Oeuvre Poétique Complete. (1852-1891) Par Charles Marie René Leconte De Lisle (1818-1894) * * * * * * * (Toute La poésie Connue De Leconte De Lisle, Finale Edition.) * * * * * * * POEMES ANTIQUES POEME BARBARES POEMES TRAGIQUES DERNIERS POEMES POEMES DIVERS * * * * * * * TABLE DES MATIERES POEMES ANTIQUES (Edition de 1891) Préface Sûryâ Prière védique pour les Morts Bhagavat La Mort de Valmiki L’Arc de Civa Çunacépa La Vision de Brahma Hypatie Thyoné Glaucé Hélène I. Hélène, Démodoce, Choeur de femmes II Un messager, Hélène, Le choeur de femmes. III. Hélène, Démodoce, Pâris, Choeur de Femmes, Choeur d’Hommes. IV. Démodoce, demi-choeur de femmes, demi-choeur d’hommes V. Hélène, Pâris, Démodoce, choeur de femmes, choeur d’hommes VI. Hélène, Démodoce, le choeur de femmes VII. Hélène, Démodoce, Pâris, Choeur de femmes La Robe du Centaure Kybèle Pan Klytie Vénus de Milo Le Réveil d’Hèlios La Source Niobé Hylas Odes anacréontiques Le Vase Les Plaintes du Cyclope L’Enfance d’Hèraklès La Mort de Penthée Hèraklès au Taureau Khirôn Thestylis Médailles antiques Péristèris Paysage Les Bucoliastes Kléarista Symphonie Le Retour d'Adônis Hèraklès solaire Églogue Études latines Les Éolides Fultus Hyacintho Phidylé Chant alterné Les Oiseaux de proie Hypatie et Cyrille. Scène I: Hypatie, La nourrice. Scène II: Hypatie, La nourrice, L’acolyte. Scène III: Les mêmes, Cyrille. Scène IV: Hypatie, La nourrice. Poésies Diverses. I. Juin II. Midi III. Nox Chansons écossaises. I. Jane II. Nanny III. Nell IV. La Fille aux cheveux de lin V. Annie VI. La Chanson du rouet Souvenir Les Étoiles mortelles Dies iræ POEME BARBARES (Edition de 1889) Qaïn La Vigne de Naboth L’Ecclésiaste Néférou-Ra Ekhidna Le Combat homérique La Genèse polynésienne La Légende des Nornes La Vision de Snorr Le Barde de Temrah L’Épée d’Angantyr Le Coeur de Hialmar Les Larmes de l’Ours Le Runoïa La Mort de Sigurd Les Elfes Christine Le Jugement de Komor Le Massacre de Mona La Vérandah Nurmahal Le Désert Djihan-Arâ La Fille de l’Émyr Le Conseil du Fakir Le Sommeil de Leïlah L’Oasis La Fontaine aux lianes Les Hurleurs La Ravine Saint-Gilles Les Clairs de lune Les Éléphants La Forêt vierge Le Manchy Le Sommeil du condor Un Coucher de soleil La Panthère noire L’Aurore Les Jungles Le Bernica Le Jaguar Effet de lune Les Taureaux Le Rêve du jaguar Ultra coelos Le Colibri Les Montreurs La Chute des étoiles La Mort d’un lion Mille ans après Le Voeu suprême Le Soir d’une bataille Aux Morts Le dernier souvenir Les Damnés Fiat Nox In Excelsis La Mort du soleil Les Spectres Le vent froid de la nuit La dernière vision Les Rêves morts La Vipère À l’Italie Requies Paysage polaire Le Corbeau Un acte de charité La Tête du Comte L’Accident de Don Inigo La Ximena La Tristesse du Diable Les Ascètes Le Nazaréen Les Deux Glaives (XIe et XIIe siècles) L’Agonie d’un saint Les Paraboles de dom Guy L’Anathème Aux Modernes La Fin de l’Homme Solvet seclum POEMES TRAGIQUES (Edition De 1886) L’Apothéose de Mouça-al-Kébyr La Tête de Kenwarc’h « Dans le ciel clair » Le Suaire de Mohammed ben-Amer-al-Mançour L’Astre rouge La Lampe du Ciel Pantouns Malais L’Illusion suprême Villanelle « Sous l’épais sycomore » Le Talion Les Roses d'Ispahan L’Holocauste La Chasse de l’Aigle La Résurrection d’Adônis Les Siècles maudits L’Orbe d’or Le Chapelet des Mavromikhalis Épiphanie L’Incantation du Loup Le Parfum impérissable Sacra fames L’Albatros Le Sacre de Paris « Si l’Aurore » Hiéronymus L’Aboma À un Poète mort La Bête écarlate Le Lévrier de Magnus « Le frais matin dorait » Le Calumet du Sachem Le dernier Dieu Le Secret de la vie Les Inquiétudes de Don Simuel La Romance de don Fadrique La Romance de dona Blanca La Maya Les Érinnyes Première partie: Klytaimnestra Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Deuxième Partie: Orestès Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Scène XI DERNIERS POEMES (Edition 1895) La Paix des Dieux L’Orient La Joie de Siva Hymnes orphiques L’Enlèvement d’Européia Frédégonde La Mort du Moine Les Raisons du Saint-Père Cozza et Borgia Sur deux groupes du statuaire E. Christophe Le Dernier des Maourys À Victor Hugo La Prairie Le Lac « L’aigu bruissement » Le Piton des Neiges « Les yeux d’or de la nuit » « Soleils! Poussière d’or » « Dans l’air léger » Le Sacrifice La Rose de Louveciennes « Toi par qui j’ai senti » L’Apollonide POEMES DIVERS (1845-1864) Poèmes Parus Dans La Phalange. (1845-1846) Hélène Architecture Les Épis La Recherche de Dieu Les Sandales d’Empédocle Tantale Le Voile d’Isis Poème Paru Dans La Revue Indépendante. (1846) Les Ascètes Poèmes Non Repris Parus Dans Les Poésies complètes De 1858. La Passion. Gethsémani - Jésus Au Jardin Des Oliviers Première Station: Jésus Est Condamné. Deuxième Station: Jésus Est Chargé De Sa Croix Troisième Station: Jésus Tombe Sur Le Poid De La croix. Quatrième Station: Jésus Rencontre Sa Mère. Cinquième Station: Simon Le Cyrénéen Aide Jésus A Porter Sa Croix. Sixième Station: Une Femme Pieuse Essuie Le Visage De Jésus. Septième Station: Jésus Tombe Pour La Seconde Fois. Huitième Station: Jésus Console Les Filles De Jérusalem. Neuvième Station: Jésus Tombe Pour La Troisième Fois. Dixième Station: Jésus Est Dépouillé De Ses Vêtments. Ouzième Station: Jésus Est Attaché Sur La Croix. Douzième Station: Jésus Meurt Sur La Croix. Treizième Station: Jésus Est Détattaché De La Croix Et Remis A Sa Mere. Quatrozième Station: Jésus Est Mis Dans Le Tombeau. La Résurrection: Jésus Monte Au Ciel. Tre fila d’oro Poèmes Parus Dans La Revue Contemporaine (1864): Les Planètes damnées Les Étoiles mortelles Poèmes De Jeunesse. Le Palmier * * * * * * * POEMES ANTIQUES. (édition de 1891) Préface Ce livre est un recueil d’études, un retour réfléchi à des formes négligées ou peu connues. Les émotions personnelles n’y ont laissé que peu de traces ; les passions et les faits contemporains n’y apparaissent point. Bien que l’art puisse donner, dans une certaine mesure, un caractère de généralité à tout ce qu’il touche, il y a dans l’aveu public des angoisses du coeur et de ses voluptés non moins amères, une vanité et une profanation gratuites. D’autre part, quelque vivantes que soient les passions politiques de ce temps, elles appartiennent au monde de l’action ; le travail spéculatif leur est étranger. Ceci explique l’impersonnalité et la neutralité de ces études. Il est du reste un fonds commun à l’homme et au poëte, une somme de vérités morales et d’idées dont nul ne peut s’abstraire ; l’expression seule en est multiple et diverse. Il s’agit de l’apprécier en elle-même. Or, ces poëmes seront peut-être accusés d’archaïsme et d’allures érudites peu propres à exprimer la spontanéité des impressions et des sentiments ; mais si leur donnée particulière est admise, l’objection est annihilée. Exposer l’opportunité et la raison des idées qui ont présidé à leur conception, sera donc prouver la légitimité des formes qu’ils ont revêtues. En ce temps de malaise et de recherches inquiètes, les esprits les plus avertis et les plus fermes s’arrêtent et se consultent. Le reste ne sait ni d’où il vient, ni où il va ; il cède aux agitations fébriles qui l’entraînent, peu soucieux d’attendre et de délibérer. Seuls, les premiers se rendent compte de leur époque transitoire et des exigences fatales qui les contraignent. Nous sommes une génération savante ; la vie instinctive, spontanée, aveuglément féconde de la jeunesse, s’est retirée de nous ; tel est le fait irréparable. La poésie, réalisée dans l’art, n’enfantera plus d’actions héroïques ; elle n’inspirera plus de vertus sociales ; parce que la langue sacrée, même dans la prévision d’un germe latent d’héroïsme ou de vertu, réduite, comme à toutes les époques de décadence littéraire, à ne plus exprimer que de mesquines impressions personnelles, envahie par les néologismes arbitraires, morcelée et profanée, esclave des caprices et des goûts individuels, n’est plus apte à enseigner l’homme. La poésie ne consacrera même plus la mémoire des événements qu’elle n’aura ni prévus ni amenés, parce que le caractère à la fois spéculatif et pratique de ce temps est de n’accorder qu’une attention rapide et une estime accessoire à ce qui ne vient pas immédiatement en aide à son double effort, et qu’il ne se donne ni trève ni repos. Des commentaires sur l’évangile peuvent bien se transformer en pamphlets politiques ; c’est une marque du trouble des esprits et de la ruine théologique ; il y a ici agression et lutte sous figure d’enseignement ; mais de tels compromis sont interdits à la poésie. Moins souple et moins accessible que les formes de polémique usuelle, son action serait nulle et sa déchéance plus complète. Ô poëtes, éducateurs des âmes, étrangers aux premiers rudiments de la vie réelle, non moins que de la vie idéale ; en proie aux dédains instinctifs de la foule comme à l’indifférence des plus intelligents ; moralistes sans principes communs, philosophes sans doctrine, rêveurs d’imitation et de parti pris, écrivains de hasard qui vous complaisez dans une radicale ignorance de l’homme et du monde, et dans un mépris naturel de tout travail sérieux ; race inconsistante et fanfaronne, épris de vous-mêmes, dont la susceptibilité toujours éveillée ne s’irrite qu’au sujet d’une étroite personnalité et jamais au profit de principes éternels ; ô poëtes, que diriez-vous, qu’enseigneriez- vous? Qui vous a conféré le caractère et le langage de l’autorité? Quel dogme sanctionne votre apostolat? Allez! Vous vous épuisez dans le vide, et votre heure est venue. Vous n’êtes plus écoutés, parce que vous ne reproduisez qu’une somme d’idées désormais insuffisantes ; l’époque ne vous entend plus, parce que vous l’avez importunée de vos plaintes stériles, impuissants que vous étiez à exprimer autre chose que votre propre inanité. Instituteurs du genre humain, voici que votre disciple en sait instinctivement plus que vous. Il souffre d’un travail intérieur dont vous ne le guérirez pas, d’un désir religieux que vous n’exaucerez pas, si vous ne le guidez dans la recherche de ses traditions idéales. Aussi, êtes-vous destinés, sous peine d’effacement définitif, à vous isoler d’heure en heure du monde de l’action, pour vous réfugier dans la vie contemplative et savante, comme en un sanctuaire de repos et de purification. Vous rentrerez ainsi, loin de vous en écarter, par le fait même de votre isolement apparent, dans la voie intelligente de l’époque. Depuis Homère, Eschyle et Sophocle, qui représentent la poésie dans sa vitalité, dans sa plénitude et dans son unité harmonique, la décadence et la barbarie ont envahi l’esprit humain. En fait d’art original, le monde romain est au niveau des daces et des sarmates ; le cycle chrétien tout entier est barbare. Dante, Shakspeare et Milton n’ont prouvé que la force et la hauteur de leur génie individuel ; leur langue et leurs conceptions sont barbares. La sculpture s’est arrêtée à Phidias et à Lysippe ; Michel-Ange n’a rien fécondé ; son oeuvre, admirable en elle-même, a ouvert une voie désastreuse. Que reste-t-il donc des siècles écoulés depuis la Grèce? Quelques individualités puissantes, quelques grandes oeuvres sans lien et sans unité. Et maintenant la science et l’art se retournent vers les origines communes. Ce mouvement sera bientôt unanime. Les idées et les faits, la vie intime et la vie extérieure, tout ce qui constitue la raison d’être, de croire, de penser, d’agir, des races anciennes appelle l’attention générale. Le génie et la tâche de ce siècle sont de retrouver et de réunir les titres de famille de l’intelligence humaine. Pour condamner sans appel ce retour des esprits, cette tendance à la reconstruction des époques passées et des formes multiples qu’elles ont réalisées, il faudrait logiquement tout rejeter, jusqu’aux travaux de géologie et d’ethnographie modernes ; mais le lien des intelligences ne se brise pas au gré des sympathies individuelles et des caprices irréfléchis. Cependant qu’on se rassure: l’étude du passé n’a rien d’exclusif ni d’absolu ; savoir n’est pas reculer ; donner la vie idéale à qui n’a plus la vie réelle n’est pas se complaire stérilement dans la mort. La pensée humaine est affirmative sans doute, mais elle a ses heures d’arrêt et de réflexions. Aussi, faut-il le dire hautement, il n’est rien de plus inintelligent et de plus triste que cette excitation vaine à l’originalité, propre aux mauvaises époques de l’art. Nous en sommes à ce point. Qui donc a signalé parmi nous le jet spontané et vigoureux d’une inspiration saine? Personne. La source n’en est pas seulement troublée et souillée, elle est tarie jusqu’au fond. Il faut puiser ailleurs. La poésie moderne, reflet confus de la personnalité fougueuse de Byron, de la religiosité factice et sensuelle de Chateaubriand, de la rêverie mystique d’outre-Rhin et du réalisme des lakistes, se trouble et se dissipe. Rien de moins vivant et de moins original en soi, sous l’appareil le plus spécieux. Un art de seconde main, hybride et incohérent, archaïsme de la veille, rien de plus. La patience publique s’est lassée de cette comédie bruyante jouée au profit d’une autolâtrie d’emprunt. Les maîtres se sont tus ou vont se taire, fatigués d’eux-mêmes, oubliés déjà, solitaires au milieu de leurs oeuvres infructueuses. Les derniers adeptes tentent une sorte de néo-romantisme désespéré, et poussent aux limites extrêmes le côté négatif de leurs devanciers. Jamais la pensée, surexcitée outre mesure, n’en était venue à un tel paroxisme de divagation. La langue poétique n’a plus ici d’analogue que le latin barbare des versificateurs gallo-romains du Ve siècle. En dehors de cette recrudescence finale de la poésie intime et Gyrique, une école récente s’est élevée, restauratrice un peu niaise du bon sens public, mais qui n’est pas née viable, qui ne répond à rien et ne représente rien qu’une atonie peu inquiétante. Il est bien entendu que la rigueur de ce jugement n’atteint pas quelques hommes d’un talent réel qui, dans un sentiment très large de la nature, ont su revêtir leur pensée de formes sérieuses et justement estimées. Mais cette élite exceptionnelle n’infirme pas l’arrêt. Les poëtes nouveaux enfantés dans la vieillesse précoce d’une esthétique inféconde, doivent sentir la nécessité de retremper aux sources éternellement pures l’expression usée et affaiblie des sentiments généraux. Le thème personnel et ses variations trop répétées ont épuisé l’attention ; l’indifférence s’en est suivie à juste titre ; mais s’il est indispensable d’abandonner au plus vite cette voie étroite et banale, encore ne faut-il s’engager en un chemin plus difficile et dangereux, que fortifié par l’étude et l’initiation. Ces épreuves expiatoires une fois subies, la langue poétique une fois assainie, les spéculations de l’esprit, les émotions de l’âme, les passions du coeur, perdront-elles de leur vérité et de leur énergie, quand elles disposeront de formes plus nettes et plus précises? Rien, certes, n’aura été délaissé ni oublié ; le fonds pensant et l’art auront recouvré la sève et la vigueur, l’harmonie et l’unité perdues. Et plus tard, quand les intelligences profondément agitées se seront apaisées, quand la méditation des principes négligés et la régénération des formes auront purifié l’esprit et la lettre, dans un siècle ou deux, si toutefois l’élaboration des temps nouveaux n’implique pas une gestation plus lente, peut-être la poésie redeviendra-t-elle le verbe inspiré et immédiat de l’âme humaine. En attendant l’heure de la renaissance, il ne lui reste qu’à se recueillir et à s’étudier dans son passé glorieux. L’art et la science, longtemps séparés par suite des efforts divergents de l’intelligence, doivent donc tendre à s’unir étroitement, si ce n’est à se confondre. L’un a été la révélation primitive de l’idéal contenu dans la nature extérieure ; l’autre en a été l’étude raisonnée et l’exposition lumineuse. Mais l’art a perdu cette spontanéité intuitive, ou plutôt il l’a épuisée ; c’est à la science de lui rappeler le sens de ses traditions oubliées, qu’il fera revivre dans les formes qui lui sont propres. Au milieu du tumulte d’idées incohérentes qui se produit parmi nous, une tentative d’ordre et de travail régulier n’est certes pas à blâmer, s’il subsiste quelque parcelle de réflexion dans les esprits. Quant à la valeur spéciale d’art d’une oeuvre conçue dans cette donnée, elle reste soumise à qui de droit, abstraction faite de toute théorie esthétique particulière à l’auteur. Les poëmes qui suivent ont été pensés et écrits sous l’influence de ces idées, inconscientes d’abord, réfléchies ensuite. Erronées, ils seront non avenus ; car le mérite ou l’insuffisance de la langue et du style dépend expressément de la conception première ; justes et opportunes, ils vaudront nécessairement quelque chose. Les essais divers qui se produisent dans le même sens autour de nous ne doivent rien entraver ; ils ne défloreront même pas, pour les esprits mieux renseignés, l’étude vraie du monde antique. L’ignorance des traditions mythiques et l’oubli des caractères spéciaux propres aux époques successives ont donné lieu à des méprises radicales. Les théogonies grecques et latines sont restées confondues ; le travestissement misérable infligé par Lebrun ou Bitaubé aux deux grands poëmes ioniens a été reproduit et mal dissimulé à l’aide d’un parti pris de simplicité grossière aussi fausse que l’était a pompe pleine de vacuité des traditeurs officiels. Des idées et des sentiments étrangers au génie homérique, empruntés aux poëtes postérieurs, à Euripide surtout, novateur de décadence, spéculant déjà sur l’expression outrée et déclamatoire des passions, ont été insérés dans une traduction dialoguée du dénouement de l’odyssée ; tentative malheureuse, où l’abondance, la force, l’élévation, l’éclat d’une langue merveilleuse ont disparu sous des formes pénibles, traînantes et communes, et dont il faut faire justice dans un sentiment de respect pour Homère. Trois poëmes, Hélène, Niobé et Khiron, sont ici spécialement consacrés à l’antiquité grecque et indiquent trois époques distinctes. Quelques études d’une étendue moindre, odes, hymnes et paysages, suivent ou précèdent. Hélène est le développement dramatique et lyrique de la légende bien connue qui explique l’expédition des tribus guerrières de l’Hellade contre la ville sainte d’Ilos. Niobé symbolise une lutte fort ancienne entre les traditions doriques et une théogonie venue de Phrygie. Khiron est l’éducateur des chefs myniens. Depuis le déluge d’Ogygès jusqu’au périple d’Argo, il assiste au déroulement des faits héroïques. Un dernier poëme, Bhagavat, indique une voie nouvelle. On a tenté d’y reproduire, au sein de la nature excessive et mystérieuse de l’Inde, le caractère métaphysique et mystique des ascètes viçnuïtes, en insistant sur le lien étroit qui les rattache aux dogmes buddhistes. Ces poëmes, il faut s’y résigner, seront peu goûtés et peu appréciés. Ils porteront, dans un grand nombre d’esprits prévenus ou blessés, la peine des jugements trop sincères qui les précèdent. Des sympathies désirables leur feront défaut, celles des âmes impressionnables qui ne demandent à l’art que le souvenir ou le pressentiment des émotions regrettées ou rêvées. Un tel renoncement a bien ses amertumes secrètes ; mais la destinée de l’intelligence doit l’emporter, et si la poésie est souvent une expiation, le supplice est toujours sacré. * * * * * * * Sûryâ Hymne védique Ta demeure est au bord des océans antiques, Maître! Les grandes Eaux lavent tes pieds mystiques. Sur ta face divine et ton dos écumant L’Abîme primitif ruisselle lentement. Tes cheveux qui brûlaient au milieu des nuages, Parmi les rocs anciens déroulés sur les plages, Pendent en noirs limons, et la houle des mers Et les vents infinis gémissent au travers. Sûryâ! Prisonnier de l’Ombre infranchissable, Tu sommeilles couché dans les replis du sable. Une haleine terrible habite en tes poumons ; Elle trouble la neige errante au flanc des monts ; Dans l’obscurité morne en grondant elle affaisse Les astres submergés par la nuée épaisse, Et fais monter en choeur les soupirs et les voix Qui roulent dans le sein vénérable des bois. Ta demeure est au bord des océans antiques, Maître! Les grandes Eaux lavent tes pieds mystiques. Elle vient, elle accourt, ceinte de lotus blancs, L’Aurore aux belles mains, aux pieds étincelants ; Et tandis que, songeur, près des mers tu reposes, Elle lie au char bleu les quatre Vaches roses. Vois! Les palmiers divins, les érables d’argent, Et les frais nymphéas sur l’eau vive nageant, La vallée où pour plaire entrelaçant leurs danses Tournent les Apsaras en rapides cadences, Par la nue onduleuse et molle enveloppés, S’éveillent, de rosée et de flamme trempés. Pour franchir des sept cieux les larges intervalles, Attelle au timon d’or les sept fauves Cavales, Secoue au vent des mers un reste de langueur, Eclate, et lève-toi dans toute ta vigueur! Ta demeure est au bord des océans antiques, Maître! Les grandes Eaux lavent tes pieds mystiques. Mieux que l’oiseau géant qui tourne au fond des cieux, Tu montes, ô guerrier, par bonds victorieux ; Tu roules comme un fleuve, ô Roi, source de l’Etre! Le visible infini que ta splendeur pénètre, En houles de lumière ardemment agité, Palpite de ta force et de ta majesté. Dans l’air flambant, immense, oh! que ta route est belle Pour arriver au seuil de la Nuit éternelle! Quand ton char tombe et roule au bas du firmament, Que l’horizon sublime ondule largement! O Sûryâ! Ton corps lumineux vers l’eau noire S’incline, revêtu d’une robe de gloire ; L’Abîme te salue et s’ouvre devant toi: Descends sur le profond rivage et dors, ô Roi! Ta demeure est au bord des océans antiques, Maître! Les grandes Eaux lavent tes pieds mystiques. Guerrier resplendissant, qui marches dans le ciel A travers l’étendue et le temps éternel ; Toi qui verses au sein de la Terre robuste Le fleuve fécondant de ta chaleur auguste, Et sièges vers midi sur les brûlants sommets, Roi du monde, entends-nous, et protège à jamais Les hommes au sang pur, les races pacifiques Qui te chantent au bord des océans antiques! Prière védique pour les Morts Berger du monde, clos les paupières funèbres Des deux chiens d’Yama qui hantent les ténèbres. Va, pars! Suis le chemin antique des aïeux. Ouvre sa tombe heureuse et qu’il s’endorme en elle, O Terre du repos, douce aux hommes pieux! Revêts-le de silence, ô Terre maternelle, Et mets le long baiser de l’ombre sur ses yeux. Que le Berger divin chasse les chiens robustes Qui rôdent en hurlant sur la piste des justes! Ne brûle point celui qui vécut sans remords. Comme font l’oiseau noir, la fourmi, le reptile, Ne le déchire point, ô Roi, ni ne le mords! Mais plutôt, de ta gloire éclatante et subtile Pénètre-le, Dieu clair, libérateur des Morts! Berger du monde, apaise autour de lui les râles Que poussent les gardiens du seuil, les deux chiens pâles. Voici l’heure. Ton souffle au vent, ton oeil au feu! O Libation sainte, arrose sa poussière. Qu’elle s’unisse à tout dans le temps et le lieu! Toi, Portion vivante, en un corps de lumière, Remonte et prends la forme immortelle d’un Dieu! Que le Berger divin comprime les mâchoires Et détourne le flair des chiens expiatoires! Le beurre frais, le pur Sôma, l’excellent miel, Coulent pour les héros, les poètes, les sages. Ils sont assis, parfaits, en un rêve éternel. Va, pars! Allume enfin ta face à leurs visages, Et siège comme eux tous dans la splendeur du ciel! Berger du monde, aveugle avec tes mains brûlantes Des deux chiens d’Yama les prunelles sanglantes. Tes deux chiens qui jamais n’ont connu le sommeil, Dont les larges naseaux suivent le pied des races, Puissent-ils, Yama! jusqu’au dernier réveil, Dans la vallée et sur les monts perdant nos traces, Nous laisser voir longtemps la beauté du Soleil! Que le Berger divin écarte de leurs proies Les chiens blêmes errant à l’angle des deux voies! O toi, qui des hauteurs roules dans les vallons, Qui fécondes la Mer dorée où tu pénètres, Qui sais les deux Chemins mystérieux et longs, Je te salue, Agni, Savitri! Roi des êtres! Cavalier flamboyant sur les sept Etalons! Berger du monde, accours! Eblouis de tes flammes Les deux chiens d’Yama, dévorateurs des âmes. Bhagavat Le grand fleuve, à travers les bois aux mille plantes, Vers le lac infini roulait ses ondes lentes, Majestueux, pareil au bleu lotus du ciel, Confondant toute voix en un chant éternel ; Cristal immaculé, plus pur et plus splendide Que l’innocent esprit de la vierge candide. Les suras bienheureux qui calment les douleurs, Cygnes aux corps de neige, aux guirlandes de fleurs, Gardaient le réservoir des âmes, le saint fleuve, La coupe de saphir où Bhagavat s’abreuve. Aux pieds des jujubiers déployés en arceaux, Trois sages méditaient, assis dans les roseaux ; Des larges nymphéas contemplant les calices Ils goûtaient, absorbés, de muettes délices. Sur les bambous prochains, accablés de sommeil, Les aras aux becs d’or luisaient en plein soleil, Sans daigner secouer, comme des étincelles, Les oiseaux qui mordaient la pourpre de leurs ailes. Revêtu d’un poil rude et noir, le roi des ours Au grondement sauvage, irritable toujours, Allait se nourrissant de miel et de bananes. Les singes oscillaient suspendus aux lianes. Tapi dans l’herbe humide et sur soi reployé, Le tigre au ventre jaune, au souple dos rayé, Dormait ; et par endroits, le long des vertes îles, Comme des troncs pesants flottaient les crocodiles. Parfois, un éléphant songeur, roi des forêts, Passait et se perdait dans les sentiers secrets, Vaste contemporain des races terminées, Triste, et se souvenant des antiques années. L’inquiète gazelle, attentive à tout bruit, Venait, disparaissait comme le trait qui fuit ; Au-dessus des nopals bondissait l’antilope ; Et sous les noirs taillis dont l’ombre l’enveloppe, OEil dilaté, le corps nerveux et frémissant, L’immobile panthère humait leur jeune sang. Du sommet des palmiers pendaient les grands reptiles, Les couleuvres glissaient en spirales subtiles ; Et sur les fleurs de pourpre et sur les lis d’argent, Emplissant l’air d’un vol sonore et diligent, Dans la forêt touffue, aux longues échappées, Les abeilles vibraient, d’un rayon d’or frappées. Telle, la vie immense, auguste, palpitait, Rêvait, étincelait, soupirait et chantait ; Tels, les germes éclos et les formes à naître Brisaient ou soulevaient le sein large de l’être. Mais, dans l’inaction surhumaine plongés, Les brahmanes muets et de longs jours chargés, Ensevelis vivants dans leurs songes austères, Et des roseaux du fleuve habitants solitaires, Las des vaines rumeurs de l’homme et des cités, En un monde inconnu puisaient leurs voluptés: Des parts faites à tous choisissant la meilleure, Ils fixaient leur esprit sur l’âme intérieure. Enfin, le jour, glissant sur la pente des cieux, D’un long regard de pourpre illumina leurs yeux ; Et, sous les jujubiers qu’un souffle pur balance, Chacun interrompit le mystique silence. Maitreya J’étais jeune et jouais dans le vallon natal, Au bord des bleus étangs et des lacs de cristal, Où les poules nageaient, où cygnes et sarcelles Faisaient étinceler les perles de leurs ailes ; Dans les bois odorants, de lianes fleuris, Où sur l’écorce d’or chantaient les colibris. Et j’aperçus, semblable à l’aurore céleste, L’Apsaras aux doux yeux, gracieuse et modeste, Qui de loin s’avançait, foulant les gazons verts. Ses pieds blancs résonnaient de mille anneaux couverts ; Sa voix harmonieuse était comme l’abeille Qui murmure et s’enivre à ta coupe vermeille, Belle rose! - Et l’amour ondulait dans son sein. Les bengalis charmés, la suivant par essaim, Allaient boire le miel de ses lèvres pourprées ; Ses longs cheveux, pareils à des lueurs dorées, Ruisselaient mollement sur son cou délicat ; Et moi, j’étais baigné de leur divin éclat! Le souffle frais des bois, de ses deux seins de neige Écartait le tissu léger qui les protège ; D’invisibles oiseaux chantaient pleins de douceur, Et toute sa beauté rayonnait dans mon coeur! Je n’ai pas su le nom de l’Apsaras rapide. Que ses pieds étaient blancs sur le gazon humide! Et j’ai suivi longtemps, sans l’atteindre jamais, La jeune illusion qu’en mes beaux jours j’aimais. Ô contemplation de l’essence des choses, Efface de mon coeur ces pieds, ces lèvres roses, Et ces tresses de flamme et ces yeux doux et noirs Qui troublent le repos des austères devoirs. Sous les figuiers divins, le lotus à cent feuilles, Bienheureux Bhagavat, si jamais tu m’accueilles, Puissé-je, libre enfin de ce désir amer, M’ensevelir en toi comme on plonge à la mer. Narada Que de jours disparus! Toujours prompte à la tâche, Durant la nuit, ma mère allait traire la vache: Le serpent de Kala la mordit en chemin. Ma pauvre mère, hélas! Mourut le lendemain. Comme un enfant privé du seul être qui l’aime, Moi, je me lamentais dans ma douleur suprême. De vallée en colline et de fleuve en forêts, Pâle, cheveux épars et gémissant, j’errais À travers les grands monts et les riches contrées, Les agrestes hameaux et les villes sacrées ; Sous le soleil qui brûle et dévore, et souvent Poussant des cris d’angoisse emportés par le vent. Dans le bois redoutable ou sous l’aride nue Les chacals discordants saluaient ma venue, Et la plainte arrachée à mon coeur soucieux Éveillait la chouette aux cris injurieux. Venu pour y dormir dans ce lieu solitaire, Aux pieds d’un pippala je m’assis sur la terre ; Et je vis une autre âme en mon âme, et mes yeux Voyaient croître sur l’onde un lotus merveilleux ; Et, du sein entrouvert de la fleur éternelle, Sortait une clarté qui m’attirait vers elle. Depuis, pareils aux flots se déroulant toujours, Dans cette vision j’ai consumé mes jours ; Mais la source des pleurs n’est point tarie encore. Dans l’ombre de ma nuit ta clarté que j’adore Parfois s’est éclipsée, et son retour est lent, Des êtres et des dieux, ô le plus excellent! Sous les figuiers divins, le lotus à cent feuilles. Bienheureux Bhagavat, si jamais tu m’accueilles, Puissé-je, délivré du souvenir amer, M’ensevelir en toi, comme on plonge à la mer. Angira J’ai vécu, oeil fixé sur la source de l’être, Et j’ai laissé mourir mon coeur pour mieux connaître. Les sages m’ont parlé, sur l’antilope assis, Et j’ai tendu l’oreille aux augustes récits ; Mais le doute toujours appesantit ma face, Et l’enseignement pur de mon esprit s’efface. Je suis très malheureux, mes frères, entre tous. Mon mal intérieur n’est pas connu de vous ; Et si mes yeux parfois s’ouvrent à la lumière, Bientôt la nuit épaisse obscurcit ma paupière. Hélas! L’homme et la mer, les bois sont agités ; Mais celui qui persiste en ses austérités, Celui qui, toujours plein de leur sublime image Dirige vers les dieux son immobile hommage, Ferme aux tentations de ce monde apparent, Voit luire Bhagavat dans son coeur transparent. Tout resplendit, cité, plaine, vallon, montagne ; Des nuages de fleurs rougissent la campagne ; Il écoute, ravi, les choeurs harmonieux Des kinnaras sacrés, des femmes aux beaux yeux, Et des flots de lumière enveloppent le monde. Le vain bonheur des sens s’écoule comme l’onde ; Les voluptés d’hier reposent dans l’oubli ; Rien qui dans le néant ne roule enseveli ; Rien qui puisse apaiser ta soif inexorable, Ô passion avide, ô doute insatiable, Si ce n’est le plus doux et le plus beau des dieux. Sans lui tout me consume et tout m’est odieux. Sous les figuiers divins, le lotus à cent feuilles, Bienheureux Bhagavat, si jamais tu m’accueilles, Puissé-je, ô Bhagavat, chassant le doute amer, M’ensevelir en toi comme on plonge à la mer. * Ainsi dans les roseaux se lamentaient les sages. Des pleurs trop contenus inondaient leurs visages, Et le fleuve gémit en réponse à leurs voix, Et la nuit formidable enveloppa les bois. Les oiseaux s’étaient tus, et sur les rameaux frêles Aux nids accoutumés se reployaient leurs ailes. Seuls, éveillés par l’ombre, en détours indolents, Les grands pythons rôdaient, dans l’herbe étincelants ; Les panthères, par bonds musculeux et rapides, Dans l’épaisseur des bois chassaient les daims timides ; Et sur le bord prochain, le tigre, se dressant, Poussait par intervalle un cri rauque et puissant. Mais le ciel, dénouant ses larges draperies, Faisait aux flots dorés un lit de pierreries, Et la lune, inclinant son urne à l’horizon, Épanchait ses lueurs d’opale au noir gazon. Les lotus entrouvraient sur les eaux murmurantes, Plus larges dans la nuit, leurs coupes transparentes ; L’arôme des rosiers dans l’air pur dilaté Retombait plus chargé de molle volupté ; Et mille mouches d’or, d’azur et d’émeraude, Étoilaient de leurs feux la mousse humide et chaude. Les brahmanes pleuraient en proie aux noirs ennuis. Une plainte est au fond de la rumeur des nuits, Lamentation large et souffrance inconnue Qui monte de la terre et roule dans la nue: Soupir du globe errant dans l’éternel chemin, Mais effacé toujours par le soupir humain. Sombre douleur de l’homme, ô voix triste et profonde, Plus forte que les bruits innombrables du monde, Cri de l’âme, sanglot du coeur supplicié, Qui t’entend sans frémir d’amour et de pitié! Qui ne pleure sur toi, magnanime faiblesse! Esprit qu’un aiguillon divin excite et blesse, Qui t’ignores toi-même et ne peux te saisir, Et sans borner jamais l’impossible désir, Durant l’humaine nuit qui jamais ne s’achève, N’embrasses l’infini qu’en un sublime rêve! Ô douloureux esprit, dans l’espace emporté, Altéré de lumière, avide de beauté, Qui retombes toujours de la hauteur divine Où tout être vivant cherche son origine, Et qui gémis, saisi de tristesse et d’effroi, Ô conquérant vaincu, qui ne pleure sur toi! Et les sages pleuraient. Mais la blanche déesse, Ganga, sous l’onde assise, entendit leur détresse. Dans la grotte de nacre, aux sables d’or semés, Mille femmes peignaient en anneaux parfumés Sa vierge chevelure, odorante et vermeille ; Mais aux voix de la rive elle inclina l’oreille, Et voilée à demi d’un bleuâtre éventail, Avec ses bracelets de perles et de corail, Son beau corps diaphane et frais, sa bouche rose Où le sourire ailé comme un oiseau se pose, Et ses cheveux divins de nymphéas ornés, Elle apparut et vit les sages prosternés. Ganga Brahmanes! Qui vivez et priez sur mes rives, Vous qui d’un oeil pieux contemplez mes eaux vives, Pourquoi gémir? Quel est votre tourment cruel? Un brahmane est toujours un roi spirituel. Il reçoit au berceau mille dons en partage ; Aimé des dieux, il est intelligent et sage ; Il porte au sacrifice un coeur pur et des mains Sans tache ; il vit et meurt vénérable aux humains. Pourquoi gémissez-vous, ô brahmanes que j’aime? Ne possédez-vous plus la science suprême? Avez-vous offensé l’essentiel esprit Pour n’avoir point prié dans le rite prescrit? Confiez-vous en moi, mes paroles sont sûres: Je puis tarir vos pleurs et fermer vos blessures, Et fixer de nouveau, loin du monde agité, Vos âmes dans le rêve et l’immobilité. Sur le large lotus où son corps divin siège, Ainsi parlait Ganga, blanche comme la neige. Maitreya Salut, vierge aux beaux yeux, reine des saintes eaux, Plus douce que le chant matinal des oiseaux, Que l’arôme amolli qui des jasmins émane ; Reçois, belle Ganga, le salut du brahmane. Je te dirai le trouble où s’égare mon coeur. Je me suis enivré d’une ardente liqueur, Et l’amour, me versant son ivresse funeste, Dirige mon esprit hors du chemin céleste. Ô vierge, brise en moi les liens de la chair! Ô vierge, guéris-moi du tourment qui m’est cher! Narada Salut, vierge aux beaux yeux, aux boucles d’or fluide, Plus fraîche que l’Aurore au diadème humide, Que les brises du fleuve au fond des bois rêvant ; Reçois, belle Ganga, mon hommage fervent. Je te raconterai ma peine encore amère. Oui, le dernier baiser que me donna ma mère, Suprême embrassement après de longs adieux, De larmes de tendresse emplit toujours mes yeux. Quand vient l’heure fatale et que le jour s’achève, Cette image renaît et trouble le saint rêve. Ô vierge, efface en moi ce souvenir cruel! Ô vierge, guéris-moi de tout amour mortel! Angira Salut, vierge aux beaux yeux, rayonnante de gloire, Plus blanche que le cygne et que le pur ivoire, Qui sur ton cou d’albâtre enroules tes cheveux ; Reçois, belle Ganga, l’offrande de mes voeux. Mon malheur est plus fort que ta pitié charmante, Ô déesse! Le doute infini me tourmente. Pareil au voyageur dans les bois égaré, Mon coeur dans la nuit sombre erre désespéré. Ô vierge, qui dira ce que je veux connaître: L’origine et la fin et les formes de l’être? Sous un rayon de lune, au bord des flots muets, Tels parlaient tour à tour les sages inquiets. Ganga Quand de telles douleurs troublent l’âme blessée, Ô brahmanes chéris, l’attente est insensée. Si le remède est prêt, les longs discours sont vains. Levez-vous, et quittez le fleuve aux flots divins, Et la forêt profonde où son beau cours commence. Ô sages, le temps presse et la route est immense. Par delà les lacs bleus de lotus embellis, Que le souffle vital berce dans leurs grands lits, Le kaîlasa céleste, entre les monts sublimes, Élève le plus haut ses merveilleuses cimes. Là, sous le dôme épais des feuillages pourprés, Parmi les kokilas et les paons diaprés, Réside Bhagavat dont la face illumine. Son sourire est mâyâ, l’illusion divine ; Sur son ventre d’azur roulent les grandes eaux ; La charpente des monts est faite de ses os. Les fleuves ont germé dans ses veines, sa tête Enferme les védas ; son souffle est la tempête ; Sa marche est à la fois le temps et l’action ; Son coup oeil éternel est la création, Et le vaste univers forme son corps solide. Allez, la route est longue et la vie est rapide. Et Ganga disparut dans le fleuve endormi Comme un rayon qui plonge et s’éclipse à demi. Pareils à l’éléphant qui, de son pied sonore, Fuit l’ardente forêt qu’un feu soudain dévore ; Qui mugit à travers les flamboyants rameaux, Et respirant à peine et consumé de maux, Emportant l’incendie à son flanc qui palpite, Dans la fraîcheur des eaux roule et se précipite ; À la voix de Ganga les sages soucieux Sentaient les pleurs amers se sécher dans leurs yeux. Sept fois, les bras tendus vers l’onde bleue et claire, Ils bénirent ton nom, ô vierge tutélaire, Ô fille d’Himavat, déesse au corps charmant, Qui jadis habitais le large firmament, Et que Bhagiratha, le roi du sacrifice, Fit descendre en ce monde en proie à l’injustice. Puis adorant ton nom, béni par eux sept fois, Ils quittèrent le fleuve et l’épaisseur des bois ; Et vers la région des montagnes neigeuses, Durant les chauds soleils et les nuits orageuses, Dédaigneux du péril et du rire moqueur, Les yeux clos, ils marchaient aux clartés de leur coeur. Enfin les lacs sacrés, à l’horizon en flammes, Resplendirent, berçant des esprits sur leurs lames. Dans leur sein azuré, le mont intelligent, L’immense kaîlasa mirait ses pics d’argent Où siège Bhagavat sur un trône d’ivoire ; Et les sages en choeur saluèrent sa gloire. Les brahmanes Kaîlasa, Kaîlasa! Montagne, appui du ciel, Des dieux supérieurs séjour spirituel, Centre du monde, abri des âmes innombrables, Où les kalahamsas chantent sur les érables ; Kaîlasa, kaîlasa! Trône de l’incréé, Que tu t’élances haut dans l’espace sacré! Oh! Qui pourrait monter sur tes degrés énormes, Si ce n’est Bhagavat, le créateur des formes? Nous qui vivons un jour et qui mourrons demain, Hélas! Nos pieds mortels s’useront en chemin ; Et sans doute épuisés de vaine lassitude, Nous tomberons, vaincus, sur la pente trop rude, Sans boire l’air vital qui baigne tes sommets ; Mais les yeux qui t’ont vu ne t’oublieront jamais! Les urnes de l’autel, qui fument d’encens pleines, Ont de moins doux parfums que tes vives haleines ; Tes fleuves sont pareils aux pythons lumineux Qui sur les palmiers verts enroulent leurs beaux noeuds ; Ils glissent au détour de tes belles collines En guirlandes d’argent, d’azur, de perles fines ; Tes étangs de saphir, où croissent les lotus, Luisent dans tes vallons d’un éclair revêtus ; Une rouge vapeur à ton épaule ondoie Comme un manteau de pourpre où le couchant flamboie. Mille fleurs, sur ton sein, plus brillantes encor, Au vent voluptueux livrent leurs tiges d’or, Berçant dans leur calice, où le miel étincelle, Mille oiseaux dont la plume en diamants ruisselle. Kaîlasa, kaîlasa! Soit que nos pieds hardis Atteignent la hauteur pure où tu resplendis ; Soit que le souffle humain manquant à nos poitrines Nous retombions morts sur tes larges racines ; Ô merveille du monde, ô demeure des dieux, Du visible univers monarque radieux, Sois béni! Ta beauté, dans nos coeurs honorée, Fatiguera du temps l’éternelle durée. Salut, route du ciel que vont fouler nos pas ; Dans la vie ou la mort nous ne t’oublierons pas. * Ayant chanté le mont Kaîlasa, les Brahmanes Se baignèrent trois fois dans les eaux diaphanes. Ainsi purifiés des souillures du corps, Ils gravirent le mont, plus sages et plus forts. Les aurores naissaient, et, semblables aux roses, S’effeuillaient aux soleils qui brûlent toutes choses ; Et les soleils voilaient leur flamme, et, tour à tour, Du sein profond des nuits rejaillissait le jour. Les brahmanes montaient, pleins de force et de joie. Déjà les kokilas, sur le bambou qui ploie, Et les paons et les coqs au plumage de feu Annonçaient le séjour, l’inénarrable lieu, D’où s’épanche sans cesse, en torrents de lumière, La divine mâyâ, l’illusion première. Mille femmes au front d’ambre, aux longs cheveux noirs, Des flots aux frais baisers troublaient les bleus miroirs ; Et du timbre argenté de leurs lèvres pourprées Disaient en souriant les hymnes consacrées ; Et les esprits nageaient dans l’air mystérieux ; Et les doux kinnaras, musiciens des dieux, Sur les flûtes d’ébène et les vinâs d’ivoire, Chantaient de Bhagavat l’inépuisable histoire. Les kinnaras I Il était en principe, unique et virtuel, Sans forme et contenant l’univers éternel. Rien n’était hors de lui, l’abstraction suprême! Il regardait sans voir et s’ignorait soi-même. Et soudain tu jaillis et tu l’enveloppas, Toi, la source infinie, et de ce qui n’est pas Et des choses qui sont! Toi par qui tout s’oublie, Meurt, renaît, disparaît, souffre et se multiplie, Mâyâ! Qui, dans ton sein invisible et béant, Contiens l’homme et les dieux, la vie et le néant! II La terre était tombée au profond de l’abîme, Et les richis jetaient une plainte unanime ; Mais bhagavat, semblable au lion irrité, Rugit dans la hauteur du ciel épouvanté. Le divin sanglier, mâle du sacrifice, OEil rouge, et secouant son poil qui se hérisse, Tel qu’un noir tourbillon, un souffle impétueux, Traversant d’un seul bond les airs tumultueux, Favorable aux richis dont la voix le supplie, Suivait à l’odorat la terre ensevelie. Il plongea sans tarder au fond des grandes eaux ; Et l’océan souffrit alors d’étranges maux, Et les flancs tout meurtris de la chute sacrée, Étendit les longs bras de l’onde déchirée, Poussant une clameur douloureuse et disant: Seigneur! Prends en pitié l’abîme agonisant! Mais Bhagavat nageait sous les flots sans rivage. Il vit, dans l’algue épaisse et les limons sauvages, La terre qui gisait et palpitait encor ; Et transfixant, du bout de ses défenses d’or, L’univers échoué dans l’étendue humide, Il remonta couvert d’une écume splendide. III Quand sur la nue assis, noir de colère, Indra, Amassera la pluie et la déchaînera Pour engloutir le monde et venger son offense ; Le jeune Bhagavat, dans la fleur de l’enfance, Qui, sous les açokas cherchant de frais abris, Joûra dans la rosée avec les colibris, Voulant sauver la terre encor féconde et belle, Soutiendra d’un seul doigt, comme une large ombrelle, Sous les torrents du ciel qui rugiront en vain, Durant sept jours entiers, l’Himalaya divin! IV Le chef des éléphants, brûlé par la lumière, Vers midi se baignait dans la fraîche rivière ; Et tout murmurant d’aise et lavé d’un flot pur, Respirait des lotus les calices d’azur. Un crocodile noir, troublant sa quiétude, Le saisit tout à coup par son pied lourd et rude. Seigneur! Dit l’éléphant plein de crainte, entends-moi! Seigneur des âmes, viens! Je vais mourir sans toi. Bhagavat l’entendit, et d’un effort facile Brisa comme un roseau les dents du crocodile. * Aux chants des kinnaras, de désirs consumés, Les brahmanes foulaient les gazons parfumés ; Et sur les bleus étangs et sous le vert feuillage, Cherchant de bhagavat la glorieuse image, Ils virent, plein de grâce et plein de majesté, Un être pur et beau comme un soleil d’été. C’était le dieu. Sa noire et lisse chevelure, Ceinte de fleurs des bois et vierge de souillure, Tombait divinement sur son dos radieux ; Le sourire animait le lotus de ses yeux ; Et dans ses vêtements jaunes comme la flamme, Avec son large sein où s’anéantit l’âme, Et ses bracelets d’or de joyaux enrichis, Et ses ongles pourprés qu’adorent les richis ; Son nombril merveilleux, centre unique des choses, Ses lèvres de corail où fleurissent les roses, Ses éventails de cygne et son parasol blanc ; Il siégeait, plus sublime et plus étincelant Qu’un nuage, unissant, dans leur splendeur commune, L’éclair et l’arc-en-ciel, le soleil et la lune. Tel était bhagavat, visible à oeil humain. Le nymphéa sacré s’agitait dans sa main. Comme un mont d’émeraude aux brillantes racines, Aux pics d’or, embellis de guirlandes divines, Et portant pour ceinture à ses reins florissants Des lacs et des vallons et des bois verdissants, Des jardins diaprés et de limpides ondes ; Tel il siégeait. Son corps embrassait les trois mondes ; Et de sa propre gloire un pur rayonnement Environnait son front majestueusement. Bhagavat, bhagavat! Essence des essences, Source de la beauté, fleuve des renaissances! Lumière qui fait vivre et mourir à la fois! Ils te virent, seigneur, et restèrent sans voix. Comme l’herbe courbée au souffle de la plaine Leur tête s’abaissa sous ta mystique haleine, Et leur coeur bondissant, dans leur sein dilaté, Comme un lion captif chercha la liberté. L’air vital, attiré par la chaleur divine, D’un insensible effort monta dans la poitrine, Et sous le crâne épais, à l’esprit réuni, Se fraya le chemin qui mène à l’infini. Ainsi que le soleil ami des hautes cimes, Tu souris, bhagavat, à ces âmes sublimes. Toi-même, ô dieu puissant, dispensateur des biens, Dénouas de l’esprit les suprêmes liens ; Et dans ton sein sans borne, océan de lumière, Ils s’unirent tous trois à l’essence première, Le principe et la fin, erreur et vérité, Abîme de néant et de réalité Qu’enveloppe à jamais de sa flamme féconde L’invisible mâyâ, créatrice du monde ; Espoir et souvenir, le rêve et la raison: L’unique, l’éternelle et sainte illusion. La Mort de Valmiki Valmiki, le poète immortel, est très vieux. Toute chose éphémère a passé dans ses yeux Plus prompte que le bond léger de l’antilope. Il a cent ans. L’ennui de vivre l’enveloppe. Comme l’aigle, altéré d’un immuable azur, S’agite et bat de l’aile au bord du nid obscur, L’Esprit, impatient des entraves humaines, Veut s’enfuir au delà des apparences vaines. C’est pourquoi le Chanteur des antiques héros Médite le silence et songe au long repos, Au terme du désir, du regret et du blâme, A l’ineffable paix où s’anéantit l’âme, Au sublime sommeil sans rêve et sans moment, Sur qui l’Oubli divin plane éternellement. Le temps coule, la vie est pleine, l’oeuvre est faite. Il a gravi le sombre Himavat jusqu’au faîte. Ses pieds nus ont rougi l’âpre sentier des monts, Le vent des hautes nuits a mordu ses poumons ; Mais, sans plus retourner ni l’esprit ni la tête, Il ne s’est arrêté qu’où le monde s’arrête. Sous le vaste figuier qui verdit respecté De la neige hivernale et du torride été, Croisant ses maigres mains sur le bâton d’érable, Et vêtu de sa barbe épaisse et vénérable, Il contemple, immobile, une dernière fois, Les fleuves, les cités, et les lacs et les bois, Les monts, piliers du ciel, et l’Océan sonore D’où s’élance et fleurit le Rosier de l’aurore. L’homme impassible voit cela, silencieux. La Lumière sacrée envahit terre et cieux ; Du zénith au brin d’herbe et du gouffre à la nue, Elle vole, palpite, et nage et s’insinue, Dorant d’un seul baiser clair, subtil, frais et doux, Les oiseaux dans la mousse, et, sous les noirs bambous, Les éléphants pensifs qui font frémir leurs rides Au vol strident et vif des vertes cantharides, Les Radjahs et les chiens, Richis et Parias, Et l’insecte invisible et les Himalayas. Un rire éblouissant illumine le monde. L’arome de la Vie inépuisable inonde L’immensité du rêve énergique où Brahma Se vit, se reconnut, resplendit et s’aima. L’âme de Valmiki plonge dans cette gloire. Quel souffle a dissipé le temps expiatoire? O vision des jours anciens, d’où renais-tu? O large chant d’amour, de bonté, de vertu, Qui berces à jamais de ta flottante haleine Le grand Daçarathide et la Mytiléenne, Les sages, les guerriers, les vierges et les Dieux, Et le déroulement des siècles radieux, Pourquoi, tout parfumé des roses de l’abîme, Sembles-tu rejaillir de ta source sublime? Ramayana! L’esprit puissant qui t’a chanté Suit ton vol au ciel bleu de la félicité, Et, dans l’enivrement des saintes harmonies, Se mêle au tourbillon des âmes infinies. Le soleil grandit, monte, éclate, et brûle en paix. Une muette ardeur, par effluves épais, Tombe de l’orbe en flamme où tout rentre et se noie, Les formes, les couleurs, les parfums et la joie Des choses, la rumeur humaine et le soupir De la mer qui halète et vient de s’assoupir. Tout se tait. L’univers embrasé se consume. Et voici, hors du sol qui se gerce et qui fume, Une blanche fourmi qu’attire l’air brûlant ; Puis cent autres, puis mille et mille, et, pullulant Toujours, des millions encore, qui, sans trêve, Vont à l’assaut de l’homme absorbé dans son rêve, Debout contre le tronc du vieil arbre moussu, Et qui s’anéantit dans ce qu’il a conçu. L’esprit ne sait plus rien des sens ni de soi-même. Et les longues fourmis, traînant leur ventre blême, Ondulent vers leur proie inerte, s’amassant, Circulant, s’affaissant, s’enflant et bruissant Comme l’ascension d’une écume marine. Elles couvrent ses pieds, ses cuisses, sa poitrine, Mordent, rongent la chair, pénètrent par les yeux Dans la concavité du crâne spacieux, S’engouffrent dans la bouche ouverte et violette, Et de ce corps vivant font un roide squelette Planté sur l’Himavat comme un Dieu sur l’autel, Et qui fut Valmiki, le poète immortel, Dont l’âme harmonieuse emplit l’ombre où nous sommes Et ne se taira plus sur les lèvres des hommes. L’Arc de Civa Le vieux Daçaratha, sur son siège d’érable, Depuis trois jours entiers, depuis trois longues nuits, Immobile, l’oeil cave et lourd d’amers ennuis, Courbe sa tête vénérable. Son dos maigre est couvert de ses grands cheveux blancs, Et sa robe est souillée. Il l’arrache et la froisse. Puis il gémit tout bas, pressant avec angoisse Son coeur de ses deux bras tremblants. A l’ombre des piliers aux lignes colossales, Où le lotus sacré s’épanouit en fleurs, Ses femmes, ses guerriers respectent ses douleurs, Muets, assis autour des salles. Le vieux Roi dit: Je meurs de chagrin consumé. Qu’on appelle Rama, mon fils plein de courage! Tous se taisent. Les pleurs inondent son visage. Il dit: O mon fils bien aimé! Lève-toi, Lakçmana! Attelle deux cavales Au char de guerre, et prends ton arc et ton carquois. Va! Parcours les cités, les montagnes, les bois, Au bruit éclatant des cymbales. Dis à Rama qu’il vienne. Il est mon fils aîné, Le plus beau, le plus brave, et l’appui de ma race. Et mieux vaudrait pour toi, si tu manques sa trace, Malheureux! n’être jamais né. Le jeune homme aux yeux noirs, se levant plein de crainte, Franchit en bondissant les larges escaliers ; Il monte sur son char avec deux cymbaliers, Et fuit hors de la Cité sainte. Tandis que l’attelage aux jarrets vigoureux Hennit et court, il songe en son âme profonde: Que ferai-je? Où trouver, sur la face du monde, Rama, mon frère généreux? Certes, la terre est grande, et voici bien des heures Que l’exil l’a chassé du palais paternel, Et que sa douce voix, par un arrêt cruel, N’a retenti dans nos demeures. Tel Lakçmana médite. Et pourtant, jour et nuit, Il traverse cités, vallons, montagne et plaine. Chaque cavale souffle une brûlante haleine, Et leur poil noir écume et luit. Avez-vous vu Rama, laboureurs aux mains rudes? Et vous, filles du fleuve aux îlots de limons? Et vous, fiers cavaliers qui descendez des monts, Chasseurs des hautes solitudes? Non! nous étions courbés sur le sol nourricier. Non! nous lavions nos corps dans l’eau qui rend plus belles. Non, Radjah! nous percions les daims et les gazelles Et le léopard carnassier. Et Lakçmana soupire en poursuivant sa route. Il a franchi les champs où germe et croît le riz ; Il s’enfonce au hasard dans les sentiers fleuris Des bois à l’immobile voûte. Avez-vous vu Rama, Contemplateurs pieux, L’archer certain du but, brave entre les plus braves? Non! le rêve éternel a fermé nos yeux caves, Et nous n’avons vu que les Dieux! A travers les nopals aux tiges acérées, Et les buissons de ronce, et les rochers épars, Et le taillis épais inaccessible aux chars, Il va par les forêts sacrées. Mais voici qu’un cri rauque, horrible, furieux, Trouble la solitude où planait le silence. Le jeune homme frémit dans son coeur, et s’élance, Tendant l’oreille, ouvrant les yeux. Un Rakças de Lanka, noir comme un ours sauvage, Les cheveux hérissés, bondit dans le hallier. Il porte une massue et la fait tournoyer, Et sa bouche écume de rage. En face, roidissant son bras blanc et nerveux, Le grand Rama sourit et tend son arc qui ploie, Et sur son large dos, comme un nuage, ondoie L’épaisseur de ses longs cheveux. Un pied sur un tronc d’arbre échoué dans les herbes, L’autre en arrière, il courbe avec un mâle effort L’arme vibrante, où luit, messagère de mort, La flèche aux trois pointes acerbes. Soudain, du nerf tendu part en retentissant Le trait aigu. L’éclair a moins de promptitude. Et le Rakças rejette, en mordant le sol rude, Sa vie immonde avec son sang. Rama Daçarathide, honoré des Brahmanes, Toi dont le sang est pur et dont le corps est blanc, Dit Lakçmana, salut, dompteur étincelant De toutes les races profanes! Salut, mon frère aîné, toi qui n’as point d’égal! O purificateur des forêts ascétiques, Daçaratha, courbé sous les ans fatidiques, Gémit sur son siège royal. Les larmes dans les yeux, il ne dort ni ne mange ; La pâleur de la mort couvre son noble front. Il t’appelle: ses pleurs ont lavé ton affront, Mon frère, et sa douleur te venge. Rama lui dit: J’irai. Tous deux sortent des bois Où gît le noir Rakças dans les herbes humides, Et montent sur le char aux sept jantes solides, Qui crie et cède sous leur poids. La forêt disparaît. Ils franchissent vallées, Fleuves, plaines et monts ; et, tout poudreux, voilà Qu’ils s’arrêtent devant la grande Mytila Aux cent pagodes crénelées. D’éclatantes clameurs emplissent la cité, Et le Roi les accueille et dit: Je te salue, Chef des guerriers, effroi de la race velue Toute noire d’iniquité! Puisses-tu, seul de tous, tendre, à Daçarathide, L’arc immense d’or pur que Civa m’a donné! Ma fille est le trésor par les Dieux destiné A qui ploîra l’arme splendide. Je briserai cet arc comme un rameau flétri ; Les Dêvas m’ont promis la plus belle des femmes! Il saisit l’arme d’or d’où jaillissent des flammes, Et la tend d’un bras aguerri. Et l’arc ploie et se brise avec un bruit terrible. La foule se prosterne et tremble. Le Roi dit: Puisse un jour Ravana, sept fois vil et maudit, Tomber sous ta flèche invincible! Sois mon fils. - Et l’époux immortel de Sita, Grâce aux Dieux incarnés qui protègent les justes, Plein de gloire, revit ses demeures augustes Et le vieux roi Daçaratha. Cunacépa I La vierge au char de nacre, aux tresses dénouées, S’élance en souriant de la mer aux nuées Dans un brouillard de perle empli de flèches d’or. De son rose attelage elle presse l’essor ; Elle baigne le mont bleuâtre aux lignes calmes, Et la fraîche vallée où, bercés sur les palmes, Les oiseaux au col rouge, au corps de diamant, Dans les nids attiédis sifflent joyeusement. Tout s’éveille, vêtu d’une couleur divine, Tout étincelle et rit: le fleuve, la colline, Et la gorge où, le soir, le tigre a miaulé, Et le lac transparent de lotus étoilé. Le bambou grêle sonne au vent ; les mousses hautes Entendent murmurer leurs invisibles hôtes ; L’abeille en bourdonnant s’envole ; et les grands bois, Épais, mystérieux, pleins de confuses voix, Où les sages, plongés dans leur rêve ascétique, Ne comptent plus les jours tombés du ciel antique, Sentant courir la sève et circuler le feu, Se dressent rajeunis dans l’air subtil et bleu. C’est ainsi que l’aurore, à l’océan pareille, Disperse ses rayons sur la terre vermeille, Comme de blancs troupeaux dans les herbages verts, Et de son doux regard pénètre l’univers. Elle conduit au seuil des humaines demeures Le souci de la vie avec l’essaim des heures ; Car rien ne se repose à sa vive clarté. Seul, dilatant son coeur sous le ciel argenté, Libre du vain désir des aurores futures, L’homme juste vers elle élève ses mains pures. Il sait que la mâyâ, ce mensonge éternel, Se rit de ce qui marche et pleure sous le ciel, Et qu’en formes sans nombre, illusion féconde, Avant le cours des temps elle a rêvé le monde. II Sous la varangue basse, auprès de son figuier, Le richi vénérable achève de prier. Sur ses bras d’ambre jaune il abaisse sa manche, Noue autour de ses reins la mousseline blanche, Et croisant ses deux pieds sous sa cuisse, oeil clos, Immobile et muet, il médite en repos. Sa femme à pas légers vient poser sur sa natte Le riz, le lait caillé, la banane et la datte ; Puis elle se retire et va manger à part. Trois hommes sont assis aux côtés du vieillard, Ses trois fils. L’aîné siège à droite, le plus jeune À gauche. Le dernier rêve, en face, et fait jeûne. Bien que le moins aimé, c’est le plus beau des trois. Ses poignets sont ornés de bracelets étroits ; Sur son dos ferme et nu sa chevelure glisse En anneaux négligés, épaisse, noire et lisse. La tristesse se lit sur son front soucieux, Et, telle qu’un nuage, assombrit ses grands yeux. Abaissant à demi sa paupière bronzée, Il regarde vers l’est la colline boisée, Où, sous les nappes d’or du soleil matinal, Les oiseaux pourpre et bleu flambent dans le çantal ; Où la vierge naïve aux beaux yeux de gazelle Parle de loin au coeur qui s’élance vers elle. Mais, de l’aube qui naît jusqu’aux ombres du soir, Un long jour passera sans qu’il puisse la voir. Aussi, l’âme blessée, il garde le silence, Tandis que le figuier murmure et se balance, Et qu’on entend, aux bords du fleuve aux claires eaux, Les caïmans joyeux glapir dans les roseaux. III Sûryâ, comme un bloc de cristal diaphane, Dans l’espace azuré monte, grandit et plane. La nue en fusion blanchit autour du dieu, Et l’océan céleste oscille dans le feu. Tout bruit décroît ; l’oiseau laisse tomber ses ailes, Les feuilles du bambou ne chantent plus entre elles, La fleur languissamment clôt sa corolle d’or À l’abeille qui rôde et qui bourdonne encor ; Et la terre et le ciel où la flamme circule Se taisent à la fois devant le dieu qui brûle. Mais voici que le long du fleuve, par milliers, Tels qu’un blanc tourbillon, courent des cavaliers ; Des chars tout hérissés de faux roulent derrière Et comme un étendard soulèvent la poussière. Sur un grand éléphant qui fait trembler le sol, Vêtu d’or, abrité d’un large parasol D’où pendent en festons des guirlandes fleuries, Le front ceint d’un bandeau chargé de pierreries, Le vieux maharadjah, roi des hommes, pareil Au magnanime indra debout dans le soleil, Devant le seuil rustique où le brahmane siège, S’arrête, environné du belliqueux cortège. - Richi, cher aux dêvas, dit-il, sage aux longs jours, Qui des temps fugitifs as mesuré le cours, Écoute-moi: mon coeur est couvert d’un nuage, Et comme au vil çudra les dieux m’ont fait outrage. Je leur avais offert un sacrifice humain. Le brahmane sacré levait déjà la main, Quand, du pilier massif déliant la victime, Ils ont terni ma gloire et m’ont chargé d’un crime. J’ai parcouru les monts, les plaines, les cités, Cherchant un homme, pur des signes détestés, Qui lave de son sang ma faute involontaire Et du ressentiment des dieux sauve la terre. Car indra, que mes pleurs amers n’ont point touché, Refusera l’eau vive au monde desséché, Et nous verrons languir sous les feux de sa haine Sur les sillons taris toute la race humaine. Mais je n’ai point trouvé l’homme prédestiné. Tes enfants sont nombreux: livre-moi ton aîné, Et je te donnerai, richi, te rendant grâces, En échange et pour prix, cent mille vaches grasses. - Le brahmane lui dit: - Ô roi, pour aucun prix, Je ne te céderai le premier de mes fils. Par celui qui réside au sein des apparences Et se meut dans le monde et les intelligences, Dût la terre, semblable à la feuille des bois, Palpiter dans la flamme et se tordre aux abois, Radjah! Je garderai le chef de ma famille. Entre tous les vivants dont le monde fourmille, Vaines formes d’un jour, mon premier-né m’est cher. - Et la femme, sentant frémir toute sa chair, Dit à son tour: - Ô roi, par la rouge déesse, J’aime mon dernier fils avec trop de tendresse. - Alors çunacépa se leva sans pâlir: - Je vois bien que le jour est venu de mourir. Mon père m’abandonne et ma mère m’oublie. Mais avant qu’au pilier le brahmane me lie, Permets, maharadjah, que tout un jour encor Je vive. Quand, demain, dans la mer pleine d’or Sûryâ d’un seul bond poussera ses cavales, Je serai prêt. - C’est bien, dit le roi. - Les cymbales Résonnent, l’air s’emplit du bruit strident des chars ; Hennissements et cris roulent de toutes parts ; Et, remontant le cours de la sainte rivière, Tous s’en vont, inondés de flamme et de poussière. Le jeune homme, debout devant ses vieux parents, Calme, les regardait de ses yeux transparents, Et les voyant muets: - Mon père vénérable, Mes jours seront pareils aux feuilles de l’érable Qu’un orage d’été fait voltiger dans l’air Bien avant qu’ait sifflé le vent froid de l’hiver: Adieu! Ma mère, adieu! Vivez longtemps, mes frères Indra vous garde tous des puissances contraires, Et qu’il boive mon sang sur son pilier d’airain! - Et le richi lui dit: - Tout n’est qu’un songe vain. - IV La colline était verte et de fleurs étoilée, Où l’arôme du soir montait de la vallée, Où revenait l’essaim des sauvages ramiers Se blottir aux rameaux assouplis des palmiers, Qui, sous les cloches d’or des plantes enlacées, Rafraîchissaient l’air chaud de leurs feuilles bercées. Çunacépa, couché parmi le noir gazon, Voyait le jour décroître au paisible horizon, Et, pressant de ses bras son coeur plein de détresse, Pleurait devant la mort sa force et sa jeunesse. Il vous pleurait, ô bois murmurants et touffus, Vallée où l’ombre amie éveille un chant confus, Fleuve aimé des dêvas, dont l’écume divine A senti tant de fois palpiter sa poitrine, Champs de maïs, au vent du matin onduleux, Cimes des monts lointains, vastes mers aux flots bleus, Beaux astres, habitants de l’espace sans borne Qui flottez dans le ciel étincelant et morne! Mais plus que la nature et que ce dernier jour, Ô fleur épanouie aux baisers de l’amour, Ô Çanta, coupe pure où ses lèvres fidèles Buvaient le flot sacré des larmes immortelles, C’était toi qu’il pleurait, toi, son unique bien, Auprès de qui le monde immense n’était rien! Et, comme il t’appelait de son âme brisée, Tu vins à ses côtés t’asseoir dans la rosée, Joyeuse, et tes longs cils voilant tes yeux charmants, Souple comme un roseau sous tes blancs vêtements, Et faisant à tes bras, qu’autour de lui tu jettes, Sonner tes bracelets où tintent des clochettes. Puis, d’une voix pareille aux chansons des oiseaux Quand l’aube les éveille en leurs nids doux et chauds, Ou comme le bruit clair des sources fugitives, Tu lui dis de ta bouche humide, aux couleurs vives: - Me voici, me voici, mon bien-aimé! J’accours. Depuis hier, ami, j’ai compté mille jours! Jamais contre mes voeux l’heure ne fut plus lente. Mais à peine ai-je vu, de sa lueur tremblante, Une étoile argenter l’azur du ciel profond, J’ai délaissé ma natte et notre enclos, d’un bond! L’antilope aux jarrets légers courait moins vite. Mais ton visage est triste, et ton regard m’évite! Tu pleures! Est-ce moi qui fais couler tes pleurs? Réponds-moi! Mes baisers guériront tes douleurs. Parle, pourquoi pleurer? Souviens-toi que je t’aime, Plus que mon père et plus que ma mère elle-même! - Et de ses beaux bras nus elle fit doucement Un tiède collier d’ambre au cou de son amant, Inquiète, cherchant à deviner sa peine, Et posant au hasard sa bouche sur la sienne. Lui, devant tant de grâce et d’amour hésitant, Se taisait, le front sombre et le coeur palpitant. Mais bientôt, débordant d’angoisse et d’amertume, Il répondit: - Çanta! Qu’un jour encor s’allume, Il me verra mourir. Quand l’ombre descendra, Je répandrai mon sang sur le pilier d’indra. Mon père vénéré, heureux soit-il sans cesse! Au couteau du brahmane a vendu ma jeunesse: Je tiendrai sa parole. Ô ma vie, ô ma soeur, Viens, viens, regarde-moi! L’aube a moins de douceur Que tes yeux, et l’eau vive est moins limpide et pure, Quand ils rayonnent sous ta noire chevelure ; Et le son de ta voix m’enivre et chante mieux Que la blanche apsara sous le figuier des dieux! Oh! Parle-moi! Ta bouche est comme la fleur rose Qu’un baiser du soleil enflamme à peine éclose, La fleur de l’açoka dont l’arôme est de miel, Où les blonds bengalis boivent l’oubli du ciel! Oh! Que je presse encor tes lèvres parfumées, Qui pour toujours, hélas! Me vont être fermées! Et, puisque j’ai vécu le jour de mon bonheur, Pour la dernière fois viens pleurer sur mon coeur! - Comme on voit la gazelle en proie au trait rapide Rouler sur l’herbe épaisse et de son sang humide, Clore ses yeux en pleurs, palpiter et gémir, La pâle jeune fille, avec un seul soupir, Aux pieds de son amant tomba froide et pâmée. Épouvanté, baisant sa lèvre inanimée, Çunacépa lui dit: - Ô Çanta, ne meurs pas! - Il souleva ce corps charmant entre ses bras, Et de mille baisers et de mille caresses Il réchauffa son front blanc sous ses noires tresses. - Ne meurs pas! Ne meurs pas! Je t’aime, écoute-moi: Je ne pourrai jamais vivre ou mourir sans toi! - Elle entr’ouvrit les yeux, et des larmes amères, Brûlantes, aussitôt emplirent ses paupières: - Viens, ô mon bien-aimé! Fuyons! Le monde est grand. Nous suivrons la ravine où gronde le torrent ; Sur la ronce et l’épine, à travers le bois sombre, Nul regard ennemi ne vous suivra dans l’ombre. Hâtons-nous. La nuit vaste enveloppe les cieux. Je connais les sentiers étroits, mystérieux, Qui conduisent du fleuve aux montagnes prochaines. Les grands tigres rayés y rôdent par centaines ; Mais le tigre vaut mieux que l’homme au coeur de fer! Viens! Fuyons sans tarder, si mon amour t’est cher. - Çunacépa, pensif, et se baissant vers elle, La regardait. Jamais il ne la vit si belle. Avec ses longs yeux noirs de pleurs étincelants, Et ses bras de lotus enlacés et tremblants, Ses lèvres de corail, et flottant sur sa joue Ses longs cheveux épars que la douleur dénoue. - Les dieux savent pourtant si je t’aime, ô Çanta! Mais que dirait le roi, fils de daçaratha? Qu’un brahmane a volé cent mille belles vaches, Et qu’il a pour enfants des menteurs et des lâches? Non, non! Mieux vaut mourir. J’ai promis, je tiendrai. Le vieux radjah m’attend ; encore un jour, j’irai, Et le sang jaillira par flots purs de mes veines! Taris tes pleurs, enfant ; cessons nos plaintes vaines ; Aimons-nous! L’heure vole et ne revient jamais! Et, quand mes yeux éteints seront clos désormais, Ô fleur de mon printemps, sois toujours adorée! Parfume encor la terre où je t’ai respirée! - Tu veux mourir, dit-elle, et tu m’aimes! Eh bien, Le couteau dans ton coeur rencontrera le mien! Je te suivrai. Mes yeux pourraient-ils voir encore Le monde s’éveiller, désert à chaque aurore? C’est par toi que, l’oreille ouverte aux bruits joyeux, J’écoutais les oiseaux qui chantaient dans les cieux, Par toi que la verdeur de la vallée enivre, Par toi que je respire et qu’il m’est doux de vivre... - Et des sanglots profonds étouffèrent sa voix. Alors un grand oiseau, qui planait sur les bois, Comme un nuage noir aux voûtes éternelles, Sur un palmier géant vint replier ses ailes. De ses larges yeux d’or la prunelle flambait Et dardait un éclair dans la nuit qui tombait, Et de son dos puissant les plumes hérissées Faisaient dans le silence un bruit d’armes froissées. Puis vers les deux amants, qu’il semblait contempler, Il se pencha d’en haut et se mit à parler: - Ne vous effrayez pas de mon aspect sauvage ; Je suis inoffensif et vieux, si ce n’est sage. C’est moi qui combattis autrefois dans le ciel Le maître de lanka, le rakças immortel, Lorsqu’en un tourbillon, plein de désirs infâmes, Il enlevait sita, la plus belle des femmes. De mes serres d’airain et de mon bec de fer Je fis pleuvoir sanglants des lambeaux de sa chair Mais il me brisa l’aile et ravit sa victime. Et moi, comme un roc lourd roulant de cime en cime, Je crus mourir. Enfants, je suis l’antique roi Des vautours. J’ai pitié de vous ; écoutez-moi. Quand sûryâ des monts enflammera la crête, Cherchez dans la forêt Viçvamitra l’ascète, Dont les austérités terribles font un dieu. Lui seul peut te sauver, fils du brahmane. Adieu! - Et, repoussant du pied les palmes remuées, Il déploya son vol vers les hautes nuées. V La nuit divine, enfin, dans l’ampleur des cieux clairs, Avec sa robe noire aux plis brodés d’éclairs, Son char d’ébène et d’or, attelé de cavales De jais et dont les yeux sont deux larges opales, Tranquille et déroulant au souffle harmonieux De l’espace, au-dessus de son front glorieux, Sa guirlande étoilée et l’écharpe des nues, Descendit dans les mers des dêvas seuls connues ; Et l’est devint d’argent, puis d’or, puis flamboya, Et l’univers encor reconnut Sûryâ! À travers la forêt profonde et murmurante, Où sous les noirs taillis jaillit la source errante ; Où comme le reptile, en de souples détours, La liane aux cent noeuds étreint les rameaux lourds, Et laisse, du sommet des immenses feuillages, Pendre ses fleurs de pourpre au milieu des herbages ; Par les sentiers de mousse épaisse et de rosiers, Où les lézards aux dos diaprés, par milliers, Rôdent furtifs et font crier la feuille sèche ; Dans les fourrés d’érable où, comme un vol de flèche, L’antilope aux yeux bleus, l’oreille au vent, bondit ; Où oeil du léopard par instants resplendit ; Tous deux, le coeur empli d’espérance et de crainte, Cherchaient Viçvamitra dans sa retraite sainte. Et quand le jour, tombant des cimes du ciel bleu, De l’éternelle voûte embrasa le milieu, Loin de l’ombre, debout, dans une âpre clairière, Ils le virent soudain baigné par la lumière. Ses yeux creux que jamais n’a fermés le sommeil Luisaient ; ses maigres bras brûlés par le soleil Pendaient le long du corps ; ses jambes décharnées, Du milieu des cailloux et des herbes fanées, Se dressaient sans ployer comme des pieux de fer ; Ses ongles recourbés s’enfonçaient dans la chair ; Et sur l’épaule aiguë et sur l’échine osseuse Tombait jusqu’aux jarrets sa chevelure affreuse, Inextricable amas de ronces, noir réseau De fange desséchée et de fientes d’oiseau, Où, comme font les vers dans la vase mouvante, S’agitait au hasard la vermine vivante, Peuple immonde, habitant de ce corps endurci, Et nourri de son sang inerte. C’est ainsi Que, gardant à jamais sa rigide attitude, Il rêvait comme un dieu fait d’un bloc sec et rude. Çanta, le sein ému d’une pieuse horreur, Frémit ; mais le jeune homme, aguerrissant son coeur, Parla, plein de respect: - Viçvamitra, mon père, Je ne viens point à toi dans une heure prospère: Le destin noir me suit comme un cerf aux abois. Jeunesse, amour, bonheur, et la vie à la fois, Je perds tout. Sauve-moi. Je sais qu’à ta parole Le ciel devient plus sombre ou l’orage s’envole. Tu peux, par la vertu des incantations, Alléger le fardeau des malédictions ; Tu peux, sans altérer l’implacable justice, Émousser sur mon coeur le fer du sacrifice. Réponds donc. Si le roi des vautours a dit vrai, Tu feras deux heureux, mon père, et je vivrai. - Et l’ascète immobile écoutait sans paraître Entendre. Et le jeune homme étonné reprit: - Maître, Ne répondras-tu point? - Et le maigre vieillard Lui dit, sans abaisser son morne et noir regard: - Réjouis-toi, mon fils! Bien qu’il soit vain de rire Ou de pleurer, et vain d’aimer ou de maudire. Tu vas sortir, sacré par l’expiation, Du monde obscur des sens et de la passion, Et franchir, jeune encor, la porte de lumière Par où tu plongeras dans l’essence première. La vie est comme l’onde où tombe un corps pesant: Un cercle étroit s’y forme, et va s’élargissant, Et disparaît enfin dans sa grandeur sans terme. La mâyâ te séduit ; mais, si ton coeur est ferme, Tu verras s’envoler comme un peu de vapeur La colère, l’amour, le désir et la peur ; Et le monde illusoire aux formes innombrables S’écroulera sous toi comme un monceau de sables. - Ô sage! Si mon coeur est faible et déchiré, Je ne crains rien pour moi, sache-le. Je mourrai, Comme si j’étais fait ou d’airain ou de pierre, Sans pâlir ni pousser la plainte et la prière Du lâche ou du çudra. Mais j’aime et suis aimé! Vois cette fleur des bois dont l’air est embaumé, Ce rayon enchanté qui plane sur ma vie, Dont ma paupière est pleine et jamais assouvie! Mon sang n’est plus à moi: Çanta meurt si je meurs! - Et Viçvamitra dit: - Les flots pleins de rumeurs Que le vent roule et creuse et couronne d’écume, Les forêts qu’il secoue et heurte dans la brume, Les lacs que l’asura bat d’un noir aileron Et dont les blancs lotus sont souillés de limon, Et le ciel où la foudre en rugissant se joue, Sont tous moins agités que l’homme au coeur de boue. Va! Le monde est un songe et l’homme n’a qu’un jour, Et le néant divin ne connaît pas l’amour! - Çunacépa lui dit: - C’est bien. Je te salue, Mon père, et je t’en crois ; ma mort est résolue ; Et trop longtemps, vain jouet des brèves passions, J’ai disputé mon âme aux incarnations. Mais, par tous les dêvas, ô sage, elle est si belle! Taris ses pleurs amers, prie et veille pour elle, Afin que je m’endorme en bénissant ton nom. - Alors Çanta, les yeux étincelants: - Oh! Non, Maître! Non, non! Tu veux éprouver son courage! La divine bonté brille sur ton visage ; Secours-le, sauve-moi! J’embrasse tes genoux, Mon père vénérable et cher! Vivre est si doux! Puissent les dieux qui t’ont donné la foi suprême T’accueillir en leur sein! Vois, je suis jeune et j’aime! - Telle Çanta, le front prosterné, sanglotait ; Et l’ascète, les yeux dans l’espace, écoutait: - J’entends chanter l’oiseau de mes jeunes années, Dit-il, et l’épaisseur des forêts fortunées Murmure comme aux jours où j’étais homme encor. Ai-je dormi cent ans, gardant tel qu’un trésor Le souvenir vivant des passions humaines? D’où vient que tout mon corps frémit, et que mes veines Sentent brûler un sang glacé par tant d’hivers! Mais assez, ô mâyâ, source de l’univers! C’est assez, j’ai vécu. Pour toi, femme, pareille À l’apsara qui court sur la mousse vermeille, Et toi, fils du brahmane, écoutez et partez, Et ne me troublez plus dans mes austérités. Dès qu’au pilier fatal, sous des liens d’écorce, Les sacrificateurs auront dompté ta force, Récite par sept fois l’hymne sacré d’indra. Aussitôt dans la nue un bruit éclatera Terrible, et tes liens se briseront d’eux-mêmes ; Et les hommes fuiront, épouvantés et blêmes ; Et le sang d’un cheval calmera les dêvas ; Et si tu veux souffrir encore, tu vivras! Adieu. Je vais rentrer dans l’éternel silence, Comme une goutte d’eau dans l’océan immense. - VI Le siège est d’or massif, et d’or le pavillon Du vieux maharadjah. L’image d’un lion Flotte, en flamme, dans l’air, et domine la fête. Dix colonnes d’argent portent le large faîte Du trône où des festons brodés de diamants Pendent aux angles droits en clairs rayonnements. Sur les degrés de nacre où la perle étincelle La pourpre en plis soyeux se déploie et ruisselle ; Et mille kchatryas, grands, belliqueux, armés, Tiennent du pavillon tous les abords fermés. En face, fait de pierre et de forme cubique, L’autel est préparé selon le rite antique, Surmonté d’un pilier d’airain et d’un boeuf blanc Aux quatre cornes d’or. D’un accent grave et lent Le brahmane qui doit égorger la victime Murmure du sama la formule sublime, Et les prêtres courbés récitent à leur tour Cent prières du rig, cent vers de l’yadjour. Et dans la plaine immense un peuple infini roule Comme les flots. Le sol tremble au poids de la foule. Les hommes au sang pur, au corps blanc, aux yeux fiers, Qui vivent sur les monts et sur le bord des mers, Et tendent l’arc guerrier avec des mains robustes ; Et la race au front noir, maudite des dieux justes, Dévouée aux rakças et qui hante les bois ; Tous, pour le sacrifice, accourent à la fois, Et font monter au ciel, d’une voix éclatante, Les clameurs de la joie et d’une longue attente. Les cymbales de cuivre et la conque aux bruits sourds, Et la vîna perçante et les rauques tambours, Vibrant, grondant, sifflant, résonnent dans la plaine, Et les peuples muets retiennent leur haleine. C’est l’heure. Le brahmane élève au ciel les bras, Et la victime offerte avance pas à pas. Le jeune homme au front ceint de lotus, calme et pâle, Monte sans hésiter sur la pierre fatale ; Tous ses membres roidis sont liés au poteau, Et le prêtre en son sein va plonger le couteau. Alors il se souvient des paroles du sage: Il prie indra qui siège et gronde dans l’orage, Et sept fois l’hymne saint, que tous disent en choeur, Fait hésiter le fer qui doit percer son coeur. Tout à coup, des sommets du ciel plein de lumière, La foudre inattendue éclate sur la pierre ; L’airain du pilier fond en ruisseaux embrasés. Çunacépa bondit ; ses liens sont brisés, Il est libre! À travers la foule épouvantée, Il fuit comme la flèche à son but emportée. Aussitôt le soleil rayonne, et sur le flanc Un étalon fougueux, dont tout le poil est blanc, Tombe, les pieds liés, hennit, et le brahmane Offre son sang au dieu de qui la foudre émane. VII Ô rayon de soleil égaré dans nos nuits, Ô bonheur! Le moment est rapide où tu luis, Et quand l’illusion qui t’a créé t’entraîne, Un plus amer souci consume l’âme humaine ; Mais quels pleurs répandus, quel mal immérité, Peuvent jamais payer ta brève volupté! L’air sonore était frais et plein d’odeurs divines. Les bengalis au bec de pourpre, aux ailes fines, Et les verts colibris et les perroquets bleus, Et l’oiseau diamant, flèche au vol merveilleux, Dans les buissons dorés, sur les figuiers superbes, Passaient, sifflaient, chantaient. Au sein des grandes herbes Un murmure joyeux s’exhalait des halliers ; Autour du miel des fleurs, les essaims familiers, Délaissant les vieux troncs aux ruches pacifiques, S’empressaient ; et partout, sous les cieux magnifiques, Avec l’arôme vif et pénétrant des bois, Montait un chant immense et paisible à la fois. Sur son coeur enivré pressant sa bien-aimée, Réchauffant de baisers sa lèvre parfumée, Çunacépa sentait, en un rêve enchanté, Déborder le torrent de sa félicité! Et Çanta l’enchaînait d’une invincible étreinte! Et rien n’interrompait, durant cette heure sainte Où le temps n’a plus d’aile, où la vie est un jour, Le silence divin et les pleurs de l’amour. La Vision de Brahma Tandis qu’enveloppé des ténèbres premières, Brahma cherchait en soi l’origine et la fin, La Mâyâ le couvrit de son réseau divin, Et son coeur sombre et froid se fondit en lumières. Aux pics du Kaîlaça, d’où l’eau vive et le miel Filtrent des verts figuiers et des rouges érables, D’où le saint Fleuve verse en courbes immuables Ses cascades de neige à travers l’arc-en-ciel ; Parmi les coqs guerriers, les paons aux belles queues, L’essaim des Apsaras qui bondissaient en choeur, Et le vol des Esprits bercés dans leur langueur, Et les riches oiseaux lissant leurs plumes bleues ; Sur sa couche semblable à l’écume du lait, Il vit Celui que nul n’a vu, l’Âme des âmes, Tel qu’un frais nymphéa dans une mer de flammes D’où l’Être en millions de formes ruisselait: Hâri, le réservoir des inertes délices, Dont le beau corps nageait dans un rayonnement, Qui méditait le monde, et croisait mollement Comme deux palmiers d’or ses vénérables cuisses. De son parasol rose, en guirlandes, flottaient Des perles et des fleurs parmi ses tresses brunes, Et deux cygnes, brillants comme deux pleines lunes, Respectueusement de l’aile l’éventaient. Sur sa lèvre écarlate, ainsi que des abeilles, Bourdonnaient les Védas, ivres de son amour ; Sa gloire ornait son col et flamboyait autour ; Des blocs de diamant pendaient à ses oreilles. À ses reins verdoyaient des forêts de bambous ; Des lacs étincelaient dans ses paumes fécondes ; Son souffle égal et pur faisait rouler les mondes Qui jaillissaient de lui pour s’y replonger tous. Un Açvatha touffu l’abritait de ses palmes ; Et, dans la bienheureuse et sainte Inaction, Il se réjouissait de sa perfection, Immobile, les yeux resplendissants, mais calmes. Oh! qu’il était aimable à voir, l’Être parfait, Le Dieu jeune, embelli d’inexprimables charmes, Celui qui ne connaît les désirs ni les larmes, Par qui l’Insatiable est enfin satisfait! Comme deux océans, troubles pour les profanes, Mais, pour les coeurs pieux, miroirs de pureté, Abîmes de repos et de sérénité, Que ses yeux étaient doux, qu’ils étaient diaphanes! À son ombre, le sein parfumé de çantal, Mille vierges, au fond de l’étang circulaire, Semblaient, à travers l’onde inviolée et claire, Des colombes d’argent dans un nid de cristal. De bleus rayons baignaient leurs paupières mi-closes ; Leurs bras polis tintaient sous des clochettes d’or ; Et leurs cheveux couvraient d’un souple et noir trésor La neige de leur gorge où rougissaient des roses. Dans l’onde où le Lotus primitif a fleuri, Assises sur le sable aux luisantes coquilles, Telles apparaissaient ces mille belles filles, Frais et jeunes reflets du suprême Hâri. À la droite du Dieu, penché sur ses cavales, L’ardent Archer faisait sonner le plein carquois ; Et l’Aurore guidait du bout de ses beaux doigts L’attelage aux grands yeux, aux poils roses et pâles. À gauche, un Géant pourpre et sinistre, portant Des crânes chevelus en ceinture à ses hanches, L’oeil creux, triste, affamé, grinçant de ses dents blanches, Broyait et dévorait l’Univers palpitant. Sous les pieds de Hâri, la mer, des vents battue, Gonflait sa houle immense et secouait les monts, Remuant à grand bruit ses forêts de limons Sur le dos âpre et dur de l’antique Tortue. Et la Terre étalait ses végétations Où tigres et pythons poursuivaient les gazelles, Et ses mille cités où les races mortelles Germaient, mêlant le rire aux lamentations. Mais Brahma, dès qu’il vit l’Être-principe en face, Sentit comme une force irrésistible en lui, Et la concavité de son crâne ébloui Reculer, se distendre, et contenir l’espace. Les constellations jaillirent de ses yeux ; Son souffle condensa le monceau des nuées ; Il entendit monter les sèves déchaînées Et croître dans son sein l’Océan furieux. Sagesse et passions, vertus, vices des hommes, Désirs, haines, amours, maux et félicité, Tout rugit et chanta dans son coeur agité: Il ne dit plus: Je suis! mais il pensa: Nous sommes! Ainsi, devant le Roi des monts Kalatçalas, Qui fait s’épanouir les mondes sur sa tige, Brahma crut, dilaté par l’immense vertige, Que son cerveau divin se brisait en éclats. Puis, abaissant les yeux, il dit: - Maître des maîtres, Dont la force est interne et sans borne à la fois, Je ne puis concevoir, en sa cause et ses lois, Le cours tumultueux des choses et des êtres. S’il n’est rien, sinon toi, Hâri, suprême Dieu! Si l’Univers vivant en toi germe et respire ; Si rien sur ton essence unique n’a d’empire, L’action, ni l’état, ni le temps, ni le lieu ; D’où vient qu’aux cieux troublés ta force se déchaîne? D’où vient qu’elle bondisse et hurle avec les flots? D’où vient que, remplissant la terre de sanglots, Tu souffres, ô mon Maître, au sein de l’âme humaine? Et moi, moi qui, durant mille siècles, plongé Comme un songe mauvais dans la Nuit primitive, Porte un doute cuisant que le désir ravive, Ce mal muet toujours, toujours interrogé ; Qui suis-je? Réponds-moi, Raison des Origines! Suis-je l’âme d’un monde errant par l’infini, Ou quelque antique Orgueil, de ses actes puni, Qui ne peut remonter à ses sources divines? C’est en vain qu’explorant mon coeur de toutes parts, J’excite une étincelle en sa cavité sombre... Mais je pressens la fin des épreuves sans nombre, Puisque ta Vision éclate à mes regards. Change en un miel divin mon immense amertume ; Parle, fixe à jamais mes voeux irrésolus, Afin que je m’oublie et que je ne sois plus, Et que la vérité m’absorbe et me consume. - Il se tut, et l’Esprit suprême, l’Être pur, Fixa sur lui ses yeux d’où naissent les Aurores ; Et du rouge contour de ses lèvres sonores Un rire éblouissant s’envola dans l’azur. Et les vierges, du lit nacré de l’eau profonde, D’un mouvement joyeux troublèrent en nageant Ce bleu rideau marbré d’une écume d’argent, Et, parmi les lotus, se bercèrent sur l’onde. L’Açvatha, du pivot au sommet, frissonna, Agitant sur Hâri ses palmes immortelles ; Les cygnes, réjouis, battirent des deux ailes, Et le Parasol rose au-dessus rayonna. Sûryâ fit cabrer les sept Cavales rousses, Rétives sous le mors, au zénith enflammé ; Et l’Aurore arrêta dans le ciel parfumé Les Vaches du matin, patientes et douces. Tel que des lueurs d’or dans la vapeur du soir, Chaque Esprit entr’ouvrit ses ailes indécises ; La montagne oscillante exhala dans les brises Ses aromes sacrés, comme d’un encensoir. Les Apsaras, rompant les choeurs au vol agile, S’accoudèrent sur l’herbe où fleurit le saphir ; Le saint Fleuve en suspens cessa de retentir Et se cristallisa dans sa chute immobile. Un vaste étonnement surgit ainsi de tout Quand Brahma se fut tu dans l’espace suprême: Le Géant affamé, le Destructeur lui-même, Interrompit son aeuvre et se dressa debout. Et voici qu’une Voix grave, paisible, immense, Sans échos, remplissant les sept sphères du ciel, La voix de l’Incréé parlant à l’Éternel, S’éleva sans troubler l’ineffable silence. Ce n’était point un bruit humain, un son pareil Au retentissement de la foudre ou des vagues ; Mais plutôt ces rumeurs magnifiques et vagues Qui circulent en vous, mystères du sommeil! Or Brahma, haletant sous la Voix innommée Qui pénétrait en lui, mais pour n’en plus sortir, Sentit de volupté son coeur s’anéantir Comme au jour la rosée en subtile fumée. Et cette Voix disait: - Si je gonfle les mers, Si j’agite les coeurs et les intelligences, J’ai mis mon Énergie au sein des Apparences, Et durant mon repos j’ai songé l’Univers. Dans l’Oeuf irrévélé qui contient tout en germe, Sous mon souffle idéal je l’ai longtemps couvé ; Puis, vigoureux, et tel que je l’avais rêvé, Pour éclore, il brisa du front sa coque ferme. Dès son premier élan, rude et capricieux, Je lui donnai pour loi ses forces naturelles ; Et, vain jouet des combats qui se livraient entre elles, De sa propre puissance il engendra ses Dieux. Indra roula sa foudre aux flancs des précipices ; La mer jusques aux cieux multiplia ses bonds ; L’homme fit ruisseler le sang des étalons Sur la pierre cubique, autel des sacrifices. Et moi, je m’incarnai dans les héros anciens ; J’allai, purifiant les races ascétiques ; Et, le coeur transpercé de mes flèches mystiques, L’homme noir de Lanka rugit dans mes liens. Toute chose depuis fermente, vit, s’achève ; Mais rien n’a de substance et de réalité, Rien n’est vrai que l’unique et morne Éternité Ô Brahma! toute chose est le rêve d’un rêve. La Mâyâ dans mon sein bouillonne en fusion, Dans son prisme changeant je vois tout apparaître ; Car ma seule Inertie est la source de l’Être: La matrice du monde est mon Illusion. C’est Elle qui s’incarne en ses formes diverses, Esprits et corps, ciel pur, monts et flots orageux, Et qui mêle, toujours impassible en ses jeux, Aux sereines vertus les passions perverses. Mais par l’inaction, l’austérité, la foi, Tandis que, sans faiblir durant l’épreuve rude, Toute vertu se fond dans ma béatitude, Les noires passions sont distinctes en moi. Brahma! tel est le rêve où ton esprit s’abîme. N’interroge donc plus l’auguste Vérité: Que serais-tu, sinon ma propre vanité Et le doute secret de mon néant sublime? - Et sur les sommets d’or du divin Kaîlaça, Où nage dans l’air pur le vol des blancs génies, L’inexprimable Voix cessant ses harmonies, La Vision terrible et sainte s’effaça. Hypathie Au déclin des grandeurs qui dominent la terre Quand les cultes divins, sous les siècles ployés, Reprenant de l’oubli le sentier solitaire, Regardent s’écrouler leurs autels foudroyés ; Quand du chêne d’Hellas la feuille vagabonde Des parvis désertés efface le chemin Et qu’au delà des mers, où l’ombre épaisse abonde, Vers un jeune soleil flotte l’esprit humain ; Toujours des Dieux vaincus embrassant la fortune, Un grand coeur les défend du sort injurieux: L’aube des jours nouveaux le blesse et l’importune Il suit à l’horizon l’astre de ses aïeux. Pour un destin meilleur qu’un autre siècle naisse Et d’un monde épuisé s’éloigne sans remords: Fidèle au Songe heureux où fleurit sa jeunesse, Il entend tressaillir la poussière des morts, Les Sages, les héros se lèvent pleins de vie! Les poètes en choeur murmurent leurs beaux noms ; Et l’Olympe idéal, qu’un chant sacré convie Sur l’ivoire s’assied dans les blancs Parthénons. O vierge, qui, d’un pan de ta robe pieuse, Couvris la tombe auguste où s’endormaient tes Dieux, De leur culte éclipsé prêtresse harmonieuse, Chaste et dernier rayon détaché de leurs cieux! Je t’aime et te salue, ô vierge magnanime! Quand l’orage ébranla le monde paternel, Tu suivis dans l’exil cet Oedipe sublime, Et tu l’enveloppas d’un amour éternel. Debout, dans ta pâleur, sous les sacrés portiques Que des peuples ingrats abandonnait l’essaim, Pythonisse enchaînée aux trépieds prophétiques, Les Immortels trahis palpitaient dans ton sein. Tu les voyais passer dans la nue enflammée! De science et d’amour ils t’abreuvaient encor ; Et la terre écoutait, de ton rêve charmée, Chanter l’abeille attique entre tes lèvres d’or. Comme un jeune lotos croissant sous l’oeil des sages, Fleur de leur éloquence et de leur équité, Tu faisais, sur la nuit moins sombre des vieux âges, Resplendir ton génie à travers ta beauté! Le grave enseignement des vertus éternelles S’épanchait de ta lèvre au fond des coeurs charmés ; Et les Galiléens qui te rêvaient des ailes Oubliaient leur Dieu mort pour tes Dieux bien aimés. Mais le siècle emportait ces âmes insoumises Qu’un lien trop fragile enchaînait à tes pas ; Et tu les voyais fuir vers les terres promises ; Mais toi, qui savais tout, tu ne les suivis pas! Que t’importait, ô vierge, un semblable délire? Ne possédais-tu pas cet idéal cherché? Va! dans ces coeurs troublés tes regards savaient lire, Et les Dieux bienveillants ne t’avaient rien caché. O sage enfant, si pure entre tes soeurs mortelles! O noble front, sans tache entre les fronts sacrés! Quelle âme avait chanté sur des lèvres plus belles, Et brûlé plus limpide en des yeux inspirés? Sans effleurer jamais ta robe immaculée, Les souillures du siècle ont respecté tes mains: Tu marchais, l’oeil tourné vers la Vie étoilée, Ignorante des maux et des crimes humains. Le vil Galiléen t’a frappée et maudite, Mais tu tombas plus grande! Et maintenant, hélas! Le souffle de Platon et le corps d’Aphrodite Sont partis à jamais pour les beaux cieux d’Hellas! Dors, ô blanche victime, en notre âme profonde, Dans ton linceul de vierge et ceinte de lotos ; Dors! l’impure laideur est la reine du monde, Et nous avons perdu le chemin de Paros. Les Dieux sont en poussière et la terre est muette: Rien ne parlera plus dans ton ciel déserté. Dors! mais, vivante en lui, chante au coeur du poète L’hymne mélodieux de la sainte Beauté! Elle seule survit, immuable, éternelle. La mort peut disperser les univers tremblants, Mais la Beauté flamboie, et tout renaît en elle, Et les mondes encor roulent sous ses pieds blancs! Thyoné I Ô jeune Thyoné, vierge au regard vainqueur, Aphrodite jamais n’a fait battre ton coeur, Et des flèches d’Éros l’atteinte toujours sûre N’a point rougi ton sein d’une douce blessure. Ah! si les Dieux jaloux, vierge, n’ont pas formé La neige de ton corps d’un marbre inanimé, Viens au fond des grands bois, sous les larges ramures Pleines de frais silence et d’amoureux murmures. L’oiseau rit dans les bois, au bord des nids mousseux, Ô belle chasseresse! et le vent paresseux Berce du mol effort de son aile éthérée Les larmes de la nuit sur la feuille dorée. Compagne d’Artémis, abandonne tes traits ; Ne trouble plus la paix des sereines forêts, Et, propice à ma voix qui soupire et qui prie, De rose et de lotos ceins ta tempe fleurie. Ô Thyoné! l’eau vive où brille le matin, Sur ses bords parfumés de cytise et de thym, Modérant de plaisir son onde diligente Où nage l’Hydriade et que l’Aurore argente, D’un cristal bienheureux baignera tes pieds blancs! Érycine t’appelle aux bois étincelants ; Viens! - L’abeille empressée et la brise joyeuse Chantent aux verts rameaux du hêtre et de l’yeuse ; Et l’Aigipan moqueur, au seul bruit de tes pas, Craindra de te déplaire et ne te verra pas. Ô fière Thyoné, viens, afin d’être belle! Un jour tu pleureras ta jeunesse rebelle... Qu’il te souvienne alors de ce matin charmant, De tes premiers baisers et du premier amant, A l’ombre des grands bois, sous les larges ramures Pleines de frais silence et d’amoureux murmures! II Du cothurne chasseur j’ai resserré les noeuds ; Je pars, et vais revoir l’Araunos sablonneux Où la prompte Artémis, par leurs cornes dorées, Surprit au pied des monts les cinq biches sacrées. J’ai, saisissant mon arc et mes traits éclatants, Noué sur mon genou ma robe aux plis flottants. Crains de suivre mes pas. Tes paroles sont belles, Mais je sais que tu mens et qu’Éros a des ailes! Artémis me sourit. Docile à ses désirs, Je coulerai mes jours en de mâles plaisirs, Et n’enchaînerai point d’amours efféminées La force et la fierté de mes jeunes années. D’autres vierges sans doute accueilleront tes voeux, Qui du mol hyacinthe ornent leurs blonds cheveux, Et qui, dansant au son des lyres ioniques, Aux autels d’Érycine ont voué leurs tuniques. Moi, j’aime, au fond des bois, loin des regards humains, Le carquois sur l’épaule et les flèches en mains, De la chaste Déesse intrépide compagne, À franchir d’un pied sûr la plaine et la montagne. Fière de mon courage, oubliant ma beauté, Je veux qu’un linge jaloux garde ma nudité, Et que ma flèche aiguë, au milieu des molosses, Perce les grands lions et les biches véloces. Ô jeune Phocéen au beau corps indolent, Qui d’un frêle rameau charges ton bras tremblant, Et n’as aiguillonné de cette arme timide Que tes boeufs assoupis, épars dans l’herbe humide ; Oses-tu bien aimer la compagne des Dieux, Qui, dédaignant Éros et son temple odieux, Dans les vertes forêts de la haute Ortygie Déjà d’un noble sang a vu sa main rougie? III Ne me dédaigne point, ô vierge! Un Immortel M’a, sous ton noir regard, blessé d’un trait mortel. Lorsque le choeur léger des jeunes chasseresses Déroule au vent du soir le flot des souples tresses, Que ton image est douce à mon coeur soucieux! Toi seule n’aimes point sous la clarté des cieux. Les Dieux même ont aimé, belle Nymphe farouche! Aux cimes du Lathmos, et le doigt sur la bouche, Loin du nocturne char, solitaire, à pas lents, Attentive aux doux bruits des feuillages tremblants, On dit qu’une Déesse aux amours ténébreuses Du pâle Endymion charma les nuits heureuses. Ne me dédaigne point! Je suis jeune, et ma main Ne s’est pas exercée au combat inhumain ; Mais sur la verte mousse accoudé dès l’aurore, J’exhale un chant sacré de mon roseau sonore ; Les tranquilles forêts protègent mon repos ; Et les riches pasteurs aux superbes troupeaux, Voyant que, pour dorer ma pauvreté bénie, Les Dieux justes et bons m’ont donné le génie, M’offrent en souriant, pour prix de mes leçons, Les pesantes brebis et leurs beaux nourrissons. Viens partager ma gloire: elle est douce et sereine. Sous les halliers touffus, pour saluer leur reine, Mes grands boeufs phocéens de plaisir mugiront. De la rose des bois je ceindrai ton beau front. Ils sont à toi, les fruits de mes vertes corbeilles, Mes oiseaux familiers, mes coupes, mes abeilles, Mes chansons, et ma vie! Ô belle Thyoné, Viens! et je bénirai le Destin fortuné Qui, loin de la Phocide et du toit de mes pères, Au pasteur exilé gardait des jours prospères. IV Jeune homme, c’est assez. Au gré de leur désir, Les Dieux donnent à l’un l’amour et le loisir, À l’autre les combats. La liberté sacrée Seule guide mon coeur et ma flèche acérée. Garde ta paix si douce et tes dons, ô pasteur! Et ta gloire frivole et ton roseau chanteur ; Coule loin des périls d’inutiles années. Mais moi je poursuivrai mes fières destinées ; Fidèle à mon courage, errante et sans regrets, Je finirai mes jours dans les vastes forêts, Ou sur les monts voisins de la voûte éternelle, Que l’Aigle Olympien ombrage de son aile! Et là, le lion fauve, ou le cerf aux abois, Rougira de mon sang les verts sentiers des bois. Ainsi j’aurai vécu sans connaître les larmes, Les jalouses fureurs et les lâches alarmes. Libre du joug d’Éros, libre du joug humain, Je n’aurai point brûlé les flambeaux de l’hymen ; Sur le seuil nuptial les vierges assemblées N’auront point murmuré les hymnes désolées, Et jamais Ilythie avec impunité N’aura courbé mon front et flétri ma beauté. Aux bords de l’Isménos, mes compagnes chéries Couvriront mon tombeau de couronnes fleuries ; Puis, autour de ma cendre entrelaçant leurs pas, Elles appelleront qui ne les entend pas! Vierge j’aurai vécu, vierge sera mon ombre ; Et quand j’aurai passé le Fleuve à l’onde sombre, Quand le divin Hadès aux ombrages secrets M’aura rendu mon arc, mon carquois et mes traits, Artémis, gémissant et déchirant ses voiles, Fixera mon image au milieu des étoiles! Glaucé I Sous les grottes de nacre et les limons épais Où la divine Mer sommeille et rêve en paix, Vers l’heure où l’Immortelle aux paupières dorées Rougit le pâle azur de ses roses sacrées, Je suis née, et mes soeurs, qui nagent aux flots bleus, M’ont bercée en riant dans leurs bras onduleux, Et, sur la perle humide entrelaçant leurs danses, Instruit mes pieds de neige aux divines cadences. Et j’étais déjà grande, et déjà la beauté Baignait mon souple corps d’une molle clarté. Longtemps heureuse au sein de l’onde maternelle, Je coulais doucement ma jeunesse éternelle ; Les Sourires vermeils sur mes lèvres flottaient, Les Songes innocents de l’aile m’abritaient ; Et les Dieux vagabonds de la mer infinie De mon destin candide admiraient l’harmonie. Ô jeune Klytios, ô pasteur inhumain, Que Pan aux pieds de chèvre éleva de sa main, Quand sous les bois touffus où l’abeille butine Il enseigna Syrinx à ta lèvre enfantine, Et, du flot cadencé de tes belles chansons, Fit hésiter la Vierge au détour des buissons! Ô Klytios! sitôt qu’au golfe bleu d’Himère Je te vis sur le sable où blanchit l’onde amère, Sitôt qu’avec amour l’abîme murmurant Eut caressé ton corps d’un baiser transparent, Éros! Éros perça d’une flèche imprévue Mon coeur que sous les flots je cachais à sa vue. Ô pasteur, je t’attends! Mes cheveux azurés D’algues et de corail pour toi se sont parés ; Et déjà, pour bercer notre doux hyménée, L’Euros fait palpiter la mer où je suis née. II Salut, vallons aimés, dans la brume tremblants! Quand la chèvre indocile et les béliers blancs Par vos détours connus, sous vos ombres si douces, Dès l’aube sur mes pas paissent les vertes mousses ; Que la terre s’éveille et rit, et que les flots Prolongent dans les bois d’harmonieux sanglots ; Ô Nymphe de la mer, Déesse au sein d’albâtre, Des pleurs voilent mes yeux, et je sens mon coeur battre, Et des vents inconnus viennent me caresser, Et je voudrais saisir le monde et l’embrasser! Hèlios resplendit: à l’abri des grands chênes, Aux chants entrecoupés des Naïades prochaines, Je repose, et ma lèvre, habile aux airs divins, Sous les rameaux ombreux charme les Dieux sylvains. Blonde fille des Eaux, les vierges de Sicile Ont émoussé leurs yeux sur mon coeur indocile ; Ni les seins palpitants, ni les soupirs secrets, Ni l’attente incertaine et ses pleurs indiscrets, Ni les baisers promis, ni les voix de sirène N’ont troublé de mon coeur la profondeur sereine. J’honore Pan qui règne en ces bois révérés, J’offre un agreste hommage à ses autels sacrés ; Et Kybèle aux beaux flancs est ma divine amante Je m’endors en un pli de sa robe charmante, Et, dès que luit aux cieux le matin argenté, Sur les fleurs de son sein je bois la volupté! Dis! si je t’écoutais, combien dureraient-elles, Ces ivresses d’un jour, ces amours immortelles? Ô Nymphe de la mer, je ne veux pas t’aimer! C’est vous que j’aime, ô bois qu’un Dieu sait animer, Ô matin rayonnant, ô nuit immense et belle! C’est toi seule que j’aime, ô féconde Kybèle! III Viens, tu seras un Dieu! Sur ta mâle beauté Je poserai le sceau de l’immortalité ; Je te couronnerai de jeunesse et de gloire ; Et sur ton sein de marbre, entre tes bras d’ivoire, Appuyant dans nos jeux mon front pâle d’amour, Nous verrons tomber l’ombre et rayonner le jour Sans que jamais l’oubli, de son aile envieuse, Brise de nos destins la chaîne harmonieuse. J’ai préparé moi-même au sein des vastes eaux Ta couche de cristal qu’ombragent des roseaux ; Et les Fleuves marins aux bleuâtres haleines Baigneront tes pieds blancs de leurs urnes trop pleines. Ô disciple de Pan, pasteur aux blonds cheveux, Sur quels destins plus beaux se sont portés tes voeux? Souviens-toi qu’un Dieu sombre, inexorable, agile, Desséchera ton corps comme une fleur fragile... Et tu le supplîras, et tes pleurs seront vains. Moi, je t’aime, ô pasteur! et dans mes bras divins Je sauverai du temps ta jeunesse embaumée. Vois! d’un cruel amour je languis consumée, Je puis nager à peine, et sur ma joue en fleur Le sommeil en fuyant a laissé la pâleur. Viens! et tu connaîtras les heures de l’ivresse! Où les Dieux cachent-ils la jeune enchanteresse Qui, domptant ton orgueil d’un sourire vainqueur, D’un regard plus touchant amollira ton coeur? Sais-tu quel est mon nom, et m’as-tu contemplée Lumineuse et flottant sur ma conque étoilée? N’abaisse point tes yeux. Ô pasteur insensé, Pour qui méprises-tu les larmes de Glaucé? Daigne m’apprendre, ô marbre à qui l’amour me lie, Comme il faut que je vive, ou plutôt que j’oublie! IV Ô Nymphe! s’il est vrai qu’Éros, le jeune Archer, Ait su d’un trait doré te suivre et te toucher ; S’il est vrai que des pleurs, blanche fille de l’onde, Étincellent pour moi dans ta paupière blonde ; Que nul Dieu de la mer n’est ton amant heureux, Que mon image flotte en ton rêve amoureux, Et que moi seul enfin je flétrisse ta joue ; Je te plains! Mais Éros de notre coeur se joue. Et le trait qui perça ton beau sein, ô Glaucé, Sans même m’effleurer dans les airs a glissé. Je te plains! Ne crois pas, ô ma pâle Déesse, Que mon coeur soit de marbre et sourd à ta détresse ; Mais je ne puis t’aimer: Kybèle a pris mes jours, Et rien ne brisera nos sublimes amours. Va donc! et, tarissant tes larmes soucieuses, Danse bientôt, légère, à tes noces joyeuses! Nulle vierge, mortelle ou Déesse, au beau corps, N’a vos soupirs divins ni vos profonds accords, Ô bois mystérieux, temples aux frais portiques, Chênes qui m’abritez de rameaux prophétiques, Dont l’arome et les chants vont où s’en vont mes pas, Vous qu’on aime sans cesse et qui ne trompez pas, Qui d’un calme si pur enveloppez mon être Que j’oublie et la mort et l’heure où j’ai dû naître! Ô nature, ô Kybèle, ô sereines forêts, Gardez-moi le repos de vos asiles frais ; Sous le platane épais d’où le silence tombe, Auprès de mon berceau creusez mon humble tombe ; Que Pan confonde un jour aux lieux où je vous vois Mes suprêmes soupirs avec vos douces voix, Et que mon ombre encore, à nos amours fidèle, Passe dans vos rameaux comme un battement d’aile! Hélène I. Hélène, Démodoce, Choeur de femmes Démodoce Muses, volupté des hommes et des Dieux, Vous qui charmez d’Hellas les bois mélodieux, Vierges aux lyres d’or, vierges ceintes d’acanthes, Des sages vénérés nourrices éloquentes, Muses, je vous implore! Et toi, divin Chanteur, Qui des monts d’Eleuthèr habites la hauteur ; Dieu dont l’arc étincelle, ô roi de Lykorée, Qui verses aux humains la lumière dorée ; Immortel dont la force environne Milet ; Si mes chants te sont doux, si mon encens te plaît, Célèbre par ma voix, Dieu jeune et magnanime, Hélène aux pieds d’argent, Hélène au corps sublime! Hélène Cesse tes chants flatteurs, harmonieux ami. D’un trouble inattendu tout mon coeur a frémi. Réserve pour les Dieux, calmes dans l’Empyrée, Ta louange éclatante et ta lyre inspirée. La tristesse inquiète et sombre où je me vois Ne s’est point dissipée aux accents de ta voix ; Et du jour où voguant vers la divine Krète Atride m’a quittée, une terreur secrète, Un noir pressentiment envoyé par les Dieux Habite en mon esprit tout plein de ses adieux. Le choeur de femmes O fille de Léda, bannis ces terreurs vaines ; Songe qu’un sang divin fait palpiter tes veines. Honneur de notre Hellas, Hélène aux pieds d’argent, Ne tente pas le sort oublieux et changeant. Hélène Par delà les flots bleus, vers les rives lointaines, Quel dessein malheureux a poussé tes antennes, Noble Atride! Que n’ai-je accompagné tes pas! Peut-être que mes yeux ne te reverront pas! Je te prie, ô Pallas, ô Déesse sévère, Qui dédaignes Eros et qu’Athènes révère, Vierge auguste, guerrière au casque étincelant, Du parjure odieux garde mon coeur tremblant. Et toi, don d’Aphrodite, ô flamme inassouvie, Apaise tes ardeurs qui dévorent ma vie! Le choeur de femmes Daigne sourire encore, et te plaire à nos jeux, Reine! tu reverras ton époux courageux. Déjà sur la mer vaste une propice haleine Des bondissantes nefs gonfle la voile pleine, Et les rameurs courbés sur les forts avirons D’une mâle sueur baignent à flots leurs fronts. Hélène Chante donc, et saisis ta lyre tutélaire, Préviens des Immortels la naissante colère, Doux et sage vieillard, dont les chants cadencés Calment l’esprit troublé des hommes insensés. Verse au fond de mon coeur, chantre de Maionie, Ce partage des Dieux, la paix et l’harmonie. Filles de Sparte, et vous, compagnes de mes jours, De vos bras caressants entourez-moi toujours. Démodoce Terre au sein verdoyant, mère antique des choses, Toi qu’embrasse Océan de ses flots amoureux, Agite sur ton front tes épis et tes roses! O fils d’Hypérion, éclaire un jour heureux! Courbez, ô monts d’Hellas, vos prophétiques crêtes! Lauriers aux larges fleurs, platanes, verts roseaux, Cachez au monde entier, de vos ombres discrètes, Le Cygne éblouissant qui flotte sur les eaux. L’onde, dans sa fraîcheur, le caresse et l’assiège, Et sur son corps sacré roule en perles d’argent ; Le vent souffle, embaumé, dans ses ailes de neige: Calme et superbe, il vogue et rayonne en nageant. Vierges, qui vous jouez sur les mousses prochaines, Craignez les flèches d’or que l’Archer Délien Darde, victorieux, sous les rameaux des chênes ; Des robes aux longs plis détachez le lien. Le divin Eurotas, ô vierges innocentes, Invite en soupirant votre douce beauté ; Il baise vos corps nus de ses eaux frémissantes, Palpitant comme un coeur qui bat de volupté. Terre au sein verdoyant, mère antique des choses, Toi qu’embrasse Océan de ses flots amoureux, Agite sur ton front tes épis et tes roses! O fils d’Hypérion, éclaire un jour heureux! Sur tes bras, ô Léda, l’eau joue et se replie, Et sous ton poids charmant se dérobe à dessein ; Et le Cygne attentif, qui chante et qui supplie, Voit resplendir parfois l’albâtre de ton sein. Tes compagnes, ô Reine, ont revêtu sur l’herbe Leur ceinture légère, et quitté les flots bleus. Fuis le Cygne nageur, roi du fleuve superbe ; N’attache point tes bras à son col onduleux! Tyndare, sceptre en main, songe, l’âme jalouse, Sur le trône d’ivoire avec tristesse assis: Il admire en son coeur l’image de l’Epouse, Et tourne vers le fleuve un regard indécis. Mais le large Eurotas, la montagne et la plaine Ont frémi d’allégresse. O pudeur sainte, adieu! Et l’amante du Cygne est la mère d’Hélène, Hélène a vu le jour sous les baisers d’un Dieu! Terre au sein verdoyant, mère antique des choses, Toi qu’embrasse Océan de ses flots amoureux, Agite sur ton front tes épis et tes roses! O fils d’Hypérion, éclaire un monde heureux! Hélène Vieillard, ta voix est douce ; aucun son ne l’égale. Telle chante au soleil la divine cigale, Lorsque les moissonneurs, dans les blés mûrs assis, Cessent pour l’écouter leurs agrestes récits. Prends cette coupe d’or par Hèphaistos forgée. Jamais, de l’Ionie aux flots du grand Aigée, Un don plus précieux n’a ravi les humains. Hélène avec respect le remet dans tes mains. O divin Démodoce, ô compagnon d’Atrée, Heureux le favori de la Muse sacrée! De sa bouche féconde en flots harmonieux Coule un chant pacifique ; et les coeurs soucieux, Apaisant de leurs maux l’amertume cruelle, Goûtent d’un songe heureux la douceur immortelle. II Un messager, Hélène, Le choeur de femmes. Un messager O fille de Léda, sur un char diligent Dont la roue est d’ivoire aux cinq rayons d’argent, Un jeune Roi, portant sur son épaule nue La pourpre qui jadis de Phrygie est venue, Sur le seuil éclatant du palais arrêté, Demande le repos de l’hospitalité. Des agrafes d’argent retiennent ses knémides ; Sur le casque d’airain aux deux cônes splendides Ondule, belliqueux, le crin étincelant, Et l’épée aux clous d’or résonne sur son flanc. Hélène Servez l’orge aux coursiers. L’hôte qui nous implore Nous vient des Immortels, et sa présence honore. Dans ce palais qu’Atride à ma garde a commis Que le noble Etranger trouve des coeurs amis! Le choeur de femmes ’’Strophe’’ Heureux le sage assis sous le toit de ses pères, L’homme paisible et fort, ami de l’étranger! Il apaise la faim, il chasse le danger! Il fait la part des Dieux dans ses destins prospères, Sachant que le sort peut changer! Cher au fils de Kronos, sa demeuce est un temple ; L’Hospitalité rit sur son seuil vénéré ; Et sa vie au long cours que la terre contemple Coule comme un fleuve sacré. ’’Antistrophe’’ Zeus vengeur, vigilant, roi de l’Olympe large, Comme un pâle vieillard, marche dans les cités. Il dit que les Destins et les Dieux irrités L’ont ployé sous la honte et sous la lourde charge Des aveugles calamités. Des pleurs baignent sa face, il supplie, il adjure... Le riche au coeur de fer le repousse en tout lieu. O lamentable jour, ineffaçable injure! Ce suppliant était un Dieu. ’’Epode’’ Couronné de printemps, chargé d’hivers arides, Né d’un père héroïque ou d’un humble mortel, Entre, qui que tu sois, au palais des Atrides ; De Pallas bienveillante embrasse en paix l’autel ; Reçois en souriant la coupe hospitalière Où le vin étincelle et réjouit tes yeux ; Et préside au festin joyeux, Le front ceint de rose et de lierre, Etranger qui nous viens des Dieux! III. Hélène, Démodoce, Pâris, Choeur de Femmes, Choeur d’Hommes. Hélène Oui, sois le bienvenu dans l’antique contrée De Pélops, Etranger à la tête dorée! Si le sort rigoureux t’a soumis aux revers, Viens! des coeurs bienveillants et droits te sont ouverts. Mais, sans doute, en ton sein l’espérance fleurie Habite encor. Dis-nous ton père et ta patrie. Est-il un roi, pasteur de peuples? Que les Dieux Gardent ses derniers jours des soucis odieux ; Qu’il goûte longuement le repos et la joie! Pâris J’ai respiré le jour dans l’éclatante Troie, Dans la sainte Ilios, demeure des humains. Les fils de Dardanos, fils de Zeus, de leurs mains L’ont bâtie au milieu de la plaine féconde Que deux fleuves divins arrosent de leur onde. Mais Ilos engendra le grand Laomédon ; Lui, Priâmes mon père ; et Paris est mon nom. Hélène Sur le large océan à l’humide poussière, N’as-tu point rencontré de trirème guerrière Qui se hâte et revienne aux rivages d’Hellas? Tes yeux n’ont-ils point vu le divin Ménélas? Pâris Un songe éblouissant occupait ma pensée, Reine, et toute autre image en était effacée. Hélène Pardonne! Vers la Krète assise au sein des eaux, Affrontant Poséidon couronné de roseaux, Mon époux, à la voix du sage Idoménée, A soudain délaissé la couche d’hyménée Et ce sombre palais où languissent mes jours ; Et les jalouses mers le retiennent toujours. Pâris Des bords où le Xanthos roule à la mer profonde Les tourbillons d’argent qui blanchissent son onde, Soumis aux Immortels, sur les flots mugissants, Je suis venu vers toi, femme aux nobles accents. Hélène Etranger, qu’as-tu dit? Vers l’épouse d’Airide Les Dieux auraient poussé ta trirème rapide! Pour cet humble dessein tu quitterais les bords Où tu naquis au jour, où tes pères sont morts, Où, versant de longs pleurs, ta mère d’ans chargée T’a vu fuir de ses yeux vers les ondes d’Aigée! Pâris La patrie et le toit natal, l’amour pieux De mes parents courbés par l’âge soucieux, Ces vénérables biens, ô blanche Tyndaride, N’apaisaient plus mon coeur plein d’une flamme aride. O fille de Léda, pour toi j’ai tout quitté. Ecoute! je dirai l’auguste vérité. Aux cimes de l’Ida, dans les forêts profondes Où paissaient à loisir mes chèvres vagabondes, A l’ombre des grands pins je reposais, songeur. L’Aurore aux belles mains répandait sa rougeur Sur la montagne humide et sur les mers lointaines ; Les Naïades riaient dans les claires fontaines, Et la biche craintive et le cerf bondissant Humaient l’air embaumé du matin renaissant. Une vapeur soudaine, éblouissante et douce, De l’Olympe sacré descendit sur la mousse ; Les grands troncs respectés de l’orage et des vents Courbèrent de terreur leurs feuillages mouvants ; La source s’arrêta sur les pentes voisines, Et l’Ida frémissant ébranla ses racines ; Et de sueurs baigné, plein de frissons pieux, Pâle, je pressentis la présence des Dieux. De ce nuage d’or trois Formes éclatantes, Sous les plis transparents de leurs robes flottantes Apparurent debout sur le mont écarté. L’une, fière et superbe, avec sérénité Dressa son front divin tout rayonnant de gloire, Et croisant ses bras blancs sur son grand sein d’ivoire: - Cher fils de Priamos, tu contemples Héré, - Dit-elle ; et je frémis à ce nom vénéré. Mais d’une voix plus douce et pleine de caresses: - O pasteur de l’Ida, juge entre trois Déesses. Si le prix de beauté m’est accordé par toi, Des cités de l’Asie un jour tu seras roi. - L’autre, sévère et calme, et pourtant non moins belle Me promit le courage et la gloire immortelle, Et la force qui dompte et conduit les humains. Mais la dernière alors leva ses blanches mains, Déroula sur son cou de neige, en tresses blondes, De ses cheveux dorés les ruisselantes ondes, Dénoua sa ceinture, et sur ses pieds d’argent Laissa tomber d’en haut le tissu négligent ; Et, muette toujours, du triomphe assurée, Elle sourit d’orgueil dans sa beauté sacrée. Un nuage à sa vue appesantit mes yeux Car la sainte Beauté dompte l’homme et les Dieux Et, le coeur palpitant, l’âme encore interdite, Je dis: - Sois la plus belle, ô divine Aphrodite! - La grande Héré, Pallas, plus promptes que l’éclair, Comme un songe brillant disparurent dans l’air ; Et Kypris: - O pasteur, que tout mortel envie, De plaisirs renaissants je charmerai ta vie. Va! sur l’onde propice à ton heureux vaisseau, Fuis Priamos ton père, Ilios ton berceau ; Cherche Hellas et les bords où l’Eurotas rapide Coule ses flots divins sous le sceptre d’Atride ; Et la fille de Zeus, Hélène aux blonds cheveux, J’en atteste le Styxl accomplira tes voeux. Le choeur de femmes Ce récit merveilleux a charmé mon oreille. A cette douce voix nulle voix n’est pareille. Des Muses entouré, tel, le Roi de Délos Mêle un hymne sonore au murmure des flots. Serait-ce point un Dieu? le Délien lui-même, Le front découronné de sa splendeur suprême, Noble Hélène, qui vient, cachant sa majesté, D’un hommage divin honorer ta beauté? Le choeur d’hommes ’’Strophe’’ Descends des neiges de Kyllène, O Pan, qui voles sur les eaux! Accours, et d’une forte haleine Emplis les sonores roseaux. Viens! de Nyse et de Gnosse inspire-moi les danses Et les rites mystérieux. J’ai frémi de désir, j’ai bondi tout joyeux. Il me plaît d’enchaîner les divines cadences, O Pan! Roi qui conduis le choeur sacré des Dieux! ’’Antistrophe’’ Franchis les mers Icariennes, Jeune Hèlios au char doré, Et que les lyres Déliennes Chantent sur un mode sacré! Compagnes d’Artémis qui, dans les bois sauvages, Dansez sur les gazons naissants, O nymphes, accourez de vos pieds bondissants! Dieux vagabonds des mers, formez sur les rivages Un choeur plein d’allégresse au bruit de mes accents! ’’Epode’’ Vierges ceintes de laurier-rose, Dites un chant mélodieux ; Semez l’hyacinthe et la rose Aux pieds de la fille des Dieux! Vierges de Sparte, que la joie En molles danses se déploie! Faites couler l’huile et le vin! Effleurez le sol de vos rondes, Et dénouez vos tresses blondes Au souffle frais d’un vent divin! Hélène Je rends grâces à ceux de qui je tiens la vie, S’il faut qu’avec honneur je comble ton envie, Jeune homme. Parle donc. La fille de Léda, Et la reine de Sparte, ô pasteur de l’Ida, Peut, de riches trésors emplissant ta nef vide, Contenter les désirs de ta jeunesse avide. Que réclame ton coeur? Que demandent tes voeux! Mes étalons, ployant sur leurs jarrets nerveux, Nourris dans les vallons et les plaines fleuries, A cette heure couverts de chaudes draperies, Hennissent en repos. Ils sont à toi, prends-les! Prends cet autel sacré, gardien de mon palais, Et l’armure éclatante et le glaive homicide Que Pallas a remis entre les mains d’Atride ; Prends! et vers l’heureux bord où s’ouvrirent tes yeux Guide à travers les flots tes compagnons joyeux. Pâris Noble Hélène, mon père, en sa demeure immense, Possède assez de gloire et de magnificence ; Assez d’or et d’argent, vain désir des mortels Décorent de nos Dieux les éclatants autels. Garde, fille de Zeus, tes richesses brillantes, Et ce fer qui d’Atride arme les mains vaillantes, Et cet autel d’airain à Pallas consacré. Ce que je veux de toi, Reine, je le dirai, Car le Destin commande, et je ne puis me taire: Il faut abandonner Sparte, Atride et la terre D’Hellas, et, sans tarder, à l’horizon des flots, Suivre le Priamide aux murs sacrés d’Ilos. Hélène Etranger! si déjà de la maison d’Atrée Tes pas audacieux n’eussent franchi l’entrée, Si tu n’étais mon hôte, enfin, et si les Dieux N’enchaînaient mon offense en un respect pieux, Imprudent Etranger, tu quitterais sur l’heure La belliqueuse Sparte, Hélène et la demeure D’Atride! Mais toujours un hôte nous est cher. Tu n’auras pas en vain bravé la vaste mer Et les vents orageux de la nue éternelle. Viens donc. Le festin fume et la coupe étincelle ; Viens goûter le repos. Mais, Etranger, demain Des rives du Xanthos tu prendras le chemin! IV. Démodoce, demi-choeur de femmes, demi-choeur d’hommes Le choeur de femmes Dieux! donnez-vous raison aux terreurs de la Reine? C’en est-il fait, ô Dieux, de notre paix sereine? Je tremble, et de mes yeux déjà remplis de pleurs, Je vois luire le jour prochain de nos douleurs. Dis-nous, sage vieillard aux mains harmonieuses, O disciple chéri des Muses glorieuses, O Démodoce, ami des Immortels, dis-nous Si, loin de Sparte et loin de notre ciel si doux, Nos yeux, nos tristes yeux, emplis d’uneombre noire, Verront s’enfuir Hélène infidèle à sa gloire! Démodoce Les équitables Dieux, seuls juges des humains, Dispensent les brillants ou sombres lendemains. Ils ont scellé ma bouche, et m’ordonnent de taire Leur dessein formidable en un silence austère. Le choeur d’hommes O vieillard, tu le sais, le Destin a parlé. J’en atteste l’Hadès et l’Olympe étoile! Bannis de ton esprit le doute qui l’assiège. Non, ce n’est point en vain, vierges aux bras de neige, Que l’Immortelle née au sein des flots amers A tourné notre proue à l’horizon des mers, Et que durant dix jours nos rames courageuses Ont soulevé l’azur des ondes orageuses. Le choeur de femmes O cruelle Aphrodite! et toi, cruel Eros! Le choeur d’hommes Enfant, roi de l’Olympe! ô Reine de Paphosl Démodoce La jeunesse est crédule aux espérances vaines ; Elle éblouit nos yeux et brûle dans nos veines ; Et des Songes brillants le cortège vainqueur D’un aveugle désir fait palpiter le coeur. Le choeur d’hommes ’’Strophe’’ Divine Hébé, blonde Déesse, La coupe d’or de Zeus étincelle en tes mains. Salut, ô charme des humains, Immortelle et douce Jeunesse! Une ardente lumière, un air pur et sacré Versent la vie à flots au coeur où tu respires: Plein de rayons et de sourires, Il monte et s’élargit dans l’Olympe éthéré! ’’Antistrophe’’ Les Jeux, les Rires et les Grâces, Eros à l’arc d’ivoire, Aphrodite au beau sein, Et les Désirs, comme un essaim, Vont et s’empressent sur tes traces. Le flot des mers pour toi murmure et chante mieux ; Une lyre cachée enivre ton oreille ; L’aube est plus fraîche et plus vermeille, Et l’étoile nocturne est plus belle à tes yeux. ’’Epode’’ O vierge heureuse et bien aimée, Ceinte des roses du printemps, Qui, dans ta robe parfumée, Apparus au matin des temps! Ta voix est comme une harmonie ; Les violettes d’Ionie Fleurissent sous ton pied charmant. Salut, ô Jeunesse féconde, Dont les bras contiennent le monde Dans un divin embrassement! Démodoce Bienheureuse l’austère et la rude jeunesse Qui rend un culte chaste à l’antique vertu! Mieux qu’un guerrier de fer et d’airain revêtu, Le jeune homme au coeur pur marche dans la sagesse. Le myrte efféminé n’orne point ses cheveux ; II n’a point effeuillé la rosé Ionienne ; Mais sa bouche est sincère et sa face est sereine, Et la lance d’Arès charge son bras nerveux. En de mâles travaux ainsi coule sa vie. Si parfois l’étranger l’accueille à son foyer, Il n’outragera point l’autel hospitalier Et respecte le seuil où l’hôte le convie. Puis les rapides ans inclinent sa fierté ; Mais la vieillesse auguste ennoblit le visage! Et qui vécut ainsi, peut mourir: il fut sage, Et demeure en exemple à la postérité. Le choeur de femmes Vierge Pallas, toujours majestueuse et belle, Préserve-moi d’Eros! A ton culte fidèle, Dans la maison d’Hélène et dans la chasteté Je fuirai du plaisir l’amère volupté. Sous ton égide d’or, ô sereine Déesse, Garde d’un souffle impur la fleur de ma jeunesse! Le choeur d’hommes Déesse, qui naquis de l’écume des mers, Dont le rire brillant tarit les pleurs amers, Aphrodite! à tes pieds la terre est prosternée. O mère des Désirs, d’Eros et d’Hyménée, Ceins mes tempes de myrte, et qu’un hymne sans fin Réjouisse le cours de mon heureux destin! Démodoce Le Désir est menteur, la Joie est infidèle. Toi seule es immuable, ô Sagesse éternelle! L’heure passe, et le myrte à nos fronts est fané ; Mais l’austère bonheur que tu nous as donné, Semblable au vaste mont qui plonge aux mers profondes Demeure inébranlable aux secousses des ondes. Le choeur d’hommes Le souffle de Borée a refroidi vos cieux. Oh! combien notre Troie est plus brillante aux yeux! Vierges, suivez Hélène aux rives de Phrygie, Où le jeune Iakkhos mène la sainte Orgie, Où la grande Kybèle au front majestueux, Sut le dos des lions, fauves tueurs de boeufs, Du Pactole aux flots d’or vénérable habitante, Couvre plaines et monts de sa robe éclatante! Le choeur de femmes O verts sommets du Taygète, ô beau ciel! Dieux de Pélops, Dieux protecteurs d’Hélène! Vents qui soufflez une si douce haleine Dans les vallons du pays paternel! Et vous, témoins d’un amour immortel, Flots d’Eurotas, ornement de la plaine! Démodoce Etrangers, c’est en vain qu’en mots harmonieux Vous caressez l’oreille et l’esprit curieux. C’est assez. Grâce aux Dieux qui font la destinée, Au sol de notre Hellas notre âme est enchaînée, Et la terre immortelle où dorment nos aïeux Est trop douce à nos coeurs et trop belle à nos yeux. Les vents emporteront ta poussière inféconde, Ilios! Mais Hellas illumine le monde! V. Hélène, Pâris, Démodoce, choeur de femmes, choeur d’hommes Hélène Tes lèvres ont goûté le froment et le vin, O Priamide! Ainsi l’a voulu le Destin. Du seuil hospitalier j’ai gardé la loi sainte. Mais de Sparte déjà dorant la vaste enceinte, L’Aurore a secoué ses rosés dans l’azur, L’étoile à l’horizon incline un front obscur, Dans le large Eurotas ta trirème lavée Sur les flots, par les vents, s’agite soulevée ; Va! que Zeus te protège, et que les Dieux marins T’offrent un ciel propice et des astres sereins! Tu reverras l’Ida couronné de pins sombres, Et les rapides cerfs qui paissent sous leurs ombres, Et les fleuves d’argent, Simoïs et Xanthos, Et tes parents âgés, et les remparts d’Ilos. Heureux qui, sans remords et d’une âme attendrie, Revoit les cieux connus et la douce pairie! Pâris O blanche Tyndaride, ô fille de Léda, Noble Hélène! Aphrodite, au sommet de l’Ida, A mes yeux transportés éblouissante et nue, Moins sublime, apparut du milieu de la nue! N’es-tu point Euphrosyne au corps harmonieux Dont rêvent les humains et qu’admirent les Dieux? Ou la blonde Aglaé dont les molles paupières Enveloppent les coeurs d’un tissu de lumières? L’or de tes cheveux brûle, et tes yeux fiers et doux Font palpiter le sein et courber les genoux. Tes pieds divins sans doute ont foulé les nuées! Les vierges de Phrygie aux robes dénouées, Etoiles qui du jour craignent l’auguste aspect, Vont pâlir devant toi d’envie et de respect. Viens! Aphrodite veut qu’aux bords sacrés de Troie J’emporte avec orgueil mon éclatante proie! Ell