Les Enfances De Fanny. Par Louis Dantin (1865-1945) TABLE DES MATIERES I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XX XXI XXII XXIII XXIV XXV XXVI XXVII XXVIII XXIX XXX XXXI XXXII XXXIII XXXIV XXXV XXXVI XXXVII XXXVIII XLI XLII XLIII XLIV XLV XLVI XLVII XLVIII XLIX L LI LII LIII LIV LV LVI LVII LVIII LIX LX LXI Avant-propos « Quand on trouvera ce manuscrit, après ma mort, daté de son dernier feuillet, on s’exclamera peut-être: « Voyez, il a fini ce conte de jeunesse à soixante-dix- huit ans, ou à quatre-vingts ans! Ou bien on le trouvera inachevé et l’on devinera qu’il y a des choses qu’on sent si fortement qu’il est presque impossible de les exprimer. » Ces mots sont détachés d’une lettre que m’écrivait Louis Dantin en date du 12 mars 1942. Par la suite il trouva et le temps et l’énergie de compléter ce roman auquel il s’appliquait depuis longtemps. Les derniers chapitres furent écrits, ou me furent dictés par l’auteur alors que la cécité, qui devait devenir complète quelque temps avant sa mort, s’emparait de lui. Louis Dantin était d’une rare délicatesse d’esprit et de coeur. Il lui répugnait d’offenser même ses ennemis. À cause du caractère autobiographique de ce roman il craignait que sa publication, de son vivant, fût cause de scandale. Ce scrupule l’empêcha de le livrer au public. Un seul fléchissement dans cette attitude se manifesta à un temps où ses relations avec les poètes haïtiens semblaient lui en faciliter la publication. Il m’écrivait alors: « Savez-vous quelle idée saugrenue m’est passée par la tête? Celle de faire paraître Les Enfances de Fanny en feuilleton dans quelque journal d’Haïti. Il s’est formé récemment un comité Haïti-Canada pour favoriser la pénétration réciproque des deux littératures. Je me demande si Fanny ne fournirait pas un trait d’union comme un autre. » À M. le docteur Gabriel Nadeau, un de ses plus intimes amis, auteur du remarquable livre Louis Dantin, sa vie et son oeuvre (Éditions Lafayette, Manchester, N. H. 1948) il avait confié, avec regret, au cours de leurs innombrables conversations: « Ce livre ne verra jamais le jour; il causerait du scandale. Voyez l’agitation soulevée par le roman de Lillian Smith (Strange Fruit). Pourtant ce roman touche à des questions moins brûlantes et surtout la personnalité de l’auteur n’y est pas engagée. Tandis que Fanny une tranche de ma vie; c’est le souvenir d’une époque où j’étais complètement désemparé, où je quêtais l’affection comme un pauvre demande du pain. J’ai bravé alors les conventions du monde et aujourd’hui je ne rougis pas de cet attachement: un sentiment humain appartient à l’humanité. Fanny c’est une dette de reconnaissance. En la payant j’ai achevé de me dépouiller et de me mettre le coeur à nu. » En dévoilant aujourd’hui Les Enfances de Fanny, je m’acquitte à mon tour d’une dette de reconnaissance envers Louis Dantin. Je réponds à son ardent désir, maintes fois exprimé, de voir son livre imprimé après sa mort. C’est dans ce but qu’il me fit légataire de ce manuscrit. C’est en même temps compléter l’oeuvre d’un de nos plus authentiques intellectuels qui fut l’ami et le mentor de la plupart de ses contemporains. On dira peut-être que ce livre n’ajoute que peu à la valeur littéraire de Louis Dantin. Il ne représente pas moins un précieux document pour l’étude de la personnalité de cet auteur, tout en étant un manifeste de son attitude en face de toute injustice humaine. Il serait vain de vouloir présenter Louis Dantin au public lettré d’aujourd’hui. Il est encore trop vivant dans les mémoires et dans les coeurs. Révélé à nos lettres par sa magistrale préface à l’oeuvre de Nelligan, Dantin fut un nouvelliste délicat et de grande puissance d’observation dans La Vie en rêve. Il fut l’habile chantre du Coffret de Crusoé et le grand poète de la Chanson intellectuelle. Il fut, surtout un de nos meilleurs critiques - Durant plus d’un quart de siècle, réfugié dans l’anonymat à Cambridge puis à Boston, au Massachusetts, il étudia à la loupe presque toutes les productions littéraires du Canada français, dispensant aux auteurs ses encouragements et ses sages conseils. Une enfance extrêmement austère, vouée presque exclusivement à l’étude et étrangère aux jeux et délassements de ceux de son âge, une adolescence tourmentée qui par la suite le vit à Paris, à Rome, à Bruxelles, à Montréal; les premiers contacts avec l’amour, son lent et douloureux écartement de ses premières croyances religieuses, son exil volontaire; les jeux cruels de l’abandon par l’être aimé; ses luttes acharnées avec le gagne-pain; sa claustration dans l’austère imprimerie de l’Université Harvard - autant de coups de pouce du destin qui ont façonné cette figure, énigmatique pour l’étranger mais de grande simplicité pour qui la connaissait - cette figure humaine et intègre que fut Louis Dantin. C’est à Cambridge et plus tard à Roxbury - cette petite Afrique de Boston - que Dantin trouva chez les Noirs la sympathie et l’affection dont il avait une soif ardente. Ce sont les Noirs qui lui ont fait entendre les paroles consolatrices; c’est au milieu d’eux que son âme éprise de justice s’est révoltée contre le crime de démarcation entre Noir et Blanc. C’est cette époque de sa vie que raconte, en partie, le roman que voici. R. DION-LEVESQUE. Les Solitudes-Nashua. N. Hampshire 15 août 1950. I Fanny venait de rentrer à la case, toute en pleurs. Sa soeur aînée, qui la logeait chez elle et l’avait sous sa garde, l’avait surprise grimpant aux arbres avec une bande de garçons de son âge et l’avait corrigée sur place. - Honte à toi, récriminait-elle, la tenant encore par l’oreille, quand sauras-tu enfin que tu es une fille et que tu dois te conduire comme telle? Je n’ai pas le dos tourné que tu pars à courir les champs avec ces sales gamins, sautant les perches, poursuivant la vache et les poules, renversant le maïs et écrasant mes plates- bandes! Vois cette robe plus noire que ta face! Je te l’ai mise ce matin toute propre. Pourquoi le Seigneur m’impose-t-il la rude croix de cette enfant? Entends- moi bien, la prochaine fois, c’est cette courroie-là, sur le mur, que tu comprendras mieux, peut-être! La coupable baissait la tête et s’excusait, contritement: - Charlie Ross courait après moi, dit-elle, il voulait me battre: j’ai grimpé. - C’est le diable qui court après toi, ma petite, et il t’aura si tu n’y prends garde. Vois ça écrit dans le Saint Livre puisque tu as la chance de lire. Maintenant débarbouille ta crasse, et vite à tes leçons. Monsieur Lewis m’a dit hier encore que tu étudiais très mal. Cette scène se passait dans une cabane rustique de Greenway, un village de la Virginie, où vivaient les deux soeurs négresses: Linda, veuve, dans les trente ans, et Fanny juste âgée de douze. Leur aïeule maternelle avait été esclave, l’esclave préférée, disait- on, du planteur Johnston. Et cela expliquait sans doute que toutes deux eussent un teint d’un brun délicat, des traits aux lignes plus minces, plus affinées, que celles ordinaires à leur race. Elles vivotaient de la culture d’un minuscule lopin de terre et du produit de quelques poules. Elles avaient un porc qu’elles nourrissaient des déchets de leur table, et une vache qui paissait le long de la route et qu’abritait, l’hiver, l’étable d’un voisin. De plus Linda travaillait en journée chez les familles blanches de l’endroit. Rien n’eût pu être plus dissemblable que le caractère des deux soeurs. L’aînée, naturellement sérieuse, avait puisé aux prêches qu’elle fréquentait, aux exhortations farouches des revivalistes, un esprit puritain, austère. La religion dominait ses pensées. Les menaces de l’esprit malin lui étaient constamment présentes; à son oreille tonnaient les spirituals disant le passage du Jourdain, les armées du Seigneur parcourant la terre, l’horreur des jugements, la défaite finale des pécheurs. Tout ce qui démontre la joie: la musique, les danses, les chansons, l’amour, l’amour surtout, lui semblait un piège de Satan. Et elle entendait bien que la jeune soeur confiée à ses soins fût élevée dans les mêmes principes. Mais dans les veines de Fanny courait la sève exubérante des jungles. C’était une petite au sang vif, à l’esprit alerte, débordante de mouvement, poussée d’instincts hardis et sauvages. Elle n’aimait que les courses à travers les bois, les sauteries folles dans les herbes, les jeux rudes des garçons auxquels elle se mêlait, forte et agile comme pas un d’eux. Elle avait rossé plus d’une fois ce Charlie Ross dont elle prétendait avoir peur. Ses frasques la jetaient dans toutes sortes de mauvais pas. Elle avait glissé du toit de la hutte dans l’enclos du porc, dont seul le sol boueux l’avait préservée; elle était tombée dans le puits; un taureau l’avait poursuivie un soir le long d’une clôture qu’elle avait franchie juste à temps. Mais quelques bonnes frayeurs n’étaient rien pour elle; elle les oubliait vite à l’appât d’autres aventures. Deux êtres seulement inspiraient son respect: sa grande soeur et Monsieur Lewis. Pour eux seuls elle se sentait triste en repassant ses fautes énormes; eux seuls l’amenaient à tenter contre sa nature des efforts transitoires et insuffisants. Elle les craignait, les vénérait, comme des entités supérieures qu’il fallait apaiser, dont il fallait garder la grâce. Elle les aimait aussi de son coeur de bonne petite fille prompt à s’attacher, cherchant en eux le père et la mère qu’elle avait perdus. Monsieur Lewis était son maître d’école. Chaque jour elle avait à comparaître devant lui, à rendre compte de ses leçons mal sues. C’était un homme jeune encore; il pouvait avoir trente-deux ans. Arrivé depuis peu dans le village, il y prenait sa tâche au sérieux. À travers mille entraves il s’était fait une éducation moyenne; il avait l’ambition de la transmettre à ceux de sa race. Et il peinait en conscience à faire épeler ces marmots, à guider à travers les pâtés leurs mains maladroites. Aux plus avancés il faisait lire la Bible et enseignait les hymnes méthodistes en même temps que l’arithmétique et l’histoire des États-Unis. Fanny mettait sa patience à rude épreuve; il constatait pourtant que malgré sa paresse, elle rejoignait les autres par son esprit rapide, à qui la grammaire et les chiffres n’offraient que des clôtures à sauter comme les autres. Souvent il lui fallait, presque malgré lui, lui décerner les meilleures places. Et ainsi il lui pardonnait bon nombre de fredaines. Il avait remarqué sa voix d’un timbre étonnamment pur, et il l’avait admise dans le choeur qu’il dirigeait pour les services. À la voir toujours prête à galvauder par les chemins, il l’employait aux commissions qu’amenaient les nécessités de l’école. L’enfant se sentait fière de ces privilèges, et son culte pour Monsieur Lewis en grandissait jusqu’à l’idolâtrie. Elle eût voulu, pour lui, être appliquée et sage: - mais sortie de l’école, ses nerfs vibrants la reprenaient, et elle se retrouvait courant par les prairies, pillant les nids d’oiseaux, décimant les fraises des carrés, abattant les cerises, en compagnie des garnements dont elle semblait être la reine. Naïve, d’ailleurs, comme l’enfant né d’hier, ignorante des instincts charnels et des lois de la vie, et qui croyait encore au rôle bienfaisant des cigognes. II Elle eut treize ans, puis quatorze ans, sans que son existence en parut changée. Mais sa taille s’élançait; son buste se moulait en rondeurs gracieuses. La gamine, sans s’en douter, se muait en jeune fille, et sa joliesse indécise prenait des allures de beauté. Les garçons, avec qui elle jouait comme avant, la regardaient parfois d’un air étrange. Un jour, au plus fort d’une bataille entre elle et Charlie Ross, celui-ci était parvenu à la terrasser; et tandis que de toutes ses forces il la maintenait sur le sol, il l’embrassa carrément sur chaque joue. Elle bondit, furieuse, et sur-le-champ lui infligea la pire raclée qu’il eût jamais reçue. Mais les copains avaient tout vu; ils en parlèrent en plaisantant: « Charlie Ross a baisé Fanny! » Le fait s’ébruita, orné de circonstances par les vantardises du héros. Une commère crut de son devoir d’en informer la soeur aînée: « Savez-vous ce qu’on dit, Miss Linda? Votre Fanny se laisse embrasser par ce vaurien de Charlie Ross. » L’indignation de l’honnête fille fut inexprimable. Ce scandale mettait le comble aux débordements de Fanny; il méritait une punition cruelle. Vainement celle-ci invoqua sa bonne foi surprise, la vengeance qu’elle avait tirée de l’affront. - Savais-je, moi, ce qu’il allait faire? Et ne lui ai-je pas flanqué un oeil au beurre noir? - Malheureuse! répétait Linda, voilà où te mènent tes mauvais penchants, ta désobéissance aux lois saintes! Je devrais te fouetter jusqu’à ce que tu cries grâce; mais tu te moques des coups comme des reproches. Que faire? Je n’ai plus qu’une ressource: il faut que quelqu’un m’aide. Je vais tout dire à Monsieur Lewis. - Non, non, ne fais pas cela, Linda! Je te promets sur ma parole de ne plus jouer avec eux. Mais Linda connaissait toutes ces promesses: elle fut inexorable. Le jour même Monsieur Lewis reçut la triste confidence. Elle le surprit extrêmement. Le petit diable qu’il connaissait lui était toujours apparu dans un rayon de pureté complète: il ne pouvait l’imaginer touchant, même si peu, au monde vulgaire des sens. La découverte qu’il en faisait lui causait un émoi étrange et une peine presque personnelle. L’image de ce garçon pressant de ses grosses lèvres les joues fraîches de Fanny, et peut-être sa bouche, le choquait comme un sacrilège. - C’est outrageant, déclara-t-il; mais envoyez-moi la petite, je lui parlerai. - Monsieur Lewis veut te parler, dit sèchement Linda, rentrée chez elle, à l’enfant qu’elle avait laissée protestant avec rage; il t’attendra après l’école. - Je n’irai pas, je n’irai pas! répétait Fanny. Mais elle savait bien qu’elle irait, qu’il lui faudrait boire cette honte, cette disgrâce devant son idole; et cette pensée la mettait au supplice. Toute la nuit elle se retourna sur son lit de sangle. Et dans son insomnie d’étranges réflexions l’assaillaient. Pourquoi. enfin, ce Charlie Ross l’avait-il embrassée? Pourquoi est-ce qu’on s’embrasse? Elle se rappelait maintenant que, malgré sa colère, ce frôlement contre sa joue lui avait paru agréable. Mais quel droit avait-il de l’insulter ainsi? Ce qui l’indignait plus que tout, c’est qu’il l’eût condamnée au mépris de Monsieur Lewis. Qu’est-ce que son maître penserait d’elle? Sourirait-il désormais à sa rencontre? Lui laisserait-il porter ses paquets, ses messages? Comme elle s’ennuierait isolée, repoussée de son grand ami! Car lui non plus ne la croirait pas et repousserait ses excuses. La classe du matin lui fut interminable. Le maître s’abstint de l’interroger, et cela lui parut un présage sinistre. Quand les élèves eurent défilé, elle le vit s’avancer, l’air grave, vers le banc où, seule, elle restait clouée. Elle se leva, raidie de gêne, à son approche. - Fanny, commença-t-il, on dit sur toi des choses mauvaises. Est-ce vrai que tu es libre avec les garçons, que Charlie Ross t’embrasse? Elle avait ruminé des réponses, des explications, mais un voile tout à coup barrait son esprit; elle ne trouvait plus rien à dire. - Je n’aurais pas cru cela de toi, poursuivit le maître. Tu es assez dissipée en classe et négligente à tes leçons sans qu’il t’arrive de ces affaires-là. J’essayais d’être bon pour toi et je croyais que tu voulais me faire plaisir. Est-ce donc ainsi que tu me trompes? On me trouve mou à ton égard; on va avoir beau jeu à se moquer de moi: « Voyez comme sa mignonne se conduit! » dira- t-on. Vraiment. est-ce bien gentil? Réponds. Cet appel imprévu à son affection pour son maître avait soudain rompu les digues. En phrases secouées de hoquets, mouillées de pleurs piteuses, elle parla: - Oui, c’est vrai, il m’a embrassée, une fois seulement, non, deux fois, mais il m’a prise de force. Nous jouions; j’ai coutume d’être plus forte que lui, mais cette fois il m’a renversée. Monsieur Lewis, je vous assure que je ne voulais pas. Et tout de suite je l’ai battu, battu que son nez en saignait. Remarquez à la classe prochaine son visage encore tout enflé. Monsieur Lewis, je veux vous faire plaisir, et je ne vous trompe pas! - Alors tu ne fais rien de mal avec ces gamins? Tu n’aimes pas Charlie Ross? - Charlie Ross? moi? - Suffoquée, faute d’une réponse digne, elle cracha à terre plusieurs fois. Elle était presque belle ainsi, indignée, les yeux éclatants. Une pitié naturelle toucha l’âme de Monsieur Lewis. - Eh bien! je veux te croire. Mais tu vois ce qu’on gagne à fréquenter ces polissons. Éviteras-tu désormais Charlie Ross et sa bande? - Je ne veux plus les voir, je les hais tous. J’étudierai, je ferai vos commissions, je serai sage, Monsieur Lewis! - Alors ne pleure plus. Nous allons oublier tout cela. Rappelle-toi seulement ce que tu m’as promis. Mais le flot prenait temps à s’épuiser. Fanny, encore bouleversée, avait pourtant levé les yeux. Elle regardait Monsieur Lewis, et l’adoration brillait à travers ses larmes. Paternellement il l’attira à lui, et ses bras enserraient la gamine palpitante. Puis, emporté par le désir de la consoler, hanté peut-être à son insu par cette autre caresse qu’elle avait subie, d’un geste spontané, presque inconscient, il pressa doucement sa joue contre la sienne. - Tiens, tu vois, je ne t’en veux pas. Et Fanny, en pleurant, se mit à rire, d’un rire extatique et nerveux. Le rire de Fanny, comme sa voix, était extraordinaire; il avait des accents de clochette vibrante, un cliquetis pareil à un choc de cristaux, un babil clair comme le pétillement d’une source. Elle riait maintenant, heureuse, sûre de son pardon. Monsieur Lewis, ému, écoutait déferler ce rire, et ses notes d’argent charmaient son oreille. Fanny reprit d’un pas léger le chemin de la case. Chaque détail, chaque parole de cette entrevue chantaient dans sa mémoire. Monsieur Lewis avait été bon, il avait cru à sa parole. Et il y avait ce miracle, elle haletait en y songeant: il l’avait embrassée! Elle sentait sur sa joue le moelleux contact de la joue caressante du maître, mille fois plus douce que celle de Charlie Ross! Mais qu’allait-elle dire à Linda? Bien sûr elle ne pouvait lui raconter cela. Un instinct lui soufflait que ce bonheur lui appartenait à elle seule, qu’un secret s’était établi entre elle et Monsieur Lewis. Elle se fit une mine affligée, que confirmaient assez ses yeux encore rougis. - Eh bien! dit sa soeur en la voyant. - Monsieur Lewis était fâché. Il m’a grondé: j’ai promis de mieux faire. - Soit, nous verrons bien, lui et moi. III Mais Fanny surprit tout le monde en abjurant ses anciennes erreurs, les plus graves pour le moins. De ce jour elle s’abstint de courir avec les garçons et d’escalader la futaie. Si elle s’ébattait par les champs, c’était désormais seule ou traînant après elle des mioches inoffensifs. Elle dépensait à sarcler le jardin, à nettoyer le poulailler, à des lessives à tour de bras, le surplus de ses énergies. Surtout en classe elle était transformée. On ne la voyait plus lâchant des hannetons, lançant des billes sous les tables et pinçant ses voisines. Elle restait les yeux sur son livre ou, plus souvent encore, fixés sur la personne, les lèvres et les gestes de Monsieur Lewis. Ses amis de jadis n’y comprenaient rien. Charlie Ross l’ayant rencontrée au sortir de l’école: - Il parait qu’on boude les anciens? dit-il. - Je n’aime pas les gars effrontés, répondit-elle, le nez en l’air. - Quoi, si je t’ai embrassée, ce n’est peut-être pas que je te haïsse. - Ça m’est égal que tu me haïsses ou non: je veux que tu me laisses tranquille. - C’est qu’on a d’autres amis, alors? - Possible, mais qu’est-ce que ça te fait? - Rien. Gare seulement si je t’attrape toute seule. Je t’embrasserai encore malgré toi. - Non; tu seras mort auparavant. Monsieur Lewis était ravi du succès de sa remontrance et il en gardait à l’enfant comme une gratitude. Son intérêt pour elle s’accroissait par degrés, en même temps qu’aux yeux des élèves il se masquait d’indifférence. Il ne l’employait plus aussi fréquemment au dehors; mais il avait obtenu de Linda qu’elle vînt chaque soir épousseter et balayer l’école: cela lui permettrait de causer avec elle, de lui renouveler ses bons avis. Il l’exerçait pour des solos qu’elle chantait à l’église. Il trouvait l’occasion de rendre visite aux deux soeurs; parfois Linda l’invitait à dîner, et Fanny les servait à table. Ces heures entourées des attentions de ses hôtesses, du babil et du rire de la plus jeune, lui était extrêmement douces. Quant à Fanny, l’amitié de Monsieur Lewis la tenait dans l’enchantement: elle s’y livrait comme à une vague splendide. Elle courait au-devant de ses moindres désirs. Elle cherchait à lui rendre des services personnels, lui volait ses mouchoirs pour les laver, aiguisait ses crayons en son absence. Elle le faisait confident des moindres détails de sa vie. Elle devenait avec lui presque familière. Parfois, le trouvant absorbé dans la correction des devoirs, elle s’annonçait par un éclat de voix qui le secouait en sursaut, ou par un banc renversé à dessein. Elle se cachait derrière les pupitres pour surgir devant lui à l’improviste et lui tirer une révérence. Le maître souriait à ses enfantillages. Mais peu à peu une obsession entrait dans l’esprit de Fanny. Pourquoi la digne réserve qu’il gardait avec elle? Même la caresse timide qu’il lui avait donnée, il ne la réitérait plus. De loin en loin un soufflet amical, c’était tout le retour octroyé à ses sacrifices. Il agissait comme s’il avait peur d’elle; il paraissait la rechercher et en même temps la fuir. Elle souffrait lourdement de cette froideur. Il y avait là un mystère qu’elle voulait percer. Un jour, elle dit, à brûle-pourpoint: - Monsieur Lewis, je vais recommencer à être mauvaise fille. - Hein! qu’est-ce que tu dis là, s’exclama le maître. - Oui, on a bien plus de plaisir. On court, on saute quand on en a envie. On s’amuse avec les garçons. J’aime jouer avec eux: ils sont forts et hardis. Charlie Ross veut que je les rejoigne. S’il cherche à m’embrasser, eh bien! je le battrai encore. - Tu plaisantes, n’est-ce pas, petite folle? Alors tu es fatiguée d’être bonne, de travailler pour moi, de faire plaisir à ta grande soeur? - Ce n’est pas cela, Monsieur Lewis; mais vous, vous ne m’aimez pas beaucoup, je vois cela, allez. Vous êtes toujours sérieux, vous ne riez pas avec moi. Il y a des fois que je m’ennuie. Fanny avait voulu soulever un orage: elle avait réussi. Monsieur Lewis sentit affluer à son coeur une tendresse longtemps refoulée. Si cette enfant savait que sa froideur n’était qu’un voile pour un amour torturant et secret! Car il voyait clair maintenant: il l’avait chérie dès le jour où il l’avait sauvée de Charlie Ross. Cette caresse accordée en une minute de surprise, cent fois elle avait tourmenté son souvenir. C’était avec effort qu’il avait feint cette dignité, qu’il s’était abstenu de partager le rire et l’enjouement de son élève. Et maintenant elle lui en voulait de cela! Elle songeait à chercher ailleurs des coeurs plus sympathiques au sien! La pensée de la perdre, de la céder à ses anciens amis, lui parut horrible et absurde. - Fanny, dit-il, tu ne me comprends pas. Je t’aime beaucoup: tu es ma fille très chère. Tu ne vas pas me quitter, n’est-ce pas? Je ne serai plus si sérieux, voyons: je rirai aussi fort que toi. Il l’avait attirée à lui: il l’entourait comme pour empêcher sa fuite; et, cette fois délibérément, il la baisa sur les deux joues. Alors Fanny se jeta à son cou. Et elle promenait ses lèvres chaudes, parmi les fusées de son rire, sur le visage prisonnier de Monsieur Lewis. IV Dès lors commença entre eux un roman étrange, plein d’excitantes péripéties, mais en même temps de soucis et de dangers. Il fallait avant tout garder le secret. Si les élèves, si Linda surtout, découvraient leur intimité! C’étaient des ruses constantes pour échapper à leurs soupçons. En classe, Monsieur Lewis se montrait sévère pour Fanny: il lui donnait des pensums qu’elle ne faisait pas, des retenues après l’école dont ils profitaient pour se voir. Quand il visitait sa demeure, il paraissait la négliger, réservant pour l’aînée toutes ses politesses. Seulement, ils se passaient, même en sa présence, des billets qu’elle ne pouvait lire, et qu’elle croyait avoir rapport aux matières de la classe. Les jours de congé, ils se donnaient des rendez-vous dans des coins reculés de la campagne. Là, l’enfant pétulante se retrouvait elle-même: elle pouvait à son gré gambader, les cheveux au vent, cueillir les baies sauvages et traîner ses pieds aux ruisseaux. Malgré ces contacts incessants, ils n’échangeaient entre eux que d’anodines caresses. Monsieur Lewis avait une conscience. Cette enfant l’avait captivé, elle était devenue nécessaire à sa vie; mais il la respectait, il répugnait à l’idée de lui faire du mal. Et la lutte continuait en lui entre sa passion toute humaine et la mission morale qu’il s’était donnée. De son côté, Fanny, malgré ses libres câlineries. gardait la notion des distances qui la séparaient de son maître. Elle se sentait sa reine, elle était fière de l’avoir asservi; mais il restait pour elle l’instituteur qui savait tant de choses, le juge que redoutait tout un peuple d’enfants, qui pouvait la louer et la punir. En le traînant comme un jouet elle le révérait comme un dieu. Il lui disait: « Tu pourrais bien, quand nous sommes seuls, m’appeler par mon petit nom. » - Quoi, moi vous appeler Édouard? répondait-elle, amusée, surprise. Ah! ah! cela me paraîtrait si drôle! Mais voyons que j’essaie. Je ne sais pas ma leçon, Édouard. Je t’aime, Édouard. Non, non, Monsieur Lewis, ça ne ferait jamais! Et elle riait en le regardant avec un respect infini. Cependant ils laissaient grandir leur besoin d’être ensemble; ils souffraient de tant d’heures passées loin l’un de l’autre. Un jour Fanny aborda sa soeur et dit d’un air indifférent: - Linda, monsieur Lewis demande si tu voudrais le loger ici. Il trouve que sa pension est trop loin de l’école, et ça lui fait perdre du temps. La proposition sourit tout de suite à la veuve courageuse. Un pensionnaire, dans ces pauvres familles du Sud, c’est toujours une aubaine. Et puis, l’instituteur exerçait sur Fanny une si salutaire influence! - Dis à monsieur Lewis, répondit-elle, que ce sera avec plaisir. Il vint s’installer dans la case et put vivre ainsi rapproché de sa petite amie. Il n’était plus besoin de tant de ruses secrètes. Linda, souvent absente, les laissait seuls pendant des heures, quelquefois des journées entières. Monsieur Lewis, choyé par les deux soeurs, adoré par l’une d’elles, se laissait bercer au confort d’une vie domestique et tranquille. La constante présence de Fanny n’altérait pas son affection, mais elle la pacifiait, la comblait de joies plus égales. Monsieur Lewis s’enlisait dans sa bonne fortune et se sentait calmement heureux. Tout un hiver se passa ainsi. Puis éclata sans préambule le printemps lumineux et chaud de la Virginie. C’était l’époque où Fanny jadis reprenait ses vagabondages, courait les bois gonflés de sèves et chargés d’effluves excitants. Parfois encore ses instincts sauvages revenaient l’assaillir: de vagues regrets lui montaient au coeur quand elle voyait, de sa fenêtre, les coteaux épandus, l’invitant à des courses folles, et la bande de Charlie Ross passant à toute vitesse, lancée à la conquête des nids. Mais d’autres poussées sourdes s’éveillaient au fond de son être, des désirs imprécis et des langueurs fiévreuses qu’elle avait ignorés; qui la faisaient rêver d’aventures, de joies inconnues; que l’amour même de Monsieur Lewis laissait flotter dans le mystère. Par un de ces jours électrisants ils étaient restés seuls dans la maison baignée de soleil et de brises. Le maître, assis à une table boiteuse, corrigeait les devoirs de la veille. Fanny circulait en chantant, occupée aux soins du ménage. Elle chantait une ancienne chanson où sa voix fraîche et claire mettait des intonations métalliques: Depuis des ans, des ans, L’horloge de grand’père Marque les minutes et les heures, Sans trêve répétant: tic, toc, tic; D’un pas toujours égal: tic, toc, tic; Et si vieille, vaillante encor, Elle nous réveille et nous endort: Tic, toc. tic, toc, tic. Mais Fanny était agitée, nerveuse. Quelque chose l’incitait au mouvement et au caprice. Elle eût voulu que le toit s’envolât, l’emportant avec lui dans l’atmosphère bleue et chaude. Elle eût voulu danser de tous ses membres dans quelque prairie enchantée, et que Monsieur Lewis dansât avec elle et se roulât comme elle dans l’herbe et dans la mousse. Mais Monsieur Lewis corrigeait ses devoirs. Chaque fois qu’elle passait près de lui, elle l’agaçait de quelque espièglerie, mais il disait: «Voyons, Fanny, sois sage; tu vois que je travaille. » Et elle tournait, impatiente, comme se débattant à briser des liens invisibles. Même le tic-toc de sa chanson l’emprisonnait de son rythme inexorable. Peu à peu une révolte s’emparait d’elle. Il lui fallait rompre à tout prix ce calme opprimant, ce silence. Elle cherchait quelque action d’éclat qui la libérerait, qui secouerait Monsieur Lewis et le forcerait, bon gré mal gré, à s’occuper d’elle. Tandis que, distraite, elle rangeait sa chambre et refaisait son lit, elle le suivait des yeux et frémissait de ce qu’elle allait faire. Puis soudain elle saisit un des oreillers et de toute sa vigueur elle le lui lança à la tête. Puis, avant qu’il eût pu se retourner, l’autre oreiller l’avait atteint, éparpillant ses paperasses. Et coup sur coup les draps, les couvertures volèrent, l’enterrant sous un flot de literie. Et Fanny riait follement, se tenant les côtes, le défiant, fière de son exploit. Alors Monsieur Lewis eut la révélation du printemps, du soleil, des forces ambiantes, et de l’âme ardente de Fanny. Il fut envahi, lui aussi, d’une sensation étrange. « Petite gamine », dit-il, et il s’élança après elle. Mais elle fuyait par la maison, contournant les meubles, mettant les chaises entre elle et lui, lui échappant par des passes vertigineuses. Du sous-sol au grenier, de l’appentis à la cuisine, se poursuivait leur course intense, au milieu des seaux en désordre et des sièges renversés. Enfin il l’accula dans un coin de sa chambre encore jonchée des armes de l’attaque. Et elle était là devant lui, pantelante, les bras étendus, les yeux étincelants, prête à quelque chose d’inouï qu’elle attendait sans le connaître. En ce moment Monsieur Lewis, qui était homme, perdit la tête, et d’un geste violent il la renversa sur le lit. V Cette nuit fut sans sommeil pour l’instituteur. Qu’avait-il fait en une minute de passion emportée! Quelle trahison commise envers cette enfant ignorante! Dans quel danger terrible il l’avait jetée! Et d’autres craintes moins hautes lui serraient le coeur. Il avait compromis son propre honneur, son avenir, l’oeuvre qu’il poursuivait avec tant de zèle, le respect qui l’entourait de la part de tous. Tout cela sombrerait si jamais sa faute était sue, si elle se révélait par ses fatales conséquences. Monsieur Lewis, tourmenté d’une égale pitié pour son amie et pour lui- même, cherchait vainement une issue qui les sauverait l’un et l’autre. Au bout des plans conçus et des voies explorées se dressait toujours le fantôme de son châtiment, entraînant la jeune fille dans son désastre. Il ne la revit qu’à l’heure de la classe. Il l’observa avec anxiété. Rien dans son attitude ne marquait le moindre souci. Elle le regardait de son banc avec les mêmes yeux gais et tendres. Cela le rassura un peu. Au moins elle ne lui en voulait pas... pas encore, songea-t- il, repris de sa tristesse. Et il songeait aussi que ces élèves qu’il instruisait, qui lui témoignaient tant de déférence, bientôt peut-être le honniraient, le poursuivraient de leurs huées. Ils se trouvèrent seuls un instant au cours de la journée. Et ils se sentaient maintenant différents l’un vers l’autre. Mais chez l’instituteur, la gêne et le remords se mêlaient à ses émotions confuses; il se tenait devant Fanny comme en présence d’un juge, n’osant la regarder en face. - Fanny, dit-il enfin, je suis très désolé. Moi qui ne te voulais que du bien, je crains de t’avoir fait du mal. Elle le fixa d’un air mystérieux; puis, avec un rire singulier qui n’était pas son rire ordinaire: - Je crois bien, dit-elle, que vous m’avez fait mal! Mais quoi, nous nous battions, n’est-ce pas? Vous m’avez proprement punie d’avoir lancé ces oreillers. Quand je l’ai fait, je voulais quelque chose, je ne savais pas bien quoi. Mais je l’ai eu, Monsieur Lewis; ah oui, vous me l’avez donné! Elle courut dans ses bras; et ses baisers avaient une tendresse neuve, des vibrations inusitées qui l’étonnaient elle-même. Que faire? Elle ne comprenait pas ce qui s’était passé. Monsieur Lewis flottait, désespéré, sur une mer de chagrin et d’incertitude. Du fond de sa détresse surgit enfin la seule ressource qui lui restât, la décision hardie qui éviterait le naufrage. - Fanny, dit-il, tu m’aimes bien. Que dirais-tu de m’épouser comme ma vraie petite femme? Tu sais, nous marier au temple et n’avoir plus besoin de cachettes pour jouer ensemble. La jeune fille un instant resta stupéfaite. Voilà une idée. par exemple, qu’elle n’avait jamais eue! Être la femme de Monsieur Lewis, comme toutes les femmes l’étaient de leurs maris dans le village! Passer à son bras dans les rues, l’escorter à l’église, faire son marché et sa cuisine! Était-ce possible qu’il songeât à cela? Mais elle eut vite pesé le grand bonheur que ce serait pour elle, les soins qu’elle aurait pour son maître; et ce plan, après tout, lui parut naturel, entièrement dans l’ordre des choses. - Quoi, sans rire, Monsieur Lewis, nous serions mariés ensemble? Mais bien sûr j’aimerais cela! Oh, ça me plairait mieux que tout! Seulement ça va rendre les compagnes rudement jalouses! Mais c’est notre affaire, n’est-ce pas? Si nous voulons nous marier, nous nous marions, et c’est tout! - Oui, c’est tout, chère petite. Je crois que nous devons le faire. Je vais en parler à Linda. Linda! C’était le grand obstacle. Comment accueillerait-elle une idée si étrange? Et le maître s’était aperçu que depuis quelque temps elle avait envers lui des attentions plus appuyées, des mines enveloppantes indiquant pour elle-même quelque intention secrète. Si son problème se compliquait d’un conflit entre deux rivales! Mais il fallait franchir ce pas. Quand Linda reparut il l’aborda avec une feinte aisance. - Mademoiselle Linda, dit-il, je projette une démarche sur laquelle je veux votre avis. Croiriez-vous à propos que je me marie? La jeune veuve répondit avec un intérêt visible: - Mais, cher Monsieur Lewis, ce serait, il me semble, à votre avantage. Vous devez souffrir d’être seul, et il est temps pour vous de fonder une famille. - C’est justement cela; j’avais espéré que vous m’approuveriez. Eh bien, j’avais songé, oui, si c’était possible, j’avais songé à épouser votre soeur Fanny. - Fanny! dit Linda sursautant et sentant un nuage passer devant ses yeux. - Oui, c’est une bonne enfant, je l’aime bien, et j’aurais bien soin d’elle. - Fanny! répéta Linda, ahurie. Mais, cher Monsieur Lewis, Fanny n’a pas quinze ans, et vous avez deux fois son âge! - C’est possible, mais elle est bien prise, presque aussi grande que moi. Et mon âge ne l’intéresse pas; elle dit qu’elle voudrait bien être Madame Lewis. - Vous lui avez parlé? Elle consent? Monsieur Lewis, vous m’étonnez: cela me paraît une folie. - Et la surprise peinte sur ses traits était presque de la colère. - Parlez-lui vous-même, Linda. Fanny, viens dire à ta bonne soeur que tu veux bien être ma femme. Fanny, qui était aux aguets, parut sur le seuil de la chambre. - Mais oui, Linda, ça m’est égal. Tu m’as servie assez longtemps. Monsieur Lewis me veut pour tenir sa maison: je crois que je suis bien capable. Linda se sentait enchaînée. Comment refuser son désir à l’homme qui avait tant fait pour Fanny? Comment surtout laisser percer son désappointement intime? Pas un instant elle ne soupçonna que cette requête pût avoir des raisons cachées. - Je ne m’explique pas, dit-elle après un long silence, que vous ayez eu cette idée. Je ne la trouve pas convenable. Mais si vous êtes décidés entre vous, je ne puis rien pour l’empêcher. VI La nouvelle que Fanny épousait le maître d’école causa dans le village un profond émoi. Tout le monde en tomba des nues. Comment un homme si sérieux, si digne, avait-il pu s’éprendre de cette jeune étourdie, de cette gamine à peine issue de ses robes courtes? Ce fut dans la cour des élèves un sujet de chuchotements sans fin: « Tu sais, Fanny, Fanny Johnston! » Les caquets des commères emplirent des journées: « Hier encore elle grimpait aux arbres, elle se culbutait avec Charlie Ross! » Et Linda n’était pas la seule dont cette union tuât les espoirs; d’autres filles avaient tourné autour de Monsieur Lewis: une en particulier, nommée Martha Bledsoe, qui avait cru l’avoir conquis et qui se répandait en critiques amères. « N’est-ce pas scandaleux, disait-elle, de voir cet homme posé faire la chasse aux berceaux? Ne pouvait-il autour de lui trouver une femme de son âge? » Mais le scandale s’arrêtait là. Le réputation de Monsieur Lewis était si établie, si haute, que les mauvaises langues reculaient au seuil d’imputations plus graves. Aussi, le jour du mariage, rien ne manifesta la désapprobation commune. Une foule curieuse se pressa dans le temple. Le choeur dont Fanny faisait partie chanta les hymnes nuptiales. Linda et un cousin venu des plantations l’escortèrent dans la nef parée. Fanny elle-même, en mousseline blanche, le front ceint de gardénias sous un voile à longs plis, rayonna de toute sa jeunesse et soutint son rôle sans broncher. Monsieur Lewis, en souriant, la reçut des mains du pasteur. Ce fut, apparemment, un mariage comme tous les autres. Ils allèrent s’installer dans une maison louée pour eux, car Linda trouvait des excuses pour ne pas les garder chez elle; et Fanny sans tarder prit au sérieux ses devoirs de matrone. Du matin au soir elle brossait, lavait, astiquait, fourbissait les meubles, ayant à coeur que tout fût rangé, reluisant, quand son mari revenait de l’école. Le poêle couvait toujours quelque plat fin, quelque dessert soigné, pour la bouche de Monsieur Lewis. Elle le servait comme eût fait une petite esclave. Elle lui portait son café au lit, elle cirait ses souliers, taillait ses ongles, partageait ses cheveux de raies impeccables. Elle était attentive au moindre bouton relâché, à d’invisibles déchirures. Ce dévouement était pour elle une joie; il disait son orgueil de ses fonctions d’épouse; une seule caresse du maître en compensait toutes les fatigues. La maison résonnait de chansons exaltées: l’Horloge de Grand-père semblait un hymne triomphal aux minutes heureuses du temps. Pour un rien des rires cristallins s’égrenaient par les chambres. Monsieur Lewis, quoique d’un peu haut, prenait plaisir à cette gaieté, à cette jeunesse, acceptait les richesses de ce coeur prodigue, et se félicitait d’avoir accompli son devoir. Une seule barrière subsistait entre eux: l’infranchissable différence, non pas tant de leurs âges que de leurs relations passées. L’instituteur, comme malgré lui, voyait toujours Fanny sur les bancs de l’école; elle était la petite élève qui lui avait récité des leçons; il ne pouvait l’imaginer pleinement son égale. À son insu le précepteur survivait dans l’époux et conservait d’anciennes allures protectrices. Quant à Fanny, elle gardait entière son attitude soumise envers le maître qu’elle avait chéri. Même dans l’intimité elle persistait obstinément à l’appeler « Monsieur Lewis ». Le respect restreignait même son ardeur aimante. Ce n’est que rarement, sous des pressions trop contenues, qu’elle se livrait aux expansions, aux familiarités hardies, qui tentaient sa nature vivace. Ces contrastes empêchaient sans doute la complète fusion de leurs êtres, mais mettaient pour l’heure peu d’obstacle à leur accord paisible et à l’amour d’un genre à part qu’ils s’étaient voués. Bientôt les visites affluèrent chez les nouveaux époux. Sous le prétexte de les féliciter, on voulait voir leur mobilier, l’apparence de leur chambre, la manière dont Fanny tenait sa maison. Les anciennes compagnes de l’école trouvaient toutes des raisons de sonner à sa porte, jetaient sur les rideaux, sur la vaisselle fleurie, qui témoignaient de son bien-être, des regards envieux, et se communiquaient leurs impressions pâmées. Martha Bledsoe fut des premières à offrir ses souhaits. Quoique plus âgée que Fanny, elle l’avait bien connue, et l’avait même employée parfois à porter des paquets au maître d’école. Ce fut donc sur un ton de cordialité intime qu’elle lui dit toute sa joie de la voir établie, son désir de lui être amie et de lui rendre à l’occasion tous les services en son pouvoir. « Monsieur Lewis, ajouta-t- elle, n’eût pu choisir meilleure compagne »; elle était sûre que leur ménage serait simplement idéal. Fanny se sentait fière de toutes ces sympathies, et elle y répondait avec une naïveté chaleureuse. On l’invita avec son mari dans les réunions du village, dans les soirées pour le bénéfice de l’église. Partout sa jeune présence, les cascades de son rire, mettaient l’entrain et la gaieté; mais elle gardait d’instinct les convenances de son état, et les langues les plus malveillantes étaient à court de commérages. La naissance d’un enfant, au bout de quelques mois, parut la chose la plus naturelle du monde. Ce fut d’abord un garçon au teint clair, dont la vigueur parut d’abord par le volume des cris dont il emplit la maisonnée. Dès lors, la mère-enfant eu un nouveau motif d’aimer et de se dépenser. Entre Monsieur Lewis et le nouvel Édouard qui le dédoublait, elle connut l’âpreté du travail, des nuits sans repos. Il n’est pas de soins tendres et de gâteries qu’elle ne prodiguât au marmot joufflu qui peu à peu croissait, s’éveillait au monde, la reconnaissait et lui souriait. Elle ne sortait plus, n’osant le quitter un instant. « L’Horloge de Grand-père » n’avait plus qu’une fonction, celle de l’endormir. Et c’étaient, pendant les soirées, des extases sans fin, auxquelles le père prenait dûment sa part. Puis en trois années successives, elle donna à Monsieur Lewis trois autres garçons. Par malheur, le dernier venu faillit être son meurtrier. Elle fut trois mois à l’hôpital où on l’avait portée en hâte. Elle en sortit affaiblie, blessée, après une chirurgie qui lui interdisait toute maternité future. Mais rien ne parut au dehors du mal intime qui la rongeait. Sa personne et ses traits gardèrent toute leur jeune grâce, ses membres leur souplesse, ses manières leur indestructible gaieté. Elle venait d’avoir dix-neuf ans. Pendant sa longue absence, Martha Bledsoe s’était offerte à prendre soin de la famille. Installée au foyer qu’elle avait rêvé pour elle-même, elle avait étalé ses capacités de maîtresse. Les enfants avaient eu toutes les attentions souhaitables; Monsieur Lewis s’était vu entourer d’une atmosphère de confort égal, de sympathie discrète, qui s’accordaient à sa nature tranquille. Il comparait parfois ces allures pondérées avec l’avidité bouillante et les nerfs surtendus de sa trop jeune épouse, et cette période d’accalmie lui paraissait presque un repos. Quand Fanny reparut, on lui fit fête; mais à voir sa maison organisée avec tant d’ordre, tout fonctionnant sans un accroc comme une machine silencieuse, elle eut pour un moment la sensation d’être de trop et de déranger quelque chose. Elle se remit à ses tâches quotidiennes; elle s’y submergea tout entière. Sa vie ne fut qu’une suite de besognes sans répit où seuls la soutenaient l’amour de ses enfants et la passion de plaire à Monsieur Lewis. Quand les garçons furent d’âge à aller à l’école, elle s’imposa la charge de les aider dans leurs leçons, et elle repassait sa géographie, sa grammaire, pour être sûre de sa science. Grâce à elle, l’instituteur avait dans sa famille ses meilleurs élèves. VII Les jours coulaient ainsi, n’amenant dans leur existence aucun changement de surface. Monsieur Lewis, pourtant. n’était plus tout à fait le même. Une lente fissure semblait s’être ouverte et s’élargir avec le temps dans ses sentiments pour Fanny. Était-ce que le contraste entre leurs âges, leurs caractères, devint plus apparent à mesure qu’avançait leur vie? L’homme mûr se lassait-il de cette enfant qui n’avait jamais grandi? Les attentions de sa jeune femme, empressées comme toujours, le laissaient maintenant indifférent, l’impatientaient même parfois. Quelque cause plus cachée amenait-elle cette froideur étrange? Fanny en dissimulait sa souffrance, cherchait à s’aveugler elle- même. Un jour, sur la route du marché où elle faisait ses provisions, elle se heurta à Charlie Ross. C’était maintenant un homme fait, un gaillard grand et fort à la mine avenante, mais dont la renommée n’était guère meilleure qu’aux jours de ses fredaines d’enfant. Son goût des aventures lui avait fait une existence instable, l’empêchant de se fixer dans aucun emploi. Souvent sa mauvaise tête l’avait mis en conflit avec les règlements publics. C’était, pour le village, un de ces déclassés qu’on tolère comme de la famille, et dont on prend un peu pitié. Quand Fanny s’était mariée, il avait fait une saoulerie dont on avait parlé longtemps. Depuis, quand il la rencontrait, il s’efforçait de lui parler, de renouer leurs souvenirs, mais sans en tirer autre chose qu’un salut réservé ou une brève parole. Cette fois il était en face d’elle et il lui barrait le chemin. - Eh! comment va l’amie Fanny? dit-il. - Comme tu vois, Charlie, je suis en vie. - Et ta famille, tous bien portants? - Oui, fort bien: grâce à Dieu! - Ton mari toujours occupé, je suppose? - Monsieur Lewis travaille beaucoup. - Ah! il travaille, c’est sûr: mais, dis-moi, sais-tu bien toujours à quoi il travaille? - Non, c’est toi qui le sais, peut-être? - Tu l’as dit, je le sais mieux que tu n’imagines. Tiens, ça me fait de la peine de voir une fille comme toi trichée par un vieil homme qui devrait être à tes genoux. - Tu es toujours effronté, Charlie Ross. - Effronté? J’ai des yeux pour voir. Est-ce que je ne croise pas chaque jeudi ton cher Monsieur Lewis se baladant devers le bois avec une femme qui n’est pas toi? - Veux-tu ne pas forger des menteries comme ça! - Je n’ai jamais dit rien de plus vrai. Demande donc à Martha Bledsoe si ce sont des menteries. - Charlie Ross, pas un mot de plus. Tu es un méchant homme. - Tu devrais me dire merci au lieu de m’insulter. Et si tu avais de l’esprit, tu traiterais Monsieur Lewis comme il te traite. Tu prendrais un ami, toi aussi, un ami de ton âge. Mais il n’ajouta rien, car Fanny l’avait écarté d’un geste et continuait son chemin, la tête haute, vers le village. Mais elle savait que Charlie Ross n’avait pas menti! Le mystère des froideurs de Monsieur Lewis s’expliquait maintenant. Une autre l’avait supplantée, une amie prétendue en qui elle avait sottement mis sa confiance! Son âme honnête bouillait à cette pensée. Son premier instinct fut d’exposer l’indigne trahison, d’aller trouver Martha Bledsoe et de lui dire en face ce qu’elle pensait d’elle. Mais il faudrait aussi humilier Monsieur Lewis, lui faire sentir l’horreur de sa conduite. Comment oserait-elle déclencher cette révolte? Et s’il lui résistait, quel effondrement de leur paix, quel scandale pour ses chers enfants qui croyaient leurs parents unis dans une entente heureuse! La victime se voyait toute seule contre un réseau serré de convenances et d’affections. Retournée au logis, elle ne souffla mot à personne de ce qu’elle avait appris; elle fit à son mari le même accueil aimable. Elle voulait réfléchir, être bien sûre de son devoir. Et peu à peu son grand amour reprenait le dessus. Trahir sa peine intime, ce serait rendre malheureux tous ceux qu’elle chérissait; ce serait éteindre à jamais le reste d’affection que l’infidèle lui gardait peut-être. Qu’était-elle, après tout, pour contredire Monsieur Lewis? S’il ne l’aimait pas uniquement, c est qu’elle n’était pas digne de lui. Mais il lui partageait son coeur, il la gardait à son foyer, il était bon pour les enfants qu’elle lui avait donnés. Elle avait encore sa mission, le servir et lui être douce. Un apaisement s’infiltrait en elle, en même temps qu’y germait une passion de sacrifice. Se taire et supporter, c’était la voie qu’elle choisissait. Monsieur Lewis ne saurait rien de ses angoisses cachées: ses chers fils la consoleraient du coup que lui portait leur père. VIII Une vie secrète commença pour Fanny: une vie d’effort constant pour dissimuler ses pensées, pour conserver un air joyeux que démentait le fond de son âme. Chaque jeudi surtout l’agitait d’un nouveau tourment. Elle savait maintenant à quelle heure de l’après-midi Monsieur Lewis allait rejoindre Martha Bledsoe; elle se les figurait marchant, les mains liées, sous la voûte des grands ormes. Quand son mari rentrait, elle observait sa mine allègre et un certain éclat allumé dans ses yeux. Mais ce qui l’affligeait surtout, c’était la fausseté dont il usait à son égard, et qu’il s’abaissât à se cacher d’elle. Si seulement il lui disait tout, elle aurait le courage! Puis, quel danger pour lui dans ces entrevues clandestines! Si d’autres que Charlie Ross les remarquaient! Ce seraient les langues déchaînées, le déshonneur frappant toute la famille. Les jeudis devenaient pour elle des jours de souci obsédant. Mais peut-être son silence ne suffisait-il pas. Seul peut-être un acte héroïque remettrait l’équilibre dans cette situation troublée. Elle se sentait poussée à quelque dévouement extrême. Faire plaisir à Monsieur Lewis, n’était-ce pas le but de sa vie? Elle saurait lui montrer jusqu’où elle irait pour cela, et elle le sauverait de sa propre imprudence. Le lendemain d’un de ces jours qui l’avaient torturée, elle vint s’asseoir à ses côtés, et lui dit d’un ton de caresse: - Monsieur Lewis, m’accorderez-vous une faveur? - Sans doute, si je le puis, Fanny. - Monsieur Lewis, je me sens fatiguée. Le soin de la maison et des enfants m’épuise. Vous savez, je ne suis plus ce que j’étais jadis. J’aurais besoin, je crois, d’un peu de repos. - Je comprends cela, Fanny. Veux-tu que je t’envoie pour un mois chez ma soeur de Norfolk? Tu serais là près de la mer et n’aurais pas à remuer un doigt. - Non, je ne voudrais pas être absente si longtemps. Mais pourrais-je avoir chaque semaine, un jour à moi, que j’irais passer chez Linda? - Cela n’est pas déraisonnable. Un jour par semaine, dis-tu? - Oui, s’il était possible. Le jeudi par exemple. Je partirais après le déjeuner et rentrerais le lendemain matin. Comme il faudra quelqu’un pour vous et les enfants, j’avais pensé que Martha Bledsoe... À ce nom, Monsieur Lewis, vaguement inquiet, tourna les yeux vers celle qui le prononçait. Y avait-il un piège caché sous cette requête? Mais il vit Fanny souriante; et cette ombre à son front pouvait être de la fatigue. - En effet, dit-il froidement, je suppose que Martha Bledsoe nous rendrait ce service. - Alors, c’est entendu. Tout s’arrangera, vous verrez, et vous ne souffrirez en rien. « Tout s’arrange », se disait, lui aussi, le maître d’école. Un remords le saisit pourtant quand il sentit deux bras tièdes noués à son cou, et entendit une voix perlée qui lui chantait: - Merci, mon bon Monsieur Lewis! Quand jeudi arriva, Fanny mit tout en ordre dans la maison comme pour l’accueil d’une maîtresse légitime. Elle changea les rideaux de la chambre qu’elle et son mari occupaient, pourvut le lit de draps immaculés et d’une couverture de couleur ornée de broderies. Elle cueillit au jardin deux bouquets de pois de senteur et les plaça dans deux vases sur la cheminée. Elle sentait comme une joie cruelle à faire tout aimable et riant pour le caprice de Monsieur Lewis. S’il n’était pas content, eh bien, il serait difficile! Puis, un sac léger à la main, elle franchit le seuil de sa porte, et par la grand’rue du village. comme une pauvresse en quête d’un gîte, elle se dirigea vers la case où son enfance s’était passée. Elle fit bonne contenance aux yeux des gens qu’elle rencontrait, échangeant les saluts et les plaisanteries d’usage. Mais quand elle fut en présence de Linda, ses émotions rompirent leurs digues; elle fondit en larmes pressées, les premières qu’elle versât depuis ses jours d’école, et elle pleura longtemps sur l’épaule de sa grande soeur. IX Le nouveau compromis mit pour l’heure un apaisement dans la vie des trois êtres qu’il affectait. Il donnait à Monsieur Lewis l’illusion de régner libre entre deux affections égales; il lui épargnait les soucis d’aventures cachées. Martha Bledsoe sentait son influence grandir; elle avait forcé sa rivale à une première retraite. Fanny elle-même, en son bel optimisme, croyait avoir gagné la gratitude de son mari. Ses jeudis d’exil devenaient une de ces routines qui à la longue émoussent leur propre peine. Elle eût été presque résignée si la pensée de ses enfants, qu’elle privait d’une part de ses soins, ne fût venue lui lanciner le coeur. Ceux-ci n’aimaient pas Martha Bledsoe, malgré toutes ses avances, et ils se plaignaient à leur mère de son rôle dans la maison: rôle que d’ailleurs ils ne comprenaient qu’à demi. Un incident faillit détruire tout l’édifice de paix que Fanny soutenait toute seule. Un vendredi, comme elle rentrait chez elle, elle trouva son mari grondant sévèrement le plus jeune des garçons qui avait, paraît-il, manqué d’égards envers la ménagère. - J’exige, disait le père, que tu ailles t’excuser à elle. - Je ne le ferai pas, disait l’enfant, je n’aime pas cette vieille fille. - Tu n’iras pas? C’est ce que nous allons voir. Monsieur Lewis s’avançait, menaçant, décidé à punir cette insolence. Mais Fanny pouvait tout souffrir, excepté de voir son enfant corrigé pour Martha Bledsoe. - Plaît-il, Monsieur Lewis, dit-elle, ne touchez pas au petit garçon: il ne le fera plus. - Ce garçon mérite une fessée, répliqua vivement le maître; j’entends qu’il la reçoive. - Non, pas pour ce qu’il a fait: ne le battez pas pour cela. Fanny se dressait, résolue, et le ton de sa voix n’était plus celui d’une prière. Monsieur Lewis la regardait, surpris. Était-ce une résistance ouverte, la première que sa femme eût jamais tentée? - Je n’ai pas coutume, dit-il, d’avoir des permissions quand il s’agit d’élever ma famille. Il continuait, la main levée, de se rapprocher du coupable. Mais Fanny, hors d’elle-même, avait saisi une chaise à sa portée, et elle la tenait haute, suspendue au bout de ses bras. - Monsieur Lewis, dit-elle, je vous jure sur mon âme qu’au premier coup que vous lui portez, je vous assomme avec cette chaise! Les quatre enfants assistaient à cette scène, inouïe pour eux. - Père, dit l’aîné, s’interposant, vous n’allez pas vous battre avec maman, n’est-ce pas? Monsieur Lewis s’arrêta, vaincu. C’était donc la révolte de toute sa maisonnée! Il n’osait passer outre et s’affirmer par une lutte scandaleuse. - C’est comme cela, dit-il avec colère, qu’on fait des vauriens de ses fils. Il tourna les talons, dévorant son humiliation profonde. L’honneur de Miss Bledsoe ne fut pas vengé. X Les jours reprirent, malgré cela, leur cours accoutumé. Cet aîné qui avait élevé la voix avait maintenant dix-sept ans. Les leçons de son père, poursuivies au delà des programmes scolaires, avaient révélé ses talents pour une éducation plus haute. Monsieur Lewis rêvait d’en faire son successeur à la direction de l’école et le préparait à entrer à l’institut de Tuskegee. Édouard Lewis aimait l’étude, mais avec un peu de désordre et de fantaisie. C’était un tempérament de poète, indolent à creuser les choses parce qu’il les devinait, épris d’idées brillantes et de plans exaltés que ne liait aucun esprit pratique. La droiture de son coeur, sa chaleur spontanée, étaient celles de sa mère qu’il adorait. Fanny était fière de ce fils et lui gardait une préférence secrète. Les autres garçons avaient tous leurs traits distinctifs. Georges montrait du goût pour les sports et la vie active; Frank avait l’instinct mécanique et trouvait son bonheur dans les outils et la ferraille. Le plus jeune, Robert, était le moins sage. Rien ne semblait fixer sa nature mobile, et l’étude moins que tout le reste. Il cédait aux attraits des buissons, des pêches défendues: on le voyait mêlé aux disputes et aux coups de poings. C’était Fanny enfant et ses propensités errantes, mais avec quelque chose de plus dur, de plus obstiné. Au milieu de cette famille grandissante, Monsieur Lewis avait vieilli. Sa tâche d’instituteur lui devenait trop lourde. L’ébullition constante de ces jeunes têtes qu’il dirigeait, de ces nerfs agités qu’il fallait réprimer sans cesse, débordait ses forces usées. Il aspirait à un travail plus calme. Ses états de service sans tache lui valurent d’être préposé au bureau de poste du village. La correspondance était rare dans ce hameau chétif et isolé; la charge était presque une sinécure. Mais sa rétribution mesquine imposa à toute la famille des sacrifices inusités. Il fallut calculer sur les vivres, les habits, le combustible. Fanny prenait pour elle la plus grande part des privations. Monsieur Lewis et les enfants étaient servis d’abord, et les restes lui suffisaient. Elle veillait tard à raccommoder des doublures sans espoir, des linges mûrs pour la friperie. Grâce à cette lésine héroïque et à une demi-bourse accordée par l’état, Édouard put partir à l’automne pour le collège de Tuskegee. Mais sa pension nécessitait mille frais imprévus. Fanny se résolut à chercher au dehors un supplément à ses ressources. Elle alla en journée comme avait fait sa soeur Linda; et les jeudis qui devaient lui donner un peu de repos devinrent des jours de besognes pénibles. Elle eût bien souhaité alors voir évincer Martha Bledsoe; mais les visites de sa rivale étaient passées en habitude; elle n’osait plus s’y opposer par des protestations tardives. Quelques mois s’écoulèrent ainsi: après quoi la malchance s’abattit plus rude sur la famille Lewis. Un soir on vint chercher Fanny en toute hâte: son mari s’était effondré sur le parquet de son bureau. Quand elle fut près de lui, il venait à peine de revivre et ses membres inertes témoignaient d’une attaque de paralysie. On le sauva à force de bons soins, mais cette secousse le laissait infirme, privé de l’usage de ses jambes. Il dut rester cloué dans une chaise longue, dépendant pour ses moindres mouvements des services d’autrui. Il lui fallut résigner son emploi, coupant aux siens leur seul moyen de subsistance, hors l’aide que procurait le travail de Fanny. Celle-ci multipliait ses journées au dehors. Elle ne rentrait le soir que pour s’attaquer aux monceaux de vaisselle et de lessive accumulés en son absence. Brave en dépit de tout, s’efforçant de chanter et de rire encore, mais cachant la fatigue sournoise qui la minait, et luttant en son âme contre d’amers soucis. Ses fils surtout, quel serait leur sort? Les études de l’aîné devenaient impossibles: ce fut un crève-coeur qu’il renonçât à les poursuivre. Édouard, rentré à la maison, fit de son mieux pour être utile, mais ses tentatives peu suivies restèrent sans succès. Il aspirait, d’ailleurs, à des champs plus vastes; ses pensées allaient vers le Nord, où la race noire n’est pas tenue dans une sujétion misérable, où s’ouvre un avenir pour tout effort honnête. Il était sûr que là ses talents pourraient s’exercer au bénéfice de sa famille, dont il entendait bien être le protecteur. Il s’ouvrit à sa mère de ses projets, et la pauvre Fanny, gagnée à son espoir, dissimulant la peine de cette séparation nouvelle, versa ses derniers sous pour garnir la malle du départ et pour le prix d’un passage à Boston, Les premières lettres de l’exilé furent encourageantes. Il n’avait encore, il est vrai, qu’un travail négligeable; mais on lui promettait une place de reporter dans un journal qui se fondait; il projetait, pour ses soirées, des leçons d’histoire littéraire à des élèves choisis, ambitieux d’accroître leur culture. Il songeait même à une revue où leurs essais verraient le jour, et où s’échangeraient des idées, des méthodes, pour le progrès de la race noire. Dès que ces entreprises seraient bien en train, il était sûr d’un revenu dont il ferait à sa famille une part régulière. En attendant, il se disait heureux de vivre en une région où les fils de l’Afrique étaient traités comme des êtres humains. Il s’émerveillait de les voir admis aux mêmes tramways, aux mêmes hôtels, aux mêmes théâtres que les blancs. Il avait vu de grands magasins où de jolies négresses faisaient le service des élévateurs. Il avait vu des policiers noirs diriger la circulation dans les rues encombrées. Le « Transcript », le plus distingué des journaux de Boston, avait un nègre pour critique littéraire. La fine fleur de la société puritaine venait applaudir l’art merveilleux de Roland Hayes. Quel contraste avec le Sud étroit et méprisant, qui fait sentir au noir qu’il est toujours esclave, qui l’exclut de ses parcs et même de ses trottoirs! Cette peinture séduisait la famille Lewis et lui donnait patience pour attendre des secours qui ne venaient pas. Les deux autres garçons, Frank et Georges, trouvaient à peine, par-ci par-là, des demi-journées de travail, insuffisantes à soulager la détresse commune. Ils souffraient d’être à charge à leur mère surmenée et à leur père infirme. Eux aussi se persuadaient que dans le nord était leur avenir. Bientôt ils partirent à leur tour, portant d’une main leur mince bagage, pour tenter fortune auprès de leur aîné. Restait Robert qui, laissé à lui-même, libre de surveillance active, errait le plus souvent par les sentiers rustiques, apparemment insoucieux des problèmes de la maison. Mais un jour il surprit sa mère en l’embrassant avec tendresse, avant ses courses ordinaires. Et le soir il ne revint pas. On le chercha partout aux alentours, on notifia la police des cités voisines. Deux semaines plus tard seulement une lettre de lui rassura ses parents brisés d’inquiétude. Il avait compris, disait-il, les sacrifices qu’il imposait, et pour les épargner il s’était décidé à « prendre la route ». Il était à Charleston, mais en repartait le jour même pour les états de l’Ouest: inutile de chercher à le découvrir. On ne devait prendre de lui aucun souci: il se portait bien et trouvait à manger, grâce aux quelques sous qu’il gagnait et à la charité des bonnes dames. Des automobiles l’emmenaient souvent pour des bouts de chemin. Il écrirait plus tard, indiquant une adresse où il pourrait recevoir des nouvelles. Fanny pleura amèrement en lisant cette missive. Ainsi son fils serait un chemineau, un de ces vagabonds qui vont au hasard des grandes routes, en quête d’un repas et d’un gîte, voyageant aux essieux des trains de marchandises, subissant la pluie et la neige, couchant sous les étoiles, dans les granges ou dans les refuges de nuit! Son coeur se brisait à cette pensée. XI Et maintenant elle restait seule, tous ses fils envolés, seule avec son mari infirme. Monsieur Lewis qu’elle chérissait toujours, mais qui la traitait, lui, avec indifférence et recevait tous ses soins comme une simple dette! Car son impuissance le rendait maussade. Il passait ses journées à songer et à lire, répondant par monosyllabes aux paroles qu’on lui adressait. Il contractait cet égoïsme des malades qui exigent que l’univers soit occupé de leur personne, et se plaignait de négligences imaginaires. Et dans cette succession d’épreuves, peu de sympathies du dehors soutenaient la jeune femme. On la tenait responsable de ses malheurs: on la croyait punie d’avoir jadis séduit Monsieur Lewis à un mariage insensé. Seul, dans cet abandon, Charlie Ross offrait ses services. Il venait volontiers donner un coup de main pour les corvées trop lourdes, ratissait le jardin, fendait le bois, reclouait les planches démolies, transportait Monsieur Lewis au grand air dans sa chaise roulante. Mais lui aussi blâmait Fanny de sa folie. Quand il pouvait lui parler seule, il lui disait: « Tu vois ce que tu as gagné à épouser ton vieux maître d’école! » Il lui disait aussi: « Tu me dois deux baisers que tu ne m’as jamais rendus; vas-tu me payer maintenant? » Mais Fanny répliquait: « Non, Charlie, je ne peux pas faire ça. Je suis mariée, tu comprends? » Peu à peu cependant une immense lassitude s’emparait d’elle. À trente-deux ans elle avait derrière elle toute une vie de labeur et de servitude. Elle n’avait pas eu de jeunesse. Une roue aveugle l’avait saisie enfant et la broyait depuis lors dans ses engrenages. Ç’avait été une longue enfance que ces années vouées au service de son maître dans une soumission naïve. Ses fils eux-mêmes avaient passé entre ses bras comme autant de poupées vivantes. Mais cette jeunesse manquée restait au fond d’elle-même, bouillante de forces comprimées. Elle éclatait comme par miracle dans ses yeux enjoués, dans sa voix argentine, dans la fraîcheur intacte et la vivacité de sa personne. Cette enfance prolongée semblait avoir arrêté le temps, et brusquement finie, la laisser maintenant jeune fille, n’ayant eu que des rêves d’années. Fanny s’éveillait à sa jeunesse neuve, et, pour la première fois, sentait qu’elle n’avait pas vécu. Aussi, la perspective d’un avenir condamné à des tâches encore plus pesantes la frappait-elle d’une sourde terreur. Certes elle restait fidèle à Monsieur Lewis; toutes ses fatigues lui étaient consacrées. Mais son amour toujours dédaigné n’était plus la flamme d’autrefois; il se muait en pitié affectueuse, et ne lui laissait plus que des devoirs sans récompense. Martha Bledsoe était toujours entre eux. L’intruse trouvait une gloire à continuer ses attentions à Monsieur Lewis, à se donner des airs d’infirmière dévouée. « Fanny n’était qu’une grande enfant » répétait-elle dans le village; « elle ne connaissait rien au gouvernement des malades. Il était fort heureux que chaque jeudi au moins le pauvre infirme pût avoir des soins entendus ». De plus en plus, dans son isolement, la pensée de ses fils poursuivait la jeune femme. Ils offraient à son coeur délaissé un dernier refuge. Elle en rêvait la nuit, les voyant engagés dans des luttes avec des monstres, ou combattant les flots de rivières débordées. Les nouvelles qu’elle en recevait expliquaient ces inquiétudes. Les deux derniers partis pour la grande ville n’y trouvaient pas les chances qu’ils avaient attendues. Ils se plaignaient que le travail fût rare et incertain, et que leurs ambitions se heurtassent à mille obstacles. Le Nord était loin d’être, comme ils l’avaient cru, le paradis de la race noire. La bienveillance qu’on lui témoignait était souvent toute de surface et masquait de durs ostracismes. Sauf des exceptions de miracle, seules les plus viles besognes lui étaient ouvertes, et à des gages de misère. Eux vivotaient de la pitance gagnée à nettoyer des cours, à décharger des camions, à creuser des tranchées pour la réparation des rues. Ils logeaient en commun dans une seule chambre pas très vaste, où ils faisaient leur cuisine et leur lessive. « Si seulement maman était avec nous! » disaient- ils. Pourtant ils se cotisaient chaque semaine, et trouvaient le moyen, en rognant sur leurs vivres, d’envoyer à leurs parents un dollar ou deux. Mais cet argent brûlait les doigts de la jeune mère: elle eût voulu le renvoyer en y mettant du sien. Édouard, lui, espérait toujours. En attendant son emploi au journal, il adressait, à tant le mille, des lettres de réclame pour un remède à tout guérir. On lui permettait dans ce but, l’usage d’un pupitre dans l’antichambre de l’agence, et il en profitait pour lancer ses propres projets. Il travaillait tard dans la nuit à rédiger des circulaires annonçant ses leçons et demandant des souscriptions à sa revue. Celle-ci avait déjà son programme tout tracé; le premier numéro en était prêt pour l’imprimeur. Monsieur Lewis, qui s’y intéressait, s’attendait à la lire d’un jour à l’autre; mais seules les annonces du remède, sous bande de couleur rose, venaient tromper son impatience. De Robert, le jeune chemineau, on recevait de temps en temps une carte postale, toujours conçue dans les mêmes termes. Il continuait sa marche errante à travers le pays. Il trouvait fréquemment des compagnons de route; il tombait sur des camps entiers où ils s’assemblaient de partout; et ils s’aidaient entre eux par des échanges de tabac, de vivres, et par des signes tracés à la craie sur le seuil des maisons hospitalières. Il était endurci au soleil et à la fatigue et n’avait cure du lendemain. N’était-il pas, après tout, le plus heureux? Seulement, chacune des étapes l’éloignait davantage de son foyer et semblait à sa mère un pas de plus vers un final adieu. Aider du moins les autres, en prendre soin, être avec eux: ce désir devenait une obsession. Fanny se sentait sûre que ses trois fils, sous sa conduite, connaîtraient des jours plus prospères; qu’en joignant son travail au leur ils pourraient subvenir ensemble aux besoins de Monsieur Lewis, lui faire une existence plus douce. Son mari n’aurait rien à regretter: Martha Bledsoe viendrait s’établir sous son toit; n’était-elle pas sa réelle amie? D’ailleurs une amélioration s’était produite dans son état: il pouvait maintenant se lever, faire quelques pas à l’aide d’une canne. La tâche de l’infirmière en devenait facile. Affronter elle-même la grande ville où luttaient ses fils, se dévouer à eux en même temps qu’à leur père: Fanny voyait là l’unique voie d’harmoniser tous ses devoirs. Mais comment s’éloigner de l’homme qui lui tenait au coeur par des liens si étroits, qui peut-être, sans le savoir, avait encore besoin de sa présence? C’était un problème angoissant. Chaque matin la voyait prête à le résoudre: chaque soir la retrouvait vacillante et timide. Sa soeur Linda fut la première à qui elle s’ouvrit de son dessein. Mais l’austère veuve le désapprouva dès l’abord, « Le Seigneur vous envoie la pauvreté, dit-elle, pour que vous la portiez ensemble, non pour que vous l’évitiez en vous séparant. Tu crois que l’intérêt de ton mari, de tes enfants, est ton seul motif: mais prends garde qu’il n’y ait aussi l’ennui de tes devoirs, le besoin de changer et d’être plus libre. Le diable a bien des tours pour nous attirer dans ses pièges. » Et Fanny se taisait, parce qu’elle ne savait pas elle- même quel était le fin fond de ses pensées. XII Fanny a pris le grand parti. Fanny est à Boston, encore fiévreuse de la crise qu’elle a traversée. Son départ cependant n’a pas soulevé tous les orages qu’elle redoutait. Monsieur Lewis, surpris d’abord, a vite compris les avantages de ce projet pour son bien-être, et dans son froid acquiescement la jeune femme a pu lire à quel point son mari s’est détaché d’elle. Elle a fait une tournée chez les familles qui l’employaient: on lui a fourni de bon coeur l’argent pour son voyage; on l’a de plus comblée de provisions qui assurent pour un mois la subsistance de Monsieur Lewis. Martha Bledsoe consent à s’installer à la maison, attirée par l’espoir d’une vie bien pourvue et facile. Charlie Ross a paru triste de voir partir Fanny, mais il lui a dit: « Tu fais bien: tu me verras peut-être faire le même saut un de ces jours. » Seule Linda ne s’est pas rendue, persiste à soupçonner là-dessous les trappes sataniques. Fanny est à Boston avec ses fils comblés de joie. Ils lui ont fait une réception délirante. Ils lui ont réservé dans leur pension une chambre voisine de la leur; mais c’est en attendant qu’ils trouvent un logement où elle sera maîtresse, et où ils reprendront la vie familiale d’autrefois. Elle s’est mise tout de suite à laver, à ranger, à faire cuire les repas, à se charger de l’ancien joug, mais d’un coeur rénové, joyeux. Elle retrouve tout son rire, toutes ses chansons, toutes ses saillies. Il lui semble qu’un manteau de plomb a glissé de son être qu’il opprimait. Elle se sent allégée et libre, et pouvant lutter de jeunesse avec les jeunes qui l’entourent. L’aspect de la grande ville, qu’elle voit pour la première fois, l’éblouit et l’excite. Les étages sans fin des bâtisses énormes; les rues bordées de somptueuses boutiques, sillonnées de tramways, d’autos, grouillantes de foules affairées, l’émerveillent comme faisait jadis, dans le champ de Greenway, la profusion des fleurs et des oiseaux. Elle aime y errer au hasard, en quête de surprises et de découvertes. Fanny sent renaître en son âme les instincts endormis de son enfance, sa belle audace et ses élans impétueux. Elle n oublie pas pourtant qu’elle a une mission à remplir. Elle organise déjà le plan d’attaque de ses troupes. Elle lance ses fils à la poursuite de la « job » élusive, et veille à ce qu’aucune chance ne leur échappe. En peu de temps Frank a pu se placer dans un garage où ses aptitudes mécaniques trouvent à s’exercer. Georges, en attendant mieux, fait les livraisons d’une épicerie. Édouard, outre le soin d’expédier les feuilles qui prônent le remède X, a maintenant celui de les rédiger, et sa prose lui apporte un gain de surcroît. Ce qui vaut encore mieux que ces avances pratiques, c’est la confiance, la belle humeur, que Fanny inspire à ses fils et qui échauffe leur vie commune. Tous les jours elle pense à Monsieur Lewis; elle lui écrit souvent et se prive pour grossir l’aide qu’elle lui envoie. Mais c’est sans regretter la séparation accomplie. Trop de liens la retiennent sur ce nouveau sol: la vie l’attire par trop de tentacules. XIII Roxbury, c’est le Harlem de Boston. Vaste et ancienne banlieue où la race africaine s’est graduellement infiltrée, débordant la population native, et où elle se considère chez elle. Là plus de trente mille noirs, semi-noirs, bruns et brunes de toutes les teintes, soutiennent une lutte vaillante contre les forces, économiques et autres, qui conspirent à les écraser. Ils sont venus de tous les points de l’Union, de tous les coins de l’Amérique. Les indigènes des États du Sud s’y reconnaissent à leurs inflexions chantantes et à leurs voyelles largement ouvertes; ceux de Chicago ont acquis l’accent des grands lacs; ceux qui sont nés ici parlent Yankee ou à peu près. Il y en a qui viennent des Bermudes, de Cuba, de la Jamaïque, de Saint- Domingue: ce sont les West Indians, peu éduqués, encore teintés de superstitions et de vaudouisme. D’autres ont émigré des Îles du Cap Vert, mettant entre eux et leurs hameaux, toute la largeur de l’Atlantique: ce sont les Portuguees, gent primitive, mais active et débrouillarde. Ces origines diverses forment autant de groupes à part. Le West Indian reste un étranger pour l’Américain de naissance: tous deux ne parlent du « Portuguee » qu’avec une moue au bout des lèvres. Même le Southerner ne fraie guère avec le Nordiste du cru. Chose plus étrange, la gamme des pigments étage aussi des castes sociales. Les « teints clairs » et les « teints foncés » ne se sentent pas à l’aise ensemble. Une fille olive croit déchoir en épousant un garçon ébène ou même simplement acajou. Celles qui ont une chevelure lisse regardent d’un peu haut leurs compagnes aux cheveux crépus. Tous ces clans se rapprochent, sans doute, en beaucoup de contacts forcés et d’attaches individuelles. Ils persistent souvent en sentiment plutôt qu’en acte. Cette foule est pauvre sans être misérable. Elle a, dans son esprit ingénieux, dans sa frugalité, son endurance et sa gaieté, d’admirables ressources. Elle emplit des logis étroits qui sont rarement des taudis, et où la propreté déguise l’indigence. Elle s’accommode de mets communs qui font pourtant luire la santé chez ses piccaninnies joufflus et chez ses matrones plantureuses. Les enfants ne sont pas déguenillés; il vont à l’école en costumes bien propres, les garçons la tête rasée dru, les filles en nattes soigneusement tressées. Le dimanche à l’église, hommes et femmes étalent une élégance bourgeoise. Mais il faut des prodiges de calcul et de savoir-faire pour maintenir cette somme de bien-être. Pendant que le mari bûche à ses besognes de manoeuvre, la femme lave les planchers dans les hôtels, fait le ménage des maisons riches; les mioches font des courses, cirent les souliers et ramassent du bois de rebut pour la provision de l’hiver. Puis on s’entraide, on se resserre: on a deux chambres quand il en faudrait quatre; et l’on trouve le moyen d’héberger des hôtes de passage, des amis dans la dèche en quête de travail. L’assistance mutuelle est un devoir que tous acceptent et dont chacun profite à son tour. Elle prend des formes souvent hardies: ainsi celle de liaisons libres et de ménages accotés, qu’on regarde avec une grande tolérance. La jeune fille sans ressources, l’épouse abandonnée, la veuve dans le besoin, sont facilement adoptées par des « amis » qui les soutiennent; ou, si c’est la femme qui travaille, elle prend pitié d’un « ami ». Cette institution du « boy friend » règne par tout Roxbury, commune jusqu’à en être respectable. C’est comme une succursale du mariage, plus accessible et plus commode. Elle ne dégrade pas ceux qui s’y abritent. Une femme dit: mon « boy friend » aussi simplement qu’elle dirait: mon mari; et la fidélité entre eux ne diffère pas notablement de celle d’époux enregistrés. Cette masse peu homogène contient nécessairement une pègre, composée, comme partout, de crétins, de parasites, et même de malfaiteurs; mais elle n’est ni pire ni meilleure que celle qu’on voit fleurir parmi les blancs. Roxbury est laborieux et pauvre, mais ne se compte pas malheureux. On y entend plus d’éclats de rire que dans le Back-Bay haut-huppé. Les danses, les fréquents « parties », disent la joie de vivre, si dure que la vie soit souvent. Il ne s’attriste qu’en songeant au poids étrange dont l’opprime l’accident de sa peau plus brune que les autres. Son âme chaude et diverse est toute dans ses musiques: le « jazz » endiablé qui secoue ses nerfs vigoureux comme dans un défi au sort; les « spirituals » où s’exalte sa confiance mystique; et les « blues » qui ululent sa mélancolie et la plainte de ses servitudes. Roxbury est une fourmilière où s’enchevêtre une vie curieuse et sympathique. On y assiste à l’effort d’une race refoulée pour sa petite place au soleil: un soleil étranger et qu’elle n’a pas choisi. On y coudoie, sur d’humbles scènes, tous les drames humains: le succès, l’épreuve, la défaite, l’humour, la tragédie; mais, plus qu’ailleurs peut-être, un courage obstiné joint à une patience infinie. Roxbury, comme Harlem, est une Afrique de serre- chaude, à peine acclimatée à l’hiver hostile, encore anémiée de sa transplantation violente, mais qui a pris racine, qui s’accroît et s’étend, rampant au sol, aspirant à grimper aux murs et aux colonnes. L’expansion continue de la race noire crée un problème ardu, inquiétant, pour l’Amérique anglo-saxonne, en punition d’un crime ancien contre la dignité humaine. XIV C’est au coeur du Roxbury noir, dans Shawmut Avenue, que Fanny et ses fils occupèrent un deuxième étage, dès qu’ils en purent assurer le loyer. Le logement avait six pièces, dont une se destinait à l’hôte payant qu’on espérait avoir. Il donnait sur une cour étroite, traversée de cordages où pendait la dépouille des douze familles du carré, et pavée de barils où elles entassaient leurs rebuts. Flanqué sur deux côtés d’habitations semblables, il ne recevait que par ses bouts, et par des trous plongeants semblables à des puits, une lumière de crépuscule, sauf trois quarts d’heure par jour où le soleil l’égayait d’un rayon. À l’arrière, des escaliers raides le reliaient au sol, leurs paliers obstrués de ferrailles, de boîtes rejetées et de chaises aux barreaux absents, parmi lesquelles glissait, pacifique ou hargneux, un monde de chats de tout pelage. Le réseau des fils électriques l’entourait de toutes parts, mais aucun n’avait pénétré ses murs encore voués à l’ancien gaz. La plomberie, orgueil des habitations modernes, y était restée primitive. C’était une de ces vieilles maisons ayant jadis logé des groupes à l’aise, mais qu’une longue déchéance a déclassées et dégradées. Pourtant Fanny l’avait choisie après une soigneuse enquête; elle s’y trouvait au large et contente. Chacun de ses garçons y avait un lit, une table, un bahut, entre des cloisons tapissées. La cuisine étalait un fourneau reluisant de nickel ouvré et une batterie d’ustensiles tout neufs. L’eau jaillissait des robinets au simple tour d’une vis. C’était du luxe, même à le comparer à l’ancienne demeure de Greenway - qui pourtant avait le soleil en plus. Voulant faire connaissance avec ses proches voisins. Fanny parcourut les paliers, s’introduisant elle-même, éparpillant son rire contagieux, et offrant ses services avec une si bonne grâce qu’on la jugea partout aimable et d’engageante humeur. Puis elle les invita à un « party » chez elle pour fêter sa nouvelle installation. On jaserait, on jouerait au whist; ceux qui voudraient danser auraient l’accordéon que touchait son fils Georges; et tous étaient priés d’apporter leur appoint à une collation finale. Le samedi soir désigné, il y eut grand mouvement à l’étage des Lewis; les escaliers y déversèrent une compagnie gaie et loquace. Madame Sidney, une veuve qui logeait au-dessous, fut rendue la première, accompagnée de deux jeunes filles qui avaient des chambres chez elle. Puis arriva Tommy Rollins, un homme considéré, en charge d’un camion pour une maison de gros, escorté de sa joviale épouse. L’air d’un chant à la mode et des entrechats sur les marches annoncèrent Joe Bradshaw, un joyeux luron qui travaillait au même garage que Frank. Une petite dame bien mise, à l’air tranquille, descendit du troisième où elle vivait avec sa soeur: c’était Maud Olliver, que son mari avait quittée, trop blasée sur les hommes pour prendre un protecteur, et dont l’existence dépendait d’incertaines lessives. Les époux Lattimore avaient laissé leur cinq enfants aux soins de l’aînée, la sixième, et se sentaient bien aise de ce répit après leur dure journée. Georges avait invité lui-même Lizzie Carter, une jeune fille bien tournée, qu’il connaissait comme cliente de sa « grocerie », et pour laquelle il avait un penchant. Quand on se compta pour le whist, il y eut assez de joueurs pour cinq tables, et les parties allèrent leur train avec un intérêt intense, marqué de commentaires sur le mérite des divers coups. De petits bibelots découpés en papier de Chine servaient de prix pour les gagnants. Mais la jeunesse, au bout d’une heure, réclama la musique, et bientôt le plancher trembla sous le trot rythmé des danseurs. Après quelques two-steps pour se mettre en train, les cadences plus hardies du charleston, du black-bottom lancèrent les couples en élans emportés, en torsions frénétiques, en frétillements d’hystérie, pendant que l’assemblée assise les excitait de cris et de claquements de mains. Joe Bradshaw, dans les intermèdes, faisait du « tap-dancing », et ses talons vifs crépitaient comme un tir de mitrailleuses. Deux demoiselles chantèrent aussi des « blues », gémissements d’amours trahis qui s’exhalaient en notes pareilles à des sanglots et en appels d’un désespoir sauvage. Mais soudain quelqu’un demanda: « Où est Irène? Irène n’est pas venue? » On regarda autour de soi, on répéta: « Où est Irène? » - Cette demoiselle, dit Fanny, qui loge au troisième sur la gauche? Je l’ai sûrement invitée et elle comptait être avec nous. - Avec Irène on ne sait jamais, dit Maud Olliver, souriant; mais si on allait la chercher? - C’est cela, clama-t-on, en s’élançant vers l’escalier. Appelons-la: Ohé! Irène! - Mais vous savez bien qu’elle est sourde, dit Madame Lattimore. Montez plutôt à deux ou trois et ramenez-la avec vous. Peut-être, ajouta-t-elle, n’est-elle pas d’humeur à danser: elle a eu une dispute avec son « boy-friend ». Une délégation spontanée escalada les marches, et reparut bientôt avec des éclats de triomphe, escortant, portant presque Irène. Irène était une fille d’âge incertain et d’aspect singulier. Sa charpente était forte et musculeuse, son teint d’un noir bronzé, ses traits courts, comme tassés en couches horizontales. Son regard se posait avec une fixité curieuse, qu’on s’expliquait en découvrant qu’un oeil de verre remplaçait une prunelle absente. Ses allures étaient dégourdies et nullement timides; toute sa personne débordait d’énergie. Irène était un « caractère » connue dans le quartier pour sa gaieté bruyante et pour ses violentes colères. « C’est une brave fille, disait-on, mais il ne faut pas la contrarier. » Quand elle perdait la tête toutes les armes lui étaient bonnes: c’était la danse des tasses, des casseroles et même des couteaux. Mais elle était aussi le boute-en-train des fêtes joyeuses. Elle entra, agitant les mains à la ronde en guise de salut. On lui cria: « Pourquoi ne venais-tu pas? » - J’ai de la compagnie, dit-elle, mais Laurent peut attendre: il a pris un coup de trop et il dort bien tranquille. - Je crois bien qu’il dort, souffla Madame Rollins, à l’oreille de son homme: elle lui a cassé son balai sur la tête. On se remit à pivoter, avec Irène se trémoussant plus fort et riant plus haut que les autres. À minuit on donna le signal du goûter. Les invités passèrent à la cuisine, où les tables des chambres, mises bout-à-bout, n’en formaient qu’une sous la nappe, et déballèrent les victuailles qu’ils avaient apportées. Il y avait des sandwiches d’oeufs frits et de jambon, du saucisson fumé, de la salade aux pommes de terre, des beignets de bananes et des « pones » à la mode du Sud. Maud, qui avait vécu parmi les « Portugees » avait un plat de jacasida, leur recette favorite, faite de haricots et de riz cuits à l’étuvée. On mit tout en commun et chacun se servit à même l’abondance, Fanny, elle, fournissait le thé et les gâteaux. Ce fut aussi le temps des conversations plus intimes. On se confia les dernières nouvelles, les dernières malchances survenues. Georges murmura des douceurs à Lizzie Carter; les autres garçons entourèrent les pensionnaires de Madame Sidney. Celle-ci accapara Fanny, à qui elle déclara s’intéresser beaucoup. Elle l’invita chaudement à venir la voir. « Nous aussi, lui dit-elle, nous avons des parties, et je suis sûre qu’ils vous plairaient. Une femme toute seule comme vous doit s’ennuyer souvent. Avec votre air si jeune et vos charmantes façons vous auriez vite beaucoup d’amis ». - « J’en ai plus qu’il n’en faut, dit Fanny en riant et désignant ses fils, regardez mes trois amoureux! » Elle promit pourtant de descendre, et d’aider au besoin au ménage de sa voisine, dont l’appartement était vaste et qui se disait surchargée. Il était plus d’une heure quand on se sépara avec de bruyants « au revoir ». La fête avait été un succès sans une ombre. Elle laissait Fanny toute vibrante de sa révélation mondaine, des aperçus qu’elle lui ouvrait sur la vie de la grande cité. XV Édouard, que la malchance avait poursuivi si longtemps, semblait enfin avoir trouvé son heure. « Maman, dit-il un soir, je t’apporte une surprise. J’ai passé dernièrement l’examen du service civil pour une place au bureau de poste. Quelque chose me poussait vers l’emploi que mon père avait exercé. Je ne t’en ai rien dit, de peur d’avoir à te désappointer; mais tiens, regarde le résultat! » Il lui tendait une lettre avec en-tête officiel, et Fanny, rayonnante, y lut l’annonce du succès de son fils. Il était invité à se présenter dans huit jours au bureau central de Boston pour y commencer son travail. Il serait occupé d’abord au triage des courriers: c’était une première étape vers le grade de facteur et autres tâches plus importantes. - Bravo, chéri! clama Fanny, sautant au cou de son aîné. J’ai toujours cru qu’un jour tu serais quelque chose! - Tu comprends, continua Édouard, je ne renonce pas pour ça à mes autres travaux. Au contraire cet emploi va me permettre de les avancer vite. J’aurai maintenant plus de fonds pour ma revue et mon école du soir. Trier des lettres n’est guère intéressant, mais mes heures seront courtes, il me restera des loisirs. - J’espère, dit la mère un peu refroidie, que nous pourrons à l’avenir envoyer un peu plus à Monsieur Lewis. - Comment donc! Ne t’inquiète pas, maman; dans peu de temps nous serons tous bien à notre aise. Le jeune homme, au jour dit, s’installa dans sa nouvelle tâche. Il remplaçait de grand matin, les travailleurs nocturnes, et chaque matin Fanny, levée avant le jour, lui préparait à déjeuner et glissait dans sa poche sa collation méridienne. Libre l’après-midi de bonne heure, il consacrait tous ses loisirs à ses entreprises rêvées. Il composait des articles et des poésies pour les pages de sa revue, rédigeait des appels aux souscripteurs futurs, sollicitait la collaboration des écrivains connus de la race noire. Sa correspondance augmentait à vue d’oeil, et c’était avec quelque orgueil que Fanny, de la boîte aux lettres, lui apportait des amas d’écritures qui tenaient à peine dans ses mains. Elle lui servait souvent de secrétaire, l’aidait dans ses classements et ses réponses, pour lui procurer quelques heures de sommeil de plus. Vers le même temps, Frank entrait comme chauffeur à l’emploi d’un riche marchand juif qui circulait, matin et soir. entre son bureau de Boston et sa maison à Auburndale. Madame parfois se servait de l’auto pour ses courses en ville; et le dimanche, si le temps était beau, la famille faisait une tournée dans la campagne voisine. Mais hors de là la tâche était coupée de longs loisirs. On ne demandait au jeune homme que quelques commissions et l’entretien d’un bout de pelouse. Les juifs sont, entre tous les groupes formant le peuple d’Amérique, ceux qui échappent le mieux aux préjugés de race et de couleur. Souffrant eux-mêmes de l’ostracisme, ils en comprennent la cruauté injuste et ils gardent envers ses autres victimes une attitude quasi fraternelle. Frank avait des manières obligeantes et polies: il plut bientôt à son patron qui, l’entendant souvent parler de sa mère et sentant combien il la chérissait, l’autorisait parfois, dans ses heures libres, à la promener dans la luxueuse voiture. Les draperies soyeuses, les moelleux coussins, la vitesse de l’allure, les scènes changeantes du paysage, tout cela excitait Fanny, lui versait un enchantement naïf, enfantin comme elle. Elle était de nouveau la fillette de Greenway, en quête d’éclatantes aventure; mais au lieu de voler d’elle- même par les routes et les champs, un génie l’emportait au loin sur des ailes de miracle. XVI Les locataires du vaste immeuble visitaient maintenant leur jeune voisine; les connaissances étaient devenues des amies. Maud Olliver surtout descendait fréquemment de son étage, et les deux femmes avaient de longues causeries. Maud, réservée, presque taciturne, ne s’était tout d’abord ouverte qu’à demi; mais la franche humeur de Fanny forçait la confiance, et bientôt elle lui racontait les curieuses étapes de sa vie. Sa mère était négresse, mais par son père elle descendait d’une tribu d’Indiens authentiques, les Mashpee, dont les restes mourant occupent, près du Cape Cod, les derniers « Champs de chasse » de leurs ancêtres. Vagabond par nature et par atavisme, il avait vite déserté son épouse (Maud disait franchement: celle qui aurait dû l’être); et celle-ci, proche de la misère, avait confié son enfant aux soins d’une marraine plus à l’aise. C’est sous sa tutelle attentive, mais austère, qu’elle avait passé son enfance; et cette époque lui laissait surtout la mémoire de jeux trop restreints et de frasques légères, toujours sévèrement punies. Elle venait d’avoir quatorze ans quand sa bienfaitrice mourut: sa mère alors se vit forcée de la reprendre. Elle s’était mariée dans l’intervalle, et avait deux autres enfants. Maud, depuis longtemps oubliée, fut comme une étrangère dans cette nouvelle famille. Sa mère lui réservait les besognes les plus dures, lui refusait la moindre liberté. Elle osait même lui reprocher la tache de sa naissance, et par un sourd mépris la chargeait de sa propre honte. Ses demi-soeurs prenaient avec elle des airs supérieurs et hostiles. Son beau-père la brutalisait, avec ou sans prétexte. Ce n’était qu’aux heures de l’école, et sur les routes qui y menaient, qu’elle sentait ses liens se desserrer un peu. Elle folâtrait alors avec ses compagnes, apprenant d’elles des choses qu’elle n’avait jamais sues. Parfois de jeunes garçons, ses voisins de classe, lui faisaient la conduite, ayant bien soin de la quitter avant d’être en vue du logis, car ses gens, là-dessus, étaient intraitables. - Un soir, dit-elle, j’étais assise sur le pas de ma porte à respirer l’air de l’été. Je vois un jeune homme étranger qui s’approche de moi et me dit: « Hello, fillette, est-ce qu’on s’ennuie? » - « Ça n’est pas votre affaire », je lui réponds avec une grimace. - « Ne vous fâchez pas, qu’il reprend, je vous vois si souvent en passant par ici qu’il me semble que je vous connais ». - « Eh bien, moi, je lui réplique, je ne vous connais pas ». - Alors il se met à raconter ce qu’il est, qu’il habite pas bien loin, qu’il travaille à l’usine du gaz; puis il finit par dire qu’il me trouve à son goût et qu’il voudrait que je sois son amie. Vous savez comme on est: il n’était pas mal fait; voilà que la tête me tourne: « Ça me plairait, lui dis-je, mais on me défend de sortir ». - « On s’arrangera bien pour se voir » qu’il me chuchote tout bas; et en même temps il fait mine de s’asseoir à côté de moi. Mais juste à ce moment voilà la fenêtre qui s’ouvre, et maman m’aperçoit en cette compagnie. « Maud! qu’elle s’écrie, furieuse, qu’est-ce que cela veut dire? » Vous pensez quelle semonce j’ai eue, et quels coups! J’avais plus de seize ans, mais on me battait quand même. - Et comme ça, dit Fanny, la connaissance a été courte. - Oh non! il m’attendait à la sortie des classes, il me guettait après les services, il mettait des billets pour moi dans les fentes des poteaux. Vous me croirez si vous voulez, Madame Lewis, mais au bout de deux mois lui et moi étions mariés. - Mariés! Ah, ma foi, vous étiez des jeunesses rapides! - Mariés en cachette. Je savais que maman ne voudrait jamais. Alors nous sommes allés dans une ville voisine, nous avons inscrit de faux âges, et le temps de le dire nous étions bénis. Ce soir-là, forcément je suis rentrée en retard. Alors on m’a battue et envoyée coucher. Mais dans la nuit j’ai fait un paquet de mes frusques et je me suis coulée le rejoindre dans la rue où il m’attendait. Il avait une chambre garnie qui donnait sur le port. Nous sommes restés là trois semaines. - Trois semaines? Et après? dit Fanny anxieuse. Vous avez regretté tout de suite? - Mais non! C’était un bon garçon, travailleur, pas ivrogne. Nous étions heureux comme des anges. Mais ma mère a fini par savoir où j’étais. Elle a envoyé la police. Ils voulaient m’arrêter pour conduite immorale; mais quand je leur eus mis mon certificat sous le nez, a bien fallu qu’ils me laissent libre. Alors ils m’ont traduite en cour, et ils ont fait casser le mariage: j’étais mineure, et ci et ça. J’ai crié, j’ai mordu, mais rien n’y a fait. M’a fallu retourner avec ma famille. Mais, chère dame, je ne peux pas tout vous dire en une fois. J’entends ma soeur qui monte: je vais réchauffer mon souper. - Et cette soeur? dit Fanny. - Oh, c’est ma demi-soeur. Elle se trouve sans ouvrage et je la recueille. Elle ne m’a pas toujours traitée fort gentiment, mais il faut oublier, n’est-ce pas? XVII Fanny écrivait chaque semaine à Monsieur Lewis en lui envoyant tout l’argent qu’elle pouvait épargner. Elle lui donnait des nouvelles de ses fils et l’assurait de sa constante affection. Monsieur Lewis ne répondait que rarement. C’était Martha Bledsoe qui écrivait pour lui. Les lettres reçues d’elles étaient peu expansives et comme voilées de réticences. Elles disaient que l’état du malade ne s’améliorait pas et que c’était un rude effort d’en prendre tout le soin voulu. Elles laissaient deviner que l’entente entre eux n’était pas parfaite. Quant à Linda, restée hostile au départ de sa soeur, et qui d’ailleurs était sans « instruction », elle s’enfermait dans le silence. Fanny fut donc surprise de recevoir un jour une longue missive écrite au nom de son aînée. - Soeur Fanny, lui mandait Linda, j’ai à t’apprendre que ton mari n’est plus avec Martha Bledsoe. C’était une femme qui n’avait jamais cherché que ses aises, et bien trop lâche pour supporter des sacrifices. Elle avait cru faire un bon coup en te prenant Monsieur Lewis; mais elle a vu que c’était de l’esclavage et de la fatigue. Alors elle l’a planté là un matin sans prévenir personne. Il aurait pu rester tout seul Dieu sait combien de temps si Charlie Ross, passant, ne s’était arrêté et ne l’avait trouvé sans rien à manger et grelottant dans sa chaise longue. Tu comprends dans quel embarras le pauvre homme s’est trouvé. Le voyant si désemparé, je lui ai proposé de le prendre chez moi, et il y est depuis deux semaines. Ne va pas croire, Fanny, que je l’ai fait pour mon plaisir: c’est une charge pesante que j’ai sur les bras. Mais tu n’étais pas là pour prendre soin de ton mari: je me suis crue obligée de te remplacer. Si tu avais écouté mes conseils et suivi les voies du Seigneur, rien de ce tracas ne fût arrivé. Il te reste à voir maintenant ce que tu as à faire. Je ne puis dire que Monsieur Lewis te réclame: il ne parle pas de toi, et paraît content de mes soins; mais c’est toi qui l’as épousé, et qui devrais en supporter les suites. Je veux bien le garder, ce n’est pas la question; mais ma conscience m’oblige à te rappeler ton devoir. J’espère que tu te portes bien. Linda. » Cette lettre bouleversa Fanny, lui fit passer devant les yeux un brouillard opaque et confus. Sa pitié pour Monsieur Lewis, sa colère à l’égard de l’indigne Martha, les remords éveillés par les reproches de sa soeur, se heurtaient en elle à l’inquiétude pour ses fil, à la terreur de les quitter, et avec eux la vie heureuse qu’ils s’étaient faite ensemble. Son âme se débattait dans une incertitude cruelle. Longtemps elle réfléchit, la tête dans les mains, cherchant une solution, passant en son esprit d’une tentative à l’autre. Le soir, quand les trois gars furent réunis à table, elle leur lut l’attristante missive. « À présent, leur dit- elle, que faut-il que je fasse? » Mais eux ne furent pas lents à s’accorder dans leur avis. « Maman, dirent-ils ensemble, tu ne peux pas partir. C’est un bienfait pour notre père d’être débarrassé de Martha. Il aura chez ta soeur de bien meilleurs secours, et qui ne seront pas hypocrites. Ici, sans toi, nous ne saurions que faire: il faudra que nous allions chacun de notre côté. Nous n’aurons plus le même courage; et avec nos dépenses plus fortes, ce sera notre père qui en souffrira. Reste ici, c’est le mieux pour tous. » Fanny les écouta, pensive. « Je vous comprends, dit- elle; vous savez où mon coeur me pousse. Je me déciderai cette nuit. » Elle la passa, cette nuit, sans une heure de sommeil. Vraiment, un tel problème était trop fort pour sa jeune tête. Elle était faite pour les choses limpides, pour les chemins tout droits où l’on s’engage de plain-pied, pour les fatigues qu’on assume en chantant. Ici tout se brouillait; il fallait démêler l’écheveau des devoirs avant d’en filer le tissu, savoir avant d’agir: tâches aussi ardues l’une que l’autre. Sa décision, à l’aube, fut comme le coup de dé d’une volonté aveugle. Elle se glissa, de grand matin, dans la chambre d’Édouard, le baisa dans son lit et lui dit, refoulant des larmes: « Garçon. j’ai résolu de partir pour Greenway. » Puis, sa main lui fermant la bouche: « Ne le dis pas aux autres avant ce soir. Quand vous serez tous au travail, je quitterai la maison et prendrai le train pour le Sud. Je n’ai pas le courage de leur dire adieu; c’est déjà trop de le faire pour toi seul. Mais nous serons toujours ensemble. Sans cesse je penserai à vous. » XVIII Le lendemain, un wagon encombré d’une foule hétéroclite emportait Fanny vers le Sud. Et c’était une pauvre petite fille désemparée, pleurante, qui voyait fuir à travers les vitres les champs et les villages en même temps que la joie de tout son avenir. Elle avait fait un rêve heureux qui s’effondrait dans un pesant réveil. Elle avait cru s’être échappée du cahot opprimant qui l’enserrait depuis l’enfance en punition d’une minute de folie: il fallait y rentrer, se recourber à l’esclavage. Avec chaque tour de roue s’éloignaient d’elle ces jours paisibles, beaux de la présence de ses fils. Linda, Monsieur Lewis, lui apparaissaient l’appelant en gestes cruels. Il lui venait contre eux, à son effroi, des pensées de révolte et presque de haine. Pendant les premières heures elle pleura sans répit, tantôt en silence et tantôt mordant son mouchoir pour ne pas trahir des sanglots. Des étrangers se retournaient, curieux de cette douleur publique. Enfin, à bout de larmes et épuisée par l’insomnie de sa nuit passée, elle succomba à la fatigue et s’endormit sur sa banquette. Quand elle se réveilla, le train avait dépassé Baltimore: Washington n’était plus qu’à quelques milles. Là, il faudrait changer de ligne; après ce serait le vrai Sud. Le soin de rassembler son petit bagage, d’effacer les traces de sa crise, lui donna quelque distraction. Elle eut un sursaut de réalité retrouvée en se voyant forcée, sur le nouveau train qu’elle dut prendre, d’occuper un de ces wagons où seuls les noirs étaient admis. Bientôt les paysages se déroulèrent où elle reconnaissait le visage différent du sol, les scènes familières de jadis. L’herbe était moins drue et plus sèche: les champs de coton moutonnaient à perte de vue, montrant déjà le blanc de leurs duvets. Parmi leurs tiges pressées elle voyait remuer, comme de grands coquelicots, les coiffes rouges des sarcleuses. Les villes se rétrécissaient en villages et les villages en hameaux. Jalonnant les routes négligées, des cabanes misérables abritaient, non seulement des populations noires, mais toute une classe de fermiers blancs n’ayant pour subsister qu’une fraction du produit des fermes qu’ils cultivaient: « pègre blanche, white trash » que même les nègres méprisaient. Mais l’éclatant soleil versait sur tout cela un frémissement de vie chaude et une dorure de gaieté. Aux arrêts du convoi montaient et descendaient des travailleurs en chemises bleues, des mères avec leurs bambins, court-vêtus; et leur langage, l’intonation de leurs voix et de leurs rires, sonnaient à l’oreille de Fanny comme l’écho de sa propre voix. Elle-même était fille de ce sol et elle en retrouvait la sympathie. Peu à peu son âme s’apaisait. Avec les spectacles connus lui revenaient les souvenirs d’années qui lui demeuraient chères. Elle se revoyait à l’école, ou gambadant par les prairies, dont la verdure pareille s’étalait sous ses yeux. La pensée de Monsieur Lewis revenait la hanter, plus douce: elle l’avait si vraiment, si franchement aimé! Lui aussi, pour un temps, l’avait distinguée et choisie. Elle revivait leurs rendez-vous après les classes finies, leurs excursions secrètes à ce ruisseau caché sous bois, et cette course exaltée, en une matinée trop grisante, qui avait décidé leur sort. Malgré tout elle n’arrivait à rien regretter; elle avait compté là le triomphe de sa vie. Pauvre Monsieur Lewis! Il était à présent infirme et malheureux. La pitié endormait tout regret égoïste. Elle avait été sa servante, elle le serait encore. Maintenant que Martha Bledsoe n’était plus entre eux, il lui rendrait son coeur ancien, qui la consolerait de tout. C’est dans ce mode plus résigné que Fanny descendit à la gare de Wildwood et prit à pied, par la campagne, le chemin de Greenway. C’étaient deux milles de route à travers des champs et des bois mille fois parcourus, où chaque pas lui semblait fouler ses propres traces. Elle arriva, un peu lassée, aux limites du village, et s’assit un instant sur une pierre à l’ombre d’un chêne pour éponger son front d’où perlait la sueur: peut-être aussi par une hésitation dernière avant son sacrifice. Mais bientôt elle se releva et s’engagea entre les deux rangées de maisons qui bordaient la chaussée unique. Celle-ci, par le soleil plombant, était à cette heure presque déserte. Seuls quelques chiens erraient paresseusement, et sous les vérandas quelques bébés dormaient, à demi-nus. Pourtant, dans un coin d’ombre formé par des glycines grimpantes, une femme était assise devant sa porte, et Fanny reconnut Sandra Nicholson, une de ses camarades d’école qui s’était mariée un peu après elle. La stupeur se peignit, à sa vue, sur le visage de la matrone, et un sourire esquissé d’abord se changea en une mine de curiosité figée. - Hé! bonjour soeur Sandra, dit Fanny s’arrêtant; on se souvient des vieilles amies? - Bien! je veux qu’on me pende, fit l’autre, la toisant, si ce n’est pas la Fanny à Monsieur Lewis! - Elle-même! Comment vas-tu? Et comment les choses à Greenway? - Oh! comme toujours, rien de nouveau. Mais ni moi ni personne, ma foi, ne s’attendait à te revoir, ici. - Vraiment? Et pourquoi pas? dit Fanny quelque peu surprise. - Oh! ce serait long à expliquer, balbutia l’ancienne amie; nous te croyions tout simplement décampée pour de bon. - Eh bien! tu vois que non, dit Fanny en riant: on n’égare pas un mauvais sou comme ça. J’espère bien te revoir, voisine. Elle passa, intriguée par cette attitude ambiguë. Quelle mouche avait piqué Sandra? Après quelques minutes, elle se trouva debout devant la porte de sa soeur. Son coeur alors battit très vite. Ce marteau qu’elle allait lever marquerait une nouvelle époque dans sa vie. Mais elle le laissa retomber sans faiblesse. L’instant d’après, Linda était devant elle; et son visage disait la même surprise que venait d’exprimer celui de Sandra Nicholson! - Comment, c’est toi, Fanny? s’écria-t-elle, rigide et campée sur le seuil. - Mais oui, tu m’as écrit, n’est-ce pas? dit Fanny s’avançant et l’embrassant, émue. - Sans doute, reprit Linda embarrassée, sans doute. Mais je ne t’avais pas... mais nous ne t’avions pas demandée... Enfin, entre et mets-toi à l’aise. Monsieur Lewis va être très surpris. - Il n’est pas plus souffrant, au moins? - Non, il va plutôt mieux. Il est assis sous l’arrière- porche à cause de la chaleur. - Et toi, tu sembles en bonne santé. Et tu n’as pas trop de peine à arranger ta vie? - Le Seigneur y pourvoit, Fanny. Veux-tu une tasse de thé, ou veux-tu voir Monsieur Lewis tout de suite? - Oh! je veux voir Monsieur Lewis. - Eh bien! laisse-moi l’avertir. Ça vaut mieux. Elle disparut en refermant la porte de la chambre. Fanny restait debout, tenant encore sa valise à la main, un peu déconcertée des manières de sa soeur. Pourquoi cet accueil froid et pourquoi ces cérémonies? Après un temps qui lui parut inutilement long, Linda revint et lui fit signe. Elle la suivit par les deux pièces jusqu’au porche enclos de treillis où l’air du dehors circulait. Elle aperçut Monsieur Lewis, très peu changé, lui semblait-il, assis dans la même chaise où elle l’avait laissé douze mois auparavant. Et son bon coeur alla vers lui d’un mouvement chaud et sincère. C’était le maître d’autrefois qu’elle avait révéré, chéri, pour lequel, même de loin, elle s’était dévouée chaque jour. - Monsieur Lewis! s’écria-t-elle, s’élançant, se penchant sur lui et l’entourant de ses deux bras. Mais elle eut aussitôt un recul pénible. L’invalide lui jetait un regard étranger, semblait repousser son étreinte. Ses traits gardaient une expression glacée. - Ah! te voilà, Fanny, dit-il enfin. Il est un peu tard, ce me semble. Va pour ta visite tout de même. Comment vont les enfants? Que deviennent-ils là-bas? Et toi, pourquoi es-tu venue? - Mais pour vous voir, Monsieur Lewis! J’ai appris le tracas que vous aviez subi... - Oh! le tracas, tu sais: quand on est quitté par les siens, on peut s’attendre à en avoir des autres. - Eh bien! reprit Fanny, ignorant le reproche, je viens pour vous aider. Je viens savoir si vous avez besoin de moi. - Il y a longtemps, Fanny, que je me passe de toi. Tu vois, je ne suis pas mal ici. Ta soeur est une personne de conscience, et elle me traite comme un ami... Fanny était cette fois tout à fait ahurie. - Alors, balbutia-t-elle, alors vous n’aimez pas que je reste avec vous? - Ma foi, je ne dis pas ça, mais est-ce bien nécessaire? Tu aurais dû attendre que je t’appelle: et Linda pense comme moi là-dessus. Mais nous en reparlerons. Passe au moins quelques jours ici. Ainsi c’était la bienvenue qu’elle recevait dans cette maison! C’était le retour accordé à ses luttes intimes et au renoncement qui lui coûtait si cher! Les sentiments de la jeune femme se mêlaient en poussées confuses; mais ce qui surnageait, c’était la peine profonde de se voir rejetée par les deux êtres qu’après ses fils elle chérissait le plus au monde. - Viens te débarrasser de tes effets, dit sèchement Linda. Elles passèrent dans la pièce voisine. Alors Fanny, n’y tenant plus, s’abattit sur une chaise et gémit sourdement, comme éveillée d’un rêve: - Monsieur Lewis ne m’aime plus! Linda se tut d’abord, et elles restèrent toutes deux préoccupées de leurs pensées. - Ma chère, dit enfin l’aînée, tout ce qui arrive est ton fait: je t’avais averti des conséquences de ta conduite. Maintenant tu t’étonnes qu’elle soit punie? Monsieur Lewis, comme tout le monde, s’attache à qui lui fait du bien. Il perçait en ces derniers mots un accent de secret triomphe. N’était-ce pas, plutôt qu’une justice divine, sa revanche à elle, la rivale, après tant d’années? Fanny sentait toute l’injustice de ces reproches. Avait-elle cessé un instant de faire du bien à son mari? Mais elle était si accablée qu’elle n’énonça aucune réplique. - Mais en tout cas, reprit Linda, reste avec nous tant que ça te plaira. Et si tu ne t’arranges pas avec Monsieur Lewis, il sera toujours temps de retourner à tes garçons. - Oh oui, pensait Fanny, mes fils, mes fils m’attendent! C’était un coin d’azur dans la nuée; mais pourquoi fallait-il qu’elle ne pût à la fois satisfaire à ses deux amours? XIX Puisque son sacrifice était inutile, elle resterait le moins possible dans cette maison où elle se sentait importune. Mais ne fût-ce que pour le dehors, elle ne pouvait la quitter brusquement. On le voulait ainsi, ce serait une simple visite. Encore fallait-il sauver les apparences et éviter les commentaires du bourg. On était au samedi: elle arrangerait son départ pour un jour de l’autre semaine. En attendant elle tâcherait de faire bonne contenance et de prendre les choses au mieux. La soirée les trouva tous les trois réunis dans la cuisine basse. Fanny narra les épisodes de sa vie dans le Nord, les succès divers des jeunes fils. Le père s’intéressait surtout à la carrière d’Édouard. « Il commence par où j’ai fini », disait-il, « j’ai confiance qu’il ira loin ». Ce sujet semblait ranimer entre eux une étincelle de sympathie; mais la froideur revint quand il fut épuisé. Pas un mot ne fut prononcé sur la question brûlante qui pourtant les obsédait tous. - À propos, dit Linda, nous avons un nouveau pasteur, un qui possède l’Esprit. Ne manque pas d’assister demain à son service. Le dimanche est toujours pour les noirs un jour d’absorption mystique; mais depuis que l’évangéliste venu de Géorgie prêchait dans la chaire de Greenway, il avait soulevé chez tous un flot de « religion » et d’enthousiasme anormal. Quand Fanny entra dans le temple où sa voix flûtée, cristalline, avait si souvent entonné les hymnes baptistes, les bancs étaient déjà remplis et un air d’attente grave régnait sur l’assemblée. Le révérend Sandow parut. C’était un petit homme trapu et crépu, de traits assez vulgaires, mais dont les yeux avaient des scintillements vifs témoignant d’une flamme concentrée. Après la lecture des versets, de l’invocation, et le chant entraînant de l’hymne 308, il se leva, la main sur le pupitre où s’entrônait la Bible, et prêcha. « Redressez vos voies, dit le Seigneur, car les temps sont proches ». Sur ce thème roula son discours, sans d’ailleurs aucun plan, aucun ordre suivi: simple explosion de saillies, d’images, d’admirations et de menaces, coupées de facéties bouffonnes, accentuées par des gestes exorbitants. Et à mesure qu’il s’échauffait, dansant tout au long de l’estrade, levant les bras au ciel, frappant la table de son poing, écumant quelquefois dans une sorte de rage on voyait monter dans la foule une transe, une frénésie. Des « amen », des « alléluia » surgissaient de toutes parts; des femmes se levaient en claquant des mains; une hystérie sacrée poignait toute l’assistance, transportée tout à coup au tribunal du juge ou sur les bords d’un Jourdain mystérieux. Quand il en vint à la séparation des méchants et des saints: « Pécheurs et pécheresses, tonna-t-il, comment osez-vous être ici, mêlés aux serviteurs de Dieu? Confessez-vous, repentez-vous! Que l’herbe folle se divise du bon grain! À gauche de cette nef ceux et celles dont l’âme est chargée, qui ne sont pas rentrés en grâce avec le Christ! » On vit alors des hommes mûrs, des veuves, des jeunes gens, des jeunes filles - ceux surtout dont les fautes étaient publiquement connues se lever, défiant la honte, passer dans l’allée des maudits. Et des prières s’élevaient pour eux en clameurs croissantes, jusqu’à ce que l’un ou l’une se dressât en poussant un cri: « Je me repens! Je suis sauvé! » Fanny eut un instant l’impulsion de se joindre au groupe des pécheresses. On lui disait qu’elle avait failli à son devoir d’épouse: elle voulait bien s’humilier, demander pardon. Mais sa conscience même la retint: elle ne se sentait pas coupable; elle avait fait ce qu’elle croyait permis. Cependant des regards se posaient sur elle, empreints de malveillance et comme scandalisés de sa présence parmi les justes. Car sa visite avait été tout de suite connue et avait ravivé les bavardages de son départ. Martha Bledsoe l’avait fait passer pour une tête légère, qu’avait attirée la grande ville et qui s’y payait du bon temps sans s’inquiéter de son mari malade. Quand, à la sortie du service, la foule se retrouva sous le porche du temple, elle s’attendait à se voir entourée, pressée de questions. Au contraire, comme par une entente, ses anciennes connaissances parurent s’écarter d’elle, les visages familiers se détournèrent; seuls deux ou trois: « Hello, Fanny! » l’accueillirent sèchement. Elle reprit, désolée, le chemin de la case. Elle eût voulu alors quitter à l’instant même ce peuple d’étrangers. Elle pensa à saisir son mince bagage et à voler vers la route de Boston, vers ceux qui l’aimaient. Mais Monsieur Lewis, sans nul doute, en eût été froissé: l’élève docile craignait encore de lui déplaire. Elle passa ces trois jours comme prisonnière d’un autre monde. Tous les liens semblaient dénoués qui la rattachaient à ces êtres. Il était entendu qu’on ne voulait pas d’elle: on ne le lui disait même pas. On ne lui accordait ni caresses ni reproches; seule une complète indifférence lui signifiait l’abîme désormais creusé entre eux tous. Elle se força pourtant à causer, à sourire. « Est-ce que tu ne chantes plus jamais! » lui dit une fois Monsieur Lewis. Et elle chanta pour lui « L’Horloge de grand-père » tirant chaque note de son coeur sans écho. Le jeudi arrivé, elle prit congé de Monsieur Lewis, de Linda, convenables et froids jusqu’à la dernière heure. « Soyez sans crainte, leur dit-elle, nous allons continuer à prendre soin de vous; et à mesure que les fils gagneront nous vous enverrons davantage. » Elle s’avançait maintenant, seule, refaisant la route de Wildwood, son esprit incertain encore, mais déjà un peu allégé: quand un bruit tout proche la fit se retourner. C’était Charlie Ross qui la rejoignait, qui marchait auprès d’elle. - J’ai su tout de suite, dit-il, que tu étais ici, et je sais comme ils t’ont reçue. Ne fais pas attention, ce sont des ramollis. - Charlie! dit Fanny, sursautant. Son apparition à cette heure lui faisait plaisir; il lui semblait en ce moment le seul ami qu’elle eût au monde. - Oui, c’est moi, j’ai voulu te voir. Laisse-moi porter ton sac. Comme ça, ton vieux mari ne te veut plus? Fameuse chance pour toi! Pourquoi revenais-tu t’enterrer dans ce vilain trou? - Je ne cherchais pas mon plaisir, Charlie; et cela, tu le sais. - Oui, oui, je t’ai bien vue agir. Il la regardait de côté, d’un regard goulu et taquin. - Y a une chose qu’on peut dire, Fanny, c’est que tu ne vieillis pas. Tu es tout juste comme à l’école et quand nous nous battions sous le vieux châtaignier. Mais je parie bien qu’à présent je te mettrais à terre en deux coups. - Je voudrais te voir essayer, dit Fanny en riant. Seulement, à cette heure, j’ai bien d’autres choses à penser. - Oui, tu penses trop, Fanny. Moi, je ne pense à rien, excepté à toi très souvent. Sais-tu qu’ici c’est ennuyeux? le vieux prêcheur enlève toutes les jeunesses. - Eh bien! convertis-toi: tu auras des saintes pour amies. - Hum! On ne peut même pas fumer; bien trop de sainteté pour moi. À propos, reprit-il, es-tu prête pour ces deux bécots? - Quels bécots, imbécile? - Oui, ceux que tu me dois depuis bientôt vingt ans. - Je ne te dois rien du tout; on ne doit rien à un voleur. - C’est égal, c’est égal, tu me les rendras quelque jour. Il riait, mais on sentait bien qu’il y tenait, à ces deux bécots, qu’il en eût voulu quelques autres en intérêt de sa longue dette. Ils marchèrent côte à côte jusqu’à la gare. C’était comme un retour d’années déjà anciennes et pourtant si vite écoulées. - Tu sais, dit-il, en la quittant, si quelqu’un à Boston avait besoin d’une paire de bras, laisse-le-moi savoir. XX Fanny revenait à ses fils avec une conscience tranquille. Elle avait offert d’un coeur large un sacrifice qui avait été repoussé. La joie de ses enfants compensait l’amertume que lui laissait son aventure manquée. Elle ne dit rien de sa déception près des siens, expliqua seulement que Monsieur Lewis ne manquait de rien et préférait rester sous les soins de Linda. Les jours d’avant recommencèrent, occupés et paisibles. La jeune femme se souvint alors de la promesse qu’elle avait faite à Madame Sidney. Elle devait une visite à sa voisine du rez-de-chaussée, et lui avait offert un coup de main dans son ménage. Un jour qu’elle l’entendait secouer les balais et remuer les chaises, elle descendit et la trouva en pleine bataille de propreté. Son appartement était vaste, occupant la façade entière. Elle fut surprise de le voir meublé presque avec richesse. Il y avait dans le salon des fauteuils à ressorts et un divan capitonné. Chaque chambre avait un lit spacieux et bien blanc, une toilette avec un miroir, et des images encadrées. Et, ce qui lui donna une haute idée de sa voisine, ce fut, ornant l’entrée, la belle maxime brodée en paillettes métalliques sur un fond de laine rose, et qui se lisait: « Dieu voit tout ». - Je suis contente de votre retour, dit Madame Sidney. Sans vous les étages semblaient vides. Comme vous voyez, je ne suis pas trop mal logée. Ces jeunesses sont si difficiles! Il leur faut des chambres cossues, et un salon pour la musique. J’en ai quatre en ce moment qui ont pas mal de compagnie, et quand tout ce monde s’amuse tard, c’est un ouvrage de ranger tout, après. Une de celles qui étaient à votre party m’aide pour l’ordinaire, mais elle s’est échappée hier pour deux jours de vacances. Les autres, ma foi, se laissent servir: quoique, naturellement, elles me paient pour cela. J’espère que vous ferez connaissance avec toutes. Ce sont de braves filles, toujours gaies, et on ne s’ennuie pas ici. - Eh bien, dit Fanny, cela me fera plaisir de remplacer votre aide absente. Je n’ai guère à faire aujourd’hui. - Pour ça non, dit Madame Sidney. Pourtant, si vous voulez épousseter un peu, ce n’est pas de refus. Mais vous pourriez, reprit-elle comme en confidence, me rendre un bien meilleur service. Je ne sais si je puis vous le demander. - Comment donc! dit Fanny, tout ce que vous voudrez. - Eh bien, voici, j’ai promis à quelqu’un de lui présenter une de mes pensionnaires: il se plaignait d’être un peu seul; et il s’attend à la voir aujourd’hui. Mais voilà qu’elles sont toutes sorties et ne rentreront que ce soir. S’il arrivait pendant que vous êtes ici, voudriez-vous le recevoir et lui faire un bout de causette? Fanny demeura bouche béante devant cette tâche d’un nouveau genre, dont le côté comique la frappait surtout. Elle objecta: - Mais, ma bonne dame, ce ne sera pas la même chose! Ce jeune homme se cherche une amie: après m’avoir connue il n’en sera pas plus avancé. - Ça ne fait rien, amusez-le, faites-lui passer le temps. C’est ce qu’ils veulent, allez. Et vous pouvez faire ça mieux que personne. - S’il s’agit de bavarder, ce n’est pas trop difficile. Et vous avez un phonographe: il aime peut-être la musique. Enfin, conclut-elle, je ne sais trop... Mais s’il vient, amenez-le: je ferai de mon mieux par amitié pour vous. Vos demoiselles, alors, elles travaillent au dehors? - Oui. la plupart du temps. L’une d’elles repasse pour un Chinois; les autres font des ménages ou prennent soin des enfants. Mais elles ont leurs soirées et leurs dimanches. Vous comprenez, sans leur « boy friends » elles ne joindraient pas les deux bouts: et même, des fois, il en faut plus d’un pour chacune... On s’arrange comme on peut, n’est-ce pas? Celle qui reste avec moi a un marmot à elle: un du côté gauche, vous savez. Si elle était ici, je n’aurais pas à vous ennuyer. À moins, ajouta-t-elle, que vous n’aimiez faire des amis vous-même. - Oh! je suis pas mal sociable, dit Fanny, toute naïve, mais je n’ai pas le temps. - Eh bien! voyez quand même si celui-ci vous plaît. On ne sait pas ce qui arrive. - Votre plumeau, Madame Sidney! Faut d’abord commencer par lui faire un siège propre! La confiante Fanny, même à ces propos, n’avait rien soupçonné du caractère douteux de l’entreprise qu’elle acceptait. C’était pour elle tout simplement une amusante gageure. Mais aussitôt qu’elle se fut mise à son obligeant époussetage, Madame Sidney sortit en hâte par la porte d’arrière, et fit jouer le téléphone d’une pharmacie toute proche. « John, dit-elle en sourdine au personnage à l’autre bout, es-tu libre pour une heure ou deux? Il y a ici une très charmante fille, celle dont je t’ai parlé déjà. Tu me comprends? Alors, nous t’attendons. Au bout de vingt minutes, John, formellement présenté, serrait la main de Fanny, souriante. - Je vous laisse, dit Madame Sidney, mon ménage n’est pas à moitié fini. Fanny regardait curieusement le « sujet » qu’on voulait lui confier. C’était un homme dans la trentaine, grand et bien découplé, mis assez décemment et qui semblait de bonnes manières. - Mademoiselle, commença-t-il... - Dites Madame, cher Monsieur, interrompit Fanny, et faisons tout de suite connaissance. Vous êtes aussi marié, sans doute? - Je... je... je l’ai été, ma foi, mais pour l’instant... - C’est ça, votre femme vous a quitté, ou peut-être ne vous aime plus. Et vous vous ennuyez, bien sûr. Comme je comprends ça! Moi qui vous parle, mon mari ne veut plus de moi. - Eh bien, c’est le bon sort, dit l’homme, qui nous amène ensemble. Madame Sidney m’avait bien dit que vous étiez gentille, mais je ne vous croyais pas si jolie et si jeune! Vous n’avez, pour sûr, pas plus de vingt- trois ans! - Mettez-en un ou deux de plus, dit Fanny en riant. Vous savez, reprit-elle, je remplace seulement l’amie qu’on vous avait promise. - Comment, dit John, n’était-ce pas vous?... - Non, non, elle est absente; et en attendant qu’elle revienne j’ai le devoir de vous amuser. - Par exemple! dit John, incrédule, Madame Sidney vous a dit ça! - Certainement, et c’est comme ça que je l’entends. Ce marché-là vous convient-il? John, d’abord interdit, se dérida. - J’avais espéré mieux, dit-il, mais on peut s’arranger. Et quel amusement allez-vous me donner? - Fiez-vous-en à moi, dit Fanny. Et d’abord venez vous asseoir ici près. Là, prenez ma main dans la vôtre comme si tout ça était sérieux. Maintenant dites-moi qui vous êtes, quel tracas vous avez, et pourquoi votre femme ne vous suffit pas. - En voilà un jeu! pensa John. Après tout, pourquoi pas? Il lui fallut tout un quart d’heure pour dérouler sa confidence. Il était surpris de sentir qu’elle le soulageait, et que cette inconnue l’écoutait avec sympathie, la coupant fréquemment de réflexions plaisantes et d’un certain rire argentin qui faisait du bien à entendre. - Vous avez moitié tort et moitié raison, conclut- elle. Votre femme n’est pas si méchante: vous devriez vous raccorder. Mais pour l’heure oublions tout ça. Aimez-vous la musique? Dansez-vous? - Comme tout le monde, dit John. - Mais je gage, dit Fanny, que vous ne connaissez pas toutes nos danses du Sud. En voici une, tenez, qu’on ne voit guère ici. Elle amorça le phonographe et commença un de ces « swings » qui s’ébattent, dans les soirs de lune, sur la pelouse des cases, faits de bondissements félins, d’avances sinueuses, de gesticulations grotesques, inspirées de l’âme humoriste et ironique des noirs. John en suivait tous les élans avec un intérêt extrême. - Mais il faut, dit Fanny, que ça se danse à deux, venez là que je vous apprenne. Il fallut que John se soumit à une leçon en règle. Mais tout de suite il y prit goût, et bientôt tous deux circulaient, emportés par le rythme vif, rapprochés, éloignés, tournant en brèves étreintes, occupant tour à tour les quatre coins du lieu. Et Madame S