Oeuvres poétiques 2 Clément Marot Les Opuscules L'enfer de Clément Marot de Cahors en Quercy L'enfer de Clément Marot de Cahors en Quercy, Valet de chambre du Roy: composé en la prison de L'Aigle de Chartres: et par luy envoyé à ses Amys Comme douleurs de nouvel amassées Font souvenir des lyesses passées: Ainsi plaisir de nouvel amassé Faict souvenir du mal, qui est passé. Je dy cecy, mes treschers Freres, pource Que l'amytié, la chere non rebourse, Les passetemps, et consolations, Que je reçoy par visitations En la prison claire; et nette de Chartres, Me font recors des tenebreuses chartres, Du grand chagrin, et recueil ord, et laid, Que je trouvay dedans le Chastellet. Si ne croy pas, qu'il y ait chose au monde, Qui mieulx ressemble ung Enfer tresimmunde: Je dy Enfer, et Enfer puis bien dire: Si l'allez veoir, encor' le voyrrez pire. Aller helas! ne vous y vueillez mettre: J'ayme trop mieulx le vous descrire en metre, Que pour le veoir auclun de vous soit mys En telle peine. Escoutez doncq' Amys. Bien avez leu, sans qu'il s'en faille ung A, Comme je fus par l'instinct de Luna Mené au lieu plus mal sentant, que soulphre, Par cinq, ou six ministres de ce gouffre: Dont le plus gros jusques là me transporte. Si rencontray Cerberus à la porte: Lequel dressa ses troys testes en hault, A tout le moins une, qui troys en vault. Lors de travers me voit ce Chien poulsif, Puis m'a ouvert ung huys gros, et massif: Duquel l'entrée est si estroicte, et basse, Que pour entrer faillut que me courbasse. Mais ains, que feusse entré au gouffre noir, Je veoy à part ung aultre vieil manoir Tout plein de gens, de bruyt, et de tumulte: Parquoy avec ma Guyde je consulte, En luy disant: Dy moy, s'il t'en souvient, D'où, et de qui, et pourquoy ce bruyt vient. Si me respond: Sans croyre le rebours, Saiche, qu'icy sont d'Enfer les fauxbourgs, Où bien souvent s'eslieve ceste feste: Laquelle sort plus rude, que tempeste, De l'estomach de ces gens, que tu voys: Qui sans cesser se rompent teste, et voix Pour appoincter faulx, et chetifs Humains, Qui ont debatz, et debatz ont heu maints. Hault devant eulx le grand Minos se sied, Qui sur leurs dicts ses sentences assied. C'est luy, qui juge, ou condamne, ou deffend, Ou taire faict, quand la teste luy fend. Là les plus grands les plus petitz destruisent: Là les petitz peu, ou poinct, aux grands nuisent: Là trouve l'on façon de prolonger Ce, qui se doibt, et se peult abreger: Là sans argent paouvreté n'a raison: Là se destruict maincte bonne maison: Là biens sans cause en causes se despendent: Là les causeurs les causes s'entrevendent: Là en public on manifeste, et dict La maulvaistié de ce monde mauldict, Qui ne sçauroit soubs bonne conscience Vivre deux jours en paix, et patience: Dont j'ay grand'joye avecques ces mordants. Et tant plus sont les hommes discordants, Plus à discord esmouvons leurs courages Pour le proffict, qui vient de leurs dommages: Car s'on vivoit en paix, comme est mestier, Rien ne vauldroit de ce lieu le mestier: Pource qu'il est de soy si anormal, Qu'il fault expres, qu'il commence par mal, Et que quelcun à quelcque aultre mefface, Avant que nul jamais proffict en face. Brief en ce lieu ne gaignerions deux pommes, Si ce n'estoit la maulvaistié des hommes. Mais par Pluton le Dieu, que doibs nommer, Mourir de faim ne sçaurions, ne chommer: Car tant de gens, qui en ce parc s'assaillent, Asses, et trop de besongne nous taillent: Asses pour nous, quand les biens nous en viennent: Et trop pour eulx, quand pauvres en deviennent. Ce nonobstant, ô nouveau prisonnier, Il est besoing de pres les manier: Il est besoing (croy moy) et par leur faulte Que dessus eulx on tienne la main haulte: Ou aultrement les bons bonté fuyroient, Et les maulvais en empirant iroient. Encor (pour vray) mettre on n'y peult tel'ordre, Que tousjours l'ung l'aultre ne vueille mordre: Dont raison veult, qu'ainsi on les embarre, Et qu'entre deux soit mys distance, et barre; Comme aux Chevaulx, en l'estable hargneux. Minos le Juge est de cela soigneux, Qui devant luy, pour entendre le cas, Faict deschiffrer telz noysifz altercas Par ces crieurs: dont l'ung soubstient tout droict Droict contre tort: l'aultre tort contre droict: Et bien souvent par cautelle: subtille Tort bien mené rend bon droict inutille. Prends y esgard, et entends leurs propos: Tu ne veis oncq' si differents suppostz. Approche toy pour de plus pres le veoir, Regarde bien: je te fais assçavoir, Que ce mordant, que l'on oyt si fort bruyre, De corps, et biens veult son prochain destruire. Ce grand criart, qui tant la gueulle tort, Pour le grand gaing tient du riche le tort. Ce bon vieillart (sans prendre or, ou argent) Maintient le droict de mainte paovre gent. Celluy, qui parle illec sans s'esclatter, Le Juge assis veult corrompre, et flatter. Et cestuy là, qui sa teste descoeuvre, En playderie a faict ung grand chef d'oeuvre: Car il a tout destruict son parentage, Dont il est craint, et prisé davantage: Et bien heureux celluy se peult tenir, Duquel y veult la cause soubstenir. Amys, voylà quelcque peu des menées, Qui aux faulxbourgs d'Enfer sont demenées Par noz grands Loups ravissants, et famys, Qui ayment plus cent soulz, que leurs amys: Et dont pour vray le moindre, et le plus neuf Trouveroit bien à tondre sur un oeuf. Mais puis que tant de curiosité Te meut à veoir la sumptuosité De noz manoirs: ce, que tu ne veis oncques, Te feray veoir. Or saches, Amy, doncques, Qu'en cestuy parc, où ton regard espends, Une maniere il y a de Serpents, Qui de petits viennent grands, et felons, Non point vollants: mais traynants, et bien longs: Et ne sont pas pourtant Couleuvres froydes, Ne verds Lezards, ne Dragons forts, et roydes: Et ne sont pas Cocodrilles infaicts, Ne Scorpions tortuz, et contrefaicts: Ce ne sont pas Vipereaulx furieux, Ne Basilicz tuants les gens des yeulx: Ce ne sont pas mortiferes Aspics, Mais ce sont bien Serpents, qui vallent pis. Ce sont Serpents enflés, envenimés, Mordants, mauldicts, ardants, et animés, Jectants ung feu, qu'à peine on peult estaindre, Et en piquant dangereux à l'attaindre. Car qui en est picqué, ou offensé, En fin demeure chetif, ou insensé: C'est la nature, au Serpent plein d'exces, Qui par son nom est appelé Proces. Tel est son nom, qui est de mort une umbre: Regarde ung peu, en voylà ung grand nombre De gros, de grands, de moyens, et de gresles, Plus mal faisants, que tempestes, ne gresles. Celuy, qui jecte ainsi feu à planté, Veult enflammer quelcque grand' parenté: Celluy, qui tire ainsi hors sa languete, Destruira brief quelcun, s'il ne s'en guete: Celluy, qui siffle, et a les dents si drues, Mordra quelqu'ung, qui en courra les rues: Et ce froid là, qui lentement se traine, Par son venin a bien sceu mettre hayne Entre la mere, et les maulvais enfants: Car Serpents froids sont les plus eschauffantz. Et de tous ceulx, qui en ce parc habitent, Les nouveaulx nays, qui s'enflent, et despitent, Sont plus subjects à engendrer icy, Que les plus vieulx. Voyre et qu'il soyt ainsi, Ce vieil Serpent sera tantost crevé, Combien qu'il ait mainct lignage grevé. Et cestuy là plus antique, qu'ung Roc, Pour reposer s'est pendu à ung croc. Mais ce petit plus mordant, qu'une Loupve, Dix grands Serpents dessoubs sa pance couve: Dessoubs sa pance il en couve dix grands, Qui quelcque jour seront plus denigrants Honneurs, et biens, que cil, qui les couva: Et pour ung seul, qui meurt, ou qui s'en va, En viennent sept. Dont ne fault t'estonner: Car pour du cas la preuve te donner, Tu doibs sçavoir, qu'yssues sont ces bestes Du grand Serpent Hydra, qui heut sept testes: Contre lequel Hercules combattoit, Et quand de luy une teste abbatoit, Pour une morte en revenoit sept vives. Ainsi est il de ces bestes noysifves: Ceste nature ilz tiennent de la race Du grand Hydra, qui au profond de Thrace, Où il n'y a, que guerres, et contens, Les engendra des l'eage, et des le temps Du faulx Cayn. Et si tu quiers raison, Pourquoy Proces sont si fort en saison: Scaiche, que c'est faulte de charité Entre Chrestiens. Et à la verité, Comment l'auront dedans leur cueur fichée, Quand par tout est si froydement preschée? A escouter vos Prescheurs, bien souvent, Charité n'est, que donner au Convent. Pas ne diront, combien Proces differe Au vray chrestien, qui de touts se dict frere. Pas ne diront, qu'impossible leur semble D'estre Chrestien, et playdeur tout ensemble. Ainçoys seront eulx mesmes à playder Les plus ardentz. Et à bien regarder, Vous ne vallez de guere mieulx au Monde, Qu'en nostre Enfer, où toute horreur abonde. Doncques, Amy, ne t'esbahys, comment Sergents, Proces, vivent si longuement: Car bien nourriz sont du laict de la Lysse, Qui nommée est du Monde la malice: Tousjours les a la Loupve entretenuz, Et pres du cueur de son ventre tenuz. Mais si ne veulx je à ses faicts contredire: Car c'est ma vie. Or plus ne t'en veulx dire: Passe cest huys barré de puissant fer. A tant se teut le Ministre d'Enfer, De qui les mots vouluntiers escoutoye: Poinct ne me laisse, ains me tient, et costoye, Tant qu'il m'eust mys (pour mieulx estre à couvert) Dedans le lieu par Cerberus ouvert, Où plusieurs cas me furent ramentus: Car lors allay devant Rhadamantus Par ung degré fort vieil, obscur, et salle. Pour abreger: je trouve en une salle Rhadamantus (Juge assis à son aise) Plus enflammé, qu'une ardente fournaise, Les yeulx ouverts, les oreilles biens grandes, Fier en parler, cauteleux en demandes, Rebarbatif, quand son cueur il descharge: Brief, digne d'estre aux Enfers en sa charge. Là devant luy vient maincte Ame dampnée: Et quand il dict, telle me soyt menée, A ce seul mot ung gros marteau carré Frappe tel coup contre ung portal barré, Qu'il fait crousler les tours du lieu infame. Lors à ce bruict, là bas n'y a paouvre Ame, Qui ne fremisse, et de frayeur ne tremble, Ainsi qu'au vent fueille de Chesne, ou Tremble: Car la plus seure a bien craincte, et grand' peur De se trouver devant tel attrapeur. Mais ung Ministre appelle, et nomme celle, Que veult le Juge. Adoncques s'avance elle, Et s'y en va tremblant, morne, et pallie. Des qu'il la voyt, il mitigue, et pallie Son parler aigre: et en faincte doulceur Luy dict ainsi. Vien çà, fais moy tout seur, Je te supply, d'ung tel crime, et forfaict. Je croyrois bien, que tu ne l'as poinct faict, Car ton maintien n'est, que des plus gaillards: Mais je veulx bien congnoistre ces paillards, Qui avec toy feirent si chaulde esmorche. Dy hardyment: as tu peur, qu'on t'escorche? Quand tu diras, qui a faict le peché, Plus tost seras de noz mains despeché. Dequoy te sert la bouche tant fermée, Fors de tenir ta personne enfermée? Si tu dys vray, je te jure, et promects Par le hault Ciel, où je n'iray jamais, Que des Enfers sortiras les brisées, Pour t'en aller aux beaulx champs Elysées, Où liberté faict vivre les esprits, Qui de compter verité ont appris. Vault il pas mieulx, doncques, que tu la comptes, Que d'endurer mille peines, et hontes? Certes si faict. Aussi je ne croy mye, Que soys menteur: car ta phizionomie Ne le dict poinct: et de maulvais affaire Seroit celluy, qui te vouldroit meffaire. Dy moy, n'ais peur. Touts ces mots allechantz Font souvenir de l'Oyselleur des champs, Qui doulcement faict chanter son sublet, Pour prendre au bric l'oyseau nyce, et foyblet, Lequel languist, ou meurt à la pippée: Ainsi en est la paouvre Ame grippée. Si tel' doulceur luy faict rien confesser, Rhadamantus la faict pendre, ou fesser: Mais si la langue elle refraind, et mord, Souventesfoys eschappe peine, et mort. Ce nonobstant, si tost qu'il vient à veoir, Que par doulceur il ne la peult avoir, Aulcunesfoys encontre elle il s'irrite, Et de ce pas selon le demerite, Qu'il sent en elle, il vous la faict plonger Au fonds d'Enfer: où luy faict alonger Veines, et nerfs: et par tourments s'efforce A esprouver, s'elle dira par force Ce, que doulceur n'a sceu d'elle tirer. O chers Amys, j'en ay veu martyrer, Tant que pitié m'en mettoit en esmoy. Parquoy vous pry de plaindre avecques moy Les Innocents, qui en telz lieux damnables Tiennent souvent la place des coulpables. Et vous enfants suyvantz maulvaise vie Retirez vous: ayez au cueur envye De vivre aultant en façon estimée, Qu'avez vescu en façon deprimée. Quand le bon trein ung peu esprouverez, Plus doulx, que l'aultre en fin le trouverez: Si que par bien le mal sera vaincu, Et du regret d'avoir si mal vescu Devant les yeulx vous viendra honte honneste, Et n'en hairrez cil, qui vous admoneste: Pource qu'alors ayants discretion Vous vous voyrrez hors la subjection Des Infernaulx, et de leurs entrefaictes: Car pour les bons les Loix ne sont point faictes. Venons au point. Ce Juge tant divers Un fier regard me jecta de travers, Tenant ung port trop plus cruel, que brave: Et d'ung accent imperatif, et grave, Me demandant ma naissance, et mon nom, Et mon estat: Juge de grand renom, Responds je alors, à bon droict tu poursuys, Que je te dye orendroit, qui je suys: Car incongneu suis des Umbres iniques, Incongneu suis des Ames Plutoniques, Et de touts ceulx de ceste obscure voye, Où (pour certain) jamais entré n'avoie: Mais bien congneu suis des Umbres Celiques, Bien congneu suis des [Ames] Angeliques, Et de touts ceulx de la tresclaire voye, Où Juppiter les desvoyés avoye: Bien me congneut, et bien me guerdonna, Lors qu'à sa Soeur Pallas il me donna: Je dy Pallas la si sage, et si belle: Bien me congnoist la prudente Cybelle, Mere du grand Juppiter amyable. Quant à Luna, diverse, et variable, Trop me congnoist son faulx cueur odieux. En la mer suis congneu des plus haultz Dieux, Jusqu'aux Tritons, et jusqu'aux Nereïdes: En terre aussi des Faunes, et Hymnides Congneu je suis. Congneu je suis d'Orphée, De mainte Nymphe, et mainte noble Fée: Du gentil Pan, qui les flustes manie: D'Eglé, qui danse au son de l'harmonie, Quand elle voyt les Satyres suyvants: De Galathée, et de touts les [Sylvans], Jusqu'à Tityre, et ses brebis camuses: Mais par sus tout suis congneu des neuf Muses, Et d'Apollo, Mercure, et touts leurs filz, En vraye amour, et science conficts. Ce sont ceulx là (Juge) qui en briefs jours Me mettront hors de tes obscurs sejours, Et qui pour vray de mon ennuy se deulent. Mais puis qu'envie, et ma fortune veulent, Que congneu sois, et saisy de tes laqs, Sçaiche de vray, puis que demandé l'as, Que mon droict nom je ne te veulx poinct taire: Si t'advertis, qu'il est à toy contraire, Comme eaue limpide au plus sec element: Car tu es rude, et mon nom est Clement: Et pour monstrer, qu'à grand tort on me triste, Clement n'est poinct le nom de Lutheriste: Ains est le nom (à bien l'interpreter) Du plus contraire ennemy de Luther: C'est le sainct nom du Pape, qui accolle Les chiens d'Enfer (s'il luy plaist) d'une estolle. Le crains tu poinct? C'est celluy qui afferme, Qu'il ouvre Enfer, quand il veult, et le ferme: Celluy, qui peult en feu chaud martyrer Cent mille esprits, ou les en retirer. Quant au surnom, aussi vray qu'Evangille, Il tire à cil du Poëte Vergille, Jadis cheri de Mecenas à Romme: Maro s'appelle, et Marot je me nomme, Marot je suis, et Maro ne suis pas, Il n'en fut oncq depuis le sien trespas: Mais puis qu'avons ung vray Mecenas ores, Quelcque Maro nous pourrons veoir encores. Et d'aultre part (dont noz jours sont heureux) Le beau verger des lettres plantureux Nous reproduict ses fleurs, et grands jonchées Par cy devant flaistries, et seichées Par le froid vent d'ignorance, et sa tourbe, Qui hault sçavoir persecute, et destourbe: Et qui de cueur est si dure, ou si tendre, Que verité ne veult, ou peult entendre. O Roy heureux, soubs lequel sont entrés (Presque perys) les lettres, et Lettrés! Entends apres (quant au poinct de mon estre) Que vers Midy les haults Dieux m'ont faict naistre: Où le Soleil non trop excessif est: Parquoy la terre avec honneur s'y vest De mille fruicts, de mainte fleur, et plante: Bacchus aussi sa bonne vigne y plante Par art subtil sur montaignes pierreuses Rendants liqueurs fortes, et savoureuses. Mainte fontaine y murmure, et undoye, Et en touts temps le Laurier y verdoye Pres de la vigne: ainsi comme dessus Le double mont des Muses Parnassus: Dont s'esbahyst la mienne fantasie, Que plus d'Espritz de noble Poësie N'en sont yssuz. Au lieu, que je declaire, Le fleuve Lot coule son eaue peu claire, Qui maints rochiers traverse, et environne, Pour s'aller joindre au droict fil de Garonne. A brief parler, c'est Cahors en Quercy, Que je laissay pour venir querre icy Mille malheurs: ausquelz ma destinée M'avoit submis. Car une matinée N'ayant dix ans en France fuz mené: Là, où depuis me-suis tant pourmené, Que j'oubliay ma langue maternelle, Et grossement apprins la paternelle Langue Françoyse es grands Courts estimée: Laquelle en fin quelcque peu s'est limée, Suyvant le Roy Françoys premier du nom, Dont le sçavoir excede le renom. C'est le seul bien, que j'ay acquis en France Depuis vingt ans en labeur, et souffrance. Fortune m'a entre mille malheurs Donné ce bien des mondaines valeurs. Que dy je las? O parolle soubdaine! C'est don de Dieu, non point valeur mondaine: Rien n'ay acquis des valeurs de ce Monde, Qu'une maistresse, en qui gist, et abonde Plus de sçavoir parlant, et escripvant, Qu'en aultre femme en ce Monde vivant. C'est du franc Lys l'yssue Marguerite, Grande sur terre, envers le Ciel petite: C'est la Princesse à l'esprit inspiré, Au cueur esleu, qui de Dieu est tiré Mieulx (et m'en croys) que le festu de l'Ambre: Et d'elle suis l'humble Valet de chambre. C'est mon estat, ô Juge Plutonique: Le Roy des francs, dont elle est Soeur unique, M'a faict ce bien: et quelcque jour viendra, Que la Soeur mesme au Frere me rendra. Or suis je loing de ma Dame, et Princesse, Et pres d'ennuy, d'infortune, et destresse: Or suis je loing de sa tresclaire face. S'elle fust pres (ô cruel) ton audace Pas ne se feust mise en effort de prendre Son serviteur, qu'on n'a point veu mesprendre: Mais tu voys bien (dont je lamente, et pleure) Qu'elle s'en va (helas), et je demeure Avec Pluton, et Charon nautonnier: Elle va veoir ung plus grand prisonnier. Sa noble mere ores elle accompaigne Pour retirer nostre Roy hors d'Espaigne, Que je souhaitte en ceste compaignie Avec ta layde et obscure mesgnie: Car ta prison liberté luy seroit, Et, comme CHRIST, les Ames poulseroit Hors des Enfers, sans t'en laisser une Umbre: En ton advis, seroys je poinct du nombre? S'ainsi estoit, et la mere, et la fille Retourneroient, sans qu'Espaigne, et Castille D'elles receust les filz au lieu du pere. Mais quand je pense à si grand impropere, Qu'est il besoing, que soye en liberté, Puis, qu'en prison mon Roy est arresté? Qu'est de besoing, qu'ores je soys sans peine, Puis que d'ennuy ma maistresse est si pleine? Ainsi (peu pres) au Juge devisay: Et en parlant ung Griffon j'advisay, Qui de sa croche, et ravissante pate Escripvoit là l'an, le jour, et la dathe De ma prison: et ce, qui pouvoit duyre A leur propos, pour me fascher, et nuyre: Et ne sceut oncq' bien orthographier Ce, qui servoit à me justifier. Certes, Amys, qui cherchez mon recours, La coustume est des Infernalles Courts, Si quelcque Esprit de gentille nature Vient là dedans tesmoigner d'adventure Aulcuns propos, ou moyens, ou manieres Justifiantz les Ames prisonnieres, Il ne sera des Juges escouté, Mais lourdement de son dict reboutté: Et escouter on ne refusera L'esprit maling, qui les accusera. Si que celluy, qui plus fera d'encombres Par ses rapports aux malheureuses Umbres, Plus recepvra de recueil, et pecunes: Et si tant peult en accuser aulcunes, Qu'elles en soyent pendues, ou bruslées, Les Infernaulx feront saults, et hullées, Chaisnes de fer, et crochets sonneront, Et de grand' joye ensemble tonneront En faisant feu de flamme sulphurée Pour la nouvelle ouyr tant malheurée. Le Griffon doncq' en son Livre doubla De mes propos ce, que bon luy sembla: Puis se leva Rhadamantus du siege, Qui remener me feit au bas colliege Des malheureux par la voye, où je vins. Si les trouvay à milliers, et à vingts: Et avec eulx feis ung temps demourance, Fasché d'ennuy, consolé d'esperance. Fin de l'Enfer. Eglogue au Roy Soubs les noms de Pan, et Robin Ung Pastoureau, qui Robin s'appelloit, Tout à part soy n'agueres s'en alloit Parmy fousteaulx (arbres, qui font umbraige) Et là tout seul faisoit de grand couraige Hault retentir les boys, et l'air serain, Chantant ainsi: O Pan Dieu souverain, Qui de garder ne fuz oncq paresseux Parcs, et brebis, et les maistres d'iceulx, Et remects sus touts gentilz pastoureaulx, Quand ilz n'ont prés, ne loges, ne taureaulx, Je te supply (si oncq en ces bas estres Daignas ouyr chansonnettes champestres) Escoute ung peu, de ton vert cabinet, le chant rural du petit Robinet. Sur le printemps de ma jeunesse folle, Je ressembloys l'Arondelle, qui volle Puis çà, puis là: l'eage me conduysoit Sans peur, ne soing, où le cueur me disoit. En la forest (sans la crainte des Loups) Je m'en alloys souvent cueillir le houx, Pour faire gluz à prendre oyseaulx ramaiges, Touts differents de chants, et de plumaiges: Ou me souloys (pour les prendre) entremectre A faire brics, ou caiges pour les mectre. Ou transnouoys les rivieres profondes, Ou r'enforçoys sur le genoil les fondes. Puis d'en tirer droict, et loing j'apprenoys Pour chasser Loups, et abbattre des noix. O quantes foys aux arbres grimpé j'ay Pour desnicher ou la Pie, ou le Geay, Ou pour jecter des fruictz jà meurs, et beaulx A mes compaings, qui tendoyent leurs chappeaulx. Aulcunesfoys aux montaignes alloye, Aulcunesfoys aux fosses devalloye, Pour trouver là les griffes des Fouynes, Des Herissons, ou des blanches Hermines: Ou pas à pas le long des buyssonnetz Alloys cherchant les nids des Chardonnetz, Ou des Serins, des Pinsons, ou Lynottes. Desjà pourtant je faisoys quelcques nottes De chant rusticque, et dessoubs les Ormeaulx Quasi enfant sonnoys des Chalumeaulx. Si ne sçauroys bien dire, ne penser, Qui m'enseigna si tost d'y commencer, Ou la nature aux Muses inclinée, Ou ma fortune, en cela destinée A te servir: si ce ne fut l'ung d'eulx, Je suis certain, que ce furent touts deux. Ce, que voyant le bon Janot mon pere, Voulut gaiger à Jacquet son compere, Contre ung Veau gras, deux Aignelletz bessons, Que quelcque jour je feroys des Chansons A ta louange (ô Pan Dieu tressacré) Voyre Chansons, qui te viendroyent à gré. Et me souvient, que bien souvent aux Festes En regardant de loing paistre noz bestes, Il me souloit une leçon donner, Pour doulcement la Musette entonner, Ou à dicter quelcque Chanson ruralle Pour la chanter en mode pastoralle. Aussi le soir, que les trouppeaulx espars Estoyent serrés, et remis en leurs parcs, Le bon vieillard apres moy travailloit, Et à la lampe assez tard me veilloit, Ainsi que font leurs Sansonnetz, ou Pyes Aupres du feu bergeres accropyes. Bien est il vray, que ce luy estoit peine: Mais de plaisir elle estoit si fort pleine, Qu'en ce faisant sembloit au bon berger, Qu'il arrousoit en son petit verger Quelcque jeune ente, ou que teter faisoit L'aigneau, qui plus en son parc luy plaisoit: Et le labeur, qu'apres moy il mist tant, Certes c'estoit affin qu'en l'imitant, A l'advenir je chantasse le los De toy (ô Pan) qui augmentas son clos, Qui conservas de ses prés la verdure, Et qui gardas son trouppeau de froydure. Pan (disoit il) c'est le Dieu triumphant Sur les pasteurs, c'est celluy (mon enfant) Qui le premier les roseaulx pertuysa, Et d'en former des flustes s'advisa: Il daigne bien luy mesme peine prendre D'user de l'art, que je te veulx apprendre. Apprends le donc, affin que montz, et boys, Rocz, et Estangs, apprennent soubz ta voix A rechanter le hault nom apres toy De ce grand Dieu, que tant je ramentoy: Car c'est celluy, par qui foisonnera Ton champ, ta vigne, et qui te donnera Plaisante loge entre sacrés ruisseaulx Encourtinés de flairants arbrisseaulx. Là d'ung costé auras la grand' closture De saulx espais: où pour prendre pasture Mouches à miel la fleur succer yront, Et d'ung doulx bruyt souvent t'endormyront: Mesmes alors, que ta fluste champestre Par trop chanter lasse sentiras estre. Puis tost apres sur le prochain bosquet T'esveillera la Pie en son caquet: T'esveillera aussi la Colombelle, Pour rechanter encores de plus belle. Ainsi soigneux de mon bien me parloit Le bon Janot, et il ne m'en challoit: Car soucy lors n'avoys en mon courage D'aulcun bestail, ne d'aulcun pasturage. Quand printemps fault, et l'esté comparoist, Adoncques l'herbe en forme, et force croist. Aussi quand hors du printemps j'euz esté, Et que mes jours vindrent en leur esté, Me creust le sens, mais non pas le soucy: Si emploiay l'esprit, le corps aussi Aux choses plus à tel eage sortables, A charpenter loges de boys portables, A les rouler de l'ung en l'aultre lieu, A y semer la jonchée au milieu, A radouber treilles, buyssons, et hayes, A proprement entrelasser les clayes, Pour les parcquetz des ouailles fermer, Ou à tissir (pour fourmaiges former) Paniers d'osiere, et ficelles de jonc, Dont je souloys (car je l'aimoys adonc) Faire present à Heleine la blonde. J'apprins les noms des quatre parts du monde, J'apprins les noms des ventz, qui de là sortent, Leurs qualités, et quels temps ilz apportent: Dont les oyseaulx saiges devins des champs M'advertissoyent par leurs volz, et leurs chants. J'apprins aussi allant aux pasturages A eviter les dangereux herbages, Et à congnoistre, et guerir plusieurs maulx, Qui quelquefoys gastoyent les animaulx De noz pastiz: mais par sus toutes choses D'aultant, que plus plaisent les blanches Roses, Que l'Aubespin, plus j'aymois à sonner De la musette, et la feis resonner En tous les tons, et chantz de Bucolicques, En chantz piteux, en chantz melancolicques, Si qu'à mes plainctz ung jour les Oreades, Faunes, Silvans, Satyres, et Driades, En m'escoutant jectarent larmes d'yeulx: Si feirent bien les plus souverains Dieux, Si feit Margot bergiere, qui tant vault: Mais d'ung tel pleur esbahyr ne se fault, Car je faisoys chanter à ma Musette La mort (helas) la mort de Loysette, Qui maintenant au ciel prend ses esbats A veoir encor ses trouppeaulx icy bas. Une aultresfoys pour l'Amour de l'Amye, A touts venants pendy la challemyé, Et ce jour là, à grand peine on sçavoit, Lequel des deux gaigné le prix avoit, Ou de Merlin, ou de moy: dont à l'heure Thony s'en vint sur le pré grand' alleure Nous accorder, et aorna deux Houlettes D'une longueur de force violettes: Puis nous en feit present, pour son plaisir: Mais à Merlin je baillay à choysir. Et penses tu (ô Pan Dieu debonnaire) Que l'exercice, et labeur ordinaire, Que pour sonner du Flajolet je pris, Feust seullement pour emporter le pris? Non: mais affin que si bien j'en apprinsse, Que toy, qui es des Pastoureaulx le Prince, Prinsses plaisir à mon chant escouter, Comme à ouyr la marine flotter Contre la rive, ou des Roches haultaines Ouyr tomber contre val les Fontaines. Certainement c'estoit le plus grand soing, Que j'eusse alors, et en prends à tesmoing Le blond Phebus, qui me voyt, et regarde, Si l'espesseur de ce boys ne l'engarde: Et qui m'a veu traverser maint Rochier, Et maint torrent pour de toy approcher. Or m'ont les Dieux celestes, et terrestres Tant faict heureux: mesmement les silvestres, Qu'en gré tu prins mes petits sons rusticques, Et exaulças mes Hymnes, et Cantiques, Me permectant les chanter en ton Temple, Là où encor l'ymage je contemple De ta haulteur, qui en l'une main porte De dur Cormier Houlette riche, et forte: Et l'aultre tient Chalemelle fournye De sept tuyaulx, faictz selon l'armonye Des cieulx, où sont les sept Dieux clers, et haulx, Et denotants les sept Artz liberaulx, Qui sont escriptz dedans ta teste saincte Toute de Pin bien couronnée, et ceincte. Ainsi, et doncq' en l'esté de mes jours Plus me plaisoit aux Champestres sejours Avoir faict chose (ô Pan) qui t'aggreast, Ou qui l'oreille ung peu te recreast, Qu'avoir aultant de Moutons, que Tityre Et plus (cent foys) me plaisoit d'ouyr dire, Pan faict bon oeil à Robin le berger, Que veoir chez nous trois cents boeufs heberger: Car soucy lors n'avoys en mon courage, D'aulcun bestail, ne d'aulcun pasturage. Mais maintenant, que je suis en l'autonne, Ne sçay quel soing inusité m'estonne, De tel' façon, que de chanter la veine Devient en moy non point lasse, ne vaine, Ains triste, et lente, et certes bien souvent Couché sur l'herbe, à la frescheur du vent, Voy ma musette à ung arbre pendue Se plaindre à moy, qu'oysifve l'ay rendue: Dont tout à coup mon desir se resveille, Qui de chanter voulant faire merveille, Trouve ce soing devant ses yeulx planté, Lequel le rend morne, et espouvanté: Car tant est soing basanné, laid, et pasle, Qu'à son regard la Muse pastoralle, Voyre la Muse heroyque, et hardye, En ung moment se trouve refroidye, Et devant luy vont fuyant toutes deux, Comme brebis devant ung loup hydeux. J'oy d'aultre part le Pyvert jargonner, Siffler l'Escouffle, et le Buttor tonner, Voy l'Estourneau, le Heron, et l'Aronde Estrangement voller tout à la ronde, M'advertissants de la froide venue Du triste Yver, qui la terre desnue. D'aultre costé, j'oy la Bise arriver, Qui en soufflant me prononce l'yver: Dont mes trouppeaulx cela craignants, et pis, Touts en ung tas se tiennent accropis: Et diroit on, à les ouyr beller, Qu'avecques moy te veulent appeller A leur secours, et qu'ilz ont congnoissance, Que tu les as nourrys des leur naissance. Je ne quiers pas (ô bonté souveraine) Deux mile arpents de pastis en Touraine, Ne mille boeufz errants par les herbis Des montz d'Auvergne, ou aultant de brebis. Il me suffit, que mon troupeau preserves Des Loups, des Ours, des Lyons, des Loucerves, Et moy du froid, car l'yver, qui s'appreste, A commencé à neiger sur ma teste. Lors à chanter plus soing ne me nuyra, Ains devant moy plus viste s'enfuyra, Que devant luy ne vont fuyant les Muses, Quand il voyrra, que de faveur tu m'uses. Lors ma Musette à ung chesne pendue, Par moy sera promptement descendue, Et chanteray l'yver à seureté Plus hault (et cler) que ne feis oncq l'esté. Lors en science, en musique, et en son, Ung de mes vers vauldra une chanson, Une chanson, une eglogue rustique, Et une eglogue, une oeuvre bucolique. Que diray plus? vienne ce, qui pourra. Plus tost le Rosne encontremont courra, Plus tost seront haultes Forestz sans branches, Les Cygnes noirs, et les Corneilles blanches, Que je t'oublie (ô Pan de grand renom) Ne que je cesse à louer ton hault nom Sus mes brebis, trouppeau petit, et maigre, Autour de moy saultez de cueur allaigre, Car desjà Pan, de sa verte maison, M'a faict ce bien d'ouyr mon oraison. Fin de l'Eglogue Dialogue nouveau, fort joyeulx Composé par Clement Marot Le premier commence en chantant: Mon cueur est tout endormy, Resveille moy belle. Mon cueur est tout endormy, Resveille le my. Le second He, compaignon. Premier He, mon amy, Comment te va? Second Par le corps bieu (beau Sire) Je ne te le daigneroys dire Sans t'accoller. Cà ceste eschine, De l'autre bras, que je t'eschine De fine force d'accollades. Premier Et puis? Second Et puis? Premier Rondeaulx, ballades, Chansons, dixains, propos menuz, Compte moy, qu'ilz sont devenuz, Se faict il rien plus de nouveau? Second Si faict: mais j'en ay le cerveau Si rompu, et si alteré, Qu'en effect j'ay deliberé De ne m'y rompre plus la teste. Premier Pourquoy cela? Second Que tu es beste! Ne sçais tu pas bien, qu'il y a Plus d'ung an, qu'amour me lya Dedans les prisons de m'amye? Premier Est ce encor de Berthelemye La blondelette? Second Et qui donc? Ne sçais tu pas, que je n'euz oncq D'elle plaisir, ny ung seul bien? Premier Nenny vrayement je n'en sçay rien: Mais si tu m'en eusses parlé, Ton affaire en fust mieulx allé. Croy moy, que de tenir les choses D'amours si couvertes, et closes, Il n'en vient, que peine, et regret. Vray est, qu'il fault estre secret: Et seroit l'homme bien coquart, Qui vouldroit appeller ung quart: Mais en effect il fault ung tiers. Demande à touts ces vieilz routiers, Qui ont esté vrays Amoureux. Second Si est ung tiers bien dangereux, S'il n'est Amy Dieu sçayt combien. Premier He mon Amy, choisis le bien: Et quand tu l'auras bien choysi, Si ton cueur se trouve saisi De quelcque ennuyeuse tristesse, Ou bien d'une grande lyesse, A l'amy te deschargeras. Sçays tu bien comment t'allegeras? Tout ainsi par le sang sainct George, Comme si tu rendoys ta gorge Le jour d'ung caresme prenant. Second Il vault donc mieulx des maintenant Que je t'en compte tout du long: N'est ce pas bien dict? Premier Or la doncq'! Mais pource, que je suis des vieulx En cas d'Amours, il vaudra mieulx Que les demandes je te face, Combien, de qui, en quelle place, Des refuz, des parolles franches, Des circonstances, et des branches, Et des rameaulx: car les ay touts Apprins de mes compaignons doulx, Allant avec eulx à la messe: Or viens çà, compte moy, quand est ce, Que premierement tu l'aymois. Second Il y a plus de seize moys, Voyre vingt, sans avoir jouy. Premier L'aymes tu encores? Second Ouy. Premier Tu es ung fol. Or de par Dieu, Comment doibs je dire? en quel lieu Fut premier ta pensée esprise De son Amour? Second En une eglise: Là commençay mes passions. Premier Voylà de mes devotions. Et quel jour fut ce? Second Par sainct Jacques, Ce fut le propre jour de Pasques. (A bon jour bonne oeuvre.) Premier Et comment? Tu venoys lors tout freschement De confesse, et de recevoir. Second Il est vray: mais tu doibs sçavoir, Que tousjours à ces grandes journées Les femmes sont mieulx attournées, Qu'aux aultres jours: et cela tente. O mon Dieu, qu'elle estoit contente De sa personne ce jour là! Avecques la grâce, qu'elle a, Elle vous avoit ung corset D'ung fin bleu, lassé d'ung lasset Jaulne, qu'elle avoit faict expres. Elle vous avoit puis apres, Mancherons d'escarlatte verte, Robbe de pers large, et ouverte, (J'entends à l'endroit des tetins), Chausses noyres, petits patins, Linge blanc, ceincture houppée, Le chapperon faict en poupée, Les cheveulx en passefillon, Et l'oeil gay en esmerillon, Soupple, et droicte comme une gaulle. En effect, sainct Françoys de Paule, Et le plus sainct Italien Eust esté prins en son lien, S'à la veoir se fust amusé. Premier Je te tiens doncq pour excusé Pour ce jour là: que fuz tu? Second Pris. Premier Quel visaige as tu d'elle? Second Gris. Premier Ne te ryt elle jamais? Second Point. Premier Que veulx tu estre à elle? Second Joinct. Premier Par mariage, ou aultrement, Lequel veulx tu? Second Par mon serment Touts deux sont bons, et si ne sçay: Je l'aymerois mieulx à l'essay, Avant qu'entrer en mariage. Premier Touche là, tu as bon couraige, Et si n'es point trop desgouté. Tu l'auras, et d'aultre costé On m'a dit, qu'elle est amyable, Comme ung mouton. Second Elle est le Diable. C'est par sa teste, que j'endure: Elle est par le corps bien plus dure Que n'est le pommeau d'une dague. Premier C'est signe, qu'elle est bonne bague, Compaignon. Second Voicy ung mocqueur: J'entends dure parmy le cueur: Car quant au corps n'y touche mye. Des que je l'appelle m'amye: Vostre amye n'est pas si noyre, Faict elle. Vous ne sçauriez croyre, Comme elle est prompte à me desdire Du tout. Premier Ainsi. Second Laissez moy dire. Si tost, que je la veulx toucher, Ou seullement m'en approcher, C'est peine, je n'ay nul credit: Et sçays tu bien, qu'elle me dit, Ung fascheux, et vous, c'est tout ung: Vous estes le plus importun, Que jamais je veis. En effect J'en vouldroys estre jà deffect, Et m'en croy. Premier Que tu es belistre! Et n'as tu pas ton franc arbitre Pour sortir, dont tu es entré? Second Arbitre? c'est bien arbitré: Je le veulx bien, mais je ne puis. Bien ung An l'ay laissée, et puis J'ay parlé aux Egyptiennes; Et aux sorcieres anciennes, D'y chercher jusque au dernier poinct Le moyen de ne l'aymer point: Mais je ne m'en puis descoffrer D'y penser, que c'est ung Enfer, Dont jamais je ne sortiray. Premier Par mon âme je te diray: Puis qu'il n'est pas en ta puissance De la laisser, sa jouyssance Te seroit une grande recepte. Second Ha jouyssance! Je l'accepte: Amenez la moy! Premier Non: attends. Mais affin, que ne perdons temps, Compte moy icy par les menuz Les moyens, que tu as tenuz Pour parvenir à ton affaire. Second J'ay faict tout ce, qu'on sçauroit faire: J'ay souspiré, j'ay faict des crys, J'ay envoyé de beaulx escripts, J'ay dansé, et ay faict gambades, Je luy ay tant donné d'oeillades, Que mes yeulx en sont touts lassés. Premier Encores n'est ce pas assez. Second J'ay chanté le Diable m'emporte, Des nuicts cent foys devant sa porte, Dont n'en veulx prendre qu'à tesmoings Trois potz à pisser pour le moins, Que sur ma teste on a cassés. Premier Encores n'est ce pas assez. Second Quand elle venoit au moustier, Je l'attendois au benoistier Pour luy donner de l'eaue beniste: Mais elle s'enfuyoit plus viste, Que Lievres, quand ilz sont chassés. Premier Encores n'est ce pas assez. Second Je luy ay dit, qu'elle estoit belle, J'ay baisé la paix apres elle, Je luy ay donné fruictz nouveaulx Acheptés en la place aux veaulx, Disant, que c'estoit de mon creu, Je ne sçay, si elle l'a creu. Et puis tant de boucquetz, et roses: Brief, elle a mis toutes ces choses Au ranc des pechés effacés. Premier Encores n'est ce pas assez. Il failloit estre diligent De luy donner. Second Quoy? Premier De l'argent. Quelcque chaisne d'or bien pesante, Quelcque Esmeraulde bien luysante, Quelcque patenostres de pois, Tout soubdain cela seroit poix, Et en le prenant el' s'oblige. Second El' n'en prendroit jamais, te dis je: Car c'est une femme d'honneur. Premier Mai tu es ung maulvais donneur, Je le voy tres bien. Second Non suis point: Mais croy, qu'elle n'en prendroit point, En y eust il plein troys barilz. Premier Mon amy elle est de Paris, Ne t'y fie, car c'est ung lieu Le plus gluant. Second Par le corps bieu Tu me comptes de grands matieres! Premier Quand les petites vilotieres Trouvent quelcque hardy amant, Qui vueille mectre ung dyamant Devant leurs yeulx riants, et vers, Coac, elles tombent à l'envers. Tu rys, mauldit soit il, qui erre: C'est la grand' vertu de la pierre, Qui esbloyst ainsi les yeulx. Telz dons, telz presents servent mieulx, Que beaulté, sçavoir, ne prieres: Ilz endorment les chambrieres, Ilz ouvrent les portes fermées, Comme s'elles estoyent charmées: Ilz font aveugles ceulx, qui voyent, Et taire les chiens, qui aboyent: Ne me croys tu pas? Second Si fais si. Mais de la tienne Dieu mercy Compaignon tu ne m'en dys rien. Premier Et que veulx tu? el' m'ayme bien, Je n'ay, que faire de m'en plaindre. Second Il est vray: mais si peult on faindre Aulcunesfoys une amytié, Qui n'est pas si grand' la moytié, Comme on la demonstre par signes. Premier Ouy bien, quant aux femmes fines: Mais la mienne en si grand' jeunesse Ne sçauroit avoir grand' finesse: Ce n'est, qu'ung enfant. Second De quel eage? Premier De quatorze ans. Second Ho voylà rage: Elle commence de bonne heure. Premier Tant mieulx: elle en sera plus seure, Car avec le temps on s'affine. Second Ouy elle en sera plus fine. N'est ce pas cela? Premier Que d'esmoy! Entends, que son amour en moy Croistra tousjours avec les ans. Second Ne faisons pas tant des plaisants: Par tout il y a decepvance. De quoy la congnoys tu? Premier D'enfance, D'enfance tout premierement, La veoys ordinairement: Car nous estions prochains voysins. L'esté luy donnoys des raisins, Des pommes, des prunes, des poires, Des pois vertz, des cerises noires, Du pain beneïst, du pain d'espice, Des eschauldés, de la reclisse, Du bon succre, et de la dragée. Et quand elle fut plus eagée, Je luy donnoys de beaulx boucquetz, Ung tas de petits afficquetz, Qui n'estoyent pas de grand'valeur: Quelcque ceinture de couleur Au temps, que le Landit venoit. Encor de moy rien ne prenoit, Que devant sa mere, ou son pere, Disant, que c'estoit vitupere De prendre rien sans congé d'eulx. D'huy à ung bon An, ou à deux, Luy donneray et corps, et biens, Pour les mesler avec les siens, Et à son gré en disposer. Second Tu l'aymes doncq' pour l'espouser? Premier Ouy, car je sçay seurement, Que ceulx, qui ayment aultrement, Sont volontiers touts marmiteux: L'ung est fasché, l'aultre est piteux, L'ung brusle, et ard, l'aultre est transy: Qu'ay je que faire d'estre ainsi? Ainsi comme j'ayme m'amye, Cinq, six, sept heures, et demye L'entretiendray, voyre dix ans, Sans avoir peur des mesdisants, Et sans danger de ma personne. Second Corps bieu, ta raison est tres bonne: Car d'une bonne intention Ne vient doubte, ne passion. Mais compaignon, je te demande, Quelle est la matiere plus grande Qu'elle t'a offerte desjà? Premier Ma foy je ne mentiray jà, Je n'ose toucher son teton: Mais je la prends par le menton, Et tout premierement la baise. Second Ventre sainct Gris, que tu es aise, Compaignon d'amours. Premier Par ce corps, Quand il fault, que j'aille dehors, Si tost qu'elle en est advertie, Et que c'est loing, ma departie La faict pleurer, comme ung oignon. Second Je puiss mourir, compaignon, Je croy, que tu es plus heureux Cent foys, que tu n'es amoureux. O le grand aise, en quoy tu vis! Mais pourquoy est ce, à ton advis, Que la mienne m'est si estrange, Et qu'elle prise, moins, que fange, Ma peine, et moy, et mon prochas? Premier C'est signe, que tu ne couchas Encores jamais avec elle. Second Corps bieu, tu me la bailles belle: J'en devineroys bien aultant. Or si poursuyvray je pourtant La chasse, que j'ay entreprinse: Car tant plus on tarde à la prinse, Tant plus doulx en est le repos. Premier Une chanson avec propos N'auroit point trop maulvaise grâce: Disons la. Second La dirons nous grasse De mesme le jour? Premier Rien quelconques: Honneur par tout. Commençons doncques. Second Languir me fais? Content desir? Premier A telles ne prend point plaisir, Elles sentent trop leurs clamours. Second Disons donc, Puis qu'en amours: Tu la dys assez vouluntiers. Premier Il est vray, mais il fault un tiers, Car elle est composée à troys. Ung quidam Messieurs, s'il vous plaist, que j'y soys: Je serviray d'enfant de cueur, Car je la sçay toute par cueur, Il ne s'en fault pas une notte. Second Bien venu par saincte penotte, Soys mignon le bien arrivé. Premier Luy siet il bien d'estre privé! Chantez vous clair? Quidam Comme layton: Baillez moy seullement le ton, Et vous voyrrez, si je l'entends. Puis qu'en amours a si beau passetemps. FIN. Sermon très utile et salutaire du bon pasteur et du mauvais Prins et extraict du .X. chapitre de sainct Jehan. Composé et mis en rithme françoise par Clement Marot. Veu et recongneu des Theologiens. Psalm. 104. Psalme et chanson je chanteray à un seul Dieu, tant que seray Pres de Paris, vostre grande cité, Sire, je fus le Karesme incité D'aller aux champs entendre le propos Du bon pasteur aymant l'aise et repos De ses brebis, lequel paist mesmement Le sien bestail par bon nourrissement. Lors un j'en vys sur un tertre monté, Que charitable amour avoit dompté, Songneusement gardant son petit nombre Qui là estoit tappi à terre en l'ombre, Et le paissoit de l'escripture saincte, Disant ainsi par parolle non faincte: Petit tropeau, vous n'avez donc plus cure D'estre repeu de l'humaine pasture, Ayant ouy la joyeuse nouvelle De ce pain vif qui rend l'âme immortelle, Du hault du ciel icy bas descendue Pour estre à tous les humains espandue, Qui vous a faict ce hault bien et cest heur D'ouyr la voix de vostre bon pasteur, Qui est entré dedans la bergerie Pour le salut de la brebis perie, La restaurant de si doulx pasturage Que d'un maulvais; il faict un bon courage. C'est luy qui est verité, vie, et voye, Où nul vivant ne s'esgare ou fourvoye. C'est la clarté qui le monde illumine, Que nulle nuict ne tenebre extermine. C'est luy qui est l'eau vifve et souveraine Qui dans le cueur faict sourdre une fontaine Saillant du ciel, d'un goust tant bon et souef Que qui en boit il n'aura jamais soif. A luy avez esté tirez du pere, Pour aller veoir ce pasteur vostre frere, Ne plus ne moins que si fussiez l'eslite Qu'il a voulu choisir et sans merite: Que de luy seul des le commencement, Quand par son mot il fist le firmament. Il a bien dict, je congnois mes ouailles, Et elles moy, et ouvrent les oreilles Pour escouter ma divine parolle Qui n'est en rien menteuse ne frivolle. C'est luy qui a baillé pour vous sa vie Tant il a eu de vous sauver envie, Et a rompu vostre captivité En vous donnant franchise et liberté. C'est le pasteur de vous si fort jaloux Que ne serez prins ne ravis des loups. Et que plus est, luy tant bon, tant honneste, A tout nombré le poil de vostre teste, Et n'en cherra un sans la volunté De Dieu son pere: ainsi l'a racompté. C'est luy qui a publié son edict (Au moins ainsi que l'Evangile dict) Que chascun voyse à luy de prime face Quand on vouldra obtenir quelque grâce, Tant soit indigne, et remply de malice, Et il aura pardon du malefice Ainsi comme eut le povre enfant prodigue, Qui de la chair ayant suivy la ligue Fut prevenu de son pere et receu Benignement des qu'il l'eut apperceu. Il crie apres, je vous fais asçavoir Que nul ne peut acces au pere avoir Sinon par moy, et si ne povez rien Faire sans moy, tant soit petit de bien Pour vous sauver, et croyez à mon dire: Car vous sans moy estes tous enfans d'ire. Escoutez donc le pasteur debonnaire Puis qu'il nous est tant doulx et salutaire: Car Dieu commande expres de l'escouter Et autres espritz contraires rebouter. O charité, ô bonté indicible! Te comparer à aultre est impossible. Où est l'amy que tant bon on reclame Qui pour l'amy voulsist bailler son âme? Où est l'amy soit il vif, soit il mort, Qui à l'amy baille vie pour mort? Où est le Roy qui vueille conceder Grâce, où nully ne vient interceder, Et promettant que tout criminel homme Humilié s'adresse à luy comme Seroit celluy qui a bien merité Quelque grand bien pour sa dexterité? Las trop peu s'en fault qu'il se vueille cacher, Mais quoi, il vient ses ennemys chercher Pour les saulver lors qu'ilz luy font oultraige, Ainsi qu'avons de sainct Pol tesmoignage, Qui fut receu vaisseau d'election Faisant des sainctz la persecution. Tu ne cherchois rien moins, Samaritaine, Que ton salut allant à la fontaine: Et toutesfois par luy tu fus cherchée, Dont ta grand soif fut d'eaue vifve estanchée. Mais que diray dont tel amour procede Qui les amours de tous humains excede? Seroit ce point pour la laine ou toison Que luy rendez tous les ans à foison? Seroit ce point pour quelque bonne chose Venant de nous en vostre cueur enclose? Certes nenny, car en cela vous estes (Il est certain) toutes indignes bestes: Et tout ainsi immundes et crasseuses Comme le drap des femmes menstrueuses. Puis que telle est vers luy vostre excellence, Ce n'est cela donc qui meut sa clemence A vous aimer, mais sa seulle bonté Qui a la terre et le ciel surmonté, Ce qu'ignorez, si mal estes instruictes. Povres brebis, on vous a bien seduictes, Car seullement il est icy venu Pour le tropeau en peché detenu. Doncq nul n'aura part au grand benefice Qu'il nous a quis, s'il dict estre sans vice. L'homme dispos, qui est sain et entier, Du medecin n'a besoing ne mestier: Et seroit sot cil qui juste estre pense, De demander pardon de son offense. Parquoy ne fault nullement s'excuser Mais envers luy noz delictz accuser, Comme celluy qui dict la Patenostre Qui lors confesse estes pecheurs tous oultre: Las n'entre pas, dict David humblement, Contre ton serf, Seigneur, en jugement: Car je suis seur et bien edifié Que nul ne peult estre justifié Si tu te veulx monstrer accusateur, Toy estant juste, et tout homme un menteur: Car Dieu a tout conclus dessoubz peché, Dont a voulu estre en croix attaché, En declarant sa grand' misericorde: Donc malheureux est qui ne s'y accorde. Or pour purger ces oeuvres vicieux Trouve l'on point un unguent precieux, Ou aultre cas faict de mouche à miel, Ou ne sçay quel basme artificiel? Non, que le sang du sauveur Jesu Christ; Qui a esté pour vous laver prescript Et immolé, tendant en croix ses mains, Monstrant porter les pechez des humains. Se vend il point tant aux grandz qu'aux petitz? Non, mais le donne à un chascun gratis Celuy qui a pleinement satisfaict Pour le peché que point il n'avoit faict: Et n'y avoit remede qui valut Que celuy là pour nous donner salut. Par aultre nom, tant soit il estimé, L'homme ne peult jamais estre saulvé. Se le salut fust venu d'aultre lieu, Mort pour neant seroit le filz de Dieu. Sainct Pol ce point clairement nous descouvre En assentant qu'il ne vient de nostre oeuvre Mais de la foy qui l'homme justifie, Tant soit meschant, quand en Dieu se confie, Soy deffiant de soy et sa vertu, Que en luy fault estimer ung festu: Car ayant faict tout, selon l'Evangile Dictes, je suis serviteur inutile. Parlant de foy, j'entens de la foy vifve, Laquelle n'est vers son prochain oisive, Qui vient de Dieu par grâce, et en pur don, Et non de nous, faisant l'arbre estre bon Qui par l'ardeur d'icelle flourira, Et son bon fruict en son temps produira: Car l'omme en foy ressemble à son ouvraige, L'arbre planté à l'orée d'ung rivaige Qui son bon fruict produict en la saison. Aussi David faisant comparaison, Dit que jamais ses fueilles ne perissent, Et tous ses fruictz prosperement nourrissent: Donc est besoing que l'arbre et sa racine Soit rendu bon par la grâce divine, Premierement qu'il puisse aulcuns fruictz faire Qui suffisantz soyent pour à Dieu complaire: Parquoy il est escript dedans la Bible Que plaire à Dieu sans foy est impossible: Car le bon fruict quel qu'il soit n'a la force Faire bon l'arbre en sefve ou en escorce: Mais du bon fruict on dict en verité Cest arbre est bon qui tel fruict a porté. L'arbre maulvais produire ne sçauroit Que maulvais fruict. Qui aultrement diroit Seroit menteur et seducteur inique, Dieu nous le dict en lieu bien autentique. Doncques, brebis, par ceste vifve foy Duictes serez à parfaire la loy, Qui est aymer Dieu d'un amour extresme, Et son prochain ainsi comme soy mesme: Car lors l'esprit comme d'ung instrument Propre usera de vous utilement, En dechassant le violent effort Hors de son cueur, où il avoit son fort, Qui s'enfuyra esperdu et confus, Par le plus fort esprit en vous infus. D'icelluy seul vient nostre suffisance, Sans luy de vous le bien n'est qu'apparance Exterieure, et fard hypocritique: Comme un sepulchre orné en lieu publique, Qui par dehors monstre quelque beaulté, Mais le dedans n'est qu'immundicité. Par ceste foy vous estes tous faictz dieux Et filz de Dieu et heritiers des cieulx. Par ceste Foy enfans d'adoption, Jadis enfans de malediction. C'est le Herault qui nous a annoncé Que Dieu avoit de tout poinct renoncé De se venger contre nous de l'injure Que luy avoit faict nostre âme parjure, Et qu'il avoit esté mediateur Tant qu'il estoit d'ennemy amateur. Par ceste foy à Dieu feront offrande D'un cueur contrit, car tel il le demande, Qui est le lieu où veult estre honnoré, En verité et esprit adoré. Dieu qui a faict miraculeusement Le monde, et tout universellement, Veu que du ciel, et terre, il est Seigneur, Voire et selon son vouloir gouverneur, Point il n'habite en temples faictz des mains, Et reveré n'est par mains des humains, Tout est par luy et par tout d'une essence, N'ayant besoing de rien, ou indigence, Il ne fault donc à aulcun simulacre Accomparer l'esprit divin et sacre. Par ceste Foy vifve le juste vit, Lequel des mains de Dieu nul ne ravit, Et luy tombé confondu ne sera, Mais la faveur de Dieu le levera. Par foy, de Dieu vous estes le sainct temple Qui doibt monstrer à chascun bon exemple, Et prier Dieu sans aulcune fainctise Pour les seigneurs et pasteurs de l'eglise, Les honorant ainsi qu'il appartient, Et que de Dieu l'escripture contient. Par ceste foy les bien heureux fideles Sont tous armez, non point d'armes charnelles Qu'on peult forger, mais de Dieu trespuissantes Et tout ainsi que le soleil luisantes, Pour abismer tout esperit et haultesse Qui fierement contre les cieulx se dresse, Pour fouldroier ces geans temeraires, De Dieu vivant superbes adversaires, Qui montz sur montz s'efforcent cumuler, Pour par leur force en paradis aller, En desdaignant la guide et saufconduict Qui est la foy, dont fault estre conduict. Pour ceste foy serez persecutez, Hays du monde, à mort executez, Ainsi que fut vostre pasteur et maistre, Puis que voulez en sa prairie paistre. Tel est des siens le mercq et le vray signe, Duquel ne fut et n'est le monde digne. Ceulx qui feront de vous telle injustice Penseront faire à Dieu vray sacrifice: Mais en estant de son dire recors, Vous ne craindrez ceulx qui tuent les corps, Trop bien celuy qui tue corps et âme, Laquelle n'est icy en dangier d'âme. Et recepvans tel persecution, Esperez la remuneration Qui est au ciel tresgrande et copieuse, Par quoy sera vostre âme bien heureuse. Par ceste foy nul n'aura fantasie Suyvir le monde, ou secte, ou heresie, Qui est à Dieu abhomination: Ains vous l'aurez en detestation. Car suyvre fault la reigle et loy de Christ Ainsi qu'il te l'a baillée par escript, Sans quelque part nullement decliner, Qui ne vouldroit se perdre ou ruiner. Par foy on voit l'opinion damnée Que charité qui est bien ordonnée Commence à soy: car Charité ne quiert Ce qui est sien, mais plustost el' requiert Perdre son bien pour l'aultruy augmenter. Oyez vous point Moyse lamenter, Et supplier à Dieu d'un ardant zele Pour le delict de son peuple infidele, En desirant plustost estre damné Que fut à mort le peuple condamné, Si Jesu Christ l'eust ainsi ordonné, Il n'eust sa mort pour vous abandonné, Et de Cephas n'eust blasmé la priere Quand il luy dist, Va, faulx sathan, arriere. Ne dist il pas en nous donnant la forme Qu'eussions amour à la sienne conforme, Dont pour les siens sainct Pol d'elle embrasé Estre voulut anathematisé. Par ceste foy Empereurs, Roys, et Princes, Visiteront leurs pays, et provinces, Pour empescher que le povre pupille Grevé ne soit, ne la vefve debille: Et que le sang de l'humaine innocence Pour qui l'esprit demande à Dieu vengeance Ne soit au glaive exposé et submis Par faulx tesmoings et de Dieu ennemys. En ceste foy l'homme se humiliera Et à chascun seigneur obeira. Premier au Roy comme au plus excellent, Puis aux seigneurs tout à l'equipollent: Car à chascun fault rendre son honneur, Soit Roy, ou Duc, ou Prince, ou Gouverneur. Ce sont ceulx là que Dieu a envoyés Pour reprimer les maulvais desvoyés, Non pour les bons, sinon pour leur louange. Consequemment ne trouveront estrange De bien payer leur tribut loyaulment, Comme de Dieu est le commandement. Et qui resiste au Roy et sa puissance, Resiste à Dieu et à son ordonnance: Car le Roy est d'ordonnance divine Qui veult que tout vers luy s'encline. Ceste foy là nous asseure et enhorte Comme la mort est de vie la porte. Celle qui eut sur tous humains victoire N'est maintenant qu'une porte de gloire: D'autant que mort estoit nostre ennemye, D'autant elle est tresdesirable amye. Mort n'occist plus, mais elle nous faict vivre Et de prison en liberté nous livre. Heureuse mort, ton dard n'est que la clef Pour aller veoir Jesu Christ nostre chef. Sans mort cy bas tousjours demourerions, Sans mort jamais joye ou plaisir n'aurions: Sans mort ne peult veoir son espoux l'espouse, Qui est de luy, non sans raison, jalouse. Benoiste mort (ainsi te fault nommer) Nul de debvroit souffrir les mortz blasmer Le doulx effect de ton urgent office, Lequel nous est necessaire et propice. Les mortz ce sont les tenebres du monde, Esquelles tant d'obscurité habonde Qu'elles n'ont sceu la lumiere comprendre Pour le chemin de leur salut entendre. Painctres françoys, advisez à ce poinct Quand à la mort ne me la paindez poinct Comme on souloit ainsi laide et hideuse, Mais faictes la plus belle, et gratieuse, Que ne fut onc ou Heleine ou Lucresse, Affin qu'elle ait des amoureux oppresse. Brief, tirez la qu'il ne luy faille rien, Puis que par elle avons un si grand bien, Il est raison que mort nous semble belle Puis que par mort avons vie eternelle Et que son nom, qui sembloit estre horreur A un chascun, fust pape ou empereur, Soit maintenant nom de toute asseurance A ceulx qui ont en Dieu vraye esperance. Puis luy baillez en sa main dextre un dard Si bien pourtraict de vostre excellent art, Qu'il semble à l'oeil par bonne perspective Estre d'amour une flesche neifve: Non qu'elle cause aux navrez tant d'amer Que celle là qui faict la chair aymer: Et qu'elle n'ayt ne cherme, ne poyson, Mais un unguent qui porte guerison De tous les maulx, esquelz dame Nature A obligé toute sa geniture: Aussy qu'elle a puissance de dissouldre Et transmuer nostre prison en pouldre, Que nul vivant ne se ose vanter De soy povoir de son dard exempter. Ne la montez sur ung char arrogante, Comme elle estoit des humains triumphante. Mais paindez la que triumpher nous face, Nous faisant veoir Jesu Christ face à face. Voy là de quoy ses ouailles paissoit Le bon pasteur, voire les engressoit Au veu de l'oeil spirituellement, Tant que n'avoyent faim, ne soif nullement, Et recepvoyent don d'immortalité Participant à la divinité. D'aultres j'en vis faisantz les charemistes, Par le dehors aussi simples qu'hermites. Mais je me doubte, et à ma fantaisie, Que là estoit cachée hypocrisie: Et me sembloit, ou j'ay bien maulvais yeulx, Que leur esprit estoit seditieux. Ilz nourrisoyent leurs grans tropeaux de songes, D'ergos, d'utrums, de quarez, de mensonges, Et de cela ils faisoyent du pain bis Que bien aimoyent leurs seduictes brebis, Mais de maigreur estoient enlangourées, Plus en bevoient, plus estoient alterées, Plus en mengeoient, plus en vouloyent menger, Et l'âme et corps estoient en grand dangier: Et ne sçauroyent ennemis estrangiers Pires les traicter, que faisoient les bergiers, Qui soubz couleur de longues oraisons Le plus souvent devoroient leurs toisons, Et croy, si mieulx de pres les advisez, Que verrez loups en brebis desguisez. Ilz ont laissé l'huis salubre et à dextre Et sont entrez au thoict par la fenestre. Ilz ont laissé le paist qui ne perit, Pour cestuy là qui à l'instant perit. Ilz ont laissé l'eaue de fontaine vifve Pour boire eaue de fontaine chetive. Ilz ont laissé la vraye olive et franche, Pour s'appuyer sur une morte branche Ilz ont receu vaine philosophie, Qui tellement les hommes magnifie Que tout l'honneur de Dieu est obscurcy, Et le hault mur d'ergotis endurci, En mesprisant celle qui tout en somme Donne louenge à Dieu, et non à l'homme, Sinon qu'il est plus vain que vanité, Et qu'il auroit plus de legiereté S'il estoit mis au poix de la balance. Tout son sçavoir, sans foy c'est ignorance: Cuydant saige estre, il est fol devenu. Combien qu'il fust en hault lieu parvenu, Ce qui luy est prudence tant pollye N'est riens vers Dieu qu'ignorance et follie. Des saiges, Dieu la saigesse reprouve, Et des petitz l'humilité approuve, Ausquelz il a ses secretz revelez, Qu'il a cachez aux saiges et celez, Car son esprit point ne reposera Que sur celuy qui humble et doulx sera. Les saiges ont leur Dieu crucifié Et son parler divin falsifié. Tous les haulz faictz des sept saiges de Grece, Et de Brutus, lequel vengea Lucresse, De Publius, et de Pamphilius, De Marc Cathon, censeur, et Tullius, De tous les Grecz, et de tous les Romains Qui ont tenu le monde soubz leurs mains, Sont inutiles comme estant faictz sans foy, Mais pour leur gloire, et pour l'amour de soy. Sainct Pol estant de son dire croiable Dict, j'ay vescu des hommes incoulpable Jouxte la loy, n'ayant de CHRIST notice: Et quand il fut certain que la justice Venoit de foy, de luy soy deffiant, Ces oeuvres là il reputa fiens Qui luy sembloient au paravant si belles: Mais ce n'estoient que vaines estincelles. Pourquoy cela? faictes estoient sans foy, Mais pour sa gloire, et pour l'amour de soy. Prions donc Dieu que Françoys nostre Roy, L'un des esleuz, fermement je le croy, Puisse regner au ciel, et en la terre Bien longuement, sans jamais avoir guerre. Mais s'aulcuns sont de son bien envieux, Qu'il soit sur tous princes victorieux, Voyans messieurs ses beaulx nobles enfans Par leurs vertus au monde triumphantz, Et qu'avec eulx de paradis herite La precieuse et noble Marguerite. La foy sera la clarté, je me vante, Comme aux sages estoit l'Estoile ardante, Pour les conduyre en leur bonne querelle, Et en la fin ayent vie eternelle. Priant aussi Dieu pour noz souverains, En n'oubliant les deux princes Lorrains, Consequemment, le bon conseil royal, Les haultz seigneurs, grand maistre et admiral, Que Dieu leur donne heureuse et telle vie Comme ilz auroyent de souhaiter envie. FIN Les Epistres I L'Epistre de Barquin Dieu tout puissant en repos te maintienne De par delà, gentille âme chrestienne. Si en mes vers ores je ramentoy Le trop honteulx et dur trespas de toy, Certainement ce n'est point t'offencer, Ainçois plus tost pour ta joye avancer: Car le record du passé qui tourmente Du temps serain le grand plaisir augmente. Puys, de jadis la vie tant honneste Et amytié m'incite, et admoneste De te mander ce que de toy fut dict Apres que mort eust faict ce grand credit De te gecter hors de ce corps charnel Pour t'en aller en repos eternel. Au paravant on m'a bien annoncé. Comment jadis il te fut prononcé Mourir par feu, dont depuis peu de temps Tu feuz absoulz, ainsi comme j'entens. Mais sur le champ, et sur cause nouvelle, Nouvelle peine, helas! on te revelle, Te condemnant en amende honnorable Et à languir en prison pardurable. Puis tellement ton cas on demena Que ton appel à la mort te mena: Et quand deseur tu fleschiz les genoulx, Disant ainsi: Jhesus, sauveur de nous, Tu as pour moy souffert la mort tresdure, C'est bien raison que pour toy je l'endure. Et là dessus prononças maint beau traict Consolatif, de l'Evangille extraict, Qui tant de foy et d'espoir lors te livre Qu'allant mourir te sembloit aller vivre. Lors le bourreau, la main sur toy boutée, A de ton col la chesne d'or ostée, Et en son lieu subit sa propre main Mit le cordeau cruel et inhumain, Non pas cruel, mais plustost gracieulx, Car par luy es hors du val soucieulx De ce vil monde. Adonc on te desplace De la prison, et t'en vas en la place Où ce dur peuple on voit souvent courir Pour voir son frere estrangler, et mourir, Et en est aise, et si ne scet pourquoy: Et s'on atainct quelqu'un qui ayt de quoy, Tous font tel chere à sa mort qui aproche, Comme allans veoir ung jeu de la bazoche: Dames y vont, hommes chambres leur louent, Et là Dieu scet les beaulx jeulx qui s'y jouent: Ce temps pendant que confesser on faict Le pauvre corps, qu'on va rendre deffaict. Croy, cher amy, qu'on ne feit pas telle feste Quand tu nasquis, que quand ta mort fut preste. Las! tu mourus comme herese en publicque, Plain toutesfoys de la foy catholicque, Sans soustenir contre la loy de Dieu Ung seul propos. Qu'ainsi soit, sur le lieu, Apres ta mort, Merlin, ton confesseur, Crya tout hault: Peuple, je te fays seur Que cent ans a, or ainsi le maintien, Il ne mourut homme meilleur chrestien. Et sans cella, mon frere en Jhesus Crist, N'eusse voulu t'envoyer cest escript: Car il n'affiert christiane presye Louer aucun qui meurt en heresie. Si rendz à Dieu louenges immortelles De ta grand mort. On blasme les morts telles: Mais je supply ceulx de ton parentaige Ne le voulloir prendre au desadvantaige De leur honneur, et penser en eulx mesmes Que ceulx qui ont eternelz dyadesmes Lassus au ciel ont bien passé le pas D'infame, dur et publicque trespas: Infame, dis je, quant au monde esgaré, Onquel tel homme en son lict bien paré Pourra mourir, et avoir couverture En terre saincte, et riche sepulture, En grand danger peult estre de descendre Plus bas que ceulx par bourreaulx mys en cendre. II Epistre en laquelle Margot se lieve sur le Maistre Argot, Pour tancer, comme une insensée, le gros Hector qui l'a laissée Mercy Dieu, gentil pannetier, A il fallu te nettier Pour chose que je t'ay donnée? Je ne me suis habandonnée A d'aultre qu'à toy pour le faire. Laquelle chose de cest affaire Je te promectz, par la croix Dieu, Sans me venter en aucun lieu, Que j'en ay esté bien requise De gens de Court, et gens d'Eglise. Mais quant ilz me venoient guetter, Et à ma porte mugueter, Je leur disoys en preude-femme: Hay avant, vous fâchez la dame. Et s'ilz me tenoient longs caquetz, Je repliquoys: Petitz muguetz, Vous bravillonnez de cela: C'est à l'autre huys, pissez plus là. Et s'ilz tenoient rude façon, Je respondoys: du son, du son, Monsieur du brave, Moigne moigne, Voire dea. Et quant à ma troigne L'on venoit m'appeler ribaulde: Je cryois par Monsieur sainct Claude, Le bon sainct, dont j'ay faict les pas, Vous mentez, je ne le suis pas: Effacez cela ou l'ostez! En mectant les mains aux costez, Je disois en voix esclatante, Il n'y en a q'un qui me hante. A la chasse, et vous advancez. Ce n'est pas ce que vous pensez. J'aymeroys mieulx tumber en l'eau, Ou sur la poincte d'ung cousteau, Et perdre encores ung escu, Que faire mon Amy coquu. Ce corps, croix Dieu, ce corps, ce corps, C'est pour luy, dedans et dehors. Allez, allez, Tara tara, Jamais homme n'y montera, C'est celuy qui aux champs me meine, Et qui me taille par sepmaine Ce qu'il me fault. Il m'a vestuë, Et s'il m'a quelque foiz batuë, C'est tout ung: Dieu me gard de mal, Et de morsure de cheval. Or sus, meschant, voys tu pas bien Comment ton honneur, et le mien, J'ay bien gardé? En fuz je chiche? J'en suis bien maintenant plus riche! Mon honneur est bien accoustré! En effect, tu n'as pas montré, Villain, que tu es Gentil-homme, Car j'eusse couru jusqu'à Romme Pour te cercher, comme dit l'autre. Et toutesfoiz ton corps se veaultre Maintenant pres d'une autre fille. Ne suis pas aussi gentille? Suis trop large ne trop creuse? T'ay je donné bosse chancreuse, Mal de vit, goutte, ne bouton? Villain, tu en seras mouton, Et t'en feray porter la corne: Car tout le jour, et sur la sorne, La croix Dieu, je le feray tant, Et tant et tant, et si trestant A tout le monde et un chascun, Que mes deux trous n'en seront q'un. J'y ay desjà bien commencé. Et quant j'ay bien partout pensé, Je n'en puis mieulx estre vengée. A Dieu meschant, tu m'as laissée. III Epistre presentée à la Royne de Navarre par Madame Ysabeau et deux autres damoyselles habillées en Amazones en une mommerie Penthazillée, Royne des Amazones, à Marguerite, Royne de Navarre J'ay entendu, tres illustre compaigne, Que contre toy se sont mys en campaigne Les haulx quantons du lac pharisien: Par quoy soudain du camp Elisien J'ay faict sortir troys de mes damoyselles, Pour te monstrer le plus grand de mes zelles, Qui est d'oyr nouvelles briefvement De la defaicte et prompt definement De ceste race inutille et contraire A ce bon Christ, lequel me vint retraire Hors des enfers, lorsqu'il y descendit, Et à repos en ce lieu me rendict. C'est luy pour vray, tant liberal et large, Qui m'a donné expressement la charge De depescher ces troys nymphes armées, Que Dieu son pere a faictes et formées. L'une est Fealle, l'autre c'est Charité, L'autre Esperance. O noble Margueritte, Veulx tu sçavoir que la moindre feroit En ung besoing? Tout ung camp deferoit. Mais vraye amour de si pres les assemble Que fault tousjours qu'elles voysent ensemble. Or les reçoy, car en effaict ce sont Celle qui tant de force et puissance ont Que n'est maling qui ne fuie ou se rende. J'eusse bien mys au camp toute ma bande: Mais ces troys cy, croy moy, sont assez fortes Pour des enfers rompre les doubles portes. Regarde donc de ces petitz humains Qu'elles feront, s'ilz tumbent en leurs mains: Heureux seront, tant elles sont prisées. Faict et escript aux beaulx champs Elisées. Suscription Lettres, prenez le chemin seur Devers Marguerite, ma soeur. IV Marot arrivé à Ferrare escript à Madame la Duchesse En traversant ton pays plantureux, Fertile en biens, en Dame bienheureux, Et bien semé de peuple obeissant, Le tien Marot (fille de Roy puissant) S'est enhardy, voire et a protesté De saluer ta noble Majesté Ains que passer tout oultre tes limites: Estant certain que, si bien tu limites Du salueur la vraye intention, Tu n'y verras brin de presomption. Car estimant que par ung bruit qui sonne Tu sçais mon nom sans savoir ma personne: Et que jadis fut serviteur mon pere De ta mere Anne, en son regne prospere: Croyant aussy, que tu sçais que d'enfance Nourry je suis en la maison de France, De qui tu es royale geniture: Cela pensant, n'a crainct mon escripture Que ta grandeur la vueille reffuser. Mais quel besoin est il de m'excuser? Les oyselletz des champs en leurs langaiges Vont saluant les buissons et bocaiges Par où ilz vont: quant le navire arrive Aupres du havre, il salue la rive Avec le son du canon racourcy. Ma Muse doncq passant ceste Court cy, Faict elle mal saluant toy, Princesse? Toy, à qui rit ce beau pays sans cesse, Toy, qui de race aymes toute vertu, Et qui en as le cueur tant bien vestu: Toy, dessoubz qui florissent ces grans plaines, De biens et gens si couvertes, et plaines. Toy, qui leurs cueurs a sceu gagner tres bien, Toy, qui de Dieu recongnois tout ce bien. Salut à toy doncques tres humblement, Humble salut, par ton humble Clement, Par ton Marot, le Poete Gallique, Qui s'en vient veoir le pays italique Pour quelque temps: si entre cy et là Te peult sevrir ma plume, si elle a Sçavoir qui plaise à ta Majesté haulte, Croy que plustost l'eau du Pau fera faulte A contre val ses undes escouler, Que ceste plume à s'estendre et voler Là où le vent de tes commandemens La poulsera: mesmes les Eslemens Lairront plustost leur nature ordonnée: Car l'Eternel me l'a (certes donnée) Pour en louer premierement son nom: Puis pour servir les Prince de renom Et exalter les Princesses d'honneur Qui, au plus hault de fortune, et bon heur, S'humilier de cueur sont coustumieres, Auquel beau rang tu marche des premieres. V Aultre Epistre de Marot qui mandoit aux Damoiselles Trescheres soeurs, joinctes par charité, Le nom des vrays amans de verité Sonne tant mal aux oreilles de ceulx Qui de l'oyr sont plus que paresseux, Qu'en plusieurs lieux de ce fol monde icy On ne les veult oyr ne veoir aussy. Les ungs souvent par poyne on persecute, D'aultres, helas, par mort on execute, Les ungs souvent chassés de leur pays, Les aultres sont abhorrés et hays De leurs parents. Pour tout cella, mes dames, Flechir ne fault: plustost doibt en vos âmes Croistre la foy, voire à chascun qui l'a, Considerant que Jesus pour cella Nous accomplit ses parolles escriptes: Car tous ces maulx et poynes que j'ay dictes Promist aux siens par son nom precieulx: Mais leur loyer certes est grant es cieulx, Et pour apprendre aux aultres à souffrir, Droit à la croix premier se vint offrir. Au serviteur n'est [pas] besoing qu'il faille Se repouser, quand le maistre travaille. Il a premier vertié descouverte, Aussi premier la poyne il a soufferte: Et tous ceulx là qui comme luy diront, Poyne aujourd'uy comme luy souffriront. Mais la chair seule endure ceste poyne, Car l'âme franche est de foy toute pleine Et de liesse en ce corps tant ravye Par ferme espoir de la segonde vie, Que les bruleurs, juges et deputés, Sont mille fois plus que eulx persecutés Par la collere ardante de laquelle Mettent à mort l'innocente sequelle Du grant Seigneur, qui çà bas tout avise Et se rit d'eulx, et de leur entreprise. Certes, mes soeurs, ce torment viollent, Est de Jesus le triomphe excellent: Vous pouvez bien escripre, dire ou chanter, Vous pouvez bien hardyment vous vanter Qu'avant mourir vous avez veu sur terre Christ triompher, puys qu'on luy faict la guerre: Guerre je dis, car à chascune fois Que luy tout seul veult eslever sa voix, Les hommes lors de nature menteurs, Jaloux des loix dont ils sont inventeurs, Luy courent sus, cuydant par façon telle Faire mourir une chose immortelle. En verité, filles de Dieu aymées, De tant de croix que j'ay icy nommées, Le seigneur Dieu m'en a plusieurs offertes Que je n'ay pas comme devois souffertes: Et de rechief me convyent recepvoir Par son sainct nom le mal de ne vous veoir: Car, par le bruyt que j'ay, mes soeurs benignes, D'estre contraire aux humaines doctrines, On a de moy oppynion mauvaise En vostre court, qui m'est ung dur malaise: Lequel a faict, comme pouvez penser, Que d'aller là ne ose menacer: Dont à mon Dieu toute gloire je donne, Puys que le mal vient de cause si bonne: Le suppliant, pour ma lettre fynir, Vouloir tousjours augmenter et tenir La foy en vous, que j'estime deux roses Entre buissons et espines encloses. VI Epistre au Roy, du temps de son exil à Ferrare Je pense bien, que ta magnificence, Souverain Roy, croyra, que mon absence Vient par sentir la coulpe, qui me poingt D'aulcun meffaict: mais ce n'est pas le poinct. Je ne me sens du nombre des coulpables: Mais je sçay tant de juges corrompables Dedans Paris, que par pecune prinse, Ou par amys, ou par leur entreprinse, Ou en faveur, et charité piteuse De quelcque belle humble solliciteuse, Ilz saulveront la vie orde, et immunde Du plus meschant, et criminel du monde: Et au rebours, par faulte de pecune, Ou de support, ou par quelcque rancune, Aux innocents ilz sont tant inhumains Que content suis ne tomber en leurs mains. Non pas, que touts je les mecte en ung compte: Mais la grand' part la meilleure surmonte. Et tel merite y estre authorisé, Dont le conseil n'est ouy, ne prisé. Suyvant propos, trop me sont ennemys Pour leur Enfer, que par escript j'ay mys, Où quelcque peu de leurs tours je descoeuvre: Là me veult on grand mal pour petit oeuvre. Mais je leur suis encor plus odieux, Dont je l'osay lire devant les yeulx Tant clair voyants de ta majesté haulte, Qui a pouvoir de refformer leur faulte. Brief, par effect, voyre par foys diverses Ont declairé leurs vouluntés perverses Encontre moy: mesmes ung jour ilz vindrent A moy malade, et prisonnier me tindrent, Faisant arrest sus ung homme arresté Au lict de mort: et m'eussent pis traicté, Si ce ne fust ta grand' bonté, qui à ce Donna bon ordre avant, que t'en priasse, Leur commandant de laisser choses telles: Dont je te rends grâces tres immortelles. Aultant comme eulx, sans cause, qui soit bonne, Me veult de mal l'ignorante Sorbonne: Bien ignorante elle est, d'estre ennemye De la trilingue, et noble Academie Qu'as erigée. Il est tout manifeste, Que là dedans contre ton vueil celeste Est deffendu, qu'on ne voyse allegant Hebrieu, ny Grec, ny Latin elegant: Disant, que c'est langaige d'Hereticques. O paovres gens de sçavoir touts ethicques! Bien faictes vray ce proverbe courant, Science n'a hayneux, que l'ignorant. Certes, ô Roy, si le profond des cueurs On veult sonder de ces Sorboniqueurs, Trouvé sera, que de toy ilz se deulent. Comment douloir? Mais que grand mal te veulent, Dont tu as faict les Lettres, et les Arts Plus reluysants, que du temps des Cesars: Car leurs abus voyt on en façon telle. C'est toy, qui as allumé la chandelle, Par qui maint oeil voyt mainte verité, Qui soubs espesse, et noyre obscurité, A faict tant d'ans icy bas demeurance. Et qu'est il rien plus obscur, qu'ignorance? Eulx, et leur court en absence, et en face, Par plusieurs foys m'ont usé de menace: Dont la plus doulce estoit en criminel. M'executer. Que pleust à l'Eternel, Pour le grand bien du peuple desolé, Que leur desir de mon sang fust saoulé, Et tant d'abus, dont ilz se sont munys, Fussent à clair descouverts, et punys. O quatre foys, et cinq foys bien heureuse La mort, tant soit cruelle, et rigoreuse, Qui feroit seulle ung million de vies Soubs telz abus n'estre plus asservies! Or à ce coup il est bien evident, Que dessus moy ont une vieille dent, Quand ne pouvant crime sur moy prouver, Ont tres bien quis, et tres bien sceu trouver Pour me fascher briefve expedition, En te donnant maulvaise impression De moy ton serf, pour apres à leur aise Mieulx mectre à fin leur voulunté maulvaise: Et pour ce faire ilz n'ont certes heu honte Faire courir de moy vers toy maint compte, Avecques bruyt plein de propos menteurs, Desquelz ilz sont les premiers inventeurs. De Lutheriste ilz m'ont donné le nom: Qu'à droict ce soit, je leur responds, que non. Luther pour moy des cieulx n'est descendu, Luther en Croix n'a pas esté pendu Pour mes pechés: et tout bien advisé, Au nom de luy ne suis point baptizé: Baptizé suis au nom, qui tant bien sonne, Qu'au son de luy le Pere eternel donne Ce, que l'on quiert: le seul nom soubs les cieulx En, et par qui ce monde vicieulx Peult estre sauf. Le nom tant fort puissant Qu'il a rendu tout genoil fleschissant, Soit infernal, soit celeste, ou humain: Le nom, par qui du seigneur Dieu la main M'a preservé de ces grands loups rabis, Qui m'espioyent dessoubs peaulx de brebis. O seigneur Dieu, permectez moy de croyre, Que reservé m'avez à vostre gloyre. Serpents tortus, et monstres contrefaicts Certes sont bien à vostre gloyre faicts: Puis que n'avez voulu doncq' condescendre, Que ma chair vile ayt esté mise en cendre, Faictes au moins tant, que seray vivant, Que vostre honneur soit ma plume escripvant: Et si ce corps avez predestiné A estre ung jour par flamme terminé, Que ce ne soit au moins pour cause folle: Aincoys pour vous, et pour vostre parolle: Et vous supply, Pere, que le tourment Ne luy soit pas donné si vehement, Que l'âme vienne à mectre en oubliance Vous, en qui seul gist toute sa fiance: Si que je puisse avant, que d'assoupir, Vous invocquer, jusqu'au dernier souspir. Que dys je? Où suis je? O noble Roy Françoys, Pardonne moy, car ailleurs je pensoys. Pour revenir doncques à mon propos, Radamanthus avecques ses supposts Dedans Paris, combien que fusse à Bloys, Encontre moy faict ses premiers exploicts, En saysissant de ses mains violentes Toutes mes grands richesses excellentes, Et beaulx thresors d'avarice delivres: C'est assçavoir mes papiers, et mes livres, Et mes labeurs. Et Juge sacrilege, Qui t'a donné ne loy, ne privilege D'aller toucher, et faire tes massacres Au cabinet des sainctes Muses sacres? Bien est il vray, que livres de deffense On y trouva: mais cela n'est offense A ung Poëte, à qui on doibt lascher La bride longue, et rien ne luy cacher, Soit d'art magicq, nygromance, ou caballe. Et n'est doctrine escripte, ne verballe, Qu'ung vray Poëte au chef ne deust avoir, Pour faire bien d'escrire son debvoir. Sçavoir le mal est souvent proffitable, Mais en user est tousjours evitable: Et d'aultre part, que me nuist de tout lire? Le grand donneur m' donné sens d'eslire En ces livrets tout cela, qui accorde Aux sainctz escripts de grâce, et de concorde: Et de jecter tout cela, qui differe Du sacré sens, quand pres on le confere. Car l'escripture est la touche, où l'on treuve Le plus hault Or. Et qui veult faire espreuve D'or, quel qu'il soit, il le convient toucher A ceste pierre, et bien pres l'approcher De l'Or exquis, qui tant se faict paroistre, Que bas, ou hault tout aultre faict congnoistre. Le juge doncq' affecté se monstra En mon endroict, quand des premiers oultra Moy, qui estoys absent, et loing des villes: Où certains folz feirent choses trop viles, Et de scandalle, helas au grand ennuy, Au detriment, et à la mort d'aultruy. Ce que sachant, pour me justifier, En ta bonté je m'osay tant fier, Que hors de Bloys partys pour à toy, Sire, Me presenter. Mais quelcun me vint dire, Si tu y vas, amy, tu n'es pas sage: Car tu pourroys avoir maulvais visage De ton Seigneur. Lors comme le Nocher, Qui pour fuyr le peril d'ung rocher En pleine mer se destourne tout court: Ainsi pour vray m'escartay de la court: Craignant trouver le peril de durté, Où je n'euz oncq, fors doulceur, et seurté. Puis je sçavoys, sans que de faict l'apprinsse, Qu'à ung subject l'oeil obscur de son Prince Est bien la chose en la terre habitable La plus à craindre, et la moins souhaitable. Si m'en allay evitant ce dangier Non en pays, non à Prince estrangier, Non point usant de fugitif destour, Mais pour servir l'aultre Roy à mon tour, Mon second Maistre, et ta soeur son espouse, A qui je fuz des ans a quatre, et douze, De ta main noble heureusement donné. Puis tost apres, Royal chef couronné, Sachant plusieurs de vie trop meilleure, Que je ne suys, estre bruslés à l'heure Si durement, que mainte nation En est tombée en admiration, J'abandonnay sans avoir commys crime L'ingrate France, ingrate ingratissime A son Poëte: et en le delaissant, Fort grand regret ne vint mon cueur blessant. Tu ments Marot, grand regret tu sentys, Quand tu pensas à tes Enfants petits. En fin passay les grands froides montaignes, Et vins entrer aux Lombardes campaignes: Puis en l'Itale, où Dieu qui me guydoit, Dressa mes pas au lieu, où residoit De ton clair sang une Princesse humaine, Ta belle soeur, et cousine germaine, Fille du Roy tant craint, et renommé, Pere du peuple aux Chroniques nommé. En sa Duché de Ferrare venu, M'a retiré de grâce, et retenu, Pource que bien luy plaist mon escripture, Et pour aultant que suys ta nourriture. Parquoy, ô Sire, estant avecques elle, Conclure puis d'ung franc cueur, et vray zelle, Qu'à moy ton serf ne peult estre donné Reproche aulcun, que t'aye abandonné, En protestant, si je perds ton service, Qu'il vient plus tost de malheur, que de vice. VII Epistre du Coq en l'Asne, envoyée à Lyon Jamet de Sansay en Poictou Puis que respondre ne me veulx, Je ne te prendray aux cheveulx, Lyon: mais sans plus te semondre, Moy mesmes je me veulx respondre Et seray le prebstre Martin. Ce Grec, cest Hebreu, ce Latin, Ont descouvert le pot aux roses. Mon Dieu, que nous voyrrons de choses, Si nous vivons l'eage d'ung veau. Et puis, que dict on de nouveau? Quand par[t] le Roy? aurons nous guerre? O la belle piece de terre! Il la fault joindre avec la mienne. Mais pourtant la Bohemienne Porte tousjours ung chapperon. Ne donnez jamais l'esperon A cheval, qui vouluntiers trotte. Dont vient cela, que je me frotte Aux coursiers, et suis tousjours rat? Ilz escument, comme ung Verrat En pleine chaiere, ces Cagots, Et ne preschent, que des fagots Contre ces paovres Hereticques. Non pas, que j'oste les practiques Des vieilles, qui ont si bon cueur. Car comme dict le grand mocqueur, Elles tiennent bien leur partie. C'est une dure departie D'une teste, et d'ung eschafault: Et grand pitié, quand beaulté fault A cul de bonne voulunté. Puis vous sçavez, Pater sancté, Que vostre grand pouvoir s'efface. Mais que voulez vous, que j'y face? Mes financiers sont touts perys: Et n'est bourreau, que de Paris, Ny long proces, que dudict lieu. Si ne feis je jamais l'Adieu, Qui parle de la Pauthonniere. Vray est, qu'elle fut buyssonniere, L'escolle de ceulx de Pavie. Fy de l'honneur, vive la vie, Vive l'amour, vivent les Dames. Toutesfoys, Lyon, si les âmes Ne s'en vont plus en Purgatoyre, On ne me sçauroit faire à croyre, Que le Pape y gaigne beaulcoup. A la Campaigne, acoup acoup, Hau Cappitaine pinse maille: Le Roy n'entend point, que merdaille Tienne le renc des vieilz routiers. Et puis dictes, que les moustiers Ne servent point aux Amoureux. Bonne macquerelle pour eulx Est umbre de devotion. C'est une bonne caution, Que Monsieur de la Moriniere. En ce temps là vint la maniere De se paindre avecques des farts. Sire, ce disent ces Capharts, Si vous ne bruslez ces mastins, Vous serez ung de ces matins Sans tribut, taille, ne truage. Qui Diable feit le coquage Des Parisiens l'aultre Esté? Pour le moins, si j'y eusse esté, On eust dict, que [c']eust esté moy. Touche là: je suis en esmoy Des froids amys, que j'ay en France: Mais je trouve, que c'est oultrance, Que l'ung a trop, et l'aultre rien. Est il vray, que ce vieil marrien Marche encores dessus espines, Et que les jeunes tant pouppines Vendent leur chair cher, comme cresme? S'il est vray, adieu le Caresme, Au Concile, qui se fera: Mais Romme tandis bouffera Des chevreaulx à la chardonnette. Attachez moy une sonnette Sur le front d'ung Moyne crotté, Une oreille à chasque costé Du capuchon de sa caboche, Voylà ung sot de la Bazoche Aussi bien painct, qu'il est possible: De sorte, qu'on feroit ung crible De touts les trous, qui s'abandonnent A ceulx, qui les richesses donnent. J'ay flux, contreflux, carte amont. Dieu pardoint au paovre Vermont, Il chantoit bien la basse contre: Et les marys la malencontre, Quand les femmes font le dessus. Assçavoir mon, si les bossus Seront touts droicts en l'aultre monde? Je le dy, pource qu'on se fonde Trop sus Venus, et sus les vins. Parquoy je ne veulx qu'aux Devins Personne sa fiance mecte. Or çà: le Livre de flammette, Formosum pastor, Scelestine, Tout cela est bonne doctrine, Il n'y a rien de deffendu. Icy gira, s'il n'est pendu, Ou si en la mer il ne tombe, Monsieur, qui a dressé sa tombe Avant, que d'estre trespassé. Fault il pour ung verre cassé Perdre pour vingt ans de service? Non, Monsieur, non: ce n'est pas vice, Que simple fornication. J'en feray la probation Par une cotte vyolette, Que donna la teste follette, Aultrement le Dieu des proces. Au moyen de quoy trop d'exces Sont engendrés de trop de festes. En effect, [c']estoyent de grands bestes, Que les Regents du temps jadis: Jamais je n'entre en Paradis, S'ilz ne m'ont perdu ma jeunesse. Mais comment se porte l'Asnesse Que tu sçays, de Jerusalem? S'elle veult mordre, garde l'en: Elle parle, comme de cyre. Vous dictes vray de cela, Syre: Une estrille, une Faulx, ung Veau, C'est à dire estrille fauveau, En bon rebus de Picardie. Lyon, veulx tu, que je te dye? Je me trouve dispost des levres: Et d'aultres bestes, que les Chevres, Portent barbe grise au menton. Je ne dy pas, que Melancthon Ne declaire au Roy son advis: Mais de disputer vis à vis, Noz maistres n'y veulent entendre. Combien que la jeunesse tendre Soit par tout assez mal apprinse. Tu ne sçays pas: Thunis est prinse: Triboulet a freres et soeurs: Les Angloys s'en vont bons danseurs: Les Allemants tiennent mesure. On ne preste plus à usure: Mais tant, qu'on veult, à interest. A propos de Perceforest, Lyt on plus Artus, et Gauvain? Il a prins l'Evangile en vain Le punays, et s'en est faict riche: Et puis s'efforce mectre en friche La vigne, et ses petits bourgeons. Tout beau: je vous pry, ne bougeons. Vous dictes, que ce fut Jeudy: Non fais non. Voicy, que je dy. Je dy, qu'il n'est point question De dire, J'allion, J'estion, Ny se renda, ny je frappy Tesmoing le Conte de Carpy, Qui se feit Moyne apres sa mort. Laisse moy là, qui rit, et mord: Et demande au petit Roger, Si ceulx, que l'on feit desloger Hors des Villes, cryoient campos. Vrayement puis qu'il vient à propos, Je vous en veulx faire le compte. Elle n'osent dire Viconte, Vigueur, vicourt, ny villevé: Leur petit bec seroit grevé, En danger d'estre trop fendues. On dict, que les Nonains rendues Donnent gentilment la verolle. D'estre brullé pour la parolle, Je te pry ne soys point couart: Mais pour la foy de Billouart, Laisse mourir ces Sorbonistes. Raison: la glose des Legistes Lourdement gaste ce beau texte. Pour ceste cause je proteste, Que l'Antechrist succombera: Au moins, que de brief tombera Sur Babylonne quelcque orage. Marguerite de franc courage N'a plus ses beaulx yeulx esblouys. Dieu gard la fille au Roy Loys, Qui me reçoit, quand on me chasse. Voulez preferer la chasse Au vol du Milan suspendu? Si Dieu ne l'avoit deffendu, Et je fusse en mon advertin, Je donroys quinze à l'Aretin, Et si gaigneroys la partie. La Court en sera advertie D'ung tas de gros Asnes, ou yvres, Qui font imprimer leurs sots Livres, Pour acquerir bruyt d'estre Veaulx. A Fleury sont les bons naveaulx, Les richesses en ces Prelats. Et puis c'est tout: je suis tant las, Que quatorze archiers de la garde Me battroyent à la halebarde. Quant au Palays, tousjours il grippe: Adieu vous dy, comme une trippe. VIII Au Roy, nouvellement sorty de maladie Par Jesuchrist, je rendz à Dieu, son pere, Grâces, ô Roy, de ta santé prospere. Prospere dy, non pour toy seullement, Mais pour tous ceulx qui generallement Sont soubz ta main. O comme malmenée Fut de ton mal la Princesse Renée! O la grant joye aussy qu'elle receut Quand ta santé par Marc Anthoine sceut! N'y eut celluy des siens qui des à l'heure Ne monstra bien sa joye interieure. Mesmes l'enfant qu'encor au ventre elle a De grand plaisir là dedans sautella, Sentant desjà que tu es de sa mere Le fort appuy contre fortune amere. Et de ma part, j'en ay de grant lyesse Faict cest escript, qui prendra hardiesse Te supplier par humble remonstrance: Si j'ay perdu l'oser aller en France, Si j'ay perdu le moyen favorable De plus entrer en ta chambre honnorable, Si j'ay perdu (à grant tort toutesfoys) L'heur de parler avec toy quelque foys, Si je n'oy plus ta divine eloquence Tenir propos de haulte consequence, Dont je tiroys tousjours quelque sçavoir, Si j'ay perdu jusques à plus ne veoir Soir et matin de mon Prince la face, Que je ne perde au moins ta bonne grâce. Mes ennemys (Roy d'honneur couronné) Disent partout que m'as habandonné. Ilz vont disant que nul jour de ma vye Ne te prendra de bien me faire envie, Et desirans que povreté m'accable, Parlent de toy comme d'un implacable. Le Roy l'a bien (ce disent ilz) aymé, Mais c'en est fait, pour luy tout est rymé. O Sire donq, renverse leurs langaiges: Vueilles permettre (en despit d'eulx) mes gaiges Passer les montz, et jusqu'icy venir, Pour à l'estude ung temps m'entretenir Soubz Celius, de qui tant on aprent. Et si desir apres cela te prent De m'appeler en la terre gallique, Tu trouveras ceste langue italique Passablement dessus la mienne entée, Et la latine en moy plus augmentée, Si que l'exil, qu'ilz pensent si nuysant, M'aura rendu plus apte, et plus duysant A te servir myeulx à ta fantasie, Non seullement en l'art de poesie, Ains en affaire, en temps de paix ou guerre, Soit pres de toy, soit en estrange terre. Je ne suis pas si laid comme ilz me font: Myré me suis au cler ruysseau profont De Verité, et à ce qu'il me semble, A Turc ne Juif en rien je ne ressemble. Je suis Chrestien, pour tel me veulx offrir, Voire plus prest à peine et mort souffrir Pour mon vray Dieu et pour mon Roy, j'en jure, Qu'eulx une simple et bien petite injure: Ce que croiras, Sire, je t'en supplye, T'advertissant, ains que ma lettre plye, Combien qu'encor je te tien pour mon maistre, Qu'il est en toy de jamais rien ne m'estre, Mais il n'est pas certes, en ma puissance, De n'estre tien en toute obeissance. IX Epistre perdue au jeu contre Madame de Ponts Dame de Ponts, Nymphe de Parthenay, Pardonne moy si ceste Carte n'ay Paincte de fleurs, à Mynerve duisantes Et pour ton sens contenter suffisantes: Ma Muse est bien pour satisfaire habile Aucuns espritz: mais trop se sent debile Pour toy, qui as lettres, et bon sçavoir, Autant ou plus que Femme puisse avoir: Avecques oeil pour veoir subit les faultes, Et discerner choses basses des haultes. Bien est il vray que ton cueur sçait user D'une bonté de faultes excuser, Et de donner aux oeuvres bien dictées (En temps et lieu) louenges meritées. Mais je sens bien que l'heure est advenuë Qu'en cest escript de promesse tenuë Plus de besoing de ton excuse auray, Que de bon loz meriter ne sçauray. Et me suis veu (il n'en fault point mentir) D'avoir promis prest à me repentir: Car des qu'en main la plume je vins mettre, A peine sceu forger le premier metre. Et commançay à dire et à penser: Presumptueulx, que veulx tu commancer? Fault il qu'à honte acquerir tu t'amuses, D'escrire ainsy à l'une des neuf Muses? Ce neantmoins pour promesse tenir Ne me suis sceu d'escrire contenir. Mais t'escrivant, ô noble Esprit bien né, Trouvé me suis tout ainsi estonné Qu'ung villageois, simple et pusillanime, Qui parle en craincte à ung Roy magnanime. D'autre costé, pour mon epistre orner, Je ne sçavoys quel propos enfourner. De te parler de science latine, D'en deviser pres de toy ne suis digne. Te deviser des amoureux soulas, C'est temps perdu, tu aymes trop Pallas. Chanter la guerre, et des armes la mode, A ton mary la chose est plus commode. De tes vertus bien blasonner et paindre, Tayre vault mieulx que n'y povoir attaindre. Parquoy à droit, devant toy je m'accuse Que cecy n'est Epistre, mais excuse, Cecy (pour vray) n'a merité le tiltre D'Envoy, de Lay, d'Elegie, n'Epistre. Mais s'il te plaist, nonobstant sa basseur, Le recevoir en gré, soubz la doulceur Qui est en toy par naïve coustume, J'estimeray avoir faict ung volume. Reçoy le donc en gré, je te supplye. Et l'ayant leu, ne le perds, mais le plye Pour le garder: au moins quant ce viendra. Que seray mort, de moy te souviendra. Et si d'icy à grant temps et long eage Du tien Clement se tient aucun langaige Là où seras, par maniere de rire Aux assistans pourra compter, et dire (Qui ne sera pour moy un petit heur) Comment jadis fuz bien ton serviteur: Et pour tesmoing de ce que leur diras, Ce mien escript, sur l'heure produiras, En leur disant: Quant Marot m'escrivoit Ces vers icy, à Ferrare il vivoit, Là où j'estoys. Et lors à grant oultrance Le paovre gars estoit banny de France, Pour le pourchas d'aucuns ayant envye Dequoy Vertu perpetuoit sa vye. Dont il trouvoit sa perte et son soucy Moins ennuyeux. Leur compteras aussy Comment durant ceste myenne destresse Tous deux servions une mesme maistresse, Fille de France, et duchesse Renée, Au gré de qui semble que tu soys née. Mille autres cas, mille autres bons propos, Quant seras vieille, et chez toy en repos, Dire pourras de moy à l'advenir, S'il t'en souvient. Et pour t'en souvenir, De bon cueur laisse à la tienne excellence Ceste escripture, où j'impose silence. X Epistre à Madame de Soubize partant de Ferrare pour s'en venir en France Le clair soleil sur les champs puisse luyre, Dame prudente, et te vueille conduire Jusques au pied de ta noble maison. Il est certain que plustost oraison Pour ta demeure à Dieu je vouldroys faire: Mais puis que luy, et le temps, et l'affaire, Veulent tous troys que ta bonté desplace, Monts et torrents te puissent faire place. Dieu tout au long de ton allée entiere Soit en ta voye, et dedans ta lictiere: Voire en ton cueur, à celle fin, Madame, Que tout d'un train te garde corps et âme. Or t'en va quand, et où il te plaira: Plus iras loing, plus nous en desplaira. Et quant à moy, tu peulx estre asseurée, Tant que j'auray en ce monde durée, Que seray tien: non point seulement pource Que long temps a tu fus premiere source Du bon recueil à mon pere vivant, Quant à la court du Roy fut arrivant, Où tu estoys adoncq la mieulx aymée D'Anne, par tout Royne tant renommée. Ne seullement pour autant que tu feiz Mesmes recueil dernierement au filz En ce pays: tellement que ta grâce Semble estre encline à ma petite race. Mais pour autant que d'instinct de nature Toy et les tiens aymez litterature, Sçavoir exquis, vertus qui le ciel percent, Artz liberaulx, et ceulx qui s'y exercent, Cela (pour vray) fait que tresgrandement Je te revere en mon entendement. Or adieu doncq, noble dame qui uses D'honnesteté tousjours envers les Muses. Adieu par qui les Muses desolées Souventesfoys ont esté consolées. Adieu qui veoyr ne les peult en souffrance. Adieu la main qui de Flandres en France Tyra jadis Jan le Maire Belgeoys, Qui l'âme avoit d'Homere le Gregeoys. Retirez vous, neige et temps pluvieux, De l'ennuyer ne soyez envieux. Vien le temps doulx, retire toy la Bize, Ne fasche point Madame de Soubize: Assez elle a de fascheuse destresse, D'abandonner sa dame, et sa maistresse. Assez elle a d'ennuy à son depart. Assez aussy elle nous en depart. Mais puis qu'il plaist à Dieu qu'il soit ainsy, Fault prendre en gré. Sept ans a qu'es icy, Dame tresnoble, et trente, ou à peu pres, Que servie as et mere et fille apres. C'est bien raison que maintenant disposes De ta maison, et que tu y reposes Avecques Dieu le surplus de ton eage: Ce te sera quasi nouveau mesnage, Apres tant d'ans: donc t'y transporteras, Et avec toy honneur emporteras. Avecques toy emporteras honneur, De tes travaulx principal guerdonneur. Et nous en brief sçaurons en ton absence Dequoy servoit par deçà ta presence. XI A Mademoiselle Renée de Parthenay partant de Ferrare pour aller en France Où allez vous, noble nymphe Renée? Nous avez vous tant de joye amenée, Venant icy, pour d'un fascheux retour Nous contrister? Cela n'est pas le tour Qu'a merité nostre amour ferme et ronde, Et fors que vous en croyons tout le monde. Où allez vous, cueur en bonté parfaict? Où allez vous, que vous avons nous faict? Voulez vous bien laisser ceste Princesse Et ses ennuys, qui n'ont ne fin ne cesse? Elle qui jeune enfant de grand renom Publicquement vous donna son beau nom, Lors qu'avec Dieu vous feistes alliance, Luy prometant n'avoir qu'en luy fiance. Las vostre cueur comment penser osa D'abandonner celle qui tant vous a Porté d'amour et traitée en doulceur, Non en fillolle, ains comme fille ou seur, Voulant tousjours tel' personne loyalle Pres de la sienne excellente et royalle. Ha, Parthenay, ne partez pas encores: Tardez un peu: je vous adverty qu'ores Les Alpes sont plus plaines de froidures Qu'à l'aultre foys, et à passer plus dures. Parmy ces monts sont les bestes cruelles, Et les souldardz plus cruelz cent fois qu'elles. Là le verglas, là les neiges habondent, Et tellement les torrentz s'y desbondent, Qu'il n'y a cueur, à les veoir devaller, Qui ne s'effraye. Où voulez vous aller? Nostre advis est que ne devez partir, Ains vostre mere expres en divertir: Ou la laisser traverser montz et vaulx, Car mieulx que vous sçait porter les travaulx. Si la suyvez, chacun en se truffant Dira de vous: Mais voyez cest enfant Qui veult courir encor apres sa mere. D'autres diront: La grant angoisse amere D'ardant desir qu'elle a qu'on la marie Luy fait vouloir qu'en France on la charie. Ainsy diront les gens, si deslogez. Mais au rebours, si d'icy ne bougez, Chacun dira: C'est bien la moins fascheuse, La moins ingrate et la plus vertueuse Qu'on vit jamais. Ha, noble Damoiselle, Onques vivant, tant fust de mauvais zele, Sur vous ne sceut ung seul blasme penser. Voudriez vous bien y faire commancer? Comment cecy? Vous faictes voz apprestz, On trousse tout, vos coffres sont jà prestz? C'est fait, c'est fait, noz persuasions En vostre endroit ne sont qu'illusions. Noz pleurs sont vains, de ce Marot la Muse N'a plus de force, et pour neant s'amuse A vous prier, joinctes mains, à genoulx. Parquoy adieu vous disons, maulgré nous Adieu beaulté qui tous les jours s'habille Du mieulx seant acoustrement de fille, C'est assavoir de doulce grâce, et bonne: Adieu qui mieulx s'en coiffe que personne. Adieu esprit d'intelligence vive, Adieu le cueur plein de bonté naifve, Qui au ruisseau des sciences se baigne: Adieu le cueur, qui tous les autres gaigne. Fille partez, femme vous trouverons Quant d'avanture en France arriverons. Mais du mary l'amour pourtant ne face Que celle là que nous portons s'efface. XII A Madame de Ferrare Il y aura (royalle geniture) Tantost ung an, que par humble escripture Te saluay, arrivant en ce lieu, Mais maintenant me fault te dire adieu. Non que je soys lassé de ton service, Non que de toy faveur et benefice N'ay receu plus que n'ay merité: Trop aise suis: mais à la verité L'esprit de Dieu me conseille et enhorte Que hors d'icy plustost que tard je sorte. Ne voys tu pas comment Dieu eternel Par ung courroux de zelle paternel M'en veult chasser? Penses tu que l'oultraige Que Ferraroys mal nobles de couraige M'ont fait de nuyct, armez couardement, Ne soit à moy ung admonestement Du seigneur Dieu pour desloger d'icy? Certes, encor quand ne seroit ainsy, Mon cueur qui ayme estre franc et delivre Ne pourroit plus parmy telles gens vivre. Si n'ay je nerf qui à se venger tende, Mais je veulx bien que la Ferrare entende Que ses manans à leur grand vitupere Se sont ruez dessus l'enfant d'un pere Qui des meschans fait vengeance condigne Jusqu'à la tierce et la quarte origine. Donques à luy j'en laisse le venger, Et seullement loing d'eulx me veulx renger. Parquoy, Princesse, ouvre moy de ta grâce De mon congé le chemin et la trace, Affin que voyse en ville ou en pays Où les Françoys ne sont ainsy hays, Et où meschantz, si aucuns y en a, Sont chastiez. Mais quel vent te mena, Princesse illustre, icy user ta vie! A ce que voy, France avoit grant envye Que son beau lys, de taches exempté, Fust au milieu des espines planté. Ce que pourtant as en gré sans te plaindre. Mais vraye amour vient ma Muse contraindre D'ainsy parler. Je dy amour venant D'un cueur françoys, lequel se souvenant Que tu me feiz en ton parc demourer Lors que les loups me vouloient devorer, A proposé en pseaulmes et cantiques Rememorer les nouveaux et antiques Dons du Seigneur, ses grâces et bienfaictz, Et mesmement ceulx que par toy m'a faictz, Desquels en moy le souvenir sans cesse Gravé sera. Ne pense pas, Princesse, Ne pense pas que jamais je t'oublye. Il est bien vray que c'est chose establye De metre à fin le desir qui me poingt: Mais pour cela je ne te laisse point. Quant habiter au bout du monde iray, Du bout du monde encor te serviray. Ne les haultz montz eslevez à oultrance, Que l'on a mys entre toy et la France, Ne terre plaine en largeur estendue, Ne la grant mer, tant loing soit espandue, Ne me pourront de toy si esgarer, Que mon service en puissent separer. XIII Epistre envoyée de Venize à Madame la Duchesse de Ferrare par Clement Marot Après avoir par mainctz jours visité Ceste fameuse et antique cité, Où tant d'honneur en pompe sumptueuse T'a esté faict, Princesse vertueuse, J'y ay trouvé que sa fondation Est chose estrange et d'admiration. Quant au surplus, ce qui en est surmonte Ce que loing d'elle au mieulx on en racompte: Et n'est possible à citadin mieulx faire Pour à ce corps et à l'oeil satisfaire. Que pleust à Dieu, ma tresillustre Dame, Qu'autant soigneux ilz fussent de leur âme. Certes leurs faictz quasi font assavoir Qu'une âme au corps ilz ne cuydent avoir: Ou s'ilz en ont, leur fantasie est telle, Qu'elle est ainsy comme le corps mortelle. Dont il s'ensuyt qu'ilz n'eslevent leurs yeulx Plus hault ne loing que ces terrestres lieux, Et que jamais espoir ne les convye Au grand festin de l'eternelle vie. Advient aussy que de l'amour du proche Jamais leur cueur partial ne s'aproche: Et si quelqu'un de l'offenser se garde, Crainte de peine et force l'en retarde. Mais où pourra trouver siege ne lieu L'amour du proche où l'on n'ayme point Dieu? Et comment peult prendre racine et croistre L'amour de Dieu, sans premier le congnoistre? J'ay des enfance entendu affermer Qu'il est besoing congnoistre avant qu'aymer. Les signes clers, qui dehors apparoissent Pour tesmoigner que Dieu point ne congnoissent: C'est qu'en esprit n'adorent nullement Luy, qui est seul esprit totallement, Ains par haulx chantz, par pompes et par mynes, Qui est (mon Dieu) ce que tu abhomines. Et sont encor les pouvres citoyens Pleins de l'erreur de leurs peres payens. Temples marbrins y font et y adorent Images peinctz, qu'à grandz despens ilz dorent: Et à leurs pieds, helas, sont gemissans Les pouvres nudz, palles et languissans. Ce sont, ce sont telles ymaiges vives Qui de ces grans despenses excessives Estre debv[r]oient aournées et parées, Et de nos yeulx les autres separées. Car l'Eternel les vives recommande. Et de fuir les mortes nous commande. Ne convient il en reprendre qu'iceulx? Helas, Madame, ilz ne sont pas tous seulz: De ceste erreur tant creue et foisonnée La Chrestienté est toute empoisonnée. Non toute, non: Le Seigneur regardant D'oeil de pitié ce monde caphardant, S'est faict congnoistre à une grand partie, Qui à luy seul est ores convertie. O Seigneur Dieu, faictz que le demourant Ne voyse pas les pierres adorant! C'est ung abus d'ydollastres sorty, Entre Chrestiens plusieurs foys amorty, Et remys sus tousjours par l'avarice De la paillarde et grande meretrice, Avec qui ont faict fornication Les roys de terre, et dont la potion Du vin public de son calice immonde A si longtemps enyvré tout le monde. Au residu, affin que ceste carte De son propos commancé ne s'escarte, Savoir te faiz, Princesse, que deçà Onques rommain empereur ne dressa Ordre publicq, s'il est bien regardé, Plus grand, plus rond, plus beau, ne myeulx gardé. Ce sont, pour vray, grands et saiges mondains, Meurs en conseil, d'executer soudains: Et ne voy rien en toutes leurs pollices De superflu, que pompes et delices. Tant en sont plains, que d'eulx peu d'oeuvres sortent Sentans celuy duquel le nom ilz portent. D'avoir le nom de Chrestien ont prins cure, Puis sont vivans à la loy d'Epicure, Faisans yeulx, nez et oreilles jouyr De ce qu'on peult veoir, sentir et ouyr, Au gré des sens, et traictent ce corps comme Si là gisoit le dernier bien de l'homme. Mesmes parmy tant de plaisirs menus, Trop plus qu'ailleurs y triumphe Venus. Venus y est certes plu reverée Qu'au temps des Grecs, en l'isle Cytherée: Car mesme reng de reputation, De liberté et d'estimation, Y tient la femme esventée et publique, Comme la chaste, honnorable et pudique. Et sont enclins (ce disent) à aymer Venus, d'autant qu'elle est née de mer, Et que sur mer ilz ont naissance prise, Disant aussy qu'ilz ont basty Venise En mer, qui est de Venus l'heritage, Et que pourtant ilz luy doivent hommage. Voulà comment ce qui est deffendu Est par deçà permis et espandu. Si t'escriroys, Princesse, bien encores Des Juifz, des Turcs, des Arabes et Mores, Qu'on voit icy par trouppes chascun jour: Quel en est l'air, quel en est le sejour: De leurs palays et maisons autenticques, De leurs chevaulx de bronze tres anticques, De l'arcenal, chose digne de poix, De leurs canaulx, de leurs mulles de boys, Des murs salez dont leur cité est close, De leur grant place, et de maincte autre chose. Mais j'auroys peur de t'ennuyer, et puis Tu l'as mieulx veu que escripre ne le puis. Je t'escriroys aussy plus amplement Du sage duc, et generalement Des beaulx vieillardz: mais ma Dame et maistresse, Tu les congnois, si font ilz ta haultesse. Ilz savent bien que tu es, sans mentir, Fille d'ung roy qui leur a faict sentir Le grand pouvoir de son fort bras vainqueur, Et la noblesse et bonté de son cueur. Parquoy clorray ma lettre mal aornée, Te suppliant, Princesse deux foys née, Te souvenir, tandis qu'icy me tien, De cestuy là que retiras pour tien Quand il fuyoit la fureur serpentine Des ennemys de la belle Christine. XIV Du coq à l'asne faict à Venise par ledict Marot le dernier jour de juillet MVCXXXVI De mon coq à l'asne dernier, Lyon, ce malheureux asnier, Fol, foliant, imprudent, indiscret, Et moins sçavant qu'ung docteur en decret, Ha, ha, dist il, c'est grand oultraige De parler de tel personnaige Que moy. En est il ung au monde Et qui tant de sçavoir habonde? Et je responds: ouy, ouy vrayment, Et n'y fust autre que Clement. Le latin, le grec et hebreu Luy sont langaiges tenebreux. Mais en françoys de Heurepoix, Et beaulx escuz d'or et de poix, En quelque latin de marmite, Par nostre dame, je le quicte, Pour vray il est le plus sçavant: C'est raison qu'il voyse devant. Quant de sa proposition Touchant la fornication, Il vauldroit mieulx la trouver bonne, Qu'y besongner comme en Sorbonne. Mais le maquart ne se contente, Et dit au gendre de sa tente, S'il nous peult quelque jour avoir, Il employra tout son pouvoir De nous faire brusler tous vifz. De ma part, je n'en suis d'advis Et n'y sçauroys prendre plaisir. Toutesfoys, s'il en a desir, Quand il sera prest qu'il me mande, Et si j'y voys, que l'on me pende. Tu diras, mon amy Lyon, Pour moy quelque fidelium, Ou quelque creux de profundis Pour me tirer en paradis. Mais si trouvez qu'il soit ainsi, Qu'au partir de ce monde icy Nous soyons saulvez ou dampnez, Ne dictes riens et me donnez Ce petit mot en epitaphe, Mais que soubz mon corps on le graphe: Cy pend ce fol qui s'est rendu A Paris pour estre pendu. Quant de celluy qui s'est fasché. Que me suis à luy ataché, C'est ung meschant, faulx et flateur, Insigne dissimulateur, Et vindicatif à oultrance: Mais je ne veulx que Lyon pense Que voulsisse de luy mentir: Parquoy ne me puys repentir D'en avoir dit ce qui est vray: Et si me poingt, je descouvray De plus grans cas qu'il a commis. Qu'il ne face plus d'ennemys: Il en a trop qui vivent bien. Lors seray son amy, combien Qu'il ne l'ayt en rien merité, Le traistre plain de vanité. Mais Dieu vueille que l'on oublye Ce que souffrons pour sa follye. Je suis trop loing pour le luy dire, Qui me contrainct de le rescripre. Et si dit plus en dupplicant, Pareillement et quant et quant, Que savant est, il est bien pris: Car encor qu'il en soit repris De tous, mesme de sa voysine, Dont le mary faict bonne myne, Il n'est possible qu'il s'en garde. Chacun jour, quand il se regarde, Il est tout certain qu'il se veoyt: Je suis despit qu'il n'y pourveoit: Mais il est bon entendre icy J'en suys en merveilleux soucy. Est ce de luy que j'ay escript? Nenny non, c'est de l'antecrist. Ce n'est pas luy, et si ne sçay, Il en a faict son coup d'essay. Nommez moy celluy qui s'en doubte! Par mon nyda, je n'y veoys goutte! Est ce point Juda ou Symon? Non est, si est, c'est il, c'est mon! Or me croyez, c'est Barrabas: Prenez le, mectez le à bas! Quel bruict, quelle pitié, quelle honte! Voylà ce qu'on nous en racompte. Venez çà, que respondes vous A ce qu'il vous dit? Bran pour vous! Je le congnoys, c'est ung grand prebstre. Vous faillez, il le vouldroit estre, Pourveu qu'il en eust acroché Quelque abbaye ou evesché. Mais, sans bonnet, sa teste nue Est pour la mistre bien menue. N'en parlez plus, parbieu c'est il, Tout ce qu'il sçayt n'est que babil: Je n'en pourroys plus tant souffrir, Voy cy que je luy vueil offrir: Luy bailler mon art et ma muse, Pour en user comme j'en use, En me resignant son office, Car je sçay qu'elle m'est propice. Faictes, si povez, qu'il s'y range: Je suis trescontant de l'eschange. L'estat est bon pour les affaires De nous et noz petitz confreres. Si de mon art ne peult chevir, Voycy dont il pourra servir: On m'a promis qu'il a renom De salpestre et pouldre à canon Avoir muni tout son cerveau: Faictes deux tappons de naveau, Et les luy mectez en la bouche. Et puis apres que l'on le couche Tout de son long: et en l'oreille, Tout doulcement qu'il ne s'esveille Gectez y pouldre pour l'emorche, Et gardez bien qu'on ne l'escorche, Car ung homme bien empesché Seroit d'ung renard escorché. Et cela faict qu'on le repute Pour servir d'une haquebute. Jamais homme n'en parla mieulx: Les tappons sortiront des yeulx Et feront ung merveilleux bruict: Et si la fouldre les conduict, Ilz fraperont tous deux d'ung coup. Cela leur servira beaucoup Pour deschasser leurs ennemys: Car s'ilz ne sont fort endormyz, Tel canon leur donnera craincte. Pleust à Dieu qu'il feust à la poincte Du premier choc, ce gros marault, Qui a crié sur nous harault Et nous a chassé du pays. Nous estions assez esbahys, Lyon, il t'en peult souvenir: Il n'estoit temps de revenir, Il failloit chercher seureté Du paouvre Clement arresté, Qui surprins estoit à Bordeaulx Par vingt ou quarante bedeaulx Des sergens dudict parlement. Je diz que je n'estoys Clement Ne Marot, mais ung bon Guillaume Qui, pour le prouffict du Royaume, Portoys en grande dilligence Paquet et lettres de creance. Je n'avoys encores souppé, Mais si tost que fuz eschappé Je m'en allay ung peu plus loing, Et, parbieu, il en estoit besoing: Car pour ung tel paouvre souldart Que Clement, qui n'est point pendart, N'y fut faict plus grande poursuicte. J'avoys chacun jour à ma suicte Gens de pied et gens de cheval: Et lors je prins le vent d'aval, Et sur petitz chevaulx legiers Je me mis hors de tous dangiers, J'entends pourveu que je me tienne Là où je suis en bonne estraine. Si nous feussions demourez là, Tel y estoit qui n'en parla Jamais, depuis que j'en partis. Ilz ont esté si bien rotys Qu'ilz sont tous convertiz en cendre. Or jamais ne vous laissez prendre S'il est possible de fouyr: Car tousjours on vous peult ouyr Tout à loysir et sans collere. Mais en fureur de telle affaire Il vault mieulx s'excuser d'absence Qu'estre bruslé en sa presence. Des nouvelles de par deçà: L'autre jour quand il trespassa L'empereur, il ne l'estoit pas, Et n'avoit pas passé le pas Pour dire qu'il fust trespassé. Il est bien vray qu'il est passé De l'Ytalye en la Prouvence. Les Françoys crient: vive France! Les Espaignols: vive l'empire! Il n'y a pas pour tous à rire. Le plus hardy n'est sans terreur. N'est ce pas ung trop grand erreur, Pour des biens qui ne sont que terre, D'exciter si horrible guerre? Les gensdarmes sont furieux, Chocquans au visaige et aux yeulx. Il ne fault qu'une telle lorgne Pour faire ung gentilhomme borgne: Il ne fault qu'un traict d'arbaleste; Passant au travers de la teste, Pour estonner ung bon cerveau. J'aymeroys autant estre ung veau Qui va droict à la boucherie, Qu'aller à telle tuyerie. C'est assez d'ung petit boullet, Qui poingt ung souldart au collet, Pour empescher de jamais boire. Fy, fy, de mourir pour la gloire, Ou pour se faire grand seigneur D'aller mourir au lict d'honneur, D'un gros canon parmy le corps, Qui passe tout oultre dehors. Par ma foy, je ne vouldroys point Qu'on gallast ainsi mon pourpoint, Et la livrée du cappitaine. Hau, compaignon, levez l'enseigne: Celuy qui la portoit est bas! Sangbieu, voilà de beaulx esbas! Voilà comment on se gouverne Dedans une bonne taverne. J'oseroys entrer hardyment, Mais où l'on frappe nullement: C'est ainsy que Clement devise, Vivant en paix dedans Venise. XV Au Roy Oultre le mal que je sens, treshault Prince, De plus ne veoir la gallique province Et d'estre icy par exil oppressé, Je doubte et crains que, moy aiant laissé L'air de Ferrare, il ne te soit advis Que j'ay les sens d'inconstance ravis, Et qu'en ton cueur n'entre une impression Que de vaguer je fais profession, Sans en ung lieu povoir longtemps durer, Ne la doulceur de mon aise endurer, Ce qui n'est pas: je n'y ay fait oultrance, N'aucun forfait, fors que je suis de France. Mais quant j'y vins, certes je ne pensoys Que ce fust crime illec d'estre Françoys. Voilà le mal: voilà la forfaicture Qui m'a faict prendre ailleurs mon adventure. Si plus y a, que je soys rebouté De tout l'espoir que j'ay en ta bonté. Rien que le vray, Sire, je ne revelle, Et le regret à tesmoing j'en appelle Qu'eurent de moy, sans que gloire me donne, Les serviteurs et la dame tant bonne Qui maintesfoys à rompre travailla Le departir que Dieu me conseilla. Mais quel besoin est il que je proteste Tant de raisons? De ce trouppeau la reste, Sans toy, bien tost paistre apres moy viendra, Car au pasteur pour le moins ne tiendra. Et lors sauras, si tu ne le sçais point, Que pas ne suis la mousche qui le poingt. Je dy cecy craignant que je n'acqueste Plus fort ton yre et perde ma Requeste, Qui est non pas de servir ta Grandeur Comme souloys (ce seroit trop grant heur), Ains qu'il te plaise ung congé me donner De pour six mois en France retourner, A celle fin qu'ordre donner je voise A ce qui plus de loing que pres me poise. O que je n'ay le cheval Pegasus, Plus hault volant que le mont Parnasus, Ou les dragons avec lesquelz Medée Est de la tour de Corinthe evadée. De Dedalus ou Perseus les esles Vouldroys avoir, il ne m'en chault lesquelles! Bien tost vers France alors voleteroys, Et sur les lieux plaisans m'arresteroys, Pendant en l'air, planant comme ung gerfault: Si te verroyt peult estre de là hault Chassant aux boys: contempleroys la France, Contempleroys Loyre, qui des enfance Fut mon sejour, et verroys mes amys, Dont les ungs m'ont en oublyance mys, Les autres non: puis à l'autre volée Regarderoys la maison desolée De mon petit et povre parentage, Qui sustenté estoit de l'advantage Que j'eus de toy. Mais pourquoy metz je avant, Sot que je suis, tous ces souhaictz d'enfant, Qui viennent moins quand plus on les desire. Et toy seul est de me donner, O Sire, Esles au dos, voire cheval volant. Parle sans plus, et dy en le voulant Que je retourne au rang acoustumé: Soudain seray d'esles tout emplumé. Non qu'à present si grant requeste face, Peu de respect auroit devant ta face Ce mien escript, si encor continue Le tien courroux: mais s'il se diminue Je ne dis pas que lors toute ma force De t'en prier humblement ne s'efforce. O Roy Françoys, tout ce monde charnel, Que feroit il, si tousjours l'Eternel Estoit esmeu? Ne voyons nous souvent, Apres qu'il a par tonnerre et par vent Espovanté ce miserable monde, Qu'en fin s'appaise, et rend l'air cler et munde? Pour ceste cause icy bas chascun homme A juste droit roy et pere le nomme. Toy donq, qui es du pays roy et pere, Feras ainsy, et ainsy je l'espere. Certes souvent, ayant vaincu en place Ton ennemy, tu luy as bien fait grâce, Grâce, pour vray, laquelle il ne t'eust faicte Si dessus toy fust tumbé la deffaicte. Tel a couché encontre toy la lance, Que tu as fait plein d'honneur et chevance. Moy donq, qui n'ay en nulz assaulx, n'alarmes Encontre toy jamais porté les armes, Et n'ay en rien ton ennemy servy, Auray moins que ceulx là desservy? Dieu, qui les cueurs jusqu'aux fons congnoist bien, Sçait quelle ardeur a eu tousjours le mien A ta haulteur. Il sçait combien de foys J'ay vers le ciel pour toy levé ma voix, Et de quel cueur à mes enfans petiz J'ai enseigné (qu'à peine parloient ilz) Comment pour toy prier ilz le devoient, Entrans au lict, et quant ilz se levoient. A quel propos allegueray mes vers Qui de ton nom sont plains en lieux divers, Comme clerons de ta gloire immortelle Et vrays tesmoings de mon naturel zelle. Il est bien vray, que pour ton loz chanter, On ne le peult (tant est grant) augmenter. Mais Dieu, de qui la gloire est indicible, Prent bien à gré que l'homme (à son possible) Loue ses faictz, et ne tient à despris Que pour subject de quelque oeuvre il est pris. Certes, ung moys avant que ma fortune Me feist savoir ma retraicte importune, Je proposoys en mon entendement (Mais Dieu en disposé autrement) De te prier, Sire, sçais tu de quoy? De me donner ung lieu plaisant et coy, Où à repos peust ma Muse habiter, Et là tes faitz et tes vertuz dicter, Voire, et combien que ta grandeur merite, Non que Marot, mais Maro la recite. Ma nef legiere osoit bien presumer De faire voille en ceste haulte mer. Or suis je bien au loing de mon propos: A peine auray plaisant lieu de repoz En France, helas, quand cil qui la manye D'en approcher les bornes me denye: A peine auray en ces terres loingtaines Veine à chanter tes louenges haultaines, Estant assez empesché jours et nuictz A deplorer mes pertes et ennuys. Voylà comment suis traicté: mais au fort (Oultre que j'ay en Dieu mon reconfort) Je me consolle en pensant que ma peine, Quelque rigueur de quoy elle soit pleine, Ne vient de rapt, de meurtre ou trahyson, Ne par infame aucune mesprison, Et que le cas plus grief que j'ay commis, C'est qu'en courroux, sans y penser, t'ay mis. A ce courroux soudain pour moy print cesse Maincte faveur de prince et de princesse: Et en ta court chascun (selon l'usaige) Sagement sceut en suyvre ton visaige. Quant la maison caduque et ancienne Commence à tendre à la ruine sienne, On voit tousjours que tout le fais d'icelle Se vient jecter du costé qui chancelle. J'ay fait l'essay de la comparaison, Et d'ainsy faire ilz ont tous eu raison: Car qui pourroit m'aymer d'amour ouverte, Voyant à l'oeil contre moy descouverte L'ire du Roy? Certainement depuis A peine aymé moy mesme je me suis. Non que par là j'entre en desasseurance, Mais au rebours par là j'ay esperance, Quand ton cueur hault ung peu s'adoulcira, Que tout le monde adonques me rira. J'ay cest espoir, et ung plus grant encores, Maulgré l'exil où je suis vivant ores. J'espere veoir ma liberté premiere: Apres noyr temps vient souvent la lumiere: Tel arbre fut de fouldre endommagé, Qu'on voit de fruict encores tout chargé. Pourtant, si j'ay de ta puissance, Sire, Esté touché, cela n'est pas à dire Que celle main qui m'a voulu ferir Ne vueille bien quelque jour me guerir. J'ay tant au cueur ceste esperance empraincte, Qu'on ne pourroit l'en tirer par contraincte. J'espereray quand tu le deffendrois. Il est bien vray qu'ailleurs, en tous endrois, T'obeiray, mais en cestuy seul poinct En hazart suis de ne t'obeyr point: Et ne m'en fault (soit bien, soit mal) reprendre. A ta bonté seullement s'en fault prendre, Qui tousjours vient me donner bon confort En me disant: espere, espere fort. Or, ce pendant que l'esperance plaine De doulx penser me tiendra en alaine, Je te supply par iceulx troys enfans Que puisses veoir conquereurs triumphans, Par leurs deux seurs, tes filles tresaymées, En qui Dieu a tant de grâces semées, Par la seur tienne, et ma maistresse et dame, Qui en vertus, sans prejudice d'âme, Pareille n'a: par ta querelle juste En ceste guerre, et par ce bras robuste Que l'on a veu en lieu se hazarder Où l'ennemy n'osa onq regarder, Te plaise, Roy, à ton humble Clement, A ton Marot, pour six moys seulement, La France ouvrir, que ses enfans il voye, Et qu'à leur cas et au sien il pourvoye. XVI Au tresvertueux prince, Françoys, Daulphin de France