire fort net ses pensées. Isidore A quoi bon de dissimuler? Quelque mine qu'on fasse, on est toujours bien aise d'être aimée: ces hommages à nos appas ne sont jamais pour nous déplaire. Quoi qu'on en puisse dire, la grande ambition des femmes est, croyez-moi, d'inspirer de l'amour. Tous les soins qu'elles prennent ne sont que pour cela; et l'on n'en voit point de si fière qui ne s'applaudisse en son coeur des conquêtes que font ses yeux. Dom Pèdre Mais si vous prenez, vous, du plaisir à vous voir aimée, savez-vous bien, moi qui vous aime, que je n'y en prends nullement? Isidore Je ne sais pas pourquoi cela; et si j'aimois quelqu'un, je n'aurois point de plus grand plaisir que de le voir aimé de tout le monde. Y a-t-il rien qui marque davantage la beauté du choix que l'on fait? et n'est-ce pas pour s'applaudir, que ce que nous aimons soit trouvé fort aimable? Dom Pèdre Chacun aime à sa guise, et ce n'est pas là ma méthode. Je serai fort ravi qu'on ne vous trouve point si belle, et vous m'obligerez de n'affecter point tant de la paroître à d'autres yeux. Isidore Quoi? jaloux de ces choses-là? Dom Pèdre Oui, jaloux de ces choses-là, mais jaloux comme un tigre, et, si voulez: comme un diable. Mon amour vous veut toute à moi; sa délicatesse s'offense d'un souris, d'un regard qu'on vous peut arracher; et tous les soins qu'on me voit prendre ne sont que pour fermer tout accès aux galants, et m'assurer la possession d'un coeur dont je ne puis souffrir qu'on me vole la moindre chose. Isidore Certes, voulez-vous que je dise? vous prenez un mauvais parti; et la possession d'un coeur est fort mal assurée, lorsqu'on prétend le retenir par force. Pour moi, je vous l'avoue, si j'étois galant d'une femme qui fût au pouvoir de quelqu'un, je mettrois toute mon étude à rendre ce quelqu'un jaloux, et l'obliger à veiller nuit et jour celle que je voudrois gagner. C'est un admirable moyen d'avancer ses affaires, et l'on ne tarde guère à profiter du chagrin et de la colère que donne à l'esprit d'une femme la contrainte et la servitude. Dom Pèdre Si bien donc que, si quelqu'un vous en contoit, il vous trouveroit disposée à recevoir ses voeux? Isidore Je ne vous dis rien là-dessus. Mais les femmes enfin n'aiment pas qu'on les gêne; et c'est beaucoup risquer que de leur montrer des soupçons, et de les tenir renfermées. Dom Pèdre Vous reconnoissez peu ce que vous me devez; et il me semble qu'une esclave que l'on a affranchie, et dont on veut faire sa femme... Isidore Quelle obligation vous ai-je, si vous changez mon esclavage en un autre beaucoup plus rude? si vous ne me laissez jouir d'aucune liberté, et me fatiguez, comme on voit, d'une garde continuelle? Dom Pèdre Mais tout cela ne part que d'un excès d'amour. Isidore Si c'est votre façon d'aimer, je vous prie de me haïr. Dom Pèdre Vous êtes aujourd'hui dans une humeur désobligeante; et je pardonne ces paroles au chagrin où vous pouvez être de vous être levée matin. Scène VII Dom Pèdre, Hali, Isidore (Hali faisant plusieurs révérences à Dom Pèdre.) Dom Pèdre Trêve aux cérémonies. Que voulez-vous? Hali (Il se retourne devers Isidore, à chaque parole qu'il dit à Dom Pèdre, et lui fait des signes pour lui faire connoître le dessein de son maître.) Signor (avec la permission de la Signore), je vous dirai (avec la permission de la Signore) que je viens vous trouver (avec la permission de la Signore), pour vous prier (avec la permission de la Signore) de vouloir bien (avec la permission de la Signore)... Dom Pèdre Avec la permission de la Signore, passez un peu de ce côté. Hali Signor, je suis un virtuose. Dom Pèdre Je n'ai rien à donner. Hali Ce n'est pas ce que je demande. Mais comme je me mêle un peu de musique et de danse, j'ai instruit quelques esclaves qui voudroient bien trouver un maître qui se plût à ces choses; et comme je sais que vous êtes une personne considérable, je voudrois vous prier de les voir et de les entendre, pour les acheter, s'ils vous plaisent, ou pour leur enseigner quelqu'un de vos amis qui voulût s'en accommoder. Isidore C'est une chose à voir, et cela nous divertira. Faites-les-nous venir. Hali Chala bala... Voici une chanson nouvelle, qui est du temps. Ecoutez bien. Chala bala. Scène VIII Hali et quatre esclaves, Isidore, Dom Pèdre (Hali chante dans cette scène et les esclaves dansent dans les intervalles de son chant.) Hali chante. D'un coeur ardent, en tous lieux Un amant suit une belle; Mais d'un jaloux odieux La vigilance éternelle Fait qu'il ne peut que des yeux S'entretenir avec elle: Est-il peine plus cruelle Pour un coeur bien amoureux? Chiribirida ouch alla! Star bon Turca, Non aver danara. Ti voler comprara? Mi servi a ti, Se pagar per mi; Far bona coucina, Mi levar marina, Far boller caldara. Parlara, parlara: Ti voler comprara? C'est un supplice, à tous coups, Sous qui cet amant expire; Mais si d'un oeil un peu doux La belle voit son martyre, Et consent qu'aux yeux de tous Pour ses attraits il soupire, Il pourroit bientôt se rire De tous les soins du jaloux. Chiribirida ouch alla! Star bon Turca, Non aver dànara. Ti voler comprara? Mi servir a ti, Se pagar per mi: Far bona coucina, Mi levar matina, Far boller caldara. Parlara, parlara; Ti voler comprara? Dom Pèdre Savez-vous, mes drôles, Que cette chanson Sent pour vos épaules Les coups de bâton? Chiribirida ouch alla! Mi ti non comprara, Ma ti bastonara, Si ti non andara. Andara, andara, O ti bastonara. Oh! oh! quels égrillards! Allons, rentrons ici: j'ai changé de pensée; et puis le temps se couvre un peu. (A Hali, qui paraît encore là.) Ah! fourbe, que je vous y trouve! Hali Hé bien! oui, mon maître l'adore; il n'a point de plus grand desir que de lui montrer son amour; et si elle y consent, il la prendra pour femme. Dom Pèdre Oui, oui, je la lui garde. Hali Nous l'aurons malgré vous. Dom Pèdre Comment? coquin... Hali Nous l'aurons, dis-je, en dépit de vos dents. Dom Pèdre Si je prends... Hali Vous avez beau faire la garde: j'en ai juré, elle sera à nous. Dom Pèdre Laisse-moi faire, je t'attraperai sans courir. Hali C'est nous qui vous attraperons: elle sera notre femme, la chose est résolue. Il faut que j'y périsse, ou que j'en vienne à bout. Scène IX Adraste, Hali Hali Monsieur, j'ai déjà fait quelque petite tentative; mais je... Adraste Ne te mets point en peine; j'ai trouvé par hasard tout ce que je voulois, et je vais jouir du bonheur de voir chez elle cette belle. Je me suis rencontré chez le peintre Damon, qui m'a dit qu'aujourd'hui il venoit faire le portrait de cette adorable personne; et comme il est depuis longtemps de mes plus intimes amis, il a voulu servir mes feux, et m'envoie à sa place, avec un petit mot de lettre pour me faire accepter. Tu sais que de tout temps je me suis plu à la peinture, et que parfois je manie le pinceau, contre la coutume de France, qui ne veut pas qu'un gentilhomme sache rien faire: ainsi j'aurai la liberté de voir cette belle à mon aise. Mais je ne doute pas que mon jaloux fâcheux ne soit toujours présent, et n'empêche tous les propos que nous pourrions avoir ensemble; et pour te dire vrai, j'ai, par le moyen d'une jeune esclave, un stratagème pour tirer cette belle Grecque des mains de son jaloux, si je puis obtenir d'elle qu'elle y consente. Hali Laissez-moi faire, je veux vous faire un peu de jour à la pouvoir entretenir. Il ne sera pas dit que je ne serve de rien dans cette affaire-là. Quand allez-vous? Adraste Tout de ce pas, et j'ai déjà préparé toutes choses. Hali Je vais, de mon côté, me préparer aussi. Adraste Je ne veux point perdre de temps. Holà! Il me tarde que je ne goûte le plaisir de la voir. Scène X Dom Pèdre, Adraste Dom Pèdre Que cherchez-vous, cavalier, dans cette maison? Adraste J'y cherche le seigneur Dom Pèdre. Dom Pèdre Vous l'avez devant vous. Adraste Il prendra, s'il lui plaît, la peine de lire cette lettre. Dom Pèdre lit. Je vous envoie, au lieu de moi, pour le portrait que vous savez, ce gentilhomme françois, qui, comme curieux d'obliger les honnêtes gens, a bien voulu prendre ce soin, sur la proposition que je lui en ai faite. Il est, sans contredit, le premier homme du monde pour ces sortes d'ouvrages, et j'ai cru que je ne pouvois rendre un service plus agréable que de vous l'envoyer, dans le dessein que vous avez d'avoir un portrait achevé de la personne que vous aimez. Gardez-vous bien surtout de lui parler d'aucune récompense; car c'est un homme qui s'en offenseroit, et qui ne fait les choses que pour la gloire et pour la réputation. Dom Pèdre, parlant au François. Seigneur François, c'est une grande grâce que vous me voulez faire; et je vous suis fort obligé. Adraste Toute mon ambition est de rendre service aux gens de nom et de mérite. Dom Pèdre Je vais faire venir la personne dont il s'agit. Scène XI Isidore, Dom Pèdre, Adraste et deux laquais Dom Pèdre Voici un gentilhomme que Damon nous envoie, qui se veut bien donner la peine de vous peindre. (Adraste baise Isidore en la saluant, et Dom Pèdre lui dit:) Holà! Seigneur François, cette façon de saluer n'est point d'usage en ce pays. Adraste C'est la manière de France. Dom Pèdre La manière de France est bonne pour vos femmes; mais, pour les nôtres, elle est un peu trop familière. Isidore Je reçois cet honneur avec beaucoup de joie. L'aventure me surprend fort, et pour dire le vrai, je ne m'attendois pas d'avoir un peintre si illustre. Adraste Il n'y a personne sans doute qui ne tînt à beaucoup de gloire de toucher à un tel ouvrage. Je n'ai pas grande habileté; mais le sujet, ici, ne fournit que trop de lui-même, et il y a moyen de faire quelque chose de beau sur un original fait comme celui-là. Isidore L'original est peu de chose: mais l'adresse du peintre en saura couvrir les défauts. Adraste Le peintre n'y en voit aucun; et tout ce qu'il souhaite est d'en pouvoir représenter les grâces, aux yeux de tout le monde, aussi grandes qu'il les peut voir. Isidore Si votre pinceau flatte autant que votre langue, vous allez me faire un portait qui ne me ressemblera pas. Adraste Le Ciel, qui fit l'original, nous ôte le moyen d'en faire un portrait qui puisse flatter. Isidore Le Ciel, quoi que vous en disiez, ne... Dom Pèdre Finissons cela, de grâce, laissons les compliments, et songeons au portrait. Adraste Allons, apportez tout. (On apporte tout ce qu'il faut pour peindre Isidore.) Isidore Où voulez-vous que je me place? Adraste Ici. Voici le lieu le plus avantageux, et qui reçoit le mieux les vues favorables de la lumière que nous cherchons. Isidore Suis-je bien ainsi? Adraste Oui. Levez-vous un peu, s'il vous plaît. Un peu plus de ce côté-là; le corps tourné ainsi; la tête un peu levée, afin que la beauté du cou paroisse. Ceci un peu plus découvert. (Il parle de sa gorge.) Bon. Là, un peu davantage. Encore tant soit peu. Dom Pèdre Il y a bien de la peine à vous mettre; ne sauriez-vous vous tenir comme il faut? Isidore Ce sont ici des choses toutes neuves pour moi; et c'est à Monsieur à me mettre de la façon qu'il veut. Adraste Voilà qui va le mieux du monde, et vous vous tenez à merveilles. (La faisant tourner un peu devers lui.) Comme cela, s'il vous plaît. Le tout dépend des attitudes qu'on donne aux personnes qu'on peint. Dom Pèdre Fort bien. Adraste Un peu plus de ce côté; vos yeux toujours tournés vers moi, je vous en prie; vos regards attachés aux miens. Isidore Je ne suis pas comme ces femmes qui veulent, en se faisant peindre, des portraits qui ne sont point elles, et ne sont point satisfaites du peintre s'il ne les fait toujours plus belles que le jour. Il faudroit, pour les contenter, ne faire qu'un portrait pour toutes; car toutes demandent les mêmes choses: un teint tout de lis et de roses, un nez bien fait, une petite bouche, et de grands yeux vifs, bien fendus, et surtout le visage pas plus gros que le poing, l'eussent-elles d'un pied de large. Pour moi, je vous demande un portrait qui soit moi, et qui n'oblige point à demander qui c'est. Adraste Il seroit malaisé qu'on demandât cela du vôtre, et vous avez des traits à qui fort peu d'autres ressemblent. Qu'ils ont de douceurs et de charmes, et qu'on court de risque à les peindre! Dom Pèdre Le nez me semble un peu trop gros. Adraste J'ai lu, je ne sais où, qu'Apelle peignit autrefois une maîtresse d'Alexandre, et qu'il en devint, la peignant, si éperdument amoureux, qu'il fut près d'en perdre la vie: de sorte qu'Alexandre, par générosité, lui céda l'objet de ses voeux. (Il parle à Dom Pèdre.) Je pourrois faire ici ce qu'Apelle fit autrefois; mais vous ne feriez pas peut-être ce que fit Alexandre. Isidore Tout cela sent la nation; et toujours Messieurs les François ont un fonds de galanterie qui se répand partout. Adraste On ne se trompe guère à ces sortes de choses; et vous avez l'esprit trop éclairé pour ne pas voir de quelle source partent les choses qu'on vous dit. Oui, quand Alexandre seroit ici, et que ce seroit votre amant, je ne pourrois m'empêcher de vous dire que je n'ai rien vu de si beau que ce que je vois maintenant, et que... Dom Pèdre Seigneur François, vous ne devriez pas, ce me semble, parler; cela vous détourne de votre ouvrage. Adraste Ah! point du tout. J'ai toujours de coutume de parler quand je peins; et il est besoin, dans ces choses, d'un peu de conversation, pour réveiller l'esprit, et tenir les visages dans la gaieté nécessaire aux personnes que l'on veut peindre. Scène XII Hali, vêtu en Espagnol, Dom Pèdre, Adraste, Isidore Dom Pèdre Que veut cet homme-là? et qui laisse monter les gens sans nous en venir avertir? Hali J'entre ici librement; mais, entre cavaliers, telle liberté est permise. Seigneur, suis-je connu de vous? Dom Pèdre Non, seigneur. Hali Je suis Dom Gilles d'Avalos, et l'histoire d'Espagne vous doit avoir instruit de mon mérite. Dom Pèdre Souhaitez-vous quelque chose de moi? Hali Oui, un conseil sur un fait d'honneur. Je sais qu'en ces matières il est malaisé de trouver un cavalier plus consommé que vous; mais je vous demande pour grâce que nous nous tirions à l'écart. Dom Pèdre Nous voilà assez loin. Adraste, regardant Isidore. Elle a les yeux bleus. Hali Seigneur, j'ai reçu un soufflet: vous savez ce qu'est un soufflet, lorsqu'il se donne à main ouverte, sur le beau milieu de la joue. J'ai ce soufflet fort sur le coeur: et je suis dans l'incertitude si, pour me venger de l'affront, je dois me battre avec mon homme, ou bien le faire assassiner. Dom Pèdre Assassiner, c'est le plus court chemin. Quel est votre ennemi? Hali Parlons bas, s'il vous plaît. Adraste, aux genoux d'Isidore, pendant que Dom Pèdre parle à Hali. Oui, charmante Isidore, mes regards vous le disent depuis plus de deux mois, et vous les avez entendus: je vous aime plus que tout ce que l'on peut aimer, et je n'ai point d'autre pensée, d'autre but, d'autre passion, que d'être à vous toute ma vie. Isidore Je ne sais si vous dites vrai, mais vous persuadez. Adraste Mais vous persuadé-je jusqu'à vous inspirer quelque peu de bonté pour moi? Isidore Je ne crains que d'en trop avoir. Adraste