La Noël Au Canada. Louis Fréchette (1839-1908) TABLE DES MATIERES. Avant-Propos Voix De Noël Au Seuil Le Violon De Santa Claus Une Aubaine Tempête D’Hiver Petite Pauline La Bûche De Noël Jeannette La Tête A Pitre. Le Fer à cheval. Tom Caribou. Titange. Le loup-garou Un voleur Avant-propos Reste-t-il encore quelque chose à dire ou à écrire sur la fête de Noël, sur cette fête des petits enfants, sur cette fête de famille par excellence, la plus sainte et la plus touchante des fêtes chrétiennes? Non, peut-être. Les poètes l’ont chantée. Les historiens ont raconté son passage à travers les siècles. Le peuple en a consacré les traditions dans ses contes et légendes. La grande voix des orateurs sacrés en a exalté les mystères et publié les gloires. N’importe! De même que ces chants à la fois simples et solennels, attendrissants et grandioses, dont la mélodie ne lasse jamais l’oreille, Noël est un de ces sujets inépuisables qu’on peut ressasser à l’infini sans fatiguer jamais. Quand il s’agit de Noël, les redites même ont pour le lecteur le charme d’un refrain tout plein de réminiscences intimes qui vous rappellent tout à coup comme un long chapelet de petits bonheurs oubliés. La Noël! Ne vous semble-t-il pas découvrir toute une série de petits poèmes gais, gracieux et touchants dans ces deux mots? Ne sentez-vous pas, en les entendant prononcer, comme un essaim de joyeux et tendres souvenirs s’éveiller et battre de l’aile au fond de votre coeur? Ne vous figurez-vous pas qu’ils vous soufflent au front comme une fraîche bouffée d’air pur chargée de tous les virginals parfums de votre innocence passée? Ne vous semble-t-il pas y retrouver comme un écho lointain et affaibli des mille et une voix sacrées qui bercent les premières années de la vie, et qui les font si suaves dans leur inoubliable sérénité? Noël nous sera toujours cher, car il nous tient par les sentiments et les croyances; Par les tendresses et les enthousiasmes; Par le coeur et l’esprit. C’est pour nous la prière et la poésie enveloppées toutes deux dans une même auréole radieuse et caressante. L’institution de cette fête antique, toujours nouvelle et toujours jeune, remonte au berceau de l’Église d’Occident. Elle fut célébrée pour la première fois, suivant certains auteurs, par saint Télesphore, en l’an 138. Ce fut le pape Jules 1er, dont le règne dura de 337 à 352, qui, après avoir consulté les docteurs de l’Orient et de l’Occident sur le véritable jour de la nativité du Sauveur, en fixa définitivement la célébration au 25 décembre, bien qu’il n’y ait rien dans les Évangiles qui indique positivement ce jour-là comme celui du grand événement. De fête purement religieuse, Noël devint, dans le moyen âge, une fête toute populaire. C’était le signal des réjouissances, des assemblées joyeuses, des fiançailles. La crèche de l’Enfant-Jésus devenait chaque année le théâtre de ces jeux scéniques appelés mystères, et que les troubadours et les trouvères organisaient en l’honneur de la sainte Famille. Plus tard, malheureusement, ces fêtes dégénérèrent en bouffonneries grotesques peu en harmonie avec la solennité des lieux et de la circonstance. C’est en Espagne que ces coutumes profanes persistèrent le plus longtemps. Chez nos pères de Bretagne et de Normandie, la nuit de Noël était l’occasion de longues veillées, surtout au château, où se réunissaient les villageois pour attendre l’heure de la messe de Minuit. On jetait alors de véritables troncs d’arbres dans les immenses cheminées de l’époque, et l’on se rangeait en cercle autour de l’âtre. De là ce qui s’appela plus tard la bûche de Noël. On versait un verre de vin sur cette bûche en disant : Au nom du Père; et l’on se distribuait une sorte de gâteaux que l’on appelait nieulles -probablement l’origine de nos croquignoles. Notons que les croquignoles sont, dans nos campagnes, le mets de Noël par excellence. Les bonnes ménagères croiraient manquer à toutes les traditions, si, au retour de la messe de Minuit, la famille -et même les voisins -ne pouvaient s’asseoir autour d’un appétissant monceau de croquignoles dorées et toutes croustillantes dans leur toilette de poudre blanche sucrée. Dans certaines parties de la France -notamment en Alsace -mais surtout en Allemagne et en Angleterre, la bûche de Noël s’est transformée en « arbre de Noël ». Cet arbre est encore de mode et consiste en une belle tête de sapin, bien régulière et bien verte, aux rameaux de laquelle on suspend, entremêlés de petites bougies multicolores, les jouets d’enfants et les autres cadeaux de famille qu’on échange ce jour-là. Pour les Anglais, Noël est un jour unique. C’est le jour familial entre tous, le jour des banquets, des réunions mondaines, de l’hospitalité traditionnelle. L’énumération des quartiers de viande et des pièces de gibier qui se consomment dans la ville de Londres à chaque Christmas fatiguerait, comme dit Louis Blanc, le patient génie d’Homère. Une légende affirme que, la nuit de Noël, les bêtes acquièrent soudain le don de la parole. Si la chose est vraie -en Angleterre surtout -cette immense hécatombe de leurs semblables ne doit pas fournir à celles qui restent un sujet de conversation bien réjouissant. Chez nous, où malheureusement les anciennes traditions tendent à s’effacer, on s’en tient à la messe de Minuit. La messe de Minuit, touchante solennité que, durant de longues semaines d’attente, les petits enfants entrevoient dans leurs rêves comme une ouverture de paradis. Mystérieuse cérémonie dont les vieillards même ne peuvent voir le retour annuel, sans entendre chanter au fond de leur coeur la gamme toujours vibrante des joies naïves et des douces émotions de l’enfance. Qui de nous, entrant dans une de nos églises, pendant la nuit de Noël, peut, sans qu’une larme lui monte du coeur aux paupières, entendre flotter sous les voûtes sonores, avec la puissante rumeur des orgues, ces chants si beaux de simplicité et de grâce naïve, que nous ont transmis ces génies inconnus à qui l’art chrétien doit tant de chefs-d’oeuvre : Adeste fideles! cette invocation si large de rythme en même temps que si gracieuse de forme. Nouvelle agréable! cette mélodie pleine d’entrain si bien dans la note primesautière et joviale de nos pères. Dans cette étable! ce cantique dont la majesté nous courbe le front malgré nous devant le grand mystère. Les anges dans nos campagnes! cet hosanna triomphal si vibrant de confiance, d’allégresse et d’amour. Et enfin, le premier de tous, le plus pénétrant et le plus populaire de nos noëls : Ça, bergers, assemblons-nous! Hélas! elles sont bien loin les heures où j’écoutais tout ému ces vieux cantiques. La jeunesse s’est enfuie avec elles, pour faire place aux préoccupations de l’âge mur. Les fêtes de Noël, si lentes à poindre pour les petites têtes blondes qui les attendent avec tant d’impatience, arrivent vite et se succèdent bien rapidement pour les fronts que la soixantaine dénude ou argente. Eh bien, malgré tout, à chaque hiver qui me vieillit, quand revient ce jour béni entre tous les jours, cette nuit sainte entre toutes les nuits, un recueillement involontaire s’empare de moi. Et quand, du haut de leurs cages aériennes, les cloches sonnent dans l’ombre l’anniversaire de l’événement auguste, je crois voir l’ange de mes jeunes années qui me pousse du coude, me fait signe du doigt, et m’invite à le suivre auprès de l’humble berceau où sommeille le Dieu des petits enfants. Cher ange des douces joies et des innocentes gaietés, qui nous reconnait toujours malgré les rides de nos tempes et la lourdeur de nos pas! Chastes lueurs du passé, nimbes de nos premiers matins, dont le divin reflet nous suit jusqu’au tombeau! Je vous retrouve dans le coeur de mes enfants, et c’est pour eux, pour qu’ils conservent plus pieusement votre souvenir, que j’ai consacré quelques heures de loisir à écrire ces Contes et Récits de Noël, qui leur sont dédiés. L. F. Voix De Noël Le lourd battant de fer bondit dans l’air sonore, Et le bronze en rumeur ébranle ses essieux... Volez, cloches! grondez, clamez, tonnez encore! Chantez paix sur la terre et gloire dans les cieux! Sous les dômes ronflants des vastes basiliques, L’orgue répand le flot de ses accords puissants, Montez vers l’Éternel, beaux hymnes symboliques! Montez avec l’amour, la prière et l’encens! Enfants, le doux Jésus vous sourit dans ses langes; À vos accents joyeux laissez prendre l’essor; Lancez vos clairs noëls : là-haut les petits anges Pour vous accompagner penchent leurs harpes d’or. Blonds chérubins chantant à la lueur des cierges, Voix d’airain, bruits sacrés que le ciel même entend, Sainte musique, au moins, gardez chastes et vierges, Pour ceux qui ne croient plus, les légendes d’antan! Au Seuil Ce soir-là, nous descendions de Montréal à Québec; et, sur le pont du bateau, quelques jeunes gens s’étaient mis à causer littérature. Inutile d’ajouter que, suivant la mode du jour, certains esprits chagrins accusaient l’industrie, le commerce, les sciences positives, le progrès moderne en un mot, d’être incompatible avec les choses de l’idéal. D’après eux, la vapeur, l’électricité et surtout l’esprit de mercantilisme avaient tué la Poésie : la tour Eiffel était son mausolée. Entre voyageurs on est un peu sans gêne. -Permettez-moi de vous dire que vous blasphémez, messieurs, fit un des auditeurs que la petite discussion avait attirés. La poésie ne meurt pas, tant que le coeur de l’homme vibre. Elle est beaucoup plus en nous que dans les objets extérieurs. La chose qui semble la plus prosaïque du monde peut, à un moment donné, revêtir un aspect ou inspirer un sentiment d’une poésie intense. Tout dépend des dispositions d’esprit et de coeur où l’on se trouve, et surtout du point de vue où l’on se place. Tenez, moi qui vous parle, voulez-vous savoir ce que j’ai vu de plus poétique dans ma vie, c’est-à-dire l’objet qui m’a causé à l’âme l’impression la plus vive et la plus attendrie? C’est quelque chose de bien banal pourtant, une des choses que l’on serait porté à croire, entre toutes, incapables de provoquer une émotion : c’est tout simplement... un poteau de télégraphe! -Un poteau de télégraphe? Allons donc! -Parole d’honneur, messieurs! Je ne plaisante pas; et si je vous contais mon histoires, vous me croiriez sans peine. -Parlez donc, parlez! fit-on d’une seule voix. Le nouvel interlocuteur était un de nos compatriotes. Robuste encore, quoique dépassant la soixantaine, il avait l’oeil profond, la voix bien timbrée, le langage d’un homme cultivé. En somme une tournure très comme il faut au service d’une intelligence plus qu’ordinaire. Nous l’écoutâmes avec intérêt. -Messieurs, dit-il, j’ai passé seize ans de ce que je puis appeler ma jeunesse dans des parages bien inconnus à cette époque, mais dont le nom a eu beaucoup de retentissement depuis. Je veux parler du Klondyke. Oh! l’on ne songeait pas alors à y creuser la terre glacée pour en extraire des lingots ou des pépites jaunes; on n’y faisait encore que la chasse aux fourrures. C’était la bête fauve que nous traquions, soit le fusil à la main, soit par l’intermédiaire des indigènes qui fréquentaient nos comptoirs. Les circonstances qui m’avaient conduit là, je n’en ferais pas mention si elles ne contribuaient à faire comprendre l’état d’âme où je me trouvais quand se produisit l’incident dont il s’agit. Ces circonstances, les voici en peu de mots : Je suis né à la Rivière-Ouelle, un joli endroit situé, comme vous savez tous, à quelque vingt-cinq lieues en aval de Québec, sur la rive droite du Saint- Laurent. Mon père était mort pendant que je faisais mes classes au collège de Sainte- Annede-la-Pocatière, et ma mère s’était remariée deux ans plus tard. Mes études terminées, ma mère désirait me voir embrasser une carrière libérale, ce qui m’agréait assez. Mais cela exigeait certains sacrifices, et mon beaupère, qui, par parenthèse, m’était peu sympathique, s’y opposait carrément. De là des malentendus, des discussions, des froissements; bref, une vie impossible pour ma mère et pour moi. Pauvre mère! elle avait souffert de ma présence, elle eut à pleurer mon éloignement. Pour lui rendre la paix, je saisis la première occasion, et je partis. Un agent de la Compagnie de la Baie d’Hudson m’avait engagé, avec quelques hardis compagnons, pour aller faire la traite des pelleteries dans les territoires voisins de l’Alaska. Je ne vous raconterai ni mes pérégrinations lointaines, ni mes aventures dans les différents postes où je dus séjourner. Ah! ceux qui trouvent la civilisation moderne trop terre à terre auraient eu là de quoi se faire passer le goût de la poésie primitive, j’en réponds. Les choses les plus nécessaires à la vie ne nous manquaient pas; mais ces mille petites douceurs, ces mille objets superflus qui font le charme de l’existence, il ne fallait pas y songer. Nous avions de l’occupation tant et plus durant une bonne partie de l’année, mais que faire pour se distraire pendant les mortes saisons? Les livres étaient rares : qu’inventer pour tuer la monotonie des rudes et interminables hivers, en tête à tête continuel avec les mêmes individus, et ne comptant les jours que par une courte apparition du soleil à l’horizon? Et point de nouvelles! Séparés du monde entier durant douze mois d’une année à l’autre. Une seule malle-poste pendant la saison d’été et c’était tout. Imaginez seize ans de cette vie-là! Enfin, dans l’automne de 1876, le courrier en retard m’apporta deux nouvelles qui me rapprochaient singulièrement de mon pays et de ma vieille mère : le mari de celle-ci était mort, et le chemin de fer du Pacifique canadien venait d’atteindre Calgary, d’où il allait s’élancer d’un bond à l’assaut des montagnes Rocheuses. J’étais alors au fort Yukon, sur le fleuve du même nom, à cent lieues au nordouest, à l’ancien fort Reliance, poste aujourd’hui célèbre sous le nom de Dawson City. Nul engagement ne me retenait là-bas; un Sioux, qui connaissait bien la route et qui retournait à Edmunton, pouvait me servir de guide. Le coeur bondissant dans la poitrine, je fis les préparatifs de départ. En sorte que, le 1er novembre au matin, mon sauvage et moi, nous nous acheminions à la raquette sur la surface gelée de la rivière Porc-épic, l’un précédant et l’autre suivant dans un long et fort tobagan chargé de nos armes et bagages, et traîné par quatre vigoureux chiens esquimaux, en route pour le fort Lapierre -une course de deux cent cinquante milles pour ainsi dire d’une haleine. Du fort Lapierre, il faut traverser les montagnes Rocheuses pour atteindre le fort McPherson. Soixante-dix milles à travers un labyrinthe inouï de torrents, de précipices, de rocs croulants, de glaciers et de pics inaccessibles! Pour de la poésie sauvage, c’était là de la poésie sauvage; seulement, on bénit le ciel quand cela devient un peu moins poétique. En partant du fort McPherson, on suit d’abord la rivière Peel sur une distance d’à peu près cent milles; puis cent autres milles de prairie, de cours d’eau, de lacs et de portages vous conduisent au fort Good-Hope, sur le Mackenzie, qu’il faut remonter jusqu’au Grand lac des Esclaves; un trajet, cette fois, de six cents milles en chiffres ronds. De ce point on coupe à travers la prairie jusqu’à Athabaska Landing, dernière station avant d’arriver à Edmunton; encore cinq cents milles de marche au moins! Vous voyez que ce ne sont pas là des promenades; ni même des voyages à entreprendre à la légère. Mais les étapes ont beau être longues et pénibles, on les parcourt encore assez gaiement, lorsque chacune d’elles nous rapproche de ceux que l’on aime. Nos journées se passaient en marches non interrompues, si ce n’est par quelques instants d’arrêt pour le repas du midi. Le soir nous campions au premier endroit venu, pourvu qu’on y trouvât du bois pour faire du feu. Quand je dis nous campions, c’est manière de m’exprimer, car notre campement se réduisait à bien peu de chose. D’abord nous dételions les chiens et nous leur donnions leur ration de poisson gelé -il faut toujours avoir un soin particulier de ces pauvres bêtes, qui sont la ressource suprême et un élément de nécessité première dans de pareils voyages; -puis, le feu allumé, nous faisions bouillir la marmite. Oui, comme cela, en plein air, à l’abri de n’importe quoi, quelquefois au vent, sous la neige tombante, dans la « poudrerie ». Puis, après avoir fait sécher nos fourrures rendues humides par une journée de marche, nous nous étendions sur la neige, côte à côte avec nos fusils, entre une épaisse robe d’ours et une couverture en peaux de lièvre nattée; et bonsoir, camarade! À l’exception de nos haltes dans les forts et autres stations, où nous passions généralement un jour de repos bien nécessaire et surtout bien gagné, nous logeâmes ainsi à l’enseigne de la Belle-Étoile, jusqu’au 24 décembre, jour où nous espérions atteindre Athabaska Landing de bonne heure dans l’après-midi. Je m’étais fabriqué un calendrier en forme de fer à cheval, sur lequel de petites marques indiquaient le quantième du mois et les jours de la semaine. Je savais donc que nous touchions à la vigile de Noël; et malgré les fatigues de cet interminable voyage, je me sentais tout réconforté à l’idée de passer une touchante fête de famille sous un toit de chrétiens, en compagnie de mes semblables, au milieu de compatriotes peut-être... Malheureusement, mon désir ne devait pas se réaliser. Dès le matin, une neige épaisse soulevée par un violent vent de nord, a rendu notre marche très difficile. À midi, nous étions littéralement enveloppés dans un tourbillon qui ne nous laissait pas voir à dix pieds devant nous. Les bons Québécois s’imaginent savoir ce que c’est qu’une tempête d’hiver : je ne leur souhaite pas d’aller au fond du Nord-Ouest apprendre à leurs dépens qu’ils n’en ont pas la moindre idée. C’est tout simplement quelque chose d’horrible. Cela vous aveugle, cela vous bouscule, vous étouffe. Vous perdez pied, vous ne respirez plus, la notion des distances vous échappe. Rien pour vous guider : la clarté du soleil n’est plus qu’une lueur diffuse qui se laisse à peine soupçonner à travers les opacités de l’atmosphère; la boussole, ce qui arrive souvent dans ces circonstances, s’affole; et vous n’avancez plus qu’au hasard et pour ainsi dire à tâtons, enfouis, submergés, noyés dans les rafales et les halètements furieux de la tempête. C’était cette bête farouche qui nous tenait dans sa gueule. Si nous n’avions pas été aussi pressés d’arriver, nous nous serions blottis au fond de quelque ravin, dans un pli de terrain, derrière un bouquet d’arbres, n’importe où, et nous aurions laissé passer la bourrasque sur nos têtes; mais je tenais avec l’entêtement du désespoir à ne pas camper dans la prairie ce soir- là, et nous avancions quand même, en dépit de tout et même de notre attelage, qui ne voulait plus marcher que le fouet aux reins. Efforts inutiles, le poste que nous espérions atteindre semblait reculer devant nous; et, le soir venu, il devint évident que nous avions fait fausse route. Nous nous en rendîmes compte surtout, lorsque, la tempête calmée et le ciel redevenu clair, nous vîmes par la position des étoiles que nous obliquions trop vers l’ouest. Il fallait se résigner. Changeant de direction, nous errâmes encore quelques heures, non pas tant à la recherche du poste désiré que pour trouver le bois nécessaire au campement. J’étais harrassé de fatigue, et je suivais les chiens, tout chancelant, la jambe molle et le coeur gros. Tout à coup, le guide, qui avait pris de l’avant, me jeta ce cri : -Un arbre! Un arbre, comme cela, tout seul, en pleine prairie, c’était invraisemblable; le sauvage avait probablement voulu dire un arbuste. Je tirai néanmoins la hache de dessous la bâche du tobagan, et rejoignis mon camarade. En effet, nous avions devant nous un tronc dénudé, s’élevant du sol, droit au milieu de la grande plaine déserte. Je m’arrêtai un instant, surpris; puis, tout à coup, le coeur me tressauta dans la poitrine; je ne pus retenir un cri - un cri étouffé par un sanglot. Ce tronc sec, cet arbre mort, cette futaie isolée, dressée comme un mât solitaire au milieu d’un océan, elle avait été plantée par la main de l’homme; c’était un poteau de télégraphe! Nous avions dépassé Athabaska Landing, et nous étions sur la route d’Edmunton. Comprenez-vous bien? Un poteau de télégraphe! La sentinelle avancée de la civilisation! Un poteau de télégraphe! N’était-ce pas comme une main amie qui se tendait vers moi sur le seuil de la patrie? Plus encore, n’était-ce pas le cordial accueil d’un monde retrouvé, la bienvenue sur un sol vivant, cultivé, peuplé d’êtres intelligents, de compatriotes regrettés? Je rentrais enfin dans la vie sociale, dans mon pays, dans mon siècle, après seize années d’exil au fond d’immenses solitudes sauvages. Je rentrais presque dans la famille, car ce fil d’acier que j’entendais vibrer là-haut, il me reliait au passé, au village natal, au foyer paternel redevenu plus cher que jamais, à ma vieille mère, à qui je m’imaginais presque pouvoir crier un bonjour de loin, malgré les mille lieues qui me séparaient encore d’elle! Ah! tenez, il faut avoir éprouvé cela, perdu sous un ciel boréen, au milieu d’un désert glacé, dans le mystère de la sainte nuit de Noël, pour bien me comprendre; je vous l’avoue ingénuement, je sentis ma tête se troubler. Et là, sous les yeux ahuris de mon compagnon de misère, qui, tout intrigué par les sons étranges du fil électrique bourdonnant sur nos têtes, murmurait : « Manitou! Manitou! » sur un ton d’effroi, je fondis en larmes, et, ouvrant les bras, j’embrassai longuement, longuement ce morceau de bois insensible, ce poteau de télégraphe -mon frère! La voix du narrateur tremblait un peu. Quant à nous, nous l’écoutions, émus. Ceux-là même qui avaient si carrément dénoncé le prosaïsme de notre « âge de fer » étaient désarmés. Après quelques instants de silence, le voyageur du Nord-Ouest reprit : -Qu’ajouterai-je, messieurs? Je ne voulus pas aller plus loin. Nous campâmes là tant bien que mal; et je m’endormis au pied de mon nouvel ami, la tête perdue dans mes rêves, pendant que le fil sonore, secoué par le vent de la nuit, m’apportait par lambeaux comme un écho lointain des cloches de la Rivière- Ouelle et des chants sacrés qui en ce moment retentissaient sous les voûtes de nos églises. Je n’ai jamais assisté à une plus belle messe de Minuit. Non, non! la poésie ne meurt pas; elle vit toujours aux replis des coeurs; et il suffit parfois de l’effleurement d’un de ces souffles qu’on accuse de l’étouffer, pour éveiller ses plus divines vibrations et lui faire chanter ses plus attendrissantes mélodies. Le Violon De Santa Claus Sans être précisément âgés, le père et la mère n’étaient plus de la première jeunesse, lorsque après un an de mariage béni par l’Ange des amours heureuses, le petit Louis naquit. C’était un délicieux bébé rose et blond, avec de grands yeux noirs tout rêveurs, que sa mère berçait presque constamment dans ses bras avec des tressaillements de joie folle, et que le père allait regarder dormir la nuit, des heures entières, éveillé par des hantises de bonheur et d’orgueil paternels. L’enfant grandit et se développa sous l’influence de ce double rayonnement de tendresse, de même qu’une plante délicate s’épanouit sous les chauds effluves du soleil et la caresse des brises printanières. Il grandit plein de grâce et de gaieté, toujours choyé, toujours adoré, sans que le pli d’une feuille de rose eût jamais troublé son sommeil, sans que le plus léger nuage eût assombri la douce clarté de son aurore. Il était charmant. Son sourire avait comme des irradiations lumineuses; le timbre de sa voix faisait songer au gazouillis des oiseaux sous les feuilles. À deux ans, il avait de profondes ingénuités. Quand il aperçut pour la première fois le demi-cercle d’or du croissant, il s’écria tout angoissé : -Papa, vite! un marteau, des clous, la lune brisée! Avec cela, crâne comme un paladin. -Il ne faut jamais aller au coin de la rue, lui dit un jour sa bonne. -Pourquoi? -Il y a des sauvages. -Des sauvages! s’écrie-t-il le poing sur la hanche et le sourcil froncé; as pas peur, vais aller chercher mon sabre! Enfin, capable de s’oublier des heures entières dans des rêveries étranges. Un soir grand émoi dans la maison : l’enfant est disparu! Pris d’une horrible inquiétude, on le cherche vainement à droite et à gauche, dans toutes les chambres, au dehors, partout. Nulle trace du petit. La nuit était déjà avancée, et l’on commençait à perdre la tête, lorsque quelqu’un découvrit l’enfant seul sur un balcon, le menton dans les deux mains, et le regard égaré dans le vague du firmament. -Mais que fais-tu donc là? lui demanda-t-on. -Moi regarde. -Quoi? -Belle étoile! Mais ce qui le caractérisait surtout, c’était sa passion pour la musique : un air de flûte provoquait son enthousiasme; une fanfare le faisait bondir comme un choc électrique et le jetait dans des transes. Ajoutons, par parenthèse, que cette espèce de frénésie maladive le suivit jusque sur les bancs de l’école, où, même à l’âge de huit ou neuf ans, un éclat de trompette ou un roulement de tambour lui faisait irrésistiblement lâcher livres et crayons pour se précipiter dans la rue, et suivre, sans se préoccuper d’aucune permission, la première escouade militaire qui passait. Mais comme c’est au bébé seul que nous avons affaire, revenons au bébé. Si jamais un enfant fut passionnément aimé de ses parents, ce fut lui. Je le répète, on se levait la nuit pour le regarder dormir. Pauvres parents! le ciel leur réservait une terrible épreuve. L’enfant avait maintenant trois ans et demi bien comptés. Or il n’avait pas encore atteint son douzième mois, lorsque la maman lui découvrit à la gorge, dans la région du larynx, une petite tumeur qui se développait d’une façon inquiétante. Qu’on me pardonne une expression technique trop prétentieuse peut-être : c’est ce qu’en termes de chirurgie on appelle kyste sébacé. Comme on le sait, ces corps séreux n’ont en général aucun danger réel, mais celui-ci se présentait, à cause du voisinage de ces vaisseaux délicats, dans des conditions particulièrement critiques; et l’opération -nécessaire -pouvait, trop inconsidérément retardée, devenir dangereuse. La tendresse des parents, après avoir autant que possible ajourné le moment cruel, ne pouvait hésiter plus longtemps; et, quelques jours avant la Noël, les médecins furent mandés. Ce fut la mort dans l’âme -est-il besoin de le dire? -que les parents assistèrent aux terribles apprêts de ce qui leur sembla un chevalet de torture pour l’être qu’ils chérissait le plus au monde. La mère, enfermée dans sa chambre, pleurait toutes les larmes de son corps; le père en détresse, le coeur serré comme dans un étau, dut s’emparer par ruse du pauvre petit pour le soumettre à l’influence anesthésique. Et, comme cela -oui, en pleine santé, en pleine gaieté, avec le printemps dans les yeux et des éclats de rire dans la voix -le cher petit eut les poignets saisis, et ce fut de force et malgré ses résistances désespérées, qu’on lui fit respirer l’horrible drogue, jusqu’à ce qu’il retombât, inerte et pâle comme un cadavre, sur la table où l’attendait le scalpel du chirurgien. Par malheur, l’opération n’eut pas tout le succès désirable. Au moment le plus scabreux, l’enfant fut pris d’une toux convulsive, et cet accident, impossible à prévenir, eut des conséquences graves. Le kyste, au lieu d’être enlevé intégralement, ne put être extrait que d’une façon incomplète; et la plaie dut rester ouverte pour la lente élimination du reste par voie suppuratoire. Mais abrégeons ces pénibles détails. Les parents, réfugiés dans une pièce à part, attendaient le résultat avec une anxiété plus facile à imaginer qu’à décrire. -Eh bien? s’écrièrent-ils tous deux à la fois et la sueur de l’angoisse au front, en voyant apparaître le médecin de la famille, qui avait surveillé l’opération, eh bien? -C’est fait, répondit gravement celui-ci. -Ah! et puis...? -Tout va bien, ajouta-t-il d’un air et sur un ton qui démentaient trop ses paroles. -Ah! docteur, docteur, s’il y a du danger... -Non, il n’y a pas de danger... pour le moment du moins. Seulement, que la mère s’arme de courage, car il va falloir des soins très assidus; et ce sera peut-être long. Pourvu qu’il ne survienne aucune complication... ajouta-t-il avec un hochement de tête où perçait son inquiétude. En tout cas, il faut prévenir la fièvre par tous les moyens possibles. La garde-malade a mon ordonnance par écrit. Je reviendrai ce soir. Le soir, le médecin revint. Il trouva les pauvres parents au comble de la désolation : une fièvre intense s’était déclarée. Durant trois longs jours et trois longues nuits, le petit martyr fut entre la vie et la mort. -S’il pouvait dormir! disait le docteur, qui ne prenait plus la peine de dissimuler son anxiété. S’il pouvait dormir! Il n’y a que le sommeil qui puisse le sauver. Et malheureusement, dans l’état de faiblesse où il est, ce serait une imprudence que de lui administrer aucun narcotique. Il faut tout attendre de la nature... ou de la Providence. Ce fut un calvaire pour la malheureuse mère clouée au chevet de son enfant. Quant au père, il errait par la maison comme un insensé, s’arrachant les cheveux, et ne songeant qu’à se briser la tête contre les murs. Son fils! son petit chéri! son idole! son seul enfant! il s’accusait de l’avoir tué, et se maudissait dans des accès de désespoir délirant. L’enfant n’avait pas dormi depuis deux jours. Insensible à tout ce qui se passait autour de lui, il promenait dans le vague le regard voilé de ses grands yeux vitreux que dévorait la fièvre. -C’est demain Noël, mon chéri, disait le père penché sur l’oreiller humide de ses larmes et couvrant de baisers fous la menotte qui reposait inerte sur la courtepointe; c’est demain Noël, la fête de l’Enfant-Jésus. Pendant la nuit Santa Claus va faire sa tournée et distribuer des cadeaux aux petits enfants qui dorment. Tes souliers neufs sont dans la cheminée -là, justement dans la chambre voisine -tu n’as qu’à dire quels jouets tu désires avoir, mon ange; et si tu dors bien, Santa Claus te les apportera bien sûr. Tu vas dormir, n’est-ce pas? Et le pauvre papa détournait la tête pour cacher ses pleurs et refouler ses sanglots. -Que veux-tu que Santa Claus t’apporte, voyons, dis, mon trésor? -Un violon, répondit l’enfant avec une lueur de joie dans le regard. -Un violon? Eh bien, il en a des violons, Santa Claus, j’en suis certain. Dors bien, un bon ange lui dira de t’en apporter un beau. Mais l’enfant ne dormait pas, et le médecin qui venait le voir plusieurs fois par jour se désolait : -Ah! s’il pouvait dormir, disait-il, ne serait-ce qu’une heure! Dans la soirée, l’enfant fit un signe à son père. -Qu’est-ce que c’est, mon ami? demanda celui-ci en se penchant sur le lit pour prêter l’oreille. -Est-ce qu’il sait en jouer du violon? fit le bébé d’une voix faible comme un souffle. -Qui, mon ange? -Santa Claus. Le père se dressa tout à coup sur ses pieds en se frappant le front : une inspiration subite, une inspiration du ciel venait de lui traverser le coeur et le cerveau. -Mais oui, mon amour! s’écria-t-il, en pressant la main fiévreuse de l’enfant, oui, mon amour, il sait jouer du violon, Santa Claus. Il en joue délicieusement même. Et, si tu veux bien dormir, sur ton bon petit oreiller, là, ton bon ange le fera jouer pour toi, et tu l’entendras dans un rêve... Tu verras comme ce sera beau! Et le pauvre père, une dernière lueur d’espoir dans l’âme, sortit sur la pointe des pieds, laissant la mère seule, agenouillée de l’autre côté du lit où le cher malade, assis sur son séant, ouvrait de grands yeux fixes dans la demi-clarté qui filtrait à travers les transparences de l’abat-jour. La nuit avançait, la sainte nuit de Noël. Les cloches commençaient à chanter dans les grandes tours lointaines. Et le bébé ne dormait pas. Le père, après être resté absent une petite demi-heure, rentra. -Je viens de voir Santa Claus avec sa hotte pleine de jouets parmi lesquels j’ai cru apercevoir un bijou de violon, dit-il. Il sera ici dans un instant, car il sortait justement d'une maison en face. Baissons les lumières; et toi, bébé, ferme tes yeux, et fais au moins semblant de dormir. Il fut interrompu par un léger bruit venant du salon voisin. -Chut, c’est lui! Le bruit s’accentua : on aurait dit des cordes de violon qu’une main mystérieuse accordait à la sourdine. Le malade fit un soubresaut et tendit l’oreille; on entendait battre son petit coeur dans sa poitrine. Alors ce fut un ravissement. Des sons d’une pureté angélique glissèrent dans le silence de la nuit. Des lambeaux de mélodies d’une suavité incomparable flottèrent dans l’air. Des accents d’une douceur infinie, qui semblaient émerger des profondeurs d’un rêve, se répandirent en ondes diffuses dans l’ombre calme et reposée de l’appartement. La main du bébé tremblait dans celle du papa, dont le regard, noyé dans la pénombre, suivait avec anxiété les diverses phases de surprise, de joie et d’attendrissement qui se manifestaient tour à tour sur les traits émaciés du petit malade. Celui-ci écoutait toujours. Un moment l’archet invisible parut obéir à quelque inspiration nouvelle. Les capricieuses fantaisies du début s’éteignirent par degrés, et se voilèrent peu à peu sous le tissu de phrases musicales d’un caractère plus défini. Des mélodies plus distinctes se mirent à chanter dans les vibrantes sonorités de l’instrument; et l’oreille put saisir, pour ainsi dire au vol, toute une série, ou plutôt un enchaînement indécis encore mais parfaitement perceptible de ces vieux chants de Noël, si impressionnants dans leur archaïque simplicité -oeuvre de ces génies anonymes qui surent si bien rapprocher les deux pôles de la vie, faisant à la fois sourire l’enfance et pleurer les vieillards. Ils y passèrent tous, les bons vieux cantiques d’autrefois, tour à tour gais, attristants ou solennels, mais toujours émus : -Çà, bergers, assemblons-nous! - Nouvelle agréable! -Il est né le divin Enfant... -Dans cette étable. -Les anges dans nos campagnes... Et cet Adeste fideles, si large de facture, et si vibrant de poésie chrétienne. Tout cela se succédait, se mêlait, s’enchevêtrait dans un ensemble harmonieux auquel le décor nocturne et cette scène de douleur muette prêtaient un caractère d’une inexprimable intensité d’impression. L’enfant ne bougeait plus, ne tremblait plus; le monde extérieur avait disparu pour lui, il était littéralement emporté dans l’extase. Petit à petit, les sons du violon s’affaiblirent, s’atténuèrent, se simplifièrent dans une suite de modulations berçantes et douces comme un chant lointain, à travers lesquelles l’oreille devinait -entendait presque -les touchantes paroles du cantique populaire : Suspendant leur sainte harmonie, Les cieux étonnés se sont tus, Car la douce voix de Marie Chantait pour endormir Jésus. Le père jeta un coup d’oeil sur son enfant : deux grosses larmes coulaient sur les petites joues. Puis, ce fut comme un murmure de la brise, comme un bourdonnement d’abeilles, comme le susurrement d’une source dans les herbes; avec la suavité d’une caresse à l’oreille, le merveilleux violon chanta ou plutôt soupira la naïve berceuse qui avait tant de fois endormi le bébé dans les bras de sa nourrice : C’est la poulette grise Qu’a pondu dans l’église, Elle a fait un petit coco Pour bébé qui va faire dodo, Dodiche! dodo! Le petit ferma les yeux, pencha la tête, et son épaule s’enfonça doucement, tout doucement dans le duvet de l’oreiller... Presque au même moment, une autre tête retombait sur le bord du petit lit. C’était la pauvre mère, épuisée de veilles, qui s’endormait à son tour avec un sourire d’infinie reconnaissance à Dieu sur les lèvres. Alors le père, tout perplexe de crainte et d’espoir, se leva sans faire plus de bruit qu’un fantôme, et, se rencontrant avec le médecin dans l’entre-bâillement de la porte : -Il dort! murmura-t-il hors de lui. Il est sauvé, n’est-ce pas? -Ils sont sauvés tous les deux, répondit le docteur, en jetant un coup d’oeil dans la chambre du malade. Et dans un élan de gratitude attendrie, le désespéré de naguère serra en pleurant les deux mains du grand virtuose Jehin-Prume, qui venait de remettre son violon dans l’étui. Une Aubaine I C’est la veille de Noël, à Montréal. Le dos à moitié tourné à l’unique fenêtre d’une modeste chambre d’hôtel, sa palette d’une main et son pinceau de l’autre, un jeune artiste de bonne mine et de façons distinguées travaille fiévreusement devant un petit chevalet de campagne. À sa gauche, retenue par quatre épingles aux boiseries d’une armoire à glace, pend une vieille toile d’à peu près trois pieds sur deux, toute noircie, dans les tons embrumés du clair-obscur, on distingue les formes gracieuses et les chairs rosées d’un Enfant-Jésus couché sur un coussin, et dont le front s’auréole de vagues lueurs fondues dans les reflets de mille petites boucles blondes. De temps à autre, le peintre laisse retomber sa main droite sur son genou, fixe la vieille peinture avec une intensité de regard où perce un profond sentiment d’admiration; puis il se remet à l’ouvrage, son pinceau se jouant sur la mosaïque polychrome de la palette, et voyageant de celle-ci à la toile avec une sûreté de mouvements qui révèle un travailleur habile et expérimenté. Évidemment il est en frais de copier le bel Enfant-Jésus. Mais pourquoi consulte-t-il si souvent la modeste montre en argent dont la chaîne démodée émerge de son gousset? Pourquoi se presse-t-il autant dans son travail? C’est ce que nous saurons bientôt. En attendant, contentons-nous de constater que son regard se dirige aussi de temps en temps, avec une expression triomphante vers quelques papiers épars à quelques pas de lui, sur la petite table en frêne adossée à la cloison, et profitons du privilège des conteurs pour nous renseigner sur ce que ces papiers peuvent avoir d’intéressant. Voici d’abord une enveloppe jaunie, dont le cachet est brisé. Un peu chiffonnée, elle semble avoir été ouverte plus d’une fois. Elle a dû aussi faire un long voyage, car elle est frappée d’un timbre canadien, et porte comme suscription : Monsieur Maurice Flavigny, Artiste-peintre, Poste Restante, à Paris, France. Ouvrons et lisons : Contrecoeur, 10 novembre 1871. Mon cher Maurice, -Un mot à la hâte pour te dire combien ta dernière lettre m’a donné de bonheur en m’annonçant ton prochain retour au pays. Hâte-toi, cher enfant. Hélas! je ne pourrai te voir, mais je t’entendrai, et je te presserai comme autrefois sur mon coeur de mère. Je suis encore l’hôte de Mlle D’Aubray, ma petite Suzanne, que j’aime toujours comme ma fille, et qui me sert de secrétaire, depuis que Dieu m’a privée de la vue. Viens vite, n’est-ce pas? Tâche de nous arriver pour Noël! Ta vieille mère qui brûle de t’embrasser, SOPHIE FLAVIGNY. Passons. Ceci est une dépêche télégraphique : New-York, 22 décembre 1871. À Monsieur Maurice Flavigny, Hôtel Great Western, Montréal, Canada. Si Murillo authentique et bien conservé, donnerons dix mille dollars. Voir agent Muller, Petite rue Cray. Cornhill & Granger. À côté de cette dépêche, et portant la même signature avec la date du lendemain, dans un endroit bien en vue, s’étalait une lettre constituant un crédit à Maurice Flavigny de mille dollars dans la Banque de Montréal, apostille de Victor Muller, agent de la maison Cornhill & Granger, de New-York. Cette lettre, le jeune artiste l’avait laissée ouverte sur la table, à portée de son regard comme s’il eût besoin de se persuader chaque instant qu’il n’était pas le jouet d’une illusion. Dix mille dollars! Une fortune pour lui. La maison paternelle rachetée; la bonne vieille mère à l’abri du besoin; et, plus que du pain sur la planche, l’aisance honorable et douce, en attendant la réputation et ce qu’elle apporte. Quel rêve! Et à qui devait-il tout cela? À ce lambeau de toile brunie et racornie par les années, sur lequel un grand peintre avait imprimé le cachet de son génie, et que le plus capricieux des hasards avait fait tomber en sa possession. Il avait peine à en croire ses yeux. II Et, tout en mêlant ses couleurs et en jouant ferme du pinceau, Maurice Flavigny repassait dans sa tête toutes les circonstances qui venaient de le favoriser d’une façon si exceptionnelle, et les événements qui les avaient fait naître. Il se voyait, cinq années auparavant, à l’âge de dix-huit ans, disant adieu aux siens, et s’embarquant à l’aventure, pour aller demander à la patrie de l’art moderne, la science qui développe le talent, et sans laquelle le génie même reste impuissant et veule. Il se rappelait ses journées d’ambition fiévreuse, ses longues veilles consacrées à un labeur ingrat, ses désappointements, ses froissements, ses découragements. Il songeait à l’égoïsme des maîtres, aux jalousies des camarades, aux humiliations subies, aux mille révoltes de sa fierté blessée. Il revivait, par l’imagination, ses angoisses, ses doutes, ses ennuis, sa nostalgie -sa nostalgie surtout, au sein de cette immense cité où, cruelle ironie, tous les plaisirs semblent se donner rendez-vous pour venir tourbillonner autour de votre isolement. Les deux premières années avaient été relativement heureuses. Maurice Flavigny avait « pioché » avec conscience, vivant modestement de la petite pension que lui faisait son père -un notaire de la campagne, propriétaire de deux petites fermes aux revenus limités -et passant ses heures de loisirs dans les musées, étudiant les grands maîtres et demandant à leurs immortels chefs d’oeuvre le secret des inspirations fécondes. Ses progrès furent rapides; et déjà des lueurs d’espérance de plus en plus vives commençaient à sourire à son ambition, lorsqu’une série de fatalités étaient venues renverser tous ses beaux rêves, et plonger le pauvre garçon dans l’accablement et la détresse. Des malheurs impossibles à prévoir avaient fondu sur le toit paternel. De fausses spéculations avaient entraîné le vieux notaire dans une ruine complète. Et, le jour même où se vendait, par autorité de justice, la maison où Maurice était né, son père mourait d’apoplexie et de chagrin, ne laissant à ses héritiers qu’une police d’assurance sur la vie à peine suffisante pour empêcher sa pauvre femme, devenue aveugle, de tomber au crochet de la charité publique. Elle avait été recueillie par une jeune institutrice, sa voisine -seul rejeton d’une ancienne famille seigneuriale tombée dans la pauvreté -qui avait spontanément offert à la mère de Maurice une des quatre chambres dont se composait le petit appartement réservé à l’institutrice, dans la maison d’école. Tous les détails de ces cruels événements lui avaient été communiqués par cette jeune personne, qui naturellement avait dû servir de secrétaire à celle que la plus triste des infirmités empêchait de tenir la plume. Privé de la pension paternelle, le jeune peintre avait été forcé de négliger l’étude, pour se livrer presque exclusivement au travail du mercenaire en quête du pain quotidien. Il avait dû, comme bien d’autres, se soumettre à l’exploitation du mercantilisme sans entrailles, qui, à Paris comme ailleurs, spécule sur le talent pauvre pour arracher aux jeunes artistes le sang de leurs veines, en échange d’une bouchée de pain. Durant deux longues années, il avait ainsi peiné et végété, sans pouvoir, au prix du travail le plus asservissant, amasser seulement la somme nécessaire pour son retour en Amérique. Puis étaient venus la geurre franco-prussienne, le siège de Paris, les horreurs de la Commune. Le jeune Canadien, dans le patriotisme de son coeur, n’avait pas hésité : il avait vaillamment payé sa dette de sang à la grande patrie, ayant été blessé, à la prise de Buzenval, à côté de son maître et ami, Henri Regneault, tombé lui-même, frappé par une balle allemande en pleine poitrine. Puis ce furent les longs mois d’hôpital; et enfin le harnais repris, le cou de nouveau dans la bricole, pour recommencer la désespérante corvée. En repassant dans son esprit ces longues années de pauvreté, de douleur et d’abandon, le jeune peintre baissait la tête, et sa figure prenait une expression navrante. Mais, tout à coup, elle s’éclairait d’un rayon de joie. Un de ses tableaux reçu et admiré au Salon. Un amateur riche. Une vente avantageuse; les dettes payées, et le retour dans la patrie, avec l’avenir devant lui, auprès de sa vieille mère! Et Maurice Flavigny, comme s’il n’eût pu contenir son émotion, se levait, arpentait la chambre durant quelques instants, puis s’arrêtait devant sa table, regardait longuement la lettre de crédit bien réelle, bien palpable, qui était là, devant lui, et, se remettant à l’ouvrage, murmurait sur un ton de suprême reconnaissance à Dieu : -Et maintenant riche!... je suis riche!... Et cela, après avoir vu disparaître ma dernière ressource, avec ce porte-monnaie perdu au moment même où je mettais le pied sur le sol natal! N’y a-t-il pas là le doigt de la Providence aussi visible qu’il puisse être? Et le pinceau allait, venait, brossait toujours, fondant les ombres, assouplissant les contours, accentuant les jeux de lumière. Et, sous l’effet de l’inspiration fébrile, une intensité de vie étonnante éclatait de plus en plus sur la toile, à mesure que l’oeuvre avançait et sortait radieuse de l’ébauche. III Mais laissons l’artiste à son travail, et racontons cette histoire de portemonnaie perdu. En arrivant à la gare Bonaventure par le train direct de New-York, Maurice Flavigny avait fait transporter ses malles à un hôtel voisin, et avait payé le commissionnaire avec la menue monnaie qu’un Européen porte toujours dans son gousset pour les exigences du pourboire. Or, conduit à sa chambre, le pauvre jeune homme avait constaté, avec un désespoir facile à imaginer, la disparition de son porte-monnaie contenant tout ce qui lui restait d’argent. Les recherches furent inutiles. Il fallut se rendre à la cruelle évidence : il était la victime d’un pick- pocket, et n’avait plus même en sa possession la somme qu’il lui fallait pour regagner le village où l’attendait sa mère, sans doute aussi pauvre que lui. C’en était trop pour le courage d’un homme. Maurice Flavigny tomba à genoux, pleura silencieusement et pria... Le lendemain matin, quelqu’un frappait à sa porte. -Monsieur Flavigny? -C’est moi. -Un paquet pour vous. Notre ami, assez intrigué, prit le paquet, et l’ouvrit. Un cri de joie lui échappa. À côté d’un objet roulé, de la grosseur du bras, son porte-monnaie lui-même, bien reconnaissable, était là avec une lettre. La main toute tremblante d’émotion, Maurice brisa le cachet, et lut l’étrange missive qui suit: Monsieur, -Celui qui vous écrit est un étranger. Il a vu, hier au soir, tomber un portemonnaie de votre poche, et l’a ramassé. S’il vous le rend intact, il n’a plus qu’à mourir de faim. Je prends donc la liberté, en vous le remettant, de retenir cinquante dollars sur la somme de cent dix qu’il contient. Mais, comme je ne suis pas un voleur et que je viens d’apprendre, par les registres de l’hôtel, que vous êtes peintre, je vous laisse en échange un objet qui ne peut m’être d’aucune utilité dans ce pays, mais qui -vous pourrez en juger vous-même -vaut certainement, et plus, la somme soustraite. Je suis venu de Québec, il y a six semaines, à petites étapes et à pied. C’est un mode de locomotion auquel, je le sens, je ne me ferai jamais. Aussi je viens d’acheter un billet de chemin de fer pour Chicago avec votre argent. Que Dieu vous garde d’être jamais réduit à emprunter par ce procédé. Point de signature. Maurice Flavigny, tout abasourdi, défit le rouleau, et vit apparaître la toile dont nous avons parlé plus haut. Il l’examina d’abord d’une façon assez indifférente, croyant avoir affaire à quelque vieille croûte comme il y en a tant. Mais plus il lui donnait d’attention, plus il sentait s’éveiller son intérêt. C’était quelque chose, en fin de compte. Il n’y avait pas à dire, c’était quelque chose. Une oeuvre ancienne; un tableau de maître, un chef-d’oeuvre peut-être! -Voyons, voyons, disait-il, avec anxiété. Et il étendait la toile, l’approchait de la fenêtre, la lorgnait à distance. Tout à coup un éclair lui traversa le cerveau : -Si c’était possible!... Un Enfant-Jésus de Murillo!... En effet, ces suavités de teintes, ces ombres aériennes si mobiles, ces chauds reflets de lumière, cette bouche et ces yeux humides, cette grâce de modelé, cette morbidesse des chairs, cet ensemble à la fois réaliste et idéal, ce sont bien là les caractéristiques du maître espagnol... Oui, c’est bien un Murillo. La signature se reconnaît à chaque coup de pinceau... Ici! et par quel hasard? Et je suis, moi, possesseur de ce trésor! Ô ma bonne mère! Et Maurice Flavigny essuya ses yeux pleins de larmes. Il se rappelait qu’en passant à New-York il avait fait la connaissance de riches marchands de tableaux, qui lui avaient dit : -Il doit y avoir de vieilles toiles de maîtres au Canada, dans les anciennes familles françaises. Si vous en rencontriez, et que les possesseurs voulussent s’en départir, songez à nous. Et à cette pensée, Maurice avait eu un frisson de joie qui lui avait serré le coeur et lui avait mis comme un sanglot dans la gorge. -Sainte Vierge, s’écria-t-il, en trois jours d’ici c’est fête de Noël; si je vends ce tableau, je fais voeu d’en peindre une copie pour la crèche de mon village! IV Et plein de confiance -sa dépêche parti pour New-York -le jeune peintre s’était mis à l’oeuvre. Cette copie en deux jours, c’était une rude tâche, mais il y arriverait. Deux jours de plus sans voir sa mère après cinq ans d’absence, c’était un grand sacrifice mais il s’y soumettrait. Le lecteur sait déjà que le Murillo avait victorieusement subi l’épreuve de l’expert, et que Maurice Flavigny n’attendait plus que d’avoir donné le dernier coup de pinceau à sa copie, pour toucher le prix de l’original. Qu’on nous permette d’abréger. Vers trois heures de l’après-midi, après avoir soldé sa note d’hôtel, conclu ses derniers arrangements avec l’agent de la maison Cornhill & Granger, et fait emballer, avec toutes les précautions voulues, sa précieuse copie ornée d’un joli cadre en or fin commandé d’avance, le jeune voyageur avait traversé le fleuve à Longueuil, et là avait pris une voiture de louage pour se faire conduire à Contrecoeur. On le retrouve frappant à la porte du presbytère de cette dernière paroisse, son ex-voto à la main. Le curé -un brave coeur avec une âme d’artiste -enchanté de l’aubaine, naturellement, accueillit avec une extrême courtoisie son ancien paroissien qu’il connaissait seulement de nom, n’étant que depuis trois ans à la tête de la paroisse. Il admira beaucoup le petit tableau -auquel il trouvait comme un air de déjà vu, disait-il -et, une heure après, celui-ci, couronné de fleurs et de verdure, suspendu au fond du reposoir sacré, au-dessus de la châsse traditionnelle si chère aux petits enfants, n’attendait que la cloche de minuit pour resplendir dans toute sa grâce et sa fraîcheur virginale à la lueur des lampes et des cierges. Et Maurice Flavigny avait quitté la cure de Contrecoeur avec une nouvelle commande, pour l’église, d’un grand tableau de la Sainte-Trinité, patronne de la paroisse. Jugez quel orchestre délirant, quel cantique attendri devait chanter au fond du coeur de ce jeune homme de vingt-trois ans, qui, dans cette nuit de Noël, si joyeuse, si solennelle, si impressionnante pour tous, apportait le bonheur et la richesse à ce qu’il avait de plus cher au monde -sa bonne vieille mère pauvre et aveugle, qu’il n’avait pas revue depuis cinq ans! Maurice Flavigny la trouva seule au logis, avec une petite servante -la jeune institutrice, qui était en même temps l’organiste de la paroisse, ayant dû passer la journée au village chez son cousin -un jeune médecin récemment établi à Contrecoeur -afin d’être plus à portée de l’église pour les répétitions. V Passons sous silence l’entrevue de la mère et du fils. Ces scènes débordantes de tendresse heureuse ne se décrivent pas. Le coeur humain est ainsi fait, que l’intensité de la joie se traduit comme la douleur, par les larmes. Longtemps ils pleurèrent dans les bras l’un de l’autre. Puis -ô mystérieuse impulsion de l’âme qui, dans le bonheur comme dans la détresse, sent le besoin de s’épancher au pied de Celui qui est la source de toute félicité comme de toute consolation! -la pauvre aveugle prit son fils par la main: -Viens, Maurice, dit-elle, en s’orientant de son mieux vers un pan de mur nu, mais où ses yeux éteints semblaient contempler quelque chose d’invisible, viens, mon Maurice, viens t’agenouiller avec moi devant l’Enfant-Jésus! -Quel Enfant-Jésus? demanda le jeune artiste, qui n’avait pas vu les signes multipliés que, depuis un instant, lui faisait la petite bonne en train de dresser le couvert. -Mais l’Enfant-Jésus de Suzanne, qui est là sur le mur, la vieille peinture qu’elle aime tant. -Je ne sais ce que vous voulez dire, fit Maurice, dont les regards allant du mur à la mère, n’avaient pu rencontrer ceux de la bonne. -Comment, tu ne vois pas de tableau à ce mur! -Mais non, fit le jeune homme en regardant sa mère avec une surprise inquiète. -L’Enfant-Jésus n’est plus là!... L’Enfant-Jésus est parti!... Ah! mon Dieu, mon Dieu, j’ai peur de comprendre. Et la pauvre femme s’affaissa sur une chaise en s’écriant : -Maurice! Maurice! jamais nous ne pourrons nous acquitter. La petite bonne, que Maurice interrogea après quelques instants d’hésitation, expliqua tout. Pendant la dernière maladie de Mme Flavigny, Suzanne, à bout de ressources, ne sachant où prendre de l’argent pour acheter des médicaments ordonnés par le médecin de la paroisse voisine -il n’y en avait pas dans le moment à Contrecoeur -avait vendu son tableau à un étranger, un passant entré chez elle par hasard. Elle en avait reçu un bon prix, par exemple : cinq piastres comptant! Ce qui ne l’avait pas empêchée d’avoir les yeux rouges en s’en séparant, et en recommandant à la petite bonne de ne rien dire de tout cela à personne -surtout à Mme Flavigny, qui n’y voyant point, s’imaginait que l’Enfant-Jésus était toujours à sa place. Voilà! -Maintenant, ajouta-t-elle, n’allez pas dire à Mlle Suzanne que j’ai trahi son secret; elle ne me gronderait pas, elle est bien trop bonne; mais cela lui ferait de la peine, n’est-ce pas, Madame? La mère de Maurice pleurait en silence, pendant que lui-même, en proie à quelque singulière préoccupation, réfléchissait profondément en arpentant la pièce de long en large. Enfin il prit la parole : -Comment était ce tableau? demanda-t-il. -Oh! une vieillerie, répondit sa mère; mais l’enfant y tenait. C’était un trésor pour elle : tout ce qui lui restait de sa famille -une ancienne famille de Québec. La dernière bribe de leur fortune d’autrefois, que sa grand’mère lui avait laissée en lui disant qu’elle lui porterait bonheur... Et dire que la chère petite s’en est séparée pour moi!... Oh! Maurice, Maurice, quel ange!... Et si belle... dit-on. Maurice réfléchissait toujours. -Était-il grand, ce tableau? -À peu près trois pieds sur deux, répondit la petite bonne. -Un Enfant-Jésus? -Oui, couché sur un oreiller de soie, avec de beaux petits chevaux dorés. Maurice devenait hagard. -Le fond noir? demanda-t-il d’une voix mal assurée. -Très noir, Monsieur! VI Depuis quelques instants, l’on entendait, à intervalles, des tintements de grelots et de clochettes se mêler au dehors aux grincements des traîneaux sur la neige durcie. C’étaient les paroissiens qui se rendaient à l’église, et prenaient le devant pour avoir le temps de faire leurs dévotions et se préparer à communier à la mystérieuse et poétique messe nocture. Tout à coup: -Woh!... woh!... Harrié donc! Des voix à la porte. Une voiture, deux voitures arrêtées. -Qui est-ce? -Ce sont les Gendreau et les Benoît, Madame. -Nos anciens fermiers, Maurice; tu les as connus. De braves gens qui ne m’oublient point. -Entrez, messieurs et dames, entrez! -Bonsoir la compagnie. -Comment ça va-t-y, ce soir, mame Flavigny? -C’est vous, monsieur et madame Gendreau? C’est toi, Julie? Et ton mari, je suppose? -Marcel Benoît pour vous servir, mame Flavigny. -Oui, Madame, interrompit Gendreau -qui était un peu orateur, ayant déjà été candidat aux honneurs municipaux -Marcel Benoît et Philippe Gendreau, vos anciens fermiers, qui se souviennent de leur bonne maîtresse, et qui viennent, avec leurs épouses ici présentes, vous souhaiter la Noël, avec tous les compliments de la saison, comme disent les gens instruits. -Merci, merci, mes bons amis! -Plusse que ça, mame Flavigny, je venons d’apprendre que vot’ jeune monsieur, que vous attendiez, est arrivé à soir, et comme on sait que vous pouvez pas sortir, si vous voulez nous le permettre, on viendra réveillonner tous ensemble avec vous autres, après la messe de minuit. -Vous êtes mille fois trop bons, fit en s’avançant Maurice Flavigny, qui, toujours absorbé dans ses réflexions, s’était un peu tenu à l’écart. Monsieur et madame Gendreau, monsieur et madame Benoît, je suis touché de votre démarche. Je sais que vous avez été d’excellents amis pour ma pauvre mère, et je suis heureux d’avoir l’occasion de vous en remercier. Quant au réveillon... -Vous ne trouverez guère à vous régaler ici, interrompit Mme Flavigny. -Ta ta ta ta!... C’est pas vous autres qui régalez, s’écria Philippe Gendreau. J’avons apporté tout ce qu’il faut. On sait ce que c’est quand on n’attend pas de visite. -Voyons, Lisette! voyons, Julie! s’écrie à son tour Marcel Benoît, montrez vos provisions. Tenez, regardez voir ça! Deux paniers pleins : des tourquières, des tartes, un soc, un dinde, des croquecignoles -des vrais croquecignoles de Noël -comme on sait que vous les aimez, mame Flavigny. -Oui, oui, oui! mais faut pas oublier de mentionner le reste, ajouta Philippe Gendreau avec un clin d’oeil significatif et en tapant légèrement sur une petite cruche de grès au ventre rebondi; de la jamaïque du bon vieux temps, monsieur Maurice; celle que votre père aimait. J’ai cru vous faire plaisir, et j’espère que vous la trouverez de votre goût. Pauvre M. le notaire, c’est le reste d’un petit baril qu’il m’avait donné le jour de mes noces! Maurice Flavigny, le coeur tout remué par cette cordialité naïve, passait d’un groupe à l’autre, serrant silencieusement la main à tout le monde, trop ému pour remercier autrement. -Eh bien, c’est entendu alors, s’écria Philippe Gendreau de son verbe retentissant. -C’est entendu, répéta Marcel Benoît, son fidèle écho. -La Louise va venir, continua Gendreau, pour aider à la petite créature à mettre tout ça sur la table. Nous autres, filons! le dernier coup de la messe va sonner. À l’église d’abord, on réveillonnera ensuite. Monsieur Maurice, j’ai une place pour vous dans ma carriole, à côté de ma vieille. Seulement, vous prendrez garde : elle est un peu chatouilleuse! Maurice, pour qui ces manières joviales et familières, n’étaient pas nouvelles, accepta de grand coeur, et, après avoir endossé les lourds vêtements d’hiver qu’il s’était procurés à Montréal, alla déposer un long baiser sur le front de sa mère. -À bientôt, mon fils, dit celle-ci. Remercie l’Enfant-Jésus pour tout le bonheur qu’il nous donne ce soir. Tu vas voir Suzanne; dis-lui que je l’attends sans faute après la messe, avec son cousin, le nouveau docteur, et sa femme, si elle peut sortir par ce froid-là. -Ho! ho!... Embarque! embarque!... Perdons pas de temps, nos gens! C’était la voix tonitruante de Philippe Gendreau qui donnait le signal du départ. -Embarquez, embarquez, les créatures!... C’était Marcel Benoît qui, suivant son habitude, secondait l’initiative de son camarade. VII Et gling! glang!... diriding!... Voilà les deux équipages filant au grand trot sur la neige criarde, et sous un ciel criblé d’étoiles scintillant au fond de l’azur comme des pointes d’acier chauffé à blanc. Gling! glang! glong!... diriding! ding! Ils vont les bons petits chevaux canadiens, s’ébrouant dans la buée, secouant leurs crinières où le givre brode des festons, et emportant, avec l’ardeur qu’on leur connaît, Maurice Flavigny et les fermières emmitouflées au fond des « carrioles », tandis que, debout sur le « devant », bien ceinturées dans leurs « capots » de chat sauvage, le « casque » sur les yeux, des glaçons dans les moustaches et les guides passées autour du cou, Philippe Gendreau et Marcel Benoît se battent vigoureusement les flancs pour se réchauffer les doigts, car l’air est très sec... Et gling!... gling! diriding!... Ils vont toujours les braves petits cheveux canadiens, encouragés par des sons plus lointains, que bientôt la rafale de vent apporte par volées intermittentes: Dang! dong!... Ce sont les cloches, cette fois, les cloches de la paroisse qui chantent leurs noëls joyeux dans la nuit, au clocher à lanternes de la vieille église de Contrecoeur, dont on aperçoit bientôt les grandes fenêtres illuminées de rose faisant contraste avec les pâles clartés du dehors. Au moment où Maurice Flavigny entrait dans l’église et se dirigeait vers le banc de Philippe Gendreau situé en avant, près de la chapelle de la Vierge, en face de la crèche de l’Enfant-Jésus, une voix sonore et douce, une voix de femme toute vibrante d’extase émue, et qu’accompagnaient les accords d’un harmonium habilement touché, entonnait le vieux noël de nos pères, ce chant d’un sentiment si pénétrant dans sa naïveté rustique : Ça bergers, assemblons-nous! Fut-ce simplement l’impression que tout coeur un peu vivant éprouve en revoyant la vieille église du village où l’on a été baptisé, où l’on a fait sa première communion, où l’on a prié enfant, ou bien l’effet que produisit sur lui cette voix au timbre d’or qu’il entendait pour la première fois? Toujours est-il que le jeune étranger s’agenouilla, ou plutôt se laissa tomber à genoux, la tête cachée dans ses deux mains et la poitrine secouée par mille sensations étranges et toutes nouvelles pour lui. Quand il releva les yeux, son Enfant-Jésus était là, qui le regardait avec un sourire ineffable, au milieu de son encadrement de dorures, de fleurs et de lampions multicolores. Alors deux grosses larmes coulèrent sur ses joues. Il rêvait. Il rêvait à son passé, à son avenir. Et, bercée par les chants naïfs et solennels de cette nuit toute remplie du mystère sacré, sa pensée entière se fondait en réminiscences douces, et dans on ne sait quels vagues espoirs qui lui montaient au coeur comme des bouffées d’attendrissement et de bonheur. Peu à peu, la figure du divin bambino, qu’il ne cessait de contempler avec les regards enthousiastes de l’artiste, se transforma en une délicieuse figure de jeune fille blonde, au front virginal, aux yeux caressants et veloutés, aux traits réguliers et sereins dans leur expression de suprême bonté et de suave mélancolie. La scène entière se transforma aussi par degrés. Il voyait cette jeune fille élevée dans l’opulence, et réduite à un travail ardu pour vivre, recueillir chez elle une pauvre femme aveugle et sans appui, se faire son ange gardien, sa fille, sa garde-malade. Bien plus encore, il la voyait sacrifier à vil prix une relique de famille, un souvenir sacré, un chef-d’oeuvre choyé, vénéré, prié, pour secourir cette pauvre infirme, une étrangère pour elle, mais qui était sa mère à lui! Car, il n’en doutait pas, cet Enfant-Jésus à la copie duquel le curé avait trouvé des airs de déjà vu, ce tableau qui était tombé entre ses mains d’une façon si bizarre, ce Murillo qui l’avait enrichi, ce ne pouvait être que la vieille toile vendue en secret à un passant pour sauver sa mère... Et cette voix qui lui remuait si profondément toutes les fibres du coeur, n’était-ce pas celle de cette jeune fille, de cette bienfaitrice obscure -celle de Suzanne? Et ce nom à moitié prononcé vint expirer sur ses lèvres, comme la plus radieuse en même temps que la plus troublante des musiques. VIII La communion approchait. La voix, qui venait de moduler les dernières notes de la touchante pastorale empruntée par le talent de Lambillotte au génie de l’auteur de Guillaume Tell, se tut. Quelques lambeaux d’accord flottèrent encore un instant sous la profondeur sonore des voûtes. Puis Maurice Flavigny vit passer à sa gauche, se dirigeant vers la table sainte, une grande jeune fille toute blonde, élégante et distinguée, modestement vêtue de noir, et dont la vue le fit tressaillir. La jeune fille s’agenouilla, reçut la communion, puis vint se prosterner dévotement devant la crèche de l’Enfant-Jésus. Quand elle releva la tête pour faire le signe de la croix, un léger cri lui échappa, et on la vit chanceler. D’un bond Maurice Flavigny fut près d’elle et la soutint dans ses bras. Quelques minutes après, on frappait à la porte du médecin, qui accourait en toute hâte de son côté; mais bien inutilement en ce qui regardait Suzanne -car c’était elle -la fraîcheur du dehors l’ayant complètement remise du choc soudain qu’elle avait éprouvé à la vue du tableau de Maurice. Quand celui-ci et le cousin de Suzanne, se trouvèrent en présence l’un de l’autre, leur surprise se traduisit par deux exclamations : -Gustave! -Maurice! -Par quel hasard, grands dieux? -Moi! j’habite Contrecoeur depuis un mois; et toi, quand es-tu revenu d’Europe? -Mais j’arrive ce soir même. -C’est incroyable! Et qui t’attire ici? -Ma mère, parbleu, qui demeure avec... Mlle D’Aubray, n’est-ce pas? fit Maurice en s’inclinant du côté de la jeune fille. -Chez Suzanne? -Oui, cousin, intervint l’institutrice; cette dame aveugle dont je t’ai parlé!... il paraît que c’est la mère de monsieur. -Vraiment? Comme ça tombe! moi qui dois aller lui donner des soins. -En effet, à Paris, tu étais occuliste. -Sans doute. -Ah! mon cher, si jamais... -Je te comprends, sois tranquille. On travaillera de son mieux. -Mais comment se fait-il? -Qu’un spécialiste soit à Contrecoeur au lieu d’être à Montréal? Des intérêts de famille, mon cher; et puis la santé de ma femme à qui il faut l’air de la campagne, -car je suis marié, mon bon, marié depuis six mois. Mais nous nous raconterons tout cela en route, car j’ai donné ordre d’atteler. Je vais reconduire Suzanne, et il y a naturellement place pour toi dans la voiture. Avec ta permission, cousine? -C’est cela, en route! interrompit Philippe Gendreau, qui, après s’être absenté un instant, venait de reparaître sur le seuil de la porte, son fouet à la main, et avec son fidèle Achate sur les talons. -En route! répéta Marcel Benoît; nos petites femmes attendent. -Vous savez que nous réveillonnons tous ensemble, docteur, n’est-ce pas? ajouta Philippe Gendreau; c’est entendu! -C’est entendu, docteur! répercuta Marcel Benoît. -Ah! dame, fit le médecin, écoutez, s’il y a réveillon c’est autre chose. Il faut attendre une seconde, alors; j’aurai mon mot à dire dans cette affaire-là. Un instant après on était en route. IX En entrant, la jeune institutrice courut embrasser la mère de Maurice. C’était une habitude de tous les jours; mais, soit grâce à la journée d’absence, soit pour autre cause, l’aveugle ne put s’empêcher de remarquer en elle-même, que « sa petite Suzanne » l’embrassait, ce soir-là, avec une effusion toute particulière. -Oh! la belle messe de Minuit que nous avons eue, mame Flavigny! s’écrièrent fermiers et fermières -Philippe Gendreau, Marcel Benoît, Lisette et Julie -en s’approchant de la table qui croulait presque sous les mets robustes et succulents de nos compagnes, rangés avec art par « la Louise » et la petite bonne de Suzanne, à côté des pyramides monumentales de croquignoles, saupoudrées de sucre blanc -le gâteau national sans lequel un réveillon de Noël serait incomplet sur les bords du Saint-Laurent! Et bientôt, au milieu des rires et des éclats de voix joyeuses, la bombance commença, après le bénédicité prononcé dévotement par l’aveugle sur cette table autour de laquelle venait de s’asseoir tout ce qu’elle aimait au monde. -Oui, une belle messe de Minuit! dit le docteur. Avez-vous remarqué comme le curé paraissait de bonne humeur? -Et quel beau chant! ajouta timidement Maurice. Suzanne leva les yeux sur lui. Le peintre était assis auprès de sa mère et à l’autre bout de la table, la jeune femme avait modestement pris place auprès de son cousin. -Oui, oui, oui, oui, oui! c’est parfait comme ça; s’écria Philippe Gendreau; mais on prend rien pendant ce temps-là, nous autres. Allons donc, les messieurs et les petites dames -sauf vot’ respect, mame Flavigny -si on prenait une petite santé entre nous autres? Ne serait-ce que pour avoir un petit speech de M. Maurice! -Ça, c’est une idée! ne manqua pas d’appuyer Marcel Benoît. -Alors, intervint le docteur en se dirigeant du côté où il avait déposé son paquet en entrant, si c’est comme ça, en avant ma surprise! Et il revint avec deux bouteilles cachetées, qui, quoi que le lecteur puisse en penser, n’eurent pas l’air trop dépaysées sur la table de cette pauvre maison d’école de Contrecoeur. -C’est, ma foi, du champagne! s’écria Maurice. -Eh oui; du champagne, et du bon! fit le docteur en clignant de l’oeil avec l’assurance d’un connaisseur. -Un banquet alors? -Les restes de celui que mes confrères carabins m’ont donné la veille de mes noces, mon fiston! C’est double fête. Et le jeune médecin, après avoir fait sauter les bouchons et rempli les verres, leva le sien en s’écriant : -Mes amis, à la santé, d’abord, de Mme Flavigny; et puis, à celle de mon brave camarade Maurice, nouveau Messie, qui nous arrive, comme un Enfant- Jésus, en pleine nuit de Noël! -Noël! noël! crièrent tous les convives en se levant et en choquant leurs verres, d’un côté de la table à l’autre. Suzanne avait disparu. Celui à qui l’on venait de porter un toast si cordial se leva à son tour, pendant que tous les autres reprenaient leurs sièges, et, après avoir vidé son verre : -Mes amis, commença-t-il, d’une voix émue... Il s’interrompit. Une voix délicieuse, la même qui avait tant surpris le jeune peintre à son entrée dans l’église, une de ces voix qui partent du coeur et qui vont au coeur, une voix dont le timbre laissait comme transparaître on ne sait quelle fraîcheur d’émotion sereine, venait de se faire entendre dans une pièce voisine, soutenue par un petit mélodion dont les sons tremblants et doux se mariaient avec elle d’une façon charmante. La voix chantait : Nouvelle agréable! Aux dernières notes du joyeux couplet, les applaudissements éclatèrent de tous côtés. -Noël! noël! cria-t-on de nouveau. Maurice embrassait sa mère qui pleurait. Suzanne était revenue prendre sa place à table à côté de son cousin tout ému lui-même, et baissait la tête en rougissant un peu sous le regard profondément attendri dont le fils de Mme Flavigny l’enveloppait des pieds à la tête. X Un courant d’effluves mystérieux flottait dans l’air. En une minute, deux coeurs venaient de s’échanger, dans cette entente muette et inconsciente de deux êtres intelligents et bons, pacte sacré que l’Ange des amours saintes va signer devant Dieu un sourire sur les lèvres. Maurice voulut reprendre la parole : -Mes amis, dit-il, vous venez de boire à la santé de ma mère et à la mienne... Il fut interrompu de nouveau. -Attendez, j’en suis! s’écriait la voix joyeuse d’un nouvel arrivant. Une exclamation générale de surprise répondit : -Monsieur le curé!... Et tout le monde se leva respectueusement devant le pasteur aimé et vénéré de la paroisse. -Oui, fit celui-ci, qui tenait sous son bras un objet d’assez grandes dimensions; oui, madame Flavigny, oui, mademoiselle Suzanne, c’est moi, qui viens vous demander la permission de me mêler un instant à votre joie. -Bravo! bravo! monsieur le curé! Venez vous mettre à table avec nous. -Certainement, mes enfants; mais d’abord, permettez-moi d’apporter ma quote-part à la réjouissance générale. Et le bon curé étala, aux yeux de tous, l’objet qu’il portait sous le bras, et qui n’était autre que la copie du Murillo peinte avec tant de soin par Maurice, et qui avait figuré le soir même à la crèche de Noël, dans l’église de la paroisse. -Mon Enfant-Jésus! s’écria Suzanne hors d’elle-même; je n’avais pas rêvé... Et tout neuf!... tout rajeuni! tout rayonnant!... Comment se fait-il donc? -Mademoiselle, dit le bon curé, on vient de m’apprendre qu’il y a pour vous un grand souvenir et une touchante histoire de dévoûment attachés à cette charmante peinture; vous méritez qu’elle vous revienne, et j’ai tenu à l’honneur de vous la présenter moi-même dès ce soir. La paroisse vous doit bien cela pour les services précieux et gratuits que vous rendez à notre église, d’un bout de l’année à l’autre, comme organiste et cantatrice. -Noël! noël! recommencèrent toutes les voix, pendant que Suzanne, les mains jointes, et encore sous le coup de la surprise, disait : -Monsieur le curé, parlez! ce n’est pas un rêve, c’est un miracle, n’est-ce pas? -Oui, mon enfant, un miracle de savoir faire. Demandez à mon nouveau paroissien, M. Maurice Flavigny, qui va se charger, n’est-ce pas, de dissimuler la soustraction que je viens de commettre au détriment de ma fabrique, et à l’insu de mes marguilliers. La jeune fille se tourna lentement et rendit au jeune homme le long regard dont il l’avait caressée un instant auparavant. Après s’être devinés, ils se comprenaient. La plus suave des émotions emplissait désormais leurs deux âmes. -Voyons, à table! à table! s’écria Philippe Gendreau; nous ne faisons que commencer. Une autre voix répondit : -À table! Pas besoin de demander si c’était celle de Marcel Benoît. XI -Monsieur Flavigny, je bois à votre heureux retour parmi les vôtres! fit le bon curé en vidant le verre que venait de lui offrir le jeune médecin; Dieu vous bénisse dans vos voies, et vous garde toujours digne de la sainte mère qu’il vous a donnée! -Merci, monsieur le curé, pour ces bons souhaits, dit Maurice Flavigny, en prenant la parole sur un ton tout particulièrement grave; je vais essayer de m’en montrer digne, dès l’instant. Et, quittant son siège, il alla déposer devant la jeune institutrice, une enveloppe blanche, en disant : -Mademoiselle, cette enveloppe contient un mandat de crédit sur la Banque de Montréal pour dix mille dollars; c’est une somme que je vous restitue. -Hein! -Quoi? -Comment? -Dix mille piastres! -Voyons, ce n’est pas possible. -Qu’est-ce que cela veut dire? -Cela veut dire, mes amis, répondit Maurice, que l’original du tableau que vous venez de voir, appartenait à Mademoiselle; que c’était l’oeuvre d’un grand maître; qu’il m’était tombé entre les mains d’une façon fortuite et pour ainsi dire providentielle; que je l’ai vendu pour dix mille dollars; et que j’en remets tout simplement le prix à qui de droit. -Mais, Monsieur, fit Suzanne, que ces assauts multipliés avaient rendue toute pâle et toute nerveuse, vous ne me devez rien. Ce tableau ne m’appartenait plus; je l’avais vendu. -Oh! non, Mademoiselle, vous ne l’aviez pas vendu; comme un bon ange que vous êtes, vous aviez sacrifié cette relique de famille qui vous était chère, pour venir au secours de ma pauvre mère malade et délaissée. -Qu’importe, Monsieur! Même en supposant un acte aussi charitable de ma part, je ne puis m’attribuer la propriété d’un objet sur lequel j’ai perdu tout droit de réclamation. -Mademoiselle... -Non, Monsieur, je ne puis prendre cet argent, fit Suzanne en remettant l’enveloppe au jeune homme. Il n’est pas à moi. -Alors, tiens, mère! fit Maurice en mettant la traite entre les mains de l’aveugle; donne-lui cela toi-même... puisqu’elle ne veut rien accepter de moi... -Maurice, tu es digne de ton père! dit solennellement la pauvre aveugle. Et s’adressant à Suzanne : -Ma fille, dit-elle, Suzanne, mon enfant, accepte cette somme; elle est à toi; c’est la prédiction de ta grand’maman qui s’accomplit : tu te souviens, ce tableau devait te porter bonheur. Tu as pris soin de moi, tu m’as soulagée dans ma détresse, tu as veillé à mon chevet, tu m’as sauvé la vie; Dieu t’en récompense par la main de mon fils, et par l’intermédiaire inconscient de l’objet même dont ta charité s’était servi. Prends cet argent! -Non, Madame, inutile d’insister, fit Suzanne inébranlable. Cet argent n’est pas à moi! -Mais il t’est dû. -Madame Flavigny, si j’avais quelque titre à votre reconnaissance, ce ne serait pas une raison pour moi, n’est-ce pas, d’accepter le paiement d’un service rendu? -Et moi, Mademoiselle, intervint Maurice, je ne saurais garder cet argent qui vous appartient. M’enrichir au prix de votre sacrifice -à vous à qui je dois tant - ce serait une lâcheté qui me rendrait méprisable à mes propres yeux. Acceptez, je vous en prie... Suzanne! dit-il. Et il s’arrêta, tout bouleversé d’avoir osé prononcer ces deux syllabes qui n’avaient fait encore que monter de son coeur pour expirer sur ses lèvres. -Acceptez, insista-t-il, pour votre bonheur et le nôtre. -Impossible, monsieur Maurice, répondit la jeune fille, en se cachant la tête dans ses mains. Cet argent est à vous; je ne l’accepterai jamais... jamais... Maurice laissa tomber ses deux bras de découragement, et jeta les yeux autour de lui, comme pour demander conseil. Que faire? -Voyons, monsieur le curé, parlez, supplia la pauvre aveugle. XII Les deux jeunes gens étaient debout, l’un en face de l’autre, les yeux baissés, confondus dans le même embarras, aussi perplexes qu’affligés devant cette fortune inespérée qui leur tombait du ciel, et qu’ils ne pouvaient toucher, ni l’un ni l’autre, sans capitulation de la conscience et du coeur. -Monsieur le curé, voyons... firent ensemble tous les assistants. -Dame, mes bons amis, dit le saint prêtre, le cas est bien embarrassant... Cependant, puisque Dieu leur envoie cette aubaine, il doit y avoir un moyen... Au fait il y aurait un moyen... mais... -Monsieur le curé, je vous comprends, interrompit joyeusement le jeune médecin. Vous l’avez trouvé, le moyen! Il n’y en a point d’autre... Et si Mme Flavigny avait par hasard la moindre velléité de me demander la main de ma cousine pour son fils, après ce que j’ai remarqué chez moi, le long de la route et ici, je lui donne ma parole d’honneur que j’irais « mettre les bans à l’église » avant la quinzaine. -Et je vous garantis que cela ne vous coûterait pas cher, dit le curé. -J’en accepte votre parole, monsieur l’abbé; quant à moi, je n’aurai qu’une condition à imposer : c’est que, pour éviter tout nouveau conflit d’intérêt, les futurs époux soient en communauté de biens. -Bravo! Noël! noël!... Les deux enfants étaient si confus qu’ils n’osaient pas lever les yeux l’un sur l’autre. L’aveugle, toute tremblante, étendit les deux bras vers Suzanne, qui s’y précipita en sanglotant. Lisette, Julie, « la Louise » et la petite bonne se passaient le tablier sur les yeux. Maurice mit un genou en terre, saisit la main de Suzanne et y déposa un long et ardent baiser. -Bénissez-les, monsieur le curé, disait la bonne mère en essuyant elle aussi ses pauvres yeux éteints. Bénissez-les, vous qui pouvez les voir! Et, pendant que le vieux curé levait ses longues mains blanches au-dessus des deux jeunes fronts inclinés, le médecin -qui, à la dérobée, avait plus d’une fois examiné les prunelles de la malade -s’approcha d’elle, et lui dit à l’oreille : -Vous les verrez, vous aussi, dans quelques semaines, madame Flavigny, prenez-en ma parole! Le petit tableau devait porter bonheur à tout le monde. Et si quelqu’un eût, à ce moment-là, passer sur la route, en face de la vieille maison d’école de Contrecoeur, il eût sans doute entendu mêlées à de bien joyeux éclats de rire, des voix jeunes et vieilles, claires et sonores, qui criaient : -Noël, noël! -Nous en ferons un conseiller! disait Philippe Gendreau. -Un maire! s’écriait Marcel Benoît, qui pour la première fois, se permettait de différer d’opinion avec son ami. Tempête D’Hiver La première fois que je fus parrain, dit le juge, ce fut dans une circonstance assez extraordinaire. Cela me reporte à plus de quarante ans en arrière. Nous étions en décembre. Je ne sais plus trop à quel propos et par quel hasard, il devait y avoir, dans le comté de Charlevoix, une élection pour la législature en janvier, c’est-à- dire dans quelques semaines. Et, les choses se passant alors à peu près comme aujourd’hui, tous les jeunes avocats ou autres membres des professions libérales, qui avaient quelques aspirations à la vie publique, étaient mis en réquisition, pour appuyer respectivement de leur parole les candidats des deux partis. Habitant Québec à cette époque, et faisant partie de la belliqueuse phalange, je fus un des premiers appelés sous les drapeaux. Vous savez si c’est une rude corvée que de courir la campagne -surtout la campagne électorale -à cette saison de l’année; mais à l’âge où j’étais, vous le savez aussi, on ne recule devant rien, lorsqu’il s’agit de payer de sa personne en faveur d’une cause chère. Du reste, je n’avais encore jamais visité ces parages, qu’on disait très pittoresques; et, bien que la saison fût peu favorable à l’étude de la belle nature, je n’hésitai pas à entreprendre l’excursion, me disant que, dans ces pays montagneux, les paysages d’hiver ne pouvaient manquer de gagner en beauté sauvage ce qu’ils perdaient en grâce romantique. Avec cela qu’on m’avait donné un fort aimable compagnon de voyage dans la personne d’un de mes confrères de classe, au petit séminaire de Québec, un jeune médecin fort distingué qui, hélas! a été enlevé à la science avant d’avoir pu donner la mesure de son talent. Nous nous étions rappelé, lui et moi, qu’un autre confrère de classe à nous venait d’être nommé curé de Saint-Tite, et nous nous mîmes en tête qu’il serait agréable d’aller lui faire la surprise d’assister à la messe de minuit dans sa nouvelle paroisse, où l’abondance des distractions ne pouvaient guère être pour lui une occasion bien prochaine de péché. Une bonne veillée en famille entre une pipe et un tire-bouchon, puis une joyeuse messe nocturne dans quelque chapelle rustique, puis un bon réveillon avec « tourtières », croquignoles, et le petit verre de réconfortant à la santé de notre candidat, tout cela constituait, vous l’admettrez, une perspective assez alléchante. Aussi nos plans furent-ils vite combinés, et nous voilà partis, avec un bon cocher du nom de Pierre Vadeboncoeur, connaissant bien la route, et deux chevaux fringants attelés en flèche, qui secouaient leurs colliers de grelots avec un entrain superbe. Le ciel était grisâtre, mais rien ne faisait trop présager le mauvais temps; de sorte que nous pûmes facilement faire nos calculs pour arriver à Saint-Tite un peu avant six heures du soir. Le coffre de notre traîneau avait été divisé en deux compartiments : dans l’un nous avions entassé nos munitions de campagne, c’est-à-dire les documents publics qui devaient servir d’appui à notre éloquence; l’autre contenait tout ce que nous avions cru nécessaire à la veillée de Noël que nous nous proposions de passer au presbytère de notre ami, dont le garde-manger et surtout le cellier pouvaient bien -les curés de ces pays-là n’ayant pas l’habitude de nager dans l’opulence -ne pas recéler absolument tout ce qu’il fallait pour rassassier deux gaillards comme nous, après douze lieues de route, par un froid de quelques degrés audessous de zéro. Je ne vous ferai pas une description des campagnes que nous eûmes à parcourir. Beauport, l’Ange-Gardien, Château-Richer, Sainte-Anne-de-Beaupré et même Saint-Joachim, où l’on voit de nombreux vestiges historiques, sont de belles paroisses. Mais de là jusqu’à Saint-Tite, c’est une interminable ascension, à travers le pays le plus tourmenté et le plus désolé qu’on puisse imaginer, une route mortelle tantôt plongeant en pleine forêt, tantôt s’allongeant sur des sommets pelés, gravissant d’âpres montées, coupant des gorges fantastiques, et côtoyant de vertigineux précipices. Nous sommes aux Câpes, Messieurs. Ce chemin du paradis, c’est la route de la Miche. Et la route de la Miche, c’est là que le vent du nord-est souffle ferme, et que les tourmentes d’hiver fouaillent dur! Or le temps, qui s’était tenu au beau une partie de l’après-midi, avait commencé à se brouiller sérieusement dès notre passage à Sainte-Anne. Une neige épaisse et « boulante », soulevée de temps en temps par des bouffées de vent qui n’annonçaient rien de bon, commençait à emplir les routes et à entraver l’allure de nos chevaux. Cela retarda un peu notre arrivée à Saint-Joachim, où nous fîmes halte un instant chez un nommé Filion -une très proprette auberge de village -pour allumer nos pipes et nous dégourdir. -Messieurs, nous dit l’hôtelier, vous allez penser que c’est pas beaucoup de mes affaires, mais si j’étais que de vous, j’irais pas plus loin que ça à soir. -Vous voulez dire? -Je veux dire que le cap Tourmente porte pas ce nom-là pour rien; et regardez voir s’il a pas l’air de se cacher pour faire un mauvais coup. Je vous persuade que dans une demi-heure d’ici, ils seront un peu game, les chevaux qui passeront dans les Câpes. -C’est pas des chevaux de Saint-Joachim qui nous mènent, vous savez! fit notre cocher un peu piqué. Je les ai déjà vus, les Câpes; on sait ce que c’est! -Pas autant que moi, fit l’aubergiste, et je vous gage ma maison toute meublé que vous passerez pas dans les Câpes à soir. -Ah! ah! ah! J’allons voir ça! fit Pierre Vadeboncoeur en allumant sa pipe et en nous faisant un clin d’oeil que nous comprîmes fort bien. Filion, un brave homme évidemment, comprit aussi sans doute, car se tournant vers nous : -Si ces messieurs, dit-il, me soupçonnent de donner des conseils intéressés j’ai plus qu’à leur souhaiter bonne chance. Mon devoir est fait. L’homme était sincère, nous le sentions, mais manquer notre veillée de Noël, notre messe de Minuit, la surprise préparée par notre ami, cela nous chiffonnait trop. Et puis Vadeboncoeur semblait si sûr de son affaire... Bref, nous remontâmes en voiture, et pendant que nous nous enveloppions chaudement dans les « robes », le cocher cingla d’un coup de fouet le ventre de ses chevaux qui s’élancèrent, en s’ébrouant, le front dans la « poudrerie ». L’aubergiste avait dit vrai : moins d’une heure après, nous cheminions à l’aveugle, dans des chemins impraticables, en pleine nuit, et perdus dans un tourbillon de neige et de grêle dont ne peuvent se faire une idée ceux qui ne l’ont pas vu. Après avoir gravi des escarpements à pic au sommet desquels nos chevaux avaient peine à s’arc-bouter contre le vent, il nous fallait descendre dans d’immenses ravins bordés de sapins géants, où ils disparaissaient presque dans des amoncellements de neige mouvante, à moitié étranglées par la rafale. Nous n’avancions plus que le pas naturellement, car les pauvres bêtes épuisées et aveuglées par le grésil ne marchaient plus que la tête baissée, se laissant guider au petit bonheur. -Si nous tournions bride, dis-je au cocher. Il est évident que nous ne pouvons guère aller plus loin. -Revirer? fit le pauvre homme, qui avait l’air de se repentir de ses fanfaronnades de tout à l’heure; il est trop tard, monsieur. Je ne vois plus clair ni mes chevaux non plus. En revirant, nous risquerions de manquer le chemin, et alors je donnerais pas cinq sous de nos trois peaux. Le docteur ne disait rien, mais j’oserais bien affirmer qu’il n’en pensait pas moins. La situation était presque désespérée; car, si nous ne pouvions retourner sur nos pas, il était d’autant plus impossible de nous arrêter là que le froid, jusqu’alors assez supportable, augmentait d’intensité d’une façon terrible, et malgré nos épaisses fourrures commençait à nous envahir de la tête aux pieds. Nous n’avions pas d’autre alternative, il fallait avancer, avancer quand même et à tout risque. Messieurs, j’ai été en détresse un jour sur mer, avec bien peu d’espoir d’en réchapper, je vous assure. Eh bien, nulle angoisse de naufragés ne saurait être comparée à ce que, mon compagnon et moi, nous éprouvâmes ce soir-là, quand nous nous vîmes ainsi perdus dans cette nuit, cette solitude et cette tempête, à des milliers d’arpents de toute habitation, peut-être, à moitié paralysés par un froid de loup, et allant à l’aventure, traînés par deux pauvres chevaux épuisés, qui menaçaient de s’abattre à chaque instant dans l’aveuglant tourbillon. La chose ne tarda pas, du reste. Tout à coup, notre cheval de brancard s’arrêta net en renâclant, secoué par un accès de tremblement convulsif : son compagnon de traits venait de perdre pied au bord d’une déclivité, et se débattait sur le flanc, enseveli dans une fondrière de neige. -Le maudit Filion nous a ensorcelés! s’écria notre malheureux cocher, en se précipitant à la tête du second cheval, qu’un mouvement de l’autre pouvait entraîner avec lui. Si nous avons perdu le chemin, il ne nous reste plus qu’à faire notre prière, Messieurs! Malgré ces paroles désespérées, le pauvre diable avait pourtant réussi à dégager de l’attelage le cheval abattu, et sauvé ainsi une partie de la situation. Mais que faire maintenant? Laisser le pauvre animal périr dans la neige? Il fallait d’abord savoir si l’autre serait de force à poursuivre la route tout seul. Nous mîmes pied à terre -quand je dis pied à terre, c’est manière de m’exprimer, car sortir de voiture dans ces conditions, c’était plutôt se jeter à la nage -et nous essayâmes de porter secours à l’infortuné Vadeboncoeur, à qui, au moins, il restait encore le courage de vouloir sauver son cheval. Mon Dieu, quelle nuit! Je ne souhaiterais pas à mon plus mortel ennemi d’en voir une semblable. Tout à coup notre cocher poussa un cri de joie : -Une barrière! nous sommes sauvés! En effet, du côté opposé à la déclivité dans laquelle s’était enfoncé le cheval, notre homme avait rencontré une clôture; et en tâtonnant pour s’emparer d’une perche qui pût l’aider dans son oeuvre de sauvetage, il avait mis la main sur une barrière. Une barrière, c’était une maison; et une maison, c’était le salut. -Attendez-moi, fit le brave Pierre tout joyeux; dans dix minutes, y aura du monde pour nous aider. En effet à notre grande joie, il reparaissait quelques instants après, avec un individu muni d’une lanterne et d’une corde, et... hop! voilà notre pauvre cheval sur pied. -Bon voyage! fit le nouveau venu d’un air extraordinairement affairé. Si le bon Dieu a pas soin de vous autres c’te nuit, je vous plains. -Comment, bon voyage! m’écriai-je; mais pensez-vous que nous allons continuer sur ce train-là? Votre maison est près d’ici, vous ne pouvez pas laisser des voyageurs en perdition sur la route par une nuit pareille. -Mes bons messieurs, fit l’homme à la lanterne, vous allez dire que c’est pas beaucoup chrétien, mais sur ma conscience du bon Dieu, y a pas moyen de coucher chez moi à soir. Non, vrai là, y a pas moyen! -Pas moyen? mais nous ne sommes pas exigeants, mon brave; un petit coin sous votre toit, deux chaises, un banc, le plancher, rien du tout; mais, au nom du ciel, ne nous laissez pas ensevelir dans la neige et geler tout vivants, en pleine nuit, sur cette route de malheur. Ça ne se fait pas ça, voyons! -Hélas! mes chers messieurs, ç’a l’air ben dur en effet; mais y a pas de ma faute, allez; c’est impossible! Et prenant notre cocher à l’écart, il l’entretint seul un instant. Tout à coup, il eut une exclamation : -Un docteur! Y a un docteur ici!... Et il se précipita vers nous en s’écriant : -Où est-il, le docteur? -C’est moi, fit mon ami. -Ah! monsieur, fit le pauvre homme avec des airs de vouloir lui sauter au cou, vous êtes médecin? C’est le bon Dieu qui vous envoie. Par ici, monsieur! par ici, vite! ajouta-t-il en entraînant après lui mon compagnon de voyage. Nous les suivîmes avec les chevaux, à la lueur de la lanterne laissée entre les mains de Pierre. -L’écurie est à droite! nous cria l’homme en poussant le docteur à l’intérieur d’une pauvre habitation en troncs d’arbres bruts, et en me fermant presque la porte au nez. -Ça me fait l’effet que je sommes de trop, fit Pierre, assez mystérieusement; mais comme j’ai les doigts gelés sauf vot’ respect, je cré ben que vous ferez mieux de les laisser manigancer tout seuls, et, si c’est un effet de vot’ bonté, de m’aider à dételer. Le malheureux avait, en effet, deux doigts gelés à chaque main. -Ma foi, répondis-je, à la guerre comme à la guerre! s’entr’aider est la première loi de la nature. À l’oeuvre! Et pendant que le pauvre diable, tout transi et tout geignant, se frictionnait les doigts dans la neige mouvante, je rangeai notre véhicule sous une remise et fourrai tant bien que mal nos pauvres bêtes « dedans », comme on dit là-bas; puis, après avoir entassé une demi-botte de foin dans chacune des mangeoires, je me dirigeai -pas fâché d’aller prendre mes aises à mon tour -vers la maison avec le malheureux Pierre que l’onglée faisait plier en deux. Il poussa la porte, et j’entrai en secouant le verglas qui me couvrait de la tête aux pieds, et en arrachant les glaçons qui pendaient à mes cheveux et à mes moustaches. Une surprise m’attendait. À peine avais-je -dans ma hâte de m’approcher du bon poêle « à deux ponts » qui bourbonnait joyeusement au beau milieu du logis rustique -laissé tomber dans un coin les lourdes fourrures dont j’étais affublé que je vis apparaître mon compagnon de route, le docteur, la figure tout épanouie, et portant sur ses deux mains un tout petit paquet, avec les précautions et le respect qu’il aurait mis à porter le saint-sacrement. -Mon ami, me dit-il en s’inclinant, arrêt! à l’appel! j’ai l’honneur de te présenter un nouveau citoyen, espoir de la Patrie. Car je viens, au nom de la faculté de médecine de l’université Laval, de donner un billet de passage gratis sur la route orageuse de l’existence, sans compter celle des Câpes. -Comment, c’est-il Dieu possible, un nouveau-né! -Oui, monsieur, pour vous servir, fit notre sauveteur tout ému et tout souriant, un petit ange du bon Dieu, notre premier! -Un soir de Noël! mais on pourrait le prendre pour l’Enfant-Jésus lui-même! -C’est pourtant vrai que not’ petit est né le jour de Noël! fit l’heureux père en se penchant vers la porte de la chambre à coucher. -Vous voyez bien, reprit le docteur que ce n’est pas moi, mais lui, que le bon Dieu vous a envoyé, mon ami. -Lui et vous, monsieur, tout le monde! vous êtes tous des envoyés du bon Dieu! s’écria le brave homme, en s’essuyant les yeux du revers de sa manche. Que vous dirais-je, messieurs? Le bébé était bien faible; dans l’état où se trouvaient les chemins, il ne fallait pas songer à le porter à l’église avant trois jours; et, pour calmer les anxiétés de la pauvre mère terriblement énervée par cette nuit de tempête, le médecin fut d’avis de procéder à l’ondoiement. -Vous ne refuserez pas d’être parrain, n’est-ce pas? me dit le père. -Parrain? Ça me va, mon brave, je serai parrain. -Et vous l’appellerez? -Noël, parbleu! nous l’appellerons Noël, c’est de circonstance. -Noël, c’est cela; ça ira parfaitement avec mon nom de famille, qui est Toussaint. -Parfait, alors! Nous fîmes les choses en règle. Le docteur officia, naturellement; et je pris au sérieux mon rôle de parrain, assisté par une accorte et avenante marraine -la mère de la malade. Je vous vois sourire, messieurs; vous me trouvez un peu grotesque dans ce cas insolite. Eh bien, si vous eussiez été là, vous n’auriez pas souri. Quand l’eau de la régénération coula sur le front de ce petit être si frêle et si pauvre à qui, par le plus grand des hasards, nous venions peut-être de sauver la vie à son entrée en ce monde, au fond de ce réduit si humble et si primitif, nous songeâmes involontairement à l’étable de Bethléem; et cette impression fut si vive pour moi, que je crus réellement entendre la voix des bergers antiques, lorsque notre brave cocher, qui était allé finir son « train » à l’écurie, mit le pied sur le seuil de la porte en lançant, parmi les mille voix stridentes du dehors, les premières notes du vieux noël populaire : Les anges dans nos campagnes... Nous nous agenouillâmes; et pour ma part -pourquoi ne l’avouerais-je pas? - je sentis couler sur ma joue une grosse larme que je n’eus pas la moindre envie d’essuyer furtivement. Les choses de la religion ont, pour les croyants, de ces émotions bénies qui remuent l’âme trop profondément pour ne pas être le mot de bien des énigmes, la solution de bien des problèmes. Mais la cérémonie ne devait pas se borner là. Le voyage de Pierre à l’écurie n’avait pas eu le seul intérêt de ses chevaux pour mobile. Sa sagacité de Normand avait flairé le contenu du panier qu’il nous avait vus enfouir sous le siège de sa « carriole », et faisant cette réflexion judicieuse que ce qui vaut chez le curé ne saurait démériter chez le paroissien, il en conclut en saine logique que, le réveillon du presbytère de Saint-Tite étant manqué, il eût été absurde de ne pas utiliser ces bonnes choses ailleurs. Sur ce, comme ses doigts gelés avaient enfin recouvré leur circulation normale, il avait tout simplement apporté le panier à la maison, et quand nous nous en aperçûmes, la table était mise. On s’imagine l’explosion de gaieté qui s’ensuivit. Tous les couplets et les refrains de Pierre y passèrent, accompagnés par le tintement des verres et les grondements lointains de l’ouragan. Messieurs, j’ai fêté la Noël en France, aux États-Unis et ici -chez moi et chez d’autres. Eh bien, rien n’a pu me faire oublier, même dans l’éclat des demeures somptueuses, des tables et des toilettes les plus brillantes, cette joyeuse trinquée de Noël à la santé de ce fils de paysan, assoupi dans son berceau rustique, sous le toit de cette misérable cabane de colons, isolée dans les montagnes, et secouée par les déchaînements d’une tempête boréale. Petite Pauline Petite Pauline, petite Pauline, quoi, si jeune, si jeune encore, et déjà désillusionnée. Vous ne croyez plus à Santa Claus... Ni à Croquemitaine sans doute -l’un n’allant pas sans l’autre. Déjà blasée sur les légendes enfantines! Que sera-ce donc quand vous aurez vingt ans, quand vous aurez entrevu tout ce que la vie réserve de déceptions aux coeurs faits pour les naïves croyances? Avait-elle entendu raconter la chose par son frère aîné, ou la petite coquine l’avait-elle découverte toute seule à la Noël précédente? Éveillée à moitié dans son petit lit tout blanc, avait-elle surpris du coin de l’oeil, dans les vagues lueurs de la veilleuse, maman qui se glissait en tapinois du côté de la cheminée, où les petits souliers attendaient le passage de Santa Claus? Je ne sais, mais toujours est-il que, pour une cause ou pour une autre, petite Pauline ne croyait plus. Petite Pauline, petite Pauline, prenez garde; une fois sur le chemin de l’incrédulité, où vous arrêterez-vous? Adieux les visions rayonnantes qui vous font sourire dans votre sommeil! Adieu les beaux anges flottants qui vous bercent dans leurs bras, et rafraîchissent votre front du vent de leurs grandes plumes soyeuses! Adieu les rêves du paradis dans les enchantements des parfums roses et des lumières odoriférantes! Adieu les premières illusions! Petite Pauline, petite Pauline, Dieu vous garde les autres! Petite Pauline était une adorable fillette de cinq ans, blonde et jolie, aux yeux doux et rêveurs, très grande pour son âge, qui lisait déjà passablement, chantait sa petite berceuse au piano et dansait le menuet avec une grâce exquise. Quand elle se balançait, harmonieusement cambrée, la pointe du pied en avant et la jupe ouverte en éventail dans la pincée de ses doigts mignons, le papa souriait, charmé, la mère admirait d’un air ravi, et « tante Lucie », folle d’orgueil, s’emparait de petite Pauline comme d’une proie et la dévorait de caresses jalouses. Qu’était-ce que tante Lucie? Tante Lucie -qui, par parenthèse n’avait de tante que le nom... et les tendresses -était restée veuve d’un homme qui l’adorait et qu’elle avait adoré, mais dont elle n’avait jamais eu d’enfants. Elle jouissait d’une aisance suffisante pour assurer son indépendance; mais presque sans parenté, elle se voyait condamnée à un isolement relatif, lorsque deux jeunes mariés -des amis de coeur pour elle et pour le regretté défunt - l’invitèrent à passer quelque temps dans leur intérieur confortable et gai. Quand elle voulu repartir, on n’y consentit pas. Sa bonne nature, son esprit délicat, ses conseils toujours marqués au coin d’un jugement solide, et enfin mille petits services rendus en avaient fait comme l’ange bienfaisant du foyer. Elle était devenue indispensable : elle devint partie intégrante de la famille. Sur ces entrefaîtes, petite Pauline naquit. Pas besoin de dire qui fut la marraine. Tante Lucie s’empara du bébé, et désormais l’enfant eut deux mères. Le rôle de la bonne devint une sinécure. La véritable mère même n’eut plus qu’un privilège, celui de tendre le sein. Cette étrangère, qui n’avait jamais connu les bonheurs ni les ivresses de la maternité, se prit à aimer cette enfant de tout l’amour vierge qui lui restait au coeur. Son coeur pour le mari perdu, toute l’affection, tout le dévouement, toutes les idolâtries qu’elle aurait eus pour ses propres enfants si Dieu en eût donné, elle reporta tout sur cette ravissante tête blonde qui souriait à ses vieux jours avec une expression d’extatique reconnaissance. Car les enfants, de même que certains êtres privés de raison, s’ils n’ont pas la conscience des choses au point de raisonner leurs sentiments, en ont au moins l’instinct, et petite Pauline, sans se rendre compte, probablement, de l’adoration dont elle était l’objet, donnait amour pour amour à sa vieille amie, et n’avait d’yeux que pour elle. Petite Pauline grandit à l’ombre de tante Lucie. Et toutes deux -le bébé rose et celle qui aurait pu être son aïeule -devinrent inséparables. La nuit, les deux lits -le petit et le grand -étaient à côté l’un de l’autre. À table, c’était tante Lucie qui donnait la becquée à petite Pauline, laquelle se retournait de temps à autre pour lui faire, de sa menotte aux ongles roses, une caresse à la joue, ou lui passer comme un collier son bras autour du cou. L’enfant suivait sa vieille camarade partout, s’asseyait auprès d’elle pour bercer ses poupées, passait d’une pièce à l’autre en la tenant par la main, l’entretenait de son intarissable babil, ou, pendant que s’allongeait la broderie ou le tricot, s’amusait à fredonner des bribes de mélodie comme un rossignol sur sa branche. Si petite Pauline s’apercevait d’une absence de quelques instants, « Tante Lucie! » s’écriait-elle tout alarmée. Lorsqu’on s’avisait -il est toujours quelqu’un pour taquiner les enfants -de lui dire : « Tu sais, petite Pauline, tante Lucie va s’en aller! » petite Pauline ouvrait de grands yeux tout effarés, sa figure prenait une expression de suprême détresse, et sa bouche, sa chère petite bouche au fin et doux sourire, se plissait convulsivement dans l’ébauche d’un sanglot. Il fallait vite dire : « Non, non, chérie! non, chérie, c’est pour rire! » sans quoi la pauvrette aurait fondu en larmes. Son front se rassénérait aussitôt, mais sa petite poitrine palpitait longtemps encore comme celle d’un oiseau blessé. Cependnt Noël arrivait. On parlait de cadeaux, d’étrennes, que sais-je? Les yeux de petite Pauline brillaient et interrogeaient ceux de tante Lucie, dont la légère patte d’oie se contractait dans un sourire mystérieux et bon, tout plein de promesses faisant présager mille radieuses surprises. -Si petite Pauline est bien sage, disait tante Lucie, si elle fait bien sa prière et se couche de bonne heure, après avoir suspendu ses petits bas au pied de son lit, et mis ses beaux souliers neufs dans le coin de la cheminée, pour sûr Santa Claus, qui est le commissionnaire du bon Jésus, descendra cette nuit, et viendra tout doucement, très doucement, les remplir de bonbons, de poupées et de jouets de toutes sortes. -Avec sa grande barbe blanche? -Oui, mon amour. -Avec son gros bonnet pointu? -Oui, mon trésor. -Et son beau manteau fourré? -Oui, ma mignonne. -Et son grand panier? -Oui, chérie, tout plein de jolis présents pour les bébés sages qui se couchent de bonne heure, et qui prient bien le bon Dieu. -Ha! ha! ha!... Et le rire perlé de petite Pauline éclata, sonore et frais comme les glouglous d’un robinet d’argent, tandis que, le front ceint d’une couronne de papillotes et les pieds perdus dans sa longue robe de nuit aux dentelles blanches, elle s’agenouillait devant tante Lucie, avec un coup d’oeil narquois plein de provocante incrédulité. -Et toi, tante Lucie, dit-elle, vas-tu accrocher tes bas au pied de ton lit, et mettre tes souliers neufs dans la cheminée? -Ah! mais non. -Pourquoi? -Mes bas et mes souliers sont trop grands, Santa Claus verrait bien que ce ne sont ni des bas ni des souliers de bébés. -Mets-les toujours, dis! -Pourquoi cela? -Petite Pauline veut. -Ah! dame, si Petite Pauline veut, tante Lucie obéira, c’est écrit. Et voilà les bas de tante Lucie suspendus aux barreaux de sa couchette de cuivre, et ses pantoufles rangées près des chenets, à côté des souliers neufs de petite Pauline, qui cache sa tête blonde dans ses oreillers, frémissante et rieuse comme un bébé qu’on chatouille, mais toujours avec la même expression de physionomie narquoise et perfide. Petite Pauline, petite Pauline, vous dissimulez quelque chose; que méditezvous? Tenez, vous voilà qui fermez vos beaux yeux et qui faites semblant de dormir; quelle espièglerie méditez-vous, petite Pauline? Tous les soirs, toilette de nuit et prière faites, tante Lucie avait l’habitude de s’asseoir près du petit lit, et tenant la main de petite Pauline dans les siennes, endormait l’enfant en lui racontant Cendrillon, la Belle au bois dormant, Petit- Poucet, la Lampe merveilleuse, ou quelque autre histoire extraordinaire de belles princesses toutes rutilantes de pierreries, et traînées par des quadriges de gazelles aux cornes d’or, dans des carrosses en nacre de perle aux roues étincelantes de diamants et de rubis. Ou bien, elle lui chantait, en imitant autant que possible l’accent gascon, la drôlatique chanson de Nadaud : Si la Garonne avait voulu, Lanturlu... La petite riait à gorge déployée, et s’endormait quelquefois en murmurant : -La Galonne... Lantulu... Mais ce soir-là, petite Pauline ne réclama ni le conte de tous les soirs, ni la chanson de Nadaud. Elle avait, paraît-il, autre martel en tête. Elle songeait, la petite Pauline, elle songeait... en entr’ouvrant le coin de l’oeil de temps en temps pour voir si tante Lucie allait bientôt dormir de son côté. Elle songeait sous ses rideaux, toute tressaillante comme une pauvre tourterelle inquiète, les yeux et les oreilles aux aguets, épiant -la petite espionne! -je ne sais quel léger remue-ménage dont le bruit discret venait de la chambre à coucher de maman, voisine de celle de tante Lucie. Enfin, tante Lucie dort. Une respiration plus longue et plus accentuée l’indique. Tante Lucie dort; et petite Pauline, qui s’en aperçoit, ouvre ses yeux tout grands, ébauche un malin sourire, et, pour mieux voir et entendre sans doute, en même temps que pour mieux résister au sommeil qui va la gagner elle aussi, elle dresse sa tête blonde, l’appuie gracieusement sur sa menotte potelée, et, le coude enfoncé dans l’oreiller, attend. Qu’attend-elle? Tout à coup des pas furtifs se font entendre, ou plutôt se laissent deviner; et petite Pauline, dont le coeur bat bien fort, se rejette précipitamment sous ses couvertures et se tapit dans la plume soyeuse et molle, les yeux bien clos et la bouche entr’ouverte par un soupir, comme un enfant qui dormirait les poings fermés depuis une heure. Ah! petite Pauline, petite Pauline, comme vous êtes hypocrite!... Toute blanche et souriante, ainsi que ces fantômes charmants qu’on voit passer au fond des beaux rêves, la maman est entrée sur la pointe des pieds, regarde à droite et à gauche, jette un regard d’amour à la petite dormeuse, un coup d’oeil de reconnaissance à la douce et bonne amie qui s’est faite l’ange gardien de son enfant, et puis, essuyant de la main une larme de bonheur qui a coulé sur sa joue, elle se penche un instant au-dessus des petits bas suspendus au pied du lit de petite Pauline... Elle est partie maintenant, partie du côté du salon où se trouve la cheminée par où Santa Claus doit descendre; et bientôt elle repasse, toute blanche et souriante, devant la porte de la chambre où petite Pauline regarde, toute blanche et souriante elle aussi, dans les vagues et transparentes lueurs de la veilleuse. Et puis, la gracieuse chose! Ah! petite Pauline, vous êtes bien sournoise! mais quel joli tableau vous faites ainsi dans cette demi-clarté, en descendant de votre lit, peureuse et tremblotante, seule, les yeux ouverts dans l’ombre de cette grande maison endormie! Que fait-elle? Elle va déguster les bonbons que maman vient de glisser dans les petits bas, sans doute. Elle est trop impatiente; elle n’attendra pas à demain pour admirer les jouets et la pimpante poupée sous lesquels ses souliers neufs doivent être ensevelis; c’est tout naturel. Mais non, pas cela. Les bonbons, elle les regarde à peine. Ils lui passent rapidement dans les mains; pour aller où? Pas loin; dans les bas de tante Lucie qui dort. Le partage est vite fait. Petite Pauline ne prend pas la peine de compter; et quand elle s’éveillera demain, tante Lucie n’aura pas à se plaindre de la part qui lui aura été faite. Mais qu’est-ce encore? Petite Pauline, où allez-vous? N’avez-vous pas peur du loup en traversant ce salon sombre et silencieux? Oui, beaucoup; elle tremble, tremble, la pauvrette; mais elle le traverse tout de même; et puis elle s’en revient, rapide, après s’être agenouillée un instant devant la cheminée toute noire. Demain, tante Lucie trouvera, comme petite Pauline, des jouets et autres beaux cadeaux dans ses souliers. Et petite Pauline va se recoucher tout doucement, très doucement, le coeur en joie, et s’endort le visage tourné vers celle qui pleurera demain en découvrant l’attendrissante fraude, la sainte supercherie de la petite héroïne qu’elle aime plus que la vie. Et maintenant, petite Pauline, vous n’entendez point les volées de cloches sonores qui carillonnent dans la nuit! Vous n’entendez ni les chants sacrés qui montent des sanctuaires illuminés, ni la voix des grandes orgues qui gronde et tonne sous les arceaux des voûtes solennelles! Vous ne voyez pas -du fond de votre lit bien douillet -la foule pieuse qui s’agenouille autour de la crèche où l’Enfant-Dieu repose sur la paille froide. Non, mais je suis bien sûr que les anges, qui vous ont vue faire, des hauteurs où ils chantaient : « Gloire à Dieu dans le ciel, et paix aux hommes de bonne volonté sur la terre! » sont descendus vers vous aussi, petite Pauline, et se penchent en ce moment sur la blanche couche où vous dormez, pour vous baiser au front et bénir votre petit grand coeur. La Bûche De Noël Grand’mère, un conte, dis! -Un conte, grand’mère! -Un conte de Noël! -Le conte de l’homme dans la lune, tu nous l’as promis. Et les mignonnes têtes blondes et les mignonnes têtes brunes, la bouche ouverte et les yeux éveillés, vinrent se grouper autour de la berceuse de grand’maman, qui, ses lunettes sur le nez, après avoir humé une légère prise de tabac d’Espagne, prit son tricot, jeta autour d’elle un coup d’oeil circulaire qui amena un doux et bon sourire sur ses lèvres ridées, déposa son peloton de laine dans le tablier du plus petit, fit rapidement jouer ses aiguilles à tricoter au bout de ses longs doigts fuselés, puis commença d’une voix un peu chevrotante : -C’était donc une fois, mes enfants... Alors il y eut un remue-ménage dans tout le cercle des jeunes auditeurs. Chacun se trémoussa un peu sur sa chaise; les plus grands toussèrent; les plus attentifs se penchèrent en avant, les coudes sur les genoux et le menton dans les deux mains; puis le silence se fit et chacun se mit à écouter de la bouche, des yeux et des oreilles. -C’était donc une fois, mes enfants, reprit la bonne vieille en poursuivant son tricotage, un vieux château bien vieux, bien vieux, et aussi bien sombre et bien seul, bâti au flanc rocailleux d’un coteau couronné de grands chênes, et qui s’appelait le château de Kerfoël. C’est-à-dire que c’était là son véritable nom, mais il était mieux connu dans le pays sous celui de la Tour-du-diable. Et en effet, mes enfants, on prétendait que, dans les anciens temps, le diable avait établi, au fond d’une des chambres les plus élevées du donjon, une forge et des fourneaux où il fabriquait de l’or pour les propriétaires du domaine, qui lui appartenaient, par pacte authentique, de génération en génération. Il fallait bien, du reste, que la richesse de ces mécréants eût une origine plus ou mons maudite, car, du haut des tourelles de leur repaire, on n’apercevait au loin que des landes desséchées, plantées par-ci par-là de grandes pierres fées, debout comme des hommes, et qui se nomment en Bretagne menhirs ou quenouilles de Satan. Car il faut vous dire, mes enfants, que mon histoire se passe en terre de France, dans une contrée qu’on appelle la Bretagne, et qui était la patrie de la grand’mère de ma grand’mère à moi, avant que nos ancêtres fussent venus s’établir dans les pays d’Amérique. Or, au temps dont je veux vous parler, le seigneur de Kerfoël, le propriétaire du château de la Tour-du-diable, avait nom Robert. Il était infirme de naissance : bancal et pied-bot; et cette difformité -qui ne l’empêchait pas d’être d’une force herculéenne -n’avait probablement pas été tout à fait étrangère à la réputation quasi diabolique qu’il s’était créée dès l’enfance par son tempérament incorrigible et son caractère de garnement sans foi ni loi. Élevé comme un payen, il avait passé sa jeunesse à chasser, fêtes et dimanches, le sanglier dans les bois, à molester les pauvres paysans, à blasphémer le nom de Dieu, et à se livrer à toutes sortes de libertinages. Jamais on ne le voyait à l’église; jamais il ne se découvrait devant les calvaires qu’il rencontrait sur sa route; il mangeait effrontément gras les vendredis, et ricanait sans vergogne aux enterrements. D’aucuns prétendaient l’avoir vu, la nuit, courir les landes en claudicant sur son jarret tordu, avec les grandes pierres ensorcelées dont je parlais tout à l’heure et qui le suivaient comme des chiens, sans qu’on ait jamais pu savoir où ils allaient. Bref, mes enfants, le comte Robert de Kerfoël était un vilain endurci ne craignant ni Dieu ni diable, se moquant des choses saintes, et qui, tout jeune encore, par sa conduite impie et sacrilège, avait fait mourir sa pauvre mère de chagrin. Quant à son père, dont la vie n’avait guère été plus édifiante, il était mort aussi -mort sans confession, dans un carrefour de la forêt, où l’on avait trouvé son cadavre à moitié dévoré par les loups. C’était bien mal finir, n’est-ce pas, mes enfants; mais le fils devait avoir une fin encore plus triste, comme vous allez voir... Nulle interruption ne se faisait entendre dans le petit groupe; au contraire, pas un doigt ne remuait; on buvait chaque parole, chaque syllabe, et l’attention semblait redoubler d’intensité à mesure que la bonne vieille avançait dans son récit. Celle-ci fit une pause, plongea encore une fois le pouce et l’index dans sa tabatière d’argent niellé, promena de nouveau son regard souriant autour d’elle, et reprit la parole en même temps que son tricot dont les mailles se multipliaient, rapides et serrées, autour du lozange formé par le croisement des longues broches luisantes : -Vous avez tous vu l’homme dans la lune, n’est-ce pas, mes enfants? -Oui, oui, grand’maman. -Un bonhomme boiteux. -Qui descend une côte. -Avec une botte de paille sur l’épaule. -Non, un fagot! -Une bûche, mes enfants, une bûche enflammée. On l’aperçoit « tout à clair », dans les belles nuits lumineuses, quand les étoiles scintillent au firmament, et que la lune toute ronde promène son orbe d’argent entre nous et les profondeurs bleues; dans les nuits sereines et froides de l’hiver -surtout dans la sainte nuit de Noël, quand l’Enfant-Jésus fait sa tournée pour mettre des bonbons et des jouets dans les souliers des petits enfants sages, quand les anges du bon Dieu accordent leurs voix lointaines aux cantiques des orgues, et que les grands vitraux illuminés des églises mêlent des reflets roses aux pâles lueurs qui descendent du ciel sur les collines toutes blanches de neige. Vous l’avez vu, n’est-ce pas? -Oui, oui, grand’maman! -Avec sa bûche sur l’épaule? -Oui, oui, et sa jambe toute croche. -Bien! écoutez maintenant. Et le petit cercle se pelotonna de plus belle autour de la berceuse à grand’maman, qui continua : En Bretagne -la vaillante terre de Bretagne -dans ce bon vieux pays de nos grands-grands-pères, mes enfants, on ne fête pas la Noël comme ici, où l’on se contente d’aller à la messe de Minuit, et de boire un doigt de liqueur en cassant les branches d’une croquignole saupoudrée de sucre blanc. C’était la fête des paysans, la fête des pauvres, la fête des campagnes par excellence. On se réunissait dans les châteaux et les grandes fermes; et là, jeunesses et « bonnes gens » attendaient l’heure de la messe de Minuit dans des réjouissances de toutes sortes. Il y avait d’abord ce qu’on appelait la bûche de Noël, un gros fragment de tronc d’arbre préparé et séché à l’avance, que l’on brûlait dans les monumentales cheminées de l’ancien temps, après l’avoir baptisé suivant la coutume, en y répandant une rasade du vin de l’année; puis l’on chantait de vieux noëls, tout en trinquant et en croquant des nieulles. Les nieulles, mes enfants, étaient une espèce de pâtisserie croustillante, réservée pour cette circonstance seulement. C’était le mets de rigueur pour la nuit de Noël. On croquait donc des nieulles : croquer nieulles, vous entendez? De là à nos croquignoles, vous voyez, mes enfants qu’il n’y a pas loin. Et puis l’on dansait. Ah! dame, on n’avait point alors de beaux pianos comme aujourd’hui. Le violon n’avait même pas encore fait son apparition dans les campagnes bretonnes. Point de valses, ni de quadrilles, ni même de cotillons. Gars et fillettes dansaient la bourrée ou la carole au son du biniou, qui est un instrument composé d’un sac de cuir gonflé d’air, et de trois chalumeaux troués, -quelque chose ressemblant à ce qu’on appelle la vèze, dans les régiments écossais. Point de parquets cirés non plus, mes enfants, ni tapis d’Orient, ni jolis escarpins. Mais on ne s’en amusait pas moins, à ce que je présume; et en tout cas, ce n’étaient point les clic-clac harmonieux des sabots de hêtre sur la sonorité des dalles qui devaient gâter la musique. Enfin, que voulez-vous, chaque époque a ses divertissements, et chaque pays sa manière de s’amuser, n’est-ce pas? Vous sentez bien, mes enfants, que ce n’était pas au château de la Tour- dudiable que l’on célébrait ainsi la sainte fête de Noël du bon Dieu. Ce soir-là, au contraire, les gens de service du comte Robert faisaient comme nous : ils se bornaient à se rendre à l’église pour y adorer le divin Enfant dans sa crèche; et puis ils s’en revenaient en silence se ranger autour de l’âtre, où le vieux garde-chasse Le Goffic racontait, comme les grand’mamans d’aujourd’hui, des histoires d’autrefois, ou fredonnait -bien bas, afin de n’être pas entendu par le maître -quelque refrain rustique et pieux du temps passé. Et c’était ainsi d’une saison à l’autre, les jours se succédant dans la tristesse et la crainte, sans un moment de gaieté, sans une échappée de joyeuse vie. Un matin, il advint que le comte Robert manda son intendant, Yvon Keroak, et s’entretint longtemps avec lui; puis il fit seller son meilleur destrier -c’est ainsi qu’on appelait les chevaux de selle dans ce temps-là, mes enfants -et, une lourde sacoche de voyage bien bouclée en groupe, partit sans dire un mot de plus à âme qui vive. Où alla-t-il? Personne ne le sut. Les mois s’ajoutèrent aux semaines et les années aux mois, sans qu’on en eût « ni vent ni nouvelle ». Après un certain temps, on le crut, naturellement, passé de vie à trépas, et chacun se faisait du pouce un petit signe de croix sur la poitrine au seul nom du seigneur de Kerfoël, à qui il devait sans doute être arrivé malheur, et qu’on ne reverrait certainement jamais en ce monde, et, s’il plaisait à Dieu, encore moins dans l’autre. Vingt ans s’étaient écoulés. L’intendant, la femme de charge et les autres domestiques avaient vieilli; le vieux garde-chasse passait quatre-vingts ans; et tout le monde s’étant habitué à l’idée que l’absent ne reviendrait jamais, une vie plus douce et plus gaie s’était introduite petit à petit, sinon sous les hauts lambris armoriés du manoir, au moins sous les plafonds à caissons de la grande salle commune, où les paysans et les pasteurs des environs venaient quelquefois se goberger les jours de fête et de chômage. En somme, grâce à cette disparition prolongée du comte Robert, on avait fini par vivre tranquille et heureux au château de la Tour-du-diable, et par s’y ébaudir à l’occasion tout autant qu’ailleurs. Quand arrivait la nuit de Noël surtout, c’était, comme on disait dans le temps, chère lie et grande liesse à l’ombre du vieux donjon, qui n’eût pas manqué de se faire à la longue une réputation plus chrétienne, si l’événement tragique que je vais vous raconter, mes enfants, n’était pas venu ajouter sa page fantastique aux anciennes légendes. Une année, le personnel du château s’était promis de fêter la vigile de Noël avec un éclat tout à fait inaccoutumé. Une robuste bille taillée dans un chêne du parc avait été préparée de longue main pour la traditionnelle cérémonie nocturne; et dès huit heures du soir, tout le voisinage, le joueur de biniou en tête, se pressait dans la vaste salle commune du château, tout illuminée par les torches de résine et la chaude flambée qui pétillait déjà sous la bûche de Noël carrément installée au beau milieu de l’âtre. Le cidre mousseux circulait à la ronde, stimulant les gais propos et faisant éclater les rires dans les groupes joyeusement éclairés; et chacun vidait sa lampée au train-train des gobelets rustiques soutenu par les notes nasillardes et prolongées du biniou. Tout à coup : -Noël! noël!... crièrent toutes les voix dans une acclamation enthousiaste qui fit tinter les vieilles ogives aux vitres coloriées et maillées de plomb. La bûche de Noël venait de s’enflammer en craquetant et en lançant de tous côtés des fusées d’étincelles. -Le baptême! le baptême! fit-on de toutes parts. -Père Le Goffic, à vous les honneurs! -À vous de baptiser la bûche de Noël, père Le Goffic! -Père Le Goffic! père Le Goffic! Et tout le monde mit un genou en terre, pendant que le vieux garde-chasse, le front découvert, s’avançait vers la grande cheminée dont les lueurs radiaient en auréole autour de ses longues mèches blanches, et découpaient, comme sur un fond d’or, la stature majestueuse et solennelle du vieillard. -Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit! fit celui-ci d’un ton grave et recueilli, en même temps que sa vieille main noueuse et tremblante laissait tomber Un filet de rubis sur le lourd quartier de chêne mordu par la flamme. Les assistants n’eurent pas le temps de répondre : Ainsi soit-il! Une bouffée d’air glacial venait de secouer furieusement les flammèches du foyer, et, dans l’encadrement noir de la porte ouverte, venait d’apparaître, vieillie mais toujours menaçante, la silhouette difforme du comte Robert de Kerfoël. Tout le monde se leva muet et terrifié. Après un instant de silence mortel, celui qui venait d’entrer promena un regard féroce autour de lui, et, l’épée à la main, s’avança vers la cheminée au milieu des paysans attérés. -Par la mort-dieu! s’écria-t-il d’une voix tonnante et rogue, depuis quand ma demeure sert-elle de théâtre à ces momeries ridicules, à ces simagrées stupides? Joël, ajouta-t-il en s’adressant à son ancien valet de pied, et en lui désignant du doigt le brasier flambant, je t’ordonne de jeter au vent cet emblême d’une superstition maudite! Une exclamation de terreur se fit entendre. -La bûche de Noël! -Oui, la bûche de Noël, hors d’ici! Tu m’entends, Joël! -Seigneur comte, répondit Joël en s’agenouillant tout tremblant, la bûche de Noël est bénite; mieux vaut trépasser de male-mort que d’y porter la main. Le comte Robert écumait de rage. -Par l’enfer! hurla-t-il en se tournant vers son intendant qu’il venait d’entrevoir parmi la foule, qui donc commande ici, Yvon Keroak? -Seigneur comte, répondit l’intendant, la bûche de Noël est consacrée : ce serait un crime d’y toucher. -Un sacrilège! appuyèrent tous les assistants. Alors l’exaspération du mécréant ne connut plus de bornes. -Tourbe d’imbéciles! cria-t-il. Puis il saisit deux pichets de cidre qu’il vida sur la bûche flamboyante, tira de ses propres mains celle-ci hors du foyer, et, toute brûlante encore, entreprit de la charger sur ses épaules, sans s’occuper des tisons qui faisaient grésiller sa chair ni des étincelles qui crépitaient dans ses cheveux. -Seigneur comte, supplia le vieux garde-chasse tout tremblant, la bûche de Noêl a reçu le baptême, craignez la main de Dieu, seigneur comte! -Malheur!... firent toutes les voix, au moment où, clampinant d’une façon sinistre, et le dos courbé sous le faix de l’énorme bûche fumante, le comte Robert franchissait la seuil de la porte et disparaissait en blasphémant dans la nuit. -À genoux! fit le vieux Le Goffic. Mais il était trop tard; un cri de détresse qui n’avait rien d’humain déchira l’air au dehors et fit dresser les cheveux d’épouvante à tous les témoins de la terrible scène. Et jamais plus on ne revit le comte Robert, seigneur de Kerfoël, dernier châtelain de la Tour-du-diable. C’est depuis ce soir-là, mes enfants, que, dans les temps clairs, on aperçoit sur le disque resplendissant de la lune, un homme au genou disloqué, qui paraît marcher péniblement, courbé sous le poids d’un fardeau bizarre, où ceux qui ont de bons yeux reconnaissent comme une espèce de bûche à moitié calcinée et qui flambe encore par-ci par-là. La narratrice réajusta ses lunettes, puisa de nouveau dans sa vieille tabatière d’argent niellé, toussa légèrement derrière son tricot, jeta un autre regard caressant aux mignonnes têtes blondes et brunes qui l’entouraient, et ajouta sur un ton de conclusion finale : -On dit, mes enfants, que le malheureux a été condamné à porter ainsi la bûche de Noël sur ses épaules jusqu’au jour du jugement dernier. -Et c’est lui qu’on voit dans la lune, grand’maman? -À ce qu’on dit, mes enfants. -Avec la bûche de Noël? -Oui, mes enfants. -Et sa jambe torse? -Et son pied-bot. -Bien vraie, cette histoire-là? demanda l’un des petits qui avaient écouté le plus attentivement et avec de plus grands yeux. -Bah! fit l’aînée des fillettes, une histoire de fées! -Ah! dame, mes enfants, dit en souriant la bonne grand’mère, vous m’avez demandé un conte de Noël, je vous ai répété ce qui me fut raconté quand j’étais petite : à votre tour, vous pourrez en faire autant quand vous serez vieux, vous croira qui voudra! Jeannette Petite Jeannette, une grosse boulotte ronde et dodue, aux fossettes provocantes, aux yeux noirs et défiants, avait d’abord -oh! tout de suite, presque en naissant -pris son père en grippe. Quand il s’inclinait sur le berceau un baiser aux lèvres, elle ébauchait une grimace de dépit; et, s’il lui ouvrait les bras, elle se retournait vers sa mère, les deux mains tendues comme pour implorer secours. Une circonstance pénible vint changer la face des choses. Jeannette tomba malade. Durant plusieurs jours une fièvre dévorante creusa ses joues, abattit son regard, rongea