Originaux Et Détraqués. (1892) Par Louis Fréchette (1839-1908) TABLE DES MATIERES Préface-dédicace. I. Oneille. II. Grelot. III. Drapeau. IV. Chouinard. V. Cotton. VI. Dupil. VII. Grosperrin. VIII. Cardinal. IX. Marcel Aubin. X. Dominique. XI. Burns. XII. George Lévesque. Préface-dédicace À mon très cher et très distingué compagnon d’enfance, James D. Edgar, député au Parlement fédéral. Mon cher ami, Pendant que j’écrivais ce petit livre, tout rempli et pour ainsi dire tout palpitant de souvenirs qui nous sont communs, ton nom est venu tant de fois se mêler joyeusement à ces réminiscences, que, au moment de rédiger une préface, je le retrouve tout naturellement sous ma plume. Qu’il y reste, même sans ta permission! En même temps que le livre te rappellera des lieux, des noms et des incidents sans doute plus ou moins frustes dans ta mémoire, la préface te parlera des chaudes et naïves amitiés du temps passé. Il me semble que, par cela même, elle te fera mieux reconnaître les horizons décrits, elle te peindra plus frappantes et plus vraies les scènes évoquées, elle te donnera plus vive et plus sincère la vision rétrospective des choses envolées. Ces évocations sont, du reste, mon cher Edgar, notre seule chance de revivre un peu nos premières années: car les lieux mêmes, autant dans leur aspect physique que dans leur physionomie morale, sont bien changés. En jetant les yeux sur le plateau de Lévis, par exemple, en y embrassant du regard ces édifices considérables, ces rues bordées d’arbres et d’habitations élégantes, il te serait impossible de reconnaître le théâtre de nos ébats de gamins et de nos longues rêveries d’adolescents. Tu ne retrouverais plus la Commune, avec ses tranchées historiques, ses monticules se succédant pêle-mêle comme les vagues de la mer, ses étroits sentiers se faufilant à travers les bouquets épars des coudriers, des cenelliers et des cerisiers à grappes. Tu chercherais en vain les prairies frangées de broussailles épineuses, et plantées par-ci par-là de vieux ormes aux branches en ogive, où nous allions, pour nous amuser, aider à la fenaison. C’est à peine si tu trouverais, au haut de la falaise qui domine le Saint- Laurent, un petit coin de roc où t’asseoir pour jouir encore une fois du spectacle, toujours grandiose et toujours beau, du soleil sombrant derrière la gigantesque arête du rocher de Québec, et pour écouter s’endormir le grand fleuve, avec ses bruits et ses rumeurs, dans le calme de la nuit tombante. T’en souviens-tu?... Combien de fois, par les soirs limpides et parfumés, ne nous sommesnous pas arrêtés là, le front moite et la pensée étrangement troublée par je ne sais quelle nostalgie du rêve! Combien de fois ne sommes-nous pas venus là tous deux, poètes de l’avenir, dans le recueillement et la solitude, demander aux caresses rafraîchissantes des brises, aux murmures confus et berçants de la vesprée, aux mille et une splendeurs embrasées du couchant, le secret de ces émotions vagues dont l’envahissement étreignait si délicieusement nos coeurs de quinze ans! Premiers cris de l’âme! Premières vibrations intérieures! Premiers tressaillements de la jeunesse qui va fleurir! Vos ivresses inquiètes ne s’oublient jamais. Toute la vie en garde une espèce d’ébranlement mystérieux et doux. Oui, bien des choses sont changées. Les vastes champs que nous foulions à la raquette; les estacades flottantes où notre canot de pêche reposait à l’abri du vent; les anses sablonneuses où nous allions faire nos plongeons de jeunes canards, tout cela est disparu. Les rails du Grand-Tronc et de l’Intercolonial ont bouleversé tout cela, et bien d’autres choses. C’est sur l’ancien quai Lauzon, construit par sir John Caldwell, et restauré à neuf, que s’embarquent aujourd’hui les voyageurs pour New- York et San Francisco... quand il y en a. Une vaste usine s’est élevée sur l’emplacement même de la maison dont la cave recéla les cadavres qu’y enfouissait le vieux meurtrier Lanigan, resté vivant dans les souvenirs populaires sous le nom du « docteur Linguienne »... et dans le carnet des savants, sous celui du « docteur l’Indienne ». Le château Tweedle a été rasé par un incendie. À bas aussi la vieille colonne qui rappelait l’endroit rendu célèbre par le gibet de la Corriveau. Les canots d’hiver, ces vieux adversaires de la banquise, ont vu leurs avirons vaincus par les hélices de puissants bateaux à vapeur qui se rient aujourd’hui des débâcles du « Lac », comme des tempêtes de janvier. Plus de wigwams montagnais éparpillés sur la grève d’Indian Cove: un gigantesque bassin de radoub - puissent les muses me le pardonner aussi volontiers que les électeurs de l’endroit! - a pris leur place. Le mai de Tempérance, la boutique à Gnace, la flûte à Gaudreault, la meute à Batoche, tout cela est allé rejoindre les neiges d’antan. Et les vieux? partis aussi les uns après les autres. Je ne suis même pas bien sûr que la mare à Pompon soit encore à sa place. Mais il n’y a pas que de ce côté du fleuve où la main du temps ait laissé des traces de son passage. Québec aussi - oui, mon ami, Québec lui-même! - se transforme petit à petit. La basse ville a vu deux maisons se construire dans les dix dernières années; Saint-Roch prend des allures commerciales sérieuses; Saint- Sauveur s’allonge et se donne le luxe d’une église décorée par un vrai peintre. Une gare de chemin de fer longe l’anse où ne débarquaient autrefois que les huîtres de Caraquette et les harengs du Labrador. Les vieilles portes militaires sont démolies, et remplacées, pour la plupart, par des barrières à tournure féodale, avec mâchicoulis et échauguettes en poivrières, - un éloquent défi au statu quo traditionnel. L’ancienne cathédrale, devenue basilique cardinalice, a refait sa toilette. Il y a le bassin Louise, le nouveau parlement, un palais de justice neuf, deux clubs d’amis, où l’on se dévore encore mieux que dans les sociétés patriotiques ou de Secours mutuel. L’historique château Saint-Louis est allé rejoindre les ruines du collège des Jésuites et du vieux poulailler législatif où s’est bâclée la constitution qui nous rend heureux depuis 1867. Et - circonstances qui frapperont nos neveux d’admiration - la rue Saint-Jean a failli s’élargir, après quarante ans d’efforts; et l’on commence, paraît-il, à construire un hôtel aux dépens de la Confédération, représentée par mon ami Van Horne! Faut-il noter d’autres progrès et d’autres disparitions? Le cheval de pain d’épice, le bâton de crème, les bull’s eyes, la planchette de tire, le baril de bière d’épinette, sont des institutions du passé. Les paniers de bric-à-brac s’éloignent peu à peu des places publiques. Les commis de la basse ville et de la côte de la Montagne ne racolent presque plus les chalands au coin des rues. La « botte à Barbeau », qui fut longtemps un des plus importants points de repère de la capitale, a quitté ses crochets légendaires. Et le cabriolet à soupente des anciens jours - la calèche, comme on l’appelle encore - s’il n’est pas classé un de ces quatre matins parmi les reliques de quelque amateur d’antiquités, sera bientôt remisé dans le compartiment réservé aux vieilles lunes. Plus de garnison anglaise! À peine quelques artilleurs indigènes arpentant les rues et portant des sabres - comme leurs casquettes, du reste, qui ne leur couvrent jamais que la moitié d’une oreille - pour le principe. Plus de vieux notaires ou d’anciens greffiers en retraite, allant prendre le frais à cinq heures du matin, sur la Terrasse, en robe de chambre et en pantoufles! Les maisons, lourdes et basses, sont bien encore assises sur le fin bord des trottoirs; mais on voit percer ça et là, sous l’arcade des nouvelles barrières et dans le fouillis des cheminées monumentales, les toits à tourelles de constructions plus sveltes et plus modernes. Les dieux s’en vont! Bref, mon pauvre Edgar, le cadre de nos premières impressions n’est plus du tout le même. Ce que nous avons appris à aimer ensemble nous quitte. Ce qui a fait la gaieté ou la poésie de notre printemps s’efface. Le passé non seulement n’est plus, mais encore les derniers vestiges qu’il avait laissés derrière lui, comme une traînée d’ombre ou de soleil, s’oblitèrent rapidement. C’est pour cela que j’ai écrit ces pages. C’est pour cela que j’ai écrit ces pages, où tu verras revivre quelquesunes de nos années de jeunesse, à côté des physionomies pittoresques qui en ont égayé certains côtés un peu ternes parfois, et dont j’ai voulu, par reconnaissance - je parle des physionomies - rappeler le souvenir. Il ne faut pas trop mépriser ces types bizarres. La société serait bien plate, et son aspect bien monotone, si elle n’était pas un peu accidentée et comme bigarrée par ces excentriques personnages à panache polychrome qui en accentuent la variété des teintes, en brisent la tonalité trop persistante. Du reste, si l’histoire des nations forme, pour celles-ci, un patrimoine précieux, les annales anecdotiques des peuples ont aussi leur importance. Mieux que la chronologie des grands événements, quelquefois, elles affirment le caractère d’une race, et donnent le secret de certains problèmes sur lesquels se heurte souvent la sagacité de ceux qui ont le plus consciencieusement étudié l’humanité, et médité sur ses inconséquences apparentes. Loin de moi, cependant, l’ambition de poser à l’historien. Au contraire - et je désire que le lecteur note bien ceci - on ne doit pas attendre de ces monographies une exactitude historique trop scrupuleuse. J’ai dessiné mes personnages tels que je les ai vus, ou tels qu’on me les a racontés, sans m’inquiéter de l’absolue vérité des détails. Pour moi, il est de peu d’importance que tel individu soit né ou mort dans une paroisse ou dans une autre, quelques années plus tôt ou quelques années plus tard. Si les portraits sont ressemblants, les accessoires peuvent être plus ou moins fidèles, sans gâter le tableau. Ne pas chercher la petite bête! Quand l’anecdote est bien en couleur, quand elle est dans la note du personnage, et surtout quand elle est amusante, que désirer de plus? Lorsque je rapporte ce que j’ai vu, je le fais avec autant de fidélité que ma mémoire peut me le permettre; et si ce qu’on m’a raconté me paraît vraisemblable, je le consigne de même, en y mettant le cachet probable, sans jamais me donner la peine - en matière de cette sorte ce serait du temps perdu - d’aller aux sources pour contrôler aucun détail. Pourvu que la synthèse du modèle s’accuse bien en relief; que le fond soit d’une nuance plus ou moins conforme à la vérité absolue, que nous importe, après tout? C’est là un point sur lequel il est bon de s’entendre avec le lecteur; la précaution évitera peut-être une peine inutile à qui pourrait trouver, dans mes récits, matière à correction ou à contradiction. Autre chose. Si j’ai rangé mes sous l’étiquette générale de types québecquois, bien que plusieurs d’entre eux n’aient jamais réellement habité Québec, c’est que, à tort ou à raison, pour toute la partie haute du pays - d’Ottawa à Trois-Rivières, et de Montréal à Saint-Jean - un Québecquois n’est pas précisément un homme domicilié dans la ville même de Québec, mais un habitant des environs. Il lui suffit même souvent d’être né dans le bas du fleuve. J’ai entendu dire plus d’une fois à Montréal: « C’est un Québecquois, il est de Rimouski. » J’ai donc pris mes types, mon cher Edgar, non seulement dans la ville de Québec, mais aussi dans le district, - surtout à Lévis, où je suis né, et où nous nous sommes connus. Cela n’était pas nécessaire, cependant, pour remplir le cadre de mon ouvrage. J’aurais pu me restreindre aux limites de la bonne vieille ville, et trouver là ample matière à plus d’un volume du même genre. Car, en fait de types originaux, je ne crois pas qu’il soit un endroit sous la calotte du ciel qui puisse se vanter d’en avoir produit un aussi grand nombre. Je pourrais citer, par exemple, tel avocat, célèbre par ses saillies, jurisconsulte éminent, inférieur à personne au parquet, et qui, sorti de là, devenait le plus exécrable bohème qui ait jamais traîné ses loques et son ivresse à travers la création. Tel médecin, excentrique dans ses habitudes, excentrique dans sa mise, excentrique chez lui, excentrique au dehors, savant remarquable, discoureur subtil, qui passa soixante ans de son existence à mystifier ses contemporains par des fumisteries de carabins, quand il n’exposait pas ses jours, pour les soigner gratuitement, pendant les épidémies. Tel autre citoyen riche et sérieux, instruit et distingué, qui resta fiancé plus de soixante ans, sans jamais manquer un soir la petite promenade à deux, pendant que les meubles achetés pour le ménage, soigneusement paquetés et ficelés, attendaient la noce au fond d’un grenier. Tel opulent propriétaire-rentier, qui vivait de ce qu’il ramassait la nuit dans les seaux à détritus, et qui est mort dans une soupente où il se chauffait avec de vieux papiers recueillis aux abords des imprimeries. Et ce marchand - intelligent sur tout le reste - qui n’entrait jamais dans une église, de peur que la voûte ne lui tombât sur la tête! Et ce délicieux musicien, Français conduit chez nous par le hasard, qui dépensait en une nuit tout le produit d’un concert - les concerts étaient productifs à cette époque - et qui, le lendemain, empruntait un mouchoir pour aller le vendre, afin de se faire raser! Et cet agent d’assurances qui croyait avoir perdu sa journée, et restait taciturne jusqu’au soir, quand il n’avait pas assisté à un enterrement le matin! Et ce saint prêtre qui ne voulut jamais dire la messe, parce qu’il s’imaginait que l’évêque, en l’ordonnant, n’avait pas prononcé tous les mots sacramentels! Et cet hôtelier qui - longtemps avant la légende de Sarah Bernhardt - a gardé, durant vingt ans au moins, dans sa chambre à coucher, le cercueil qui devait le porter au cimetière! Et ce célèbre prêteur d’argent qui, comme accompagnement à quatre orgues de Barbarie engagés pour la circonstance, jouait lui-même de la grosse caisse au mariage de sa fille! Et enfin - pardon de faire un pareil méli-mélo - l’inénarrable Honoré, le roi des joyeux vivants, le prototype des bons garçons, l’intarissable robinet à plaisanteries, qui parlait latin comme un archevêque, et qui n’a jamais eu de rival, le coude sur la nappe, pour cligner un oeil gaulois devant le petit verre cosmopolite! J’en passe et des meilleurs. Sans compter que... j’omets les vivants. En fait d’originaux surtout - car il ne faut pas confondre ceux-ci avec les détraqués - la nomenclature québecquoise n’a pas de bout. À quoi cela tient-il? Comment se fait-il qu’on ne rencontre pas ailleurs ces types étranges, ou, tout au moins, en semblable agglomération? Est-ce dans l’air? On le soupçonnerait. Mais je crois plutôt à l’influence des milieux. À la mode, un peu; à la contagion, beaucoup. Un centre restreint, toujours le même - par conséquent sujet à l’atavisme - reproduit souvent les mêmes figures physiques. Pourquoi pas les mêmes figures morales? Et, quand la tendance morale est l’exagération dans les caractères, dans les vêtements, dans les accoutumances, dans les attitudes, dans les démarches, dans les propensions, pourquoi cette tendance ne se propageraitelle pas et par l’hérédité et par le coudoiement - par l’atmosphère ambiante, si l’on veut? Quoi qu’il en soit, Québec n’est pas seulement une ville typique par sa position géographique, par sa situation topographique spéciale, par son site sans parallèle en Amérique, par son passé héroïque et légendaire, par son aspect physique et ses conditions morales exceptionnelles, c’est la patrie des originaux. Qu’ils soient hommes d’esprit ou pauvres détraqués, c’est la patrie des originaux - c’est-à-dire de ceux qui sont quelqu’un, ce qui est plus rare qu’on ne le pense. Plus que cela, quand elle ne leur donne pas naissance, on dirait qu’elle les attire par quelque influence mystérieuse. Pour ne parler que des hommes d’esprit - dont quelques-uns planent déjà dans l’histoire - si Garneau naît à Saint-Augustin, Ferland et Fabre à Montréal, Routhier à Sainte-Thérèse, Legendre à Nicolet, et Buies on ne sait où; Buies, Legendre, Routhier, Fabre, Ferland et Garneau sont morts ou mourront à Québec. Et, plus que cela, si un homme de génie voit le jour à Saint-Lin, c’est pour aller briller au parlement comme député de Saint-Roch de Québec - une division électorale qu’on s’acharne (qu’est-ce que la politique ne peut pas faire?) à nommer Québec-Est, bien qu’elle soit à l’ouest! C’est incroyable, mais c’est cela. Ce bon vieux Saint-Roch - un peu fou peut-être - mais où circulera et vibrera, toujours chaude et généreuse, la dernière goutte du sang chevaleresque que la France a légué à l’Amérique! Mon cher Edgar, c’est parce que tu sais tout cela, que tu connais le décor, et que tu apprécies mes compatriotes avec plus de justice que ne le font un certain nombre des tiens, que j’ai pensé à te dédier mon petit ouvrage sans importance, je le sais, mais aussi sans prétention. Puisses-tu ne pas avoir plus de répugnance à le feuilleter que je n’ai eu d’ennui à l’écrire. Montréal, 15 août 1892. L. F. I. Oneille I Pourquoi, lorsqu’on parle de Québec, est-on toujours porté à dire « la bonne vieille ville »? Cela n’est certainement pas dû à ses traditions guerrières et chevaleresques, ni à l’aspect grandiose de son site presque sans rival au monde - pas plus qu’à la physionomie quelque peu rébarbative que lui prêtent sa menaçante citadelle et sa longue ceinture de canons accroupis comme des dogues. Cela n’est pas dû non plus à ses ruelles étroites et tortueuses, où les trottoirs ont l’air de se tasser le long des murailles pour laisser passer les piétons sur la chaussée. Non; ce titre de « bonne vieille ville », qui réveille on ne sait quelle idée de bonhomie familière et douce, Québec le doit principalement aux moeurs patriarcales, pour ne pas dire à l’allure un peu surannée de sa population. Nulle part ailleurs ne rencontre-t-on, si nombreux et si caractérisés, ces respectables citadins aux habitudes régulières comme un mécanisme de jaquemart, flottant dans ces longues redingotes aux basques pendantes, si fort en vogue il y a quarante ans, bons bourgeois cravatés à la polonaise, qu’on dirait descendus tout d’une pièce de ces moulures bronzées dont Plamondon encadrait ses toiles vigoureuses, et Théophile Hamel ses portraits aux fins coups de pinceau. Nulle part, sur le continent, ne retrouve-t-on, relevées comme ici par une pointe de sans-gêne pleine de saveur, ces charmantes manières, quelque peu ancien régime, qui rappellent vaguement l’exquise odeur de vétusté enfermée au fond des tiroirs aux souvenirs. Mais en réalité quelle différence entre le Québec d’aujourd’hui et le Québec d’il y a cinquante à soixante ans, par exemple! Les vieux ne s’y reconnaissent plus. C’est de leur temps, paraît-il, qu’on était patriarcal pour tout de bon dans la « vieille ville ». Si vous le voulez bien, nous allons remonter ensemble jusqu’à cette époque lointaine, pour étudier le caractère d’un de ces bons types du Québec de jadis, type que la tradition a fait légendaire. II L’original s’appelait Jean-Baptiste Oneille. Il cumulait les fonctions de bedeau de la cathédrale avec celles de barbier de l’évêché. Ce double poste, il l’occupa successivement sous Mgr Plessis, sous Mgr Panet et sous Mgr Signaï, jusqu’à sa mort, - environ une cinquantaine d’années en tout. Un peu à cause de son nom qui, pour la forme, ressemble à celui d’O’Neil, et peut-être aussi à cause de sa tournure d’esprit qui tenait beaucoup de ce qu’on appelle l’Irish wit, on a cru longtemps qu’Oneille était d’origine irlandaise. Le Dictionnaire Généalogique de Mgr Tanguay est venu démontrer, depuis, qu’Oneille était français et bien français. Son père, Pierre Onel, - c’est l’épellation que donnent les anciens registres - perruquier, de Talmès, en Bourgogne, était venu s’établir dans le pays en 1753. Jean-Baptiste était né trois ans après, et avait embrassé la profession paternelle, qu’il exerça toute sa vie à Québec, où ses bons mots, ses reparties, ses spirituelles saillies, ses fumisteries inoffensives et son inénarrable gaieté lui ont fait une réputation qui dure toujours. Doué d’une vivacité d’esprit extraordinaire, et d’une originalité de caractère qu’accentuait encore la plus drolatique figure qui se puisse imaginer, il fit les délices de plusieurs générations québecquoises, tant dans le clergé que dans le monde des laïques. Partout où il se montrait, il était irrésistible. Demandez à ceux qui l’ont connu, si Oneille a jamais été pris sans vert. Ce Gaulois était en outre doublé d’un philosophe. Nul n’a pris la vie plus allègrement que lui; nul plus que lui n’a envisagé l’existence par son côté plaisant, dans la double acception du mot. Jamais contrariété n’a su altérer sa bonne humeur; jamais déconvenue, jamais malheur même - car l’infortune a quelquefois frappé à sa porte - n’a pu déconcerter la sérénité de son heureuse nature. Le fait est qu’il ne fut jamais si amusant que sur son lit de mort. On cite de lui je ne sais quelles centaines d’anecdotes plus ou moins désopilantes. Il y en aurait de quoi faire un volume. Malheureusement la plupart sont trop lestes ou trop grasses pour pouvoir être rapportées ici. C’est à peine si l’on peut signaler par-ci par-là quelques traits de cet esprit si prompt à la riposte, et si fécond en charges divertissantes. Sa vie tout entière fut une plaisanterie perpétuelle. En 1784, on le trouve marié à une excellente femme du nom de Thérèse Aide-Créquy, et habitant une maison située à l’extrémité supérieure de la petite rue Saint-François, aujourd’hui rue Ferlantd, ainsi nommée d’après l’éminent historien. La noce - ce qui ne surprendra personne - n’avait été qu’une longue suite de drôleries. Impossible, naturellement, de tout raconter. À la lecture du contrat, le notaire lui-même dut renoncer à soutenir la réputation de gravité traditionnelle dans sa profession. Ce fut un éclat de rire d’un bout à l’autre. - Comment! objectait Oneille du ton le plus sérieux du monde; comment, vous dites « dans le cas où il y aurait des enfants! » Ce doute me fait injure. Il y aura des enfants, monsieur le notaire. Mettez qu’il y en aura! Après avoir signé, il passa la plume à sa future avec un gros soupir; et quand celle-ci eut à son tour apposé sa griffe, il s’écria d’un accent désespéré: - Me voilà donc condamné à m’ennuyer toute ma vie! - Comment cela, mon ami? s’écria la jeune mariée toute surprise. - Dame, écoute: l’Évangile dit que les époux ne forment plus qu’un. Or, quand on n’est qu’un, on est tout seul; et quand je suis tout seul, moi, je m’ennuie! Dès les premiers jours de son ménage, le fin matois trouva le moyen d’éviter une corvée qui l’aurait fait pester au moins deux fois par semaine pour tout le reste de son existence. - C’est aujourd’hui jour de marché, lui dit sa femme, un bon matin; nous manquons de beurre, il faut aller en chercher, n’est-ce pas? - Volontiers, ma chère. - As-tu de l’argent? - Jamais de la vie, c’est contre mes principes. - Alors voici vingt-cinq francs en or (on comptait encore par francs à cette époque); tu feras changer. - Parfait. Et voilà le nouveau marié parti pour le marché, un panier au bras. Dix minutes après, il rentrait en disant: - J’en ai pris trois livres; tiens, nous en avons pour longtemps. - Très bien; et la monnaie? - Quelle monnaie? - La monnaie des vingt-cinq francs donc! - La monnaie des vingt-cinq francs? - Eh bien, oui, qu’en as-tu fait? - Ce que j’en ai fait? - Oui; vas-tu parler! - Je ne sais pas, moi... Je n’en ai rien fait... On ne m’en a pas remis... - Comment! tu n’as pas rapporté de monnaie! Tu as donné un vingtcinq francs tout rond pour trois livres de beurre! Eh bien, c’est du propre. Plus que ça d’hommes d’affaires... Tu n’es pas près d’y retourner au marché, mon homme. C’est moi qui me charge de la besogne. C’était tout ce que le farceur voulait. Il baissa la tête d’un air confus, mais riant dans ses barbes, - fier d’avoir si bien réussi. Sa femme - qui fit toujours le marché par la suite - répétait souvent: - C’est bien étrange; Jean-Baptiste est intelligent, tout le monde le dit. Eh bien, il ne sait pas compter l’argent; jamais il n’a pu faire le marché. La bonne dame avait sans doute épousé le bedeau de Québec pour ses autres qualités, mais à coup sûr elle ne l’avait pas aimé pour les charmes de sa personne. Il était d’une laideur épique. Non pas, il est vrai, de cette laideur repoussante qui unit la bassesse de l’expression à la hideur des traits; mais de cette laideur comique, burlesque, qui attire les regards et provoque l’hilarité. Il avait de petits yeux gris, bridés, louchant ou biglant à volonté, et si bien maîtrisés que souvent l’un des deux riait à vous faire éclater, pendant que l’autre pleurait à chaudes larmes. Ses yeux, du reste, n’étaient pas seuls à posséder cette étrange faculté de rire et pleurer simultanément; il en était de même pour son visage tout entier. Quand il le voulait, d’un côté, c’était Héraclite, et de l’autre, Démocrite, et vice versa. Au milieu de cette bizarre combinaison, s’épatait un nez retroussé comme le pavillon d’un cor de chasse, au-dessus d’une lèvre supérieure qui semblait s’allonger avec effort pour maintenir une position normale. Ajoutons une perruque rouge queue de vache, hirsute, mal peignée, qui ne sut jamais tenir en place; et l’on aura une légère idée des attraits physionomiques de notre héros, au moins sur ses vieux jours. J’ai dit que cette perruque était rousse; entendons-nous, elle ne le fut pas toujours. Dans cette circonstance, elle changea de couleur. Oneille - comme perruquier la chose lui était facile - apparut un dimanche à l’église avec une perruque d’un beau noir de jais. - Tiens, fit Mgr Panet, après l’office, vous avez bien rajeuni, maître Oneille! Vous voilà avec des cheveux noirs; j’ai eu peine à vous reconnaître. - Hélas! Monseigneur, répondit Oneille d’un air triste, je suis en deuil! En effet, il avait perdu sa mère. Les fermiers, qui à cette époque venaient vendre leurs denrées sur la place de la cathédrale, étaient surtout l’objet de ses mystifications. Dieu sait quelles incommensurables couleuvres son aplomb sans pareil fit avaler à leur naïveté! Un jour, l’un d’eux s’approche de lui: - Connaissez-vous M. Oneille, le bedeau? - Comment donc, c’est mon meilleur ami. - Vrai? Y paraît qu’il est ben drôle, c’pas? - Drôle! Y a pas de singe pour le battre. - Sac à papier! que je voudrais t’y ben voir c’t’homme-là! - C’est facile, je peux vous le montrer tout de suite. - Dites-vous ça pour tout de bon? - Beau dommage! Vous avez votre voiture? J’ai affaire au faubourg; conduisez-moi, vous le verrez tant que vous voudrez. Et les voilà partis parcourant la ville en tous sens, Oneille faisant arrêter la voiture à chaque instant pour entrer dans les magasins, hélant celui-ci, causant avec celui-là, - tuant le temps à petites étapes. Il avait dit à son conducteur avant de partir: - Tâchez de le reconnaître: je vous laisserai deviner. Mais le malheureux ne devinait pas, on sait pourquoi. En revanche il guidait son cheval d’une main, et de l’autre se tenait les côtes. Cependant le temps avançait. - Sac à papier, dit-il en désespoir de cause, est-ce que nous le verrons pas ben vite, vot’ monsieur Oneille? - Mais sapristi, vous êtes bien exigeant; voilà deux heures et demie que vous le regardez. - Où ça? - Ici! c’est moi. Vous ne feriez pas fortune à deviner, vous! On n’a pas besoin de se demander si le bon habitant faisait une tête. - C’est égal, disait-il, quelques instants après, à ceux qui lui demandaient ce qu’il était devenu pendant tout ce temps; c’est égal, j’ai perdu une matinée, mais j’ai ben ri pour trois mois. III Autre anecdote. - M’indiqueriez-vous où je pourrais acheter du son? lui demande, dans une autre occasion, un paysan à l’air niais, qui avait une poche à la main. - Du son? fait Oneille avec empressement; vous ne pouviez pas mieux tomber, j’en vends. - Vous en vendez? - Vous l’avez dit. - Du bon? - J’en ai de plusieurs qualités; venez voir. Et les voilà, l’un devant l’autre, à grimper les escaliers en spirale du clocher à lanternes de la vieille cathédrale. - Diable! geint le campagnard tout essoufflé, vous le mettez ben haut, vot’son! - Je le tiens à l’air, ça l’empêche de moisir. Et le pauvre naïf montait toujours en grommelant: - Aller remiser du son à c’te hauteur-là! Ces gens de la ville ont des idées... Enfin, l’on atteint la cage du carillon. - Ouf!... fait le paysan à bout d’haleine. - Tenez, mon ami, dit Oneille, en faisant tinter le battant d’une des cloches. Voici du son de différents prix, choisissez. J’en vends à tous les baptêmes et à tous les enterrements. L’histoire ne nous dit pas lequel des deux dégringola plus vite les escaliers; du blagué ou du blagueur. Une autre fois, comme Oneille se promenait à l’entrée de la ruelle qui conduit au parloir du petit séminaire, un autre habitant, qui n’avait pas l’air d’avoir inventé la corde à tourner le vent, l’aborde en lui disant, le chapeau à la main: - Respect que j’vous dois, Monsieur, pourriez-vous pas me dire par éous, qu’on rentre au suminaire? - Vous avez envie de faire vos études? lui demande Oneille. - Non, Monsieur, pas directement; je voudrais tant seulement voir mon neveu, un p’tit Bolduc de Beauport. - Ah! vous êtes l’oncle du petit Bolduc de Beauport! - Oui, Monsieur; vous le connaissez p’têt’e ben? - Si je le connais! Je suis le bedeau de la cathédrale: j’ai aidé à le recevoir prêtre dimanche. - Il est reçu prêtre! C’est pas possible. - Pourquoi pas? - Mais il vient d’entrer; y commence. - Ça ne fait rien, ça; vous savez pas qu’ils font faire les études à la vapeur maintenant? - Tout de bon? - Eh! oui... par la steam... C’est une nouvelle invention américaine. Il n’y a rien de plus drôle. On vous déniaise un petit habitant de Beauport en quelques tours de roues. - Vous blaguez! - Ma parole d’honneur! Une machine rare, allez! - Vous avez qu’à voir! - Vous voudriez la voir? - Ma foi, c’est pas de refus. Y font-y payer pour ça? - Pour voir la machine, non; mais pour passer dedans, ça coûte quelque chose. - Ça me surprend point. Ils ont-y essayé ça sur les grandes personnes? - Oui, mais il paraît que c’est pas fameux pour la santé. - Comment ça? - Eh bien, la semaine dernière, ils ont déniaisé un habitant de Saint- Gervais; et le lendemain il a fallu aller chercher le docteur Painchaud. - Pourquoi donc? - Il avait attrapé le torticolis à lire dans les astres. - Tiens, tiens... pas accoutumé! - Justement. - Eh ben, mon cher Monsieur, fait le brave homme, vous me croirez p’têt’e pas, mais, à la peine d’être ben malade moi étout, je donnerais la moiquié de ma terre pour me faire... pour me faire... instruire de c’te façonlà, moi. - Vous n’avez pas besoin de ça, vous; vous me paraissez à votre aise... - C’est vrai que j’ai de quoi; mais, je peux ben vous le dire, à vous, là: si j’étais tant seulement assez instruit pour lire dans le P’tit Albert, comme j’en connais, j’aurais de l’argent, tenez! de l’argent... pour vous en donner, quoi! - Vraiment? c’est une idée, ça, fait Oneille sur le ton du plus haut intérêt: vous n’êtes pas plus bête que vous en avez l’air, vous... Eh bien, écoutez; c’est pas de mes affaires, mais je ne veux pas que vous manquiez cette chance-là. Je vais vous conduire chez le directeur. Vous m’excuserez si j’entre pas: nous avons eu quelque chose ensemble dernièrement. Mais vous vous arrangerez bien avec lui: il ne jure que par les gens de Beauport. On se figure l’ahurissement du brave directeur - M. l’abbé Gingras - en présence de cet homme qui, cinq minutes après, lui parlait du « p’tit Bolduc reçu prêtre dimanche, d’invention américaine, d’un habitant de Saint- Gervais malade du torticolis et des mouvements à steam du suminaire ». Cette fois, l’on n’attendit pas jusqu’au lendemain pour faire venir le docteur Painchaud. IV La causticité d’Oneille n’épargnait guère plus les augustes personnages avec qui ses fonctions de figaro, de « barbier apostolique », comme il s’intitulait volontiers, le mettaient en rapports aussi intimes que journaliers. Il les servait souvent à la jocrisse, et montait tout aussi bien une scie à un prince de l’Église qu’à un cocher de la place. En premier lieu, il était maître partout. - Mais je suis dans mon évêché, en somme! lui disait un jour Mgr Panet impatienté. - Et moi, s’écriait Oneille, est-ce que je n’y suis pas, dans votre évêché? - Je viendrai un peu plus tôt demain matin, n’est-ce pas? demandait-il un jour à Mgr Plessis, qui venait d’éprouver un cruel désappointement, et qui, contre son habitude, le laissait un peu trop voir. - Pourquoi donc? fait l’évêque. - Dame, Monseigneur, quand les visages sont plus longs, il faut un peu plus de temps pour les raser. Un beau matin, pendant qu’il rendait ce service à Mgr Signaï, un domestique entre: - Une dame désirerait voir Monseigneur. - Je n’y suis pas! - Dites que Monseigneur est dans ses absences, fait Oneille. Le mot était piquant, car le bon archevêque passait alors pour connaître un peu les infirmités de l’âge. Le fait est que les hardiesses du vieux bedeau, bien que sans méchanceté réelle, frisaient quelquefois terriblement l’impertinence. Voici une de ses dernières malices à l’adresse du même Mgr Signaï, qui dut la subir sans se plaindre sous peine de coiffer le bonnet. - Si vous ne voyez pas cela, lui avait dit le vieil évêque, c’est que l’âge vous affaiblit la vue. - Hélas! Monseigneur, répondit Oneille, il n’y a pas que ma vue, qui se détériore en vieillissant. Tenez, tout le monde ne se rend probablement pas compte de ça comme un bedeau, mais plus je vieillis, moi, plus je m’aperçois que je deviens bête. Oneille avait si bon coeur, au fond, et il était en outre si bien passé à l’état de vieille institution, qu’on ne pouvait s’empêcher de lui manifester beaucoup d’indulgence. On lui pardonnait tout. Un jour, il faisait voir au directeur du séminaire, le même M. Gingras dont j’ai parlé plus haut, toute une famille de petits cochons qu’il élevait dans sa cour, en dépit des règlements municipaux. - Mais, lui fit remarquer le bon prêtre, votre auge est trop petite, maître Oneille; c’est à peine s’ils peuvent manger quatre là-dedans. - Je le sais bien. - Mais vous en avez cinq! - Eh dame, ils feront comme au séminaire: pendant que les autres mangeront, il y en aura un qui fera la lecture spirituelle. Et le vieux prêtre de sourire à la malice. Au surplus, si l’on se fâchait, vite un mot pour rire, et les mécontents désarmaient tout de suite. Une fois, pourtant, la disgrâce faillit être sérieuse. Avouons qu’il y avait de quoi. C’était un jour de Pâques. Rien de solennel comme une cérémonie pontificale dans la cathédrale de Québec. Cette nef élevée, où la voix des orgues roule si majestueusement; ce vaste choeur où la pompe épiscopale se déploie avant tant d’éclat; cet autel surmonté d’un baldaquin aux proportions et à l’aspect si magistralement imposants, tout contribue à produire un effet avec lequel on ne se familiarise pas. Qu’on le demande aux habitués. Ce jour-là, le coadjuteur, Mgr Turgeon, officiait, et l’archevêque, Mgr Signaï, occupait le trône archi-épiscopal. Jean-Baptiste Oneille, en grand uniforme chevronné d’or et bordé de rouge, était assis dans le bas choeur, près du pain bénit, portant à la main, aussi gravement que possible, le traditionnel pedum à viroles d’argent. Tout à coup - je ne sais plus à quel moment du service divin - voilà l’enfant de choeur le plus rapproché d’Oneille qui se met à bâiller. Puis son voisin. Puis un autre. Puis un autre... Enfin, voilà une longue rangée de petites bouches démesurément ouvertes sur toute la ligne. Qui voit bâiller bâille. L’épidémie traverse le choeur, gagne les rangs plus élevés, envahit les stalles. Les séminaristes bâillent. Les vieux prêtres bâillent. L’archevêque lui-même - ô scandale! - bâille sous son dais à se décrocher la mâchoire. Ce n’est pas assez. On se met à bâiller dans la nef; et la maladie, se propageant d’un banc à l’autre, s’empare de tous les assistants. Les chantres de l’orgue eux-mêmes ne peuvent plus ouvrir la bouche que pour bâiller. C’était Oneille - il était si curieux à voir que tout le monde le regardait - qui avait donné le signal de ce bâillement général, et qui recommençait aussitôt que la contagion nerveuse faisait mine de décroître. Quand on s’en aperçut, les uns rirent beaucoup; mais Mgr Signaï ne le prit pas si gaiement. L’archevêque indigné conclut sa verte semonce au coupable en lui défendant de jamais « remontrer sa face devant lui ». Le lendemain, à l’heure de sa toilette, le prélat vit apparaître un être étrange, qu’il ne reconnut pas d’abord, et qui lui faisait des saluts grotesques. Oneille avait tourné sa perruque, noué sa cravate, et passé son habit sens devant derrière, et, dans cet accoutrement saugrenu, se présentait à reculons, son rasoir et son pinceau à barbe à la main, se conformant à l’ordre qui lui avait été signifié de ne pas montrer sa face devant l’archevêque. L’apparition était si cocasse, que celui-ci fut pris de fou rire, et rendit ses bonnes grâces au spirituel bedeau. V Comme on le pense bien, l’esprit d’Oneille n’était pas moins intarissable dans son atelier de coiffeur. Un de ses clients arrive un matin, très pressé: - Père Oneille, dit-il en entrant, pouvez-vous me raser en un temps et deux mouvements? - Ça dépend, répond le vieux; pourvu que vous me laissiez prendre le temps pour faire les mouvements. Le lendemain, c’est un jeune blanc-bec dont les joues s’estompent à peine d’un duvet de pêche, qui lui demande le prix d’une barbe... Oneille le fait asseoir, lui enveloppe le cou d’une serviette, lui passe le blaireau plein de mousse blanche sous le nez, promène rapidement son rasoir sur le cuir, puis s’assied, prend une gazette et s’absorbe. - Eh bien, fait le jeune étourneau, que faites-vous là? - Vous le voyez, je lis. - Et ma barbe? - Parbleu, j’attends qu’elle pousse. Il se faisait beaucoup d’inhumations, autrefois, dans le sous-sol des églises, et les fidèles qui fréquentaient la cathédrale de Québec se demandaient, depuis un certain temps, si cela ne pouvait pas avoir quelque effet anti-hygiénique. On s’imaginait même sentir des émanations cadavériques, et les nombreuses plaintes qui arrivaient aux oreilles des autorités provoquèrent une enquête. Naturellement le bedeau fut appelé à donner son témoignage, et on lui fit subir un interrogatoire pressant; - Avez-vous jamais senti quelque odeur dans l’église? lui demanda-t- on. - Des odeurs dans l’église? oh! oui, Monsieur! - Quelle espèce d’odeurs? - Ah! Monsieur, pas toujours de l’encens, allez. - D’où cela semblait-il venir? - Cela semblait venir de par en-bas, Monsieur. - Avez-vous senti cela souvent? - Oh! oui, Monsieur, surtout le dimanche et les jours de grand’messe. - Qu’en concluez-vous? - J’en conclu que ces odeurs-là viennent bien plus des vivants que des morts! Comme c’étaient les élèves du petit séminaire qui servaient les messes à la cathédrale, quelques-uns d’entre eux, pour se donner des airs, s’aventuraient parfois à plaisanter le vieux bedeau. Mal leur en prenait la plupart du temps. Un de ces jeunes gens voulut un jour tenter la partie. - Dites donc, père Oneille, hasarda-t-il, pourriez-vous bien me dire quelle est la différence entre des oeufs au persil et un bedeau à perruque? - Ah! ça, mon ami, fait le bonhomme en se grattant l’oreille, c’est bien embarrassant ce que tu me demandes là. Allons, explique-toi, je jette ma langue aux chiens. - Eh bien, reprend le potache triomphant, des oeufs au persil font une omelette, et un bedeau à perruque fait un homme laid. - Tiens, tiens, ça n’est pas bête du tout, ça. Mais, à mon tour, petit. Saistu la différence qu’il y a entre un érable bien entaillé et un collégien mal appris? - Non! - Je sais, moi, dit maître Oneille. Écoute: un érable bien entaillé dégoutte jusqu’à l’été; et un écolier polisson dégoûte... jusqu’au bedeau. J’ai connu cet élève, qui fut plus tard homme politique éminent, et même lieutenant-gouverneur quelque part. Il m’a affirmé n’avoir jamais eu l’envie de recommencer. J’ai dit, au début, qu’Oneille était un Gaulois doublé d’un philosophe. Le trait suivant en donnera la preuve. Un soir d’hiver, le tocsin - seul avertisseur à incendies du temps - appela les pompiers rue Saint-François. La maison d’Oneille flambait. - Le feu est chez Oneille! criait-on, allons lui porter secours! On le trouva à l’entrée de la rue, les bras croisés, et qui regardait en souriant les tourbillons de flamme et de fumée monter vers le ciel. - Mais ce n’est donc pas chez vous qu’est le feu, père Oneille? - Si. - Mais vous n’avez pas l’air de vous en occuper... - Moi, ça m’est bien égal; il n’y a que ma femme... - Qui se désole? Certes... - Pas du tout, ça lui fait plaisir. - Ah bah! - Parole d’honneur! les punaises l’embêtaient depuis longtemps, ça règle l’affaire. Or celui qui prenait les choses avec ce stoïcisme bon enfant perdait, ce soir-là, à peu près tout son petit avoir. Le brave homme a d’ailleurs, comme je l’ai dit plus haut, badiné jusqu’au seuil de l’éternité. VI L’année 1832 fut lugubre à Québec. On l’appelle encore, dans les souvenirs populaires, « l’année du grand choléra ». Durant deux mois, la terrible épidémie décima la population et porta la panique à son comble. Les victimes - des centaines par jour - s’affaissaient dans les rues, et succombaient après quelques heures de souffrances épouvantables. On charroyait les cadavres à pleins tombereaux. Presque aucuns de ceux qui étaient frappés n’en réchappaient. Or le pauvre bedeau eut beau narguer le sort et la malchance, le fléau l’atteignit et le réduisit bientôt à la dernière extrémité. Son confesseur ordinaire se trouvant absent, on courut à l’évêché mander un autre prêtre pour lui administrer les sacrements. Ce fut à qui n’irait pas - non point qu’on craignît la contagion - mais chacun avait peur de ne pouvoir garder son sérieux pour la circonstance. Enfin, un jeune prêtre du nom de Carrier - qui fut plus tard curé de la Baie-du-Febvre et joua un certain rôle dans les événements de 1837 - accepta la tâche, et se rendit auprès du moribond, qui se tordait dans des crises atroces. - Allons, mon pauvre frère, lui dit-il, vous allez probablement paraître devant Dieu; êtes-vous bien résigné à mourir? - Oh! oui, il y a assez de soixante et seize ans que je vois la lune du même côté. - Eh bien, il faut vous préparer du mieux possible. Vous avez la foi, je suppose... - Oh! oui, mon père, soupira le mourant... et même vous pourriez mettre une syllabe de plus sans mentir. - Bien; alors je vais vous administrer le sacrement de pénitence et l’extrême-onction... - L’ordre et le mariage, si vous voulez; dépêchez-vous. - Eh bien, reprit le prêtre, vous allez d’abord m’ouvrir votre âme... - Ça ne sera pas difficile, j’ai déjà le corps à l’envers. Le pauvre abbé suait à grosses gouttes, et se tenait à quatre pour ne pas éclater. Enfin, après avoir, tant bien que mal, entendu la confession du malade, il lui présenta la communion en lui disant: - Maintenant, mon cher frère, vous allez recevoir le corps et le sang de Notre-Seigneur... - N’oubliez pas la Sainte-Vierge! fit le vieillard d’une voix faible comme un souffle. Le jeune prêtre n’y put tenir plus longtemps. Il se hâta d’administrer le patient, et s’enfuit. L’infortuné bedeau avait pour intime, M. Faucher de Saint-Maurice, l’aïeul de l’éminent écrivain. Quand l’excellent homme eut appris la maladie de son camarade, il accourut. - Allons donc, mon pauvre vieux, dit-il en entrant; il paraît que ça ne va pas? - Au contraire, mon ami, au contraire: ça va trop! - Il faut prendre courage, dis donc. - Oui, je fais des efforts. - Toutes tes affaires sont arrangées? - Elles n’ont jamais été mieux liquidées, mon ami! Impossible de le faire sortir de là. Oneille se rétablit cependant. Il ne mourut que quatre ans plus tard, en 1836, à l’âge de quatre-vingts ans et quelques jours. Une heure ou deux avant sa mort, qu’on ne croyait pas si prochaine, sa fille s’offrit de lui faire la barbe: il aimait à se sentir la figure nette. - Laisse donc, dit-il, chère enfant; le bon Dieu sait bien que les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés. Sa dernière parole fut un mot de profonde philosophie: - Je ne vous dis pas adieu! II. Grelot I L’arrivée du prince de Galles à Québec, en août 1860, fut l’occasion de grande liesse. Les drapeaux flottaient à toutes les hampes. Les rues étaient brillamment pavoisées. Et, dans le port - de la pointe de Sillery à Indian Cove - du haut des mâts et le long des drisses, des milliers d’oriflammes et de banderoles de toutes couleurs se déployaient dans la brise et miroitaient au soleil, - qui était superbe. Les campagnes environnantes avaient donné la main à la ville; et, sur les quais, les parapets et les terrasses, de tous les points culminants à la fois, une foule énorme se pressait, impatiente de contempler le jeune et sympathique héritier de la couronne d’Angleterre. De longues files d’uniformes rouges se rangeaient en haies le long des rues. Des escouades de cavalerie galopaient de ci et de là, avec de grands cliquetis de ferrailles. D’un bastion à l’autre, des appels de clairons s’entre-croisaient avec le roulement des tambours et les éclats joyeux des fanfares lointaines. Tout à coup, les quarante canons de la citadelle et de la grande Batterie tonnèrent ensemble, en même temps qu’un immense hourrah, poussé par cinquante mille poitrines, saluait le pavillon de l’escadre royale, qui venait de doubler la pointe de l’île d’Orléans. La scène fut grandiose. Les cuivres retentissaient; les cornets à vapeur faisaient rage de toutes parts; les cloches sonnaient en branle; tout ce qu’une ville en rumeur peut fournir de clameurs et de bruits divers éclatait en fracas strident, ou se prolongeait en grondements sourds, dominés de seconde en seconde par la voix mâle des canons. Le gros de la foule s’était naturellement porté aux abords du débarcadère et dans la côte de la Montagne, par où le brillant cortège devait passer. C’est dans ce dernier endroit surtout qu’ondulait le flot le plus bruyant et le plus bariolé. Là surtout grouillait le populaire endimanché, - tous ceux qui n’ont peur ni des poussées ni de la cohue, la multitude rieuse et folle. C’était un spectacle unique que cet entassement compact de têtes groupées en amphithéâtre, et que partageait en deux masses bien tranchées un espace maintenu libre par deux lignes de baïonnettes serpentant du haut en bas de la longue pente. Au premier coup de canon, toute cette houle de têtes joyeuses s’était ébranlée dans une formidable acclamation; mais au fur et à mesure que les gros cuirassés entraient majestueusement dans le port, le premier enthousiasme faisait place à une impression plus solennelle, et des murmures confus comme le bruit des vagues succédaient de temps en temps à la frénésie des vivats. Pendant une des accalmies un étrange incident se produisit. Un vieillard à cheveux blancs, hérissé, sale, déguenillé, avait réussi à rompre les lignes et descendait la côte entre les deux haies de soldats, l’oeil féroce et la main armée d’un énorme gourdin qu’il brandissait d’un air farouche. À cette vue, un éclat de rire colossal, inouï, se fit entendre. Puis un cri plus délirant encore retentit d’un bout à l’autre de la montée: - Grelot!... Impossible de raconter ce qui suivit. Ce fut un hourvari, un brouhaha indescriptible. Le vieux vagabond, poursuivi par les cavaliers chargés de maintenir la consigne, zigzaguait d’un côté de la rue à l’autre, montrant le poing, battant l’air de son gourdin, tantôt poussant des hurlements de défi, tantôt courbant le dos sous la huée. - Grelot! Grelot! Grelot! criait-on. Et le malheureux, étranglé de fureur, l’écume aux lèvres, descendait toujours, essoufflé, suant, clampinant, buttant, et lançant à droite et à gauche je ne sais quelles malédictions qui se perdaient dans les rires de la masse et les cris de: - Grelot! Grelot! Enfin le misérable, épuisé et à bout d’haleine, trébucha sur un pavé, et tomba sur ses genoux... Les cris redoublèrent: - Grelot!... J’étais sorti du collège quelques semaines auparavant. Ce fut là ma première expérience sérieuse des choses de la vie. La même population, au même moment, sans passion ni méchanceté, saluant par des acclamations enthousiastes un jeune étranger, beau, heureux, fêté, choyé, tout-puissant, et poursuivant de ses avanies un pauvre vieillard privé de raison, déshérité de tout, pliant sous le fardeau des tristesses de ce monde, - mourant de faim peut-être! J’en ai gardé un souvenir ineffaçable. II L’individu qui venait d’interrompre la fête publique, en créant cette diversion, était un étrange original bien connu de tout Québec, dont il a fait la gaieté durant plus d’un demi-siècle. Qui de ma génération ne s’en souvient pas? Qui ne l’a pas un peu taquiné? Il s’appelait Langlois - Michel Langlois - de son vrai nom; mais nombre de Québecquois, de ses voisins même, l’ont toujours ignoré. Tout le monde l’appelait Grelot, simplement Grelot. Et cela suffisait: il était connu. Comment ce burlesque sobriquet lui avait-il été appliqué? Cela se perdait dans la nuit des temps et dans l’incertitude des suppositions. Probablement comme tous les autres sobriquets. Un hasard vous l’attire; vous vous en fâchez, et vous en voilà affublé pour le reste de vos jours. On raconte qu’un dimanche, en sortant de l’église du faubourg Saint- Roch, sa paroisse, Michel Langlois, qui était alors un jeune homme de bonne mine et de moyens, paraît-il, fit la remarque, sur un ton de mécontentement assez naturel, qu’un maladroit venait de lui froisser son haute-forme, - un castor tout neuf. Que diable! tout le monde n’a pas la patience d’un ange. - Satané grelot! dit-il, il a bossué mon chapeau! Pourquoi grelot? on n’en sait rien. Cette expression lui était peut-être venue sur les lèvres, à son insu, sans avoir dans son esprit aucune signification spéciale. Il l’avait sans doute laissé échapper d’une manière inconsciente, sans y attacher aucune portée injurieuse. Il avait dit grelot, comme il aurait dit toute autre chose. Mais il avait dit grelot. Et ce mot-là devait peser d’un poids terrible sur sa destinée. Grâce à lui, le jeune homme respectable et bien mis, plein de force et d’espérance, qui l’avait prononcé, vit tout s’écrouler autour de lui. Il manqua sa carrière, perdit sa fortune et même son nom, traîna durant soixante ans une existence de paria, et mourut fou. Voici ce qui était arrivé. Un gamin - il y en a toujours dans ces circonstances-là - qui avait entendu l’exclamation malencontreuse, frappé de la consonance des mots grelot et chapeau, se mit à fredonner, sans malice, mais sur un ton quelque peu gouailleur: Satané grelot! Qu’a bossué mon chapeau! Satané grelot! Qu’a bossué mon chapeau! Michel, qui n’était pas d’humeur à goûter la plaisanterie, se fâcha, interpella le gamin, voulut lui imposer silence. Ce fut bien pire. L’incident tourna en charivari. Les gamins - d’autres étaient venus à la rescousse - chantaient à tuetête : Grelot! Grelot! T’a bossué mon chapeau!... Après les enfants, d’autres vinrent. Les loustics de tous les âges s’en mêlèrent. On ne chantait plus: « T’a bossué mon chapeau! » on criait Grelot tout court: - Grelot! Grelot! Grelot! sur tous les tons et dans toutes les clefs, avec des accents suraigus de soprano et des ronflements de basse-taille, soutenus par un concert de glapissements, de miaulements et de hurlements sans nom. Michel fut ramené chez lui par des personnes charitables, les vêtements en désordre, le chapeau fatal sur les yeux, et dans un état d’exaspération qui le retint trois jours au lit. C’est là l’histoire qu’on racontait. III Après un pareil esclandre, le jeune homme fut longtemps sans se montrer en public. Sa fierté humiliée, unie à une timidité naturelle, lui fit éviter même ses connaissances les plus intimes. Il ne sortit que le soir, choisissant de préférence les rues désertes, glissant le long des murs, évitant les passants. Ces allures insolites achevèrent ce que la scène de l’église avait commencé. Des gavroches le suivirent en l’appelant: Grelot. Il eut la mauvaise inspiration de s’emporter de nouveau. Cela fit rire, et les cris redoublèrent. Le pauvre diable rentrait chez lui dans des colères folles, ne sachant où donner de la tête: - J’en tuerai quelqu’un! grondait-il entre ses dents. Québec n’a jamais été une ville affairée; elle l’était encore moins dans ce temps-là qu’aujourd’hui. Bientôt le malheureux Langlois fit les frais de l’amusement général, et devint le souffre-douleur de tous les désoeuvrés. Les cochers de place, les flâneurs qui baguenaudaient au coin des bornes, les commis debout aux portes des magasins, les soldats de la garnison, les élèves du petit séminaire, les enfants des écoles, ne pouvaient le voir passer sans crier, ou tout au moins murmurer l’ironique sobriquet, qui se répétait de bouche en bouche, parcourant la rue comme une traînée de poudre. Alors c’étaient des accès de rage, des fous rires épileptiques, les femmes aux fenêtres, le diable dans le quartier. À un moment donné, on entendait tout à coup des cris lointains, des tempêtes d’invectives, mêlés à des éclats de gaieté extraordinaire. - Voilà Grelot! s’écriait-on. Et petits garçons et petites filles, badauds et curieux, de se précipiter sur les trottoirs, gravissant les côtes ou dégringolant les escaliers pour aller prendre part à la fête. Et le tohu-bohu grossissait, grossissait toujours, plus tumulteux et plus hostile, autour du malheureux énergumène, qui s’épuisait en efforts d’un comique inouï pour se venger au moins sur ceux qui pouvaient se trouver à sa portée. La masse des criailleurs se tenait généralement à distance suffisante pour éviter les coups; mais quelquefois - le hasard a de ces justices - la poussée de la foule jetait les plus agressifs sous la main de l’homme aux abois, dont la force et la colère devenaient alors réellement dangereuses. Souvent aussi, il rusait. Il faisait semblant de ne rien entendre, marchait droit devant lui sans retourner la tête; puis, quand il jugeait le moment venu, il exécutait une brusque volte-face, et fondait sur les plus rapprochés. Alors - comme la badine de l’élégant avait fait place à une terrible canne de quatre pieds de long armée à l’extrémité inférieure d’un clou en fer forgé capable d’étriper un boeuf - malheur aux imprudents qui s’étaient avancés trop loin! Plus d’un eut à s’en repentir. On cite même un nommé Vaillancourt qui en fut quitte pour un oeil crevé; et - disons-le au crédit de l’humanité québecquoise - personne ne perdit grand temps à le plaindre. Grelot - nous pouvons bien le désigner par le seul nom sous lequel il fut connu - possédait un vocabulaire d’interjections absolument renversant. Il avait à son service une série de blasphèmes à faire dresser les cheveux. Ses imprécations étaient homériques. On aurait dit qu’il s’en faisait des provisions avant de sortir de chez lui. Tout le répertoire injurieux de la zoologie et de la démonologie, tous les monstres de la création et tous les diables de l’enfer étaient mis à contribution. Il dévidait cela comme un chapelet, à flot, à torrent, d’une voix de stentor, sans prendre haleine, jusqu’à épuisement de poumons et déchirement de larynx... IV Des années passèrent ainsi. Pas besoin de se demander si le pauvre diable vieillissait vite. À quarante ans, il avait la tête d’un octogénaire. Ses accès de fureur s’étaient compliqués d’une étrange manie. À force d’être persécuté de cette façon, il arriva un temps où l’on aurait dit que le misérable ne pouvait plus se passer de ses persécuteurs. Il semblait les rechercher pour mettre leur méchanceté de fumistes au défi. Il affectait de fréquenter les places publiques, ne manquait jamais de se montrer surtout les jours de marché. Dès le matin, on l’apercevait arpentant le trottoir en face des halles, devant le portail des églises, l’oeil au guet et l’arme au bras comme une sentinelle à sa guérite, la démarche provocatrice. Les étrangers même, qui n’avaient jamais vu l’original, ne pouvaient s’empêcher de retourner la tête. C’en était assez. - T’as envie de le dire, toi, mon pendard! s’écriait le fou en levant sa terrible canne. Oui, tu ris, t’as envie de le dire, je le sais!... Eh ben, dis-le donc, visage de réprouvé!... Toi aussi, mon Ponce-Pilate! criait-il à quelqu’autre passant, attiré par le bruit; toi aussi, t’as envie de le dire... Eh ben, dites-le donc, tas de crasses!... Contentez-vous, vermine d’enfer!... Tout naturellement il était bien rare qu’il ne se rencontrât là quelque farceur prêt à lui donner satisfaction. - Grelot! criait-on. Alors le chambardement commençait. Parfois, deux ou trois citoyens paisibles - qui n’auraient pas voulu pour tout au monde soulever le moindre scandale - causaient tout tranquillement au coin d’une rue, sur un quai, sur le pont d’un bateau à vapeur. Grelot survenait, s’approchait tout doucement, s’arrêtait devant eux, tournait alentour, les regardait de travers, en un mot se livrait à tout un manège pour attirer leur attention, et n’était satisfait que lorsqu’il avait réussi. Alors un simple sourire était suffisant. Il se campait devant le groupe, la canne en arrêt, les yeux injectés de sang: - Vous avez envie de le dire, c’pas?... Oui, vous avez envie de le dire; vous êtes de la rogne comme les autres!... Et la litanie commençait: Paquets de cordes! pouilleux! rapace! oeufs de serpents! piliers de coins flambants! crapules du fanal rouge! etc. Il fallait se disperser, prendre la fuite, ou la fameuse canne vous tombait sur les épaules, et d’aplomb, je vous prie de le croire. Grelot n’avait pas la main molle, et n’y allait jamais pour rire. On racontait une aventure fort cocasse arrivée à l’un des citoyens les plus sérieux de la ville. Oh! sérieux, et peu enclin aux plaisanteries, je vous en donne ma parole. Il était même un peu marguillier quelque part. Un jour - vers trois heures de l’après-midi - cet excellent monsieur entre dans la bonne vieille basilique, qui s’appelait alors modestement l’église de la haute ville. À peine a-t-il fermé la porte derrière lui, qu’il aperçoit, debout dans la tribune des suisses, au port d’arme, raide et dans une gravité de pontife... Grelot avec sa canne. Que faisait-il là? Dieu le sait. En tout cas, le spectacle était si comique, que notre brave paroissien, malgré son respect pour la sainteté du lieu, ne put réprimer entièrement un involontaire sourire, en trempant son doigt dans le bénitier. Il portait la main à son front, et murmurait: Au nom du Père! lorsque, tout effrayé, il se retourne. Une voix menaçante lui grinçait à l’oreille: - T’as envie de le dire, toi, mon vice! Si c’était pas dans l’église, vieille potence, tu le dirais! Eh ben, tu vas le dire tout de suite, mon cierge bleu! ou bien tu vas avoir affaire à moi... C’était Grelot, qui avait surpris le sourire, et s’était approché en tapinois, l’air décidé à tout. On s’imagine facilement que notre citadin ne fut pas long à prendre le large. Mais Grelot n’était pas homme à tenir les gens quittes à si bon marché. Et les voilà tous deux parcourant les allées presque au pas de course, passant d’un banc à l’autre, enjambant les obstacles, bousculant les chaises, exécutant le plus bizarre chassé-croisé qu’il soit possible de rêver, le brave marguillier plus mort que vif, la figure effarée, la canne meurtrière dans les reins, faisant des efforts inouïs pour dépister l’énergumène, qui ne cessait de grommeler entre ses dents: - Dis-le donc, crime!... Dis-le donc, vieille teigne!... Dis-le donc, feignant de la haute ville! poison de sacristie!... La scène ne prit fin que lorsque le pauvre monsieur eut franchi la balustrade du choeur, et se fut réfugié derrière le maître-autel, blanc de peur, hors de lui et tout en nage. V Lors de mes débuts dans le journalisme, étant reporter au Journal de Québec, je reçus de l’éditeur une verte semonce au sujet du pauvre Grelot. À chaque instant, celui-ci - rien de surpenant - était arrêté et traduit devant le recorder ou les magistrats de police, accusé de voies de faits, ou simplement prévenu d’avoir troublé la paix publique. Moi qui n’y entendais pas malice - je me suis un peu amendé depuis - j’avais, un matin, rapporté une de ses frasques et son résultat judiciaire dans un entrefilet commençant par ces mots: Michel Langlois surnommé Grelot. Une heure après la publication du Journal, les fenêtres de la boutique sautaient en éclats. Un autre jour, c’était une dame, descendant de voiture en face d’un magasin de la rue de la Fabrique, qui s’évanouissait de peur devant la canne levée du terrible détraqué, qui avait cru la voir sourire. Tous les jours on signalait quelque nouvel exploit du maniaque. Bref, Grelot était devenu une véritable plaie publique. Les autorités durent intervenir. Le conseil de ville vota un règlement de police imposant une pénalité contre quiconque prononcerait le mot de Grelot dans le but de vexer le pauvre fou. Eh bien, oui! quelques vauriens furent condamnés à cinq chelins d’amende; mais, comme cela ne faisait que rendre l’individu plus hardi et plus provocateur, les charivaris recommencèrent de plus belle, le désir d’éluder le règlement encourageant encore les tapageurs. Voici comment ils l’éludaient, le règlement. Les cochers avaient inventé celle-là. Quand ils voyaient venir le pauvre homme, ils se rangeaient de chaque côté de la rue, et divisaient en deux le mot défendu: Sur un trottoir, on criait: - Gre! Sur l’autre, on répondait: - Lot! - Gre! - Lot! - Gre! gre! gre! - Lot! lot! lot! Et en avant le chahut! pendant que, seul sur la chaussée, pris entre deux feux, le pauvre diable se débattait comme trente-six démons dans l’eau bénite, ne sachant où donner de la tête et de la canne. D’autres s’étaient avisés de l’interpeller tout simplement par son nom de baptême: Michel. - Michel! Michel! criaient-ils. - Ah! Michel! - Oh! Michel!... Comme l’intention était évidemment identique, l’effet produit était le même. Rassemblement, bagarre, tempête, émeute, la police, le poste; et le lendemain, le tribunal et la geôle. Le malheureux ne comptait plus ses semaines de prison, - ses mois même. Il s’y résignait facilement, du reste; c’étaient les seuls moments de paix et de tranquillité dont il pût jouir. Qu’y faire, après tout? D’autres fois, en hiver, les farceurs prenaient tout simplement les grelots de leurs harnais, et les secouaient tous ensemble au bout du bras, dans un gling glang glong infernal et sans répit. Comment les en empêcher? Ces concerts de grelots me rappellent une scène du plus haut burlesque, et dont Sabatier, le fameux pianiste, auteur du Drapeau de Carillon, fut l’acteur principal et Grelot, comme toujours, la victime. On sait qu’en hiver la promenade à la mode, à Québec, c’est la rue Saint-Jean. À cette époque du moins, vers quatre heures de l’après-midi, l’étroit boyau regorgeait de joyeux piétons et de riches équipages. C’était le rendez-vous de toute la jeunesse élégante. Or, par une belle journée de février - il me semble voir encore la neige rutiler au soleil - Sabatier, un peu plus guilleret que d’habitude, en doublant l’encoignure de la cathédrale, se trouva tout à coup nez à nez avec Grelot, que suivaient une trentaine de gamins en rigolade. Le musicien ne fait ni une ni deux; il lui saute au cou, hèle un cocher de place, et roule le bonhomme comme un colis dans le traîneau, où il le retient d’une main, en criant: - Vite, Montreuil, tes grelots! Ce fut l’affaire d’un clin d’oeil. À peine le vieux avait-il eu le temps de cracher cinq ou six de ses plus beaux jurons, que la voiture dévalait à toute bride vers la rue Saint-Jean, Grelot à moitié étranglé par Sabatier, qui, le tenant à la cravate d’une main, de l’autre agitait en l’air un long chapelet de sonnettes criardes, tandis qu’une nuée de polissons, s’accrochant par derrière à toutes les arêtes du véhicule, mêlaient leurs cris de singes au tintamarre enragé des grelots. Et fouette, cocher! Ce fut un spectacle comme il ne s’en voit plus. Sabatier était populaire; Grelot aussi, dans son genre. En les voyant passer tous les deux comme un ouragan, l’un se débattant sur le dos, bleu de rage, et l’autre debout, sonnant ses grelots à tour de bras, en s’esclaffant jusqu’aux oreilles, il était impossible de ne pas rire aux larmes. La voiture parcourut trois fois la longueur de la rue Saint-Jean, du haut en bas et du bas en haut. Ce fut le docteur Hubert La Rue qui mit fin à la scène: il craignait une attaque d’apoplexie. VI Un des incidents les plus sérieux de la vie de Grelot fut son voyage à Montréal. À quelle époque eut-il lieu? Les renseignements recueillis sur ce point sont contradictoires. Ce dut être vers 1850. Mais l’époque est de peu d’importance. Qu’il suffise de dire que, ne pouvant plus sortir de chez lui sans ameuter la population, et dégoûté d’une pareille vie, Grelot eut une inspiration bien naturelle. Un beau matin, il se dit que la situation n’était plus tenable, qu’il valait mieux fuir devant la tempête, et il se décida à émigrer. Le temps seulement de mettre ordre à ses petites affaires, et, le samedi suivant, après avoir secoué la poussière de ses sandales, et sans doute murmuré, sur un ton un peu moins poétique probablement, le fameux « Ingrate patrie, tu n’auras pas mes os! » il se dissimulait, arme et bagages, dans un recoin de l’entrepont du John-Munn, qui était alors le roi du Saint- Laurent. Le lendemain matin, notre homme mettait le pied sur le débarcadère de Montréal. Quelle différence! quel changement! Il n’en revenait pas. Tout ravi de pouvoir circuler dans la foule sans être en butte aux attaques malveillantes, il logea ses effets chez un hôtelier de la rue Saint- Paul, déjeuna avec un appétit qu’il n’avait pas ressenti depuis vingt ans, risqua un bout de toilette - ce qui ne lui était pas arrivé depuis nombre d’années non plus - et, comme c’était un dimanche, il se fit indiquer l’église de Notre-Dame, et partit pour la messe. Le pauvre homme se pâmait dans une jubilation extatique. Il avait donc trouvé ce après quoi il soupirait depuis si longtemps: la paix! La paix, avec le droit de vivre au soleil comme tout le monde, sans entendre le mot méchant, la sanglante ironie, le maudit sobriquet, retentir à ses oreilles! Une nouvelle existence lui souriait. Il trouvait les rues belles, la vie bonne. Il lui prenait des envies de sauter au cou des passants. Il aurait voulu remercier les petits enfants de ce qu’ils ne l’assaillaient pas de leurs huées. Il pardonnait tout le passé, en considération de la joie sereine et douce du présent. Hélas! cette joie n’était qu’une trouée lumineuse dans l’existence du paria. Elle devait s’effacer vite, et le joug allait retomber plus lourds et plus accablant que jamais sur les épaules du misérable. Il avait assisté et prié à l’office: une atroce déconvenue l’attendait à la sortie de la messe. Ce fut l’exubérance même de sa joie qui le perdit. Je l’ai dit plus haut, ses cheveux, qu’il portait longs, avaient blanchi avant l’âge. La vie qu’il menait depuis si longtemps lui avait donné un regard rébarbatif et louche, un oeil chassieux et rougi, une démarche inquiète. Il se retournait à chaque instant, comme mû par un ressort à brusque détente. Tout cela lui composait une allure hétéroclite que les étrangers ne pouvaient s’empêcher de remarquer. Mais ce qui devait le compromettre plus que tout le reste, c’était son air de satisfaction débordante. Il s’attarda sur le parvis, le parcourant de long en large, allant de groupe en groupe, la mine éveillée, saluant respectueusement à droite et à gauche avec une expression d’épanouissement béat, qui faisait le plus singulier effet sur cette physionomie depuis si longtemps désaccoutumée à sourire. Par moment, il se rengorgeait dans une attitude qui semblait dire: - Eh bien, vous autres là-bas, vous pouvez me lorgner à votre aise; je vous défie bien de le dire! Et, à la pensée de son cauchemar habituel, un éclair passait dans ses sourcils en broussailles, et une imprécation énergiquement mâchonnée venait expirer sur sa lèvre, dans une grimace moitié colère, moitié réjouie. On l’observait du coin de l’oeil. La curiosité s’éveilla. - Quel est ce type? se demandait-on. - Sais pas. - Drôle de pistolet! - D’où sort-il? - Ce doit être un étranger. - Un original tout de même. On se mit à l’examiner de plus près; et - tout en chuchotant - petit à petit, le cercle des curieux se resserra autour de lui. Si bien que le pauvre Grelot, qui commençait à craindre pour son incognito, songea qu’il était temps de s’éclipser. Les rangs s’ouvrirent devant lui; mais il était trop tard. Un jeune commis voyageur, qui avait sans doute été témoin de quelqu’une de ses équipées dans la capitale, venait de le reconnaître. - Tiens, tiens, tiens, fit-il à demi-voix, c’est Grelot! - Qui ça, Grelot! En entendant le mot fatal, Grelot bondit comme un jaguar piqué par une tarentule. - Satan! cria-t-il, la canne levée; scélérat! Tu dois venir de Québec, toi, vipère maudite! Le reste se perdit dans un immense éclat de rire. - Grelot! Grelot! cria-t-on. - Embrouille! embrouille! - T’as qu’à voir! - Veux-tu bien te taire! - Tu dis ça pour rire! - Répète donc! - Grelot! Grelot! Grelot! Une tempête, quoi. La scène était nouvelle; le succès devait être énorme. Les vitrines de la rue Notre-Dame - rue bien étroite alors - ainsi que les fenêtres de la place Jacques-Cartier tintèrent longtemps aux exclamations bruyantes de la procession d’un nouveau genre qui reconduisit, jusqu’à son hôtel, le pauvre Grelot, vociférant comme un damné, et marchant à reculons, pour faire face, avec son arme, à la turbulente et impitoyable cohue. Le lendemain soir, quand la cloche du John-Munn - à cette époque les cornets à vapeur étaient encore inconnus - sonna le départ pour Québec, dans un recoin de l’entrepont, qui semblait lui être familier, assis sur une vieille malle couverte en peau de loup-marin pelée et garnie de clous jaunes, un pauvre voyageur à cheveux blancs pleurait, abîmé dans le deuil de sa dernière illusion. - Ils sont encore pires qu’à Québec, murmura-t-il en sanglotant. VII Pauvre homme! Il est parti depuis pour un monde qu’il n’a certainement pas eu de peine à trouver meilleur que le nôtre! Tant mieux! Les heureux d’ici-bas ne songent pas assez aux lies amères qui s’amassent et bouillent dans les bas-fonds de ces existences que l’impitoyable raillerie des hommes et des choses a reléguées en dehors de la sphère commune. Quel boulet formidable attaché aux pieds de ces pauvres êtres, sur cette route déjà si rugueuse parfois! Quel cabanon que la vie ainsi emmuraillée dans l’hostilité et l’attitude agressive de tout ce qui vous entoure! Quel sentiment de délivrance, quand, l’heure suprême approchant, le malheureux pâtira voit enfin l’ironie mordante se figer pour la première fois sur les lèvres d’autrui, et la main de celui qui pardonne à ceux qui ont pardonné descendre, bénissante et douce, sur les affres de son agonie! Ce fut moins d’un an avant sa mort que je vis pour la dernière fois cette victime légendaire de l’irresponsabilité méchante des foules. Je clorai mon récit par cette anecdote. En 1861, je faisais mon droit - j’étais « en cléricature », comme on dit ici - dans l’étude de Me François Lemieux, ancien ministre, et oncle du criminaliste célèbre qui lui a succédé pour quelques années au parlement provincial comme représentant de sa ville natale, qui est aussi la mienne. L’étude du savant avocat était située au premier étage de ce pâté de maisons groupé entre le palais cardinalice et l’hôtel des Postes, juste à cette encoignure irrégulière qui domine l’escalier de la rue Buade, et fait face aux remparts de l’Est. Des fenêtres du sud, on découvrait une partie de la côte de la Montagne, à traves les arcades de l’ancienne barrière Prescott, aujourd’hui disparue. Un jour d’été, que les croisées étaient ouvertes, un bruit de voix - criailleries et jurements bien connus - retentit tout à coup dans cette direction. C’était Grelot qui gravissait la montée, suivi d’une cinquantaine de petits Irlandais et de petites Irlandaises, qu’il avait sans doute recueillis le long de la rue Champlain, - très reconnaissables à l’accent avec lequel ils criaient: - Guerlow! Le tumulte grandissait; mes camarades étudiants et moi, nous nous mîmes aux fenêtres. À ce moment, le vieillard montait l’escalier, se retournant presque à chaque marche pour montrer le poing aux polissons acharnés à ses trousses, se garer d’un projectile, ou pousser une botte dans le vide, avec un accompagnement d’invectives à donner la chair de poule. - Gredins! criait-il; canailles! scorpions! race de pendus! couvée de démons!... - Guerlow! Guerlow! Guerlow!... répondait-on en choeur. Notre patron - une brebis du bon Dieu, s’il en fût jamais - s’approcha aussi de la fenêtre, mais pour s’indigner. - Peut-on tolérer pareilles cruautés, disait-il. Ils feront mourir ce pauvre insensé; c’est révoltant, parole d’honneur! Au même instant, le vieux, qui était parvenu au haut de l’escalier, se tournait vers lui, et s’écriait à bout d’haleine et avec un geste à peindre: - Quand donc que le bon Dieu fera une fricassée pour empoisonner les chiens avec la carcasse de ces animaux-là? - Voyons, voyons, fit Me Lemieux avec un accent de pitoyable commisération, voyons, mon cher monsieur Grelot, laissez donc... - Ah! toi aussi, vieux flambard! éjacula le vagabond au paroxysme de la fureur, et se précipitant vers la porte d’entrée, sa terrible carvelle en avant. Je n’eux que le temps d’accourir et de pousser le verrou. Une grêle de coups formidables ébranla la porte, pendant qu’un flot d’invectives sans nom arrivait jusqu’à nous dans des hoquets saccadés et râlants comme les dégorgements d’une gargouille. - Gale! hurlait-il la gorge éraillée; chancre! gangrène!... Huissier de sabbat!... Bedeau de messe noire! La kyrielle n’avait pas de bout. Notre patron était au désespoir. - Sapristi! sapristi! s’écriait-il en se frappant le front, je n’ai pas plus de tête que les autres; c’est contagieux! Le lendemain - par parenthèse - il envoyait un chèque de vingt-cinq dollars au malheureux qu’il avait offensé sans le vouloir. Quant à Grelot, après avoir épuisé sa colère impuissante contre la porte, qui par chance était solide, il reprit haleine un instant, s’appuya de nouveau sur sa canne, et s’achemina clopin-clopant sur la rue Buade. Au premier coin - malheur! - la bande, ayant passé par l’évêché, était là qui le guettait. - Grelot! criait-on. Il revint sur ses pas, redescendit l’escalier, et prit à son tour le côté de l’évêché. J’étais allé me mettre à la fenêtre du nord, et je le regardais aller, - sans mauvaise intention, je vous le jure: c’était trop pénible. Le pauvre naufragé de la vie faisait peine à voir. Il traînait ses loques en geignant comme un animal égorgé, s’accrochant aux murailles, trébuchant sur les pavés inégaux, nu-tête, ses longues mèches toutes blanches collées sur sa figure noire de sueur et de poussière. Au rez-de-chaussée, il y avait un petit compartiment éclairé par une espèce de hublot grand comme les deux mains. Au moment où le misérable passait devant l’ouverture, une voix formidable et sans pitié y lança un Grelot! féroce qui cloua le vieux sur place. La mesure était comble. Le martyr, flageolant sur ses jambes, laissa tomber son gourdin, étendit les bras, leva les yeux au ciel et s’écria sur un ton de tristesse inénarrable: - Il y en a jusque dans les murs! Puis, après un moment d’affaissement tragique, il reprit sa route en soupirant: - Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!... III. Drapeau I Tous ceux qui ont visité notre pays le diront comme moi, le bassin de Québec présente un des plus beaux coups d’oeil qui soient au monde. Ce soir-là, le hasard m’avait conduit sur le haut des grandes falaises de Lévis, d’où le regard embrasse ce merveilleux horizon, et ma rêverie d’enfant - j’avais quinze ans à peine - m’y avait fait oublier l’heure. Le soleil plongeait tout rouge derrière les couronnements massifs et sombres de la ville qu’on a appelée le Gibraltar d’Amérique, allumant des lignes d’or et des aigrettes de flamme à l’angle des pinacles, des dômes et des clochers à jour étagés aux flancs du promontoire. La basse ville s’enveloppait de nuit, jusqu’aux arêtes du cap Diamant, dont la masse noire enténébrait le fleuve, tandis que l’embouchure du Saint- Charles et son vaste estuaire se teintaient de rose et de lilas sous les lueurs du crépuscule, qui, des hauteurs de Charlesbourg, épanouissait son éventail dans le ciel. Sur les pentes de Beauport, des alternatives de taches brunes et de flaques de lumière, variables d’aspect comme un décor de féerie, allaient se perdant, lentement et une à une, dans l’élargissement des ombres et l’effacement de la perspective. À droite et à gauche, les lointains s’estompaient petit à petit dans le bleuâtre des brumes ouateuses. Devant moi, la ville crénelée, assise dans le noir et le front nimbé d’apothéose, se ceinturait d’une myriade de petits points d’or multipliés à l’infini dans le frissonnement des vagues. À mes pieds, du pont des navires à l’ancre ou du foyer rougeâtre des grands radeaux endormis dans les enfoncements de la côte, une voix isolée s’élevait par intervalles, mêlant sa note mélancolique aux derniers bruits du jour!... Et la nuit descendait, descendait, noyant dans l’obscurité, comme une marée montante, les prés, les maisons, les rochers et les bois, tandis que le Saint-Laurent, de plus en plus assombri, et se laissant à peine deviner dans l’ombre, semblait, pour ne pas troubler la paix de l’heure sereine, retenir sa respiration de géant assoupi. Tout à coup un éclair creva au flanc du bastion le plus élevé de la forteresse. Puis, quelques instants après - le temps aux ondes sonores de parvenir jusqu’à moi - une détonation se fit entendre, puissante comme un coup de tonnerre, et, répétée d’échos en échos, alla s’éteindre en grondements sourds du côté du cap Tourmente, dans les solitudes revêches des montagnes du nord. C’était le canon de la citadelle annonçant la demie de neuf heures, du haut de son immense affût de granit. Les dernières vibrations flottaient encore dans l’atmosphère, lorsqu’un choc nerveux me secoua de la tête aux pieds. Une voix tonitruante venait d’éclater au-dessus de moi. Je levai la tête. Et j’aperçus, aux dernières lueurs du couchant, un grand vieillard au geste farouche, qui, debout sur un escarpement voisin, brandissait un gourdin énorme en dégorgeant un flot d’invectives du côté de Québec. Si la voix m’avait effrayé, l’apparition me rassura. Drapeau ne m’était pas inconnu. « Drapeau le fou », comme nous l’appelions dans notre langage d’enfants. Sans l’avoir jamais vu de près, j’avais plus d’une fois entendu de loin ses harangues nocturnes. - Damnés Anglais!... criait-il d’une voix formidable. Nation d’assassins! tirez, tirez vos canons!... Si le bon Dieu est juste, il finira bien par vous chasser d’ici... C’est le feu de Sodome et de Gomorrhe qui nous vengera de vous, infâmes voleurs de pays!... Ah! parce que vous avez la poudre et les balles, vous triomphez! Eh bien, je n’en ai pas peur, moi, de votre poudre et de vos balles... Pointez vos canons, armez vos fusils, sortez vos baïonnettes! Sortez-les toutes, vos baïonnettes! Je vous attends de pied ferme, moi, entendez-vous, misérables?... Venez-y donc! cent contre un, comme de coutume, lâches!... Vous n’osez pas?... Cachez-vous donc alors, brigands, canailles, maudits!... Et les vociférations du maniaque allaient se perdre, dans les échos de la nuit, parmi les aboiements qu’elles provoquaient de loin en loin, au fond des chantiers populeux et dans les fermes solitaires. Longtemps le vieux jeta ses folles provocations à la face de l’ennemi imaginaire, sa voix allant toujours s’affaiblissant, jusqu’à ce qu’on n’entendît plus que des grondements inarticulés, entrecoupés de soupirs semblables à des sanglots. Enfin, il se tut, resta quelques minutes absorbé dans je ne sais quelle rêverie tragique; puis, après avoir promené un regard inquiet autour de lui, il s’enfonça lentement dans le fourré, hagard et fredonnant, sur un ton moitié triste moitié rageur, une étrange mélopée qui commençait par ces mots: Allant à l’école, J’eus grand’peur des loups, Hou, hou, hou! II J’eus l’occasion de revoir Drapeau par la suite, et j’ai retenu les autres vers de ce chant bizarre, qu’il semblait affectionner tout particulièrement, et que je n’ai entendu chanter que par lui: Allant à l’école, J’eus grand’peur des loups, Hou, hou, hou! La jeunesse est folle, Hou! Berthe se désole, Seule au rendez-vous, Hou, hou, hou! La jeunesse est folle, Hou! Et les vieux sont fous! L’oiseau bleu s’envole, J’entends le hibou, Hou, hou, hou! La jeunesse est folle, Hou! Et les vieux sont fous! Qui rit sous le saule, Pleure sous les houx, Hou, hou, hou! La jeunesse est folle, Hou! Et les vieux sont fous! À moi gaudriole, Truffes et vins doux, Les atouts! Ris, jeunesse folle, Hou! Et pleurez, vieux fous! Ce Drapeau était un vieux détraqué à figure morose et renfrognée, qui passait sa vie à voyager entre Lévis et Montmagny - une distance d’une douzaine de lieues - un peu sauvage, généralement taciturne, acceptant une aumône par-ci par-là, sans domicile arrêté, sans moyens d’existence connus. Malgré son air peu sympathique, il n’était pas malfaisant. Il se montrait même serviable à l’occasion. Et, comme tout le monde connaissait sa bonne nature, personne ne le molestait; chacun, au contraire, s’efforçait de lui rendre la vie aussi douce que possible. Il voyageait un bissac sur le dos, courbé, pensif, l’air sombre. Quand il avait faim, il s’asseyait au bord des routes, au coin des ponts, n’importe où, et cassait une croûte. Le soir, il entrait chez les pauvres gens, et demandait à couvert. L’hospitalité qu’on lui accordait volontiers, il la payait en sciant une voie de bois, en balayant le devant des portes, en faisant des commissions. Mais il s’acquittait surtout, le soir, à la veillée, en chantant soit les couplets que j’ai cités plus haut, soit des lambeaux de complaintes plus ou moins lamentables. Il chantait cela, comme s’il eût été seul, sur un ton et avec un accent qui impressionnaient singulièrement tous ceux qui l’entendaient. Son regard vitreux se retournait alors pour ainsi dire en dedans, et le chanteur semblait mêler sa voix à quelque scène étrange, à quelque chose de dramatique qui se serait passé dans son intérieur. Il risquait même quelquefois certains la ri don don assez croustillants, qu’il trouvait le moyen de rendre lugubres en traînant sa voix chevrotante à travers les mille fioritures d’agrément dont les campagnards aiment à enjoliver leurs couplets rustiques. Ce qu’il entonnait avec un véritable entrain, par exemple, c’était ce vieux refrain des Ardennes, qui, comme tant d’autres chants populaires de France, s’est transmis parmi nous de père en fils, à travers nos trois siècles d’éloignement et de séparation: À cheval, gens d’armes! À pied, Bourguignons! Montons en Champagne, Les Anglais y sont! Le fait est que sa principale manie - la seule véritablement désagréable qu’il eût d’ailleurs - c’était sa haine profonde des Anglais. Haine féroce, folle. Un seul mot en langue anglaise le mettait hors de lui. S’il rencontrait un Anglais sur sa route, il lui montrait le poing et le menaçait de sa canne en jurant. À part cela, comme je l’ai fait entendre il y a un instant, pas la moindre méchanceté. Un regard l’intimidait. Cet homme avait une histoire. III Le grand-père de Drapeau - Jacques-Placide - était né à Saint-Michel- de-Bellechasse, d’une famille de colons établie dans le pays depuis les commencements de l’immigration française, et originaire de Fonteney-le- Comte, en Vendée. Pendant la guerre de Sept Ans, il avait pris les armes comme tout le monde, et combattu vaillamment pour la suprématie de la France dans le nouveau monde. Deux ans il avait grignoté la ration de pain noir qu’on distribuait aux meurt-de-faim qui composaient la garnison de Québec. Il avait vu de loin la fumée des campagnes incendiées. Et, blessé sur le champ de bataille d’Abraham, il avait pu suivre des yeux les troupes anglaises entrant dans la ville derrière « monsieur le marquis » mourant. Le soldat était retourné dans ses foyers, la fureur dans l’âme, et n’ayant qu’un espoir au coeur, celui de la revanche. La France vaincue, le pays au pouvoir de l’ennemi, cela lui faisait l’effet d’un cauchemar; et dans les cercles du village, aux veillées de la chaumière, le pauvre invalide s’efforçait de ranimer le courage de ses compatriotes en leur parlant toujours de ces secours de France qui devaient infailliblement nous rendre la victoire, mais qui n’arrivaient jamais. Montréal avait capitulé. Lévis, après avoir brûlé ses drapeaux dans l’île de Sainte-Hélène, s’était rembarqué pour la France. Les semaines, les mois, les années même s’écoulèrent. Et l’on espérait toujours dans l’angoisse et la détresse... Enfin - au lieu de la flotte libératrice si longtemps attendue - une nouvelle terrifiante, incroyable, arriva: Louis XV avait cédé le Canada aux Anglais! Ce fut d’abord un haussement d’épaules général. La France accepter sa défaite! Tout un peuple livré comme une marchandise! Le Canada aux Anglais, allons donc! La chose était tellement invraisemblable, qu’on refusa obstinément d’y croire, jusqu’au jour où, du haut de toutes les chaires du pays, les ministres de la religion durent officiellement annoncer l’événement et prêcher la soumission au nouveau régime. Ce fut un cri de protestation universelle. - Jamais! jamais! s’écriait-on; jamais nous ne serons des Anglais. Nous mourrons français. Vive la France!... Drapeau, lui, pleurait de rage, et se rongeait les poings. Devant l’attitude menaçante des populations, le clergé - qui craignait sans doute pour nous le sort des malheureux Acadiens - redoubla d’efforts pour engager le peuple des campagnes à accepter, comme celui des villes, un ordre de choses imposé par la force, et contre lequel toute résistance était inutile. - C’est maintenant le pouvoir établi, mes frères, disait chaque pasteur dans son prône du dimanche; c’est l’autorité légitime: Dieu vous commande de vous soumettre et d’obéir. C’était là la thèse que développait le curé de Saint-Michel-de- Bellechasse, dans son sermon du 13 juillet 1763, lorsqu’un homme se leva dans la nef et interrompit violemment le prédicateur. C’était le soldat Drapeau. - Monsieur le curé, dit-il, voilà assez longtemps que vous prêchez pour les Anglais, prêchez donc un peu pour le bon Dieu maintenant! Cette algarade fit scandale, comme on le pense bien; et son résultat, grâce à la gravité exceptionnelle des circonstances, fut déplorable. Deux paroisses - Saint-Michel et Saint-Valliers - qui avaient pris fait et cause contre leur curé commun, furent excommuniées en bloc par Mgr Briand, alors évêque de Québec. La révolte dura des années; et l’on montre encore l’endroit proface où furent inhumés, sans les prières de l’Église, cinq des rebelles - trois hommes et deux femmes - qui ne voulurent jamais faire leur soumission. Ces naïfs croyants renoncèrent à leur salut éternel pour rester fidèles à la France. Je respecte l’arrêt qui les frappa, sans doute; Mais lorsque le hasard me met sur cette route, Sans demander à Dieu si j’ai tort en cela, Je découvre mon front devant ces tombes-là! Quant à Drapeau, il était sorti de l’église en chantant à tue-tête: À cheval, gens d’armes! À pied, Bourguignons! Montons en Champagne, Les Anglais y sont! Le malheureux était devenu fou. IV Il avait un fils, - Pierre. Celui-ci hérita de la terre paternelle, se maria et devint père de famille à son tour. C’était un homme paisible et industrieux. Il prospérait. Mais, l’imagination montée par les divagations patriotiques de son père, il s’entretenait volontairement dans un état d’exaltation maladive qui devait, lui aussi, le mener à mal. Il ne pouvait pas se faire à l’idée que le pouvoir de l’Angleterre, chez nous, fût permanent. Il rêvait sans cesse je ne sais quel revirement, révolte ou contreconquête qui chasserait l’étranger du pays et ramènerait sur nos bords la France victorieuse. Quand il allait vendre ses denrées à Québec, il revenait toujours au comble de l’exaspération. - Maudits Anglais! grommelait-il; il y en a plein les rues. Des guérites à toutes les portes! Des baïonnettes dans tous les coins! Toujours quelques frégates qui débarquent des canons. On n’est plus maître chez soi!... Québec n’est plus qu’une fourmillière de goddems. Est-ce qu’on ne fera pas sauter cette vermine?... Ah! si le Bonaparte pouvait donc venir!... Napoléon alors commandait à l’Europe et faisait trembler le monde. Les bulletins de l’immortelle légende arrivaient jusqu’à nous; et, malgré tous les efforts des intéressés pour en atténuer l’éclat, ces interminables échos de victoires exaltaient les esprits et ranimaient l’espoir dans les coeurs toujours dévoués au souvenir de la France. La France toute-puissante, c’était le salut, c’était la délivrance prochaine. Les vieux Canadiens pleuraient rien que d’y penser, et murmuraient comme Crémazie plus tard: Napoléon, rassassié de gloire, Oublierait-il nos malheurs et nos voeux, Lui dont le nom, soleil de la victoire, Sur l’univers se lève radieux? Serions-nous seuls privés de la lumière Qu’il verse à flots aux plus lointains climats? Oh! ciel, qu’entends-je? une salve guerrière!... - Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas? Les jeunes patriotes, eux, soupiraient après le jour où ils pourraient sortir de sa cachette le fusil rouillé de leurs pères, pour recommencer, sans merci, la lutte éternelle et légendaire. Un jour - en 1815 - Drapeau fils mettait le pied sur le marché de Québec avec un plein chargement de produits de la plus belle venue, - et tout joyeux. La nouvelle était arrivée que l’empereur, échappé de l’île d’Elbe, venait de rentrer triomphalement à Paris. Les Bourbons étaient en fuite. L’Angleterre n’avait qu’à bien se tenir cette fois! Enfin, les « maudits habits-rouges » allaient donc faire demi-tour!... Drapeau les voyait déjà prendre leurs cliques et leurs claques, et plier bagage sans demander leur reste. Pauvres gens, après tout! Il les plaignait déjà, et se sentait presque disposé à leur pardonner... Tout à coup: Boum!... Un coup de canon. Puis deux. Puis trois. Puis quatre. Enfin, vingt et un! - Qu’est-ce donc? - Vous ne savez pas? - Non. - C’est un bâtiment qui est entré dans le port ce matin, avec une grosse nouvelle, à ce qu’on dit. - Vrai? Qu’est-ce que ça peut bien être? - Sais pas. - Eh! vous autres, là-bas, savez-vous? - Quoi? - La nouvelle. - Quelle nouvelle? - La grande nouvelle de ce matin, parbleu! - Je la connais, moi, fait une vieille revendeuse; on vient de la crier partout à la haute ville. - De quoi s’agit-il donc? - On dit que le Bonaparte a été battu. - C’est pas vrai!... - Dame... c’est difficile à croire. - Ce n’est malheureusement que trop vrai, fit un nouvel arrivé. Napoléon a été vaincu par le général Wellington. L’armée française a été écrasée à Waterloo, près de Bruxelles en Brabant. Les Anglais, les Russes et les Prussiens marchent sur Paris avec les Autrichiens. Il prononçait probablement les autres chiens. En ce moment une fanfare retentissait au loin avec des roulements de tambour. Et la musique d’un régiment lança solennellement aux échos de la vieille ville française les premières notes du God save the King! Cette nuit-là même - à une heure du matin - après avoir mis son cheval au râtelier, Pierre Drapeau rentrait chez lui, pleurant à sanglots et chantant d’une voix terriblement sinistre: À cheval, gens d’armes! À pied, Bourguignons! Montons en Champagne, Les Anglais y sont!... Sa femme et ses enfants constatèrent avec désespoir que le pauvre homme avait perdu la raison à son tour. V Un malheur ne vient jamais seul, dit-on. À celui-ci succéda toute une série de fatalités. Une grange brûlée, une récolte entière perdue, l’épidémie sur les bestiaux; enfin, les hypothèques, les huissiers, la ruine. Drapeau mourut dans la misère; et son fils Charles - celui qui nous occupe en ce moment - dut quitter la paroisse natale, le sac au dos, pour aller gagner son existence dans les chantiers. Il vivota d’abord tant bien que mal, l’hiver dans les forêts de l’Ottawa, le printemps sur les trains de bois charriés par le fleuve, l’été dans les anses de la Pointe-Lévis, la gaffe du flotteur ou la hache de l’équarisseur à la main. C’était une rude vie, mais qui ne lui aurait pas été trop dure, cependant, s’il n’eût été forcé de travailler pour des Anglais. Cela révoltait sa vieille rancune de race. Tout ce bois - ces beaux ormes, ces grands chênes, ces pins magnifiques - qu’il voyait charger sur les navires d’Angleterre, cela lui semblait un vol odieux commis au détriment de son pays. Ce travail au profit de l’ennemi lui faisait l’effet d’une abdication, et lui pesait comme un esclavage. Le salaire même qu’il recevait pour son labeur de chaque jour lui brûlait les doigts comme le prix d’une trahison. Or, 1837 approchait. Le nom de Papineau sonnait de bouche en bouche, et d’un bout à l’autre du pays le vaillant et incorruptible tribun était acclamé comme un futur libérateur. Les insolentes prétentions de l’oligarchie autoritaire poussaient le peuple à la résistance. Le vieux levain d’indépendance fermentait. De tous côtés, l’on entendait sourdre les premières rumeurs d’une révolte qui ne devait s’éteindre, hélas! que dans le sang des échafauds. Comme on le pense bien, Drapeau ne fut pas le dernier à fourbir ses armes. Après l’assemblée des Cinq comtés, trouvant que le district de Québec n’entrait pas assez vite dans la voie de l’insurrection, et l’esprit chauffé à blanc par les nouvelles plus ou moins authentiques qui arrivaient du sud et du nord de Montréal, il boucla son havresac, décrocha le fusil du grandpère, et partit pour Sorel et les paroisses de la rivière Chambly, en chantant: À cheval, gens d’armes! À pied, Bourguignons! Montons en Champagne, Les Anglais y sont!... Où alla-t-il? Que fit-il? Prit-il part aux combats de Saint-Denis et de Saint-Charles? Alla-t-il rejoindre Chénier à Saint-Eustache? Personne ne l’a jamais su. Seulement, Philippe Pacaud, qui s’était battu à Saint-Denis à côté de Nelson, me disait un jour, en parlant de cette mémorable journée: - Il y avait là un nommé Drapeau qui nous donna le frisson par sa soif de massacre. Nous n’avions plus ni poudre ni balles: je le vis, dans l’espace de dix minutes, crever et fracasser le crâne à trois soldats anglais avec la crosse de son fusil! « Point de prisonniers! criait-il; tue! tue! » Était-ce le Drapeau que j’ai connu? En tout cas, quand ce dernier reparut à Lévis, les cheveux lui avaient blanchi, et il était devenu fou comme son père et son grand-père. VI À dater de ce moment, l’histoire du vieux patriote se résume en bien peu de choses. Il menait, comme je l’ai dit plus haut, une vie nomade, et ne se faisait remarquer que par sa haine héréditaire pour les maîtres du pays. C’était là le trait caractéristique de sa folie. Tous les soirs - du moins quand il était à Lévis - on le voyait gravir une des grandes côtes, à la brume. Puis, l’instant d’après, sur une des saillies à pic qui font face au rocher de Québec, sa haute silhouette apparaissait immobile et debout, se profilant en noir sur les tons fauves du couchant. Il restait là longtemps, longtemps, attendant l’heure. Puis, aussitôt que le canon réglementaire avait lancé son coup de foudre, on entendait les imprécations du malheureux retentir au loin dans la nuit - toujours les mêmes. Les gamins le suivaient quelquefois en riant, mais ne l’injuriaient jamais, - ainsi qu’ils en contractent trop souvent l’habitude à l’endroit des pauvres êtres privés de raison. Cette folie, dont la source était si touchante après tout, semblait inspirer, même à cet âge sans pitié, une commisération involontaire et presque attendrie. La voix terrible de l’aliéné et les gestes effrayants dont il soulignait sa farouche éloquence n’étaient-ils pas pour quelque chose dans cette attitude respectueuse de la jeunesse à son égard? Peut-être aussi. En tout cas, lorsque après avoir épuisé son chapelet de malédictions à l’adresse du conquérant éternellement détesté, Charles Drapeau reprenait sa route en murmurant: Allant à l’école, J’eus grand’peur des loups, ceux qui avaient assisté de près à la scène secouaient avec peine l’étrange impression qui leur en restait. Pauvre Drapeau, il dort aujourd’hui son dernier somme dans le vieux cimetière de Saint-Michel-de-Bellechasse, côte à côte avec ses pères, attendant comme eux et avec eux la miséricorde de Celui qui pardonne à ceux qui ont beaucoup aimé. Quand le prêtre - à ce que rapportent ceux qui virent le malheureux à ses derniers moments - essaya de faire jaillir une suprême lueur de raison de ce cerveau depuis si longtemps éteint, il ne put obtenir du mourant d’autres paroles que les syllabes du vieux refrain des Ardennes, vaguement balbutiées à travers les hoquets de l’agonie: À cheval, gens d’armes! À pied, Bourguignons! Montons en Champagne, Les Anglais y sont!... IV. Chouinard I En ce temps-là - je parle de 1848, pas d’hier, comme vous voyez - l’église de Saint-Joseph de la Pointe-Lévis possédait, entre autres ornements, un chantre du nom de Picard. Je mets Picard parmi les ornements, non pas qu’il fût beau - ô mon Dieu, non! - mais parce qu’il y avait en lui quelque chose de monumental. Sa voix d’abord, dont les éclats de trompette faisaient tinter les grands vitraux de l’église. Et puis son nez. Picard avait de grandes jambes, de grands pieds, de grandes mains, de grands yeux, de grandes dents, un grand cou. Quant à son nez, il n’était pas grand. Il était monstrueux. Je me dispenserai de le décrire, car il n’apparaît qu’incidentellement dans mon récit. Qu’il me suffise de rapporter les paroles dont le vicaire, M. l’abbé Jean, se servait pour en donner une idée: - Quand Picard entre au choeur, disait-il, ce n’est pas un homme avec un nez, c’est un nez avec un homme! Or, un beau dimanche - à vêpres - Picard chantait au lutrin; il « faisait chantre », pour me servir d’une expression aussi baroque que consacrée. Je m’en souviens comme si c’était hier. Le temps était délicieux - un temps écho, comme disent les Canadiens, pour indiquer la sonorité de l’atmosphère. Le chant des psaumes roulait majestueux sous la grande voûte, et, par les fenêtres ouvertes, s’épandait au dehors en larges ondes vibrantes. À un moment donné, dans l’intervalle d’un psaume à l’autre, ce fut au tour de Picard à entonner l’antienne. Le long chantre mouche hâtivement son long appendice, se lève, ou plutôt se déplie avec solennité, tousse un peu pour s’astiquer le larynz, et puis lance, de sa voix de stentor et sur un diapason triomphant, ces quatre syllabes suggestives. - Serve bone. Beau nez! Le calembour s’imposait à l’esprit le plus sérieux, et ne pouvait manquer de faire sourire. Il fit plus. La dernière note de l’intonation s’éteignait à peine, et le choeur n’avait pas encore eu le temps de reprendre la continuation de l’antienne, qu’une autre voix tout aussi retentissante que la première éclata dans le bas de l’église: - Hourra pour Picard! On voit d’ici le scandale: brouhaha extraordinaire, toutes les têtes tournées, fou rire partout. Quel était l’individu assez irrévérencieux pour oser troubler l’office divin par une farce de ce calibre? On le sut bientôt. Du reste, la voix n’était pas inconnue. Elle appartenait à un pauvre innocent de bon garçon qui fut, durant des années, universellement connu dans toutes les campagnes échelonnées sur la rive sud du Saint-Laurent, depuis Québec jusqu’à Gaspé. Ce n’était pas une farce qu’il avait voulu faire. Oh non! L’exclamation intempestive lui avait échappé. Son esprit jovial, frappé soudainement par le comique de la situation, n’avait pas eu le temps de réfléchir; et c’est on ne peut plus involontairement que le pauvre diable avait troublé le recueillement des fidèles par sa sortie burlesque. Du reste, on lui aurait pardonné bien autre chose, à ce brave Chouinard. Car il s’appelait Chouinard. Olivier, de son prénom, - qu’il prononçait Livier. C’était sa manière de dire moi, car il parlait toujours de lui-même à la troisième personne. II Bien qu'appartenant à la classe des pauvres diables, Chouinard n'était pas précisément un mendiant, car il ne mendiait pas. Il se contentait d'accepter l'hospitalité qu'on lui offrait sur la route. Et comme il passa toute sa vie à faire la navette entre Québec et Gaspé, et que cette hospitalité ne lui faisait jamais défaut, il n'eut jamais besoin d'autre domicile. Quand au reste, ses goûts n'étaient rien moins que luxueux, et, son ambition se bornant à peu de chose, il se tirait parfaitement d'affaires, et ne manquait jamais de rien. Était-il suivi par un bon ange chargé de glisser chaque jour dans sa poche les cinq sous du Juif-Errant? Non pas. Ses cinq sous, il les gagnait bel et bien. Et jamais peut-être millions n'ont été mieux ni plus honnêtement gagnés. Les lois de l'État s'en trouvaient bien quelque peu enfreintes. Le ministère des Postes aurait peut-être pu le poursuivre en contravention. Mais la pécadille n'en valait pas la peine; et tant pis pour qui aurait voulu molester l'ami Chouinard, car il était populaire. Voici en quoi consistait sa petite industrie. Il s'était constitué courrier privé et indépendant. Et pour six sous - cinq cents, ce qui était dans le temps le port d'une lettre à la poste - il portait à pied cette lettre à Kamouraska, à Rimouski, au Bic, à Matane, et, naturellement, à n'importe quel point intermédiaire, la livrant en mains propres ou à domicile, sans jamais exiger d'autre rénumération. S'il avait dix, vingt, trente lettres, tant mieux. S'il n'en avait qu'une, il faisait le voyage tout de même, et avec une rapidité... Ses courses étaient quelques fois étonnantes. Nul froid, nulle tempête, nuls chemins effondrés ne l'arrêtaient. Pendant quelqu'une de ces terribles journées d'hiver, où les voyageurs les plus hardis osent à peine s'aventurer sur la route enveloppés dans leurs habits de fourrure et les peaux d'ours de leurs traînaux, on entendait parfois un son de trompe éclater au loin, puis on voyait déboucher à l'entrée du village un piéton maigrement vêtu, une casquette en peau de chat sur les yeux, blanc de givre, enfonçant jusqu'aux genoux dans la neige mouvante, les doigts à demi gelés sur un cornet à bouquin, le dos courbé, luttant ferme contre la « poudrerie » qui lui cinglait la figure, et jetant à toutes les portes sa fanfare dans la bourrasque. C'était Chouinard. À la brume, il entrait - n'importe où. Chez le riche comme chez le pauvre. Avec cette différence que dans les maisons un peu cossues, il se présentait à la porte de service. On ne le rebutait nulle part. Haletant, geignant, épuisé, il secouait dans le tambour la neige dont il était couvert, essuyait ses bottes glacées au paillasson, faisait son entrée en souriant, détachait les glaçons de sa barbe et de ses cheveux incultes, s'approchait du poêle - les calorifères étaient alors inconnus dans ces parages - grelottait quelques instants, les mains dans le « fourneau », puis jetant un long regard autour de lui avec une expression de contentement naïf, il lâchait un gros rire enfantin, hi hi hi!... puis il ajoutait: - Mauvais temps. - Tiens, c'est ce brave Chouinard! disait-on. Quel bon vent t'amène? - Bon vent, mais mauvais côté, hi hi hi!... - D'où viens-tu comme ça? - Québec. - Et où vas-tu? - Rivière-du-Loup. - Porter une lettre? - Te cré! - À qui donc? - M. Pouliot. - Montre voir. - Tiens... Non, pas celle-là! M. Verreau, celle-là, Saint-Jean-Port-Joli. Ou M. Dupuis, Saint-Roch-des-Aulnaies. Ou quelque autre encore. On lui faisait généralement ces questions non par pure curiosité, mais pour mettre son étrange mémoire à l'épreuve. Il avait souvent quinze, vingt lettres dans son sac. Or il ne savait pas lire, et jamais il ne se trompait dans la distribution. Pas une erreur! Une lettre qui lui était une fois confiée arrivait droit à son adresse, avec autant de sûreté - et même plus - que si elle eût été mise entre les mains du ministre des Postes lui-même. Un chef de bureau reçoit une lettre, lit l'adresse, et se trompe quelques fois de case. Chouinard, lui, ne s'en rapportait qu'à l'apparence extérieure de l'enveloppe, mais son coup d'oeil était infaillible. On ne l'a jamais pris en défaut. III Étant donné ce qui précède, Chouinard ne pouvait manquer d'être un favori au collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, dont la masse des élèves avaient leurs parents disséminés sur l'itinéraire habituel de l'extraordinaire courrier. Son arrivée était une fête. Grâce à sa prodigieuse mémoire, Chouinard connaissait - il s'en informait naturellement avec le plus grand soin - toutes les familles qui avaient un fils ou deux au collège de Sainte-Anne, et, au point de vue de la clientèle, il n'avait garde de négliger ce détail. Il s'arrêtait au collège d'abord. C'était une station de rigueur. Puis il se rendait chez les parents, et donnait des nouvelles du « petit ». Il était naturellement le bienvenu. On l'entourait: - Vous l'avez vu, ce cher enfant? - Comment est-il? - S'ennuie-t-il beaucoup? - A-t-il grandi? etc. Livier savait tout et répondait à tout. La famille était enchantée - la maman surtout - et chacun s'évertuait à faire plaisir à Chouinard. On le choyait, on le dorlotait, on le gavait de friandises. Sans compter qu'il repartait toujours, cela va sans dire, avec une lettre et quelque petit paquet pour le retour. La lettre ne pouvait arriver à destination que longtemps après le passage du courrier ordinaire. On le savait; mais qu'importe! Avez-vous remarqué comme une lettre d'ami ou de parent vous fait plus de plaisir à recevoir quand elle vous est remise par une main qui a touché celle qui l'envoie? C'est à ce sentiment qu'obéissaient d'instinct, il n'y a encore que quelques années, les Québecquois qui vous disaient: - Mon cher, vous partez pour Montréal, veuillez donc vous charger de cette lettre. Cette lettre vous coûtait d'ennui, d'embarras et même d'argent, cent fois les trois sous que ce monsieur aurait payé en mettant simplement son envoi à la poste; mais il ne réfléchissait pas à cela. Il espérait que sa lettre serait remise personnellement; et cela doublait, par l'imagination, la satisfaction qu'il avait eue de l'écrire. Et celui qui recevait la lettre donc! - Vraiment, c'est lui-même qui vous a confié ceci? Vous l'avez vu? Vous lui avez parlé? Comment est-il? Que chante-t-il de bon? etc. - Vous avez vu mon père avant de partir! me disait un jour, toute tremblante d'émotion, une bonne religieuse canadienne que je retrouvais à Blois, en France. J'ai presque envie de vous embrasser. Elle recevait des lettres de sa famille toutes les semaines, cependant. Mais quelqu'un qui avait vu son père, qui lui avait parlé, qui lui avait serré la main, ce n'était pas la même chose! Avec cela qu'en confiant une lettre à Chouinard, on faisait une charité déguisée, - et personne n'ignore que c'est la plus agréable à faire après tout. IV Imaginez maintenant quelle réception nous faisions à l’ami Olivier, lorsque, par un de ces ennuyeux congés d’hiver, comme un oiseau voyageur tombant des nues, il arrivait au collège, et venait s’ébattre au milieu de nos groupes attristés, à Sainte-Anne, sur cette plage morne où l’on a d’un côté une montagne revêche qui vous bouche l’horizon, et de l’autre une plaine sans fin, plate et froide, qui vous l’escamote. - Voilà Chouinard! - Bonjour, Chouinard! - Hourrah! - Vivat! - Ohé! Et nous nous précipitions autour du pauvre garçon, qui ne savait bientôt plus où donner de la tête. Tout le monde parlait à la fois: - Des lettres? - Une pour moi! - Pour moi! - Pour moi! - Vite donc, Livier! vite donc! Chacun se dressait sur le bout des pieds, trépignant d’impatience. La poste ordinaire ne comptait plus. Nous aurions eu dans nos poches des lettres bien postérieures à celles qu’il nous apportait: elles ne valaient plus rien. - Oui, oui, oui! criait le bon diable tout essoufflé, et se défendant de son mieux contre les assauts de tous ces diablotins. Attendez donc!... hi hi hi... Puis il grimpait sur un banc, et commençait la distribution. - Quins, ‘tit Pite, pour toi! - Hourra! merci, Chouinard! - Quins, Couillard, lettre Saint-Thomas! - Quins, Bernier, lettre du Cap... hi hi hi! - Merci, Livier! - Quins, Bacon! quins, Gagnier! quins, Arsène! lettres vous autres... - Merci, merci, merci! - Hourra!... - Tu as passé chez nous? - Te cré! - Comment vont-ils à la maison? - Père acheté beau cheval! - Et chez nous? - Chu vous? Soeur robe neuve neuve... Belle! belle! - Ah! ah! ah!... - Tu connais ça, Livier? - Te cré!... - Hourra!... - Et chez nous! - Mère mal aux dents. - Et chez nous? - Fait boucherie, semaine passée; bon boudin, va! Livier goûté... hi hi hi!... - Et chez nous, Livier? - Fait baptiser dimanche. Beau ‘tit frère... - Bravo! - Vive Chouinard! - Hourra pour Livier! - La bascule! - La bascule!... Ce qu’on appelait la bascule au collège de Sainte-Anne était une espèce d’ovation peu réjouissante à laquelle on soumettait les camarades qui, d’une façon ou d’une autre, avaient su provoquer quelque enthousiasme. La cérémonie était simple et primitive. Elle rappelait un peu le pavois des anciens Gaulois. Aussitôt qu’on avait lâché le mot Bascule! les plus rapprochés saisissaient le triomphateur - la victime, si vous aimez mieux - qui par un bras, qui par une jambe, qui par le collet, qui par le ceinturon. Et puis, ho!... Un élan le hissait sur les têtes, où dix, vingt, trente poignets solides le maintenaient en équilibre, pendant qu’on lui faisait faire le tour de la salle en procession, au milieu d’une tempête de rires, de chants et d’acclamations. Si vous aviez été longtemps absent, si vous aviez fait quelque action d’éclat, ou si c’était l’anniversaire de votre naissance, ça y était! - La bascule, ho! Le système des compensations. On s’en tirait tant bien que mal; comme on pouvait. Un peu étourdi, un peu moulu, et surtout bien chiffonné; mais en général sans avaries sérieuses - au moins à la peau. Chouinard faisait bien quelques résistances d’abord, mais pour la forme seulement. Il était habitué. Avec son dîner à la cuisine, et le petit tour de chapeau qui se faisait entre nous à son bénéfice, la bascule était de rigueur à chacune de ses visites. Il en prenait gaiement son parti, et se laissait trimbaler de bonne grâce. - Bande scérélats! disait-il seulement, en feignant de se fâcher. V On a remarqué que notre héros avait l’habitude - comme presque tous les innocents, du reste - de s’exprimer dans une espèce de langage télégraphique, c’est-à-dire en supprimant les petits mots - articles et prépositions, par exemple - peu nécessaires au sens de la phrase. Il avait en outre un certain défaut d’articulation ou d’oreille qui lui faisait commettre toutes sortes de contrepetteries. Scélérats, disait-il; p’tits maruleux; êtes pires que des loups-ragous. Ferez rien que des vérolutionnaires! Savez-vous comme il appelait le Drapeau de Carillon? - Le Drayon de Caripeau. Quant aux autres expressions qu’il défigurait plus ou moins, elles étaient innombrables. Pour lui le pain killer se prononçait « pain de couleuvre ». La corne de cerf se changeait en « gomme de saffre ». Un typographe se transformait en « p’tit pot d’grès ». Une maison de correction devenait une maison de « corruption ». Du lemon syrup était pour lui du « limon de salope ». Il n’aimait pas à se mettre des chimaigres dans la tête. Il priait pour la « conversation » des pécheurs, etc. - Eh bien, Chouinard, lui demandais-je un jour, chez qui as-tu couché, à la Rivière-Ouelle? - George Lévesque. - Que fait-il de bon de ce temps-ci, George Lévesque? - Pustule toujours. Il voulait dire « spéculer ». - As-tu bien fait ma commission, Livier? lui demande une bonne femme de l’Islet, qui avait envoyé un sac de noisettes à son petit garçon, au collège. - Te cré!... Mais pas gardé longtemps, va! - Comment donc ça? - Eh ben, mangé la classe, mangé l’étude, mangé la « création »... constupé tout de suite. Les noisettes avaient été confisquées, voilà tout. Un jour, il racontait que le curé de Saint-Alexandre était allé à Québec pour se faire ôter une « cathédrale » dans l’oeil. La cataracte probablement. Une autre fois, il demandait au docteur Guay, de Lévis, s’il avait des pilunes pour le ver Saint-Hilaire. Le docteur supposa qu’il voulait parler du ver solitaire. Et ainsi de suite, à n’en plus finir. Les résipères, les maladies de longueur, les enflammations de père Antoine, les enfants morts de conclusions, les vieux morts aux tropiques, les actes de contorsion, les rumeurs dans le ventre qui pourraient bien se changer en concerts, tout cela ne comptait pas. C’était pour lui l’alphabet du genre. Il faudrait un miracle de mémoire pour se rappeler la vingtième partie des coq-à-l’âne et des transfigurations de mots dont il émaillait sa conversation. Mais revenons au collège. La cérémonie de la bascule terminée, ce n’était pas tout. - Maintenant, Chouinard, lui disions-nous, tu vas nous chanter quelque chose, n’est-ce pas? - Livier fatigué. - Eh bien, prie le bon Dieu alors, tu chanteras après. VI Il faut vous dire que l’ami Olivier avait une manière à lui de prier le bon Dieu. Mais une manière à lui! Impossible de rêver pareil salmigondis de latin et de français mélangé à la diable, sans queue ni tête, ni sens ni logique. Toutes les expressions du catéchisme et du rituel s’y rencontraient, s’y heurtaient dans un pêle-mêle sans nom et dans les combinaisons les plus imprévues. Voici un échantillon de son savoir-faire sur ce point: « Pater noster purgatoire credo in Deum l’ordre et le mariage sans exagération ni excuses, nostris infunde, péché mortel, péché véniel, christum robiscum, pauvre homme. - Ainsi soit-il! » Il excellait surtout à remplacer les mots latins par je ne sais quel français incohérent qu’il trouvait moyen d’extraire des phrases latines mal prononcées. J’ai écouté prier bien des vieilles. J’ai entendu des chantres d’une force rare. Je n’ai jamais rien vu qui, sous ce rapport, pût être comparé à Chouinard. Ses prières n’étaient souvent qu’une suite d’à peu près à dérouter le calembouriste le plus ingénieux des deux mondes. Ne parlons pas de « P’tit Jésus dans la cheminée, rince l’écuelle »; ou du « pied d’Jésus envenimé, dans la huche la cuillère », dona eis requiem. C’était là pour notre ami le premier mot du rudiment. Il avait perfectionné tout cela à un point dont on se fera une idée quand on saura que sa Salutation angélique commençait par: Nagez, Maria, et finissait par: « La p’tite Laure à Narcisse et la grosse Philomène », et in hora mortis nostrae, amen. Il puisait dans la messe, dans les vêpres, dans l’angélus, dans le bénédicité, partout. Il traduisait: Et renovabit par « le traîneau va vite ». A porta inferi, par: « apportez la ferrée ». Sedes sapientiae, par: « ses treize sapins sciés ». Mors stupebit, par: « marches-tu, bibitte »! Benedictatu, par: « l’bom’ Baptiste Têtu ». Vas spirituale, par: « va oùs’ tu pourras aller ». Adjuvandum, par: « belle jument d’homme ». C’est de lui cette traduction rajeunie par Berthelot: Mites fac et castos, « mitaines faites de castor ». Il fallait le voir, dans le Confiteor, se frapper la poitrine en disant avec componction: - Racule pas! Racule pas! voyons, Maxime, racule pas! Il se faisait alors dans le comté de Kamouraska - division électorale où se trouve le collège de Sainte-Anne - une lutte politique qui est restée légendaire entre Letellier de Saint-Just, depuis lieutenant-gouverneur pour la province de Québec, et Chapais, qui mourut ministre des Travaux publics au cabinet fédéral. - Pour qui es-tu, toi, Livier? lui demandions-nous. Es-tu rouge? es-tu bleu? Il répondait invariablement: - Livier pour zitanies. Crie pas hourra pour Tellier ni Chapais. Crie: Hourra pour Nobis. Mais nulle part ailleurs que dans le Pater son talent de traducteur ne brillait avec autant d’éclat. C’était un vrai tour de force. Qui es in coelis devenait « qui est-ce qui sait lire ». Sanctificetur nomen tuum, « son p’tit-fils Arthur ramène-ty l’homme ». Sicut in coelo et in terra, « si tu t’salis, salaud, tu t’néterrras ». Et ainsi sans broncher jusqu’à Sed libera nos a malo, qui devenait, en passant par je ne sais quelle filière: « de Saint-Morissette à Saint-Malo ». VII Va sans dire que toute cette phraséologie burlesque se retrouvait aussi bien dans son chant que dans ses prières. Car Chouinard chantait - je l’ai déjà laissé entendre - et avec une voix assez passable, ma foi. - Allons, lui disions-nous, sitôt la kyrielle de prières défilée jusqu’au bout, chante-nous quelque chose maintenant. - Livier ben fatigué. - N’importe! - Eh ben, Livier va chanter chanson major Jean Doguier, bataille Vous- salue-Marie. Cela voulait dire: La chanson du major de Salaberry à la bataille de Châteauguay. Et il entonnait à tue-tête: Papineau, ce bon père, Disait à ses enfants: Nous gagn’rons la bataille Si vous êtes pas peureux. On voit que le brave Livier n’était guère plus fort sur la rime que sur l’histoire. Puis venaient les cantiques. Un surtout dont le refrain nous amusait toujours beaucoup: C’est la sain sain sain, C’est la te te te, C’est la sain, C’est la te, C’est la sainte Vierge, Qu’allume les cierges! Il y avait aussi le cantique d’Adam, qui nous intéressait fort: Adam, Adam, sors de ce bois, Dis-moi pourquoi que tu chesses (sèches), Dis-moi pourquoi et quelle est la saison De ta trahison! Cela rimait... comme la chanson de Papineau, à temps perdu. Mais le plus défiguré, c’était le cantique du Jugement dernier. Tout le monde connaît le refrain à grand effet: J’entends la trompette effrayante Qui crie: O morts, levez-vous! Voici comment Chouinard le chantait: J’attends la tempête effrayante, P’tit christ, gros homards, rêvez-vous? Il nous chantait aussi ce qu’il appelait la messe des vieilles filles: Kyrie, J’veux m’marier; Eleison, La grain’ me sonne! Et cela continuait ainsi: le Gloria, le Credo, la Préface, le Sanctus, et l’Agnus Dei, tout y passait. Une des choses qui le portaient à modifier les textes - on pourrait dire à massacrer les mots - c’était son scrupule à l’endroit de tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à un juron. La moindre interjection un peu vive l’effrayait. Toute consonance trop crue répugnait à sa délicatesse, et il l’évitait avec soin. Ou bien il l’adoucissait de son mieux à l’aide d’une variante, en passant une consonne au rabot, en glissant l’huile d’une cédille habilement introduite sous l’ossature d’une syllabe un peu raide. Par exemple, vous ne l’auriez jamais fait dire: tomber sur... la dixseptième lettre de l’alphabet. Il tournait la difficulté en disant: tomber sur le sud. Il n’osait seulement pas prononcer le mot « queue ». Il disait le manche d’un chien. Tout au plus hasardait-il la tieue du chat, mais dans l’intimité seulement, quand il se permettait une légère incursion sur le domaine de la familiarité. Il avait même des scrupules à prononcer le mot mort. Un jour, le curé de la Rivière-Ouelle lui demandait: - Est-ce que M. Dionne ne t’a pas donné un petit cochon de lait pour moi? Chouinard répondit: - Vot’ petit cochon, monsieur le curé, il est devant le bon Dieu! Dans ses chants surtout, la moindre apparence de jurement était invariablement évitée à l’aide de quelque pieux euphémisme. Ainsi, dans le cantique bien connu qui commence par ces vers: Oh! l’auguste sacrement Où Dieu nous sert d’aliment, le mot sacrement lui semblait être ce que les Anglais appellent profane. Et il chantait: Oh! la yous’ qu’est l’z’agréments, Beaulieu nous sert d’élément. « Autour de nos sacrés autels » était pour le bon Chouinard un mot sacrilège. Il chantait: Autour de nos saprés autels! VIII Après tout ce que je viens de dire, il est facile de conclure que, si le serve bone de Picard avait fait commettre au brave Livier une pareille incongruité dans l’église de Saint-Joseph, ce dimanche-là, il ne faut en accuser ni ses sentiments chrétiens ni son respect pour les choses saintes. Au physique, notre original n’avait rien de particulièrement remarquable. A part son gros rire naïf et ses petits yeux toujours émerillonnés de gaieté enfantine, c’était le premier venu. Quand au costume, la casquette en peau de chat, à laquelle j’ai déjà fait allusion, constituait ce qu’il avait de plus saillant, si l’on en excepte cinq ou six peaux de lièvres dont il bourrait son pantalon dans les grands froids. Un jour, pendant l’opération de la bascule, il arriva un accident. Comme le pantalon était un peu mûr, une malencontreuse solution de continuité s’y produisit tout à coup, et les peaux de lièvres mirent le nez à la fenêtre. Inutile d’insister sur le reste de la scène. Il fut un temps, cependant, où notre ami put faire ses voyages avec plus de confort et sans prendre tant de précautions. Chaudement enveloppé d’une grande casaque bleu-clair, avec pantalon en pinchina, képi bordé de jaune et bottes d’ordonnance - enfin en uniforme militaire complet - tel apparut Chouinard aux environs de Rimouski, un matin de novembre 1863, par une de ces journées pluvieuses et glaciales dont le vent de nord-est ne manque jamais de favoriser ces parages, à pareille saison. - Comment, c’est toi, Olivier! lui dit un avocat bien connu qui le rencontra, arpentant la grande route, la main devant les yeux. - Oui, hi hi! c’est Livier! - D’où viens-tu dans cet accoutrement? - Viens de la guerre! - Aux États? - Te cré! C’était justement pendant la guerre de Sécession, et le pauvre diable était tombé dans les filets des nombreux embaucheurs qui parcouraient nos campagnes en quête de recrues. - Quand es-tu parti? - Trois mois! gros paquet d’argent... hi hi!... - Et tu t’es battu? - Te cré!... Canons, fusils, pif! paf!... Tombais, relevais, parlais anglais... Pas drôle, va! - Tu n’avais pas peur! - Non, Livier brave!... Les autres tuaient Livier, mais Livier tuait les autres étout... hi! - Et puis? - Livier ennuyé... Livier sauvé. Cette expédition avait donné à Chouinard le goût de l’uniforme, à ce qu’il paraît, car un jour, en remontant le fleuve, le capitaine Mormon du Druid - l’un des steamers du gouvernement - l’aperçut sur la grève, un peu en bas de Rimouski, qui faisait des signaux avec une tunique rouge de volontaire au bout d’une perche. Ne reconnaissant pas l’individu à cette distance, et passablement intrigué, le capitaine donne ordre de stopper, met en panne et dépêche un canot à terre. - Tiens, c’est Chouinard! s’écrient les matelots en sautant sur le rivage. La farce est bonne! Dis donc, espèce de feignant, pourquoi nous fais-tu arrêter comme ça? - Lettre pressée pour Québec, veux embarquer. Histoire de rire, on l’embarqua. Le capitaine grommela bien un peu pour la forme; mais il finit par pouffer de rire avec les autres. Surtout quand Chouinard, rendu en face du quai de la Rivière-du-Loup, lui demanda de relâcher un instant pour lui permettre d’aller porter une lettre à un de ses cousins. Cette fois-là, Livier dut forfaire à sa réputation de postillon sans reproche; mais en cela il n’était pas plus coupable que le gouvernement de Sa Majesté, qui, cette fois-là aussi, conspirait contre lui-même, le département de la Marine faisant concurrence à celui des Postes. Chouinard fut trouvé un matin, gelé à mort sur les côtes de Matane. Je ne sais où repose sa dépouille terrestre; mais si jamais Dieu me fait la grâce d’une petite place au paradis parmi les honnêtes gens et les bons garçons, je suis bien sûr de le rencontrer là. V. Cotton I Le touriste qui, par un beau jour d’été d’il y a trente-cinq ans, arrivait à Saint-Pascal, dans le comté de Kamouraska, ne manquait pas d’apercevoir, sur le plateau culminant de la plus haute des montagnes éparpillées dans la plaine, une espèce de hutte aux pans irréguliers, qui semblait adossée à l’arbre d’une croix monumentale se détachant sur l’azur - toute radieuse au soleil. C’était la retraite d’un ermite. Cet ermite s’appelait Cotton. Il habitait là depuis cinq ou six ans, complètement seul, vivant de ce que les enfants du village venaient lui vendre, ou de ce que les bonnes âmes voulaient bien lui donner pour des prières. On ne connaissait pas trop son origine. C’était, au dire de quelques-uns, un ancien tailleur dont la famille vivait encore du côté de Rimouski. Il avait bâti cette demeure aérienne de ses propres mains. Comment s’y était-il pris? Qui lui avait fourni les outils et les mille autres choses nécessaires à cette construction? Personne n’en savait rien. Durant les premiers temps de son séjour à Saint-Pascal, vêtu d’une espèce de soutanelle brune, une corde autour des reins, tête nue, et un long bâton ferré à la main, Cotton descendait de son perchoir chaque dimanche, et assistait aux offices dans le bas de l’église paroissiale, avec de grands airs de dévotion qui attiraient bien l’attention sur lui, mais qui n’imposaient pas à tout le monde, comme on va le voir. Un jour, il cessa de venir à l’église. Il avait, paraît-il, eu maille à partir avec le curé, qui semblait n’avoir qu’une confiance assez limitée dans la vocation cénobitique de son nouveau paroissien. À certaines époques, Cotton s’éclipsait tout à coup, et les gamins qui, pour quelques sous, lui montaient chaque jour du lait, de la galette et autres comestibles, frappaient vai