OEUVRES COMPLETES TOME 1 De François de Malherbe. TOME PREMIER. PARIS LIBRAIRIES DE L. HACHETTE ET Cie BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N°77 1862 TABLE DES MATIÈRES VOLUME I. AVERTISSEMENT I NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR MALHERBE IX APPENDICE de la Notice biographique L VIE DE MALHERBE PAR RACAN LXI NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE LXXXIX PIÈCES ATTRIBUÉES à MALHERBE CXVI DES PORTRAITS DE MALHERBE CXXIV POÉSIES. I. Sur le portrait d'Étienne Pasquier qui n'avoit point de mains. Il ne faut qu'avec le visage. II. Stances Si des maux renaissants avec ma patience. III. Les Larmes de saint Pierre, imitées du Tansille Ce n'est pas en mes vers qu'une amante abusée. IV. Épitaphe de Monsieur d'Is Ici dessous gît Monsieur d'Is. V. Pour Monsieur de Montpensier, à Madame devant son mariage. Stances Beau ciel par qui mes jours sont troubles ou sont calmes. VI. Au roi Henri le Grand, sur la prise de Marseille. Ode Enfin après tant d'années. VII. Sur le même sujet. Ode Soit que de tes lauriers la grandeur poursuivant. VIII. Victoire de la constance. Stances Enfin cette beauté m'a la place rendue. IX. Consolation à Caritée sur la mort de son mari Ainsi quand Mausole fut mort. X. Dessein de quitter une dame qui ne le contentoit que de promesse. Stances Beauté, mon beau souci, de qui l'âme incertaine. XI. Consolation à Monsieur du Périer, sur la mort de sa fille. Stances Ta douleur, du Périer, sera donc éternelle. XII. A la Reine, mère du Roi, sur sa bienvenue en France. Ode présentée à Sa Majesté, à Aix, l'année 1600 Peuples, qu'on mettre sur la tête. XIII. Prosopopée d'Ostende. Stances Trois ans déjà passés, théâtre de la guerre. XIV. Aux ombres de Damon L'Orne comme autrefois nous reverroit encore. XV. Paraphrase du psaume VIII O Sagesse éternelle, à qui cet univers. XVI. Pour les pairs de France, assaillants au combat de barrière. Stances Et quoi donc? la France féconde. XVII. A Madame la Princesse douairière, Charlotte de la Trimouille. Sonnet Quoi donc, grande Princesse en la terre adorée. XVIII. Prière pour le roi Henri le Grand, allant en Limousin. Stances O Dieu, dont les bontés de nos larmes touchées. XIX. Sur l'attentat commis en la personne de Henri le Grand, le 19 de décembre 1605. Ode Que direz-vous, races futures. XX. Aux Dames, pour les Demi-Dieux marins, conduits par Neptune. Stances O qu'une sagesse profonde. XXI. Au roi Henri le Grand, sur l'heureux succès du voyage de Sedan. Ode Enfin après les tempêtes. XXII. Chanson Qu'autres que vous soient desirées. XXIII. Stances Philis qui me voit le teint blême. XXIV. Au roi Henri le Grand. Sonnet Je le connois, Destins, vous avez arrêté. XXV. Au roi Henri le Grand. Sonnet Mon Roi, s'il est ainsi que des choses futures. XXVI. Pour le premier ballet de Monseigneur le Dauphin. Au roi Henri le Grand. Sonnet Voici de ton État la plus grande merveille. XXVII. A Monsieur le grand écuyer de France. Ode. A la fin c'est trop de silence. XXVIII. A Monsieur de Fleurance, sur son Art d'embellir. Sonnet Voyant ma Caliste si belle. XXIX. Sonnet Quel astre malheureux ma fortune a bâtie? XXX. Stances Laisse-moi, raison importune. XXXI. Sonnet Il n'est rien de si beau comme Caliste est belle. XXXII. Stances Le dernier de mes jours est dessus l'horizon. XXXIII. Sonnet Beauté, de qui la grâce étonne la nature. XXXIV. Sonnet Beaux et grands bâtiments d'éternelle structure. XXXV. Sonnet Caliste, en cet exil j'ai l'âme si gênée. XXXVI. Sonnet C'est fait, belle Caliste, il n'y faut plus penser. XXXVII. Stances Dure contrainte de partir. XXXVIII. Pour mettre devant les heures de Caliste Tant que vous serez sans amour. XXXIX. Autre sur le même sujet Prier Dieu qu'il vous soit propice. XL. Sonnet Quoi donc! c'est un arrêt qui n'épargne personne. XLI. Ballet de la Reine Pleine de langues et de voix. XLII. Ballet de Madame A la fin tant d'amants dont les âmes blessées. XLIII. Pour Alcandre. Stances Quelque ennui donc qu'en cette absence. XLIV. Pour Alcandre, au retour d'Oranthe à Fontainebleau Revenez, mes plaisirs, ma dame est revenue. XLV. Alcandre plaint la captivité de sa maîtresse. Stances Que d'épines, Amour, accompagnent tes roses. XLVI. Sur le même sujet. Stances Que n'êtes-vous lassées. XLVII. Stances Donc cette merveille des cieux. XLVIII. Pour Mademoiselle de Conti, Marie de Bourbon N'égalons point cette petite. XLIX. Épitaphe de la même. Sonnet Tu vois, passant, la sépulture. L. A Monseigneur le Dauphin. Sonnet Que l'honneur de mon prince est cher aux destinées. LI. Plainte sur une absence. Stances Complices de ma servitude. LII. Vers funèbres sur la mort de Henri le Grand. Stances Enfin l'ire du ciel, et sa fatale envie. LIII. A la Reine, mère du Roi, sur les heureux succès de sa régence. Ode Nymphe qui jamais ne sommeilles. LIV. Épitaphe de feu Monseigneur le duc d'Orléans. Sonnet Plus Mars que Mars de la Thrace. LV. A la Reine, mère du Roi, sur la mort de Monseigneur le duc d'Orléans. Sonnet Consolez-vous, Madame, apaisez votre plainte. LVI. A Monsieur du Maine, sur ses OEuvres spirituelles. Sonnet Tu me ravis, du Maine, il faut que je l'avoue. LVII. A la Reine, mère du Roi, pendant sa régence. Stances Objet divin des âmes et des yeux. LVIII. Les Sibylles. Sur la fête des alliances de France et d'Espagne Que Bellone et Mars se détachent. LIX. Sur le même sujet Donc après un si long séjour. LX. Pour Monsieur de la Ceppède, sur son livre de la Passion de Notre-Seigneur. Sonnet J'estime la Ceppède, et l'honore, et l'admire. LXI. Pour la Pucelle d'Orléans. Épigramme L'ennemi tous droits violant. LXII. Sur le même sujet Passants, vous trouvez à redire. LXIII. Paraphrase du psaume CXXVIII Les funestes complots des âmes forcenées. LXIV. Pour la Reine, mère du Roi, pendant sa régence. Ode Si quelque avorton de l'envie. LXV. Fragment sur le même sujet O toi, qui d'un clin d'oeil sur la terre et sur l'onde. LXVI. Prédiction de la Meuse aux princes révoltés Allez à la malheure, allez, âmes tragiques. LXVII. Autre fragment Ames pleines de vent, que la rage a blessées. LXVIII. Chanson Ils s'en vont, ces rois de ma vie. LXIX. Sonnet Celle qu'avoit Hymen à mon coeur attachée. LXX. Pour une fontaine Vois-tu, passant, couler cette onde. LXXI. Chanson Sus debout la merveille des belles. LXXII. Récit d'un berger au ballet de Madame, princesse d'Espagne Houlette de Louis, houlette de Marie. LXXIII. Pour un ballet de Madame Cette Anne si belle. LXXIV. Sur le mariage du Roi et de la Reine. Stances. Mopse entre les devins l'Apollon de cet âge. LXXV. Pour mettre au devant du livre du sieur de Lortigues Vous dont les censures s'étendent. LXXVI. Prophétie du Dieu de Seine. Stances Va-t'en à la malheure, excrément de la terre. LXXVII. Stances Enfin ma patience, et les soins que j'ai pris. LXXVIII. Sur une image de sainte Catherine. Épigramme L'art aussi bien que la nature. LXXIX. Épigramme Jeanne, tandis que tu fus belle. LXXX. A Madame la Princesse de Conti. Sonnet Race de mille rois, adorable princesse. LXXXI. Stances spirituelles Louez Dieu par toute la terre. LXXXII. Chanson Chère beauté que mon âme ravie. LXXXIII. A Monsieur de Pré, sur son Portrait de l'Éloquence françoise Tu faux, de Pré, de nous pourtraire. LXXXIV. Épigramme Cet absinthe au nez de barbet. LXXXV. Sur le portrait de Cassandre, maîtresse de Ronsard L'art, la nature exprimant. LXXXVI. Vers composés pour l'entrée de Louis XIII à Aix Grand fils du grand Henri, grand chef-d'oeuvre des cieux. LXXXVII. Autre sur le même sujet. Amphion au Roi Or sus, la porte est close aux tempêtes civiles. LXXXVIII. Pour Monseigneur le comte de Soissons. Stances Ne délibérons plus; allons droit à la mort. LXXXIX. A Rabel, peintre, sur un livre de fleurs. Sonnet Quelques louanges nonpareilles. XC. A Monseigneur frère du Roi. Sonnet Muses, quand finira cette longue remise. XCI. Au Roi. Sonnet Muses, je suis confus; mon devoir me convie. XCII. A Monseigneur le cardinal de Richelieu. Sonnet A ce coup nos frayeurs n'auront plus de raison. XCIII. Au Roi. Sonnet Qu'avec une valeur à nulle autre seconde. XCIV. Pour le marquis de la Vieuville, superintendant des finances. Sonnet Il est vrai, la Vieuville, et quiconque le nie. XCV. Fragment Et maintenant encore en cet âge penchant. XCVI. Épigramme pour mettre au devant de la Somme théologique du P. Garasse Esprits qui cherchez à médire. XCVII. Autre à l'auteur de ce livre En vain, mon Garasse, la rage. XCVIII. Consolation à Monsieur le premier Président, sur la mort de Madame sa femme Sacré ministre de Thémis. XCIX. Pour Monseigneur le cardinal de Richelieu. Sonnet Peuples, çà de l'encens; peuples, çà des victimes. C. Paraphrase du psaume CXLV N'espérons plus, mon âme aux promesses du monde. CI. Pour un gentilhomme de ses amis, qui mourut âgé de cent ans N'attends, passant, que de ma gloire. CII. Sur la mort de son fils. Sonnet Que mon fils ait perdu sa dépouille mortelle. CIII. Pour le Roi, allant châtier la rébellion des Rochelois. Ode Donc un nouveau labeur à tes armes s'apprête. CIV. Fragment Enfin mon roi les a mis bas. CV. A Monsieur de la Garde, au sujet de son Histoire sainte. Ode La Garde, tes doctes écrits. CVI. A Monsieur de la Morelle, sur la pastorale de l'Amour contraire. Sonnet Si l'on peut acquérir par la plume la gloire. PIÈCES DONT LA DATE EST INCERTAINE. CVII. Chanson Mes yeux, vous m'êtes superflus. CVIII. Chanson C'est assez, mes desirs, qu'un aveugle penser. CIX. Pour la guérison de Chrysanthe. Stances Les destins sont vaincus, et le flux de mes larmes. CX. A Monsieur Colletet, sur la mort de sa soeur. Épigramme En vain, mon Colletet, tu conjures la Parque. CXI. Pour une mascarade. Stances Ceux-ci de qui vos yeux admirent la venue. CXII. Chanson Est-ce à jamais, folle espérance. CXIII. Stances Quoi donc, ma lâcheté sera si criminelle. CXIV. Chanson C'est faussement qu'on estime. CXV. Épigramme Tu dis, Colin, de tous côtés. CXVI. Sur la mort d'un gentilhomme qui fut assassiné. Sonnet Belle âme aux beaux travaux sans repos adonnée. FRAGMENTS SANS DATE. CXVII. Les peuples pipés de leur mine CXVIII. A Monseigneur le cardinal de Richelieu Grand et grand prince de l'Église. CXIX. Tantôt nos navires braves CXX. Elle étoit jusqu'au nombril CXXI. Fin d'une ode pour le Roi Je veux croire que la Seine. CXXII. Fragment d'une ode d'Horace Voici venir le temps que je vous avois dit. CXXIII. Vous avez beau, mon berger APPENDICE. I. Le Lagrime di san Pietro del Sig. Luigi Tansillo, et les Larmes de saint Pierre, de Malherbe II. Instruction de F. de Malherbe à son fils III. Lettre de Malherbe au roi Louis XIII IV. Lettre de Malherbe à M. de la Garde V. Épitaphes diverses composées par Malherbe VI. Discours sur les oeuvres de M. de Malherbe (par Godeau, évêque de Vence) TRADUCTIONS. [Non reconnues] Traduction du XXXIIIe livre de Tite Live Fragment (inédit) de traduction des Questions naturelles de Sénèque AVERTISSEMENT. Les oeuvres de Malherbe n'ont point été réunies de son vivant. La première édition, publiée seulement près de deux ans après sa mort, est de l'année 1630. Elle contient en un volume in-4°, et sans la moindre note, les traductions du Traité des Bienfaits, de Sénèque, et du XXXIIIème livre de Tite Live, quatre-vingt-dix-sept lettres, et six livres de poésies. De ces écrits les uns avaient été imprimés séparément ou disséminés dans des recueils du temps; les autres étaient inédits. Sept ans plus tard, en 1637, parut la traduction des Epitres de Sénèque, qui n'a jamais été jointe aux autres oeuvres. Le texte de l'édition de 1630 fut reproduit fidèlement dans les vingt-huit réimpressions complètes ou partielles que l'on en fit jusqu'en 1723. A partir de cette dernière époque, les traductions furent entièrement laissées de côté et l'on ne réimprima plus que les vers et un choix des lettres. En 1666, Ménage donna des poésies une édition qu'il accompagna de commentaires curieux, mais d'une prolixité pédante, où l'on retrouve les qualités et les défauts du maître de Mme de Sévigné. Il conserva le texte et la division en six livres de l'édition de 1630, et ajouta quelques vers qui n'avaient point encore été recueillis. Son travail fut réimprimé, pour la sixième et dernière fois, en 1723. Quatre-vingt-onze ans après Ménage, en 1757, Lefebvre de Saint-Marc publia la seconde édition annotée, et, on peut le dire, la seule édition véritablement critique que l'on possède des poésies de Malherbe. Il ne se borna pas a reproduire le texte de 1630 et à le commenter longuement; il le compara soigneusement à celui des recueils de vers et des ouvrages où la plupart des poésies avaient paru antérieurement, et put ainsi relever de nombreuses variantes. Il rejeta avec raison le classement arbitraire suivi jusqu'à lui, rangea autant qu'il put les pièces chronologiquement et en ajouta de nouvelles. Son texte a été depuis adopté dans toutes ou presque toutes les éditions; dans quelques-unes on a préféré à l'ordre chronologique la division par genres : odes, sonnets, chansons, épigrammes, etc. Quelque précieux qu'il soit, le résultat des recherches de Saint-Marc, qui nous ont été très-utiles, ne saurait aujourd'hui satisfaire les amateurs de notre littérature classique. D'abord une révision des textes était nécessaire : car, ainsi qu'il l'a reconnu lui-même, il s'est glissé dans son travail un certain nombre de fautes et d'incorrections; en outre les documents mis au jour depuis une quarantaine d'années permettent maintenant d'annoter les pièces d'une manière plus précise et souvent de leur assigner des dates différentes de celles qu'il leur avait données. Qu'on nous permette de citer deux exemples à l'appui de ce que nous avançons : Ménage a le premier réuni aux oeuvres de Malherbe un quatrain sur le portrait de Cassandre, maîtresse de Ronsard, et il l'a publié ainsi : L'art, la nature exprimant, En ce portrait m'a fait telle; Si n'y suis-je pas si belle Qu'aux écrits de mon amant. Saint-Marc et tous ses successeurs sans exception ont reproduit le texte de Ménage. S'ils avaient recouru à l'édition de Ronsard, où il a été publié pour la première fois, ils se seraient aperçu que de ces quatre vers deux sont estropies, et qu'il faut les rétablir ainsi : L'art, la nature exprimant, En ce portrait me fait belle; Mais si ne suis-je point telle Qu'aux écrits de mon amant. Malherbe a adressé Sur un livre de fleurs, à un peintre nommé Rabel, un sonnet que Saint-Marc avait placé à l'année 1603, parce qu'à cette date il avait rencontré dans le Journal de P. de l'Estoile la mention de la mort d'un peintre nommé Jean Rabel. Nous avons retrouvé au cabinet des Estampes le livre de fleurs en question. A côté de la signature Daniel Rabel, il porte l'indication de l'année 1624. Nous avons donc pu reculer de vingt ans la date que Saint-Marc avait attribuée à la pièce. L'édition de Malherbe que nous donnons aujourd'hui sera aussi complète qu'il est possible. Elle comprendra non-seulement tout ce qui se trouve dans l'édition de 1630, mais la traduction des Epitres de Sénèque, qui n'en faisait point partie, sa correspondance avec Peiresc, l'Instruction a son fils, un certain nombre de pièces en vers ou en prose et de lettres, inédites ou qui n'avaient point encore été recueillies, et ses commentaires sur Desportes, dont Saint-Marc avait le premier fait connaître des extraits. Pour les poésies, nous avons adopté le système de Saint-Marc, et nous les avons rangées, autant que nous l'avons pu, par ordre de dates. Le texte en a été collationné soit sur quelques autographes et anciennes copies que nous sommes parvenu à nous procurer, soit sur les imprimés antérieurs à l'édition de 1630. On trouvera au bas des pages les variantes que nous y avons relevées. Une notice placée en tête de chaque pièce explique où elle a paru pour la première fois, à quelle occasion et vers quelle époque elle a été composée. Enfin les notes sont assez nombreuses pour qu'aucun passage, aucune expression ne puisse arrêter le lecteur. Quant aux traductions, qui ont une très-grande importance pour l'histoire de notre langue classique, car elles montrent quelle grande part a eue Malherbe à la création de la prose française, nous avons procédé de la même manière. Chacune d'elles est accompagnée d'une notice, et nous avons mis au bas des pages, outre l'indication des variantes qui peuvent offrir quelque intérêt, des notes où, sans avoir l'intention de relever toutes les inexactitudes et les licences de l'interprétation, nous avons cru devoir signaler quelques-unes de ces infidélités que se permettaient sans scrupule les traducteurs du dix-septième siècle. La partie la plus curieuse de la correspondance de Malherbe est celle qu'il entretint depuis 1606 jusqu'à sa mort avec le savant Peiresc. Elle offre un véritable intérêt historique et fut publiée pour la première fois en 1822, d'après les originaux conservés à la Bibliothèque impériale. Malheureusement cette édition est bien défectueuse. L'éditeur a d'abord supprimé un certain nombre de lettres; puis tantôt il a réuni en une seule deux lettres distinctes, tantôt il a retranché ou ajouté des mots et des phrases entières. Les noms propres ont été étrangement défigurés : on a lu Bagarrus pour Bagarris; Valvez pour Valavez; Biennes pour Brèves; le comte de la Ceppède pour le président de la Ceppède; Bression pour Bressieu; Puyet pour Puget; Saint-Paul pour Sault; Canos pour Carces, etc. Le reste du texte n'a pas été plus respecté. A chaque page on trouve des altérations comme celles-ci : juger pour penser; impatiente pour importune; pensé pour parlé; enthousiasmé pour embesogné; avec votre ami pour avec votre congé; prison pour preuve; aux Landris pour aux jardins; etc., etc., etc. Tout cela n'est tiré que des trente premières pages, et il y en a cinq cents dans le volume, qui contient à peine une quarantaine de notes. Le texte que nous donnerons de ces lettres sera collationné sur les autographes de la Bibliothèque impériale. Pour pouvoir les annoter convenablement, nous avons été à Carpentras consulter les minutes des lettres de Peiresc à Malherbe, et nous ne saurions trop remercier le savant bibliothécaire de cette ville, M. Lambert, de l'obligeance sans égale avec laquelle il nous a facilité notre travail. Ces minutes, dont on n'avait point encore tiré parti, nous ont fourni de précieux renseignements. Dans la même bibliothèque, où nous avons trouvé quelques pièces inédites, nous avons collationné sur le manuscrit original l'Instruction de Malherbe à son fils, éditée il y a dix-sept ans d'après une copie extrêmement fautive de la bibliothèque d'Aix. Enfin une visite aux bibliothèques d'Avignon et de Grenoble nous a procuré deux pièces, non publiées jusqu'à présent, dont nous avons fait usage dans la Notice biographique. Le nombre des autres lettres, adressées à Racan, Colomby, Balzac, de Bouillon Malherbe, etc., qui est de quatre-vingt-dix-sept dans l'édition de 1630, sera fort augmenté dans la nôtre, où nous mettrons à profit les publications qui ont été faites depuis une quarantaine d'années par MM. Roux-Alpheran, Miller, Hauréau. et Mancel. Les souscripteurs recevront avec le dernier volume un beau portrait de Malherbe (voyez p. CXXIV), un fac simile de son écriture, ses armoiries, la musique composée pour une de ses pièces par un de ses contemporains, et une vue de la maison qu'il a habitée à Caen. Nous pouvons dire que rien n'a été ni ne sera négligé pour rendre cette édition digne de la collection dans laquelle elle doit figurer, et de la place éminente que Malherbe occupe dans notre littérature. Sur le titre, au-dessus du nom du signataire de cet avertissement, on trouvera celui d'un savant académicien, M. Ad. Regnier : ce ne sera que justice. Il s'est chargé de diriger la publication de la Collection des grands écrivains de la France, et je puis affirmer, en ce qui concerne Malherbe et son éditeur, que ses fonctions n'ont point été une sinécure. Depuis tantôt vingt mois que l'impression a été commencée, sa vigilance ne s'est pas ralentie un instant. Dans cette tâche d'amicale direction et d'attentive révision, il n'a épargné ni ses soins ni ses conseils, et c'est en grande partie à lui que notre édition sera redevable de l'exactitude et de la correction qui en feront et en doivent faire le principal mérite : aussi je ne fais que payer une dette en consignant ici l'expression de ma bien vive et bien sincère gratitude. LUD. LALANNE. Juin 1862. (IX) NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR MALHERBE. François de Malherbe naquit à Caen, en 1555, d'une famille qui possédait depuis longtemps les premières magistratures de la ville (Huet, Origines de la ville de Caen, édition de 1706, p. 364. Voyez le manuscrit conservé à la Bibliothèque de Caen, intitulé : Catalogue alphabétique des personnes de Normandie qui ont été annoblies tant par la Chartre des francs-fiefs que depuis icelle, et des anciens nobles qui, ayant été inquiettez sur leur qualité, ont été maintenus par arrêt de la Cour des aides à Rouen (par Ch. de Quens, avocat à Caen et disciple du P, André). - Dans ce manuscrit, la généalogie de la famille de Malherbe ne commence qu'en 1518 avec Jean Malherbe. Les armes de la famille étaient d'hermines à six roses de gueules). Dès 1518 on trouve un Me Jean Malherbe, sieur d'Arry, pourvu de la lieutenance générale du bailli de Caen, charge qu'occupait en 1532 un autre Jean Malherbe, sieur de Mondreville. Suivant le poëte, sa famille se rattachait à la maison de Malherbe Saint-Aignan; mais les preuves qu'il en donne en divers endroits de ses écrits ont si peu de valeur qu'il n'y a pas lieu de s'y arrêter. Le 2 janvier 1644, une sentence de la Potherie, intendant à Caen, confirmée le 19 septembre 1645 par arrêt des requêtes de l'Hôtel du Roi, maintint les sieurs de Malherbe en leur noblesse comme sortis de cette antique maison; cependant, en 1666, lors de la recherche de la noblesse faite par Chamillart, ils ne furent point placés dans la classe des anciens nobles, mais seulement dans celle des nobles ayant justifié quatre degrés. Troisième fils de Guillaume, sieur de Missy, et de Marie d'Elbeuf, François de Malherbe, sieur de Digny, conseiller du Roi au siège présidial de Caen, eut neuf enfants de sa femme Louise le Vallois, fille de Henri, sieur d'Ifs, qu'il avait épousée le 13 juillet 1554. L'aîné de tous fut notre poëte, appelé François comme son père (Voyez plus bas, p. 333, l'Instruction de Malherbe à son fils). D'après ce que Malherbe a raconté lui-même, rien ne fut négligé pour son éducation, qui se fit en partie à Caen, en partie à Paris, et qui s'acheva à l'étranger, sous la direction du calviniste normand Richard Dinoth (Voyez l'Instruction, p. 336. " Son père, qui lui destinoit sa charge, dit Huet, le fît étudier dans l'Université de Caen, où il eut le bonheur d'avoir Rouxel pour maître dans l'étude de l'éloquence. Il l'envoya ensuite en Allemagne et en Suisse, où il prit à Heidelberg et à Bâle les leçons des plus habiles hommes de ces contrées. Étant de retour à Caen, il fît des discours dans les écoles publiques, ayant l'épée au côté, ce qui n'étoit pas sans exemple. " (Origines de la ville de Caen, p. 364.)). De retour dans sa patrie, il ne paraît pas y avoir fait un très-long séjour, car au mois d'août 1576, à vingt et un ans, et non à dix-sept comme le dit Racan, il quitta la maison paternelle pour n'y revenir qu'en 1586. Quelle fut la cause de ce départ? Les biographes ont tous, ou peu s'en faut, adopté la version de Racan. " Son père, dit celui-ci, se fît de la religion, un peu avant que de mourir. Son fils en reçut un si grand déplaisir qu'il se résolut de quitter son pays." Le père de Malherbe étant mort en 1606, il serait assez difficile d'expliquer comment son abjuration vers 1604 ou 1605 aurait pu motiver en 1576 l'éloignement de son fils. De plus, quoique récemment encore on ait révoqué en doute son changement de croyance (" On a écrit qu'il s'était fait huguenot vers la fin de sa vie, mais le docteur de Cahaignes, son contemporain, ne mentionne point ce fait grave dans l'article biographique sur ce magistrat.... Ainsi ce changement de religion, qui n'est attesté par aucun témoin du même temps, reste dans le domaine de l'invraisemblance et de l'erreur. " (Recherches sur la vie de Malherbe et critique de ses oeuvres, par M. F.A. de Gournay, Mémoires de l'Académie de Caen, 1852, p. 232.) Le médecin Jacques de Cahaignes n'a point écrit une biographie du père de Malherbe. Il a fait son éloge en une page dans la Première centurie des éloges des citoyens de Caen (Elogiorum civium Cadomensium centuria prima), Caen, 1609, in-4°; et encore une partie de cette page est-elle consacrée à la louange du poëte. Le silence du panégyriste ne prouve donc absolument rien.), il nous semble qu'il devait être déjà huguenot quand il confia l'éducation de son fils aîné à Dinoth, et même quelques années auparavant. Deux registres d'état civil de l'ancienne église réformée de Caen, dernièrement découverts, constatent que " François de Malherbe, sieur de Digny, conseiller du Roi au siège présidial de Caen, " fut parrain de deux enfants baptisés au temple, l'un le 1er février 1566, l'autre trente ans plus tard le 18 février 1596 (Voyez un article de M. Ch. Read dans la Correspondance littéraire du 20 juin 1860, p. 371 et suiv. Il y a pourtant une difficulté que je ne puis résoudre, surtout n'ayant pas les documents sous les yeux. Suivant M. de Gournay (p. 232), qui ne cite point sa source, le père de Malherbe serait inscrit avec sa femme et ses filles, dans les années 1593 et 1596, au catalogue des communiants de Pâques en la paroisse Saint-Etienne de Caen. Si d'un côté, suivant les prescriptions formelles des synodes, un catholique ne pouvait alors être parrain d'un enfant présenté au baptême dans un temple protestant, d'un autre côté un protestant pouvait encore moins communier dans une église catholique. Mais comment était dressée cette liste de communiants? Etait-elle bien sincère et bien exacte? N'y a-t-il point quelque erreur de noms? car la famille et les homonymes de Malherbe étaient fort nombreux en Normandie. Si c'est bien du père de Malherbe qu'il s'agit et dans le registre et dans le catalogue, le seul moyen de concilier ce double témoignage serait d'admettre que dans les dernières années de sa vie, il était revenu au catholicisme. Quant au fait même de sa profession de calvinisme, je crois qu'il est hors de doute.). Je ne pense donc pas qu'un dissentiment religieux ait motivé le départ de Malherbe. On pourrait plutôt l'attribuer à son refus de succéder à son père dans la charge de conseiller (Ce fut le frère puîné de Malherbe, Éléazar, le grand Éléazar, comme il l'a appelé dans l'épitaphe de M. d'Ifs, qui succéda à son père vers l583. Voyez l'Instruction, p. 334.), car il professa dès sa jeunesse pour la carrière de la magistrature un dédain qu'il parvint à grand'peine à surmonter, à la fin de sa vie, quand il destina son fils Marc-Antoine à devenir conseiller au parlement d'Aix (Le 14 octobre 1626 (et non 1616, comme le porte à tort l'imprimé), il écrivait à M. de Mentin : " Vous vous émerveillerez qu'ayant autrefois si peu estimé la longue robe, je sois à cette heure si affectionné à la rechercher. Il est vrai qu'en mes premières années, j'y ai eu une très-grande répugnance. Mais soit qu'avec plus de temps j'aie eu plus de loisir de considérer les choses du monde, soit que la vieillesse ait de meilleures pensées que la jeunesse, il s'en faut de beaucoup que je n'en parle comme je faisois en ce temps-là. Je suis bien d'avis que l'épée est la vraie profession du gentilhomme; mais que la robe fasse préjudice à la noblesse, je ne vois pas que cette opinion soit si universelle comme elle a été par le passé. " Malherbe, dit Tallemant, ne vouloit pas que son fils fût conseiller; cela lui sembloit indigne de lui. (Voyez l'historiette de Malherbe, édit. P. Paris, tome I, p. 303 et 304.)). Quoi qu'il en soit, Malherbe, que d'ailleurs aucun sentiment d'affection ne semble avoir retenu près de sa famille, se décida à suivre la carrière des armes et s'attacha à la personne de Henri, duc d'Angoulême, grand prieur de France et fils naturel de Henri II. Il le suivit en Provence en qualité de secrétaire (J'ai trouvé à la Bibliothèque d'Avignon, dans la collection d'autographes provenant de M. Requien, un ordre du Grand Prieur contre-signé par Malherbe. Je le transcris ici parce que c'est, je crois, la plus ancienne pièce connue ou se trouve l'écriture du poëte : " Consulz de Montdragon, pour quelque occasion bien expresse et importante au service du Roy, je vous envoye ma compagnye. Vous ne ferez faute de la recevoir et luy fournir vivres selon nostre reglement, pour une dixaine seulement. A ce ne faictes faute. Au camp devant Menerbe, ce XVIIIe d'octobre 1577. " H. D'ANGOULESME. " Par mon dit seigneur, " DEMALERBE " (avec paraphe). Demalerbe (d'un seul mot et sans h) : c'est ainsi que le poëte écrivit presque constamment son nom jusqu'au moment où il se fixa à Paris. Voyez Roux-Alpheran, Recherches biographiques sur Malherbe, Aix, 1840, in-8, p. 26 et 29.), et ils paraissent avoir vécu en bonne intelligence, bien que tous deux fissent des vers et que le futur législateur du Parnasse traitât avec un assez grand mépris le talent poétique de son maître, " Un jour, dit Tallemant des Réaux (Édition P. Paris, tome I, p. 271.), ce Monsieur le Grand Prieur, qui avoit l'honneur de faire de méchants vers, dit à du Perrier : " Voilà un sonnet; si je dis à Malherbe que c'est moi qui l'ai fait, il dira qu'il ne vaut rien; je vous prie, dites-lui qu'il est de votre façon. " Du Perrier montre ce sonnet à Malherbe en présence de Monsieur le Grand Prieur. " Ce sonnet, lui dit Malherbe, est tout comme si c'étoit Monsieur le Grand Prieur qui l'eût fait. " Ce fut pourtant sous le patronage de ce prince que Malherbe fit circuler, je ne dis pas la première pièce qu'il ait composée, mais la première que l'on connaisse de lui : le quatrain sur le portrait d'Etienne Pasquier qui figure en tête de notre édition ( Voyez p. I.). J'ignore si les avantages attachés à sa position étaient considérables; en tout cas, il ne put pas compter sur l'assistance de sa famille pour l'améliorer, car de 1576 à 1586 il n'en reçut pas un liard, suivant son expression (Voyez l'Instruction, p. 335.). Cela ne l'empêcha pas de gagner les bonnes grâces d'une veuve dont le père était président au parlement de Provence : Madeleine de Carriolis ou Coriolis, fille de Louis de Carriolis (En 1585, Louis de Carriolis en était à sa quatrième femme.) et de Honorade d'Escallis. Il avait vingt-six ans quand il l'épousa en octobre 1581 (Le contrat de mariage est du Ier octobre l581. Voyez Roux-Alpheran, Recherches, p. 6 et suivantes.), et bien qu'elle eût à peu près le même âge (Je ne puis admettre l'opinion de M. de Gournay (p. 237) qui avance, mais sans preuve, qu'elle était âgée de trente ans à l'époque de son troisième mariage. Son dernier enfant, Marc-Antoine, étant né au mois de décembre 1600, elle l'aurait donc eu à quarante-neuf ans; ce qu'on admettra difficilement, surtout en se rappelant qu'elle appartenait à une race méridionale.), elle était déjà veuve de deux maris (I° Jean de Bourdon, écuyer d'Aix, sieur de Bouq, dont elle eut un fils qui lui survécut; 2° Balthasar Catin, sieur de Saint-Savournin, lieutenant du sénéchal de Marseille. Racan a donc commis une erreur en disant que Madeleine était veuve d'un conseiller; mais il est probable que ce n'est pas par sa faute et que Malherbe le contait ainsi à ses amis de Paris, lui qui, en arrivant en Provence, s'était fait passer pour fils d'un conseiller au Parlement de Normandie. Du moins c'est la qualité qui lui avait été d'abord donnée sur la minute de son contrat de mariage; et bien que les mots " conseiller du Roy au Parlement dudit pays " aient été rayés, comme le porte une note, " du consentement du sieur de Malerbe, " je pense que ce n'est pas le notaire qui avait inventé cette qualification, et je partage à cet égard l'opinion de M. Roux-Alpheran, qui le premier a signalé le fait. Voyez ses Recherches, p. 6.). Quarante-sept ans plus tard, elle devait encore survivre au troisième. Trois enfants sortirent de cette union, à des intervalles éloignés, et tous moururent avant leurs parents : Henri, né le 21 juillet 1585 à Aix, mort à Caen le 29 octobre 1587; Jourdaine, née le 22 septembre 1591 en Normandie, morte de la peste à Caen le 23 juin 1599; et enfin Marc-Antoine, né à Aix le 24 décembre 1600, et dont nous aurons à parler longuement. Ce fut seulement, à ce qu'il semble, dans les années qui suivirent son mariage que se marqua d'une manière éclatante le talent poétique de Malherbe. Lorsqn'en 1627, dans sa belle ode à Louis XIII, il s'écriait avec une noble fierté : Les puissantes faveurs dont Parnasse m'honore, Non loin de mon berceau commencèrent leur cours; Je les possédai jeune, et les possède encore A la fin de mes jours (Voyez pièce CIII, p. 283), il se faisait un peu illusion sur le passé, s'il faut s'en rapporter à Tallemant des Réaux. " Ses premiers vers, dit-il (tome I, p. 272), étoient pitoyables. J'en ai vu quelques-uns, et entre autres une élégie qui débute ainsi : Doncques tu ne vis plus, Genefviève, et la mort En l'avril de tes ans te monstre son effort. " Cette élégie est perdue ou du moins on ne l'a point encore retrouvée (Maucroix en parle à Boileau, en estropiant le premier vers, le seul qu'il cite, dans une lettre datée du 23 mai 1695. Voyez la Correspondance entre Boileau et Brossette, publiée par Laverdet, l858, p. 418.). Peut-être a-t-elle été imprimée sans nom d'auteur et gît-elle ensevelie dans quelque recueil inconnu. On a peu de chose à regretter. Le quatrain sur Pasquier, un sonnet retrouvé récemment par M. Éd. Fournier (Voyez plus loin Notice bibliographique, p. CXII.), des stances à une dame de Provence, et probablement la plus grande partie, sinon la totalité des Larmes de saint Pierre, c'est-à-dire environ 450 vers, voilà ce que l'on connaît des productions de Malherbe pendant les dix premières années qu'il passa en Provence (1576-1586), et avant qu'il eût atteint trente-deux ans (Tallemant s'est trompé en disant que Malherbe avait trente ans quand il composa ses fameuses stances à du Périer. Nous avons démontré dans la notice sur ces stances (p. 38); qu'elles n'ont pu être écrites avant le mois de juin 1599, et elles le furent bien probablement assez longtemps après son retour en Provence, qui eut lieu au mois de décembre de la même année.). En 1586, Malherbe était en Normandie depuis le mois d'avril quand il apprit la mort tragique du Grand Prieur, tué à Aix, le 2 juin de la même année (Voyez plus loin, p. 2.). Cet événement brisa toutes ses espérances de fortune (Elles étaient grandes, si l'on en juge par ce qu'il disait à une dame de Provence (voyez pièce II, p. 3) : Si je passe en ce temps dedans votre province, Vous voyant sans beauté et moi rempli d'honneur, Car peut-être qu'alors les bienfaits d'un grand Prince Marieront ma fortune avecque le bonheur. Je crois que c'est à la mort du Grand Prieur que Malherbe fait allusion dans une lettre non datée, mais écrite en 1625, qui est la deuxième du premier livre dans les anciennes éditions.). Décidé alors à ne point retourner en Provence, il manda sa femme près de lui (En juillet : voyez l'Instruction, p. 335); et l'année suivante, pour essayer de remplacer le puissant protecteur qu'il avait perdu, il dédia les Larmes de saint Pierre à Henri III, auquel, malgré les troubles continuels qui déchiraient le royaume, il ne craignit pas de dire (Voyez pièce III, p. 5.) : Henri, de qui les yeux et l'image sacrée Font un visage d'or à cette âge ferrée, Ne refuse à mes v?ux un favorable appui; Et si pour ton autel ce n'est chose assez grande, Pense qu'il est si grand, qu'il n'auroit point d'offrande S'il n'en recevait point que d'égales à lui. Ce favorable appui ne fut pas refusé, et le Roi paya de cinq cents écus, accompagnés de promesses, les louanges mensongères du poëte, qui pourtant, quinze ans plus tard, n'hésita pas à flétrir la mémoire du prince dans une des strophes les plus énergiques qu'il ait écrites (Quand un roi fainéant, la vergogne des princes, Laissant à ses flatteurs le soin de ses provinces, Entre les voluptés indignement s'endort, Quoi que l'on dissimule, on n'en fait point d'estime, Et si la vérité se peut dire sans crime, C'est avecque plaisir qu'on survit à sa mort. Voyez Prière pour le Roi Henri le Grand, pièce XVIII, p. 73.). La vie qu'il mena en Normandie paraît avoir été assez triste. Réduit à ses propres ressources, " vivant du sien, sans aucun secours de sa maison que peut-être un tonneau de cidre (Voyez l'Instruction, p. 335.), " il fut obligé d'emprunter douze cents écus " pour s'entretenir lui et sa famille " jusqu'en 1593, époque où sa femme retourna en Provence. Il ne la rejoignit que deux ans après, en mai 1595, et revint au mois d'août 1598 en Normandie, où il séjourna jusqu'en décembre de l'année suivante. Chacun de ces deux séjours dans son pays natal fut marqué par une cruelle épreuve. Sa femme était près de lui à Caen, quand le 29 octobre 1587, ils perdirent leur unique enfant, Henri, âgé de deux ans. Il était seul lorsque le 23 juin 1599, il vit expirer entre ses bras sa fille Jourdaine, qui était née en 1591. On a conservé une partie de la lettre qu'il écrivit à sa femme pour lui annoncer le coup qui les frappait, et nous la transcrivons ici d'autant plus volontiers qu'elle porte l'empreinte d'un profond sentiment de douleur, dont on ne retrouve guère de trace dans l'épitaphe pompeuse (Voyez à la fin du volume, p. 361.) qu'il fit graver sur le tombeau de celle qu'il avait d'abord pleurée si amèrement. " J'ai bien de la peine à vous écrire cette lettre, mon cher coeur, et je m'assure que vous n'en aurez pas moins à la lire. Imaginez-vous, mon âme, la plus triste et la plus pitoyable nouvelle que je saurois vous mander: vous l'entendrez par cette lettre. Ma chère fille et la vôtre, notre belle Jordaine, n'est plus au monde. Je fonds en larmes en vous écrivant ces paroles; mais il faut que je les écrive, et faut, mon coeur, que vous ayez l'amertume de les lire. Je possédois cette fille avec une perpétuelle crainte, et m'étoit avis, si j'étois une heure sans la voir, qu'il y avoit un siècle que je ne l'avois vue. Je suis, mon coeur, hors de cette appréhension; mais j'en suis sorti d'une façon cruelle et digne de regrets, s'il en fut jamais une bien cruelle et bien regrettable. Je m'étois proposé de vous consoler; mais comme le ferois-je, étant désolé comme je suis? Recevez cet office d'un autre, mon coeur; car de moi je ne puis si peu me représenter cet objet et me ressouvenir que je n'ai plus ma très-chère fille, que je ne perde toutes les considérations qui me devroient donner quelque patience, et ne haïsse tout ce qui me peut diminuer ma douleur. J'ai aimé uniquement ma fille; j'en veux aimer le regret uniquement. Le mal qui me l'a ôtée ne m'ôtera pas le contentement que j'ai de m'en affliger. Mais que fais-je, ma chère âme? je me devrois contenter de ne vous consoler point, sans vous donner, par ces discours si tristes et si mélancoliques, sujet de vous attrister davantage. A la nouveauté de cet accident, un de mes plus profonds ennuis, et qui donnoit à mon âme des atteintes plus vives et plus sensibles, c'étoit que vous n'étiez avec moi pour m'aider à pleurer à mon aise, sachant bien que vous seule, qui m'égalez en intérêt, me pouviez égaler en affliction. Plut à Dieu, mon cher coeur, que. cela eût été! je serois relevé de cette peine de vous écrire de si déplorables nouvelles, et vous hors de ce premier étonnement qui faut (C'est-à-dire, qu'il faut) que les âmes les plus roides et les plus dures sentent au premier assaut que leur donne cette douleur. Mais puisqu'il en faut sortir, et que vous différer davantage cette lamentable histoire, c'est différer votre résolution, je vous dirai que le dimanche (Ce fragment a été publié pour la première fois en 1850 par M. Hauréau, d'après une copie conservée à la Bibliothèque impériale, dans le manuscrit 133 des papiers de Baluze)...." Six mois après, au mois de décembre 1599, Malherbe repartit pour Aix ou, l'année suivante, sa femme le rendit père d'un troisième enfant, d'un fils auquel tous deux, nous l'avons dit, devaient aussi survivre. Il semble n'avoir plus quitté la Provence qu'en août 1605 quand il alla faire " en France " un voyage qui décida de son sort (Voyez l'Instruction; p. 346). Sauf la mort de ses deux enfants, on ne sait rien ou presque rien de la vie de Malherbe pendant l'intervalle qui s'écoula entre son premier voyage de Normandie et son dernier retour en Provence (1586-1599). Suivant Huet (Voyez Origines de la ville de Caen, p. 364), il fit partie d'une députation envoyée à Henri IV pour l'assurer de la soumission et de la fidélité de la ville de Caen (1589); d'après un autre document (Cité par M. de Gournay, p. 253, note I.), on le voit chargé en juin 1593, avec trois autres de ses concitoyens, de préparer " quelques gentilles inventions et quelques vers françois " pour fêter l'entrée à Caen de la s?ur du Roi, Catherine de Navarre, cette princesse pour laquelle il composa vers le même temps, au nom du duc de Montpensier, une longue déclaration en vers (Voyez plus loin, p. 20, la pièce V). Voilà tous les renseignements que nous possédons sur lui pour cette époque; car on ne saurait avoir grande confiance dans les deux ou trois anecdotes de sa vie militaire que Racan a rapportées d'après lui : " Les actions les plus remarquables de sa vie, et dont je me puis souvenir, dit-il, sont que pendant la Ligue lui et un nommé la Roque.... poussèrent M. de Sully deux ou trois lieues si vertement qu'il en a toujours gardé du ressentiment contre le sieur de Malherbe. " Nous avons cherché en vain à déterminer l'époque où ce fait aurait pu se passer. Est-ce avant 1586? mais alors Malherbe, attaché au Grand Prieur, ne paraît pas être sorti de Provence, où Sully n'alla jamais guerroyer. Après 1586? mais dans son Instruction si précise en faits et en dates, on ne trouve pas la moindre allusion à une expédition militaire, qu'on ne saurait où placer. Est-ce après l'avènement de Henri IV? mais d'après ce que nous venons de dire, le poëte paraît avoir été attaché à la cause royale. Jusqu'à preuve du contraire, il est donc permis de révoquer en doute ce premier récit de Racan (En tout cas, je ne pense pas qu'il faille identifier notre Malherbe avec un certain capitaine de Malherbe dont parle Palma Cayet et qui combattit bravement en 1590 à la tête d'une troupe de royalistes au siège du château de Sablé. (Chronologie novennaire, année 1590, Collection de MM. Michaud et Poujoulat, première série, tome XII, p. 226, 227)). Le second est encore moins acceptable : " Il m'a encore dit plusieurs fois qu'étant habitué à Aix depuis la mort de Monsieur le Grand Prieur, son maître, il fut commandé de mener deux cents hommes de pied devant la ville de Martigues, qui étoit infectée de contagion, et que les Espagnols assiegeoient par mer et les Provençaux par terre pour empêcher qu'ils ne communiquassent le mauvais air, et qui la tinrent assiégée par lignes de communication si étroitement, qu'ils réduisirent le dernier vivant à mettre le drapeau noir sur la ville devant que de lever le siège. " Ce fait, qu'il faut placer entre les mois de mai ou de juin 1595, époque où Malherbe retourna en Provence, d'où il était absent depuis 1586, et le mois de mai 1598, où fut signé le traité de Vervins avec l'Espagne, était certes assez remarquable pour n'être point oublié par les historiens; mais les érudits n'ont point encore pu découvrir un passage où il en soit parlé. On trouve bien dans de Thou, à l'année 1596 (Voyez livre CX VI), la mention avec quelques détails de la prise, par le duc de Guise, de la ville de Martigues, qui tenait pour la Ligue; mais rien dans son texte ne rappelle de près ou de loin le récit de Racan. Je crois que cette fois, et ce n'est pas la seule, le poëte aura abusé de la crédulité, naïve de son élève. Quoi qu'il en soit, Malherbe, comme il l'écrivait à du Perron, comptait s'en retourner en Normandie à la fin de 1601 (" Je suis ici accroché encore pour quelques jours à deux ou trois méchants procès et n'attends que d'avoir trouvé quelque fil à ce labyrinthe pour m'en retourner en nos quartiers. " -- Comme Malherbe écrivait à un compatriote (la famille de du Perron était de Saint-Lô), qui occupait le siège épiscopal d'Evreux, les derniers mots désignent évidemment la Normandie. Cette lettre, dont nous reparlerons, est datée d'Aix le 9 novembre 1601. M. de Gournay (p. 272) l'a citée à tort comme écrite de Normandie); mais les procès qu'au mois de novembre de cette année il espérait voir terminés au bout de quelques jours, n'étaient point finis trois ans après; et lorsqu'il quitta la Provence au commencement d'août 1605, ses affaires étaient encore si embrouillées que, par prudence, il rédigea pour son fils une Instruction où se retrouve la minutieuse exactitude d'un homme du pays de sapience (Voyez-en le texte à l'Appendice qui suit les poésies, p. 33l et suivantes. Elle est datée du 26 juillet 1605. Marc-Antoine, à qui elle est adressée, était dans sa cinquième année). Les quatre années qui précédèrent son arrivée à la cour ne furent du reste perdues ni pour sa gloire ni pour son avenir. Au mois de novembre 1600, il présenta à Aix, à Marie de Médicis, Sur sa bienvenue en France, une ode qui marquait une ère nouvelle dans la poésie française et laissa probablement dans le souvenir de la jeune reine une impression dont Malherbe recueillit le fruit plus tard. Vers la même époque, il adressa à son ami du Périer cette célèbre Consolation dont quelques strophes sont dans toutes les mémoires. Les autres pièces que l'on croit avoir été composées durant ce dernier séjour en Provence avant 1605, sont, outre celles que nous avons citées : Consolation à Carité, Dessein de quitter une dame, Prosopopée d'Ostende, Aux ombres de Damon. Quant à la Paraphrase du psaume VIII que j'avais, avec Saint-Marc, rangée dans cette catégorie, il se pourrait que Racan, sur lequel nous nous sommes appuyés, eût encore ici commis une erreur. En effet, j'ai trouvé à la Bibliothèque de Carpentras une lettre inédite de M. de Valavez, qui écrit de Fontainebleau à Peiresc, son frère, le 13 juin 1612 : " Malherbe a traduit le psaume huitième depuis quinze jours, mais il l'a laissé, à ce qu'il dit, à Paris (Manuscrits Peiresc, Reg. 57, tome III, f° 382.). " Malherbe avait quelquefois de tels accès de lenteur dans la composition, qu'il ne serait point tout à fait impossible d'admettre qu'il eût achevé en 1612 une pièce commencée sept ou huit ans plus tôt (" Le bonhomme Malherbe m'a dit plusieurs fois, qu'après avoir fait un poëme de cent vers, ou un discours de trois feuilles, il falloit se reposer dix ans. " (Lettre de Balzac, du 25 juillet 1650, OEuvres, tome II, p. 881.) -- Voyez plus loin, p. 313 (notice de la pièce CXVIII), ce que nous disons de deux stances que Malherbe présenta à Richelieu et qu'il avait composées plus de trente ans auparavant.). L'année 1604 fut particulièrement heureuse pour Malherbe : il fit à cette époque, par le moyen de Guillaume du Vair, premier président au parlement de Provence, la connaissance de Claude Fabri de Peiresc, que son amour pour les sciences et pour les arts rendit plus tard si célèbre. Malgré une grande différence d'âge (Peiresc, né en 1580, avait alors vingt-quatre ans, et Malherbe plus du double.), il se forma entre eux une liaison intime qui dura jusqu'à la mort du poëte, à qui Peiresc donna en maintes circonstances les marques de l'affection la plus sincère et la plus dévouée (Voici ce que le célèbre Gassendi (ou mieux Gassend) raconte dans sa Vie de Peiresc, année 1604 : " Peireskius....jucundissimam familiaritatem duplicem paravit. Altera fuit cum nobili Francisco Villanovano Flayosci barone.... altera cum celebri viro Francisco Malherbio, qui deinceps habitus fuit gallicae linguae arbiter, et poeseos facile princeps. Invisebat enim uterque; et quum priorem quidem ipsi patria communis, ac studium earundem rerum conciliasset, posteriorem illi quaesivit commendatio Varii (du Vair), clarumque in Provincia nomen, ex quo tempore fuerat memorato magno Franciae Priori a secretis. Hinc proinde c?pit Peireskius Malherbii poemata cognoscere, suspicere, apud exteros commendare. Siquidem quum mense septembris illa memorabilis Ostendae obsidio exitum habuisset, pulchraque illa carmina, Area parva ducum, etc., fuissent gallicis versibus non modo a Vario, sed a Malherbio etiam expressa, misit illico quum ad alios, tum ad ipsum Scaligerum, quem latinorum carminum arbitrabatur esse auctorem. " (Viri illustris Nicolai Claudii Fabricii de Peiresc vita per Petrum Gassendum Paris, 1641, in-4°, p. 78 et 79.)). Appelé en Normandie pour ses affaires particulières, Malherbe quitta la Provence au commencement d'août 1605, et comme à la même époque, Peiresc et du Vair partirent pour se rendre à la cour (Voyez ibidem, p. 82.), il n'est pas douteux qu'il fit en leur compagnie ce voyage qui devait exercer sur sa vie une influence décisive. Racan a raconté en quelles circonstances et avec quels éloges le nom de Malherbe fut prononcé, pour la première fois peut-être, devant Henri IV. C'était quelques semaines après que l'ode dont nous avons parlé plus haut avait été présentée à Marie de Médicis : le Roi demandant à du Perron s'il faisait encore des vers, le prélat n'hésita pas à lui répondre " qu'il ne falloit point que personne s'en mêlât après un certain gentilhomme de Normandie, habitué en Provence, nommé Malherbe, qui avoit porté la poésie Françoise à un si haut point que personne n'en pouvoit jamais approcher. " (Le fait se passa à Lyon où, à l'occasion de son mariage avec Marie de Médicis, le Roi séjourna du 9 décembre 1600 au 20 janvier 1601. Ce fut seulement le 9 novembre suivant que Malherbe écrivit d'Aix à du Perron une lettre de remerciment dont voici le commencement : " Monsieur, il y a huit ou dix mois que je fus averti qu'au dernier voyage de Lyon, vous trouvant un soir au souper du Roi, sur un discours qui se présenta, vous prites occasion de me nommer à Sa Majesté, et le fîtes avec des termes qui furent jugés de ceux qui les ouïrent ne pouvoir partir que d'une singulière et du tout extraordinaire affection en mon endroit. Ce rapport, qui me fut fait premièrement par un gentilhomme de mes amis, me fut, à ne mentir point, une merveille si grande que je ne pense jamais avoir rien ouï de quoi je demeurasse plus étonné.... Toutefois ce même avis m'ayant été confirmé par une infinité de personnes d'honneur qui se disoient y avoir été présentes, il faut que je le tienne pour véritable et que, contre ma coutume, je me lâche à quelque vanité.... ") Henri IV garda le souvenir de celui que du Perron avait loué si magnifiquement devant lui, et il en parlait souvent à un compatriote du poëte, à Vauquelin des Yveteaux, poëte lui-même et qui était alors précepteur de César de Vendôme. Des Yveteaux offrit plusieurs fois de le faire venir à la cour, mais le Roi, " qui étoît ménager, " reculait toujours devant cette dépense : du moins Racan l'affirme. De son côté, Malherbe, qui était probablement prévenu de cette bonne volonté, chercha à ne point se laisser oublier; et la dernière année de son séjour à Aix, il composa pour un combat de barrière qui eut lieu à la cour, le 25 février 1605, des strophes que l'on imprima quelque temps après, dans une relation de cette fête (Voyez p. 65, la pièce XVI). Lorsqu'au mois d'août suivant, il arriva à Paris, des Yveteaux s'empressa de prévenir le Roi, qui manda le poëte, et Malherbe, sans crainte d'être démenti, pouvait, le 10 septembre 1625, écrire à Racan : " Si je n'ai autre avantage, pour le moins ai-je celui de n'être point venu à la cour demander si l'on avoit affaire de moi, comme la plupart de ceux qui y font aujourd'hui le plus de bruit. Il y a eu, en ce mois où nous sommes, vingt ans que le feu Roi m'envoya quérir par M. des Yveteaux, me commanda de me tenir près de lui et m'assura qu'il me feroit du bien (Malherbe ajoute encore: " Je n'en nommerai point de petits témoins. La Reine mère du Roi, Mme la princesse de Conti, Mme de Guise, sa mère, M. le duc de Bellegarde, et généralement tous ceux qui alors étoient ordinaires au Cabinet, savent cette vérité; et savent aussi qu'une infinité de fois il m'a dit que je ne me misse point en peine, et qu'il me donneroit tout sujet d'être content. "). " Le Roi partait alors pour aller tenir les grands jours en Limousin, et il lui commanda, pour cette circonstance, des vers que le poëte lui présenta à son retour (Voyez p. 69. La lettre d'envoi qui accompagnait cette pièce figure en tête des lettres de Malherbe, dans les anciennes éditions.). C'est la belle ode O Dieu, dont les bontés de nos larmes touchées. Jamais, même aux plus beaux jours de l'Académie de Charles IX, le Louvre n'avait retenti d'une pareille poésie. Henri le sentit et recommanda Malherbe à son grand écuyer, M. de Bellegarde, qui lui donna mille livres d'appointements, et " l'entretint d'un homme et d'un cheval, " Cette générosité qui n'a surpris personne, m'avait paru assez singulière jusqu'au moment où j'ai lu dans Huet que M. de Bellegarde avait donné à Malherbe une place d'écuyer du Roi : s'il en est ainsi, il me semble très-naturel de supposer que les avantages que nous venons d'énumérer, ou du moins une partie, étaient attachés à cette place (L'Estat de la France dans sa perfection (1658) donne aux vingt écuyers que le grand écuyer avait sous ses ordres sept cents livres de gages (p. 205). Je lis en outre, dans L'État de la France ( 1749, tome II, p. 201), au chapitre des Écuyers ordinaires de la Grande Ecurie, qui, au dernier siècle, étaient au nombre de trois : " De ces écuyers, il y en a qui ont chacun cinq cents livres de gages, mille livres de livrées ou dépenses de deux chevaux, quatre cents livres pour états et appointements, sept cent vingt livres pour la nourriture de deux chevaux, cent quatre-vingt-deux livres dix sols chacun pour leur nourriture, qu'ils reçoivent par les mains de l'argentier. "). Ce n'est pas tout. Malherbe devint, probablement à la même époque, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi (Suivant Huet, ce fut aussi M. de Bellegarde qui lui fit avoir cette charge.), et les gages qu'il recevait en cette qualité, si, ce que tout porte à croire, ils étaient alors ce qu'ils furent cinquante ans plus tard, se montaient à deux mille livres (Voyez L'Estat de la France dans sa perfection, p. 195.). La mort de son père, arrivée avant le mois de juillet 1606, vint encore augmenter son revenu (M. de Gournay a découvert dans l'étude d'un notaire, à Caen, l'acte de partage de la succession paternelle entre Éléazar de Malherbe et son frère aîné. Le poëte eut pour sa part soixante-dix acres de terres, situés en la commune de Missy, la maison que son père habitait à Caen, quelques rentes en argent, blé et orge, et des faisances de peu d'importance. Sur ces biens, il devait payer une part du douaire de sa mère et diverses rentes montant à cent soixante-trois livres dix sols. (Mémoires de l'Académie de Caen, p. 263.) -- Dans l'Instruction, Malherbe évaluait, en 1605, le revenu de son père à six ou sept cents écus de rente.); mais cela ne l'empêcha pas, tant que vécut Henri IV, de solliciter, soit sur le trésor royal, soit sur un évêché ou une abbaye, une pension, que de son côté le Béarnais ne se lassa pas de lui promettre (Voyez les lettres de Malherbe à Peiresc, en date du 18 juillet 1607, du 6 mars 1608, etc.); et en attendant on sut tirer de lui tout le parti possible. " Lundi au soir, écrivait-il à Peiresc en date de février 1606, Monsieur le Grand (Bellegarde) me commanda de faire des vers pour les dames. Je fis ce que je pus pour m'en excuser, mais il n'y eut ordre. Vous pouvez juger si un homme qui a mauvaises jambes, comme j'ai, peut faire beaucoup de chemin en si peu de temps. J'en fis pourtant, car il fallut obéir; mais ce furent des vers de nécessité. Ils ne laissent pas d'être loués; le mal est que je ne les loue pas et que je ne veux pas qu'on les voie (Il s'agit des stances Aux Dames, pour les demi-Dieux marins : voyez pièce XX, p. 84. -- Balzac écrivait à Conrart le 30 avril 1650 : " Vous savez ce que disoit le père Malherbe des sonnets et des stances de commande. En effet, Monsieur, l'humeur est une chose bien libre, et qui a bien de la peine à suivre et à obéir, il y a des gens qui vont moins volontiers à l'église le dimanche que les jours ouvriers. " (Balzac, OEuvres, tome II, p. 879.)). " A ces vers succédèrent des odes et des sonnets pour le Roi (Rectifions en passant le texte d'une phrase qu'on lui a reprochée bien souvent. On lui fait dire dans une lettre à Peiresc (octobre 1606) : " Vous verrez bientôt près de quatre cents vers que j'ai faits sur (lisez : pour) le Roi. Je suis fort enthousiasmé, parce qu'il m'a dit que je l'aime et qu'il me fera du bien. " Or, la lettre autographe porte : " Je suis fort embesogné, " ce qui offre un sens tout à fait différent.) et pour M. de Bellegarde, des vers de ballets, et enfin les cinq pièces où il chante les amours de Henri pour la princesse de Condé. Des vers de commande ou " de nécessité, " des vers inspirés par le désir d'obtenir ou de payer un bienfait, une grâce, voilà ce qui forme la plus grande et la plus importante partie de son oeuvre, depuis le moment où il se fixa à la cour; et chose singulière, parmi ces vers se trouvent précisément les plus beaux qui soient sortis de sa plume. Si jamais homme eut le tempérament d'un poëte officiel, c'est bien Malherbe. Son génie s'est nourri et s'est vivifié de ce qui en aurait tué d'autres plus poëtes que lui, et il est à cet égard un phénomène à peu près unique dans notre histoire littéraire. Ses vers d'amour pour la vicomtesse d'Auchy (Caliste) sont en nombre et en mérite au-dessous de ceux qu'au nom d'Alcandre il écrivit pour Oranthe, et il était si habitué à parler pour les autres, qu'on citait comme des exceptions les pièces qu'il composa pour lui-même (Voyez la notice de la pièce LI, p. 174). Ronsard dont il faisait si peu de cas, d'Aubigné qui semble n'avoir pas existé pour lui, ne se seraient jamais effacés à ce point; mais s'il leur est inférieur pour l'originalité, le sentiment et la passion, il leur est infiniment supérieur par ce qui fait vivre l'écrivain : par le bon sens, le goût, la justesse et le choix de l'expression. Ce sont là les premières et nécessaires qualités d'un maître et d'un législateur de la langue, tel qu'il le fut et tel que; dans le même siècle, devait l'être un jour Boileau; et celles-là il les eut à un haut degré. Sa prose " de commande ou de nécessité " est aussi excellente que ses vers, et il faudra désormais lui assigner comme prosateur une place qu'on n'avait point encore songé à lui donner. L'épître de consolation qu'en 1614 il adressa à sa protectrice la princesse de Conti, au sujet de la mort du chevalier de Guise, ne brille point, je le sais, par le naturel ni par la simplicité; mais au point de vue de la langue, sous le rapport de la noblesse et de la correction du style, c'est peut-être le morceau le plus achevé qui eut paru à cette époque; et son auteur mérite plus que Balzac, dont les premiers écrits ne furent publiés qu'en 1624, d'être appelé le créateur de la prose française. Sa traduction de Tite Live (Voyez plus loin, p. 389 et suivantes.), pour laquelle il avait une si haute estime (" Quelques-uns de ses amis le prièrent un jour de faire une grammaire de notre langue. Il avoit si bonne opinion de ses ouvrages qu'il leur répondit que sans qu'il prît cette peine, on n'avoit qu'à lire sa traduction du XXXIIIe livre de Tite Live, et que c'étoit de cette sorte qu'il falloit écrire, " (La Bibliothèque françoise de M. C. Sorel, Paris, 1664, p. 234.)), vient encore à l'appui de cette opinion, que ne démentiront certainement pas ses traductions de Sénèque. Je n'en dirai point autant des lettres familières; à l'égard desquelles il avait un tout autre système. " Je suis bien aise, écrivait-il à son cousin M. de Bouillon, que mes lettres vous soient agréables. Vous en pensez selon mon goût quand vous dites qu'en les lisant vous pensez m'ouïr deviser au coin de mon feu. C'est là, ou je me trompe, le style dont il faut écrire les lettres. " Il ne se trompait pas; voyez plutôt ce que le genre épistolaire est devenu sous la plume de Mme de Sévigné, de Voltaire et de tant d'autres; seulement pour y réussir il aurait fallu à cet esprit net et vigoureux, mais peu brillant et nullement prime-sautier, une vivacité et une souplesse qui lui manquaient complètement. Marie de Médicis, devenue régente, ne garda point rancune au poëte de ses vers pour Oranthe, et se chargea d'acquitter les promesses de son époux. Six semaines à peine s'étaient écoulées depuis l'attentat de Ravaillac, que Malherbe pouvait écrire à Peiresc : " Mme la princesse de Conti gouverne la Reine plus que jamais. Elle me fit hier accorder un méchant don.... Je n'ai autre peur que de ma mauvaise fortune, qui pourroit bien à l'accoutumée me frustrer de cette espérance (Lettre du 26 juin 1610.). " Deux jours après, il lui reparlait de ce qu'il continuait d'appeler une méchante affaire, bien qu'on lui eût dit, ajoutait-il, qu'elle valait dix mille écus (Elle ne fut terminée qu'en 1618, et M. Roux-Alpheran l'a parfaitement résumée, d'après les pièces originales conservées aux archives d'Aix (voyez Recherches, p. 30-32). Voici ce dont il s'agissait. Au mois de juin 1615, Malherbe présenta au Roi un placet pour obtenir en pur don un terrain situé sur le port de Toulon, et où il se proposait de faire bâtir des maisons. Après une expertise faite par les trésoriers généraux de France à Aix, ceux-ci, malgré l'opposition des consuls de Toulon, reconnurent l'utilité du projet, et Louis XIII, par un brevet, daté du 30 juin 1617, et où il déclare " vouloir gratifier le sieur de Malherbe, en considération de ses mérites et des bons et recommandables services qu'il a rendus et rend journellement à Sa Majesté, " lui fit don du terrain demandé. Ce terrain était situé dans l'enclos de la darsine de Toulon, et on devait y bâtir vingt-deux maisons, à la charge, les constructions terminées, d'une rente annuelle de deux écus par maison, et des droits seigneuriaux, en cas d'aliénation, au profit de Sa Majesté. Le brevet fut suivi de lettres patentes enregistrées au parlement d'Aix, au mois d'avril 1618. Cette compagnie, où il comptait beaucoup d'amis, le tint quitte des épices dues à raison de l'enregistrement.). Enfin au mois de décembre il lui annonça qu'il était inscrit au nombre des " nouveaux pensionnaires, " et ne lui cacha pas les alarmes que lui causaient les dispositions hostiles de Sully. " Il est vrai, ajoutait-il, que la Reine en me promettant ma pension, a usé de ce mot d'absolument. Nous saurons dans dix ou douze jours ce qui en sera (Lettre à Peiresc, du 23 décembre 1610). " Les jours, les semaines et les mois se passèrent, et ce fut seulement vers la fin d'avril 1611 que l'affaire fut réglée. Cette pension, qui était de quatre cents écus, fut portée à cinq cents en juin 1612 (" Encore que je n'aie aucun digne sujet de vous écrire, si je n'ai voulu perdre la commodité de ce laquais pour vous dire que la Reine se laissa persuader devant hier au soir à M. de Malherbe de lui augmenter sa pension de cent écus, de sorte qu'il a cinq cens écus par an. " (Lettre citée plus haut de M. de Valavez à son frère Peiresc, en date du l3 juin 1612.) Malherbe, de son côté, dans une lettre à Peiresc, raconte ainsi le fait : " J'ai fait voir à la Reine les devises que j'ai faites pour elle. Elle les a trouvées fort à son goût, ce que je crois, pource qu'elle l'a dit, mais encore plus parce qu'elle m'a augmenté ma pension de cent écus. Si je me fusse préparé à lui faire cette requête, je la trouvai si bien disposée que je crois qu'elle eût passé plus avant: ce sera. Dieu aidant, pour l'année prochaine; cependant je tâcherai de mériter cette gratification par quelque nouvel ouvrage. " Cette lettre, qui n'est pas datée dans l'édition de Blaise, y est classée à tort parmi celles de 1613 (p. 269); car elle est adressée à Peiresc à Paris; or le savant conseiller n'avait séjourné dans cette ville qu'en 1612, et dès le mois de novembre de cette année était retourné en Provence, d'où il ne revint qu'en 1616. M. de Gournay, qui s'appuie sur cette pièce, s'est donc trompé en disant (p. 268) que la pension de Malherbe, qui était d'abord de quinze cents livres, fut en 1613 portée à dix-huit cents.). " C'était le prix de devises faites pour la Reine par le poëte, qui se promettait de mériter, l'année suivante, une nouvelle " gratification par quelque nouvel ouvrage. " Il n'y manqua pas; car à peine en 1614 eut-il fait contre les princes révoltés une paraphrase du psaume CXXVIII (Voyez plus loin, pièce LXIII, p. 207.), qu'il demanda à être compris " dans la capitulation. " La Reine le lui promit, et probablement tint parole. En 1615, c'est le frère de Peiresc, M. de Valavez, qu'il met en avant, et inutilement cette fois, pour obtenir une pension sur un évéché (Voyez les lettres à Peiresc, des 6 octobre, 15 et 28 novembre 1615).. " Malherbe, du reste, au lieu d'être un grand poëte, n'aurait été qu'un simple courtisan qu'il aurait mérité ces faveurs par son assiduité près de la Reine et le dévouement qu'il lui témoigna, tant qu'elle garda le pouvoir. Malgré l'ennui que lui causaient les voyages à Fontainebleau et les fêtes royales, il suivait fidèlement la cour, étant sans cesse, grâce à ses fonctions de gentilhomme de la chambre, au Cabinet, où il cherchait à amuser la princesse par ses propos et les histoires qu'il pouvait apprendre de côté et d'autre (Voyez sa lettre à Peiresc, du l3 mai 1611, où il lui raconte avec quel plaisir a été lue au Cabinet la relation qu'il avait reçue de lui sur les sorcelleries de Gaufridi, et celle du 4 novembre 1623, où, à propos d'une autre histoire de sorcier, il écrit à Racan : " Vous m'avez fait un plaisir extrême de me mander la nouvelle de cet accident notable advenu à la Flèche. Il y a là de quoi entretenir la Reine. " ). Il parvint même à la persuader de la sincérité de son attachement. Un jour, la princesse de Conti donna à lire à la Reine, au moment où celle-ci montait en carrosse, un pamphlet intitulé : Remontrances de la noblesse au Chancelier, " Mme de Guise, raconte Malherbe, étoit auprès d'elle à la portière, qui m'a dit qu'en le lisant tout le long du chemin, elle rougissoit à tout moment. Comme elle eut tout lu, elle lui demanda qui le lui avoit baillé; elle répondit que ç'avoit été Malherbe; à quoi elle répliqua : " Je m'assure qu'il n'en a pas moins été piqué que moi (Voyez la lettre de Malherbe à Peiresc, du 27 juin l6l5.). " Il faut dire que jamais poëte ne pratiqua plus consciencieusement la maxime qu'il inscrivit en tête de sa lettre à Henri IV : " Les bons sujets sont à l'endroit de leur Prince, comme les bons serviteurs à l'endroit de leurs maîtresses. Ils aiment ce qu'il aime, veulent ce qu'il veut, sentent ses douleurs et ses joies, et généralement accommodent tous les mouvements de leur esprit à ceux de sa passion. " En effet, si des pièces qu'il composa depuis la mort de Henri IV on retranche des vers faits pour des amis et quelques chansons, il ne reste guère que des pièces de circonstance : des vers funèbres sur la mort du Roi au nom de M. de Bellegarde, des vers de ballet, des odes et des sonnets à la Reine mère, des stances contre les princes révoltés, et plus tard, des odes, des sonnets, des stances pour le Roi, Monsieur, Richelieu, le surintendant la Vieuville, contre les Réformés, etc. Une pareille abnégation de la part du poëte ne fut pas sans récompense. L'un des sonnets à Louis XIII (Voyez pièce CXI, p. 260.) lui valut un don de cinq cents écus. Richelieu (Voyez à l'Appendice de la Notice biographique, p. L, une lettre de Richelieu à Malherbe.), auquel il écrivait : " Je vous mets en tête un grand monstre, quand je vous propose ma mauvaise fortune, " Richelieu, cet adorable prélat, ne l'oublia pas non plus, et ce fut probablement à lui qu'il dut le don d'un office de trésorier de France (Il plut à Monseigneur le Cardinal, il y a quelques jours, de me promettre qu'aussitôt que M. de Fiat (d'Effiat) seroit de retour, il me feroit payer de ma pension, et y ajouta encore qu'il me vouloit faire mes petites affaires. ........... Aujourd'hui que M. de Fiat est arrivé, il est question de me ramentevoir à Monseigneur le Cardinal, afin qu'il se souvienne, tant de l'assistance qu'il m'a offerte en cette occasion, que de celle qu'il m'a promise en l'office de trésorier de France, dont il a plu au Roi de me gratifier, " (Lettre à l'évêque de Mende.) Dans une lettre inédite de Peiresc à P. Dupuy en date du 22 novembre 1626, je trouve le passage suivant : " ....Il n'y a pas grand mal quand vous feriez demander quelque office, en finançant quelque petite portion seulement. C'est comme cela que Malherbe s'est fait donner une charge de trésorier de France en ce pays (en Provence), et le neveu du P. Suffren une autre à fort bon marché; et leur mérite et qualité fera passer l'édit, pour l'amour d'eux, qui ne passeroit jamais. " (Bibliothèque impériale, manuscrits Dupuy, n° 716, f0 53.) -- Il y eut en août 1621, en février 1626 et en avril 1627 des créations d'offices de trésorier de France; d'après ce qui précède, Malherbe en aurait été pourvu au plus tard en 1626.). On voit que si des Yveteaux avait quelque raison de lui reprocher de demander toujours l'aumône un sonnet à la main, Malherbe, de son côté, pouvait dire en toute assurance; " La monnoie dont les petits payent les bienfaits des grands, c'est la gloire. J'espère que de ce côté-là on ne m'accusera jamais d'ingratitude ( Lettre à l'évêque de Mende. On y lit le passage suivant : " Je fus dernièrement trouver un homme pour quelque petite affaire, et je crois que sans offenser sa conscience, il lui étoit aisé de me satisfaire. La peur que j'ai d'être refusé, me fait toujours prendre garde de ne jamais rien demander qui ne soit raisonnable; et d'ailleurs j'avois quelque sujet de croire que cet homme aimât les vers. Je le trouvai toutefois si peu courtois et si fort résolu de ne me point gratifier, que je m'en revins avec un déplaisir de lui avoir jamais rien demandé, et avec une protestation de ne lui demander jamais rien...... La nécessité est forte; mais elle ne l'est pas assez pour me faire faire une seconde prière à un homme à qui la première n'a de rien servi. Il me pouvoit faire du bien; je lui pouvois donner des louanges. Il me semble que ce qu'il eût eu de moi valoit bien ce que j'eusse reçu de lui. Puisqu'il ne l'a pas voulu, il le faut laisser là. Me voilà déchargé d'une grande peine. " M. de Gournay cite ces dernières lignes, pour nous faire admirer " la fierté avec laquelle Malherbe repoussoit toute idée de faire une démarche ou seulement une demande qui humilieroit son amour-propre, lors même qu'elle devroit améliorer sa fortune " (p. 259). Il aurait dû se rappeler qu'il ne s'agissait ici, comme le poëte le déclare lui-même, que d'une petite affaire.) ". De ce côté-là, soit; mais il est plus d'un genre d'ingratitude, et il y a dans sa vie des taches dont avec la meilleure volonté du monde on ne peut laver sa mémoire. A partir du moment où un attachement trop grand à la mère du Roi pouvait devenir dangereux, n'a-t-il pas oublié bien vite l'objet divin des âmes et des yeux, la Reine sans pareille, la Reine chef-d'oeuvre des cieux, la princesse à qui il devait tout, qu'il avait si souvent célébrée et dont le nom ne se retrouve plus dans ses vers? N'a-t-il pas adulé bassement, dans une dédicace qui est un chef-d'oeuvre du genre (La dédicace de la Traduction du XXXIIIe livre de Tite Live (voyez plus loin, p. 389 et suivantes). Outre le Roi et le connétable, Malherbe trouve moyen d'y louer le chancelier, le garde des sceaux, le surintendant des finances, les secrétaires d'État, le cardinal de Rais, le président Jeannin, le prince de Condé, et jusqu'à Messieurs les trésoriers de l'Epargne. Il est vrai qu'il avait souvent besoin de ceux-ci.), le connétable de Luynes, qu'après sa mort, quelques mois plus tard, il appelait cet absinthe au nez de barbet, qu'il auroit voulu voir au gibet? (Voyez pièce LXXXIV, p. 250.) Je reconnais que jusqu'à la fin de sa vie il ne cessa de chanter les louanges, en vers et en prose, de Richelieu, de ce grand cardinal, grand chef-d'oeuvre des cieux; mais je n'aurais pas conseillé à l'illustre Éminence d'être disgraciée du vivant du poëte, ou de le précéder dans la tombe. Il faut dire, comme circonstance atténuante, que malgré la bonne volonté du prince, la position d'un " pensionnaire " était toujours fort précaire : trop souvent il dépendait d'un ministre de retarder, ou même d'arrêter complètement les effets de la munificence royale. Malherbe le savait, et il man?uvra assez prudemment au milieu des intrigues et des révolutions de la cour pour ne jamais compromettre, je ne dis pas la dignité de son caractère, mais sa position (Je n'ai trouvé qu'une seule fois le nom de Malherbe mêlé à des propos de cour. Pendant une absence du poëte, Peiresc, qui se trouvait alors à Paris, lui écrivit qu'au Cabinet (du Roi), son départ était mal interprété. On prétendait qu'il s'était enfui de peur d'être recherché comme l'auteur d'un " certain discours en trois feuillets. Celui qui a fait courir ce bruit, ajoutait Peiresc, est quelqu'un de ceux qui avoient accès chez vous. " (Bibliothèque de Carpentras, manuscrit cité, f° 532 v°, lettre du 4 mai 1620.) Malherbe, je crois, se tint à l'écart des intrigues politiques, et suivit religieusement cet autre précepte qu'on lit dans sa dédicace au duc de Luynes : " Pour moi, qui ai toujours gardé cette discrétion de me taire de la conduite d'un vaisseau où je n'ai autre qualité que de simple passager, le meilleur avis que je puisse donner à ceux qui n'y sont que ce que je suis, c'est de s'en rapporter aux mariniers. "). Aussi à la fin de sa vie, il était sinon riche, du moins fort à son aise; et on peut le croire, lui qui se plaignait sans cesse, quand il disait dans sa mauvaise ode à M. de la Garde (Voyez pièce cv, p. 285.) : Je ne désiste pas pourtant D'être dans moi-même content D'avoir bien vécu dans le monde, Prisé (quoique vieil abattu) Des gens de bien et de vertu : Et voilà le bien qui m'abonde (Ce dernier vers est la réfutation de l'épitaphe que Gombauld a composée pour Malherbe : L'Apollon de nos jours, Malherbe ici repose. Il a longtemps vécu sans beaucoup de support, En quel siècle? Passant, je n'en dis autre chose : Il est mort pauvre.... et moi je vis comme il est mort. Le poëte Patrix, compatriote de Malherbe, le trouva un jour à table : " Monsieur, lui dit-il, j'ai toujours eu de quoi dîner, mais jamais de quoi rien laisser au plat. " Voyez Tallemant des Réaux, tome I, p. 292.). Sa pension de cinq cents écus (Une anecdote, que l'on trouvera plus loin (voyez p. LXVIII), permet d'apprécier à peu près le revenu que cette pension de quinze cents livres faisait à Malherbe. Suivant Racan, le poëte donnait à son valet vingt écus de gages et dix sous par jour pour sa nourriture, soit par an deux cent quarante-deux livres, " ce qui étoit honnête en ce temps-là. " Avec sa pension seule, Malherbe avait donc un peu plus que six fois la somme nécessaire an payement et à l'entretien de son valet.), ses appointements de gentil-homme ordinaire et plus tard de trésorier de France, ce qu'il avait recueilli des successions de son père et de sa mère (Sa mère mourut le 21 novembre 1613, à quatre-vingt-deux ans.), et surtout la concession des terrains à Toulon (M. de Gournay parle (p. 272) des salines de Castigneau qui auraient aussi été données à Malherbe; les titres de concession se trouveraient, à ce qu'il paraît, à Toulon.) lui procurèrent en effet, bien qu'il ne fût pas " ménager (Quand je serois ménager, ce que je ne suis pas, " dit-il dans une lettre à son cousin de Bouillon.) " une existence fort honorable. Et notez que je ne fais pas figurer dans ce calcul les gratifications qu'il dut recevoir de temps en temps soit du Roi, soit d'autres personnages pour lesquels il a fait des vers (Dans une lettre (c'est la IVe du livre I dans les anciennes éditions); il remercie Monseigneur*** " du beau présent " qu'il vient de recevoir. Je pense aussi que ce ne fut pas gratuitement qu'il fit pour le financier Montauban certain couplet dont il parle dans une autre lettre.). Il dit lui-même quelque part " qu'il ne se donnoit pas volontiers de la peine aux choses dont il n'espéroit ni plaisir ni profit (Lettre à Racan, du 18 octobre 1625.). " Nous avons vu plus haut comment en 1605, après vingt-quatre ans de mariage, Malherbe se sépara de sa femme pour venir à Paris. Il ne la revit plus que deux fois, en 1616 et en 1622, lorsqu'il alla en Provence. Malgré l'éloignement, leurs relations n'en furent pas moins très-suivies, et l'on trouve en maintes pages de sa correspondance la preuve de l'affection sincère qu'il avait pour elle (Il lui envoyait sans cesse de l'argent, et souvent des sommes assez fortes.). Toutefois le récit de Racan nous apprend que, bien qu'il fut d'un âge mûr quand il vint se fixer à la cour, il y mena une vie peu régulière et où le libertinage tint plus de place que la passion. En 1611, il écrivait : Je renonce à l'Amour, je quitte son empire. Il était temps, car il avait cinquante-six ans. Mais certainement lorsque le père Luxure, comme on l'appelait chez M. de Bellegarde, et l'Amour se séparèrent, ce ne fut pas le poëte qui fit les premiers pas en arrière (Voyez ses doléances à ce sujet dans sa lettre à Balzac.), Malherbe avait laissé auprès de sa femme, à Aix, son fils unique, Laurent-Marc-Antoine, né, nous l'avons déjà dit, le 14 décembre 1600. Comme ce fils a tenu une grande place dans les dernières années de la vie de son père et que d'ailleurs nous avons pu nous procurer sur lui et ses aventures des documents inconnus ou inédits, nous allons en parler un peu longuement. Marc-Antoine annonça de bonne heure les plus heureuses dispositions; c'était un vrai prodige, au dire de Peiresc, qui ne laissait échapper aucune occasion de raconter à son ami les succès de l'enfant et du jeune homme (" Le petit Marc-Antoine, lui-écrit-il le 17 octobre 1606, est plus grand que vous ne l'avez laissé d'un bon demi-pan, et je ne vis jamais enfant de son âge si gentil ni si éveillé que lui. Vous ne sauriez croire comme il se plaît à bien apprendre ses leçons, et le grand plaisir qu'il à d'ouïr dire qu'il fait mieux que ses compagnons. " (Bibliothèque de Carpentras, manuscrits de Peiresc, Correspondance, volume H-M, f° 454.) Cinq semaines plus tard, le 26 novembre 1606, il écrit encore : " Le petit Marc-Antoine est toujours plus gentil. Il dîna dernièrement chez M. du Périer, le jour du doctorat de son fils, où il entretint merveilleusement toute cette compagnie, et avec les discours pertinents, comme si c'eut été un homme bien consumé (consommé). " (Ibid., f° 456.) J'extrais d'autres lettres inédites les passages suivants : " Votre petit Marc-Antoine est si gentil, maintenant qu'il a le haut-de-chausses, qu'il ne se daigne point d'aller avec des enfants. Ses discours sont si bien sensés que d'homme de trente ans que je connoisse. Il n'espère à rien qui ne soit grand, et ne veut point de passe-temps qui ne soit honorable. Il a tant importuné sa mère de lui faire montrer à sonner du luth, qu'elle a été contrainte de le lui accorder. A quoi il a si bien avancé, que M. Régis (?) assure qu'il a plus appris dans trois jours qu'aucun autre n'auroit fait en quinze. Madame y faisoit quelque difficulté, craignant que cela ne vous fut pas bien agréable; mais je lui dis bien que j'écrirois que vous le trouveriez bon, car cela sert toujours aux personnes de toute qualité. " (Lettre du 25 juillet 1609, ibid., f° 477.) " Votre petit Marc-Antoine est toujours plus gentil. Il m'a fait des vers en latin d'importance. Ce va être une merveille du siècle, Dieu aidant. " (Lettre du 30 janvier l6l3, Ibid, f° 505 v°. Voyez aussi lettre du 20 janvier l6l3, f° 513.) " Votre petit Marc-Antoine est bien avant en la logique. Il y a des discours si judicieux que j'en suis quelquefois ravi. Il nous tarde bien que vous le puissiez voir. " (Lettre du 27 septembre l614, ibid., f° 524 v°.)). Au mois de novembre 1615, il soutint des thèses de philosophie d'une manière si brillante que le premier président du parlement de Provence, Guillaume du Vair, qui y avait assisté, s'écria " que c'étoit le plus grand miracle qu'il étoit possible d'imaginer (" Monsieur de Malherbe, votre fils, écrit Peiresc à Malherbe, le 18 novembre 1615, soutint ses thèses en philosophie ces jours passés, où Monsieur le premier président voulut assister, sans que celui à qui elles étoient dédiées l'eût invité. La plus grande partie de notre compagnie y fut aussi. Mais sans cajolerie je ne vis jamais mieux faire, ni réfuter les arguments, ni parler si élégamment, ni avec tant d'assurance, de promptitude, ni avec un si beau langage, et avec une aussi grande connoissance de cette science. Tout le monde en étoit ravi. Le cathédrant n'étoit rien au prix du répondant. Monsieur le président dit au sortir de là que c'étoit le plus grand miracle qu'il étoit possible d'imaginer. Jugez si c'est à bon titre que nous vous en devons féliciter. Vous avez bien occasion d'en louer Dieu. Je n'y eusse désiré que votre présence; mais d'ailleurs j'eusse quasi eu de l'appréhension qu'un si grand excès de réjouissance qu'il vous eut fallu ressentir de nécessité, n'eût apporté du préjudice à votre santé, " (Ibid.., f° 530.)). " Deux ans plus tard, nous le retrouvons à Paris; il y avait été amené par Malherbe, qui, en 1616, alla passer quelque temps (Ce voyage fut sans doute motivé par le désir de presser la conclusion de l'affaire des terrains qui lui avaient été concédés à Toulon. Voyez, plus haut, p. XXVI) à Aix, d'où il repartit avec Peiresc et du Vair (Le 19 avril. Voyez Roux-Alpheran, Recherches, p. 32.), lorsque celui-ci eut été nommé garde des sceaux. Le séjour de Paris semble avoir exercé sur lui une influence fâcheuse, en dépit des soins de son père, qui tous les jours le faisait travailler plusieurs heures sous ses yeux; et une lettre de Peiresc en date du 29 octobre 1617 montre quelles étaient les inquiétudes de Mme de Malherbe, qui craignait de voir son fils renoncer à la carrière de la magistrature, que par suite de ses relations de famille elle devait désirer par-dessus tout (" Madame, suivant votre lettre, je n'ai point failli à toutes les occasions qui se sont présentées de remontrer à M. de Malherbe ce qui étoit de vos appréhensions, et vous assure que je n'ai pas eu de la peine à persuader M. le garde des sceaux de le faire aussi de son côté, car je l'avois déjà prévenu par diverses fois sur ce qu'il avoit vu à Monsieur votre fils des habillements de couleur. Enfin, M. de Malherbe l'a assuré que son intention étoit de lui faire continuer les lettres.... Je vous dirai bien davantage que Monsieur votre fils n'a nulle inclination d'épée, ains a lui-même eu horreur de cette profession. Son père l'a fait étudier tous les jours quatre ou cinq bonnes heures en sa présence, de quoi j'ai été témoin diverses fois. Il s'est résolu de le vous ramener bientôt lui-même là-bas, estimant qu'il y puisse bien mieux faire ses affaires qu'ici. " (Lettre de Peiresc à Mme de Malherbe, datée de Paris le 29 octobre 1617. Bibliothèque de Carpentras, manuscrit cité, f° 532.)). Ces inquiétudes n'étaient que trop fondées. Malgré ce que disait Peiresc de l'horreur que la profession des armes inspirait à Marc-Antoine, l'humeur batailleuse de celui-ci l'entraîna dans trois querelles, dont la dernière lui coûta la vie. La première eut lieu au mois de mai 1622, au moment où Malherbe venait d'arriver en Provence. Nous en ignorons les circonstances, car il n'en a parlé qu'en termes assez vagues dans sa correspondance : " Deux jours après que je fus arrivé, écrit-il à son cousin de Colomby (Cette lettre, dans les anciennes éditions, est la trente-huitième et dernière du livre II. Dans une lettre écrite d'Aix à Peiresc (alors à Paris), en date du 10 juillet de la même année (1622), il donne quelques autres détails : " Le jour même de la Fête-Dieu, il plut à l'avocat général Thomassin de faire garder la chambre à mon fils, ce qui lui réussit si bien par la facilité qu'il trouva en M. d'Oppède (le premier président), qu'encore aujourd'hui il est en prise de corps. Je crois bien que si je l'eusse voulu faire représenter, il en seroit quitte, mais parce que je me doute qu'ils l'eussent obligé à quelque satisfaction à sa partie, j'ai mieux aimé qu'il soit privé de quelques jours de la place des Jacobins que de le soumettre à cette indignité. J'ai donc envoyé querir un renvoi à un autre parlement; je l'attends au premier jour, avec les inhibitions à celui-ci. "), je ne sais quel fripon d'officier fit une niche à mon fils pour laquelle il a été contraint de garder la chambre, et moi privé du contentemen que j'étois venu chercher à ma maison.... Mes amis me disent que c'est un juif à qui j'ai affaire et que je ne dois pas trouver étrange que mon fils soit persécuté par ceux mêmes qui ont crucifié le fils de Dieu (Il a repris cette pensée dans le sonnet qu'en 1627 il fît sur la mort de son fils (voyez p. 276, pièce CII, vers 13 et 14).).... Ce que j'y vois de meilleur pour moi, c'est que le moyen qu'a ce maroufle de me nuire n'est pas égal à sa volonté. Mais toujours aurai-je de la peine et de la dépense à démêler cet écheveau.... J'ai eu depuis quatre ou cinq jours des inhibitions du Conseil pour ôter à ce parlement la connoissance de ma brouillerie. Il me reste encore quelques informations à faire pour évoquer. C'est à quoi je travaille. " Ce " fripon d'officier " d'origine juive est probablement Paul Fortia, seigneur de Piles, dont il va être question tout à l'heure. Cette mésaventure aurait dû servir de leçon à Marc-Antoine, mais il n'en fut rien; et " la chaleur de la jeunesse (Peiresc, de retour à Aix, écrit à Malherbe le 6 décembre 1623 : " Mme de Malherbe m'a communiqué certaine affaire concernant l'emploi de Monsieur votre fils, à quoi je voudrois bien pouvoir contribuer quelque chose pour son contentement et le vôtre, ayant un extrême regret de voir qu'un si subtil esprit, qui feroit des merveilles dans le monde, perde une si bonne partie de son temps au grand déplaisir de tous vos amis et serviteurs, et spécialement de ceux que vous avez dans notre Compagnie, qui seroient bien aises de lui tendre la main, de le dispenser, je m'assure, de tout ce qu'ils pourroient pour l'honneur de vous et de lui. Pensez-y, je vous supplie, tandis que votre service de par de là lui peut faire espérer plus de faveur auprès du Roi et de son conseil, et avant que la chaleur de la jeunesse le porte à quelques résolutions qui servissent par après d'obstacle aux bonnes intentions de vos amis. Je crains bien que vous ne blâmiez ma trop grande liberté, mais, etc. " (Bibliothèque de Carpentras, manuscrit cité, f° 542.)) " fit avorter les plans que son père avait formés. " Il y aura bientôt trois ans, écrit Malherbe à M. de Mentin le 14 octobre 1626, que vous vous employâtes à me faire avoir pour mon fils un office de conseiller au parlement de Provence. Le traité qui s'en fit alors fut interrompu par une brouillerie qui lui survint (Cette lettre, qui est la XVIIIe du second livre dans toutes les éditions, y est datée à tort de 1616, au lieu de 1626. Le contenu ne laisse aucun doute sur la date véritable.). " L'affaire, que Malherbe traite si lestement de brouillerie, était des plus graves, et elle est restée inconnue jusqu'ici à tous ses biographes, qui ont rapporté à la précédente les détails qu'ils avaient trouvés dans sa correspondance : il s'agissait d'un duel ou Marc-Antoine avait tué son adversaire, un nommé Raymond Audebert ou Audibert, bourgeois d'Aix. Ceci se passait au mois de juin 1624. Les espérances que l'on avait d'abord données à Malherbe (Dans une lettre écrite le 27 juin 1624, pour " se condouloir avec lui du malheur arrivé à son fils, qui a été universellement plaint par toute cette ville, " Peiresc dit : " Mais pour ce que c'est chose faite qui ne peut pas ne l'avoir été, je me persuade que ce mal pourroit être cause de quelque bien, si Monsieur votre fils vouloit un peu résoudre à l'avenir de contenter ses parents, amis et serviteurs. La condition des personnes auxquelles il a affaire est telle que l'on réduira à tout ce qu'il voudra, et la qualité du fait est réduite, Dieu merci, en termes qu'il n'y aura rien que vous n'obteniez. " (Bibliothèque de Carpentras, manuscrit cité, f° 545.)) ne se réalisèrent pas, et les choses prirent une tournure si alarmante qu'il fit quitter la Provence à son fils. En effet, le 10 octobre, une sentence du sénéchal d'Aix, rendue sur la poursuite de la veuve et de ses enfants, condamnait Marc-Antoine à avoir la tête tranchée. Mais Malherbe, sachant bien qu'en pareille occurrence il ne fallait que gagner du temps, envoya son fils en Normandie, comptant, " avec un million de gentilshommes, " sur un pardon général, dont le mariage de Madame avec Charles Ier devait être le prétexte (Lettre à Racan du 13 décembre 1624 : " Il y a fort longtemps que je l'ai envoyé en Normandie, où il passe son temps, à ce qu'il m'écrit, mieux qu'en lieu où il a jamais été. Je l'ai tiré d'ici pour la doute que j'avois que ses parties ne lui eussent tendu quelque piège, comme certes j'ai découvert qu'ils avoient fait. Mais j'eus bon nez, de quoi bien lui prit et à moi aussi. J'attends, avec un million de gentilshommes, un pardon général de tous les duels, dont le mariage de Madame sera le prétexte. "). En attendant cette amnistie qui tarda assez longtemps, il parvint à faire évoquer l'affaire au conseil du Roi, qui la renvoya au parlement de Dijon, et il sut se faire appuyer près de ses nouveaux juges par une lettre fort pressante de Marie de Médicis (Voyez-en le texte à l'Appendice, p. LI.). La procédure fut longue; enfin il obtint, en juin 1626, des lettres de grâce, qui ne furent entérinées que le 13 février de l'année suivante; mais Marc-Antoine, pour jouir de leur effet, dut, par arrêt de la Cour, payer les dépens et quinze cents livres de dommages et intérêts à la veuve Audebert et ses enfants (Voyez à l'Appendice, p. LII, un résumé de l'affaire.). Cinq mois après, jour pour jour, le 13 juillet, à quatre lieues d'Aix, Marc-Antoine périssait à son tour dans une querelle avec Gaspard de Bovet, baron de Bormes, et avec le beaufrère de celui-ci, Paul de Fortia, seigneur de Piles, dont on a déjà vu le nom plus haut. Malherbe cria à l'assassinat, et l'on peut voir dans sa lettre à Louis XIII (Voyez.plus loin, p. 349 et suivantes.) en quels termes il parlait des meurtriers de son fils. L'accusation ne paraît point suffisamment établie (Balzac ne parle de l'affaire que comme d'un duel.), et, à vrai dire, à cette époque où les querelles étaient si fréquentes, où les parents et les amis, se soutenant les uns les autres l'épée à la main, changeaient si souvent un duel en mêlée, il n'était pas toujours facile, quand un des combattants restait sur le carreau, de savoir exactement par qui et comment il avait été frappé. Le récit de Tallemant me, semble devoir se rapprocher assez de la vérité : " Voici, dit-il, comme ce pauvre garçon fut tué. Deux hommes d'Aix, ayant querelle, prirent la campagne, leurs amis coururent après; les deux partis se rencontrèrent en une hôtellerie. Chacun parla à l'avantage de son ami. Le fils de Malherbe étoit insolent; les autres ne le purent souffrir; ils se jetèrent dessus et le tuèrent. Celui qu'on en accusoit s'appelait Piles. Il n'étoit pas seul sur Malherbe; les autres l'aidèrent à le dépécher. " Marc-Antoine fut enterré dans l'église des Minimes (Aujourd'hui l'église des Dames du Saint-Sacrement, (Roux-Alpheran, Recherches, p. 39, note 2.)), à Aix, le surlendemain de sa mort, le 15 juillet, et ce jour même le bon Peiresc écrivait au malheureux père une lettre touchante, que nous donnerons plus loin (Voyez l'Appendice, p. LIV. Le 27 juillet 1627, Malherbe n'avait point encore reçu la nouvelle de la mort de son fils, car nous avons de lui, à cette date, une lettre adressée à Peiresc et où il ne parle que de choses indifférentes.). Malherbe, qui croyait et pouvait croire à un assassinat, poursuivit sans relâche les meurtriers, et surtout de Piles, que des témoins déclaraient avoir vu frapper Marc-Antoine avant que celui-ci " eût la main à l'épée (Voyez à l'Appendice, p. LV, une lettre inédite de Malherbe à M. de Bouillon.); " et il recommença comme demandeur le pénible chemin qu'il avait, les années précédentes, parcouru comme défendeur, pour ce même fils dont il voulait aujourd'hui venger la mort. Un Extrait des registres du sénéchal d'Aix imprimé de quatre pages, qu'a bien voulu me communiquer le savant bibliothécaire de Grenoble, M. Gariel, et qui était demeuré inconnu aux biographes de Malherbe, donne quelques détails intéressants sur les premiers résultats du procès (Voyez-en le texte à l'Appendice, p. LVII.). Nous y apprenons que, " sur la requête de Damoiselle Magdeleine de Corriolis, de la ville d'Aix, tant en son nom que comme femme et procuratrice générale de François de Malerbe, écuyer, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi, querellante en assassinat et meurtre commis en la personne de M. Marc-Antoine de Malerbe, lui vivant avocat au parlement de Provence, son fils, etc., " le sénéchal d'Aix prononçant, par défaut, contre les sieurs de Piles et de Bormes, les déclara, le 14 août 1627, un mois après le meurtre, " atteints et convaincus du cas et crime de meurtre et homicide douleusement (Traîtreusement) commis, " et les condamna à la peine de mort. Un troisième accusé, frère Louis de Villages, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, bien que contumax, fut élargi à charge de se représenter " quand sera dit et ordonné. " Le jour même, les condamnés appelèrent de cette sentence, qui ne les effraya pas plus que Malherbe n'avait été effrayé de celle qui, en des circonstances analogues et presque dans les mêmes termes, avait été rendue contre son fils deux ans auparavant. Quelque temps après, il écrivait à un de ses amis de Provence qu'il attendait " que le conseil des parties fût établi en quelque lieu pour y continuer les poursuites contre les assassins et les mettre le plus avant qu'il pourroit dans le chemin de Grève. " " Tout ce que je demande, ajoutait-il, c'est qu'on nous baille un parlement. Les assassins disent qu'ils ne veulent pas de Grenoble. De ce côté-là nous sommes d'accord. Je me doute qu'ils voudroient Paris, mais je ne le veux pas. Le judaïsme s'est étendu jusque sur la Seine. Il seroit à souhaiter qu'il fût demeuré sur le Jordain, et que cette canaille ne fût point mêlée, comme elle est, parmi les gens de bien. Il n'y a remède. Ma cause est bonne; je combattrai partout avec l'aide de Dieu, fût-ce dans Jérusalem et devant les douze lignées d'Israël (Cette lettre a été publiée pour la première fois, et d'après une copie du temps, par M. Roux-Alpheran (Recherches, p. 62). Elle n'est point datée et ne porte point de nom de destinataire.). " Il combattit, en effet, mais inutilement. Bien que Louis XIII " l'eût exhorté à faire prendre les drôles, l'assurant que du reste il auroit justice (Lettre de Malherbe à Peiresc, en date du 4 octobre 1627.); " bien que Malherbe lui eût adressé, avec la belle ode contre les Rochelois, une lettre pathéthique (Voyez plus loin, p. 349 et suivantes.), grâce aux relations de leur famille avec le parlement de Provence, et à la protection du frère de Richelieu, de l'archevêque d'Aix (Voyez la lettre que Malherbe lui adresse, en date du 2 janvier 1628.), les meurtriers échappèrent à sa vengeance. Suivant l'exemple que Malherbe leur avait donné lui-même, ils surent tirer l'affaire en longueur et la traîner de tribunal en tribunal. " Enfin, dit Balzac, qui le voyait tous les jours dans le fort de son affliction, on lui parla d'accommodement, et un conseiller du parlement de Provence, son ami particulier, lui porta parole de dix mille écus. Il en rejeta la première proposition, et nous (A Balzac et à François de Porchères, sieur d'Arbaud. Il leur disait aussi qu'il voulait se battre contre de Piles, et répondait aux objections qu'ils lui faisaient comme il répondit à Racan, en pareille circonstance, au camp de la Rochelle. Voyez plus loin, p. LXVIII.) dit l'après-dînée ce qui s'étoit passé le matin entre lui et son ami; mais nous lui fîmes considérer que la vengeance qu'il desiroit étant apparemment impossible, à cause du crédit que sa partie avoit à la cour, il ne devoit pas refuser cette légère satisfaction qu'on lui présentait, que nous appelâmes Solatia luctus Exigua ingentis, misero sed debita patri (Virgile, Enéide, liv. XI, v. 62, 63.). " Eh bien, dit-il, je croirai votre conseil; je pourrai prendre de l'argent, puisqu'on m'y force; mais je proteste que je ne garderai pas un teston pour moi de ce qu'on me baillera. J'emploierai le tout à faire bâtir un mausolée à mon fils. " Il usa du mot mausolée, au lieu de celui de tombeau, et fit le poëte partout (OEuvres de Balzac, édition de 1665, in-f°, tome II, p. 683. Dissertation XXVIII. A Monsieur de Plassac-Méré. De Malherbe. -- Ce récit de Balzac est reproduit presque textuellement par Tallemant des Réaux. Il faut, disons-le en passant, lire avec méfiance ce qu'en divers passages de ses écrits Balzac a rapporté du bonhomme Malherbe qu'il avait particulièrement connu. Ainsi il termine la dissertation que nous venons de citer par une anecdote que Tallemant lui a encore empruntée et où il prête à Malherbe une épigramme (Bien que Dumoulin en son livre) qui est de Racan.). " Je ne sais ce qui fit manquer ce projet d'accommodement; mais au mois de juillet 1628, Malherbe, craignant probablement que ses adversaires n'obtinssent des lettres de grâce, quitta Paris pour aller trouver le Roi devant la Rochelle (Lettre de Peiresc à Malherbe en date du 14 juillet 1628. (Bibliothèque de Carpentras, manuscrit cité, f° 556.)). Ce voyage, qui devait lui être si fatal, paraît avoir été assez inutile, d'après ce qu'on lit dans une lettre du 14 septembre 1628, la dernière que l'on connaisse de lui : " On m'écrit de Provence que mes parties se vantent d'avoir eu leur rémission. Je n'en crois rien, pource que je sais que, si cela étoit, vous en eussiez mandé quelque chose par deçà. Mais quand il seroit vrai, je ne m'en mets guère en peine. Ce n'est pas là que je les attends. La pierre qui les fera chopper et choir, s'il plaît à Dieu, ce sera l'entérinement. Nous en verrons l'ébattement à cette Saint-Martin, ou bientôt après. Je vous supplie bien humblement, Monsieur, s'ils l'ont présentée ou s'ils la présentent, de prendre la peine de m'en faire avoir une copie, pour me préparer à combattre ce fantôme. Ils n'ont pas trouvé leur compte à la Jarne (La Jarne, près de la Rochelle. Le garde des sceaux s'y trouvait au mois d'août 1628. Voyez Bassompierre, édition Michaud et Poujoulat, p. 284.); je ne pense pas qu'ils le trouvent mieux à Toulouse. Peut-être 's'imaginent-ils que mon âge me fera craindre les incommodités d'un si long voyage. Ils se trompent : la même cause qui m'a fait mépriser l'été me fera mépriser l'hiver (Cette lettre, adressée à un sieur Legros, a été publiée pour la première fois par M. Miller, d'après le manuscrit 133 des papiers de Baluze.). " Il ne devait plus y avoir pour lui d'été ni d'hiver. De son séjour au camp de la Rochelle au moment des plus grandes chaleurs, il avait rapporté le germe d'une maladie qui ruina rapidement la robuste constitution dont il se glorifiait encore trois ans auparavant (" Je n'ai, grâces à Dieu, écrivait-il à Balzac en 1625, de quoi murmurer contre la constitution que la nature m'avoit donnée. Elle étoit si bonne qu'en l'âge de soixante-dix ans, je ne sais que c'est d'une seule des incommodités dont les hommes sont ordinairement assaillis en la vieillesse. Et si c'étoit être bien que de n'être point mal, il se voit peu de personnes à qui je dusse porter envie. " En effet, dans la correspondance de Malherbe, je n'ai guère trouvé d'autre mention de maladie que celle d'une sciatiqne qui le tint dix jours au lit. (Lettre à Peiresc du 3 octobre 1608.)); et le 16 octobre, trois semaines après avoir écrit la lettre que nous venons de citer, il mourait à Paris, à l'âge de soixante-treize ans. Porchères d'Arbaud, son cousin par alliance, et le poëte Yvrande paraissent avoir été les seuls de ses parents et de ses amis qui assistèrent à ses derniers moments. Le fidèle Racan était encore au siège de la Rochelle, et ce fut de Porchères qu'il apprit les détails qu'il nous a transmis sur la fin de son maître (Voyez plus loin, p. LXXXVII et suivante.). Balzac prétend que lui aussi aurait pu en donner; il avait envoyé près du malade " un homme qui le vit mourir. " " Mais, dit-il, ce que je sais de plus particulier que les autres ne se peut écrire de bonne grâce, et il y a certaines vérités qui ne sont bonnes qu'à supprimer (Lettre à Conrart, du 23 janvier 165l, OEuvres, 1665, tome II. p. 900.). " Il n'est pas difficile de deviner quelles étaient ces vérités. " Malherbe, dit Tallemant, n'étoit point autrement persuadé de l'autre vie; " et c'est une assertion que le récit de Racan ne vient certainement pas infirmer. Que penser, en effet, des croyances religieuses d'un homme qui proclamait " que la religion des honnêtes gens était celle de leur prince (" Il avoit souvent à la bouche, dit Sauval, ces paroles assez libertines que le poëte Prudence attribue à l'empereur Gallien : Cale daemonium quod colit civitas. " (Antiquités de Paris, tome I, p. 324.))? " Que dire d'un catholique qui, au lit de la mort, ne se décida à se confesser que lorsqu'on lui eut remontré " qu'ayant fait profession de vivre comme les autres hommes, il falloit mourir aussi comme les autres (Voyez plus loin, p. LXXXVIII. " Il disoit, quand on lui parloit de l'enfer et du paradis : " J'ai vécu comme les autres, je veux mourir comme les autres, et aller où vont les autres. " (Tallemant, tome I, p. 305.))? " Ajoutons que dans ses lettres familières, où il laisse si librement courir sa plume, on ne retrouve rien qui rappelle ces quelques pratiques de dévotion, dont parle Racan. Ce qui semble dominer chez lui, c'est une sorte de philosophie stoïque qu'il avait peut-être puisée dans Sénèque (Cette philosophie était empreinte d'une sorte de fatalisme où n'entrait pour rien l'idée de Providence. " Qu'on die ce qu'on voudra de la prudence humaine, écrivait-il à son cousin Colomby, je ne la veux pas exclure de l'entremise de nos affaires, quand ce ne seroit que de peur de trop autoriser la nonchalance; mais pour ce qui est des événements, il faudroit d'autres exemples que ceux que j'ai vus jusqu'à cette heure, pour me faire croire qu'elle y ait aucune jurisdiction. Qui est heureux, ira aux Indes sur une claie; qui est malheureux, quand il seroit dans le meilleur vaisseau du monde, il aura de la peine à traverser de Calais à Douvres, sans courir fortune de se noyer. ") et qu'il aimait à manifester par " le mépris de toutes les choses que l'on estime le plus en ce monde, " mépris dans lequel il comprenait malheureusement l'art même où il excellait (" Un bon poëte, disait-il, n'est pas plus utile à l'Etat qu'un bon joueur de quilles, " Voyez plus loin, p. LXXVII et LXXVI. Il avait sans cesse à la bouche des maximes comme celles-ci : " Cette vie est une pure sottise. -- J'estime si peu le monde, que je n'estime pas en quel habit nous fassions le peu de chemin que nous avons à y faire. -- Pour moi je tiens que le vivre parmi tous les délices n'est pas grand'chose. " On ne peut du moins lui reprocher de n'avoir pas mis ses préceptes en pratique; car l'unique chambre qui lui servait de logement et les cinq ou six chaises de paille qui composaient son ameublement témoignent assez de son indifférence pour le luxe.). Malherbe n'avait jamais beaucoup aimé sa famille, avec laquelle il paraît avoir vécu en assez mauvaise intelligence, et il le lui prouva à sa mort. Il la déshérita complètement et choisit pour légataire universel Vincent de Boyer, fils d'un neveu de sa femme, Jean-Baptiste de Boyer, conseiller au parlement de Provence. Il disposa, en outre, d'une somme de trois mille livres en faveur d'un sieur Astruc, avocat chargé des poursuites contre les meurtriers de Marc-Antoine, et à qui Mme de Malherbe, par reconnaissance de ses bons soins et de l'amitié qu'il avait portée à son fils, laissa aussi la moitié de ses biens. Mme de Malherbe survécut encore vingt mois à son mari. Elle mourut au commencement de juin 1630, probablement à Aix où régnait alors la peste. Son testament, daté du 1er août 1629, est rempli du souvenir de son fils, dont elle demande instamment (Roux-Alpheran, Recherches, p. 43 et suivantes.) à ses héritiers de venger la mort, désir qui ne fut que bien imparfaitement exaucé. L'arrêt définitif dans cette triste affaire ne fut rendu qu'en 1632. Le 29 avril de cette année, le parlement de Toulouse (Nous avons inutilement fait chercher à Toulouse, dans les archives du parlement, le texte de l'arrêt.) condamna le sieur de Fortia de Piles, " ce maroufle, " comme l'appelait Malherbe, à payer huit cents livres " pour faire prier Dieu pour le repos de l'âme de Marc-Antoine de Malherbe, fils de la dame de Carriolis, à cause de l'assassinat commis en la personne dudit Marc-Antoine, ladite somme applicable à l'église où son corps avoit été enseveli (Roux-Alpheran, Recherches, p. 43. Cette somme revint à l'église des Minimes d'Aix, où Marc-Antoine avait été enterré.) " : châtiment bien léger s'il y avait eu réellement assassinat. Quant à l'autre accusé, le baron de Bonnes, il est probable qu'il s'était auparavant arrangé avec la famille. Ce qui est certain, c'est qu'en 1638 il épousa une belle-s?ur de ce même Vincent de Boyer, héritier de Malherbe (ibidem, p. 57.). Les mémoires que Racan a rédigés à la prière de Ménage, et que Tallemant a reproduits en les augmentant, sont une source précieuse de renseignements sur la vie de Malherbe; mais, quoiqu'il les ait écrits sans aucun doute avec les meilleures intentions du monde, il faut convenir qu'ils ne font guère honneur à son tact et à son discernement, et qu'ils ont peu servi la gloire de son maître. Je me garderai bien de vouloir représenter Malherbe comme un modèle de toutes les vertus, et de dire en style d'épitaphe avec Meusnier de Querlon qu'il fut " tout à la fois bon fils, bon père, bon mari, bon maître. " Ce qui précède fait justice de ces éloges ridicules; toutefois, d'après sa correspondance, on voit qu'on aurait pu dire de lui autre chose que ce qu'en a rapporté son disciple favori. Malheureusement Racan vivait au milieu d'une société corrompue et dans l'intimité du président Maynard, le poëte le plus licencieux peut-être d'une époque où il y en avait beaucoup, et il paraît avoir spécialement pris plaisir à conserver dans ses souvenirs et à nous transmettre avec une crudité naïve (Si l'on veut avoir une idée de cette naïveté de Racan, on n'a qu'à lire une lettre où il consulte sérieusement Chapelain sur un conte ordurier qu'il avait mis en vers, et se montre uniquement préoccupé du soin d'éviter un hiatus. Voyez OEuvres de Racan, Bibliothèque elzévirienne, tome I, p. 337.) des traits qu'il aurait pu, sans le moindre inconvénient, passer sous silence. A un autre point de vue, il nous a rapporté un certain nombre de mots et d'anecdotes ou nous ne saurions découvrir le sel et la finesse qu'il voulait y voir. Il a beau nous dire : " Ces discours ne se peuvent exprimer avec la grâce qu'il (Malherbe) les prononçoit, parce qu'ils tiroient leur plus grand ornement de son geste et du ton de sa voix; " on se rappelle alors que lui Racan bégayait, et ne pouvant prononcer ni les c ni les r, ne devait pas être fort exigeant pour un homme qui s'avouait lui-même du pays de Balbut en Balbutie (Tallemant, qui rapporte ce mot (tome I, p. 287), dit de plus : " Malherbe gâtoit ses beaux vers en les prononçant, outre qu'on ne l'entendoit presque point, à cause de l'empêchement de sa langue et de l'obscurité de sa voix : avec cela, il crachoit au moins six fois en disant une stance de six vers. C'est pourquoi le cavalier Marin disoit qu'il n'avoit jamais vu d'homme plus humide, ni de poëte plus sec. A cause de sa crachoterie, il se mettoit toujours auprès de la cheminée. " Tallemant a emprunté ce passage à Balzac, qui ajoute : " Malherbe disoit les plus jolies choses du monde; mais il ne les disoit point de bonne grâce, et il étoit le plus mauvais récitateur du monde. "). Dans un remarquable article de critique où, suivant son habitude, il a laissé peu de chose à dire à ceux qui viendront après lui (Revue européenne, 15 mars 1859. Cet article, où M.Sainte-Beuve a résumé plusieurs de ses travaux antérieurs, est intitulé : Malherbe. -- Je ferai seulement quelques réserves sur quelques-unes de ses appréciations du caractère du poëte.), M. Sainte-Beuve a écrit ceci : " La probité subsiste même sous les défauts de Malherbe. Son caractère privé, bien qu'étroit, est solide, et suffit à porter, sans jamais fléchir, sa grandeur lyrique. " Rien n'est plus juste ni plus vrai. Si Malherbe était brusque et emporté (Il l'était assez pour s'être oublié un jour jusqu'à souffleter la dame de ses pensées, la vicomtesse d'Auchy : voyez Tallemant, tome I, p. 301. Nous publierons la lettre d'excuse qu'il lui écrivit à ce sujet.), il pouvait se vanter " d'avoir une âme ennemie de dissimulation " et " de prétendre en finesse moins qu'homme du monde. " Il eut et mérita de bons et sincères amis, et ne paraît guère avoir eu d'autres ennemis que ceux qu'il s'attirait par la rudesse d'une franchise qu'il poussait souvent jusqu'au cynisme (Voyez, entre autres, Tallemant, tome I, p. 286.) et par l'inflexibilité de ses doctrines littéraires. Chef d'école, se sentant appelé à réformer la poésie et la prose française, et persuadé, suivant l'expression de Boileau, que " notre langue veut être extrêmement travaillée (Lettre de Boileau à Maucroix, 29 avril 1696. Correspondance entre Boileau et Brossette, édition Laverdet, p. 417.), " il exerça et tint à exercer sur les écrivains que son talent, sa position et son âge groupaient autour de lui, une domination qui devenait souvent la plus minutieuse des tyrannies (" Lingendes, qui étoit pourtant assez poli, ne voulut jamais subir la censure de Malherbe, et disoit que ce n'étoit qu'un tyran, et qu'il abattoit l'esprit aux gens. " (Tallemant, tome I, p. 277.)). Écoutez ce qu'en dit Balzac: " Vous vous souvenez du vieux pédagogue de la cour qu'on appeloit autrefois le tyran des mots et des syllabes, et qui s'appeloit lui-même, lorsqu'il étoit en belle humeur, le grammairien en lunettes et en cheveux gris. N'ayons point dessein d'imiter ce que l'on conte de ridicule de ce vieux docteur. Notre ambition se doit proposer de meilleurs exemples. J'ai pitié d'un homme qui fait de si grandes affaires entre pas et point; qui traite l'affaire des participes et des gérondifs comme si c'étoit celle de deux peuples voisins l'un de l'autre et jaloux de leurs frontières. Ce docteur en langue vulgaire avoit accoutumé de dire que depuis tant d'années il travailloit à dégasconner la cour et qu'il n'en pouvoit venir à bout. La mort l'attrapa sur l'arrondissement d'une période, et l'an climatérique l'avoit surpris délibérant si erreur et doute étoient masculins ou féminins. Avec quelle attention vouloit-il qu'on l'écoutat quand il dogmatisoit de l'usage et de la vertu des particules (Socrate chrétien, discours X. OEuvres, tome II, p. 261.)? " Le portrait est sans doute un peu chargé, mais au fond je le crois vrai; seulement en le traçant, le vaniteux écrivain, qui si souvent n'a été qu'un arrangeur de mots, oubliait qu'il avait adulé Malherbe vivant et ne se souvenait plus sans doute que de quelques blessures faites à son amour-propre (De celle-ci peut-être: " Malherbe dit un jour à Gomberville, à propos des premières lettres de Balzac : " Pardieu! pardieu! toutes ces badineries-là me sont venues à l'esprit; mais je les ai rebutées. " (Tallemant, tome IV, p. 89.) -- " Vous me prenez pour un autre, écrivait un jour Balzac à Conrart, si vous me prenez pour un admirateur; je ne le suis pas de Virgile, comment le serois-je de Malherbe? En effet, je ne l'estime beaucoup que par la comparaison des autres que j'estime peu; mais je vous l'ai dit, il y a longtemps, et je ne pense pas que je m'en dédise jamais, s'il y a quelque objet de mon admiration dans le monde, c'est l'homme à qui j'écris cette lettre. " (OEuvres, tome II, p. 959)) Une rare qualité de Malherbe et qui indique à la fois la vigueur et la supériorité de son esprit, c'est l'indifférence avec laquelle il bravait les attaques de ses adversaires : " Écrive contre moi qui voudra, " disait-il à ce même Balzac, qui n'était point doué d'une telle fermeté, " Si les colporteurs du Pont-Neuf n'ont rien à vendre que les réponses que je ferai, ils peuvent bien prendre les crochets ou se résoudre à mourir de faim. On pensera peut-être que je craigne les antagonistes. Non fais. Je me moque d'eux, et n'en excepte pas un, depuis le cèdre jusqu'à l'hysope (Lettre à Balzac. C'est la XVIIe du livre II, dans les anciennes éditions.). " Il fit comme il disoit. Desportes, Bertaut et des Yveteaux le poursuivirent en vain de leurs critiques. Il se borna à répondre " que s'il s'y mettoit, il feroit de leurs fautes un livre plus gros que leurs livres mêmes (Tallemant, tome I, p. 275. Il se vengea pourtant un jour fort brutalement d'une satire de Berthelot (voyez plus loin, p. 96); il est vrai que la vicomtesse d'Auchy y était encore plus maltraitée que lui.). " Il s'y mit une fois, et nous publierons dans un de nos prochains volumes les annotations dont il a chargé un exemplaire des oeuvres de Desportes, exemplaire qui, après avoir appartenu à Balzac (Le 20 novembre 1653, Balzac écrivait à Conrart : " Je vous dirai seulement que j'ai ici un exemplaire de ses oeuvres (de Desportes), marqué de la main de feu M. de Malherbe, et corrigé d'une terrible manière. Toutes les marges sont bordées de ses observations critiques, et j'ai résolu, avec votre licence, d'en choisir les plus belles, pour en faire un chapitre de nos remarques. " (OEuvres de Balzac, l665, in-fol., tome II, p. 957 )) et au président Bouhier, se trouve aujourd'hui à la bibliothèque de l'Arsenal. Nous n'avons pas eu la prétention dans les pages qui précèdent d'épuiser ce qui concerne la vie et les écrits de Malherbe; et l'on trouvera dans sa biographie par Racan, dans nos commentaires et dans l'Historiette de Tallemant, bien des particularités qu'il était inutile de répéter ici. Quant aux jugements sur ses oeuvres, nous nous en sommes abstenu le plus possible afin de nous conformer au plan fort sage adopté pour la Collection des grands écrivains de la France, dont fait partie le présent ouvrage. Cette lacune sera facilement réparable pour les lecteurs; placé sur le seuil du dix-septième siècle où il eut à la fois à combattre les derniers efforts de la Renaissance et à frayer le chemin aux nouveaux venus, s'offrant ainsi le premier à ceux qui se livrent à l'étude de cette grande époque, et ayant d'ailleurs le bonheur d'appartenir à une province jalouse entre toutes de la gloire de ses grands hommes, Malherbe a été depuis Godeau et Ménage l'objet de nombreux travaux. Cependant si nous ne prenons pas la parole pour nous-même, nous pouvons la céder à un autre; et l'on nous permettra de terminer cette notice en donnant une appréciation tracée par un chartreux, le seul de son ordre peut-être qui, en France, se soit occupé de critique littéraire : Bonaventure d'Argonne, plus connu sous le pseudonyme de Vigneul-Marville (Il était né six ans après la mort de Malherbe, en 1634, et mourut en 1704.) : " Malherbe, dit-il, étoit né avec un génie heureux pour la poésie, principalement pour la poésie lyrique. Il avoit de l'élévation dans l'esprit, de la noblesse dans les pensées et de la force dans l'expression. En un mot, Malherbe savoit louer; ce qui est tout dire en ce genre de poésie. Son plus grand mérite vient de ce qu'il a pu vaincre le phébus de son siècle, et qu'en imitant les Grecs et les Latins, il n'a point pris cet air de collège et de fausse érudition affecté par Ronsard. Malherbe étoit flegmatique et donnoit beaucoup de temps à la composition de ses ouvrages, à imaginer ses desseins et à tourner ses vers. J'ai ouï dire qu'il ne faisoit ses odes que par petits morceaux, un vers d'un côté, un vers de l'autre.... Quelque peine qu'il ait prise dans ses compositions, il n'a point tant réussi que lorsque, s'abandonnant à son bon naturel, il a écrit avec rapidité ce qui lui venoit à la pensée. Nous en avons un exemple qui saute aux yeux dans les stances à M. du Périer, où, après avoir sué longtemps, sa veine venant à s'ouvrir, il fait voir plus de grâce, d'uniformité et de bon sens en trois stances qui nous dépeignent la mort, que dans toutes les autres qu'il s'est arrachées de l'esprit. C'est là mon sentiment, Monsieur, touchant ce rare poëte, dont vous avez voulu que je parlasse avec liberté.... Adieu, perge me amare (Copie autographe des lettres de Bonâventure d'Argonne. Lettre à l'abbé de L.... (le nom est effacé), manuscrit de la Bibliothèque de Grenoble, n° 889, p.52 -- Cette lettre que nous croyons inédite est sans date). " LUD. LALANNE. ( L ) APPENDICE DE LA NOTICE BIOGRAPHIQUE. LETTRE DE RICHELIEU A MALHERBE. Bayle, dans son piquant article sur Malherbe, dit ceci : " Je ne trouve pas qu'il ait eu beaucoup de part à l'affection du cardinal de Richelieu. Par malheur pour ce grand poëte, ses épargnes d'esprit furent connues de ce cardinal. " Que Richelieu ait été peu flatté de voir Malherbe lui offrir un jour des vers qui n'avaient point été faits à son intention, je l'admets sans difficulté (Voyez plus loin, p. 313, la notice de la pièce CXVIII). Mais il n'en garda pas longtemps rancune au poëte, comme le prouve, la lettre suivante, qu'il lui adressa le 15 mars 1628, lorsque Malherbe lui eut envoyé l'Ode contre les Rochelois, où six strophes lui sont consacrées (Voyez plus loin, pièce CIII, p. 279.). " A MONSIEUR DE MALHERBE. " " 15 mars (1628). " Monsieur, j'ai vu vos vers qui font voir que M. de Malherbe est et sera toujours lui-même tant qu'il plaira à Dieu le conserver. Je ne dirai pas seulement que je les ai trouvés excellents, mais bien que personne de jugement ne les lira qui ne les reconnoisse et avoue tels. Les meilleurs esprits vous doivent cet hommage d'approuver tout ce qui vient du vôtre comme parfait. Je prie Dieu que d'ici à trente ans vous nous puissiez donner de semblables témoignages de la verdeur de votre esprit, que les années n'ont pu faire vieillir qu'autant qu'il falloit pour l'épurer entièrement de ce qui se trouve quelquefois à redire en ceux qui ont peu d'expérience, aux jeunes gens. Pour vous donner lieu de passer ce temps commodément, j'écris de bonne encre à M. d'Effiat, touchant le mémoire que vous m'avez envoyé, et lui fais connoître que le Roi a tant d'inclination à favoriser les gens de mérite, qu'assurément il feroit contre son intention si vos affaires étoient sans recommandation en son esprit. Assurez-vous que j'embrasserai tous vos intérêts comme les miens propres, et que personne n'est plus que moi, etc., etc.(Cette lettre, publiée il y a quelques années dans le Journal des savants de Normandie, a été insérée par M. Avenel dans la Correspondance de Richelieu. La minute est aux archives du ministère des affaires étrangères.)." LETTRE DE RECOMMANDATION DE MARIE DE MÉDICIS EN FAVEUR DE MALHERBE. Cette lettre est inédite; l'original est conservé à la Bibliothèque impériale, collection Dupuy, vol. 631, f° 83 : " Messieurs, le sr de Malherbe aïant un procès au parlement de Bourgogne, auquel il est appelant d'une sentence rendue au siège d'Aix qui a adjugé des intéretz civilz à la veufve d'un nommé Audibert contre qui le filz aud. Malherbe s'est battu en duel, il y a quelque temps, auquel procès il soustient que tous deux aïant commis la mesme faute, la punition en doibt estre esgale, suivant et conformement aux éditz du Roy, Monsieur mon filz, sur ce suject, il m'a supplié de vous écrire pour vous recommander son affaire; ce que je fais bien volontiers par cette lettre, qui est pour vous assurer que vous ferez chose qui me sera fort agreable de luy tesmoigner en cette occasion l'estat que vous faites de ma recommandation, le favorizant en ce qui dépandra de voz charges autant que la justice le pourra permettre, comme une personne que son esprit a toujours fait estimer, en ceste cour, homme de mérite. La présente n'estant à autre fin, je ne l'alongerai que pour vous dire que j'en aurai du ressentiment ainsy que je vous feray paroistre aux occasions qui s'en présenteront. Priant sur ce Dieu qu'il vous tienne en sa sainte et digne garde. Escript à Paris le XXIIe jour d'avril 1625. " MARIE. " BOUTHILLIER. " A Messs les conseillers d'Estat du Roy, Monsieur mon filz, ses procureur et advocats généraux en son parlement de Bourgogne. " PROCÈS DE LA VEUVE AUDEBERT CONTRE MARC-ANTOINE DE MALHERBE, MEURTRIER DE SON MARI. Le savant archiviste de la Côte-d'Or, M. Joseph Garnier, a bien voulu nous envoyer le résumé suivant de l'affaire, qu'il a trouvé dans les archives du greffe de la cour d'appel de Dijon : " Vu le procès criminel fait à requeste du procureur du Roy du senechal d'Aix en Provence, instigation et poursuite de Delle Honorade de Blain, vefve de Raymond Audebert, bourgeois dudit Aix, Gaspard et Anne Audebert, enfans et héritiers par bénéfice d'inventaire dudit feu Audebert, et Me Mare-Antoine Malherbe, advocat au parlement dudit Aix, à cause de l'homicide commis à la personne dud. Audebert. -- Sentence donnée au juge le 10e octobre 1624, par laquelle icelui Malherbe auroit esté condamné à estre délivré ès mains de l'exécuteur de la haulte justice, mené et conduit par tous les lieux et carrefours de ladite ville accoustumés et jusques à la place des Jacobins, et sur l'échafaud d'icelle où seroit dressé un piloris avoir la teste tranchée, et en après son corps porté au lieu patibulaire; et où il ne pourroit estre apréhendé seroit exécuté en efigie; en 300 livres d'am. envers le Roy, 200 livres à l'esglise où led. défunt avoit esté inhumé, pour prier Dieu pour son âme, à ses frais, le sequestre définitivement deschargé, et en 500 livres d'am. envers lad. de Blain, 1000 livres pour chacun des enfans. -- Lettres de relief d'appel, obtenues en la chanc. d'Aix, le 5 décembre 1624, par François de Malherbe, gentilhomme ordinaire de la ch. du Roy, au nom et comme père et légitime administrateur de la personne dudit M. A. son fils, touchant l'appel de la dite sentence.... -- Lettres patentes obtenues à Paris par le même le 31 du mesme mois par lesquelles S. M. évoque l'affaire et en renvoie l'examen au parlement de Dijon. -- Arrêt de cette cour du 17 février l625 qui retient la connoissance de cette affaire et nomme des commissaires pour en instruire. -- Requeste de Malherbe père, du 16 avril, contenant que, le lieutenant d'Aix n'ayant rien prononcé contre le corps et la mémoire d'Audebert, il n'avait point observé la rigueur des édits sur le duel, il avait, lui, appellé de cette sentence à ce chef seulement, et demandoit que les parties produisissent par lettres et que le procureur général fut adjoint à la cause. -- Arrêt du même jour qui ordonne la production de ces pièces. -- Autre du 12 juin qui ordonne la nomination d'un curateur à la défence de feu Raymond Audebert, pour répondre sur les charges de l'information. -- Arrêt du 13 qui délègue à cet effet F. Baudon, procureur à la cour. -- Appointements divers pour la production des pièces et les dispositions des parties en ordonnance du commissaire de la cour, rendue en la ville d'Aix le 8 octobre 1625 à requeste de F. de Malherbe par laquelle il prescrit la comparution de Favre, curateur nommé à la défence de Audebert pour répondre sur les charges. Interrogatoires du curateur. Descente faite sur les lieux où l'on prétend que le combat a été fait. -- Déclaration de Favre de l'impossibilité où il est de fournir la preuve des faits qu'il allègue. -- Lettres patentes obtenues par ledit M. A. de Malherbe à Paris, au mois de juin 1626, par lesquelles S. M. en conséquence de son édit sur les duels du mois de février précédent et en faveur de l'heureux mariage de sa s?ur la reine d'Angleterre, auroit audit de Malherbe quitté, remis et pardonné, esteint et abolly le fait et cas de l'homicide dudit Audebert, ainsi qu'il est exprimé et déclaré dans lesdites lettres. -- Arrêt du Ier décembre 1626, par lequel sur la présentation de ces lettres par ledit de Malherbe fils en l'audience, il auroit été dit qu'il serait ouy et répété sur le contenu en icelles par commissaires, et sur ses réponces communiquées au procureur général, estre ordonné à qui il appartiendra et ce pendant qu'il passera le guichet. -- Interrogatoires dud. de Malherbe des 8 et 9 décembre. -- Sa requête par laquelle il demande l'entérinement desdites lettres et la faveur de sortir de prison, sauf à ne pas quitter la ville. -- Arrêt de la cour du 10 qui ordonne la communication desdites lettres et requête à la dame Audebert, et donne pour prison au sr Malherbe la maison de F. Gault, huissier. -- Autres requêtes des parties. -- Conclusions du procureur général. La cour entérine les lettres de grâce, ordonne que de Malherbe jouira de leur effet, le condamne en 1500 livres d'intérêts, savoir 500 livres envers la veuve A. et 1000 au profit des enfans, et aux dépens, ordonne qu'il tiendra prison jusques à l'entier payement des intérêts. -- Met à néant l'appel intenté par F. de M. et les parties hors de cause. Signé, B. LEGOUT et B. MILLET. " Fait à la Tournelle, à Dijon, le 13e février 1627, et prononcé aud. sr de Malherbe fils, prisonnier en la Conciergerie. " (LIV APPENDICE DE LA NOTICE BIOGRAPHIQUE.) LETTRE INÉDITE DE PEIRESC A MALHERBE SUR LA MORT DE SON FILS. " Monsieur, je viens de me condouloir et de pleurer tout mon saoul avec la pauvre désolée mère, Mme de Malherbe, et voudrois bien m'être trouvé près de vous, ou que la distance des lieux et ma foible santé ne m'eussent pas empêché, comme elles font, de vous aller voir, ainsi que je le desirerois en cette funeste rencontre, pour joindre mes larmes aux vôtres et recevoir avec la condoléance et la compassion générale toutes les