Oeuvres poétiques de Marceline Desbordes-Valmore. I. 1819-1833. Idylles. Élégies publ. par Auguste Lacaussade TABLE DES MATIERES IDYLES L'ARBRISSEAU IDYLES LES ROSES IDYLES LA JOURNEE PERDUE IDYLES L'ADIEU DU SOIR IDYLES LA NUIT IDYLES L'ABSENCE IDYLES LES DEUX BERGERES IDYLES LA FONTAINE IDYLES UNE JEUNE FILLE ET SA MERE ELEGIES L'INQUIETUDE ELEGIES LE CONCERT ELEGIES LE BILLET ELEGIES L'INSOMNIE ELEGIES SON IMAGE ELEGIES L'IMPRUDENCE ELEGIES LA PRIERE PERDUE ELEGIES A L'AMOUR ELEGIES LES LETTRES ELEGIES LA NUIT D'HIVER ELEGIES L'INCONSTANCE ELEGIES ELEGIE TOI QUI ELEGIES A DELIE DU GOUT DES VERS ELEGIES A DELIE PAR UN BADINAGE ELEGIES A DELIE OUI ! CETTE PL. ELEGIES LE SOUVENIR ELEGIES LA SEPARATION ELEGIES LA PROMENADE D'AUTOMNE ELEGIES ELEGIE IL FAIT NUIT ELEGIES LES REGRETS ELEGIES LA DOULEUR ELEGIES LE PRESSENTIMENT ELEGIES ELEGIE J'ETAIS A TOI ELEGIES ELEGIE JE M'IGNORAIS ELEGIES ELEGIE MA SOEUR, ELEGIES ELEGIE QUOI ! LES FLOTS ELEGIES ELEGIE PEUT-ETRE UN JOUR ELEGIES ELEGIE IL AVAIT DIT ELEGIES ELEGIE QUI, TOI, ELEGIES PRIERE POUR LUI ELEGIES LE PRINTEMPS ELEGIES L'ATTENTE ELEGIES ELEG. DUSSES-TU ME PUNIR ELEGIES L'INDISCRET ELEGIES LA FETE ELEGIES L'ISOLEMENT ELEGIES SOUVENIR ELEGIES A MELLE GEORGINA NAIRAC ELEGIES A MA SOEUR QUE VEUX-TU ? ELEGIES A MA SOEUR QU'AI-JE APP. ELEGIES POINT D'ADIEU ELEGIES ALBERTINE ELEGIES LA GUIRLANDE DE ROSE-M. ELEGIES LA FLEUR DU SOL NATAL ELEGIES A MES ENFANTS ELEGIES LE BERCEAU D'HELENE ELEGIES LES DEUX AMITIES ELEGIES LE BAL DES CHAMPS ELEGIES LES DEUX RAMIERS ELEGIES LE PRESAGE ELEGIES LE MESSAGE ELEGIES ELEGIE PARTI ! ELEGIES ELEGIE UN JOUR, ECOUTE ELEGIES PRESSENTIMENT ELEGIES LE REGARD ELEGIES REGRET ELEGIES LE RETOUR CHEZ DELIE ELEGIES ELEGIE TOI QUE L'ON ELEGIES ELEGIE QUAND LE FIL ELEGIES LA VALLEE DE LA SCARPE ELEGIES A MES SOEURS ELEGIES LE BILLET ELEGIES LA VALLEE ELEGIES LE RETOUR A BORDEAUX ELEGIES LES DEUX PEUPLIERS ELEGIES PRIERE ELEGIES REVELATION ELEGIES VIE ET MORT DU RAMIER ELEGIES L'ATTENTE ELEGIES AMOUR ELEGIES MALHEUR A MOI ELEGIES LA JALOUSE ELEGIES SERAIS-TU SEUL ? ELEGIES LES AILES D'ANGE ELEGIES JE NE CROIS PLUS ELEGIES REVEIL ELEGIES PITIE ELEGIES DETACHEMENT ELEGIES TRISTESSE ELEGIES ABNEGATION ELEGIES LE MAL DU PAYS ELEGIES LA CRAINTE ELEGIES L'ETONNEMENT ELEGIES LA SINCERE ELEGIES UNE FLEUR ELEGIES LA DERNIERE FLEUR ELEGIES LA MEMOIRE ELEGIES LOUISE LABE ELEGIES LES FLEURS ELEGIES L'IMPOSSIBLE ELEGIES LE VIEUX PATRE ELEGIES LE CRIEUR DE NUIT ELEGIES UNE ONDINE ELEGIES L'EPHEMERE ELEGIES LE CONVOI D'UN ANGE ELEGIES A M. A. DE LAMARTINE IDYL. L'ARBRISSEAU P3 À Monsieur le dr Alibert La tristesse est rêveuse, et je rêve souvent ; La nature m' y porte, on la trompe avec peine ; Je rêve au bruit de l' eau qui se promène, Au murmure du saule agité par le vent. J' écoute : un souvenir répond à ma tristesse ; Un autre souvenir s' éveille dans mon coeur ; Chaque objet me pénètre, et répand sa couleur P4 Sur le sentiment qui m' oppresse. Ainsi le nuage s' enfuit, Pressé par un autre nuage ; Ainsi le flot fuit le rivage, Cédant au flot qui le poursuit. J' ai vu languir, au fond de la vallée, Un arbrisseau qu' oubliait le bonheur ; L' aurore se levait sans éclairer sa fleur, Et pour lui la nature était sombre et voilée. Ses printemps ignorés s' écoulaient dans la nuit ; L' amour jamais d' une fraîche guirlande À ses rameaux n' avait laissé l' offrande : Il fait froid aux lieux qu' amour fuit. L' ombre humide éteignait sa force languissante ; Son front pour s' élever faisait un vain effort ; Un éternel hiver, une eau triste et dormante Jusque dans sa racine allaient porter la mort. " Hélas ! Faut-il mourir sans connaître la vie ! " Sans avoir vu des cieux briller les doux flambeaux ! " Je n' atteindrai jamais de ces arbres si beaux " La couronne verte et fleurie ! " Ils dominent au loin sur les champs d' alentour ; " On dit que le soleil dore leur beau feuillage, " Et moi, sous leur impénétrable ombrage, " Je devine à peine le jour ! " Vallon où je me meurs, votre triste influence " A préparé ma chute auprès de ma naissance. " Bientôt, hélas ! Je ne dois plus gémir ! " Déjà ma feuille a cessé de frémir... " Je meurs, je meurs ! " ce douloureux murmure Toucha le dieu protecteur du vallon. C' était le temps où le noir aquilon P5 Laisse, en fuyant, respirer la nature. " Non ! Dit le dieu ; qu' un souffle de chaleur " Pénètre au sein de ta tige glacée ! " Ta vie heureuse est enfin commencée ; " Relève-toi, j' ai ranimé ta fleur. " Je te consacre aux nymphes des bocages ; " À mes lauriers tes rameaux vont s' unir, " Et j' irai quelque jour sous leurs jeunes ombrages " Chercher un souvenir. " L' arbrisseau, faible encor, tressaillit d' espérance ; Dans le pressentiment il goûta l' existence. Comme l' aveugle-né, saisi d' un doux transport, Voit fuir sa longue nuit, image de la mort, Quand une main divine entr' ouvre sa paupière, Et conduit à son âme un rayon de lumière : L' air qu' il respire alors est un bienfait nouveau ; Il est plus pur ! Il vient d' un ciel si beau ! IDYL. LES ROSES P6 L' air était pur, la nuit régnait sans voiles ; Elle riait du dépit de l' amour : Il aime l' ombre, et le feu des étoiles, En scintillant, formait un nouveau jour. Tout s' y trompait. L' oiseau, dans le bocage, Prenait minuit pour l' heure des concerts ; Et les zéphyrs, surpris de ce ramage, Plus mollement le portaient dans les airs. Tandis qu' aux champs quelques jeunes abeilles Volaient encore en tourbillons légers, Le printemps en silence épanchait ses corbeilles Et de ses doux présents embaumait nos vergers. Ô ma mère ! On eût dit qu' une fête aux campagnes, Dans cette belle nuit, se célébrait tout bas ; On eût dit que de loin mes plus chères compagnes Murmuraient des chansons pour attirer mes pas. P7 J' écoutais, j' entendais couler, parmi les roses, Le ruisseau qui, baignant leurs couronnes écloses, Oppose un voile humide aux brûlantes chaleurs ; Et moi, cherchant le frais sur la mousse et les fleurs, Je m' endormis. Ne grondez pas, ma mère ! Dans notre enclos qui pouvait pénétrer ? Moutons et chiens, tout venait de rentrer. Et j' avais vu Daphnis passer avec son père. Au bruit de l' eau, je sentis le sommeil Envelopper mon âme et mes yeux d' un nuage, Et lentement s' évanouir l' image Que je tremblais de revoir au réveil : Je m' endormis. Mais l' image enhardie Au bruit de l' eau se glissa dans mon coeur. Le chant des bois, leur vague mélodie, En la berçant, fait rêver la pudeur. En vain pour m' éveiller mes compagnes chéries, En me tendant leurs bras entrelacés, Auraient fait de mon nom retentir les prairies ; J' aurais dit : " non ! Je dors, je veux dormir ! Dansez ! " Calme, les yeux fermés, je me sentais sourire ; Des songes prêts à fuir je retenais l' essor ; Mais las de voltiger, (ma mère, j' en soupire,) Ils disparurent tous ; un seul me trouble encor, Un seul. Je vis Daphnis franchissant la clairière ; Son ombre s' approcha de mon sein palpitant : C' était une ombre, et j' avais peur pourtant, Mais le sommeil enchaînait ma paupière. Doucement, doucement, il m' appela deux fois ; J' allais crier, j' étais tremblante ; Je sentis sur ma bouche une rose brûlante, Et la frayeur m' ôta la voix. P9 Depuis ce temps, ne grondez pas, ma mère, Daphnis, qui chaque soir passait avec son père, Daphnis me suit partout pensif et curieux : Ô ma mère ! Il a vu mon rêve dans mes yeux ! IDYL. LA JOURNEE PERDUE Me voici... je respire à peine ! Une feuille m' intimidait ; Le bruit du ruisseau m' alarmait ; Je te vois... je n' ai plus d' haleine ! Attends... je croyais aujourd' hui Ne pouvoir respirer auprès de ce que j' aime ; Je me sentais mourir, en ce tourment extrême, De ta peine et de mon ennui. Quoi ! Je cherche ta main, et tu n' oses sourire ! Ton regard me pénètre et semble m' accuser ! Je te pardonne, ingrat, tout ce qu' il semble dire ; Mais laisse-moi du moins le temps de m' excuser. J' ai vu nos moissonneurs réunis sous l' ombrage ; Ils chantaient ; mais pas un ne dit bien ta chanson. Ma mère, lasse enfin de veiller la moisson, Dormait. Je voyais tout, les yeux sur mon ouvrage. P10 Alors, en retenant le souffle de mon coeur, Qui battait sous ma collerette, Je fuyais dans les blés, ainsi qu' une fauvette Quand on l' appelle, ou qu' elle a peur. Je suivais en courant ton image chérie, Qui m' attirait, souriait comme toi ; Mais aux travaux de la prairie Les malins moissonneurs m' enchaînaient malgré moi. L' un m' appelait si haut qu' il éveillait ma mère ; Je revenais confuse, en cueillant des pavots, Et, caressant ses yeux de leur fraîcheur légère, Je grondais le méchant qui troublait son repos. Hélas ! J' aurais voulu m' endormir auprès d' elle, Mais je ne dors jamais le jour ; La nuit même, la nuit me paraît éternelle, Et j' aime mieux te voir que de rêver d' amour. Que mon coeur est changé ! Comme il était tranquille ! Je le sentais à peine respirer. Ah ! Quand il ne fait plus que battre et soupirer, L' heure qui nous sépare au temps est inutile. En voyant le soleil encor si loin du soir, Je me disais : " mon dieu ! Que ma mère est heureuse ! Le repos la surprend dès qu' elle peut s' asseoir ; Ma mère n' est pas amoureuse ! " Et je fermais les yeux pour rêver le bonheur ; Et mes yeux te voyaient couché dans ce bois sombre, Et, quand tu gémissais à l' ombre, Le soleil me brûlait le coeur. Regarde : ce matin j' avais tressé ces fleurs ; Mais quoi ! Tout a langui des feux de la journée, Et la couronne à l' amour destinée N' a servi qu' à voiler mes pleurs. P11 Je pleurais : c' est que l' heure, à présent si légère, Dormait comme ma mère. Enfin le jour se cache et me prend en pitié, Enfin l' agneau bêlant quitte le pâturage ; Ma mère sans me voir est rentrée au village. Et déjà ma promesse est remplie à moitié. Je te vois, je te parle, et je te donne encore Ce bouquet dont l' éclat s' est perdu sur mon sein. Demande-lui si je t' adore ; Moi, j' accours seulement pour te dire : " à demain ! " IDYL. L'ADIEU DU SOIR P12 Dieu ! Qu' il est tard ! Quelle surprise ! Le temps a fui comme un éclair ; Douze fois l' heure a frappé l' air, Et près de toi je suis encore assise ! Et loin de pressentir le moment du sommeil, Je croyais voir encore un rayon de soleil ! Se peut-il que déjà l' oiseau dorme au bocage ! Ah ! Pour dormir il fait si beau ! Les étoiles en feu brillent dans le ruisseau, Et le ciel n' a pas un nuage. On dirait que c' est pour l' amour Qu' une si belle nuit a remplacé le jour ! Mais, il le faut, regagne ta chaumière ; Garde-toi d' éveiller notre chien endormi, Il méconnaîtrait son ami, Et de mon imprudence il instruirait ma mère. Tu ne me réponds pas ? Tu détournes les yeux ! P13 Hélas ! Tu veux en vain me cacher ta tristesse ; Tout ce qui manque à ta tendresse Ne manque-t-il pas à mes voeux ? De te quitter donne-moi le courage ; Écoute la raison, va-t-en. Laisse ma main ! Il est minuit ; tout repose au village, Et nous voilà presque à demain ! Écoute ! Si le soir nous cause un mal extrême, Bientôt le jour saura nous réunir, Et le bonheur du souvenir Va se confondre encore avec le bonheur même. Mais, je le sens, j' ai beau compter sur ton retour, En te disant adieu chaque soir je soupire ; Ah ! Puissions-nous bientôt désapprendre à le dire ! Ce mot, ce triste mot n' est pas fait pour l' amour. IDYL. LA NUIT P14 Viens ! Le jour va s' éteindre... il s' efface, et je pleure. N' as-tu pas entendu ma voix ? écoute l' heure ; C' est ma voix qui te nomme et t' accuse tout bas ; C' est l' amour qui t' appelle, et tu ne l' entends pas ! Mon courage se meurt. Toute à ta chère idée, D' elle, de toi toujours tendrement obsédée, Pour ton ombre j' ai pris l' ombre d' un voyageur, Et c' était un vieillard riant de ma rougeur. Eh quoi ! Le jour s' éteint ? N' est-ce pas un nuage, Un vain semblant du soir, un fugitif orage ? Que je voudrais le croire ! Hélas ! Un si beau jour Ne devrait pas mourir sans consoler l' amour. Viens ! Ce voile jaloux ne doit pas te surprendre. Dans les cieux à son gré laisse-le se répandre ; Ne va pas comme moi le prendre pour la nuit, Quand son obscurité m' importune et me nuit. Si le soleil plus pur allait paraître encore ! Si j' allais avec lui revoir ce que j' adore ! P15 Si je pouvais du moins, en lui livrant ces fleurs, Me cacher dans son sein, et rougir de mes pleurs ! Il me dirait : " je viens, j' accours, ma bien-aimée ! " Ce nuage qui fuit t' aurait-il alarmée ? " La nuit est loin, regarde ! " et je verrais ses yeux Rendre la vie aux miens, et la lumière aux cieux. Non ! Le jour est fini. Ce calme inaltérable, L' oiseau silencieux fatigué de bonheur, Le chant vague et lointain du jeune moissonneur, Tout m' invite au repos... tout m' insulte et m' accable. Mais adieu tout ! Adieu, toi qui ne m' entends pas, Toi qui m' as retenu la moitié de mon être, Qui n' as pu m' oublier, qui vas venir peut-être ! Tu trouveras au moins la trace de mes pas, Si tu viens ! Adieu, bois où l' ombre est si brûlante ! ... Nuit plus brûlante encor, nuit sans pavots pour moi, Tu règnes donc enfin ! Oui, c' est toi, c' est bien toi ! Quand me rendras-tu l' aube ? Oh ! Que la nuit est lente ! Hélas ! Si du soleil tu balances le cours, Tu vas donc ressembler au plus long de mes jours ! L' alouette est rentrée aux sillons ; la cigale À peine dans les airs jette sa note égale ; Un souffle éveillerait les échos du vallon, Et les échos muets ne diront pas mon nom. Et vous, dont la fatigue a suspendu la course, Vieillard ! Ne riez plus, si mes tristes accents... Non ! Déjà le sommeil appesantit ses sens ; Il rêve sa jeunesse au doux bruit de la source. Oh ! Que je porte envie à ses songes confus ! Que je le trouve heureux ! Il dort, il n' attend plus. IDYL. L'ABSENCE P16 L' avez-vous rencontré ? Guidez-moi, je vous prie. Il est jeune, il est triste, il est beau comme vous, Bel enfant, et sa voix, par un charme attendrie, De la voix qui l' accueille est l' écho le plus doux. Oh ! Rappelez-vous bien ! Sa démarche pensive Fait qu' on le suit longtemps et du coeur et des yeux. Il vous aura souri ; de l' enfance naïve, Naïf encore, il aime à contempler les jeux... Va jouer, bel enfant, va rire avec la vie, Car ton âge est sa fête, et déjà je l' envie. Va ! Mais si ton bonheur te l' amène aujourd' hui, Souviens-toi que je pleure, et ne le dis qu' à lui. Comme la route au loin se prolonge isolée ! Eh ! Pour qui ces jardins, ce soleil, ces ruisseaux ? Je suis seule, et là-bas, sous de noirs arbrisseaux, La moitié de mon âme est errante et voilée. Mes suppliantes mains voudraient la retenir : J' ai cru respirer l' air qui va nous réunir ! P17 L' avez-vous rencontré, nymphe à la voix plaintive ? L' avez-vous appelé ? S' est-il penché vers vous ? Si son ombre a passé dans votre eau fugitive, Nymphe, rendez-la moi, je l' attends à genoux. Mais jusqu' à l' oublier si vous êtes légère, Mais si vous n' emportez que vous dans l' avenir, Si l' image qui fuit vous devient étrangère, De quoi vous plaignez-vous, nymphe sans souvenir ? Quelle est cette autre enfant sous les saules couchée ? De paisibles rameaux enveloppent son sort ; Comme une jeune fleur dans la mousse cachée, À l' abri des vents, elle dort. L' orage aux traits brûlants ne l' a pas effeuillée ; Loin du monde et du jour lentement éveillée, Un jeune songe à peine ose effleurer ses sens ; Elle rit... qu' offre-t-il à ses voeux caressants ? ... L' avez-vous rencontré, dites, belle ingénue ? Sa voix, qui fait rêver, vous est-elle connue ? Au fond d' un doux sommeil écoutez-vous ses pas ? Non, si vous l' aviez vu vous ne dormiriez pas ! Dormez. Je vous rendrais et pensive et peureuse, Vous diriez : " dès qu' on aime on n' est donc plus heureuse ! " Je ne sais. Pour la paix de vos nuits, de vos jours, Ignorez-le toujours. Mais de nouveaux sentiers s' ouvrent à ma tristesse : Je voudrais tous les suivre, et je n' ose choisir. L' espoir les choisit tous. Oh ! Qu' il a de vitesse ! Il m' appelle partout... où vais-je le saisir ? ... Au pied de la chapelle où serpente le lierre, Courbé par la prière, Un vieillard indigent porte aussi ses douleurs. Allons ! Ses yeux éteints ne verront pas mes pleurs. Comme il prie ! On dirait qu' une lumière heureuse P18 Pour éclairer son front vient d' entr' ouvrir les cieux. On dirait que le jour est rentré dans ses yeux, Ou qu' il bénit tout bas une main généreuse. Dieu ! L' a-t-il rencontré ? Si calme, si content, Presse-t-il un bienfait sur son coeur palpitant ? Est-ce lui qu' il bénit ? Et la voix que j' adore, Dans ce coeur consolé résonne-t-elle encore ? ... Écoutez-moi, mon père, au nom de ce bienfait ! Celui qui vous l' offrit à vous m' a demandée Peut-être ? ... oh ! Que ma main, par la sienne guidée, Joigne son humble offrande au don qu' il vous a fait. Mais, en vous consolant, soupirait-il, mon père ? Déchiré du tourment dont il me désespère, Injuste, mais fidèle, en soupçonnant ma foi, Vous a-t-il dit : " priez et pour elle et pour moi ? " Oui, je sais qu' il est triste, et qu' un accent plus tendre Au malheureux jamais n' a su se faire entendre. Oui, je vais retrouver mon bonheur qu' il troubla, Car mon bonheur, c' est lui, mon père, et le voilà ! IDYL. LES DEUX BERGERES P19 Doris Que fais-tu, pauvre Hélène, au bord de ce ruisseau ? Hélène Je regarde ma vie, en voyant couler l' eau. Son cours languit, Doris ! Il n' aime plus la rive ; Dans nos champs qu' il arrose il roule quelque ennui. Écoute ! Il porte au bois sa musique plaintive ; Et je voudrais au bois me plaindre comme lui. Doris De quoi te plaindrais-tu ? Hélène Je ne saurais le dire. Ce ruisseau paraît calme, et pourtant il soupire. P20 On ne sait trop s' il fuit... s' il cherche... s' il attend... Mais il est malheureux, puisque mon coeur l' entend. Doris Tu rêves. Son cristal est pur, vif et limpide ; On le dirait joyeux de caresser des fleurs. Hélène Pour moi, j' y reconnais une douleur timide : Souvent dans un sourire on devine des pleurs. Toi qui chantes toujours, tu ne peux le comprendre. Ma voix n' a plus d' essor, et j' ai le temps d' apprendre Qu' un chagrin se révèle en soupirant tout bas : Si je pouvais chanter, je ne l' entendrais pas ! Doris S' il parle, il dit au bois que nous sommes jolies, Que s' il a ralenti son cours précipité, C' est qu' il croit voir en toi les grâces recueillies, Et qu' il prend du plaisir à doubler ma beauté. Voilà (je te dis tout) ce qu' un berger m' assure ; Sa parole est sincère ; et, pour preuve, il le jure. Hélène Il le jure. Ah ! Prends garde ! Et si tu veux bien voir, Doris, ne choisis pas un flatteur pour miroir. Doris Si tu savais son nom, tu serais bien honteuse. Hélène Bergère, il est berger ; sa parole est douteuse. P21 Doris Il m' a dit qu' au rivage il tracerait un jour, Pour l' orgueil du ruisseau, mon chiffre et son amour. Hélène L' amour aime à tracer les serments sur le sable ; Un coup de vent répond de sa fidélité. D' une plume légère il compose une fable ; Ses flèches dans nos coeurs gravent la vérité. Doris Oh ! Les tristes leçons ! Du ruisseau qui les donne Troublons les flots jaloux ; qu' ils n' affligent personne ! Hélène Tu peux troubler ses flots, mais non pas les tarir. Quand les jours sont moins purs, cessent-ils de courir? La pierre d' un long cercle a ridé sa surface ; Elle tombe, l' eau roule, et le cercle s' efface. Doris Ô ma chère compagne ! En est-il des beaux jours Comme de ce tableau ? Hélène c' est celui des amours. Doris Mais par une amoureuse et touchante aventure, Lorsque tu le crois seul, errant et malheureux, Il trouve un filet d' eau caché sous la verdure, Et l' emporte gaîment dans son sein amoureux. P22 Hélène Mais il arrive à peine au fond de la vallée. Surpris par le torrent qui l' entraîne à son tour, Il y jette à regret son onde désolée, Et les ruisseaux unis s' y perdent sans retour. Doris Eh bien ! Je n' irai pas jusqu' au torrent, bergère, Donner à leur destin d' inutiles soupirs ; J' irai me regarder à la source légère Qui se livre, naissante, au souffle des zéphyrs. Sur ses rives de mousse et de roseaux parées, Le soir, je conduirai mes brebis altérées. Ainsi, dans l' eau, qui change au caprice des vents, Tu verras tes ennuis, je verrai mes beaux ans. Hélène Oh ! N' abandonne pas nos tranquilles demeures ! Laisse y couler en paix tes innocentes heures ; Ne donne ni tes pas ni tes voeux au hasard ! On se hâte, on s' arrête, on tremble... il est trop tard. Évite le sentier trop voisin de son onde : Il égare, il conduit loin, bien loin du hameau, Dans une solitude isolée et profonde, Où l' eau, comme des pleurs, coule auprès d' un tombeau. Un coeur tendre s' y cache au jour qu' il semble craindre ; Il n' a que ce ruisseau pour l' entendre et le plaindre : Peut-être qu' à lui seul il confie un regret... Doris, ne va jamais surprendre son secret ! IDYL. LA FONTAINE P23 Et moi je n' aime plus la fontaine d' eau vive, Dont la molle fraîcheur m' attirait vers le soir ; Et, comme l' autre été, dormeuse, sur sa rive Je ne vais plus m' asseoir. Dans les saules émus passe-t-elle affaiblie ? Je fuis vers le sentier qui ramène au hameau, Sans oser regarder si du plus jeune ormeau Elle baigne l' écorce et le nom que j' oublie ! Que son cristal mouvant épure les zéphyrs, Que la fleur soit contente en s' y voyant éclore, Qu' un front riant s' admire en son eau qu' il colore, L' eau ne roulera plus au bruit de mes soupirs. Je l' aimais l' autre été, j' aimais tout ! Simple et tendre, Je croyais tout sincère à l' égal de mon coeur : Eh bien ! Comme une voix que j' y venais entendre, À présent tout me semble infidèle et moqueur. P24 Cette murmurante fontaine, Appelant un secret qu' elle ne comprend pas, Semblait me demander ma peine, Et son charme égarait mes pas. Elle est douce à l' oreille : oh ! C' est qu' elle est flatteuse. Une image nouvelle y glisse tous les jours. Elle parle... elle est libre... hélas ! Elle est heureuse ; Mais libre, elle est ingrate et s' échappe toujours. Et moi je n' aime plus la fontaine d' eau vive, Dont la molle fraîcheur m' attirait vers le soir, Et, comme l' autre été, rêveuse, sur sa rive Je ne vais plus m' asseoir. IDYL. UNE JEUNE FILLE ET SA MERE P25 La Jeune Fille Ce jour si beau, ma mère, était-ce un jour de fête ? La Mère Quel jour ? Dors-tu ? D' où vient que tu n' achèves pas ? La Jeune Fille C' est qu' en le rappelant, ma voix tremble et s' arrête ; Je cesse d' en parler pour y penser tout bas... Ce jour donnait des fleurs que je n' avais point vues ; Mille parfums nouveaux sortaient des champs plus verts, Et pour ces douceurs imprévues Les oiseaux plus nombreux inventaient des concerts ; Le soleil répandait comme une autre lumière, P26 Il embrasait le ciel, il brûlait ma paupière, Il éclairait ma vie avec d' autres couleurs... La Mère D' où vient qu' un si beau jour te fait verser des pleurs ? D' où vient que de tes mains s' échappe ton ouvrage ? La Jeune Fille Ma mère, je languis, je n' ai plus de courage. Si vous saviez mon mal, vous pourriez le guérir : Forcez-moi de parler, car j' ai peur de mourir. La Mère Parle-donc ! N' est-ce pas le jour de ta naissance ? Car c' est la fête aussi du maternel séjour. La Jeune Fille Non. Je plaignais alors ceux qu' afflige l' absence, Et Daphnis, au hameau, n' était pas de retour. La Mère Daphnis ! Que fait Daphnis à la nature entière ? De son père à la ville il conduit les troupeaux ; Il a déjà sans doute oublié sa chaumière. La Jeune Fille Non ! Ma mère. C' est lui qui fait les jours si beaux ! La Mère Je l' ai cru pour six mois absent de la contrée. P27 La Jeune Fille Je le craignais aussi, mais il m' a rencontrée. Il arrivait tout seul, j' étais seule à mon tour... Ma mère, quel bonheur ! Daphnis m' a dit bonjour. La Mère Et toi ? La Jeune Fille j' ai dit bonjour, car vous aimez son père. Il a bien des vertus, n' est-il pas vrai, ma mère ? La Mère Et son fils ? La Jeune Fille on dirait que c' est son père enfant. Ce bon vieillard se plaint de n' avoir point de fille : C' est une fleur, dit-il, qui pare une famille. Alors, il me regarde et m' embrasse souvent. La Mère Et son fils ? La Jeune Fille il soutient que l' absence est cruelle... Je le savais ! ... il sait qu' on peut mourir par elle, Qu' à chaque instant du jour il faut en soupirer, Et qu' en chantant surtout on est près de pleurer. " Dans mes ennuis, dit-il, j' ai fait une couronne ; " Elle est fanée, hélas ! Pourtant je te la donne. " Je l' ai sentie alors descendre sur mes yeux, Et je n' y voyais plus ; mais sa voix est si tendre ! Et depuis si longtemps je n' avais pu l' entendre ! Et quand on n' y voit plus, ma mère, on entend mieux. P28 La Mère Qu' a-t-il donc ajouté ? La Jeune Fille que son coeur lui conseille De quitter un vain bruit pour le calme des champs, Pour nos danses du soir, nos fêtes, nos doux chants, Pour retrouver ma voix qui manque à son oreille ; Que son père le plaint et le fait revenir : " Mais, a-t-il dit plus bas, que vais-je devenir ? " Mon père te connaît, il sait donc que je t' aime, " Et moi je ne sais pas si tu penses de même ? " Je n' ai pu le lui dire avant de vous parler, Ma mère, et j' ai senti qu' il fallait m' en aller. La Mère Tu l' as quitté ? La Jeune Fille j' étais tremblante, Je ne pouvais courir. Une joie accablante Me retenait toujours, toujours je m' arrêtais. La Mère Et que répondais-tu ? La Jeune Fille ma mère, j' écoutais. Depuis, pour vous parler, je reste à la chaumière. Daphnis en vain m' attend, je pleure en vain tout bas ; Je ne puis parler la première, Et vous ne me devinez pas ! P29 Je tremble auprès de lui, je tremble ici de même : Nos tourments ne sont pas finis ! Jamais je n' oserai vous dire que je l' aime... La Mère Eh bien ! Je te permets de le dire à Daphnis. ELEGIES L'INQUIETUDE P33 Qu' est-ce donc qui me trouble ? Et qu' est-ce que j' attends ? Je suis triste à la ville, et m' ennuie au village ; Les plaisirs de mon âge Ne peuvent me sauver de la longueur du temps. Autrefois, l' amitié, les charmes de l' étude Remplissaient sans effort mes paisibles loisirs. Oh ! Quel est donc l' objet de mes vagues désirs ? Je l' ignore et le cherche avec inquiétude. Si pour moi le bonheur n' était pas la gaîté, Je ne le trouve plus dans ma mélancolie ; Mais si je crains les pleurs autant que la folie, Où trouver la félicité ? P34 Et vous qui me rendiez heureuse, Avez-vous résolu de me fuir sans retour ? Répondez, ma raison ! Incertaine et trompeuse, M' abandonnerez-vous au pouvoir de l' amour ? ... Hélas ! Voilà le nom que je tremblais d' entendre. Mais l' effroi qu' il inspire est un effroi si doux ! Raison, vous n' avez plus de secret à m' apprendre, Et ce nom, je le sens, m' en a dit plus que vous. ELEGIES LE CONCERT P35 Quelle soirée ! ô dieu ! Que j' ai souffert ! Dans un trouble charmant je suivais l' espérance ; Elle enchantait pour moi les apprêts du concert, Et je devais y pleurer ton absence ! Dans la foule cent fois j' ai cru t' apercevoir ; Mes voeux toujours trahis n' embrassaient que ton ombre ; L' amour me la laissait tout à coup entrevoir, Pour l' entraîner bientôt vers le lieu le plus sombre ! Séduite par mon coeur toujours plus agité, Je voyais dans le vague errer ta douce image, Comme un astre chéri qu' enveloppe un nuage, Par des rayons douteux perce l' obscurité... Et toi ! Que faisais-tu, mon idole chérie, Quand ton absence éternisait le jour ? Quand je donnais tout mon être à l' amour, M' as-tu donné ta rêverie ? P36 As-tu gémi de la longueur du temps ? D' un soir,... d' un siècle écoulé pour attendre ? Non ! Son poids douloureux accable le plus tendre ; Seule, j' en ai compté les heures, les instants : J' ai langui sans bonheur, de moi-même arrachée ; Et toi, tu ne m' as point cherchée ! Mais quoi ! L' impatience a soulevé mon sein, Et, lasse de rougir de ma tendre infortune, Je me dérobe à ce bruyant essaim Des papillons du soir, dont l' hommage importune. L' heure, aujourd' hui si lente à s' écouler pour moi, Ne marche pas encore avec plus de vitesse ; Mais je suis seule au moins, seule avec ma tristesse, Et je trace, en rêvant, cette lettre pour toi, Pour toi, que j' espérais, que j'accuse, que j'aime ! Pour toi, mon seul désir, mon tourment, mon bonheur ! Mais je ne veux la livrer qu' à toi-même, Et tu la liras sur mon coeur. ELEGIES LE BILLET P37 Message inattendu, cache-toi sur mon coeur ! Cache-toi ! Je n' ose te lire. Tu m' apportes l' espoir ; ne fût-il qu' un délire, Je te devrai du moins l' ombre de mon bonheur ! Prolonge dans mon sein ma tendre inquiétude ; Je désire à la fois et crains la vérité : On souffre de l' incertitude, On meurt de la réalité ! Recevoir un billet du volage qu' on aime, C' est presque le revoir lui-même. En te pressant, déjà j' ai cru presser sa main ; En te baignant de pleurs, j' ai pleuré sur son sein ; Et, si le repentir y parle en traits de flamme, En lisant cet écrit je lirai dans son âme, J' entendrai le serment qu' il a fait tant de fois, Et j' y reconnaîtrai jusqu' au son de sa voix. P38 Sous cette enveloppe fragile L' amour a renfermé mon sort... Ah ! Le courage est difficile, Quand on attend d' un mot ou la vie ou la mort. Mystérieux cachet, qui m' offres sa devise, En te brisant rassure-moi : Non, le détour cruel d' une affreuse surprise Ne peut être scellé par toi. Au temps de nos amours je t' ai choisi moi-même ; Tu servis les aveux d' une timide ardeur, Et sous le plus touchant emblême Je vais voir le bonheur. Mais, si tu dois détruire un espoir que j' adore, Amour, de ce billet détourne ton flambeau ; Par pitié ! Sur mes yeux attache ton bandeau, Et laisse-moi douter quelques moments encore ! ELEGIES L'INSOMNIE P39 Je ne veux pas dormir... ô ma chère insomnie, Quel sommeil aurait ta douceur ! L' ivresse qu' il accorde est souvent une erreur, Et la tienne est réelle, ineffable, infinie. Quel calme ajouterait au calme que je sens ? Quel repos plus profond guérirait ma blessure ? Je n' ose pas dormir, non ! Ma joie est trop pure ; Un rêve en distrairait mes sens. Il me rappellerait peut-être cet orage Dont tu sais enchanter jusques au souvenir ; Il me rendrait l' effroi d' un douteux avenir, Et je dois à ma veille une si douce image ! Un bienfait de l' amour a changé mon destin : Oh ! Qu' il m' a révélé de touchantes nouvelles ! Son message est rempli, je n' entends plus ses ailes, J' entends encor : demain, demain ! P40 Berce mon âme en son absence, Douce insomnie, et que l' amour Demain me trouve, à son retour, Riante comme l' espérance ! Pour éclairer l' écrit qu' il laissa sur mon coeur, Sur ce coeur qui tressaille encore, Ma lampe a ranimé sa propice lueur, Et ne s' éteindra qu' à l' aurore. Laisse à mes yeux ravis briller la vérité ; Écarte le sommeil, défends-moi de tout songe : Il m' aime, il m' aime encore ! ô dieu ! Pour quel mensonge Voudrais-je me soustraire à la réalité ? ELEGIES SON IMAGE P41 Elle avait fui de mon âme offensée ; Bien loin de moi je crus l' avoir chassée. Toute tremblante, un jour, elle arriva, Sa douce image, et dans mon coeur rentra. Point n' eus le temps de me mettre en colère, Point ne savais ce qu' elle voulait faire ; Un peu trop tard mon coeur le devina. Sans prévenir, elle dit : " me voilà ! " Ce coeur m' attend. Par l' amour, que j' implore, " Comme autrefois j' y viens régner encore. " Au nom d' amour ma raison se troubla : Je voulus fuir, et tout mon corps trembla ; Je bégayai des plaintes au perfide. Pour me toucher il prit un air timide, Puis à mes pieds, en pleurant, il tomba. J' oubliai tout dès que l' amour pleura. ELEGIES L'IMPRUDENCE P42 Comme une fleur à plaisir effeuillée Pâlit, tombe et s' efface une brillante erreur. Ivre de toi, je rêvais le bonheur : Je rêvais, tu m' as éveillée. Que ce réveil va me coûter de pleurs ! Dans le sein de l' amour pourrai-je les répandre ? Il m' enchaînait à toi par des liens de fleurs ; Tu me forces à les lui rendre. Un seul mot à nos yeux découvre l' avenir ; Un reproche souvent attriste l' espérance. Hélas ! S' il faut rougir d' une tendre imprudence, Toi qui la partageas, devais-tu m' en punir ? Loin de moi va chercher un plus doux esclavage, Va ! De tout mon bonheur j' ai payé ton bonheur. Eh bien ! Pour t' en venger, tu m' as rendu mon coeur, Et tu me l' as rendu brûlant de ton image. P43 Je le reprends ce coeur blessé par toi ! Pardonne à mon imprévoyance : Je lui dois ton indifférence ; Que te faut-il encor pour te venger de moi ? ELEGIES LA PRIERE PERDUE P44 Inexplicable coeur, énigme de toi-même, Tyran de ma raison, de la vertu que j' aime, Ennemi du repos, amant de la douleur, Que tu me fais de mal, inexplicable coeur ! Si l' horizon plus clair me permet de sourire, De mon sort désarmé tu trompes le dessein ; Dans ma sécurité tu ne vois qu' un délire ; D' une vague frayeur tu soulèves mon sein. Si de tes noirs soupçons l' amertume m' oppresse, Si je veux par la suite apaiser ton effroi, Tu demandes du temps, quelques jours, rien ne presse ; J' hésite, tu gémis, je cède malgré moi. Que je crains, ô mon coeur, ce tyrannique empire ! Que d' ennuis, que de pleurs il m' a déjà coûté ! Rappelle-toi ce temps de liberté, Ce bien perdu dont ma fierté soupire. P45 Tu me trahis toujours, et tu me fais pitié. Crois-moi, rends à l' amour un sentiment trop tendre ; Pour ton repos, si tu voulais m' entendre, Tu n' en aurais encor que trop de la moitié ! " Non, dis-tu, non, jamais ! " trop faible esclave, écoute, Écoute ! Et ma raison te pardonne et t' absout : Rends-lui du moins les pleurs ! Tu vas céder sans doute ? Hélas ! Non ! Toujours non ! ô mon coeur ! Prends donc tout. ELEGIES A L'AMOUR P46 Reprends de ce bouquet les trompeuses couleurs, Ces lettres qui font mon supplice, Ce portrait qui fut ton complice ; Il te ressemble, il rit, tout baigné de mes pleurs. Je te rends ce trésor funeste, Ce froid témoin de mon affreux ennui. Ton souvenir brûlant, que je déteste, Sera bientôt froid comme lui. Oh ! Reprends tout. Si ma main tremble encore, C' est que j' ai cru te voir sous ces traits que j' abhorre. Oui, j' ai cru rencontrer le regard d' un trompeur ; Ce fantôme a troublé mon courage timide. Ciel ! On peut donc mourir à l' aspect d' un perfide, Si son ombre fait tant de peur ! Comme ces feux errants dont le reflet égare, La flamme de ses yeux a passé devant moi ; P47 Je rougis d' oublier qu' enfin tout nous sépare ; Mais je n' en rougis que pour toi. Que mes froids sentiments s' expriment avec peine ! Amour... que je te hais de m' apprendre la haine ! Éloigne-toi, reprends ces trompeuses couleurs, Ces lettres, qui font mon supplice, Ce portrait, qui fut ton complice ; Il te ressemble, il rit, tout baigné de mes pleurs ! Cache au moins ma colère au cruel qui t' envoie, Dis que j' ai tout brisé, sans larmes, sans efforts ; En lui peignant mes douloureux transports, Tu lui donnerais trop de joie. Reprends aussi, reprends les écrits dangereux, Où, cachant sous des fleurs son premier artifice, Il voulut essayer sa cruauté novice Sur un coeur simple et malheureux. Quand tu voudras encore égarer l' innocence, Quand tu voudras voir brûler et languir, Quand tu voudras faire aimer et mourir, N' emprunte pas d' autre éloquence. L' art de séduire est là, comme il est dans son coeur ! Va ! Tu n' as plus besoin d' étude. Sois léger par penchant, ingrat par habitude, Donne la fièvre, amour, et garde ta froideur. Ne change rien aux aveux pleins de charmes Dont la magie entraîne au désespoir : Tu peux de chaque mot calculer le pouvoir, Et choisir ceux encore imprégnés de mes larmes... Il n' ose me répondre, il s' envole... il est loin. Puisse-t-il d' un ingrat éterniser l' absence ! Il faudrait par fierté sourire en sa présence : J' aime mieux souffrir sans témoin. P49 Il ne reviendra plus, il sait que je l' abhorre ; Je l' ai dit à l' amour, qui déjà s' est enfui. S' il osait revenir, je le dirais encore : Mais on aproche, on parle... hélas ! Ce n' est pas lui ! ELEGIES LES LETTRES Hélas ! Que voulez-vous de moi, Lettres d' amour, plaintes mystérieuses, Vous dont j' ai repoussé longtemps avec effroi Les prières silencieuses ? Vous m' appelez... je rêve, et je cherche, en tremblant, Sur mon coeur une clef qui jamais ne s' égare : D' un éclair l' intervalle à présent nous sépare, Mais cet intervalle est brûlant ! Je n' ose respirer ! Triste sans amertume, Au passé, malgré moi, je me sens réunir : Las d' oppresser mon sein, l' ennui qui me consume Va m' attendre dans l' avenir. Je cède ! Prends sa place, ô délirante joie ! Laisse fuir la douleur, cache-moi l' horizon : Elle t' abandonne sa proie, Je t' abandonne ma raison ! P50 Oui, du bonheur vers moi l' ombre se précipite : De ce pupitre ouvert l' amour s' échappe encor. Où va mon âme ? ... elle me quitte ! Plus prompte que ma vue, elle atteint son trésor ! Il est là ! ... toujours là, sous vos feuilles chéries, Frêles garants d' une éternelle ardeur ! Unique enchantement des tristes rêveries Où m' égare mon coeur ! De sa pensée, échos fidèles, De ses voeux, discrets monuments, L' amour, qui l' inspirait, a dépouillé ses ailes Pour tracer vos tendres serments. Soulagement d' un coeur, et délices de l' autre, Ingénieux langage et muet entretien, L' empire de l' absence est détruit par le vôtre ; Je vous lis, mon regard est fixé sur le sien ! Ne renfermez-vous pas la promesse adorée Qu' il n' aimera que moi... qu' il aimera toujours ? ... Cette fleur qu' il a respirée, Ce ruban qu' il porta deux jours ? Comme la volupté que j' ai connue à peine, La fleur exhale encore un parfum ravissant ; N' est-ce pas sa brûlante haleine ? N' est-ce pas de son âme un souffle caressant ? Du ruban qu' il m' offrit que la couleur est belle ! Le ciel n' a pas un bleu plus pur : Non, des cieux le voile d' azur Ne me charmerait pas comme elle ! Qu' ai-je lu ? ... le voilà son éternel adieu ! Je touchais au bonheur, il m' en a repoussée. En appelant l' espoir, ma langue s' est glacée, Et ma froide compagne est rentrée en ce lieu ! P52 Ô constante douleur ! Sombre comme la haine, Vous voilà de retour ! Prenez votre victime, et rendez-lui sa chaîne ; Moi, je vous rends un coeur encor tremblant d' amour ! ELEGIES LA NUIT D'HIVER Qui m' appelle à cette heure et par le temps qu' il fait ? C' est une douce voix, c' est la voix d' une fille. Ah ! Je te reconnais, c' est toi, muse gentille ! Ton souvenir est un bienfait. Inespéré retour ! Aimable fantaisie ! Après un an d' exil qui t' amène vers moi ? Je ne t' attendais plus, aimable poésie ; Je ne t' attendais plus, mais je rêvais à toi. Loin du réduit obscur où tu viens de descendre, L' amitié, le bonheur, la gaieté, tout a fui. Ô ma muse ! Est-ce toi que j' y devais attendre ? Il est fait pour les pleurs et voilé par l' ennui. Ce triste balancier, dans son bruit monotone, Marque d' un temps perdu l' inutile lenteur ; Et j' ai cru vivre un siècle, enfin, quand l' heure sonne Vide d' espoir et de bonheur. P53 L' hiver est tout entier dans ma sombre retraite : Quel temps as-tu daigné choisir ? Que doucement par toi j' en suis distraite ! Oh ! Quand il nous surprend, qu' il est beau le plaisir ! D' un foyer presque éteint la flamme salutaire Par intervalle encor trompe l' obscurité ; Si tu veux écouter ma plainte solitaire, Nous causerons à sa clarté. Petite muse, autrefois vive et tendre, Dont j' ai perdu la trace au temps de mes malheurs, As-tu quelque secret pour charmer les douleurs ? Viens ! Nul autre que toi n' a daigné me l' apprendre. Écoute ! Nous voilà seules dans l' univers, Naïvement je vais tout dire : J' ai rencontré l' amour, il a brisé ma lyre ; Jaloux d' un peu de gloire, il a brûlé mes vers. " Je t' ai chanté, lui dis-je, et ma voix, faible encore, Dans ses premiers accents parut juste et sonore. Pourquoi briser ma lyre ? Elle essayait ta loi. Pourquoi brûler mes vers ? Je les ai faits pour toi. Si des jeunes amants tu troubles le délire, Cruel, tu n' auras plus de fleurs dans ton empire ; Il en faut à mon âge, et je voulais, un jour, M' en parer pour te plaire, et te les rendre, amour ! " Déjà je te formais une simple couronne, Fraîche, douce en parfums. Quand un coeur pur la donne, Peux-tu la dédaigner ? Je te l' offre à genoux ; Souris à mon orgueil et n' en sois point jaloux. Je n' ai jamais senti cet orgueil pour moi-même, Mais il dit mon secret, mais il prouve que j' aime. Eh bien ! Fais le partage en généreux vainqueur : P54 Amour, pour toi la gloire, et pour moi le bonheur. C' est un bonheur d' aimer, c' en est un de le dire. Amour, prends ma couronne, et laisse-moi ma lyre ; Prends mes voeux, prends ma vie ; enfin, prends tout, cruel ! Mais laisse-moi chanter au pied de ton autel. " Et lui : " non, non ! Ta prière me blesse ; Dans le silence, obéis à ma loi : Tes yeux en pleurs, plus éloquents que toi, Révèleront assez ma force et ta faiblesse. " Muse, voilà le ton de ce maître si doux. Je n' osai lui répondre, et je versai des larmes. Je sentis ma blessure, et je maudis ses armes. Pauvre lyre ! Je fus muette comme vous ! L' ingrat ! Il a puni jusques à mon silence. Lassée enfin de sa puissance, Muse, je te redonne et mes voeux et mes chants. Viens leur prêter ta grâce, et rends-les plus touchants. Mais tu pâlis, ma chère, et le froid t' a saisie ! C' est l' hiver qui t' opprime et ternit tes couleurs. Je ne puis t' arrêter, charmante poésie ! Adieu ! Tu reviendras dans la saison des fleurs. ELEGIES L'INCONSTANCE P55 Inconstance, affreux sentiment, Je t' implorais, je te déteste ! Si d' un nouvel amour tu me fais un tourment, N' est-ce pas ajouter au tourment qui me reste ? Pour me venger d' un cruel abandon, Offre un autre secours à ma fierté confuse. Tu flattes mon orgueil, tu séduis ma raison ; Mais mon coeur est plus tendre, il échappe à ta ruse. Oui, prête à m' engager en de nouveaux liens, Je tremble d' être heureuse, et je verse des larmes ; Oui, je sens que mes pleurs avaient pour moi des charmes, Et que mes maux étaient mes biens. Qu' il m' était cher ! Que je l' aimais ! Que par un doux empire il m' avait asservie ! Ah ! Je devais l' aimer toute ma vie, Ou ne le voir jamais ! P56 Que méchamment il m' a trompée ! Se peut-il que son âme en fût préoccupée, Quand je donnais à son bonheur Tous les battements de mon coeur ! Dieu ! Comment se peut-il qu' une bouche si tendre Par un charme imposteur égare la vertu ? Si ce n' est dans l' amour, où pouvait-il le prendre, Quand il disait : " je t' aime ! M' aimes-tu ? " Ô fatale inconstance ! ô tourment de mon âme ! Qu' as-tu fait de la sienne, et qu' as-tu fait de moi ? Non, ce n' est pas l' amour, ce n' est pas lui, c' est toi Qui de nos jours heureux as désuni la flamme... Si tu m' as vue un jour me troubler à ta voix, C' est que tu l' imitais, cet accent que j' adore : Oui, cet accent me trouble encore, Et mon coeur fut créé pour n' aimer qu' une fois. ELEGIES ELEGIE TOI QUI P57 Toi qui m' as tout repris jusqu' au bonheur d' attendre, Tu m' as laissé pourtant l' aliment d' un coeur tendre, L' amour ! Et ma mémoire où se nourrit l' amour. Je lui dois le passé ; c' est presque ton retour ! C' est là que tu m' entends, c' est là que je t' adore, C' est là que sans fierté je me révèle encore. Ma vie est dans ce rêve où tu ne fuis jamais ; Il a ta voix, ta voix ! Tu sais si je l' aimais ! C' est là que je te plains ; car plus d' une blessure, Plus d' une gloire éteinte a troublé, j' en suis sûre, Ton coeur si généreux pour d' autres que pour moi : Je t' ai senti gémir ; je pleurais avec toi ! Qui donc saura te plaindre au fond de ta retraite, Quand le cri de ma mort ira frapper ton sein ? Tu t' éveilleras seul dans la foule distraite, Où des amis d' un jour s' entr' égare l' essaim ; P58 Tu n' y sentiras plus une âme palpitante Au bruit de tes malheurs, de tes moindres revers. Ta vie, après ma mort, sera moins éclatante ; Une part de toi-même aura fui l' univers. Il est doux d' être aimé ! Cette croyance intime Donne à tout on ne sait quel air d' enchantement ; L' infidèle est content des pleurs de sa victime ; Et, fier, aux pieds d' une autre il en est plus charmant. Mais je n' étouffe plus dans mon incertitude : Nous mourrons désunis, n' est-ce pas ? Tu le veux ! Pour t' oublier, viens voir ! ... qu' ai-je dit ? Vaine étude, Où la nature apprend à surmonter ses cris, Pour déguiser mon coeur, que m' avez-vous appris ? La vérité s' élance à mes lèvres sincères ; Sincère, elle t' appelle, et tu ne l' entends pas ! Ah ! Sans t' avoir troublé qu' elle meure tout bas ! Je ne sais point m' armer de froideurs mensongères : Je sais fuir ; en fuyant on cache sa douleur, Et la fatigue endort jusqu' au malheur. Oui, plus que toi l' absence est douce aux coeurs fidèles : Du temps qui nous effeuille elle amortit les ailes ; Son voile a protégé l' ingrat qu' on veut chérir : On ose aimer encore, on ne veut plus mourir. ELEGIES A DELIE DU GOUT DES VERS P59 Du goût des vers pourquoi me faire un crime ? Leur prestige est si doux pour un coeur attristé ! Il ôte un poids au malheur qui m' opprime ; Comme une erreur plus tendre, il a sa volupté. Légère, libre encor, d' hommages entourée, Dans les plaisirs coulent vos heureux jours, Et, paisiblement adorée, Vous riez avec les amours. Ah ! Loin de la troubler, qu' ils charment votre vie ! Que pour vous le printemps soit prodigue de fleurs, Que tout prenne à vos yeux ses brillantes couleurs ! Riez, riez toujours, ô volage Délie ! Abandonnez vos nuits aux songes les plus doux ; Qu' ils soient de vos beaux jours une glace fidèle ! À force de bonheur soyez encor plus belle, Et qu' au réveil l' amour vous le dise à genoux ! Mais quoi ! Si vous trouviez un rebelle à vos Charmes, P60 Après mille serments s' il trahissait vos voeux, La douce flamme de vos yeux S' éteindrait bientôt dans les larmes. Vous sentiriez alors le besoin de rêver, De livrer au hasard votre marche incertaine, De ralentir vos pas au bruit d' une fontaine, Et de pleurer les maux que je viens d' éprouver. N' enviez plus à votre amie Un plaisir aussi douloureux : Ravir la plainte aux malheureux, C' est leur dire : quittez la vie ! Quand je vous vois disputer au miroir De fraîcheur et de grâce avec les fleurs que j' aime, Quand je vous y vois prendre en secret, pour vous-même, Tout le plaisir que l' on goûte à vous voir, M' entendez-vous, ô ma chère Délie, Vous reprocher un passe-temps si doux ? Non ! Je deviens moins sombre en vous voyant jolie ; Je pardonne à l' amour, je lui souris pour vous. Mais si de la gaîté la parure est l' emblême, Elle donne un éclat plus triste à la pâleur : À la beauté brillante il faut un diadème, Il faut un voile à la douleur. De ce lis embaumé, qui pour vous vient d' éclore, Couronnez votre front charmant ; Mon front, que l' ennui décolore, Doit se pencher sans ornement. Du sort qui m' enchantait la fatale inconstance De ma jeunesse a flétri l' espérance ; Un orage a courbé le rameau délicat, Et mes vingt ans passeront sans éclat : Je les donne à la solitude ; P61 Je donne aux muses mes loisirs. L' art de plaire fait votre étude, L' art d' aimer fera mes plaisirs. Mais non ! Je l' oublierai cet art, ce don funeste Qui servit à l' amour quand il forma mon coeur. Non ! Ce présent des cieux ne fait pas le bonheur ; C' est pourtant le seul qui me reste ! Le monde où vous régnez me repoussa toujours. Il méconnut mon âme à la fois douce et fière, Et d' un froid préjugé l' invincible barrière Au froid isolement condamna mes beaux jours. L' infortune m' ouvrit le temple de Thalie, L' espoir m' y prodigua ses riantes erreurs ; Mais je sentis parfois couler mes pleurs, Sous le bandeau de la folie. Dans ces jeux où l' esprit nous apprend à charmer, Le coeur doit apprendre à se taire ; Et lorsque tout nous ordonne de plaire, Tout nous défend d' aimer. Oh ! Des erreurs du monde inexplicable exemple, Charmante muse, objet de mépris et d' amour, Le soir on vous honore au temple, Et l' on vous dédaigne au grand jour. Je n' ai pu supporter ce bizarre mélange De triomphe et d' obscurité, Où l' orgueil insultant nous punit et se venge D' un éclair de célébrité. Trop sensible au mépris, de gloire peu jalouse, Blessée au coeur d' un trait dont je ne puis guérir, Sans prétendre aux doux noms et de mère et d' épouse Il me faut donc mourir ! Mais vous qui connaissez mon âme toujours pure, Qui gémissez pour moi des caprices du sort, P62 Vous qui savez, hélas ! Qu' en ma retraite obscure Il me poursuit encor, Faites grâce, du moins, à l' innocent délire Qui m' apprend, sans effort, à moduler des vers. Seule, je suis pourtant moins seule avec ma lyre : Quelqu' un m' entend, me plaint, dans l' univers. ELEGIES A DELIE PAR UN BADINAGE P63 Par un badinage enchanteur, Vous aussi, vous m' avez trompée ! Vous m' avez fait embrasser une erreur : Légère comme vous, elle s' est échappée. Pour me guérir du mal qu' amour m' a fait, Vous avez abusé de votre esprit aimable ; Et je vous trouverais coupable, Si je pouvais en vous trouver rien d' imparfait. Je l' ai vu cet amant si discret et si tendre, J' ai suivi son maintien, son silence, sa voix. Ai-je pu m' abuser sur l' objet de son choix ? Ses regards vous parlaient, et j' ai su les entendre. Mon coeur est éclairé, mais il n' est point jaloux. J' ai lu ces vers charmans où son âme respire ; C' est l' amour qui l' inspire, Et l' inspire pour vous. Pour vous aussi je veux être la même. P64 Non, vous n' inspirez pas un sentiment léger : Que ce soit d' amitié, d' amour, que l' on vous aime, Le coeur qui vous aima ne peut jamais changer. Laissez-moi ma mélancolie ; Je la préfère à l' ivresse d' un jour : On peut rire avec la folie, Mais il n' est pas prudent de rire avec l' amour. Laissez-moi fuir un danger plein de charmes, Ne m' offrez plus un coeur qui n' est qu' à vous : Le badinage le plus doux Finit quelquefois par les larmes. Mais je n' ai rien perdu : la tranquille amitié Redeviendra bientôt le charme de ma vie. Je renonce à l' amant, et je garde une amie : C' est du bonheur la plus douce moitié. ELEGIES A DELIE OUI ! CETTE PL. P65 Oui ! Cette plainte échappe à ma douleur : Je le sens, vous m' avez perdue. Vous avez, malgré moi, disposé de mon coeur, Et du vôtre jamais je ne fus entendue. Ah ! Que vous me faites haïr Cette feinte amitié qui coûte tant de larmes ! Je n' étais point jalouse de vos charmes, Cruelle ! De quoi donc vouliez-vous me punir ? Vos succès me rendaient heureuse ; Votre bonheur me tenait lieu du mien ; Et quand je vous voyais attristée ou rêveuse, Pour vous distraire encor j' oubliais mon chagrin. Mais ce perfide amant dont j' évitais l' empire, Que vous avez instruit dans l' art de me séduire, Qui trompa ma raison par des accents si doux, Je le hais encor plus que vous. P66 Par quelle cruauté me l' avoir fait connaître ! Par quel affreux orgueil voulut-il me charmer ? Ah ! Si l' ingrat ne peut aimer, À quoi sert l' amour qu' il fait naître ? Je l' ai prévu, j' ai voulu fuir : L' amour jamais n' eut de moi que des larmes. Vous avez ri de mes alarmes, Et vous riez encor quand je me sens mourir ! Grâce à vous, j' ai perdu le repos de ma vie : Votre imprudence a causé mon malheur, Et vous m' avez ravi jusques à la douceur De pleurer avec mon amie ! Laissez-moi seule avec mon désespoir ; Vous ne pouvez me plaindre ni m' entendre ; Vous causez la douleur, sans même la comprendre : À quoi me servirait de vous la laisser voir ? Victime d' un amant, par vous-même trahie, J' abhorre l' amitié, je la fuis sans retour, Et je vois, à sa perfidie, Que l' ingrate est soeur de l' amour. ELEGIES LE SOUVENIR P67 À Monsieur le dr Alibert Votre main bienfaisante et sûre A fermé plus d' une blessure. Partout votre art consolateur Semble porter la vie et chasser la douleur. Hélas ! Il en est une à vos secours rebelle, Et je dois mourir avec elle. Je n' ai pas d' autre mal, mais il fera mon sort. Jugez si ce mal est extrême ! Je le crois, pour votre art lui-même, Plus invincible que la mort. Son empire est au coeur, ses tourments sont à l' âme Ses effets sont des pleurs, sa cause est une flamme Qui dévore en secret l' espoir de l' avenir ; Et ce mal est un souvenir. ELEGIES LA SEPARATION P68 Il est fini ce long supplice ! Je t' ai rendu tes sermens et ta foi, Je n' ai plus rien à toi. Quel douloureux effort ! Quel entier sacrifice ! Mais, en brisant les plus aimables noeuds, Nos coeurs toujours unis semblent toujours s' entendre ; On ne saura jamais lequel fut le plus tendre, Ou le plus malheureux. À t' oublier c' est l' honneur qui m' engage, Tu t' y soumets, je n' ai plus d' autre loi. Ô toi qui m' as donné l' exemple du courage, Aimais-tu moins que moi ? Va ! Je te plains autant que je t' adore ; Je t' ai permis de trahir tes amours, Mais moi, pour t' adorer, je serai libre encore ; Je veux l' être toujours. P70 Adieu ! ... mon âme se déchire ! Ce mot que, dans mes pleurs, je n' ai pu prononcer, Adieu ! Ma bouche encor n' oserait te le dire, Et ma main vient de le tracer. ELEGIES LA PROMENADE D'AUTOMNE Te souvient-il, ô mon âme, ô ma vie, D' un jour d' automne et pâle et languissant ? Il semblait dire un adieu gémissant Aux bois qu' il attristait de sa mélancolie. Les oiseaux dans les airs ne chantaient plus l' espoir ; Une froide rosée enveloppait leurs ailes, Et, rappelant au nid leurs compagnes fidèles, Sur des rameaux sans fleurs ils attendaient le soir. Seule, je m' éloignais d' une fête bruyante, Je fuyais tes regards, je cherchais ma raison. Mais la langueur des champs, leur tristesse attrayante, À ma langueur secrète ajoutaient leur poison. Sans but et sans espoir suivant ma rêverie, Je portais au hasard un pas timide et lent. L' amour m' enveloppa de ton ombre chérie, Et, malgré la saison, l' air me parut brûlant. Je voulais, mais en vain, par un effort suprême, En me sauvant de toi, me sauver de moi-même. P71 Mon oeil voilé de pleurs, à la terre attaché, Par un charme invincible en fut comme arraché. À travers les brouillards, une image légère Fit palpiter mon sein de tendresse et d' effroi ; Le soleil reparaît, l' environne, l' éclaire, Il entr' ouvre les cieux... tu parus devant moi. Je n' osai te parler ; interdite, rêveuse, Enchaînée et soumise à ce trouble enchanteur, Je n' osai te parler : pourtant j' étais heureuse ; Je devinai ton âme, et j' entendis mon coeur. Mais quand ta main pressa ma main tremblante, Quand un frisson léger fit tressaillir mon corps, Quand mon front se couvrit d' une rougeur brûlante, Dieu ! Qu' est-ce donc que je sentis alors ? J' oubliai de te fuir, j' oubliai de te craindre, Pour la première fois ta bouche osa se plaindre, Ma douleur à la tienne osa se révéler, Et mon âme vers toi fut prête à s' exhaler ! Il m' en souvient ! T' en souvient-il, ma vie, De ce tourment délicieux, De ces mots arrachés à ta mélancolie : " Ah ! Si je souffre, on souffre aux cieux ! " Des bois nul autre aveu ne troubla le silence. Ce jour fut de nos jours le plus beau, le plus doux ; Prêt à s' éteindre enfin il s' arrêta sur nous, Et sa fuite à mon coeur présagea ton absence ! L' âme du monde éclaira notre amour ; Je vis ses derniers feux mourir sous un nuage ; Et dans nos coeurs brisés, désunis sans retour, Il n' en reste plus que l' image. ELEGIES ELEGIE IL FAIT NUIT P72 Il fait nuit : le vent souffle et passe dans ma lyre ; Ma lyre tristement s' éveille auprès de moi : On dirait qu' elle pleure un tourment, un délire, On dirait qu' elle essaie à se plaindre de toi, De toi, qu' elle appelait pour m' aider à t' attendre, Qui la rendis si vraie, et par malheur si tendre ! Car tu ne peux ravir à ses accords touchants Ton nom, toujours ton nom, qui courait dans mes chants. Elle ne le dit plus ce nom doux et sonore, Elle ne le dit plus, elle le pleure encore ! Combien elle a frémi, combien elle a chanté, Sous les prompts battements de mon coeur agité, Alors que, dans l' orgueil des amantes aimées, Je confiais mon âme aux cordes animées ! Je croyais que les cieux ne donnaient tant d' amour, Que pour en pénétrer une autre âme à son tour ! Ah ! J' aurais dû mourir, doucement endormie, Dans cette erreur charmante où j' étais ton amie. Devrait-on s' éveiller de ces rêves confus, Pour y penser toujours, et pour n' y croire plus ! ELEGIES LES REGRETS P73 J' ai tout perdu ! Mon enfant par la mort, Et dans quel temps ! Mon ami par l' absence, Je n' ose dire, hélas ! Par l' inconstance ; Ce doute est le seul bien que m' ait laissé le sort. Mais cet enfant, cet orgueil de mon âme, Je ne le devrai plus qu' aux erreurs du sommeil ; De ses beaux yeux j' ai vu mourir la flamme, Fermés par le repos qui n' a point de réveil. Tu t' es enfui, doux trésor d' une mère, Gage adoré de mes tristes amours ; Tes beaux yeux, en s' ouvrant un jour à la lumière, Ont condamné les miens à te pleurer toujours. À mes transports tu venais de sourire, Mes bras tremblants entouraient ton berceau ; Le sommeil me surprit dans cet heureux délire... Je m' éveillai sur un tombeau. P74 C' est ici, sous ces fleurs, qu' il m' attend, qu' il repose ; C' est ici que mon coeur se consume avec lui. Amour, plains-tu les maux où ton délire expose ? Non ! Tu nous fuis, ingrat, quand le bonheur a fui. ELEGIES LA DOULEUR P75 Sombre douleur, dégoût du monde, Fruit amer de l' adversité, Où l' âme anéantie, en sa chute profonde, Rêve à peine à l' éternité, Soulève ton poids qui m' opprime, Dieu l' ordonne ; un moment laisse-moi respirer. Ah ! Si le désespoir à ses yeux est un crime, Laisse-moi donc la force d' espérer ! Si dès mes jeunes ans j' ai repoussé la vie, Si la mélancolie enveloppa mes jours, Si l' amitié, si les amours, M' ont attristée autant qu' ils m' avaient asservie, Si déjà mon printemps n' est qu' un froid souvenir, Si la mort a soufflé sur une jeune flamme Qui vient, en s' éteignant, d' éteindre aussi mon âme, Laisse-moi vivre au moins dans un autre avenir ! P76 Laisse-moi respirer, désespoir d' une mère ! Dieu l' ordonne, Dieu parle à mon coeur éperdu. " Suis mon arrêt, dit-il, reste encor sur la terre. " S' il ne venait de Dieu, serait-il entendu ? Mais, vers l' éternité quand cette âme brûlante S' envolera, baignée encor de pleurs, Délivrée à jamais d' une chaîne accablante, Je reverrai mon fils : quel prix de mes douleurs ! Ô dieu ! Quand de mon fils sonna l' heure suprême, Un doute affreux ne m' a pas fait frémir : Non ! Cet être charmant, au sein de la mort même N' a fait que s' endormir. ELEGIES LE PRESSENTIMENT P77 C' est en vain que l' on nomme erreur Cette secrète intelligence, Qui, portant la lumière au fond de notre coeur, Sur des maux ignorés nous fait gémir d' avance. C' est l' adieu d' un bonheur prêt à s' évanouir ; C' est un subit effroi dans une âme paisible ; Enfin, c' est pour l' être sensible Le fantôme de l' avenir. Pressentiment, dont j' éprouvai l' empire, Oh ! Qui peut résister à tes vagues douleurs ? Encore enfant, tu m' as coûté des pleurs, Et de mon front joyeux tu chassas le sourire. Oui, je t' ai vu, couvert d' un voile noir, Aux plus beaux jours de mon jeune âge ; Tu formas le premier nuage P78 Qui des beaux jours lointains enveloppa l' espoir. Tout m' agitait encor d' une innocente ivresse ; Tout brillait à mes yeux des plus vives couleurs, Et je voyais la riante jeunesse Accourir en dansant pour me jeter des fleurs... Au sein de mes chères compagnes Courant dans les vertes campagnes, Frappant l' air de nos doux accents, Qui pouvait attrister mes sens ? Comme les fauvettes légères Se rassemblent dans les bruyères, La saison des fleurs et des jeux Rassemblait notre essaim joyeux. Un jour dans ces jeux pleins de charmes, Je cessai tout à coup de trouver le bonheur : J' ignorais qu' il fût une erreur, Et pourtant je versai des larmes ! En revenant je ralentis mes pas, Je remarquai du jour le feu prêt à s' éteindre, Sa chute à l' horizon, qu' il regrettait d' atteindre ; Mes compagnes dansaient... moi, je ne dansai pas. Un mois après, j' errai dans ce lieu solitaire. Hélas ! Ce n' était plus pour y chercher des fleurs : La mort m' avait appris le secret de mes pleurs, Et j' étais seule au tombeau de ma mère ! ELEGIES ELEGIE J'ETAIS A TOI P79 J' étais à toi peut-être avant de t' avoir vu. Ma vie, en se formant, fut promise à la tienne ; Ton nom m' en avertit par un trouble imprévu ; Ton âme s' y cachait pour éveiller la mienne. Je l' entendis un jour et je perdis la voix ; Je l' écoutai longtemps, j' oubliai de répondre ; Mon être avec le tien venait de se confondre : Je crus qu' on m' appelait pour la première fois. Savais-tu ce prodige ? Eh bien, sans te connaître, J' ai deviné par lui mon amant et mon maître, Et je le reconnus dans tes premiers accents, Quand tu vins éclairer mes beaux jours languissants. Ta voix me fit pâlir, et mes yeux se baissèrent. Dans un regard muet nos âmes s' embrassèrent ; Au fond de ce regard ton nom se révéla, Et sans le demander j' avais dit : " le voilà ! " Dès lors il ressaisit mon oreille étonnée ; Elle y devint soumise, elle y fut enchaînée. P80 J'exprimais par lui seul mes plus doux sentiments; Je l' unissais au mien pour signer mes serments. Je le lisais partout, ce nom rempli de charmes, Et je versais des larmes. D' un éloge enchanteur toujours environné, À mes yeux éblouis il s' offrait couronné. Je l'écrivais... bientôt je n' osai plus l'écrire, Et mon timide amour le changeait en sourire. Il me cherchait la nuit, il berçait mon sommeil, Il résonnait encore autour de mon réveil: Il errait dans mon souffle, et, lorsque je soupire, C'est lui qui me caresse et que mon coeur respire. Nom chéri! Nom charmant ! Oracle de mon sort! Hélas ! Que tu me plais, que ta grâce me touche! Tu m' annonças la vie, et, mêlé dans la mort, Comme un dernier baiser tu fermeras ma bouche. ELEGIES ELEGIE JE M'IGNORAIS P81 Je m' ignorais encor, je n' avais pas aimé. L' amour ! Si ce n' est toi, qui pouvait me l' apprendre ? À quinze ans, j' entrevis un enfant désarmé ; Il me parut plus folâtre que tendre : D' un trait sans force il effleura mon coeur ; Il fut léger comme un riant mensonge ; Il offrait le plaisir, sans parler de bonheur ; Il s' envola. Je ne perdis qu' un songe. Je l' ai vu dans tes yeux cet invincible amour, Dont le premier regard trouble, saisit, enflamme, Qui commande à nos sens, qui s' attache à notre âme Et qui l' asservit sans retour. Cette félicité suprême, Cet entier oubli de soi-même, Ce besoin d' aimer pour aimer, Et que le mot amour semble à peine exprimer, P83 Ton coeur seul le renferme, et le mien le devine ; Je sens à tes transports, à ma fidélité, Qu' il veut dire à la fois, bonheur, éternité, Et que sa puissance est divine. ELEGIES ELEGIE MA SOEUR, Ma soeur, il est parti ! Ma soeur il m' abandonne ! Je sais qu' il m' abandonne, et j' attends, et je meurs, Je meurs. Embrasse-moi, pleure pour moi... pardonne... Je n' ai pas une larme, et j' ai besoin de pleurs. Tu gémis ! Que je t' aime ! Oh ! Jamais le sourire Ne te rendit plus belle aux plus beaux de nos jours. Tourne vers moi les yeux, si tu plains mon délire ; Si tes yeux ont des pleurs, regarde-moi toujours ; Mais retiens tes sanglots. Il m' appelle, il me touche, Son souffle en me cherchant vient d' effleurer ma bouche. Laisse, tandis qu' il brûle et passe autour de nous, Laisse-moi reposer mon front sur tes genoux. Écoute ! Ici, ce soir, à moi-même cachée, Je ne sais quelle force attirait mon ennui : Ce n' était plus son ombre à mes pas attachée, Oh ! Ma soeur, c' était lui... P84 Il parlait, et ma vie était près de s' éteindre. L' étonnement, l' effroi, ce doux effroi du coeur, M' enchaînait devant lui. Je l' écoutais se plaindre, Et, mourante pour lui, je plaignais mon vainqueur... Hélas ! Qu' avait-il fait alors pour me déplaire ? Il gémissait, me cherchait comme toi. Non, je n' avais plus de colère, Il n' était plus coupable, il était devant moi. Sais-tu ce qu' il m' a dit ? Des reproches... des larmes... Il sait pleurer, ma soeur ! Ô dieu ! Que sur son front la tristesse a de charmes ! Que j' aimais de ses yeux la brûlante douceur ! Sa plainte m' accusait ; le crime... je l' ignore : J' ai fait pour l' expliquer des efforts superflus. Ces mots seuls m' ont frappée, il me les crie encore : " Je ne te verrai plus ! " Et je l' ai laissé fuir, et ma langue glacée A murmuré son nom qu' il n' a pas entendu ; Et sans saisir sa main ma main s' est avancée, Et mon dernier adieu dans les airs s' est perdu. ELEGIES ELEGIE QUOI ! LES FLOTS P85 Quoi ! Les flots sont calmés, et les vents sans colère Aplanissent la route où je vais m' égarer ! J' ai vu briller le phare, et l' onde qui s' éclaire Double l' affreux signal qui doit nous séparer ! ... Emmenez-moi, ma soeur. Dans votre sein cachée, Comme une pâle fleur de sa tige arrachée, Sauvez-moi de ces lieux. Dites : " c' est sans retour ! " Cet effort finira ma vie ou mon amour. Emportez ma douleur loin de lui, loin du monde ; Loin de moi, s' il se peut, ma soeur, emportez-moi ! Mais la nuit qui nous couvre est-elle assez profonde ? Oh ! Non. Les flots, le ciel tout me remplit d' effroi. Est-il temps de mourir ? Et lui, lui que j' adore, Ne puis-je, en le fuyant, vous le nommer encore ? Ne puis-je de sa voix appeler la douceur ? Ne puis-je le revoir ? ... non ! Sauvez-moi, ma soeur. P86 Mon mal est dans sa vue, et lorsque j' y succombe, Mon mal doit vous toucher ; ce n' est pas le remord. Cachez-moi dans vos bras, dans la nuit, dans la tombe : Je demande à le fuir, je ne crains plus la mort. Venez ! S' il descendait sur la plage déserte, Un charme sur mes pas attirerait ses pas : Prête à me confier à la vague entr' ouverte, Je lui dirais adieu... je ne partirais pas. Il sait tout. ô ma soeur ! Il demandait mon âme. Nos regards se parlaient malgré nous confondus. Tout baignés de tristesse, et de pleurs et de flamme, Dans ses regards si doux les miens se sont perdus. Et je fuis ! Et des cieux la pitié m' abandonne ! Je ne les verrai plus, ils étaient dans ses yeux. Si tu voyais ses yeux ! Oh ! L' ange qui pardonne Doit regarder ainsi quand il ouvre les cieux ! J' étais seule avec lui, j' écoutais son silence. L' heure, une fois pour nous, perdit sa vigilance. Contre un penchant si vrai, si longtemps combattu, Ma soeur, je n' avais plus d' appui que sa vertu. Pour arracher mon coeur à sa peine chérie Et distraire du sien la sombre rêverie, Je cherchais le secours de ces accords puissants Qui de plus d' un orage avaient calmé ses sens. J' essayais d' une main faible et mal assurée, Cet art consolateur d' une âme déchirée ; Je disputais son âme à ses vagues désirs ; Je ramenais le temps de nos plus doux loisirs ; Son sourire trompait ma crédule espérance, Et j' unissais ainsi la ruse à l' innocence. P87 Dieu ! Que je m' abusais à ce calme trompeur ! Pour la première fois son regard me fit peur, De ma gaîté timide il détruisit les charmes, Et ma voix s' éteignit dans un torrent de larmes. " Non ! Dit-il, non, jamais tu n' as connu l' amour ! " J' ai voulu me sauver... il pleurait à son tour ; J' ai senti fuir mon âme effrayée et tremblante : Ma soeur, elle est encor sur sa bouche brûlante. Sauvez-moi ! Sauvez-moi ! De lointaines clameurs Appellent au rivage une barque tardive. De l' écho du rocher que la voix est plaintive ! Répondez-lui pour moi, je vous suivrai... je meurs. ELEGIES ELEGIE PEUT-ETRE UN JOUR P88 Peut-être un jour sa voix tendre et voilée M' appellera sous de jeunes cyprès : Cachée alors au fond de la vallée, Plus heureuse que lui, j' entendrai ses regrets. Lentement des coteaux je le verrai descendre. Quand il croira ses pas et ses voeux superflus, Il pleurera ! Ses pleurs rafraîchiront ma cendre : Enchaînée à ses pieds, je ne le fuirai plus. Alors je resterai seule, mais consolée. Les vents respecteront l' empreinte de ses pas. Déjà je voudrais être au fond de la vallée, Déjà je l' attendrais... dieu ! S' il n' y venait pas ! ELEGIES ELEGIE IL AVAIT DIT P89 Il avait dit un jour : " que ne puis-je auprès d' elle, (elle, alors, c' était moi ! ) que ne puis-je chercher Ce bonheur entrevu qu' elle veut me cacher ! Son coeur paraît si tendre ; oh ! S' il était fidèle ! " Puis, fixant ses regards sur mon front abattu, Du charme de ses yeux il m' accablait encore, Et ses yeux que j' adore Portaient jusqu' à mon coeur : " je te parle, entends-tu ? " Trop bien ! A-t-il soumis mes plus chères années ! Je n' y trouve que lui ! Rien ne me fut si cher ! Et pourtant mes amours, mes heures fortunées, N' était-ce pas hier ? Que la vie est rapide et paresseuse ensemble ! Dans ma main qui s' égare, et qui brûle, et qui tremble, Que sa coupe fragile est lente à se briser ! Ciel ! Que j' y bois de pleurs avant de l' épuiser ! P90 Mes inutiles jours tombent comme les feuilles Qu' un vent d' automne emporte en murmurant : Ce n' est plus toi qui les accueilles ; Qu' importe leur sort en mourant ? ... Pour beaucoup d' avenir j' ai trop peu de courage ; Oui ! Je le sens au poids de mes jours malheureux, Ma vie est un orage affreux Qui ne peut être un long orage. ELEGIES ELEGIE QUI, TOI, P91 Qui, toi, mon bien-aimé, t' attacher à mon sort, Te parer d' une fleur que la tombe t' envie, Lier tes jours de gloire à ma tremblante vie, Et ton baiser d' amour au baiser de la mort ! Me suivre, toi si cher, aux rives enchantées Que pour jamais bientôt mes pas auront quittées ! Mes pas que tu soutiens, qui te cherchaient toujours, Dont la trace légère effleura le rivage Où tu m' avais montré des fleurs et de beaux jours, Où je vais devant toi passer comme un nuage ! Oui, devant toi ma vie incline son flambeau, De ses pâles rayons le dernier va s' éteindre. Ces fleurs, ces belles fleurs, que je ne puis atteindre, Tu les effeuilleras un soir sur mon tombeau. La mort m' a regardée et ta plainte adorable, Ma jeunesse, tes voeux, rien ne doit l' attendrir. Elle m' a regardée, et cette inexorable, Quand j' écoutais ton chant, m'a dit:"tu vas mourir... " P92 Conduis-moi près des flots. La nymphe qui soupire Y rafraîchit l' air de sa voix : Cet air doux et mortel que ma bouche respire, Brûle moins à l' ombre des bois. Vois dans l' eau, vois ce lis dont la tête abaissée Semble se dérober au sourire des cieux : Telle, craignant l' amour et le cherchant des yeux, J' essayais de te fuir, innocente et blessée. Je demandais aux bois l' oubli de tes accents ; Un vague, un triste écho m' en rappelait les charmes, Et dans les rameaux frémissants Ton image venait s' attendrir à mes larmes. Un jour, ce fut toi-même, un jour, à mes genoux, Je te vis sous le saule ami de mon jeune âge ; Je ne m' y trouvai plus seule avec ton image, Il nous cachait ensemble, il se penchait sur nous. Trop tard, hélas ! Trop tard ; et ta flamme timide Enhardit vainement mes timides secrets. Tu les connus trop tard, et ma fuite rapide T' abandonne à de longs regrets. Oh ! Que je crains pour toi l' aurore désolée Qui ne pourra me rendre à tes voeux superflus, Quand sa douce lueur, pour moi seule voilée, Ne m' éveillera plus ! Mais le ruisseau répond par un faible murmure Au souffle expirant des zéphyrs ; La nymphe qui s' endort entraîne mes soupirs À la source déjà moins pure. P94 Demain... l' écho plus triste a dit aussi : demain. Adieu, ma jeune vie ! Adieu, toi que j' adore ! Ne gémis pas. Ce soir, je serre encor ta main : Ce soir, efforce-toi de me sourire encore. ELEGIES PRIERE POUR LUI Dieu ! Créez à sa vie un objet plein de charmes, Une voix qui réponde aux secrets de sa voix ! Donnez-lui du bonheur, Dieu ! Donnez-lui des larmes ; Du bonheur de le voir j' ai pleuré tant de fois ! J' ai pleuré, mais ma voix se tait devant la sienne ; Mais tout ce qu' il m' apprend, lui seul l' ignorera ; Il ne dira jamais : " soyons heureux, sois mienne ! " L' aimera-t-elle assez celle qui l' entendra ? Celle à qui sa présence ira porter la vie, Qui sentira son coeur l' atteindre et la chercher, Qui ne fuira jamais bien qu' à jamais suivie, Et dont l' ombre à la sienne osera s' attacher ! Ils ne feront qu' un seul, et ces ombres heureuses Dans les clartés du soir se confondront toujours ; Ils ne sentiront pas d' entraves douloureuses Désenchaîner leurs nuits, désenchanter leurs jours ! P96 Qu' il la trouve demain ! Qu' il m' oublie et l' adore ! Demain ! à mon courage il reste peu d' instants. Pour une autre aujourd' hui je peux prier encore : Mais... Dieu ! Vous savez tout, vous savez s'il est temps ! ELEGIES LE PRINTEMPS Le printemps est si beau ! Sa chaleur embaumée Descend au fond des coeurs réveillés et surpris : Une voix qui dormait, une ombre accoutumée, Redemande l' amour à nos sens attendris. La raison vainement à ce danger s' oppose, L' image inattendue enivre la raison : Tel un insecte ailé s' élance sur la rose, Et la brûle d' un doux poison. Des jeunes souvenirs la foule caressante Accourt, brave la crainte, et l' espace et le temps : Qui n' a cru respirer dans la fleur renaissante, Les parfums regrettés de ses premiers printemps ? Et moi, dans un accent qui trouble et qui captive, Naguère un charme triste est venu m' attendrir. L' écouterai-je encor, curieuse et craintive, Ce doux accent qui fait mourir ? Ce nom... j' allais le dire, il m' est donc cher encore ? Ma frayeur n' a donc plus de force contre lui ? P97 Toi qui ne m' entends pas, d' où vient que je t' implore ? N' es-tu pas loin ? N' ai-je pas fui ? Reverrai-je tes yeux, dont l' ardente prière Obtiendrait tout des cieux ? Oui, pour ne les plus voir j' abaisse ma paupière, Je m' enfuis dans mon âme, et j' ai revu tes yeux ! L' oiseau né sous nos toits, dans la saison brûlante, Tourne autour des maisons qu' il reconnaît toujours, Effleure dans son vol l' ardoise étincelante, S' y pose, chante, fuit, et revient tous les jours : Ton chant avec le sien se fond dans ma pensée ; Trop de bonheur remplit ma poitrine oppressée ; Je pâlis de plaisir à ces cris de retour ; J' ai ressenti ta voix, j' ai reconnu l' amour ! Dans le demi sommeil où je tombe rêveuse, Je te crains, je t' espère et je te sens venir ; Tu parles, mais si bas ! Une oreille amoureuse Peut seule entendre et retenir : " Veux-tu, mais ne dis pas que l' heure est trop rapide, " Veux-tu voir la montagne et le courant limpide ? " Veux-tu venir au pied du grand chêne abattu ? " Moi, je ne réponds pas pour écouter : " veux-tu ? " Veux-tu, mais ne dis pas que la lune est cachée, " Veux-tu voir notre image au bord des flots " penchée ? " Ne tremble pas, tout dort ; l' écho même s' est tu. " Et mon refus se meurt en écoutant : " veux-tu ? " D' un bouquet ma tristesse hier s' était parée ; Dans l' ombre, tout à coup, qui l' ôta de mon sein ? Ai-je senti le feu de ta main adorée ? Est-ce toi, mon amour, qui cueillis ce larcin ? P98 Pourquoi troubler mon sort qui devenait paisible ? Dans tout ce qui me plaît viens-tu tenter ma foi ? Dis ! Pourquoi ta main invisible Se pose-t-elle encor sur moi ? Pourquoi ton haleine enflammée Soulève-t-elle mes cheveux ? Pourquoi ce faible écho, craintif comme nos voeux, Dit-il contre mon coeur : " bonsoir, ma bien-aimée ! " Ah ! Je t' en prie, il ne faut plus venir Redemander mon âme presque heureuse : Je crains de toi jusqu' à ton souvenir : Loin du danger je suis encor peureuse... Je ne t' accuse pas ! Qui sait si le tombeau Sera froid sur mon corps, si ton souffle l' effleure ? Je ne t' accuse pas ! Je pleure, Et j' aime le printemps ; le printemps est si beau ! ELEGIES L'ATTENTE P99 Il m' aima. C' est alors que sa voix adorée M' éveilla tout entière, et m' annonça l' amour. Comme la vigne aimante en secret attirée Par l' ormeau caressant, qu' elle embrasse à son tour, Je l' aimai ! D' un sourire il obtenait mon âme. Que ses yeux étaient doux ! Que j' y lisais d' aveux ! Quand il brûlait mon coeur d' une si tendre flamme, Comment, sans me parler, me disait-il : " je veux ! " Oh ! Toi qui m' enchantais, savais-tu ton empire ? L' éprouvais-tu ce mal, ce bien dont je soupire ? Je le crois : tu parlais comme on parle en aimant, Quand ta bouche m' apprit je ne sais quel serment. Qu' importent les serments ? Je n' étais plus moi-même, J' étais toi. J' écoutais, j' imitais ce que j' aime ; Mes lèvres, loin de toi, retenaient tes accents, Et ta voix dans ma voix troublait encor mes sens. Je ne l' imite plus ; je me tais, et les larmes De tous mes biens perdus ont expié les charmes. Attends-moi, m' as-tu dit. J' attends, j' attends toujours ! L' été, j' attends de toi la grâce des beaux jours ; P100 L' hiver aussi, j' attends ! Fixée à ma fenêtre, Sur le chemin désert je crois te reconnaître ; Mais les sentiers rompus ont effrayé tes pas : Quand ton coeur me cherchait, tu ne les voyais pas ! Ainsi le temps prolonge et nourrit ma souffrance : Hier, c' est le regret ; demain, c' est l' espérance ; Chaque désir trahi me rend à la douleur, Et jamais, jamais au bonheur ! Le soir, à l' horizon, où s' égare ma vue, Tu m' apparais encore, et j' attends malgré moi. La nuit tombe... ce n' est plus toi ; Non ! C' est le songe qui me tue. Il me tue, et je l' aime ! Et je veux en gémir ! Mais sur ton coeur jamais ne pourrai-je dormir De ce sommeil profond qui rafraîchit la vie ? Le repos sur ton coeur ! C' est le ciel que j' envie, Et le ciel irrité met l' absence entre nous. Ceux qui le font parler me l' ont dit à moi-même : Il ne veut pas qu' on aime ! Mon dieu, je n' ose plus aimer qu' à vos genoux ! Qu' ai-je dit ? Notre amour, c' est le ciel sur la terre. Il fut, j' en crois mon coeur effrayé d' un remord, Comme la vie, involontaire, Inévitable, hélas ! Comme la mort. J' ai goûté cet amour ; j' en pleure les délices. Cher amant ! Quand mon sein palpita sous ton sein, Nos deux âmes étaient complices, Et tu gardas la mienne, heureuse du larcin. Oh ! Ne me la rends plus ! Que cette âme enchaînée, Triste et passionnée, Heureuse de se perdre et d' errer après toi, Te cherche, te rappelle et t' entraîne vers moi ! ELEGIES ELEG. DUSSES-TU ME PUNIR P101 Dusses-tu me punir de rompre la première Le serment imprudent qui fit pleurer l' amour ; Dusses-tu repousser l' invincible retour Qui ramène vers toi mon âme tout entière ; Cette raison cruelle, où se cache l' orgueil, M' a déjà coûté tant de larmes ! Va ! La souffrance est un écueil Où viennent se briser ses armes. Et toi, le tiendras-tu ce funeste serment ? L' avons-nous prononcé ? ... je m' en souviens à peine ; Ce n' est pas nous ! Sais-tu qui fit notre tourment ? C' est l' orgueil : il sépare, il ressemble à la haine. Lequel aurait pu dire adieu sans quelques pleurs ? Hélas ! Lorsque entraînés vers les mêmes rivages, Deux ruisseaux sont unis, forcent-ils les orages À diviser leurs flots parés des mêmes fleurs ? Si quelque main, contraire à leur pente chérie, Forçait l' un à couler vers un autre séjour, La plus faible moitié serait bientôt tarie, Et l' autre, en murmurant, sécherait à son tour. P102 Leurs limpides destins furent notre partage ; J' y revois nos amours comme au fond d' un miroir : Où sont tes yeux, ma vie ? ... ah ! Quand je peux les voir, Ils m' en disent bien davantage ! ELEGIES L'INDISCRET P103 Dans la paix triste et profonde Où me plongeait ce séjour, J' ignorais qu' au bruit du monde On peut oublier l' amour : Quelle est donc cette voix importune et cruelle Qui déjà me détrompe avec un ris moqueur ? Comme une flèche aiguë elle siffle autour d' elle, Et le dard qu' elle porte a déchiré mon coeur. Au bord de ma tombe ignorée, Ciel ! Par cette langue acérée, Faut-il qu' un nom trop cher puisse m' atteindre encor ! Pour m' apprendre, nouvelle affreuse ! Que j' étais seule malheureuse, Et qu' on m' oublie avant ma mort ! Du plus sincère amour quel châtiment terrible ! Je n' étais pas aimée ! ... ô confidence horrible ! P104 Il a parlé longtemps. Mes yeux, gonflés de pleurs, Se détournaient en vain de ses lèvres légères, Dont le souffle éteignait mes erreurs les plus chères, Et dont le rire affreux outrageait mes malheurs. Lui n' a vu mon effroi ni ma pâleur extrême ; L' indiscret n' a point d' âme, il ne devine rien, Du bruit de sa parole il s' étourdit lui-même, Il s' écoute, il s' admire, il se répond : " c' est bien ! " Loin de moi... mais sa voix ! Elle me frappe encore ; Son timbre me poursuit, et partout il m' attend : Sait-il que je me meurs ? Sait-il que je l' abhorre ? Il révèle un secret, il parle, il est content. Ah ! J' aurais dû crier : " c' est moi... je l' aime... arrête ! Par ton dieu, par ta mère et tes premiers amours, Dis qu' il n' est point parjure ; oh ! Dis-le ! Je suis prête À t' entendre, à tout croire, à t' écouter toujours. " Mais non, il n' a pas vu ma main, faible et glacée, Rassembler mes cheveux pour voiler mon affront ; Il n' a pas vu la mort, par lui-même tracée, Sous le bandeau de fleurs qui tremblaient sur mon front. Aveugle ! Il n' a pas vu se fermer et s' éteindre Mon oeil longtemps fermé ! Quand j'ai dit: "se peut-il!..."ma voix n'a pu l' atteindre ; Il n' a donc pas aimé ? Fuis, dépositaire infidèle Des secrets imprudents confiés à ta foi ! Va ! Qui trompe une amante au moins a pitié d' elle ; Tu trahis un méchant, mais il l' est moins que toi. Sa pudeur, ses remords prenaient soin de ma vie ; Lui-même il frémira du mal que tu me fais : Il laissait l' espérance à mon âme asservie, Il se taisait enfin ; et moi... que je le hais ! P105 Pour tromper tant d' amour qu' il s' imposa de peine ! Quelle humiliante pitié ! Mais toi, toi qui pour lui m' inspires tant de haine, Ah ! Prends-en la moitié ! Qu' elle attache à mes pleurs une longue puissance, Qu' elle effraie à ton nom l' imprudente innocence, Que ton coeur s' intimide à mes cris douloureux, Qu' il devienne sensible, et qu' il soit malheureux ! ... ELEGIES LA FETE P106 Pour la douzième fois, hier, sur ma demeure, Nuit lente ! Tu passais sans jeter de pavots ; Sur mon coeur malheureux je sentais tomber l' heure, Et l' écho répétait l' heure avec mes sanglots. Je regardais, sans voir, une lampe inutile Dont les rayons brûlaient ma paupière immobile ; " Elle s' éteint " , disais-je : hélas ! C' étaient mes pleurs, Qui d' un triste nuage entouraient ses lueurs. Mais à travers mes pleurs et cette clarté sombre, J' ai vu paraître une ombre, Autrefois mon idole, aujourd' hui mon effroi : Cette ombre était la sienne, elle avançait vers moi. " Te voilà donc ! Lui dis-je, on m' a désespérée : " Mon âme était si tendre ! Elle s' est égarée. P107 " On t' a nommé trompeur, et je t' ai cru trompeur, " Tu ne les démens pas ! Tu ris... parle, j' ai peur. " Tous ont fui, tous vont voir je ne sais quelle " fête ; " Moi je mourais... mais parle, et mon âme s' arrête. " L' ombre alors me repousse et m' entraîne à la fois. Oubliant ma faiblesse et ma fièvre brûlante, Partout pour la saisir j' étends ma main tremblante : Tout est lui, tout m' appelle, et tout a pris sa voix. J' ai couru, j' ai suivi des sentiers que j' ignore ; Demi-nue, insensible au souffle de l' hiver, J' obéissais, mourante, à ce guide si cher : Il ne m' appelait plus, j' obéissais encore. La pluie à longs torrents inondait le chemin ; Le vent soufflait : " demain ! N' attends pas à demain ! " Et je tombe à sa porte, et presque évanouie, Par l' éclat des flambeaux je m' arrête éblouie. Des danses, des parfums, des voix, des chants d' amour, Remplissaient ce séjour. Au milieu de l' encens qui formait un nuage, J' ai vu d' un groupe heureux se balancer l' image ; La plus belle au plus tendre abandonnait sa main. C' était... l' ai-je rêvé ? C' était cet inhumain, Comblé de tous les dons que l' amour nous envoie, Plus qu' elle encor paré d' espérance et de joie ! Un prestige cruel m' attachait sur le seuil. Sous mon voile de deuil, J' ai murmuré comme eux le chant de l' hyménée ; Mais il était plus triste à mon âme étonnée Que le cri de l' oiseau qu' on entend soupirer, Quand, blessé, sur la rive il est près d' expirer. Dans l' ombre où m' enchaînait ma douleur curieuse, Froide et silencieuse, P108 J' ai contemplé longtemps ma mort dans leur bonheur ; Mais les flambeaux éteints m' en ont caché l' horreur ! J' ai dormi, je m' éveille, et ma fièvre est calmée. Sommeil, affreux miroir ! ... je reprends mon bandeau. Voici l' aurore enfin ! Lentement ranimée, Je vais d' un jour encore essayer le fardeau. ELEGIES L'ISOLEMENT P109 Quoi ! Ce n' est plus pour lui, ce n' est plus pour l' attendre, Que je vois arriver ces jours longs et brûlants ? Ce n' est plus son amour que je cherche à pas lents ? Ce n' est plus cette voix si puissante, si tendre, Qui m' implore dans l' ombre, ou que je crois entendre ? Ce n' est plus rien ? Où donc est tout ce que j' aimais ? Que le monde est désert ! N' y laissa-t-il personne ? Le temps s' arrête et dort ; jamais l' heure ne sonne. Toujours vivre, toujours ! On ne meurt donc jamais ! Est-ce l' éternité qui pèse sur mon âme ? Interminable nuit, que tu couvres de flamme ! Comme l' oiseau du soir qu' on n' entend plus gémir, Auprès des feux éteints que ne puis-je dormir ! Car ce n' est plus pour lui qu' en silence éveillée, La muse qui me plaint, assise sur des fleurs, M' attire dans les bois, sous l' humide feuillée, Et répand sur mes vers des parfums et des pleurs. Il ne lit plus mes chants, il croit mon âme éteinte. Jamais son coeur guéri n' a soupçonné ma plainte ; P110 Il n' a pas deviné ce qu' il m' a fait souffrir. Qu' importe qu' il l' apprenne ! Il ne peut me guérir. J' épargne à son orgueil la volupté cruelle De juger dans mes pleurs l' excès de mon amour. Que devrais-je à mes cris ? Sa frayeur ? Son retour ? Sa pitié ? ... c' est la mort que je veux avant elle ! Tout est détruit : lui-même, il n' est plus le bonheur : Il brisa son image en déchirant mon coeur. Me rapporterait-il ma douce imprévoyance Et le prisme charmant de l' inexpérience ? L' amour en s' envolant ne me l' a pas rendu : Ce qu' on donne à l' amour est à jamais perdu. ELEGIES SOUVENIR P111 Quand il pâlit un soir, et que sa voix tremblante S' éteignit tout à coup dans un mot commencé ; Quand ses yeux, soulevant leur paupière brûlante, Me blessèrent d' un mal dont je le crus blessé ; Quand ses traits plus touchants, éclairés d' une flamme Qui ne s' éteint jamais, S' imprimèrent vivants dans le fond de mon âme ; Il n' aimait pas, j' aimais ! ELEGIES A MELLE GEORGINA NAIRAC P112 Ah ! Prends garde à l' amour, il menace ta vie ; Je l' ai vu dans les pleurs que tu verses pour moi. Prends garde, s' il est temps ! Il erre autour de toi, Et c' est avec des pleurs aussi qu' il m' a suivie. Retourne vers ta mère et ne la quitte pas. Va, comme un faible oiseau que menace l' orage, Contre son sein paisible appuyer ton courage ; Portes-y ta jeunesse, enchaînes-y tes pas. Plus heureuse que nous, de son printemps calmée, Laisse-la te soustraire à de vaines douleurs. Va ! Tu me béniras de t' avoir alarmée. Je fus confiante, et je meurs. Folle sécurité d' une âme qui s' ignore, C' est donc ainsi toujours que vous devez finir ! Quand on n' a pas souffert on ne sait rien encore, On ne veut confier son coeur qu' à l' avenir. P113 Dans l' âge du danger je n' avais plus de mère : Déjà mon tendre guide, arrêté par la mort, N' entendait plus ma plainte amère ; Déjà ses yeux fermés n' éclairaient plus mon sort. Retourne vers ta mère, et que ton innocence, Prudemment effrayée au tableau de mes jours, Joigne à mon souvenir, qu' il faut plaindre toujours, Une longue reconnaissance ! Mais tu n' as pas souffert ? Ta tranquille pitié, Dis-le moi, n' a donné ses pleurs qu' à l' amitié ? Non, tu n' as pas senti cette fièvre de l' âme, Ce frisson douloureux qui passe au fond du coeur ; L' air ne t' a pas semblé comme une molle flamme, Qui verse dans les sens la soif et la langueur ? Ce triste isolement, ce tendre ennui, ces larmes, Ce besoin de presser un coeur semblable au tien, D' une voix qui poursuit le fidèle entretien, Rien n' a comblé ta vie et de crainte et de charmes ? Cet objet souhaité, dans un jour imprévu, Ne t' a pas sur son sein réunie à toi-même ; Ce tendre objet qui trompe, et qu' il faut que l' on aime, Tu ne l' as jamais vu ! ... Je l' ai vu plein d' amour, et l' amour m' a trompée ; Je ne croyais que lui, de lui seul occupée, J' ai perdu mon repos dans sa félicité ; Je l' ai voulu. Mon dieu ! C' était sa volonté. Il savait tant de mots pour me rendre sensible, Pour instruire mon âme ardente à la douleur ! Lui seul a ce pouvoir, cet art, ce don flexible, Lui seul donne la vie ensemble et le malheur. Mais le malheur enfin détache de la vie : P114 Non, je ne veux plus de mon sort, Je ne veux plus souffrir. Sais-tu ce que j' envie ? Sais-tu ce qu' après lui j' ai souhaité ? La mort. Son pied ne presse plus le seuil de ma demeure, Et pour ne la plus voir il invente un chemin. Sans lui rien demander, j' écoute passer l' heure ; L' heure dit comme lui : " ni ce soir, ni demain ! " Mais je compte, j' attends que moins inexorable Une heure, la dernière, à mes maux secourable, Éteigne sur ma cendre un importun flambeau, Et défende à l' amour de troubler mon tombeau. Quand celui qui me fuit ne songeait qu' à me suivre, Le cours de mes beaux ans fut près de se tarir : Qu' il m' eût alors été doux de mourir Pour l' amant dont les pleurs me suppliaient de vivre ! " Ne meurs pas, disait-il, ou je meurs avec toi ! " Et mon âme, enchaînée à cette âme amoureuse, N' osa quitter la terre et combler son effroi. L' imprudent ! Sous ses pleurs j' allais m' éteindre heureuse, J' allais mourir aimée. Il m' a rendu des jours, Pour m' apprendre, ô douleur ! Qu' on n' aime pas toujours. Une nouvelle voix à son oreille est douce ; D' autres yeux qu' il entend désarment son courroux ; Et ce n' est plus ma main qu' il presse ou qu' il repousse, Alors qu' il est tendre ou jaloux. Quoi ! Ce n' est plus vers moi qu' il apporte sans crainte Son espoir, son désir, son plus secret dessein : Et s' il est malheureux, s' il exhale une plainte, Ce n' est plus dans mon sein ! L' ai-je trahi ? Jamais. Il eut mon âme entière. Hélas ! J' étais étreinte à lui comme le lierre. P115 Que pour m' en arracher il m' a fallu souffrir ! Dans cet effort cruel je me sentis mourir. Il détourna les yeux, il n' a pas vu mes larmes ; Mon reproche jamais n' éveilla ses alarmes ; Jamais de ses beaux jours je ne ternis un jour ; Il garda le bonheur ; moi, j' ai gardé l' amour. ELEGIES A MA SOEUR QUE VEUX-TU ? P116 Que veux-tu ? Je l' aimais. Lui seul savait me plaire : Ses traits, sa voix, ses voeux lui soumettaient mes voeux. Tendre comme l' amour, terrible en sa colère... (plains-moi, connais-moi toute à mes derniers aveux) Je l' aimais ! J' adorais ce tourment de ma vie, Ses jalouses erreurs m' attendrissaient encor, Il me faisait mourir, et je disais : " j' ai tort. " À douter de moi-même il m' avait asservie. Toi ! Tu n' aurais pu voir ses pleurs sans me haïr, Sans pleurer avec lui tu n' aurais pu l' entendre. Oui, j' accusais mon coeur que tu connais si tendre, Oui, je disais : " j' ai tort " , en me sentant mourir. Ainsi, l' humble roseau tourmenté par l' orage Sous un ciel menaçant incline son courage, Et se relève encor d' un souffle ranimé : Je retrouvais la vie en son regard calmé. Pas une plainte alors, de sa voix consolante N' osait troubler l' accent qui reprenait mon coeur ; Et comme lui soumise, et ravie et tremblante, P117 De cet orage éteint j' oubliais la rigueur. Quel doux saisissement, dieu ! Quel muet délire, Quand son front se cachait sur ce coeur éperdu, Qu' il demandait pardon, qu' il m' était tout rendu, Que je sentais ses pleurs mêlés à mon sourire ! Je n' avais pas souffert, il pleurait. Mais, ma soeur, Je ne parlerai plus de ses torts, de ses larmes, Ses torts où tant d' amour répandait tant de charmes : Je n' ai plus qu' à subir sa tranquille douceur. Sa douceur, l' inflexible ! Oh ! Comme il m' a punie De l' empire d' un jour, Où périt mon bonheur, dont la paix fut bannie, Et qu' irrité de craindre il détruit sans retour. Sans retour ! Le crois-tu ? Dis-moi que je m' égare ; Dis qu' il veut m' éprouver, mais qu' il n' est point barbare ; Dis qu' il va revenir, qu' il revient... trompe-moi, Mais obtiens qu' il me trompe à son tour comme toi. Va le lui demander, va l' implorer... demeure : L' orgueil est entre nous, il glace, il est mortel. N' est-ce pas qu' il me fuit, et qu' il faut que je meure ? N' est-ce pas que je souffre, et que l' homme est cruel ? Ne l' accuse jamais. Songe que je l' adore, Puisque je vis encore : Avant qu' à le trahir j' accoutume ma voix, Ma soeur, j' aurai parlé pour la dernière fois. Tout change, il a changé ; d' où vient que j' en murmure ? Pourquoi ces pleurs amers dont mon coeur est baigné ? Que l' amour a de pleurs quand il est dédaigné ! Tout change, il a changé. C' est là sa seule injure ; Et s' il fuit un bonheur qui n' a pu le toucher, Ce n' est pas à l' amour à le lui reprocher. Tes yeux seuls pleins de moi, s' il daigne un jour y lire, P118 Lui diront mes adieux que je n' osai lui dire. Ton nom comme un écho lui parlera de moi ; Qu' il soit ton seul reproche en ta douleur modeste. Ah ! Je l' en défendrais contre tous... contre toi, Du peu de force qui me reste. Imite mon silence ; un stérile remord Ne ralluma jamais une flamme épuisée ; En oubliant qu' il l' a causée, Dans son étonnement il pleurera ma mort. Ma soeur, j' ai vu la mort à la triste lumière Qui passa tout à coup dans le fond de mon coeur, Un soir qu' il m' observait, roulant sous sa paupière Je ne sais quoi d' amer, de sombre et de moqueur. Oh ! Que l' âme est troublée à l' adieu d' un prestige ! L' épi touché du vent tremble moins sur sa tige ; L' oiseau devant l' éclair éprouve moins d' effroi : Je sentis qu' un malheur tournait autour de moi. Pour la première fois, dans sa cruelle adresse, Jouant avec mon coeur qu' il déchirait, hélas ! Il parlait de bonheur sans parler de tendresse, Il parlait d' avenir, et ne me nommait pas ! Sa main, qui refusait comme lui de m' entendre, S' éloigna de ma main ; Ses yeux qui tant de fois me priaient de l' attendre, Ne disaient plus : demain ! Pâle, presque à genoux, suppliante, craintive, J' ai dit... je n' ai rien dit, mais on entend les pleurs ; Et ce morne silence où parlent les douleurs, Ce cri prêt d' entr' ouvrir le sein qui le captive, Tout en moi, tout parlait : il n' a pas entendu ! C' en était fait, ma soeur. De mes larmes suivie, Je repris la raison sans reprendre la vie : P119 J' écoutai... de ses pas le bruit s' était perdu, J' étais seule. Un enfant qu' abandonne sa mère, Dont la voix s' est brisée en une plainte amère, Qui l' attend immobile, interdit, sans couleur, Trouve un aspect moins triste à son premier malheur ! Un poids moins douloureux étouffe la pensée, Dans son âme oppressée ; Un fantôme moins noir l' épouvante et l' atteint, Lorsqu' à ses yeux en pleurs l' espoir... le jour s' éteint. Qui fait fuir dans son nid cet oiseau palpitant ? De ma dernière nuit c' est l' ombre avant-courrière : Vois comme, en s' élevant de la noire bruyère, Aux fleurs de ma fenêtre elle monte et s' étend : Embrasse-moi, ma soeur, car son aile invisible M' a touchée et m' entraîne en un sommeil paisible. Ce rayon qui s' enfuit, non, ce n' est plus le jour, Ce n' est plus le malheur, non, ce n' est plus l' amour ; C' est ma dernière nuit. Déjà froide comme elle, Ma mémoire n' est plus qu' un miroir infidèle. Oui, tout change, ma soeur, tout s' efface, et je sens Que la paix ou la mort a coulé dans mes sens. ELEGIES A MA SOEUR QU'AI-JE APP. P120 Qu' ai-je appris ! Le sais-tu ? Sa vie est menacée, On tremble pour ses jours. J' ai couru... je suis faible... et ma langue glacée Peut à peine... ma soeur, je l' aime donc toujours ! Quel aveu, quel effroi, quelle triste lumière ! Eh quoi ! Ce n' est pas moi qui mourrai la première, Moi qu' il abandonna, moi qu' il a pu trahir, Moi qui fus malheureuse au point de le haïr, Qui l' essayai du moins ! C' est moi qui vis encore ! Et j' apprends qu' il se meurt, j' apprends que je l'adore ; Le voile se déchire en ces moments affreux : Comment ne plus l' aimer quand il n' est plus heureux ! Viens, ma soeur... de ses torts tu m' as crue incapable, Et moi, je ne sais plus qui des deux fut coupable : C' est moi, mon dieu ! C' est moi, si vous devez punir. Oubliez le passé, je prends son avenir : Dans la tombe qui s' ouvre, ah ! Laissez-moi l'attendre ! P121 Qu' il m' y retrouve un jour calmée et toujours tendre ; Que ma main le rassure en le guidant vers vous ; Que je lui dise : " viens ! Plus d' absence entre nous ; " Viens ! J' expiai pour toi ton infidèle flamme. " Il me reconnaîtra. Saisi d' un doux remords, Il ne verra plus que mon âme, Il me trouvera belle alors. Dieu ! Couvrez-le des fleurs qu' en silence il cultive ! Le monde est beau pour lui, l' amour l' attend... Qu' il vive ! Donnez-lui tous les biens qui me furent promis ; Rendez sa jeune gloire à ses jeunes amis ; Qu' ils marchent tous ensemble, et qu' il les guide encore Vers ces lauriers lointains que le bel âge adore ! ... Qu' il vive enfin... (cruel, juge si je t' aimais ! ) Qu' il vive pour une autre et m' oublie à jamais ! Dis ! Crois-tu que le ciel m' exauce et lui pardonne, Ma soeur, ou que le ciel comme lui m' abandonne ? Qu' il rejette ma vie en le privant du jour, Et punisse la haine où se cachait l' amour ? ... Tu fais bien d' écouter sans répondre à mes plaintes, J' aime mieux ta pâleur et tes muettes craintes, Ta tristesse m' aide à souffrir : Peux-tu me consoler, ma soeur ? Il va mourir ! Priez pour lui, moi je succombe. La porte s' ouvre... elle retombe, Ah ! ... que ce bruit sourd m' a fait peur ! On dirait que la mort a passé sur mon coeur. Voyez-vous ses amis ? Leur silence est horrible ! Allons au-devant d' eux, parlez, demandez-leur... Non ! La force me manque et je crains le malheur ; P122 Hélas ! Si vous saviez, que son poids est terrible ! Que nous répondraient-ils ? ... mais ils sont déjà loin. De m' arracher le coeur nul ne prendra le soin : J' ignorerai son sort, on m' y croit étrangère ; Et près de sa demeure, et si triste, et si chère, Personne, excepté vous, n' aurait guidé mes pas : Quand j' expire à sa porte, on ne m' y connaît pas. Laissez-moi seule, allez, retournez la première. Voyez ! Le ciel se couvre, et le jour va finir ; Voyez sous ces rideaux trembler une lumière ; C' est là peut-être... et moi, que vais-je devenir ! On ferme lentement ; il semble que l' on pleure : Oh ! Que je voudrais voir ! Écoutez cette cloche, écoutez... non ! C' est l' heure, Enfin, c' est la prière, et c' est encor l' espoir ! Priez pour lui, priez ! Laissez... quittez l' envie De rappeler le temps où j' ai cru le haïr : Ma soeur, obtiens des cieux qu' ils lui rendent la vie ; Après, tu me diras qu' il faut encor le fuir. ELEGIES POINT D'ADIEU P123 Vous, dont l' austérité condamne la tendresse, Vous, dont le froid printemps s' est perdu sans ivresse, Qui n' offrez à l' amour que des yeux en courroux, Pardonnez-moi mes vers, ils ne sont pas pour vous. Toi, dont l' âme, à la fois aimante et malheureuse, D' une âme qui t' entende appelle l' entretien, Si je puis rencontrer ta paupière rêveuse, Devine mon secret, devine... c' est le tien. Presse alors sur ton coeur ces écrits pleins de larmes. Dis-toi : " qu' elle a souffert, que je la plains, quel sort!" Mais d' un bien que j' attends si je goûte les charmes, Dis-toi : " qu' elle est heureuse ! Elle est calme, elle dort." P125 Si je m' éveille, écoute ! Une voix consolante Suivra, sans les troubler, tes pas silencieux, Et portera ces mots à ta douleur brûlante : " Viens ! Ne crains pas la mort, on aime dans les cieux ! " ELEGIES ALBERTINE Que j' aimais à te voir, à t' attendre, Albertine ! À te deviner, seule, en écoutant tes pas ; Oh ! Que j' aimais mon nom dans ta voix argentine ! Quand je vivrais toujours, je ne l' oublierais pas. Comme, après un temps triste, une étoile imprévue Jette sa lueur dans les cieux, Mon chagrin ! (j' en mourais ! ) semblait fuir à ta vue, Et mes yeux consolés ne quittaient plus tes yeux. Tu chantais comme au temps où, petite et joyeuse, Et sensible et rieuse, Tu caressais ta mère et m' entraînais aux champs, Pour chercher des oiseaux, pour imiter leurs chants, Oui, tu me rappelais ton enfance ingénue, Cette grâce étrangère et du monde inconnue, Cette candeur, soumise à qui peut la trahir, Qui s' étonne, qui tremble, et pleure sans haïr. P126 D' où venais-tu, ma chère ! On t' aurait crue heureuse ; Le sourire toujours surmonta tes douleurs : Quand ton sein se brisa dans une lutte affreuse, On ignorait encor qu' il était plein de pleurs. Albertine, Albertine ! ô ma douce compagne ! Tes pas avant les miens se sont donc arrêtés ! Tes cris qui m' appelaient, par l' écho répétés, Ne m' attireront plus à travers la campagne ! Oh ! Que c' est mourir jeune ! Un jour, ta faible voix (elle devenait faible, et j' en étais troublée), Ta voix me dit : " bientôt, pour la première fois, " Je ne guiderai plus ta course désolée : " Tu viendras seule alors à notre rendez-vous, " Sous le saule qui pleure au tombeau de mon frère, " Et de même, et bientôt, tu pleureras sur nous. " Pour moi, près de Julien, il reste assez de terre : " J' y songe tous les jours ; on est bien dans la " mort. " Va ! Le sommeil est doux quand il est sans " remord. " Et ta main, du repos marquant l' étroit espace, Y jeta quelques fleurs pour y garder ta place. Est-il vrai qu' on est mieux dans la mort ? Es-tu bien ? Mais quoi ! Je parle seule ; elle ne répond rien ! Et quand je retournai les fleurs étaient flétries, Et déjà d' autres fleurs, que nous avions nourries, Penchaient leur tête autour de son tombeau ; Des papillons planaient gaîment sur elle, Dans les rameaux couvait la tourterelle, Et pour d' autres que moi le printemps était beau ! Eh quoi ! Rien ne semblait manquer à la nature ! De rustiques enfants couraient dans la verdure P127 De l' enclos dont l' aspect me faisait tressaillir : Enfants, ils n' y voyaient que des fleurs à cueillir. Et moi, quand dans la tombe on me fera descendre, Des papillons légers voleront-ils sur moi ? Les oiseaux viendront-ils y chanter sans effroi ? Les rayons du soleil toucheront-ils ma cendre ? ... Seule au monde aujourd' hui, j' achève mon chemin. Quand mon coeur est gonflé d' amertume et d' alarmes, Tendre, tu ne viens plus le presser sous ta main, Tu n' y viens plus verser de l' espoir ou des larmes. Personne, quand je suis assise tristement, Ne vient tout près, tout bas, m' appeler son amie ; Ta seule ombre, épiant ma douleur endormie, Vient me consoler un moment. Si je trouve, en suivant quelque route isolée, Un jeune arbre tombé sous ses premières fleurs, Je regarde en pitié sa tête échevelée : Ce qui souffre, c' est toi qui m' arraches des pleurs. Ainsi, toujours aimante et déçue, ou trahie, Mes plus doux sentiments se fanent tour à tour ; Et l' amitié coûte à ma vie Autant de larmes que l' amour. Mais je veux te pleurer, toi ! Mais je veux entendre Ta voix, la seule voix qui me fut toujours tendre, La seule qui n' a pu me reprocher mon sort, Qui ne trouva jamais d' accents, que pour me plaindre, Qui voulait m' adoucir et ma vie et ta mort, Et me parlait du ciel sans m' apprendre à le craindre ; Qui m' a dit, presque éteinte au dernier entretien : " Adieu ! Je vais dormir du sommeil de Julien. " P128 Oui, tu dors ! Et l' enfant dont tu fus tant aimée, Et le pauvre, interdit à ta porte fermée, Tout s' arrêta pensif, tout pleura sur le seuil, Tout s' éloigna muet et partagea mon deuil. Et l' on m' a demandé si de mon Albertine Le rapide destin fut un moment heureux... Hélas ! Au souvenir de ta voix argentine, J' ai puisé ce chant douloureux. Humble fille de la nature, Elle aimait la fleur sans culture, Qui naît et meurt au fond des bois ; Son âme, brûlante et craintive, Aimait l' eau mobile et plaintive, Qui répond aux plaintives voix ; Comme l' impatiente abeille Quitte une rose moins vermeille, Emportant dans les airs son parfum précieux, Cette jeune Albertine, en silence éveillée, Quittant avant le soir sa couronne effeuillée, Vient de s' en retourner aux cieux. ELEGIES LA GUIRLANDE DE ROSE-M. P129 Te souvient-il, ma soeur, du rempart solitaire Où nous cherchions, enfants, de l' ombrage et des fleurs ? Et de cette autre enfant qui passait sur la terre, Pour sourire à nos jeux, pour y charmer nos pleurs ? Son dixième printemps la couronnait de roses : Marie était son nom, Rose y fut ajouté. Pourquoi ces tendres fleurs, dans leur avril écloses, Tombent-elles souvent sans atteindre l' été ? Tu sais, ma soeur, tu sais qu' elle était belle ! Tous les enfants cherchaient à l' embrasser. Quand son regard venait nous caresser, Pour la voir plus longtemps nous courions après elle. Avec des cris d' amour nous arrêtions ses pas ; Sa fuite dans nos bras n' avait plus de passage ; Elle disait : " cessez ! J' aimerai la plus sage. " Et nous rompions sa chaîne, et nous parlions plus bas. P130 Bientôt elle eut douze ans. J' étais plus jeune encore, Quand le malheur entra dans notre humble maison. J' allai lui dire adieu : sa voix frêle et sonore Du haut du vieux rempart cria deux fois mon nom. Elle avait dit : " déjà ! " sa surprise timide À ce déjà plaintif n' ajouta qu' un baiser. Hélas ! Elle pleurait, sa joue était humide ; Et je pleurai longtemps sans vouloir m' apaiser. C' est que l' exil est triste ; il fait rêver l' enfance. Le jeune voyageur n' a d' ami que le ciel ; Il erre sans asile, il pleure sans défense, Comme un oiseau perdu loin du nid paternel ; Son ramage se change en plaintes douloureuses ; Des oiseaux inconnus les cris le font frémir, Et même, en retournant sur des routes heureuses, S' il veut chanter, longtemps il semble encor gémir. À ses regrets en vain la patrie est rendue, L' orage a dispersé la couvée éperdue ; Ses frères sont partis ; le nid vide est tombé ; En s' envolant, peut-être un d' eux a succombé. Mais je reviens, je vole, et je cherche Marie. Je cours à son jardin, j' en reconnais les fleurs ; Rien n' y paraît changé. Cette belle chérie Comme autrefois, sans doute, y sème leurs couleurs. Je l' appelle ; j' attends... sa chambre est entr' ouverte... Voilà sur son chapeau sa guirlande encor verte ! Joyeuse, je palpite et j' écoute un moment ; Sa mère sur le seuil arrive lentement : Oh ! Comme elle a vieilli ! Que deux ans l' ont courbée ! La vieillesse, vois-tu ! Traîne tant de regrets ! Elle relève enfin sa paupière absorbée, Me regarde, et ne peut se rappeler mes traits. P131 " Où donc, lui dis-je, est Rose ? Où donc est votre fille ? A-t-elle aussi quitté sa maison, sa famille ? " Elle s' est tue encore, et, se cachant les yeux, D' une main défaillante elle a montré les cieux. À ses gémissements ma voix n' a pu répondre ; Le jardin me parut en deuil ; Je sentis mon âme se fondre Et mes genoux trembler en repassant le seuil. J' allais... je demandais... ta soeur, presque étrangère, Cherchait seule un objet qu' on avait vu si beau : Hélas ! Les pieds joyeux évitent la fougère Qui croît à l' entour d' un tombeau. La mort et le malheur épouvantent la vue : On passe en courant devant eux. Que devient l' infortune à la fuite imprévue D' un ami distrait ou honteux ? Parmi tous les témoins de ma première aurore, Le vieux rempart, les champs semblaient m' aimer encore, Le soleil d' autrefois brillait sur mon chemin ; Mais personne, ma soeur, ne me pressa la main. Les jeux avaient cessé pour moi, pauvre et craintive ; Et celle qui pleura de nos premiers adieux, Qui m' eût tendu les bras dans sa pitié naïve, Ne vint pas essuyer mes yeux ! J' ai trouvé dans un champ sa nouvelle demeure ; Je l' ai nommée encore en tombant à genoux. Oh ! Ma soeur ! à douze ans se peut-il que l' on meure ! Quoi ! Moins que sa guirlande elle a vécu pour nous ! L' herbe seule a voilé cette vierge endormie : Elle aimait les fleurs autrefois ! Tout est triste au tombeau de notre jeune amie ; Son chapelet d' ivoire en orne seul la croix. P133 Comme on nous vit l' attendre au seuil de sa chaumière, Pour l' entourer de notre amour, On verra, par mes soins, quelques feuilles de lierre De son étroit asile embrasser le contour. ELEGIES LA FLEUR DU SOL NATAL À Monsieur Duthilloeul Ô fleur du sol natal ! ô verdure sauvage ! Par quelle main cachée arrives-tu vers moi ? Ô mon pays ! Quelle âme aimante, à ton rivage, A compris qu' une fleur me parlerait de toi ? P134 Quel charme m' environne, et quel dieu rompt ma chaîne ? La vie est libre encor... je lui pardonne tout ! Sol natal ! Sol natal ! Dans ta suave haleine, Dans tes parfums, la vie a comme un autre goût. Voilà le souvenir au pénétrant silence ; Sans philtre, sans breuvage, il endort la douleur : Sur mes jours fatigués son aile se balance ; C' est une halte du malheur. Le voilà ce beau lac dont l' eau n' est point amère ; Ma nacelle dormeuse y flotte seule en paix ! Le voilà le doux chaume où m' enfanta ma mère, Où, cachée au malheur, je ne pleurai jamais ! Cette jeune Albertine, à nos foyers restée, Ce lilas embaumé que je croyais perdu, Ô fleur, sauvage fleur de ma rive enchantée, Transfuge de nos bois, tu m' as donc tout rendu ! ELEGIES A MES ENFANTS P135 Oui, nous allons encore essayer un voyage. Avril est né d' hier, il vole au fond des bois. Doux avril ! On entend partout sa jeune voix, Partout ses doigts légers déroulent le feuillage. La nature s' habille ; il faut prendre l' essor. À l' ombre de ma vie, abritez votre sort, Innocents pèlerins, suivez ma destinée. Dans la vôtre, que Dieu rende plus fortunée, Allez cueillir des jours libres et triomphants ; Moi, je bénis les miens : vous êtes mes enfants ! Le mortel le plus humble est fier de son ouvrage. Combien ce tendre orgueil m' a donné de courage ! Oh ! Que de fois, sensible et vaine tour à tour, J' ai pensé qu' une reine envierait ma fortune ! Et je plaignais la reine en sa gloire importune : Elle est à plaindre ; elle a d' autres soins que l' amour... P136 Moi, par le monde errante, et partout étrangère, À vos berceaux de mousse à la hâte formés, Seule, ardente à veiller mes amours tant aimés, J' ai trouvé l' heure agile et ma tâche légère. Et vous, enveloppés de pavots frais et purs, Vous laissez votre vie à ma garde attentive : Vos doux jeux me rendent captive ; Vos rêves ne sont pas moins sûrs. Confiants, vous dansez quand votre mère chante ; Son baiser vous délasse et vous mène au sommeil, Sans prévoir que souvent la voix qui vous enchante Va prier dans les pleurs jusqu' à votre réveil. Ignorez-le toujours ! Toujours, s' il est possible, Puisez dans mes regards votre sécurité : Ils vous adouciront la triste vérité Qui déchire le plus sensible ! Quand j' emportai vos jours loin d' un ciel sans chaleur, Je vous couvais encore, ô ma jeune famille ! Et je sentais naître ma fille Dans mon sein tout blessé des flèches du malheur. Vous partagiez déjà notre errant esclavage, Dociles émigrés ! Faibles, tremblants et doux, À peine éclos sur le rivage, Vos mobiles destins s' envolaient avec nous. Que ne peut-on fixer votre trace légère, Votre audace riante, à la crainte étrangère ! Âge heureux ! Courts instants des naïves erreurs ! Inhabile aux soupçons, aux jalouses fureurs, Moi seule, en vous berçant d' amour, de mélodie, Je vous inoculai ma douce maladie. Déjà vous bégayez d' imparfaites chansons, Et vos voix et vos coeurs vibrent de mes leçons. De ce peu que je sais je vous instruis moi-même ; P137 Je vous aide à m' aimer autant que je vous aime ; Je vous aide à chercher les mots les plus touchants, Pour charmer votre père attendri de vos chants. Je vous dis : " aimez Dieu, car lui seul nous protège, Lui seul vous aime, enfants, comme si les grandeurs À vos fronts ingénus attachaient leurs splendeurs. Il prête sa lumière à notre humble cortège, Et, pour nous soutenir sur les bords du chemin, Devant nous il étend son invisible main. " Doux échos de mon âme, écoutez votre mère : Un jour vous serez seuls, par la sentence amère Qui sépare de force entre eux les voyageurs ; Ne craignez pas pour moi d' anathèmes vengeurs ; Relisez ces tableaux d' une innocente vie : Purs et vrais comme vous, ils désarmaient l' envie. Alors devant Dieu seul mettez-vous à genoux, Enfants ! Priez pour moi : j' ai tant prié pour vous ! Sur la route plus triste errez du moins ensemble ! Contemplez ce nuage. Hélas ! Il nous ressemble, Il va vite. En courant, levez parfois les yeux : N' ayez peur, mes amis, je serai dans les cieux. Vous comprendrez alors ces voeux mélancoliques Où mon âme, n' osant tout haut se révéler Dans ses alarmes prophétiques, Vous plaignait sans vous en parler. Car l' imprévoyante colombe, Qui librement passait dans l' air, Au trait parti comme l' éclair Tressaille, tourne, expire, tombe Aux pieds du tranquille chasseur ; Et nul ange, ici-bas, n' a vengé sa douceur ! P138 Je frissonne. Ma fille ! ô soudaines alarmes ! Ainsi, qui lit trop loin ne voit plus que des larmes. Dieu ! Pardonnez-les moi. Le temps doit m' en punir. Quelle mère en secret ne vit dans l' avenir ? Quelle mère n' a vu la saison des orages Sur ses enfants chéris balancer leurs nuages ? Les pleurs silencieux attendent les plus doux ; Ils souffrent sans le dire, ils meurent à genoux. Mais quoi ! Les plus hardis seront-ils moins à plaindre ? Que de pièges là-bas, et que d' écueils à craindre ! Que de monde autour d' eux dans ces lointains sentiers Où leurs pas et leurs voeux se livrent tout entiers ! Cédez, faibles roseaux, ployez sous la tempête, Aux souffles incléments dérobez votre tête ! Coeurs d' anges, dont le ciel a semé les penchants, C' est donc aussi pour vous que je crains les méchants ! Quoi ! L' amour malheureux ? Quoi ! L' amitié trahie ? L' abandon ? ... non ! Je rêve et je suis éblouie ; Non ! Ce rayon divin, qui brille en leurs regards, Ne les appelle pas à de tristes hasards ; Non ! L' azur de tes yeux, ô ma belle Hyacinthe, Ne se voilera pas sous d' austères douleurs ! ... Mais dans tes jeunes mains tu m' apportes des fleurs : Va ! L' augure est heureux : tu n' as pas une absinthe ! Il faut partir. Ce toit qu' il fut doux d' habiter, Qui nous couvrit l' hiver, il faut donc le quitter ! Toujours quelque lien se rompra dans l' absence ! Je suis comme le lierre arraché malgré lui : J' aimai si longtemps la présence De ce que je quitte aujourd' hui ! P139 Quoi ! Toujours effleurer des rives orageuses ? Quoi ! Poursuivre sans cesse un fuyant horizon ? Qui n' a quelque pitié des brebis voyageuses Laissant à chaque haie un peu de leur toison ? Oh ! Que de fils brisés dans ma trame affaiblie ! Que d' adieux recélés dans le fond de mon coeur ! Déjà, je sais déjà comment fuit le bonheur ; Je ne sais pas comme on l' oublie ! Mon âme libre encor s' élance en d' autres lieux, D' où me sépare une absence éternelle ; Comme l' oiseau blessé, qui n' étend plus qu' une aile Pour traverser les cieux ! Mais en rendant mes jours à ma troublante étoile, Soit qu' un dur aquilon fasse frémir ma voile, Soit que d' un ciel brûlant me consume l' ardeur, J' aimerai des vallons la fraîche profondeur ; Ma pensée en soupire, et le saule, et l' yeuse, Et, près du clair ruisseau, la paisible fileuse, Le bois qui la vit naître et la verra mourir, Me rendront des tableaux qu' il m' est doux de nourrir. Aux coteaux de Lormont j' avais légué ma cendre : Lormont n' a pas voulu d' un fardeau si léger ; Son ombre est dédaigneuse au malheur étranger. Dans la barque incertaine, il faut donc redescendre. Venez, chers alcyons, pressez-vous sur mon coeur ; Jetez un tendre adieu vers la rive sonore : Je le sens, quelque voeu nous y rappelle encore, Quelque regard nous suit, plein d' un trouble rêveur. Adieu ! ... ma voix s' altère et tremble dans mes larmes. Enfants ! Jetez vos voix sur l' aile des zéphyrs ; P140 Dites que j' ai pleuré, dites que mes soupirs Retourneront souvent à ces bords pleins de charmes. Là, de quatre printemps j' ai respiré les fleurs. Ainsi, partout des biens ! Ainsi, partout des pleurs ! ELEGIES LE BERCEAU D'HELENE P141 Qu' a-t-on fait du bocage où rêva mon enfance ? Oh ! Je le vois toujours ! J' y voudrais être encor ! Au milieu des parfums, j' y dormais sans défense, Et le soleil sur lui versait des rayons d' or. Peut-être qu' à cette heure il colore les roses, Et que son doux reflet tremble dans le ruisseau. Viens couler à mes pieds, clair ruisseau qui l' arroses ; Sous tes flots transparents, montre-moi le berceau ; Viens, j' attends ta fraîcheur, j' appelle ton murmure ; J' écoute, réponds-moi ! Sur tes bords, où les fleurs se fanent sans culture, Les fleurs ont besoin d' eau, mon coeur sèche sans toi. Viens, viens me rappeler, dans ta course limpide, Mes jeux, mes premiers jeux si chers, si décevants, Des compagnes d' Hélène un souvenir rapide, Et leurs rires lointains, faibles jouets des vents. P142 Si tu veux caresser mon oreille attentive, N' as-tu pas quelquefois, en poursuivant ton cours, Lorsqu' elles vont s' asseoir et causer sur ta rive, N' as-tu pas entendu mon nom dans leurs discours ? Sur les roses peut-être une abeille s' élance : Je voudrais être abeille et mourir dans les fleurs, Ou le petit oiseau dont le nid s' y balance ! Il chante, elle est heureuse, et j' ai connu les pleurs. Je ne pleurais jamais sous sa voûte embaumée ; Une jeune espérance y dansait sur mes pas : Elle venait du ciel, dont l' enfance est aimée ; Je dansais avec elle. Oh ! Je ne pleurais pas ! Elle m' avait donné son prisme, don fragile ! J' ai regardé la vie à travers ses couleurs. Que la vie était belle ! Et, dans son vol agile, Que ma jeune espérance y répandait de fleurs ! Qu' il était beau l' ombrage où j' entendais les muses Me révéler tout bas leurs promesses confuses ! Où j' osais leur répondre, et, de ma faible voix, Bégayer le serment de suivre un jour leurs lois ! D' un souvenir si doux l' erreur évanouie Laisse au fond de mon âme un long étonnement ; C' est une belle aurore à peine épanouie Qui meurt dans un nuage, et je dis tristement : Qu' a-t-on fait du bocage où rêva mon enfance ? Oh ! J' en parle toujours ! J' y voudrais être encor ! Au milieu des parfums, j' y dormais sans défense, Et le soleil sur lui versait des rayons d' or. Mais au fond du tableau, cherchant des yeux sa proie, J' ai vu... je vois encor s' avancer le malheur. P143 Il errait comme une ombre, il attristait ma joie Sous les traits d' un vieux oiseleur ; Et le vieux oiseleur, patiemment avide, Aux pièges, avant l' aube, attendait les oiseaux ; Et le soir il comptait, avec un ris perfide, Ses petits prisonniers tremblants sous les réseaux. Est-il toujours bien cruel, bien barbare, Bien sourd à la prière ? Et, dans sa main avare, Plutôt que de l' ouvrir, Presse-t-il sa victime à la faire mourir ? Ah ! Du moins, comme alors, puisse une jeune fille Courir, en frappant l' air d' une tendre clameur, Renvoyer dans les cieux la chantante famille, Et tromper le méchant qui faisait le dormeur ! Dieu ! Quand on le trompait, quelle était sa colère ! Il fallait fuir : des pleurs ne lui suffisaient pas ; Ou, d' une pitié feinte exigeant le salaire, Il pardonnait tout haut, il maudissait tout bas. Au pied d' un vieux rempart, une antique chaumière Lui servait de réduit ; Il allait s' y cacher tout seul et sans lumière, Comme l' oiseau de nuit. Un soir, en traversant l' église abandonnée, Sa voix nomma la mort. Que sa voix me fit peur ! Je m' envolai tremblante au seuil où j' étais née, Et j' entendis l' écho rire avec le trompeur. " Dis ! Qu' est-ce que la mort ? " demandai-je à ma mère. " -c' est un vieux oiseleur qui menace toujours. Tout tombe dans ses rets, ma fille, et les beaux jours S' éteignent sous ses doigts comme un souffle éphémère. " Je demeurai pensive et triste sur son sein. Depuis, j' allai m' asseoir aux tombes délaissées ! P144 Leur tranquille silence éveillait mes pensées ; Y cueillir une fleur me semblait un larcin. L' aquilon m' effrayait de ses soupirs funèbres. La voix, toujours la voix, m' annonçait le malheur ; Et quand je l' entendais passer dans les ténèbres, Je disais : " c' est la mort, ou le vieux oiseleur. " Mais tout change : l' autan fait place aux vents propices, La nuit fait place au jour, La verdure, au printemps, couvre les précipices, Et l' hirondelle heureuse y chante son retour. Je revis le berceau, le soleil et les roses. Ruisseau, tu m' appelais, je m' élançai vers toi. Je t' appelle à mon tour, clair ruisseau qui l' arroses ; J' écoute, réponds-moi ! Qu' a-t-on fait du bocage où rêva mon enfance ? Oh ! Je le vois toujours ! J' y voudrais être encor ! Au milieu des parfums, j' y dormais sans défense, Et le soleil sur lui versait des rayons d' or. ELEGIES LES DEUX AMITIES P145 À mon amie Albertine Gantier Il est deux amitiés comme il est deux amours. L' une ressemble à l' imprudence ; Faite pour l' âge heureux dont elle a l' ignorance, C' est une enfant qui rit toujours. Bruyante, naïve, légère, Elle éclate en transports joyeux. Aux préjugés du monde indocile, étrangère, Elle confond les rangs et folâtre avec eux. L' instinct du coeur est sa science, Et son guide est la confiance. L' enfance ne sait point haïr ; Elle ignore qu' on peut trahir. Si l' ennui dans ses yeux (on l' éprouve à tout âge) Fait rouler quelques pleurs, L' amitié les arrête, et couvre ce nuage D' un nuage de fleurs. P146 On la voit s' élancer près de l' enfant qu' elle aime, Caresser la douleur sans la comprendre encor, Lui jeter des bouquets moins riants qu' elle-même, L' obliger à la fuite et reprendre l' essor. C' est elle, ô ma première amie ! Dont la chaîne s' étend pour nous unir toujours. Elle embellit par toi l' aurore de ma vie ; Elle en doit embellir encor les derniers jours. Oh ! Que son empire est aimable ! Qu' il répand un charme ineffable Sur la jeunesse et l' avenir ! Ce doux reflet du souvenir, Ce rêve pur de notre enfance En a prolongé l' innocence ; L' amour, le temps, l' absence, le malheur, Semblent le respecter dans le fond de mon coeur. Il traverse avec nous la saison des orages, Comme un rayon du ciel qui nous guide et nous luit ; C' est, ma chère, un jour sans nuages Qui prépare une douce nuit. L' autre amitié, plus grave, plus austère, Se donne avec lenteur, choisit avec mystère ; Elle observe en silence et craint de s' avancer ; Elle écarte les fleurs, de peur de s' y blesser. Choisissant la raison pour conseil et pour guide, Elle voit par ses yeux et marche sur ses pas : Son abord est craintif, son regard est timide ; Elle attend, et ne prévient pas. ELEGIES LE BAL DES CHAMPS P147 Ou la convalescence Un bruit de fête agitait mes compagnes ; Sous leurs plus frais atours, je les vis accourir ; Elles criaient : " viens, le bal va s' ouvrir ; Viens, nous allons au bal, et tu nous accompagnes. " " Quoi ! Dans les champs ? Quoi ! Dans ce beau jardin, Plus beau, plus vert, plus bruyant à cette heure, Si gai le soir, si triste le matin ? Car le matin, je sais que l' on y pleure ! Quoi ! Vous voulez que je suive vos pas, Si faible encore ? Oh ! Je ne danse pas ! Non, dis-je, non. " mais elles m' entourèrent ; De fleurs, de noeuds en riant me parèrent ; Et, rendue en espoir à l' air pur des vallons, Riante aussi, je répondis : " allons ! " P148 Oui, cette fête avait pour moi des charmes ; Oui, j' appelais des champs les suaves couleurs ; Car le zéphyr errant parmi les fleurs Est salutaire aux yeux où se cachent des larmes. Mais je dis mal, non, je ne pleurais plus ; J' étais de mille maux, de mille biens perdus, Trop lentement mais à jamais guérie. Hélas ! On meurt longtemps lorsque l' on fut trahie ! Je renaissais, j' osais vivre pour moi, Pour l' amitié de ces beautés aimantes ; À me parer j' aidais leurs mains charmantes ; J' étais mieux. Oui, ma soeur, je le voyais en toi. Dans tes regards émus qu' il m' était doux de lire, Quand tu revis des fleurs couronner mes cheveux ! Tes tristes souvenirs, ton vague espoir, tes voeux, Ma soeur, je voyais tout à travers ton sourire ! " Regardez-la, disais-tu, qu' elle est bien ! Que manque-t-il à son teint ? Quelques roses ; Et le grand air, le bruit, qui sait ? Un rien Peut tout à coup les y répandre écloses. " Je t' écoutais, je ne sais quel pouvoir M' aidait à fuir ma retraite profonde ; Je devançais l' instant qui me rendait au monde, À ce monde entrevu que je voulais revoir. Et l' heure frappe, et par elle entraînées, Nous avançons deux à deux enchaînées. D' harmonieux échos promènent dans les airs L' enchantement des nocturnes concerts ; Le jour fuyait, mais mille autres lumières Sur mes yeux éblouis font baisser mes paupières. Il me semblait, -oh ! Quel doux sentiment ! Ciel ! Pardonnez à l' orgueil d' un moment ! - P149 Il me semblait, dans ma reconnaissance, Que tout daignait sourire à ma convalescence. Les yeux fermés, j' accueillis cette erreur ; Tout caressait mon innocente ivresse ; Autour de moi, je sentais le bonheur, Et le bonheur ressemble à la tendresse. Mais on nous suit... mais j' entends une voix, Que, dans mon coeur, j' entendis autrefois : Je crois rêver, je l' espère... et ma vue Passe en tremblant sur l' image imprévue. Aimable soeur, ce fut encor ta main Qui, prompte à me sauver, me montra le chemin ! De ta frayeur, de ta grâce attendrie, J' ai murmuré : " ne suis-je pas guérie ? " Et lui, peut-être, ému quelques instants De me revoir languissante et penchée, Comme une fleur que l' orage a touchée, Dans ma pâleur, il m' observa longtemps. Mais ma fierté n' en fut point consternée, Nul changement n' a paru dans mes traits, D' un air indifférent, je me suis détournée... Hélas ! J' ai cru que je mourais ! ELEGIES LES DEUX RAMIERS P150 D' où venez-vous, couple triste et charmant ? Rien parmi nous ne vous appelle encore ; Les jours d' avril n' ont qu' une pâle aurore, Et nul abri pour l' amoureux tourment ; Les blés frileux, cachant leurs fronts timides, Comme les fleurs tremblent au vent du nord Le lierre seul couvre les murs humides, Et l' hirondelle est toujours loin du port. Vous deux, chassés par le malheur sans doute Et consolés du malheur par l' amour, Pour échapper à quelque noir vautour, De l' orient vous avez fui la route. Au toit prochain, je vous entends gémir ; Ah ! Vous souffrez... je ne sais plus dormir ! Des vrais amants doux et discrets modèles, J' ai vos douleurs. Que n' ai-je aussi vos ailes ! P151 Je volerais sur votre humble rempart ; Tristes ramiers, j' irais triste moi-même, En souvenir d' un malheureux que j' aime, Du peu que j' ai vous offrir une part. Il erre seul... et vous errez ensemble ; Dans vos baisers que votre exil est doux ! Le même sort vous frappe et vous rassemble ; Oh ! Que d' amants sont moins heureux que vous ! Venez tous deux, venez sur ma fenêtre De votre soif étancher les ardeurs ; Des cieux dorés où l' amour vous fit naître, Au toit du pauvre oubliez les splendeurs. Que l' un de vous se hasarde à descendre ! Le plus hardi doit guider le plus tendre ; D' un coeur qui bat d' amour et de frayeur, Pour un moment qu' il détache son coeur ! Voici du grain, voici de l' eau limpide, Humble secours par mes mains répandu ; Il soutiendra votre destin timide, Si tout un jour vous l' avez attendu ! Ainsi, mon dieu, sur la route lointaine Semez vos dons à mon cher voyageur ! Ne souffrez pas que quelque voix hautaine Sur son front pur appelle la rougeur.