Mont-Oriol (1887) Par Guy de Maupassant (1850-1893) PREMIÈRE PARTIE I Les premiers baigneurs, les matineux déjà sortis de l'eau, se promenaient à pas lents, deux par deux ou solitaires, sous les grands arbres, le long du ruisseau qui descend des gorges d'Enval. D'autres arrivaient du village, et entraient dans l'établissement d'un air pressé. C'était un grand bâtiment dont le rez-de-chaussée demeurait réservé au traitement thermal, tandis que le premier étage servait de casino, café et salle de billard. Depuis que le docteur Bonnefille avait découvert dans le fond d'Enval la grande source, baptisée par lui source Bonnefille, quelques propriétaires du pays et des environs, spéculateurs timides, s'étaient décidés à construire au milieu de ce superbe vallon d'Auvergne, sauvage et gai pourtant, planté de noyers et de châtaigniers géants, une vaste maison à tous usages, servant également pour la guérison et pour le plaisir, où l'on vendait, en bas, de l'eau minérale, des douches et des bains, en haut, des bocks, des liqueurs et de la musique. On avait enclos une partie du ravin, le long du ruisseau, pour constituer le parc indispensable à toute ville d'eaux ; on avait tracé trois allées, une presque droite et deux en festons ; on avait fait jaillir au bout de la première une source artificielle détachée de la source principale et qui bouillonnait dans une grande cuvette de ciment, abritée par un toit de paille, sous la garde d'une femme impassible que tout le monde appelait familièrement Marie. Cette calme Auvergnate, coiffée d'un petit bonnet toujours bien blanc, et presque entièrement couverte par un large tablier toujours bien propre qui cachait sa robe de service, se levait avec lenteur dès qu'elle apercevait dans le chemin un baigneur s'en venant vers elle. L'ayant reconnu elle choisissait son verre dans une petite armoire mobile et vitrée, puis elle l'emplissait doucement au moyen d'une écuelle de zinc emmanchée au bout d'un bâton. Le baigneur triste souriait, buvait, rendait le verre en disant : "Merci, Marie !" puis se retournait et s'en allait. Et Marie se rasseyait sur sa chaise de paille pour attendre le suivant. Ils n'étaient pas nombreux d'ailleurs. Depuis six ans seulement la station d'Enval était ouverte aux malades, et ne comptait guère plus de clients, après ces six années d'exercice, qu'au début de la première. Ils venaient là une cinquantaine, attirés surtout par la beauté du pays, par le charme de ce petit village noyé sous des arbres énormes dont les troncs tortus semblaient aussi gros que les maisons, et par la réputation des gorges, de ce bout de vallon étrange, ouvert sur la grande plaine d'Auvergne, et finissant brusquement au pied de la haute montagne, de la montagne hérissée d'anciens cratères, finissant dans une crevasse sauvage et superbe, pleine de rocs éboulés ou menaçants, où coule un ruisseau qui cascade sur les pierres géantes et forme un petit lac devant chacune. Cette station thermale avait commencé comme elles commencent toutes, par une brochure du docteur Bonnefille sur sa source. Il débutait en vantant les séductions alpestres du pays en style majestueux et sentimental. Il n'avait pris que des adjectifs de choix, de luxe, ceux qui font de l'effet sans rien dire. Tous les environs étaient pittoresques, remplis de sites grandioses ou de paysages d'une gracieuse intimité. Toutes les promenades les plus proches possédaient un remarquable cachet d'originalité propre à frapper l'esprit des artistes et des touristes. Puis brusquement, sans transitions, il était tombé dans les qualités thérapeutiques de la source Bonnefille, bicarbonatée, sodique, mixte, acidulée, lithinée, ferrugineuse, etc., et capable de guérir toutes les maladies. Il les avait d'ailleurs énumérées sous ce titre : affections chroniques ou aiguës spécialement tributaires d'Enval ; et la liste était longue de ces affections tributaires d'Enval, longue, variée, consolante pour toutes les catégories de malades. La brochure se terminait par des renseignements utiles de vie pratique, prix des logements, des denrées, des hôtels. Car trois hôtels avaient surgi en même temps que l'établissement casino-médical. C'étaient : le Splendid Hotel, tout neuf, construit sur le versant du vallon dominant les bains, l'hôtel des Thermes, ancienne auberge replâtrée, et l'hôtel Vidaillet, formé tout simplement par l'achat de trois maisons voisines qu'on avait perforées afin d'en faire une seule. Puis, du même coup, deux médecins nouveaux s'étaient trouvés installés dans le pays, un matin, sans qu'on sût bien comment ils étaient venus, car les médecins, dans les villes d'eaux, semblent sortir des sources, à la façon des bulles de gaz. C'étaient : le docteur Honorat, un Auvergnat, et le docteur Latonne, de Paris. Une haine farouche avait éclaté aussitôt entre le docteur Latonne et le docteur Bonnefille, tandis que le docteur Honorat, gros homme propre et bien rasé, souriant et souple, avait tendu sa main droite au premier, sa main gauche au second, et demeurait en bons termes avec les deux. Mais le docteur Bonnefille dominait la situation par son titre d'Inspecteur des eaux et de l'établissement thermal d'Enval-les-Bains. Ce titre était sa force, et l'établissement sa chose. Il y passait ses jours, on disait même ses nuits. Cent fois dans la matinée il allait de sa maison, toute proche dans le village, à son cabinet de consultation installé à droite à l'entrée du couloir. Embusqué là comme une araignée dans sa toile, il guettait les allées et venues des malades, surveillant les siens d'un oeil sévère et ceux des autres d'un oeil furieux. Il interpellait tout le monde presque à la façon d'un capitaine en mer, et il terrifiait les nouveaux venus, à moins qu'il ne les fit sourire. Comme il arrivait ce jour-là d'un pas rapide qui laissait voltiger, à la façon de deux ailes, les vastes basques de sa vieille redingote, il fut arrêté net par une voix qui criait : "Docteur !" Il se retourna. Sa figure maigre, ridée de grands plis mauvais dont le fond semblait noir, salie par une barbe grisâtre rarement coupée, fit un effort pour sourire ; et il enleva le chapeau de soie de forme haute, râpé, taché, graisseux dont il couvrait sa longue chevelure poivre et sel, "poivre et sale", disait son rival le docteur Latonne. Puis il fit un pas, s'inclina et murmura : "Bonjour, monsieur le Marquis, vous allez bien, ce matin ?" Un petit homme très soigné, le marquis de Ravenel, tendit la main au médecin, et répondit : "Très bien, Docteur, très bien, ou, du moins, pas mal. Je souffre toujours des reins ; mais enfin je vais mieux, beaucoup mieux ; et je n'en suis encore qu'à mon dixième bain. L'année dernière, je n'ai obtenu d'effet qu'au seizième ; vous vous en souvenez ? -Oui, parfaitement. -Mais ce n'est pas de ça que je veux vous parler. Ma fille est arrivée ce matin, et je désire vous entretenir à son sujet tout d'abord, parce que mon gendre, M. Andermatt, William Andermatt, le banquier... -Oui, je sais. -Mon gendre a une lettre de recommandation pour le docteur Latonne. Moi, je n'ai confiance qu'en vous, et je vous prie de vouloir bien monter jusqu'à l'hôtel, avant... vous comprenez... J'ai mieux aimé vous dire les choses franchement... Etes-vous libre, à présent ?" Le docteur Bonnefille s'était couvert, très ému, très inquiet. Il répondit aussitôt : "Oui, je suis libre, tout de suite. Voulez-vous que je vous accompagne ? -Mais certainement." Et tournant le dos à l'établissement, ils montèrent à pas rapides une allée arrondie qui conduisait à la porte du Splendid Hotel construit sur la pente de la montagne pour offrir de la vue aux voyageurs. Au premier étage, ils pénétrèrent dans le salon attenant aux chambres des familles de Ravenel et Andermatt ; et le marquis laissa seul le médecin pour aller chercher sa fille. Il revint avec elle presque aussitôt. C'était une jeune femme blonde, petite, pâle, très jolie, dont les traits semblaient d'une enfant, tandis que l'oeil bleu, hardiment fixé, jetait aux gens un regard résolu qui donnait un attrait charmant de fermeté et un singulier caractère à cette mignonne et fine personne. Elle n'avait pas grand'chose, de vagues malaises, des tristesses, des crises de larmes sans cause, des colères sans raison, de l'anémie enfin. Elle désirait surtout un enfant, attendu en vain depuis deux ans qu'elle était mariée. Le docteur Bonnefille affirma que les eaux d'Enval seraient souveraines et écrivit aussitôt ses prescriptions. Elles avaient toujours l'aspect redoutable d'un réquisitoire. Sur une grande feuille blanche de papier à écolier, ses ordonnances s'étalaient par nombreux paragraphes de deux ou trois lignes chacun, d'une écriture rageuse, hérissée de lettres pareilles à des pointes. Et les potions, les pilules, les poudres qu'on devait prendre à jeun, le matin, à midi, ou le soir, se suivaient avec des airs féroces. On croyait lire : "Attendu que M. X... est atteint d'une maladie chronique, incurable et mortelle ; "Il prendra : 1º Du sulfate de quinine qui le rendra sourd, et lui fera perdre la mémoire ; "2º Du bromure de potassium qui lui détruira l'estomac, affaiblira toutes ses facultés, le couvrira de boutons, et fera fétide son haleine ; "3º De l'iodure de potassium aussi, qui, desséchant toutes les glandes sécrétantes de son individu, celles du cerveau comme les autres, le laissera, en peu de temps, aussi impuissant qu'imbécile ; "4º Du salicylate de soude, dont les effets curatifs ne sont pas encore prouvés, mais qui semble conduire à une mort foudroyante et prompte les malades traités par ce remède ; "Et concurremment : "Du chloral qui rend fou, de la belladone qui attaque les yeux, de toutes les solutions végétales, de toutes les compositions minérales qui corrompent le sang, rongent les organes, mangent les os, et font périr par le médicament ceux que la maladie épargne." Il écrivit longtemps, sur le recto et sur le verso, puis signa comme aurait fait un magistrat pour un arrêt capital. La jeune femme, assise en face de lui, le regardait, avec une envie de rire qui relevait le coin de ses lèvres. Dès qu'il fut sorti, après un grand salut, elle prit le papier noirci d'encre, en fit une boule, puis la jeta dans la cheminée, et, riant enfin de tout son coeur : "Oh ! père, où as-tu découvert ce fossile ? Mais il a tout à fait l'air d'un chand d'habits... Oh !... c'est bien de toi, cela, de déterrer un médecin d'avant la Révolution !... Oh ! qu'il est drôle... et sale... ah oui... sale... vrai, je crois qu'il a taché mon porte-plume..." La porte s'ouvrit, on entendit la voix de M. Andermatt qui disait : "Entrez, Docteur !" Et le docteur Latonne parut. Droit, mince, correct, sans âge, vêtu d'un veston élégant, et tenant à la main le haut chapeau de soie qui distingue le médecin traitant dans la plupart des stations thermales d'Auvergne, le médecin parisien, sans barbe ni moustache, ressemblait à un acteur en villégiature. Le marquis, interdit, ne savait que dire ni que faire, tandis que sa fille avait l'air de tousser dans son mouchoir pour ne point éclater de rire au nez du nouveau venu. Il salua avec assurance, et s'assit sur un signe de la jeune femme. M. Andermatt, qui le suivait, lui raconta, avec minutie, la situation de sa femme, ses indispositions avec leurs symptômes, l'opinion des médecins consultés à Paris, suivie de sa propre opinion appuyée sur des raisons spéciales exprimées en termes techniques. C'était un homme encore très jeune, un juif, faiseur d'affaires. Il en faisait de toutes sortes et s'entendait à toutes choses avec une souplesse d'esprit, une rapidité de pénétration, une sûreté de jugement tout à fait merveilleuses. Un peu trop gros déjà pour sa taille qui n'était point haute, joufflu, chauve, l'air poupard, les mains grasses, les cuisses courtes, il avait l'air trop frais et malsain, et parlait avec une facilité étourdissante. Il avait épousé, par adresse, la fille du marquis de Ravenel pour étendre ses spéculations dans un monde qui n'était point le sien. Le marquis, d'ailleurs, possédait environ trente mille francs de revenu, et deux enfants seulement ; mais M. Andermatt, en se mariant, âgé de trente ans à peine, tenait déjà cinq ou six millions ; et il avait semé de quoi en récolter dix ou douze. M. de Ravenel, homme indécis, irrésolu, changeant et faible, repoussa d'abord avec colère les ouvertures qu'on lui faisait pour cette union, s'indignant à la pensée de voir sa fille alliée à un israélite, puis, après six mois de résistance il cédait, sous la pression de l'or accumulé, à la condition que les enfants seraient élevés dans la religion catholique. Mais on attendait toujours, et aucun enfant ne s'annonçait encore. C'est alors que le marquis, enchanté depuis deux ans des eaux d'Enval, se rappela que la brochure du docteur Bonnefille promettait aussi la guérison de la stérilité. Il fit donc venir sa fille, que son gendre accompagna pour l'installer, et pour la confier, sur l'avis de son médecin de Paris, aux soins du docteur Latonne. Donc Andermatt l'avait été chercher dès son arrivée ; et il continuait à énumérer les symptômes constatés chez sa femme. Il termina en disant combien il souffrait dans ses espérances de paternité déçues. Le docteur Latonne le laissa aller jusqu'au bout, puis, se tournant vers la jeune femme : "Avez-vous quelque chose à ajouter, Madame ?" Elle répondit avec gravité : "Non, rien du tout, Monsieur." Il reprit : "Alors, je vous prierai de vouloir bien enlever votre robe de voyage et votre corset ; et de passer un simple peignoir blanc, tout blanc." Elle s'étonnait ; il expliqua vivement son système : "Mon Dieu, Madame, c'est bien simple. On était convaincu autrefois que toutes les maladies venaient d'un vice du sang ou d'un vice organique, aujourd'hui nous supposons simplement que, dans beaucoup de cas, et surtout dans votre cas spécial, les malaises indécis dont vous souffrez, et même des troubles graves, très graves, mortels, peuvent provenir uniquement de ce qu'un organe quelconque, ayant pris, sous des influences faciles à déterminer, un développement anormal au détriment de ses voisins, détruit toute l'harmonie, tout l'équilibre du corps humain, modifie ou arrête ses fonctions, entrave le jeu de tous les autres organes. "Il suffit d'un gonflement de l'estomac pour faire croire à une maladie du coeur qui, gêné dans ses mouvements, devient violent, irrégulier, même intermittent parfois. Les dilatations du foie ou de certaines glandes peuvent causer des ravages que les médecins peu observateurs attribuent à mille causes étrangères. "Aussi, la première chose que nous devons faire est de constater si tous les organes d'un malade ont bien leur volume et leur place normale ; car il suffit de bien peu de chose pour bouleverser la santé d'un homme. Je vais donc, si vous le permettez, Madame, vous examiner avec grand soin, et tracer sur votre peignoir les limites, les dimensions et les positions de vos organes." Il avait mis son chapeau sur une chaise et il parlait avec aisance. Sa bouche large, en s'ouvrant et se fermant, creusait dans ses joues rasées deux rides profondes qui lui donnaient aussi un certain air ecclésiastique. Andermatt, ravi, s'écria : "Tiens, tiens, c'est très fort cela, très ingénieux, très nouveau, très moderne." "Très moderne", entre ses lèvres, était le comble de l'admiration. La jeune femme, fort amusée, se leva et passa dans sa chambre, puis revint au bout de quelques minutes, en peignoir blanc. Le médecin la fit étendre sur un canapé, puis, tirant de sa poche un crayon à trois becs, un noir, un rouge, un bleu, il commença à ausculter et percuter sa nouvelle cliente en criblant le peignoir de petits traits de couleur notant chaque observation. Elle ressemblait, après un quart d'heure de ce travail, à une carte de géographie indiquant les continents, les mers, les caps, les fleuves, les royaumes et les villes, et portant les noms de toutes ces divisions terrestres, car le docteur écrivait, sur chaque ligne de démarcation, deux ou trois mots latins, compréhensibles pour lui seul. Or, quand il eut écouté tous les bruits intérieurs de Mme Andermatt, et tapoté toutes les parties mates ou sonores de sa personne, il tira de sa poche un calepin de cuir rouge à filets d'or, divisé par ordre alphabétique, consulta la table, l'ouvrit et écrivit : "Observation 6347. -Mme A..., 21 ans." Puis, reprenant de la tête aux pieds ses notes coloriées sur le peignoir, les lisant comme un égyptologue déchiffre les hiéroglyphes, il les reporta sur son carnet. Il déclara, quand il eut fini : "Rien d'inquiétant, rien d'anormal, sauf une légère, très légère déviation qu'une trentaine de bains acidulés guériront. Vous prendrez, en outre, trois demi-verres d'eau chaque matin avant midi. Rien autre chose. Je reviendrai vous voir dans quatre ou cinq jours." Puis il se leva, salua et sortit avec tant de promptitude que tout le monde en demeura stupéfait. C'était sa manière, son chic, son cachet à lui, cette brusquerie dans le départ. Il la jugeait de très bon ton et de grande impression sur le malade. Mme Andermatt courut se regarder dans la glace, et toute secouée par un rire éclatant d'enfant joyeuse : "Oh ! qu'ils sont amusants, qu'ils sont drôles ! Dites, y en a-t-il encore un, je veux le voir tout de suite ! Will, allez me le chercher ! Il doit y en avoir un troisième, je veux le voir." Son mari, surpris, demanda : "Comment, un troisième, un troisième quoi ?" Le marquis dut s'expliquer, en s'excusant, car il craignait un peu son gendre. Il raconta donc que le docteur Bonnefille étant venu le voir lui-même, il l'avait introduit chez Christiane, afin de connaître son avis, car il avait grande confiance dans l'expérience du vieux médecin, enfant du pays, qui avait découvert la source. Andermatt haussa les épaules et déclara que, seul, le docteur Latonne soignerait sa femme, de sorte que le marquis, fort inquiet, se mit à réfléchir sur la façon dont il faudrait s'y prendre pour arranger les choses sans froisser son irascible médecin. Christiane demanda : "Gontran est ici ?" C'était son frère. Son père répondit : "Oui, depuis quatre jours, avec un de ses amis, dont il nous a souvent parlé, M. Paul Brétigny. Ils font ensemble un tour en Auvergne. Ils arrivent du mont Dore et de La Bourboule, et repartiront pour le Cantal à la fin de l'autre semaine." Puis il demanda à la jeune femme si elle désirait se reposer jusqu'au déjeuner, après cette nuit en chemin de fer ; mais elle avait parfaitement dormi dans le sleeping-car, et réclamait seulement une heure pour sa toilette, après quoi elle voulait visiter le village et l'établissement. Son père et son mari rentrèrent dans leurs chambres, en attendant qu'elle fût prête. Elle les fit appeler bientôt, et ils descendirent ensemble. Elle s'enthousiasma d'abord à la vue de ce village construit dans ce bois et dans ce profond vallon qui semblait fermé de tous les côtés par des châtaigniers hauts comme des monts. On en voyait partout, jetés au hasard de leur poussée quatre fois séculaire, devant les portes, dans les cours, dans les rues, et puis partout aussi des fontaines, faites d'une grande pierre noire debout percée d'un petit trou par où s'élançait un fil d'eau claire qui s'arrondissait en cercle pour tomber dans un abreuvoir. Une odeur fraîche de verdure et d'étable flottait sous ces grandes verdures, et on voyait, allant d'un pas grave dans les rues, ou debout devant leurs demeures, des Auvergnates filant avec un vif mouvement des doigts une quenouille de laine noire passée à leur ceinture. Leurs jupes courtes montraient leurs chevilles maigres couvertes de bas bleus, et leur corsage, attaché sur les épaules par des espèces de bretelles, laissait nues les manches de toile des chemises, d'où sortaient les bras durs et secs et les mains osseuses. Mais soudain, une musique sautillante et drôle jaillit devant les promeneurs. On eût dit un orgue de Barbarie aux sons fluets, un orgue de Barbarie usé, poussif, malade. Christiane s'écria : "Qu'est-ce que ça ?" Son père se mit à rire : "C'est l'orchestre du Casino. Ils sont quatre à faire ce bruit-là." Et il la conduisit devant une affiche rouge collée au coin d'une ferme, et qui portait en lettres noires : CASINO D'ENVAL DIRECTION DE M. PETRUS MARTEL DE L'ODÉON. Samedi 6 juillet. Grand concert organisé par le maestro Saint-Landri, deuxième grand prix du Conservatoire. Le piano sera tenu par M. Javel, grand lauréat du Conservatoire. Flûte, M. Noirot, lauréat du Conservatoire. Contrebasse, M. Nicordi, lauréat de l'Académie royale de Bruxelles. Après le concert, grande représentation de Perdus dans la forêt, comédie en un acte, de M. Pointillet. Personnages : Pierre de Lapointe . . M. Petrus Martel, de l'Odéon. Oscar Léveillé . . . . . . M. Petitnivelle, du Vaudeville. Jean . . . . . . . . . . . . . M. Lapalme, du Grand-Théâtre de Bordeaux. Philippine . . . . . . . . . Mlle Odelin, de l'Odéon. Pendant la représentation, l'orchestre sera également conduit par le maestro Saint-Landri. Christiane lisait tout haut, riait, s'étonnait. Son père reprit : "Oh ! ils t'amuseront. Mais, allons les voir." Ils tournèrent à droite et entrèrent dans le parc. Les baigneurs se promenaient gravement, lentement dans les trois allées, buvaient leur verre d'eau et repartaient. Quelques-uns, assis sur des bancs, traçaient des lignes dans le sable du bout de leur canne ou de leur ombrelle. Ils ne parlaient point, semblaient ne point penser, ne vivre qu'à peine, engourdis, paralysés par l'ennui des stations thermales. Seul, le bruit bizarre de l'orchestre sautillait dans l'air doux et calme, venu on ne sait d'où, produit on ne sait comment, passait sous les feuillages, paraissait faire mouvoir ces mornes marcheurs. Une voix cria "Christiane !". Elle se retourna, c'était son frère. Il courut à elle, l'embrassa et, quand il eut serré la main d'Andermatt, il prit sa soeur par le bras et l'entraîna, laissant par-derrière son père et son beau-frère. Et ils causèrent. C'était un grand garçon élégant, rieur comme elle, mobile comme le marquis, indifférent aux événements, mais toujours à la recherche de mille francs. "Je croyais que tu dormais, disait-il, sans quoi j'aurais été t'embrasser. Et puis Paul m'a emmené ce matin au château de Tournoël. -Qui ça, Paul ? Ah oui, ton ami ! -Paul Brétigny. C'est vrai, tu ne sais pas. Il prend un bain en ce moment. -Il est malade ? -Non. Mais il se guérit tout de même. Il vient d'être amoureux. -Et il prend des bains acidulés-on dit acidulés, n'est-ce pas-pour se remettre ? -Oui. Il fait tout ce que je lui dis de faire. Oh ! il a été très touché. C'est un garçon violent, terrible. Il a failli mourir. Il a voulu la tuer aussi. C'était une actrice, une actrice connue. Il l'a aimée follement. Et puis, elle ne lui était pas fidèle, bien entendu. Ça a fait un drame épouvantable. Alors, je l'ai emmené. Il va mieux en ce moment, mais il y pense encore." Elle souriait tout à l'heure ; maintenant, devenue sérieuse, elle répondit : "Ça m'amusera de le voir." Pour elle, cependant, ça ne signifiait pas grand' chose, "l'Amour". Elle pensait à cela, quelquefois, comme on pense, quand on est pauvre, à un collier de perles, à un diadème de brillants, avec un désir éveillé pour cette chose possible et lointaine. Elle se figurait cela d'après quelques romans lus par désoeuvrement, sans y attacher d'ailleurs grande importance. Elle n'avait jamais beaucoup rêvé, étant née avec une âme heureuse, tranquille et satisfaite ; et, bien que mariée depuis deux ans et demi, elle ne s'était pas encore éveillée de ce sommeil où vivent les jeunes filles naïves, de ce sommeil du coeur, de la pensée et des sens qui continue, pour certaines femmes, jusqu'à la mort. La vie lui semblait simple et bonne, sans complications ; elle n'en avait jamais cherché le sens ou le pourquoi. Elle vivait, dormait, s'habillait avec goût, riait, était contente ! Qu'aurait-elle pu demander de plus ? Quand on lui avait présenté Andermatt comme fiancé, elle refusa d'abord, avec une indignation d'enfant, de devenir la femme d'un juif. Son père et son frère, partageant sa répugnance, répondirent avec elle et comme elle, par un refus formel. Andermatt disparut, fit le mort ; mais au bout de trois mois, il avait prêté plus de vingt mille francs à Gontran ; et le marquis, pour d'autres raisons, commençait à changer d'avis. En principe d'abord, il cédait toujours quand on insistait, par amour égoïste du repos. Sa fille disait de lui : "Oh ! papa a toutes les idées brouillées" ; et c'était vrai. Sans opinions, sans croyances, il n'avait que des enthousiasmes qui variaient à tout instant. Tantôt il s'attachait, avec une exaltation passagère et poétique, aux vieilles traditions de sa race et désirait un roi, mais un roi intelligent, libéral, éclairé, marchant avec le siècle ; tantôt, après la lecture d'un livre de Michelet ou de quelque penseur démocrate, il se passionnait pour l'égalité des hommes, pour les idées modernes, pour les revendications des pauvres, des écrasés, des souffrants. Il croyait à tout, selon les heures, et quand sa vieille amie, Mme Icardon, qui, liée avec beaucoup d'israélites, désirait le mariage de Christiane et d'Andermatt, commença à le prêcher, elle sut bien par quels raisonnements il fallait l'attaquer. Elle lui montra la race juive arrivée à l'heure des vengeances, race opprimée comme le peuple français avant la Révolution, et qui, maintenant, allait opprimer les autres par la puissance de l'or. Le marquis, sans foi religieuse, mais convaincu que l'idée de Dieu n'était qu'une idée législatrice, plus forte pour maintenir les sots, les ignorants et les timorés, que la simple idée de Justice, considérait les dogmes avec une indifférence respectueuse, et confondait dans une estime égale et sincère Confucius, Mahomet et Jésus-Christ. Donc le fait d'avoir crucifié celui-ci ne lui paraissait nullement comme une tare originelle, mais comme une grosse maladresse politique. Il suffit par conséquent de quelques semaines pour lui faire admirer le travail caché, incessant, tout-puissant des juifs persécutés partout. Et envisageant soudain avec d'autres yeux leur triomphe éclatant, il le considéra comme une juste réparation de leur longue humiliation. Il les vit maîtres des rois, qui sont maîtres des peuples, soutenant les trônes ou les laissant crouler, pouvant mettre en faillite une nation comme on fait pour un marchand de vin, fiers devant les princes devenus humbles et jetant leur or impur dans la cassette entrouverte des souverains les plus catholiques, qui les remerciaient par des titres de noblesse et des lignes de chemin de fer. Et il consentit au mariage de William Andermatt avec Christiane de Ravenel. Quant à elle, sous la pression insensible de Mme Icardon, ancienne camarade de sa mère, devenue sa conseillère intime depuis la mort de la marquise, pression combinée avec celle de son père, et devant l'indifférence intéressée de son frère, elle consentit à épouser ce gros garçon très riche, qui n'était pas laid, mais qui ne lui plaisait guère, comme elle aurait consenti à passer un été dans un pays désagréable. Maintenant, elle le trouvait bon enfant, complaisant, pas bête, gentil dans l'intimité, mais elle se moquait souvent de lui avec Gontran, qui avait la reconnaissance perfide. Il lui disait : "Ton mari est plus rose et plus chauve que jamais. Il a l'air d'une fleur malade ou d'un cochon de lait qu'on aurait rasé. Où prend-il ces couleurs-là ?" Elle répondit : "Je t'assure que je n'y suis pour rien. Il y a des jours où j'ai envie de le coller sur une boîte de dragées." Mais ils arrivaient devant l'établissement de bains. Deux hommes étaient assis sur des chaises de paille, le dos au mur, et fumant leurs pipes des deux côtés de la porte. Gontran dit : "Tiens, deux bons types. Regarde celui de droite, le bossu coiffé d'un bonnet grec ! C'est le père Printemps, ancien geôlier à Riom et devenu gardien, presque directeur de l'établissement d'Enval. Pour lui, rien n'est changé, et il gouverne les malades comme ses anciens détenus. Les baigneurs sont toujours des prisonniers, les cabines de bain sont des cellules, la salle des douches un cachot, et l'endroit où le docteur Bonnefille pratique les lavages de l'estomac au moyen de la sonde Baraduc, une salle de tortures mystérieuse. Il ne salue aucun homme en vertu de ce principe que tous les condamnés sont des êtres méprisables. Il traite les femmes avec beaucoup plus de considération, par exemple, considération mêlée d'étonnement, car il n'en avait pas sous sa garde dans la prison de Riom. Cette retraite n'étant destinée qu'aux mâles, il n'a pas encore l'habitude de parler aux personnes du sexe. -L'autre, c'est le caissier. Je te défie de lui faire écrire ton nom ; tu vas voir." Et Gontran, s'adressant à l'homme de gauche, articula lentement : "Monsieur Séminois, voici ma soeur, Mme Andermatt, qui désire un abonnement de douze bains." Le caissier, très grand, très maigre, l'air très pauvre, se leva, entra dans son bureau, situé en face du cabinet du médecin inspecteur, ouvrit son livre et demanda : "Quel nom ? -Andermatt. -Vous dites ? -Andermatt. -Comment épelez-vous ? -A-n-d-e-r-m-a-t-t. -Très bien." Et il écrivit lentement. Lorsqu'il eut fini, Gontran demanda : "Veuillez me relire le nom de ma soeur ? -Oui, Monsieur. Mme Anterpat." Christiane, riant aux larmes, paya ses cachets, puis demanda : "Qu'est-ce qu'on entend là-haut ?" Gontran la prit par le bras : "Viens voir." Des voix furieuses arrivaient par l'escalier. Ils montèrent, ouvrirent une porte et aperçurent une grande salle de café avec un billard au milieu. Des deux côtés de ce billard, deux hommes en manches de chemise, une queue de bois à la main, s'invectivaient avec fureur. "Dix-huit. -Dix-sept. -Je vous dis que j'en ai dix-huit. -Ça n'est pas vrai, vous n'en avez que dix-sept." C'était le directeur du Casino, M. Petrus Martel, de l'Odéon, qui faisait sa partie ordinaire avec le comique de sa troupe, M. Lapalme, du Grand-Théâtre de Bordeaux. Petrus Martel, dont le ventre puissant et mou ballottait sous sa chemise au- dessus du pantalon attaché on ne sait comment, après avoir été cabotin en divers lieux avait pris le gouvernement du Casino d'Enval et passait ses journées à boire les consommations destinées aux baigneurs. Il portait une immense moustache d'officier, trempée du matin au soir dans l'écume des bocks et le sirop poisseux des liqueurs ; et il avait déterminé chez le vieux comique recruté par lui une passion immodérée pour le billard. A peine levés, ils se mettaient à leur partie, s'injuriaient, se menaçaient, effaçaient les points, recommençaient, prenaient à peine le temps de déjeuner et ne toléraient pas que deux clients vinssent les chasser de leur tapis vert. Ils avaient donc fait fuir tout le monde, et ne trouvaient point la vie désagréable, bien que la faillite attendît Petrus Martel en fin de saison. La caissière accablée regardait du matin au soir cette partie interminable, écoutait du matin au soir cette discussion sans fin, et portait du matin au soir des chopes ou des petits verres aux deux joueurs infatigables. Mais Gontran entraîna sa soeur : "Viens dans le parc. C'est plus frais." Au bout de l'établissement, ils aperçurent soudain l'orchestre sous un kiosque chinois. Un jeune homme blond, jouant du violon avec frénésie, gouvernait, au moyen de la tête, de ses cheveux agités en mesure, de tout son torse, ployé, redressé, balancé à gauche et à droite comme un bâton de chef d'orchestre, trois musiciens singuliers assis en face de lui. C'était le maestro Saint-Landri. Lui et ses aides, un pianiste dont l'instrument, monté sur roulettes, était brouetté chaque matin du vestibule des bains au kiosque, un flûtiste énorme, qui avait l'air de sucer une allumette en la chatouillant de ses gros doigts bouffis, et une contrebasse d'aspect phtisique, produisaient avec beaucoup de fatigue cette imitation parfaite d'un mauvais orgue de Barbarie, qui avait surpris Christiane dans les rues du village. Comme elle s'arrêtait à les contempler, un monsieur salua son frère. "Bonjour, mon cher Comte. -Bonjour, Docteur." Et Gontran présenta : "Ma soeur, -Monsieur le docteur Honorat." Elle put à peine retenir sa gaîté, en face de ce troisième médecin. Il salua et complimenta : "J'espère que Madame n'est pas malade ? -Si. Un peu." Il n'insista point et changea de conversation. "Vous savez, mon cher Comte, que vous aurez tantôt un spectacle des plus intéressants à l'entrée du pays. -Quoi donc, Docteur ? -Le père Oriol va faire sauter son morne. Ah ! ça ne vous dit rien à vous, mais pour nous c'est un gros événement." Et il s'expliqua. Le père Oriol, le plus riche paysan de toute la contrée-on lui connaissait plus de cinquante mille francs de revenu-possédait toutes les vignes au débouché d'Enval sur la plaine. Or, juste à la sortie du village, à l'écartement du vallon, s'élevait un petit mont, ou plutôt une grande butte, et sur cette butte étaient les meilleurs vignobles du père Oriol. Au milieu de l'un d'eux, contre la route, à deux pas du ruisseau s'élevait une pierre gigantesque, un morne qui gênait la culture et mettait à l'ombre toute une partie du champ qu'elle dominait. Depuis dix ans le père Oriol annonçait chaque semaine qu'il allait faire sauter son morne ; mais il ne s'y décidait jamais. Chaque fois qu'un garçon du pays partait pour le service, le vieux lui disait : "Quand tu viendras en congé, apporte-moi de la poudre pour mon rô." Et tous les petits soldats rapportaient dans leur sac de la poudre volée pour le rô du père Oriol. Il en avait plein un bahut, de cette poudre ; et le morne ne sautait point. Enfin, depuis une semaine, on le voyait creuser la pierre avec son fils, le grand Jacques, surnommé Colosse, qu'on prononçait en auvergnat "Coloche". Ce matin même ils avaient empli de poudre le ventre vidé de l'énorme roche ; puis on avait bouché l'ouverture en laissant seulement passer la mèche, une mèche de fumeur achetée chez le marchand de tabac. On mettrait le feu à deux heures. Ça sauterait donc à deux heures cinq, ou deux heures dix minutes au plus tard, car le bout de mèche était fort long. Christiane s'intéressait à cette histoire, amusée déjà à l'idée de cette explosion, retrouvant là un jeu d'enfant qui plaisait à son coeur simple. Ils arrivaient au bout du parc. "Où va-t-on plus loin ?" dit-elle. Le docteur Honorat répondit : "Au Bout du Monde, Madame ; c'est-à-dire dans une gorge sans issue et célèbre en Auvergne. C'est une des plus belles curiosités naturelles du pays." Mais une cloche sonna derrière eux. Gontran s'écria : "Tiens, déjà le déjeuner !" Ils se retournèrent. Un grand jeune homme venait à leur rencontre. Gontran dit : "Ma petite Christiane, je te présente M. Paul Brétigny." Puis à son ami : "C'est ma soeur, mon cher." Elle le trouva laid. Il avait des cheveux noirs, ras et droits, des yeux trop ronds, d'une expression presque dure, la tête aussi toute ronde, très forte, une de ces têtes qui font penser à des boulets de canon, des épaules d'hercule, l'air un peu sauvage, lourd et brutal. Mais de sa jaquette, de son linge, de sa peau peut-être s'exhalait un parfum très subtil, très fin, que la jeune femme ne connaissait pas ; et elle se demanda : "Qu'est-ce donc que cette odeur-là ?" Il lui dit : "Vous êtes arrivée ce matin, Madame ?" Sa voix était un peu sourde. Elle répondit : "Oui, Monsieur." Mais Gontran aperçut le marquis et Andermatt qui faisaient signe aux jeunes gens de venir déjeuner bien vite. Et le docteur Honorat prit congé d'eux en leur demandant s'ils avaient l'intention réelle d'aller voir sauter le morne. Christiane affirma qu'elle irait ; et se penchant au bras de son frère, elle murmura, en l'entraînant vers l'hôtel : "J'ai une faim de loup. Je serai très honteuse de manger tant que ça devant ton ami." II Le déjeuner fut long comme sont les repas de table d'hôte. Christiane, qui ne connaissait pas tous ces visages, causait avec son père et avec son frère. Puis elle monta se reposer jusqu'au moment où devait sauter le morne. Elle fut prête bien avant l'heure et força tout le monde à partir pour ne point manquer l'explosion. A la sortie du village, au débouché du vallon, s'élevait en effet une haute butte, presque un mont, qu'ils gravirent sous un ardent soleil en suivant un petit sentier entre les vignes. Quand ils parvinrent au sommet, la jeune femme poussa un cri d'étonnement devant l'immense horizon déployé soudain sous ses yeux. En face d'elle s'étendait une plaine infinie qui donnait aussitôt à l'âme la sensation d'un océan. Elle s'en allait, voilée par une vapeur légère, une vapeur bleue et douce, cette plaine, jusqu'à des monts très lointains, à peine aperçus, à cinquante ou soixante kilomètres, peut-être. Et sous la brume transparente, si fine, qui flottait sur cette vaste étendue de pays, on distinguait des villes, des villages, des bois, les grands carrés jaunes des moissons mûres, les grands carrés verts des herbages, des usines aux longues cheminées rouges et des clochers noirs et pointus bâtis avec les laves des anciens volcans. "Retourne-toi", dit son frère. Elle se retourna. Et, derrière elle, elle vit la montagne, l'énorme montagne bosselée de cratères. C'était d'abord le fond d'Enval, une large vague de verdure où on distinguait à peine l'entaille cachée des gorges. Le flot d'arbres escaladait la pente rapide jusqu'à la première crête qui empêchait de voir celles du dessus. Mais comme on se trouvait tout juste sur la ligne de séparation des plaines et de la montagne, celle-ci s'étendait à gauche, vers Clermont-Ferrand, et s'éloignant, déroulait sur le ciel bleu d'étranges sommets tronqués, pareils à des pustules monstrueuses : les volcans éteints, les volcans morts. Et là-bas, tout là-bas, entre deux cimes, on en apercevait une autre, plus haute, plus lointaine encore, ronde et majestueuse, et portant à son faîte quelque chose de bizarre qui ressemblait à une ruine. C'était le Puy de Dôme, le roi des monts auvergnats, puissant et lourd, et gardant sur sa tête, comme une couronne posée par le plus grand des peuples, les restes d'un temple romain. Christiane s'écria : "Oh ! que je serai heureuse ici." Et elle se sentait heureuse déjà, pénétrée par ce bien-être qui envahit la chair et le coeur, vous fait respirer à l'aise, vous rend alerte et léger quand on entre tout à coup dans un pays qui caresse vos yeux, qui vous charme et vous égaye, qui semblait vous attendre, pour lequel vous vous sentez né. On l'appelait : "Madame, Madame !" Et elle aperçut plus loin le docteur Honorat, reconnaissable à son grand chapeau. Il accourut et conduisit la famille vers l'autre versant du coteau sur une pente de gazon, à côté d'un bosquet de petits arbres, où une trentaine de personnes attendaient déjà, étrangers et paysans mêlés. Sous leurs pieds, la côte rapide descendait jusqu'à la route de Riom, ombragée par les saules abritant sa mince rivière ; et, au milieu d'une vigne au bord de ce ruisseau, s'élevait une roche pointue que deux hommes agenouillés à son pied semblaient prier. C'était le morne. Les Oriol, père et fils, attachaient la mèche. Sur la route une foule curieuse regardait, précédée par une ligne plus basse et agitée de gamins. Le docteur Honorat avait choisi une place commode pour Christiane, qui s'assit, le coeur battant, comme si elle allait voir sauter avec la roche toute cette population. Le marquis, Andermatt et Paul Brétigny se couchèrent sur l'herbe à côté de la jeune femme, tandis que Gontran restait debout. Il dit, d'un ton blagueur : "Mon cher Docteur, vous êtes donc beaucoup moins pris que vos confrères qui n'ont certes pas une heure à perdre pour venir à cette petite fête ?" Honorat répondit avec bonhomie : "Je ne suis pas moins occupé ; seulement mes malades m'occupent moins... Et puis, j'aime mieux distraire mes clients que les droguer." Il avait un air sournois qui plaisait beaucoup à Gontran. D'autres personnes arrivaient, des voisins de table d'hôte, les dames Paille, deux veuves, la mère et la fille, les Monécu père et fille, et un gros homme tout petit qui soufflait comme une chaudière crevée, M. Aubry-Pasteur, ancien ingénieur des mines, qui avait fait fortune en Russie. Le marquis et lui s'étaient liés. Il s'assit à grand'peine avec des mouvements préparatoires, circonspects et prudents, qui amusèrent beaucoup Christiane. Gontran s'était éloigné pour voir les figures des autres curieux venus, comme eux, sur la butte. Paul Brétigny indiquait à Christiane Andermatt les pays aperçus au loin. C'était Riom d'abord qui faisait une tache rouge, une tache de tuiles dans la plaine ; puis Ennezat, Maringues, Lezoux, une foule de villages à peine distincts, qui marquaient seulement d'un petit trou sombre la nappe interrompue de verdure, et là-bas, tout là-bas, au pied des montagnes du Forez, il prétendit lui faire distinguer Thiers. Il disait, s'animant : "Tenez, tenez, devant mon doigt, juste devant mon doigt. Je vois très bien, moi." Elle ne voyait rien, elle, mais elle ne s'étonna pas qu'il vît, car il regardait comme les oiseaux de proie, avec ses yeux ronds et fixes, qu'on sentait puissants comme des lunettes marines. Il reprit : "L'Allier coule devant nous, au milieu de cette plaine, mais il est impossible de l'apercevoir. Il est trop loin, à trente kilomètres d'ici." Elle ne cherchait guère à découvrir ce qu'il indiquait, car elle attachait sur le morne tout son regard et toute sa pensée. Elle se disait que, tout à l'heure, cette grosse pierre n'existerait plus, qu'elle s'envolerait en poudre, et elle se sentait prise d'une vague pitié pour la pierre, d'une pitié de petite fille pour un joujou cassé. Elle était là depuis si longtemps, cette pierre ; et puis elle était jolie, elle faisait bien. Les deux hommes, relevés à présent, entassaient des cailloux à son pied, bêchant avec dés mouvements rapides de paysans pressés. La foule de la route, sans cesse accrue, s'était rapprochée pour voir. Les mioches touchaient les deux travailleurs, couraient et remuaient autour d'eux comme de jeunes bêtes en gaîté ; et de la place élevée où se tenait Christiane, ces gens avaient l'air tout petits, une foule d'insectes, une fourmilière en travail. Le murmure des voix montait, tantôt léger, à peine perceptible, tantôt plus vif, une rumeur confuse de cris et de mouvements humains, mais émiettée dans l'air, évaporée déjà, une sorte de poussière de bruit. Sur la butte aussi la foule augmentait, arrivant sans cesse du village, et couvrait la pente dominant le rocher condamné. On s'appelait, on se réunissait par hôtels, par classes, par castes. Le plus bruyant des attroupements était celui des acteurs et musiciens, présidé, gouverné par leur directeur, Petrus Martel de l'Odéon, qui avait abandonné, en cette circonstance, sa partie de billard enragée. Le front coiffé d'un panama, les épaules couvertes d'une veste d'alpaga noir, qui laissait saillir en bosse un large ventre blanc, car il jugeait le gilet inutile aux champs, l'acteur moustachu prenait des airs de commandement, indiquait, expliquait et commentait tous les mouvements des deux Oriol. Ses subordonnés, le comique Lapalme, le jeune premier Petitnivelle et les musiciens, le maestro Saint-Landri, le pianiste Javel, l'énorme flûtiste Noirot, la contrebasse Nicordi, l'entouraient et l'écoutaient. Devant eux, trois femmes étaient assises, abritées par trois ombrelles, une blanche, une rouge et une bleue, qui formaient sous le soleil de deux heures un étrange et éclatant drapeau français. C'étaient Mlle Odelin, la jeune actrice, sa mère, une mère de location disait Gontran, et la caissière du café, société habituelle de ces dames. L'arrangement de ces ombrelles aux couleurs nationales était une invention de Petrus Martel qui, ayant remarqué, au début de la saison, la bleue et la blanche aux mains des dames Odelin, avait fait cadeau de la rouge à sa caissière. Tout près d'eux, un autre groupe attirait également l'attention et le regard, celui des chefs et marmitons des hôtels, au nombre de huit, car une lutte s'était engagée entre les gargotiers qui avaient envestonné de toile, pour impressionner les passants, jusqu'à leurs laveurs de vaisselle. Tous debout, ils recevaient sur leurs toques plates la lumière crue du jour, et présentaient, en même temps, l'aspect d'un état-major bizarre de lanciers blancs et d'une délégation de cuisiniers. Le marquis demanda au docteur Honorat : "D'où vient tout ce monde ? Je n'aurais jamais cru Enval aussi peuplé ! -Oh ! On est venu de partout, de Châtel-Guyon, de Tournoël, de La Roche- Pradière, de Saint-Hippolyte. Car voilà longtemps qu'on parle de ça dans le pays ; et puis le père Oriol est une célébrité, un personnage considérable par son influence et par sa fortune, un véritable Auvergnat d'ailleurs, resté paysan, travaillant lui-même, économe, entassant or sur or, intelligent, plein d'idées et de projets pour ses enfants." Gontran revenait, agité, l'oeil brillant. Il dit, à mi-voix : "Paul, Paul, viens donc avec moi, je vais te montrer deux jolies filles ; oh ! mais gentilles, tu sais !" L'autre leva la tête et répondit : "Mon cher, je suis très bien ici, je ne bougerai pas. -Tu as tort. Elles sont charmantes." Puis, élevant la voix : "Mais le docteur va me dire qui c'est. Deux fillettes de dix-huit ou dix- neuf ans, des espèces de dames du pays, habillées drôlement, avec des robes de soie noire à manches collantes, des espèces de robes d'uniforme, des robes de couvent, deux brunes..." Le docteur Honorat l'interrompit : "Cela suffit. Ce sont les filles du père Oriol, deux belles gamines en effet, élevées chez les Dames noires de Clermont... et qui feront de beaux mariages... Ce sont deux types, mais là deux types de notre race, de la bonne race auvergnate ; car je suis Auvergnat, monsieur le Marquis ; et je vous montrerai ces deux enfants-là..." Gontran lui coupa la parole et, sournois : "Vous êtes le médecin de la famille Oriol, Docteur ?" L'autre comprit la malice, et répondit un simple "Parbleu !" plein de gaîté. Le jeune homme reprit : "Comment êtes-vous parvenu à gagner la confiance de ce riche client ? -En lui ordonnant de boire beaucoup de bon vin." Et il raconta des détails sur les Oriol. Il était un peu leur parent d'ailleurs, et les connaissait de longtemps. Le vieux, le père, un original, était très fier de son vin ; et il avait surtout une vigne dont le produit devait être absorbé par la famille, rien que par la famille et les invités. Dans certaines années, on arrivait à vider les fûts que donnait ce vignoble d'élite, mais dans certaines autres on y parvenait à grand'peine. Vers le mois de mai ou de juin, quand le père voyait qu'il serait malaisé de boire tout ce qui restait encore, il se mettait à encourager son grand fils, Colosse, et il répétait : "Allons, fils, faut y parfaire." Alors ils commençaient à se verser dans la gorge des litres de rouge, du matin au soir. Vingt fois, pendant chaque repas, le bonhomme disait d'un ton grave, en penchant le broc sur le verre de son garçon : "Faut y parfaire." Et comme tout ce liquide chargé d'alcool lui échauffait le sang et l'empêchait de dormir, il se relevait la nuit, passait une culotte, allumait une lanterne, réveillait "Coloche" ; et ils s'en allaient au cellier, après avoir pris dans le buffet une croûte de pain qu'ils trempaient dans leur verre rempli coup sur coup à la barrique même. Puis, quand ils avaient bu à sentir le vin clapoter dans leurs ventres, le père tapotait le bois sonore du fût pour écouter si le niveau du liquide avait baissé. Le marquis demanda : "Ce sont eux qui travaillent autour du morne ? -Oui, oui, parfaitement." Juste à cet instant, les deux hommes s'éloignèrent à grands pas de la roche chargée de poudre ; et toute la foule d'en bas qui les entourait, se mit à courir comme une armée en déroute. Elle fuyait vers Riom et vers Enval, laissant tout seul le gros rocher sur une petite butte de gazon ras et pierreux, car il coupait en deux la vigne ; et ses alentours immédiats n'étaient point encore défrichés. La foule d'en haut, aussi nombreuse que l'autre maintenant, frémit d'aise et d'impatience ; et la voix forte de Petrus Martel annonça : "Attention ! la mèche est allumée." Christiane eut un grand frisson d'attente. Mais le docteur murmura dans son dos : -"Oh ! s'ils ont laissé toute la mèche que je les ai vus acheter, nous en avons au moins pour dix minutes." Tous les yeux regardaient la pierre ; et soudain un chien, un petit chien noir, une sorte de roquet, s'en approcha. Il fit le tour, flaira et découvrit sans doute une odeur suspecte, car il commença à japper de toute sa force, les pattes roides, le poil du dos hérissé, la queue tendue, les oreilles droites. Un rire courut dans le public, un rire cruel ; on espérait qu'il ne s'en irait pas à temps. Puis des voix l'appelèrent pour l'écarter ; des hommes sifflèrent ; on essaya de lui lancer des cailloux qui n'arrivèrent pas à mi- chemin. Mais le roquet ne bougeait plus et aboyait avec fureur contre le rocher. Christiane se mit à trembler. Une peur atroce l'avait saisie de voir cette bête éventrée ; tout son plaisir était fini ; elle voulait s'en aller ; elle répétait, nerveuse, balbutiant, toute vibrante d'angoisse : "Oh ! mon Dieu ! Oh ! mon Dieu ! il sera tué ! Je ne veux pas voir ! je ne veux pas ! je ne veux pas ! Allons-nous-en..." Son voisin, Paul Brétigny, s'était levé, et, sans dire un mot, il se mit à descendre vers le morne de toute la vitesse de ses longues jambes. Des cris d'épouvante jaillirent des bouches ; un remous de terreur agita la foule ; et le roquet, voyant arriver vers lui ce grand homme, se sauva derrière le roc. Paul l'y poursuivit ; le chien passa encore de l'autre côté et, pendant une minute ou deux, ils coururent autour de la pierre, allant et revenant tantôt à droite, tantôt à gauche, comme s'ils eussent joué une partie de cache-cache. Voyant enfin qu'il n'atteindrait pas la bête, le jeune homme se mit à remonter la pente, et le chien, repris de fureur, recommença ses aboiements. Des vociférations de colère accueillirent le retour de l'imprudent essoufflé, car les gens ne pardonnent point à ceux qui les ont fait trembler. Christiane suffoquait d'émotion, les deux mains appuyées sur son coeur bondissant. Elle perdait tellement la tête qu'elle demanda : "Vous n'êtes pas blessé, au moins", tandis que Gontran, furieux, criait : "Il est fou, cet animal-là ; il ne fait jamais que des bêtises pareilles ; je ne connais pas un semblable idiot..." Mais le sol oscilla, soulevé. Une détonation formidable secoua le pays entier, et, pendant près d'une longue minute, tonna dans la montagne, répétée par tous les échos comme autant de coups de canon. Christiane ne vit rien qu'un pluie de pierres retombant et une haute colonne de terre menue qui s'affaissait sur elle-même. Et aussitôt, la foule d'en haut se précipita comme une vague en poussant des clameurs aiguës. Le bataillon des marmitons bondissait en dégringolant la butte et laissait derrière lui le régiment des comédiens qui dévalait, Petrus Martel à leur tête. Les trois ombrelles tricolores faillirent être emportées dans cette descente. Et tous couraient, les hommes, les femmes, les paysans et les bourgeois. On en voyait tomber, se relever, repartir, tandis que sur la route les deux flots de public, refoulés tout à l'heure par la crainte, roulaient maintenant l'un vers l'autre pour se heurter et se mêler sur le lieu de l'explosion. "Attendons un peu, dit le marquis, que toute cette curiosité soit apaisée, pour aller voir à notre tour." L'ingénieur, M. Aubry-Pasteur, qui venait de se relever avec une peine infinie, répondit : "Moi, je m'en retourne au village par les sentiers. Je n'ai plus rien à faire ici." Il serra les mains, salua, et s'en alla. Le docteur Honorat avait disparu. On parlait de lui. Le marquis disait à son fils : "Tu le connais depuis trois jours et tu te moques tout le temps de lui, tu finiras par le blesser." Mais Gontran haussa les épaules : "Oh ! c'est un sage, un bon sceptique, celui-là ! Je te réponds qu'il ne se fâchera pas. Quand nous sommes tous les deux seuls, il se moque de tout le monde et de tout, en commençant par ses malades et par ses eaux. Je t'offre une baignoire d'honneur si tu le vois jamais se fâcher de mes blagues." Cependant l'agitation était extrême en bas, sur l'emplacement du morne disparu. La foule, énorme, houleuse, se poussait, ondulait, criait, en proie certes à une émotion, à un étonnement inattendus. Andermatt, toujours actif et curieux, répétait : "Qu'ont-ils donc ? Mais qu'ont-ils donc ?" Gontran annonça qu'il avait voir ; et il partit, tandis que Christiane, indifférente maintenant, songeait qu'il aurait suffi d'une mèche un peu plus courte pour que son grand fou de voisin se fit tuer, se fit éventrer par des éclats de pierre parce qu'elle avait eu peur pour la vie d'un chien. Elle pensait qu'il devait être, en effet, bien violent et passionné, cet homme, pour s'exposer ainsi sans raison, dès qu'une femme inconnue exprimait un désir. On voyait, sur la route, des gens courir vers le village. Le marquis, à son tour, se demandait : "Qu'est-ce qu'ils ont ?" Et Andermatt, n'y tenant plus, se mit à descendre la côte. Gontran, d'en bas, leur fit signe de venir. Paul Brétigny demanda : "Voulez-vous mon bras, Madame ?" Elle prit ce bras qu'elle sentait aussi résistant que du fer et, comme son pied glissait sur l'herbe chaude, elle s'appuyait dessus ainsi qu'elle aurait fait sur une rampe, avec une confiance absolue. Gontran, venu à leur rencontre, criait : "C'est une source. L'explosion a fait jaillir une source !" Et ils entrèrent dans la foule. Alors les deux jeunes gens, Paul et Gontran, passant devant, écartèrent les curieux en les bousculant, et sans s'inquiéter des grognements, ouvrirent une route à Christiane et à son père. Ils marchaient dans un chaos de pierres aiguës, cassées, noires de poudre ; et ils arrivèrent devant un trou plein d'eau boueuse qui bouillonnait et s'écoulait vers la rivière, à travers les pieds des curieux. Andermatt était déjà là, ayant traversé le public par des procédés d'insinuation qui lui étaient particuliers, disait Gontran, et il regardait avec une attention profonde sourdre du sol et s'échapper cette eau. Le docteur Honorat, debout, en face de lui, de l'autre côté du trou, la regardait aussi avec un air d'étonnement ennuyé. Andermatt lui dit : "Il faudrait la goûter, elle est peut-être minérale." Le médecin répondit : "Elle est certainement minérale. Elles sont toutes minérales ici. Il y aura bientôt plus de sources que de malades." L'autre reprit : "Mais il est nécessaire de la goûter." Le médecin ne s'en souciait guère : "Il faudrait au moins attendre qu'elle soit devenue propre." Et chacun voulait voir. Ceux du second rang poussaient les premiers jusque dans la boue. Un enfant y tomba, ce qui fit rire. Les Oriol, père et fils, étaient là, contemplant avec gravité cette chose inattendue, et ne sachant pas encore ce qu'ils en devaient penser. Le père était sec, un grand corps maigre avec une tête osseuse, une tête grave de paysan sans barbe ; et le fils, plus haut encore, un géant, maigre aussi, portant la moustache, ressemblait en même temps à un troupier et à un vigneron. Les bouillons de l'eau semblaient augmenter, son volume s'accroître, et elle commençait à s'éclaircir. Un mouvement eut lieu dans le public, et le docteur Latonne parut, un verre à la main. Il suait, il soufflait, et il demeura atterré en apercevant son confrère, le docteur Honorat, un pied posé sur le bord de la source nouvelle comme un général entré le premier dans une place. Il demanda, haletant : "Vous l'avez goûtée ? -Non. J'attends qu'elle soit propre." Alors le docteur Latonne y plongea son verre, et but avec cet air profond que prennent les experts pour déguster les vins. Puis il déclara : "Excellente !" ce qui ne le compromettait pas, et, tendant le verre à son rival : "Voulez- vous ?" Mais le docteur Honorat, décidément, n'aimait pas les eaux minérales, car il répondit en souriant : "Merci ! Cela suffit bien que vous l'ayez appréciée. Je connais leur goût." Il connaissait leur goût, à toutes, et il l'appréciait aussi, mais d'une façon différente. Puis, se tournant vers le père Oriol : "Ça ne vaut pas votre bon cru !" Le vieux fut flatté. Christiane avait assez vu et voulut partir. Son frère et Paul lui frayèrent de nouveau un chemin à travers le peuple. Elle les suivait, appuyée sur le bras de son père. Tout à coup, elle glissa, faillit tomber, et regardant à ses pieds elle s'aperçut qu'elle avait marché sur un morceau de chair saignante, couverte de poils noirs et gluante de fange ; c'était une parcelle du roquet déchiqueté par l'explosion et piétiné par la foule. Elle suffoqua, tellement émue qu'elle ne put retenir ses larmes. Et elle murmurait en s'essuyant les yeux avec son mouchoir : "Pauvre petite bête, pauvre petite bête !" Elle ne voulait plus rien entendre, elle voulait rentrer, s'enfermer. Ce jour, si bien commencé, finissait mal pour elle. Était-ce un présage ? Son coeur, crispé, battait à grands coups. Ils étaient maintenant seuls sur la route, et ils aperçurent, devant eux, un haut chapeau et deux basques de redingote s'agitant comme deux ailes noires. C'était le docteur Bonnefille, prévenu le dernier, et accourant, un verre à la main, comme le docteur Latonne. Il s'arrêta en apercevant le marquis. "Qu'est-ce que c'est, monsieur le Marquis ?... On m'a dit ?... une source ?... une source minérale ?... -Oui, mon cher Docteur. -Abondante ? -Mais, oui. -Est-ce que... est-ce que... ils sont là ?" Gontran répondit avec gravité : "Mais oui, certainement, le docteur Latonne a même déjà fait l'analyse." Alors le docteur Bonnefille se remit à courir, tandis que Christiane, un peu distraite et égayée par sa figure, disait : "Eh bien, non, je ne rentre pas à l'hôtel, allons nous asseoir dans le parc." Andermatt était resté là-bas, à regarder couler l'eau. III La table d'hôte fut bruyante, ce soir-là, au Splendid Hotel. L'affaire du morne et de la source agitait la conversation. Les dîneurs n'étaient pas nombreux, cependant, une vingtaine en tout, des gens taciturnes d'ordinaire, paisibles, des malades qui, après avoir expérimenté en vain toutes les eaux connues, essayaient maintenant les stations nouvelles. Dans le bout occupé par les Ravenel et les Andermatt, c'étaient, d'abord, les Monécu, un petit homme tout blanc, avec sa fille, une grande fille toute pâle qui se levait quelquefois au milieu d'un repas et s'en allait, laissant à moitié pleine son assiette, le gros M. Aubry-Pasteur, l'ancien ingénieur, les Chaufour, un ménage en noir rencontré toute la journée dans les allées du parc derrière une petite voiture qui promenait leur enfant difforme, et les dames Paille, la mère et la fille, veuves toutes les deux, grandes, fortes de partout, du devant et du derrière : "Vous voyez bien, disait Gontran, qu'elles ont mangé leurs maris, ce qui leur a fait mal à l'estomac." C'était une maladie d'estomac qu'elles venaient soigner en effet. Plus loin, un homme très rouge, couleur brique, M. Riquier, qui digérait mal aussi, et puis d'autres personnes incolores, de ces voyageurs muets qui entrent à pas sourds, la femme devant, l'homme derrière, dans la salle à manger des hôtels, saluent dès la porte et gagnent leurs chaises avec un air timide et modeste. Tout l'autre bout de la table était vide, bien que les assiettes et les couverts y fussent posés pour les convives de l'avenir. Andermatt parlait avec animation. Il avait passé l'après-midi à causer avec le docteur Latonne, laissant couler, avec les paroles, de grands projets sur Enval. Le docteur lui avait énuméré, avec une conviction ardente, les mérites surprenants de son eau, bien supérieure à celle de Châtel-Guyon, dont la vogue cependant s'était définitivement affirmée depuis deux ans. Donc on avait, à droite, ce trou de Royat en pleine fortune, en plein triomphe, et à gauche, ce trou de Châtel-Guyon tout à fait lancé depuis peu ! Que ne ferait-on pas avec Enval, en sachant s'y prendre ! Il disait, s'adressant à l'ingénieur : "Oui, Monsieur, tout est là, savoir s'y prendre. Tout est affaire d'adresse, de tact, d'opportunisme et d'audace. Pour créer une ville d'eaux il faut savoir la lancer, rien de plus, et pour la lancer, il faut intéresser dans l'affaire le grand corps médical de Paris. Moi, Monsieur, je réussis toujours ce que j'entreprends, parce que je cherche toujours le moyen pratique, le seul qui doit déterminer le succès dans chaque cas spécial dont je m'occupe ; et tant que je ne l'ai pas trouvé, je ne fais rien, j'attends. Il ne suffit pas d'avoir de l'eau, il faut la faire boire ; et pour la faire boire, il ne suffit pas de crier soi-même dans les journaux et ailleurs qu'elle est sans rivale ! Il faut savoir le faire dire discrètement par les seuls hommes qui aient de l'action sur le public buveur, sur le public malade dont nous avons besoin, sur le public particulièrement crédule qui paye les médicaments, par les médecins. Ne parlez au tribunal que par les avocats ; il n'entend qu'eux, il ne comprend qu'eux ; ne parlez au malade que par les médecins, il n'écoute qu'eux." Le marquis, qui admirait beaucoup le grand sens pratique et sûr de son gendre, s'écria : "Ah ! voilà qui est vrai ! Vous, d'ailleurs, mon cher, vous êtes unique pour toucher juste." Andermatt, excité, reprit : "Il y aurait une fortune à faire ici. Le pays est admirable, le climat excellent ; une seule chose m'inquiète : aurions-nous assez d'eau pour un grand établissement ? car les choses faites à moitié avortent toujours ! Il nous faudrait un grand établissement et, par conséquent, beaucoup d'eau, assez d'eau pour alimenter deux cents baignoires en même temps, avec un courant rapide et continu ; et la nouvelle source, jointe à l'ancienne, n'en alimenterait pas cinquante, quoi qu'en dise le docteur Latonne..." M. Aubry-Pasteur l'interrompit : "Oh ! pour de l'eau, je vous en donnerai autant que vous voudrez." Andermatt fut stupéfait : "Vous ? -Oui, moi. Cela vous étonne. Je m'explique. L'an dernier, vers la même époque, j'étais ici comme cette année ; car je me trouve très bien des bains d'Enval, moi. Or, un matin, je me reposais dans ma chambre, quand je vis arriver un gros monsieur. C'était le président du conseil d'administration de l'établissement. Il était fort troublé, voici pourquoi. La source Bonnefille baissait à tel point qu'on craignait tout à fait de la voir disparaître. Me sachant ingénieur des mines, il venait me demander si je ne pourrais trouver un moyen de sauver sa boutique. "Je me mis donc à étudier le système géologique de la contrée. Vous savez que, dans chaque coin de pays, les bouleversements primitifs ont amené des perturbations différentes et des états divers du sol. "Il s'agissait donc de découvrir d'où venait l'eau minérale, par quelles fissures, quelle était la direction de ces fissures, leur origine et leur nature. "Je visitai d'abord avec grand soin l'établissement, et, apercevant dans un coin un vieux tuyau de baignoire hors de service, je remarquai qu'il était déjà presque obstrué par des calcaires. Donc l'eau, déposant les sels qu'elle contenait sur les parois des conduits, les bouchait en peu de temps. Il devait en arriver infailliblement autant dans les conduits naturels du sol, ce sol étant granitique. Donc la source Bonnefille était bouchée. Rien de plus. "Il fallait la retrouver plus loin. Tout le monde l'aurait cherchée au- dessus de son point de sortie primitif. Moi, après un mois d'études, d'observations et de raisonnements, je la cherchai et je la retrouvai cinquante mètres plus bas. Et voici pourquoi. "Je vous ai dit tout à l'heure qu'il fallait déterminer d'abord l'origine, la nature et la direction des fissures du granit qui amènent l'eau. Il me fut aisé de constater que ces fissures allaient de la plaine vers la montagne et non de la montagne vers la plaine, inclinées comme un toit, par suite assurément d'un affaissement de cette plaine qui avait entraîné avec elle dans son effondrement les premiers contreforts des monts. Donc l'eau, au lieu de descendre, remontait entre chaque interstice des couches granitiques. Et je découvris ainsi la cause de ce phénomène imprévu. "Autrefois la Limagne, cette vaste étendue de terrains sablonneux et argileux dont on aperçoit à peine les limites, se trouvait au niveau du premier plateau des monts ; mais, par suite de la constitution géologique de ses dessous, elle s'abaissa, entraînant vers elle le bord de la montagne, comme je l'expliquais tout à l'heure. Or, ce tassement gigantesque produisit, juste au point de séparation des terres et du granit, un immense barrage d'argile d'une extrême profondeur et impénétrable aux liquides. "Et il arrive ceci : "L'eau minérale provient des foyers des anciens volcans. Celle qui arrive de fort loin se refroidit en route et surgit glacée comme les sources ordinaires ; celle qui vient des foyers plus proches jaillit encore chaude, à des degrés différents, suivant l'éloignement du fourneau. Mais voici la marche qu'elle suit. Elle descend à des profondeurs inconnues, jusqu'au moment où elle rencontre le barrage d'argile de la Limagne. Ne le pouvant traverser, et poussée par de grandes pressions, elle cherche une issue. Trouvant alors les fentes inclinées du granit, elle s'y engage et les remonte jusqu'au moment où elles arrivent à fleur du sol. Alors, reprenant sa direction première, elle se remet à couler vers la plaine dans le lit ordinaire des ruisseaux. J'ajoute que nous ne voyons pas la centième partie des eaux minérales de ces vallons. Nous découvrons seulement celles dont le point de sortie se trouve à nu. Quant aux autres, parvenant au bord des fissures granitiques sous une couche épaisse de terre végétale et cultivée, elles se perdent dans ces terres qui les absorbent. "D'où je conclus : 1º Que, pour avoir de l'eau, il suffit de chercher en suivant l'inclinaison et la direction des bandes de granit superposées. "2º Que, pour la conserver, il suffit d'empêcher les fissures d'être bouchées par les dépôts de calcaires, c'est-à-dire d'entretenir avec soin les petits puits artificiels à creuser. "3º Que, pour voler la source du voisin, il faut la prendre au moyen d'un sondage pratiqué jusqu'à la même fissure du granit au-dessous de lui, et non pas au-dessus, à la condition, bien entendu, de se placer en deçà du barrage d'argile qui force les eaux à remonter. "A ce point de vue, la source découverte aujourd'hui est admirablement située à quelques mètres seulement de ce barrage. Si on voulait fonder un nouvel établissement, c'est là qu'il le faudrait placer." Il y eut un silence quand il cessa de parler. Andermatt, ravi, dit seulement : "Ce que c'est ! quand on ouvre les coulisses, tout le mystère s'évanouit. Vous êtes un homme précieux, monsieur Aubry-Pasteur." Seuls, avec lui, le marquis et Paul Brétigny avaient compris. Senl aussi Gontran n'avait rien écouté. Les autres, oreilles et yeux ouverts sur la bouche de l'ingénieur, demeuraient stupides d'étonnement. Les dames Paille surtout, très dévotes, se demandaient si cette explication d'un phénomène ordonné par Dieu et accompli selon ses moyens mystérieux n'avait pas quelque chose d'irréligieux. La mère crut devoir dire : "La Providence est bien surprenante." Des dames au milieu de la table approuvèrent d'un mouvement de tête, inquiètes aussi d'avoir entendu ces paroles incompréhensibles. M. Riquier, l'homme couleur brique, déclara : "Elles peuvent bien venir des volcans ou de la lune, ces eaux d'Enval, voilà dix jours que j'en prends et je n'en ressens encore aucun effet." M. et Mme Chaufour protestèrent au nom de leur enfant, qui commençait à remuer la jambe droite, ce qui n'était pas arrivé depuis six ans qu'on le soignait. Riquier répliqua : "Cela prouve que nous n'avons pas la même maladie, parbleu ; cela ne prouve pas que l'eau d'Enval guérisse les affections d'estomac." Il semblait furieux, exaspéré de ce nouvel essai inutile. Mais M. Monécu prit aussi la parole au nom de sa fille et affirma que, depuis huit jours, elle commençait à tolérer les aliments sans être obligée de sortir à chaque repas. Et sa grande fille rougit, le nez dans son assiette. Les dames Paille également se trouvaient mieux. Alors Riquier se fâcha, et se tournant brusquement vers les deux femmes : "Vous avez mal à l'estomac, vous, Mesdames ?" Elles répondirent ensemble : "Mais, oui, Monsieur. Nous ne digérons rien." Il faillit s'élancer de sa chaise, en balbutiant : "Vous... vous... Mais il suffit de vous regarder ! Vous avez mal à l'estomac, vous, Mesdames ? C'est-à-dire que vous mangez trop." Mme Paille, mère, devint furieuse et répliqua : "Pour vous, Monsieur, ça n'est pas douteux, vous montrez bien le caractère des gens qui ont l'estomac perdu. On n'a pas tort de dire que les bons estomacs font les hommes aimables." Une vieille dame très maigre, dont personne ne savait le nom, dit avec autorité : "Je crois que tout le monde se trouverait mieux des eaux d'Enval si le chef de l'hôtel se souvenait un peu qu'il fait la cuisine pour des malades. Vraiment, il nous donne des choses impossibles à digérer." Et, soudain, toute la table tomba d'accord. Ce fut une indignation contre l'hôtelier qui servait des langoustes, des charcuteries, de l'anguille tartare, des choux, oui, des choux et des saucisses, tous les aliments les plus indigestes du monde pour ces gens à qui les trois docteurs Bonnefille, Latonne et Honorat ordonnaient uniquement des viandes blanches, maigres et tendres, des légumes frais et des laitages. Riquier frémissait de colère : "Est-ce que les médecins ne devraient pas surveiller la table des stations thermales, sans laisser le choix si important des nourritures à l'appréciation d'une brute ? Ainsi, tous les jours on nous sert des oeufs durs, des anchois et du jambon comme hors-d'oeuvre..." M. Monécu l'interrompit : "Oh ! pardon, ma fille ne digère bien que le jambon qui lui a été ordonné d'ailleurs par Mas-Roussel et par Rémusot." Riquier cria : "Le jambon ! le jambon ! mais c'est un poison, Monsieur." Et tout à coup la table se trouva divisée en deux clans, les uns tolérant et les autres ne tolérant pas le jambon. Et une discussion interminable commença, reprise chaque jour, sur le classement des aliments. Le lait lui-même fut discuté avec emportement, Riquier n'en pouvant boire un verre à bordeaux sans subir aussitôt une indigestion. Aubry-Pasteur lui répondit, irrité à son tour qu'on contestât les qualités de choses qu'il adorait : "Mais, sacristi, Monsieur, si vous êtes atteint de dyspepsie, et moi de gastralgie, nous exigerons des aliments aussi différents que les verres de lunettes nécessaires aux myopes et aux presbytes qui ont cependant, les uns et les autres, les yeux malades." Il ajouta : "Moi j'étouffe quand j'ai bu un verre de vin rouge, et je crois qu'il n'y a rien de plus mauvais pour l'homme que le vin. Tous les buveurs d'eau vivent cent ans, tandis que nous..." Gontran reprit en riant : "Ma foi, sans le vin et sans... le mariage, je trouverais la vie assez monotone." Les dames Paille baissèrent les yeux. Elles buvaient abondamment du vin de Bordeaux supérieur, sans eau ; et leur double veuvage semblait indiquer qu'elles avaient appliqué la même méthode pour leurs maris, la fille ayant vingt-deux ans, et la mère à peine quarante. Mais Andermatt, si bavard ordinairement, restait taciturne et songeur. Il demanda tout à coup à Gontran : "Savez-vous où demeurent les Oriol ? -Oui, on m'a montré leur maison tout à l'heure. -Pourrez-vous m'y conduire après dîner ? -Certainement. Cela me fera même plaisir de vous accompagner. Je ne serai point fâché de revoir les deux fillettes." Et dès que le dîner fut terminé ils s'en allèrent, tandis que Christiane, fatiguée, le marquis et Paul Brétigny montaient au salon pour finir la soirée. Il faisait encore grand jour, car on dîne tôt dans les stations thermales. Andermatt prit le bras de son beau-frère. "Mon cher Gontran, si ce vieux est raisonnable et si l'analyse donne ce qu'espère le docteur Latonne, je vais probablement tenter ici une grosse affaire : une Ville d'Eaux. Je veux lancer une Ville d'Eaux !" Il s'arrêta au milieu de la rue et, prenant son compagnon par les deux bords de sa jaquette : "Ah ! vous ne comprenez pas, vous autres, comme c'est amusant, les affaires, non pas les affaires des marchands ou des commerçants, mais les grandes affaires, les nôtres ! Oui, mon cher, quand on les entend bien, cela résume tout ce qu'ont aimé les hommes, c'est en même temps la politique, la guerre, la diplomatie, tout, tout ! il faut toujours chercher, trouver, inventer, tout comprendre, tout prévoir, tout combiner, tout oser. Le grand combat, aujourd'hui, c'est avec l'argent qu'on le livre. Moi, je vois les pièces de cent sous comme de petits troupiers en culotte rouge, les pièces de vingt francs comme des lieutenants bien luisants, les billets de cent francs comme des capitaines, et ceux de mille comme des généraux. Et je me bats, sacrebleu ! je me bats du matin au soir contre tout le monde, avec tout le monde. Et c'est vivre, cela, c'est vivre largement, comme vivaient les puissants de jadis. Nous sommes les puissants d'aujourd'hui, voilà, les vrais, les seuls puissants ! Tenez, regardez ce village, ce pauvre village ! J'en ferai une ville, moi, une ville blanche, pleine de grands hôtels qui seront pleins de monde, avec des ascenseurs, des domestiques, des voitures, une foule de riches servie par une foule de pauvres ; et tout cela parce qu'il m'aura plu, un soir, de me battre avec Royat, qui est à droite, avec Châtel-Guyon, qui est à gauche, avec le Mont- Dore, La Bourboule, Châteauneuf, Saint-Nectaire, qui sont derrière nous, avec Vichy, qui est en face ! Et je réussirai, parce que je tiens le moyen, le seul moyen. Je l'ai vu tout d'un coup aussi clairement qu'un grand général voit le côté faible de l'ennemi. Il faut savoir aussi conduire les hommes, dans notre métier, et les entraîner comme les dompter. Cristi, c'est amusant de vivre quand on peut faire ces choses-là ! J'en ai maintenant pour trois ans de plaisir avec ma ville. Et puis, regardez cette chance de trouver cet ingénieur qui nous a dit des choses admirables au dîner, des choses admirables, mon cher. C'est clair comme le jour, son système. Grâce à lui, je ruine l'ancienne société sans avoir même besoin de l'acheter." Il s'était remis à marcher et ils montaient doucement la route de gauche vers Châtel-Guyon. Gontran affirmait parfois : "Quand je passe auprès de mon beau-frère, j'entends très bien dans sa tête le même bruit que dans les salles de Monte- Carlo, ce bruit d'or remué, battu, traîné, raclé, perdu, gagné." Andermatt, en effet, éveillait l'idée d'une étrange machine humaine construite uniquement pour calculer, agiter, manipuler mentalement de l'argent. Il mettait d'ailleurs une grande coquetterie à son savoir-faire spécial, et se vantait de pouvoir évaluer au premier coup d'oeil la valeur précise d'une chose quelconque. Aussi, le voyait-on, à tout instant, partout où il se trouvait, prendre un objet, l'examiner, le retourner et déclarer : "Ca vaut tant." Sa femme et son beau-frère, égayés par cette manie, s'amusaient à le tromper, à lui présenter des meubles bizarres en le priant de les estimer ; et quand il demeurait perplexe, en face de leurs trouvailles invraisemblables, ils riaient tous deux comme des fous. Parfois aussi, dans la rue, à Paris, Gontran l'arrêtait devant un magasin, le forçait à apprécier la valeur d'une vitrine entière ou bien d'un cheval de fiacre boiteux, ou bien encore d'une voiture de déménagement avec tous les meubles qu'elle portait. A table, un soir de grand dîner chez sa soeur, il somma William de lui dire à peu près ce que pouvait valoir l'obélisque ; puis, quand l'autre eut cité un chiffre quelconque, il posa la même question pour le pont Solférino et l'arc de triomphe de l'Etoile. Et il conclut avec gravité : "Vous feriez un travail très intéressant sur l'évaluation des principaux monuments du globe." Andermatt ne se fâchait jamais et se prêtait à toutes ses plaisanteries, en homme supérieur, sûr de lui. Gontran ayant demandé un jour : "Et moi, combien est-ce que je vaux ?" William refusa de répondre, puis, sur les instances de son beau-frère qui répétait : "Voyons, si je devenais prisonnier des brigands, qu'est-ce que vous donneriez pour me racheter ?" il répondit enfin : "Eh bien !... eh bien !... je ferais un billet, mon cher." Et son sourire disait tant de choses que l'autre, un peu vexé, n'insista plus. Andermatt aimait d'ailleurs les bibelots d'art, car il avait l'esprit très fin, les connaissait à merveille, et les collectionnait habilement avec ce flair de limier qu'il apportait à toutes les transactions commerciales. Ils étaient arrivés devant une maison d'aspect bourgeois. Gontran l'arrêta et lui dit : "C'est ici." Un marteau de fer pendait sur une lourde porte de chêne ; ils frappèrent, et une maigre servante vint ouvrir. Le banquier demanda : "Monsieur Oriol ?" La femme dit : "Entrez." Ils entrèrent dans une cuisine, une vaste cuisine de ferme où brûlait encore un petit feu sous une marmite ; puis on les fit passer dans une autre pièce où la famille Oriol était réunie. Le père dormait, le dos sur une chaise, les pieds sur une autre. Le fils, les deux coudes sur la table, lisait Le Petit Journal avec une attention violente d'esprit faible toujours échappé, et les deux filles, dans l'embrasure de la fenêtre, travaillaient à la même tapisserie commencée par les deux bouts. Elles se dressèrent les premières, d'un seul mouvement, stupéfaites de cette visite imprévue ; puis le grand Jacques leva la tête, une tête congestionnée par l'effort du cerveau ; puis enfin le père Oriol se réveilla et rappela à lui, l'une après l'autre, ses longues jambes étendues sur la seconde chaise. La pièce était nue, peinte à la chaux, pavée, meublée de sièges de paille, d'une commode d'acajou, de quatre gravures d'Épinal sous verre et de grands rideaux blancs. Tout le monde se regardait, et la servante, la jupe relevée jusqu'aux genoux, attendait sur la porte, clouée là par la curiosité. Andermatt se présenta, se nomma, nomma son beau-frère le comte de Ravenel, s'inclina profondément devant les jeunes filles, avec un salut plongeon de la plus extrême élégance, puis s'assit tranquillement en ajoutant : "Monsieur Oriol, je viens causer affaires avec vous. Je n'irai pas d'ailleurs par quatre chemins pour m'expliquer. Voici. Vous avez découvert tantôt une source dans votre vigne. L'analyse de cette eau sera faite dans quelques jours. Si elle ne vaut rien, je me retire, bien entendu ; si, au contraire, elle donne ce que j'espère, je vous propose d'acheter cette pièce de terre et toutes celles qui l'entourent. "Pensez à ceci. Personne autre que moi ne pourra faire ce que je vous offre là, personne ! L'ancienne Société touche à la faillite, elle n'aura donc pas l'idée de bâtir un nouvel établissement, et l'insuccès de cette entreprise n'encouragera pas de nouvelles tentatives. "Ne me répondez rien aujourd'hui, consultez votre famille. Quand l'analyse sera connue, vous me fixerez votre prix. S'il me va, je dirai oui, s'il ne me va pas, je dirai non, et je m'en irai. Je ne marchande jamais, moi." Le paysan, homme d'affaires à sa manière, et fin comme pas un, répondit avec politesse qu'il verrait, qu'il était honoré, qu'il réfléchirait, et il offrit un verre de vin. Andermatt accepta, et comme le jour baissait, Oriol dit à ses filles, qui s'étaient remises à travailler, les yeux baissés sur l'ouvrage : "Baillez de la lumière, pitiotes." Elles se levèrent toutes les deux ensemble, passèrent dans une pièce voisine, puis revinrent, l'une portant deux bougies allumées, l'autre quatre verres sans pied, des verres de pauvre. Les bougies étaient neuves, ornées de bobèches de papier rose, placées en ornement sans doute sur la cheminée des fillettes. Alors Colosse se dressa ; car les mâles seuls allaient au cellier. Andermatt eut une idée. "Ca me ferait plaisir de voir votre cellier. Vous êtes le premier vigneron du pays, il doit être fort beau !" Oriol, touché au coeur, s'empressa de les conduire, et prenant un des flambeaux passa le premier. On retraversa la cuisine, puis on descendit dans une cour où un reste de clarté laissait deviner des tonnes vides debout, des meules de granit géantes roulées dans un coin, percées d'un trou au milieu, pareilles aux roues de quelque char antique et colossal, un pressoir démonté avec ses vis de bois, ses membres bruns vernis par l'usure et luisant soudain dans l'ombre sous un reflet de la lumière, puis des instruments de travail dont l'acier poli par la terre avait des éclats d'arme de guerre. Toutes ces choses s'éclairaient peu à peu à mesure que le vieux passait devant elles, portant d'une main sa bougie et faisant de l'autre un réflecteur. On sentait déjà le vin, le raisin pilé, séché. Ils arrivèrent devant une porte fermée par deux serrures. Oriol l'ouvrit, et élevant soudain au-dessus de sa tête le flambeau, montra vaguement une longue suite de barriques alignées et portant sur leur flanc ventru un second rang de fûts moins gros. Il fit voir d'abord que cette cave de plain-pied s'enfonçait dans la montagne, puis il expliqua les contenus des pièces, les âges, les récoltes, les mérites, puis, lorsqu'on fut arrivé devant le cru de la famille, il caressa de la main la futaille ainsi qu'on fait sur la croupe d'un cheval aimé, et d'une voix fière : "Vous allez goûter chélui-là. Il n'y a pas un vin en bouteille qui le vaille, pas un, ni à Bordeaux ni ailleurs." Car il avait l'amour violent des campagnards pour le vin resté en pièce. Colosse, qui suivait portant un broc, se pencha, tourna le robinet de la chantepleure, tandis que le père l'éclairait avec précaution comme s'il eût accompli un travail difficile et minutieux. La bougie frappait en plein leurs visages, la tête de vieux procureur de l'aïeul et la tête de troupier paysan du fils. Andermatt murmura à l'oreille de Gontran : "Hein, quel beau Téniers." Le jeune homme répondit tout bas : "J'aime mieux les filles." Puis on revint. Il fallut alors boire ce vin, en boire beaucoup, pour plaire aux deux Oriol. Les fillettes s'étaient rapprochées de la table et continuaient leur travail comme si personne n'eût été là. Gontran les regardait sans cesse, se demandant si elles étaient jumelles, tant elles se ressemblaient. Une pourtant était plus grasse, et plus petite, l'autre plus distinguée. Leurs cheveux, châtains, non pas noirs, collés en bandeaux sur les tempes, luisaient aux légers mouvements de leurs têtes. Elles avaient la mâchoire et le front un peu forts de la race auvergnate, les pommettes un peu marquées, mais la bouche charmante, l'oeil ravissant, les sourcils d'une netteté rare, et une fraîcheur de teint délicieuse. On sentait à les voir qu'elles n'avaient point été élevées dans cette maison, mais dans une pension élégante, dans le couvent où vont les demoiselles riches et nobles de l'Auvergne, et qu'elles avaient recueilli là les manières discrètes des filles du monde. Cependant Gontran, pris de dégoût devant ce verre rouge placé devant lui, poussait le pied d'Andermatt pour le décider à partir. Il se leva enfin et tous deux serrèrent avec énergie les mains des deux paysans, puis ils saluèrent de nouveau, avec cérémonie, les jeunes filles qui répondirent, sans se lever cette fois, par un léger mouvement de tête. Dès qu'ils furent dans la rue, Andermatt se remit à parler. "Hein, mon cher, quelle curieuse famille ! Comme elle est palpable ici, la transition du peuple au monde ! On avait besoin du fils pour cultiver la vigne, afin d'économiser le salaire d'un homme -stupide économie -n'importe, on l'a gardé ; et il est côté peuple. Quant aux filles, elles sont côté monde, presque tout à fait déjà. Qu'elles fassent des mariages propres, et elles seront aussi bien que n'importe laquelle de nos femmes, et même beaucoup mieux que la plupart. Je suis content de voir ces gens-là autant qu'un géologue de trouver un animal de la période tertiaire !" Gontran demanda : "Laquelle préférez-vous ? -Laquelle ? comment, laquelle ? Laquelle quoi ?... -De ces fillettes ? -Ah ! par exemple, je n'en sais rien ! Je ne les ai pas regardées au point de vue de la comparaison. Mais qu'est-ce que cela peut vous faire, vous n'avez pas l'intention d'en enlever une ?" Gontran se mit à rire : "Oh ! non, mais je suis ravi de rencontrer pour une fois des femmes fraîches, vraiment fraîches, fraîches comme on ne l'est jamais chez nous. J'aime les regarder comme vous aimez regarder un Téniers, vous. Rien ne me plaît à voir autant qu'une jolie fille, n'importe où, de n'importe quelle classe. Ce sont mes bibelots, à moi. Je ne collectionne pas, mais j'admire, j'admire passionnément, en artiste, mon cher, en artiste convaincu et désintéressé ! Que voulez-vous, j'aime ca ! A propos, vous ne pourriez pas me prêter cinq mille francs ?" L'autre s'arrêta et murmura un : "Encore !" énergique. Gontran répondit avec simplicité : "Toujours !" Puis ils se remirent à marcher. Andermatt reprit : "Que diable faites-vous de l'argent ? -Je le dépense. -Oui, mais vous le dépensez avec excès. -Mon cher ami, j'aime autant dépenser l'argent que vous aimez le gagner. Comprenez-vous ? -Très bien, mais vous ne le gagnez point. -C'est vrai. Je ne sais pas. On ne peut pas tout avoir. Vous savez le gagner, vous, et vous ne savez nullement le dépenser, par exemple. L'argent ne vous paraît propre qu'à vous procurer des intérêts. Moi, je ne sais pas le gagner, mais je sais admirablement le dépenser. Il me procure mille choses que vous ne connaissez que de nom. Nous étions faits pour devenir beaux-frères. Nous nous complétons admirablement." Andermatt murmura : "Quel toqué ! Non, vous n'aurez pas cinq mille francs, mais je vous prêterai quinze cents francs... parce que... parce que j'aurai peut-être besoin de vous dans quelques jours." Gontran répliqua, très calme : "Alors je les accepte comme acompte." L'autre lui tapa sur l'épaule sans répondre. Ils arrivaient auprès du parc éclairé par des lampions pendus aux branches des arbres. L'orchestre du Casino jouait un air classique et lent, qui semblait boiteux, plein de trous et de silences, exécuté par les quatre mêmes artistes, exténués de jouer toujours, matin et soir, dans cette solitude, pour les feuilles et le ruisseau, de produire l'effet de vingt instruments, et las aussi de n'être guère payés à la fin du mois, Petrus Martel complétant toujours leur traitement avec des paniers de vin ou des litres de liqueurs que ne consommeraient jamais les baigneurs. A travers le bruit du concert, on distinguait aussi celui du billard, le heurt de billes et les voix annoncant : "Vingt, vingt et un, vingt-deux." Andermatt et Gontran montèrent. Seuls, M. Aubry-Pasteur et le docteur Honorat buvaient leur café à côté des musiciens. Petrus Martel et Lapalme jouaient leur partie acharnée ; et la caissière se réveilla pour demander : "Qu'est-ce que désirent ces messieurs ?" IV Les deux Oriol avaient longtemps causé après que les petites s'étaient couchées. Emus et excités par la proposition d'Andermatt, ils cherchaient les moyens d'allumer davantage son désir, sans compromettre leurs intérêts. En paysans précis, pratiques, ils pesaient avec sagesse toutes les chances, comprenant fort bien que, dans un pays où les sources minérales jaillissent le long de tous les ruisseaux, il ne fallait pas repousser, par une demande exagérée, cet amateur inattendu, impossible à retrouver. Et cependant il ne fallait pas non plus lui laisser entièrement entre les mains cette source qui pouvait donner un jour un flot d'argent liquide, Royat et Châtel-Guyon leur servant d'enseignement. Ils cherchaient donc par quels procédés ils pourraient enflammer jusqu'à la frénésie l'ardeur du banquier, ils imaginaient des combinaisons de sociétés fictives couvrant ses offres, une suite de ruses maladroites, qu'ils sentaient défectueuses sans parvenir à en inventer de plus habiles. Ils dormirent mal ; puis, au matin, le père, s'étant réveillé le premier, se demanda si la source n'avait pas disparu dans la nuit. C'était admissible, après tout, qu'elle fût partie comme elle était venue, rentrée dans la terre, impossible à reprendre. Il se leva, inquiet, saisi d'une peur d'avare, secoua son fils, lui dit sa crainte ; et le grand Colosse, tirant ses jambes de ses draps gris, s'habilla pour aller voir avec le père. En tout cas ils feraient la toilette du champ et de la source elle-même, enlèveraient les pierres, la rendraient belle, propre, comme une bête qu'on veut vendre. Ils prirent donc leurs pioches et leurs pelles et se mirent en route, côte à côte, de leur grand pas balancé. Ils allaient sans rien regarder, l'esprit préoccupé de leurs affaires, répondant par un seul mot au bonjour des voisins et des amis qu'ils rencontraient. Lorsqu'ils furent sur la route de Riom, ils commencèrent à s'émouvoir, regardant au loin s'ils apercevaient l'eau bouillonnant et luisant sous le soleil du matin. La route était vide, blanche et poudreuse, frôlée par la rivière qu'abritaient des saules. Sous l'un d'eux, tout à coup, Oriol aperçut deux pieds, puis, ayant fait trois pas de plus, il reconnut le père Clovis assis au bord du chemin, ses béquilles posées sur l'herbe, à ses côtés. C'était un vieux paralytique, célèbre dans tout le pays, où il rôdait depuis dix ans d'une façon pénible et lente, sur ses jambes de chêne, comme il disait, pareil à un pauvre de Callot. Ancien braconnier de bois et de ruisseaux, souvent saisi et condamné, il avait pris des douleurs à ses longs affûts couchés sur l'herbe humide et à ses pêches nocturnes dans les rivières, qu'il parcourait avec de l'eau jusqu'à mi-corps. Maintenant il geignait et déambulait à la manière d'un crabe qui aurait perdu ses pattes. Il allait, traînant par terre la jambe droite comme une loque, et la gauche relevée, pliée en deux. Mais les garçons du pays, qui couraient, à la brune, après les filles ou après les lièvres, affirmaient qu'on rencontrait le père Clovis, rapide comme un cerf et souple comme une couleuvre, sous les buissons et dans les clairières, et que ses rhumatismes n'étaient en somme que de la "farce à gendarmes". Colosse surtout s'entêtait à soutenir qu'il l'avait vu, non pas une fois, mais cinquante, tendre des collets, ses béquilles sous le bras. Et le vieil Oriol s'arrêta en face du vieux vagabond, l'esprit frappé par une idée encore confuse, car les conceptions étaient lentes dans sa tête carrée d'Auvergnat. Il lui dit bonjour ; l'autre répondit bonjour. Puis ils parlèrent du temps, de la vigne fleurie, de deux ou trois choses encore ; mais comme Colosse avait pris de l'avance, son père le rejoignit à grands pas. Leur source coulait toujours, claire maintenant, et tout le fond du trou était rouge, d'un beau rouge foncé, venu d'un abondant dépôt de fer. Les deux hommes se regardèrent souriants, puis ils se mirent à nettoyer les alentours, à enlever les pierres, dont ils firent un tas. Et ayant trouvé les derniers débris du chien mort, ils les enterrèrent en plaisantant. Mais soudain le vieil Oriol laissa tomber sa bêche. Un pli malin de joie et de triomphe rida les coins de sa lèvre plate et les bords de son oeil sournois ; et il dit au fils : "Viens-t'en, pour voir." L'autre obéit ; ils regagnèrent la route et revinrent sur leurs pas. Le père Clovis chauffait toujours au soleil ses membres et ses béquilles. Oriol, s'arrêtant en face de lui, demanda : "Veux-tu gagner une pièche de chent francs ?" L'autre, prudent, ne répondit rien. Le paysan reprit : "Hein ! chent francs ?" Alors le vagabond se décida et murmura : "Fouchtra, quo sé damando pas ! -Eh bien ! mon païré, vlà ché qui faut faire." Et il lui expliqua longuement, avec des malices, des sous-entendus et des répétitions sans nombre, que s'il consentait à prendre un bain d'une heure, tous les jours, de dix à onze, dans un trou qu'ils creuseraient, Colosse et lui, à côté de sa source, et à être guéri au bout d'un mois, ils lui donneraient cent francs en écus d'argent. Le paralytique écoutait d'un air stupide, puis il dit : "Pichque tous les drougures n'ont pas pu me guori, ch'est pas votre eau qui l' pourra." Mais Colosse se fâcha tout à coup. "Allons, vieux farcheur, tu chais, j' la connais ta maladie, moi, on ne me la conte pas. Qué que tu faisais, lundi dernier, dans l' bois de Comberombe, à onze heures de nuit ?" Le vieux répondit vivement : "Ché pas vrai." Mais Colosse s'animant : "Ché pas vrai bougrrre que t'as chauté par-dechus le foché à Jean Mannezat et que t'es parti par le creux Poulin ?" L'autre répéta avec énergie : "Ché pas vrai ! -Ché pas vrai que je t'ai crié : "Ohé, Cloviche, les gendarmes", et que t'as tourné par la chente du Moulinet ? -Ché pas vrai." Le grand Jacques, furieux, presque menaçant, criait : "Ah ! ché pas vrai ! Eh bien, vieux trois pattes, écoute : quand je t'y verrai, moi, au bois, la nuit, ou bien à l'eau, je te pincherai, t'entends bien, vu qu' j'ai encore d' pu longues jambes, et j' t'attache à quéque arbre jusqu'au matin, où nous allons te r'prendre, tout le village enchemble..." Le père Oriol arrêta son fils, puis très doux : "Écoute, Cloviche, tu peux bien échayer la chose ! Nous te faijons un bain, Coloche et moi ; t'y viens chaque jour, un mois durant. Pour cha, j' te donne, non point chent, mais deux chents francs. Et puis, écoute, si t'es guori, l' mois fini, che ch'ra chinq chents d' plus. T'entends bien, chinq chents, en écus d'argent, plus deux chents, ça fait chept chents. "Donc, deux chents pour le bain un mois durant, plus chinq chents pour la guérison. Et puis écoute : des douleurs cha r'vient. Si cha t' reprend à l'automne, nous sommes pour rien, l'eau aura pas moins fait chon effet." Le vieux répondit avec calme : "Dans che cas-là j' veux ben. Chi cha n' réuchit pas, on l' verra toujours." Et les trois hommes se serrèrent la main pour sceller le marché conclu. Puis les deux Oriol retournèrent à leur source afin de creuser le bain du père Clovis. Ils y travaillaient depuis un quart d'heure, quand ils entendirent des voix sur la route. C'était Andermatt et le docteur Latonne. Les deux paysans clignèrent de l'oeil et cessèrent de creuser la terre. Le banquier vint à eux, leur serra les mains ; puis tous les quatre se mirent à regarder l'eau, sans dire un mot. Elle remuait comme celle qui s'agite sur un grand feu, jetait ses bouillons et ses gaz, puis s'écoulait vers le ruisseau par une mince rigole qu'elle avait déjà dessinée. Oriol, un sourire d'orgueil sur les lèvres, dit tout à coup : "Hein ! y en a, du fer ?" Tout le fond était déjà rouge en effet, et même les petits cailloux qu'elle baignait en s'écoulant semblaient couverts d'une sorte de moisissure pourpre. Le docteur Latonne répondit : "Oui, mais ça ne dit rien, ce sont ses autres qualités qu'il faut connaître." Le paysan reprit : "D'abord, Coloche et moi, nous en avons bu chacun un verre hier au choir, et cha nous a déjà tenu le corps fraîche. Pas vrai, fils ?" Le grand gars répondit avec conviction : "Pour chûr que cha nous a tenu le corps fraîche." Andermatt demeurait immobile, les pieds sur le bord du trou. Il se tourna vers le médecin. "Il nous faudrait à peu près six fois ce volume d'eau pour ce que je voudrais faire, n'est-ce pas ? -Oui, à peu près. -Pensez-vous qu'on les trouverait ? -Oh ! moi, je n'en sais rien. -Voilà ! L'achat des terrains ne pourrait s'effectuer d'une façon définitive qu'après les sondages. Il faudrait d'abord une promesse de vente notariée, une fois l'analyse connue, mais ne devant avoir son effet que si les sondages consécutifs donnent les résultats espérés." Le père Oriol devint inquiet. Il ne comprenait pas. Andermatt alors lui expliqua l'insuffisance d'une seule source et lui démontra qu'il ne pourrait acheter réellement que s'il en trouvait d'autres. Mais il ne les pourrait chercher, ces autres sources, qu'après la signature d'une promesse de vente. Les deux paysans parurent aussitôt convaincus que leurs champs contenaient autant de sources que de pieds de vignes. Il suffisait de creuser, on verrait, on verrait. Andermatt dit simplement : "Oui, on verra." Mais le père Oriol trempa sa main dans l'eau et déclara : "Fouchtra, elle est chaude à cuire un oeuf, bien plus chaude que chelle à Bonnefille." Latonne à son tour y mouilla son doigt et reconnut que c'était possible. Le paysan continua : "Et puis elle a plus de goût et du meilleur goût ; elle ne chent pas faux, comme l'autre. Oh ! chelle-là, moi, j'en réponds, qu'elle est bonne ! J' les connais, les eaux du pays, depuis chinquante ans que j' les r'garde couler. J'en ai jamais vu d' plus belle, jamais, jamais !" Il se tut quelques secondes et reprit : "Ché n'est pas pour faire l'article que j' dis cha ! pour chûr non. J' voudrais faire l'épreuve d'vant vous, la vraie épreuve, pas votre épreuve de pharmachien, mais l'épreuve sur un malade. Je parie qu'elle guérirait un paralytique, chelle-là, tant qu'elle est chaude et bonne de goût, je l' parie !" Il parut chercher dans sa tête, puis regarder au sommet des monts voisins stil ne découvrirait pas le paralytique désiré. Ne l'ayant point découvert, il abaissa ses yeux sur la route. A deux cents mètres de là, on distinguait, au bord du chemin, les deux jambes inertes du vagabond dont le corps était caché par le tronc du saule. Oriol mit sa main en abat-jour sur son front et demanda à son fils : "Ch'est pas l' païrè Cloviche qu'est encore là ?" Colosse répondit en riant : "Oui, oui. Ch'est lui, il n' s'en va pas chi vite qu'un lièvre." Alors Oriol fit un pas vers Andermatt, et avec une conviction grave et profonde : "T'nez, Monchieu, écoutez-moi. En v'là un là-bas, de paralytique, que monchieu le Docteur connaît bien, mais un vrai, qu'on n'a pas vu faire un pas d'puis diche ans. Dites-le, monchieu l' Docteur ?" Latonne affirma : "Oh ! celui-là, si vous le guérissez, je paie votre eau un franc le verre." Puis, se tournant vers Andermatt : "C'est un vieux goutteux rhumatisant atteint d'une sorte de contracture spasmodique de la jambe gauche et d'une paralysie complète de la droite ; enfin, je crois, un incurable." Oriol l'avait laissé dire ; il reprit lentement : "Eh bien, monchieu l' Docteur, voulez-vous faire l'épreuve chur lui, un mois durant ? Je ne dis pas que cha réuchira, je n' dis rien, je demande cheulement à faire l'épreuve. Tenez, Coloche et moi, nous allions creuser un trou pour les pierres, eh bien, nous ferons un trou pour Cloviche ; il y pachera une heure chaque matin ; et puis nous verrons, là, nous verrons !..." Le médecin murmura : "Vous pouvez essayer. Je réponds bien que vous ne réussirez pas." Mais Andermatt, séduit par l'espérance d'une guérison presque miraculeuse, accueillit avec joie l'idée du paysan ; et ils retournèrent tous les quatre auprès du vagabond toujours immobile au soleil. Le vieux braconnier, comprenant la ruse, feignit de refuser, résista longtemps, puis se laissa convaincre, à la condition qu'Andermatt lui donnerait deux francs par jour pour l'heure qu'il passerait dans l'eau. Et l'affaire fut conclue ainsi. Il fut même décidé qu'aussitôt le trou creusé, le père Clovis prendrait son bain ce jour-là même. Andermatt lui fournirait des vêtements pour s'habiller ensuite, et les deux Oriol lui apporteraient une ancienne hutte de berger remisée dans leur cour, où l'infirme s'enfermerait afin de changer de hardes. Puis le banquier et le médecin retournèrent au village. Ils se séparèrent à l'entrée, celui-ci rentrant chez lui pour ses consultations, et celui-là allant attendre sa femme qui devait venir à l'établissement vers neuf heures et demie. Elle apparut presque aussitôt. En toilette rose, des pieds à la tête, chapeau rose, ombrelle rose et visage rose, elle avait l'air d'une aurore, et elle descendait le roidillon de l'hôtel, pour éviter le détour du chemin, avec un sautillement d'oiseau qui va de pierre en pierre, sans ouvrir les ailes. Elle cria, dès qu'elle aperçut son mari : "Oh ! le joli pays, je suis tout à fait contente !" Les quelques baigneurs errant tristement dans le petit parc silencieux se retournèrent à son passage, et Petrus Martel qui fumait sa pipe, en manches de chemise à la fenêtre du billard, appela son compère Lapalme, assis dans un coin devant un verre de vin blanc, en disant avec un claquement de langue : "Bigre, voilà du nanan." Christiane pénétra dans l'établissement, salua d'un sourire le caissier assis à gauche de l'entrée, et d'un bonjour l'ancien geôlier assis à droite ; puis, tendant un billet à une baigneuse vêtue comme celle de la buvette, elle la suivit dans un corridor où donnaient les portes des salles de bains. On la fit entrer dans l'une d'elles, assez vaste, aux murs nus, meublée d'une chaise, d'une glace et d'un chausse-pied, tandis qu'un grand trou ovale, enduit de ciment jaune comme le sol, servait de baignoire. La femme tourna une clef pareille à celles qui font couler les ruisseaux des rues, et l'eau jaillit par une petite ouverture ronde et grillée au fond de cette cuve, qui fut bientôt remplie jusqu'aux bords, et qui déversait son trop- plein par une rigole s'enfonçant dans le mur. Christiane, qui avait laissé sa femme de chambre à l'hôtel, refusa, pour se dévêtir, les soins de l'Auvergnate et resta seule, disant qu'elle sonnerait, si elle avait besoin de quelque chose, et pour son linge. Et elle se déshabilla lentement, en regardant le presque invisible mouvement de cette onde remuée dans ce bassin clair. Lorsqu'elle fut nue, elle trempa son pied dedans et une bonne sensation chaude monta jusqu'à sa gorge : puis elle enfonça dans l'eau tiède une jambe d'abord, l'autre ensuite, et s'assit dans cette chaleur, dans cette douceur, dans ce bain transparent, dans cette source qui coulait sur elle, autour d'elle, couvrant son corps de petites bulles de gaz, tout le long des jambes, tout le long des bras, et sur les seins aussi. Elle regardait avec surprise ces innombrables et si fines gouttes d'air qui l'habillaient des pieds à la tête d'une cuirasse entière de perles menues. Et ces perles, si petites, s'envolaient sans cesse de sa chair blanche, et venaient s'évaporer à la surface du bain, chassées par d'autres qui naissaient sur elle. Elles naissaient sur sa peau comme des fruits légers, insaisissables et charmants, les fruits de ce corps mignon, rose et frais, qui faisait pousser dans l'eau des perles. Et Christiane se sentait si bien là-dedans, si doucement, si mollement, si délicieusement caressée, étreinte par l'onde agitée, l'onde vivante, l'onde animée de la source qui jaillissait au fond du bassin, sous ses jambes, et s'enfuyait par le petit trou dans le rebord de sa baignoire, qu'elle aurait voulu rester là toujours, sans remuer, presque sans songer. La sensation d'un bonheur calme, fait de repos et de bien-être, de tranquille pensée, de santé, de joie discrète et de gaîté silencieuse, entrait en elle avec la chaleur exquise de ce bain. Et son esprit rêvait, vaguement bercé par le glouglou du trop-plein qui s'écoulait, il rêvait à ce qu'elle ferait tantôt, à ce qu'elle ferait demain, à des promenades, à son père, à son mari, à son frère et à ce grand garçon qui la gênait un peu depuis l'aventure du chien. Elle n'aimait pas les gens violents. Aucun désir n'agitait son âme, calme comme son coeur dans cette eau tiède, aucun désir, sauf cette confuse espérance d'un enfant, aucun désir d'une vie autre, d'émotion ou de passion. Elle se sentait bien, heureuse et contente. Elle eut peur ; on ouvrait sa porte : c'était l'Auvergnate apportant le linge. Les vingt minutes étaient passées ; il fallait déjà s'habiller. Ce fut presque un chagrin, presque un malheur que ce réveil ; elle avait envie de prier la femme de la laisser encore quelques minutes, puis elle réfléchit que tous les jours elle retrouverait cette joie, et elle sortit de l'eau avec regret pour se rouler dans un peignoir chaud, qui la brûlait un peu. Comme elle s'en allait, le docteur Bonnefille ouvrit la porte de son cabinet de consultation et la pria d'entrer, en la saluant avec cérémonie. Il s'informa de sa santé, lui tâta le pouls, regarda sa langue, prit des nouvelles de son appétit et de sa digestion, l'interrogea sur son sommeil, puis la reconduisit jusqu'à l'entrée de l'appartement en répétant : "Allons, allons, ça va bien, ça va bien. Mes respects, s'il vous plaît, à monsieur votre père, un des hommes les plus distingués que j'aie rencontrés dans ma carrière." Elle sortit enfin, ennuyée déjà de cette obsession, et devant la porte elle aperçut le marquis qui causait avec Andermatt, Gontran et Paul Brétigny. Son mari, dans la tête de qui toute idée nouvelle bourdonnait sans repos, comme une mouche dans une bouteille, racontait l'histoire du paralytique, et voulait retourner voir si le vagabond prenait son bain. On y alla, pour lui plaire. Mais Christiane, tout doucement, retint son frère en arrière, et, lorsqu'ils furent un peu loin des autres : "Dis donc, je voulais te parler de ton ami ; il ne me plaît pas beaucoup, à moi. Explique-moi au juste ce qu'il est." Et Gontran, qui connaissait Paul depuis plusieurs années, raconta cette nature passionnée, brutale, sincère et bonne, par élans. C'était, disait-il, un garçon intelligent, dont l'âme brusque se jetait dans les idées avec impétuosité. Cédant à toutes ses impulsions, ne sachant ni se maîtriser, ni se diriger, ni combattre une sensation par un raisonnement, ni gouverner sa vie avec une méthode faite de convictions méditées, il obéissait à ses entraînements, excellents ou détestables, dès qu'un désir, dès qu'une pensée, dès qu'une émotion quelconque troublait sa nature exaltée. Il s'était battu déjà sept fois en duel, aussi prompt à insulter les gens qu'à devenir ensuite leur ami ; il avait eu des furies d'amour pour des femmes de toutes classes, adorées avec un égal emportement, depuis l'ouvrière cueillie au seuil de son magasin, jusqu'à l'actrice enlevée, oui enlevée, le soir d'une première représentation, comme elle posait le pied dans son coupé pour rentrer chez elle, et emportée par lui, dans ses bras, au milieu des passants stupéfaits, et jetée dans une voiture qui disparaissait au galop sans qu'on pût la suivre ou la rattraper. Et Gontran conclut : "Voilà. C'est un bon garçon, mais un fou ; très riche d'ailleurs, et capable de tout, de tout, de tout quand il perd la tête." Christiane reprit : "Quel singulier parfum il a, ça sent très bon. Qu'est-ce que c'est ?" Gontran répondit : "Je n'en sais rien, il ne veut pas le dire ; je crois que ça vient de Russie. C'est l'actrice, son actrice, celle dont je le guéris en ce moment, qui lui a donné cela. Oui, ça sent très bon en effet." On apercevait sur la route un attroupement de baigneurs et de paysans, car on avait coutume, chaque matin avant le déjeuner, de faire un tour sur ce chemin. Christiane et Gontran rejoignirent le marquis, Andermatt et Paul, et ils virent bientôt, à la place où la veille encore s'élevait le morne, une tête humaine, bizarre, coiffée d'une loque de feutre gris, couverte d'une grande barbe blanche, et qui sortait de terre, une sorte de tête de décapité qu'on aurait cru poussée là, comme une plante. Autour d'elle, des vignerons stupéfaits regardaient, impassibles, les Auvergnats n'étant point moqueurs, tandis que trois gros messieurs, clients des hôtels de second ordre, riaient et plaisantaient. Oriol et son fils, debout, contemplaient le vagabond qui trempait dans son trou, assis sur une pierre, avec de l'eau jusqu'au menton. On eût dit un supplicié d'autrefois, condamné pour quelque crime étrange de sorcellerie ; et il n'avait point lâché ses béquilles baignées à côté de lui. Andermatt, ravi, répétait : "Bravo, bravo ! voilà un exemple que devraient suivre tous les gens du pays qui souffrent de douleurs." Et, se penchant sur le bonhomme, il lui cria comme s'il eût été sourd : "Êtes-vous bien ?" L'autre, qui semblait abruti complètement par cette eau brûlante, répondit : "Il me chemble que je fonds. Bougrre, qu'elle est chaude !" Mais le père Oriol déclara : "Plus qu'elle est chaude, plus que t'iras bien." Une voix dit, derrière le marquis : "Qu'est-ce que c'est que cela ?" Et M. Aubry-Pasteur, soufflant toujours, s'arrêta, au retour de sa promenade quotidienne. Alors Andermatt expliqua son projet de guérison. Mais le vieux répétait : "Bougrre, qu'elle est chaude !" Et il voulait sortir, demandant de l'aide pour le tirer de là. Le banquier finit par le calmer en lui promettant vingt sous de plus par bain. On faisait cercle autour du trou où flottaient les haillons grisâtres dont était couvert ce vieux corps. Une voix dit : "Quel pot-au-feu ! Je n'y tremperais pas une soupe." Un autre reprit : "La viande non plus ne m'irait guère." Mais le marquis remarqua que les bulles d'acide carbonique semblaient plus nombreuses, plus grosses et plus vives, dans cette nouvelle source que dans celle des bains. Les loques du vagabond en étaient couvertes, et ces bulles montaient à la surface en telle abondance que l'eau paraissait traversée par des chaînettes innombrables, par des chapelets infinis de tout petits diamants ronds, le grand soleil du plein ciel les rendant claires comme des brillants. Alors, Aubry-Pasteur se mit à rire : "Parbleu, dit-il, écoutez ce qu'on fait à l'établissement. Vous savez qu'on prend une source comme un oiseau, dans une sorte de piège, ou plutôt dans une cloche. C'est ce qu'on appelle la capter. Or, l'an dernier, voici ce qui arriva à la source alimentant les bains. L'acide carbonique, plus léger que l'eau, s'emmagasinait au sommet de la cloche, puis, lorsqu'il s'y amassait en trop grande quantité, il se trouvait refoulé dans les conduits, remontait en abondance dans les baignoires, emplissait les cabines et asphyxiait les malades. On a eu trois accidents en deux mois. Alors on me consulta de nouveau, et j'inventai un appareil très simple, formé de deux tuyaux, qui amenaient séparément le liquide et le gaz de la cloche, pour les mélanger à nouveau immédiatement sous le bain, et reconstituer ainsi l'eau à son état normal en évitant l'excès dangereux d'acide carbonique. Mais mon appareil aurait coûté un millier de francs ! Alors savez-vous ce qu'a fait le geôlier ? Je vous le donne en mille. Un trou dans la cloche pour se débarrasser du gaz, qui s'envola, bien entendu. De sorte qu'on vous vend des bains acidulés sans acide, ou du moins avec si peu d'acide que ça ne vaut plus grand'chose. Tandis qu'ici, regardez." Tout le monde était indigné ! On ne riait plus, et on contemplait avec envie le paralytique. Chaque baigneur aurait volontiers saisi une pioche pour se creuser un trou à côté de celui du vagabond. Mais Andermatt prit par le bras l'ingénieur et ils s'éloignèrent en causant. De temps en temps Aubry-Pasteur s'arrêtait, semblait tracer une ligne avec sa canne, indiquait des points ; et le banquier écrivait des notes sur un calepin. Christiane et Paul Brétigny s'étaient mis à parler. Il lui racontait son voyage en Auvergne, ce qu'il avait vu, et senti. Il aimait la campagne avec ses instincts ardents où transperçait toujours de l'animalité. Il l'aimait en sensuel qu'elle émeut, dont elle fait vibrer les nerfs et les organes. Il disait : "Moi, Madame, il me semble que je suis ouvert ; et tout entre en moi, tout me traverse, me fait pleurer ou grincer des dents. Tenez, quand je regarde cette côte-là en face, ce grand pli vert, ce peuple d'arbres qui grimpe la montagne, j'ai tout le bois dans les yeux ; il me pénètre, m'envahit, coule dans mon sang ; et il me semble aussi que je le mange, qu'il m'emplit le ventre ; je deviens un bois moi-même !" Il riait, en racontant cela, ouvrait ses grands yeux ronds, tantôt sur le bois et tantôt sur Christiane ; et elle, surprise, étonnée, mais facile à impressionner, se sentait aussi dévorée, comme le bois, par ce regard avide et large. Paul reprit : "Et si vous saviez quelles jouissances je dois à mon nez. Je bois cet air- là, je m'en grise, j'en vis, et je sens tout ce qu'il y a dedans, tout, absolument tout. Tenez, je vais vous le dire. D'abord avez-vous remarqué, depuis que vous êtes ici, une odeur délicieuse, à laquelle aucune autre odeur n'est comparable, si fine, si légère, qu'elle semble presque... comment dirais-je... une odeur immatérielle ? On la retrouve partout, on ne la saisit nulle part, on ne découvre pas d'où elle sort ! Jamais, jamais rien de plus... de plus divin ne m'avait troublé le coeur... Eh bien, c'est l'odeur de la vigne en fleurs ! Oh ! j'ai été quatre jours à le découvrir. Et n'est-ce pas charmant à penser, Madame, que la vigne, qui nous donne le vin, le vin que peuvent seuls comprendre et savourer les esprits supérieurs, nous donne aussi le plus délicat et le plus troublant des parfums, que peuvent seuls découvrir les plus raffinés des sensuels ? Et puis, reconnaissez-vous aussi la senteur puissante des châtaigniers, la saveur sucrée des acacias, les aromates de la montagne, et l'herbe, l'herbe qui sent si bon, si bon, si bon, ce dont personne ne se doute ?" Elle était stupéfaite d'écouter ces choses, non pas qu'elles fussent surprenantes, mais elles lui paraissaient d'une nature si différente de celles entendues autour d'elle, chaque jour, que sa pensée en demeurait saisie, émue, troublée. Il parlait toujours, de sa voix un peu sourde, mais chaude. "Et puis, tenez, reconnaissez-vous aussi, dans l'air, sur les routes, quand il fait chaud, un petit goût de vanille ? -Oui, n'est-ce pas ? -Eh bien, c'est... c'est... mais je n'ose pas vous le dire." Il riait tout à fait maintenant ; et soudain, étendant la main devant lui : "Regardez !" Une file de voitures chargées de foin s'en venaient traînées par des vaches accouplées deux par deux. Les bêtes lentes, le front bas, la tête inclinée par le joug, les cornes liées à la barre de bois, marchaient péniblement ; et on voyait sous leur peau soulevée remuer les os de leurs jambes. Devant chaque attelage, un homme en manches de chemise, en gilet et en chapeau noir, allait, une baguette à la main, réglant l'allure des animaux. De temps en temps il se tournait, et, sans jamais frapper, touchait l'épaule ou le front d'une vache qui clignait ses gros yeux vagues et obéissait à son geste. Christiane et Paul se rangèrent pour les laisser passer. Il lui dit : "Sentez-vous ?" Elle s'étonna : "Quoi donc ? ça sent l'étable. -Oui, ça sent l'étable ; et toutes ces vaches qui vont par les chemins, car il n'y a point de chevaux dans ce pays, sèment sur les routes cette odeur d'étable qui, mêlée à la poussière fine, donne au vent une saveur de vanille." Christiane, un peu dégoûtée, murmura : "Oh !" Il reprit : "Permettez, en ce moment j'analyse comme un pharmacien. En tout cas, nous sommes, Madame, dans le pays le plus séduisant, le plus doux, le plus reposant que j'aie jamais vu. Un pays de l'âge d'or. Et la Limagne, oh ! la Limagne ! Mais je ne vous en parle pas, je veux vous la montrer. Vous verrez !" Le marquis et Gontran les rejoignirent. Le marquis passa son bras sous celui de sa fille, et la faisant tourner et revenir sur ses pas pour rentrer déjeuner, il dit : "Écoutez, les enfants, cela vous regarde tous les trois. William, qui devient fou quand il a une idée en tête, ne rêve plus que de sa ville à bâtir et il veut séduire la famille Oriol. Il désire donc que Christiane fasse la connaissance des petites, pour voir si elles sont possibles. Mais il ne faut pas que le père se doute de notre ruse. Alors j'ai eu une idée, c'est d'organiser une fête de charité. Toi, ma fille, tu vas aller voir le curé ; vous chercherez ensemble deux de ses paroissiennes pour quêter avec toi. Tu comprends lesquelles tu lui feras désigner ; et il les invitera sous sa responsabilité. Quant à vous, les hommes, vous allez préparer une tombola au Casino, avec le secours de Petrus Martel, de sa troupe et de son orchestre. Et si les petites Oriol sont gentilles, comme on les dit fort bien élevées dans leur couvent, Christiane fera leur conquête." V Pendant huit jours, Christiane ne s'occupa que de la préparation de cette fête. Le curé, en effet, parmi ses paroissiennes, n'avait trouvé que les petites Oriol qui fussent dignes de quêter avec la fille du marquis de Ravenel ; et heureux de pouvoir se mettre en avant il avait fait toutes les démarches, tout organisé, tout réglé, et invité lui-même les jeunes filles comme si l'idée première venait de lui. La commune était agitée ; et les mornes baigneurs, tenant un nouveau sujet de conversation, emplissaient les tables d'hôte d'aperçus variés sur les recettes possibles des deux séances, religieuse et profane. La journée commença bien. Il faisait un admirable temps d'été, chaud et clair, brillant dans la plaine et délicieux sous les arbres du village. La messe était à neuf heures, une messe rapide en musique. Christiane, arrivée avant l'office pour jeter un coup d'oeil sur l'ornementation de l'église faite avec des guirlandes de fleurs venues de Royat et de Clermont-Ferrand, entendit marcher derrière elle ; le curé, l'abbé Litre, la suivait accompagné des petites Oriol, et il fit les présentations. Christiane aussitôt invita les jeunes filles à déjeuner. Elles acceptèrent en rougissant et en saluant avec des révérences. Les fidèles commençaient à arriver. Elles s'assirent toutes les trois sur trois chaises d'honneur, qu'on leur avait préparées au bord du choeur, en face de trois autres occupées par de jeunes garçons endimanchés, fils du maire, de l'adjoint et d'un conseiller municipal, choisis pour accompagner les quêteuses et pour flatter l'autorité locale. Tout se passa fort bien d'ailleurs. L'office fut court. La quête donna cent dix francs qui, joints aux cinq cents d'Andermatt, aux cinquante francs du marquis et aux cent francs de Paul Brétigny, faisaient un total de sept cent soixante, ce qui n'était jamais arrivé dans la commune d'Enval. Puis, après la cérémonie on emmena à l'hôtel les petites Oriol. Elles paraissaient un peu intimidées, sans gaucherie cependant, et ne parlaient guère, plutôt par modestie que par crainte. Elles déjeunèrent à table d'hôte, et elles plurent aux hommes, à tous les hommes. L'aînée, plus grave, la cadette, plus vive, l'aînée plus comme il faut, au sens vulgaire du mot, la cadette, plus gracieuse, elles se ressemblaient pourtant aussi complètement que peuvent se ressembler deux soeurs. Dès que le repas fut fini, on se rendit au Casino pour le tirage de la tombola qui avait lieu à deux heures. Le parc, déjà envahi par les baigneurs et les paysans mêlés, présentait l'aspect d'une fête foraine. Sous leur kiosque chinois, les musiciens exécutaient une symphonie champêtre, oeuvre de Saint-Landri lui-même. Paul, qui accompagnait Christiane, s'arrêta : "Tiens, dit-il, c'est joli cela. Il a du talent ce garçon. Avec un orchestre, ça ferait un grand effet." Puis il demanda : "Aimez-vous la musique, Madame ? -Beaucoup. -Moi, elle me ravage. Quand j'écoute une oeuvre que j'aime, il me semble d'abord que les premiers sons détachent ma peau de ma chair, la fondent, la dissolvent, la font disparaître et me laissent, comme un écorché vif, sous toutes les attaques des instruments. Et c'est en effet sur mes nerfs que joue l'orchestre, sur mes nerfs à nu, frémissants, qui tressaillent à chaque note. Je l'entends, la musique, non pas seulement avec mes oreilles, mais avec toute la sensibilité de mon corps, vibrant des pieds à la tête. Rien ne me procure un pareil plaisir, ou plutôt un pareil bonheur." Elle souriait et dit : "Vous sentez vivement. -Parbleu ! A quoi servirait de vivre si on ne sentait pas vivement ? Je n'envie pas les gens qui ont sur le coeur une carapace de tortue ou un cuir d'hippopotame. Ceux-là seuls sont heureux qui souffrent par leurs sensations, qui les reçoivent comme des chocs et les savourent comme des friandises. Car il faut raisonner toutes nos émotions, heureuses ou tristes, s'en rassasier, s'en griser jusqu'au bonheur le plus aigu ou jusqu'à la détresse la plus douloureuse." Elle leva les yeux sur lui, un peu surprise comme elle l'était depuis huit jours par toutes les choses qu'il disait. Depuis huit jours, en effet, ce nouvel ami, car il était devenu son ami tout de suite, malgré la répugnance des premières heures, secouait à tout instant la tranquillité de son âme, et l'agitait comme on agite un bassin en y jetant des pierres. Et il jetait des pierres, de grosses pierres, dans cette pensée encore ensommeillée. Le père de Christiane, comme tous les pères, l'avait toujours traitée en petite fille à qui on ne doit pas dire grand'chose ; son frère la faisait rire et non point réfléchir ; son mari ne s'imaginait pas qu'on dût parler de quoi que ce fût avec sa femme en dehors des intérêts de la vie commune ; et elle avait vécu jusqu'ici dans une torpeur d'esprit satisfaite et douce. Ce nouveau venu ouvrait son intelligence à coups d'idées qui ressemblaient à des coups de hache. C'était d'ailleurs un de ces hommes qui plaisent aux femmes, à toutes les femmes, par sa nature même, par l'acuité vibrante de ses émotions. Il savait leur parler, tout leur dire, et il leur faisait tout comprendre. Incapable d'un effort continu, mais intelligent à l'extrême, aimant toujours ou détestant avec passion, parlant de tout avec une fougue naïve d'homme frénétiquement convaincu, aussi changeant qu'il était enthousiaste, il avait à l'excès le vrai tempérament des femmes, leur crédulité, leur charme, leur mobilité, leur nervosité, avec l'intelligence supérieure, active, ouverte et pénétrante d'un homme. Gontran les rejoignit brusquement : "Retournez-vous, dit-il, et regardez le ménage Honorat." Ils se retournèrent et aperçurent le docteur Honorat flanqué d'une grosse et vieille dame en robe bleue, dont la tête semblait un jardin de pépiniériste, toutes les variétés de plantes et de fleurs se trouvant réunies sur son chapeau. Christiane, stupéfaite, demanda : "C'est sa femme ? mais elle a quinze ans de plus que lui ! -Oui, soixante-cinq ans : une ancienne sage-femme aimée entre deux accouchements. C'est du reste, paraît-il, un de ces ménages où on se cogne du matin au soir." Ils revenaient vers le Casino, attirés par les clameurs du public. Sur une grande table, devant l'établissement, étaient étalés les lots de la tombola dont Petrus Martel, assisté de Mlle Odelin, de l'Odéon, une toute petite brunette, tirait et annonçait les numéros, avec des boniments de charlatan qui amusaient beaucoup la foule. Le marquis, accompagné des petites Oriol et d'Andermatt, reparut et demanda : "Restons-nous ici ? C'est bien bruyant." Alors on se décida à faire une promenade sur la route à mi-côte qui va d'Enval à La Roche-Pradière. Pour l'atteindre, ils montèrent d'abord, l'un derrière l'autre, un sentier étroit à travers les vignes. Christiane marchait en tête, d'un pas souple et rapide. Depuis son arrivée en ce pays, elle se sentait exister d'une façon nouvelle, avec une activité de plaisir et de vie qu'elle ne connaissait point autrefois. Peut-être les bains, la faisant mieux portante, la débarrassant des légers troubles des organes qui gênent et attristent sans cause sensible, la disposaient-ils à mieux percevoir, à mieux goûter toutes choses. Peut-être se sentait-elle simplement animée, fouettée par la présence et l'ardeur d'esprit de ce garçon inconnu qui lui apprenait à comprendre. Elle respirait par grands souffles prolongés en songeant à tout ce qu'il avait dit sur les parfums errant dans le vent. "C'est vrai, pensait-elle, qu'il m'a enseigné à sentir l'air." Et elle retrouvait toutes les odeurs, celle de la vigne surtout, si légère, si fine, si fuyante. Elle atteignit la route, et des groupes se formèrent. Andermatt et Louise Oriol, l'aînée, partirent en avant en causant du rendement des terres en Auvergne. Elle savait, cette Auvergnate, vraie fille de son père, douée de l'instinct héréditaire, tous les détails précis et pratiques de la culture ; et elle les disait de sa vo