Poèmes barbares par Leconte de L'Isle QAÏN 1872 LA VIGNE DE NABOTH 1862 L'ECCLESIASTE 1872 NEFEROU-RA 1862 EKHIDNA 1862 LE COMBAT HOMERIQUE 1872 LA GENESE POLYNESIENNE 1858 LA LEGENDE DES NORNES 1862 LA VISION DE SNORR 1862 LE BARDE DE TEMRAH 1862 L'EPEE D'ANGANTYR 1862 LE COEUR DE HIALMAR 1864 LES LARMES DE L'OURS 1872 LE RUNOÏA 1855 LA MORT DE SIGURD 1862 LES ELFES 1855 CHRISTINE 1855 LE JUGEMENT DE KOMOR 1862 LE MASSACRE DE MONA 1862 LA VERANDAH 1872 NURMAHAL 1862 LE DESERT 1855 DJIHAN-ARA 1862 LA FILLE DE L'EMYR 1862 LE CONSEIL DU FAKIR 1862 LE SOMMEIL DE LEÏLAH 1862 L'OASIS 1858 LES HURLEURS 1855 LA RAVINE SAINT-GILLES 1858 LES CLAIRS DE LUNE 1862 LES ELEPHANTS 1855 LA FORET VIERGE 1872 LE MANCHY 1858 LE SOMMEIL DU CONDOR 1858 UN COUCHER DE SOLEIL 1872 LA PANTHERE NOIRE 1862 L'AURORE 1855 LES JUNGLES 1855 LE BERNICA 1862 LE JAGUAR 1862 EFFET DE LUNE 1862 LES TAUREAUX 1872 LE REVE DU JAGUAR 1872 ULTRA COELOS 1872 LE COLIBRI 1855 LES MONTREURS 1862 LA CHUTE DES ETOILES 1862 LA MORT D'UN LION 1862 MILLE ANS APRES 1872 LE VOEU SUPREME 1862 LE SOIR D'UNE BATAILLE 1862 AUX MORTS 1862 LE DERNIER SOUVENIR 1872 LES DAMNES 1855 FIAT NOX 1872 IN EXCELSIS 1872 LA MORT DU SOLEIL 1862 LES SPECTRES 1872 LE VENT FROID DE LA NUIT 1855 LA DERNIERE VISION 1872 LES REVES MORTS 1872 A L'ITALIE 1862 REQUIES 1855 PAYSAGE POLAIRE 1878 LE CORBEAU 1862 UN ACTE DE CHARITE 1862 LA TETE DU COMTE 1878 L'ACCIDENT DE DON INIGO 1878 LA XIMENA 1878 LA TRISTESSE DU DIABLE 1872 LES ASCETES 1855 LE NAZAREEN 1855 LES DEUX GLAIVES 1862 L'AGONIE D'UN SAINT 1862 LES PARABOLES DE DOM GUY 1862 L'ANATHEME 1855 AUX MODERNES 1872 LA FIN DE L'HOMME 1862 SOLVET SECLUM 1862 QAÏN 1872 p1 En la trentième année, au siècle de l' épreuve, Étant captif parmi les cavaliers d' Assur, Thogorma, le voyant, fils d' élam, fils de Thur, Eut ce rêve, couché dans les roseaux du fleuve, À l' heure où le soleil blanchit l' herbe et le mur. Depuis que le chasseur Iahvèh, qui terrasse Les forts et de leur chair nourrit l' aigle et le Chien, Avait lié son peuple au joug assyrien, Tous, se rasant les poils du crâne et de la face, Stupides, s' étaient tus et n' entendaient plus rien. p2 Ployés sous le fardeau des misères accrues, Dans la faim, dans la soif, dans l' épouvante assis, Ils revoyaient leurs murs écroulés et noircis, Et, comme aux crocs publics pendent les viandes Crues, Leurs princes aux gibets des rois incirconcis ; Le pied de l' infidèle appuyé sur la nuque Des vaillants, le saint temple où priaient les Aïeux Souillé, vide, fumant, effondré par les pieux, Et les vierges en pleurs sous le fouet de L' eunuque, Et le sombre Iahvèh muet au fond des cieux. Or, laissant, ce jour-là, près des mornes aïeules Et des enfants couchés dans les nattes de cuir, Les femmes aux yeux noirs de sa tribu gémir, Le fils d' élam, meurtri par la sangle des meules, Le long du grand Khobar se coucha pour dormir. Les bandes d' étalons, par la plaine inondée De lumière, gisaient sous le dattier roussi, Et les taureaux, et les dromadaires aussi, Avec les chameliers d' Iran et de Khaldée. Thogorma, le voyant, eut ce rêve. Voici : C' était un soir des temps mystérieux du monde, Alors que du midi jusqu' au septentrion Toute vigueur grondait en pleine éruption, L' arbre, le roc, la fleur, l' homme et la bête Immonde, Et que Dieu haletait dans sa création. p3 C' était un soir des temps. Par monceaux, les nuées, Émergeant de la cuve ardente de la mer, Tantôt, comme des blocs d' airain, pendaient dans L' air ; Tantôt, d' un tourbillon véhément remuées, Hurlantes, s' écroulaient en un immense éclair. Vers le couchant rayé d' écarlate, un oeil louche Et rouge s' enfonçait dans les écumes d' or, Tandis qu' à l' orient, l' âpre Gelboé-Hor, De la racine au faîte éclatant et farouche, Flambait, bûcher funèbre où le sang coule encor. Et loin, plus loin, là-bas, le sable aux dunes Noires, Plein du cri des chacals et du renâclement De l' onagre, et parfois traversé brusquement Par quelque monstre épais qui grinçait des Mâchoires Et laissait après lui comme un ébranlement. Mais derrière le haut Gelboé-Hor, chargées D' un livide brouillard chaud des fauves odeurs Que répandent les ours et les lions grondeurs, Ainsi que font les mers par les vents outragées, On entendait râler de vagues profondeurs. Thogorma dans ses yeux vit monter des murailles De fer d' où s' enroulaient des spirales de tours Et de palais cerclés d' airain sur des blocs Lourds ; Ruche énorme, géhenne aux lugubres entrailles Où s' engouffraient les forts, princes des Anciens jours. p4 Ils s' en venaient de la montagne et de la plaine, Du fond des sombres bois et du désert sans fin, Plus massifs que le cèdre et plus hauts que le Pin, Suants, échevelés, soufflant leur rude haleine Avec leur bouche épaisse et rouge, et pleins de Faim. C' est ainsi qu' ils rentraient, l' ours velu des Cavernes À l' épaule, ou le cerf, ou le lion sanglant. Et les femmes marchaient, géantes, d' un pas lent, Sous les vases d' airain qu' emplit l' eau des Citernes, Graves, et les bras nus, et les mains sur le flanc. Elles allaient, dardant leurs prunelles Superbes, Les seins droits, le col haut, dans la sérénité Terrible de la force et de la liberté, Et posant tour à tour dans la ronce et les herbes Leurs pieds fermes et blancs avec tranquillité. Le vent respectueux, parmi leurs tresses sombres, Sur leur nuque de marbre errait en frémissant, Tandis que les parois des rocs couleur de sang, Comme de grands miroirs suspendus dans les ombres, De la pourpre du soir baignaient leur dos puissant. Les ânes de Khamos, les vaches aux mamelles Pesantes, les boucs noirs, les taureaux Vagabonds Se hâtaient, sous l' épieu, par files et par Bonds ; Et de grands chiens mordaient le jarret des Chamelles ; Et les portes criaient en tournant sur leurs gonds. p5 Et les éclats de rire et les chansons féroces Mêlés aux beuglements lugubres des troupeaux, Tels que le bruit des rocs secoués par les eaux, Montaient jusques aux tours où, le poing sur leurs Crosses, Des vieillards regardaient, dans leurs robes de Peaux ; Spectres de qui la barbe, inondant leurs poitrines, De son écume errante argentait leurs bras roux, Immobiles, de lourds colliers de cuivre aux cous, Et qui, d' en haut, dardaient, l' orgueil plein Les narines, Sur leur race des yeux profonds comme des trous. Puis, quand tout, foule et bruit et poussière Mouvante, Eut disparu dans l' orbe immense des remparts, L' abîme de la nuit laissa de toutes parts Suinter la terreur vague et sourdre l' épouvante En un rauque soupir sous le ciel morne épars. Et le voyant sentit le poil de sa peau rude Se hérisser tout droit en face de cela, Car il connut, dans son esprit, que c' était là La ville de l' angoisse et de la solitude, Sépulcre de Qaïn au pays d' Hévila ; Le lieu sombre où, saignant des pieds et des Paupières, Il dit à sa famille errante : -bâtissez Ma tombe, car les temps de vivre sont passés. Couchez-moi, libre et seul, sur un monceau de Pierres ; Le rôdeur veut dormir, il est las, c' est assez. p6 Gorges des monts déserts, régions inconnues Aux vivants, vous m' avez vu fuir de l' aube au soir. Je m' arrête, et voici que je me laisse choir. Couchez-moi sur le dos, la face vers les nues, Enfants de mon amour et de mon désespoir. Que le soleil regarde et que l' eau du ciel lave Le signe que la haine a creusé sur mon front ! Ni les aigles, ni les vautours ne mangeront Ma chair, ni l' ombre aussi ne clora mon oeil cave. Autour de mon tombeau les lâches se tairont. Mais le sanglot des vents, l' horreur des longues Veilles, Le râle de la soif et celui de la faim, L' amertume d' hier et celle de demain, Que l' angoisse du monde emplisse mes oreilles Et hurle dans mon coeur comme un torrent sans Frein ! - Or, ils firent ainsi. Le formidable ouvrage S' amoncela dans l' air des aigles déserté. L' ancêtre se coucha par les siècles dompté, Et, les yeux grands ouverts, dans l' azur ou L' orage, La face au ciel, dormit selon sa volonté. Hénokhia ! Cité monstrueuse des mâles, Antre des violents, citadelle des forts, Qui ne connus jamais la peur ni le remords, Telles du fils d' élam frémirent les chairs pâles, Quand tu te redressas du fond des siècles morts. p7 Abîme où, loin des cieux aventurant son aile, L' ange vit la beauté de la femme et l' aima, Où le fruit qu' un divin adultère forma, L' homme géant, brisa la vulve maternelle, Ton spectre emplit les yeux du voyant Thogorma. Il vit tes escaliers puissants bordés de torches Hautes qui tournoyaient, rouges, au vent des Soirs ; Il entendit tes ours gronder, tes lions noirs Rugir, liés de marche en marche, et, sous tes Porches, Tes crocodiles geindre au fond des réservoirs ; Et, de tous les recoins de ta masse farouche, Le souffle des dormeurs dont l' oeil ouvert reluit, Tandis que çà et là, sinistres et sans bruit, Quelques fantômes lents, se dressant sur leur Couche, Écoutaient murmurer les choses de la nuit. Mais voici que du sein déchiré des ténèbres, Des confins du désert creusés en tourbillon, Un cavalier, sur un furieux étalon, Hagard, les poings roidis, plein de clameurs Funèbres, Accourut, franchissant le roc et le vallon. Sa chevelure blême, en lanières épaisses, Crépitait au travers de l' ombre horriblement ; Et, derrière, en un rauque et long bourdonnement, Se déroulaient, selon la taille et les espèces, Les bêtes de la terre et du haut firmament. p8 Aigles, lions et chiens, et les reptiles souples, Et l' onagre et le loup, et l' ours et le vautour, Et l' épais Béhémoth, rugueux comme une tour, Maudissaient dans leur langue, en se ruant par Couples, Ta ville sombre, Hénokh ! Et pullulaient autour. Mais dans leurs lits d' airain dormaient les fils Des anges. Et le grand cavalier, heurtant les murs, cria : -malheur à toi, monceau d' orgueil, Hénokhia ! Ville du vagabond révolté dans ses langes, Que le jaloux, avant les temps, répudia ! Sépulcre du maudit, la vengeance est prochaine. La mer se gonfle et gronde, et la bave des eaux Bien au-dessus des monts va noyer les oiseaux. L' extermination suprême se déchaîne, Et du ciel qui s' effondre a rompu les sept sceaux. La face du désert dira : qu' est devenue Hénokhia, semblable au Gelboé pierreux ? Et l' aigle et le corbeau viendront, disant entre Eux : Où donc se dressait-elle autrefois sous la nue, La ville aux murs de fer des géants vigoureux ? Mais rien ne survivra, pas même ta poussière, Pas même un de vos os, enfants du meurtrier ! Holà ! J' entends l' abîme impatient crier, Et le gouffre t' attire, ô race carnassière De celui qui ne sut ni fléchir ni prier ! p9 Qaïn, Qaïn, Qaïn ! Dans la nuit sans aurore, Dès le ventre d' Héva maudit et condamné, Malheur à toi par qui le soleil nouveau-né But, plein d' horreur, le sang qui fume et crie Encore Pour les siècles, au fond de ton coeur forcené ! Malheur à toi, dormeur silencieux, chair vile, Esprit que la vengeance éternelle a sacré, Toi qui n' as jamais cru, ni jamais espéré ! Plus heureux le chien mort pourri hors de ta ville ! Dans ton crime effroyable Iahvèh t' a muré. - Alors, au faîte obscur de la cité rebelle, Soulevant son dos large et l' épaule et le front, Se dressa lentement, sous l' injure et l' affront, Le géant qu' enfanta pour la douleur nouvelle Celle par qui les fils de l' homme périront. Il se dressa debout sur le lit granitique Où, tranquille, depuis dix siècles révolus, Il s' était endormi pour ne s' éveiller plus ; Puis il regarda l' ombre et le désert antique, Et sur l' ampleur du sein croisa ses bras velus. Sa barbe et ses cheveux dérobaient son visage ; Mais, sous l' épais sourcil, et luisant à travers, Ses yeux, hantés d' un songe unique, et grands Ouverts, Contemplaient par delà l' horizon, d' âge en âge, Les jours évanouis et le jeune univers. p10 Thogorma vit alors la famille innombrable Des fils d' Hénokh emplir, dans un fourmillement Immense, palais, tours et murs, en un moment ; Et, tous, ils regardaient l' ancêtre vénérable, Debout, et qui rêvait silencieusement. Et les bêtes poussaient leurs hurlements de haine, Et l' étalon, soufflant du feu par les naseaux, Broyait les vieux palmiers comme autant de Roseaux, Et le grand cavalier gardien de la géhenne Mêlait sa clameur âpre aux cris des animaux. Mais l' homme violent, du sommet de son aire, Tendit son bras noueux dans la nuit, et voilà, Plus haut que ce tumulte entier, comme il parla D' une voix lente et grave et semblable au Tonnerre, Qui d' échos en échos par le désert roula : -qui me réveille ainsi dans l' ombre sans issue Où j' ai dormi dix fois cent ans, roide et glacé ? Est-ce toi, premier cri de la mort, qu' a poussé Le jeune homme d' Hébron sous la lourde massue Et les débris fumants de l' autel renversé ? Tais-toi, tais-toi, sanglot, qui montes jusqu' au Faîte De ce sépulcre antique où j' étais étendu ! Dans mes nuits et mes jours je t' ai trop entendu. Tais-toi, tais-toi, la chose irréparable est faite. J' ai veillé si longtemps que le sommeil m' est dû. p11 Mais non ! Ce n' est point là ta clameur séculaire, Pâle enfant de la femme, inerte sur son sein ! Ô victime, tu sais le sinistre dessein D' Iahvèh m' aveuglant du feu de sa colère. L' iniquité divine est ton seul assassin. Silence, ô cavalier de la géhenne ! ô bêtes Furieuses, qu' il traîne après lui, taisez-vous ! Je veux parler aussi, c' est l' heure, afin que tous Vous sachiez, ô hurleurs stupides que vous êtes, Ce que dit le vengeur Qaïn au dieu jaloux. Silence ! Je revois l' innocence du monde. J' entends chanter encore aux vents harmonieux Les bois épanouis sous la gloire des cieux ; La force et la beauté de la terre féconde En un rêve sublime habitent dans mes yeux. Le soir tranquille unit aux soupirs des colombes, Dans le brouillard doré qui baigne les halliers, Le doux rugissement des lions familiers ; Le terrestre jardin sourit, vierge de tombes, Aux anges endormis à l' ombre des palmiers. L' inépuisable joie émane de la vie ; L' embrassement profond de la terre et du ciel Emplit d' un même amour le coeur universel ; Et la femme, à jamais vénérée et ravie, Multiplie en un long baiser l' homme immortel. p12 Et l' aurore qui rit avec ses lèvres roses, De jour en jour, en cet adorable berceau, Pour le bonheur sans fin éveille un dieu nouveau ; Et moi, moi, je grandis dans la splendeur des Choses, Impérissablement jeune, innocent et beau ! Compagnon des esprits célestes, origine De glorieux enfants créateurs à leur tour, Je sais le mot vivant, le verbe de l' amour ; Je parle et fais jaillir de la source divine, Aussi bien qu' élohim, d' autres mondes au jour ! Éden ! ô vision éblouissante et brève, Toi dont, avant les temps, j' étais déshérité ! Éden, éden ! Voici que mon coeur irrité Voit changer brusquement la forme de son rêve, Et le glaive flamboie à l' horizon quitté. Éden ! ô le plus cher et le plus doux des songes, Toi vers qui j' ai poussé d' inutiles sanglots ! Loin de tes murs sacrés éternellement clos La malédiction me balaye, et tu plonges Comme un soleil perdu dans l' abîme des flots. Les flancs et les pieds nus, ma mère Héva S' enfonce Dans l' âpre solitude où se dresse la faim. Mourante, échevelée, elle succombe enfin, Et dans un cri d' horreur enfante sur la ronce Ta victime, Iahvèh ! Celui qui fut Qaïn. p13 Ô nuit ! Déchirements enflammés de la nue, Cèdres déracinés, torrents, souffles hurleurs, Ô lamentations de mon père, ô douleurs, Ô remords, vous avez accueilli ma venue, Et ma mère a brûlé ma lèvre de ses pleurs. Buvant avec son lait la terreur qui l' enivre, À son côté gisant livide et sans abri, La foudre a répondu seule à mon premier cri ; Celui qui m' engendra m' a reproché de vivre, Celle qui m' a conçu ne m' a jamais souri. Misérable héritier de l' angoisse première, D' un long gémissement j' ai salué l' exil. Quel mal avais-je fait ? Que ne m' écrasait-il, Faible et nu sur le roc, quand je vis la lumière, Avant qu' un sang plus chaud brûlât mon coeur Viril ? Emporté sur les eaux de la nuit primitive, Au muet tourbillon d' un vain rêve pareil, Ai-je affermi l' abîme, allumé le soleil, Et, pour penser : je suis ! Pour que la fange vive, Ai-je troublé la paix de l' éternel sommeil ? Ai-je dit à l' argile inerte : souffre et pleure ! Auprès de la défense ai-je mis le désir, L' ardent attrait d' un bien impossible à saisir, Et le songe immortel dans le néant de l' heure ? Ai-je dit de vouloir et puni d' obéir ? p14 Ô misère ! Ai-je dit à l' implacable maître, Au jaloux, tourmenteur du monde et des vivants, Qui gronde dans la foudre et chevauche les vents : La vie assurément est bonne, je veux naître ! Que m' importait la vie au prix où tu la vends ? Sois satisfait ! Qaïn est né. Voici qu' il dresse, Tel qu' un cèdre, son front pensif vers l' horizon. Il monte avec la nuit sur les rochers d' Hébron, Et dans son coeur rongé d' une sourde détresse Il songe que la terre immense est sa prison. Tout gémit, l' astre pleure et le mont se lamente, Un soupir douloureux s' exhale des forêts, Le désert va roulant sa plainte et ses regrets, La nuit sinistre, en proie au mal qui la Tourmente, Rugit comme un lion sous l' étreinte des rets. Et là, sombre, debout sur la roche escarpée, Tandis que la famille humaine, en bas, s' endort, L' impérissable ennui me travaille et me mord, Et je vois la lueur de la sanglante épée Rougir au loin le ciel comme une aube de mort. Je regarde marcher l' antique sentinelle, Le khéroub chevelu de lumière, au milieu Des ténèbres, l' esprit aux six ailes de feu, Qui, dardant jusqu' à moi sa rigide prunelle, S' arrête sur le seuil interdit par son dieu. p15 Il reluit sur ma face irritée, et me nomme : -Qaïn, Qaïn ! -khéroub d' Iahvèh, que Veux-tu ? Me voici. -va prier, va dormir. Tout s' est tu, Le repos et l' oubli bercent la terre et L' homme ; Heureux qui s' agenouille et n' a pas combattu ! Pourquoi rôder toujours par les ombres sacrées, Haletant comme un loup des bois jusqu' au matin ? Vers la limpidité du paradis lointain Pourquoi tendre toujours tes lèvres altérées ? Courbe la face, esclave, et subis ton destin. Rentre dans ton néant, ver de terre ! Qu' importe Ta révolte inutile à celui qui peut tout ? Le feu se rit de l' eau qui murmure et qui bout ; Le vent n' écoute pas gémir la feuille morte. Prie et prosterne-toi. -je resterai debout ! Le lâche peut ramper sous le pied qui le dompte, Glorifier l' opprobre, adorer le tourment, Et payer le repos par l' avilissement ; Iahvèh peut bénir dans leur fange et leur honte L' épouvante qui flatte et la haine qui ment ; Je resterai debout ! Et du soir à l' aurore, Et de l' aube à la nuit, jamais je ne tairai L' infatigable cri d' un coeur désespéré ! La soif de la justice, ô Khéroub, me dévore. Écrase-moi, sinon, jamais je ne ploîrai ! p16 Ténèbres, répondez ! Qu' Iahvèh me réponde ! Je souffre, qu' ai-je fait ? -le khéroub Dit : -Qaïn ! Iahvèh l' a voulu. Tais-toi. Fais ton chemin Terrible. -sombre esprit, le mal est dans le Monde, Oh ! Pourquoi suis-je né ! -tu le sauras demain. - Je l' ai su. Comme l' ours aveuglé qui trébuche Dans la fosse où la mort l' a longtemps attendu, Flagellé de fureur, ivre, sourd, éperdu, J' ai heurté d' Iahvèh l' inévitable embûche ; Il m' a précipité dans le crime tendu. Ô jeune homme, tes yeux, tels qu' un ciel sans Nuage, Étaient calmes et doux, ton coeur était léger Comme l' agneau qui sort de l' enclos du berger ; Et celui qui te fit docile à l' esclavage Par ma main violente a voulu t' égorger ! Dors au fond du schéol ! Tout le sang de tes Veines, Ô préféré d' Héva, faible enfant que j' aimais, Ce sang que je t' ai pris, je le saigne à jamais ! Dors, ne t' éveille plus ! Moi, je crîrai mes peines, J' élèverai la voix vers celui que je hais. Fils des anges, orgueil de Qaïn, race altière En qui brûle mon sang, et vous, enfants domptés De seth, ô multitude à genoux, écoutez ! Écoutez-moi, géants ! écoute-moi, poussière ! Prête l' oreille, ô nuit des temps illimités ! p17 Élohim, élohim ! Voici la prophétie Du vengeur, et je vois le cortège hideux Des siècles de la terre et du ciel, et tous deux, Dans cette vision lentement éclaircie, Roulent sous ta fureur qui rugit autour d' eux. Tu voudras vainement, assouvi de ton rêve, Dans le gouffre des eaux premières l' engloutir ; Mais lui, lui se rira du tardif repentir. Comme Léviathan qui regagne la grève, De l' abîme entr' ouvert tu le verras sortir. Non plus géant, semblable aux esprits, fier et Libre, Et toujours indompté, sinon victorieux ; Mais servile, rampant, rusé, lâche, envieux, Chair glacée où plus rien ne fermente et ne vibre, L' homme pullulera de nouveau sous les cieux. Emportant dans son coeur la fange du déluge, Hors la haine et la peur ayant tout oublié, Dans les siècles obscurs l' homme multiplié Se précipitera sans halte ni refuge, À ton spectre implacable horriblement lié. Dieu de la foudre, dieu des vents, dieu des Armées, Qui roules au désert les sables étouffants, Qui te plais aux sanglots d' agonie, et défends La pitié, Dieu qui fais aux mères affamées, Monstrueuses, manger la chair de leurs enfants ! p18 Dieu triste, dieu jaloux qui dérobes ta face, Dieu qui mentais, disant que ton oeuvre était bon, Mon souffle, ô pétrisseur de l' antique limon, Un jour redressera ta victime vivace. Tu lui diras : adore ! Elle répondra : non ! D' heure en heure, Iahvèh ! Ses forces mutinées Iront élargissant l' étreinte de tes bras ; Et, rejetant ton joug comme un vil embarras, Dans l' espace conquis les choses déchaînées Ne t' écouteront plus quand tu leur parleras ! Afin d' exterminer le monde qui te nie, Tu feras ruisseler le sang comme une mer, Tu feras s' acharner les tenailles de fer, Tu feras flamboyer, dans l' horreur infinie, Près des bûchers hurlants le gouffre de l' enfer ; Mais quand tes prêtres, loups aux mâchoires Robustes, Repus de graisse humaine et de rage amaigris, De l' holocauste offert demanderont le prix, Surgissant devant eux de la cendre des justes, Je les flagellerai d' un immortel mépris. Je ressusciterai les cités submergées, Et celles dont le sable a couvert les monceaux ; Dans leur lit écumeux j' enfermerai les eaux ; Et les petits enfants des nations vengées, Ne sachant plus ton nom, riront dans leurs Berceaux ! p19 J' effondrerai des cieux la voûte dérisoire. Par delà l' épaisseur de ce sépulcre bas Sur qui gronde le bruit sinistre de ton pas, Je ferai bouillonner les mondes dans leur gloire ; Et qui t' y cherchera ne t' y trouvera pas. Et ce sera mon jour ! Et, d' étoile en étoile, Le bienheureux éden longuement regretté Verra renaître Abel sur mon coeur abrité ; Et toi, mort et cousu sous la funèbre toile, Tu t' anéantiras dans ta stérilité. - Le vengeur dit cela. Puis, l' immensité sombre, Bond par bond, prolongea, des plaines aux parois Des montagnes, l' écho violent de la voix Qui s' enfonça longtemps dans l' abîme de l' ombre. Puis, un vent très amer courut par les cieux froids. Thogorma ne vit plus ni les bêtes hurlantes, Ni le grand cavalier, ni ceux d' Hénokhia. Tout se tut. Le silence élargi déploya Ses deux ailes de plomb sur les choses tremblantes. Puis, brusquement, le ciel convulsif flamboya. Et, le sceau fut rompu des hautes cataractes. Le poids supérieur fendit et crevassa Le couvercle du monde. Un long frisson passa Dans toute chair vivante ; et, par nappes Compactes, Et par torrents, la pluie horrible commença. p20 Puis, de tous les côtés de la terre, un murmure Encore inentendu, vague, innommable, emplit L' espace, et le fracas d' en haut s' ensevelit Dans celui-là. La mer, avec sa chevelure De flots blêmes, hurlait en sortant de son lit. Elle venait, croissant d' heure en heure, et ses Lames, Toutes droites, heurtaient les monts vertigineux, Ou, projetant leur courbe immense au-dessus d' eux, Rejaillissaient d' en bas vers la nuée en flammes, Comme de longs serpents qui déroulent leurs Noeuds. Elle allait, arpentant d' un seul repli de houle Plaines, vallons, déserts, forêts, toute une part Du monde, et les cités et le troupeau hagard Des hommes, et les cris suprêmes, et la foule Des bêtes qu' aveuglaient la foudre et le brouillard. Hérissés, et trouant l' air épais, en spirale, De grands oiseaux, claquant du bec, le col pendant, Lourds de pluie et rompus de peur, et regardant Les montagnes plonger sous la mer sépulcrale, Montaient toujours, suivis par l' abîme grondant. Quelques sombres esprits, balancés sur leurs ailes, Impassibles témoins du monde enseveli, Attendaient pour partir que tout fût accompli, Et que sur le désert des eaux universelles S' étendît pesamment l' irrévocable oubli. p21 Enfin, quand le soleil, comme un oeil cave et Vide Qui, sans voir, regardait les espaces béants, Émergea des vapeurs ternes des océans ; Quand, d' un dernier lien, le suaire livide Eut de l' univers mort serré les os géants ; Quand le plus haut des pics eut bavé son écume, Thogorma, fils d' élam, d' épouvante blêmi, Vit Qaïn le vengeur, l' immortel ennemi D' Iahvèh, qui marchait, sinistre, dans la brume, Vers l' arche monstrueuse apparue à demi. Et l' homme s' éveilla du sommeil prophétique, Le long du grand khobar où boit un peuple impur. Et ceci fut écrit, avec le roseau dur, Sur une peau d' onagre, en langue khaldaïque, Par le voyant, captif des cavaliers d' Assur. LA VIGNE DE NABOTH 1862 p22 1. Au fond de sa demeure, Akhab, l' oeil sombre et dur, Sur sa couche d' ivoire et de bois de Syrie Gît, muet et le front tourné contre le mur. Sans manger ni dormir, le roi de Samarie Reste là, plein d' ennuis, comme, en un jour d' été, Le voyageur courbé sur la source tarie. Akhab a soif du vin de son iniquité, Et conjure, en son coeur que travaille la haine, La vache de Béth-El et l' idole Astarté. Il songe : -suis-je un roi si ma colère est Vaine ? Par baal ! J' ai chassé trois fois les cavaliers De Ben-Hadad de Tyr au travers de la plaine. p23 J' ai vu ceux de Damas s' en venir par milliers, Le sac aux reins, la corde au cou, dans la Poussière, Semblables aux chameaux devant les chameliers ; J' ai, d' un signe, en leur gorge étouffé la prière, L' écume de leur sang a rougi les hauts lieux, Et j' ai nourri mes chiens de leur graisse guerrière. Mes prophètes sont très savants, et j' ai trois Dieux Très puissants, pour garder mon royaume et ma ville Et ployer sous le joug mon peuple injurieux. Et voici que ma gloire est une cendre vile, Et mon sceptre un roseau des marais, qui se rompt Aux rires insulteurs de la foule servile ! C' est le fort de Juda qui m' a fait cet affront, Parce que j' ai dressé, sous le noir térébinthe, L' image de baal, une escarboucle au front. Deux fois teint d' écarlate et vêtu d' hyacinthe, Comme un soleil, le dieu reluit, rouge et doré, Sur le socle de jaspe, au milieu de l' enceinte. Mais s' il ne m' a vengé demain, j' abolirai Son culte, et l' on verra se dresser à sa place Le veau d' or d' Ephraïm sur l' autel adoré. p24 Un désir impuissant me consume et m' enlace ! Sous la corne du boeuf, sous le pied de l' ânon, Je suis comme un lion mort, qu' on outrage en face. Quand j' ai dit : je le veux ! Un homme m' a dit : Non ! Il vit encor, sans peur que le glaive le touche. La honte est dans mon coeur, l' opprobre est sur Mon nom. - Tel, le fils de Hamri se ronge sur sa couche. Ses cheveux dénoués pendent confusément, Et sa dent furieuse a fait saigner sa bouche. Auprès du morne roi paraît en ce moment La fille d' Eth-Baal, la femme aux noires tresses De Sidon, grande et belle, et qu' il aime Ardemment. Astarté l' a bercée aux bras de ses prêtresses ; Elle sait obscurcir la lune et le soleil, Et courber les lions au joug de ses caresses. De ses yeux sombres sort l' effluve du sommeil, Et ceux qu' a terrassés une mort violente S' agitent à sa voix dans la nuit sans réveil. Elle approche du lit, majestueuse et lente, Regarde, et dit : -qu' a donc mon seigneur ? Et Quel mal Dompte le cèdre altier comme une faible plante ? p25 A-t-il vu quelque spectre envoyé par baal ? Le jour tombe. Que mon seigneur se lève et mange ! Parle, ô chef ! Quel ennui trouble ton coeur Royal ? - Akhab lui dit : -ô femme, il faut que je me Venge ; Et je ne puis dormir, ni boire, ni manger, Que le sang de Naboth n' ait fumé dans la fange. Sa vigne est très fertile et touche à mon verger. Or, j' ai dit à cet homme, au seuil de sa demeure : Ceci me plaît ; veux-tu le vendre ou l' échanger ? Il m' a dit : c' est mon champ paternel. Que je Meure, Le voudrais-tu payer par grain un schéqel d' or, Si je le vends jamais, fût-ce à ma dernière heure ! Quand tu me donnerais la plaine de Phogor, Ramoth en Galaad, Seïr et l' Idumée, Et ta maison d' ivoire, et ton riche trésor, Ô roi, je garderais ma vigne bien aimée ! C' est ainsi qu' a parlé Naboth le vigneron, Tranquille sur le seuil de sa porte enfumée. - -certes, ce peuple, Akhab, par le dieu D' Akkaron ! Dit Jézabel, jouit, malgré son insolence, D' un roi très patient, très docile et très bon. p26 Que ne le frappais-tu du glaive ou de la lance ? L' onagre est fort rétif s' il ne courbe les reins ; Qui cède au dromadaire accroît sa violence. - -c' est le jaloux, le fort de Juda que je crains, Dit Akhab. C' est le dieu de Naboth et d' élie : Du peuple furieux il briserait les freins. Je verrais s' écrouler ma fortune avilie, Et serais comme un boeuf qui mugit sur l' autel Pendant que le couteau s' aiguise et qu' on le lie. Non ! J' attendrai. Les dieux de Dan et de Beth-El Accorderont sans doute à qui soutient leur cause De tuer sûrement Naboth de Jizréhel. - -lève-toi donc et mange, ô chef, et te repose, Dit la sidonienne avec un rire amer ; Moi seule je ferai ce que mon seigneur n' ose. Demain, quand le soleil s' en ira vers la mer, Sans que ta main royale ait touché cet esclave, J' atteste qu' il mourra sur le mont de Somer. Et l' homme de Thesbé pourra baver sa bave Et hurler, du Karmel à l' Horeb, comme un chien Affamé, qui s' enfuit aussitôt qu' on le brave. p27 Mon seigneur lui dira : qu' ai-je fait, sinon rien ? A-t-on trouvé ma main dans ce meurtre, ou Mon signe ? - Akhab, en souriant, dit : -ô femme, c' est bien ! J' aurai le sang de l' homme et le vin de sa Vigne ! - 2. Vers l' heure où le soleil allume au noir Liban Comme autant de flambeaux les cèdres par les Rampes, Les anciens sont assis, hors des murs, sur un banc. Ce sont trois beaux vieillards, avec de larges Tempes, De grands fronts, des nez d' aigle et des yeux Vifs et doux, Qui, sous l' épais sourcil, luisent comme des Lampes. Dans leurs robes de lin, la main sur les genoux, Ils siègent, les pieds nus dans la fraîcheur des Sables, À l' ombre des figuiers d' où pendent les fruits roux. La myrrhe a parfumé leurs barbes vénérables ; Et leurs longs cheveux blancs sur l' épaule et le dos S' épandent, aux flocons de la neige semblables. Mais leur coeur est plus noir que le sépulcre clos ; Leur coeur comme la tombe est plein de cendre Morte ; L' avarice a séché la moelle de leurs os. p28 Vils instruments soumis à la main la plus forte, Ils foulent à prix d' or l' équité sainte aux pieds, Sachant ce que le sang des malheureux rapporte. Naboth est devant eux, debout, les bras liés, Comme pour l' holocauste un bouc, noire victime Par qui les vieux péchés de tous sont expiés. Deux fils de Bélial, d' une voix unanime, Disent : -voici. Cet homme est vraiment Criminel. Qu' il saigne du blasphème et qu' il meure du crime ! Or, il a blasphémé le nom de l' éternel. - Naboth dit : -l' éternel m' entend et me regarde. Je suis pur devant lui, n' ayant rien fait de tel. J' atteste le très-haut et me fie en sa garde. Ceux-ci mentent. Craignez, pères, de mal juger, Car Dieu juge à son tour, qu' il se hâte ou qu' il Tarde. Voyez ! Ai-je fermé ma porte à l' étranger ? Ai-je tari le puits du pauvre pour mon fleuve ? L' orphelin faible et nu, m' a-t-on vu l' outrager ? Qu' ils se lèvent, ceux-là qui m' ont mis à L' épreuve ! Qu' ils disent : nous avions soif et nous avions Faim, L' étranger, l' orphelin, et le pauvre et la veuve ; p29 Naboth le vigneron n' a point ouvert sa main, Naboth de Jizréhel, irritant notre plaie, Sous l' oeil des affamés a mangé tout son pain ! Nul ne dira cela, si sa parole est vraie. Or, qui peut blasphémer étant pur devant Dieu ? Séparez le bon grain, mes pères, de l' ivraie. Remettez d' un sens droit toute chose en son lieu. Si je mens, que le ciel s' entr' ouvre et me dévore, Que l' exterminateur me brûle de son feu ! - Le plus vieux des anciens dit : -il blasphème Encore ! Allez, lapidez-le, car il parle très mal, N' étant plein que de vent, comme une outre sonore. - Or, non loin des figuiers, les fils de Bélial Frappent le vigneron avec de lourdes pierres ; La cervelle et le sang souillent ce lieu fatal. Et Naboth rend l' esprit. Les bêtes carnassières Viendront, la nuit, hurler sur le corps encor Chaud, Et les oiseaux plonger leurs becs dans ses Paupières. En ce temps, Jézabel, attentive au plus haut Du palais, dit au roi : -seigneur, la chose est Faite : Naboth est mort. ô chef, monte en ton chariot. p30 Aux sons victorieux des cymbales de fête, Viens visiter ta vigne, ô royal vigneron ! - Et du sombre palais tous deux quittent le faîte. Ils vont. Et la trompette éclate, et le clairon, Et le sistre, et la harpe, et le tambour. La foule S' ouvre sous le poitrail des chevaux de Sidon. Le chariot de cèdre, aux moyeux d' argent, roule ; Et le peuple, saisi de peur, s' est prosterné Au passage du couple abhorré qui le foule. Mais voici. Sur le seuil du juste assassiné, Croisant ses bras velus sur sa large poitrine, Se dresse un grand vieillard, farouche et Décharné. Son crâne est comme un roc couvert d' herbe marine ; Une sueur écume à ses cheveux pendants, Et le poil se hérisse autour de sa narine. Du fond de ses yeux creux flambent des feux Ardents. D' un orteil convulsif, comme un lion sauvage, Il fouille la poussière et fait grincer ses dents. Sur le cuir corrodé de son âpre visage On lit qu' il a toujours marché, toujours souffert, Toujours vécu, plus fort au sein du même orage ; p31 Qu' il a dormi cent nuits dans l' antre noir ouvert Aux gorges de l' Horeb ; auprès des puits sans Onde, Qu' il a hurlé de soif dans le feu du désert ; Et qu' en ce siècle impur, en qui le mal abonde, Son maître a flagellé d' un fouet étincelant Et poussé sur les rois sa course vagabonde. Or, les chevaux, soudain, se cabrent, reculant D' horreur devant ce spectre. Ils courent, haut la Tête, Ivres, mâchant le mors, et l' épouvante au flanc. Arbres, buissons, enclos, rocs, rien ne les Arrête : Ils courent, comme un vol des démons de la nuit, Comme un champ d' épis mûrs fauchés par la tempête. Tel, dans un tourbillon de poussière et de bruit, Malgré les cavaliers pleins d' une clameur vaine, Le cortège effaré se disperse et s' enfuit. L' attelage, ébranlant le chariot qu' il traîne, Se couche, les naseaux dans le sable, et le roi Sent tournoyer sa tête et se glacer sa veine. Lentement il se lève, et, tout blême d' effroi, Regarde ce vieillard sombre, que nul n' oublie, Immobile, appuyé contre l' humble paroi. Akhab, avec un grand frisson, dit : -c' est Élie. p32 3. Alors, comme un torrent fougueux, des monts tombé, Qui roule flots sur flots son bruit et sa colère, Voici ce qu' à ce roi dit l' homme de Thesbé : -malheur ! L' aigle a crié de joie au bord de L' aire ; Il aiguise son bec, sachant qu' un juste est mort. Le chien montre les dents, hurle dans l' ombre et Flaire. Malheur ! L' aigle affamé déchire et le chien mord, Car la pierre du meurtre est toute rouge et fume. Donc, le seigneur m' a dit : va ! Je suis le Dieu fort ! Je me lève dans la fureur qui me consume ; Le monde est sous mes pieds, la foudre est dans Mes yeux, La lune et le soleil nagent dans mon écume. Va ! Dis au meurtrier qu' il appelle ses dieux À l' aide, car je suis debout sur les nuées, Et la vapeur du crime enveloppe les cieux. Dis-lui : malheur, ô chef des dix prostituées, Akhab, fils de Hamri, le fourbe et le voleur ! Les vengeances d' en haut se sont toutes ruées. p33 À toi qui fais du sceptre un assommoir, malheur ! Auprès de la fournaise ardente où tu trébuches Le four chauffé sept fois est sombre et sans Chaleur. L' ours plein de ruse est pris dans ses propres Embûches, Et le vautour s' étrangle avec l' os avalé, Et le frelon s' étouffe avec le miel des ruches. Tu songeais : tout est bien, car je n' ai point Parlé. Allons ! Naboth est mort ; sa vigne est mon Partage. Le dieu d' élie est sourd, le fort est aveuglé ! Qui dira que ce meurtre inique est mon ouvrage ? Le lion de Juda rugit et te répond. Le seigneur t' attendait au seuil de l' héritage ! Ô renard, ô voleur, voici qu' au premier bond Il te prend, te saisit à la gorge, et se joue De ta peur, l' oeil planté dans ta chair qui se fond. Vermine d' Israël, le dieu fort te secoue Des haillons de ce peuple, et les petits enfants Te verront te débattre et grouiller dans la boue. Le seigneur dit : je suis l' effroi des Triomphants, Je suis le frein d' acier qui brise la mâchoire Des couronnés, mangeurs de biches et de faons. p34 Je fracasse leurs chars, je souffle sur leur Gloire ; Ils sont tous devant moi comme un sable mouvant, Et j' enfouis leurs noms perdus dans la nuit noire. Donc, le sang de Naboth crie en vous Poursuivant, Akhab de Samarie, et toi, vile idolâtre ! Le spectre de Naboth sanglote dans le vent. Dans le puits du désert où filtre l' eau Saumâtre, Entre vos murs de cèdre et sous l' épais figuier, Dans les clameurs de fête et dans les bruits De l' âtre, Dans le hennissement de l' étalon guerrier, Dans la chanson du coq et de la tourterelle, Akhab et Jézabel, vous l' entendrez crier ! Naboth est mort ! Les chiens mangeront la Cervelle Du couple abominable en son crime têtu ; Ma fureur fauchera cette race infidèle : Comme un bon moissonneur, de vigueur revêtu, Qui tranche à tour de bras les épis par centaines, Je ferai le sol ras jusqu' au moindre fétu. Dis-leur : voici le jour des sanglots et des Haines, Où l' exécration se gonfle, monte et bout, Et, comme un vin nouveau, jaillit des cuves pleines. p35 Car je suis plein de rage et j' écraserai tout ! Et l' on verra le sang des rois, tel qu' une eau Sale, Déborder des toits plats et rentrer dans l' égout. Va ! Ceins tes reins, Akhab, excite ta cavale, Fuis, comme l' épervier, vers les bords libyens, Enfonce-toi vivant dans la nuit sépulcrale... Tu ne sortiras pas, ô roi ! De mes liens, Et je te châtîrai dans ta chair et ta race, Ô vipère, ô chacal, fils et père de chiens ! - Akhab, poussant un cri d' angoisse par l' espace, Dit : -j' ai péché ; ma vie est un fumier Bourbeux. - Il déchire sa robe et se meurtrit la face. De fange et de graviers il souille ses cheveux, Disant : -gloire au très-fort de Juda ! Qu' il S' apaise ! Sur l' autel du jaloux j' égorgerai cent boeufs ! Que suis-je à sa lumière ? Un fétu sur la braise. La rosée au soleil est moins prompte à sécher ; Moins vite le bois mort flambe dans la fournaise. Je suis comme le daim, au guet sur le rocher, Qui geint de peur, palpite et dans l' herbe s' enfonce, Parce qu' il sent venir la flèche de l' archer. p36 Mais, par le très-puissant que l' épouvante Annonce, Je briserai le veau de Béth-El ! Je promets D' ensevelir baal sous la pierre et la ronce ! - L' homme de Thesbé dit : -ô fourbe ! Désormais Tu ne renîras plus la clameur de tes crimes : Ils ont rugi trop haut pour se taire jamais. Comme un nuage noir qui gronde sur les cimes, Voici venir, pour la curée, ô roi sanglant, La meute aux crocs aigus que fouettent tes Victimes. Va ! Crie et pleure, attache un cilice à ton flanc, Brise sur les hauts lieux l' idole qui flamboie... Les vengeurs de Naboth arrivent en hurlant ! Ouvre l' oeil et l' oreille. Ils bondissent de joie, Ayant vu dans la vigne Akhab et Jézabel, Et de l' ongle et des dents se partagent leur Proie ! - Or, ayant dit cela, l' homme de l' éternel, Renouant sur ses reins sa robe de poil rude, Par les sentiers pierreux qui mènent au Carmel, S' éloigne dans la nuit et dans la solitude. L'ECCLESIASTE 1872 p37 L' ecclésiaste a dit : un chien vivant vaut mieux Qu' un lion mort. Hormis, certes, manger et boire, Tout n' est qu' ombre et fumée. Et le monde est Très vieux, Et le néant de vivre emplit la tombe noire. Par les antiques nuits, à la face des cieux, Du sommet de sa tour comme d' un promontoire, Dans le silence, au loin laissant planer ses yeux, Sombre, tel il songeait sur son siège d' ivoire. Vieil amant du soleil, qui gémissais ainsi, L' irrévocable mort est un mensonge aussi. Heureux qui d' un seul bond s' engloutirait en elle ! Moi, toujours, à jamais, j' écoute, épouvanté, Dans l' ivresse et l' horreur de l' immortalité, Le long rugissement de la vie éternelle. NEFEROU-RA 1862 p38 Khons, tranquille et parfait, le roi des Dieux thébains, Est assis gravement dans sa barque dorée : Le col roide, l' oeil fixe et l' épaule carrée, Sur ses genoux aigus il allonge les mains. La double bandelette enclôt ses tempes lisses Et pend avec lourdeur sur le sein et le dos. Tel le dieu se recueille et songe en son repos, Le regard immuable et noyé de délices. Un matin éclatant de la chaude saison Baigne les grands sphinx roux couchés au sable Aride, Et des vieux Anubis ceints du pagne rigide La gueule de chacal aboie à l' horizon. p39 Dix prêtres, du Nil clair suivant la haute berge, D' un pas égal, le front incliné vers le sol, Portent la barque peinte où, sous un parasol, Siège le fils d' Ammon, Khons, le dieu calme et Vierge. Où va-t-il, le roi Khons, le divin guérisseur, Qui toujours se procrée et s' engendre lui-même, Lui que mout a conçu du créateur suprême, L' enfant de l' invisible, aux yeux pleins de Douceur ? Il méditait depuis mille ans, l' âme absorbée, À l' ombre des palmiers d' albâtre et de granit, Regardant le lotus qui charme et qui bénit Ouvrir son coeur d' azur où dort le scarabée. Pourquoi s' est-il levé de son bloc colossal, Lui d' où sortent la vie et la santé du monde, Disant : j' irai ! Pareille à l' eau pure et féconde, Ma vertu coulera sur l' arbuste royal ! Le grand Rhamsès l' attend dans sa vaste demeure. Les vingt nomes, les trois empires sont en deuil, Craignant que si le dieu ne se présente au seuil, La beauté du soleil, Néférou-Ra ne meure. Voici qu' elle languit sur son lit virginal, Très pâle, enveloppée avec de fines toiles ; Et ses yeux noirs sont clos, semblables aux étoiles Qui se ferment quand vient le rayon matinal. p40 Hier, Néférou-Ra courait parmi les roses, La joue et le front purs polis comme un bel or, Et souriait, son coeur étant paisible encor, De voir dans le ciel bleu voler les ibis roses. Et voici qu' elle pleure en un rêve enflammé, Amer, mystérieux, qui consume sa vie ! Quel démon l' a touchée, ou quel dieu la convie ? Ô lumineuse fleur, meurs-tu d' avoir aimé ? Puisque Néférou-Ra, sur sa couche d' ivoire, Palmier frêle, a ployé sous un souffle ennemi, La tristesse envahit la terre de Khêmi, Et l' âme de Rhamsès est comme la nuit noire. Mais il vient, le roi jeune et doux, le dieu Vainqueur, Le dieu Khons, à la fois baume, flamme et rosée, Qui rend la sève à flots à la plante épuisée, L' espérance et la joie intarissable au coeur. Il approche. Un long cri d' allégresse s' élance. Le cortège, à pas lents, monte les escaliers ; La foule se prosterne, et, du haut des piliers Et des plafonds pourprés, tombe un profond silence. Tremblante, ses grands yeux pleins de crainte et D' amour, Devant le guérisseur sacré qu' elle devine, Néférou-Ra tressaille et sourit et s' incline Comme un rayon furtif oublié par le jour. p41 Son sourire est tranquille et joyeux. Que Fait-elle ? Sans doute elle repose en un calme sommeil. Hélas ! Khons a guéri la beauté du soleil ; Le sauveur l' a rendue à la vie immortelle. Ne gémis plus, Rhamsès ! Le mal était sans fin, Qui dévorait ce coeur blessé jusqu' à la tombe ; Et la mort, déliant ses ailes de colombe, L' embaumera d' oubli dans le monde divin ! EKHIDNA 1862 p42 Kallirhoé conçut dans l' ombre, au fond d' un antre, À l' époque où les rois Ouranides sont nés, Ekhidna, moitié nymphe aux yeux illuminés, Moitié reptile énorme écaillé sous le ventre. Khrysaor engendra ce monstre horrible et beau, Mère de Kerbéros aux cinquante mâchoires, Qui, toujours plein de faim, le long des ondes Noires, Hurle contre les morts qui n' ont point de tombeau. Et la vieille Gaia, cette source des choses, Aux gorges d' Arimos lui fit un vaste abri, Une caverne sombre avec un seuil fleuri ; Et c' est là qu' habitait la nymphe aux lèvres roses. p43 Tant que la flamme auguste enveloppait les bois, Les sommets, les vallons, les villes bien peuplées, Et les fleuves divins et les ondes salées, Elle ne quittait point l' antre aux âpres parois ; Mais dès qu' Hermès volait les flamboyantes vaches Du fils d' Hypérion baigné des flots profonds, Ekhidna, sur le seuil ouvert au flanc des monts, S' avançait, dérobant sa croupe aux mille taches. De l' épaule de marbre au sein nu, ferme et blanc, Tiède et souple abondait sa chevelure brune ; Et son visage clair luisait comme la lune, Et ses lèvres vibraient d' un rire étincelant. Elle chantait : la nuit s' emplissait d' harmonies ; Les grands lions errants rugissaient de plaisir ; Les hommes accouraient sous le fouet du désir, Tels que des meurtriers devant les érinnyes : -moi, l' illustre Ekhidna, fille de Khrysaor, Jeune et vierge, je vous convie, ô jeunes hommes, Car ma joue a l' éclat pourpré des belles pommes, Et dans mes noirs cheveux nagent des lueurs d' or. Heureux qui j' aimerai, mais plus heureux qui M' aime ! Jamais l' amer souci ne brûlera son coeur ; Et je l' abreuverai de l' ardente liqueur Qui fait l' homme semblable au kronide lui-même. p44 Bienheureux celui-là parmi tous les vivants ! L' incorruptible sang coulera dans ses veines ; Il se réveillera sur les cimes sereines Où sont les dieux, plus haut que la neige et les Vents. Et je l' inonderai de voluptés sans nombre, Vives comme un éclair qui durerait toujours ! Dans un baiser sans fin je bercerai ses jours Et mes yeux de ses nuits feront resplendir L' ombre. - Elle chantait ainsi, sûre de sa beauté, L' implacable déesse aux splendides prunelles, Tandis que du grand sein les formes immortelles Cachaient le seuil étroit du gouffre ensanglanté. Comme le tourbillon nocturne des phalènes Qu' attire la couleur éclatante du feu, Ils lui criaient : je t' aime, et je veux être un Dieu ! Et tous l' enveloppaient de leurs chaudes haleines. Mais ceux qu' elle enchaînait de ses bras amoureux, Nul n' en dira jamais la foule disparue. Le monstre aux yeux charmants dévorait leur chair Crue, Et le temps polissait leurs os dans l' antre creux. LE COMBAT HOMERIQUE 1872 p45 De même qu' au soleil l' horrible essaim des mouches Des taureaux égorgés couvre les cuirs velus, Un tourbillon guerrier de peuples chevelus, Hors des nefs, s' épaissit, plein de clameurs Farouches. Tout roule et se confond, souffle rauque des Bouches, Bruit des coups, les vivants et ceux qui ne sont Plus, Chars vides, étalons cabrés, flux et reflux Des boucliers d' airain hérissés d' éclairs louches. Les reptiles tordus au front, les yeux ardents, L' aboyeuse Gorgô vole et grince des dents Par la plaine où le sang exhale ses buées. Zeus, sur le pavé d' or, se lève, furieux, Et voici que la troupe héroïque des dieux Bondit dans le combat du faîte des nuées. LA GENESE POLYNESIENNE 1858 p46 Dans le vide éternel interrompant son rêve, L' être unique, le grand Taaroa se lève. Il se lève, et regarde : il est seul, rien ne luit. Il pousse un cri sauvage au milieu de la nuit : Rien ne répond. Le temps, à peine né, s' écoule ; Il n' entend que sa voix. Elle va, monte, roule, Plonge dans l' ombre noire et s' enfonce au travers. Alors, Taaroa se change en univers : Car il est la clarté, la chaleur et le germe ; Il est le haut sommet, il est la base ferme, L' oeuf primitif que Pô, la grande nuit, couva ; Le monde est la coquille où vit Taaroa. Il dit : -pôles, rochers, sables, mers pleines D' îles, Soyez ! échappez-vous des ombres immobiles ! - p47 Il les saisit, les presse et les pousse à s' unir ; Mais la matière est froide et n' y peut parvenir : Tout gît muet encore au fond du gouffre énorme ; Tout reste sourd, aveugle, immuable et sans forme. L' être unique, aussitôt, cette source des dieux, Roule dans sa main droite et lance les sept cieux. L' étincelle première a jailli dans la brume, Et l' étendue immense au même instant s' allume ; Tout se meut, le ciel tourne, et, dans son large lit, L' inépuisable mer s' épanche et le remplit : L' univers est parfait du sommet à la base, Et devant son travail le dieu reste en extase. LA LEGENDE DES NORNES 1862 p48 Première norne. La neige, par flots lourds, avec lenteur, inonde, Du haut des cieux muets, la terre plate et ronde. Tels, sur nos yeux sans flamme et sur nos fronts Courbés, Sans relâche, mes soeurs, les siècles sont tombés, Dès l' heure où le premier jaillissement des âges D' une écume glacée a lavé nos visages. À peine avions-nous vu, dans le brouillard vermeil, Monter, aux jours anciens, l' orbe d' or du soleil, Qu' il retombait au fond des ténèbres premières, Sans pouvoir réchauffer nos rigides paupières. Et, depuis, il n' est plus de trêve ni de paix : Le vent des steppes froids gèle nos pleurs épais, p49 Et, sur ce cuivre dur, avec nos ongles blêmes, Nous gravons le destin de l' homme et des dieux Mêmes. Ô nornes ! Qu' ils sont loin, ces jours d' ombre Couverts, Où, du vide fécond, s' épandit l' univers ! Qu' il est loin, le matin des temps intarissables, Où rien n' était encor, ni les eaux, ni les sables, Ni terre, ni rochers, ni la voûte du ciel, Rien qu' un gouffre béant, l' abîme originel ! Et les germes nageaient dans cette nuit profonde, Hormis nous, cependant, plus vieilles que le monde, Et le silence errait sur le vide dormant, Quand la rumeur vivante éclata brusquement. Du nord, enveloppé d' un tourbillon de brume, Par bonds impétueux, quatre fleuves d' écume Tombèrent, rugissants, dans l' antre du milieu ; Les blocs lourds qui roulaient se fondirent au feu : Le sombre Ymer naquit de la flamme et du givre, Et les géants, ses fils, commencèrent de vivre. Pervers, ils méditaient, dans leur songe envieux, D' entraver à jamais l' éclosion des dieux ; Mais nul ne peut briser ta chaîne, ô destinée ! Et la vache céleste en ce temps était née ! Blanche comme la neige, où, tiède, ruisselait De ses pis maternels la source de son lait, Elle trouva le roi des Ases, frais et rose, Qui dormait, fleur divine aux vents du pôle éclose. Baigné d' un souffle doux et chaud, il s' éveilla ; L' aurore primitive en son oeil bleu brilla ; Il rit, et, soulevant ses lèvres altérées, But la vie immortelle aux mamelles sacrées. p50 Voici qu' il engendra les Ases bienheureux, Les purificateurs du chaos ténébreux, Beaux et pleins de vigueur, intelligents et justes. Ymer, dompté, mourut entre leurs mains augustes ; Et de son crâne immense ils formèrent les cieux, Les astres, des éclairs échappés de ses yeux, Les rochers, de ses os. Ses épaules charnues Furent la terre stable, et la houle des nues Sortit en tourbillons de son cerveau pesant. Et, comme l' univers roulait des flots de sang, Faisant jaillir, du fond de ses cavités noires, Une écume de pourpre au front des promontoires, Le déluge envahit l' étendue, et la mer Assiégea le troupeau hurlant des fils d' Ymer. Ils fuyaient, secouant leurs chevelures rudes, Escaladant les pics des hautes solitudes, Monstrueux, éperdus ; mais le sang paternel Croissait, gonflait ses flots fumants jusques au Ciel ; Et voici qu' arrachés des suprêmes rivages, Ils s' engloutirent tous avec des cris sauvages. Puis ce rouge océan s' enveloppa d' azur ; La terre d' un seul bond reverdit dans l' air pur ; Le couple humain sortit de l' écorce du frêne, Et le soleil dora l' immensité sereine. Hélas ! Mes soeurs, ce fut un rêve éblouissant. Voyez ! La neige tombe et va s' épaississant ; Et peut-être Yggdrasill, le frêne aux trois racines, Ne fait-il plus tourner les neuf sphères divines ! Je suis la vieille Urda, l' éternel souvenir ; Mais le présent m' échappe autant que l' avenir. p51 Deuxième norne. Tombe, neige sans fin ! Enveloppe d' un voile Le rose éclair de l' aube et l' éclat de l' étoile ! Brouillards silencieux, ensevelissez-nous ! Ô vents glacés, par qui frissonnent nos genoux, Ainsi que des bouleaux vous secouez les branches, Sur nos fronts aux plis creux fouettez nos mèches Blanches ! Neige, brouillards et vents, désert, cercle éternel, Je nage malgré vous dans la splendeur du ciel ! Par delà ce silence où nous sommes assises, Je me berce en esprit au vol joyeux des brises, Je m' enivre à souhait de l' arome des fleurs, Et je m' endors, plongée en de molles chaleurs ! Urda, réjouis-toi ! L' oeuvre des dieux fut bonne. La gloire du soleil sur leur face rayonne, Comme au jour où tu vis le monde nouveau-né Du déluge sanglant sortir illuminé ; Et toujours Yggdrasill, à sa plus haute cime, Des neuf sphères du ciel porte le poids sublime. Ô nornes ! échappé du naufrage des siens, Vivant, mais enchaîné dans les antres anciens, Loki, le dernier fils d' Ymer, tordant sa bouche, S' agite et se consume en sa rage farouche ; Tandis que le serpent, de ses noeuds convulsifs, Étreint, sans l' ébranler, la terre aux rocs Massifs, p52 Et que le loup Fenris, hérissant son échine, Hurle et pleure, les yeux flamboyants de famine. Le noir Surtur sommeille, immobile et dompté ; Et, des vers du tombeau vile postérité, Les nains hideux, vêtus de rouges chevelures, Martèlent les métaux sur les enclumes dures ; Mais ils ne souillent plus l' air du ciel étoilé. Le mal, sous les neuf sceaux de l' abîme, est Scellé, Mes soeurs ! La sombre Héla, comme un oiseau Nocturne, Plane au-dessus du gouffre, aveugle et taciturne, Et les Ases, assis dans le palais d' Asgard, Embrassent l' univers immense d' un regard ! Modérateurs du monde et source d' harmonie, Ils répandent d' en haut la lumière bénie ; La joie est dans leur coeur : sur la tige des dieux Une fleur a germé qui parfume les cieux ; Et voici qu' aux rayons d' une immuable aurore, Le fruit sacré, désir des siècles, vient d' éclore ! Balder est né ! Je vois, à ses pieds innocents, Les alfes lumineux faire onduler l' encens. Toute chose a doué de splendeur et de grâce Le plus beau, le meilleur d' une immortelle race : L' aube a de ses clartés tressé ses cheveux blonds, L' azur céleste rit à travers ses cils longs, Les astres attendris ont, comme une rosée, Versé des lueurs d' or sur sa joue irisée, Et les dieux, à l' envi, déjà l' ont revêtu D' amour et d' équité, de force et de vertu, Afin que, grandissant et triomphant en elle, Il soit le bouclier de leur oeuvre éternelle ! p53 Nornes ! Je l' ai vu naître, et mon sort est rempli. Meure le souvenir au plus noir de l' oubli ! Tout est dit, tout est bien. Les siècles fatidiques Ont tenu jusqu' au bout leurs promesses antiques, Puisque le choeur du ciel et de l' humanité Autour de ce berceau vénérable a chanté ! Troisième norne. Que ne puis-je dormir sans réveil et sans rêve, Tandis que cette aurore éclatante se lève ! Inaccessible et sourde aux voix de l' avenir, À vos côtés, mes soeurs, que ne puis-je dormir, Spectres aux cheveux blancs, aux prunelles glacées, Sous le suaire épais des neiges amassées ! Ô songe, ô désirs vains, inutiles souhaits ! Ceci ne sera point, maintenant ni jamais. Oui ! Le meilleur est né, plein de grâce et de Charmes, Celui que l' univers baignera de ses larmes, Qui, de sa propre flamme aussitôt consumé, Doit vivre par l' amour et mourir d' être aimé ! Il grandit comme un frêne au milieu des pins Sombres, Celui que le destin enserre de ses ombres, Le guide jeune et beau qui mène l' homme aux dieux ! Hélas ! Rien d' éternel ne fleurit sous les cieux, Il n' est rien d' immuable où palpite la vie ! La douleur fut domptée et non pas assouvie, p54 Et la destruction a rongé sourdement Des temps laborieux le vaste monument. Vieille Urda, ton oeil cave a vu l' essaim des Choses Du vide primitif soudainement écloses, Jaillir, tourbillonner, emplir l' immensité... Tu le verras rentrer au gouffre illimité. Verdandi ! Ce concert de triomphe et de joie, L' orage le disperse et l' espace le noie ! Ô vous qui survivrez quand les cieux vermoulus S' en iront en poussière et qu' ils ne seront plus, Des siècles infinis contemporaines mornes, Vieille Urda, Verdandi, lamentez-vous, ô nornes ! Car voici que j' entends monter comme des flots Des cris de mort mêlés à de divins sanglots. Pleurez, lamentez-vous, nornes désespérées ! Ils sont venus, les jours des épreuves sacrées, Les suprêmes soleils dont le ciel flamboîra, Le siècle d' épouvante où le juste mourra. Sur le centre du monde inclinez votre oreille : Loki brise les sceaux ; le noir Surtur s' éveille ; Le reptile assoupi se redresse en sifflant ; L' écume dans la gueule et le regard sanglant, Fenris flaire déjà sa proie irrévocable ; Comme un autre déluge, hélas ! Plus implacable, Se rue au jour la race effrayante d' Ymer, L' impur troupeau des nains qui martèlent le fer ! Asgard ! Asgard n' est plus qu' une ardente ruine : Yggdrasill ébranlé ploie et se déracine ; Tels qu' une grêle d' or, au fond du ciel mouvant, Les astres flagellés tourbillonnent au vent, p55 Se heurtent en éclats, tombent et disparaissent ; Veuves de leur pilier, les neuf sphères S' affaissent ; Et dans l' océan noir, silencieux, fumant, La terre avec horreur s' enfonce pesamment ! Voilà ce que j' ai vu par delà les années, Moi, Skulda, dont la main grave les destinées ; Et ma parole est vraie ! Et maintenant, ô jours, Allez, accomplissez votre rapide cours ! Dans la joie ou les pleurs, montez, rumeurs Suprêmes, Rires des dieux heureux, chansons, soupirs, Blasphèmes ! Ô souffles de la vie immense, ô bruits sacrés, Hâtez-vous : l' heure est proche où vous vous Éteindrez ? LA VISION DE SNORR 1862 p56 Ô mon seigneur Christus ! Hors du monde charnel Vous m' avez envoyé vers les neuf maisons noires : Je me suis enfoncé dans les antres de Hel. Dans la nuit sans aurore où grincent les mâchoires, Quand j' y songe, la peur aux entrailles me mord ! J' ai vu l' éternité des maux expiatoires. Me voici revenu, tout blême, comme un mort. Seigneur Dieu, prenez-moi, par grâce, en votre Garde. Et si je fais le mal, donnez-m' en le remord. Le prince des brasiers est là qui me regarde, Vêtu de flamme bleue et rouge. Il est assis Dans le palais infect qui suinte et se lézarde. p57 Il siège en la grand' salle aux murs visqueux, Noircis, Où filtre goutte à goutte une bave qui fume, Et d' où tombent des noeuds de reptiles moisis. Au-dessus du malin, sur qui pleut cette écume, Tournoie, avec un haut vacarme, un dragon roux Qui bat de l' envergure au travers de la brume. En bas, gît le marais des lâches, des jaloux, Des hypocrites vils, des fourbes, des parjures. Ils grouillent dans la boue et creusent des remous, Ils geignent, bossués de pustules impures. Serait-ce là, seigneur, leur expiation, D' être un vomissement en ce lieu de souillures ? Sur des quartiers de roc toujours en fusion, Muets, sont accoudés les sept convives mornes, Les sept diables royaux du vieux septentrion. Ainsi que les héros buvaient à pleines cornes L' hydromel prodigué pour le festin guerrier, Quand les skaldes chantaient su la harpe des Nornes ; Les sept démons qu' enfin vous vîntes châtier, En des cruches de plomb qui corrodent leurs bouches, Puisent des pleurs bouillants au fond d' un noir Cuvier. p58 Auprès, les bras roidis, les yeux caves et Louches, Broyant d' épais cailloux sous des meules d' airain, Tournent en haletant les trois vierges farouches. Leur coeur pend au dehors et saigne de chagrin, Tant leurs labeurs sont durs et leurs peines Ingrates ; Car nul ne peut manger la farine du grain. Autour d' elles, pourtant, courent à quatre pattes Les avares, aux reins de maigreur écorchés, Tels que des loups tirant des langues écarlates. Puis, sur des lits de pourpre ardente, sont Couchés, Non plus ivres enfin de leurs voluptés vaines, Les languissants, au joug de la chair attachés. Leurs fronts sont couronnés de flambantes Verveines ; Mais tandis que leur couche échauffe et cuit leurs Flancs, L' amer et froid dégoût coagule leurs veines. Voici ceux qui tuaient jadis, les violents, Les féroces, blottis au creux de quelque gorge, Qui, la nuit, guettaient l' homme et se ruaient Hurlants. Maintenant, l' un s' endort ; l' autre en sursaut L' égorge. Le misérable râle, et le sang, par jets prompts, Sort, comme du tonneau le jus mousseux de l' orge. p59 Et ceux qui, sur l' autel où nous vous adorons, Ont déchiré la nappe et bu dans vos calices Et sur vos serviteurs fait pleuvoir les affronts ; Qui nous ont enterrés, vivants, dans nos cilices, Qui de la sainte étole ont serré notre cou, Pour ceux-là le malin épuise les supplices. Enfin, je vois le peuple antique, aveugle et fou, La race qui vécut avant votre lumière, Seigneur ! Et qui marchait, hélas ! Sans savoir où. Tels qu' un long tourbillon de vivante poussière Le même vent d' erreur les remue au hasard, Et le soleil du diable éblouit leur paupière. Or, vous nous avez fait, certes, la bonne part, À nous qui gémissons sur cette terre inique ; Mais pour les anciens morts vous êtes venu tard ! Donc, chacun porte au front une lettre runique Qui change sa cervelle en un charbon fumant, Car il n' a point connu la loi du fils unique ! Ainsi, gêne sur gêne et tourment sur tourment, Carcans de braise, habits de feu, fourches de Flammes, Tout cela, tout cela dure éternellement. p60 Dans les antres de Hel, dans les cercles Infâmes, Voilà ce que j' ai vu par votre volonté, Ô sanglant rédempteur de nos mauvaises âmes ! Souvenez-vous de Snorr dans votre éternité ! LE BARDE DE TEMRAH 1862 p61 Le soleil a doré les collines lointaines ; Sous le faîte mouillé des bois étincelants Sonne le timbre clair et joyeux des fontaines. Un chariot massif, avec deux buffles blancs, Longe, au lever du jour, la sauvage rivière Où le vent frais de l' est rit dans les joncs Tremblants. Un jeune homme, vêtu d' une robe grossière, Mène paisiblement l' attelage songeur ; Tout autour, les oiseaux volent dans la lumière. Ils chantent, effleurant le calme voyageur, Et se posent parfois sur cette tête nue Où l' aube, comme un nimbe, a jeté sa rougeur. p62 Et voici qu' il leur parle une langue inconnue ; Et, l' aile frémissante, un essaim messager Semble écouter, s' envole et monte dans la nue. À l' ombre des bouleaux au feuillage léger, Sous l' humble vêtement tissé de poils de chèvre, La croix de bois au cou, tel passe l' étranger. Trois filles aux yeux bleus, le sourire à la lèvre, Courent dans la bruyère et font partir au bruit Le coq aux plumes d' or, la perdrix et le lièvre. Du rebord des talus où leur front rose luit, Écartant le feuillage et la tête dressée, Chacune d' un regard curieux le poursuit. Lui, comme enseveli dans sa vague pensée, S' éloigne lentement par l' agreste chemin, Le long de l' eau, des feux du matin nuancée. Il laisse l' aiguillon échapper de sa main, Et, les yeux clos, il ouvre aux ailes de son âme Le monde intérieur et l' horizon divin. Le soleil s' élargit et verse plus de flamme, Un air plus tiède agite à peine les rameaux, Le fleuve resplendit, tel qu' une ardente lame. p63 La plume d' aigle au front, drapés de longues Peaux, Des guerriers tatoués poussent par la vallée Des boeufs rouges pressés en farouches troupeaux. Et leur rumeur mugit de cris rauques mêlée, Et les cerfs, bondissant aux lisières des bois, Cherchent plus loin la paix que ces bruits ont Troublée. Les hommes et les boeufs entourent à la fois Le chariot roulant dans sa lenteur égale, Et les mugissements se taisent, et les voix. Et tous s' en vont, les yeux dardés par intervalle, Ayant cru voir flotter comme un rayonnement Autour de l' étranger mystérieux et pâle. Puis les rudes bergers et le troupeau fumant Disparaissent. Leur bruit dans la forêt s' enfonce Et sous les dômes verts s' éteint confusément. Sur une âpre hauteur que hérisse la ronce, Parmi des blocs aigus et d' épais rochers plats, Deux vieillards sont debout, dont le sourcil se Fronce. Ils regardent d' un oeil plein de sombres éclats Venir ce voyageur humble, faible et sans crainte, Qu' au détour du coteau traînent deux buffles las. p64 De chêne entrelacé de houx leur tempe est ceinte. Ils allument soudain les sanglants tourbillons D' un bûcher dont le vent fouette la flamme sainte. Ils parlent, déroulant les incantations, Conviant tous les dieux qui hantent les orages, Par qui le jour s' éclipse aux yeux des nations. Comme un lourd océan sorti de ses rivages, À leur voix la nuit morne engloutit le soleil, Et l' éclair de la foudre entr' ouvre les nuages. Puis l' horizon se tait, aux tombeaux sourds Pareil ; Le vent cesse, la vie entière est suspendue ; Terre et ciel sont rentrés dans l' inerte sommeil. Tout est noir et sans forme en l' immense étendue. Sous l' air pesant où plane un silence de mort Le chariot s' arrête en sa route perdue. Mais l' étranger, du doigt, effleure sans effort Son front baissé, son sein, selon l' ordre et le Nombre : Des quatre points qu' il touche un flot lumineux sort. Et les quatre rayons, à travers la nuit sombre, D' un éblouissement brusque et mystérieux Tracent un long chemin qui resplendit dans l' ombre. p65 Et la lumière alors renaît au fond des cieux ; Les oiseaux ranimés chantent l' aube immortelle ; Les cerfs brament aux pieds des chênes radieux ; Le soleil est plus doux et la terre est plus Belle ; Et les vieillards, auprès du bûcher consumé, Sentent passer le dieu d' une race nouvelle. L' homme qu' ils redoutaient et qu' ils ont Blasphémé, Cet inconnu tranquille et vénérable aux anges, Poursuit sa route, assis dans un char enflammé. Il vient de loin, il sait des paroles étranges Qui germent dans le coeur du sage et du guerrier ; Il ouvre un ciel d' azur aux enfants dans leurs Langes. Il brave en souriant le glaive meurtrier ; Il console et bénit, et le dieu qu' il adore Descend à son appel et l' écoute prier. Ô verdoyante érinn ! Sur ton sable sonore Un soir il aborda, venu des hautes mers ; Sa trace au sein des flots brillait comme une Aurore. On dit que sur son front la neige, dans les airs, Arrondit tout à coup sa voûte lumineuse, Et que ton sol fleurit sous le vent des hivers. p66 Depuis, il a soumis ta race belliqueuse ; Des milliers ont reçu le baptême éternel, Et les anges, érinn, te nomment bienheureuse ! Mais tous n' ont point goûté l' eau lustrale et le Sel ; Il en est qui, remplis de songes immuables, Suivent l' ancien soleil qui décroît dans le ciel. La nuit monte. Parmi les pins et les érables Gisent de noirs débris où la flamme a passé, Du vain orgueil de l' homme images périssables. Le lichen mord déjà le granit entassé, Et l' herbe épaisse croît dans les fentes des dalles, Et la ronce vivace entre au mur crevassé. Les piliers et les fûts qui soutenaient les salles, Épars ou confondus, ont entravé les cours, En croulant sous le faix des poutres colossales. C' est dans ce palais mort, noir témoin des vieux Jours, Que l' apôtre s' arrête. Au milieu des ruines Il s' avance, et son pas émeut les échos sourds. Les reptiles surpris rampent sous les épines ; L' orfraie et le hibou sortent en gémissant, Funèbre vision, des cavités voisines. p67 Bientôt, dans la nuit morne, un jet rouge et Puissant Flamboie entre deux pans d' une tour solitaire ; La fumée au-dessus roule en s' élargissant. Un homme est assis là, sur un monceau de terre. Le brasier l' enveloppe en sa chaude lueur ; Sa barbe et ses cheveux couvrent sa face austère. Muet, les bras croisés, il suit avec ardeur, Les yeux caves et grands ouverts, un sombre rêve, Et courbe son dos large, où saillit la maigreur. Sur ses genoux velus étincelle un long glaive ; Une harpe de pierre est debout à l' écart, D' où le vent, par instants, tire une plainte brève. L' apôtre, auprès du feu, contemple ce vieillard : -je te salue, au nom du rédempteur des âmes ! -salut, enfant ! Demain tu serais venu tard. Avant que ce foyer ait épuisé ses flammes, Je serai mort : les loups dévoreront ma chair, Et mon nom périra parmi nos clans infâmes. -vieillard ! Ton heure est proche et ton coeur Est de fer. N' as-tu point médité le Dieu sauveur du monde ? Braves-tu jusqu' au bout l' irrémissible enfer ? p68 Resteras-tu plongé dans cette nuit profonde D' où ta race s' élance à la sainte clarté ! Veux-tu, seul, du démon garder la marque immonde ? Celui qui m' a choisi, dans mon indignité, Pour répandre sa gloire et sa grâce infinie, Est descendu pour toi de son éternité. De l' immense univers la paix était bannie : Il a tendu les bras aux peuples furieux, Et son sang a coulé pour leur ignominie. S' il réveillait d' un mot les morts silencieux, Ne peut-il t' appeler du fond de ton abîme, Et faire luire aussi la lumière à tes yeux ? Mais tu n' ignores plus son histoire sublime, Et tu le sais, voici que le saint avenir Germe, arrosé des pleurs de la grande victime. Écoute ! De la terre aux cieux entends frémir L' hymne d' amour plus haut que la clameur des Haines : Le siècle des esprits violents va finir. Vois ! Le palais du fort croule au niveau des Plaines : Le bras qui brandissait l' épée est desséché ; L' humble croit en celui par qui tombent ses Chaînes. p69 Jette un cri vers ce Dieu rayonnant et caché, Reçois l' eau qui nous rend plus forts que l' agonie, Remonte au jour sans fin de la nuit du péché ! Et ta harpe, aujourd' hui veuve de ton génie, À celui dont la terre et tous les cieux sont pleins Emportera ton âme avec son harmonie ! - L' autre reste immobile, et, dressé sur ses reins, Prête l' oreille au vent, comme si les ténèbres Se remplissaient d' échos venus des jours anciens. -ô palais de Temrah, séjour des finns célèbres, Dit-il, où flamboyaient les feux hospitaliers, Maintenant, lieu désert hanté d' oiseaux funèbres ! Salles où s' agitait la foule des guerriers, Que de fois j' ai versé dans leurs coeurs héroïques Les chants mâles du barde à vos murs familiers ! Hautes tours, qui jetiez dans les nuits magnifiques Jusqu' aux astres l' éclat des bûchers ceints de Fleurs, Et couronniez d' érinn les collines antiques ! Et vous, assauts des forts, ô luttes des meilleurs, Cris de guerre si doux à l' oreille des braves ! Étendards dont le sang retrempait les couleurs ! p70 Coeurs libres, qui battiez sans peur et sans Entraves ! Esprits qui remontiez noblement vers les dieux, Dans l' orgueil d' une mort inconnue aux esclaves ! Salut, palais en cendre où vivaient mes aïeux ! Ô chants sacrés, combats, vertus, fêtes et gloire, Ô soleils éclipsés, recevez mes adieux ! Ton peuple, sainte érinn, a perdu la mémoire, Et, seul, des vieux chefs morts j' entends la Sombre voix ; Ils parlent, et mon nom roule dans la nuit noire : Viens ! Disent-ils, la hache a mutilé les bois, L' esclave rampe et prie où chantaient les épées, Et tous les dieux d' érinn sont partis à la fois ! Viens ! Les âmes des finns, à l' opprobre Échappées, Dans la salle aux piliers de nuages brûlants Siègent, la coupe au poing, de pourpre et d' or Drapées. Le glaive qui les fit illustres bat leurs flancs ; Elles rêvent de gloire aux fiers accents du barde, Et la verveine en fleur presse leurs fronts Sanglants. Mais la foule des chefs parfois songe et regarde S' il arrive, le roi des chanteurs de Temrah ; Ils disent, en rumeur : -voici longtemps qu' il Tarde ! p71 Ô chefs ! J' ai trop vécu. Quand l' aube renaîtra, Je vous aurai rejoints dans la nue éternelle, Et, comme en mes beaux jours, ma harpe chantera ! - L' apôtre dit : -vieillard ! Ta raison se Perd-elle ? Il n' est qu' un ciel promis par la bonté de Dieu, Vers qui l' humble vertu s' envole d' un coup d' aile. L' infidèle endurci tombe en un autre lieu Terrible, inexorable, aux douleurs sans relâche, Où l' archange maudit l' enchaîne dans le feu ! -étranger, réponds-moi : sais-tu ce qu' est un Lâche ? Moins qu' un chien affamé qui hurle sous les coups ! Quelle langue l' a dit de moi, que je l' arrache ! Où mes pères sont-ils ? -où les païens sont tous ! Pour leur éternité, dans l' ardente torture Dieu les a balayés du vent de son courroux ! - Le vieux barde, à ces mots, redressant sa stature, Prend l' épée, en son coeur il l' enfonce à deux mains Et tombe lentement contre la terre dure : -ami, dis à ton dieu que je rejoins les miens. - p72 C' est ainsi que mourut, dit la sainte légende, Le chanteur de Temrah, Murdoc' h aux longs cheveux, Vouant au noir esprit cette sanglante offrande. Le palais écroulé s' illumina de feux Livides, d' où sortit un grand cri d' épouvante. Le barde avait rejoint les siens, selon ses voeux. Auprès du corps, dont l' âme, hélas ! était vivante, L' apôtre en gémissant courba les deux genoux ; Mais Dieu n' exauça point son oraison fervente, Et Murdoc' h fut mangé des aigles et des loups. L'EPEE D'ANGANTYR 1862 p73 Angantyr, dans sa fosse étendu, pâle et grave, À l' abri de la lune, à l' abri du soleil, L' épée entre les bras, dort son muet sommeil ; Car les aigles n' ont point mangé la chair du brave, Et la seule bruyère a bu son sang vermeil. Au faîte du cap noir sous qui la mer s' enfonce, La fille d' Angantyr que nul bras n' a vengé Et qui, dans le sol creux, gît d' un tertre chargé, Hervor, le sein meurtri par la pierre et la ronce, Trouble de ses clameurs le héros égorgé. Hervor. Angantyr, Angantyr ! C' est Hervor qui t' appelle. Ô chef, qui labourais l' écume de la mer, p74 Donne-moi ton épée à la garde de fer, La lame que tes bras serrent sur ta mamelle, Le glaive qu' ont forgé les nains, enfants d' Ymer. Angantyr. Mon enfant, mon enfant, pourquoi hurler dans L' ombre Comme la maigre louve au bord des tombeaux sourds ? La terre et le granit pressent mes membres lourds, Mon oeil clos ne voit plus que l' immensité sombre ; Mais je ne puis dormir si tu hurles toujours. Hervor. Angantyr, Angantyr ! Sur le haut promontoire Le vent qui tourbillonne emporte mes sanglots, Et ton nom, ô guerrier, se mêle au bruit des flots. Entends-moi, réponds-moi de ta demeure noire, Et soulève la terre épaisse avec ton dos. Angantyr. Mon enfant, mon enfant, ne trouble pas mon rêve : Si le sépulcre est clos, l' esprit vole au dehors. Va ! Je bois l' hydromel dans la coupe des forts ; Le ciel du Valhalla fait resplendir mon glaive, Et la voix des vivants est odieuse aux morts. p75 Hervor. Angantyr, Angantyr ! Donne-moi ton épée. Tes enfants, hormis moi, roulent, nus et sanglants, Dans l' onde où les poissons déchirent leurs reins Blancs. Moi, seule de ta race, à la mort échappée, Je suspendrai la hache et le glaive à mes flancs. Angantyr. Mon enfant, mon enfant, restons ce que nous sommes : La quenouille est assez pesante pour ta main. Hors d' ici ! Va ! La lune éclaire ton chemin. Ô femme, hors d' ici ! Le fer convient aux hommes, Et ton premier combat serait sans lendemain. Hervor. Angantyr, Angantyr ! Rends-moi mon héritage. Ne fais pas cette injure à ta race, ô guerrier ! De ravir à ma soif le sang du meurtrier. Ou, sinon, par Fenris ! Puisse le loup sauvage Arracher du tombeau tes os et les broyer ! Angantyr. Mon enfant, mon enfant, c' est bien, ton âme est Forte. La fille des héros devait parler ainsi p76 Et rendre à leur honneur son éclat obscurci. Prends l' épée immortelle, ô mon sang, et L' emporte ! Cours, venge-nous, et meurs en brave. La voici. Angantyr, soulevant le tertre de sa tombe, Tel qu' un spectre, les yeux ouverts et sans regards, Se dresse, et lentement ouvre ses bras blafards D' où l' épée au pommeau de fer s' échappe et tombe. Et le héros aux dents blanches dit : prends et pars ! Puis, tandis qu' il s' étend sur le dos dans sa Couche, Qu' il recroise les bras et se rendort sans bruit, Hervor, en brandissant l' acier qui vibre et luit, Ses cheveux noirs au vent, comme une ombre farouche, Bondit et disparaît au travers de la nuit. LE COEUR DE HIALMAR 1864 p77 Une nuit claire, un vent glacé. La neige est rouge. Mille braves sont là qui dorment sans tombeaux, L' épée au poing, les yeux hagards. Pas un ne bouge. Au-dessus tourne et crie un vol de noirs corbeaux. La lune froide verse au loin sa pâle flamme. Hialmar se soulève entre les morts sanglants, Appuyé des deux mains au tronçon de sa lame. La pourpre du combat ruisselle de ses flancs. -holà ! Quelqu' un a-t-il encore un peu d' haleine, Parmi tant de joyeux et robustes garçons Qui, ce matin, riaient et chantaient à voix pleine Comme des merles dans l' épaisseur des buissons ? p78 Tous sont muets. Mon casque est rompu, mon armure Est trouée, et la hache a fait sauter ses clous. Mes yeux saignent. J' entends un immense murmure Pareil aux hurlements de la mer ou des loups. Viens par ici, corbeau, mon brave mangeur D' hommes ! Ouvre-moi la poitrine avec ton bec de fer. Tu nous retrouveras demain tels que nous sommes. Porte mon coeur tout chaud à la fille d' Ylmer. Dans Upsal, où les Jarls boivent la bonne bière, Et chantent, en heurtant les cruches d' or, en Choeur, À tire d' aile vole, ô rôdeur de bruyère ! Cherche ma fiancée et porte-lui mon coeur. Au sommet de la tour que hantent les corneilles Tu la verras debout, blanche, aux longs cheveux Noirs. Deux anneaux d' argent fin lui pendent aux oreilles, Et ses yeux sont plus clairs que l' astre des beaux Soirs. Va, sombre messager, dis-lui bien que je l' aime, Et que voici mon coeur. Elle reconnaîtra Qu' il est rouge et solide et non tremblant et Blême ; Et la fille d' Ylmer, corbeau, te sourira ! Moi, je meurs. Mon esprit coule par vingt Blessures. J' ai fait mon temps. Buvez, ô loups, mon sang Vermeil. Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissures, Je vais m' asseoir parmi les dieux, dans le soleil ! LES LARMES DE L'OURS 1872 p79 Le roi des runes vint des collines sauvages. Tandis qu' il écoutait gronder la sombre mer, L' ours rugir, et pleurer le bouleau des rivages, Ses cheveux flamboyaient dans le brouillard amer. Le skalde immortel dit : -quelle fureur t' assiège, Ô sombre mer ? Bouleau pensif du cap brumeux, Pourquoi pleurer ? Vieil ours vêtu de poil de neige, De l' aube au soir pourquoi te lamenter comme eux ? -roi des runes ! Lui dit l' arbre au feuillage Blême Qu' un âpre souffle emplit d' un long Frissonnement, Jamais, sous le regard du bienheureux qui l' aime, Je n' ai vu rayonner la vierge au col charmant. p80 -roi des runes ! Jamais, dit la mer infinie, Mon sein froid n' a connu la splendeur de l' été. J' exhale avec horreur ma plainte d' agonie, Mais joyeuse, au soleil, je n' ai jamais chanté. -roi des runes ! Dit l' ours, hérissant ses poils Rudes, Lui que ronge la faim, le sinistre chasseur ; Que ne suis-je l' agneau des tièdes solitudes Qui paît l' herbe embaumée et vit plein de Douceur ! - Et le skalde immortel prit sa harpe sonore : Le chant sacré brisa les neuf sceaux de l' hiver ; L' arbre frémit, baigné de rosée et d' aurore ; Des rires éclatants coururent sur la mer. Et le grand ours charmé se dressa sur ses pattes : L' amour ravit le coeur du monstre aux yeux Sanglants, Et, par un double flot de larmes écarlates, Ruissela de tendresse à travers ses poils blancs. LE RUNOÏA 1855 p81 Chassée en tourbillons du pôle solitaire, La neige primitive enveloppe la terre ; Livide, et s' endormant de l' éternel sommeil, Dans la divine mer s' est noyé le soleil. À travers les pins blancs qu' il secoue et qu' il Ploie, Le vent gronde. La pluie aux grains de fer tournoie Et disperse, le long des flots amoncelés, De grands troupeaux de loups hurlants et flagellés. Seule, immobile au sein des solitudes mornes, Pareille au sombre Ymer évoqué par les nornes, Muette dans l' orage, inébranlable aux vents, Et la tête plongée aux nuages mouvants, Sur le cap nébuleux, sur le haut promontoire, La tour de Runoïa se dresse toute noire : p82 Noire comme la nuit, haute comme les monts, Et tournée à la fois vers les quatre horizons. Mille torches pourtant flambent autour des salles, Et nul souffle n' émeut leurs flammes colossales. Des ours d' or accroupis portent de lourds piliers Où pendent les grands arcs, les pieux, les Boucliers, Les carquois hérissés de traits aux longues pennes, Des peaux de loups géants, et des rameaux de Rennes ; Et là, mille chasseurs, assis confusément, Versent des cruches d' or l' hydromel écumant. Les Runoïas, dans l' ombre allumant leur paupière, Se courbent haletants sur les harpes de pierre : Les antiques récits se déroulent en choeur, Et le sang des aïeux remonte dans leur coeur. Mais le vieux roi du nord à la barbe de neige Reste silencieux et pensif sur son siège. Un éternel souci ride le front du dieu : Il couvre de Runas la peau du serpent bleu, Et rêve inattentif aux hymnes héroïques. Un réseau d' or le ceint de ses anneaux magiques ; Sa cuirasse est d' argent, sa tunique est de fer ; Ses yeux ont le reflet azuré de la mer. Auprès du dieu, debout dans sa morne attitude, Est le guerrier muet qu' on nomme inquiétude. Les Runoïas. Où sont les héros morts, rois de la haute mer, Qui heurtaient le flot lourd du choc des nefs Solides ? p83 Ils ne sentiront plus l' âpre vent de l' hiver Et la grêle meurtrir leurs faces intrépides. Ô guerriers énervés qui chassez par les monts Les grands élans rameux source de l' abondance, Vos pères sont couchés dans les épais limons : Leur suaire est d' écume et leur tombe est immense. Les Chasseurs. La paix est sur la terre. Il nous faut replier La voile rouge autour des mâts chargés d' entraves, Et pendre aux murs les pieux, l' arc et le bouclier. Runoïas ! Le repos est nécessaire aux braves. Nos glaives sont rouillés, nos navires sont vieux ; L' or des peuples vaincus encombre nos demeures : Pour mieux jouir des biens conquis par nos aïeux, Puissions-nous ralentir le cours des promptes Heures ! Les Runoïas. Écoutez vos enfants, guerriers des jours anciens ! La hache du combat pèse à leurs mains débiles, Comme de maigres loups ils dévorent vos biens, Et le sang est tari dans leurs veines stériles. Mais non, dormez ! Mieux vaut votre cercueil mouvant, Votre lit d' algue au sein de la mer soulevée ; Mieux vaut l' hymne orageux qui roule avec le vent, Que d' entendre et de voir votre race énervée ! p84 Mangez, buvez, enfants dégénérés des forts, Race sans gloire ! Et vous, comme l' acier trempées, Âmes de nos aïeux, essaims de noirs remords, Saluez à jamais le siècle des épées ! Les Chasseurs. Nous partirons demain, joyeux et l' arc au dos ; Nous forcerons les cerfs paissant les mousses Rudes ; Et vers la nuit, courbés sous d' abondants fardeaux, Nous reviendrons en paix du fond des solitudes. Les filles aux yeux clairs plus doux que le matin, De leur pied rose et nu, promptes comme le renne, Accourront sur la neige, et pour le gras festin Feront jaillir le feu sous les broches de frêne. L' hydromel écumeux déborde aux cruches d' or : Laissons chanter l' ivresse et se rouiller les Glaives, Et l' orage éternel qui nous épargne encor Avec les vains labeurs emporter les vieux rêves ! Le Runoïa. Runoïas ! Le soleil suprême est-il levé ? A-t-il rougi le ciel, le jour que j' ai rêvé ? Avez-vous entendu la vieille au doigt magique Frapper l' heure et l' instant sur le tambour Runique ? L' aigle a-t-il délaissé le faîte de la tour ? Répondez, mes enfants, avez-vous vu le jour ? p85 Les Runoïas. Vieillard de Karjala, la nuit est noire encore, Et le cap nébuleux n' a point revu l' aurore. Le Runoïa. Il vient ! Il a franchi l' épaisseur de nos bois ! Le fleuve aux glaçons bleus fond et chante à sa Voix ; Les grands loups de Pohja, gémissant de tendresse, Ont clos leurs yeux sanglants sous sa douce caresse. Le cheval aux crins noirs, l' étalon carnassier Dont les pieds sont d' airain, dont les dents sont D' acier, Qui rue et qui hennit dans les steppes divines, Reçoit le mors dompteur de ses mains enfantines ! Les Runoïas. Éternel Runoïa, qu' as-tu vu dans la nuit ? L' ombre immense du ciel roule, pleine de bruit, À travers les forêts par le vent secouées ; La neige en tourbillons durcit dans les nuées. Le Runoïa. Mes fils, je vois venir le roi des derniers temps, Faible et rose, couvert de langes éclatants. p86 L' étroit cercle de feu qui ceint ses tempes nues Comme un rayon d' été perce les noires nues. Il sourit à la mer furieuse, et les flots Courbent leur dos d' écume et calment leurs sanglots. Les rafales de fer qui brisent les ramures Et des aigles marins rompent les envergures N' osent sur son cou frêle effleurer ses cheveux, Et l' aube d' un grand jour jaillit de ses yeux Bleus ! Les Chasseurs. La vieille de Pohja, la reine des sorcières, A ri dans ton oreille et brûlé tes paupières, Vieillard de Karjala, roi des hautes forêts ! Comme le cerf dompté qui brame dans les rets, Tu gémis, enlacé d' enchantements magiques. Père des Runoïas, dieu des races antiques, Vois ! Nous chantons, puisant l' oubli des jours Mauvais Dans les flots enivrants de l' hydromel épais. Imite-nous, ô chef des sacrés promontoires, Et buvons sans pâlir aux temps expiatoires. Le Runoïa. Ils sont venus ! Mes fils ont outragé mon nom ! Quand sur l' enclume d' or, l' éternel forgeron, Ilmarinenn, eut fait le couvercle du monde, La tente d' acier pur étincelante et ronde, Et du marteau divin fixé dans l' air vermeil p87 Les étoiles d' argent, la lune et le soleil ; Voyant le feu jaillir de la forge splendide, J' ai dit que le travail était bon et solide. J' ai menti. L' ouvrier fit mal. Il valait mieux Dans le brouillard glacé laisser dormir les cieux. Quand de l' oeuf primitif j' eus fait sortir les Germes, Battre la mer houleuse et monter les caps fermes, Gronder les ours, hurler les loups, bondir les Cerfs, Et verdir les bouleaux sur le sein des déserts ; J' ai vu que mieux valaient le vide et le silence ! Quand j' eus conçu l' enfant de ma toute-puissance, L' homme, le roi du monde et le sang de ma chair, Son crâne fut de plomb et son coeur fut de fer. J' en jure les Runas, ma couronne et mon glaive, J' ai mal songé le monde et l' homme dans mon Rêve ! La porte aux ais de fer, aux trois barres d' airain, Sur ses gonds ébranlés roule et s' ouvre soudain ; Une femme, un enfant, dans la salle sonore Entrent, enveloppés d' une vapeur d' aurore. Les cheveux hérissés de colère, le roi Tord la bouche, et frémit sur son siège, l' effroi, Comme un souffle incertain au noir monceau des Nues, Circule dans la foule en clameurs contenues. Le Runoïa. Chasseurs d' ours et de loups, debout, ô mes Guerriers ! Écrasez cet enfant sous les pieux meurtriers ; p88 Jetez dans les marais, sous l' onde envenimée, Ses membres encor chauds, sa tête inanimée... Et vous, ô Runoïas, enchantez le maudit ! Mais l' enfant, d' une voix forte et douce, lui dit : -je suis le dernier-né des familles divines, Le fruit de leur sillon, la fleur de leurs ruines, L' enfant tardif, promis au monde déjà vieux, Qui dormis deux mille ans dans le berceau des Dieux, Et, m' éveillant hier sur le fumier rustique, Fus adoré des rois de l' Ariane antique. Ô Runoïa ! Courbé du poids de cent hivers, Qui rêves dans ta tour aux murmures des mers, Je suis le sacrifice et l' angoisse féconde ; Je suis l' agneau chargé des souillures du monde ; Et je viens apporter à l' homme épouvanté Le mépris de la vie et de la volupté ! Et l' homme, couronné des fleurs de son ivresse, Poussera tout à coup un sanglot de détresse ; Dans sa fête éclatante un éclair aura lui ; La mort et le néant passeront devant lui. Et les heureux du monde, altérés de souffrance, Boiront avec mon sang l' éternelle espérance, Et loin du siècle impur, sur le sable brûlant, Mourront les yeux tournés vers un gibet sanglant. Je romprai les liens des coeurs, et sans mesure J' élargirai dans l' âme une ardente blessure. La vierge maudira sa grâce et sa beauté ; L' homme se renîra dans sa virilité ; p89 Et les sages, rongés par les doutes suprêmes, Sur leurs genoux ployés inclinant leurs fronts Blêmes, Honteux d' avoir vécu, honteux d' avoir pensé, Purifîront au feu leur labeur insensé. Les siècles écoulés, que l' oeil humain pénètre, Rentreront dans la nuit pour ne jamais renaître ; Je verserai l' oubli sur les dieux, mes aînés, Et je prosternerai leurs fronts découronnés, Parmi les blocs épars de l' orient torride, Plus bas que l' herbe vile et la poussière aride ; Et pour l' éternité, sous l' eau vive des cieux, Le bon grain germera dans le fumier des dieux ! Maintenant, es-tu prêt à mourir, roi du pôle ? As-tu noué ta robe autour de ton épaule, Chanté ton chant suprême au monde, et dit adieu À ce soleil qui voit le dernier jour d' un dieu ? Le Runoïa. Ô neiges, qui tombez du ciel inépuisable, Houles des hautes mers, qui blanchissez le sable, Vents qui tourbillonnez sur les caps, dans les bois, Et qui multipliez en lamentables voix, Par delà l' horizon des steppes infinies, Le retentissement des mornes harmonies ! Montagnes, que mon souffle a fait germer ; torrents, Où s' étanche la soif de mes peuples errants ; Vous, fleuves, échappés des assises polaires, Qui roulez à grand bruit sous les pins séculaires ; p90 Et vous, vierges, dansant sur la courbe des cieux, Filles des claires nuits, si belles à mes yeux, Otawas ! Qui versez de vos urnes dorées La rosée et la vie aux plaines altérées ! Et vous, brises du jour, qui bercez les bouleaux ; Vous, îles, qui flottez sur l' écume des eaux ; Et vous, noirs étalons, ours des gorges profondes, Loups qui hurlez, élans aux courses vagabondes ! Et vous, brouillards d' hiver, et vous, brèves Clartés, Qui flamboyez une heure au front d' or des étés ! Tous ! Venez tous, enfants de ma pensée austère, Forces, grâces, splendeurs du ciel et de la terre ; Dites-moi si mon coeur est près de se tarir : Monde que j' ai conçu, dis-moi s' il faut mourir ! L' Enfant. La neige que l' orage en lourdes nappes fouette Sur la côte glacée est à jamais muette. Les clameurs de la mer ne te diront plus rien. La nuit est sans oreille, et sur le cap ancien, Le vent emporte, avec l' écume dispersée, Comme un écho perdu ta parole insensée. Les fleuves et les monts n' entendent plus ta voix ; Tout l' univers, aveugle et stupide à la fois, Roule comme un cadavre aux steppes de l' espace. J' ai pris l' âme du monde, et sa force et sa grâce ; Et pour l' homme et pour toi, triste et vieux Dans ta tour, La nature divine est morte sans retour. p91 Les Runoïas. Ô roi, que tardes-tu ? Nos mains sont enchaînées Par des liens plus forts que le poids des années. Brise l' enchantement qui nous tient asservis, Et nous écraserons l' enfant sur le parvis. Ô roi, parle ! Ou du moins, si ta langue est liée, Médite en ton esprit la science oubliée ; Et, pour nous arracher à nos doutes amers, Grave les Runas d' or qui règlent l' univers ! L' Enfant. Vous ne chanterez plus sur les harpes de pierre, D' un dieu qui va mourir prêtres désespérés ! Mon souffle a dissipé comme un peu de poussière Et la science antique et les chants inspirés. Vous ne charmerez plus les oreilles humaines : Mon nom leur paraîtra plus vénérable et doux. Pareils aux bruits mourants des tempêtes lointaines, Les vieux jours dans l' oubli rentreront avec vous. Les peuples railleront votre vaine sagesse, Et, d' un pied dédaigneux foulant vos os proscrits, Prendront, pour obéir à ma loi vengeresse, Votre mémoire en haine et vos noms en mépris. Le siècle vous rejette ; et la mort vous convie : Subissez-la, muets, comme il sied aux coeurs Forts ; Car il faut expier la gloire avec la vie, Avant de s' endormir auprès des aïeux morts. p92 Les Chasseurs. Qu' ils meurent, s' il le faut ! Dans les steppes Natales En chasserons-nous moins le cerf au bond léger ? Vienne le jour marqué par les Runas fatales ! La querelle des dieux est pour nous sans danger. Pourvu que l' ours rusé se prenne à nos embûches, Que l' arc ne rompe pas, et qu' un chaud hydromel Au prompt soleil du nord fermente dans les cruches, Frères, la vie est bonne à vivre sous le ciel ! Vivons, ouvrons nos coeurs aux ivresses nouvelles ; Chasser et boire en paix, voilà l' unique bien. Buvons ! Notre sang brûle et nos femmes sont belles ; Demain n' est pas encore, et le passé n' est rien ! L' Enfant. Vous descendrez vivants dans ma géhenne en flamme, Chiens aboyeurs repus d' hydromel et de chair ! Vous serez consumés des angoisses de l' âme, Vous vous tordrez hurlants dans le septième enfer ! Pareils aux pins ployés par le mal qui les ronge, Tristes dès le berceau, sans joie et sans vigueur, Vos enfants grandiront et vivront comme en songe, Le glaive du désir enfoncé dans le coeur. Pleins d' ennuis aux récits des choses disparues, D' un oeil morne ils verront sans plaisir ni regrets, Par la hache et le feu, sous le soc des charrues, Tomber la majesté de leurs vieilles forêts. p93 Ils auront froid et faim sur la terre glacée ; Ils gémiront d' errer dans les brouillards du nord ; Et la volupté même, en leur veine épuisée, Au lieu d' un sang nouveau fera courir la mort. Ainsi, Dieu, Runoïas, chasseurs du sol polaire, Je vous retrancherai de mon sillon jaloux, Et je ferai germer ma moisson de colère Sur l' éternelle fange où vous rentrerez tous. Blanche sous le lin chaste et rude, illuminée Du nimbe d' or flottant sur sa tête inclinée, La vierge d' orient, une ombre dans les yeux, Pressait entre ses bras son fils mystérieux ; Et l' enfant, sur le sein de la femme pensive, Parlait, et comme au vent tremblait la tour Massive ; Et mieux qu' un glaive amer aux mains des combattants, Sa voix calme plongeait dans les coeurs Palpitants. Plus pâles que les morts esclaves des sorcières, Qui par les froides nuits rampent dans les bruyères, Les Runoïas, courbés sous le dur jugement, Rêvaient, dans leur angoisse et leur énervement. Comme un dernier rayon qui palpite et dévie, Ils voulaient ressaisir la pensée et la vie, Mais leur esprit, semblable aux feuilles des vallons, Hors d' eux-mêmes, errait en de noirs tourbillons. Debout, tumultueux, la barbe hérissée, Et laissant choir soudain la coupe commencée, Les chasseurs, assaillis de vertige, brisaient Les cruches où leurs mains incertaines puisaient, p94 Et, les yeux enflammés d' épouvante et d' ivresse, Vers le vieux roi du nord criaient pleins de Détresse. Lui, sur son front ridé du souci de la mort, Sentant passer le souffle ardent d' un dieu plus Fort, Muet, inattentif aux clameurs élevées, Évoquait dans son coeur les Runas réservées. Mais l' enfant, sur la peau du serpent azuré, S' inclina doucement comme un rameau doré, Et, coupant deux fois l' air par un signe mystique, D' un doigt rose effleura l' écriture magique. Et les Runas fondaient, et des genoux du dieu Coulaient sur le parvis en clairs ruisseaux de feu, Rapides, bondissant, serpentant sur les dalles, Et brûlant les pieds nus dans le cuir des sandales. Et les pieux et les arcs saisis sur les piliers, Les glaives, de leur gaîne arrachés par milliers, Se heurtèrent aux mains de la foule en délire. Avec des cris de rage et des éclats de rire, Runoïas et chasseurs, de flammes enlacés, Se ruaient au combat par élans insensés, Comme un essaim confus d' abeilles furieuses, Ou tels que, vers midi, sous les faux radieuses, Au rebord des sillons tombent les épis mûrs ; Et le sang jaillissait sur les parois des murs. Mais voici qu' au milieu de la lutte suprême, La tour, en flamboyant, s' affaissa sur soi-même, Et comme une montagne, en son écroulement, Emplit la noire nuit d' un long rugissement. p95 Seul des siens, à travers cette ruine immense, L' éternel Runoïa descendit en silence. Dépossédé d' un monde, il lança sur la mer Sa nacelle d' airain, sa barque à fond de fer ; Et tandis que le vent, d' une brusque rafale, Tordait les blancs flocons de sa barbe royale, Les regards attachés aux débris de sa tour, Il cria dans la nuit : -tu mourras à ton tour ! J' atteste par neuf fois les Runas immortelles, Tu mourras comme moi, Dieu des âmes nouvelles, Car l' homme survivra ! Vingt siècles de douleurs Feront saigner sa chair et ruisseler ses pleurs, Jusqu' au jour où ton joug, subi deux mille années, Fatiguera le cou des races mutinées ; Où tes temples dressés parmi les nations Deviendront en risée aux générations ; Et ce sera ton heure ! Et dans ton ciel mystique Tu rentreras, vêtu du suaire ascétique, Laissant l' homme futur, indifférent et vieux, Se coucher et dormir en blasphémant les dieux ! - Et, nageant dans l' écume et les bruits de l' abîme, Il disparut, tourné vers l' espace sublime. LA MORT DE SIGURD 1862 p96 Le roi Sigurd est mort. Un lourd tissu de laine Couvre, du crâne aux pieds, le germain au poil Blond. Son beau corps sur la dalle est couché, roide et Long ; Son sang ruisselle, tiède, et la salle en est pleine. Quatre femmes sont là, quatre épouses de chefs ; La franke Gudruna, l' inconsolable veuve, Et la reine des huns, errant loin de son fleuve, Et celle des norrains, hardis monteurs de nefs. Assises contre terre, aux abords du cadavre, Tandis que toutes trois sanglotent, le front bas, La burgonde Brunhild, seule, ne gémit pas, Et contemple, l' oeil sec, l' angoisse qui les navre. p97 Herborga, sur son dos jetant ses cheveux bruns, S' écrie à haute voix : -ta peine est grande, Certes, Ô femme ! Mais il est de plus amères pertes ; J' ai subi plus de maux chez les cavaliers huns. Hélas ! N' ai-je point vu les torches et les glaives ? Mes frères égorgés, rougissant nos vallons De leurs membres liés aux crins des étalons, Et leurs crânes pendus à l' arçon des suèves ? Moi-même, un chef m' a prise, et j' ai, durant six Ans, Sous sa tente de peaux nettoyé sa chaussure. Vois ! N' ai-je point gardé l' immonde flétrissure Du fouet de l' esclavage et des liens cuisants ? - Herborga s' étant tue, Ullranda dit : -ô reines, Que votre mal, auprès de mes maux, est léger ! Ne dormirai-je point sous un sol étranger, Exilée à jamais de nos plages norraines ? N' ai-je point vu mes fils, ivres des hautes mers, Tendre la voile pleine au souffle âpre des brises ? Ils ne reviendront plus baiser mes tresses grises : Mes enfants sont couchés dans les limons amers ! Ô femmes ! Aujourd' hui que je suis vieille et seule, Que l' angoisse a brisé mon coeur, courbé mon dos, Je ne verrai jamais la moelle de mes os, Mes petits-fils sourire à leur mourante aïeule ! - p98 Elle se tait. Brunhild se penche, et soulevant Le drap laineux sous qui dort le roi des framées, Montre le mâle sein, les bouches enflammées, Tout l' homme, fier et beau, comme il l' était vivant. Elle livre aux regards de la veuve royale Les dix routes par où l' esprit a pris son vol, Les dix fentes de pourpre ouvertes sous le col, Qu' au héros endormi fit la mort déloyale. Gudruna pousse trois véhémentes clameurs : -Sigurd ! Sigurd ! Sigurd est mort ! Ah ! Malheureuse ! Que ne puis-je remplir la fosse qu' on lui creuse ! Sigurd a rendu l' âme, et voici que je meurs ! Quand vierge, jeune et belle, à lui, beau, jeune Et brave, Le col, le sein, parés d' argent neuf et d' or fin, Je fus donnée, ô ciel ! Ce fut un jour sans fin, Et je dis en mon coeur : fortune, je te brave ! Femmes ! C' était hier ! Et c' est hier aussi Que j' ai vu revenir le bon cheval de guerre : La fange maculait son poil luisant naguère, De larges pleurs tombaient de son oeil obscurci. D' où viens-tu, bon cheval ? Parle ! Qui te Ramène ? Qu' as-tu fait de ton maître ? -et lui, ployant Les reins, Se coucha, balayant la terre de ses crins, Dans un hennissement de douleur presque humaine. p99 -va ! Suis l' aigle à ses cris, le corbeau Croassant, Reine, me dit Hagen, le frank au coeur farouche ; Le roi Sigurd t' attend sur sa dernière couche, Et les loups altérés boivent son rouge sang. - Maudit ! Maudit le frank aux paroles mortelles ! Ah ! Si je vis, à moi la chair du meurtrier... Mais pour vous, à quoi bon tant gémir et crier ? Vos misères, au prix des miennes, que sont-elles ? - Or, Brunhild brusquement se lève et dit : -assez ! C' est assez larmoyer, ô bavardes corneilles ! Si je laissais hurler le sanglot de mes veilles, Que deviendraient les cris que vous avez poussés ? Écoute, Gudruna. Mes paroles sont vraies. J' aimais le roi Sigurd ; ce fut toi qu' il aima. L' inextinguible haine en mon coeur s' alluma ; Je n' ai pu la noyer au sang de ces dix plaies. Elle me brûle encore autant qu' au premier jour. Mais Sigurd eût gémi sur l' épouse égorgée... Voilà ce que j' ai fait. C' est mieux. Je suis Vengée ! Pleure, veille, languis, et blasphème à ton tour ! - La burgonde saisit sous sa robe une lame, Écarte avec fureur les trois femmes sans voix, Et, dans son large sein se la plongeant dix fois, En travers, sur le frank, tombe roide, et rend L' âme. LES ELFES 1855 p100 Couronnés de thym et de marjolaine, Les elfes joyeux dansent sur la plaine. Du sentier des bois aux daims familier, Sur un noir cheval, sort un chevalier. Son éperon d' or brille en la nuit brune ; Et, quand il traverse un rayon de lune, On voit resplendir, d' un reflet changeant, Sur sa chevelure un casque d' argent. Couronnés de thym et de marjolaine, Les elfes joyeux dansent sur la plaine. p101 Ils l' entourent tous d' un essaim léger Qui dans l' air muet semble voltiger. -hardi chevalier, par la nuit sereine, Où vas-tu si tard ? Dit la jeune reine. De mauvais esprits hantent les forêts ; Viens danser plutôt sur les gazons frais. Couronnés de thym et de marjolaine, Les elfes joyeux dansent sur la plaine. -non ! Ma fiancée aux yeux clairs et doux M' attend, et demain nous serons époux. Laissez-moi passer, elfes des prairies, Qui foulez en rond les mousses fleuries ; Ne m' attardez pas loin de mon amour, Car voici déjà les lueurs du jour. Couronnés de thym et de marjolaine, Les elfes joyeux dansent sur la plaine. -reste, chevalier. Je te donnerai L' opale magique et l' anneau doré, Et, ce qui vaut mieux que gloire et fortune, Ma robe filée au clair de la lune. -non ! Dit-il. -va donc ! -et de son doigt blanc Elle touche au coeur le guerrier tremblant. Couronnés de thym et de marjolaine, Les elfes joyeux dansent sur la plaine. p102 Et sous l' éperon le noir cheval part. Il court, il bondit et va sans retard ; Mais le chevalier frissonne et se penche ; Il voit sur la route une forme blanche Qui marche sans bruit et lui tend les bras : -elfe, esprit, démon, ne m' arrête pas ! Couronnés de thym et de marjolaine, Les elfes joyeux dansent sur la plaine. Ne m' arrête pas, fantôme odieux ! Je vais épouser ma belle aux doux yeux. -ô mon cher époux, la tombe éternelle Sera notre lit de noce, dit-elle. Je suis morte ! -et lui, la voyant ainsi, D' angoisse et d' amour tombe mort aussi. Couronnés de thym et de marjolaine, Les elfes joyeux dansent sur la plaine. CHRISTINE 1855 p103 Une étoile d' or là-bas illumine Le bleu de la nuit, derrière les monts. La lune blanchit la verte colline : -pourquoi pleures-tu, petite Christine ? Il est tard, dormons. -mon fiancé dort sous la noire terre, Dans la froide tombe il rêve de nous. Laissez-moi pleurer, ma peine est amère ; Laissez-moi gémir et veiller, ma mère : Les pleurs me sont doux. - p104 La mère repose, et Christine pleure, Immobile auprès de l' âtre noirci. Au long tintement de la douzième heure, Un doigt léger frappe à l' humble demeure : -qui donc vient ici ? -tire le verrou, Christine, ouvre vite : C' est ton jeune ami, c' est ton fiancé. Un suaire étroit à peine m' abrite ; J' ai quitté pour toi, ma chère petite, Mon tombeau glacé. - Et coeur contre coeur tous deux ils s' unissent. Chaque baiser dure une éternité : Les baisers d' amour jamais ne finissent. Ils causent longtemps ; mais les heures glissent, Le coq a chanté. Le coq a chanté, voici l' aube claire ; L' étoile s' éteint, le ciel est d' argent. -adieu, mon amour, souviens-toi, ma chère ! Les morts vont rentrer dans la noire terre, Jusqu' au jugement. -ô mon fiancé, souffres-tu, dit-elle, Quand le vent d' hiver gémit dans les bois, Quand la froide pluie aux tombeaux ruisselle ? Pauvre ami, couché dans l' ombre éternelle, Entends-tu ma voix ? p105 -au rire joyeux de ta lèvre rose, Mieux qu' au soleil d' or le pré rougissant, Mon cercueil s' emplit de feuilles de rose ; Mais tes pleurs amers dans ma tombe close Font pleuvoir du sang. Ne pleure jamais ! Ici-bas tout cesse, Mais le vrai bonheur nous attend au ciel. Si tu m' as aimé, garde ma promesse : Dieu nous rendra tout, amour et jeunesse, Au jour éternel. -non ! Je t' ai donné ma foi virginale ; Pour me suivre aussi, ne mourrais-tu pas ? Non ! Je veux dormir ma nuit nuptiale, Blanche, à tes côtés, sous la lune pâle, Morte entre tes bras ! - Lui ne répond rien. Il marche et la guide. À l' horizon bleu le soleil paraît. Ils hâtent alors leur course rapide, Et vont, traversant sur la mousse humide La longue forêt. Voici les pins noirs du vieux cimetière. -adieu, quitte-moi, reprends ton chemin ; Mon unique amour, entends ma prière ! - Mais elle au tombeau descend la première, Et lui tend la main. p106 Et, depuis ce jour, sous la croix de cuivre, Dans la même tombe ils dorment tous deux. Ô sommeil divin dont le charme enivre ! Ils aiment toujours. Heureux qui peut vivre Et mourir comme eux ! LE JUGEMENT DE KOMOR 1862 p107 La lune sous la nue errait en mornes flammes, Et la tour de Komor, du jarle de kemper, Droite et ferme, montait dans l' écume des lames. Sous le fouet redoublé des rafales d' hiver La tour du vieux Komor dressait sa masse haute, Telle qu' un cormoran qui regarde la mer. Un grondement immense enveloppait la côte. Sur les flots palpitaient, blêmes, de toutes parts, Les âmes des noyés qui moururent en faute. Et la grêle tintait contre les noirs remparts, Et le vent secouait la herse aux lourdes chaînes, Et tordait les grands houx sur les talus épars. p108 Dans les fourrés craquaient les rameaux morts Des chênes, Tandis que par instants un maigre carnassier Hurlait lugubrement sur les dunes prochaines. Or, au feu d' une torche en un flambeau grossier, Le jarle, dans sa tour vieille que la mer ronge, Marchait, les bras croisés sur sa cotte d' acier. Muet, sourd au fracas qui roule et se prolonge, Comprimant de ses poings la rage de son coeur, Le jarle s' agitait comme en un mauvais songe. C' était un haut vieillard, sombre et plein de Vigueur. Sur sa joue aux poils gris, lourde, une larme vive De l' angoisse soufferte accusait la rigueur. Au fond, contre le mur, tel qu' une ombre pensive, Un grand christ. Une cloche auprès. Sur un bloc Bas Une épée au pommeau de fer, nue et massive. -ce moine, dit Komor, n' en finira-t-il pas ? - Il ploya, ce disant, les genoux sur la dalle, Devant le crucifix de chêne, et pria bas. On entendit sonner le bruit d' une sandale : Un homme à robe brune écarta lentement L' épais rideau de cuir qui fermait cette salle. p109 -jarle ! J' ai fait selon votre commandement, Après celui de Dieu, dit le moine. à cette heure, Ne souillez pas vos mains, jarle ! Soyez clément. -sire moine, il suffit. Sors. Il faut qu' elle Meure, Celle qui, méprisant le saint noeud qui nous Joint, Fit entrer lâchement la honte en ma demeure. Mais la main d' un vil serf ne la touchera point. - Et le moine sortit ; et Komor, sur la cloche, Comme d' un lourd marteau, frappa deux fois du Poing. Le tintement sinistre alla, de proche en proche, Se perdre aux bas arceaux où les ancêtres morts Dormaient, les bras en croix, sans peur et sans Reproche. Puis tout se tut. Le vent faisait rage au dehors ; Et la mer, soulevant ses lames furibondes, Ébranlait l' escalier crevassé de ses bords. Une femme, à pas lents, très belle, aux tresses Blondes, De blanc vêtue, aux yeux calmes, tristes et doux, Entra, se détachant des ténèbres profondes. Elle vit, sans trembler ni fléchir les genoux, Le crucifix, le bloc, le fer hors de la gaîne, Et, muette, se tint devant le vieil époux. p110 Lui, plus pâle, frémit, plein d' amour et de haine, L' enveloppa longtemps d' un regard sans merci, Puis dit d' une voix sourde : -il faut mourir, Tiphaine. -sire Jarle, que Dieu vous garde ! Me voici. J' ai supplié Jésus, notre-dame et sainte Anne : Désormais je suis prête. Or, n' ayez nul souci. -Tiphaine, indigne enfant des braves chefs de Vanne, Opprobre de ta race et honte de Komor, Conjure le sauveur, afin qu' il ne te damne ; J' ai souffert très longtemps : je puis Attendre encor. - Le Jarle recula dans l' angle du mur sombre, Et Tiphaine pria sous ses longs cheveux d' or. Et sur le bloc l' épée étincelait dans l' ombre, Et la torche épandait sa sanglante clarté, Et la nuit déroulait toujours ses bruits sans Nombre. Tiphaine s' oublia dans un rêve enchanté... Elle ceignit son front de roses en guirlande, Comme aux jours de sa joie et de sa pureté. Elle erra, respirant ton frais arome, ô lande ! Elle revint suspendre, ô vierge, à ton autel, Le voile aux fleurs d' argent et son âme en offrande. p111 Et voici qu' elle aima d' un amour immortel. Saintes heures de foi, d' espérance céleste, Elle vit dans son coeur se rouvrir votre ciel ! Puis un brusque nuage, une union funeste : Le grave et vieil époux au lieu du jeune amant... De l' aurore divine, hélas ! Rien qui lui reste ! Le retour de celui qu' elle aimait ardemment, Les combats, les remords, la passion plus forte, La chute irréparable et son enivrement... Jésus ! Tout est fini maintenant ; mais Qu' importe ! Le sang du fier jeune homme a coulé sous le fer, Et Komor peut frapper : Tiphaine est déjà morte. -femme, te repens-tu ? C' est le ciel ou l' enfer. De ton sang résigné laveras-tu ton crime ? Je ne veux pas tuer ton âme avec ta chair. -frappe. Je l' aime encor : ta haine est légitime. Certes, je l' aimerai dans mon éternité ! Dieu m' ait en sa merci ! Pour toi, prends ta Victime. -meurs donc dans ta traîtrise et ton impureté ! Dit Komor, avançant d' un pas grave vers elle ; Car Dieu va te juger selon son équité. - p112 Tiphaine souleva de son épaule frêle Ses beaux cheveux dorés et posa pour mourir Sur le funèbre bloc sa tête pâle et belle. On eût pu voir alors flamboyer et courir Avec un sifflement l' épée à large lame, Et du col convulsif le sang tiède jaillir. Tiphaine tomba froide, ayant rendu son âme. Cela fait, le vieux Jarle, entre ses bras Sanglants, Prit le corps et la tête aux yeux hagards, sans Flamme. Il monta sur la tour, et, dans les flots hurlants, Précipita d' en haut la dépouille livide De celle qui voulut trahir ses cheveux blancs. Morne, il la regarda tournoyer par le vide... Puis la tête et le corps entrèrent à la fois Dans la nuit furieuse et dans le gouffre avide. Alors le Jarle fit un long signe de croix ; Et, comme un insensé, poussant un cri sauvage Que le vent emporta par delà les grands bois, Debout sur les créneaux balayés par l' orage, Les bras tendus au ciel, il sauta dans la mer Qui ne rejeta point ses os sur le rivage. Tels finirent Tiphaine et Komor de Kemper. LE MASSACRE DE MONA 1862 p113 Or, Mona, du milieu de la mer rude et haute, Dressait rigidement les granits de sa côte, Qui, massifs et baignés d' écume et pleins de bruit, Brisaient l' eau furieuse en gerbes dans la nuit, Sombres spectres, vêtus de blanc dans ces ténèbres, Et vomissant les flots par leurs gueules funèbres. L' esprit rauque du vent, au faîte noir des rocs, Tournoyait et soufflait dans ses cornes d' aurochs ; Et c' était un fracas si vaste et si sauvage, Que la mer s' en taisait tout le long du rivage, Tant le son formidable, en cette immensité, Par coups de foudre et par rafales emporté, p114 De cris et de sanglots, et de voix éperdues, Comblait le gouffre épais des mornes étendues. L' esprit du vent soufflait dans ses clairons de fer, En aspergeant le ciel des baves de la mer ; Il soufflait, hérissant comme une chevelure La noire nue éparse autour de l' île obscure, Conviant les esprits ceints d' algue et de limons, Et ceux dont le vol gronde à la cime des monts, Et ceux des cavités, de qui la force sourde Fait, comme un coeur qui bat, bondir la terre lourde, Et ceux qui, dans les bois, portent la serpe d' or, Ceux de Kambrie et ceux d' Erinn et ceux D' Armor. L' esprit de la tempête, avec ses mille bouches, Les appelant, soufflait dans ses trompes farouches. Mieux que taureaux beuglants et loups hurlants De faim, D' une égale vigueur, d' une haleine sans fin Il soufflait ! Et voici qu' à travers les nuées, Par les eaux de la mer hautement refluées, Tels que des tourbillons pressés, toujours accrus, Les dieux Kymris, du fond de la nuit accourus, Abordaient l' île sainte, immuable sur l' onde, Mona la vénérée, autel central du monde. Ainsi les maîtres, fils de Math, le très puissant, Volaient, impétueux essaims, épaississant L' ombre aveugle, et pareils à ces millions d' ailes Qu' aux soleils printaniers meuvent les hirondelles. Les uns tordant leurs bras noueux comme des fouets, Ceux-ci contre leur sein courbant leurs fronts Muets, p115 Et d' autres exhalant des plaintes étouffées, Innombrables, les dieux mâles avec les fées, Ils venaient, ils venaient par nuages s' asseoir Sur les sommets aigus et sur le sable noir ; Et, voyant affluer leurs masses vagabondes, L' esprit souffla de joie en ses conques profondes. Sur le rivage bas, enclos de toutes parts De rochers lourds, moussus, étagés en remparts, Où le flot séculaire a creusé de longs porches, Autour d' un bloc cubique on a planté neuf torches ; Et la lueur sinistre ensanglante l' autel Et la mer et la sombre immensité du ciel, Et parfois se répand, au vent qui la déroule, Comme une rouge écume au travers de la foule. Les bardes sont debout dans leurs sayons rayés, Aux harpes de granit les deux bras appuyés. À leurs reins pend la rhote et luit le large glaive. La touffe de cheveux qu' une écorce relève, Flotte, signe héroïque, au crâne large et rond, Avec la plume d' aigle et celle du héron. Les ovates, vêtus de noir, et les evhages Portant haches de pierre et durs penn-baz sauvages, Pieds nus, poignets ornés d' anneaux de cuivre roux, Et le front ombragé d' une tresse de houx, De leurs bras musculeux pressant leur sein robuste, Gardent le chef sacré, le pur, le saint, L' auguste Couronné par Gwiddonn du rameau toujours vert, Celui qui, de sa robe aux longs plis blancs couvert, p116 Vénérable, aussi fort qu' un vieil arbre, aussi ferme Qu' une pierre, au milieu du cercle qui l' enferme, D' un siècle sans ployer porte le lourd fardeau. Sous d' épais cheveux noirs ruisselant d' un bandeau De verveine enlacée aux blanches primevères, Près de lui, le front haut, grande, les yeux sévères, Voici, dans sa tunique ouverte sur le sein, La pâle Uheldéda, prophétesse de Seîn. Agrafée à son flanc de vierge, nue, et telle Qu' un éclair, resplendit la faucille immortelle. Elle tient, de son bras nerveux, au beau contour, Le vase toujours plein de l' onde azewladour ; Et, derrière leur reine et leur soeur, huit Prêtresses, Dans la brume des nuits laissant flotter leurs Tresses, Portent des pins flambants que le vent fouette en Vain, Autour de l' arche d' or où gît le gui divin. Donc, cette foule étant, avec la multitude Des dieux, silencieuse en cette solitude, Tandis que par l' orage et sur les vastes eaux Montait le dernier cri des nocturnes oiseaux, Le chef sacerdotal versa, selon le rite, La libation d' eau par hu-ar-braz prescrite, En un feu de bois sec et de vert romarin Dont l' odeur s' épandit sur le sable marin ; Et, d' une voix semblable au murmure des chênes, Il dit : -monte, fumée, aux étoiles prochaines ! - Le très-sage, debout sur l' autel de granit, Aspergea d' un rameau la foule et la bénit ; Puis il reprit, montrant la plage solitaire : p117 -voici Mona, voici l' enceinte de la terre ! Et, par la nuit sans borne et le ciel haletant, L' humanité m' écoute et le monde m' entend. Une voix a parlé dans les temps ; que dit-elle ? Qu' enseigne à l' homme pur la parole immortelle ? Voici ce qu' elle dit : -j' étais en germe, clos Dans le creux réservoir où dormaient les neuf flots, Et Dylan me tenait sur ses genoux énormes, Quand au soleil d' été je naquis des neuf formes : De l' argile terrestre et du feu primitif, Du fruit des fruits, de l' air et des tiges de l' if, Des joncs du lac tranquille et des fleurs de L' arbuste, Et de l' ortie aiguë et du chêne robuste. Le purificateur m' a brûlé sur l' autel, Et j' ai connu la mort avant d' être immortel, Et dans l' aube et la nuit j' ai fait les trois Voyages, Marqué du triple sceau par le sage des sages. Or, serpent tacheté, j' ai rampé sur les monts ; Crabe, j' ai fait mon nid dans les verts goëmons ; Pasteur, j' ai vu mes boeufs paître dans les vallées, Tandis que je lisais aux tentes étoilées ; J' ai fui vers le couchant ; j' ai prié, combattu ; J' ai gravi d' astre en astre et de vice en vertu, Emportant le fardeau des angoisses utiles ; J' ai vu cent continents, j' ai dormi dans cent îles, Et voici que je suis plein d' innombrables jours, Devant grandir sans cesse et m' élever toujours ! - Que dit encor la voix à la race du chêne ? Voici ce qu' elle dit : -la flamme au feu S' enchaîne, Et l' échelle sans fin, sur son double versant, p118 Voit tout ce qui gravit et tout ce qui descend Vers la paix lumineuse ou dans la nuit immense, Et l' un pouvant déchoir quand l' autre recommence. Erinn, Kambrie, Armor, Mona, terre des purs, Entendez-moi : c' est l' heure, et les siècles sont Mûrs. - D' un sourcil vénérable abritant sa paupière, Le très-sage se tut sur la table de pierre. Il étendit les bras vers l' orage des cieux, Puis il resta debout, droit et silencieux ; Et sur le front du cercle immobile, une haleine, Faible et triste, monta, qui murmurait à peine, Souffle respectueux de la foule. Et voilà Qu' une vibration soudaine s' exhala, Et qu' un barde, ébranlant la harpe qu' il embrasse, Chanta sous le ciel noir l' histoire de sa race. -Hu-Gadarn ! Dont la tempe est ceinte d' un Éclair ! Régulateur du ciel, dont l' aile d' or fend l' air ! Et vous, chanteurs anciens, chefs des harpes Bardiques, Qu' au pays de l' été, sur les monts fatidiques, Les clans qui ne sont plus ont écoutés souvent Livrer votre harmonie au vol joyeux du vent ! Versez-moi votre souffle, ô chanteurs que j' honore, Et parlez à vos fils par ma bouche sonore, Car voici que l' esprit m' emporte au temps lointain Où la race des purs vit le premier matin. Ô jeunesse du monde, ô beauté de la terre, Verdeur des monts sacrés, flamme antique des cieux, p119 Et toi, lac du soleil, où, comme nos aïeux, L' âme qui se souvient plonge et se désaltère, Salut ! Les siècles morts renaissent sous mes yeux. Les voici, rayonnants ou sombres, dans la gloire Ou dans l' orage, pleins de joie ou pleins de bruit. De ce vivant cortège évoqué de la nuit Que les premiers sont beaux ! Mais que la nue est Noire Sous le déroulement sinistre qui les suit ! Les grandes eaux luisaient, transparentes et Vierges, Plus haut que l' univers, entre les neuf sommets ; Avec un noble chant qui ne cessait jamais, Vives, elles sonnaient contre leurs vastes berges, Et dans ce lit, Gadarn ! Toi, tu les comprimais. La lumière baignait au loin leurs belles lignes Où des rosiers géants rougissaient dans l' air bleu ; De tout lotus ouvert sortait un jeune dieu ; Les brises qui gonflaient l' aile blanche des Cygnes Suspendaient à leurs cous l' onde en colliers de feu. Sous le magique azur aux profondeurs sublimes, Couché dans son palais de nacre, et les yeux clos, Le roi Dylan dormait au bercement des flots ; Et ses fils, émergeant du creux des clairs abîmes, Venaient rire au soleil dans l' herbe des îlots. Et l' homme était heureux sur la face du monde ; La voix de son bonheur berçait la paix du ciel ; Et, d' un essor égal, dans le cercle éternel, Les âmes, délaissant la ruche trop féconde, Aux fleurs de l' infini puisaient un nouveau miel. p120 Ainsi multipliaient les races fortunées ; Et la terre était bonne, et douce était la mort, Car ceux qu' elle appelait la goûtaient sans remord. Mais quand ce premier jour eut compté mille années, Une main agita l' urne noire du sort. Le vieux dragon Avank, travaillé par l' envie, Aux sept têtes, aux sept becs d' aigle, aux dents De fer, Aux yeux de braise, au souffle aussi froid que L' hiver, Sortit de son dolmenn et contempla la vie, Et, furieux, mordit les digues de la mer. Cent longues nuits durant, la bête horrible et Lâche, Oubliant le sommeil et désertant son nid, Rongea les blocs épais, secoua, désunit, Et fit tant, de la griffe et du bec, sans relâche, Qu' elle effondra l' immense et solide granit. L' eau croula du milieu des montagnes trouées Par nappes et torrents sur le jeune univers Qui riait et chantait sous les feuillages verts ; Et l' écume, du choc, rejaillit en nuées, Et les cieux éclatants depuis en sont couverts. Le lac des lacs noya les vallons et les plaines ; Il rugit à travers la profondeur des bois Où les grands animaux tournoyaient aux abois. L' onde effaça la terre, et les races humaines Virent le ciel ancien pour la dernière fois. Les astres qui doraient l' étendue éclatante, Eux-mêmes, palpitant comme des yeux en pleurs, Regardèrent plus haut vers des mondes meilleurs : p121 L' ombre se déploya comme une lourde tente D' où sortit le sanglot des suprêmes douleurs. Et le dragon, du haut d' un roc inébranlable, Tout joyeux de son oeuvre et du crime accompli, Maudit l' univers mort et l' homme enseveli, Disant : -hors moi, l' Avank, qui suis Impérissable, Les heureux sont couchés dans l' éternel oubli ! - Mais voici qu' au-dessus de l' océan sans bornes Flottait la vaste nef par qui tout est vivant ; Rejetant la vapeur de leurs mufles au vent, Les deux boeufs de Névèz la traînaient de leurs Cornes, Et les flots mugissaient d' aise en la poursuivant. Or, quand l' Avank les vit qui nageaient vers son Faîte, Consumé de sa haine impuissante, il souffla Un ouragan de bave et de flamme, et voilà Que, se crevant les yeux qui voyaient sa défaite, Dans le gouffre écumant et sanglant il roula. Et le soleil sécha l' humide solitude Où de chaudes vapeurs sortaient en tourbillons Des cadavres de l' homme et des chairs des lions. Puis, mille ans ; et l' immense et jeune multitude Envahit de nouveau montagnes et vallons. Mais la terre était triste, et l' humanité sombre Se retournait toujours vers les siècles joyeux Où s' était exhalé l' esprit de ses aïeux : Le morne souvenir la couvrit de son ombre, Et la race des purs désira d' autres cieux. p122 Une nuit, l' occident, plein d' appels prophétiques, S' embrasa tout à coup d' une longue clarté. Ce fut l' heure ! Et, depuis, nos pères t' ont quitté, Sol où l' homme a germé, berceau des clans antiques, Demeure des heureux, ô pays de l' été ! Vieillards, bardes, guerriers, enfants, femmes En larmes, L' innombrable tribu partit, ceignant ses flancs, Avec tentes et chars et les troupeaux beuglants ; Au passage, entaillant le granit de ses armes, Rougissant les déserts de mille pieds sanglants. Elle allait ! Au-devant de sa course éperdue Les peuples refluaient comme des flots humains ; Les montagnes croulaient étreintes par ses mains ; Elle allait ! Elle allait à travers l' étendue, Laissant les os des morts blanchir sur ses chemins. Une mer apparut, aux hurlements sauvages, Abîme où nuls sentiers n' avaient été frayés, Hérissé, s' élançant par bonds multipliés Comme à l' assaut de l' homme errant sur ses rivages, Et jetant son écume à des cieux foudroyés. Et cette mer semblait la gardienne des mondes Défendus aux vivants, d' où nul n' est revenu ; Mais, l' âme par delà l' horizon morne et nu, De mille et mille troncs couvrant les noires ondes, La foule des kymris vogua vers l' inconnu. La tempête, sept jours et sept nuits, par L' espace, Poussa la flotte immense au but mystérieux ; p123 Et Hu-Gadarn volait sur les vents furieux, Illuminant l' abîme où s' enfonçait sa race Avec le souvenir, l' espérance et les dieux ! Et les harpes vibraient dans les clameurs farouches Qui se ruaient du ciel et montaient des flots Sourds ; Et les hymnes sacrés, échos des anciens jours, Résonnant à la fois sur d' innombrables bouches, Faisaient taire la foudre en éclatant toujours ! Tels nos aïeux nageaient vers vous, saintes Contrées, Rocs de Cambrie, Armor, où croissent les guerriers Et les chênes ! Erinn, qui, dans tes frais Sentiers, Entrelaces les houx aux bruyères dorées Et berces l' aigle blanc sur tes verts peupliers ! À travers les marais, les torrents, les bois Sombres, Les aurochs mugissants, les loups, les ours velus, Et chassant devant eux des peuples chevelus, Ils s' assirent enfin sous vos divines ombres, Ô forêts du repos qu' ils ne quittèrent plus ! Et la race des purs, forte, puissante et sage, Chère aux dieux, fils de Math, par qui tout a Germé, Coula comme un grand fleuve, en son lit embaumé, Qui répand la fraîcheur et la vie au passage, Et tout droit dans la mer tombe, large et calmé. Ô jours heureux ! ô temps sacrés et pacifiques ! Voix mâles qui chantiez sous les chênes mouvants, Beaux hymnes de la mer, doux murmures des vents, Salut ! Soleils féconds des siècles magnifiques ! Salut ! Cieux où les morts conviaient les Vivants ! - p124 Et le barde se tut. Et, sur la hauteur noire, L' esprit du vent poussa comme un cri de victoire ; Et la foule agitant les haches, les penn-baz Et les glaives, ainsi qu' à l' heure des combats, Ivre du souvenir et toute hérissée, Salua les splendeurs de sa gloire passée. Et les dieux se levaient, tordant au fond des cieux Leurs bras géants, avec des flammes dans les yeux, Et, tels qu' une forêt aux immenses feuillages, De leurs cheveux épars balayant les nuages. La foudre, d' un soleil sanglant, illumina L' horizon et la mer, et la sainte Mona Qui bondit hors des flots, flamboyante et frappée Et d' un rugissement terrible enveloppée, Tandis que le rideau de la nuit se fendait Du haut en bas sous l' ongle en feu qui le mordait, Laissant pendre, enlacés de palpitantes flammes, Des lambeaux convulsifs sur la crête des lames. Puis dans l' obscurité tout rentra brusquement ; La mer, fumante encor, reprit son hurlement Monotone, le long des rochers et des sables ; Et tous les fils de Math se rassirent, semblables À ces amas de blocs athlétiques et lourds, Immobiles depuis l' origine des jours, Qui regardent, penchés sur les abîmes vagues, À l' assaut des grands caps monter les hautes vagues. Alors, Uheldéda, roidissant ses bras blancs, Éleva vers le ciel ses yeux étincelants ; Et la foule écouta la vierge vénérée Qui tranche le gui vert sur l' écorce sacrée, p125 Et qui, du haut des rocs battus du flot amer, Évoque autour de Seîn les démons de la mer. Uheldéda leur dit au milieu du silence : -hommes du chêne, aînés d' une famille immense, Derniers rameaux poussés sur un tronc ébranlé,