Contes Et Nouvelles De Louis Dantin (1865-1945) Table Des Matières Printemps Rose-Anne Sympathies Le risque La locomotive Tu tousses? Cistus La messe de Florent Létourneau La comète Le Noël de Caroline L'invitée Printemps Tout en haut du quartier Saint-Denis, au point où la banlieue, raréfiée et grêle, se dissout presque dans la campagne environnante, Arthur Limoges attendait les « petits chars ». Ceux-ci le cueillaient chaque matin à cette même place et, après trois quarts d'heure, le déposaient à l'autre bout de Saint-Henri, devant la fabrique d'allumettes. C'est là que travaillait le jeune homme. De sept heures à six heures, son devoir consistait à tremper les fagots d'éclisses dans le bain final, celui qui dessine un oeil blanc sur leurs extrémités vertes ou rouges. C'était tout, et, comme truc, c'était facile. Seulement le soufre empestait, et les allumettes se ressemblaient toutes. De plus, ce n'était jamais fini : quand il avait trempé vingt mille, trente mille bâtonnets, cinquante mille autres attendaient leur tour. Après dix heures de cet exercice, les chars le reprenaient, un peu ahuri, et le ramenaient chez son oncle Anthime, un brave ouvrier peintre qui l'avait adopté et élevé. Depuis l'âge de quinze ans (et il en avait vingt) il refaisait chaque jour cette navette; et les allumettes qu'il avait ornées de cet oeil auraient fait plusieurs fois le tour du globe. On était au vingt mai, et le printemps, longtemps retardé, s'inaugurait enfin dans toute sa splendeur. Cette journée s'annonçait douce et exquise. Le soleil, déjà haut, ruisselait sur les toits et les pavés, dorait les bourgeons entrouverts, faisait miroiter les fenêtres et les pelouses. Partout les rites connus du recommencement, la poussée des ferments, le gonflement des germes, s'étalaient et se proclamaient. Il y avait dans l'air une limpidité de cristal et une senteur de vert nouveau. Une vapeur s'élevait du sol, pétillante comme une mousse longtemps retenue. Par intervalles passaient des bouffées tièdes, chargées d'émanations intenses, éveillant les pousses, semant une griserie parmi les arbres et les oiseaux. Le décor printanier, toujours le même, mais avec, ce matin, tant de fraîcheur, d'imprévu, de grâce qu'on eût dit qu'il servait pour la première fois. Si surprenant que, sur la rue, les passants encore rares s'arrêtaient, envahis d'une langueur subite, pour admirer la lumière neuve, les feuilles palpitantes, et pour humer tout ce printemps. Arthur Limoges, comme tout le monde, se sentait pénétré de cette exubérance de vie. Mais il songeait aussi au tramway qui devait passer, et à l'appel des innombrables allumettes. C'était dommage de s'enfermer avec la peste, à la lueur jaune du gaz, par un jour pareil. Un soupir inconscient s'exhala de lui, et se perdit dans la grande mêlée des souffles. Il s'aperçut à ce moment qu'il n'était pas seul à son coin. Une jeune personne venait de s'y arrêter, attendant comme lui les chars. Il n'en fut pas surpris : c'était une demoiselle qu'il voyait là presque chaque jour, qui devait travailler aussi dans quelque fabrique. Il ne l'avait guère remarquée; elle avait son affaire et lui la sienne; et les filles d'ailleurs l'intéressaient peu. Seulement, ce matin, peut-être sous l'influence vernale, il la regarda du coin de l'oeil. Elle était mise très uniment, en costume d'ouvrage, avec des souliers pas trop neufs, et un chapeau de l'an dernier. Elle portait son goûter dans une feuille de journal cerclée d'une ficelle. Sa mine lui parut gracieuse, sa figure plaisante et tranquille. Il trouva ses cheveux d'une teinte admirable, sans remarquer que le soleil les transperçait pour l'heure de toute la richesse de ses ors. Elle était absorbée à contempler un merle qui trottinait dans un champ vague de l'autre côté de la rue. Le tramway s'attardait, et le soleil montait toujours. Un moment, le merle s'étant envolé, la petite ouvrière le suivit des yeux, et ses yeux, dans leur trajectoire, rencontrèrent juste ceux du jeune homme. Arthur était un garçon réservé, même positivement timide. Il n'eût jamais, en temps normal, adressé la parole à une inconnue. Mais aujourd'hui la chaleur, la sève ambiantes lui communiquaient leur élan, dilataient son tempérament jusqu'à l'audace. Il circulait avec cette brise un besoin d'expansion, une sorte de fraternité entre les êtres. Est-ce que là-haut, parmi les branches, les moineaux hésitaient à s'aborder et à causer? Arthur sourit, gêné quand même, et dit, soulevant sa casquette : -v'là donc les premières grives, mademoiselle. Elle ne parut pas étonnée, encore moins mécontente, d'une réflexion si juste. -Oui, fit-elle gentiment, avez-vous vu celle-là, comme elle sautillait? -Le fait est, reprit le jeune homme, qu'un temps comme ça donnerait envie de sauter à tout le monde. -Vous l'avez dit, approuva-t-elle; les grives ont de la chance de pouvoir sauter à leur goût. -Au lieu de ça, continua Arthur, nous v'là plantés ici en attendant ce vieux tramway. -Dame oui, dit-elle; il faut bien l'attendre, n'est-ce pas? -C'est égal, on l'attend sans le souhaiter. Moi, je voudrais qu'il serait déraillé là-bas, sur la route du Sault. Pensez, un jour pareil, aller s'emmurer dans les caves! -Moi, c'est dans le grenier où je suis : mais ça n'en vaut guère mieux. Et un soupir voilé se répandit comme l'autre parmi les mille haleines flottantes. -C'est bien simple, reprit-il, si je m'écoutais, je planterais tout là aujourd'hui et je partirais en pique-nique. -Ne me le dites pas, riposta la jeune fille. J'attraperais la même envie. Une suggestion hardie, enfantine, exorbitante, effet direct de la brise folle et du choeur des moineaux qui caquetaient, s'offrit tout d'un coup au jeune homme, l'envahit, le conquit sans combat possible. -Si on se connaissait mieux, lança-t-il, ça serait encore plus tentant : ça pourrait être un pique-nique à deux. -Oui, si on se connaissait, balbutia-t-elle; mais ses yeux pétillaient sous la frange brune de leurs cils. Il reprit sournoisement : -Au fait, on se connaît un peu : je vous vois ici tous les jours, et ça me dit ce que vous êtes. Il n'y a qu'à vous regarder pour vous croire comme il faut. Si vous aviez moitié autant de confiance en moi, n'en faudrait pas plus. Elle allait répliquer, quand le sol trépida sous un roulement de ferrailles, et le tramway, débouchant d'une courbe, coupa net le fil de leur rêve. L'instant d'après, il s'arrêtait juste en face d'eux. Les deux jeunes gens, dans un sursaut, échangèrent un regard où se lisait un vague regret, hésitèrent l'espace d'une seconde, puis, l'air résigné, ils montèrent. Ils prirent place l'un près de l'autre sur la même banquette, et n'ajoutèrent plus une parole. Seulement, quand le véhicule, après avoir dégringolé la ville dans toute sa largeur, croisant le défilé hâtif des piétons et des charrettes, se surchargeant en route d'une foule qui devenait cohue, allait tourner sur la rue Craig pour prendre son chemin vers l'ouest, Arthur Limoges se pencha vers sa voisine et, très simplement, il lui dit : -Vous comprenez l'idée. Venez-vous? Et celle-ci, d'un ton ferme, répondit : -Je veux bien. Ils se levèrent d'une allure aisée, jouèrent des coudes parmi la masse, passèrent la tête haute devant le conducteur, et se retrouvèrent ensemble sur le pavé. Une fois là, ils se mirent à rire, stupéfaits et grisés de leur propre audace : -Nous en risquons un coup! dit la jeune fille. Jamais je n'ai fait une chose comme ça. Et c'est curieux, je n'ai pas peur. -Moi non plus, dit Limoges, je me sens brave comme tout. Il n'y a pas de danger, d'abord; sans ça, je vous aurais pas demandé. Y a que là-bas qu'ils vont nous manquer, mais pour une fois qu'ça nous arrive! -À présent, reprit-elle, qu'est-ce que vous prétendez qu'on fasse? -Qu'on fasse? Nous promener, aller devant nous, regarder à droite et à gauche, nous arrêter, repartir quand ça nous plaira, nous emplir les poumons, nous figurer qu'il n'y a au monde que nous autres et le beau printemps. Y a pas trop d'une journée pour ça. Tenez, pour commencer, allons voir le port, voulez-vous? Ils y furent en quelques minutes. Les quais, à cette heure matinale étaient encore presque déserts. Ils les longèrent un temps, puis, trouvant un endroit propice, ils se hissèrent sur le parapet du mur de revêtement et s'assirent les jambes pendantes du côté de l'eau. Devant eux, le fleuve s'épandait, frémissant lui aussi de la vie nouvelle. Il coulait libre et à pleins bords, sans nulle trace de la lutte qui avait secoué ses glaces, sensible une fois de plus aux remous, aux reflets, aux souffles. Une longue traînée ardente le barrait vers l'est, faisant flamber l'île Sainte- Hélène. Ailleurs il avait l'éclat mat et uni d'une plaque d'acier. Par places le courant plus actif créait des champs de vagues menues dansant dans un miroitement de paillettes. On distinguait sur l'autre bord, noyées dans la lumière oblique, les maisons blanches de Saint-Lambert. À droite, le pont Victoria dressait ses arches sur l'horizon d'un bleu intense. Et tout près c'étaient les bateaux, les remorqueurs, les barges et la nuée frêle des chaloupes, dominés par les colosses monstrueux des transatlantiques. Ils regardèrent tout cela longuement, sans se presser, suivant tour à tour chaque détail, admirant chaque forme et chaque teinte, et n'échangeant que de rares paroles, tellement le spectacle les saisissait. Cependant, sous leurs pieds, la vie des quais se réveillait. Les hommes circulaient maintenant autour des hangars; les camions roulaient en faisant trembler les traverses; les bateaux allumaient leurs feux, et de leurs cheminées s'élevaient des torsades épaisses. Soudain un sifflet strident retentit, couvrant tous les bruits de son vacarme, et se répercuta au loin sur le fleuve. C'était un grand vapeur, entièrement blanc, immobile au pied de la place Jacques-Cartier, qui venait de lancer ce rauque appel. -Ah! fit Arthur Limoges, c'est le bateau de Québec qui part. Nous allons le voir démarrer. -Ça va me rappeler, dit la jeune fille, la fois que je l'ai pris pour aller au pèlerinage. En effet, le vapeur s'ébranla pesamment et, traçant une longue courbe, il vint passer au devant d'eux, leur exhibant ses ponts que les passagers garnissaient comme de minuscules poupées, ses « tuyaux » à bandes noires et rouges, les rangs superposés de ses cabines, et laissant derrière lui un double sillage d'eau soulevée et de fumée noire. -J'aime à voir partir les bateaux, confia le jeune homme. -Oui, c'est bien amusant, dit-elle. On s'imagine partir soi-même. À ce moment une des dragues immenses ancrées silencieusement à quelques arpents de la rive agita dans l'air son long bras. Ils virent tourner les engrenages : la pelle formidable hésita, balançant ses tenailles ballantes, puis elle plongea verticalement, faisant jaillir des cascades vertes. On sentit en dessous de l'eau la lutte sourde du monstre contre les cailloux et la glaise, scandée par la vapeur haletante. Puis le croc remonta, ruisselant d'un liquide jaunâtre, obliqua vers la tour voisine et, desserrant les dents, lâcha d'un coup son amas immonde. -Elle en a une mâchoire, celle-là, dit Arthur; quelle bouchée! -Un pauvre déjeuner tout de même, remarqua la fille. Et ils restèrent longtemps à surveiller la drague, pendant que sur le quai le mouvement, le bruit, le transport des caisses et des rails, le chargement des cales, le heurt des trucks et le grincement des machines, atteignaient maintenant leur apogée. L'ouvrière enfin rompit le silence : -Comme ça repose, pensa-t-elle tout haut, de regarder travailler les autres! -Dire, s'exclama Limoges, qu'on serait à cette heure emprisonné entre quatre murs! -Excusez-moi, reprit-elle là-dessus, mais est-ce que votre ouvrage serait pas dans les allumettes? Il lui lança de côté un regard surpris. -C'est ça, c'est tout juste ça; seulement, je me demande, seriez-vous divineuse pour le savoir? -Je vas vous dire, expliqua-t-elle un peu confuse, c'est tout simple, c'est l'odeur du soufre qui s'attache aux habits. -Tiens, c'est pas mal trouvé. Eh bien, vous allez rire, je vous parle tout bonnement; mais moi, par le même signe, je gagerais que vous travaillez dans le caoutchouc. -Vous tombez dessus en plein (sur quoi tous les deux s'esclaffèrent); je compte et j'empaquette les ronds pour les jarres à conserves; vous savez, la maison Ledoux. On peut dire qu'à nous deux nous faisons un bouquet choisi. -Vous pensez, dit Arthur, qu'on n'a pas le temps d'aller se changer. Ils s'attardèrent quelque temps encore à suivre le bateau de Longueuil; puis d'un commun accord, ils décidèrent une excursion vers le vieux marché Bonsecours. Là ils longèrent la file excitante des charrettes chargées de légumes, de boudins et de beurre sentant bon. Le printemps encore était là, offrant ses verdures et ses primeurs. Parfois, la plainte d'un veau, le caquètement de poules prisonnières, dominait l'amalgame des bruits, évoquait les champs et les granges. Les ménagères, poussées dehors par le jour séduisant, se pressaient en foule, circulaient, le panier au bras, engageant avec les fermiers des marchandages plus vifs, plus éloquents que d'habitude. « Comment! le beurre à trente-cinq sous! » Cela se disait avec chaleur, presque avec émotion. Le fermier répliquait que les vaches avaient vêlé tard, que le lait était rare; mais le beurre, dame, était sans pareil. « Goûtez, si ce n'est pas de l'amande ! » Et on s'entendait, on payait en riant, on se souhaitait au revoir. D'autres entouraient les étals, lavés et grattés de frais, où parmi les branches de sapin trônaient les gigots écarlates et les côtelettes roses, autour d'un cochonnet couleur de crème arborant à sa queue une touffe de persil. Et il semblait aux deux jeunes gens que tout ce mouvement, toute cette vie étaient là pour eux, pour leur servir d'amusement et de spectacle. Ils firent plusieurs fois le tour du marché, s'intéressant à tout, examinant tout à loisir. Enfin ils s'arrêtèrent à l'entrée de la rue Friponne (dont le nom les fit rire aussi), indécis quant à la prochaine manoeuvre. À ce moment, la cloche de la chapelle de Bonsecours se mit à tinter. Ses sons s'égrenèrent, familiers, parmi les timbres secs des fers sur les pavés et les bourdonnements de la foule. Ils levèrent les yeux et la virent s'agiter dans sa tourelle, lançant avec ses notes des reflets de soleil joyeux. - Une idée, dit la fille, entrons voir l'église une minute. Ils y furent en cent pas. Ils pénétrèrent sous la vieille nef après s'être signés d'eau bénite, et s'agenouillèrent dans un banc. Même ici le printemps régnait. Une atmosphère d'encens et de cire emplissait les arches comme une émanation de fleurs et de miel nouveau. La nef d'argent de l'ex-voto se hérissait d'éclairs sous l'ardente splendeur du dehors. Les dorures de l'autel luisaient comme autant de flammèches. De larges traînées jaunes et rouges tombaient des vitraux peints sur les coiffes courbées des dévotes. La saison neuve envahissait le sanctuaire, fraternisait avec ses effluves mystiques. Le même Dieu semblait s'incarner dans les rayons et dans les rites; la messe qui commençait prenait l'air d'un hymne au soleil. Les deux amis ne bougeaient pas, saisis de cette extase flottante, baignés et comme noyés dans ce matin surnaturel. Ils restèrent là longtemps, ouvrant toute leur âme à cette paix, priant sans le savoir, laissant couler d'eux-mêmes les secrets de leur humble vie, et ils entendirent [sans] s'en douter la messe tout entière. Dix heures avaient sonné quand, encore dans l'hypnose, ils se retrouvèrent sous le porche. Un sourire mutuel les réveilla. -Ma foi, dit le jeune homme, c'est une chapelle dévotieuse : ça nous a reposés d'y être. À présent, y a-t-il quelque chose que vous désireriez qu'on voie? -Je voudrais voir, dit-elle, une place avec de l'herbe, des bouquets sauvages, des bibittes, et avec de vrais arbres. Ils levèrent les yeux. Par une trouée des blocs, l'île Sainte- Hélène apparaissait, flottant sur l'eau polie comme un gros buisson d'un vert tendre. -Y a une fée aujourd'hui, déclara Arthur, qui nous apporte tous nos souhaits. Voilà vos herbages et vos arbres. Le ferry enchanté les transporta dans l'île. Il fallut, par exemple, que les vingt sous d'une des deux bourses lui restassent comme frais de passage. Là, c'était le printemps dans le printemps, le triomphe cumulé de toutes les forces du renouveau. Le feuillage perçait les bourgeons, les mousses perçaient le sol, les renoncules perçaient les mousses, les fourmis et les guêpes perçaient les mousses et les fleurs. Et sur tout cela, sans l'entrave des cheminées, des toits, le soleil s'épandait à pleines ondées, à pleines trombes, excitant et émoustillant toutes ces vies. Le vert couvrait toute l'île d'une tenture unique, étageant ses teintes, mais décrété par une mode de saison impérieuse. Sous un érable verdoyant, sur un banc peint en vert, les deux amis s'assirent, les pieds dans l'herbe d'émeraude. Et presque immédiatement la jeune fille fit un saut : une bibitte verte se promenait sur son corsage. Les visiteurs étaient rares dans l'île à cette heure. Seuls des enfants passaient de temps en temps avec leurs bonnes. Mais un jeune chien, sous l'ivresse printanière, leur donnait le spectacle de courses folles dans les allées, de bonds grotesques, de tournoiements vertigineux, et parfois, haletant, venait s'aplatir à leurs pieds. Soudain il disparut à toute vitesse à la poursuite d'une feuille de journal que la brise chassait devant elle. Le calme rétabli les rendit à eux-mêmes. -Savez-vous, dit la fille, que d'avoir tant marché vous creuse l'estomac? Je suis sûre que, comme moi, vous mangeriez bien une beurrée. -Merci, je ne voudrais pas, s'excusa Arthur, car moi, je n'ai rien apporté : j'ai coutume de dîner au restaurant. -Mais cette fois c'est partie de campagne, il faut mettre tout en commun. Elle déficela son paquet, contenant deux sandwiches, et malgré ses protestations lui en mit une entre les mains, attendant qu'il y eût mordu avant de toucher à la sienne. -Est-ce pas drôle? songea-t-elle tout haut, nous voilà à goûter ensemble, et je ne sais même pas votre nom. -C'est plus que temps que je vous le dise. Bien, c'est facile : je suis un Limoges, et mon premier nom c'est Arthur. -J'ai connu des Limoges à Lanoraie, dit-elle. Moi, je m'appelle Angélina, Angélina Clément. -Eh bien, mam'zelle Clément, ça me fait grand plaisir qu'on ait fait connaissance; j'aurais pas cru, y a quelques heures, que j'aurais cette chance-là. -C'est arrivé tout seul, reprit-elle, je me demande encore comment. Alors ils s'entretinrent un peu d'eux-mêmes, de leurs familles et de leur vie de chaque jour. Angélina vivait chez une cousine qui l'avait élevée après la mort de ses parents. Elle avait passé à Lanoraie ses premières années, et soupirait souvent après la belle campagne. Mais il fallait gagner sa vie, même à sentir le caoutchouc. Quand elle aurait un peu d'argent, son ambition était d'acheter un lopin du côté du Sault et de se mettre à élever des poules. Arthur s'épancha jusqu'à dire qu'il était fatigué de tremper des bouts d'allumettes; que son oncle et sa tante le traitaient au mieux, mais qu'il s'ennuyait malgré lui d'être seul avec ces vieilles gens; qu'il comptait, le prochain automne, s'engager aux moissons dans l'ouest, et peut-être rester par là-bas. -Rester si loin, s'exclama la fille, et ne jamais revenir ici? -Ça me coûtera, dit Arthur, mais quand on n'a pas de vrai chez soi!... Sur quoi, ils firent silence, songeant obscurément à l'instabilité des choses et à la brièveté des pique-niques. Et tout d'un coup le chien revint, plus bruyant, plus fou que jamais, et se mit à tourner autour d'eux avec des bonds de clown en délire. -Ce chien-là, dit Arthur, a le printemps au corps; il a fait comme nous autres, il a pris un jour de congé. La collation leur parut délicieuse quoique, ainsi coupée en deux, elle leur laissât un brin d'appétit. Alors ils se levèrent et, à loisir, se promenèrent dans l'île, suivant les allées ratissées de frais, explorant les sentiers, s'arrêtant devant les baraques encore vides et les chevaux de bois muets, lançant des cailloux dans le fleuve, se penchant sur les premières anémones, mais surtout humant l'air intense et buvant les flots du soleil. Il était plus d'une heure quand la sirène du traversier hula son appel rauque. Ils furent surpris qu'il fût si tard et se décidèrent au retour. Quelques minutes après ils se retrouvaient sur les quais. Incidemment, le voyage avait gobé leurs derniers vingt sous. -Ça, c'est une excursion, dit Angélina. Merci beaucoup, monsieur Limoges. À présent, vous êtes fatigué et je m'en vais regagner chez nous. Mais ça vous irait-il, en route, qu'on passe par la rue Sainte-Catherine? Y a là les plus beaux magasins et j'aime tant voir les étalages. -Fatigué? dit Arthur, vous ne le croyez pas. Et puis, rappelez-vous, nous sommes partis pour la journée. C'est une fameuse idée d'aller voir la rue Sainte-Catherine. Ils y montèrent sans se presser, puis commencèrent une longue étude des vitrines variées et éblouissantes. Le printemps était encore là dans les teintes des légères étoffes, dans la fraîcheur des modes nouvelles. Les fourrures avaient disparu pour faire place aux indiennes et aux mousselines. Des souliers délicats avaient l'air faits exprès pour fouler l'herbe des pelouses. Des chapeaux chargés de corolles semblaient des jardins suspendus. Ailleurs s'étalaient des râteaux, des bêches reluisantes, mêlés aux paquets rouges et verts des graines de fleurs et de légumes; - ou bien les instruments du sport, les longues lignes de bambou, les gibecières, et les mouches formées de plumes éclatantes. Un agent d'immeubles exhibait des tracés de fermes suburbaines, des photographies de villas à vendre le long de la rivière Chateauguay. Et le même grand soleil ruisselait sur la rue, échauffait les trottoirs, colorait les enseignes de tons magiques. Leur course les conduisit jusqu'à la rue Windsor, au point où les boutiques s'espacent pour faire place aux belles résidences. Alors ils revinrent sur leurs pas de l'autre côté de la rue. Tout à coup Arthur s'arrêta. -C'est bien beau de se promener, mam'zelle Clément, dit-il, mais je sais qu'avec cette longue marche vous êtes simplement affamée. Il est bientôt quatre heures et, grâce à votre bon coeur, vous n'avez eu qu'une miette à vous mettre sous la dent. Angélina se mit à rire : -Je ne dis pas, ma foi, que je ne supporterais pas quelque chose; par exemple, une assiette de soupe, des radis bien croquants, des patates écrasées, des fèves, et, vous savez, une tranche de rosbif. Mais vous oubliez un seul point : nous n'avons plus le sou à nous deux. Ça ne fait rien, allez; je ne suis pas pire que vous, et nous souperons mieux ce soir. -Pas de ça, dit Arthur, il me vient une idée. Suivez-moi, s'il vous plaît, et ne dites pas un mot. Ils se trouvaient en face d'un restaurant cossu qui montrait par toutes ses fenêtres des rangées de tables luisantes. -Je connais quelqu'un ici, confia-t-il, le premier garçon, et ça me surprendrait s'il nous arrivait pas une chance. Ils entrèrent sans broncher, et se virent face à face avec la connaissance d'Arthur. Ce dernier prit de suite une contenance aisée et digne : -Bonjour, cher monsieur Roche, dit-il en lui serrant la main, je vous présente mam'zelle Clément, et j'aimerais à vous dire un mot. Y a-t-il pas quelque ouvrage ici que je pourrais vous faire en échange d'un double dîner? Il se trouve que nous sommes loin d'où c'que nous allons, notre argent a passé en route, et quelque chose à croquer nous rendrait service. Monsieur Roche les toisa bienveillamment. -Farceur! dit-il enfin en tapant Arthur sur l'épaule, qui est-ce qui aurait cru ça de toi? Asseyez-vous, mademoiselle, et toi, suis-moi à la cuisine. Tiens, reprit-il quand ils y furent, voilà une pile de plats et d'assiettes; tu peux les laver si tu veux, ça te comptera pour le dîner. Revenu vers Angélina, il l'assura que c'était parfait, et qu'en une demi-heure Arthur aurait terminé sa tâche. -Est-ce que je ne pourrais pas, moi aussi, dit-elle, être employée à quelque chose? -Si cela vous fait plaisir, vous pourriez servir ces messieurs qui sont là, dans le coin à gauche. Mettez ce tablier; vous accrocherez bien vingt sous pour votre peine. Elle s'y mit avec tant de grâce que, les messieurs partis, elle trouva quarante sous qu'ils avaient laissés sur la nappe. En même temps Arthur revenait, les mains grasses, mais la face joyeuse. -Et à présent, dit monsieur Roche, leur offrant le menu, qu'est-ce que je vais vous apporter? -Je voudrais, dit Angélina, une assiettée de soupe aux choux, une demi-douzaine de radis, des patates écrasées, pas mal, des fèves vertes au beurre et une jolie tranche de rosbif. -Ça sera la même chose pour moi, dit Arthur; seulement, monsieur Roche, ajoutez, s'il vous plaît, deux cafés à la crème et deux parts de gâteau aux fraises. Quand ils eurent fini ce banquet, un bien-être idéal les pénétrait; toute fatigue avait fui, et leurs veines pétillaient de jeunesse nouvelle. Ils remercièrent monsieur Roche avec effusion. L'horloge marquait juste quatre heures. -À présent ça va mieux, constata Arthur, et il nous reste un bon bout de temps. À mon tour de faire un souhait. Y a une place qui nous manque encore et qui serait plaisante pour finir la journée. -Et laquelle? dit Angélina. Puis, inspirée : Je gage que vous voulez dire la montagne! -La montagne, sûr, répéta-t-il : pouvez-vous grimper jusque-là? -Ça s'adonne, dit-elle, se cambrant, que je suis assez riche pour nous faire voiturer en haut. Elle étala ses quarante sous devant le garçon stupéfait. Ils firent signe au tramway qui, par des avenues ombreuses et à travers de longs détours, les conduisit à l'entrée du parc. Au bout de dix minutes, ils étaient assis côte à côte sur un banc isolé, tout au sommet du Mont-Royal. De ce point culminant, on eût dit tout le monde visible noyé d'une inondation de vagues vertes. Le flot inégal des feuillages descendait comme une cataracte les pentes aiguës du mont, s'épandait sur la ville, serpentait dans les rues, couvrant les maisons jusqu'au faîte. Le fleuve le coupait d'un courant plus sombre où circulaient des reflets d'or. Plus loin, il se poursuivait jusqu'à l'horizon par le plan uni des campagnes. Une vapeur irisée s'en élevait, faite de toutes les effluves du sol. Le soleil, comme un feu qui va s'éteignant, y allumait des flamboiements rougeâtres. Les pétillements intenses du jour s'affaissaient, se fondaient dans un calme alangui et universel. De leur poste exalté, les deux jeunes gens embrassaient cette scène, saisis d'un enivrement muet, presque inconscient. Ils en suivirent longtemps les merveilles changeantes, le coeur envahi d'une paix douce. Un moment la fille se leva, tendant les bras d'instinct vers la lumière magique, et pour la première fois Arthur la vit réellement. Il la vit différente de celle qui l'avait suivi tout le jour, revêtue soudain d'une splendeur étrange : elle lui apparut comme une fée dressée dans une gloire, comme le Printemps lui-même vivant et souriant; et tout à coup il la trouva si belle, si belle, qu'il n'osait plus la regarder! À ce moment un roulement se fit entendre et se rapprocha sur la route. Une luxueuse auto déboucha d'un détour, puis, ralentissant son allure, vint s'arrêter juste en face d'eux. Il en sortit un homme qui paraissait avoir trente ans, à la mine opulente et mis avec une élégance extrême. Sans regarder autour de lui, il se planta au bord du chemin et se mit à contempler le paysage avec tous les signes du ravissement. L'est assombri, l'ouest éclatant, le précipice fleuri tout près, en haut le firmament de pourpre, semblaient l'attirer tour à tour et exciter son enthousiasme. Des gestes, des exclamations lui échappaient. Quelque poète, eût-on jugé, en quête d'inspiration et d'images. Comme il changeait de place pour varier son point de vue, sa figure, une seconde, se profila du côté du banc, et Angélina l'aperçut. Le violent soubresaut qu'elle eut failli faire chavirer le siège. Un « oh! » s'étouffa dans sa gorge, son visage peignit une surprise voisine de l'effroi. Comme Arthur, inquiet, se penchait vers elle, elle lui chuchota ces seuls mots : -Dieu! Mon patron, monsieur Ledoux! S'il la reconnaissait! S'il la sommait d'expliquer sa journée perdue, son escapade avec ce garçon! Ce serait le renvoi, sans compter la honte, et ainsi ces belles heures se dénoueraient en catastrophe. Elle voyait s'avancer, prise d'un vague remords, le châtiment mérité, providentiel. Un espoir lui restait, qu'il ne s'aperçût pas de sa présence, passât son chemin sans la voir. Mais presque au même instant l'intrus se retournait, les découvrait sur leur banquette, et s'avançait tout droit vers eux. -Pardon, dit-il affablement, je me croyais tout seul, mais j'aime à en voir d'autres ici. Ça ne vous fait rien que je m'assoie une minute à côté de vous? -Pour sûr que non, monsieur, dit poliment Arthur. Monsieur Ledoux s'assit et les dévisagea sans manifester de surprise. -Vous avez joliment bien fait, dit-il, d'être montés jusqu'ici. C'est idiot, n'est-ce pas, par un jour pareil, de faire autre chose que flâner? Quel printemps! Figurez-vous que ce matin j'allais m'enfourner dans une cave noire et manquer toute cette belle parade. Une fabrique, vous savez, dont ils m'ont flanqué directeur, et une de caoutchouc encore. D'abord moi, je suis fait pour conduire une fabrique comme pour commander un cuirassé. Je voulais étudier la musique, et voilà où j'en suis rendu. Mais ce matin, c'était trop fort. Les auditeurs avaient rendez-vous pour me présenter leur rapport et m'attendaient avec leurs masses de chiffres. Cela aurait duré des heures! Je me suis rendu, malgré tout, jusqu'à la porte; mais là le caoutchouc m'est monté au nez, et j'ai vu que le soleil se moquait de moi. Merci! j'ai envoyé promener les auditeurs, et je leur ai donné l'exemple. Je suis parti avec l'auto, j'ai fait le tour de l'île; mais ça ne m'a pas contenté. Alors j'ai passé le pont, parcouru Laprairie, Caughnawaga, Chateauguay, Beauharnois, Valleyfield et je suis revenu par Saint-Isidore et Longueuil. Tout seul! Et je vous promets que je ne m'ennuyais pas. Je voyais positivement pousser l'herbe. Non, mais est-ce assez beau, cette lumière, et cet air, et tout? Que les Iroquois étaient heureux! Et la senteur du caoutchouc que j'ai esquivée tout le jour! Mais je ne sais comment, reprit-il, reniflant soudain, on dirait à présent qu'elle vient me relancer jusqu'ici!... Puis, faisant volte-face à Angélina atterrée : « Vous avez fait comme moi, n'est-ce pas? Vous avez dit au jeune mari : Allons voir le printemps sur la montagne. Je sais que vous êtes mariés, au fait, parce que vous êtes mis comme tous les jours; si vous étiez garçon et fille, vous vous seriez endimanchés. Ah! ah! je suis, comme on dit, perspicace. Eh bien! être ici à cette heure, ça ressuscite la lune de miel, n'est-ce pas? Ça remet le coeur à neuf, ça nettoie les choses ennuyeuses »... Et, sans attendre de réponse, monsieur Ledoux amplifiait son monologue et ajoutait de nouvelles strophes à son hymne au printemps. Mais tout à coup, figé net dans sa rhapsodie : - Aïe! aïe! fit-il, lourdaud que je suis! Aïe! je vais m'en faire donner par ma mère!... Figurez-vous que la vieille dame m'avait chargé d'une commission pressante, et je l'ai oubliée! -Vous vous excuserez sur le printemps, risqua Arthur Limoges. -Et c'est sa faute aussi, mais elle n'en croira rien. Je devais, dans ma course par la contrée, lui trouver un jardinier et une ménagère. C'est même pour ça qu'elle me croyait parti. Notre villa, au Sault, est entourée d'un grand terrain; il y a une vache et des poules, et on cultive quelques légumes... Comment faire à présent? Dites donc, vous ne connaissez pas un couple qui voudrait s'engager pour ça? Ils sont logés, nourris, et on les paie le mieux qu'on peut. -J'ai personne dans l'idée à c't'heure, répondit Arthur. -Comment faire? répétait monsieur Ledoux; je ne peux pourtant pas recommencer demain à courir la province. Ces auditeurs!... Vous-même, vous n'êtes pas jardinier? -Je peux donner un coup de bêche, dit le jeune homme, mais c'est à peu près tout. Une fois j'ai planté des tomates, et elles étaient pas mal venues. -Eh bien! n'en faut pas tant, vous apprendriez vite. Et peut-être que madame saurait traire une vache? Quant aux poules, c'est facile; on leur jette du grain par la tête et on leur crie : « Petit! petit! » Il se fit un silence. Angélina était toute rouge et ne savait où se tourner. Elle allait protester, détruire cette équivoque; mais, alors qu'elle ouvrait la bouche, ses yeux rencontrèrent ceux d'Arthur attachés sur elle, et les mots périrent en chemin. Car ce regard disait une suggestion si ferme, une requête si humble, un espoir si intense, tant de tendresse offerte et de fidélité promise, le rêve d'un si captivant avenir, que tout ce qu'elle put faire fut de rougir plus fort encore et de baisser les yeux. -J'ai trait des vaches à Lanoraie, murmura-t-elle. Dans l'éclair qui avait passé, Arthur Limoges avait lu sa réponse et n'en était pas étonné, quoique son coeur battît très fort. N'était-ce pas un jour de conquête? Elle voulait bien, c'était tout naturel, et semblait décidé depuis des siècles infinis. Elle lui répondait simplement comme elle avait fait ce matin quand il avait dit : « Venez-vous? » Elle le suivrait partout dans la vie comme elle l'avait suivi pendant cette journée. Le printemps était cause de tout, et souriant, les couvrait de son manteau rose. -Qu'est-ce qu'on en dit? Je suis très sérieux, reprit monsieur Ledoux. -Monsieur, dit Limoges avec assurance, nous serions contents d'essayer, puisque vous nous croyez capables. Nous aimons la campagne et nous souhaitions une place comme ça. Seulement, pour nous préparer, ça nous prendrait peut-être trois semaines. -Trois semaines? diable, c'est long! Qu'est-ce qui peut tant vous retarder? -Oh! différentes raisons. Mais moi, je pourrais commencer tout de suite, et elle me rejoindrait dans trois semaines. -Eh bien! ce serait parfait. Vous me tirez une épine du pied. Voici l'adresse exacte; ma mère vous attendra demain. Mais ne lui dites pas que je vous ai trouvés sur le Mont- Royal. Ainsi délivré d'embarras, monsieur Ledoux se remit à inspecter le paysage avec une faconde renouvelée. Mais les jeunes gens n'écoutaient plus, perdus au fond d'eux-mêmes, pétrifiés de ce miracle. -Voilà, dit-il enfin, le soleil qui va se coucher : il faut que je redescende. Ça me ferait plaisir, puisque nous avons fait des affaires, de vous reconduire jusque chez vous. Ils furent repris d'une inquiétude : -Oh! non, merci, dirent-ils presque ensemble. -Comment! comment! insista monsieur Ledoux, vous n'allez pas me refuser ça. Permettez donc, madame. Il ouvrit la portière de l'auto et attendit. Angélina la franchit, poussée par une force somnambulique. Le garçon la suivit, presque inconscient, et s'installa près d'elle sur les somptueux coussins. L'obligeant chauffeur prit la roue; la machine dévala dans un nuage de poussière distinguée. Par les détours du parc, par les avenues vertes, par les rues fourmillantes, l'auto les emportait, noyées dans leur rêve, l'auto les promenait comme en un triomphe. -Et où faut-il vous déposer? s'enquit monsieur Ledoux. -Débarquez-nous donc, dit Arthur, en face de l'église du Mile-End : de là il n'y a qu'un pas chez nous. -Et pourquoi pas à la porte même? -Non, devant l'église, s'il vous plaît; nous ne pouvons pas rentrer tout de suite. Et ce fut là qu'enfin ils se retrouvèrent seuls, à l'endroit presque où les avait pris le matin le tramway fatidique. Le soleil mourait maintenant dans une dernière fusée d'ors rougis et de pourpres éclatantes. Le printemps, languide, se taisait, apaisait ses souffles, semblait se dévêtir pour un solennel repos. Mais eux ne savaient plus à présent si c'était le printemps qui chantait en eux, ou leur amour, ou leur jeunesse. -J'espère que tout cela est vrai, dit Arthur. -Ce sera vrai si vous voulez, dit Angélina. Ils se serrèrent la main en guise de foi jurée. Et tout à coup les cloches sonnèrent, disant la fin du jour, gaies comme pour un rite nuptial, achevant de les enivrer, mettant dans leurs yeux des larmes heureuses. -Bonsoir, mam'zelle Clément, dit Arthur. Demain, n'allez pas travailler; j'irai vous voir sur les neuf heures. Rose-Anne La plage était vraiment délicieuse à cette heure du soir. La brise, qui avait soufflé bon train tout le jour, s'était subitement alanguie et glissait maintenant douce comme une caresse. Au fond de la baie fameuse, Cacouna étalait ses maisons blanches à toits pointus et ses cheminées d'où montaient des spirales paisibles. J'arpentais à pas lents le rivage avec mon ami Brunelle, un habitué de Cacouna, qui y venait fondre chaque année le résidu d'une fort jolie rente, et que j'accompagnais volontiers dans ses excursions sportives. Brunelle était un beau garçon, élégant de la tête aux pieds, un citadin de belle venue, qui faisait se retourner les filles des pêcheurs quand il passait le long des cabanes de la grève. D'ordinaire joyeux camarade, il avait ce soir-là dans l'accent, l'attitude, quelque chose de triste et de soucieux. Mais l'ombre violacée et lourde qui tombait sur la mer, brisée seulement de loin en loin par des stries rougeâtres, le clapotis monotone de la vague, l'envahissement progressif des champs et des falaises par la nuit, expliquaient bien un brin de mélancolie, et je trouvais tout naturel le silence dont mon ami s'enveloppait contre sa coutume. Soudain, il me dit : - As-tu lu, l'an dernier, le récit d'une noyade arrivée tout près de ces roches à fleur d'eau qu'on distingue là-bas? -Ma foi, c'est un accident si fréquent, répondis je, je l'aurai lu sans le remarquer. Brunelle continua de marcher, l'oeil perdu sur la tache noirâtre marquant, à quelques cent verges, la présence de l'écueil. Après une pause, il reprit : -Le fait divers des journaux se lisait à peu près ainsi : «Un jeune pêcheur de Cacouna, Julien Déry, vient de périr, victime de son héroïsme, en portant secours à deux promeneurs dont la barque avait chaviré sur une des battures de la baie. Ces derniers, un étudiant et une jeune fille dont on nous prie de taire les noms, ont pu se cramponner à l'embarcation que Déry avait amenée en toute hâte; mais on ne sait comment le courageux marin a lui-même perdu l'équilibre, et les efforts de ceux qui lui devaient la vie pour le sauver à leur tour ont malheureusement été inutiles. » -C'est étrange, fis-je distraitement, un marin qui se laisse noyer à quelques arpents de la rive. -Je sais très bien comment cela se passa, reprit Brunelle, j'étais ici à cette époque même. Je vis, sans m'expliquer pourquoi, qu'il avait envie de me raconter cette histoire. -Et qu'y eut-il de plus que dans le fait divers? demandai- je. -Voici. Ce jeune gandin (s'appelait-il Armand?) venait souvent sur la plage où nous sommes à flâner en humant le salin. Et parfois il croisait sur la route la fille du vieux Laurent Dugré, un pêcheur d'ici dont tu vois la maison, la troisième à gauche, avec le puits à brimbale devant la porte. Or c'était une fine créature que cette fille, presque trop belle pour une fille de pêcheur. Mais tu sais, quand elles se mettent à être belles, elles le sont jusqu'à l'impossible. Blonde, en dépit du hâle de la mer, avec un regard bleu d'une limpidité admirable, un visage aux lignes pures, sans rien de fruste ou de mal fini, une allure naïvement gracieuse, toute une frimousse éveillée et piquante. Elle allait, tantôt, un panier au bras, faire les provisions au village, tantôt, la main protégeant les yeux, interroger l'horizon pour voir si le père ne revenait pas. Et quand elle avait aperçu la barque, quelle gentille façon elle avait de crier : Ho! papa! en faisant tourner son mouchoir! D'autres fois Armand la voyait à travers la fenêtre, en jupon et manches courtes, vaquer aux travaux du ménage, balayer, peler les patates, soulever le couvercle des marmites bouillantes. Elle faisait tout cela légèrement, comme sans y toucher, avec distinction et charme. Un jour qu'elle revenait du rivage en faisant danser une brochettée de poissons, le vent emporta son petit bonnet, et Armand qui passait le rattrapa et le lui remit. Elle rougit en disant : « Merci, m'sieur », et cela la fit encore plus jolie. Depuis, les jeunes gens se saluèrent en se rencontrant sur la route. Armand avait appris qu'elle s'appelait Rose-Anne, et il lui dit une fois : « Bonjour, mam'zelle Rose-Anne », ce dont elle fut toute surprise. Il remarqua dès lors qu'elle se mettait à la fenêtre pour le voir venir, et qu'elle avait toujours, juste au moment de son passage, une serviette à étendre le long du chemin ou un seau d'eau à tirer du puits. Lui, de son côté, ne manquait plus un jour à son excursion sur la grève, et en passant devant chez le père Dugré, son pas se faisait d'une lenteur de tortue. Un jour que le soleil plombant l'avait mis en sueur, il s'enhardit à frapper à la porte, et demanda un verre d'eau. Le vieux pêcheur fumait sa pipe dans un coin; il répondit placidement sans se déranger. -À vot' plaisir, m'sieu : v'là le gobelet accroché là et le siau est sur la tablette. Mais Rose-Anne, devenue toute rouge, s'était vivement élancée : -Pardon, monsieur, dit-elle, cette eau-là n'est plus fraîche : je vas aller en tirer pour vous. Et, sans attendre de réponse, la voilà partie vers la brimbale, le seau à la main, et Armand derrière elle, emboîtant le pas tout en feignant de la vouloir retenir : -Mais non, mademoiselle, ce n'est pas la peine; j'irai moi-même. Ouiche! elle n'écoutait pas et trottinait, un peu émue. Quand ils furent tous les deux sur le bord du puits : -C'est trop de bonté, mademoiselle Rose, crut devoir dire Armand. -Oh! m'sieur, c'est rien du tout, ça me fait bien plaisir : ça sera pour la capine que vous m'avez ramassée l'autre jour. Et elle se mit à rire tout franc, découvrant ses dents blanches, tout en abaissant le levier au bout duquel le seau chantait. -Vous allez me le laisser remonter, au moins, insista le jeune homme. -Non, non, j 'suis bien capable, allez. Mais lui avait déjà saisi la perche et, chacun s'obstinant, ils tirèrent à deux la brimbale, leurs têtes rapprochées par l'effort se mirant dans l'eau noire et leurs doigts se touchant parfois le long de la chaîne mouillée. À dater de ce jour, Armand dut constater qu'il était amoureux. Le citadin blasé s'était positivement épris de la simple fille de la grève; et celle-ci, ma foi, éblouie et flattée, laissait volontiers croître en elle un sentiment semblable. Armand ne songeait plus qu'aux moyens de voir plus souvent et plus longuement sa gentille amie. Lui qui avait amené ici un yacht superbe, venait louer deux fois la semaine pour ses promenades la vieille chaloupe du père Dugré. C'était une occasion d'entrer et de caqueter avec Rose. Il revenait à la nuit tombante, et il fallait rapporter les rames. Alors il se prétendait las, s'asseyait, et la conversation se prolongeait tard, le père y plaçant, par ci par là, quelques syllabes et laissant les jeunes gens faire les frais du reste. On se disait des banalités sur les heures de marée, le raccourcissement des jours, les chances diverses de la pêche, mais avec des vivacités, des grâces, des sourires contenus qui étaient à eux seuls tout un langage. Pourtant, à deux ou trois reprises, Armand avait été désappointé péniblement. Il avait trouvé en entrant sa chaise occupée. Un jeune homme était là jasant familièrement avec le pêcheur et sa fille : un beau gars rustique et plein de santé, qui semblait chez lui dans cette maison, que le vieux Dugré appelait Julien tout court et qui tutoyait Rose-Anne!... Le père Laurent avait dit en le présentant : - C'est Julien, l'gas du voisin Lambert Déry. Il vient nous voir, comme ça, rapport à moé, et un peu aussi, j'cré ben, rapport à c't'elle-cite. Et Julien avait ri largement en faisant un clin d'oeil à Rose. Celle-ci avait paru gênée de voir en présence l'étudiant et le pêcheur, et tout de suite sa belle humeur s'était figée. Armand put voir dès lors qu'il avait un rival et, qui pis est, un rival redoutable. Sans doute sa cravate à lui était mieux nouée et ses mains plus fines; mais il n'était qu'un étranger dans l'humble monde dont la jeune fille faisait partie. L'autre était un enfant du sol, un compagnon connu dès l'enfance, initié aux mêmes travaux, parlant le même langage. Il y avait dix chances contre une que le coeur de Rose-Anne s'accrochât au coeur du marin, ne réservant au «beau monsieur » qu'une admiration mêlée de respect. Et le marin semblait conscient de sa force, car c'était avec une parfaite indifférence qu'il avait salué le « monsieur, » continuant ensuite l'épanchement à tu et à toi avec son amie. Armand se dit qu'une lutte sérieuse allait s'ouvrir; mais il avait le coeur trop pris pour céder sans combat. Au contraire, ses visites à Rose-Anne se firent plus fréquentes et plus intimes. Un joli médaillon qu'il apporta un jour fut apparemment très goûté, et lui valut la promesse d'un « tour de voiture » en sa compagnie le dimanche suivant. Le vieux Dugré, qui avait promené ainsi dans son temps toutes les belles filles de la paroisse, ne vit rien d'alarmant à cette politesse. Donc, après vêpres, un boghei flamboyant s'arrêtait à la porte de la masure, et Rose-Anne, toute fraîche dans sa robe d'indienne à picots, ayant mis ses gants blancs et son chapeau à fleurs, se disposait à y monter; lorsque soudain, sortant de la cour des Déry, un autre boghei s'avança, au trot d'un fringant cheval bai, et Julien, ganté, pommadé, serré dans sa redingote noire, apparut sur le siège, les guides à la main. Julien vit bien la voiture déjà stationnée; il vit Armand et Rose-Anne debout sur le seuil; mais tout cela ne lui dit rien. Il n'eut même pas l'idée que Rose pût aller sur la route avec cet élégant touriste. Il arrêta donc son cheval, sauta agilement par terre, et s'écria : -Bien le bonjour, la compagnie. J'suis venu te qu'ri, Rose-Anne, pour étrenner mon attelage neuf. T'es prête à embarquer? On va gagner le rang Saint-Michel, jusque chez le cousin France Pitou, aller et revenir. Rose parut consternée. Son regard erra d'Armand à Julien, inquiet, presque suppliant, cherchant à apaiser le ressentiment qui allait naître à cause d'elle entre ces deux hommes. -Tu vois bien, mon Julien, dit-elle, que monsieur est déjà ici pour me prendre. Y a longtemps que je lui avais promis. Faut pas qu'ça t'ôte la bonne humeur. Ça sera pour une autre fois, bien sûr. Le grand garçon s'arrêta court, paralysé par la stupeur, planté tout droit dans une immobilité de statue. Il devint blême affreusement, et une grimace nerveuse tordit le coin de sa lèvre. Puis il regarda Armand en pleins yeux, devinant tout, découvrant en ce gandin mince l'adversaire, l'irréconciliable ennemi. Il y eut tant de colère dans ce regard qu'Armand crut un instant qu'il allait se jeter sur lui. Pourtant le pêcheur se contint; il partit d'un rire saccadé, balbutiant : -Ha! ha! Excuse, Rose-Anne : j'aurais pas cru!... Puis se jetant d'un bond sur le siège, il cingla de son fouet, à toute force, le cheval qui se cabra, effaré, et bondit au galop sur la route sableuse. Désormais les deux hommes se détestèrent cordialement. Ils évitèrent de se rencontrer chez Rose. Mais l'un et l'autre avait juré de gagner le coeur de la fille et poursuivait son but avec une ardeur obstinée. Lequel était le préféré? Cela demeurait indécis. Qui sait si Rose ne les préférait pas chacun tour à tour? L'étudiant était si galant, si bien mis! mais le pêcheur était si franc et si joyeux! J'abrège. Fatigué de lutter à chances égales, et de « manger de l'avoine » plus souvent qu'il n'aurait voulu, Armand se résolut à tenter un grand coup pour écraser le malencontreux rival. Il parla à Rose de son yacht, un bijou de légèreté et d'élégance, qui faisait l'envie de tous les sportsmen de Cacouna. Oh! il l'aimait, son yacht, et ne le céderait pas pour une fortune. Pourtant, le croirait-elle? il n'avait plus le goût d'y monter. Il lui semblait triste et vide, à présent, et ce serait ainsi tant que Rose-Anne ne s'y serait pas assise. Oui, il fallait qu'elle vînt, un soir, sur les six heures. On prendrait des bordées dans la baie, et elle verrait comme c'est amusant de glisser sans fatigue au bercement des vagues, dans des bancs capitonnés de velours, les pieds sur des tapis, et de voir reluire les vernis, les beaux cuivres aux reflets du soleil mourant! Rose fut séduite et accepta. Le lendemain soir, le yacht, lavé et astiqué, avec une flamme à son mât, attendait à la jetée du village, et la jeune fille, en y entrant, fut toute surprise de voir son nom, ROSE-ANNE, luisant à la proue en belles lettres rouges cerclées d'or. La brise était fraîche et la mer moutonnait un peu. La voile s'enfla, inclinant la légère embarcation qui partit en dansant sur les crêtes soulevées. Ce furent trois heures délicieuses. Jamais les deux amis n'avaient été si seuls ensemble. Dans le grand désert du ciel et des flots, leur intimité était complète; une seule pensée emplissait leurs deux âmes. Alors mieux que jamais, Armand comprit avec quelle tendresse et quel respect il aimait cette douce créature. Oui, il l'aimait sincèrement, naïvement, en dehors de tout flirt et de toute rouerie. Et Rose donc! Elle était gagnée, conquise, elle nageait dans l'enchantement. Quelle féerie que ce salon flottant où elle était reine, ce tête- à-tête avec ce beau garçon qui n'était là que pour elle et qui l'entourait d'attentions et de gentillesses! Elle le buvait des yeux, crânement drapé dans son costume clair, manoeuvrant à la fois d'un air leste le gouvernail et la voile. Il était donc marin, lui aussi! Mais quel autre marin que Julien Déry, avec sa blouse de bouracan et sa vieille chaloupe sentant la morue! Et elle l'admirait, elle l'aimait, ce bel ami, de tout l'élan de son coeur simple et primitif. Ils étaient maintenant au large, et Cacouna, au fond de sa baie, n'était plus qu'une dentelle blanche sur un collier d'émeraude. Le couchant mettait de menus arcs-en-ciel à chaque moutonnement des vagues. Armand et Rose gardaient le silence, un silence d'amoureux, chargé d'aveux et de confidences. Le jeune homme le rompit soudain. -Rose-Anne, dit-il, êtes-vous contente de notre promenade? -Oh! contente, monsieur! fit-elle vivement. Je crois que de ma vie je n'ai eu autant de plaisir. -Cela ne vous ennuie donc pas d'être avec moi? Rose-Anne leva les yeux et vit qu'Armand lui souriait. Elle sourit, elle aussi, un peu troublée, et répondit : -C'en a pas l'air. -Mais s'il s'agissait d'y rester longtemps, qu'en diriez- vous, Rose-Anne? Elle ne comprit pas bien la phrase adroite. -Ma foi, dit-elle, ça serait facile; mais v'là le soleil couché tantôt : va bien falloir qu'on s'en retourne. -Ce soir, sans doute; mais après, plus tard, est-ce que cela vous irait d'être avec moi très longtemps, toujours? Rose-Anne eut un violent soubresaut; un flot de sang monta à ses joues; ses yeux prirent soudain une expression de douleur criante. Puis, la tête dans les mains, elle fondit en sanglots. -Mon Dieu! qu'est-ce? cria le jeune homme. Comment vous ai-je fait de la peine? Mais elle pleurait, gémissait tout haut sans répondre, cachant son visage de ses doigts, en proie à un chagrin sans nom. -Par pitié, Rose, qu'avez-vous? répéta Armand. -Non, non, dit-elle enfin au milieu de ses larmes, c'est pas possible! j'suis pas assez demoiselle pour vous. Armand aurait voulu s'élancer près d'elle, lui parler tout bas, lui faire comprendre à force de caresses toute la sincérité de ses paroles. Mais le vent soufflait en bourrasque, et cette damnée manoeuvre le retenait. Alors, en priant et suppliant, il obtint qu'elle l'écoutât un peu. Et là, d'un coup, sans rien garder, il lui dévoila tout son coeur. Oui, il était possible qu'elle fût avec lui toujours, puisqu'il l'aimait. Entendait-elle cela? Il l'aimait sérieusement, de cet amour dont se soudent deux existences. Il était maître de son coeur et librement il le lui offrait, d'un choix arrêté et réfléchi. Que lui importait qu'elle fût fille d'un pêcheur? Elle ignorerait l'art de pincer les lèvres et de faire d'exquises révérences? Il se garderait bien de le lui apprendre. Elle ne jouerait pas du piano? C'était une distinction. Mais par contre, elle était belle comme une princesse, et bonne, et dévouée et douce : cela lui suffisait, c'était ce qu'il voulait dans une compagne. Et c'est pourquoi il l'avait aimée du jour de leur première rencontre. Et maintenant, loin de se croire au dessus d'elle, il se mettrait à ses genoux pour qu'elle daignât, elle aussi, l'aimer un peu. Elle voyait bien que « c'était possible! » À mesure que ces arguments, et d'autres encore, se déroulaient, Rose-Anne relevait la tête. Chaque parole séchait une larme et réprimait un sanglot. Quand Armand eût fini, il la vit, la figure rougie encore, mais rayonnante, lui jeter un regard chargé de tendresse. Puis, joignant les mains, extasiée, émue au plus profond d'elle-même : - Armand, dit-elle, c'est donc vrai! Moi qui vous aimais tant, et qui jamais, jamais, n'aurais osé vous le dire! Ils revenaient maintenant vers la rive, le coeur noyé de bonheur intime. Leurs confidences étaient devenues toutes calmes, toutes fraternelles. C'étaient deux êtres n'ayant déjà qu'une vie, qu'une pensée, qu'un espoir. Cependant le ciel brunissait, et l'embrun soulevé leur fouettait le visage. Le yacht dansait immodérément sur la mer démontée. Là-bas commençaient à reparaître, dorées des derniers reflets crépusculaires, les cabanes de la grève. -Nous allons droit chez vous, Rose-Anne, dit Armand, mettant la barre sur la maison du père Dugré. -Oui, filons vite, mon beau marin, car la nuit sera bientôt descendue. Et comme ils filaient, en effet, par ce vent endiablé qui tordait la voile, et dont la poussée soulevait l'embarcation comme une mouette prête à s'envoler! C'était émouvant de glisser si vite, et de voir grandir d'instant en instant les rocs, les arbres, les promeneurs le long de la route, et comme fond de décor, à gauche, le pêle-mêle de la petite ville, à droite les coteaux de blé-d'inde et de sarrasin en fleur. Ils n'étaient plus qu'à quelques arpents de la côte, quand Rose-Anne poussa une exclamation étonnée, où perçait une pointe d'inquiétude. -Armand, dit-elle, vois donc cet homme debout sur la grève et qui nous regarde venir. C'est lui, je gage, qui nous a reconnus; il va encore prendre çà de travers. -Qui, lui? fit Armand, distinguant en effet là-bas un jeune homme de haute taille, en habits de pêcheur, qui semblait suivre avec attention tous les mouvements de la barque. -Julien, Julien Déry... C'est d'valeur tout de même... Mais elle s'interrompit soudain, et son regard, son attitude prirent une expression d'angoisse et d'effroi. Elle étendit la main vers un point noirâtre qui venait d'émerger à quelques brasses seulement en avant de la barque, et que la lame couvrait et découvrait tout à tour. - Ah! mon Dieu! cria-t-elle, la batture, là, on va dessus!... Au même instant, un choc violent secoua l'embarcation, qui craqua sinistrement dans toutes ses jointures. Le mât s'abattit avec fracas. La proue vola en morceaux, livrant passage à une vague énorme. Le yacht venait de se briser sur la roche à fleur d'eau que je te montrais tout à l'heure. En une seconde il chavira, précipitant à la mer les deux jeunes gens. Mais à leur cri de détresse un autre cri avait répondu sur la rive. Prompt comme l'éclair, Julien Déry s'était jeté dans une chaloupe, et déjà il ramait vers eux de toute la vigueur de ses muscles. Armand et Rose-Anne étaient remontés à la surface, mais, malgré leurs efforts, ils ne pouvaient s'accrocher ni à la roche glissante qui ne leur offrait aucune prise, ni au yacht dont la vague emportait au loin les débris. À chaque instant la houle les recouvrait, paralysant leurs mouvements, leur coupant la respiration, les empêchant de se rejoindre pour se porter secours. Une trentaine de pieds les séparaient, et ils luttaient, chacun de son côté, impuissants, se sentant faiblir, déjà prêts à s'abandonner à l'onde fatale. Mais non, voici un clapotis de rames, et la voix de Julien qui crie: - Courage! Rose-Anne, me v'là; tiens bon encore une minute ! Et la voix se rapproche, tandis que les deux naufragés rassemblent leurs dernières forces. Enfin, tout à côté de la jeune fille, vient de surgir l'esquif sauveur. Deux bras vigoureux ont saisi Rose et l'ont ramenée dans la barque, épuisée, mais pourtant encore consciente d'elle-même. -Vite, vite, à c't'heure! dit-elle en s'affaissant, Armand, plus au loin, allons vite! Mais le grand gars a soudain dans les yeux un éclair étrange; un pli dur se creuse sur son front. Il est debout dans la barque et regarde tout autour, sans rien faire, sans avancer. -Armand, sauve Armand! répète Rose-Anne, mais dépêche-toi donc! -Ous'qu'il est? Je l'vois pas, dit Julien d'un ton sec et froid comme une lame d'acier. -Mais là, là! ... Au même instant, Armand, qui est à bout de forces, qui se maintient à peine sur l'eau et que la vague éloigne toujours, jette un appel rauque, déchirant, qui gargouille et s'étrangle dans son gosier : -À moi! À moi! Je n'en puis plus! Mais Julien, lui, ne s'émeut pas, ne se presse pas. Il se rassied et se met à ramer dans la direction de ce cri. Il rame à petits coups, à saccades espacées, et l'on dirait vraiment qu'il ne trempe à l'eau que le bout de ses avirons. -Jésus! on n'avance pas, crie Rose-Anne affolée. Plus vite, Julien, pour l'amour de Dieu! Alors Julien s'arrête tout à fait; il relève les rames, et, d'un accent où s'affirme une résolution farouche : -Ben! non, y a pas moyen, y a trop d'vent; v'là la roche devant nous, il arriverait un aut' malheur. Cette fois, Rose-Anne a tout compris. Devant la pensée homicide qui s'avoue, le désespoir lui rend soudain des forces décuplées. Elle se jette sur les rames en criant : -Misérable! va-t-en! laisse-moi faire : je le sauverai, moi, si t'es trop lâche! Alors Julien s'est levé, pâle comme un fantôme, l'oeil flambant d'un feu sombre, et, d'une voix où la haine, la jalousie, la folie mettent un frémissement sinistre : -C'est bon! oui, je m'en vas! si tu veux le sauver, sauve- le toute seule! Et, étendant les deux bras, il s'est lancé lourdement dans la mer. Tu comprends, il ne cherchait pas la mort : les gars de notre peuple ne se tuent pas par dépit d'amour. Il voulait seulement, aveuglé de colère, se mettre hors de l'action, laissant son rival à son sort, et gagner la rive à la nage. Mais ses pensées bouleversées paralysèrent ses forces, et il succomba à moitié chemin. Mon ami s'était tu, comme oppressé par l'émotion de ce souvenir tragique. Nous marchions maintenant tous deux dans l'ombre épaissie, et la nuit sans lune confondait le fleuve, la plage et le ciel dans une même ténébreuse immensité. -Et Armand? demandai je, saisi moi-même par l'inattendu de ce dénouement. -La jeune fille arriva juste à temps pour le recueillir au moment où il allait s'enfoncer pour la dernière fois. Après un silence, il reprit, en scandant chacun de ses mots : -Crois-tu que j'ai vu la mort d'assez près durant cette soirée? -Ah! c'était toi?... Je le pensais... Mais Rose-Anne alors, qu'est-elle devenue? Comment se fait-il? -Rose-Anne, mon cher? Eh bien! c'était Julien qu'elle aimait. -Allons donc ! -Rien de plus vrai; ou du moins, elle l'aima depuis d'un amour posthume dont rien ne put la distraire. Par un étrange phénomène, Julien mort absorba toutes ses pensées, devint pour elle l'objet d'un culte passionné et attendri. Le rude pêcheur avait pris un moyen violent mais efficace de gagner le coeur qu'il voulait. C'est avec une exaltation émue que Rose, dès ce moment, me parlait de lui, et je voyais à son souvenir son coeur se gonfler de sanglots. Elle passait des heures sur la plage en face de l'endroit où il avait disparu après l'avoir sauvée. Un jour elle me dit : Oh! si nous n'avions pas fait cette promenade de malheur, mon pauvre Julien ne serait pas mort! Dès lors, tu le comprends, ce fut fini entre nous deux : sans nous être querellés ni brouillés, nous cessâmes de nous voir. Ce naufrage avait épargné nos deux vies, mais, en engloutissant nos beaux rêves; et notre amour gisait là, noyé et mort avec le cadavre de Julien, dans le remous de la roche traîtresse... Nous passions, à ce moment même, devant la maison du père Dugré, dont la fenêtre s'éclairait d'une lueur fumeuse. Nerveusement, Armand me serra le bras. Une blonde jeune fille allait et venait dans l'unique pièce, finissant de ranger les objets du ménage avant le repos de la nuit. Au bruit de nos pas sur la route, elle s'arrêta, fixant la fenêtre, et le pur ovale de ses traits, la douceur bleutée de son regard apparurent en pleine lumière, enveloppés de grâce attristée et songeuse. Nous la contemplâmes, un instant, pensifs tous deux. Puis Armand m'entraîna avec un soupir, comme ressaisi brusquement d'une souffrance mal éteinte. - C'est égal, murmura-t-il entre les dents, elle est trop belle pour une fille de pêcheur... Sympathies Nous causions, Georges Hamel et moi, des lois qui régissent nos sympathies. Vous demandez qui est Georges Hamel, naturellement. C'est un garçon qui foisonne de qualités, mais qui n'a pas de chance. J'entends que son coeur n'en a pas. Ce coeur a cherché toute sa vie le beau papillon de l'amour, et n'a trouvé que des chenilles. Hamel est une âme idéaliste et tendre, pour qui l'amour est le pôle magnétique de l'être, ayant la justice pour équateur. C'est un enthousiaste de la beauté, qu'un pic de montagne extasie, qu'une branche de mimosa transporte. Mais la beauté féminine surtout l'hypnotise; elle concentre pour lui toute la splendeur du monde; il ne l'aborde qu'avec une adoration tremblante. « Il y a, m'a-t-il dit, des profils de femmes qui me rendent complètement fou. » Il est très généreux, loyal comme plusieurs chevaliers et incapable d'une bassesse. Il a une figure pâle de romantique attardé, moins la chevelure, et ses traits, à défaut de charme bien défini, ont celui de leur expression sérieuse et ouverte. Sa culture mentale est intense, sa curiosité omnivore et insatiable. Il a tout lu, depuis Confucius jusqu'à Bernard Shaw, depuis Pétrone jusqu'à Henri Barbusse. Il a même lu saint Augustin et sainte Mechtilde. Je l'ai trouvé un jour absorbé dans une table de logarithmes. Il cause de tout avec un singulier mélange de philosophie et de poésie, toujours prêt à s'emballer pour le sentiment contre la raison pure. Ses opinions sociales sont avancées et naïves : celles de Tolstoï amalgamées à celles de Lénine; la théorie d'un chambardement universel qui s'interdirait d'écraser une mouche. Bref, Georges Hamel est un charmant homme et un délicieux ami. Comment s'expliquer alors qu'à l'âge de trente-cinq ans il n'ait encore allumé nulle part la flamme glorieuse, qu'il reste ainsi muré dans son exil intime et dans son ennui? Ce n'est pas faute d'aimer lui-même : il s'attache comme la vigne sauvage et prend feu comme l'amadou. Il cherche éperdument l'âme-soeur, il la désire de toutes ses fibres, il lui tend des mains presque suppliantes. Et immanquablement elle lui échappe. Il croit l'apercevoir à quelque tournant de la route : il rêve aussitôt de sources chaudes, de coupes débordantes, d'ors, de symphonies et de rayons; mais la reine apparue se transforme à vue d'oeil, comme dans les contes, en fée boiteuse qui le repousse et se moque de lui. Ce quignon est si reconnu qu'un de nos camarades l'a baptisé Les-Vaines-Tendresses. Quant à moi, il me représente Éros enchaîné, la quatrième Danaïde, et le Tantale du vingtième siècle. Il y a des raisons, et mon ami les connaît toutes, et cela fait partie de sa souffrance, car il s'analyse, il s'analyse! Ainsi, il sait qu'il n'a pas de stratégie. Il ignore les ruses, les camouflages, les retraites feintes, les avances masquées, tout l'appareil de l'encerclement et de l'assaut par lequel se force l'amour. Il ne regarde pas la femme comme une proie qu'il faut conquérir dans une complication d'affûts, de poursuites et de surprises. Pour lui, l'amour est une tendance mutuelle, une attraction simultanée qui doit s'établir avec l'assurance et la sérénité d'une loi. Son progrès est normalement aussi calme que l'épanouissement d'une corolle. Les deux êtres « touchés » convergent l'un vers l'autre sans plus d'effort que des tiges aimantées. Si l'un des deux résiste, c'est simplement le signe d'une polarité contraire, cela prouve qu'il relève d'un autre rayon d'influence, et alors c'est folie de s'insurger. Donc, il lance un appel, un signal, puis il écoute, escomptant une réponse; il fait deux pas, comme dans le menuet, puis il attend que la vis-à-vis se rapproche. Si rien ne s'émeut et ne vibre, il se replie, il s'efface discrètement. « Vais-je essayer, dit-il, de bousculer leur liberté, d'entrer par effraction dans leurs grâces? Insister quand on vous refuse, mais c'est mesquin, mal élevé, mon cher! » Vous pensez si ce fatalisme timide lui réussit. La moitié de l'amour, pour la femme, n'est-ce pas? c'est l'excitation de la lutte et l'ivresse de la défaite. Elle veut être traquée, réduite et emportée sur les épaules comme au temps de l'homme des cavernes. Devant l'attaque elle fuit, en tournant la tête, par exemple, goûtant l'orgueil d'être suivie. Atteinte, elle regimbe et joue des griffes : il est si doux d'être terrassée! « Pourquoi, dis-je un jour à l'une d'elles, n'encouragez-vous pas Georges Hamel? Voyez donc comme il vous regarde! » - « Ah bien! fit-elle avec une moue, il m'en faut plus que ça pour me remuer! » Vous avez justement le mot de l'énigme : il ne les remue pas! Et puis, il a une manie qui lui est fatale : il s'imagine qu'on peut concilier la liberté avec l'amour. Il caresse la notion d'un attachement absolu, total, qui n'entraînerait aucune servitude, qui n'aurait, si l'on veut, d'autre chaîne que lui-même. On n'a pas le droit, prétend-il, d'aliéner son être moral; tout ce qu'on peut, c'est de se donner tout entier, à chaque jour et chaque heure, par un choix constamment renouvelé. On ne peut promettre à une femme, même à la plus chère, de l'aimer à jamais et uniquement : le coeur a sa vie indépendante, incoercible, échappant aux contrats et aux hypothèques. « Seulement, ajoute-t-il, une fois vraiment livré, il ne se reprend plus sans raisons majeures : c'est sa nature même et sa loi ». Vous voyez d'ici quel accueil ces théories reçoivent d'une assemblée de belles disciples. « Comment! mais c'est l'amour libre, cela! » clament-elles effarouchées, « quelle horreur! » Eh! non, c'est seulement l'amour qui voudrait se croire libre. Au fond, Hamel ne cherche qu'à s'enferrer, qu'à s'inféoder corps et biens : il est fidèle comme un toutou, constant comme une fonction algébrique. La femme qui l'aurait captivé posséderait un esclave enthousiaste : il l'épinglerait, il la chausserait, il promènerait son caniche. Seulement, il ne voudrait pas sentir que c'est son devoir. Il déteste la jalousie, cette fièvre mentale qu'on a bien définie : l'instinct de la propriété poussé jusqu'au délire; il la juge une mainmise brutale sur l'être d'autrui, une forme arrogante de l'égoïsme. Mais celle qu'il aimerait n'aurait pas lieu d'être jalouse. Seulement, seulement, elles ne le savent pas! Georges Hamel, en tout cas, en raison même de ses avatars multiples, est devenu un expert dans les choses du coeur. Nul ne connaît mieux que lui la carte du Tendre, nul ne sait mieux dérouler les ressorts du sentiment, en saisir les forces motrices, en peser les actions et les réactions. Et nous en étions à scruter, au fil de l'idée, ce monde des sympathies humaines qui, en le torturant, l'intéresse par dessus tout. - J'ai remarqué, dit-il, que l'identité des pensées, des goûts, des tendances morales, est bien loin de suffire à la sympathie. On croit assez que deux âmes s'attirent quand elles se ressemblent. C'est une formule commode et à première vue solide, mais que l'observation ébrèche joliment. On voit mille fois, n'est-ce pas, les plus entiers contrastes entre des âmes passionnément éprises? Exemples : Eloa et Satan, Mars et Vénus, notre ami Naud, artiste, flâneur et mondain, adoré de sa femme pratique, active et dévote. Non, l'attrait sympathique plonge plus loin dans l'être que la couche des dispositions mentales : il dépend de causes plus secrètes, englobant à la foi l'âme, le corps, le tempérament, le caractère, l'ego lui-même en ce qu'il a de plus essentiel et de plus subtil. Et ce qui le suscite, ce n'est pas tant la similitude que l'adaptation, l'harmonie, les tons se complétant l'un l'autre, la vibration synchronisée et formant accord. Parfois, à la lecture d'un livre, on voit reflétées dans ses pages ses propres pensées, ses propres émotions, toute la structure de son être idéal et sensible. Il semble que tout ce qu'on lit, on l'avait éprouvé, conçu, qu'on le crée et l'exprime presque autant que l'auteur lui-même. Des opinions qu'on caressait secrètement, des élans intimes qu'on croyait exclusivement siens, apparaissent là en pleine lumière, jaillis d'une âme qui a vécu peut-être à des milliers de lieues ou d'années. Il y a concordance parfaite, entente dans toutes les directions, entre cet esprit et le nôtre; tout ce qu'il émane entre en nous par des avenues toutes ouvertes. On se dit : cet homme est mon frère; nous sommes deux copies du même type, deux incarnations d'une seule idée. Que je voudrais le voir, le connaître! Quelle sympathie complète s'établirait entre nous deux! Les entretiens délicieux que nous aurions ensemble! Le charme inouï d'une vie commune! J'ai senti cela, pour ma part, en lisant Augustin d'Hippone : cet Augustin artiste, rêveur, philosophe, homme du monde, affamé de science, enflammé de passion pour la beauté sous toutes ses formes; et si moderne, si moderne, qu'on se l'imagine aisément arpentant le boulevard Montmartre ou disant des pantoums dans un cénacle décadent; l'Augustin des Confessions, des Lettres et du Livre de la Musique; celui que tenaillaient à la fois l'amour de Dieu et l'amour de la femme; celui qui n'a pu se résoudre à damner Platon. De me trouver si semblable à lui, si vibrant à son unisson à travers une pareille distance, m'apparaissait presque un miracle. «Augustin, me disais je, c'est moi, Hamel, moins le génie; avec cette nuance encore, mais qui maintient une sorte d'équilibre, qu'il a eu toute sa sainteté à la fin, et moi au commencement. Pourquoi n'ai-je pas vécu près de lui, assis à sa table, comme son ami Alypius? » Eh bien! réflexion faite il n'est pas sûr du tout que j'eusse pu vivre dix minutes avec l'Augustin en chair et en os. Peut-être nos tempéraments individuels eussent-ils été comme l'eau et le feu. Peut-être, dans un coin de l'esprit, portait-il quelque trait répugnant au mien dont ses livres n'ont gardé nulle trace, ou dans son être externe quelque manie, ne fût-ce qu'une façon de marcher, de traîner sa toge, qui m'eût semblé insupportable. J'y songe, je crois qu'il m'eût horripilé à manger constamment des figures, comme il faisait, étant manichéen, pour délivrer les âmes captives. Ou bien je lui eusse déplu moi-même, ce qui est plus probable, et l'euphonie eût péri de ce côté. Bref, j'ignore tout à fait si mon attrait intense pour le penseur et l'écrivain se fût étendu à l'homme. J'ai goûté la même consonance avec Jean-Jacques Rousseau et l'italien Rosmini. Rousseau, tel qu'il se peint lui- même, tel qu'il vit dans ses livres, est simplement irrésistible. Si ardent, si sensible, si généreux! si humain malgré son génie, si loyal jusqu'en ses faiblesses! J'ai vécu avec lui sa jeunesse bohème, sa solitude à l'Ermitage, à l'Ile Saint- Pierre, où il créait d'inspiration une nouvelle esthétique et un nouveau code social. J'ai eu pour lui un culte, un attachement personnel, jusqu'au jour où l'étude plus creusée de mon idole en a gratté presque toute la dorure. Et j'ai vu, à côté du Rousseau splendide de l'Émile, le lettré vaniteux, le Diogène poseur, le misanthrope ingrat, le neurasthénique égoïste faisant porter à tout le monde le poids de son hypocondrie et de sa gravelle. Deux hommes absolument divers assemblés en lui : l'être droit, chaleureux, ouvert aux abnégations les plus hautes, apôtre d'une morale puisée aux sources même de la nature; et le détraqué qui met sa famille aux Enfants- Trouvés, qui croit voir l'univers armé contre lui, et qui se promène dans les rues en robe de coton blanc. Où donc allait ma sympathie? À un Rousseau charmant, divin presque, mais qui n'existait qu'en peinture. Parmi les contemporains, Loti surtout m'a charmé et captivé. Un errant nostalgique comme moi, avec cette différence que c'est le tour du monde mental que j'ai fait plusieurs fois, au lieu d'encercler la boule terrestre. Mais émus tous deux des mêmes rêves et poursuivant les mêmes fantômes : connaître, admirer, aimer. Dans ses odyssées innombrables, à Tahiti ou à Stamboul, à Bénarès ou à Nagasaki, j'ai cru être pour lui un autre frère Yves. Je sens les choses comme il les sent; je les dirais comme lui, si je le pouvais. Il me peint, il me définit en se racontant lui-même. Mais quand j'examine les portraits d'un sou accolés parfois à ses oeuvres, croirais-tu que je suis figé tout de suite? Il y a quelque chose dans ses traits qui coupe mon intimité, quelque chose de froid comme l'acier, de hautain, de réservé, d'incommunicable. Je me dis que l'âme qu'ils recouvrent n'a jamais livré son secret, que vingt volumes de confidences l'ont laissée isolée et inaccessible; et en m'éloignant malgré moi, je le plains mieux de son ennui. D'ailleurs, pourrait-il s'établir une camaraderie réelle entre un officier de marine et un enragé pacifiste? Je n'ai donc comme ressource, pour conserver mon Loti imaginaire, que d'oublier son existence et de tourner sa photographie au mur. -C'est peut-être différent avec les femmes? interposai-je. -Différent, oui - c'est-à-dire encore plus énigme. Avec les femmes, mon cher, la sympathie ou l'antipathie tiennent à des causes microscopiques, à une ligne, au jet d'un regard, à la place d'un cheveu, à l'intonation d'une parole, à des atomes que les sens ne perçoivent même pas. C'est une emprise subite, impérative, presque toujours inexplicable. Rien de moins raisonné ni de plus fantasque. Tiens, je vais te conter une drôle d'aventure tirée de mon catalogue d'expériences. Tu n'as que faire de savoir les dates, mais ça m'est arrivé il n'y a pas vingt ans. Je m'amusais un jour à parcourir, dans une revue, la page de la « Petite Correspondance », ce bureau d'échange des coeurs incompris, cette station d'où les âmes en peine lancent des appels dans l'inconnu, cherchant à ébranler autour d'elles une série d'ondes contagieuses. Parmi une quantité de messages simplistes énoncés en des styles funambulesques, je remarquai une note, signée Adrienne, à cause de sa correction, de sa réserve, et des dessous que j'y croyais découvrir. L'auteur se disait isolée au milieu d'une foule étrangère, incapable de plier aux notions communes son esprit indiscipliné, et son coeur à des relations futiles. Elle voulait un correspondant, un seul, qui souffrît comme elle de la solitude, et qui n'eût pas les idées de tout le monde. Elle ne lui promettait qu'une réciprocité de franchise, et se défiait d'avance de toute autre attente. Je crus sentir sous ces formes calculées la plainte d'une sensibilité délicate et d'une mentalité ardente. La détresse qu'elles manifestaient répondait si bien à la mienne qu'il me prit fantaisie de l'explorer. J'envoyai une réponse à Adrienne. Il fallait l'adresser à la revue même, qui se chargeait de la transmettre. Ainsi l'incognito était gardé aussi longtemps qu'on le jugeait bon. J'expliquais dans cette lettre l'impression sympathique que j'avais reçue, l'apparente ressemblance de nos deux vies, ma prison bâtie comme la sienne dans le désert sentimental, et l'espoir que nos deux esprits, dans un monde éthéré au moins, se reconnaîtraient fraternels. Je la questionnais sur ces « idées rares » qu'elle voudrait voir dans un ami, l'assurant que les opinions osées et les théories impossibles avaient toujours été mon fort; mais j'avouais un doute qu'elle fût si avancée elle-même dans l'individualisme, car jamais encore je n'avais rencontré une femme dégagée pleinement du moule de ses ambiances et de son berceau. Une réplique m'arriva, sans indication d'origine, d'une écriture fine et nerveuse, d'une langue et d'une orthographe plus que passables; et comme substance, mon cher, charmant, enlevé, délicieux! Pas l'ombre d'affectation ni de pruderie. La confession toute simple d'un état d'âme inquiet et impatient; la fatigue des routines veules et des attitudes commandées; l'aveu voilé de déceptions subies; l'indice, ça et là, de lectures, de goûts artistiques difficiles et justes; l'intérêt attendu d'un croisement d'idées avec un esprit un peu utopiste, un peu hors d'alignement, dans un monde où tous les esprits semblent taillés à la même mesure; et l'assurance qu'en fait de « sauvagerie », à en croire sa réputation commune, elle pourrait me rendre des points. « Entre plusieurs épistoliers, ajoutait-elle, je vous garde, vous, parce que vous me ressemblez et que vous êtes triste. » Ce fut le début d'une correspondance poursuivie pendant plusieurs mois avec un plaisir mutuel. De mon côté, ce devint bientôt de l'enchantement. Cette intelligence féminine était la plus prompte, la plus ouverte que j'eusse jamais trouvée. Elle saisissait tout, elle absorbait tout sans effort, et ce qu'elle ne savait pas, elle le devinait. Elle entrait de plein pied dans mes idées les plus saugrenues, tout en les rectifiant d'un coup de barre pratique. Elle-même avait des inventions originales et étonnantes. Nous avions les mêmes préférences : elle aimait comme moi Gluck, Rameau, Rodenbach, Francis Jammes et Andrea del Sarto. Son caractère en même temps se révélait spontané et noble; son coeur, malgré sa discrétion voulue, trahissait de l'élan et de la chaleur. Je paraissais l'intéresser, occuper une place dans sa vie. À force de nous entendre en tout, nous en étions venus à une intimité très confiante; et quant à moi, c'était fatal, l'amour se glissait là-dessous tout doucement. Conçois-tu ça? L'âme assortie, l'âme-soeur, je l'avais trouvée! Ce qu'il y a d'étrange, c'est que j'ignorais tout le temps où vivait ma chère inconnue; et elle ne se pressait nullement de me l'apprendre. Ses lettres m'arrivaient sans timbre, sous seconde enveloppe que m'expédiait la revue. Elles eussent pu venir aussi bien de Bruxelles que de Rome, de Témiscouata que de Winnipeg. Je savais seulement qu'elle demeurait dans sa famille, avec deux soeurs plus jeunes qui la tenaient un peu à l'écart, et qu'elle occupait quelque part l'emploi de secrétaire. J'avais plusieurs fois, mais en vain, réclamé une photographie. Elle répondait : « Pourquoi cela? Nous sommes sûrs de notre harmonie morale : ne courons pas le risque, même atténué, du contact physique ». Je me disais : Serait-elle laide? Mais la supposition me semblait absurde. Ce voile baissé donnait à mon aventure un piquant, un vague romantiques. À la fin cependant je n'y pus tenir. Je pressai Adrienne au point que, de guerre lasse, elle me dévoila son adresse. La bonne surprise! Elle vivait à Montréal même, à la distance de quelques rues de ma propre chambre! Je n'avais que deux pas à faire, et mon rêve prendrait corps, se dresserait vivant devant moi! De ce moment je voulus une entrevue. Je sentais qu'elle la désirait de son côté; elle hésitait pourtant, elle semblait retenue par quelque appréhension obscure. « J'ai si bien goûté, disait-elle, notre intimité telle qu'elle est! Pouvons- nous l'augmenter, la rendre plus belle? » Mais moi, j'étais épris, je n'écoutais rien. Un soir je lui écrivis un billet conçu à peu près en ces termes : «Amie, ne me refusez pas plus longtemps la joie, le besoin de vous voir : vous me rendriez malheureux. Tenez, j 'ai l'occasion toute prête. J'ai deux entrées pour le concert que va donner jeudi, à l'Académie de Musique, l'orchestre symphonique de Boston. Ne trouvez-vous pas bon que notre connaissance se fasse à la vibration de pures cadences et de beaux accords? Dites-moi donc que vous serez vers huit heures à l'entrée de la salle, où je vous attendrai moi-même, et à quoi je vous reconnaîtrai. Il faut que je vous parle; il faut que je relise dans vos yeux la substance de tant de lettres délicieuses et la sympathie qu'elles m'ont assurée. N'en avez-vous nul désir vous-même? Je vous attendrai donc jeudi, je vous supplie de venir sans crainte, et, si je vous connais, vous oserez. » Le lendemain j'eus sa réponse; elle disait : « Puisque vous le voulez, je serai jeudi soir à l'endroit que vous désignez. Croyez-vous que, pour retarder si longtemps, je n 'aie pas eu à lutter contre moi-même? Mais, je ne sais pourquoi, je redoutais les surprises, les caprices du coeur. Cette entrevue, je la désire comme vous; mais elle va être l'épreuve de notre amitié, le jugement du sort sur notre « symphonie » personnelle, et réclamer l'exercice de cette sincérité entière que nous professons mettre au dessus de tout. Je souhaite être pour vous l'Adrienne des lettres, et que vous me soyez le Georges dont j 'ai en moi-même le portrait. Si vous ne me devinez pas sans étiquette, j'ai peur; mais je porterai, en tout cas, un costume bleu marin et un chapeau avec une plume orange. À bientôt. » On était au mardi. Le jour suivant, je ne vécus pas. Chaque minute fut pour moi une pulsation d'attente. Mes sens imaginaires se traçaient, ligne à ligne, le portrait séduisant de Celle... et au dessus flottait, comme un paraphe de flamme, cette plume orange qui était à elle seule une poésie. Une plume orange! Il fallait être elle pour avoir de ces idées-là. Le jeudi, j'étais, dès sept heures, stationné devant la salle vide, scrutant minutieusement la foule qui passait et repassait. Je m'étais mis dans l'ombre d'un pilier, voulant le privilège du premier coup d'oeil, la joie de la première surprise. Chaque toilette bleu marin me donnait un choc, m'électrisait pour une seconde; mais l'absence de la plume était générale. Attente longue, énervante. Tous ces gens qui me bousculaient, ces couples gais qui se succédaient maintenant au guichet ouvert, me jetaient en passant un regard soupçonneux qui voulait dire : « Qu'est-ce qu'il fait là? » As- tu jamais senti peser sur toi cet oeil hostile, cet oeil méprisant de la foule? Enfin, je tressaillis pour de bon : c'était elle. Je vis d'abord la plume orange, ondulant comme pour un signal, puis le bleu de la jupe; et l'instant d'après Adrienne, éclairée par l'arc électrique, m'apparut en face et en pleine lumière. Bon Dieu! quel moment! Elle était belle. Ses traits avaient la pureté, la régularité qu'on associe d'ordinaire avec la forme grecque. Elle était élégante, et son costume lui allait comme un gant. Ses cheveux saillaient, fins et clairs, des bords du chapeau de velours que surmontait cette plume. Son teint était d'une blondeur délicate, et ses yeux s'arquaient sous les cils selon les lois classiques. Mais cette beauté, mon cher, au lieu de m'étreindre, me repoussait et me glaçait! Elle était admirable à mon oeil d'artiste, mais tout mon être intime s'en écartait avec violence. Je n'ai jamais, c'est vrai, aimé de choix la beauté grecque; mais il se posait ici bien autre chose qu'une question de plastique. Je lisais dans ces traits une Adrienne contraire à celle qui m'avait captivé. C'était la froideur mate où je rêvais l'expansion, l'intensité; c'était je ne sais quel pli flasque de la lèvre et, dans les yeux verdâtres, je ne sais quelle vapeur brouillée. Et puis, c'est impossible à dire : c'était ainsi parce que c'était ainsi; mais cette physionomie portait le symbole, le destin écrit d'une divergence totale avec mon moi le plus profond. Je voyais d'un seul coup qu'entre moi et cette femme il n'y avait rien de commun, qu'il n'y avait jamais rien eu que des mots, des mots! que jamais d'elle à moi ne se créeraient l'unité, la fusion essentielles. Nous étions séparés par l'épaisseur du monde. Oh! la détresse qui me saisit! Elle ne m'avait pas vu. Je m'étais rejeté d'instinct derrière la colonne, pour avoir le temps de penser, de me remettre. Qu'allais-je faire? Briser là tout de suite sans me faire connaître? Je l'aurais voulu. J'avais envie d'enfoncer mon chapeau sur mes yeux, de passer devant elle à toute vitesse et de m'enfuir. Mais c'était impossible! J'étais tenu d'honneur à me présenter. Je devais même faire montre d'un certain plaisir, m'imposer la moquerie de l'accueil aimable. Elle promenait maintenant autour d'elle des regards furtifs, étonnée sans doute d'être au rendez-vous la première. Je m'avançai, forçant sur mes lèvres une grimace qui ressemblait à un sourire. -Je vous demande pardon, mademoiselle, articulai je, mais vous êtes sans doute la personne qui doit rencontrer ici Georges Hamel? Elle se retourna, et nos yeux se croisèrent. Je crois n'avoir jamais vu sur une figure une telle expression de surprise, un tel instantané de désappointement et de recul. Ce fut comme le contact soudain de deux fluides contraires. La répulsion que j'avais subie, elle la devinait, elle la partageait. Je n'étais pas celui qu'elle venait chercher : je n'étais rien, je ne pouvais rien être pour elle. Elle me toisa d'un air glacial et chargé de dédain inconscient. Elle rougit, pâlit, s'agita, dans un combat que je devinais atroce. Puis, prenant son parti, elle murmura entre ses dents, mais si bas que je l'entendis à peine : -Non, monsieur, vous vous êtes trompé. Nous restâmes une seconde en face l'un de l'autre, pétrifiés d'embarras, de gêne et de honte. Puis, sans presque savoir ce que je faisais, je m'inclinai, je balbutiai : « Mille excuses », et faisant volte-face, je m'en allai par les rues obscures. -Tu comprends, reprit-il, je suis pas tout à fait sûr, j'entends d'une certitude absolue, physique, que c'était vraiment elle. Il est purement possible que la femme qui se trouvait là, à cette heure, avec cette plume orange... Mais bah! j'en suis certain autant qu'on peut l'être, car je n'ai jamais plus entendu parler de « l'autre ». Quand je vous disais que le pauvre garçon n'a pas de chance! Le risque Le vieux père Bastien râlait dans la moiteur de ses draps détrempés de fièvre. Et c'était, autour du lit, dans le demi- jour de la chambre aux volets clos, à la lueur jaune d'un cierge planté au pied du crucifix, un va-et-vient de figures tristes, un chuchotement d'ave amortis, tout cet ensemble de stupeur et d'effroi qui enveloppe les mourants. La mère Jacqueline mouillait avec une plume les lèvres plissées de son pauvre homme, par pur acquit de conscience, car il allait, bien sûr, trépasser d'un moment à l'autre. Dans le bahut adossé à la cloison, la fille aînée, les yeux rougis, fouillait silencieusement les hardes, cherchant quelle chemise et quelle veste conviendraient mieux pour l'ensevelir. Trois marmots qu'on négligeait d'alimenter depuis la veille, geignaient nu-pieds dans un coin. Puis, sans cesse, la procession des voisines entrait et sortait, chacune s'approchant du lit, et, à voir le malade s'agiter, rouler les yeux et ramasser, ramasser de ses doigts exsangues, s'en allait la tête basse, avec un air de dire : « Père Bastien, vous serez tôt un mort du bon Dieu! » Dans la cuisine à côté, c'étaient les hommes, les quatre grands gars du moribond, taciturnes, l'air lassé et distrait, et ne songeant même pas à rallumer leurs pipes éteintes. Ils avaient dû quitter leurs fermes, en pleine fenaison, pour faire leurs adieux au père, et cela leur donnait quelque souci. Pour eux, on le devinait, il y avait dans la maison trop de monde, et cela durait trop longtemps. C'était de braves enfants, sans doute; mais dame! puisqu'il fallait que c'eût une fin! Le vieux avait soixante-quinze passés, c'était pas une jeunesse; et la fièvre le tenait depuis six mois. Pour être préparé, d'ailleurs, il l'était! Le curé ne faisait que de partir, l'ayant confessé, extrémisé, muni de l'indulgence, bien et dûment étiqueté pour l'autre monde. Valait pas mieux, à c't'heure, que la sainte Vierge vînt l'emporter? Une chose aussi passait, oh! malgré eux, dans leur esprit. Le père Bastien était le plus gros habitant de Saint-Joseph de Beauce. Il laissait après lui deux terres tout agreyées, douze chevaux, quarante bêtes à cornes, et trois mille cinq cents piastres prêtées sur bons billets : le tout à diviser, par testament, entre Henri, Narcisse, Majoric et Herménégilde. Or, tandis que les commères récitaient à mi-voix des patenôtres, que la grande fille fouillait les hardes et que, dans ses draps moites de sueur, le vieux ahanait désespérément, les quatre fils voyaient, malgré eux, leurs charrues ouvrant les belles terres, les vaches broutant l'herbe drue, les granges étouffant de blé et d'avoine, et leurs femmes, si heureuses, montées en graisse et en couleur, et, le dimanche, regardées avec envie à la sortie de la grand'messe. Cette vision gaie, quoiqu'indécente parmi ce deuil et répugnante à leur bon coeur, les poursuivait obstinément; et c'est en vain que, d'un plissement de sourcils, dès qu'ils en prenaient conscience, ils chassaient de leur mieux la consolation importune. Soudain, le père Bastien cessa de gigoter; il parut se réveiller d'un cauchemar, regarda en rond autour de lui, et d'une voix encore ferme, il s'écria : -Jacqueline, j'ai queuqu'chose à t'dire. Surprise, comme si la vie fût revenue à un trépassé, la mère se pencha sur le lit. -Quoi qu'c'est, mon pauv'vieux? demanda-t-elle. -Jacqueline, j 'veux voir le curé. -Mais tu l'as vu, mon homme! I'sort de sortir. -J'veux l'voir, j'te dis : envoie-le qu'ri tout de suite. -Mais, mon Dieu! Bastien, tu perds la mémoire : y a pas dix minutes que t'as reçu les sacrements! Le vieillard eut cette fois un geste d'impatience : -Tant qu'tu voudras, cré nom! J'veux l'voir quand même. -Venez donc ici, vous autres, cria alors la vieille aux garçons : v'là vot'père qui veut l'curé à toute force. Dites-y donc qu'on peut pas, qu'i vient d'faire toutes ses dévotions. Elle ajouta plus bas : -J'cré qu'i déparie, le pauvre homme. Les quatres gars étaient accourus en hâte à l'appel, et leurs faces ahuries émergeaient dans l'encadrement de la porte. Narcisse s'approcha. -Poupa, vous savez ben qu'monsieur l'curé vous a confessé t't'à l'heure... Vous vous remettez pas qu'i vous a dit d'êt'tranquille, que vos affaires étaient en ordre? -Narcisse, dit le vieillard avec une énergie croissante, t'as rien à dire icite, toé pas plus qu'les autres. Allez m'chercher l'prêtre, allez-y; j 'veux l'voir absolument. Tous se regardaient consternés. Enfin Majoric s'écria : -Faut l'contenter avant qu'i meure. J'm'en vas mettre ma bougrine et courir après l'cure... Tâchez d'l'amuser en attendant. Au bout de vingt minutes, le pasteur et le fils rentraient en coup de vent dans la chambre. -Eh bien! mon brave, demanda le prêtre, qu'y a-t-il donc? Ne veut-on pas de vous là-haut? Avez-vous oublié quelque précaution nécessaire? Tenez, ajouta-t-il, parlant aux autres, laissez-nous seuls quelques instants. Je vois que le père Bastien a des secrets à me conter. Un à un les assistants défilèrent, et la chambre se vida. L'entrevue se prolongea passablement. Dans la cuisine trop étroite, les femmes intriguées se chuchotaient : « Faut croire que quéq'chose y aura reproché tout d'un coup »; et les fils murmuraient, haussant les épaules : « Puisqu'i v'nait de l'voir, le curé! C'est bien rien qu'un caprice. » La porte s'ouvrit enfin, et le prêtre parut, l'air sérieux, soucieux même. -Le père est satisfait, dit-il. À présent, mes garçons, à mon tour de vous faire une confidence. Ce doit être entre nous; les femmes prieront pendant ce temps. Le flot des commères reflua dans la chambre du malade, et l'on entendit bientôt, à travers les planches mal jointes, le cliquetis des chapelets et le sourd bruissement des litanies. -Mes enfants, commença le prêtre, votre père qui se meurt m'a chargé d'une mission très grave auprès de vous. Il y va de l'intérêt, peut-être du salut de son âme. Chose qui vous surprendra certainement, qui vous fera même de la peine; mais votre père compte bien qu'en agissant comme vous devez, vous lui donnerez de bon coeur une dernière marque d'affection. Les gars écarquillaient les yeux, ne comprenant rien à ce début, saisis pourtant d'une vague inquiétude. - Il m'en coûte, mes amis, de vous dévoiler un tel secret, mais mon devoir m'oblige à parler, et je l'ai promis. Vous savez tous, n'est-ce-pas, que la terre du rang Sainte-Odile fut possédée par votre père à la suite d'un procès qui dura longtemps. Vous savez qu'après maint appel il eut finalement gain de cause, que son adversaire fut ruiné et dut partir pour les États... Eh bien! je le regrette, votre père m'avoue aujourd'hui que ce gain fut injuste, et dû à un faux témoignage. En droit et devant Dieu la terre ne lui appartient pas! On devine la stupeur créée par cette révélation. Les gars sentirent un éblouissement envahir leurs méninges et un afflux de sang les marteler aux tempes. Tout s'effondrait en eux devant ce naufrage subit de leurs espérances. Toutefois ils purent se contenir, et aucun mouvement ne trahit la lutte intérieure. Ce fut le prêtre qui rompit à nouveau le silence de glace. - Si elle ne lui appartient pas, reprit-il, il faut la rendre. Personne n'entre au royaume des cieux les mains chargées du bien d'autrui. Votre père ne peut plus remplir ce devoir, quoiqu'il en ait la volonté formelle; à vous de soulager son âme d'un lourd fardeau en renonçant de vous-mêmes, par un écrit que vous signerez, à la terre en question, et la restituant à son propriétaire légitime. Le curé jeta devant lui un regard furtif pour constater l'effet produit. La pression intime allait grandissant, mais pas un muscle n'avait bougé sur les quatre figures impassibles. Il continua. -En remettant la terre, il faudra rendre aussi les fruits qui en ont été perçus. Les fruits, vous le comprenez, suivent le fonds lui-même, et le propriétaire en a été privé indûment. Cela représente, en seize ans, une valeur d'au moins quatre mille piastres. Votre père me dit en avoir trois mille en prêts chez le notaire : vous les emploierez à cette fin. Et pour le reste, en vendant quelques animaux, quelques machines de la ferme d'ici, vous pourrez sûrement le compléter. C'est un sacrifice qui vous contrariera, sans doute, mais vous assurez par là le salut de votre vieux père, et vous serez heureux d'avoir obéi à votre conscience. Les gars étaient toujours sans voix, mais comment dire la tempête émue en eux sous ce coup de foudre? En un instant, comme par une baguette maudite, la vision choyée se dissipait, balayée en un sombre cauchemar. Tout l'héritage anéanti, en somme! Leur soc retournant comme jadis la terre misérable; les belles moissons fondues à l'oeil dans les carrés; les femmes ayant toujours sur leurs épaules le petit châle de cinquante sous; et au lieu du troupeau splendide, une procession de vaches maigres beuglant autour des étables!... Herménégilde hasarda enfin. -M'sieu l'curé, on voudrait pas vous contredire, mais vu que l'père est si bas, j'crairais plutôt qu'l'idée y a tourné. Lui qu'était si honnête, il aurait ben sûr pas trigaudé personne. -J'en suis fâché, repartit le prêtre, mais votre père, c'est très certain, m'a parlé tout-à-l'heure avec sa pleine lucidité d'esprit. -Eh ben! en supposant, demanda Henri, pourquoi qu'on serait obligés, nous autres, de nous mêler de c'trouble-là? C'est pas moi ni Narcisse qu'ont volé c'te terre. Le père pourrait-il pas régler son compte avec le bon Dieu, pis nous aut's de not'bord? -Mais non, comme héritiers, reprit le pasteur implacable, vous êtes solidaires des engagements de votre père, vous succédez à toutes ses obligations. Cette restitution pèsera sur son âme et la vôtre tant que vous ne l'aurez pas acquittée entièrement. Voyons, ajouta-t-il, songez donc un instant à l'éternité qui menace votre cher père : hésiterez-vous, pour l'en sauver, à faire ce sacrifice? -V'là une affaire, monsieur l'curé, dit Narcisse à son tour, qu'est d'valeur pour poupa, et d'valeur étou pour nous autres. Moi, j'voudrais qu'on vinssit s'consulter ensemble, savoir à quoi se décider. -Fort bien, dit le curé, mais que ce soit promptement, à l'instant même. Le temps presse : votre père attend anxieusement votre réponse, et la mort, elle, n'attendra pas. Les quatres garçons, mornes, s'isolèrent dans un coin de la cuisine, et ce fut bientôt, dans le crépuscule qui tombait, un entrecroisement de gestes animés, de paroles confuses, montrant avec quel feu ils discutaient la palpitante question. À leur seule pantomime, on devinait entre eux deux partis. Herménégilde et Majoric avaient de longs déhanchements, des mines affaissées, des bras qui montaient et retombaient mollasses et sans nerf; ils opinaient pour le renoncement. Henri et Narcisse agitaient les poings avec énergie et de la tête multipliaient les oui et les non bien accentués : ils en tenaient pour la résistance. Au bout d'un quart d'heure, Herménégilde se détacha du groupe, apparemment délégué par ses frères, et se rapprocha du curé. -M'sieu l'curé, dit-il, on voudrait ben savoir une chose. Supposition qu'on garderait tout l'héritage, c'est-il sûr et certain qu'poupa timberait dans l'enfer, ou s'i pourrait encore s'en réchapper? Pour le coup, la théologie du pasteur se vit en quelque embarras. Ce qu'on lui demandait, en somme, c'était de prononcer lui-même le jugement de Dieu, de démêler ces trames subtiles de justice et de miséricorde que saint Paul dit inextricables. Il se contenta de répondre : -Il ne m'appartient pas, mes amis, d'anticiper sur la sentence divine. D'un côté, votre père ne saurait être responsable de la mauvaise volonté d'autrui; de l'autre, le crime du bien mal acquis le poursuivra certainement tant qu'une réparation restera à faire : usque ad novissimum quadrantem. Votre refus le mettrait donc, à tout le moins, dans une situation très critique, dans un extrême danger de son salut. C'est plus qu'il n'en faut pour vous décider. Voudriez-vous exposer votre père à la damnation pour un misérable profit terrestre? -J'comprends ben ça, m'sieu l'curé, mais vous êtes toujours pas positif qu'i serait damné? -Dieu seul le sait; mais en tout cas, votre devoir à vous est clair. Quand il s'agit du sort éternel, il n'y a qu'un parti à prendre, le plus sûr. Vous devez, en charité et en justice, renoncer à la terre et aux trois mille piastres. Maintenant, pour l'amour de Dieu, venez-en vite à cette décision : votre père n'a peut-être plus cinq minutes à vivre. En effet, dans la chambre où les femmes s'entassaient, un mouvement inusité s'était produit. Le père Bastien avait de nouveau perdu connaissance et se convulsait dans les derniers spasmes. Des mots incohérents sortaient de sa bouche : « Faux témoin... promettez! » Et toujours avec une angoisse inexplicable, ses yeux restaient fixés sur la porte close. Puis soudain ses prunelles chavirèrent; il eut un frisson menu, comme le frétillement d'un lapin qu'on égorge, et se prit à râler lamentablement. De l'autre côté de la cloison, la conférence se terminait. Les quatre frères, pleinement d'accord, avaient rejoint le bon curé, et Majoric au nom de tous, d'un air à la fois embarrassé et ferme, lui annonçait leur décision : - M'sieu l'curé, on a jonglé su'toutes vos explications rapport à poupa, su l'à-propos de c't'affaire. Eh ben, monsieur l'curé, on est convint qu'i coure sa chance : ON VA L'RISQUER COMME ÇA... La locomotive Quand Jacques Ferland, la mine exténuée, les joues creuses, les yeux rougis, se présenta devant le surintendant du Northern Canadian Railway, il fut reçu par ces seules paroles : -Monsieur Ferland, vous êtes congédié; la compagnie n'a plus besoin de vos services. Jacques resta là, figé sur place, comme frappé au cerveau d'une congestion. Il devint très rouge, puis très pâle; puis, sentant ses jambes flageoler sous lui, il se soutint au coin de la table en noyer sur laquelle s'étalaient les indicateurs et les paperasses. Le surintendant avait repris sa plume, et continuait la lettre commencée. Il y eut un silence interrompu seulement par le tic-tac du télégraphe qui bavardait dans la salle voisine. Jacques eut enfin la force de balbutier : -M. Cullen, j'espère que vous entendrez mes raisons. Le gentleman releva la tête, ennuyé d'avance de l'inutile discussion qui s'annonçait. -Ferland, dit-il, votre renvoi est chose accomplie; il n'y a pas de raisons qui tiennent. Mais l'ouvrier ne bougeait pas, impuissant à croire à cette catastrophe, voulant protester, s'expliquer. -Monsieur, c'est impossible! Je n'ai rien à me reprocher, je vous jure. Si vous saviez... Cullen, déjà nerveux, l'interrompit tout net. -Comment, rien à vous reprocher? Vous nous plantez là trois jours de suite, sans excuse, sans avis! Le 16, votre train est en gare, sous pression, bondé de voyageurs, et vous n'arrivez pas! Et nous voilà forcés, à la dernière minute, d'aller en quête d'un suppléant. Comme résultat, une heure entière de retard, les voyageurs furieux, la circulation bouleversée sur toute la ligne! Rien à vous reprocher! Et vous pensez que moi, surintendant, je puis tolérer de pareils abus!... Et depuis, depuis, où étiez-vous, qu'avez-vous fait? C'est après trois jours pleins que je vous retrouve! Voyons, mon cher, il y a des règles ou il n'y en a pas... L'article 9 de votre engagement est formel : vous êtes rayé des cadres de plein droit. Ne vous en prenez qu'à vous-même de ce qui arrive. Sous ce déluge de reproches Jacques s'était redressé. -Monsieur, dit-il, s'animant à son tour, sachez que le 16, j'étais au chevet de ma femme mourante, incapable de la quitter un seul instant. Depuis lors je l'ai veillée nuit et jour, sans une heure de sommeil... Et ce matin seulement, ajouta-t- il, étouffant un sanglot qui lui serrait la gorge, ce matin seulement je l'ai menée au cimetière. Le surintendant s'inclina, très digne. Il ouvrit un tiroir placé à sa droite et en sortit un billet vert qu'il tendit à Jacques en disant : -Tenez, Ferland, prenez ceci. Avec mes plus sincères regrets. Devant cette cynique pitié, le coeur du jeune homme bondit dans sa poitrine. Il saisit le billet d'un geste brusque; puis, le déchirant des deux mains, il en jeta à la tête du surintendant les morceaux épars. - Monsieur Cullen, dit-il, je puis supporter vos injures, mais non pas vos aumônes. Et, sans attendre de réponse, il tourna les talons et sortit. Quand il fut dans la rue, le mécanicien, un peu revenu à lui-même, fit le bilan de sa triste position. Tous les malheurs fondaient sur lui à la fois. L'âme ulcérée, brisée, de cette mort d'hier, voilà qu'il se trouvait sans gagne-pain, arraché à son travail de dix années, à un métier devenu sa vie, et cela par la plus criante injustice. Car il l'avait toujours bien servie, cette compagnie qui lui signifiait un congé brutal. Jamais une plainte n'avait circulé contre lui; pas un jour il n'avait manqué à son poste. Et parce que, retenu cette fois par le plus sacré des devoirs, il avait négligé une formalité mesquine, on le jetait sur le pavé comme un chien. Qu'allait-il faire? Comment se reconstituer une vie, sans foyer, sans protection, sans ressources? Jacques fut comme écrasé un instant sous le poids de son infortune. Machinalement, il se dirigea vers sa demeure. Mais la vue de cette maison vide où tout lui parlait de l'épouse aimée lui fut odieuse. Il passa vite, le coeur serré. Alors il erra sur les avenues et les parcs, sans but, tout entier à sa douleur sombre, s'asseyant parfois sur les bancs publics pour pleurer des pleurs de rage et de détresse. Un moment il eut faim. Il mit la main à son gousset, puis se rappela qu'il était vide. Tout avait passé depuis six mois en remèdes, en douceurs pour la pauvre Louise. Et il en vint à regretter d'avoir refusé les dollars du surintendant Cullen. -Allons, se dit-il, il faut que je cherche un emploi. Successivement il frappa aux bureaux des trois chemins de fer de la ville. Ses certificats étaient excellents, ses états de service de premier ordre. Partout il eut la même réponse : -Le personnel complet. Rien à faire. Plus tard, s'il se produisait des vacances. De guerre lasse, il retourna errer aux abords du Northern. Un vague espoir lui disait que Cullen regretterait sa cruauté et consentirait à le reprendre. Pendant une heure il fit les cent pas devant la gare, guettant sa sortie du bureau. Ce fut en vain, le surintendant ne parut pas. Le soir était venu. Jacques était épuisé, atterré, à bout de forces et de courage. Aucune issue ne s'offrait à lui, aucune planche de salut dans ce naufrage de tout. Et soudain, du brouillard de plomb où il se débattait, une pensée jaillit, lumineuse et précise, l'effrayant d'abord, puis s'imposant à lui avec une inflexible logique : La mort, dans des conditions telles, était meilleure que la vie. Il retourna cette pensée, la pesa longuement, et elle lui parut de toute évidence et de toute sagesse. L'existence sans amour, sans travail, ne serait plus pour lui qu'une prolongation d'agonie : mieux valait en finir de suite. En regard des brutalités de la vie qui le rejetait, la mort lui parut accueillante et douce. Il la vit comme une mère qui étanche toutes les larmes et cicatrise toutes les blessures; qui clôt sur son sein les yeux qui ne dormaient plus; qui verse à toute angoisse les baumes de l'apaisement et de l'oubli. Elle serait son refuge, puisque tout autre abri lui était fermé. Cela lui mit au coeur comme une détente, et il sourit à l'idée que ce serait si tôt la réunion avec sa Louise bien-aimée. Il longeait à cette heure la voie sur laquelle il avait si souvent conduit sa locomotive, aux jours plus heureux de naguère. Les signaux multicolores s'illuminaient de tous côtés. Les arcs électriques faisaient scintiller de lueurs blafardes les aiguilles, les disques et les rails. Au loin, sur la façade intérieure de la gare, la grande horloge marquait six heures et dix minutes. Jacques songea que dans un quart d'heure le train 318, son train à lui, rentrerait de sa course quotidienne. Il revit en esprit sa locomotive, si alerte, si puissante, si gracieuse aussi dans sa robe de cuivre et d'acier. Il la connaissait tant, et elle lui était si docile! Depuis dix ans c'était sa compagne de chaque jour; et l'amertume lui remonta au coeur d'être, au lendemain de son deuil, séparé de cette autre amie. Mais, par Dieu! puisqu'il allait mourir, n'était-ce pas son étoile qui l'envoyait là, à cette heure? Mourir tué par « elle, » quelle joie, et aussi quelle vengeance! Donc il s'élancerait à sa rencontre et se coucherait sous les roues géantes. Elle le reconnaîtrait sans doute et, par pitié pour lui, elle voudrait terminer ses maux en le broyant dans son étreinte. De ses bras fraternels elle le remettrait aux bras de Louise, la chère disparue. En proie à une exaltation croissante, Jacques bénit cette idée comme une inspiration céleste et se disposa à l'exécuter sur le champ. Il se crut trop proche de la gare où circulaient, de ci de là, des aiguilleurs et des hommes d'équipe. Mieux valait pour mourir le calme et la solitude recueillie. Il se mit donc à suivre la ligne des rails allongée devant lui à perte de vue. Les signaux familiers annonçaient la prochaine arrivée du train; Jacques prêtait l'oreille et scrutait l'espace, à mesure que les maisons s'éclaircissaient le long de la voie, et que l'air frais de la campagne lui venait par bouffées au visage. Enfin, un roulement, imperceptible d'abord, puis montant peu à peu, le fit tressaillir. Il ne vit rien encore mais il sentit les rails émus d'une trépidation légère. Une vie courait dans les veines du métal, jusqu'ici froid et inerte, et un chant très moelleux, très doux, vibrait sur ses cordes comme une berceuse lointaine. Jacques se dit : « C'est elle! » et s'arrêta. Le frisson du fer grandissait de seconde en seconde; par degrés le murmure se changeait en grondement et le grondement en tonnerre. Et voici qu'une souleur s'emparait à présent du désespéré. Il voyait maintenant, au loin, une lueur diffuse à travers les échappées des coteaux; et la lueur grandissait aussi, mettant une buée blanche sur toute la campagne. Le coeur de Jacques se mit à battre violemment. Ce qui s'avançait là, dans une course effrénée et folle, c'était la Mort. Sa raison, sa volonté l'appelaient encore, mais sa chair soudain se sentait saisie d'une inexprimable angoisse : sensation anticipée des membres écrasés, anéantis, avant-goût de ce supplice instantané, mais horrible, d'un corps d'homme réduit à l'état de bouillie pantelante et informe. Il se raidit pourtant et, coupant court d'un mouvement énergique, il s'étendit à travers la voie, l'oreille collée au rail et la figure tournée vers le monstre qui venait sur lui : Le train approchait toujours. On entendait maintenant son haleine courte et saccadée; un bruit assourdissant faisait trembler le sol. Enfin, à peu de distance, émergeant d'une courbe boisée, la locomotive apparut, flamboyante, affolée de vitesse, irrésistiblement maîtresse de l'espace, dardant son réflecteur comme un oeil sinistre. Dans une minute, Jacques le savait, elle passerait sur le corps qui gisait là, sur sa route. Mais devant cette atroce vision, le malheureux avait perdu tout contrôle sur lui-même. Réflexion, fermeté, courage, tout avait disparu; et la peur, une peur toute physique mais invincible, l'envahissait jusqu'aux moelles. L'instinct de la vie commandait; l'être humain avait horreur de ce dragon aveugle et sourd qui allait le dévorer. La machine courait, cependant, inondant la voie d'une traînée éblouissante, jetant la vapeur à pleine bouche et semant autour d'elle un fracas d'enfer. Malgré lui, dominé d'une terreur sans nom, Jacques se releva. La locomotive était à vingt pas de distance; elle le brûlait, elle allait l'étreindre. Il s'élança d'un bond hors de la voie et courut devant lui de toutes ses forces. Mais alors, - y a-t-il une pitié dans le destin pour ceux qui n'ont pas pitié d'eux-mêmes? ou bien la bête de fer avait-elle entendu la plainte de son malheureux ami? Avait-elle compris sa désespérance et son appel à la mort libératrice? - au même instant un choc terrible se produisit : la locomotive 318 dérailla, avec un bruit pareil à un gémissement gigantesque; et droit, tout droit, à travers le talus et la chaussée, elle s'en alla sur Jacques Ferland, l'atteignit, le renversa et le broya sous son poids énorme. Puis, comme saisie à son tour de la nostalgie de la mort et refusant de survivre à l'ami perdu, elle sauta, lançant en l'air, pêle-mêle, les débris de sa chaudière, de sa cloche, de ses roues, de ses pistons et de ses bielles. Tu tousses? Mon ami Sigourdin m'avait invité à passer une fin de semaine à sa villa des champs, et j'avais accepté, quoique atteint d'une légère bronchite. J'étais installé, un peu avant l'heure du départ, dans le train de Vaudreuil. Prendre un train est toujours pour moi une sorte d'aventure et de plongée dans l'inconnu. Dès que je saute dans le wagon, je respire un air pétillant et vif, je me trouve des sens rajeunis, une curiosité neuve. J'ai laissé derrière moi la plate routine des journées, le martèlement de l'usine, l'encagement de la chambre, la banalité des trottoirs et la monotonie des faces; et j'ai quitté une part de moi-même identifiée avec toutes ces choses. Je m'en vais pour un jour, libre et léger, dans une autre vie, dont le but seul est certain, un peu comme la mort, et où l'imprévu me guette en route sous forme d'incidents et de découvertes. J'entre d'un pas quasi solennel sous la voûte d'acier que décorent des fresques et des lampes. J'aime la longue enfilée des banquettes, évoquant le salon et le caravansérail, le velours des dossiers où je m'enfonce, et le filet doré où je dépose mon mince bagage. Tout ce luxe est à moi, et j'en jouis avec une complaisance de propriétaire. Chaque voyageur est un camarade accueilli avec intérêt et scruté avec une attention enfantine; de sa figure, de ses manières, je tire sur son être intime des déductions que Sherlock Holmes admirerait. Chaque jolie femme est l'objet d'un questionnaire muet et d'un flirt voilé dont elle ne se doute pas. Ce wagon est un monde, étrange et varié comme l'autre, et qui comme lui m'entraîne vers la destinée. J'en étais justement dans mon coin à me payer ces études humaines. Deux ouvriers venaient d'occuper un siège voisin, et dans la détente de leurs traits je lisais la semaine finie, le retour vers les gosses et les longues pipes goûtées d'avance. Ce devaient être des menuisiers, car des brins de sciure parsemaient leurs vestes, et l'un d'eux, par son pouce entouré de toile, témoignait d'un coup de marteau malencontreux. Derrière eux, un monsieur bien mis caressait de l'oeil et de l'odorat un melon superbe qui débordait d'une claie d'osier : un de ces cantaloups teintés de l'or des midis, ciselés de délicats filigranes, marqués d'avance par leurs côtes en parts généreuses, qui font la gloire des maraîchers de Westmount. Et je voyais, demain, la table ronde étalant sa nappe fine et ses couverts d'argent, et faisant cercle autour du melon-roi entrôné dans la porcelaine, la famille expectante et recueillie comme pour un rite. Un couple s'encadra dans la porte d'entrée : la dame, grande et plantureuse, la démarche assurée, pressant sur son coeur une boule laineuse que je reconnus être un caniche; et le mari diminutif, ployant sous les sacs et les paquets, avec cet air de résignation totale que seule peut imprimer une longue carrière d'obéissance. À mesure que s'avançait l'heure, d'autres types se pressèrent, spécimens de tous pifs et de toutes frimousses, sortis de toutes les couches sociales, et mon attention morcelée finit par ne plus voir en eux qu'un être collectif, une foule, murmurant et grouillant dans ce véhicule qui commençait d'être une étuve. La banquette précédant la mienne était restée vide. Présentement une jeune femme s'y glissa sans bruit. Comme elle était venue par l'arrière et me tournait le dos, tout ce que j'en pus voir fut la courbe d'épaules bien formées, les tons clairs-obscurs de la nuque révélant une brune, et les torsades d'une sombre et abondante chevelure. Sa robe était toute simple et d'une serge commune, mais j'apercevais à sa taille une écharpe de moire aux teintes inusitées, aux dessins fantasques, qui donnait du piquant à cette toilette. Elle s'assit, et au même instant la voix du chef de train résonna, scandant les arrêts du parcours, quelques retardataires essoufflés se précipitèrent, et l'express s'ébranla dans un remuement de ferrailles. Nous avions laissé derrière nous les dernières rues malpropres et les dernières suies d'usine : la campagne verdissait maintenant, encore citadine par la multiplicité des villas et le carrelage des jardins. De temps en temps le canal découvrait son ruban gris presque à fleur de ses berges plates. Et je suivais des yeux, saisi maintenant d'une vague torpeur, les champs, les buissons, les alignements de légumes, courant à toute vitesse à rebours du train, se bousculant dans la hâte de fuir, et poursuivis par les longues enjambées des poteaux de télégraphe. À ce moment un picotement léger me prit à la gorge : c'était ma bronchite. Nullement grave, cette bronchite, seulement importune et ne voulant qu'une chose, ne pas se faire trop oublier. J'eus, pendant une minute, une quinte de toux sèche et menue, d'ailleurs fort discrète et noyée dans le tintamarre ambiant. Pourtant, quand elle cessa, j'avais cru remarquer que la dame d'en avant avait tressailli et prêté l'oreille. Mes autres compagnons de voyage s'étaient mis à l'aise, et le wagon présentait un aspect familial. Trois ou quatre gamines gambadaient en riant le long de l'allée, s'accrochant au passage aux basques et aux jupes. Un jeune homme s'absorbait dans le résultat des derniers sports. La dame plantureuse s'éventait, et, tassé dans son quart de place, le petit homme, l'air avili, portait maintenant l'horreur pékinoise. Nous approchions de Lachine, et déjà des bouffées plus fraîches nous venaient du fleuve. Excité sans doute par l'air vif, un autre accès de toux me saisit. Alors je vis, à ma surprise, ma jeune voisine tourner la tête et fixer sur moi, bien en face, deux grands yeux d'un noir éclatant. J'aperçus en même temps une figure d'un charme exotique, à l'ovale délicat, aux lèvres gracieusement arquées, au teint d'un brun touché d'olive, dont les joues un peu pâles se coloraient pourtant au centre de deux cercles empruntant leurs tons à la pulpe mûre des grenades. Mais les yeux surtout étaient remarquables, avec leur orbe généreux, leurs pupilles sombres et leur rayon perçant comme un dard. Toute la physionomie dénotait l'étrangère : italienne peut-être, ou grecque, ou française du midi? Elle me parut jeune, de cette jeunesse moins fleurie, mais plus savoureuse, des femmes de vingt-cinq à trente ans. Quant à sa classe sociale, je la jugeai une femme du peuple, mais d'un peuple affiné et dépassant le niveau commun. Dans ce regard délibéré, qui n'avait duré qu'une seconde, elle avait rencontré mes yeux sans en paraître gênée ni surprise. Je n'avais lu dans ce regard qu'une tension sérieuse et peut-être une question muette. Puis, posément, elle avait repris sa posture première; et le train roulait comme avant parmi la danse des arbres et la course basse des talus. On est toujours flatté d'être lorgné par de beaux yeux, même quand c'est sans rime ni raison. Je goûtai un instant l'image de ces prunelles noires et ardentes. Puis, les cris perçants d'un bébé que rien n'apaisait captèrent mon attention, et je me mis à plaindre le martyre des mères de famille. Nous dépassions à peine les chalets de Dorval quand un agacement nouveau m'avertit que la bronchite n'avait pas son compte. La petite toux recommença. Chose inouïe! Au même instant mon inconnue tournait vers moi sa jolie figure et m'enveloppait d'un regard songeur, plus appuyé, plus intense encore que le premier; puis lentement, comme à regret, faisait volte-face, et ne me montrait plus que les poils follets de son cou et la ligne arrondie de ses épaules. Cette fois la curiosité me saisit. Qu'était cette femme? Pourquoi m'avait-elle regardé deux fois avec cette expression étrange? Était-elle, en dépit de son air digne, à l'affût de quelque aventure? Avait-elle peut-être, dans cette toux discrète, entendu un signal, un appel déguisé à son adresse? Pourtant elle n'avait pas souri, et ses grands yeux, en croisant les miens avaient semblé tristes. En tout cas, elle m'intéressait, et je me mis à faire sur son compte les plus romantiques hypothèses, à souhaiter quelque prétexte pour obtenir d'elle-même le mot de l'énigme. Même un flirt léger avec ces yeux-là ne m'eût pas déplu. J'eus un instant l'idée puérile de toussoter sans cause pour voir ce qui en résulterait. Mais je n'eus pas longtemps à combattre cette suggestion indigne : le destin lui-même intervint. Comme nous longions les rives de Valois et voyions miroiter la nappe immense du lac Saint-Louis, je sentis naître en mon larynx, puis croître avec une violence fatale, le chatouillement précurseur. L'instant d'après, une toux irrésistible me secouait. Et lentement, mue elle-même par une force, ma voisine se tournait vers moi, et, avec une audace très calme, me fixait de ses yeux pareils à des diamants noirs. Puis, d'une voix fort douce, elle me dit : -Tu tousses? -Je tousse un peu, madame, répondis-je plutôt ahuri, et je vous prie de m'excuser. Elle se tut un instant, continuant de me scruter, puis elle reprit : -Tousses-tu comme ça depuis longtemps? -Oh! une semaine ou deux, peut-être : c'est fort ennuyeux en compagnie. Elle secoua la tête comme si je n'avais pas compris. -Viens t'asseoir près de moi, dit-elle. J'y allai. Ses cils s'abaissèrent tandis qu'elle murmurait avec un ton de pitié tendre : -Prends garde : c'est méchant, ces toux-là. On croit que ce n'est rien, et puis... Il faut bien te soigner, ne pas rester dans les courants et prendre du lait quand tu te couches. Ma foi, je nageais en plein rêve. Je balbutiai à tout hasard : -C'est un conseil à suivre : je vous en remercie, pour sûr. -Ça me fait mal, dit-elle, d'entendre tousser. Où vas-tu tout de suite? -À l'Ile Perrot, chez un ami. -Moi, je vais à Vaudreuil, voir mon frère. -Et passer le dimanche sur l'eau? -Oh! non, le passer à l'hospice. Mon frère est malade, bien malade. Sa poitrine se gonfla dans un grand soupir. Elle reprit : -Tu n'as pas de famille ici? -Hélas! non, je suis seul, comme si j'étais tombé d'un astre. Et des fois, vous savez... -Quelle est ton occupation? -J'en ai plusieurs, madame. La plupart du temps je suis artiste; mais de plus je manoeuvre une scie dans une fabrique de boîtes, et les soirs, j'écris des romans et joue l'orgue dans un cinéma. -Comme ça, tu as fait des études? -Oui, de toutes sortes, j'oserais dire. -Mon frère, lui, serait médecin, s'il n'avait pas eu ce malheur. Il entrait en dernière année à l'École de Laval. La pensée de son frère la préoccupait. Je devinais quelle place ce frère tenait dans son coeur. -Vous espérez le sauver, sans doute? demandai-je. -Nous ne savons pas. Quelquefois il reprend des forces, et puis il tousse plus que jamais. C'est cela, vois-tu, qui le tient, cet affreux mal à la poitrine. Il n'a que vingt-trois ans! Il était vigoureux, superbe, quand cet hiver il a pris du froid après une soirée; et depuis, rien n'y a fait. Nous sommes si navrés de le voir ainsi! Mon père en était fier, il aurait tout donné pour lui. Nous le soignons de notre mieux; nous l'avons envoyé à Vaudreuil à cause du grand air, et je vais le voir chaque semaine. Mais cette toux est terrible : nous avons peur! Il y avait maintenant une épouvante dans ses yeux et sa voix. -C'est pour ça, reprit-elle, que je n'aime pas t'entendre tousser. Alors tout le mystère de cette aventure s'éclaira pour moi. Je vis que cette femme était à cent lieues de toute entreprise équivoque; qu'elle m'avait regardé et plaint, sans souci de conventions froides, sous l'impulsion franche de son coeur; que ses paroles étaient la vibration d'une sympathie vraie et humaine. Emplie du tourment de son frère en lutte avec la mort, elle avait vu en moi un autre être menacé du même danger; une irrésistible pitié l'avait poussée à avertir, à consoler le frère inconnu. Peut-être avait-elle cédé pour une part au besoin de dire sa douleur et d'être consolée elle- même. J'eus honte de mes premiers soupçons et méprisai le rêve frivole qu'ils avaient fait naître. Une autre émotion me saisit, la surprise attendrie de cette rencontre, la gratitude pour cette pure aumône de l'âme. Alors, par respect pour cette femme qui me traitait avec la familiarité d'une soeur, je la tutoyai, moi aussi. -Je comprends maintenant pourquoi tu m'as parlé. Tu es bonne. Dis-moi, de quelle nation es-tu? -Je suis arménienne. -Et ton nom? -Ritza Hadjian. N'as-tu pas lu ce nom, rue Notre-Dame, au-dessus de la mercerie que tient mon père? -Mais tu parles bien le français : où l'as-tu appris? -Dans mon pays, d'abord, puis à Montréal, chez les soeurs. Arménienne! Ce mot m'avait transporté soudain à des milliers de lieues, dans la terre vénérable et biblique où vit une race aussi vieille que le monde. Il me sembla que s'éveillait en moi une âme orientale que j'aurais eue dans quelque existence lointaine. Cette banquette, ce wagon vulgaire avaient disparu. J'étais dans une plaine d'Arménie, rafraîchie par des sources et bercée au murmure des palmes. J'avais croisé cette femme dans un sentier suivi depuis cinq mille ans par les pâtres. Elle portait sur sa tête un vase rempli de vin ou d'huile, et ses pieds chaussaient des sandales. Son frère gisait non loin, au repli d'un val, tordu par un mal mystérieux, sous une tente faite de peaux de chèvres. Le vieux père le veillait, atterré et farouche. Elle s'avançait éplorée à ma rencontre, puis s'arrêtait, prêtait l'oreille, fixait sur moi ses grands yeux noirs et me disait : « Tu tousses? » Et cette sympathie vierge offerte à l'errant inconnu avait quelque chose de la simplicité, de la spontanéité de l'Éden. -Es-tu mariée? demandai-je. -Non, je demeure avec mon père. -Pourquoi ne te maries-tu pas? Car tu es belle et tu serais aimée. Un sourire un peu triste effleura ses traits. -Je sais, dit-elle, mais tu vois quel est mon devoir. J'avais un ami quand mon frère est tombé malade, mais il ne m'a pas attendu. -L'insensé! ne pus je m'empêcher de m'écrier. Un autre comprendra ce que tu vaux et t'adorera. À ce moment un regard jeté au dehors me fit voir que nous avions atteint les campagnes rases de Sainte-Anne-du- Bout-de-l'Ile et me ramena brusquement dans le domaine des réalités. Je savais qu'en quelques minutes nous aurions franchi la distance qui nous séparait de l'Ile Perrot. Mon songe d'Orient allait finir, à peine commencé. Cette soeur inconnue, un instant rapprochée de moi par un jeu du destin, allait s'éloigner à jamais. Cette sympathie née d'un hasard allait se dissoudre à la merci d'un autre hasard. Ritza Hadjian s'en allait vers son frère plus cher, et sa figure noble et songeuse, le velours noir de ses grands yeux, sa voix aux notes chaudes et douces, allaient sombrer pour moi dans le lointain des choses passées. Je ne sais pourquoi je sentis alors un cruel serrement de coeur, quelque chose comme le désespoir d'un soutien perdu, pourquoi ma voix trembla et faiblit tandis que, me penchant vers elle, je murmurais presque à son oreille : - Je vais te quitter à présent, mais je te remercie. Je te remercie plus vivement que tu ne peux comprendre. Tu es la seule, sans le savoir, qui se soit jamais souciée si je souffrais dans mon corps ou mon âme. Tu m'as donné en une minute plus de charité, de pitié, d'amour vrai que je n'en ai eu de ma vie. Jamais je n'oublierai ton nom, ton visage et tes paroles. Je souhaite que ton frère guérisse et que tu sois heureuse. Le train ralentissait sa marche. « Ile Perrot! Ile Perrot! » clamaient de toutes