Poèmes Tragiques. Par Charles Marie René Leconte de Lisle (1818-1894) TABLE DES MATIERES L'APOTHEOSE MOUÇA-AL-KEBYR 1884 LA TETE DE KENWARC'H 1884 DANS LE CIEL CLAIR 1884 LE SUAIRE 1884 L'ASTRE ROUGE 1884 LA LAMPE DU CIEL 1884 PANTOUNS MALAIS 1884 L'ILLUSION SUPREME 1884 VILLANELLE 1884 SOUS L'EPAIS SYCOMORE 1884 LE TALION 1884 LES ROSES D'ISPAHAN 1884 L'HOLOCAUSTE 1884 LA CHASSE DE L'AIGLE 1884 LA RESURRECTION D'ADONIS 1884 LES SIECLES MAUDITS 1884 L'ORBE D'OR 1884 LE CHAPELET 1884 EPIPHANIE 1884 L'INCANTATION DU LOUP 1884 LE PARFUM IMPERISSABLE 1884 SACRA FAMES 1884 L'ALBATROS 1884 LE SACRE DE PARIS 1884 SI L'AURORE 1884 HIERONYMUS 1884 L'ABOMA 1884 A UN POETE MORT 1884 LA BETE ECARLATE 1884 LE LEVRIER DE MAGNUS 1884 LE FRAIS MATIN DORAIT 1886 LE CALUMET DU SACHEM 1886 LE DERNIER DIEU 1886 LE SECRET DE LA VIE 1886 LES INQUIETUDES DE SIMUEL 1886 LE ROMANCE DE DON FADRIQUE 1884 LE ROMANCE DE DONA BLANCA 1884 LA MAYA 1884 LES ERINNYES 1884 L'APOTHEOSE MOUÇA-AL-KEBYR 1884 La royale Damas, sous les cieux clairs et calmes, Dans la plaine embaumée et qui sommeille encor, Parmi les caroubiers, les jasmins et les palmes, Monte comme un grand lys empli de gouttes d' or. L' orient se dilate et pleut en gerbes roses, La tourelle pétille et le dôme reluit, L' aile du vent joyeux porte l' odeur des roses Au vieux Liban trempé des larmes de la nuit. Tout s' éveille, l' air frais vibre de chants et d' ailes, L' étalon syrien se cabre en hennissant, Et du haut des toits plats les cigognes fidèles Regardent le soleil jaillir d' un bond puissant. Au-dessus des mûriers et des verts sycomores, Au rebord dentelé des minarets, voilà Les mouazzin criant en syllabes sonores : À la prière ! à la prière ! Allah ! Allah ! Âniers et chameliers amènent par les rues Onagres et chameaux chargés de fardeaux lourds ; Les appels, les rumeurs confusément accrues Circulent à travers bazars et carrefours. Juifs avec l' écritoire aux reins et les balances, Marchands d' ambre, de fruits, d' étoffes et de fleurs, Cavaliers du désert armés de hautes lances Qui courent çà et là parmi les chiens hurleurs ; Batteurs de tambourins, joueurs de flûtes aigres, Émyrs et mendiants, et captifs étrangers, Et femmes en litière aux épaules des nègres, Dardant leurs yeux aigus sous leurs voiles légers. La multitude va, vient, s' agite et se mêle Par flots bariolés entre les longs murs blancs, Comme une mer mouvante et murmurant comme elle, Tandis que le jour monte aux cieux étincelants. Et la chaude lumière inonde la nuée, La cendre du soleil nage dans l' air épais ; L' oiseau dort sous la feuille à peine remuée, Et toute rumeur cesse, et midi brûle en paix. C' est l' heure où le khalyfe, avant la molle sieste, Au sortir du harem embaumé de jasmin, Entend et juge, tue ou pardonne d' un geste, Ayant l' honneur, la vie et la mort dans sa main. Voici. Le dyouân s' ouvre. De place en place, Chaque verset du livre, aux parois incrusté, En lettres de cristal et d' argent s' entrelace Du sol jusqu' à la voûte et sans fin répété. Sous le manteau de laine et la cotte de mailles Et le cimier d' où sort le fer d' épieu carré, Les émyrs d' Orient dressent leurs hautes tailles Autour de Soulymân, l' ommyade sacré. Les imâms de la Mekke, immobiles et graves, Sont là, l' écharpe verte enroulée au front ras, Et les chefs de tribus chasseresses d' esclaves Dont le soleil d' égypte a corrodé les bras. Au fond, vêtus d' acier, debout contre les portes, De noirs éthiopiens semblent, silencieux, Des spectres de guerriers dont les âmes sont mortes, Sauf qu' un éclair rapide illumine leurs yeux. Croisant ses pieds chaussés de cuir teint de cinabre, Le khalyfe, appuyé du coude à ses coussins, La main au pommeau d' or emperlé de son sabre, Songe, l' esprit en proie à de sombres desseins. Car les temps ne sont plus de la grandeur austère. Le chamelier divin et le bon corroyeur, Aly, le saint d' Allah, ont déserté la terre, Ayant fait de leur âme un ciel intérieur. Cléments pour les vaincus de la lutte guerrière, Ils méditaient parmi les humbles à genoux ; Le poil de leurs chameaux, tissé dans la prière, Non la pourpre, ceignait leurs fronts mâles et doux. Hélas ! Ils sont allés par delà les étoiles, Et, livrant leur puissance à de vils héritiers, S' ils vivent dans la gloire éternelle et sans voiles, Pour le monde orphelin ils sont morts tout entiers. L' ommyade est rongé de soupçons et d' envie. Ses lourds coffres d' ivoire et de cèdre embaumé Débordent, mais qui sait la soif inassouvie D' un coeur que l' avarice impure a consumé ? Le hadjeb de l' empire, huissier du seuil auguste, Qui tient le sceau, l' épée et le sceptre, trois fois Prosterné, dit : -très grand, très sévère et très juste ! Bouclier de l' Islam, protecteur des trois lois ! Oeil du glorifié, khalyfe du prophète, Qui règles l' univers du levant au couchant Par la force invincible et l' équité parfaite ! Délices du fidèle et terreur du méchant ! Ainsi qu' il est écrit aux sourates du livre, Puisqu' il faut rendre compte et payer ce qu' on doit, L' homme est prêt : il attend de mourir ou de vivre. J' ai parlé. -Soulymân écoute et lève un doigt. Les tentures de soie, aussitôt repliées, S' ouvrent. Un grand vieillard, sous des haillons de deuil, La tête et les pieds nus et les deux mains liées, Maigre comme un vieil aigle, apparaît sur le seuil. Sa barbe, en lourds flocons, sur sa large poitrine, Plus blanche que l' écume errante de la mer, Tombe et pend. Le dédain lui gonfle la narine Et dans l' orbite cave allume son oeil fier. Un sillon rouge encore, une âpre cicatrice, Du crâne au sourcil droit traverse tout le front Qui se dresse, bravant l' envie accusatrice, Indigné sous l' outrage et hautain sous l' affront. Ceux d' Yémen, d' Hedjaz, de Syrie et d' Afrique, Pour le laisser passer s' écartent un moment, Et lui, sans incliner sa stature héroïque, Devant le maître assis s' arrête lentement. L' un foudroyé, croulé du plus haut de ses rêves, L' autre en un rire amer faisant luire ses dents, Comme le double éclair qui jaillit de deux glaives, Ils échangent leur haine avec des yeux ardents. Or, feignant par mépris de méconnaître l' homme, Soulymân dit : -quel est cet esclave, ô Hadjeb ? Qu' a-t-il fait ? -c' est un traître, ô Khalyfe ! Il se nomme Mouça-Ben-Noçayr, l' ouali du Maghreb. Non content d' opprimer l' Afrique et de soumettre À son joug usurpé les émyrs, ses égaux, Sans attendre ton ordre et ton signal, ô maître, Il a passé la mer et combattu les goths. Pareil au noir vautour qui rôde à grands coups d' aile, Il s' est gorgé du sang, de la chair et de l' or Du chrétien idolâtre et du juif infidèle, Volant ainsi ton bien et pillant ton trésor. Il a voulu, rompant l' unité de l' empire, Ivre d' orgueil, d' envie et de rapacité, En haine de celui par qui l' Islam respire, Séparer l' orient du couchant révolté. Oubliant qu' il n' était qu' une impure poussière Qu' un souffle de ta bouche emporte en tourbillons, Il a rêvé d' enfler sa fortune grossière Jusqu' au faîte sublime où nous te contemplons. Et qui sait-car tout homme ambitieux et louche S' enfonce au noir chemin par le maudit tracé- S' il ne reniait Dieu du coeur et de la bouche Pour le fils de la vierge et son culte insensé ? Si, relevant ceux-là qu' il renversait naguère, À ses mauvais désirs donnant ces vils soutiens, Il ne voulait livrer ses compagnons de guerre Aux vengeances des chiens juifs et des loups chrétiens ? Aussi bien, trahissant le secret de leur âme, Pour assurer leur crime et mieux tendre leurs rets, Son fils, Abd-Al-Azyz, n' a-t-il point pris pour Femme La veuve du roi goth qui mourut à Xérès ? Mais ta haute raison qui jamais ne trébuche Sait rompre les desseins que l' infidèle ourdit. Le renard, ô Khalyfe, est tombé dans l' embûche. Le voici. Juge, absous ou condamne. J' ai dit. - Alors, le vieux Mouça, faisant sonner sa chaîne Et sur son âpre front levant ses bras pesants, Cria : -honte au mensonge et silence à la haine Qui bave sur l' honneur de mes quatre-vingts ans ! Louanges au très-haut, l' unique ! Car nous sommes De vains spectres. Il est immuable et vivant. Il voit la multitude innombrable des hommes, Et comme la fumée il la dissipe au vent. Gloire au très-haut ! Lui seul est éternel. Le monde Est périssable et vole au suprême moment ; Mais lui, roulant les cieux dans sa droite profonde, Enflera le clairon du dernier jugement. Les coeurs seront à nu devant son oeil sublime, Et sur le pont Syrath, plus tranchant qu' un rasoir, Le juste passera sans tomber dans l' abîme, Tel qu' un éclair qui fend l' ombre épaisse du soir. De musc et de benjoin et de nard parfumées, Ses blessures luiront mieux que l' aurore au ciel. Allah fera jaillir pour ses lèvres charmées Quatre fleuves de lait, de vin pur et de miel. Les vierges, au front ceint de roses éternelles, Dont les yeux sont plus clairs que nos soleils d' été Et si doux, qu' un regard tombé de leurs prunelles Enivrerait Yblis soumis et racheté ; Les célestes hûris, que rien d' impur ne fane, Blanches comme le lys, pures comme l' encens, Entre leurs bras légers, sur leur sein diaphane, Multiplieront l' ardeur sans déclin de ses sens. Puis, par delà les jours, les siècles et l' espace, Dans le bonheur sans fin au croyant réservé, Il verra le très-haut, l' unique, face à face, Et saura ce que nul n' a conçu, ni rêvé ! Mais, pour le vil chacal qui vient mordre et déchire Le vieux lion sanglant au bord de son tombeau, Le souille de sa bave, et, devant qu' il expire, Le dévore dans l' ombre et lambeau par lambeau ; Pour le lâche, qu' il soit émyr, Hadjeb, Khalyfe, Qui blêmit de la gloire éclatante d' autrui, Yblis le lapidé le prendra dans sa griffe Et crachera d' horreur et de dégoût sur lui. Qu' ai-je à dire, sinon rien ? Car ma tâche est faite. J' ai vécu de longs jours et je meurs, c' est la loi. Mon sang, ma vie, Allah, les anges, le prophète, Plus haut que le tonnerre ont répondu pour moi. -traître ! N' atteste pas le saint nom que tu souilles, Dit Soulymân. Réponds, confesse ton forfait. Les vingt couronnes d' or des goths et les dépouilles Des royales cités, voleur ! Qu' en as-tu fait ? Plus d' insolent silence ou de ruse subtile ! Les émyrs d' Occident t' accusent de concert. Rends ces trésors pour prix de ta vie inutile Et va cacher ta honte aux sables du désert. -fais plutôt rendre gorge à ce troupeau d' esclaves Qu' engraisse la rançon des peuples et des rois, Dit Mouça. J' ai parlé. Les sages et les braves, Ô Khalyfe ! Apprends-le, ne parlent pas deux fois. - Tout pâle, Soulymân se lève de son siège : -liez, tête et pieds nus, ce traître, et le traînez Sur un âne, à rebours, et qu' il ait pour cortège La fange et les cailloux et les cris forcenés ! Qu' un eunuque le tienne au cou par une corde ; Que dans sa chair, saignant de l' épaule à l' orteil, À chaque carrefour le fouet qui siffle morde, Et tranchez-lui la tête au coucher du soleil ! Allez, et sachez tous qu' il n' est point de refuge Devant mon infaillible et sévère équité. -soit ! Dit Mouça. L' arrêt, par Allah ! Vaut le Juge. Khalyfe ! Songe à moi dans ton éternité. - À travers la huée et les coups, par la ville, Sur un âne poussif bon pour d' abjects fardeaux, Le vieux guerrier, vêtu de quelque loque vile, Impassible, s' en va, les poings liés au dos. La multitude hurle et le poursuit. Les pierres Volent, heurtant sa face et meurtrissant ses bras. Le fouet coupe ses reins saignants. Mais ses paupières Sont closes. Il ne voit, n' entend rien, ne sent pas. Son âme s' en retourne aux splendides années Qui semblaient ne jamais décroître ni s' enfuir, Où, méditant déjà ses hautes destinées, Il quittait l' Yémen et sa tente de cuir ; Où, farouche, enivré de jeunesse et de force, Il criait vers le ciel, ainsi qu' un lionceau Qui s' essaie à rugir et déchire l' écorce Des durs dattiers dont l' ombre abrita son berceau. Il revoit ses combats de Syrie et de Perse, Et l' égypte et Carthage et le désert ardent, Et les rudes tribus qu' il pourchasse et disperse Des gorges de l' Atlas à la mer d' Occident ; Puis, le détroit franchi par les barques berbères, Et son noble étalon qui, hérissant ses crins, Pour fouler le premier le sol des vieux ibères, Saute parmi l' écume et les embruns marins ; Les assauts furieux des hautes citadelles, La mêlée où, debout sur le large étrier, Le sabre au poing, trouant les hordes infidèles, Il buvait à longs traits l' ivresse du guerrier ; Et les bandes de goths aux lourdes tresses rousses Fuyant, la lance aux reins, par les vals et les monts, Et les noirs cavaliers du Maghreb à leurs trousses Bondissant et hurlant comme un vol de démons ! Allah ! Jours de triomphe, heures illuminées Par l' héroïque orgueil hérité des aïeux ! Quand, du mont de Tharyq jusques aux Pyrénées, L' étendard de l' Islam flottait victorieux ; Quand les chrétiens, traqués aux rocs des Asturies, Sur les sommets neigeux, au fond des antres sourds, Loin des belles cités et des plaines fleuries Vivaient avec les loups, les aigles et les ours ! Mouça, dans ses liens, hausse toute sa taille, Et sous ses sourcils blancs darde des yeux en feu : -ô croyants ! Balayez de bataille en bataille Ces chiens blasphémateurs du prophète de Dieu ! Semblables aux torrents tombés des cimes blanches, Sur le pays d' Afrank ruez-vous, mes lions ! À vous les fruits dorés qui font ployer les branches, La beauté de la vierge et le grain des sillons ! Enseignez la loi sainte à l' idolâtre immonde ! Ni trêve ni repos à ces buveurs de vin ! Portez le nom d' Allah jusqu' aux confins du monde Et ne vous reposez qu' au paradis divin ! - Ainsi parle le vieux héros dans son délire. Et la boue et la pierre, et l' injure et les coups, Et la clameur féroce et l' exécrable rire Le submergent comme un assaut de mille loups. Mais, au Liban lointain, la flamme occidentale, Par flots rouges, s' enflant de parois en parois, Inonde les rochers qu' elle allume, et s' étale Sur les cèdres anciens, immobiles et droits. C' est l' heure de la mort. Le supplice est au terme. Voici le carrefour funèbre et le pavé. Un sombre éthiopien dégaîne d' un poing ferme Le sabre grêle et long tant de fois éprouvé. La foule, alors, dont l' oeil multiple se dilate, Voit se transfigurer l' homme aux membres sanglants. Ses haillons sont d' azur, d' argent et d' écarlate ; La cotte d' acier clair luit et sonne à ses flancs. Il n' est plus garrotté sur le morne squelette Qu' un eunuque abruti traîne par le licou, Et qui geint de fatigue, et qui bute, et halète, Et tend son maigre col d' un air sinistre et fou. Eunuque, éthiopien, âne poussif et gauche, Tout s' efface. Lui seul surgit, l' épée en main. Sa barbe et ses cheveux rayonnent. Il chevauche La créature auguste aux lèvres de carmin, Aux serres d' aigle, avec dix blanches paires d' ailes, Al-Boraq, dont la croupe est comme un bloc vermeil, Et qui, telle qu' un paon constellé de prunelles, Élargit la splendeur de sa queue au soleil. Agitant ses crins d' or, la céleste cavale, Dans la sérénité de l' air silencieux, D' une odeur ineffable embaume l' intervalle Qu' elle a franchi d' un bond en s' envolant aux cieux. Elle plane, elle va, majestueuse et fière. De ses beaux yeux de vierge et du divin poitrail Sortent d' éblouissants effluves de lumière Dont ruisselle sa plume ouverte en éventail. Tous deux, loin des rumeurs confuses de la terre, En un magique essor, irrésistible et sûr, Montent. Leur gloire emplit l' espace solitaire ; Ils touchent aux confins suprêmes de l' azur. Comme une torche immense ardemment secouée, Le couchant fait jaillir jusqu' à l' orient noir Le sombre et magnifique éclat de la nuée, Et Mouça disparaît dans la pourpre du soir. LA TETE DE KENWARC'H 1884 Chant de mort gallois du vie siècle Loin du cap de Penn' Hor, où hurlait la mêlée Sombre comme le rire amer des grandes eaux, Bonds sur bonds, queue au vent, crinière échevelée, Va ! Cours, mon bon cheval, en ronflant des naseaux. Qu' il est sombre, le rire amer des grandes eaux ! Franchis roc, val, colline et bruyère fleurie. Sur le funèbre cap que la mer ronge et bat, Kenwarc' H le chevelu, le vieux loup de Kambrie, Gît, mort, dans la moisson épaisse du combat. Oh ! Le cap de Penn' Hor que la mer ronge et bat ! Cris et râles ont fait silence sous la nue : L' âme des braves vole à l' étoile du soir, La tête de Kenwarc' H pend sur ma cuisse nue Et d' un flux rouge et chaud asperge ton poil noir. L' âme farouche vole à l' étoile du soir ! Oc' h ! Le corbeau joyeux fouille sa blanche gorge ; Moi, j' emporte sa tête aux yeux naguère ardents. Par lourds flocons, pareille à la mousse de l' orge, L' écume, avec le sang, filtre à travers ses dents. Voici sa tête blême aux yeux naguère ardents ! Je ne l' entendrai plus, cette tête héroïque, Sous la torque d' or roux commander et crier ; Mais je la planterai sur le fer de ma pique : Elle ira devant moi dans l' ouragan guerrier. Oc' h ! Oc' h ! C' est le saxon qui l' entendra crier ! Elle me mènera, Kenwarc' H ! Jusques au lâche Qui t' a troué le dos sur le cap de Penn' Hor. Je lui romprai le cou du marteau de ma hache Et je lui mangerai le coeur tout vif encor ! Kenwarc' H ! Loup de Kambrie ! Oh ! Le cap de Penn'Hor. DANS LE CIEL CLAIR 1884 Dans le ciel clair rayé par l' hirondelle alerte, Le matin qui fleurit comme un divin rosier Parfume la feuillée étincelante et verte Où les nids amoureux, palpitants, l' aile ouverte, À la cime des bois chantent à plein gosier Le matin qui fleurit comme un divin rosier Dans le ciel clair rayé par l' hirondelle alerte. En grêles notes d' or, sur les graviers polis, Les eaux vives, filtrant et pleuvant goutte à goutte, Caressent du baiser de leur léger roulis La bruyère et le thym, les glaïeuls et les lys ; Et le jeune chevreuil, que l' aube éveille, écoute Les eaux vives filtrant et pleuvant goutte à goutte En grêles notes d' or sur les graviers polis. Le long des frais buissons où rit le vent sonore, Par le sentier qui fuit vers le lointain charmant Où la molle vapeur bleuit et s' évapore, Tous deux, sous la lumière humide de l' aurore, S' en vont entrelacés et passent lentement Par le sentier qui fuit vers le lointain charmant, Le long des frais buissons où rit le vent sonore. La volupté d' aimer clôt à demi leurs yeux, Ils ne savent plus rien du vol de l' heure brève, Le charme et la beauté de la terre et des cieux Leur rendent éternel l' instant délicieux, Et, dans l' enchantement de ce rêve d' un rêve, Ils ne savent plus rien du vol de l' heure brève, La volupté d' aimer clôt à demi leurs yeux. Dans le ciel clair rayé par l' hirondelle alerte L' aube fleurit toujours comme un divin rosier ; Mais eux, sous la feuillée étincelante et verte, N' entendront plus, un jour, les doux nids, l' aile ouverte, Jusqu' au fond de leur coeur chanter à plein gosier Le matin qui fleurit comme un divin rosier Dans le ciel clair rayé par l' hirondelle alerte. LE SUAIRE 1884 Gémis, noble Yémen, sous tes palmiers si doux ! Schâmah, lamente-toi sous tes cèdres noirs d' ombre ! Sous tes immenses cieux emplis d' astres sans nombre, Dans le sable enflammé cachant ta face sombre, Pleure et rugis, Maghreb, père des lions roux ! Azraël a fauché de ses ailes funèbres La fleur de Korthobah, la rose des guerriers ! Les braves ont vidé les larges étriers, Et les corbeaux, claquant de leurs becs meurtriers, Flairent la chair des morts roidis dans les ténèbres. Ô gorges et rochers de Kala' T-Al-Noçour, Qu' Yblis le lapidé vous dessèche et vous ronge ! Ce fulgurant éclair, plus rapide qu' un songe, Qui du Hedjaz natal au couchant se prolonge, La gloire de l' Islam s' est éteinte en un jour ! Devant ton souffle, Allah, poussière que nous sommes ! Vingt mille cavaliers et vingt mille étalons Se sont abattus là par épais tourbillons ; La plaine et le coteau, le fleuve et les vallons Ruissellent du sang noir des bêtes et des hommes. Le naphte, à flots huileux, par lugubres éclats, Allume l' horizon des campagnes désertes, Monte, fait tournoyer ses longues flammes vertes Et brûle, face au ciel et paupières ouvertes, Les cadavres couchés sur les hauts bûchers plats. Allah ! Dans la rumeur d' une foudre aux nuées, À travers le buisson, le roc et le ravin, Contre ces vils mangeurs de porc, gorgés de vin, Nos vaillantes tribus, dix fois, toujours en vain, Coup sur coup, et le rire aux dents, se sont ruées. Et toi, vêtu de pourpre et de mailles d' acier, Coiffé du cimier d' or hérissé d' étincelles, Tel qu' un aigle, le vent de la victoire aux ailes, La lame torse en main, tu volais devant elles, Mohammed-Al-Mançour, bon, brave et justicier ! Brandissant la bannière auguste des khalyfes, Plus blanche que la neige intacte des sierras, Tu foulais la panthère au poil luisant et ras Qui sur le chaud poitrail, ainsi que font deux bras, Éclatante, agrafait l' argent de ses dix griffes. Devant le paradis promis aux nobles morts, Sans peur des hurlements de ces chacals voraces, Qui d' entre nous, honteux de languir sur tes traces, Conduit par ta lumière, étoile des trois races, N' eût lâché pour mourir les rênes et le mors ? Torrent d' hommes qui gronde, écroulé d' un haut faîte, Mer qui bat flot sur flot le roc dur et têtu, Sur l' idolâtre impur, mille fois combattu, Tu nous as déchaînés, ivres de ta vertu, Glorieux fils d' Amer, ô souffle du prophète ! Le choc terrible, plein de formidables sons, A fait choir les vautours des roches ébranlées, Et les aigles crier et s' enfuir par volées, Et plus loin que les monts, les cités, les vallées, Sans fin, s' est engouffré vers les quatre horizons. Hélas ! Les étalons, ployant leurs jarrets grêles, De l' aube au soir, dans un âpre fourmillement, Ont bondi, les crins droits et le frein écumant, Leur naseau rose en feu, par masse, éperdument, Comme un essaim strident d' actives sauterelles. Ah ! Vrais fils d' Al-Boraq la vierge et de l' éclair, Sûrs amis, compagnons des batailles épiques, Joyeux du bruit des coups et des cris frénétiques, Vous hennissiez, cabrés à la pointe des piques, Vous enfonçant la mort au ventre, ô buveurs d' air ! Vous mordiez les tridents, les fourches et les sabres Et l' épieu des chasseurs de loup, d' ours et d' isard, Muraille rude et sombre où flottaient au hasard Les lions de Castille et le jaune lézard De Compostelle et les mains rouges des cantabres. Vous qui couriez, si beaux, des jardins de l' été Jusqu' aux escarpements neigeux des Asturies, Vous dormez dans l' horreur des muettes tueries, Et, tels qu' au chaud soleil les grenades mûries, Sous les masses de fer vos fronts ont éclaté ! Rien n' a rompu le bloc de ces hordes farouches. Vers les monts, sans tourner le dos, lents, résolus, Ils se sont repliés, rois, barons chevelus, Soudards bardés de cuir, serfs et moines velus Qui vomissent l' infect blasphème à pleines bouches. Sinistres, non domptés, sinon victorieux, Ils ont tous disparu dans la nuit solitaire, Laissant les morts brûler et les râles se taire ; Et nous pleurons autour de cette tente austère Où l' aigle de l' Islam ferme à jamais les yeux. Pâle et grave, percé de coups, haché d' entailles, Le hadjeb immortel, comme il était écrit, Pour monter au Djennet qui rayonne et fleurit, Rend aux anges d' Allah son héroïque esprit Ceint des palmes et des éclairs de cent batailles. L' âme est partie avec la pourpre du soleil. Sous la peau d' un lion fauve à noire crinière, Dans le coffre de cèdre où croissait la poussière Recueillie en vingt ans sur l' armure guerrière, Mohammed-Al-Mançour dort son dernier sommeil. Nos temps sont clos, voici les jours expiatoires ! Ô race d' Ommyah, ton trône est chancelant Et la plaie incurable est ouverte à ton flanc, Puisque l' homme invincible est couché tout sanglant Dans la cendre de ses victoires ! L'ASTRE ROUGE 1884 Sur les continents morts, les houles léthargiques Où le dernier frisson d' un monde a palpité S' enflent dans le silence et dans l' immensité ; Et le rouge Sahil, du fond des nuits tragiques, Seul flambe, et darde aux flots son oeil ensanglanté. Par l' espace sans fin des solitudes nues, Ce gouffre inerte, sourd, vide, au néant pareil, Sahil, témoin suprême, et lugubre soleil Qui fait la mer plus morne et plus noires les nues, Couve d' un oeil sanglant l' universel sommeil. Génie, amour, douleur, désespoir, haine, envie, Ce qu' on rêve, ce qu' on adore et ce qui ment, Terre et ciel, rien n' est plus de l' antique moment. Sur le songe oublié de l' homme et de la vie L' oeil rouge de Sahil saigne éternellement. LA LAMPE DU CIEL 1884 Par la chaîne d' or des étoiles vives La lampe du ciel pend du sombre azur Sur l' immense mer, les monts et les rives. Dans la molle paix de l' air tiède et pur Bercée au soupir des houles pensives, La lampe du ciel pend du sombre azur Par la chaîne d' or des étoiles vives. Elle baigne, emplit l' horizon sans fin De l' enchantement de sa clarté calme ; Elle argente l' ombre au fond du ravin, Et, perlant les nids posés sur la palme, Qui dorment, légers, leur sommeil divin, De l' enchantement de sa clarté calme Elle baigne, emplit l' horizon sans fin. Dans le doux abîme, ô lune, où tu plonges, Es-tu le soleil des morts bienheureux, Le blanc paradis où s' en vont leurs songes ? Ô monde muet, épanchant sur eux De beaux rêves faits de meilleurs mensonges, Es-tu le soleil des morts bienheureux, Dans le doux abîme, ô lune, où tu plonges ? Toujours, à jamais, éternellement, Nuit ! Silence ! Oubli des heures amères ! Que n' absorbez-vous le désir qui ment, Haine, amour, pensée, angoisse et chimères ? Que n' apaisez-vous l' antique tourment, Nuit ! Silence ! Oubli des heures amères ! Toujours, à jamais, éternellement ? Par la chaîne d' or des étoiles vives, Ô lampe du ciel, qui pends de l' azur, Tombe, plonge aussi dans la mer sans rives ! Fais un gouffre noir de l' air tiède et pur Au dernier soupir des houles pensives, Ô lampe du ciel, qui pends de l' azur Par la chaîne d' or des étoiles vives ! PANTOUNS MALAIS 1884 l' éclair vibre sa flèche torse À l' horizon mouvant des flots. Sur ta natte de fine écorce Tu rêves, les yeux demi-clos. À l' horizon mouvant des flots La foudre luit sur les écumes. Tu rêves, les yeux demi-clos, Dans la case que tu parfumes. La foudre luit sur les écumes, L' ombre est en proie au vent hurleur. Dans la case que tu parfumes Tu rêves et souris, ma fleur ! L' ombre est en proie au vent hurleur, Il s' engouffre au fond des ravines. Tu rêves et souris, ma fleur ! Le coeur plein de chansons divines. Il s' engouffre au fond des ravines, Parmi le fracas des torrents. Le coeur plein de chansons divines, Monte, nage aux cieux transparents ! Parmi le fracas des torrents L' arbre éperdu s' agite et plonge. Monte, nage aux cieux transparents, Sur l' aile d' un amoureux songe ! L' arbre éperdu s' agite et plonge, Le roc bondit déraciné. Sur l' aile d' un amoureux songe Berce ton coeur illuminé ! Le roc bondit déraciné Vers la mer ivre de sa force. Berce ton coeur illuminé ! L' éclair vibre sa flèche torse. voici des perles de Mascate Pour ton beau col, ô mon amour ! Un sang frais ruisselle, écarlate, Sur le pont du blême Giaour. Pour ton beau col, ô mon amour, Pour ta peau ferme, lisse et brune ! Sur le pont du blême Giaour Des yeux morts regardent la lune. Pour ta peau ferme, lisse et brune, J' ai conquis ce trésor charmant. Des yeux morts regardent la lune Farouche au fond du firmament. J' ai conquis ce trésor charmant, Mais est-il rien que tu n' effaces ? Farouche au fond du firmament, La lune reluit sur leurs faces. Mais est-il rien que tu n' effaces ? Tes longs yeux sont un double éclair. La lune reluit sur leurs faces, L' odeur du sang parfume l' air. Tes longs yeux sont un double éclair ; Je t' aime, étoile de ma vie ! L' odeur du sang parfume l' air, Notre fureur est assouvie. Je t' aime, étoile de ma vie, Rayon de l' aube, astre du soir ! Notre fureur est assouvie, Le Giaour s' enfonce au flot noir. Rayon de l' aube, astre du soir, Dans mon coeur ta lumière éclate ! Le Giaour s' enfonce au flot noir ! Voici des perles de Mascate. sous l' arbre où pend la rouge mangue Dors, les mains derrière le cou. Le grand python darde sa langue Du haut des tiges de bambou. Dors, les mains derrière le cou, La mousseline autour des hanches. Du haut des tiges de bambou Le soleil filtre en larmes blanches. La mousseline autour des hanches, Tu dores l' ombre, et l' embellis. Le soleil filtre en larmes blanches Parmi les nids de bengalis. Tu dores l' ombre, et l' embellis, Dans l' herbe couleur d' émeraude. Parmi les nids de bengalis Un vol de guêpes vibre et rôde. Dans l' herbe couleur d' émeraude Qui te voit ne peut t' oublier ! Un vol de guêpes vibre et rôde Du santal au géroflier. Qui te voit ne peut t' oublier ; Il t' aimera jusqu' à la tombe. Du santal au géroflier L' épervier poursuit la colombe. Il t' aimera jusqu' à la tombe ! Ô femme, n' aime qu' une fois ! L' épervier poursuit la colombe ; Elle rend l' âme au fond des bois. Ô femme, n' aime qu' une fois ! Le praho sombre approche et tangue. Elle rend l' âme au fond des bois Sous l' arbre où pend la rouge mangue. le hinné fleuri teint tes ongles roses, Tes chevilles d' ambre ont des grelots d' or. J' entends miauler, dans les nuits moroses, Le seigneur rayé, le roi de Timor. Tes chevilles d' ambre ont des grelots d' or, Ta bouche a le goût du miel vert des ruches. Le seigneur rayé, le roi de Timor, Le voilà qui rôde et tend ses embûches. Ta bouche a le goût du miel vert des ruches, Ton rire joyeux est un chant d' oiseau. Le voilà qui rôde et tend ses embûches : C' est l' heure où le daim va boire au cours d' eau. Ton rire joyeux est un chant d' oiseau, Tu cours et bondis mieux que les gazelles. C' est l' heure où le daim va boire au cours d' eau ; Il a vu jaillir deux jaunes prunelles. Tu cours et bondis mieux que les gazelles, Mais ton coeur est traître et ta bouche ment ! Il a vu jaillir deux jaunes prunelles ; Un frisson de mort l' étreint brusquement. Mais ton coeur est traître et ta bouche ment ! Ma lame de cuivre à mon poing flamboie. Un frisson de mort l' étreint brusquement : Le royal chasseur a saisi sa proie. Ma lame de cuivre à mon poing flamboie ; Nul n' aura l' amour qui m' était si cher. Le royal chasseur a saisi sa proie ; Dix griffes d' acier lui mordent la chair. Nul n' aura l' amour qui m' était si cher, Meurs ! Un long baiser sur tes lèvres closes ! Dix griffes d' acier lui mordent la chair. Le hinné fleuri teint tes ongles roses ! ô mornes yeux ! Lèvre pâlie ! J' ai dans l' âme un chagrin amer. Le vent bombe la voile emplie, L' écume argente au loin la mer. J' ai dans l' âme un chagrin amer : Voici sa belle tête morte ! L' écume argente au loin la mer, Le praho rapide m' emporte. Voici sa belle tête morte ! Je l' ai coupée avec mon kriss. Le praho rapide m' emporte En bondissant comme l' axis. Je l' ai coupée avec mon kriss ; Elle saigne au mât qui la berce. En bondissant comme l' axis Le praho plonge ou se renverse. Elle saigne au mât qui la berce ; Son dernier râle me poursuit. Le praho plonge ou se renverse, La mer blême asperge la nuit. Son dernier râle me poursuit. Est-ce bien toi que j' ai tuée ? La mer blême asperge la nuit, L' éclair fend la noire nuée. Est-ce bien toi que j' ai tuée ? C' était le destin, je t' aimais ! L' éclair fend la noire nuée, L' abîme s' ouvre pour jamais. C' était le destin, je t' aimais ! Que je meure afin que j' oublie ! L' abîme s' ouvre pour jamais. Ô mornes yeux ! Lèvre pâlie ! L'ILLUSION SUPREME 1884 Quand l' homme approche enfin des sommets où la vie Va plonger dans votre ombre inerte, ô mornes cieux ! Debout sur la hauteur aveuglément gravie, Les premiers jours vécus éblouissent ses yeux. Tandis que la nuit monte et déborde les grèves, Il revoit, au delà de l' horizon lointain, Tourbillonner le vol des désirs et des rêves Dans la rose clarté de son heureux matin. Monde lugubre, où nul ne voudrait redescendre Par le même chemin solitaire, âpre et lent, Vous, stériles soleils, qui n' êtes plus que cendre, Et vous, ô pleurs muets, tombés d' un coeur sanglant ! Celui qui va goûter le sommeil sans aurore Dont l' homme ni le dieu n' ont pu rompre le sceau, Chair qui va disparaître, âme qui s' évapore, S' emplit des visions qui hantaient son berceau. Rien du passé perdu qui soudain ne renaisse : La montagne natale et les vieux tamarins, Les chers morts qui l' aimaient au temps de sa jeunesse Et qui dorment là-bas dans les sables marins. Sous les lilas géants où vibrent les abeilles, Voici le vert coteau, la tranquille maison, Les grappes de letchis et les mangues vermeilles Et l' oiseau bleu dans le maïs en floraison ; Aux pentes des pitons, parmi les cannes grêles Dont la peau d' ambre mûr s' ouvre au jus attiédi, Le vol vif et strident des roses sauterelles Qui s' enivrent de la lumière de midi ; Les cascades, en un brouillard de pierreries, Versant du haut des rocs leur neige en éventail ; Et la brise embaumée autour des sucreries, Et le fourmillement des hindous au travail ; Le café rouge, par monceaux, sur l' aire sèche ; Dans les mortiers massifs le son des calaous ; Les grands-parents assis sous la varangue fraîche Et les rires d' enfants à l' ombre des bambous ; Le ciel vaste où le mont dentelé se profile, Lorsque ta pourpre, ô soir, le revêt tout entier ! Et le chant triste et doux des bandes à la file Qui s' en viennent des hauts et s' en vont au quartier. Voici les bassins clairs entre les blocs de lave ; Par les sentiers de la savane, vers l' enclos, Le beuglement des boeufs bossus de Tamatave Mêlé dans l' air sonore au murmure des flots, Et sur la côte, au pied des dunes de Saint-Gilles, Le long de son corail merveilleux et changeant, Comme un essaim d' oiseaux les pirogues agiles Trempant leur aile aiguë aux écumes d' argent. Puis, tout s' apaise et dort. La lune se balance, Perle éclatante, au fond des cieux d' astres emplis ; La mer soupire et semble accroître le silence Et berce le reflet des mondes dans ses plis. Mille aromes légers émanent des feuillages Où la mouche d' or rôde, étincelle et bruit ; Et les feux des chasseurs, sur les mornes sauvages, Jaillissent dans le bleu splendide de la nuit. Et tu renais aussi, fantôme diaphane, Qui fis battre son coeur pour la première fois, Et, fleur cueillie avant que le soleil te fane, Ne parfumas qu' un jour l' ombre calme des bois ! Ô chère vision, toi qui répands encore, De la plage lointaine où tu dors à jamais, Comme un mélancolique et doux reflet d' aurore Au fond d' un coeur obscur et glacé désormais ! Les ans n' ont pas pesé sur ta grâce immortelle, La tombe bienheureuse a sauvé ta beauté : Il te revoit, avec tes yeux divins, et telle Que tu lui souriais en un monde enchanté ! Mais quand il s' en ira dans le muet mystère Où tout ce qui vécut demeure enseveli, Qui saura que ton âme a fleuri sur la terre, Ô doux rêve, promis à l' infaillible oubli ? Et vous, joyeux soleils des naïves années, Vous, éclatantes nuits de l' infini béant, Qui versiez votre gloire aux mers illuminées, L' esprit qui vous songea vous entraîne au néant. Ah ! Tout cela, jeunesse, amour, joie et pensée, Chants de la mer et des forêts, souffles du ciel Emportant à plein vol l' espérance insensée, Qu' est-ce que tout cela, qui n' est pas éternel ? Soit ! La poussière humaine, en proie au temps rapide, Ses voluptés, ses pleurs, ses combats, ses remords, Les dieux qu' elle a conçus et l' univers stupide Ne valent pas la paix impassible des morts. VILLANELLE 1884 Une nuit noire, par un calme, sous l' équateur. Le temps, l' étendue et le nombre Sont tombés du noir firmament Dans la mer immobile et sombre. Suaire de silence et d' ombre, La nuit efface absolument Le temps, l' étendue et le nombre. Tel qu' un lourd et muet décombre, L' esprit plonge au vide dormant, Dans la mer immobile et sombre. En lui-même, avec lui, tout sombre, Souvenir, rêve, sentiment, Le temps, l' étendue et le nombre, Dans la mer immobile et sombre. SOUS L'EPAIS SYCOMORE 1884 Sous l' épais sycomore, ô vierge, où tu sommeilles, Dans le jardin fleuri, tiède et silencieux, Pour goûter la saveur de tes lèvres vermeilles Un papillon d' azur vers toi descend des cieux. C' est l' heure où le soleil blanchit les vastes cieux Et fend l' écorce d' or des grenades vermeilles. Le divin vagabond de l' air silencieux Se pose sur ta bouche, ô vierge, et tu sommeilles ! Aussi doux que la soie où, rose, tu sommeilles, Il t' effleure de son baiser silencieux. Crains le bleu papillon, l' amant des fleurs vermeilles, Qui boit toute leur âme et s' en retourne aux cieux. Tu souris ! Un beau rêve est descendu des cieux, Qui, dans le bercement de ses ailes vermeilles, Éveillant le désir encor silencieux, Te fait un paradis de l' ombre où tu sommeilles. Le papillon amour, tandis que tu sommeilles, Tout brûlant de l' ardeur du jour silencieux, Va t' éblouir, hélas ! De visions vermeilles Qui s' évanouiront dans le désert des cieux. Éveille, éveille-toi ! L' ardent éclat des cieux Flétrirait moins ta joue aux nuances vermeilles Que le désir ton coeur chaste et silencieux Sous l' épais sycomore, ô vierge, où tu sommeilles ! LE TALION 1884 Ai-je dormi ? Quel songe horrible m' a hanté ? Oh ! Ces spectres, ces morts, un blême rire aux Bouches, Surgis par millions du sol ensanglanté, Et qui dardaient, dans une ardente fixité, Leurs prunelles farouches ! Tels, sans doute, autrefois, Y' Hezqel le voyant, Le poil tout hérissé du souffle prophétique, Les vit tourbillonner en se multipliant Hors du sombre Schéol, dans le val effrayant Où gît la race antique. Et ces morts remuaient leurs os chargés de fers, Et j' entendais, du fond de l' horizon qui gronde, Pareille au bruit du flux croissant des hautes mers, Une voix qui parlait au milieu des éclairs En ébranlant le monde. Elle disait : -ô loups affamés et hurlants, Princes de l' aquilon, ivres du sang des justes ! Dans les siècles j' ai fait mon chemin à pas lents ; Mais je viens ! Je romprai de mes poings violents Vos mâchoires robustes. Le jour de ma colère, ô rois, flamboie enfin : Voici le fer, le feu, le poison et la corde ! J' étancherai ma soif, j' assouvirai ma faim. Le torrent de ma rage est déchaîné, le vin De ma fureur déborde ! Il est trop tard pour la terreur ou le remords, Car le crime accompli jamais plus ne s' efface, Car j' arrache les coeurs féroces que je mords, Car mon peuple a dressé la foule de ses morts La face vers ma face ! Ô princes ! C' est pourquoi vous ne dormirez point Au tombeau des aïeux, immobiles et graves, Sous le suaire où l' or à la pourpre se joint, Votre couronne au front et votre épée au poing, Comme dorment les braves. Non ! L' épais tourbillon des aigles irrités Mangera votre chair immonde à gorge pleine ; Vous serez mis en quatre et tout déchiquetés, Et les chiens traîneront vos lambeaux empestés Par le mont et la plaine. Je ferai cela, moi, le talion vivant, Puisque, ceignant vos reins pour l' exécrable tâche, Au milieu des sanglots qui roulent dans le vent, Vous avez égorgé, dès le soleil levant, Sans merci ni relâche. Oui ! Puisque vous avez, en un même monceau, Comme sur un étal public les viandes crues Du mouton éventré, du boeuf et du pourceau, Entassé jeune et vieux, femme, enfant au berceau, Sur le pavé des rues ; Puisque, de père en fils, ô rois, sinistres fous, D' un constant parricide épouvantant l' histoire, Dévorateurs d' un peuple assassiné par vous, De la goule du nord vous êtes sortis tous Comme d' un vomitoire ! L' heure sonne, il est temps, et me voici ! Malheur ! Flambe, ô torche ! Bondis, couteau, hors de la gaîne ! Taisez-vous, cris d' angoisse et sanglots de douleur ! Ô vengeance sacrée, épanouis ta fleur ! Grince des dents, ô haine ! Qu' ils râlent, engloutis sous leurs palais fumants ! Et vous, ô morts d' hier, et vous, vieilles victimes, Dans la nuit furieuse, avec des hurlements, Pourchassez-les parmi les épouvantements Éternels de leurs crimes ! LES ROSES D'ISPAHAN 1884 Les roses d' Ispahan dans leur gaîne de mousse, Les jasmins de Mossoul, les fleurs de l' oranger Ont un parfum moins frais, ont une odeur moins douce, Ô blanche Leïlah ! Que ton souffle léger. Ta lèvre est de corail, et ton rire léger Sonne mieux que l' eau vive et d' une voix plus douce, Mieux que le vent joyeux qui berce l' oranger, Mieux que l' oiseau qui chante au bord du nid de mousse. Mais la subtile odeur des roses dans leur mousse, La brise qui se joue autour de l' oranger Et l' eau vive qui flue avec sa plainte douce Ont un charme plus sûr que ton amour léger ! Ô Leïlah ! Depuis que de leur vol léger Tous les baisers ont fui de ta lèvre si douce, Il n' est plus de parfum dans le pâle oranger, Ni de céleste arome aux roses dans leur mousse. L' oiseau, sur le duvet humide et sur la mousse, Ne chante plus parmi la rose et l' oranger ; L' eau vive des jardins n' a plus de chanson douce, L' aube ne dore plus le ciel pur et léger. Oh ! Que ton jeune amour, ce papillon léger, Revienne vers mon coeur d' une aile prompte et douce, Et qu' il parfume encor les fleurs de l' oranger, Les roses d' Ispahan dans leur gaîne de mousse ! L'HOLOCAUSTE 1884 C' est l' an de grâce mil six cent dix-neuf, le seize De juillet, en un vaste et riche diocèse Primatial. Le ciel est pur et rayonnant. Bourdons et cloches vont sonnant et bourdonnant. La ville en fête rit au clair soleil qui dore Ses pignons, ses hauts toits et son fleuve sonore, Ses noirs couvents hantés de spectres anxieux, Ses masures, ses ponts bossus, abrupts et vieux, Et le massif des tours aux assises obliques Sous qui hurlaient jadis les hordes catholiques. Pareil au grondement de l' eau hors de son lit, Un long murmure, fait de mille bruits, emplit Berges et carrefours et culs-de-sac et rue ; Et la foule y tournoie et s' y heurte et s' y rue Pêle-mêle, les yeux écarquillés, les bras En l' air : moines blancs, gris ou bruns, barbus ou ras, Chaux ou déchaux, ayant capes, frocs ou cagoules, Vieilles femmes grinçant des dents comme des goules, Cavaliers de sang noble, empanachés, pattus, Rogues, caracolant sur les pavés pointus, Dames à jupe roide en carrosses et chaises, Gras citadins bouffis dans la neige des fraises, Avec la rouge fleur des bons vins à la peau, Estafiers et soudards, et le confus troupeau Des manants et des gueux et des prostituées. Plein de clameurs, de chants d' église, de huées, De rires, de jurons obscènes, tout cela Vient pour voir brûler vif cet homme que voilà. Debout sur le bûcher, contre un poteau de chêne, Les poings liés, la gorge et le ventre à la chaîne, Dans sa gravité sombre et son mépris amer Il regardait d' en haut cette mouvante mer De faces, d' yeux dardés, de gestes frénétiques ; Il écoutait ces cris de haine, ces cantiques Funèbres d' hommes noirs qui venaient, deux à deux, Enfiévrés de leur rêve imbécile et hideux, Maudire et conspuer par delà l' agonie Et de leurs sales mains souffleter son génie, Tandis que de leurs yeux sinistres et jaloux Ils le mangeaient déjà, comme eussent fait des loups. Et la honte d' être homme aussi lui poignait l' âme. Soudainement, le bois sec et léger prit flamme, Une langue écarlate en sortit, et, rampant Jusqu' au ventre, entoura l' homme, comme un serpent. Et la peau grésilla, puis se fendit, de même Qu' un fruit mûr ; et le sang, mêlé de graisse blême, Jaillit ; et lui, sentant mordre l' horrible feu, Les cheveux hérissés, cria : -mon dieu ! Mon dieu ! - Un moine, alors, riant d' une joie effroyable, Glapit : -ah ! Chien maudit, bon pour les dents du Diable ! Tu crois donc en ce dieu que tu niais hier ? Va ! Cuis, flambe et recuis dans l' éternel enfer ! - Mais l' autre, redressant par-dessus la fumée Sa dédaigneuse face à demi consumée Qui de sueur bouillante et rouge ruisselait, Regarda l' être abject, ignare, lâche et laid, Et dit, menant à bout son héroïque lutte : -ce n' est qu' une façon de parler, vile brute ! - Et ce fut tout. Le feu le dévora vivant, Et sa chair et ses os furent vannés au vent. LA CHASSE DE L'AIGLE 1884 L' aigle noir aux yeux d' or, prince du ciel mongol, Ouvre, dès le premier rayon de l' aube claire, Ses ailes comme un large et sombre parasol. Un instant immobile, il plane, épie et flaire. Là-bas, au flanc du roc crevassé, ses aiglons Érigent, affamés, leurs cous au bord de l' aire. Par la steppe sans fin, coteau, plaine et vallons, L' oeil luisant à travers l' épais crin qui l' obstrue, Pâturent, çà et là, des hardes d' étalons. L' un d' eux, parfois, hennit vers l' aube ; l' autre rue ; Ou quelque autre, tordant la queue, allègrement, Pris de vertige, court dans l' herbe jaune et drue. La lumière, en un frais et vif pétillement, Croît, s' élance par jet, s' échappe par fusée, Et l' orbe du soleil émerge au firmament. À l' horizon subtil où bleuit la rosée, Morne dans l' air brillant, l' aigle darde, anxieux, Sa prunelle infaillible et de faim aiguisée. Mais il n' aperçoit rien qui vole par les cieux, Rien qui surgisse au loin dans la steppe aurorale, Cerf ni daim, ni gazelle aux bonds capricieux. Il fait claquer son bec avec un âpre râle ; D' un coup d' aile irrité, pour mieux voir de plus haut, Il s' enlève, descend et remonte en spirale. L' heure passe, l' air brûle. Il a faim. à défaut De gazelle ou de daim, sa proie accoutumée, C' est de la chair, vivante ou morte, qu' il lui faut. Or, dans sa robe blanche et rase, une fumée Autour de ses naseaux roses et palpitants, Un étalon conduit la hennissante armée. Quand il jette un appel vers les cieux éclatants, La harde, qui tressaille à sa voix fière et brève, Accourt, l' oreille droite et les longs crins flottants. L' aigle tombe sur lui comme un sinistre rêve, S' attache au col troué par ses ongles de fer Et plonge son bec courbe au fond des yeux qu' il crève. Cabré, de ses deux pieds convulsifs battant l' air, Et comme empanaché de la bête vorace, L' étalon fuit dans l' ombre ardente de l' enfer. Le ventre contre l' herbe, il fuit, et, sur sa trace, Ruisselle de l' orbite excave un flux sanglant ; Il fuit, et son bourreau le mange et le harasse. L' agonie en sueur fait haleter son flanc ; Il renâcle, et secoue, enivré de démence, Cette grande aile ouverte et ce bec aveuglant. Il franchit, furieux, la solitude immense, S' arrête brusquement, sur ses jarrets ployé, S' abat et se relève et toujours recommence. Puis, rompu de l' effort en vain multiplié, L' écume aux dents, tirant sa langue blême et rêche, Par la steppe natale il tombe foudroyé. Là, ses os blanchiront au soleil qui les sèche ; Et le sombre chasseur des plaines, l' aigle noir, Retourne au nid avec un lambeau de chair fraîche. Ses petits affamés seront repus ce soir. LA RESURRECTION D'ADONIS 1884 L' aurore désirée, ô filles de Byblos, A déployé les plis de son riche péplos ! Ses yeux étincelants versent des pierreries Sur la pente des monts et les molles prairies, Et, dans l' azur céleste où sont assis les dieux, Elle rit, et son vol, d' un souffle harmonieux, Met une écume rose aux flots clairs de l' Oronte. Ô vierges, hâtez-vous ! Mêlez d' une main prompte, Parmi vos longs cheveux d' or fluide et léger, Le myrte et le jasmin aux fleurs de l' oranger, Et, dans l' urne d' agate et le creux térébinthe, Le vin blanc de Sicile au vin noir de Korinthe. Ô nouveau-nés du jour, par mobiles essaims, Effleurez, papillons, la neige de leurs seins ! Colombes, baignez-les des perles de vos ailes ! Rugissez, ô lions ! Bondissez, ô gazelles ! Vous, ô lampes d' onyx, vives d' un feu changeant, Parfumez le parvis où sur son lit d' argent Adônis est couché, le front ceint d' anémones ! Et toi, cher Adônis, le plus beau des daimones, Que l' ombre du Hadès enveloppait en vain, Bien-aimé d' Aphrodite, ô jeune homme divin, Qui sommeillais hier dans les champs d' asphodèles ! Adônis, qu' ont pleuré tant de larmes fidèles Depuis l' heure fatale où le noir sanglier Fleurit de ton cher sang les ronces du hallier ! Bienheureux Adônis, en leurs douces caresses Les vierges de Byblos t' enlacent de leurs tresses ! Éveille-toi, souris à la clarté des cieux, Bois le miel de leur bouche et l' amour de leurs yeux ! LES SIECLES MAUDITS 1884 Hideux siècles de foi, de lèpre et de famine, Que le reflet sanglant des bûchers illumine ! Siècles de désespoir, de peste et de haut-mal, Où le Jacque en haillons, plus vil que l' animal, Geint lamentablement sa pitoyable vie ! Siècles de haine atroce et jamais assouvie, Où, dans les caveaux sourds des donjons noirs et clos Qui ne laissent ouïr les cris ni les sanglots, Le vieux juif, pieds et poings ferrés, et qu' on édente, Pour mieux suer son or cuit sur la braise ardente ! Siècles de ceux d' Albi scellés vifs dans les murs, Et des milliers de harts d' où les pendus trop mûrs, Quand le vent de l' hiver les heurte et les fracasse, Encombrent les chemins de quartiers de carcasse, Avec force corbeaux battant de l' aile autour ! Siècles du noble sire aux aguets sur sa tour, Éperonné, casqué, prêt à sauter en selle Pour couper au marchand la gorge et l' escarcelle, Et rendant grâce aux saints si les ballots sont lourds De brocarts d' orient, de soie et de velours ! Siècles des loups-garous hurlant dans les bruyères, Des incubes menant la ronde des sorcières Par les anciens charniers où dansent alternés Les feux blêmes qui sont âmes des morts damnés ! Siècles du goupillon, du froc, de la cagoule, De l' estrapade et des chevalets, où la Goule Romaine, ce vampire ivre de sang humain, L' écume de la rage aux dents, la torche en main, Soufflant dans toute chair, dans toute âme vivante, L' angoisse d' être au monde autant que l' épouvante De la mort, voue au feu stupide de l' enfer L' holocauste fumant sur son autel de fer ! Dans chacune de vos exécrables minutes, Ô siècles d' égorgeurs, de lâches et de brutes, Honte de ce vieux globe et de l' humanité, Maudits, soyez maudits, et pour l' éternité ! L'ORBE D'OR 1884 L' orbe d' or du soleil tombé des cieux sans bornes S' enfonce avec lenteur dans l' immobile mer, Et pour suprême adieu baigne d' un rose éclair Le givre qui pétille à la cime des mornes. En un mélancolique et languissant soupir, Le vent des hauts, le long des ravins emplis d' ombres, Agite doucement les tamariniers sombres Où les oiseaux siffleurs viennent de s' assoupir. Parmi les caféiers et les cannes mûries, Les effluves du sol, comme d' un encensoir, S' exhalent en mêlant dans le souffle du soir À l' arome des bois l' odeur des sucreries. Une étoile jaillit du bleu noir de la nuit, Toute vive, et palpite en sa blancheur de perle ; Puis la mer des soleils et des mondes déferle Et flambe sur les flots que sa gloire éblouit. Et l' âme, qui contemple, et soi-même s' oublie Dans la splendide paix du silence divin, Sans regrets ni désirs, sachant que tout est vain, En un rêve éternel s' abîme ensevelie. LE CHAPELET 1884 Les mavromikhalis, les aigles du vieux Magne, Ont traqué trois cents turks dans le défilé noir, Et, de l' aube à midi, font siffler et pleuvoir Balles et rocs du faîte ardu de la montagne. L' amorce sèche brûle et jaillit par éclair D' où sort en tournoyant la fumerolle grêle ; L' écho multiplié verse comme une grêle Les coups de feu pressés qui crépitent dans l' air. Une âcre odeur de poudre et de chaudes haleines S' exhale de la gorge étroite aux longs circuits Qui mêle, en un vacarme enflé de mille bruits, Le blasphème barbare aux injures hellènes : -saint christ ! -allah ! Chacals ! -porcs sans Prépuce ! -tiens ! Crache ton âme infecte au diable qui la happe ! - À l' assaut ! Que pas un de ces voleurs n' échappe ! Sus ! La corde et le pal à ces chiens de chrétiens ! - Arrivez, mes agneaux, qu' on vous rompe les côtes ! - Tels les rires, les cris, les exécrations, Râles de mort, fureurs et détonations Vont et viennent sans fin le long des parois hautes. Et tous les circoncis, effarés et hurlants, Parmi les buissons roux et les vignes rampantes Montent, la rage au ventre, et roulent sur les pentes, Et s' arrachent la barbe avec leurs poings sanglants. Les femmes du Pyrgos, en de tranquilles poses, D' en haut, sur le massacre ouvrent de larges yeux, Tandis que leurs garçons font luire, tout joyeux, Leurs dents de jeunes loups entre leurs lèvres roses. Par la vierge ! La chose est faite. Le dernier Des turks crève, le poil roidi sur sa peau rêche. Les oiseaux carnassiers, gorgés de viande fraîche, Deviendront gras à lard dans ce riche charnier. -alerte ! Tranchez-moi ces crânes d' infidèles, Dit le chef. En guirlande à mon mur clouez-les. Ce sera le plus beau de tous mes chapelets, Et j' y ferai nicher les bonnes hirondelles ! - Pendant bien des étés, bien des mornes hivers, Le roi du Magne a vu, le long de sa muraille, Ces têtes, dont la peau se dessèche et s' éraille, Blanchir, chacune au clou qui s' enfonce au travers. Depuis, tous sont morts, lui, ses enfants et ses proches, Par la balle ou le sabre, ou vaincus ou vainqueurs. Leur souvenir farouche emplit les jeunes coeurs, Et leurs spectres, la nuit, hantent les sombres roches. C' étaient des hommes durs, violents et hardis, Âpres à la vengeance, orgueilleux de leur race, Ne sachant demander merci, ni faire grâce, Et, pour cela, certains d' aller en paradis. Au rebord du ravin abrupt et sans issue, Sous la ronce, au milieu des sauvages mûriers, L' ancien Pyrgos, gercé par les ans meurtriers, Dresse encore sa masse ébréchée et moussue. Les crânes turks, autour, luisent comme des lys ; Et le berger, vêtu de sa cotte de laine, Qui paît ses moutons noirs au-dessus de la plaine, Sourit au chapelet des mavromikhalis. EPIPHANIE 1884 Elle passe, tranquille, en un rêve divin, Sur le bord du plus frais de tes lacs, ô Norvège ! Le sang rose et subtil qui dore son col fin Est doux comme un rayon de l' aube sur la neige. Au murmure indécis du frêne et du bouleau, Dans l' étincellement et le charme de l' heure, Elle va, reflétée au pâle azur de l' eau Qu' un vol silencieux de papillons effleure. Quand un souffle furtif glisse en ses cheveux blonds, Une cendre ineffable inonde son épaule ; Et, de leur transparence argentant leurs cils longs, Ses yeux ont la couleur des belles nuits du pôle. Purs d' ombre et de désir, n' ayant rien espéré Du monde périssable où rien d' ailé ne reste, Jamais ils n' ont souri, jamais ils n' ont pleuré, Ces yeux calmes ouverts sur l' horizon céleste. Et le gardien pensif du mystique oranger Des balcons de l' aurore éternelle se penche, Et regarde passer ce fantôme léger Dans les plis de sa robe immortellement blanche. L'INCANTATION DU LOUP 1884 Les lourds rameaux neigeux du mélèze et de l' aune. Un grand silence. Un ciel étincelant d' hiver. Le roi du Hartz, assis sur ses jarrets de fer, Regarde resplendir la lune large et jaune. Les gorges, les vallons, les forêts et les rocs Dorment inertement sous leur blême suaire, Et la face terrestre est comme un ossuaire Immense, cave ou plat, ou bossué par blocs. Tandis qu' éblouissant les horizons funèbres, La lune, oeil d' or glacé, luit dans le morne azur, L' angoisse du vieux loup étreint son coeur obscur, Un âpre frisson court le long de ses vertèbres. Sa louve blanche, aux yeux flambants, et les petits Qu' elle abritait, la nuit, des poils chauds de son Ventre, Gisent, morts, égorgés par l' homme, au fond de l' antre. Ceux, de tous les vivants, qu' il aimait, sont partis. Il est seul désormais sur la neige livide. La faim, la soif, l' affût patient dans les bois, Le doux agneau qui bêle ou le cerf aux abois, Que lui fait tout cela, puisque le monde est vide ? Lui, le chef du haut Hartz, tous l' ont trahi, le nain Et le géant, le bouc, l' orfraie et la sorcière, Accroupis près du feu de tourbe et de bruyère Où l' eau sinistre bout dans le chaudron d' airain. Sa langue fume et pend de la gueule profonde. Sans lécher le sang noir qui s' égoutte du flanc, Il érige sa tête aiguë en grommelant, Et la haine, dans ses entrailles, brûle et gronde. L' homme, le massacreur antique des aïeux, De ses enfants et de la royale femelle Qui leur versait le lait ardent de sa mamelle, Hante immuablement son rêve furieux. Une braise rougit sa prunelle énergique ; Et, redressant ses poils roides comme des clous, Il évoque, en hurlant, l' âme des anciens loups Qui dorment dans la lune éclatante et magique. LE PARFUM IMPERISSABLE 1884 Quand la fleur du soleil, la rose de Lahor, De son âme odorante a rempli goutte à goutte La fiole d' argile ou de cristal ou d' or, Sur le sable qui brûle on peut l' épandre toute. Les fleuves et la mer inonderaient en vain Ce sanctuaire étroit qui la tint enfermée : Il garde en se brisant son arome divin, Et sa poussière heureuse en reste parfumée. Puisque par la blessure ouverte de mon coeur Tu t' écoules de même, ô céleste liqueur, Inexprimable amour, qui m' enflammais pour elle ! Qu' il lui soit pardonné, que mon mal soit béni ! Par delà l' heure humaine et le temps infini Mon coeur est embaumé d' une odeur immortelle ! SACRA FAMES 1884 L' immense mer sommeille. Elle hausse et balance Ses houles où le ciel met l' éclatants îlots. Une nuit d' or emplit d' un magique silence La merveilleuse horreur de l' espace et des flots. Les deux gouffres ne font qu' un abîme sans borne De tristesse, de paix et d' éblouissement, Sanctuaire et tombeau, désert splendide et morne Où des millions d' yeux regardent fixement. Tels, le ciel magnifique et les eaux vénérables Dorment dans la lumière et dans la majesté, Comme si la rumeur des vivants misérables N' avait troublé jamais leur rêve illimité. Cependant, plein de faim dans sa peau flasque et rude, Le sinistre rôdeur des steppes de la mer Vient, va, tourne, et, flairant au loin la solitude, Entre-bâille d' ennui ses mâchoires de fer. Certes, il n' a souci de l' immensité bleue, Des trois rois, du triangle ou du long scorpion Qui tord dans l' infini sa flamboyante queue, Ni de l' ourse qui plonge au clair septentrion. Il ne sait que la chair qu' on broie et qu' on dépèce, Et, toujours absorbé dans son désir sanglant, Au fond des masses d' eau lourdes d' une ombre épaisse Il laisse errer son oeil terne, impassible et lent. Tout est vide et muet. Rien qui nage ou qui flotte, Qui soit vivant ou mort, qu' il puisse entendre ou voir. Il reste inerte, aveugle, et son grêle pilote Se pose pour dormir sur son aileron noir. Va, monstre ! Tu n' es pas autre que nous ne sommes, Plus hideux, plus féroce, ou plus désespéré. Console-toi ! Demain tu mangeras des hommes, Demain par l' homme aussi tu seras dévoré. La faim sacrée est un long meurtre légitime Des profondeurs de l' ombre aux cieux resplendissants, Et l' homme et le requin, égorgeur ou victime, Devant ta face, ô mort, sont tous deux innocents. L'ALBATROS 1884 Dans l' immense largeur du capricorne au pôle Le vent beugle, rugit, siffle, râle et miaule, Et bondit à travers l' Atlantique tout blanc De bave furieuse. Il se rue, éraflant L' eau blême qu' il pourchasse et dissipe en buées ; Il mord, déchire, arrache et tranche les nuées Par tronçons convulsifs où saigne un brusque éclair ; Il saisit, enveloppe et culbute dans l' air Un tournoiement confus d' aigres cris et de plumes Qu' il secoue et qu' il traîne aux crêtes des écumes, Et, martelant le front massif des cachalots, Mêle à ses hurlements leurs monstrueux sanglots. Seul, le roi de l' espace et des mers sans rivages Vole contre l' assaut des rafales sauvages. D' un trait puissant et sûr, sans hâte ni retard, L' oeil dardé par delà le livide brouillard, De ses ailes de fer rigidement tendues Il fend le tourbillon des rauques étendues, Et, tranquille au milieu de l' épouvantement, Vient, passe, et disparaît majestueusement. LE SACRE DE PARIS 1884 ô Paris ! C' est la cent deuxième nuit du siège, Une des nuits du grand hiver. Des murs à l' horizon l' écume de la neige S' enfle et roule comme une mer. Mâts sinistres dressés hors de ce flot livide, Par endroits, du creux des vallons, Quelques grêles clochers, tout noirs sur le ciel vide, S' enlèvent, rigides et longs. Là-bas, palais anciens semblables à des tombes, Bois, villages, jardins, châteaux, Effondrés, écrasés sous l' averse des bombes, Fument au faîte des coteaux. Dans l' étroite tranchée, entre les parois froides, Le givre étreint de ses plis blancs L' oeil inerte, le front blême, les membres roides, La chair dure des morts sanglants. Les balles du barbare ont troué ces poitrines Et rompu ces coeurs généreux. La rage du combat gonfle encor leurs narines, Ils dorment là serrés entre eux. L' âpre vent qui franchit la colline et la plaine Vient, chargé d' exécrations, De suprêmes fureurs, de vengeance et de haine, Heurter les sombres bastions. Il flagelle les lourds canons, meute géante Qui veille allongée aux affûts, Et souffle par instants dans leur gueule béante Qu' il emplit d' un râle confus. Il gronde sur l' amas des toits, neigeux décombre, Sépulcre immense et déjà clos, Mais d' où montent encor, lamentables, sans nombre, Des murmures faits de sanglots ; Où l' enfant glacé meurt aux bras des pâles mères, Où, près de son foyer sans pain, Le père, plein d' horreur et de larmes amères, Étreint une arme dans sa main. ville auguste, cerveau du monde, orgueil de l' homme, Ruche immortelle des esprits, Phare allumé dans l' ombre où sont Athène et Rome, Astre des nations, Paris ! Ô nef inébranlable aux flots comme aux rafales, Qui, sous le ciel noir ou clément, Joyeuse, et déployant tes voiles triomphales, Voguais victorieusement ! La foudre dans les yeux et brandissant la pique, Guerrière au visage irrité, Qui fis jaillir des plis de ta toge civique La victoire et la liberté ! Toi qui courais, pieds nus, irrésistible, agile, Par le vieux monde rajeuni ! Qui, secouant les rois sur leur tréteau fragile, Chantais, ivre de l' infini ! Nourrice des grands morts et des vivants célèbres, Vénérable aux siècles jaloux, Est-ce toi qui gémis ainsi dans les ténèbres Et la face sur les genoux ? Vois ! La horde au poil fauve assiège tes murailles ! Vil troupeau de sang altéré, De la sainte patrie ils mangent les entrailles, Ils bavent sur le sol sacré ! Tous les loups d' outre-Rhin ont mêlé leurs espèces : Vandale, germain et teuton, Ils sont tous là, hurlant de leurs gueules épaisses Sous la lanière et le bâton. Ils brûlent la forêt, rasent la citadelle, Changent les villes en charnier ; Et l' essaim des corbeaux retourne à tire d' aile, Pour être venu le dernier. ô Paris, qu' attends-tu ? La famine ou la honte ? Furieuse et cheveux épars, Sous l' aiguillon du sang qui dans ton coeur remonte Va ! Bondis hors de tes remparts ! Enfonce cette tourbe horrible où tu te rues, Frappe, redouble, saigne, mords ! Vide sur eux palais, maisons, temples et rues : Que les mourants vengent les morts ! Non, non ! Tu ne dois pas tomber, ville sacrée, Comme une victime à l' autel ; Non, non, non ! Tu ne peux finir, désespérée, Que par un combat immortel. Sur le noir escalier des bastions qu' éventre Le choc rugissant des boulets, Lutte ! Et rugis aussi, lionne au fond de l' antre, Dans la masure et le palais. Dans le carrefour plein de cris et de fumée, Sur le toit, l' arc et le clocher, Allume pour mourir l' auréole enflammée De l' inoubliable bûcher. Consume tes erreurs, tes fautes, tes ivresses, À jamais, dans ce feu si beau, Pour qu' immortellement, Paris, tu te redresses, Impérissable, du tombeau ; Pour que l' homme futur, ébloui dans ses veilles Par ton sublime souvenir, Raconte à d' autres cieux tes antiques merveilles Que rien ne pourra plus ternir, Et, saluant ton nom, adorant ton génie, Quand il faudra rompre des fers, Offre ta libre gloire et ta grande agonie Comme un exemple à l' univers. Janvier 1871. SI L'AURORE 1884 Si l' aurore, toujours, de ses perles arrose Cannes, gérofliers et maïs onduleux ; Si le vent de la mer, qui monte aux pitons bleus, Fait les bambous géants bruire dans l' air rose ; Hors du nid frais blotti parmi les vétivers Si la plume écarlate allume les feuillages ; Si l' on entend frémir les abeilles sauvages Sur les cloches de pourpre et les calices verts ; Si le roucoulement des blondes tourterelles Et les trilles aigus du cardinal siffleur S' unissent çà et là sur la montagne en fleur Au bruit de l' eau qui va mouvant les herbes grêles ; Avec ses bardeaux roux jaspés de mousses d' or Et sa varangue basse aux stores de manille, À l' ombre des manguiers où grimpe la vanille Si la maison du cher aïeul repose encor ; Ô doux oiseaux bercés sur l' aigrette des cannes, Ô lumière, ô jeunesse, arome de nos bois, Noirs ravins qui, le long de vos âpres parois, Exhalez au soleil vos brumes diaphanes ! Salut ! Je vous salue, ô montagnes, ô cieux, Du paradis perdu visions infinies, Aurores et couchants, astres des nuits bénies, Qui ne resplendirez jamais plus dans mes yeux ! Je vous salue, au bord de la tombe éternelle, Rêve stérile, espoir aveugle, désir vain, Mirages éclatants du mensonge divin Que l' heure irrésistible emporte sur son aile ! Puisqu' il n' est, par delà nos moments révolus, Que l' immuable oubli de nos mille chimères, À quoi bon se troubler des choses éphémères ? À quoi bon le souci d' être ou de n' être plus ? J' ai goûté peu de joie, et j' ai l' âme assouvie Des jours nouveaux non moins que des siècles anciens. Dans le sable stérile où dorment tous les miens Que ne puis-je finir le songe de ma vie ! Que ne puis-je, couché sous le chiendent amer, Chair inerte, vouée au temps qui la dévore, M' engloutir dans la nuit qui n' aura point d' aurore, Au grondement immense et morne de la mer ! HIERONYMUS 1884 Vêtus de bure blanche et de noirs scapulaires, Cent moines sont assis aux bancs capitulaires. Ayant psalmodié l' angelus domini Et clos les lourds missels sous le vélin jauni, Sans plus mouvoir la lèvre et cligner la paupière Que les saints étirés dans les retraits de pierre, Impassibles comme eux, ils attendent, les bras En croix. La cire flambe et sur leurs crânes ras Prolonge des lueurs funèbres. La grand' salle Est muette. érigeant sa forme colossale, Un maigre Christ, cloué contre le mur, au fond, Touche de ses deux poings les poutres du plafond Et surplombe la chaire abbatiale, où siège, Avec sa tête osseuse et sa barbe de neige, Ascétique, les mains jointes, le dos courbé, Hiéronymus, le vieil et révérend abbé. En face, seul, debout, sans cape ni sandales, Et du sang de ses pieds tachant les froides dalles, Un autre moine est là, silencieux aussi. L' oeil dardé devant soi, bien loin de ce lieu-ci, Au travers de ces murs massifs son âme plonge Dans le ravissement d' un mystérieux songe ; Un sourire furtif fait reluire ses dents ; Mais il reste immobile et les deux bras pendants, Dédaigneux du pardon ou de la peine atroce. Enfin, l' homme sacré par la mitre et la crosse, Qui peut remettre aux mains de son proche héritier Dix mille manants, serfs de glèbe ou de métier, Plein droit de pendaison sur ces engeances viles, Droit d' anathème et droit d' interdit sur deux villes, Et devant qui bourgeois et séculiers jaloux Et barons cuirassés fléchissent les genoux, Hiéronymus, levant son front strié de rides Et ses yeux desséchés par les veilles arides, Se signe lentement et dit à haute voix : -le chemin est mauvais, mon frère, où je vous vois. Après tant de longs jours et tant d' heures damnées, Cette désertion, Jésus ! De deux années ! D' où sortez-vous ainsi ? Qu' avez-vous fait, perdu Dans la fange du siècle à qui l' enfer est dû ? Est-ce l' horrible soif des voluptés charnelles Qui chauffait votre gorge et troublait vos prunelles ? Jusqu' au dégoût final êtes-vous abreuvé ? Que cherchiez-vous au monde, et qu' avez-vous trouvé ? Rien. Honteux, affamé, chargé d' ignominie, Vous haletez autour de notre paix bénie Comme un mort effrayant qui cherche son cercueil ; Mais l' expiation rigide est sur le seuil. Désormais, dussiez-vous trépasser centenaire, Il faut payer le prix de ce qui régénère, Et, face à face avec l' horreur de son péché, Vivre en sa tombe avant d' y demeurer couché. Ne le saviez-vous point ? Qui méprise la règle N' est qu' un oison piteux qui tente d' être un aigle. La paupière cousue, il va par monts et vaux, Culbutant d' heure en heure en des pièges nouveaux, Jusqu' à ce qu' il trébuche au bord de la Géhenne Où sont les grincements de dents, les cris de haine Et la flamme vorace où cuisent les maudits. Mon frère, sachez-le ! Vraiment, je vous le dis : Mieux vaut le fouet qui mord, mieux vaut l' âpre cilice, Quand la béatitude est au bout du supplice, Que la chair satisfaite et pour le diable à point. Malheur à qui Jésus sanglant ne suffit point ! Malheur à qui, brisant le joug divin, oublie Que penser est blasphème et vouloir est folie ! Car les siècles s' en vont irréparablement, Et l' éternité s' ouvre après le jugement ! Hélas ! Voici bientôt que l' ultime des heures Sonnera le dernier des glas sur nos demeures ; Nulle rémission, ni délai, ni merci. Le vent se lève et va nous balayer d' ici Comme la paille sèche aux quatre coins de l' aire, Enfant à la mamelle et vieillard séculaire, Serfs et maîtres, palais, chaumes, peuples et rois. Le mur de Balthazar allume ses parois ! Tout désir est menteur, toute joie éphémère, Toute liqueur au fond de la coupe est amère, Toute science ment, tout espoir est déçu. La sainte église a dit ce qui doit être su ! Qui doute d' elle est mort déjà durant la vie ; Qui pousse par delà son rêve et son envie, Qui veut mordre le fruit d' où sort la vieille faim, Sans jamais l' assouvir meurt pour le temps sans fin. Donc, le fait est sûr : croire, obéir et se taire, Ramper en gémissant la face contre terre Et s' en remettre à Dieu qui nous tient dans sa main, C' est la sagesse unique et le meilleur chemin. Oui ! Pour l' âme en sa foi tout entière abîmée, Puisque aussi bien le monde est misère et fumée, Sans Dieu que reste-t-il ? Leurre et rébellion Venant du tentateur affamé, ce lion Qui rôde et qui rugit, qui s' embusque et regarde, Cherchant à dévorer les brebis hors de garde, Vagabondes, la nuit, sans souci du danger, Loin de l' enclos solide et des chiens du berger, Et, brusque, bondissant du fond des ombres noires Pour les happer d' un coup de ses larges mâchoires ! Voyez ! Songez combien les choses valent peu Pour qui vous encourez l' inextinguible feu, Outre le désespoir des minutes prochaines. Mais vous n' endurez point le doux poids de nos Chaînes ; Frère, l' humilité n' est pas votre vertu. Vous étiez colérique, indocile, têtu, Téméraire, offensant par vos actes et gestes Notre maison pieuse et vos patrons célestes, Et vous multipliant en exemples malsains. Le mal était fort grand. Il est pire. Les saints, Voyant la discipline à ce point amoindrie Et que l' agneau galeux souille la bergerie, S' en irritent. Voici l' heure du châtiment. Cette tâche est amère et lourde assurément Pour mon insuffisance et ma décrépitude ; Mais ma force est en Dieu, si le labeur est rude, Et le salut final du pécheur fort chanceux, Sinon désespéré. Mon frère, étant de ceux Qui raillent la douceur et la miséricorde, Vous serez éprouvé par le jeûne et la corde ; D' après le monitoire et les canons anciens, Vous vivrez du rebut des pourceaux et des chiens ; Vous dormirez, couché sur des pierres fort dures, Au fond de l' in-pace , dans vos propres ordures, Macérant votre chair et domptant votre esprit ; Et lorsque vous rendrez l' âme, à l' instant prescrit, Du moins les bienheureux l' attestent, ira-t-elle S' ébattre, blanche et pure, en sa gloire immortelle, Soustraite pour jamais au tentateur subtil Dont l' archange Michel nous garde ! -ainsi soit-il ! La volonté de tous, mon frère, étant la même, Tel est l' arrêt du saint-chapitre qui vous aime. Selon la bonne règle et le commandement, À genoux ! Confessez vos crimes hautement ; Ouvrez-nous votre coeur et que le diable en sorte ! - L' autre dressa la tête, et parla de la sorte : -très révérend abbé Hiéronymus, et vous, Frères, juger en hâte est l' office des fous. La meilleure harangue, en tel cas, est pareille Au son vide du vent qui souffle dans l' oreille. Oyez ! Car il y va de mort ou de salut ! J' ai fait ce qu' il fallait et ce que Dieu voulut. Quiconque veut nier la vérité, qu' il l' ose ! Oh ! Que d' ardentes nuits, dans ma cellule close, M' ont vu veillant, priant, le front sur le pavé, Plein de l' âpre désir du triomphe rêvé, De l' éblouissement de l' église éternelle, Hors du monde et de l' ombre, et d' un coup de son aile Emportant ses élus dans les cieux rayonnants ! Que de fois j' ai meurtri mes reins nus et saignants Pour que, de chaque plaie et de chaque blessure, Mon âme rejaillît d' une vigueur plus sûre Aux sources de la vie et de la vérité Où l' homme aspire et dont l' homme est déshérité ! Que de fois, desséché d' une abstinence austère, Assumant le fardeau des péchés de la terre, Baigné des pleurs versés pour tous, ivre, éperdu, J' ai crié jusqu' à Dieu qui n' a pas répondu ! Dieu faisait bien. Les cris, les extases, les Larmes ? Inepte sacrifice et misérables armes ! Méditer, solitaire, au fond des noirs moutiers, Quand l' agneau, dépecé par les loups, en quartiers, Lamentablement bêle, et sans qu' on vienne à l' aide ! N' être ni chaud, ni froid, dit l' apôtre, mais tiède ! Jeûner, meurtrir sa chair, user de ses genoux Les marches de l' autel où Jésus meurt pour nous ! Mesurer l' agonie éternelle à notre heure ! Gémir dans l' ombre enfin pendant que le ciel pleure, Et que l' enfer s' égaie, et que ruisselle en vain L' intarissable sang du supplice divin ! Était-ce donc le temps des inertes prières, Quand le démon soufflait ses rages meurtrières Aux princes affolés autant qu' aux nations, Et les engloutissait dans ses perditions, Sans qu' on fît rien de plus pour la cause sacrée Qu' offrir le maigre prix de sa chair macérée, Ayant cette insolence et cette vanité De songer que le monde est ainsi racheté ? Par les saints tout sanglants de leurs combats, la tâche Serait aisée et douce et favorable au lâche, Et la béatitude à bon marché ! Non, non ! Dieu met à plus haut prix la gloire de son nom. Frères, je vous le dis : l' équité vengeresse Nous commande d' agir et maudit la paresse. Il faut laisser les morts ensevelir leurs morts, Et se ceindre les reins pour le combat des forts, Ou la race d' Adam perdra son patrimoine ! - L' abbé, d' un brusque geste, interrompit le moine : -confessez vos erreurs, frère ! Ne touchez point Au reste. J' ai reçu mission sur ce point. Or, vous êtes hardi par delà la mesure. Est-ce au serf à juger, du fond de sa masure, Les princes de la terre en leurs secrets conseils ? Dieu, sachant ce qu' il fait, les voulut-il pareils ? Est-ce à l' enfant, dans ses vanités effrénées, D' avertir follement mes quatre-vingts années, De gourmander la foi d' autrui de son plein chef En m' arrachant du poing la barre de la nef ? Lourd de péchés, rongé de démence et de bile, Est-ce à vous de peser dans votre main débile Les choses de ce monde et les choses d' en haut, Disant ce qu' elles sont et comment il les faut ? Vous sied-il d' augurer des volontés divines ? Un très risible orgueil vous enfle les narines, Frère ! Et vous délirez, en ce triste moment, Certes, plus que jamais et fort piteusement. Entendez la raison, n' aggravez point vos fautes ; Car on chute plus bas des cimes les plus hautes, Car plus de honte attend le plus ambitieux, Et le plus vieil orgueil s' est écroulé des cieux ! Donc, laissez là le monde et ses rudes tempêtes : La poussière convient à ce peu que vous êtes. Le seigneur équitable a donné sagement Le reptile à la fange et l' astre au firmament, L' herbe au pré vert, la neige aux montagnes chenues, La mousse au rouge-gorge et l' aigle aux sombres nues ! -Dieu met son signe auguste au front de qui lui plaît ; Il a négligé l' aigle et choisi l' oiselet, Dit le moine. Pourquoi ? Qui le dira ? Personne. Je suis le trait qu' on darde ou le clairon qu' on sonne, Et le clairon sonore ou le trait encoché S' en remet à qui l' enfle ou qui l' a dépêché. Mes frères, une nuit, de celles que j' ai dites, Tandis que, gémissant des victoires maudites, Je veillais, prosterné devant mon crucifix, J' entendis une voix qui me disait : -mon fils ! - Elle était douce et triste et cependant immense Et semblait déborder l' universel silence. Tremblant, je soulevai ma face pâle, et vis, Non la pure lumière où les saints sont ravis, Hélas ! Mais un ciel noir tout lardé de feux blêmes Où tournoyaient, hagards, des spectres de blasphèmes, Des faces de damnés, et de hideux troupeaux De bêtes, chats et loups, dragons, pourceaux, crapauds Énormes, qui bavaient une écume de soufre Et pleuvaient comme grêle au travers de ce gouffre. Et je vis un rocher sans herbes et sans eaux Où des milliers de morts avaient laissé leurs os, Et qui montait du fond de l' abîme. à son faîte Le gibet d' où pendait la sainteté parfaite Se dressait dans la nue affreuse ; et, tout autour, Les carnassiers de l' air, aigle, corbeau, vautour, De la griffe et du bec, effroyables convives, Du sacré rédempteur déchiraient les chairs vives ! Car les onze, à ses pieds, rêvant du paradis, Dormaient tranquillement comme ils firent jadis. Et la voix de Jésus emplissait les nuées : -mon flanc saigne toujours et mes mains sont clouées ; L' apôtre et le fidèle, en ce siècle de fer, M' abandonnent en proie aux bêtes de l' enfer, Et d' heure en heure, hélas ! Leur tourbillon pullule. Lève-toi ! C' est assez gémir dans ta cellule ; L' inactive douleur est risée aux démons. Va, mon fils ! Fuis dans l' ombre, et traverse les Monts. Pour ton dieu qu' on blasphème et pour l' âme de l' homme, Sans trêve, ni répit, marche tout droit sur Rome ; Va, ne crains rien. Secoue avec un poing puissant Le siège apostolique où sommeille Innocent ; Allume sa colère aux flammes de la tienne ; Et qu' il songe à sauver la Provence chrétienne Des légions de loups qui lui mordent les flancs : Princes de ruse ourdis, en leur foi chancelants, Poussant d' un pied furtif sur la mer écumante La barque de l' apôtre en proie à la tourmente ; Évêques arborant avec des airs royaux La crosse d' or massif et la mitre à joyaux, Tandis que sous l' injure et l' âpreté des nues Les ouailles sans bergers grelottent toutes nues ; Moines qui, n' ayant plus ni d' oreilles, ni d' yeux, S' endorment, engraissés de paresse, oublieux Que les heures du siècle infaillible sont proches Et que les porcs trop gras ne sont pas loin des broches ; Hérétiques enfin, par le diable excités, Emplissant plaine et mont, les champs et les cités, Dévorant la moisson comme des sauterelles, Furieux et cherchant d' insolentes querelles Aux mystères sacrés accomplis au saint lieu, À mes élus, à mes anges, et même à Dieu ! Dis-lui que la caverne, autrefois bien scellée, Comme une éruption vomit sa tourbe ailée À travers les débris du couvercle infernal ; Qu' abandonnée aux flots, en proie aux vents du mal, La croix, phare céleste où rayonnait ma gloire, Espérance enflammée au sein de la nuit noire, Tremble et s' éteint avec mes soupirs haletants ! Mon fils, mon fils, debout ! Voici les derniers temps ! Va ! Que le serviteur des serviteurs se lève, Qu' il brûle avec le feu, qu' il tranche avec le glaive, Qu' il extermine avec la foudre et l' interdit, Et que tout soit remis dans l' ordre. Va ! J' ai dit. - Tel parla le seigneur Jésus, triste et sévère. L' ombre soudainement engloutit le calvaire ; Tout le ciel éteignit sa sinistre lueur ; Un long frisson courut dans ma chair en sueur, Et je restai muet. Sainte épouvante ! ô joie Terrible de l' élu que la grâce foudroie ! Ô nuit noire où flamboie un immense soleil ! Arrachement sacré du terrestre sommeil ! Une aurore éclatante inonda mes prunelles De la brusque splendeur des choses éternelles ! Mon coeur s' enfla de Dieu, je me dressai, plus fort Que l' homme et que le monde et que l' antique mort, Croyant voir, pour navrer Lucifer et sa clique, Resplendir à mon poing l' épée archangélique ! Et je partis. L' étoile éclairait mon chemin Qui mena les trois rois au berceau surhumain. Et je passai les monts, leurs neiges, leurs abîmes ; J' allai, seul, nuit et jour, plein de songes sublimes, Sous la nue orageuse ou le ciel transparent, Mangeant le fruit sauvage et buvant au torrent ; À travers les moissons florissantes des plaines, À travers les cités, ces ruches de bruit pleines Où chacun fait un miel dont le diable est friand, J' allai, j' allai toujours, mendiant et priant, En haillons, les pieds nus, tout chargé de poussière, Jusqu' à l' heure où je vis monter dans la lumière La ville aux sept coteaux, en qui Dieu se complaît, Et qu' abrite à jamais l' aile du paraclet, La source baptismale où se lavent nos fanges, La piscine d' eau vive où s' abreuvent les anges, Le port où vont les coeurs confiants et hardis, La citadelle où sont les clés du paradis ! Ô Rome ! ô cité sainte ! ô vénérable mère ! Refuge des vivants dans la tourmente amère, Recours des morts auprès du seigneur irrité, Centre de la justice et de la vérité, Mes lèvres ont baisé ton sol deux fois auguste Où le sang du martyr fit la pourpre du juste ! Ô siège de Grégoire et d' Urbain ! Saint autel Qu' enveloppe d' amour le mystère immortel, Mes yeux ont contemplé ta beauté que j' adore, De la béatitude éblouissante aurore ! J' ai vu celui par qui Dieu règle l' univers, Qui hausse l' humble au ciel et dompte le pervers, Qui frappe et qui guérit, qui lie et qui dénoue, Qui renverse d' un mot dans l' opprobre et la boue, Et foule également de son talon d' airain Les peuples trop rétifs et les rois durs au frein, Et les audacieux enfiévrés d' insolence Qui, pesant l' homme et Dieu dans la même balance, Mettent l' enfer qui brûle et qui hurle en oubli. Mon coeur n' a point tremblé, mon oeil n' a point faibli ; Le charbon prophétique a flambé sur ma bouche ! J' ai parlé, moi, le moine, humble, inconnu, farouche, Devant la majesté du saint-siège romain, Pour le rachat d' hier et celui de demain. Oui ! L' infaillible esprit m' a fait jaillir de l' âme La foi contagieuse en paroles de flamme ; Et le très glorieux pontife m' a commis Le soin de faire affront, Christ, à tes ennemis, Et d' appliquer le feu sur toute chair malsaine. Frères ! Du Tibre au Rhône et du Rhône à la Seine, J' ai couru, j' ai prêché, voici deux ans entiers, Aux princes, aux barons, aux bourgeois, aux routiers, L' extermination par Dieu même prescrite Du Kathare hérétique, impur, lâche, hypocrite, Et des peuples souillés par son attouchement. Et tous ont entendu mon appel véhément, Non que l' unique amour de Jésus les attire : Ils vont à la curée et non pas au martyre ; Mais il importe peu que le flot déchaîné Soit impur, s' il fait bien le travail ordonné ; Si, de la sainte église embrassant la querelle, Prince hors du palais, baron de sa tourelle, Bourgeois de son logis et routier vagabond, Comme un torrent gonflé par la neige qui fond, S' épandent à travers la Provence infidèle Afin que rien n' échappe et ne survive d' elle ! Que j' entende, Jésus ! Flamber les épis mûrs, Rugir les mangonneaux et s' effondrer les murs, Les cadavres damnés, rouges de mille plaies, Nus et les bras ballants, tressauter sur les claies Aux longs cris d' anathème éclatant dans les cieux ! Que j' entende hurler les jeunes et les vieux, Et râler sous mes pieds cette race écrasée ! Que la vapeur du sang lave de sa rosée Le ciel qu' ils blasphémaient dans leur impunité, Cet air, pur autrefois, et qu' ils ont infecté, Et ce sol qu' ils souillaient comme des immondices ! Et qu' ils meurent têtus, pour que tu les maudisses, Jésus ! -debout ! Voici l' heure d' agir. Allons ! Debout ! Troussez le froc qui vous bat les talons ; Laissez les vieux prier pour la proche victoire, Et, la croix d' une main, la torche expiatoire De l' autre, pour l' église et pour Dieu, sans repos, Combattez au soleil le diable et ses suppôts ! - Sur ce, le vieil abbé se leva de sa chaire : -c' est assez de démence. Endossez votre haire, Bouclez votre cilice et rentrez dans la nuit. Si l' esprit d' imprudence et d' orgueil vous y suit, Vous y combattrez mieux le démon qui vous navre, Et nous prierons pour l' âme au sortir du cadavre, Car vous avez menti, si vous n' avez rêvé. Or, le mensonge est dit, le rêve est achevé. Descendu tout au fond de la chute effroyable, Vous connaîtrez bientôt l' illusion du diable ! Nous vous affranchirons de ses fers mal scellés. Silence ! Qu' on le mène aux ténèbres. -allez ! - Mais le moine arracha de sa robe entr' ouverte Le parchemin fatal scellé de cire verte, Le déroula d' un geste impérieux, tendit La droite, et, d' une voix dure et hautaine, dit : -tu t' abuses, vieillard, et tu tombes au piège ! Je suis légat du pape et l' élu du saint-siège. Voici le bref signé d' Innocent. Tu n' as point Pressenti que j' avais les deux glaives au poing ? Or, je vais dissiper ta cécité profonde. Éveille-toi, vieillard, ouvre les yeux au monde : Voici le bref papal. écoute. Tu n' es plus Chef d' ordre, abbé mitré. Les temps sont révolus De ta puissance inerte et de ta foi muette. À la main sans vigueur succède un bras qui fouette, À l' aveugle un voyant, un mâle au décrépit ; Car l' heure nous commande et ne veut nul répit, Car Dieu, que le salut de ce monde intéresse, Allume entre mes mains sa torche vengeresse ; Et dans mon coeur saisi de joie, ivre d' horreur, Sa patience à bout fait place à sa fureur! C' est à moi de brandir la crosse qui t' échappe : Par la grâce et le choix je suis légat du pape, Je tranche la courroie et romps le joug ancien. Prends donc. Lis, soumets-toi, va-t' en, tu n' es plus rien ! - Hiéronymus lui dit : -l' éternel adversaire, Non content du blasphème, est par surcroît faussaire, Et voici le renard qui vient après le loup ! - Il lut, et tressaillit, et chancela du coup. Puis, comme un pénitent eût fait d' une relique, Humblement il baisa le bref apostolique, Le relut, et, signant trois fois son pâle front : -béni soit le saint-père, et béni soit l' affront Qui me foudroie au bord de ma tombe prochaine ! Béni soit le seigneur qui descelle ma chaîne ! Le poids en était lourd à mon cou faible et vieux, Et l' ombre de la mort a passé dans mes yeux. C' est le temps de partir, c' est le temps qu' on m' oublie. Tout est dit, tout est bien. Frères, je vous délie. Obéissez, priez, vivez. Moi, je m' en vais, Ma tâche faite, ayant vécu des jours mauvais, Mais rendant grâce au ciel jusqu' à mon dernier râle. Amen ! Voici la mitre et la croix pectorale, Et la chape, et l' étole, et la crosse et l' anneau. Au nom du père, au nom de l' éternel agneau, Au nom de la colombe et de la vierge mère, Amen ! Heureux qui sort de la vie éphémère Et rentre dans la paix de son éternité ! Amen ! Amen ! Au nom de l' unique équité ! Nous le savons : le champ que Dieu même ensemence, Hors du monde, fleurit dans la lumière immense. Puissé-je contempler sa gloire, en qui je crois ! Amen ! Amen ! Je m' en remets au roi des rois. - Et le vieillard, courbant sa tête vénérable, Traversa le chapitre et s' en alla, semblable Au spectre monacal qui traîne son froc blanc, Sans insignes, débile, et l' humble corde au flanc. Une rumeur confuse emplit la salle sombre ; Et tous le regardaient disparaître dans l' ombre ; Mais le moine bondit dans la chaire et cria : -à l' oeuvre ! Dieu le veut ! à l' oeuvre ! Alleluia ! - L'ABOMA 1884 Du pied des sommets bleus, là-bas, dans le ciel clair, Épandu sur les lacs, les forêts et les plaines, Le vaste fleuve, enflé de cent rivières pleines, S' en va vers l' orient du monde et vers la mer. L' or fluide du jour jaillit en gerbes vives, Monte, s' épanouit, retombe, et, ruisselant Comme un rose incendie au fleuve étincelant, Semble le dilater au-dessus de ses rives. Sous les palétuviers visqueux, aux longs arceaux, Dans l' enchevêtrement aigu des herbes grasses, Tourbillonne l' essaim des moustiques voraces Et des mouches dont l' aile égratigne les eaux. L' ara vêtu de pourpre éveille les reptiles, Crotales et corails, agacés de ses cris, Et qui bercent le nid grêle des colibris Par l' ondulation de leurs fuites subtiles. Au loin, à l' horizon des pacages herbeux, Où la brume en flocons transparents s' évapore, Passent, aiguillonnés des flèches de l' aurore, Des troupeaux d' étalons sauvages et de boeufs. Ils courent, les uns fiers et joyeux, l' oeil farouche, Crins hérissés, la queue au vent, et par milliers Martelant bonds sur bonds les déserts familiers, Et ceux-ci, mufle en terre et la bave à la bouche. Les caïmans, le long des berges embusqués, Guettent, en soulevant du dos la vase noire, Le jaguar qui descend au fleuve pour y boire Et qui hume dans l' air leurs effluves musqués. Mais sur l' îlot moussu que la rosée imbibe, Par les vagues rumeurs troublé dans son sommeil, Se déroule, haussant sa spirale au soleil, Le vieux roi des pythons, l' aboma caraïbe. La mâle torsion de ses muscles d' acier Soutient le col superbe et la tête squameuse ; Sa queue en longs frissons fouette l' onde écumeuse ; Il se dresse du haut de son orgueil princier. Armuré de topaze et casqué d' émeraude, Comme une idole antique immobile en ses noeuds, Tel, baigné de lumière, il rêve, dédaigneux Et splendide, et dardant sa prunelle qui rôde. Puis, quand l' ardeur céleste enveloppe à la fois Les nappes d' eau torride et la terre enflammée, Il plonge, et va chercher sa proie accoutumée, Le taureau, le jaguar, ou l' homme, au fond des bois. A UN POETE MORT 1884 Toi dont les yeux erraient, altérés de lumière, De la couleur divine au contour immortel Et de la chair vivante à la splendeur du ciel, Dors en paix dans la nuit qui scelle ta paupière. Voir, entendre, sentir ? Vent, fumée et poussière. Aimer ? La coupe d' or ne contient que du fiel. Comme un dieu plein d' ennui qui déserte l' autel, Rentre et disperse-toi dans l' immense matière. Sur ton muet sépulcre et tes os consumés Qu' un autre verse ou non les pleurs accoutumés, Que ton siècle banal t' oublie ou te renomme ; Moi, je t' envie, au fond du tombeau calme et noir, D' être affranchi de vivre et de ne plus savoir La honte de penser et l' horreur d' être un homme ! LA BETE ECARLATE 1884 L' homme, une nuit, parmi la ronce et les graviers, Veillait et méditait sous les noirs oliviers, Au delà du qidrôn pierreux et des piscines De siloa. Le long des rugueuses racines, Les onze, çà et là, dormaient profondément. Et le vent du désert soufflait un râlement Lamentable, et la nuit lugubre en était pleine. Et l' homme, enveloppé de sa robe de laine, Immobile, adossé contre un roc, oublieux Des ténèbres, songeait, une main sur les yeux. Or, l' esprit l' emporta dans le ciel solitaire ; Et, brusquement, il vit la face de la terre Et les mille soleils des temps prédestinés, Et connut que les jours de son rêve étaient nés : Un vaste remuement de choses séculaires, Une écume de bruits, de sanglots, de colères, Heurtant, engloutissant par bonds prodigieux Les vieilles nations, leur génie et leurs dieux, Comme, aux flots débordés par l' antique déluge, La jeune humanité, moins l' arche du refuge ; Puis un fourmillement convulsif, un concert De cris rauques, qui roule aux sables du désert ; Des spectres de famine accroupis dans les antres, De leurs bras décharnés serrant leurs maigres ventres, Hâves, hagards, haineux et rongés de remords, Épouvantés de vivre autant que d' être morts, Hachés de coups de fouet, et la chair haletante Des lubriques désirs d' une éternelle attente, Martyrs injurieux dont le rêve hébété Blasphème la lumière et maudit la beauté ! Et l' homme, du milieu de la ruine immense, De ces longs hurlements de rage et de démence Que traversait le rire insulteur des démons, Vit croître, se dresser, grandir entre sept monts, Telle que la chimère et l' hydre, ses aïeules, Une bête écarlate, ayant dix mille gueules, Qui dilatait sur les continents et la mer L' arsenal monstrueux de ses griffes de fer. Un triple diadème enserrait chaque tête De cette somptueuse et formidable bête. Une robe couleur de feu mêlé de sang Pendait à larges plis de son râble puissant ; Ses yeux aigus plongeaient à tous les bouts du monde ; Et, dans un bâillement, chaque gueule profonde Vomissait sur la terre, en épais tourbillons, Des hommes revêtus de pourpre ou de haillons, Portant couronne et sceptre, ou l' épée, ou la crosse, Et tous ayant, gravée au front, l' image atroce Des deux poutres en croix où, liés par les mains, Agonisent, pendus, les esclaves romains. Et les fils de la bête, ou rampants, ou farouches, Allaient, couraient, crevant les yeux, cousant les Bouches, Tantôt pleins de fureur, comme les loups des bois Que pourchassent la soif et la faim, et parfois Semblables aux renards, peste des bergeries, Qui se glissent, furtifs, aux nocturnes tueries. Et, dans les cachots sourds, les chevalets sacrés Membre à membre broyaient les hommes massacrés. Vénérable au troupeau des victimes serviles, L' extermination fauchait têtes et villes ; Et les bûchers flambaient, multipliés, dans l' air Fétide, consumant la pensée et la chair De ceux qui, de l' antique Isis levant les voiles, Emportaient l' âme humaine au delà des étoiles ! Et tous ces tourmenteurs par la bête vomis Poursuivaient jusqu' aux morts dans la tombe endormis Gorgés, mais non repus, de vivante pâture, Ils se ruaient, hideux, sur cette pourriture, Et s' entre-déchiraient enfin, faute de mieux ! Et la bête rugit de triomphe, et les cieux S' emplirent lentement de ténèbres épaisses. Tout astre s' éteignit, et toutes les espèces Moururent, et la terre, en cendre, s' en alla Dans le vide, et plus rien ne fut de tout cela. Et l' homme, hors du temps et hors de l' étendue, De l' oeil intérieur de son âme éperdue Vit s' élargir un gouffre où, sur des grils ardents, Avec des bonds, des cris, des grincements de dents, Les générations se tordaient, enflammées, Toujours vives, cuisant et jamais consumées, Races de tout pays et de tout siècle, vieux Et jeunes, et petits enfants, frais et joyeux, À peine ayant déclos leurs naïves paupières, Et qui, dans les bouillons torrides des chaudières, Montaient et descendaient épouvantablement, Parce qu' ils étaient morts avant le sacrement ! Et l' homme, en un beau lieu d' ineffables délices, Vit de rares élus penchés sur ces supplices, Le front illuminé de leurs nimbes bénis, Qui contemplaient d' en haut ces tourments infinis, Jouissant d' autant plus de leur bonheur sublime Que plus d' horreur montait de l' exécrable abîme ! Et l' homme s' éveilla de son rêve, muet, Haletant et livide. Et tout son corps suait D' angoisse et de dégoût devant cette géhenne Effroyable, ces flots de sang et cette haine, Ces siècles de douleurs, ces peuples abêtis, Et ce monstre écarlate, et ces démons sortis Des gueules dont chacune en rugissant le nomme, Et cette éternité de tortures ! Et l' homme, S' abattant contre terre avec un grand soupir, Désespéra du monde, et désira mourir. Et, non loin, hors des murs de Tsiôn haute et sombre, La torche de Judas étincela dans l' ombre ! LE LEVRIER DE MAGNUS 1884 certes, le duc Magnus est fort comme un vieux Chêne, Mais sa barbe est très blanche, il a quatre-vingts ans Et songe quelquefois que son heure est prochaine. Droit dans sa gonne, avec son collier de besans Et la bande de cuir où pend la courte dague, À travers la grand' salle il marche à pas pesants. Son front chauve est haché de rides, son oeil vague Regarde sans rien voir. Sur un des doigts osseux Une opale larmoie au chaton d' une bague. Hâlé par de lointains soleils, il est de ceux Que, jadis, le César souabe à barbe rousse Emmena pour aider aux chrétiens angoisseux. Il eut, en ce temps-là, mille vassaux en trousse, Serfs et soudards, bandits de la plaine et du Rhin, Son cri de guerre étant : sus ! Oncques ne rebrousse ! Tous étaient gens de sac et de corde et sans frein, Assoiffés du butin des villes merveilleuses Aux toits d' or, aux pavés d' argent, aux murs d' airain. Rêvant meurtre et pillage et nuits luxurieuses, Casqués du morion, lance au poing, cotte au flanc, Ils l' ont suivi dans ses aventures pieuses. Sur la route, à travers les royaumes, brûlant Et saccageant, mettant à mal les belles juives, Ils ont rôti les juifs couchés au gril sanglant. Aux exécrations des bouches convulsives Ils répondaient avec les rires de l' enfer, Et leurs dagues gravaient la croix dans les chairs vives. Puis, ils ont vu Byzance et l' éclatante mer, Et meurtri le sein blanc des idoles divines Sous les coups qu' assénaient leurs gantelets de fer. Enfin, ivres déjà de sang et de rapines, Vers le sépulcre saint, sans plus tourner le dos, Ils se sont enfoncés aux terres sarrasines. Et fièvre, soif, bataille et marches sans repos Ont si bien travaillé par l' Orient vorace, Qu' ils sont tous morts, semant les chemins de leurs os. Mais lui, dur et robuste et fort têtu de race, L' armée en désarroi, demeura, seul des siens, Et le sable, au désert, ensevelit sa trace. Ses proches, ses amis, ses serviteurs anciens Ont vécu, sans espoir que le temps le ramène, Le croyant trépassé chez les peuples païens. Ils dorment au tombeau, las d' une attente vaine ; Et la ronce et l' ortie ont obstrué depuis Les coteaux et les champs de l' antique domaine. Les fossés sont à sec, l' eau stagnante des puits Décroît. Sans révéler rien de ses destinées, Aux monotones jours ont succédé les nuits. Mystérieusement, après soixante années, Le voici reparu sur les coteaux du Rhin D' où, jeune, il déploya ses ailes déchaînées. Il n' est point revenu, pauvre, la corde au rein, Avec l' humble bourdon et les blancs coquillages, Par les routes, pieds nus, tel qu' un vieux pèlerin. On n' a point vu passer de somptueux bagages Escortés de captifs faits aux peuples maudits, Cheminant et ployant sous le poids des pillages. Mais, une nuit, des serfs, du fond de leurs taudis, Derrière la muraille hier déserte encore Ont vu luire des feux de leurs yeux interdits. Quand, comment et par où revint-il ? On l' ignore. C' est bien lui cependant, sur le sombre rocher Qui le verra mourir et qui vit son aurore. Les moines ni les clercs n' osent plus l' approcher ; Aux cavités de la chapelle centenaire L' orfraie et le hibou, seuls, sont venus nicher. Il vit là désormais, sur le haut de son aire, Dans le donjon moussu qu' ont noirci tour à tour Les hivers, les étés, la pluie et le tonnerre. Et derrière les murs lézardés de la tour Il a, pour compagnons de sa vieillesse impie, Trois sarrasins muets ramenés au retour. Chacun, baron ou serf, s' inquiète et l' épie ; Mais nul n' a franchi l' huis barré de fer du seuil. On ne sait ce qu' il fait ou quel crime il expie. Un souffle d' épouvante, un air chargé de deuil Plane autour du croisé qui ne prie et ne chasse, Et qui s' est clos, vivant, dans ce morne cercueil. Les voyageurs qui vont de Thuringe en Alsace Passent en hâte, par les sentiers détournés, Et se signent trois fois, et parlent à voix basse. Les chevaliers-bandits, ces pilleurs forcenés Qui rôdent, infestant les deux bords du grand fleuve, S' écartent, eux aussi, des hauts murs ruinés. Soit qu' ils jugent la proie assez piètre et peu neuve, Soit respect du vieux duc blanchi sous d' autres cieux, Ils se sont abstenus de tenter cette épreuve. Donc, Magnus, lentement, comme un spectre anxieux, D' un bout à l' autre de la salle à voûte épaisse Marche, les bras au dos, le rêve dans les yeux. Lames torses, carquois, engins de toute espèce, Trompes, bois de cerfs, peaux d' aurochs, de loups et d' ours, Pendent aux murs moisis et que le temps dépèce. Pleines d' éclats soudains et de craquements sourds, Au fond de l' âtre creux flamboyent quatre souches Sur leurs doubles landiers de fer massifs et lourds. La fumée et la flamme en tourbillons farouches Montent et font jaillir des chemises d' acier, Dans l' ombre, çà et là, des gerbes d' éclairs louches. Aux pieds d' une escabelle à brancards et dossier Gît un grand lévrier d' égypte ou de Syrie Que l' âge et que la faim semblent émacier. Devant l' âtre embrasé qui ronfle, siffle et crie, Il feint de sommeiller, immobile, allongé Sur le ventre, étirant son échine amaigrie. L' arc vertébral tendu, noeuds par noeuds étagé, Il a posé sa tête aiguë entre ses pattes, Tel qu' un magicien l' eût en pierre changé. L' ardeur du vaste feu brûle les dalles plates, Mais il n' en ressent rien, et, quoiqu' il soit tout noir, Il se revêt parfois de lueurs écarlates. Au dehors, une nuit funèbre. On entend choir La pierre des merlons, et tressauter la herse, Et la tuile des toits dévaler et pleuvoir. Par masses, et tantôt par furieuse averse, Sans relâche et sans fin, lugubre effondrement, La neige croule, pleut, tournoie et se disperse. D' un suaire rigide elle étreint rudement Le sol, les rocs, les bois, et le fleuve qui râle Sous les glaçons qu' il rompt de moment en moment. Et le vent fait courir sa plainte sépulcrale Des caveaux du donjon à son faîte ébranlé, Embouchant l' escalier qui se tord en spirale. D' un rauque hurlement de cris aigus mêlé Il emplit la crevasse ouverte à la muraille, Et fouette le battant sur le gond descellé. Il secoue aux piliers les grappes de ferraille, Ou, parfois, accroupi dans les angles profonds, Il pousse un rire amer comme un démon qui raille. Le duc Magnus n' entend ni les cris ni les bonds Du vent qui s' évertue à travers les décombres Et culbute en courant les hiboux aux yeux ronds. Le rude seigneur songe à des choses plus sombres : Ses vieilles actions le hantent chaque nuit De plus vivants sanglots et de plus mornes ombres. Tandis qu' il va le long du mur rugueux qui luit, Assailli par le flux de son passé tenace, L' oeil mi-clos du chien noir l' espionne et le suit. Dès qu' il tourne le dos, cet oeil plein de menace Avec avidité darde un éclair haineux Qui s' éteint brusquement quand le maître repasse. Puis, le chien souffle et fait vibrer ses reins noueux. Et les trois sarrasins, roides, comme en extase, Sont là debout. Qui sait si la vie est en eux ? Un immuable rire aux dents, la tête rase, Ils rêvent, flagellés par les rouges reflets De l' âtre crépitant où la souche s' embrase. Sur la grêle cheville et les bras violets Qui pendent aux deux bords de leur veste grossière, Étincelle l' argent de triples bracelets. Ils gardent fixement ouverte la paupière, Où luisent deux trous blancs sous le front ténébreux. On dirait un seul homme en trois spectres de pierre. Tels, maître, esclaves, chien, par le fracas affreux De la tempête qui se déchaîne et qui pleure, Veillent, cette nuit-là, sans se parler entre eux. Qu' attendent-ils au fond de l' antique demeure ? Serait-ce point quelque jugement sans merci Qui se doit accomplir quand arrivera l' heure ? À quoi songe le vieux duc Magnus ? à ceci : Un chevalier croisé, vers l' orient de tarse, Pousse un cheval plaqué de bardes de métal, Qui souffle en s' éventant avec sa queue éparse. Sans guide ou compagnon, loin du pays natal, L' aventurier, tenace et résolu dans l' âme, S' en va par le désert à tous les siens fatal. Le ciel en fusion verse sa morne flamme Sur les longs sables roux qu' il inonde et qu' il mord, Mer stérile, sans fin, sans murmure et sans lame. L' immobile soleil emplit l' espace mort, Et fait se dilater, telle qu' une buée, L' impalpable poussière où l' horizon s' endort. Nulle forme, nul bruit. Toute ombre refluée S' est enfuie au delà de l' orbe illimité : La solitude est vide, et vide la nuée. Ce chevalier de la croix rouge est seul resté Des guerriers qu' abritait sous sa large bannière L' empereur qui dompta le lombard révolté. Or, César a donné sa bataille dernière ; Le grand Germain, faucheur des générations, Un soir, a disparu dans l' antique rivière. Sa gloire, sa puissance et ses ambitions Gisent lugubrement sous cette eau glaciale Qui recèle à jamais le roi des nations. On n' a point retrouvé sa chair impériale ; Et ses margraves, loin du sinistre Orient, Pleins de hâte, ont mené leur fuite déloyale. Quelques-uns, d' un rang moindre et d' un coeur plus croyant, Devant Ptolémaïs, qu' ils nomment Saint-Jean d' Acre, Ont joint plantagenet, l' angevin effrayant. Le roi fauve a pris Chypre au vol de sa polacre, Et, frayant son chemin vers les murs bienheureux, Traque, là-bas, les turks qu' il assiège et massacre. Pour Magnus, dédaignant le retour désastreux Ou le saint temple, il va conquérir, par le monde, Quelque royaume, ainsi qu' ont fait les anciens preux. Il pousse aveuglément sa course vagabonde, Sans vergogne, sans peur de plus rudes combats. Si Dieu ne l' aide point, que Satan le seconde ! Qu' il jouisse de tout ce qu' on rêve ici-bas, Richesse en plein soleil et volupté dans l' ombre, Et que Mahom l' accueille en ses joyeux sabbats ! Il est brave, il est jeune et fort. Qui sait le nombre De ses jours triomphants ? Son désir satisfait, Il se repentira quand viendra l' âge sombre. N' est-il plus clerc rapace ou vil moine, en effet, Qui, pour quelques sous d' or, ne puisse, sans scandale, Absoudre du péché non moins que du forfait ? Il vouera, s' il le faut, sa terre féodale Au saint-siège, et le noir donjon vermiculé Où les os des aïeux blanchissent sous la dalle. Une châsse d' argent massif et constellé D' émeraudes, avec dix chandeliers d' or vierge, Le rendront net et tel qu' un ange immaculé. Par dieu ! Maint empereur, que l' eau bénite asperge, A fait pis, et mourut en paix, qui, sur l' autel, Le nimbe aux tempes, siège à la lueur du cierge. Qu' il soit ou non vendu, le mot sacramentel Suffit, lie et délie ; et l' unique blasphème Est de nier qu' un mot lave un péché mortel. Donc, très tard, dans cent ans, sonne l' heure suprême ! Il aura fait sur terre un premier paradis ; Puis il trépassera, le front oint du saint-chrême. D' ailleurs, combien d' élus qui se pensaient maudits ? En avant ! En avant ! Haut l' épée et la lance ! Foin du diable ! Après tout, le monde est aux hardis. Il va. Le bon cheval, encor plein de vaillance, Sous l' homme qu' un réseau de fer vêt tout entier, Enfonce au sol mouvant qui flamboie en silence. Pas à pas, et sans halte, il creuse son sentier Et hume, en secouant le chanfrein et la bride, La fontaine qui filtre à l' ombre du dattier. En un pli du désert qu' aucun souffle ne ride, Elle attire de loin les bêtes dont le flair Sent germer sa fraîcheur dans la plaine torride. Sous l' implacable ciel qui brûle, où manque l' air, Cavalier défaillant, pèlerin qui halète Se reprennent à vivre en buvant ce flot clair. Aussi, sans que l' aiguë et massive molette Le morde aux flancs, le bon cheval hennit vers l' eau Où le dattier rugueux se penche et se reflète. L' ardeur de son désir lui gonfle le naseau Et fait neiger, au bord de la barde imbriquée, Les flocons de sueur qui moussent sur sa peau. Voici la roche fauve au désert embusquée, Et l' eau vive. Tous deux s' abreuvent à longs traits. Magnus se couche et dort, la tête décasquée. Sous l' ombre que midi crible en vain de ses rais, L' étalon dessanglé, dont le ventre bat d' aise, Libre du lourd chanfrein, broute le gazon frais. Ils reposent ainsi, sauvés de la fournaise. Le temps passe. Dans la pourpre de l' occident Le soleil plonge enfin, tel qu' une immense braise. Et, brusquement, la nuit succède au jour ardent. Le désert allégé soupire. Est-ce l' hyène Et le chacal qui font, là-bas, ce bruit grondant ? Quel est ce tourbillon spectral qui se déchaîne ? Certes, ce ne sont pas chameaux et chameliers Pérégrinant, selon la coutume ancienne. Non ! C' est un sombre vol de cinq cents cavaliers, Pirates du désert, vivant sémoûn qui rôde, Jour et nuit, à travers les sables familiers. L' oeil et l' oreille au guet, ils s' en vont en maraude ; L' yatagan sans gaîne au flanc et lance en main, Ils viennent, soulevant la poussière encor chaude. Sinistres, haillonneux, et n' ayant rien d' humain, Tout leur est bon, chrétiens, croyants, hommes et bêtes, Forteresse ou couvent qui barre leur chemin. Puis, des rocs, leur repaire, ils regagnent les crêtes, Outre le lourd butin, emportant au pommeau De la selle saignante un chapelet de têtes. C' est une écume de toute race, un troupeau Carnassier de soudards chrétiens, de juifs, de druses, Et d' arabes qui n' ont que les os et la peau. L' un descend du Taurus ou des gorges abstruses De l' Horeb, celui-ci du Liban, celui-là Des coteaux du vieux Rhin, cet autre des Abruzzes. La soif de l' or et du meurtre les assembla. Transfuges, renégats, bandits, lèpre vivante, Ils approchent par bonds rapides, les voilà ! Le noble destrier, qui de loin les évente, Élargit ses naseaux, gonfle son col dressé, S' irrite de l' odeur et hennit d' épouvante. Magnus, sans s' abriter du heaume délacé, Saisit sa masse, crie et frappe, assomme et tue, Et, saignant de la nuque aux pieds, gît terrassé. C' est en vain qu' à lutter encore il s' évertue : Sa tête tourbillonne, et l' ombre emplit ses yeux ; La rumeur des chevaux et des hommes s' est tue. Est-ce la mort qui vient ? Satan, sombre et joyeux, Va-t-il rompre à jamais tant de force charnelle, Tant de désirs sans frein d' un coeur ambitieux ? Est-ce lui qui déjà l' emporte sur son aile, Qui l' étreint de sa griffe, et souffle par instants Dans ses os l' avant-goût de la flamme éternelle ? Rien ! Plus rien ! Un soupir des poumons haletants, Un vertige, un espace immense, une nuit noire. Magnus oublie, il part, et s' en va hors du temps. Ainsi, comme du haut d' un âpre promontoire On voit l' horizon vaste au loin se déployer, Le vieux duc songe aux jours lointains de son histoire. Il marche, le front bas, aux lueurs du foyer, Tel qu' un morne lion qui tourne dans sa cage, Heurtant les durs barreaux qu' il ne saurait broyer. Le vent hurle toujours au dehors et fait rage. Les muets sont toujours debout. Sur le pavé De l' âtre, le chien noir cligne son oeil sauvage. Magnus se souvient-il, ou bien a-t-il rêvé Qu' en ses veines la mort mit un frisson de glace ? Il ne sait. Il poursuit le songe inachevé. Quel éblouissement inattendu l' enlace ? Une tente aux longs plis de soie, aux cordes d' or ; De somptueux coussins posés de place en place ; Des cassolettes où l' ambre qui fume encor Unit son tiède arome aux frais parfums des roses, Filles des chauds soleils de Perse et de Lahor ; En leurs gaînes d' argent tordant leurs lames closes, Des sabres, des poignards aux courts pommeaux polis, Constellés de saphirs et de diamants roses ; De grands bahuts ouverts et jusqu' au bord emplis D' un étincellement de pièces métalliques, Besans, schiqels, sequins, aigles à fleurs de lys ; D' éclatants ostensoirs, des coffrets à reliques, Des chandeliers d' autel, des mitres et des croix, Et des chapes de prêtre et des éphods bibliques. Or, lui-même, vêtu tel que les anciens rois D' orient, est assis, couvert de pierreries, Sous cette vaste tente aux splendides parois. Il a conquis son rêve, et sur les deux Syries La terreur de son nom plane sinistrement, Comme un oiseau de proie autour des bergeries. Il a tout renié, l' honneur et le serment Du chevalier, le nom et la foi des ancêtres ; Il règne par l' embûche et par l' égorgement. Les bandits qui l' ont pris, voleurs, apostats, traîtres, L' ont fait roi du pillage et dieu des assassins, Ayant luxure, orgueil et cruauté pour prêtres. Mieux que scheikhs de tribus et soudans sarrasins, Il a de grands harems pleins de femmes fort belles Que surveille un troupeau d' eunuques abyssins ; Arabes du Hedjaz aux longs yeux de gazelles, Juives aux cheveux noirs, persanes aux seins bruns, Et négresses d' égypte aux ardentes prunelles. Les chefs croisés sont tous ou partis ou défunts ; Le grand Salah-Ed-Din est couché, roide et grave, Dans sa tombe royale, au milieu des parfums. Donc, Magnus n' a plus rien qu' il craigne, ou qu' il ne brave ; Ce qu' il condamne meurt, ce qu' il veut est à lui : L' éruption de ses désirs n' a plus d' entrave. L' oeil du diable évoqué dans l' ombre n' a pas lui ; Il n' a point fait de pacte et dévoué son âme Pour l' empire et pour l' or qu' il possède aujourd' hui. Quand la lointaine mort viendra trancher la trame Des instants orgueilleux de sa félicité, Il ne redoute pas que Satan le réclame. N' a-t-il pas, en lieu sûr, pour le cas précité, Son lourd butin, la part du lion, qu' il amasse Pour être la rançon de son éternité ? Aussi bien, le malin, qui ricane et grimace, N' émousse, certes, ni n' allège, jusqu' ici, Le fil de son épée ou le poids de sa masse. Jésus, s' il règne aux cieux, ne prend guère en merci Ses ouailles qu' il livre à qui les tond et mange ; Donc, pourquoi lui, Magnus, en prendrait-il souci ? Qu' on les garde un peu mieux, ou qu' en somme on les venge ! Ainsi, de jour en jour, au coeur de l' apostat L' oubli des vains remords amoncelle sa fange. Or, le diable l' entraîne au suprême attentat. C' est un ancien moutier de nonnes, qu' en l' année Mil et cent le royal Godefroy dédia À la mère de Dieu, d' étoiles couronnée. Sur cet âpre coteau du Carmel, où pria, Jadis, élie, au temps des terribles merveilles, Le char miraculeux du voyant flamboya. Le moutier dresse là ses murailles, pareilles À de blanches parois de tombe, d' où le choeur Des vierges chante et monte aux divines oreilles. Salah-Ed-Din, le grand soudan au noble coeur, Respecta ce retrait des humbles infidèles, Et, vivant, l' abrita de son sabre vainqueur. Mais il est mort, et nul ne s' inquiète d' elles, Hors la mère céleste et les esprits de Dieu Qui, sans doute, d' en haut, les couvrent de leurs ailes. Amen ! Car un démon rôde autour du saint lieu. N' ayant aucun souci de la vierge ou des anges, Il aiguise son fer, il attise son feu. Donc, cent nonnes, chantant les pieuses louanges, Vivent là, sous la règle austère du Carmel, Aussi pures que les nouveau-nés dans leurs langes. Loin de l' orage humain, loin du monde charnel, Coulant leurs chastes jours dont le terme est si proche, Elles ont l' avant-goût du repos éternel. Plus jeune que ses soeurs, comme elles sans reproche, L' abbesse Alix commande au saint Carmel, étant Du sang de Bohémond, le prince d' Antioche. Hier, elle a délaissé, pour le ciel qui l' attend, Palais, richesse, orgueil de sa haute lignée, Et, très belle, l' amour, mensonge d' un instant. L' aube du jour sans fin dont son âme est baignée Nimbe son front tranquille, et ses pieds radieux Semblent avoir quitté notre ombre dédaignée. Mais le courage et la fierté de ses aïeux Couvent au fond du coeur de la recluse austère ; Ils luisent par instants dans la paix de ses yeux. Ainsi, bien au-dessus des vains bruits de la terre, Dans l' adoration, la prière et l' espoir, S' élève sur le roc le moutier solitaire. Or, en ce temps, voici que, par un ciel fort noir Qui verse le silence à la maison sacrée, L' abbesse Alix préside à l' office du soir. Un vieux moine, front ras et face macérée, Se prosterne à l' autel et baise les pieds blancs De la très sainte vierge auguste et vénérée. Lampes, cierges, flambeaux, jettent leurs feux tremblants Sur les murs où, d' après les moeurs orientales, Les martyrs, sur fond d' or, s' alignent tout sanglants. Pour l' abbesse et ses soeurs, assises dans leurs stalles, Elles déroulent un murmure lent et doux Que le signe de croix coupe par intervalles ; Puis toutes à la fois se courbent à genoux Sur le pavé luisant que les lueurs bénies, Du sanctuaire au seuil, rayent de reflets roux. Elles chantent en choeur les saintes litanies À la dame du ciel debout sur le croissant De la lune, au plus haut des voûtes infinies. Brusquement, dans la nuit calme, un cri rugissant Éclate, et se prolonge autour du moutier sombre, Et l' écho du Carmel le roule en l' accroissant. Les bandits du désert, qui pullulent dans l' ombre, Escaladent les murs, rompent les lourds barreaux, Bondissent dans la crypte, et leur foule l' encombre. Le vieux moine égorgé saigne sur les carreaux. L' un saisit l' ostensoir, l' autre le christ d' ivoire Et la nappe, et ceux-ci descellent les flambeaux ; Cet autre boit le vin consacré du ciboire ; Et cent autres, avec des cris luxurieux, Emportent leur butin vivant dans la nuit noire. Puis, en longs tourbillons qui rougissent les cieux, Des quatre coins du saint moutier, d' horribles flammes Grondent, l' enveloppant d' un linceul furieux. Pour les nonnes, en proie aux outrages infâmes, Les unes, se lavant des souillures du corps, Ont dans ce feu sauveur purifié leurs âmes ; D' autres, tordant leurs cous avec de vains efforts, Entre les bras de fer qui les ont enchaînées, S' en vont pour un destin pire que mille morts : Elles vivront, traînant de sinistres années, Oublieuses du ciel à tout jamais perdu, Et dans l' ardente nuit s' engloutiront damnées. Alix ! Alix ! à qui cet honneur était dû De monter vers ton dieu par la voie éclatante Du martyre, hélas ! Dieu n' a-t-il rien entendu ? Tes cris d' horreur, ni ta prière haletante ? Non ! Les cieux étaient sourds, ô vierge, à ton appel, Et la mort glorieuse a trompé ton attente. Te voilà désormais indigne de l' autel, Innocente et pourtant maculée, ô victime, Fille des preux, gardiens du sépulcre immortel ! Mais ton coeur s' est gonflé de leur sang magnanime ; Tu te dresses, Alix, dans l' antre où le bandit, Où le sombre apostat a consommé son crime. Il te contemple, admire et se tait, interdit Devant l' ardent éclair qui sort de ta prunelle ; Ton geste le soufflette et ta bouche lui dit : -ô malheureux, promis à la flamme éternelle, Qu' as-tu fait ! J' étais vierge, et sans tache, et l' amour Divin, avant la mort, m' emportait sur son aile. Et voici que le ciel m' est ravi sans retour ! La honte imméritée a vaincu la foi vaine : Le jour de ton forfait sera mon dernier jour. Sois voué, misérable, à l' angoisse, à la haine, À la luxure, à la soif de l' or et du sang, À la peur, avant-goût de l' ardente géhenne ! Va ! Traîne de longs jours encor. Vis, amassant Crime sur crime, en proie aux soudaines alarmes Des nuits, épouvanté, furieux, impuissant ! Souviens-toi que la plus amère de mes larmes Comme un funèbre anneau s' est rivée à ton doigt. Rien ne le brisera, ta force ni tes armes. Mais, à l' heure où chacun doit payer ce qu' il doit, Tu sentiras couler l' opale vengeresse, Et mon spectre à Satan t' emportera tout droit. Moi, j' ai vécu. La mort devant mes yeux se dresse. Que tout mon sang te marque à la face, assassin ! Et que Dieu, s' il se peut, pardonne à ma détresse ! - Alix, alors, avant qu' il rompe son dessein, Saisissant une dague aux parois arrachée, Se l' enfonce d' un coup rapide dans le sein. Telle tu la revois, immobile et couchée Sur la peau de lion de ta tente, ô vieillard ! Ce sang, ce sang ! Ton âme en est toujours tachée. C' est en vain que le temps, de son épais brouillard, Voile de tes forfaits l' infamie et le nombre : Alix, sanglante et morte, habite ton regard ! Et, par surcroît, dès l' heure inexpiable et sombre Où, se frappant soi-même, elle a perdu le ciel, Quatre autres visions accompagnent ton ombre. Nuit et jour, accroupi, silencieux, et tel Que le voilà, le noir lévrier te regarde. Rien ne t' a délivré de ce chien immortel ! Que de fois ton poignard, plongé jusqu' à la garde, Vainement a troué cette insensible chair, Vapeur mystérieuse et commise à ta garde ! Cet oeil féroce où flambe un reflet de l' enfer, Où que tu sois, que tu veilles ou que tu dormes, Te traverse le coeur d' un immuable éclair. Et trois ombres encor, trois sarrasins difformes, Debout, devant ta face, avec le rire aux dents, Te dardent fixement leurs prunelles énormes ! Ce lévrier, ces trois spectres, ces yeux ardents, Hors toi, nul ne les voit, nul ne sait le supplice Qui te laisse impassible et te ronge au dedans. Çà et là, pour leurrer le diable et sa malice, Tu vas et viens, pillant, tuant ; sur ton chemin Toujours la vision implacable se glisse. Tu ne peux arracher ni l' anneau de ta main Ni la sourde terreur de ton âme, et tu rêves : Que va-t-il m' arriver cette nuit, ou demain ? Et, semblables aux flots qui vont battant les grèves, Du temps inépuisable écumes d' un moment, S' accumulent sur toi, Magnus, les heures brèves. Ta puissance, ton or, l' horrible enivrement De tes forfaits, n' ont pu combler ton coeur, abîme De songes effrénés, ta joie et ton tourment. Comme un homme debout sur quelque haute cime, Et qui chancelle au bord de gouffres entr' ouverts, Le vertige t' étreint, et son horreur t' opprime. Enfin, las, assouvi des torrides déserts, Un suprême désir s' éveille dans ton âme De voir couler le Rhin entre ses coteaux verts. L' ancien pays longtemps oublié te réclame ; Tu voudrais enfouir au donjon des aïeux Les trésors amassés durant ta vie infâme. Tous les hommes étant, quoique fort envieux, Lâches et vils devant quiconque a la richesse, Ton or taché de sang éblouira leurs yeux ! Mais comment échapper à ta horde ? Sans cesse Tu songes à cela, sombre et vieux prisonnier De la bande de loups que tu mènes en laisse. Ces dieux-là, tu ne peux du moins les renier ; Une chaîne infernale à ton destin les lie. Oh ! Les exterminer d' un coup, jusqu' au dernier ! Fuir cette terre horrible et de terreurs emplie, Et, feignant le retour pieux au sol natal, Jouir de tant de biens dont la source s' oublie ! Or, une nuit, tandis que le spectre fatal, Le chien muet, hantait ta paupière fermée, Tu t' éveilles bien loin du monde oriental. Qu' est-ce donc ? Ce n' est plus la tente accoutumée. Dors-tu, Magnus ? Es-tu couché dans ton linceul ? Quels sont ces murs massifs et hauts, noirs de fumée ? Vois ! C' est la salle antique où mourut ton aïeul ! Écoute ! C' est le vent dans la tour écroulée Où le hibou hulule, et qu' il habite seul ; C' est le Rhin qui murmure et fuit dans la vallée, Sous le roc d' où, jadis, vers la tombe d' un dieu, Comme l' aigle au matin, tu pris ton envolée. Par où, comment, vieillard, revins-tu dans ce lieu ? Tu ne sais, si ce n' est que ta chair est vivante. Tes démons familiers ont accompli ton voeu ! Ici, tels qu' autrefois sur la face mouvante Du désert, ils sont là, tous quatre, le chien noir Et les trois sarrasins, ta secrète épouvante. Oh ! S' arracher les yeux pour ne plus les revoir ! S' engloutir dans la nuit solitaire et profonde, Dans l' oubli de la vie et de son désespoir ! Pareil à laquedem qui marche et vagabonde, Sans but et sans repos, et toujours haletant, Faut-il attendre autant que durera le monde ? Où sont-ils, pour bénir l' irrémissible instant, Tous ces moines, ces vils mâcheurs de patenôtres, Gorgés par tes aïeux de tant de biens pourtant ? Te voyant misérable et seul, les bons apôtres Ne donnent rien pour rien, et savent, tour à tour, Damner les uns pour mieux vendre le ciel aux autres. Puisse Satan griller ces ladres dans son four Septante fois chauffé de soufre et de bitume, Dusses-tu, s' il le faut, les y rejoindre un jour ! Plein d' anciens souvenirs, de haine et d' amertume, Ainsi le duc Magnus, devant l' âtre enflammé, Songe, allant et venant, comme il en a coutume, Dans son rêve sinistre à jamais enfermé. Au travers de la nuit qu' un reflet blême éclaire, La tempête, qui pousse un hurlement plus fort, Semble déraciner le donjon séculaire. Un fracas à troubler dans le sépulcre un mort ! Le duc Magnus s' assied sur l' escabelle, à l' angle Du foyer, clôt les yeux, et rêve qu' il s' endort. Quel sommeil ! Plus heureux sur son grabat de sangle Le misérable serf, harassé, maigre et nu, Meurtri par le collier de cuivre qui l' étrangle ! Lui, du moins, peut rêver qu' en un monde inconnu, En un ciel ignorant l' opprobre et l' esclavage, Un jour, il montera, libre et le bienvenu ! Et plus heureux aussi le mendiant sauvage Qui dort, repu parfois, et sans penser à rien, Sous quelque porche, ou sur le fumier du village ! Des fantômes hideux, d' un vol aérien, Enveloppent Magnus, comme les sauterelles Que l' été multiplie au désert syrien. Ces apparitions, formes surnaturelles, Moines, turks, prêtres, juifs, femmes de tout pays, Les bras roidis vers lui, se le montrent entre elles. Tous ceux qu' il a connus, reniés et trahis, Dépouillés, égorgés, les voici ! C' est la foule De ses mauvais désirs soixante ans obéis. Leur tourbillon s' accroît, se presse, se déroule, Et chacun d' eux l' asperge, avec un souffle chaud, Du sang infect et noir qui de leurs lèvres coule. Leurs cris, parmi le vent furieux, et plus haut, L' assourdissent, pareils aux clameurs enragées De soudards écumants qui montent à l' assaut. Il voit le flamboiement des villes saccagées, Et se tordre, pendant l' inoubliable nuit, Les nonnes du Carmel lâchement outragées. Puis cela se confond, passe, et s' évanouit ; Mais, cette vision à peine dissipée, Quelque chose de plus effroyable la suit. Devant sa face froide et de sueur trempée, Le chien mystérieux, se redressant soudain, Lui darde au coeur des yeux aigus comme une épée. La bête se transforme en un visage humain, En un corps revêtu d' une robe de bure, Blanche et noire, selon le rituel romain. Et Magnus reconnaît cette pâle figure ; Il entend cette voix qui, jadis, supplia, Par la vierge et les saints, son âme altière et dure. C' est elle ! C' est l' abbesse Alix ! Ciel ! Il y a Bien des jours, bien des ans, un siècle, qu' elle est morte. Que veut-elle à celui qui jamais n' oublia ? Pourquoi le fer sanglant, la dague qu' elle porte Au coeur ? Et ce stigmate à son front triste et beau ? Or, le spectre d' Alix lui parle de la sorte : -Magnus ! Ma chair mortelle et tombée en lambeau, Cette chair que ton crime a faite ta complice, Ne gît plus insensible au fond de son tombeau. Afin que le décret éternel s' accomplisse, Afin que, pure encore, elle en puisse sortir, Elle se purifie au feu d' un long supplice. Et mon âme, qui souffre avec mon corps martyr, A reçu mission d' éveiller dans la tienne L' incessante terreur qui mène au repentir. Car tes crimes n' ont point tué ta foi chrétienne, Et, pour braver le dieu terrible que tu crois, Tu n' as que ton orgueil têtu qui te soutienne. Ô malheureux ! L' enfer entr' ouvre ses parois ! Donne à Jésus trahi ta minute suprême, Pousse un cri de détresse au rédempteur en croix ! Sinon, meurs, renégat, qui te mens à toi-même, Que ma pitié veilla tant de nuits et de jours, Mettant une épouvante après chaque blasphème ! Mais, avant de tomber au gouffre, et pour toujours, Vois ces noirs sarrasins, ces compagnons funèbres, Debout contre ton mur, roides, muets et sourds. Ce sont les trois démons qui hantent tes ténèbres. - Et Magnus obéit, et les regarde, et sent Comme un frisson d' horreur le long de ses vertèbres. Un d' eux rampe vers lui, sordide et grimaçant, L' oeil chassieux, ayant dix griffes qu' il hérisse, Et se rongeant la chair des bras en gémissant : -reconnais-moi, Magnus ! Je suis ton avarice ! Si l' eau de l' océan était de l' or fondu, Je boirais l' océan jusqu' à ce qu' il tarisse ! Viens ! Nous boirons cet or bouillant qui nous est dû! - L' autre démon, armé d' un fer visqueux qui fume, Y lèche un sang humain fraîchement répandu : -Ma haine est sans merci pour tous, ma rage écume, Et mon coeur monstrueux fait sa félicité Des membres que je tranche ou que le feu consume. J' aime l' horrible cri mille fois répété Du païen torturé, du juif qu' on écartelle. Reconnais-moi, Magnus ! Je suis ta cruauté ! - Le troisième démon, spectre d' une horreur telle Que Gomorrhe en a seule entrevu d' approchant, Se révèle dans son infamie immortelle. Larve, chacal, crapaud, vil, immonde et méchant, Suant l' obscénité sans honte et sans mesure, Il se dresse, se tord, et bave en se couchant. Chacun de ses regards est une flétrissure, Son aspect souillerait la splendeur du ciel bleu : -reconnais-moi, Magnus ! Vois ! Je suis ta luxure ! -