Oeuvres complètes Tome I Molière La Jalousie du Barbouillé Acteurs Le Barbouillé, mari d'Angélique. Le Docteur. Angélique, fille de Gorgibus. Valère, amant d'Angélique. Cathau, suivante d'Angélique. Gorgibus, père d'Angélique. Villebrequin. Scène I Le Barbouillé Il faut avouer que je suis le plus malheureux de tous les hommes. J'ai une femme qui me fait enrager: au lieu de me donner du soulagement et de faire les choses à mon souhait, elle me fait donner au diable vingt fois le jour; au lieu de se tenir à la maison, elle aime la promenade, la bonne chère, et fréquente je ne sais quelle sorte de gens. Ah! pauvre Barbouillé, que tu es misérable! Il faut pourtant la punir. Si je la tuois... L'invention ne vaut rien, car tu serois pendu. Si tu la faisois mettre en prison... La carogne en sortiroit avec son passe-partout. Que diable faire donc? Mais voilà Monsieur le Docteur qui passe par ici: il faut que je lui demande un bon conseil sur ce que je dois faire. Scène II Le Docteur, Le Barbouillé Le Barbouillé Je m'en allois vous chercher pour vous faire une prière sur une chose qui m'est d'importance. Le Docteur Il faut que tu sois bien mal appris, bien lourdaud, et bien mal morigéné, mon ami, puisque tu m'abordes sans ôter ton chapeau, sans observer rationem loci, temporis et personae. Quoi? débuter d'abord par un discours mal digéré, au lieu de dire: Salve, vel Salvus sis, Doctor Doctorum eruditissime! Hé! pour qui me prends-tu, mon ami? Le Barbouillé Ma foi, excusez-moi: c'est que j'avois l'esprit en écharpe, et je ne songeois pas à ce que je faisois; mais je sais bien que vous êtes galant homme. Le Docteur Sais-tu bien d'où vient le mot de galant homme? Le Barbouillé Qu'il vienne de Villejuif ou d'Aubervilliers, je ne m'en soucie guère. Le Docteur Sache que le mot de galant homme vient d'élégant; prenant le g et l'a de la dernière syllabe, cela fait ga, et puis prenant l, ajoutant un a et les deux dernières lettres, cela fait galant, et puis ajoutant homme, cela fait galant homme. Mais encore pour qui me prends-tu? Le Barbouillé Je vous prends pour un docteur. Or çà, parlons un peu de l'affaire que je vous veux proposer. Il faut que vous sachiez... Le Docteur Sache auparavant que je ne suis pas seulement un docteur, mais que je suis une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, et dix fois docteur: I° Parce que, comme l'unité est la base, le fondement et le premier de tous les nombres, aussi, moi, je suis le premier de tous les docteurs, le docte des doctes. 2° Parce qu'il y a deux facultés nécessaires pour la parfaite connoissance de toutes choses: le sens et l'entendement; et comme je suis tout sens et tout entendement, je suis deux fois docteur. Le Barbouillé D'accord. C'est que... Le Docteur 3° Parce que le nombre de trois est celui de la perfection, selon Aristote; et comme je suis parfait, et que toutes mes productions le sont aussi, je suis trois fois docteur. Le Barbouillé Hé bien! Monsieur le Docteur... Le Docteur 4° Parce que la philosophie a quatre parties: la logique, morale, physique et métaphysique; et comme je les possède toutes quatre, et que je suis parfaitement versé en icelles, je suis quatre fois docteur. Le Barbouillé Que diable! je n'en doute pas. Ecoutez-moi donc. Le Docteur 5° Parce qu'il y a cinq universelles: le genre, l'espèce, la différence, le propre et l'accident, sans la connoissance desquels il est impossible de faire aucun bon raisonnement; et comme je m'en sers avec avantage, et que j'en connois l'utilité, je suis cinq fois docteur. Le Barbouillé Il faut que j'aie bonne patience. Le Docteur 6° Parce que le nombre de six est le nombre du travail; et comme je travaille incessamment pour ma gloire, je suis six fois docteur. Le Barbouillé Ho! parle tant que tu voudras. Le Docteur 7° Parce que le nombre de sept est le nombre de la félicité; et comme je possède une parfaite connoissance de tout ce qui peut rendre heureux, et que je le suis en effet par mes talents, je me sens obligé de dire de moi-même: O ter quatuorque beatum! 8° Parce que le nombre de huit est le nombre de la justice, à cause de l'égalité qui se rencontre en lui, et que la justice et la prudence avec laquelle je mesure et pèse toutes mes actions me rendent huit fois docteur. 9° Parce qu'il y a neuf Muses, et que je suis également chéri d'elles. 10° Parce que, comme on ne peut passer le nombre de dix sans faire une répétition des autres nombres, et qu'il est le nombre universel, aussi, aussi, quand on m'a trouvé, on a trouvé le docteur universel: je contiens en moi tous les autres docteurs. Ainsi tu vois par des raisons plausibles, vraies, démonstratives et convaincantes, que je suis une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, et dix fois docteur. Le Barbouillé Que diable est ceci? je croyois trouver un homme bien savant, qui me donneroit un bon conseil, et je trouve un ramoneur de cheminée qui, au lieu de me parler, s'amuse à jouer à la mourre. Un, deux, trois, quatre, ha, ha, ha! - Oh bien! ce n'est pas cela: c'est que je vous prie de m'écouter, et croyez que je ne suis pas un homme à vous faire perdre vos peines, et que si vous me satisfaisiez sur ce que je veux de vous, je vous donnerai ce que vous voudrez; de l'argent, si vous en voulez. Le Docteur Hé! de l'argent. Le Barbouillé Oui, de l'argent, et toute autre chose que vous pourriez demander. Le Docteur, troussant sa robe derrière son cul. Tu me prends donc pour un homme à qui l'argent fait tout faire, pour un homme attaché à l'intérêt, pour une âme mercenaire? Sache, mon ami, que quand tu me donnerois une bourse pleine de pistoles, et que cette bourse seroit dans une riche boîte, cette boîte dans un étui précieux, cet étui dans un coffret admirable, ce coffret dans un cabinet curieux, ce cabinet dans une chambre magnifique, cette chambre dans un appartement agréable, cet appartement dans un château pompeux, ce château dans une citadelle incomparable, cette citadelle dans une ville célèbre, cette ville dans une île fertile, cette île dans une province opulente, cette province dans une monarchie florissante, cette monarchie dans tout le monde; et que tu me donnerois le monde où seroit cette monarchie florissante, où seroit cette province opulente, où seroit cette île fertile, où seroit cette ville célèbre, où seroit cette citadelle incomparable, où seroit ce château pompeux, où seroit cet appartement agréable, où seroit cette chambre magnifique, où seroit ce cabinet curieux, où seroit ce coffret admirable, où seroit cet étui précieux, où seroit cette riche boîte dans laquelle seroit enfermée la bourse pleine de pistoles, que je me soucierois aussi peu de ton argent et de toi que de cela. Le Barbouillé Ma foi, je m'y suis mépris: à cause qu'il est vêtu comme un médecin, j'ai cru qu'il lui falloit parler d'argent; mais puisqu'il n'en veut point, il n'y a rien plus aisé que de le contenter. Je m'en vais courir après lui. Scène III Angélique, Valère, Cathau Angélique Monsieur, je vous assure que vous m'obligez beaucoup de me tenir quelquefois compagnie: mon mari est si mal bâti, si débauché, si ivrogne, que ce m'est un supplice d'être avec lui, et je vous laisse à penser quelle satisfaction on peut avoir d'un rustre comme lui. Valère Mademoiselle, vous me faites trop d'honneur de me vouloir souffrir, et je vous promets de contribuer de tout mon pouvoir à votre divertissement; et que, puisque vous témoignez que ma compagnie ne vous est point désagréable, je vous ferai connoître combien j'ai de joie de la bonne nouvelle que vous m'apprenez, par mes empressements. Cathau Ah! changez de discours: voyez porte-guignon qui arrive. Scène IV Le Barbouillé, Valère, Angélique, Cathau Valère Mademoiselle, je suis au désespoir de vous apporter de si méchantes nouvelles; mais aussi bien les auriez-vous apprises de quelque autre: et puisque votre frère est fort malade... Angélique Monsieur, ne m'en dites pas davantage; je suis votre servante, et vous rends grâces de la peine que vous avez prise. Le Barbouillé Ma foi, sans aller chez le notaire, voilà le certificat de mon cocuage. Ha! ha! Madame la carogne, je vous trouve avec un homme, après toutes les défenses que je vous ai faites, et vous me voulez envoyer de Gemini en Capricorne! Angélique Hé bien! faut-il gronder pour cela? Ce Monsieur vient de m'apprendre que mon frère est bien malade: où est le sujet de querelles? Cathau Ah! le voilà venu: je m'étonnois bien si nous aurions longtemps du repos. Le Barbouillé Vous vous gâteriez, par ma foi, toutes deux, Mesdames les carognes; et toi, Cathau, tu corromps ma femme: depuis que tu la sers, elle ne vaut pas la moitié de ce qu'elle valoit. Cathau Vraiment oui, vous nous la baillez bonne. Angélique Laisse là cet ivrogne; ne vois-tu pas qu'il est si soûl qu'il ne sait ce qu'il dit? Scène V Gorgibus, Villebrequin, Angélique, Cathau, Le Barbouillé Gorgibus Ne voilà pas encore mon maudit gendre qui querelle ma fille? Villebrequin Il faut savoir ce que c'est. Gorgibus Hé quoi? toujours se quereller! vous n'aurez point la paix dans votre ménage? Le Barbouillé Cette coquine-là m'appelle ivrogne. Tiens, je suis bien tenté de te bailler une quinte major, en présence de tes parents. Gorgibus Je dédonne au diable l'escarcelle, si vous l'aviez fait. Angélique Mais aussi c'est lui qui commence toujours à... Cathau Que maudite soit l'heure que vous avez choisi ce grigou!... Villebrequin Allons, taisez-vous, la paix! Scène VI Le Docteur, Villebrequin, Gorgibus, Cathau, Angélique, Le Barbouillé Le Docteur Qu'est ceci? quel désordre! quelle querelle! quel grabuge! quel vacarme! quel bruit! quel différend! quelle combustion! Qu'y a-t-il, Messieurs? Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il? Çà, çà, voyons un peu s'il n'y a pas moyen de vous mettre d'accord, que je sois votre pacificateur, que j'apporte l'union chez vous. Gorgibus C'est mon gendre et ma fille qui ont eu bruit ensemble. Le Docteur Et qu'est-ce que c'est? voyons, dites-moi un peu la cause de leur différend. Gorgibus Monsieur... Le Docteur Mais en peu de paroles. Gorgibus Oui-da. Mettez donc votre bonnet. Le Docteur Savez-vous d'où vient le mot bonnet? Gorgibus Nenni. Le Docteur Cela vient de bonum est, "bon est, voilà qui est bon", parce qu'il garantit des catarrhes et fluxions. Gorgibus Ma foi, je ne savois pas cela. Le Docteur Dites donc vite cette querelle. Gorgibus Voici ce qui est arrivé... Le Docteur Je ne crois pas que vous soyez homme à me tenir longtemps, puisque je vous en prie. J'ai quelques affaires pressantes qui m'appellent à la ville; mais pour remettre la paix dans votre famille, je veux bien m'arrêter un moment. Gorgibus J'aurai fait en un moment. Le Docteur Soyez donc bref. Gorgibus Voilà qui est fait incontinent. Le Docteur Il faut avouer, Monsieur Gorgibus, que c'est une belle qualité que de dire les choses en peu de paroles, et que les grands parleurs, au lieu de se faire écouter, se rendent le plus souvent si importuns qu'on ne les entend point: Virtutem primam esse puta compescere linguam. Oui, la plus belle qualité d'un honnête homme, c'est de parler peu. Gorgibus Vous saurez donc... Le Docteur Socrates recommandoit trois choses fort soigneusement à ses disciples: la retenue dans les actions, la sobriété dans le manger, et de dire les choses en peu de paroles. Commencez donc, Monsieur Gorgibus. Gorgibus C'est ce que je veux faire. Le Docteur En peu de mots, sans façon, sans vous amuser à beaucoup de discours, tranchez-moi d'un apopthegme, vite, vite, Monsieur Gorgibus, dépêchons, évitez la prolixité. Gorgibus Laissez-moi donc parler. Le Docteur Monsieur Gorgibus, touchez là: vous parlez trop; il faut que quelque autre me dise la cause de leur querelle. Villebrequin Monsieur le Docteur, vous saurez que... Le Docteur Vous êtes un ignorant, un indocte, un homme ignare de toutes les bonnes disciplines, un âne en bon françois. Hé quoi? vous commencez la narration sans avoir fait un mot d'exorde? Il faut que quelque autre me conte le désordre. Mademoiselle, contez-moi un peu le détail de ce vacarme. Angélique Voyez-vous bien là mon gros coquin, mon sac à vin de mari? Le Docteur Doucement, s'il vous plaît: parlez avec respect de votre époux, quand vous êtes devant la moustache d'un docteur comme moi. Angélique Ah! vraiment oui, docteur! Je me moque bien de vous et de votre doctrine, et je suis docteur quand je veux. Le Docteur Tu es docteur quand tu veux, mais je pense que tu es un plaisant docteur. Tu as la mine de suivre fort ton caprice: des parties d'oraison, tu n'aimes que la conjonction; des genres, le masculin; des déclinaisons, le génitif; de la syntaxe, mobile cum fixo; et enfin de la quantité, tu n'aimes que le dactyle, quia constat ex una longa et duabus brevibus. Venez çà, vous, dites-moi un peu quelle est la cause, le sujet de votre combustion. Le Barbouillé Monsieur le Docteur... Le Docteur Voilà qui est bien commencé: "Monsieur le Docteur!" ce mot de docteur a quelque chose de doux à l'oreille, quelque chose plein d'emphase: "Monsieur le Docteur!" Le Barbouillé A la mienne volonté... Le Docteur Voilà qui est bien: "à la mienne volonté!" La volonté présuppose le souhait, le souhait présuppose des moyens pour arriver à ses fins, et la fin présuppose un objet: voilà qui est bien: "à la mienne volonté!" Le Barbouillé J'enrage. Le Docteur Otez-moi ce mot: "j'enrage"; voilà un terme bas et populaire. Le Barbouillé Hé! Monsieur le Docteur, écoutez-moi, de grâce. Le Docteur Audi, quaeso, auroit dit Ciceron. Le Barbouillé Oh! ma foi, si se rompt, si se casse, ou si se brise, je ne m'en mets guère en peine; mais tu m'écouteras, ou je te vais casser ton museau doctoral; et que diable donc est ceci? (Le Barbouillé, Angélique, Gorgibus, Cathau, Villebrequin parlent tous à la fois, voulant dire la cause de la querelle, et le Docteur aussi, disant que la paix est une belle chose, et font un bruit confus de leurs voix; et pendant tout le bruit, le Barbouillé attache le Docteur par le pied, et le fait tomber; le Docteur se doit laisser tomber sur le dos; le Barbouillé l'entraîne par la corde qu'il lui a attachée au pied, et, en l'entraînant, le Docteur doit toujours parler, et compter par ses doigts toutes ses raisons, comme s'il n'étoit point à terre, alors qu'il ne paroît plus.) Gorgibus Allons, ma fille, retirez-vous chez vous, et vivez bien avec votre mari. Villebrequin Adieu, serviteur et bonsoir. Scène VII Valère, La vallée, Angélique s'en va. Valère Monsieur, je vous suis obligé du soin que vous avez pris, et je vous promets de me rendre à l'assignation que vous me donnez, dans une heure. La Vallée Cela ne peut se différer; et si vous tardez un quart d'heure, le bal sera fini dans un moment, et vous n'aurez pas le bien d'y voir celle que vous aimez, si vous n'y venez tout présentement. Valère Allons donc ensemble de ce pas. Scène VIII Angélique Cependant que mon mari n'y est pas, je vais faire un tour à un bal que donne une de mes voisines. Je serai revenue auparavant lui, car il est quelque part au cabaret: il ne s'apercevra pas que je suis sortie. Ce maroufle-là me laisse toute seule à la maison, comme si j'étois son chien. Scène IX Le Barbouillé Je savois bien que j'aurois raison de ce diable de Docteur, et de toute sa fichue doctrine. Au diable l'ignorant! j'ai bien renvoyé toute la science par terre. Il faut pourtant que j'aille un peu voir si notre bonne ménagère m'aura fait à souper. Scène X Angélique Que je suis malheureuse! j'ai été trop tard, l'assemblée est finie: je suis arrivée justement comme tout le monde sortoit; mais il n'importe, ce sera pour une autre fois. Je m'en vais cependant au logis comme si de rien n'étoit. Mais la porte est fermée. Cathau! Cathau! Scène XI Le barbouillé, à la fenêtre. Angélique Le Barbouillé Cathau, Cathau! Hé bien! qu'a-t-elle fait, Cathau? et d'où venez-vous, Madame la carogne, à l'heure qu'il est, et par le temps qu'il fait? Angélique D'où je viens? ouvre-moi seulement, et je te le dirai après. Le Barbouillé Oui? Ah! ma foi, tu peux aller coucher d'où tu viens, ou, si tu l'aimes mieux, dans la rue: je n'ouvre point à une coureuse comme toi. Comment, diable! être toute seule à l'heure qu'il est! Je ne sais si c'est imagination, mais mon front m'en paroît plus rude de moitié. Angélique Hé bien! pour être toute seule, qu'en veux-tu dire? Tu me querelles quand je suis en compagnie: comment faut-il donc faire? Le Barbouillé Il faut être retiré à la maison, donner ordre au souper, avoir soin du ménage, des enfants; mais sans tant de discours inutiles, adieu, bonsoir, va-t'en au diable et me laisse en repos. Angélique Tu ne veux pas m'ouvrir? Le Barbouillé Non, je n'ouvrirai pas. Angélique Hé! mon pauvre petit mari, je t'en prie, ouvre-moi, mon cher petit coeur! Le Barbouillé Ah, crocodile! ah, serpent dangereux! tu me caresses pour me trahir. Angélique Ouvre, ouvre donc! Le Barbouillé Adieu! Vade retro, Satanas. Angélique Quoi? tu ne m'ouvriras point? Le Barbouillé Non. Angélique Tu n'as point de pitié de ta femme, qui t'aime tant? Le Barbouillé Non, je suis inflexible: tu m'as offensé, je suis vindicatif comme tous les diables, c'est-à-dire bien fort; je suis inexorable. Angélique Sais-tu bien que si tu me pousses à bout, et que tu me mettes en colère, je ferai quelque chose dont tu te repentiras? Le Barbouillé Et que feras-tu, bonne chienne? Angélique Tiens, si tu ne m'ouvres, je m'en vais me tuer devant la porte; mes parents, qui sans doute viendront ici auparavant de se coucher, pour savoir si nous sommes bien ensemble, me trouveront morte, et tu seras pendu. Le Barbouillé Ah, ah, ah, ah, la bonne bête! et qui y perdra le plus de nous deux? Va, va, tu n'es pas si sotte que de faire ce coup-là. Angélique Tu ne le crois donc pas? Tiens, tiens, voilà mon couteau tout prêt: si tu ne m'ouvres, je m'en vais tout à cette heure m'en donner dans le coeur. Le Barbouillé Prends garde, voilà qui est bien pointu. Angélique Tu ne veux donc pas m'ouvrir? Le Barbouillé Je t'ai déjà dit vingt fois que je n'ouvrirai point; tue-toi, crève, va-t'en au diable, je ne m'en soucie pas. Angélique, faisant semblant de se frapper Adieu donc!... Ay! je suis morte. Le Barbouillé Seroit-elle bien assez sotte pour avoir fait ce coup-là? Il faut que je descende avec la chandelle pour aller voir. Angélique Il faut que je t'attrape. Si je peux entrer dans la maison subtilement, cependant que tu me chercheras, chacun aura bien son tour. Le Barbouillé Hé bien! ne savois-je pas bien qu'elle n'étoit pas si sotte? Elle est morte, et si elle court comme le cheval de Pacolet. Ma foi, elle m'avoit fait peur tout de bon. Elle a bien fait de gagner au pied; car si je l'eusse trouvée en vie, après m'avoir fait cette frayeur-là, je lui aurois apostrophé cinq ou six clystères de coups de pied dans le cul, pour lui apprendre à faire la bête. Je m'en vais me coucher cependant. Oh! oh! je pense que le vent a fermé la porte. Hé! Cathau, Cathau, ouvre-moi. Angélique Cathau, Cathau! Hé bien! qu'a-t-elle fait, Cathau? Et d'où venez-vous, Monsieur l'ivrogne? Ah! vraiment, va, mes parents, qui vont venir dans un moment, sauront tes vérités. Sac à vin infâme, tu ne bouges du cabaret, et tu laisses une pauvre femme avec des petits enfants, sans savoir s'ils ont besoin de quelque chose, à croquer le marmot tout le long du jour. Le Barbouillé Ouvre vite, diablesse que tu es, ou je te casserai la tête. Scène XII Gorgibus, Villebrequin, Angélique, Le Barbouillé Gorgibus Qu'est ceci? toujours de la dispute, de la querelle et de la dissension! Villebrequin Hé quoi? vous ne serez jamais d'accord? Angélique Mais voyez un peu, le voilà qui est soûl, et revient, à l'heure qu'il est, faire un vacarme horrible; il me menace. Gorgibus Mais aussi ce n'est pas là l'heure de revenir. Ne devriez-vous pas, comme un bon père de famille, vous retirer de bonne heure, et bien vivre avec votre femme? Le Barbouillé Je me donne au diable, si j'ai sorti de la maison, et demandez plutôt à ces Messieurs qui sont là-bas dans le parterre; c'est elle qui ne fait que de revenir. Ah! que l'innocence est opprimée! Villebrequin Çà, çà; allons, accordez-vous; demandez-lui pardon. Le Barbouillé Moi, pardon! j'aimerois mieux que le diable l'eût emportée. Je suis dans une colère que je ne me sens pas. Gorgibus Allons, ma fille, embrassez votre mari, et soyez bons amis. Scène XIII et dernière. Le Docteur, à la fenêtre, en bonnet de nuit et en camisole: Le Barbouillé, Villebrequin, Gorgibus, Angélique Le Docteur Hé quoi? toujours du bruit, du désordre, de la dissension, des querelles, des débats, des différends, des combustions, des altercations éternelles. Qu'est-ce? qu'y a-t-il donc? On ne sauroit avoir du repos. Villebrequin Ce n'est rien, Monsieur le Docteur; tout le monde est d'accord. Le Docteur A propos d'accord, voulez-vous que je vous lise un chapitre d'Aristote, où il prouve que toutes les parties de l'univers ne subsistent que par l'accord qui est entre elles? Villebrequin Cela est-il bien long? Le Docteur Non, cela n'est pas long: cela contient environ soixante ou quatre-vingts pages. Villebrequin Adieu, bonsoir! nous vous remercions. Gorgibus Il n'en est pas de besoin. Le Docteur Vous ne le voulez pas? Gorgibus Non. Le Docteur Adieu donc! puisqu'ainsi est; bonsoir! latine, bona nox. Villebrequin Allons-nous-en souper ensemble, nous autres. Le Médecin volant Acteurs Valère, amant de Lucile. Sabine, cousine de Lucile. Sganarelle, valet de Valère. Gorgibus, père de Lucile. Gros-René, valet de Gorgibus. Lucile, fille de Gorgibus. Un avocat. Scène I Valère, Sabine Valère Hé bien! Sabine, quel conseil me donneras-tu? Sabine Vraiment, il y a bien des nouvelles. Mon oncle veut résolument que ma cousine épouse Villebrequin, et les affaires sont tellement avancées que je crois qu'ils eussent été mariés dès aujourd'hui, si vous n'étiez aimé; mais comme ma cousine m'a confié le secret de l'amour qu'elle vous porte, et que nous nous sommes vues à l'extrémité par l'avarice de mon vilain oncle, nous nous sommes avisées d'une bonne invention pour différer le mariage. C'est que ma cousine, dès l'heure que je vous parle, contrefait la malade; et le bon vieillard, qui est assez crédule, m'envoie querir un médecin. Si vous en pouviez envoyer quelqu'un qui fût de vos bons amis, et qui fût de notre intelligence, il conseilleroit à la malade de prendre l'air à la campagne. Le bonhomme ne manquera pas de faire loger ma cousine à ce pavillon qui est au bout de notre jardin, et par ce moyen vous pourriez l'entretenir à l'insu de notre vieillard, l'épouser, et le laisser pester tout son soûl avec Villebrequin. Valère Mais le moyen de trouver sitôt un médecin à ma poste, et qui voulût tant hasarder pour mon service? Je te le dis franchement, je n'en connais pas un. Sabine Je songe une chose: si vous faisiez habiller votre valet en médecin? Il n'y a rien de si facile à duper que le bonhomme. Valère C'est un lourdaud qui gâtera tout; mais il faut s'en servir faute d'autre. Adieu, je le vais chercher. Où diable trouver ce maroufle à présent? Mais le voici tout à propos. Scène II Valère, Sganarelle Sabine Ah! mon pauvre Sganarelle, que j'ai de joie de te voir! J'ai besoin de toi dans une affaire de conséquence; mais, comme que je ne sais pas ce que tu sais faire... Sganarelle Ce que je sais faire, Monsieur? Employez-moi seulement en vos affaires de conséquence, en quelque chose d'importance: par exemple, envoyez-moi voir quelle heure il est à une horloge, voir combien le beurre vaut au marché, abreuver un cheval; c'est alors que vous connoîtrez ce que je sais faire. Valère Ce n'est pas cela: c'est qu'il faut que tu contrefasses le médecin. Sganarelle Moi, médecin, Monsieur! Je suis prêt à faire tout ce qu'il vous plaira; mais pour faire le médecin, je suis assez votre serviteur pour n'en rien faire du tout; et par quel bout m'y prendre, bon Dieu? Ma foi! Monsieur, vous vous moquez de moi. Valère Si tu veux entreprendre cela, va, je te donnerai dix pistoles. Sganarelle Ah! pour dix pistoles, je ne dis pas que je ne sois médecin; car, voyez-vous bien, Monsieur? je n'ai pas l'esprit tant, tant subtil, pour vous dire la vérité; mais, quand je serai médecin, où irai-je? Valère Chez le bonhomme Gorgibus, voir sa fille, qui est malade; mais tu es un lourdaud qui, au lieu de bien faire, pourrois bien... Sganarelle Hé! mon Dieu, Monsieur, ne soyez point en peine; je vous réponds que je ferai aussi bien mourir une personne qu'aucun médecin qui soit dans la ville. On dit un proverbe, d'ordinaire: Après la mort le médecin; mais vous verrez que, si je m'en mêle, on dira: Après le médecin, gare la mort! Mais néanmoins, quand je songe, cela est bien difficile de faire le médecin; et si je ne fais rien qui vaille...? Valère Il n'y a rien de si facile en cette rencontre: Gorgibus est un homme simple, grossier, qui se laissera étourdir de ton discours, pourvu que tu parles d'Hippocrate et de Galien, et que tu sois un peu effronté. Sganarelle C'est-à-dire qu'il lui faudra parler philosophie, mathématique. Laissez-moi faire; s'il est un homme facile, comme vous le dites, je vous réponds de tout; venez seulement me faire avoir un habit de médecin, et m'instruire de ce qu'il faut faire, et me donner mes licences, qui sont les dix pistoles promises. Scène III Gorgibus, Gros-René Gorgibus Allez vitement chercher un médecin; car ma fille est bien malade, et dépêchez-vous. Gros-René Que diable aussi! pourquoi vouloir donner votre fille à un vieillard? Croyez-vous que ce ne soit pas le désir qu'elle a d'avoir un jeune homme qui la travaille? Voyez-vous la connexité qu'il y a, etc. (Galimatias). Gorgibus Va-t'en vite: je vois bien que cette maladie-là reculera bien les noces. Gros-René Et c'est ce qui me fait enrager: je croyois refaire mon ventre d'une bonne carrelure, et m'en voilà sevré. Je m'en vais chercher un médecin pour moi aussi bien que pour votre fille; je suis désespéré. Scène IV Sabine, Gorgibus, Sganarelle Sabine Je vous trouve à propos, mon oncle, pour vous apprendre une bonne nouvelle. Je vous amène le plus habile médecin du monde, un homme qui vient des pays étrangers, qui sait les plus beaux secrets, et qui sans doute guérira ma cousine. On me l'a indiqué par bonheur, et je vous l'amène. Il est si savant que je voudrois de bon coeur être malade, afin qu'il me guérît. Gorgibus Où est-il donc? Sabine Le voilà qui me suit; tenez, le voilà. Gorgibus Très-humble serviteur à Monsieur le médecin! Je vous envoie querir pour voir ma fille, qui est malade; je mets toute mon espérance en vous. Sganarelle Hippocrate dit, et Galien par vives raisons persuade qu'une personne ne se porte pas bien quand elle est malade. Vous avez raison de mettre votre espérance en moi; car je suis le plus grand, le plus habile, le plus docte médecin qui soit dans la faculté végétale, sensitive et minérale. Gorgibus J'en suis fort ravi. Sganarelle Ne vous imaginez pas que je sois un médecin ordinaire, un médecin du commun. Tous les autres médecins ne sont, à mon égard, que des avortons de médecine. J'ai des talents particuliers, j'ai des secrets. Salamalec, salamalec. "Rodrigue, as-tu du coeur?" Signor, si; segnor, non. Per omnia saecula saeculorum. Mais encore voyons un peu. Sabine Hé! ce n'est pas lui qui est malade, c'est sa fille. Sganarelle Il n'importe: le sang du père et de la fille ne sont qu'une même chose; et par l'altération de celui du père, je puis connoître la maladie de la fille. Monsieur Gorgibus, y auroit-il moyen de voir de l'urine de l'égrotante? Gorgibus Oui-da; Sabine, vite allez querir de l'urine de ma fille. Monsieur le médecin, j'ai grand'peur qu'elle ne meure. Sganarelle Ah! qu'elle s'en garde bien! il ne faut pas qu'elle s'amuse à se laisser mourir sans l'ordonnance du médecin. Voilà de l'urine qui marque grande chaleur, grande inflammation dans les intestins: elle n'est pas tant mauvaise pourtant. Gorgibus Hé quoi? Monsieur, vous l'avalez? Sganarelle Ne vous étonnez pas de cela; les médecins, d'ordinaire, se contentent de la regarder; mais moi, qui suis un médecin hors du commun, je l'avale, parce qu'avec le goût je discerne bien mieux la cause et les suites de la maladie. Mais, à vous dire la vérité, il y en avoit trop peu pour asseoir un bon jugement: qu'on la fasse encore pisser. Sabine J'ai bien eu de la peine à la faire pisser. Sganarelle Que cela? voilà bien de quoi! Faites-la pisser copieusement, copieusement. Si tous les malades pissent de la sorte, je veux être médecin toute ma vie. Sabine Voilà tout ce qu'on peut avoir: elle ne peut pas pisser davantage. Sganarelle Quoi? Monsieur Gorgibus, votre fille ne pisse que des gouttes! voilà une pauvre pisseuse que votre fille; je vois bien qu'il faudra que je lui ordonne une potion pissative. N'y auroit-il pas moyen de voir la malade? Sabine Elle est levée; si vous voulez, je la ferai venir. Scène V Lucile, Sabine, Gorgibus, Sganarelle Sganarelle Hé bien! Mademoiselle, vous êtes malade? Lucile Oui, Monsieur. Sganarelle Tant pis! c'est une marque que vous ne vous portez pas bien. Sentez-vous de grandes douleurs à la tête, aux reins? Lucile Oui, Monsieur. Sganarelle C'est fort bien fait. Oui, ce grand médecin, au chapitre qu'il a fait de la nature des animaux, dit... cent belles choses; et comme les humeurs qui ont de la connexité ont beaucoup de rapport; car, par exemple, comme la mélancolie est ennemie de la joie, et que la bile qui se répand par le corps nous fait devenir jaunes, et qu'il n'est rien plus contraire à la santé que la maladie, nous pouvons dire, avec ce grand homme, que votre fille est fort malade. Il faut que je vous fasse une ordonnance. Gorgibus Vite une table, du papier, de l'encre. Sganarelle Y a-t-il ici quelqu'un qui sache écrire? Gorgibus Est-ce que vous ne le savez point? Sganarelle Ah! je ne m'en souvenois pas; j'ai tant d'affaires dans la tête, que j'oublie la moitié... - Je crois qu'il seroit nécessaire que votre fille prît un peu l'air, qu'elle se divertît à la campagne. Gorgibus Nous avons un fort beau jardin, et quelques chambres qui y répondent; si vous le trouvez à propos, je l'y ferai loger. Sganarelle Allons, allons visiter les lieux. Scène VI L'Avocat J'ai ouï dire que la fille de M. Gorgibus étoit malade: il faut que je m'informe de sa santé, et que je lui offre mes services comme ami de toute sa famille. Holà! holà! M. Gorgibus y est-il? Scène VII Gorgibus, L'Avocat Gorgibus Monsieur, votre très-humble, etc. L'Avocat Ayant appris la maladie de Mademoiselle votre fille, je vous suis venu témoigner la part que j'y prends, et vous faire offre de tout ce qui dépend de moi. Gorgibus J'étois là dedans avec le plus savant homme. L'Avocat N'y auroit-il pas moyen de l'entretenir un moment? Scène VIII Gorgibus, L'Avocat, Sganarelle Gorgibus Monsieur, voilà un fort habile homme de mes amis qui souhaiteroit de vous parler et vous entretenir. Sganarelle Je n'ai pas le loisir, monsieur Gorgibus: il faut aller à mes malades. Je ne prendrai pas la droite avec vous, Monsieur. L'Avocat Monsieur, après ce que m'a dit M. Gorgibus de votre mérite et de votre savoir, j'ai eu la plus grande passion du monde d'avoir l'honneur de votre connoissance, et j'ai pris la liberté de vous saluer à ce dessein: je crois que vous ne le trouverez pas mauvais. Il faut avouer que tous ceux qui excellent en quelque science sont dignes de grande louange, et particulièrement ceux qui font profession de la médecine, tant à cause de son utilité, que parce qu'elle contient en elle plusieurs autres sciences, ce qui rend sa parfaite connoissance fort difficile; et c'est fort à propos qu'Hippocrate dit dans son premier aphorisme: Vita brevis, ars vero longa, occasio autem praeceps, experimentum periculosum, judicium difficile. Sganarelle, à Gorgibus. Ficile tantina pota baril cambustibus. L'Avocat Vous n'êtes pas de ces médecins qui ne vous appliquez qu'à la médecine qu'on appelle rationale ou dogmatique, et je crois que vous l'exercez tous les jours avec beaucoup de succès: experientia magistra rerum. Les premiers hommes qui firent profession de la médecine furent tellement estimés d'avoir cette belle science, qu'on les mit au nombre des Dieux pour les belles cures qu'ils faisoient tous les jours. Ce n'est pas qu'on doive mépriser un médecin qui n'auroit pas rendu la santé à son malade, parce qu'elle ne dépend pas absolument de ses remèdes, ni de son savoir: Interdum docta plus valet arte malum. Monsieur, j'ai peur de vous être importun: je prends congé de vous, dans l'espérance que j'ai qu'à la première vue j'aurai l'honneur de converser avec vous avec plus de loisir. Vos heures vous sont précieuses, etc. (Il sort). Gorgibus Que vous semble de cet homme-là? Sganarelle Il sait quelque petite chose. S'il fût demeuré tant soit peu davantage, je l'allois mettre sur une matière sublime et relevée. Cependant, je prends congé de vous. (Gorgibus lui donne de l'argent). Hé! que voulez-vous faire? Gorgibus Je sais bien ce que je vous dois. Sganarelle Vous vous moquez, monsieur Gorgibus. Je n'en prendrai pas, je ne suis pas un homme mercenaire. (Il prend l'argent). Votre très-humble serviteur. (Sganarelle sort et Gorgibus rentre dans sa maison). Scène IX Valère Je ne sais ce qu'aura fait Sganarelle: je n'ai point eu de ses nouvelles, et je suis fort en peine où je le pourrois rencontrer. (Sganarelle revient en habit de valet) Mais bon, le voici. Hé bien! Sganarelle, qu'as-tu fait depuis que je ne t'ai point vu? Scène X Sganarelle, Valère Sganarelle Merveille sur merveille: j'ai si bien fait que Gorgibus me prend pour un habile médecin. Je me suis introduit chez lui, et lui ai conseillé de faire prendre l'air à sa fille, laquelle est à présent dans un appartement qui est au bout de leur jardin, tellement qu'elle est fort éloignée du vieillard, et que vous pouvez l'aller voir commodément. Valère Ah! que tu me donnes de joie! Sans perdre de temps, je la vais trouver de ce pas. Sganarelle Il faut avouer que ce bonhomme Gorgibus est un vrai lourdaud de se laisser tromper de la sorte. (Apercevant Gorgibus) Ah! ma foi, tout est perdu: c'est à ce coup que voilà la médecine renversée, mais il faut que je le trompe. Scène XI Sganarelle, Gorgibus Gorgibus Bonjour, Monsieur. Sganarelle Monsieur, votre serviteur. Vous voyez un pauvre garçon au désespoir; ne connoissez-vous pas un médecin qui est arrivé depuis peu en cette ville, qui fait des cures admirables? Gorgibus Oui, je le connois: il vient de sortir de chez moi. Sganarelle Je suis son frère, monsieur; nous sommes gémeaux; et comme nous nous ressemblons fort, on nous prend quelquefois l'un pour l'autre. Gorgibus Je [me] dédonne au diable si je n'y ai été trompé. Et comme vous nommez-vous? Sganarelle Narcisse, Monsieur, pour vous rendre service. Il faut que vous sachiez qu'étant dans son cabinet, j'ai répandu deux fioles d'essence qui étoient sur le bout de sa table; aussitôt il s'est mis dans une colère si étrange contre moi, qu'il m'a mis hors du logis, et ne me veut plus jamais voir, tellement que je suis un pauvre garçon à présent sans appui, sans support, sans aucune connoissance. Gorgibus Allez, je ferai votre paix: je suis de ses amis, et je vous promets de vous remettre avec lui. Je lui parlerai d'abord que je le verrai. Sganarelle Je vous serai bien obligé, monsieur Gorgibus (Sganarelle sort et rentre aussitôt avec sa robe de médecin). Scène XII Sganarelle, Gorgibus Sganarelle Il faut avouer que, quand les malades ne veulent pas suivre l'avis du médecin, et qu'ils s'abandonnent à la débauche que... Gorgibus Monsieur le Médecin, votre très-humble serviteur. Je vous demande une grâce. Sganarelle Qu'y a-t-il, Monsieur? est-il question de vous rendre service? Gorgibus Monsieur, je viens de rencontrer Monsieur votre frère, qui est tout à fait fâché de... Sganarelle C'est un coquin, monsieur Gorgibus. Gorgibus Je vous réponds qu'il est tellement contrit de vous avoir mis en colère... Sganarelle C'est un ivrogne, monsieur Gorgibus. Gorgibus Hé! Monsieur, vous voulez désespérer ce pauvre garçon? Sganarelle Qu'on ne m'en parle plus; mais voyez l'impudence de ce coquin-là, de vous aller trouver pour faire son accord; je vous prie de ne m'en pas parler. Gorgibus Au nom de Dieu, Monsieur le Médecin! et faites cela pour l'amour de moi. Si je suis capable de vous obliger en autre chose, je le ferai de bon coeur. Je m'y suis engagé, et... Sganarelle Vous m'en priez avec tant d'insistance que, quoique j'eusse fait serment de ne lui pardonner jamais, allez, touchez là: je lui pardonne. Je vous assure que je me fais grande violence, et qu'il faut que j'aie bien de la complaisance pour vous. Adieu, monsieur Gorgibus. Gorgibus Monsieur, votre très-humble serviteur; je m'en vais chercher ce pauvre garçon pour lui apprendre cette bonne nouvelle. Scène XIII Valère, Sganarelle Valère Il faut que j'avoue que je n'eusse jamais cru que Sganarelle se fût si bien acquitté de son devoir. (Sganarelle rentre avec ses habits de valet) Ah! mon pauvre garçon, que je t'ai d'obligation! que j'ai de joie! et que... ganarelle Ma foi, vous parlez fort à votre aise. Gorgibus m'a rencontré; et sans une invention que j'ai trouvée, toute la mèche étoit découverte. Mais fuyez-vous-en, le voici. Scène XIV Gorgibus, Sganarelle Gorgibus Je vous cherchois partout pour vous dire que j'ai parlé à votre frère: il m'a assuré qu'il vous pardonnoit; mais, pour en être plus assuré, je veux qu'il vous embrasse en ma présence; entrez dans mon logis, et je l'irai chercher. Sganarelle Ah! Monsieur Gorgibus, je ne crois pas que vous le trouviez à présent; et puis je ne resterai pas chez vous; je crains trop sa colère. Gorgibus Ah! vous demeurerez, car je vous enfermerai. Je m'en vais à présent chercher votre frère: ne craignez rien, je vous réponds qu'il n'est plus fâché. (Il sort.) Sganarelle, de la fenêtre. Ma foi, me voilà attrapé ce coup-là; il n'y a plus moyen de m'en échapper. Le nuage est fort épais, et j'ai bien peur que, s'il vient à crever, il ne grêle sur mon dos force coups de bâton, ou que, par quelque ordonnance plus forte que toutes celles des médecins, on m'applique tout au moins un cautère royal sur les épaules. Mes affaires vont mal; mais pourquoi se désespérer? Puisque j'ai tant fait, poussons la fourbe jusques au bout. Oui, oui, il en faut encore sortir, et faire voir que Sganarelle est le roi des fourbes. (Il saute de la fenêtre et s'en va.) Scène XV Gros-René, Gorgibus, Sganarelle Gros-René Ah! ma foi, voilà qui est drôle! comme diable on saute ici par les fenêtres! Il faut que je demeure ici, et que je voie à quoi tout cela aboutira. Gorgibus Je ne saurois trouver ce médecin; je ne sais où diable il s'est caché. (Apercevant Sganarelle qui revient en habit de médecin.) Mais le voici. Monsieur, ce n'est pas assez d'avoir pardonné à votre frère; je vous prie, pour ma satisfaction, de l'embrasser: il est chez moi, et je vous cherchois partout pour vous prier de faire cet accord en ma présence. Sganarelle Vous vous moquez, monsieur Gorgibus: n'est-ce pas assez que je lui pardonne? Je ne le veux jamais voir. Gorgibus Mais, Monsieur, pour l'amour de moi. Sganarelle Je ne vous saurois rien refuser: dites-lui qu'il descende. (Pendant que Gorgibus rentre dans sa maison par la porte, Sganarelle y rentre par la fenêtre.) Gorgibus, à la fenêtre. Voilà votre frère qui vous attend là-bas: il m'a promis qu'il fera tout ce que je voudrai. Sganarelle, à la fenêtre. Monsieur Gorgibus, je vous prie de le faire venir ici: je vous conjure que ce soit en particulier que je lui demande pardon, parce que sans doute il me feroit cent hontes et cent opprobres devant tout le monde. (Gorgibus sort de sa maison par la porte, et Sganarelle par la fenêtre.) Gorgibus Oui-da, je m'en vais lui dire. Monsieur, il dit qu'il est honteux, et qu'il vous prie d'entrer, afin qu'il vous demande pardon en particulier. Voilà la clef, vous pouvez entrer; je vous supplie de ne me pas refuser et de me donner ce contentement. Sganarelle Il n'y a rien que je ne fasse pour votre satisfaction: vous allez entendre de quelle manière je le vais traiter. (A la fenêtre). Ah! te voilà, coquin. - Monsieur mon frère, je vous demande pardon, je vous promets qu'il n'y a point de ma faute. - Il n'y a point de ta faute, pilier de débauche, coquin? Va, je t'apprendrai à vivre. Avoir la hardiesse d'importuner M. Gorgibus, de lui rompre la tête de tes sottises! - Monsieur mon frère... - Tais-toi, te dis-je. - Je ne vous désoblig... - Tais-toi, coquin. Gros-René Qui diable pensez-vous qui soit chez vous à présent? Gorgibus C'est le médecin et Narcisse son frère; ils avoient quelque différend, et ils font leur accord. Gros-René Le diable emporte! ils ne sont qu'un. Sganarelle, à la fenêtre. Ivrogne que tu es, je t'apprendrai à vivre. Comme il baisse la vue! il voit bien qu'il a failli, le pendard. Ah! l'hypocrite, comme il fait le bon apôtre! Gros-René Monsieur, dites-lui un peu par plaisir qu'il fasse mettre son frère à la fenêtre. Gorgibus Oui-da, Monsieur le Médecin, je vous prie de faire paroître votre frère à la fenêtre. Sganarelle, de la fenêtre. Il est indigne de la vue des gens d'honneur, et puis je ne le saurois souffrir auprès de moi. Gorgibus Monsieur, ne me refusez pas cette grâce, après toutes celles que vous m'avez faites. Sganarelle, de la fenêtre. En vérité, Monsieur Gorgibus, vous avez un tel pouvoir sur moi que je ne vous puis rien refuser. Montre, montre-toi, coquin. (Après avoir disparu un moment, il se remontre en habit de valet). - Monsieur Gorgibus, je suis votre obligé. - (Il disparaît encore, et reparaît aussitôt en robe de médecin) Hé bien! avez-vous vu cette image de la débauche? Gros-René Ma foi, ils ne sont qu'un, et, pour vous le prouver, dites-lui un peu que vous les voulez voir ensemble. Gorgibus Mais faites-moi la grâce de le faire paroître avec vous, et de l'embrasser devant moi à la fenêtre. Sganarelle, de la fenêtre. C'est une chose que je refuserois à tout autre qu'à vous: mais pour vous montrer que je veux tout faire pour l'amour de vous, je m'y résous, quoique avec peine, et veux auparavant qu'il vous demande pardon de toutes les peines qu'il vous a données. - Oui, Monsieur Gorgibus, je vous demande pardon de vous avoir tant importuné, et vous promets, mon frère, en présence de M. Gorgibus que voilà, de faire si bien désormais, que vous n'aurez plus lieu de vous plaindre, vous priant de ne plus songer à ce qui s'est passé. (Il embrasse son chapeau et sa fraise qu'il a mis au bout de son coude.) Gorgibus Hé bien! ne les voilà pas tous deux? Gros-René Ah! par ma foi, il est sorcier. Sganarelle, sortant de la maison, en médecin. Monsieur, voilà la clef de votre maison que je vous rends; je n'ai pas voulu que ce coquin soit descendu avec moi, parce qu'il me fait honte: je ne voudrois pas qu'on le vît en ma compagnie dans la ville, où je suis en quelque réputation. Vous irez le faire sortir quand bon vous semblera. Je vous donne le bonjour, et suis votre, etc. (Il feint de s'en aller, et, après avoir mis bas sa robe, rentre dans la maison par la fenêtre). Gorgibus Il faut que j'aille délivrer ce pauvre garçon; en vérité, s'il lui a pardonné, ce n'a pas été sans le bien maltraiter. (Il entre dans sa maison, et en sort avec Sganarelle, en habit de valet). Sganarelle Monsieur, je vous remercie de la peine que vous avez prise et de la bonté que vous avez eue: je vous en serai obligé toute ma vie. Gros-René Où pensez-vous que soit à présent le médecin? Gorgibus Il s'en est allé. Gros-René, qui a ramassé la robe de Sganarelle. Je le tiens sous mon bras. Voilà le coquin qui faisoit le médecin, et qui vous trompe. Cependant qu'il vous trompe et joue la farce chez vous, Valère et votre fille sont ensemble, qui s'en vont à tous les diables. Gorgibus Ah! que je suis malheureux! mais tu seras pendu, fourbe, coquin. Sganarelle Monsieur, qu'allez-vous faire de me pendre? Ecoutez un mot, s'il vous plaît: il est vrai que c'est par mon invention que mon maître est avec votre fille; mais en le servant, je ne vous ai point désobligé: c'est un parti sortable pour elle, tant pour la naissance que pour les biens. Croyez-moi, ne faites point un vacarme qui tourneroit à votre confusion, et envoyez à tous les diables ce coquin-là, avec Villebrequin. Mais voici nos amants. Scène dernière Valère, Lucile, Gorgibus, Sganarelle Sganarelle Nous nous jetons à vos pieds. Gorgibus Je vous pardonne, et suis heureusement trompé par Sganarelle, ayant un si brave gendre. Allons tous faire noces, et boire à la santé de toute la compagnie. L'Etourdi ou Les Contre-temps Acteurs Lélie, fils de Pandolfe. Célie, esclave de Trufaldin. Mascarille, valet de Lélie. Hippolyte, fille d'Anselme. Anselme, vieillard. Trufaldin, vieillard. Pandolfe, vieillard. Léandre, fils de famille. Andrès, cru égyptien. Ergaste, valet. Un courrier. Deux troupes de masques. La scène est à Messine. Acte I Scène I Lélie Hé bien! Léandre, hé bien! il faudra contester: Nous verrons de nous deux qui pourra l'emporter, Qui dans nos soins communs pour ce jeune miracle, Aux voeux de son rival portera plus d'obstacle. Préparez vos efforts, et vous défendez bien, Sûr que de mon côté je n'épargnerai rien. Scène II Lélie, Mascarille Lélie Ah! Mascarille. Mascarille Quoi? Lélie Voici bien des affaires; J'ai dans ma passion toutes choses contraires: Léandre aime Célie, et par un trait fatal, Malgré mon changement, est toujours mon rival. Mascarille Léandre aime Célie! Lélie Il l'adore, te dis-je. Mascarille Tant pis. Lélie Hé! oui, tant pis, c'est là ce qui m'afflige. Toutefois j'aurois tort de me désespérer; Puisque j'ai ton secours, je puis me rassurer: Je sais que ton esprit, en intrigues fertile, N'a jamais rien trouvé qui lui fût difficile, Qu'on te peut appeler le roi des serviteurs, Et qu'en toute la terre... Mascarille Hé! trêve de douceurs. Quand nous faisons besoin, nous autres misérables, Nous sommes les chéris et les incomparables; Et dans un autre temps, dès le moindre courroux, Nous sommes les coquins, qu'il faut rouer de coups. Lélie Ma foi, tu me fais tort avec cette invective. Mais enfin discourons un peu de ma captive; Dis si les plus cruels et plus durs sentiments Ont rien d'impénétrable à des traits si charmants: Pour moi, dans ses discours, comme dans son visage, Je vois pour sa naissance un noble témoignage, Et je crois que le Ciel dedans un rang si bas Cache son origine, et ne l'en tire pas. Mascarille Vous êtes romanesque avecque vos chimères. Mais que fera Pandolfe en toutes ces affaires? C'est, Monsieur, votre père, au moins à ce qu'il dit; Vous savez que sa bile assez souvent s'aigrit, Qu'il peste contre vous d'une belle manière, Quand vos déportements lui blessent la visière. Il est avec Anselme en parole pour vous Que de son Hippolyte on vous fera l'époux, S'imaginant que c'est dans le seul mariage Qu'il pourra rencontrer de quoi vous faire sage; Et s'il vient à savoir que, rebutant son choix, D'un objet inconnu vous recevez les lois, Que de ce fol amour la fatale puissance Vous soustrait au devoir de votre obéissance, Dieu sait quelle tempête alors éclatera, Et de quels beaux sermons on vous régalera. Lélie Ah! trêve, je vous prie, à votre rhétorique. Mascarille Mais vous, trêve plutôt à votre politique: Elle n'est pas fort bonne, et vous devriez tâcher... Lélie Sais-tu qu'on n'acquiert rien de bon à me fâcher? Que chez moi les avis ont de tristes salaires? Qu'un valet conseiller y fait mal ses affaires? Mascarille Il se met en courroux! Tout ce que j'en ai dit N'étoit rien que pour rire et vous sonder l'esprit: D'un censeur de plaisirs ai-je fort l'encolure, Et Mascarille est-il ennemi de nature? Vous savez le contraire, et qu'il est très-certain Qu'on ne peut me taxer que d'être trop humain. Moquez-vous des sermons d'un vieux barbon de père, Poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez faire. Ma foi, j'en suis d'avis, que ces penards chagrins Nous viennent étourdir de leurs contes badins, Et vertueux par force, espèrent par envie Oter aux jeunes gens les plaisirs de la vie! Vous savez mon talent: je m'offre à vous servir. Lélie Ah! c'est par ces discours que tu peux me ravir. Au reste, mon amour, quand je l'ai fait paraître, N'a point été mal vu des yeux qui l'ont fait naître; Mais Léandre à l'instant vient de me déclarer Qu'à me ravir Célie il se va préparer. C'est pourquoi dépêchons, et cherche dans ta tête Les moyens les plus prompts d'en faire ma conquête; Treuve ruses, détours, fourbes, inventions, Pour frustrer un rival de ses prétentions. Mascarille Laissez-moi quelque temps rêver à cette affaire. Que pourrois-je inventer pour ce coup nécessaire? Lélie Hé bien! le stratagème? Mascarille Ah! comme vous courez! Ma cervelle toujours marche à pas mesurés. J'ai treuvé votre fait: il faut... Non, je m'abuse. Mais si vous alliez... Lélie Où? Mascarille C'est une foible ruse. J'en songeois une. Lélie Et quelle? Mascarille Elle n'iroit pas bien. Mais ne pourriez-vous pas...? Lélie Quoi? Mascarille Vous ne pourriez rien. Parlez avec Anselme. Lélie Et que lui puis-je dire? Mascarille Il est vrai, c'est tomber d'un mal dedans un pire. Il faut pourtant l'avoir. Allez chez Trufaldin. Lélie Que faire? Mascarille Je ne sais. Lélie C'en est trop, à la fin; Et tu me mets à bout par ces contes frivoles. Mascarille Monsieur, si vous aviez en main force pistoles, Nous n'aurions pas besoin maintenant de rêver A chercher les biais que nous devons trouver, Et pourrions, par un prompt achat de cette esclave, Empêcher qu'un rival vous prévienne et vous brave. De ces égyptiens qui la mirent ici Trufaldin, qui la garde, est en quelque souci; Et trouvant son argent, qu'ils lui font trop attendre, Je sais bien qu'il seroit très-ravi de la vendre; Car enfin en vrai ladre il a toujours vécu: Il se feroit fesser pour moins d'un quart d'écu, Et l'argent est le Dieu que sur tout il révère; Mais le mal, c'est... Lélie Quoi? c'est? Mascarille Que Monsieur votre père Est un autre vilain qui ne vous laisse pas, Comme vous voudriez bien, manier ses ducats; Qu'il n'est point de ressort qui pour votre ressource Pût faire maintenant ouvrir la moindre bourse. Mais tâchons de parler à Célie un moment. Pour savoir là-dessus quel est son sentiment. La fenêtre est ici. Lélie Mais Trufaldin pour elle Fait de nuit et de jour exacte sentinelle: Prends garde. Mascarille Dans ce coin demeurons en repos. Oh bonheur! la voilà qui paroît à propos. Scène III Lélie, Célie, Mascarille Lélie Ah! que le Ciel m'oblige en offrant à ma vue Les célestes attraits dont vous êtes pourvue! Et quelque mal cuisant que m'aient causé vos yeux, Que je prends de plaisir à les voir en ces lieux! Célie Mon coeur, qu'avec raison votre discours étonne, N'entend pas que mes yeux fassent mal à personne; Et si dans quelque chose ils vous ont outragé, Je puis vous assurer que c'est sans mon congé. Lélie Ah! leurs coups sont trop beaux pour me faire une injure; Je mets toute ma gloire à chérir ma blessure, Et... Mascarille Vous le prenez là d'un ton un peu trop haut: Ce style maintenant n'est pas ce qu'il nous faut. Profitons mieux du temps, et sachons vite d'elle Ce que... Trufaldin, dans la maison. Célie! Mascarille Hé bien! Lélie Oh! rencontre cruelle! Ce malheureux vieillard devoit-il nous troubler? Mascarille Allez, retirez-vous, je saurai lui parler. Scène IV Trufaldin, Célie, Mascarille, et Lélie, retiré dans un coin. Trufaldin, à Célie. Que faites-vous dehors? et quel soin vous talonne, Vous à qui je défends de parler à personne? Célie Autrefois j'ai connu cet honnête garçon, Et vous n'avez pas lieu d'en prendre aucun soupçon. Mascarille Est-ce là le seigneur Trufaldin? Célie Oui, lui-même. Mascarille Monsieur, je suis tout vôtre, et ma joie est extrême De pouvoir saluer en toute humilité Un homme dont le nom est partout si vanté. Trufaldin Très-humble serviteur. Mascarille J'incommode peut-être; Mais je l'ai vue ailleurs, où m'ayant fait connoître Les grands talents qu'elle a pour savoir l'avenir, Je voulois sur un point un peu l'entretenir. Trufaldin Quoi? te mêlerois-tu d'un peu de diablerie? Célie Non, tout ce que je sais n'est que blanche magie. Mascarille Voici donc ce que c'est. Le maître que je sers Languit pour un objet qui le tient dans ses fers. Il auroit bien voulu du feu qui le dévore Pouvoir entretenir la beauté qu'il adore; Mais un dragon veillant sur ce rare trésor N'a pu, quoi qu'il ait fait, le lui permettre encor, Et ce qui plus le gêne et le rend misérable, Il vient de découvrir un rival redoutable: Si bien que pour savoir si ses soins amoureux Ont sujet d'espérer quelque succès heureux, Je viens vous consulter, sûr que de votre bouche Je puis apprendre au vrai le secret qui nous touche. Célie Sous quel astre ton maître a-t-il reçu le jour? Mascarille Sous un astre à jamais ne changer son amour. Célie Sans me nommer l'objet pour qui son coeur soupire, La science que j'ai m'en peut assez instruire. Cette fille a du coeur, et dans l'adversité Elle sait conserver une noble fierté; Elle n'est pas d'humeur à trop faire connoître Les secrets sentiments qu'en son coeur on fait naître; Mais je les sais comme elle, et d'un esprit plus doux Je vais en peu de mots vous les découvrir tous. Mascarille Oh! merveilleux pouvoir de la vertu magique! Célie Si ton maître en ce point de constance se pique, Et que la vertu seule anime son dessein, Qu'il n'appréhende pas de soupirer en vain: Il a lieu d'espérer, et le fort qu'il veut prendre N'est pas sourd aux traités, et voudra bien se rendre. Mascarille C'est beaucoup, mais ce fort dépend d'un gouverneur Difficile à gagner. Célie C'est là tout le malheur. Mascarille Au diable le fâcheux qui toujours nous éclaire. Célie Je vais vous enseigner ce que vous devez faire. Lélie, les joignant. Cessez, ô Trufaldin, de vous inquiéter: C'est par mon ordre seul qu'il vous vient visiter, Et je vous l'envoyois, ce serviteur fidèle, Vous offrir mon service, et vous parler pour elle, Dont je vous veux dans peu payer la liberté, Pourvu qu'entre nous deux le prix soit arrêté. Mascarille La peste soit la bête! Trufaldin Ho! ho! qui des deux croire? Ce discours au premier est fort contradictoire. Mascarille Monsieur, ce galant homme a le cerveau blessé: Ne le savez-vous pas? Trufaldin Je sais ce que je sai; J'ai crainte ici dessous de quelque manigance. Rentrez, et ne prenez jamais cette licence; Et vous, filous fieffés (ou je me trompe fort), Mettez pour me jouer vos flûtes mieux d'accord. Mascarille C'est bien fait; je voudrois qu'encor, sans flatterie, Il nous eût d'un bâton chargés de compagnie; A quoi bon se montrer? et comme un Etourdi Me venir démentir de tout ce que je di? Lélie Je pensois faire bien. Mascarille Oui, c'étoit fort l'entendre. Mais quoi? cette action ne me doit point surprendre: Vous êtes si fertile en pareils Contre-temps, Que vos écarts d'esprit n'étonnent plus les gens. Lélie Ah! mon Dieu, pour un rien me voilà bien coupable! Le mal est-il si grand qu'il soit irréparable? Enfin, si tu ne mets Célie entre mes mains, Songe au moins de Léandre à rompre les desseins, Qu'il ne puisse acheter avant moi cette belle. De peur que ma présence encor soit criminelle, Je te laisse. Mascarille Fort bien. A vrai dire, l'argent Seroit dans notre affaire un sûr et fort agent; Mais ce ressort manquant, il faut user d'un autre. Scène V Anselme, Mascarille Anselme Par mon chef, c'est un siècle étrange que le nôtre! J'en suis confus: jamais tant d'amour pour le bien, Et jamais tant de peine à retirer le sien. Les dettes aujourd'hui, quelque soin qu'on emploie, Sont comme les enfants que l'on conçoit en joie, Et dont avecque peine on fait l'accouchement. L'argent dans une bourse entre agréablement; Mais le terme venu que nous devons le rendre, C'est lors que les douleurs commencent à nous prendre. Baste, ce n'est pas peu que deux mille francs dus Depuis deux ans entiers me soient enfin rendus; Encore est-ce un bonheur. Mascarille O Dieu! la belle proie A tirer en volant! chut: il faut que je voie Si je pourrois un peu de près le caresser. Je sais bien les discours dont il le faut bercer. Je viens de voir, Anselme... Anselme Et qui? Mascarille Votre Nérine. Anselme Que dit-elle de moi, cette gente assassine? Mascarille Pour vous elle est de flamme. Anselme Elle? Mascarille Et vous aime tant, Que c'est grande pitié. Anselme Que tu me rends content! Mascarille Peu s'en faut que d'amour la pauvrette ne meure: "Anselme, mon mignon, crie-t-elle à toute heure, Quand est-ce que l'hymen unira nos deux coeurs, Et que tu daigneras éteindre mes ardeurs?" Anselme Mais pourquoi jusqu'ici me les avoir celées? Les filles, par ma foi, sont bien dissimulées! Mascarille, en effet, qu'en dis-tu? quoique vieux, J'ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux. Mascarille Oui, vraiment, ce visage est encor fort mettable; S'il n'est pas des plus beaux, il est désagréable. Anselme Si bien donc... Mascarille Si bien donc qu'elle est sotte de vous, Ne vous regarde plus... Anselme Quoi? Mascarille Que comme un époux. Et vous veut... Anselme Et me veut...? Mascarille Et vous veut, quoi qu'il tienne, Prendre la bourse. Anselme La...? Mascarille La bouche avec la sienne. Anselme Ah! je t'entends. Viens çà: lorsque tu la verras, Vante-lui mon mérite autant que tu pourras. Mascarille Laissez-moi faire. Anselme Adieu. Mascarille Que le Ciel te conduise! Anselme Ah! vraiment je faisois une étrange sottise, Et tu pouvois pour toi m'accuser de froideur: Je t'engage à servir mon amoureuse ardeur, Je reçois par ta bouche une bonne nouvelle, Sans du moindre présent récompenser ton zèle. Tiens, tu te souviendras... Mascarille Ah! non pas, s'il vous plaît. Anselme Laisse-moi. Mascarille Point du tout, j'agis sans intérêt. Anselme Je le sais, mais pourtant... Mascarille Non, Anselme, vous dis-je: Je suis homme d'honneur, cela me désoblige. Anselme Adieu donc, Mascarille. Mascarille O long discours! Anselme Je veux Régaler par tes mains cet objet de mes voeux; Et je vais te donner de quoi faire pour elle L'achat de quelque bague, ou telle bagatelle Que tu trouveras bon. Mascarille Non, laissez votre argent; Sans vous mettre en souci, je ferai le présent, Et l'on m'a mis en main une bague à la mode, Qu'après vous payerez si cela l'accommode. Anselme Soit, donne-la pour moi; mais surtout fais si bien, Qu'elle garde toujours l'ardeur de me voir sien. Scène VI Lélie, Anselme, Mascarille Lélie A qui la bourse? Anselme Ah! Dieux! elle m'étoit tombée, Et j'aurois après cru qu'on me l'eût dérobée. Je vous suis bien tenu de ce soin obligeant, Qui m'épargne un grand trouble, et me rend mon argent: Je vais m'en décharger au logis tout à l'heure. Mascarille C'est être officieux, et très-fort, ou je meure! Lélie Ma foi, sans moi, l'argent étoit perdu pour lui. Mascarille Certes, vous faites rage, et payez aujourd'hui D'un jugement très-rare, et d'un bonheur extrême: Nous avancerons fort, continuez de même. Lélie Qu'est-ce donc? qu'ai-je fait? Mascarille Le sot, en bon françois, Puisque je puis le dire et qu'enfin je le dois. Il sait bien l'impuissance où son père le laisse, Qu'un rival qu'il doit craindre étrangement nous presse: Cependant, quand je tente un coup pour l'obliger, Dont je cours, moi tout seul, la honte et le danger... Lélie Quoi? C'étoit...? Mascarille Oui, bourreau, c'étoit pour la captive, Que j'attrapois l'argent dont votre soin nous prive. Lélie S'il est ainsi, j'ai tort; mais qui l'eût deviné? Mascarille Il falloit, en effet, être bien raffiné. Lélie Tu me devois par signe avertir de l'affaire. Mascarille Oui, je devois au dos avoir mon luminaire; Au nom de Jupiter, laissez-nous en repos, Et ne nous chantez plus d'impertinents propos. Un autre après cela quitteroit tout peut-être; Mais j'avois médité tantôt un coup de maître, Dont tout présentement je veux voir les effets, A la charge que si... Lélie Non, je te le promets, De ne me mêler plus de rien dire ou rien faire. Mascarille Allez donc, votre vue excite ma colère. Lélie Mais surtout hâte-toi, de peur qu'en ce dessein... Mascarille Allez, encore un coup, j'y vais mettre la main. Menons bien ce projet; la fourbe sera fine, S'il faut qu'elle succède ainsi que j'imagine. Allons voir... Bon, voici mon homme justement. Scène VII Pandolfe, Mascarille Pandolfe Mascarille. Mascarille Monsieur? Pandolfe A parler franchement, Je suis mal satisfait de mon fils. Mascarille De mon maître? Vous n'êtes pas le seul qui se plaigne de l'être: Sa mauvaise conduite, insupportable en tout, Met à chaque moment ma patience à bout. Pandolfe Je vous croirois pourtant assez d'intelligence Ensemble. Mascarille Moi? Monsieur, perdez cette croyance Toujours de son devoir je tâche à l'avertir; Et l'on nous voit sans cesse avoir maille à partir. A l'heure même encor nous avons eu querelle Sur l'hymen d'Hippolyte, où je le vois rebelle, Où par l'indignité d'un refus criminel, Je le vois offenser le respect paternel. Pandolfe Querelle? Mascarille Oui, querelle, et bien avant poussée. Pandolfe Je me trompois donc bien; car j'avois la pensée Qu'à tout ce qu'il faisoit tu donnois de l'appui. Mascarille Moi! Voyez ce que c'est que du monde aujourd'hui, Et comme l'innocence est toujours opprimée. Si mon intégrité vous étoit confirmée, Je suis auprès de lui gagé pour serviteur, Vous me voudriez encor payer pour précepteur. Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage Que ce que je lui dis pour le faire être sage. "Monsieur, au nom de Dieu, lui fais-je assez souvent, Cessez de vous laisser conduire au premier vent, Réglez-vous. Regardez l'honnête homme de père Que vous avez du Ciel, comme on le considère; Cessez de lui vouloir donner la mort au coeur, Et comme lui vivez en personne d'honneur." Pandolfe C'est parler comme il faut. Et que peut-il répondre? Mascarille Répondre? Des chansons, dont il me vient confondre. Ce n'est pas qu'en effet, dans le fond de son coeur, Il ne tienne de vous des semences d'honneur; Mais sa raison n'est pas maintenant la maîtresse. Si je pouvois parler avecque hardiesse, Vous le verriez dans peu soumis sans nul effort. Pandolfe Parle. Mascarille C'est un secret qui m'importeroit fort, S'il étoit découvert; mais à votre prudence Je puis le confier avec toute assurance. Pandolfe Tu dis bien. Mascarille Sachez donc que vos voeux sont trahis Par l'amour qu'une esclave imprime à votre fils. Pandolfe On m'en avoit parlé; mais l'action me touche, De voir que je l'apprenne encore par ta bouche. Mascarille Vous voyez si je suis le secret confident... Pandolfe Vraiment, je suis ravi de cela. Mascarille Cependant A son devoir, sans bruit, desirez-vous le rendre? Il faut... (j'ai toujours peur qu'on nous vienne surprendre: Ce serait fait de moi s'il savoit ce discours), Il faut, dis-je, pour rompre à toute chose cours, Acheter sourdement l'esclave idolâtrée, Et la faire passer en une autre contrée. Anselme a grand accès auprès de Trufaldin: Qu'il aille l'acheter pour vous dès ce matin. Après, si vous voulez en mes mains la remettre, Je connois des marchands, et puis bien vous promettre D'en retirer l'argent qu'elle pourra coûter, Et malgré votre fils de la faire écarter. Car enfin, si l'on veut qu'à l'hymen il se range, A cette amour naissante il faut donner le change; Et de plus, quand bien même il seroit résolu, Qu'il auroit pris le joug que vous avez voulu, Cet autre objet, pouvant réveiller son caprice, Au mariage encor peut porter préjudice. Pandolfe C'est très-bien raisonné; ce conseil me plaît fort. Je vois Anselme; va, je m'en vais faire effort Pour avoir promptement cette esclave funeste, Et la mettre en tes mains pour achever le reste. Mascarille Bon, allons avertir mon maître de ceci. Vive la fourberie, et les fourbes aussi! Scène VIII Hippolyte, Mascarille Hippolyte Oui, traître? c'est ainsi que tu me rends service? Je viens de tout entendre et voir ton artifice: A moins que de cela, l'eussé-je soupçonné? Tu couches d'imposture, et tu m'en as donné! Tu m'avois promis, lâche, et j'avois lieu d'attendre Qu'on te verroit servir mes ardeurs pour Léandre, Que du choix de Lélie, où l'on veut m'obliger, Ton adresse et tes soins sauroient me dégager, Que tu m'affranchirois du projet de mon père; Et cependant ici tu fais tout le contraire. Mais tu t'abuseras: je sais un sûr moyen Pour rompre cet achat où tu pousses si bien; Et je vais de ce pas... Mascarille Ah! que vous êtes prompte! La mouche tout d'un coup à la tête vous monte Et sans considérer s'il a raison ou non, Votre esprit contre moi fait le petit démon. J'ai tort, et je devrois, sans finir mon ouvrage, Vous faire dire vrai, puisqu'ainsi l'on m'outrage. Hippolyte Par quelle illusion penses-tu m'éblouir? Traître, peux-tu nier ce que je viens d'ouïr? Mascarille Non, mais il faut savoir que tout cet artifice Ne va directement qu'à vous rendre service; Que ce conseil adroit, qui semble être sans fard, Jette dans le panneau l'un et l'autre vieillard; Que mon soin par leurs mains ne veut avoir Célie Qu'à dessein de la mettre au pouvoir de Lélie, Et faire que l'effet de cette invention Dans le dernier excès portant sa passion, Anselme, rebuté de son prétendu gendre, Puisse tourner son choix du côté de Léandre. Hippolyte Quoi? tout ce grand projet qui m'a mise en courroux, Tu l'as formé pour moi, Mascarille? Mascarille Oui, pour vous; Mais puisqu'on reconnoît si mal mes bons offices, Qu'il me faut de la sorte essuyer vos caprices, Et que pour récompense on s'en vient de hauteur Me traiter de faquin, de lâche, d'imposteur, Je m'en vais réparer l'erreur que j'ai commise, Et dès ce même pas rompre mon entreprise. Hippolyte, l'arrêtant. Hé! ne me traite pas si rigoureusement, Et pardonne aux transports d'un premier mouvement. Mascarille Non, non, laissez-moi faire, il est en ma puissance De détourner le coup qui si fort vous offense. Vous ne vous plaindrez point de mes soins désormais: Oui, vous aurez mon maître, et je vous le promets. Hippolyte Hé! mon pauvre garçon, que ta colère cesse: J'ai mal jugé de toi, j'ai tort, je le confesse; (Tirant sa bourse.) Mais je veux réparer ma faute avec ceci. Pourrois-tu te résoudre à me quitter ainsi? Mascarille Non, je ne le saurois, quelque effort que je fasse, Mais votre promptitude est de mauvaise grâce. Apprenez qu'il n'est rien qui blesse un noble coeur Comme quand il peut voir qu'on le touche en l'honneur. Hippolyte Il est vrai, je t'ai dit de trop grosses injures; Mais que ces deux louis guérissent tes blessures. Mascarille Hé! tout cela n'est rien: je suis tendre à ces coups; Mais déjà je commence à perdre mon courroux: Il faut de ses amis endurer quelque chose. Hippolyte Pourras-tu mettre à fin ce que je me propose, Et crois-tu que l'effet de tes desseins hardis Produise à mon amour le succès que tu dis? Mascarille N'ayez point pour ce fait l'esprit sur des épines; J'ai des ressorts tout prêts pour diverses machines; Et quand ce stratagème à nos voeux manqueroit, Ce qu'il ne feroit pas, un autre le feroit. Hippolyte Crois qu'Hippolyte au moins ne sera pas ingrate. Mascarille L'espérance du gain n'est pas ce qui me flatte. Hippolyte Ton maître te fait signe, et veut parler à toi: Je te quitte; mais songe à bien agir pour moi. Scène IX Mascarille, Lélie Lélie Que diable fais-tu là? Tu me promets merveille; Mais ta lenteur d'agir est pour moi sans pareille. Sans que mon bon génie au-devant m'a poussé, Déjà tout mon bonheur eût été renversé: C'étoit fait de mon bien, c'étoit fait de ma joie; D'un regret éternel je devenois la proie: Bref, si je ne me fusse en ce lieu rencontré, Anselme avoit l'esclave, et j'en étois frustré: Il l'emmenoit chez lui; mais j'ai paré l'atteinte, J'ai détourné le coup, et tant fait, que par crainte Le pauvre Trufaldin l'a retenue. Mascarille Et trois: Quand nous serons à dix, nous ferons une croix. C'étoit par mon adresse, ô cervelle incurable! Qu'Anselme entreprenoit cet achat favorable. Entre mes propres mains on la devoit livrer, Et vos soins endiablés nous en viennent sevrer; Et puis pour votre amour je m'emploîrois encore? J'aimerois mieux cent fois être grosse pécore, Devenir cruche, chou, lanterne, loup-garou, Et que Monsieur Satan vous vînt tordre le cou. Lélie Il nous le faut mener en quelque hôtellerie, Et faire sur les pots décharger sa furie. Acte II Scène I Mascarille, Lélie Mascarille A vos désirs enfin il a fallu se rendre: Malgré tous mes serments je n'ai pu m'en défendre, Et pour vos intérêts, que je voulois laisser, En de nouveaux périls viens de m'embarrasser. Je suis ainsi facile, et si de Mascarille Madame la Nature avoit fait une fille, Je vous laisse à penser ce que ç'auroit été. Toutefois n'allez pas sur cette sûreté Donner de vos revers au projet que je tente, Me faire une bévue, et rompre mon attente. Auprès d'Anselme encor nous vous excuserons, Pour en pouvoir tirer ce que nous désirons; Mais si dorénavant votre imprudence éclate, Adieu vous dis mes soins pour l'objet qui vous flatte. Lélie Non, je serai prudent, te dis-je, ne crains rien: Tu verras seulement... Mascarille Souvenez-vous-en bien: J'ai commencé pour vous un hardi stratagème: Votre père fait voir une paresse extrême A rendre par sa mort tous vos désirs contents; Je viens de le tuer, de parole, j'entends: Je fais courir le bruit que d'une apoplexie Le bonhomme surpris a quitté cette vie. Mais avant, pour pouvoir mieux feindre ce trépas, J'ai fait que vers sa grange il a porté ses pas: On est venu lui dire, et par mon artifice, Que les ouvriers qui sont après son édifice, Parmi les fondements qu'ils en jettent encor, Avoient fait par hasard rencontre d'un trésor; Il a volé d'abord, et comme à la campagne Tout son monde à présent, hors nous deux, l'accompagne, Dans l'esprit d'un chacun je le tue aujourd'hui, Et produis un fantôme enseveli pour lui. Enfin je vous ai dit à quoi je vous engage: Jouez bien votre rôle; et pour mon personnage, Si vous apercevez que j'y manque d'un mot, Dites absolument que je ne suis qu'un sot. Lélie, seul. Son esprit, il est vrai, trouve une étrange voie Pour adresser mes voeux au comble de leur joie; Mais quand d'un bel objet on est bien amoureux, Que ne feroit-on pas pour devenir heureux? Si l'amour est au crime une assez belle excuse, Il en peut bien servir à la petite ruse Que sa flamme aujourd'hui me force d'approuver Par la douceur du bien qui m'en doit arriver. Juste ciel! qu'ils sont prompts! je les vois en parole: Allons nous préparer à jouer notre rôle. Scène II Mascarille, Anselme Mascarille La nouvelle a sujet de vous surprendre fort. Anselme Etre mort de la sorte! Mascarille Il a certes grand tort: Je lui sais mauvais gré d'une telle incartade. Anselme N'avoir pas seulement le temps d'être malade! Mascarille Non, jamais homme n'eut si hâte de mourir. Anselme Et Lélie? Mascarille Il se bat, et ne peut rien souffrir: Il s'est fait en maints lieux contusion et bosse, Et veut accompagner son papa dans la fosse; Enfin, pour achever, l'excès de son transport M'a fait en grande hâte ensevelir le mort, De peur que cet objet, qui le rend hypocondre, A faire un vilain coup ne me l'allât semondre. Anselme N'importe, tu devois attendre jusqu'au soir. Outre qu'encore un coup j'aurois voulu le voir, Qui tôt ensevelit bien souvent assassine, Et tel est cru défunt, qui n'en a que la mine. Mascarille Je vous le garantis trépassé comme il faut. Au reste, pour venir au discours de tantôt, Lélie (et l'action lui sera salutaire) D'un bel enterrement veut régaler son père, Et consoler un peu ce défunt de son sort Par le plaisir de voir faire honneur à sa mort. Il hérite beaucoup; mais comme en ses affaires Il se trouve assez neuf et ne voit encor guères, Que son bien, la plupart, n'est point en ces quartiers, Ou que ce qu'il y tient consiste en des papiers, Il voudroit vous prier, ensuite de l'instance D'excuser de tantôt son trop de violence, De lui prêter au moins pour ce dernier devoir... Anselme Tu me l'as déjà dit, et je m'en vais le voir. Mascarille Jusques ici du moins tout va le mieux du monde; Tâchons à ce progrès que le reste réponde, Et de peur de trouver dans le port un écueil, Conduisons le vaisseau de la main et de l'oeil. Scène III Lélie, Anselme, Mascarille Anselme Sortons, je ne saurois qu'avec douleur très-forte Le voir empaqueté de cette étrange sorte: Las! en si peu de temps! il vivoit ce matin! Mascarille En peu de temps parfois on fait bien du chemin. Lélie Ah! Anselme Mais quoi? cher Lélie, enfin il étoit homme: On n'a point pour la mort de dispense de Rome. Lélie Ah! Anselme Sans leur dire gare elle abat les humains, Et contre eux de tout temps a de mauvais desseins. Lélie Ah! Anselme Ce fier animal, pour toutes les prières Ne perdroit pas un coup de ses dents meurtrières: Tout le monde y passe. Lélie Ah! Mascarille Vous avez beau prêcher, Ce deuil enraciné ne se peut arracher. Anselme Si malgré ces raisons votre ennui persévère, Mon cher Lélie, au moins, faites qu'il se modère. Lélie Ah! Mascarille Il n'en fera rien, je connois son humeur. Anselme Au reste, sur l'avis de votre serviteur, J'apporte ici l'argent qui vous est nécessaire Pour faire célébrer les obsèques d'un père... Lélie Ah! Ah! Mascarille Comme à ce mot s'augmente sa douleur! Il ne peut sans mourir songer à ce malheur. Anselme Je sais que vous verrez aux papiers du bonhomme Que je suis débiteur d'une plus grande somme; Mais quand par ces raisons je ne vous devrois rien, Vous pourriez librement disposer de mon bien. Tenez, je suis tout vôtre, et le ferai paroître. Lélie, s'en allant. Ah! Mascarille Le grand déplaisir que sent Monsieur mon maître! Anselme Mascarille, je crois qu'il seroit à propos Qu'il me fît de sa main un reçu de deux mots. Mascarille Ah! Anselme Des événements l'incertitude est grande. Mascarille Ah! Anselme Faisons-lui signer le mot que je demande. Mascarille Las! en l'état qu'il est, comment vous contenter? Donnez-lui le loisir de se désattrister; Et quand ses déplaisirs prendront quelque allégeance, J'aurai soin d'en tirer d'abord votre assurance. Adieu: je sens mon coeur qui se gonfle d'ennui, Et m'en vais tout mon soûl pleurer avecque lui! Ah! Anselme, seul. Le monde est rempli de beaucoup de traverses, Chaque homme tous les jours en ressent de diverses, Et jamais ici-bas... Scène IV Pandolfe, Anselme Anselme Ah! bons Dieux! je frémi! Pandolfe qui revient! fût-il bien endormi! Comme depuis sa mort sa face est amaigrie! Las! ne m'approchez pas de plus près, je vous prie; J'ai trop de répugnance à coudoyer un mort. Pandolfe D'où peut donc provenir ce bizarre transport? Anselme Dites-moi de bien loin quel sujet vous amène. Si pour me dire adieu vous prenez tant de peine, C'est trop de courtoisie, et véritablement Je me serois passé de votre compliment. Si votre âme est en peine et cherche des prières, Las! je vous en promets, et ne m'effrayez guères: Foi d'homme épouvanté, je vais faire à l'instant Prier tant Dieu pour vous que vous serez content. Disparoissez donc, je vous prie; Et que le Ciel par sa bonté Comble de joie et de santé Votre défunte seigneurie! Pandolfe, riant. Malgré tout mon dépit, il m'y faut prendre part. Anselme Las! pour un trépassé vous êtes bien gaillard! Pandolfe Est-ce jeu? dites-nous, ou bien si c'est folie, Qui traite de défunt une personne en vie? Anselme Hélas! vous êtes mort, et je viens de vous voir. Pandolfe Quoi? j'aurois trépassé sans m'en apercevoir? Anselme Sitôt que Mascarille en a dit la nouvelle, J'en ai senti dans l'âme un douleur mortelle. Pandolfe Mais enfin, dormez-vous? êtes-vous éveillé? Me connoissez-vous pas? Anselme Vous êtes habillé D'un corps aérien qui contrefait le vôtre, Mais qui dans un moment peut devenir tout autre. Je crains fort de vous voir comme un géant grandir, Et tout votre visage affreusement laidir. Pour Dieu, ne prenez point de vilaine figure; J'ai prou de ma frayeur en cette conjoncture. Pandolfe En une autre saison, cette naïveté Dont vous accompagnez votre crédulité, Anselme, me seroit un charmant badinage, Et j'en prolongerois le plaisir davantage; Mais avec cette mort un trésor supposé, Dont parmi les chemins on m'a désabusé, Fomente dans mon âme un soupçon légitime: Mascarille est un fourbe, et fourbe fourbissime, Sur qui ne peuvent rien la crainte et le remords, Et qui pour ses desseins a d'étranges ressorts. Anselme M'auroit-on joué pièce et fait supercherie? Ah! vraiment, ma raison, vous seriez fort jolie! Touchons un peu pour voir: en effet, c'est bien lui. Malepeste du sot que je suis aujourd'hui! De grâce, n'allez pas divulguer un tel conte: On en feroit jouer quelque farce à ma honte. Mais, Pandolfe, aidez-moi vous-même à retirer L'argent que j'ai donné pour vous faire enterrer. Pandolfe De l'argent, dites-vous? ah! c'est donc l'enclouure? Voilà le noeud secret de toute l'aventure? A votre dam. Pour moi, sans m'en mettre en souci, Je vais faire informer de cette affaire-ci Contre ce Mascarille, et si l'on peut le prendre, Quoi qu'il puisse coûter, je veux le faire pendre. Anselme Et moi, la bonne dupe, à trop croire un vaurien, Il faut donc qu'aujourd'hui je perde et sens et bien? Il me sied bien, ma foi, de porter tête grise, Et d'être encor si prompt à faire une sottise, D'examiner si peu sur un premier rapport...! Mais je vois... Scène V Lélie, Anselme Lélie Maintenant, avec ce passe-port, Je puis à Trufaldin rendre aisément visite. Anselme A ce que je puis voir, votre douleur vous quitte. Lélie Que dites-vous? jamais elle ne quittera Un coeur qui chèrement toujours la nourrira. Anselme Je reviens sur mes pas vous dire avec franchise Que tantôt avec vous j'ai fait une méprise; Que parmi ces louis, quoiqu'ils semblent très-beaux, J'en ai, sans y penser, mêlé que je tiens faux, Et j'apporte sur moi de quoi mettre en leur place. De nos faux-monnoyeurs l'insupportable audace Pullule en cet Etat d'une telle façon, Qu'on ne reçoit plus rien qui soit hors de soupçon: Mon Dieu! qu'on feroit bien de les faire tous pendre! Lélie Vous me faites plaisir de les vouloir reprendre; Mais je n'en ai point vu de faux, comme je croi. Anselme Je les connoîtrai bien; montrez, montrez-les-moi: Est-ce tout? Lélie Oui. Anselme Tant mieux. Enfin je vous raccroche, Mon argent bien aimé: rentrez dedans ma poche. Et vous, mon brave escroc, vous ne tenez plus rien. Vous tuez donc des gens qui se portent fort bien? Et qu'auriez-vous donc fait sur moi, chétif beau-père? Ma foi, je m'engendrois d'une belle manière, Et j'allois prendre en vous un beau-fils fort discret! Allez, allez mourir de honte et de regret. Lélie Il faut dire: "J'en tiens." Quelle surprise extrême! D'où peut-il avoir su sitôt le stratagème? Scène VI Mascarille, Lélie Mascarille Quoi? vous étiez sorti? je vous cherchois partout. Hé bien! en sommes-nous enfin venus à bout? Je le donne en six coups au fourbe le plus brave. Çà, donnez-moi que j'aille acheter notre esclave: Votre rival après sera bien étonné. Lélie Ah! mon pauvre garçon, la chance a bien tourné! Pourrois-tu de mon sort deviner l'injustice? Mascarille Quoi? que seroit-ce? Lélie Anselme, instruit de l'artifice, M'a repris maintenant tout ce qu'il nous prêtoit, Sous couleur de changer de l'or que l'on doutoit. Mascarille Vous vous moquez peut-être? Lélie Il est trop véritable. Mascarille Tout de bon? Lélie Tout de bon; j'en suis inconsolable. Tu te vas emporter d'un courroux sans égal. Mascarille Moi, Monsieur? Quelque sot! la colère fait mal; Et je veux me choyer, quoi qu'enfin il arrive: Que Célie après tout soit ou libre ou captive, Que Léandre l'achète ou qu'elle reste là, Pour moi, je m'en soucie autant que de cela. Lélie Ah! n'aye point pour moi si grande indifférence, Et sois plus indulgent à ce peu d'imprudence. Sans ce dernier malheur, ne m'avoueras-tu pas Que j'avois fait merveille, et qu'en ce feint trépas J'éludois un chacun d'un deuil si vraisemblable, Que les plus clairvoyants l'auroient cru véritable? Mascarille Vous avez en effet sujet de vous louer. Lélie Hé bien! je suis coupable, et je veux l'avouer Mais si jamais mon bien te fut considérable, Répare ce malheur, et me sois secourable. Mascarille Je vous baise les mains, je n'ai pas le loisir. Lélie Mascarille, mon fils. Mascarille Point. Lélie Fais-moi ce plaisir. Mascarille Non, je n'en ferai rien. Lélie Si tu m'es inflexible, Je m'en vais me tuer. Mascarille Soit, il vous est loisible. Lélie Je ne te puis fléchir? Mascarille Non. Lélie Vois-tu le fer prêt? Mascarille Oui. Lélie Je vais le pousser. Mascarille Faites ce qu'il vous plaît. Lélie Tu n'auras pas regret de m'arracher la vie? Mascarille Non. Lélie Adieu, Mascarille. Mascarille Adieu, Monsieur Lélie. Lélie Quoi...? Mascarille Tuez-vous donc vite: ah! que de longs devis! Lélie Tu voudrois bien, ma foi, pour avoir mes habits, Que je fisse le sot, et que je me tuasse. Mascarille Savois-je pas qu'enfin ce n'étoit que grimace, Et quoi que ces esprits jurent d'effectuer, Qu'on n'est point aujourd'hui si prompt à se tuer? Scène VII Léandre, Trufaldin, Lélie, Mascarille Lélie Que vois-je? mon rival et Trufaldin ensemble! Il achète Célie! ah! de frayeur je tremble. Mascarille Il ne faut point douter qu'il fera ce qu'il peut, Et s'il a de l'argent, qu'il pourra ce qu'il veut. Pour moi, j'en suis ravi: voilà la récompense De vos brusques erreurs, de votre impatience. Lélie Que dois-je faire? dis, veuille me conseiller. Mascarille Je ne sais. Lélie Laisse-moi, je vais le quereller. Mascarille Qu'en arrivera-t-il? Lélie Que veux-tu que je fasse Pour empêcher ce coup? Mascarille Allez, je vous fais grâce; Je jette encore un oeil pitoyable sur vous: Laissez-moi l'observer; par des moyens plus doux Je vais, comme je crois, savoir ce qu'il projette. Trufaldin Quand on viendra tantôt, c'est une affaire faite. Mascarille Il faut que je l'attrape, et que de ses desseins Je sois le confident, pour mieux les rendre vains. Léandre Grâces au Ciel, voilà mon bonheur hors d'atteinte, J'ai su me l'assurer, et je n'ai plus de crainte: Quoi que désormais puisse entreprendre un rival, Il n'est plus en pouvoir de me faire du mal. Mascarille Ahi! ahi! à l'aide! au meurtre! au secours! on m'assomme! Ah! ah! ah! ah! ah! ah! ô traître! ô bourreau d'homme! Léandre D'où procède cela? qu'est-ce? que te fait-on? Mascarille On vient de me donner deux cents coups de bâton. Léandre Qui? Mascarille Lélie. Léandre Et pourquoi? Mascarille Pour une bagatelle, Il me chasse et me bat d'une façon cruelle. Léandre Ah! vraiment il a tort. Mascarille Mais, ou je ne pourrai, Ou je jure bien fort que je m'en vengerai; Oui, je te ferai voir, batteur que Dieu confonde! Que ce n'est pas pour rien qu'il faut rouer le monde, Que je suis un valet, mais fort homme d'honneur, Et qu'après m'avoir eu quatre ans pour serviteur, Il ne me falloit pas payer en coups de gaules, Et me faire un affront si sensible aux épaules: Je te le dis encor, je saurai m'en venger: Une esclave te plaît, tu voulois m'engager A la mettre en tes mains, et je veux faire en sorte Qu'un autre te l'enlève, ou le diable m'emporte! Léandre Ecoute, Mascarille, et quitte ce transport: Tu m'as plu de tout temps, et je souhaitois fort Qu'un garçon comme toi, plein d'esprit et fidèle, A mon service un jour pût attacher son zèle: Enfin, si le parti te semble bon pour toi, Si tu veux me servir, je t'arrête avec moi. Mascarille Oui, Monsieur! d'autant mieux que le destin propice M'offre à me bien venger en vous rendant service, Et que dans mes efforts pour vos contentements Je puis à mon brutal trouver des châtiments; De Célie, en un mot, par mon adresse extrême... Léandre Mon amour s'est rendu cet office lui-même: Enflammé d'un objet qui n'a point de défaut, Je viens de l'acheter moins encor qu'il ne vaut. Mascarille Quoi? Célie est à vous? Léandre Tu la verrois paroître, Si de mes actions j'étois tout à fait maître; Mais quoi? mon père l'est: comme il a volonté (Ainsi que je l'apprends d'un paquet apporté) De me déterminer à l'hymen d'Hippolyte, J'empêche qu'un rapport de tout ceci l'irrite. Donc avec Trufaldin, car je sors de chez lui, J'ai voulu tout exprès agir au nom d'autrui; Et l'achat fait, ma bague est la marque choisie Sur laquelle au premier il doit livrer Célie. Je songe auparavant à chercher les moyens D'ôter aux yeux de tous ce qui charme les miens, A trouver promptement un endroit favorable Où puisse être en secret cette captive aimable. Mascarille Hors de la ville un peu, je puis avec raison D'un vieux parent que j'ai vous offrir la maison: Là vous pourrez la mettre avec toute assurance, Et de cette action nul n'aura connoissance. Léandre Oui, ma foi, tu me fais un plaisir souhaité; Tiens donc, et va pour moi prendre cette beauté: Dès que par Trufaldin ma bague sera vue, Aussitôt en tes mains elle sera rendue, Et dans cette maison tu me la conduiras Quand... Mais chut, Hippolyte est ici sur nos pas. Scène VIII Hippolyte, Léandre, Mascarille Hippolyte Je dois vous annoncer, Léandre, une nouvelle; Mais la treuverez-vous agréable, ou cruelle? Léandre Pour en pouvoir juger, et répondre soudain, Il faudroit la savoir. Hippolyte Donnez-moi donc la main Jusqu'au temple; en marchant je pourrai vous l'apprendre. Léandre Va, va-t'en me servir sans davantage attendre. Mascarille Oui, je te vais servir d'un plat de ma façon. Fut-il jamais au monde un plus heureux garçon? Oh! que dans un moment Lélie aura de joie! Sa maîtresse en nos mains tomber par cette voie! Recevoir tout son bien d'où l'on attend le mal, Et devenir heureux par la main d'un rival! Après ce rare exploit, je veux que l'on s'apprête A me peindre en héros un laurier sur la tête, Et qu'au bas du portrait on mette en lettres d'or: Vivat Mascarillus, fourbum imperator! Scène IX Trufaldin, Mascarille Mascarille Holà! Trufaldin Que voulez-vous? Mascarille Cette bague connue Vous dira le sujet qui cause ma venue. Trufaldin Oui, je reconnois bien la bague que voilà: Je vais querir l'esclave; arrêtez un peu là. Scène X Le Courrier, Trufaldin, Mascarille Le courrier Seigneur, obligez-moi de m'enseigner un homme... Trufaldin Et qui? Le courrier Je crois que c'est Trufaldin qu'il se nomme. Trufaldin Et que lui voulez-vous? Vous le voyez ici. Le courrier Lui rendre seulement la lettre que voici. Lettre "Le Ciel, dont la bonté prend souci de ma vie, Vient de me faire ouïr par un bruit assez doux Que ma fille, à quatre ans par des voleurs ravie, Sous le nom de Célie est esclave chez vous. "Si vous sûtes jamais ce que c'est qu'être père, Et vous trouvez sensible aux tendresses du sang, Conservez-moi chez vous cette fille si chère, Comme si de la vôtre elle tenoit le rang. "Pour l'aller retirer je pars d'ici moi-même, Et vous vais de vos soins récompenser si bien, Que par votre bonheur, que je veux rendre extrême, Vous bénirez le jour où vous causez le mien. "De Madrid. Dom Pedro de Gusman, marquis de Montalcane." Trufaldin Quoiqu'à leur nation bien peu de foi soit due, Ils me l'avoient bien dit, ceux qui me l'ont vendue, Que je verrois dans peu quelqu'un la retirer, Et que je n'aurois pas sujet d'en murmurer; Et cependant j'allois par mon impatience Perdre aujourd'hui les fruits d'une haute espérance. Un seul moment plus tard tous vos pas étoient vains, J'allois mettre en l'instant cette fille en ses mains; Mais suffit, j'en aurai tout le soin qu'on désire. Vous-même vous voyez ce que je viens de lire: Vous direz à celui qui vous a fait venir Que je ne lui saurois ma parole tenir, Qu'il vienne retirer son argent. Mascarille Mais l'outrage Que vous lui faites... Trufaldin Va, sans causer davantage. Mascarille Ah! le fâcheux paquet que nous venons d'avoir! Le sort a bien donné la baye à mon espoir, Et bien à la male-heure est-il venu d'Espagne, Ce courrier que la foudre ou la grêle accompagne: Jamais, certes, jamais plus beau commencement N'eut en si peu de temps plus triste événement. Scène XI Lélie, Mascarille Mascarille Quel beau transport de joie à présent vous inspire? Lélie Laisse-m'en rire encore avant que te le dire. Mascarille Çà, rions donc bien fort, nous en avons sujet. Lélie Ah! je ne serai plus de tes plaintes l'objet; Tu ne me diras plus, toi qui toujours me cries, Que je gâte en brouillon toutes tes fourberies: J'ai bien joué moi-même un tour des plus adroits. Il est vrai, je suis prompt, et m'emporte parfois; Mais pourtant, quand je veux, j'ai l'imaginative Aussi bonne en effet que personne qui vive; Et toi-même avoûras que ce que j'ai fait part D'une pointe d'esprit où peu de monde a part. Mascarille Sachons donc ce qu'a fait cette imaginative. Lélie Tantôt, l'esprit ému d'une frayeur bien vive D'avoir vu Trufaldin avecque mon rival, Je songeois à trouver un remède à ce mal, Lorsque me ramassant tout entier en moi-même, J'ai conçu, digéré, produit un stratagème Devant qui tous les tiens, dont tu fais tant de cas, Doivent sans contredit mettre pavillon bas. Mascarille Mais qu'est-ce? Lélie Ah s'il te plaît, donne-toi patience: J'ai donc feint une lettre avecque diligence Comme d'un grand seigneur écrite à Trufaldin, Qui mande qu'ayant su par un heureux destin Qu'une esclave qu'il tient sous le nom de Célie Est sa fille, autrefois par des voleurs ravie, Il veut la venir prendre, et le conjure au moins De la garder toujours, de lui rendre des soins; Qu'à ce sujet il part d'Espagne, et doit pour elle Par de si grands présents reconnoître son zèle, Qu'il n'aura point regret de causer son bonheur. Mascarille Fort bien. Lélie Ecoute donc, voici bien le meilleur: La lettre que je dis a donc été remise; Mais sais-tu bien comment? en saison si bien prise, Que le porteur m'a dit que sans ce trait falot Un homme l'emmenoit, qui s'est trouvé fort sot. Mascarille Vous avez fait ce coup sans vous donner au diable? Lélie Oui, d'un tour si subtil m'aurois-tu cru capable? Loue au moins mon adresse, et la dextérité Dont je romps d'un rival le dessein concerté. Mascarille A vous pouvoir louer selon votre mérite Je manque d'éloquence, et ma force est petite; Oui, pour bien étaler cet effort relevé, Ce bel exploit de guerre à nos yeux achevé, Ce grand et rare effet d'une imaginative Qui ne cède en vigueur à personne qui vive, Ma langue est impuissante, et je voudrois avoir Celles de tous les gens du plus exquis savoir, Pour vous dire en beaux vers, ou bien en docte prose, Que vous serez toujours, quoi que l'on se propose, Tout ce que vous avez été durant vos jours, C'est-à-dire un esprit chaussé tout à rebours, Une raison malade et toujours en débauche, Un envers du bon sens, un jugement à gauche, Un brouillon, une bête, un brusque, un étourdi, Que sais-je? un... cent fois plus encor que je ne di: C'est faire en abrégé votre panégyrique. Lélie Apprends-moi le sujet qui contre moi te pique. Ai-je fait quelque chose? éclaircis-moi ce point. Mascarille Non, vous n'avez rien fait; mais ne me suivez point. Lélie Je te suivrai partout, pour savoir ce mystère. Mascarille Oui? sus donc, préparez vos jambes à bien faire, Car je vais vous fournir de quoi les exercer. Lélie Il m'échappe! oh! malheur qui ne se peut forcer! Au discours qu'il m'a fait que saurois-je comprendre? Et quel mauvais office aurois-je pu me rendre? Acte III Scène I Mascarille, seul. Taisez-vous, ma bonté, cessez votre entretien: Vous êtes une sotte, et je n'en ferai rien. Oui, vous avez raison, mon courroux, je l'avoue: Relier tant de fois ce qu'un brouillon dénoue, C'est trop de patience, et je dois en sortir, Après de si beaux coups qu'il a su divertir. Mais aussi, raisonnons un peu sans violence: Si je suis maintenant ma juste impatience, On dira que je cède à la difficulté, Que je me trouve à bout de ma subtilité; Et que deviendra lors cette publique estime Qui te vante partout pour un fourbe sublime, Et que tu t'es acquise en tant d'occasions, A ne t'être jamais vu court d'inventions? L'honneur, ô Mascarille, est une belle chose: A tes nobles travaux ne fais aucune pause; Et quoi qu'un maître ait fait pour te faire enrager, Achève pour ta gloire, et non pour l'obliger. Mais quoi? que feras-tu, que de l'eau toute claire, Traversé sans repos par ce démon contraire? Tu vois qu'à chaque instant il te fait déchanter, Et que c'est battre l'eau de prétendre arrêter Ce torrent effréné, qui de tes artifices Renverse en un moment les plus beaux édifices. Hé bien! pour toute grâce, encore un coup du moins, Au hasard du succès sacrifions des soins; Et s'il poursuit encore à rompre notre chance, J'y consens, ôtons-lui toute notre assistance. Cependant notre affaire encor n'iroit pas mal, Si par là nous pouvions perdre notre rival, Et que Léandre enfin, lassé de sa poursuite, Nous laissât jour entier pour ce que je médite. Oui, je roule en ma tête un trait ingénieux, Dont je promettrois bien un succès glorieux, Si je puis n'avoir plus cet obstacle à combattre: Bon, voyons si son feu se rend opiniâtre. Scène II Léandre, Mascarille Mascarille Monsieur, j'ai perdu temps, votre homme se dédit. Léandre De la chose lui-même il m'a fait un récit; Mais c'est bien plus, j'ai su que tout ce beau mystère D'un rapt d'égyptiens, d'un grand seigneur pour père Qui doit partir d'Espagne et venir en ces lieux, N'est qu'un pur stratagème, un trait facétieux, Une histoire à plaisir, un conte dont Lélie A voulu détourner notre achat de Célie. Mascarille Voyez un peu la fourbe! Léandre Et pourtant Trufaldin Est si bien imprimé de ce conte badin, Mord si bien à l'appas de cette foible ruse, Qu'il ne veut point souffrir que l'on le désabuse. Mascarille C'est pourquoi désormais il la gardera bien, Et je ne vois pas lieu d'y prétendre plus rien. Léandre Si d'abord à mes yeux elle parut aimable, Je viens de la treuver tout à fait adorable, Et je suis en suspens si, pour me l'acquérir, Aux extrêmes moyens je ne dois point courir, Par le don de ma foi rompre sa destinée, Et changer ses liens en ceux de l'hyménée. Mascarille Vous pourriez l'épouser! Léandre Je ne sais; mais enfin Si quelque obscurité se treuve en son destin, Sa grâce et sa vertu sont de douces amorces, Qui pour tirer les coeurs ont d'incroyables forces. Mascarille Sa vertu, dites-vous? Léandre Quoi? que murmures-tu? Achève, explique-toi sur ce mot de vertu. Mascarille Monsieur, votre visage en un moment s'altère, Et je ferai bien mieux peut-être de me taire. Léandre Non, non, parle. Mascarille Hé bien donc! très-charitablement Je vous veux retirer de votre aveuglement. Cette fille... Léandre Poursuis. Mascarille N'est rien moins qu'inhumaine; Dans le particulier elle oblige sans peine; Et son coeur, croyez-moi, n'est point roche, après tout, A quiconque la sait prendre par le bon bout. Elle fait la sucrée, et veut passer pour prude; Mais je puis en parler avecque certitude: Vous savez que je suis quelque peu d'un métier A me devoir connoître en un pareil gibier. Léandre Célie... Mascarille Oui, sa pudeur n'est que franche grimace, Qu'une ombre de vertu qui garde mal la place, Et qui s'évanouit, comme l'on peut savoir, Aux rayons du soleil qu'une bourse fait voir. Léandre Las! que dis-tu! croirai-je un discours de la sorte? Mascarille Monsieur, les volontés sont libres: que m'importe? Non, ne me croyez pas, suivez votre dessein, Prenez cette matoise, et lui donnez la main: Toute la ville en corps reconnoîtra ce zèle, Et vous épouserez le bien public en elle. Léandre Quelle surprise étrange! Mascarille Il a pris l'hameçon; Courage: s'il s'y peut enferrer tout de bon, Nous nous ôtons du pied une fâcheuse épine. Léandre Oui, d'un coup étonnant ce discours m'assassine. Mascarille Quoi? vous pourriez...? Léandre Va-t'en jusqu'à la poste, et voi Je ne sais quel paquet qui doit venir pour moi. Qui ne s'y fût trompé? jamais l'air d'un visage, Si ce qu'il dit est vrai, n'imposa davantage. Scène III Lélie, Léandre Lélie Du chagrin qui vous tient quel peut être l'objet? Léandre Moi? Lélie Vous-même. Léandre Pourtant je n'en ai point sujet. Lélie Je vois bien ce que c'est, Célie en est la cause. Léandre Mon esprit ne court pas après si peu de chose. Lélie Pour elle vous aviez pourtant de grands desseins; Mais il faut dire ainsi lorsqu'ils se trouvent vains. Léandre Si j'étois assez sot pour chérir ses caresses, Je me moquerois bien de toutes vos finesses. Lélie Quelles finesses donc? Léandre Mon Dieu! nous savons tout. Lélie Quoi? Léandre Votre procédé de l'un à l'autre bout. Lélie C'est de l'hébreu pour moi, je n'y puis rien comprendre. Léandre Feignez, si vous voulez, de ne me pas entendre; Mais, croyez-moi, cessez de craindre pour un bien Où je serois fâché de vous disputer rien; J'aime fort la beauté qui n'est point profanée, Et ne veux point brûler pour une abandonnée. Lélie Tout beau, tout beau, Léandre. Léandre Ah! que vous êtes bon! Allez, vous dis-je encor, servez-la sans soupçon: Vous pourrez vous nommer homme à bonnes fortunes. Il est vrai, sa beauté n'est pas des plus communes; Mais en revanche aussi le reste est fort commun. Lélie Léandre, arrêtons là ce discours importun. Contre moi tant d'efforts qu'il vous plaira pour elle; Mais sur tout retenez cette atteinte mortelle: Sachez que je m'impute à trop de lâcheté D'entendre mal parler de ma divinité, Et que j'aurai toujours bien moins de répugnance A souffrir votre amour qu'un discours qui l'offense. Léandre Ce que j'avance ici me vient de bonne part. Lélie Quiconque vous l'a dit est un lâche, un pendard: On ne peut imposer de tache à cette fille; Je connois bien son coeur. Léandre Mais enfin Mascarille D'un semblable procès est juge compétent: C'est lui qui la condamne. Lélie Oui? Léandre Lui-même. Lélie Il prétend D'une fille d'honneur insolemment médire, Et que peut-être encor je n'en ferai que rire? Gage qu'il se dédit. Léandre Et moi gage que non. Lélie Parbleu je le ferois mourir sous le bâton, S'il m'avoit soutenu des faussetés pareilles. Léandre Moi, je lui couperois sur-le-champ les oreilles, S'il n'étoit pas garant de tout ce qu'il m'a dit. Scène IV Lélie, Léandre, Mascarille Lélie Ah! bon, bon, le voilà: venez çà, chien maudit. Mascarille Quoi? Lélie Langue de serpent fertile en impostures, Vous osez sur Célie attacher vos morsures, Et lui calomnier la plus rare vertu Qui puisse faire éclat sous un sort abattu? Mascarille Doucement, ce discours est de mon industrie. Lélie Non, non, point de clin d'oeil et point de raillerie: Je suis aveugle à tout, sourd à quoi que ce soit; Fût-ce mon propre frère, il me la payeroit; Et sur ce que j'adore oser porter le blâme, C'est me faire une plaie au plus tendre de l'âme. Tous ces signes sont vains: quels discours as-tu faits? Mascarille Mon Dieu, ne cherchons point querelle, ou je m'en vais. Lélie Tu n'échapperas pas. Mascarille Ahii! Lélie Parle donc, confesse. Mascarille Laissez-moi; je vous dis que c'est un tour d'adresse. Lélie Dépêche, qu'as-tu dit! vuide entre nous ce point. Mascarille J'ai dit ce que j'ai dit, ne vous emportez point. Lélie Ah! je vous ferai bien parler d'une autre sorte. Léandre Alte un peu: retenez l'ardeur qui vous emporte. Mascarille Fut-il jamais au monde un esprit moins sensé? Lélie Laissez-moi contenter mon courage offensé. Léandre C'est trop que de vouloir le battre en ma présence. Lélie Quoi? châtier mes gens n'est pas en ma puissance? Léandre Comment vos gens? Mascarille Encore! il va tout découvrir. Lélie Quand j'aurois volonté de le battre à mourir, Hé bien! c'est mon valet. Léandre C'est maintenant le nôtre. Lélie Le trait est admirable! et comment donc le vôtre? Sans doute... Mascarille, bas. Doucement. Lélie Hem, que veux-tu conter? Mascarille, bas. Ah! le double bourreau, qui me va tout gâter, Et qui ne comprend rien, quelque signe qu'on donne! Lélie Vous rêvez bien, Léandre, et me la baillez bonne. Il n'est pas mon valet? Léandre Pour quelque mal commis, Hors de votre service il n'a pas été mis? Lélie Je ne sais ce que c'est. Léandre Et plein de violence, Vous n'avez pas chargé son dos avec outrance? Lélie Point du tout. Moi? l'avoir chassé, roué de coups? Vous vous moquez de moi, Léandre, ou lui de vous. Mascarille Pousse, pousse, bourreau, tu fais bien tes affaires. Léandre Donc les coups de bâton ne sont qu'imaginaires? Mascarille Il ne sait ce qu'il dit, sa mémoire... Léandre Non, non. Tous ces signes pour toi ne disent rien de bon; Oui, d'un tour délicat mon esprit te soupçonne; Mais pour l'invention, va, je te le pardonne: C'est bien assez pour moi qu'il m'a désabusé, De voir par quels motifs tu m'avois imposé, Et que m'étant commis à ton zèle hypocrite, A si bon compte encor je m'en sois trouvé quitte. Ceci doit s'appeler un avis au lecteur. Adieu, Lélie, adieu: très-humble serviteur. Mascarille Courage, mon garçon: tout heur nous accompagne; Mettons flamberge au vent et bravoure en campagne, Faisons l'Olibrius, l'occiseur d'innocents. Lélie Il t'avoit accusé de discours médisants Contre... Mascarille Et vous ne pouviez souffrir mon artifice? Lui laisser son erreur, qui vous rendoit service, Et par qui son amour s'en étoit presque allé? Non, il a l'esprit franc et point dissimulé. Enfin chez son rival je m'ancre avec adresse; Cette fourbe en mes mains va mettre sa maîtresse: Il me la fait manquer avec de faux rapports; Je veux de son rival alentir les transports: Mon brave incontinent vient, qui le désabuse; J'ai beau lui faire signe, et montrer que c'est ruse: Point d'affaire, il poursuit sa pointe jusqu'au bout, Et n'est point satisfait qu'il n'ait découvert tout: Grand et sublime effort d'une imaginative Qui ne le cède point à personne qui vive! C'est une rare pièce, et digne, sur ma foi, Qu'on en fasse présent au cabinet d'un roi! Lélie Je ne m'étonne pas si je romps tes attentes, A moins d'être informé des choses que tu tentes. J'en ferois encor cent de la sorte. Mascarille Tant pis. Lélie Au moins, pour t'emporter à de justes dépits, Fais-moi dans tes desseins entrer de quelque chose; Mais que de leurs ressorts la porte me soit close, C'est ce qui fait toujours que je suis pris sans vert. Mascarille Je crois que vous seriez un maître d'arme expert: Vous savez à merveille, en toutes aventures, Prendre les contre-temps et rompre les mesures. Lélie Puisque la chose est faite, il n'y faut plus penser: Mon rival en tout cas ne peut me traverser; Et pourvu que tes soins, en qui je me repose... Mascarille Laissons là ce discours, et parlons d'autre chose: Je ne m'apaise pas, non, si facilement; Je suis trop en colère. Il faut premièrement Me rendre un bon office, et nous verrons ensuite Si je dois de vos feux reprendre la conduite. Lélie S'il ne tient qu'à cela, je n'y résiste pas: As-tu besoin, dis-moi, de mon sang, de mes bras? Mascarille De quelle vision sa cervelle est frappée! Vous êtes de l'humeur de ces amis d'épée Que l'on trouve toujours plus prompts à dégainer Qu'à tirer un teston, s'il falloit le donner. Lélie Que puis-je donc pour toi? Mascarille C'est que de votre père Il faut absolument apaiser la colère Lélie Nous avons fait la paix. Mascarille Oui, mais non pas pour nous. Je l'ai fait ce matin mort pour l'amour de vous: La vision le choque, et de pareilles feintes Aux vieillards comme lui sont de dures atteintes, Qui sur l'état prochain de leur condition Leur font faire à regret triste réflexion. Le bon homme, tout vieux, chérit fort la lumière Et ne veut point de jeu dessus cette matière; Il craint le pronostic, et contre moi fâché, On m'a dit qu'en justice il m'avoit recherché: J'ai peur, si le logis du Roi fait ma demeure, De m'y trouver si bien dès le premier quart d'heure, Que j'aye peine aussi d'en sortir par après. Contre moi dès longtemps on a force décrets; Car enfin la vertu n'est jamais sans envie, Et dans ce maudit siècle est toujours poursuivie. Allez donc le fléchir. Lélie Oui, nous le fléchirons; Mais aussi tu promets... Mascarille Ah! mon Dieu, nous verrons. Ma foi, prenons haleine après tant de fatigues, Cessons pour quelque temps le cours de nos intrigues Et de nous tourmenter de même qu'un lutin: Léandre, pour nous nuire, est hors de garde enfin, Et Célie, arrêtée avecque l'artifice... Scène V Ergaste, Mascarille Ergaste Je te cherchois partout pour te rendre un service, Pour te donner avis d'un secret important. Mascarille Quoi donc? Ergaste N'avons-nous point ici quelque écoutant? Mascarille Non. Ergaste Nous sommes amis autant qu'on le peut être; Je sais bien tes desseins, et l'amour de ton maître. Songez à vous tantôt: Léandre fait parti Pour enlever Célie, et j'en suis averti, Qu'il a mis ordre à tout, et qu'il se persuade D'entrer chez Trufaldin par une mascarade, Ayant su qu'en ce temps, assez souvent le soir, Des femmes du quartier en masque l'alloient voir. Mascarille Oui? Suffit. Il n'est pas au comble de sa joie; Je pourrai bien tantôt lui souffler cette proie, Et contre cet assaut je sais un coup fourré Par qui je veux qu'il soit de lui-même enferré: Il ne sait pas les dons dont mon âme est pourvue. Adieu: nous boirons pinte à la première vue. Il faut, il faut tirer à nous ce que d'heureux Pourroit avoir en soi ce projet amoureux, Et par une surprise adroite et non commune, Sans courir le danger en tenter la fortune. Si je vais me masquer pour devancer ses pas, Léandre assurément ne nous bravera pas; Et là, premier que lui si nous faisons la prise, Il aura fait pour nous les frais de l'entreprise, Puisque par son dessein déjà presque éventé, Le soupçon tombera toujours de son côté, Et que nous, à couvert de toutes ses poursuites, De ce coup hasardeux ne craindrons point les suites. C'est ne se point commettre à faire de l'éclat, Et tirer les marrons de la patte du chat. Allons donc nous masquer avec quelques bons frères Pour prévenir nos gens il ne faut tarder guères. Je sais où gît le lièvre, et me puis sans travail Fournir en un moment d'hommes et d'attirail. Croyez que je mets bien mon adresse en usage: Si j'ai reçu du Ciel les fourbes en partage, Je ne suis point au rang de ces esprits mal nés Qui cachent les talents que Dieu leur a donnés. Scène VI Lélie, Ergaste Lélie Il prétend l'enlever avec sa mascarade? Ergaste Il n'est rien plus certain: quelqu'un de sa brigade M'ayant de ce dessein instruit, sans m'arrêter A Mascarille lors j'ai couru tout conter, Qui s'en va, m'a-t-il dit, rompre cette partie Par une invention dessus le champ bâtie; Et comme je vous ai rencontré par hasard, J'ai cru que je devois de tout vous faire part. Lélie Tu m'obliges par trop avec cette nouvelle: Va, je reconnoîtrai ce service fidèle. Mon drôle assurément leur jouera quelque trait; Mais je veux de ma part seconder son projet: Il ne sera pas dit qu'en un fait qui me touche, Je ne me sois non plus remué qu'une souche. Voici l'heure: ils seront surpris à mon aspect. Foin! que n'ai-je avec moi pris mon porte-respect? Mais vienne qui voudra contre notre personne: J'ai deux bons pistolets, et mon épée est bonne. Holà! quelqu'un, un mot. Scène VII Lélie, Trufaldin Trufaldin Qu'est-ce? qui me vient voir? Lélie Fermez soigneusement votre porte ce soir. Trufaldin Pourquoi? Lélie Certaines gens font une mascarade, Pour vous venir donner une fâcheuse aubade: Ils veulent enlever votre Célie. Trufaldin Oh! Dieux! Lélie Et sans doute bientôt ils viennent en ces lieux: Demeurez, vous pourrez voir tout de la fenêtre. Hé bien! qu'avois-je dit? les voyez-vous paroître? Chut, je veux à vos yeux leur en faire l'affront: Nous allons voir beau jeu, si la corde ne rompt. Scène VIII Lélie, Trufaldin, Mascarille, masqué. Trufaldin Oh! les plaisants robins qui pensent me surprendre! Lélie Masques, où courez-vous? le pourroit-on apprendre? Trufaldin, ouvrez-leur pour jouer un momon. Bon Dieu! qu'elle est jolie, et qu'elle a l'air mignon! Hé quoi? vous murmurez? mais sans vous faire outrage, Peut-on lever le masque et voir votre visage? Trufaldin Allez, fourbes méchants; retirez-vous d'ici, Canaille; et vous, Seigneur, bonsoir, et grand merci. Lélie Mascarille, est-ce toi? Mascarille Nenni-da, c'est quelque autre. Lélie Hélas! quelle surprise! et quel sort est le nôtre! L'aurois-je deviné, n'étant point averti Des secrètes raisons qui l'avoient travesti? Malheureux que je suis, d'avoir dessous ce masque Eté sans y penser te faire cette frasque! Il me prendroit envie, en ce juste courroux, De me battre moi-même et me donner cent coups. Mascarille Adieu, sublime esprit, rare imaginative. Lélie Las! si de ton secours la colère me prive, A quel saint me vouerai-je? Mascarille Au grand diable d'enfer. Lélie Ah! si ton coeur pour moi n'est de bronze ou de fer, Qu'encore un coup, du moins, mon imprudence ait grâce: S'il faut pour l'obtenir que tes genoux j'embrasse, Vois-moi... Mascarille Tarare. Allons, camarades, allons: J'entends venir des gens qui sont sur nos talons. Scène IX Léandre, masqué, et sa suite, Trufaldin Léandre Sans bruit! ne faisons rien que de la bonne sorte. Trufaldin Quoi? masques toute nuit assiégeront ma porte? Messieurs, ne gagnez point de rhumes à plaisir; Tout cerveau qui le fait est certes de loisir: Il est un peu trop tard pour enlever Célie; Dispensez-l'en ce soir, elle vous en supplie; La belle est dans le lit, et ne peut vous parler; J'en suis fâché pour vous; mais pour vous régaler Du souci qui pour elle ici vous inquiette, Elle vous fait présent de cette cassolette. Léandre Fi! cela sent mauvais, et je suis tout gâté: Nous sommes découverts, tirons de ce côté. Acte IV Scène I Lélie, Mascarille Mascarille Vous voilà fagoté d'une plaisante sorte. Lélie Tu ranimes par là mon espérance morte. Mascarille Toujours de ma colère on me voit revenir; J'ai beau jurer, pester, je ne m'en puis tenir. Lélie Aussi crois, si jamais je suis dans la puissance, Que tu seras content de ma reconnoissance, Et que, quand je n'aurois qu'un seul morceau de pain... Mascarille Baste! Songez à vous dans ce nouveau dessein. Au moins, si l'on vous voit commettre une sottise, Vous n'imputerez plus l'erreur à la surprise: Votre rôle en ce jeu par coeur doit être su. Lélie Mais comment Trufaldin chez lui t'a-t-il reçu? Mascarille D'un zèle simulé j'ai bridé le bon sire: Avec empressement je suis venu lui dire, S'il ne songeoit à lui, que l'on le surprendroit; Que l'on couchoit en joue, et de plus d'un endroit, Celle dont il a vu qu'une lettre en avance Avoit si faussement divulgué la naissance; Qu'on avoit bien voulu m'y mêler quelque peu, Mais que j'avois tiré mon épingle du jeu; Et que, touché d'ardeur pour ce qui le regarde, Je venois l'avertir de se donner de garde. De là, moralisant, j'ai fait de grands discours Sur les fourbes qu'on voit ici-bas tous les jours; Que pour moi, las du monde et de sa vie infâme, Je voulois travailler au salut de mon âme, A m'éloigner du trouble, et pouvoir longuement Près de quelque honnête homme être paisiblement; Que s'il le trouvoit bon, je n'aurois d'autre envie Que de passer chez lui le reste de ma vie; Et que même à tel point il m'avoit su ravir, Que sans lui demander gages pour le servir, Je mettrois en ses mains, que je tenois certaines, Quelque bien de mon père et le fruit de mes peines, Dont, advenant que Dieu de ce monde m'ôtât, J'entendois tout de bon que lui seul héritât: C'étoit le vrai moyen d'acquérir sa tendresse, Et comme, pour résoudre avec votre maîtresse Des biais qu'on doit prendre à terminer vos voeux, Je voulois en secret vous aboucher tous deux, Lui-même a su m'ouvrir une voie assez belle De pouvoir hautement vous loger avec elle, Venant m'entretenir d'un fils privé du jour Dont cette nuit en songe il a vu le retour. A ce propos, voici l'histoire qu'il m'a dite, Et sur qui j'ai tantôt notre fourbe construite. Lélie C'est assez, je sais tout: tu me l'as dit deux fois. Mascarille Oui, oui, mais quand j'aurois passé jusques à trois, Peut-être encor qu'avec toute sa suffisance, Votre esprit manquera dans quelque circonstance. Lélie Mais à tant différer je me fais de l'effort. Mascarille Ah! de peur de tomber, ne courons pas si fort. Voyez-vous, vous avez la caboche un peu dure: Rendez-vous affermi dessus cette aventure. Autrefois Trufaldin de Naples est sorti, Et s'appeloit alors Zanobio Ruberti; Un parti qui causa quelque émeute civile, Dont il fut seulement soupçonné dans sa ville (De fait, il n'est pas homme à troubler un Etat), L'obligea d'en sortir une nuit sans éclat. Une fille fort jeune et sa femme laissées A quelque temps de là se trouvant trépassées, Il en eut la nouvelle, et dans ce grand ennui, Voulant dans quelque ville emmener avec lui, Outre ses biens, l'espoir qui restoit de sa race, Un sien fils écolier, qui se nommoit Horace, Il écrit à Bologne, où pour mieux être instruit Un certain maître Albert jeune l'avoit conduit; Mais, pour se joindre tous, le rendez-vous qu'il donne Durant deux ans entiers ne lui fit voir personne; Si bien que les jugeant morts après ce temps-là, Il vint en cette ville, et prit le nom qu'il a, Sans que de cet Albert, ni de ce fils Horace, Douze ans aient découvert jamais la moindre trace. Voilà l'histoire en gros, redite seulement Afin de vous servir ici de fondement. Maintenant, vous serez un marchand d'Arménie, Qui les aurez vus sains l'un et l'autre en Turquie. Si j'ai plutôt qu'aucun un tel moyen trouvé, Pour les ressusciter sur ce qu'il a rêvé, C'est qu'en fait d'aventure il est très-ordinaire De voir gens pris sur mer par quelque Turc corsaire, Puis être à leur famille à point nommé rendus, Après quinze ou vingt ans qu'on les a crus perdus. Pour moi, j'ai vu déjà cent contes de la sorte: Sans nous alambiquer, servons-nous-en; qu'importe? Vous leur aurez ouï leur disgrâce conter, Et leur aurez fourni de quoi se racheter; Mais que parti plus tôt, pour chose nécessaire, Horace vous chargea de voir ici son père, Dont il a su le sort, et chez qui vous devez Attendre quelques jours qu'ils seroient arrivés: Je vous ai fait tantôt des leçons étendues. Lélie Ces répétitions ne sont que superflues: Dès l'abord mon esprit a compris tout le fait. Mascarille Je m'en vais là dedans donner le premier trait. Lélie Ecoute, Mascarille, un seul point me chagrine: S'il alloit de son fils me demander la mine? Mascarille Belle difficulté! devez-vous pas savoir Qu'il étoit fort petit alors qu'il l'a pu voir? Et puis, outre cela, le temps et l'esclavage Pourroient-ils pas avoir changé tout son visage? Lélie Il est vrai; mais, dis-moi, s'il connoît qu'il m'a vu, Que faire? Mascarille De mémoire êtes-vous dépourvu? Nous avons dit tantôt qu'outre que votre image N'avoit dans son esprit pu faire qu'un passage, Pour ne vous avoir vu que durant un moment, Et le poil et l'habit déguisoient grandement. Lélie Fort bien; mais, à propos, cet endroit de Turquie... Mascarille Tout, vous dis-je, est égal, Turquie ou Barbarie. Lélie Mais le nom de la ville où j'aurai pu les voir? Mascarille Tunis. Il me tiendra, je crois, jusques au soir: La répétition, dit-il, est inutile, Et j'ai déjà nommé douze fois cette ville. Lélie Va, va-t'en commencer; il ne me faut plus rien. Mascarille Au moins soyez prudent, et vous conduisez bien; Ne donnez point ici de l'imaginative. Lélie Laisse-moi gouverner: que ton âme est craintive! Mascarille Horace dans Bologne écolier, Trufaldin Zanobio Ruberti, dans Naples citadin; Le précepteur Albert... Lélie Ah! c'est me faire honte Que de me tant prêcher: suis-je un sot à ton conte? Mascarille Non pas du tout, mais bien quelque chose approchant. Lélie, seul. Quand il m'est inutile il fait le chien couchant; Mais parce qu'il sent bien le secours qu'il me donne, Sa familiarité jusque-là s'abandonne. Je vais être de près éclairé des beaux yeux Dont la force m'impose un joug si précieux; Je m'en vais sans obstacle, avec des traits de flamme, Peindre à cette beauté les tourments de mon âme: Je saurai quel arrêt je dois... Mais les voici. Scène II Trufaldin, Lélie, Mascarille Trufaldin Sois béni, juste Ciel, de mon sort adouci. Mascarille C'est à vous de rêver et de faire des songes, Puisqu'en vous il est faux que songes sont mensonges. Trufaldin Quelle grâce, quels biens vous rendrai-je, Seigneur, Vous, que je dois nommer l'ange de mon bonheur? Lélie Ce sont soins superflus, et je vous en dispense. Trufaldin J'ai, je ne sais pas où, vu quelque ressemblance De cet Arménien. Mascarille C'est ce que je disois; Mais on voit des rapports admirables parfois. Trufaldin Vous avez vu ce fils où mon espoir se fonde? Lélie Oui, seigneur Trufaldin: le plus gaillard du monde. Trufaldin Il vous a dit sa vie, et parlé fort de moi? Lélie Plus de dix mille fois. Mascarille Quelque peu moins, je croi. Lélie Il vous a dépeint tel que je vous vois paroître, Le visage, le port... Trufaldin Cela pourroit-il être, Si lorsqu'il m'a pu voir il n'avoit que sept ans, Et si son précepteur même depuis ce temps Auroit peine à pouvoir connoître mon visage? Mascarille Le sang bien autrement conserve cette image. Par des traits si profonds ce portrait est tracé, Que mon père... Trufaldin Suffit. Où l'avez-vous laissé? Lélie En Turquie, à Turin. Trufaldin Turin? mais cette ville Est, je pense, en Piedmont. Mascarille Oh! cerveau malhabile! Vous ne l'entendez pas: il veut dire Tunis, Et c'est en effet là qu'il laissa votre fils; Mais les Arméniens ont tous une habitude, Certain vice de langue à nous autres fort rude: C'est que dans tous les mots ils changent nis en rin, Et pour dire Tunis, ils prononcent Turin. Trufaldin Il falloit, pour l'entendre, avoir cette lumière. Quel moyen vous dit-il de rencontrer son père? Mascarille Voyez s'il répondra. Je repassois un peu Quelque leçon d'escrime; autrefois en ce jeu Il n'étoit point d'adresse à mon adresse égale, Et j'ai battu le fer en mainte et mainte salle. Trufaldin Ce n'est pas maintenant ce que je veux savoir. Quel autre nom dit-il que je devois avoir? Mascarille Ah! Seigneur Zanobio Ruberti, quelle joie Est celle maintenant que le Ciel vous envoie! Lélie C'est là votre vrai nom, et l'autre est emprunté. Trufaldin Mais où vous a-t-il dit qu'il reçut la clarté? Mascarille Naples est un séjour qui paroît agréable; Mais pour vous ce doit être un lieu fort haïssable. Trufaldin Ne peux-tu sans parler souffrir notre discours? Lélie Dans Naples son destin a commencé son cours. Trufaldin Où l'envoyai-je jeune, et sous quelle conduite? Mascarille Ce pauvre maître Albert a beaucoup de mérite. D'avoir depuis Bologne accompagné ce fils, Qu'à sa discrétion vos soins avoient commis. Trufaldin Ah! Mascarille Nous sommes perdus, si cet entretien dure. Trufaldin Je voudrois bien savoir de vous leur aventure; Sur quel vaisseau le sort qui m'a su travailler... Mascarille Je ne sais ce que c'est, je ne fais que bâiller; Mais, seigneur Trufaldin, songez-vous que peut-être Ce Monsieur l'étranger a besoin de repaître, Et qu'il est tard aussi? Lélie Pour moi, point de repas. Mascarille Ah! vous avez plus faim que vous ne pensez pas. Trufaldin Entrez donc. Lélie Après vous. Mascarille Monsieur, en Arménie, Les maîtres du logis sont sans cérémonie. Pauvre esprit! pas deux mots! Lélie D'abord il m'a surpris. Mais n'appréhende plus, je reprends mes esprits, Et m'en vais débiter avecque hardiesse... Mascarille Voici notre rival, qui ne sait pas la pièce. Scène III Léandre, Anselme Anselme Arrêtez-vous, Léandre, et souffrez un discours Qui cherche le repos et l'honneur de vos jours: Je ne vous parle point en père de ma fille, En homme intéressé pour ma propre famille, Mais comme votre père ému pour votre bien, Sans vouloir vous flatter et vous déguiser rien, Bref, comme je voudrois, d'une âme franche et pure Que l'on fît à mon sang en pareille aventure. Savez-vous de quel oeil chacun voit cet amour, Qui dedans une nuit vient d'éclater au jour? A combien de discours et de traits de risée Votre entreprise d'hier est partout exposée? Quel jugement on fait du choix capricieux Qui pour femme, dit-on, vous désigne en ces lieux Un rebut de l'Egypte, une fille coureuse, De qui le noble emploi n'est qu'un métier de gueuse? J'en ai rougi pour vous, encor plus que pour moi, Qui me trouve compris dans l'éclat que je voi, Moi, dis-je, dont la fille, à vos ardeurs promise, Ne peut sans quelque affront souffrir qu'on la méprise. Ah! Léandre, sortez de cet abaissement; Ouvrez un peu les yeux sur votre aveuglement. Si notre es