Poèmes antiques par Leconte de Lisle PREFACE 1 HYPATIE. 1847 2 THYONE. 1846 3 GLAUCE. 1847 4 HELENE 1845 5 LA ROBE DU CENTAURE. 1845 6 CHANT ALTERNE. 7 EGLOGUE. 1852 8 VENUS DE MILO. 1846 9 CYBELE. 1852 10 PAN. 1852 11 CLYTIE. 1852 12 LES EOLIDES. 1852 13 ETUDES LATINES. 1852 14 NIOBE 1847 15 LA SOURCE. 1852 16 LE REVEIL D'HELIOS. 1852 17 HYLAS. 1846 18 JUIN. 1852 19 MIDI. 1852 20 NOX. 1852 21 KHIRON 1847 22 LA FONTAINE AUX LIANES. 1847 23 JANE. 1852 24 NANNY. 1852 25 NELL. 1852 26 FILLE AUX CHEV. DE LIN. 1852 27 ANNIE. 1852 28 SOURYA. 1852 29 SI LES CHASTES AMOURS 30 BHAGAVAT 1852 31 DIES IRAE 1852 32 PRIERE VEDIQUE P. LES MORTS 1866 33 LA MORT DE VALMIKI 1881 34 L'ARC DE CIVA 1855 35 ÇUNACEPA 1855 36 LA VISION DE BRAHMA 1857 37 ODES ANACREONTIQUES 1855 38 LE VASE 1855 39 ES PLAINTES DU CYCLOPE 40 L'ENFANCE D'HERAKLES 1856 41 LA MORT DE PENTHEE 1857 42 HERAKLES AU TAUREAU 1857 43 THESTYLIS 1862 44 MEDAILLES ANTIQUES 1859 45 PERISTERIS 1862 46 PAYSAGE 1864 47 LES BUCOLIASTES 1852 48 KLEARISTA 1862 49 SYMPHONIE 1862 50 LE RETOUR D'ADONIS 1862 51 HERAKLES SOLAIRE 1862 52 FULTUS HYACINTHO 1855 53 PHIDYLE 1855 54 LS OISEAUX DE PROIE 1855 55 HYPATIE ET CYRILLE 1858 56 LA CHANSON DU ROUET 1855 57 SOUVENIR 1855 58 LES ETOILES MORTELLES 1864 PREFACE pV Ce livre est un recueil d' études, un retour réfléchi à des formes négligées ou peu connues. Les émotions personnelles n' y ont laissé que peu de traces ; les passions et les faits contemporains n' y apparaissent point. Bien que l' art puisse donner, dans une certaine mesure, un caractère de généralité à tout ce qu' il touche, il y a dans l' aveu public des angoisses du coeur et de ses voluptés non moins amères, une vanité et une profanation gratuites. D' autre part, quelque vivantes que soient les passions politiques de ce temps, elles appartiennent au pVI monde de l' action ; le travail spéculatif leur est étranger. Ceci explique l' impersonnalité et la neutralité de ces études. Il est du reste un fonds commun à l' homme et au poëte, une somme de vérités morales et d' idées dont nul ne peut s' abstraire ; l' expression seule en est multiple et diverse. Il s' agit de l' apprécier en elle-même. Or, ces poëmes seront peut-être accusés d' archaïsme et d' allures érudites peu propres à exprimer la spontanéité des impressions et des sentiments ; mais si leur donnée particulière est admise, l' objection est annihilée. Exposer l' opportunité et la raison des idées qui ont présidé à leur conception, sera donc prouver la légitimité des formes qu' ils ont revêtues. En ce temps de malaise et de recherches inquiètes, les esprits les plus avertis et les plus fermes s' arrêtent et se consultent. Le reste ne sait ni d' où il vient, ni où il va ; il cède aux agitations fébriles qui l' entraînent, peu soucieux d' attendre et de délibérer. Seuls, les premiers pVII se rendent compte de leur époque transitoire et des exigences fatales qui les contraignent. Nous sommes une génération savante ; la vie instinctive, spontanée, aveuglément féconde de la jeunesse, s' est retirée de nous ; tel est le fait irréparable. La poésie, réalisée dans l' art, n' enfantera plus d' actions héroïques ; elle n' inspirera plus de vertus sociales ; parce que la langue sacrée, même dans la prévision d' un germe latent d' héroïsme ou de vertu, réduite, comme à toutes les époques de décadence littéraire, à ne plus exprimer que de mesquines impressions personnelles, envahie par les néologismes arbitraires, morcelée et profanée, esclave des caprices et des goûts individuels, n' est plus apte à enseigner l' homme. La poésie ne consacrera même plus la mémoire des événements qu' elle n' aura ni prévus ni amenés, parce que le caractère à la fois spéculatif et pratique de ce temps est de n' accorder qu' une attention rapide et une estime accessoire à ce qui ne vient pas immédiatement pVIII en aide à son double effort, et qu' il ne se donne ni trève ni repos. Des commentaires sur l' évangile peuvent bien se transformer en pamphlets politiques ; c' est une marque du trouble des esprits et de la ruine théologique ; il y a ici agression et lutte sous figure d' enseignement ; mais de tels compromis sont interdits à la poésie. Moins souple et moins accessible que les formes de polémique usuelle, son action serait nulle et sa déchéance plus complète. ô poëtes, éducateurs des âmes, étrangers aux premiers rudiments de la vie réelle, non moins que de la vie idéale ; en proie aux dédains instinctifs de la foule comme à l' indifférence des plus intelligents ; moralistes sans principes communs, philosophes sans doctrine, rêveurs d' imitation et de parti pris, écrivains de hasard qui vous complaisez dans une radicale ignorance de l' homme et du monde, et dans un mépris naturel de tout travail sérieux ; race inconsistante et fanfaronne, épris de vous-mêmes, dont la pIX susceptibilité toujours éveillée ne s' irrite qu' au sujet d' une étroite personnalité et jamais au profit de principes éternels ; ô poëtes, que diriez-vous, qu' enseigneriez-vous ? Qui vous a conféré le caractère et le langage de l' autorité ? Quel dogme sanctionne votre apostolat ? Allez ! Vous vous épuisez dans le vide, et votre heure est venue. Vous n' êtes plus écoutés, parce que vous ne reproduisez qu' une somme d' idées désormais insuffisantes ; l' époque ne vous entend plus, parce que vous l' avez importunée de vos plaintes stériles, impuissants que vous étiez à exprimer autre chose que votre propre inanité. Instituteurs du genre humain, voici que votre disciple en sait instinctivement plus que vous. Il souffre d' un travail intérieur dont vous ne le guérirez pas, d' un désir religieux que vous n' exaucerez pas, si vous ne le guidez dans la recherche de ses traditions idéales. Aussi, êtes-vous destinés, sous peine d' effacement définitif, à vous isoler d' heure en heure du monde de l' action, pour vous pX réfugier dans la vie contemplative et savante, comme en un sanctuaire de repos et de purification. Vous rentrerez ainsi, loin de vous en écarter, par le fait même de votre isolement apparent, dans la voie intelligente de l' époque. Depuis Homère, Eschyle et Sophocle, qui représentent la poésie dans sa vitalité, dans sa plénitude et dans son unité harmonique, la décadence et la barbarie ont envahi l' esprit humain. En fait d' art original, le monde romain est au niveau des daces et des sarmates ; le cycle chrétien tout entier est barbare. Dante, Shakspeare et Milton n' ont prouvé que la force et la hauteur de leur génie individuel ; leur langue et leurs conceptions sont barbares. La sculpture s' est arrêtée à Phidias et à Lysippe ; Michel-Ange n' a rien fécondé ; son oeuvre, admirable en elle-même, a ouvert une voie désastreuse. Que reste-t-il donc des siècles écoulés depuis la Grèce ? Quelques individualités puissantes, quelques grandes oeuvres pXI sans lien et sans unité. Et maintenant la science et l' art se retournent vers les origines communes. Ce mouvement sera bientôt unanime. Les idées et les faits, la vie intime et la vie extérieure, tout ce qui constitue la raison d' être, de croire, de penser, d' agir, des races anciennes appelle l' attention générale. Le génie et la tâche de ce siècle sont de retrouver et de réunir les titres de famille de l' intelligence humaine. Pour condamner sans appel ce retour des esprits, cette tendance à la reconstruction des époques passées et des formes multiples qu' elles ont réalisées, il faudrait logiquement tout rejeter, jusqu' aux travaux de géologie et d' ethnographie modernes ; mais le lien des intelligences ne se brise pas au gré des sympathies individuelles et des caprices irréfléchis. Cependant qu' on se rassure : l' étude du passé n' a rien d' exclusif ni d' absolu ; savoir n' est pas reculer ; donner la vie idéale à qui n' a plus la vie réelle n' est pas se complaire stérilement dans la mort. La pensée humaine pXII est affirmative sans doute, mais elle a ses heures d' arrêt et de réflexions. Aussi, faut-il le dire hautement, il n' est rien de plus inintelligent et de plus triste que cette excitation vaine à l' originalité, propre aux mauvaises époques de l' art. Nous en sommes à ce point. Qui donc a signalé parmi nous le jet spontané et vigoureux d' une inspiration saine ? Personne. La source n' en est pas seulement troublée et souillée, elle est tarie jusqu' au fond. Il faut puiser ailleurs. La poésie moderne, reflet confus de la personnalité fougueuse de Byron, de la religiosité factice et sensuelle de Chateaubriand, de la rêverie mystique d' outre-Rhin et du réalisme des lakistes, se trouble et se dissipe. Rien de moins vivant et de moins original en soi, sous l' appareil le plus spécieux. Un art de seconde main, hybride et incohérent, archaïsme de la veille, rien de plus. La patience publique s' est lassée de cette comédie bruyante jouée au profit d' une autolâtrie d' emprunt. Les maîtres pXIII se sont tus ou vont se taire, fatigués d' eux-mêmes, oubliés déjà, solitaires au milieu de leurs oeuvres infructueuses. Les derniers adeptes tentent une sorte de néo-romantisme désespéré, et poussent aux limites extrêmes le côté négatif de leurs devanciers. Jamais la pensée, surexcitée outre mesure, n' en était venue à un tel paroxisme de divagation. La langue poétique n' a plus ici d' analogue que le latin barbare des versificateurs gallo-romains du Ve siècle. En dehors de cette recrudescence finale de la poésie intime et Gyrique, une école récente s' est élevée, restauratrice un peu niaise du bon sens public, mais qui n' est pas née viable, qui ne répond à rien et ne représente rien qu' une atonie peu inquiétante. Il est bien entendu que la rigueur de ce jugement n' atteint pas quelques hommes d' un talent réel qui, dans un sentiment très large de la nature, ont su revêtir leur pensée de formes sérieuses et justement estimées. Mais cette élite exceptionnelle n' infirme pas l' arrêt. Les poëtes pXIV nouveaux enfantés dans la vieillesse précoce d' une esthétique inféconde, doivent sentir la nécessité de retremper aux sources éternellement pures l' expression usée et affaiblie des sentiments généraux. Le thème personnel et ses variations trop répétées ont épuisé l' attention ; l' indifférence s' en est suivie à juste titre ; mais s' il est indispensable d' abandonner au plus vite cette voie étroite et banale, encore ne faut-il s' engager en un chemin plus difficile et dangereux, que fortifié par l' étude et l' initiation. Ces épreuves expiatoires une fois subies, la langue poétique une fois assainie, les spéculations de l' esprit, les émotions de l' âme, les passions du coeur, perdront-elles de leur vérité et de leur énergie, quand elles disposeront de formes plus nettes et plus précises ? Rien, certes, n' aura été délaissé ni oublié ; le fonds pensant et l' art auront recouvré la sève et la vigueur, l' harmonie et l' unité perdues. Et plus tard, quand les intelligences profondément agitées se seront apaisées, quand la méditation pXV des principes négligés et la régénération des formes auront purifié l' esprit et la lettre, dans un siècle ou deux, si toutefois l' élaboration des temps nouveaux n' implique pas une gestation plus lente, peut-être la poésie redeviendra-t-elle le verbe inspiré et immédiat de l' âme humaine. En attendant l' heure de la renaissance, il ne lui reste qu' à se recueillir et à s' étudier dans son passé glorieux. L' art et la science, longtemps séparés par suite des efforts divergents de l' intelligence, doivent donc tendre à s' unir étroitement, si ce n' est à se confondre. L' un a été la révélation primitive de l' idéal contenu dans la nature extérieure ; l' autre en a été l' étude raisonnée et l' exposition lumineuse. Mais l' art a perdu cette spontanéité intuitive, ou plutôt il l' a épuisée ; c' est à la science de lui rappeler le sens de ses traditions oubliées, qu' il fera revivre dans les formes qui lui sont propres. Au milieu du tumulte d' idées incohérentes qui se produit pXVI parmi nous, une tentative d' ordre et de travail régulier n' est certes pas à blâmer, s' il subsiste quelque parcelle de réflexion dans les esprits. Quant à la valeur spéciale d' art d' une oeuvre conçue dans cette donnée, elle reste soumise à qui de droit, abstraction faite de toute théorie esthétique particulière à l' auteur. Les poëmes qui suivent ont été pensés et écrits sous l' influence de ces idées, inconscientes d' abord, réfléchies ensuite. Erronées, ils seront non avenus ; car le mérite ou l' insuffisance de la langue et du style dépend expressément de la conception première ; justes et opportunes, ils vaudront nécessairement quelque chose. Les essais divers qui se produisent dans le même sens autour de nous ne doivent rien entraver ; ils ne défloreront même pas, pour les esprits mieux renseignés, l' étude vraie du monde antique. L' ignorance des traditions mythiques et l' oubli des caractères spéciaux propres aux époques successives ont donné lieu à des méprises radicales. Les pXVII théogonies grecques et latines sont restées confondues ; le travestissement misérable infligé par Lebrun ou Bitaubé aux deux grands poëmes ioniens a été reproduit et mal dissimulé à l' aide d' un parti pris de simplicité grossière aussi fausse que l' était a pompe pleine de vacuité des traditeurs officiels. Des idées et des sentiments étrangers au génie homérique, empruntés aux poëtes postérieurs, à Euripide surtout, novateur de décadence, spéculant déjà sur l' expression outrée et déclamatoire des passions, ont été insérés dans une traduction dialoguée du dénouement de l' odyssée ; tentative malheureuse, où l' abondance, la force, l' élévation, l' éclat d' une langue merveilleuse ont disparu sous des formes pénibles, traînantes et communes, et dont il faut faire justice dans un sentiment de respect pour Homère. Trois poëmes, Hélène, Niobé et Khiron , sont ici spécialement consacrés à l' antiquité grecque et indiquent trois époques distinctes. Quelques études d' une étendue pXVIII moindre, odes, hymnes et paysages, suivent ou précèdent. Hélène est le développement dramatique et lyrique de la légende bien connue qui explique l' expédition des tribus guerrières de l' Hellade contre la ville sainte d' Ilos. Niobé symbolise une lutte fort ancienne entre les traditions doriques et une théogonie venue de Phrygie. Khiron est l' éducateur des chefs myniens. Depuis le déluge d' Ogygès jusqu' au périple d' Argo, il assiste au déroulement des faits héroïques. Un dernier poëme, bhagavat, indique une voie nouvelle. On a tenté d' y reproduire, au sein de la nature excessive et mystérieuse de l' Inde, le caractère métaphysique et mystique des ascètes viçnuïtes, en insistant sur le lien étroit qui les rattache aux dogmes buddhistes. Ces poëmes, il faut s' y résigner, seront peu goûtés et peu appréciés. Ils porteront, dans un grand nombre d' esprits prévenus ou blessés, la peine des jugements pXIX trop sincères qui les précèdent. Des sympathies désirables leur feront défaut, celles des âmes impressionnables qui ne demandent à l' art que le souvenir ou le pressentiment des émotions regrettées ou rêvées. Un tel renoncement a bien ses amertumes secrètes ; mais la destinée de l' intelligence doit l' emporter, et si la poésie est souvent une expiation, le supplice est toujours sacré. 1 HYPATIE. 1847 p1 Au déclin des grandeurs qui dominent la terre, Quand les cultes divins, sous les siècles ployés, Reprenant de l' oubli le sentier solitaire, Regardent s' écrouler leurs autels foudroyés ; p2 Quand du chêne d' Hellas la feuille vagabonde Des parvis désertés efface le chemin, Et qu' au delà des mers où l' ombre épaisse abonde, Vers un jeune soleil flotte l' esprit humain ; Toujours des dieux vaincus embrassant la fortune, Un grand coeur les défend du sort injurieux ; L' aube des jours nouveaux le blesse et l' importune : Il suit à l' horizon l' astre de ses aïeux. Pour un destin meilleur qu' un autre siècle naisse Et d' un monde épuisé s' éloigne sans remords ; Fidèle au songe heureux où fleurit sa jeunesse, Il entend tressaillir la poussière des morts. p3 Les sages, les héros se lèvent pleins de vie ! Les poëtes en choeur murmurent leurs beaux noms ; Et l' Olympe idéal qu' un chant sacré convie, Sur l' ivoire s' assied dans les blancs parthénons. Ô vierge, qui d' un pan de ta robe pieuse Couvris la tombe auguste où s' endormaient tes dieux : De leur culte éclipsé prêtresse harmonieuse, Chaste et dernier rayon détaché de leurs cieux ! Je t' aime et te salue, ô vierge magnanime ! Quand l' orage ébranla le monde paternel. Tu suivis dans l' exil cet Oedipe sublime, Et tu l' enveloppas d' un amour éternel. p4 Debout, dans ta pâleur, sous les sacrés portiques Que des peuples ingrats abandonnait l' essaim, Pythonisse enchaînée aux trépieds prophétiques, Les immortels trahis palpitaient dans ton sein. Tu les voyais passer dans la nue enflammée ! De science et d' amour ils t' abreuvaient encor ; Et la terre écoutait, de ton rêve charmée, Chanter l' abeille attique entre tes lèvres d' or. Comme un jeune lotos croissant sous l' oeil des sages, Fleur de leur éloquence et de leur équité, Tu faisais, sur la nuit moins sombre des vieux âges, Resplendir ton génie à travers ta beauté ! p5 Le grave enseignement des vertus éternelles S' épanchait de ta lèvre au fond des coeurs charmés ; Et les galiléens qui te rêvaient des ailes, Oubliaient leur dieu mort pour tes dieux bien-aimés. Mais le siècle emportait ces âmes insoumises Qu' un lien trop fragile enchaînait à tes pas ; Et tu les voyais fuir vers les terres promises ; Mais toi qui savais tout, tu ne les suivis pas ! Que t' importait, ô vierge, un semblable délire ? Ne possédais-tu pas cet idéal cherché ? Va ! Dans ces coeurs troublés tes regards savaient lire, Et les dieux bienveillants ne t' avaient rien caché. p6 Ô sage enfant, si pure entre tes soeurs mortelles ! Ô noble front, sans tache entre les fronts sacrés ! Quelle âme avait chanté sur des lèvres plus belles, Et brûlé plus limpide en des yeux inspirés ? Sans effleurer jamais ta robe immaculée, Les souillures du siècle ont respecté tes mains : Tu marchais, l' oeil tourné vers la vie étoilée, Ignorante des maux et des crimes humains. L' homme en son cours fougueux t' a frappée et maudite, Mais tu tombas plus grande ! Et maintenant, hélas ! Le souffle de Platon et le corps d' Aphrodite Sont partis à jamais pour les beaux cieux d' Hellas ! p7 Dors, ô blanche victime, en notre âme profonde, Dans ton linceul de vierge et ceinte de lotos ; Dors ! L' impure laideur est la reine du monde, Et nous avons perdu le chemin de Paros. Les dieux sont en poussière et la terre est muette ; Rien ne parlera plus dans ton ciel déserté. Dors ! Mais vivante en lui, chante au coeur du poëte L' hymne mélodieux de la sainte beauté. Elle seule survit, immuable, éternelle. La mort peut disperser les univers tremblants, Mais la beauté flamboie, et tout renaît en elle, Et les mondes encor roulent sous ses pieds blancs. 2 THYONE. 1846 p8 1. Ô jeune Thyoné, vierge de l' Isménus, Tu n' as point confié de secrets à Vénus, Et des flèches d' éros l' atteinte toujours sûre N' a point rougi ton sein d' une douce blessure. p9 Ah ! Si les dieux jaloux, vierge, n' ont pas formé La neige de ton corps d' un marbre inanimé, Viens au fond des grands bois, sous les larges ramures, Pleines de frais silence et d' amoureux murmures. L' oiseau rit dans les bois, au bord des nids mousseux, Ô belle chasseresse ! Et le vent paresseux Berce du mol effort de son aile éthérée Les larmes de la nuit sur la feuille dorée. Compagne d' Artémis, abandonne tes traits ; Ne trouble plus la paix des sereines forêts, Et, propice à ma voix qui soupire et qui prie, De rose et de lotos ceins ta tempe fleurie. Ô Thyoné ! L' eau vive où brille le matin, Sur ses bords parfumés de cytise et de thym, Modérant de plaisir son onde diligente Où nage l' hydriade et que l' aurore argente, p10 D' un cristal bienheureux baignera tes pieds blancs ! Erycine t' appelle aux bois étincelants ; Viens ! -l' abeille empressée et la brise joyeuse Chantent aux verts rameaux du hêtre et de l' yeuse ; Et les faunes moqueurs, au seul bruit de tes pas, Craindront de te déplaire et ne te verront pas. Ô fière Thyoné, viens, afin d' être belle ! Un jour tu pleureras ta jeunesse rebelle... Qu' il te souvienne alors de ce matin charmant, De tes premiers baisers et du premier amant, À l' ombre des grands bois, sous les larges ramures Pleines de frais silence et d' amoureux murmures. 2. Du cothurne chasseur j' ai resserré les noeuds ; p11 Je pars, et vais revoir l' Araunos sabloneux Où la prompte Artémis, par leurs cornes dorées, Surprit aux pieds des monts les cinq biches sacrées. J' ai, saisissant mon arc et mes traits éclatants, Noué sur mon genou ma robe aux plis flottants. Crains de suivre mes pas. Tes paroles sont belles, Mais je sais que tu mens et qu' éros a des ailes ! Artémis me sourit. Docile à ses désirs, Je coulerai mes jours en de mâles plaisirs, Et n' enchaînerai point d' amours efféminées, La force et la fierté de mes jeunes années. D' autres vierges, sans doute, accueilleront tes voeux, Qui du mol hyacinthe ornent leurs blonds cheveux, Et qui, dansant aux sons des lyres ioniques, Aux autels d' Erycine ont voué leurs tuniques. Moi, j' aime au fond des bois, loin des regards humains, p12 Le carquois sur l' épaule et les flèches en mains, De la chaste déesse intrépide compagne, À franchir d' un pied sûr la plaine et la montagne. Fière de mon courage, oubliant ma beauté, Je veux qu' un lin jaloux garde ma nudité, Et que ma flèche aigüe, au milieu des molosses, Perce les grands lions et les biches véloces. Ô jeune phocéen au beau corps indolent, Qui d' un frêle rameau charges ton bras tremblant, Et n' as aiguillonné, de cette arme timide, Que tes boeufs assoupis, épars dans l' herbe humide ; Oses-tu bien aimer la compagne des dieux, Qui, dédaignant éros et son temple odieux, Dans les vertes forêts de la haute Ortygie, Déjà d' un noble sang a vu sa main rougie ? p13 3. Ne me dédaigne point, ô vierge ! Un immortel M' a, sous ton noir regard, blessé d' un trait mortel. Lorsque le choeur léger des jeunes chasseresses Déroule au vent du soir le flot des souples tresses, Que ton image est douce à mon coeur soucieux ! Toi seule n' aimes point sous la clarté des cieux. Les dieux même ont aimé, compagne de Diane ! Aux cimes du Latmos, sous le large platane, Loin du nocturne char, solitaire, à pas lents, Attentive aux doux bruits des feuillages tremblants, On dit qu' une déesse aux amours ténébreuses Du bel Endymion charma les nuits heureuses. Ne me dédaigne point. Je suis jeune, et ma main Ne s' est pas exercée au combat inhumain ; p14 Mais sur la verte mousse accoudé dès l' aurore, J' exhale un chant sacré de mon roseau sonore. Les tranquilles forêts protégent mon repos, Et les riches pasteurs aux superbes troupeaux, Voyant que, pour dorer ma pauvreté bénie, Les dieux justes et bons m' ont donné le génie, M' offrent en souriant, pour prix de mes leçons, Les pesantes brebis et leurs beaux nourrissons. Viens partager ma gloire, elle est douce et sereine. Sous les halliers touffus, pour saluer leur reine, Mes grands boeufs phocéens de plaisir mugiront. De la rose des bois je ceindrai ton beau front. Ils sont à toi les fruits de mes vertes corbeilles, Mes oiseaux familiers, mes coupes, mes abeilles, Mes chansons et ma vie ! ô belle Thyoné, Viens, et je bénirai le destin fortuné p15 Qui loin de la Phocide et du toit de mes pères, Au pasteur exilé gardait des jours prospères. 4. Jeune homme, c' est assez. Au gré de leur désir, Les dieux donnent à l' un l' amour et le loisir, À l' autre les combats. La liberté sacrée Seule guide mon coeur et ma flèche acérée. Garde ta paix si douce et tes dons, ô pasteur ! Et ta gloire frivole et ton roseau chanteur ; Coule loin des périls d' inutiles années ; Mais moi, je poursuivrai mes fières destinées. Fidèle à mon courage, errante et sans regrets, Je finirai mes jours dans les vastes forêts, Ou sur les monts voisins de la voûte éternelle, p16 Que l' aigle olympien ombrage de son aile ! Et là, le lion fauve, ou le cerf aux abois, Rougira de mon sang les verts sentiers des bois. Ainsi j' aurai vécu sans connaître les larmes, Les jalouses fureurs et les lâches alarmes. Libre du joug d' éros, libre du joug humain, Je n' aurai point brûlé les flambeaux de l' hymen ; Sur le seuil nuptial les vierges assemblées N' auront point murmuré les hymnes désolées, Et jamais Ilythie, avec impunité, N' aura courbé mon front et flétri ma beauté. Aux bords de l' Isménus, mes compagnes chéries Couvriront mon tombeau de couronnes fleuries ; Puis, autour de ma cendre entrelaçant leurs pas, Elles appelleront qui ne les entend pas ! Vierge j' aurai vécu, vierge sera mon ombre ; p17 Et quand j' aurai passé le fleuve à l' onde sombre, Quand le doux élysée aux ombrages secrets, M' aura rendu mon arc, mon carquois et mes traits, Artémis, gémissant et déchirant ses voiles, Fixera mon image au milieu des étoiles ! 3 GLAUCE. 1847 p18 1. Sous les grottes de nacre et les limons épais Où le fleuve océan sommeille et rêve en paix, Vers l' heure où l' immortelle aux paupières dorées Rougit le pâle azur, de ses roses sacrées ; p19 Je suis née, et mes soeurs, qui nagent aux flots bleus, M' ont bercée en riant dans leurs bras onduleux, Et sur la perle humide entrelaçant leurs danses, Instruit mes pieds de neige aux divines cadences. Et j' étais déjà grande, et déjà la beauté Baignait mon souple corps d' une molle clarté. Longtemps heureuse, au sein de l' onde maternelle, Je coulais doucement ma jeunesse éternelle ; Les sourires vermeils sur mes lèvres flottaient, Les songes innocents de l' aile m' abritaient ; Et les dieux vagabonds de la mer infinie De mon destin candide admiraient l' harmonie. Ô jeune Clytios, ô pasteur inhumain, Que Pan aux pieds de chèvre éleva de sa main, Quand, sous les bois touffus où l' abeille butine, Il enseigna Syrinx à ta lèvre enfantine, p20 Et, du flot cadencé de tes belles chansons, Fit hésiter Diane au détour des buissons ! Ô Clytios ! Sitôt qu' au golfe bleu d' Himère, Je te vis sur le sable où blanchit l' onde amère ; Sitôt qu' avec amour l' abîme murmurant Eut caressé ton corps d' un baiser transparent... Éros ! éros perça d' une flèche imprévue Mon coeur que sous les flots je cachais à sa vue. Ô pasteur, je t' attends. Mes cheveux azurés D' algues et de corail pour toi se sont parés : Et déjà, pour bercer notre doux hyménée, L' Euros fait palpiter la mer où je suis née. 2. Salut, vallons aimés dans la brume tremblants ! p21 Quand la chèvre indocile et les béliers blancs Par vos détours connus, sous vos ombres si douces, Dès l' aube, sur mes pas paissent les vertes mousses ; Que la terre s' éveille et rit, et que les flots Prolongent dans les bois d' harmonieux sanglots ; Ô nymphe de la mer, déesse au sein d' albâtre, Des pleurs voilent mes yeux, et je sens mon coeur Battre, Et des vents inconnus viennent me caresser, Et je voudrais saisir le monde et l' embrasser ! Hélios resplendit : à l' abri des grands chênes, Aux chants entrecoupés des naïades prochaines, Je repose, et ma lèvre, habile aux airs divins, Sur les rameaux ombreux charme les dieux sylvains. Blonde fille des eaux, les vierges de Sicile Ont émoussé leurs yeux sur mon coeur indocile ; Ni les seins palpitants, ni les soupirs secrets, p22 Ni l' attente incertaine et ses pleurs indiscrets, Ni les baisers promis, ni les voix de syrène, N' ont troublé de mon coeur la profondeur sereine. J' honore Pan qui règne en ces bois révérés ; J' offre un agreste hommage à ses autels sacrés, Et Cybèle aux beaux flancs est ma divine amante. Je m' endors en un pli de sa robe charmante ; Et dès que luit aux cieux le matin argenté, Sur les fleurs de son sein je bois la volupté ! Dis, si je t' écoutais, combien dureraient-elles, Ces ivresses d' un jour, ces amours immortelles ? Ô nymphe de la mer, je ne veux pas t' aimer ! C' est vous que j' aime, ô bois qu' un dieu sait animer, Ô matin rayonnant, ô nuit immense et belle ! C' est toi seule que j' aime, ô féconde Cybèle ! p23 3. Viens, tu seras un dieu ! Sur ta mâle beauté Je poserai le sceau de l' immortalité ; Je te couronnerai de jeunesse et de gloire ; Et sur ton sein de marbre, entre tes bras d' ivoire, Appuyant, dans nos jeux, mon front pâle d' amour, Nous verrons tomber l' ombre et rayonner le jour, Sans que jamais l' oubli, de son aile envieuse, Brise de nos destins la chaîne harmonieuse. J' ai préparé moi-même, au sein des vastes eaux, Ta couche de cristal qu' ombragent des roseaux ; Et les fleuves marins, aux bleuâtres haleines, Baigneront tes pieds blancs de leurs urnes trop pleines. Ô disciple de Pan, pasteur aux blonds cheveux, Sur quels destins plus beaux se sont portés tes voeux ? p24 Souviens-toi qu' un dieu sombre, inexorable, agile, Desséchera ton corps comme une fleur fragile... Et tu le supplieras, et tes pleurs seront vains. Moi je t' aime, ô pasteur, et dans mes bras divins Je sauverai du temps ta jeunesse embaumée. Vois ! D' un cruel amour je languis consumée ; Je puis nager à peine, et sur ma joue en fleur Le sommeil en fuyant a laissé la pâleur. Viens, et tu connaîtras les heures de l' ivresse ! Où les dieux cachent-ils la jeune enchanteresse Qui, domptant ton orgueil d' un sourire vainqueur, D' un regard plus touchant amollira ton coeur ? Sais-tu quel est mon nom, et m' as-tu contemplée ? Lumineuse et flottant sur ma conque étoilée ? N' abaisse point tes yeux. ô pasteur insensé, Pour qui méprises-tu les larmes de Glaucé ? p25 Daigne m' apprendre, ô marbre à qui l' amour me lie, Comme il faut que je vive ou plutôt que j' oublie ! 4. Ô nymphe ! S' il est vrai qu' éros, le jeune archer, Ait su d' un trait doré te suivre et te toucher ; S' il est vrai que des pleurs, blanche fille de l' onde, Étincellent pour moi dans ta paupière blonde ; Que nul dieu de la mer n' est ton amant heureux, Que mon image flotte en ton rêve amoureux, Et que moi seul enfin je flétrisse ta joue ; Je te plains ! Mais éros de notre coeur se joue, Et le trait qui blessa ton beau sein, ô Glaucé, Sans même m' effleurer dans les airs a glissé. Je te plains. Ne crois pas, ô ma pâle déesse, p26 Que mon coeur soit de marbre et sourd à ta détresse : Mais je ne puis t' aimer : Cybèle a pris mes jours, Et rien ne brisera nos sublimes amours. Va donc, et tarissant tes larmes soucieuses, Danse bientôt, légère, à tes noces joyeuses ! Nulle vierge, mortelle ou déesse, aux beaux corps, N' ont vos soupirs divins ni vos profonds accords, Ô bois mystérieux, temples aux frais portiques, Chênes qui m' abritez de rameaux prophétiques, Dont l' arome et les chants vont où s' en vont mes pas, Vous qu' on aime sans cesse et qui ne trompez pas ! Qui d' un calme si pur enveloppez mon être, Que j' oublie et la mort et l' heure où j' ai dû naître. Ô nature, ô Cybèle, ô sereines forêts, Gardez-moi le repos de vos asiles frais ; Sous le platane épais d' où le silence tombe, p27 Auprès de mon berceau creusez mon humble tombe ; Que Pan confonde un jour, aux lieux où je vous vois, Mes suprêmes soupirs avec vos douces voix, Et que mon ombre encore, à nos amours fidèle, Passe dans vos rameaux comme un battement d' aile ! 4 HELENE 1845 p31 1. Hélène. -Démodoce. -choeur de femmes. Démodoce. Ô muses, volupté des hommes et des dieux, Vous qui charmez d' Hellas les bois mélodieux ; Vierges aux lyres d' or, vierges ceintes d' acanthes, Des sages vénérés nourrices éloquentes, p32 Muses, je vous implore ! Et toi, divin chanteur, Qui des monts d' éleuthère habites la hauteur ; Dieu dont l' arc étincelle, ô roi de Lycorée Qui verses aux humains la lumière dorée ; Immortel dont la force environne Milet ; Si mes chants te sont doux, si mon encens te plaît, Célèbre par ma voix, dieu jeune et magnanime, Hélène aux pieds de neige, Hélène au corps sublime. Hélène. Cesse tes chants flatteurs, harmonieux ami. D' un trouble inattendu tout mon coeur a frémi. Réserve pour les dieux, calmes dans l' empyrée, Ta louange éclatante et ta lyre inspirée. La tristesse inquiète et sombre où je me vois Ne s' est point dissipée aux accents de ta voix ; p33 Et du jour où voguant vers la divine Crète, Atride m' a quittée, une terreur secrète, Un noir pressentiment envoyé par les dieux Habite en mon esprit tout plein de ses adieux. Le Choeur De Femmes. Ô fille de Léda, bannis ces terreurs vaines ; Songe qu' un sang divin fait palpiter tes veines. Honneur de notre Hellas, Hélène aux pieds d' argent Ne tente pas le sort oublieux et changeant. Hélène. Par delà les flots bleus, vers des rives lointaines Quel dessein malheureux a poussé tes antennes, Noble Atride ! Que n' ai-je accompagné tes pas ? p34 Peut-être que mes yeux ne te reverront pas ! Je te prie, ô Pallas, ô déesse sévère, Qui dédaignes éros et qu' Athènes révère, Vierge auguste, guerrière au casque étincelant, Du parjure odieux garde mon coeur tremblant. Et toi, don d' Aphrodite, ô flamme inassouvie, Apaise tes ardeurs qui dévorent ma vie ! Le Choeur De Femmes. Daigne sourire encore et te plaire à nos jeux. Reine, tu reverras ton époux courageux. Déjà sur la mer vaste une propice haleine Des rapides vaisseaux gonfle la voile pleine, Et les rameurs, courbés sur les forts avirons, D' une mâle sueur baignent à flots leurs fronts. p35 Hélène. Chante donc, et saisis ta lyre tutélaire ; Préviens des immortels la naissante colère, Doux et sage vieillard, dont les chants cadencés Calment l' esprit troublé des hommes insensés. Verse au fond de mon coeur, chantre de Méonie, Ce partage des dieux, la paix et l' harmonie. Filles de Sparte, et vous, compagnes de mes jours, De vos bras caressants entourez-moi toujours. Démodoce. Terre au sein verdoyant, mère antique des choses, Toi qu' embrasse océan de ses flots amoureux, Agite sur ton front tes épis et tes roses ! Ô fils d' Hypérion, éclaire un jour heureux ! p36 Courbez, ô monts d' Hellas, vos prophétiques crêtes. Lauriers aux larges fleurs, platanes, verts roseaux, Cachez au monde entier, de vos ombres discrètes, Le cygne éblouissant qui flotte sur les eaux. L' onde, dans sa fraîcheur, le caresse et l' assiége, Et sur son corps sacré roule en perles d' argent ; Le vent souffle, embaumé, dans ses ailes de neige : Calme et superbe, il vogue et rayonne en nageant. Vierges, qui vous jouez sur les mousses prochaines, Craignez les flèches d' or que l' archer Délien Darde, victorieux, sous les rameaux des chênes ; Des robes aux longs plis détachez le lien. p37 Le divin Eurotas, ô vierges innocentes, Invite en soupirant votre douce beauté. Il baise vos corps nus de ses eaux frémissantes, Palpitant comme un coeur qui bat de volupté. Terre au sein verdoyant, mère antique des choses, Toi qu' embrasse océan de ses flots amoureux, Agite sur ton front tes épis et tes roses ! Ô fils d' Hypérion, éclaire un jour heureux ! Sur tes bras, ô Léda, l' eau joue et se replie, Et sous ton poids charmant se dérobe à dessein ; Et le cygne attentif, qui chante et qui supplie, Voit resplendir parfois l' albâtre de ton sein. p38 Tes compagnes, ô reine, ont revêtu sur l' herbe Leur ceinture légère, et quitté les flots bleus. Fuis le cygne nageur, roi du fleuve superbe, N' attache point tes bras à son col onduleux ! Tyndare, sceptre en main, songe, l' âme jalouse, Sur le trône d' ivoire avec tristesse assis. Il admire en son coeur l' image de l' épouse, Et tourne vers le fleuve un regard indécis. Mais le large Eurotas, la montagne et la plaine, Ont frémi d' allégresse. ô pudeur sainte, adieu ! Et l' amante du cygne est la mère d' Hélène, Hélène a vu le jour sous les baisers d' un dieu ! p39 Terre au sein verdoyant, mère antique des choses, Toi qu' embrasse océan de ses flots amoureux, Agite sur ton font tes épis et tes roses ! Ô fils d' Hypérion, éclaire un monde heureux ! Hélène. Vieillard, ta voix est douce, aucun son ne l' égale. Telle chante au soleil la divine cigale, Lorsque les moissonneurs, dans les blés mûrs assis, Cessent pour l' écouter leurs agrestes récits. Prends cette coupe d' or par Héphaistos forgée. Jamais, de l' Ionie aux flots du grand égée, Un don plus précieux n' a ravi les humains. Hélène avec respect le remet dans tes mains. Ô divin Démodoce, ô compagnon d' Atrée, p40 Heureux le favori de la muse sacrée ! De sa bouche féconde en flots harmonieux Coule un chant pacifique, et les coeurs soucieux, Apaisant de leurs maux l' amertume cruelle, Goûtent d' un songe heureux la douceur immortelle. 2. Un Messager. Ô fille de Léda, sur un char diligent, Dont la roue est d' ivoire aux cinq rayons d' argent, Un jeune roi, portant sur son épaule nue La pourpre qui jadis de Phrygie est venue, Sur le seuil éclatant du palais arrêté, Demande le repos de l' hospitalité. p41 Des agraffes d' argent retiennent ses knémides. Sur le casque d' airain, aux deux cônes splendides, Ondule, belliqueux, le crin étincelant, Et l' épée aux clous d' or résonne sur son flanc. Hélène. Servez l' orge aux coursiers. L' hôte qui nous implore Nous vient des immortels et sa présence honore. Dans ce palais qu' Atride à ma garde a commis, Que le noble étranger trouve des coeurs amis. Le Choeur De Femmes. Strophe. Heureux le sage assis sous le toit de ses pères, L' homme paisible et fort ami de l' étranger ! p42 Il apaise la faim, il chasse le danger ; Il fait la part des dieux dans ses destins prospères, Sachant que le sort peut changer. Cher au fils de Kronos, sa demeure est un temple ; L' hospitalité rit sur son seuil vénéré ; Et sa vie au long cours que la terre contemple Coule comme un fleuve sacré. Antistrophe. Zeus vengeur, roi de l' olympe large, Comme un pâle vieillard marche dans les cités. Il dit que les destins et les dieux irrités L' ont ployé sous la honte et sous la lourde charge Des aveugles calamités. Des pleurs baignent sa face, il supplie, il adjure... Le riche au coeur de fer le repousse en tout lieu p43 Ô lamentable jour, ineffaçable injure ! Ce suppliant était un dieu ! Épode. Couronné de printemps, chargé d' hivers arides, Né d' un père héroïque ou d' un humble mortel, Entre, qui que tu sois, au palais des Atrides ; De Pallas bienveillante embrasse en paix l' autel. Reçois en souriant la coupe hospitalière Où le vin étincelle et réjouit tes yeux, Et préside au festin joyeux, Le front ceint de rose et de lierre, Étranger qui nous viens des dieux ! p44 3. Hélène. -Démodoce. -Paris. -choeur de femmes. - Choeur d' hommes. Hélène. Oui, sois le bien venu dans l' antique contrée De Pélops, étranger à la tête dorée. Si le sort rigoureux t' a soumis aux revers, Viens, des coeurs bienveillants et droits te sont Ouverts. Mais, sans doute, en ton sein, l' espérance fleurie Habite encor. Dis-nous ton père et ta patrie. Est-il un roi, pasteur des peuples ? Que les dieux Gardent ses derniers jours des soucis odieux ; Qu' il goûte longuement le repos et la joie ! p45 Paris. J' ai respiré le jour dans l' éclatante Troie. C' est le saint Ilion, demeure des humains. Les fils de Dardanos, fils de Zeus, de leurs mains L' ont bâtie au milieu de la plaine féconde Que deux fleuves divins arrosent de leur onde. Mais Ilos engendra le grand Laomédon, Et lui, Priam, mon père, et Pâris est mon nom. Hélène. Sur le large océan à l' humide poussière, N' as-tu point rencontré de trirème guerrière, Qui se hâte et revienne aux rivages d' Hellas ? Tes yeux n' ont-ils point vu le divin Ménélas ? p46 Pâris. Un songe éblouissant occupait ma pensée, Reine, et tout autre image en était effacée. Hélène. Pardonne. Vers la Crète assise au sein des eaux, Affrontant Poseidon couronné de roseaux, Mon époux, à la voix du sage Idoménée, A soudain délaissé la couche d' hyménée Et ce sombre palais où languissent mes jours ; Et les jalouses mers le retiennent toujours. Pâris. Des bords où le Xanthos roule à la mer profonde p47 Les tourbillons d' argent qui blanchissent son onde, Soumis aux immortels, sur les flots mugissants, Je suis venu vers toi, femme aux nobles accents. Hélène. Étranger, qu' as-tu dit ? Vers l' épouse d' Atride Les dieux auraient poussé ta trirème rapide ? Pour cet humble dessein tu quitterais les bords Où tu naquis au jour, où tes pères sont morts, Où versant de longs pleurs, ta mère, d' ans chargée, T' a vu fuir de ses yeux sur les ondes d' égée ? Pâris. La patrie et le toit natal, l' amour pieux De mes parents courbés par l' âge soucieux, p48 Ces vénérables biens, ô blanche tyndaride, N' apaisaient plus mon coeur plein d' une flamme aride. Ô fille de Léda, pour toi j' ai tout quitté. Écoute, je dirai l' auguste vérité. Aux cimes de l' Ida, dans les forêts profondes Où paissaient à loisir mes chèvres vagabondes, À l' ombre des grands pins je reposais songeur. L' aurore aux belles mains répandait sa rougeur Sur la montagne humide et sur les mers lointaines ; Les naïades riaient dans les claires fontaines, Et la biche craintive et le cerf bondissant Humaient l' air embaumé du matin renaissant. Une vapeur soudaine, éblouissante et douce, De l' Olympe sacré descendit sur la mousse... Les grands troncs respectés de l' orage et des vents p49 Courbèrent de terreur leurs feuillages mouvants ; La source s' arrêta sur les pentes voisines, Et l' Ida frémissant ébranla ses racines ; Et de sueurs baigné, plein de frissons pieux, Pâle, je pressentis la présence des dieux. De ce nuage d' or trois formes éclatantes, Sous les plis transparents de leurs robes flottantes, Apparurent, debout sur le mont écarté. L' une, fière et superbe, avec sérénité, Dressa son front divin tout rayonnant de gloire, Et croisant ses bras blancs sur son grand sein d' ivoire : Fils heureux de Priam, tu contemples Héré, Dit-elle, et je frémis à ce nom vénéré. Mais d' une voix plus douce et pleine de caresses : Ô pasteur de l' Ida, juge entre trois déesses. p50 Si le prix de beauté m' est accordé par toi, Des cités de l' Asie un jour tu seras roi. L' autre, sévère et calme, et pourtant non moins belle, Me promit le courage et la gloire immortelle, Et la force qui dompte et conduit les humains. Mais la dernière alors leva ses blanches mains, Déroula sur son cou de neige, en tresses blondes, De ses cheveux dorés les ruisselantes ondes ; Dénoua sa ceinture, et sur ses pieds d' argent Laissa tomber d' en haut le tissu négligent ; Et muette toujours, du triomphe assurée, Elle sourit d' orgueil dans sa beauté sacrée. Un nuage à sa vue appesantit mes yeux, Car la sainte beauté dompte l' homme et les dieux ! Et le coeur palpitant, l' âme encore interdite, Je dis : sois la plus belle, ô divine Aphrodite ! p51 La grande Héré, Pallas, plus promptes que l' éclair, Comme un songe brillant disparurent dans l' air, Et Cypris : -ô pasteur, que tout mortel envie, De plaisirs renaissants je charmerai ta vie. Va ! Sur l' onde propice à ton heureux vaisseau, Fuis ton père Priam, Ilion, ton berceau ; Cherche Hellas et les bords où l' Eurotas rapide Coule ses flots divins sous le sceptre d' Atride ; Et la fille de Zeus, Hélène aux blonds cheveux, J' en atteste le Styx, accomplira tes voeux. Le Choeur De Femmes. Ce récit merveilleux a charmé mon oreille. À cette douce voix nulle voix n' est pareille. Des muses entouré, tel le roi de Délos, Mêle un hymne sonore au murmure des flots. p52 Serait-ce point un dieu ? Le délien lui-même, Le front découronné de sa splendeur suprême, Noble Hélène, qui vient, cachant sa majesté, D' un hommage divin honorer ta beauté : Le Choeur D' Hommes. Strophe. Descend des neiges de Kyllène, Ô Pan, qui voles sur les eaux ! Accours, et d' une forte haleine Emplis les sonores roseaux. Viens ! De Nyse et de Gnosse inspire-moi les danses Et les rites mystérieux. J' ai frémi de désir, j' ai bondi tout joyeux. Il me plaît d' enchaîner les divines cadences Ô Pan ! Roi qui conduis le choeur sacré des dieux ! p53 Antistrophe. Franchis les mers icariennes, Jeune Hélios au char doré, Et que les lyres déliennes Chantent sur un mode sacré. Compagnes d' Artémis qui, dans les bois sauvages, Dansez sur les gazons naissants, Ô nymphes, accourez de vos pieds bondissants ! Dieux vagabonds des mers, formez sur les rivages Un choeur plein d' allégresse au bruit de mes accents ! Épode. Vierges ceintes de laurier rose, Dites un chant mélodieux : Semez l' hyacinthe et la rose p54 Aux pieds de la fille des dieux. Filles de Sparte, que la joie En molles danses se déploie Autour d' Hélène et de Pâris ; Effleurez le sol de vos rondes, Et dénouez vos tresses blondes Au souffle céleste des ris ! Hélène. Je rends grâces aux dieux de qui je tiens la vie, S' il faut qu' avec honneur je comble ton envie, Jeune homme. -parle donc. La fille de Léda, Et la reine de Sparte, ô pasteur de l' Ida, Peut, de riches trésors chargeant ton vaisseau vide, Contenter les désirs de ta jeunesse avide. Que réclame ton coeur ? Que demandent tes voeux ? p55 Mes étalons, ployant sur leurs jarrets nerveux, Nourris dans les vallons et les plaines fleuries, À cette heure couverts de chaudes draperies, Hennissent en repos. Ils sont à toi, prends-les. Prends cet autel sacré gardien de mon palais, Et l' armure éclatante et le glaive homicide Que Pallas a remis entre les mains d' Atride ; Prends, et vers l' heureux bord ou s' ouvrirent tes yeux Guide à travers les flots tes compagnons joyeux. Pâris. Noble Hélène, mon père en sa demeure immense Possède assez de gloire et de magnificence ; Assez d' or et d' argent, vain désir des mortels, Décorent de nos dieux les éclatants autels. Garde, fille de Zeus, tes richesses brillantes, p56 Et ce fer qui d' Atride arme les mains vaillantes, Et cet autel d' airain à Pallas consacré. Ce que je veux de toi, reine, je le dirai. Il faut abandonner Sparte, Atride et la Grèce, Et, célébrant éros par un chant d' allégresse, Suivre, soumise aux dieux, à l' horizon des flots, Pâris, fils de Priam, dans les remparts d' Ilos. Hélène. Étranger ! Si déjà de la maison d' Atrée Tes pas audacieux n' eussent franchi l' entrée ; Si tu n' étais mon hôte enfin, et si les dieux N' enchaînaient mon offense en un respect pieux ; Imprudent étranger, tu quitterais sur l' heure La belliqueuse Sparte, Hélène et la demeure D' Atride ! Mais toujours un hôte nous est cher. p57 Tu n' auras pas en vain bravé la vaste mer Et les vents orageux de la nue éternelle. Viens donc, le festin fume et la coupe étincelle ; Viens goûter le repos ; mais, ô Pâris, demain, Des rives du Xanthos tu prendras le chemin. 4. Démodoce. -demi-choeur de femmes. -demi-choeur D' hommes. Le Choeur De Femmes. Dieux ! Donnez-vous raison aux terreurs de la reine ? C' en est-il fait, ô dieux, de notre paix sereine ? Je tremble, et de mes yeux déjà remplis de pleurs Je vois luire le jour prochain de nos douleurs. p58 Dis-nous, sage vieillard aux mains harmonieuses, Ô disciple chéri des muses glorieuses, Ô Démodoce, ami des immortels, dis-nous Si, loin de Sparte et loin des rivages si doux Du natal Eurotas, nos yeux, en leur détresse, Verront s' enfuir Hélène infidèle à la Grèce ? Démodoce. Les équitables dieux, seuls juges des humains, Dispensent les brillants ou sombres lendemains. Ils ont scellé ma bouche, et m' ordonnent de taire Leur dessein formidable en un silence austère. Le Choeur D' Hommes. Ô vieillard, tu le sais, le destin a parlé. p59 J' en atteste l' Hadès et l' Olympe étoilé ! Bannis de ton esprit le doute qui l' assiége. Non, ce n' est point en vain, vierges aux bras de neige, Que l' immortelle née au sein des flots amers A tourné notre proue à l' horizon des mers, Et que durant dix jours nos rames courageuses Ont soulevé l' azur des ondes orageuses. Le Choeur De Femmes. Ô cruelle Aphrodite, et toi, cruel éros ! Le Choeur D' Hommes. Enfant, roi de l' Olympe ! ô reine de Paphos ! Démodoce. La jeunesse est crédule aux espérances vaines : p60 Elle éblouit nos yeux et brûle dans nos veines, Et des songes brillants le cortége vainqueur D' un aveugle désir fait palpiter le coeur. Le Choeur D' Hommes. Strophe. Divine Hébé, blonde déesse, La coupe d' or des dieux étincelle en tes mains. Salut, ô charme des humains, Immortelle et douce jeunesse ! Une ardente lumière, un air pur et sacré Versent la vie à flots au coeur où tu respires : Plein de rayons et de sourires, Il monte et s' élargit dans l' Olympe éthéré ! p61 Antistrophe. Les jeux, les ris vermeils, les grâces, Éros à l' arc d' ivoire, Aphrodite au beau sein, Et les désirs, comme un essaim, Vont et s' empressent sur tes traces. Le flot des mers pour toi murmure et chante mieux ; Une lyre cachée enivre ton oreille. L' aube est plus fraîche et plus vermeille, Et l' étoile nocturne est plus belle à tes yeux. Épode. Ô vierge heureuse et bien aimée, Ceinte des roses du printemps, Qui, dans ta robe parfumée, Apparus au matin des temps ! p62 Ta voix est comme une harmonie ; Les violettes d' Ionie Fleurissent sous ton pied charmant. Salut, ô jeunesse féconde, Dont les bras contiennent le monde Dans un divin embrassement ! Démodoce. Bienheureuse l' austère et la rude jeunesse Qui rend un culte chaste à l' antique vertu ! Mieux qu' un guerrier de fer et d' airain revêtu, Le jeune homme au coeur pur marche dans la sagesse. Le myrte efféminé n' orne point ses cheveux, Il n' a point effeuillé la rose ionienne ; p63 Mais sa bouche est sincère et sa face est sereine, Et la lance d' Arès charge son bras nerveux. En de mâles travaux ainsi coule sa vie. Si parfois l' étranger l' accueille à son foyer, Il n' outragera point l' autel hospitalier, Et respecte le seuil où l' hôte le convie. Puis les rapides ans inclinent sa fierté ; Mais la vieillesse auguste ennoblit le visage ! Et qui vécut ainsi, peut mourir, il fut sage, Et demeure en exemple à la postérité. Le Choeur De femmes. Vierge Pallas, toujours majestueuse et belle, Préserve-moi d' éros ! à ton culte fidèle, p64 Dans la maison d' Hélène et dans la chasteté, Je fuirai du plaisir l' amère volupté. Sous ton égide d' or, ô sereine déesse, Garde d' un souffle impur la fleur de ma jeunesse. Le Choeur D' Hommes. Déesse, qui naquis de l' écume des mers, Dont le rire brillant tarit les pleurs amers, Aphrodite ! à tes pieds la terre est prosternée. Ô mère des désirs, d' éros et d' Hyménée, Ceins mes temples de myrte, et qu' un hymne sans fin Réjouisse le cours de mon heureux destin ! Démodoce. Le désir est menteur, la joie est infidèle. Toi seule es immuable, ô sagesse éternelle ! p65 L' heure passe, et le myrte à nos fronts est fané ; Mais l' austère bonheur que tu nous as donné, Semblable au vaste mont qui plonge aux mers profondes Demeure inébranlable aux secousses des ondes. Le Choeur D' Hommes. Le souffle de Borée a refroidi vos cieux. Oh ! Combien notre Troie est plus brillante aux yeux ! Vierges, suivez Hélène aux rives de Phrygie, Où le jeune Iacchos mène la sainte orgie ; Où la grande Cybèle au front majestueux, Assise sur le dos des lions tueurs de boeufs, Du Pactole aux flots d' or vénérable habitante Couvre plaines et monts de sa robe éclatante ! p66 Le Choeur De Femmes. Ô verts sommets du Taygète, ô beau ciel ! Dieux de Pélops, dieux protecteurs d' Hélène ! Vents qui soufflez une si douce haleine Dans les vallons du pays paternel ; Et vous, témoins d' un amour immortel, Flots d' Eurotas, ornement de la plaine ! Démodoce. Étrangers, c' est en vain qu' en mots harmonieux Vous caressez l' oreille et l' esprit curieux. C' est assez. Grâce aux dieux qui font la destinée, Au sol de notre Hellas notre âme est enchaînée ; Et la terre immortelle où dorment nos aïeux Est trop douce à nos coeurs et trop belle à nos yeux. p67 Les vents emporteront ta poussière inféconde, Ilion ! Mais Hellas illumine le monde ! 5. Hélène. -Pâris. -Démodoce. -choeur de femmes. - Choeur d' hommes. Hélène. Tes lèvres ont goûté le froment et le vin, Fils de Priam. Ainsi l' a voulu le destin. Des dieux hospitaliers j' ai gardé la loi sainte. Mais de Sparte déjà dorant la vaste enceinte, L' aurore a secoué ses roses dans l' azur, Et l' astre à l' horizon incline un front obscur. Dans le large Eurotas ta trirème lavée p68 Sur les flots, par les vents, s' agite soulevée. Va ! Que Zeus te protége, et que les dieux marins T' offrent un ciel propice et des astres sereins ! Tu reverras l' Ida couronné de pins sombres, Et les rapides cerfs qui paissent sous leurs ombres, Et les fleuves d' argent, Simoïs et Xanthos, Et tes parents âgés et les remparts d' Ilos. Heureux qui, sans remords, et d' une âme attendrie Revoit les cieux connus et la douce patrie ! Pâris. Ô blanche Tyndaride, ô fille de Léda, Noble Hélène ! Aphrodite, au sommet de l' Ida, À mes yeux transportés éblouissante et nue, Moins sublime, apparut du milieu de la nue ! N' es-tu point Euphrosyne au corps harmonieux p69 Dont rêvent les humains et qu' admirent les dieux ? Où la blonde Aglaé dont les molles paupières Enveloppent les coeurs d' un tissu de lumières ? L' or de tes cheveux brûle, et tes yeux fiers et doux Font palpiter le sein et courber les genoux ! Tes pieds divins sans doute ont foulé les nuées. Les vierges de Phrygie aux robes dénouées, Étoiles qui du jour craignent l' auguste aspect, Vont pâlir devant toi d' envie et de respect. Viens ! Aphrodite veut qu' aux bords sacrés de Troie J' emporte avec orgueil mon éclatante proie ! Elle-même, prodigue en son divin secours, De mon vaisseau rapide a dirigé le cours. Hélène. Ô vous, fils du grand Zeus, dioscures sublimes, p70 Qui de l' Olympe auguste illuminez les cimes ; Vous qui, levant la pique et le ceste guerrier, Jadis avez conquis le divin bélier ! Ô gloire de l' Hellade, amis de mon enfance, Mes frères, entendez votre soeur qu' on offense ! Et toi, vierge Pallas, gardienne de l' hymen. Qui portes l' olivier et la lance en ta main, Vois combien ce regard me pénètre et m' enflamme ! Mets ta force divine, ô Pallas, dans mon âme ; Soutiens mon lâche coeur dans ce honteux danger. Le Choeur De Femmes. Dieux ! Chassez de nos murs ce funeste étranger. Pâris. Hélène aux pieds d' argent, des femmes la plus belle, Mon coeur est dévoré d' une ardeur immortelle ! p71 Hélène. Je ne quitterai point Sparte aux nombreux guerriers, Ni mon fleuve natal et ses roses lauriers, Ni les vallons aimés de nos belles campagnes Où danse et rit encor l' essaim de mes compagnes ; Ni la couche d' Atride et son sacré palais. Crains de les outrager, fils de Priam, fuis-les ! Sur ton large navire, au delà des mers vastes, Fuis ! Et ne trouble pas des jours calmes et chastes. Heureux encor, si Zeus, de ton crime irrité, Ne venge mon injure et l' hospitalité. Fuis donc, il en est temps. Déjà sur l' onde égée, À l' appel de l' Hellade et d' Hélène outragée, Le courageux Atride excite ses rameurs, Regagne ta Phrygie, ou si tu tardes, meurs ! p72 Pâris. La rose d' Ionie ornera ma trirème, Et tu seras à moi, noble femme que j' aime ! Les dieux me l' ont promis ; nous trompent-ils jamais ? Hélène. Les dieux m' en sont témoins, étranger, je te hais. Ta voix m' est odieuse et ton aspect me blesse. Ô justes dieux, grands dieux ! Secourez ma faiblesse. Je t' implore, ô mon père, ô Zeus ! Ah ! Si toujours J' ai vénéré ton nom de pieuses amours ; Fidèle à mon époux et vertueuse mère, Si du culte d' éros j' ai fui l' ivresse amère ; Souviens-toi de Léda, toi, son divin amant, Mon père ! Et de mon sein apaise le tourment. p73 Permets qu' en son palais où Pallas le ramène, Atride, entre les grecs, soit fier encor d' Hélène. Ô Zeus, ô noble Atride, ô ma fille, ô vertu, Sans relâche parlez à mon coeur abattu ; Calmez ce feu secret qui sans cesse m' irrite. Je hais ce phrygien, ce prêtre d' Aphrodite, Cet hôte au coeur perfide, aux discours odieux... Je le hais, mais qu' il parte, et pour jamais ! Grands Dieux ! Je l' aime ! C' est en vain que ma bouche le nie, Je l' aime et me complais dans mon ignominie ! Le Choeur De Femmes. Ô reine, tes douleurs me pénètrent d' effroi. Le Choeur D' Hommes. Tu triomphes, éros, et Pâris avec toi. p74 Le Choeur De Femmes. Éros, épargne Hélène, ou frappe-moi pour elle. Le Choeur D' Hommes. Poursuis, divin éros, dompte ce coeur rebelle. Le Choeur De Femmes. Aphrodite et Pallas, ô combat abhorré ! Se disputent Hélène et son coeur déchiré. Hélène. Ne cesserez-vous point, ô dieux inexorables, D' incliner vers le mal les mortels misérables ! p75 Le Choeur D' Hommes. Pleurs, combats insensés, inutiles efforts. Tu résistes en vain, et les dieux sont plus forts. Démodoce. Hymne. Toi, par qui la terre féconde Gémit sous un tourment cruel, Éros, dominateur du ciel, Éros, éros, dompteur du monde ! Par delà les flots orageux, Par delà les sommets neigeux, Plus loin que les plaines fleuries Où les grâces, des dieux chéries, Mêlent leurs danses et leurs jeux, p76 Tu touches à tous les rivages ; Tu poursuis dans les bois sauvages Les chasseresses aux pieds prompts : Tu troubles l' équité des sages Et tu découronnes leurs fronts ! L' épouse, dans son coeur austère, Durant le silence des nuits, Sent glisser ton souffle adultère, Et sur sa couche solitaire Rêve, en proie aux brûlants ennuis. Tout mortel aux jours éphémères, De tes flèches sans cesse atteint, A versé des larmes amères. Jamais ta jureur ne s' éteint ; Jamais tu ne fermes tes ailes. Tu frappes, au plus haut des cieux, p77 Les palpitantes immortelles D' un trait certain et radieux ; Et, réglant l' éther spacieux, Présidant aux lois éternelles, Tu siéges parmi les grands dieux, Toi, par qui la terre féconde Gémit sous un tourment cruel, Éros, éros, dompteur du monde, Éros, dominateur du ciel ! Pâris. Enfant divin, sois-moi favorable ! Attendrai-je Que l' âge sur ma tête ait secoué sa neige Et flétri pour jamais les roses et mon coeur ? Ô volupté, nectar, enivrante liqueur, Ô désir renaissant des dieux, coupe de flamme, p78 Tu verses à la fois tout l' Olympe dans l' âme ! Hélène. Heureuse qui peut vivre et peut mourir aux lieux Où l' aurore première a réjoui ses yeux, Et qui, de fils nombreux chaste mère entourée, Laisse au fond de leurs coeurs sa mémoire honorée ! Mais quoi ! Ne suis-je plus Hélène ? -phrygien ! Atride est mon époux, ce palais est le sien... Fuis ! Ne me réponds point. Je le veux, je l' ordonne. Mais je ne puis parler, la force m' abandonne, Mon coeur cesse de battre, et déjà sous mes yeux Roule le fleuve noir par qui jurent les dieux. Le Choeur De Femmes. Ô Zeus, secours au moins ta fille malheureuse ! p79 Ô Pallas-Athéné, déesse généreuse, Viens, je t' implore ; rouvre à la douce clarté Les yeux mourants d' Hélène. ô jour, jour détesté, Jour d' amères douleurs, de larmes, de ruine ! Ô funeste étranger, vois la fille divine De Zeus et de Léda ! Remplissez nos remparts De lamentations, guerriers, enfants, vieillards... Hélas ! Faut-il qu' Hélène aux pieds d' argent se meure ! Les dieux, ô fils d' Atrée, ont frappé ta demeure. Pâris. Noble Hélène, reviens à la vie et plains-moi. J' ai causé ta colère et ton cruel effroi, Et troublant de ces lieux la paix chaste et sereine, Offensé ton coeur fier et mérité ta haine ; Mais la seule Aphrodite a dirigé mes pas ; p80 Plains-moi, fille des dieux, et ne me punis pas ! Plus grande est ta beauté, plus ta présence est douce, Plus l' auguste respect me dompte et me repousse. Pardonne, je retourne en mon lointain pays. Pour toi, rebelle aux dieux, je pars et t' obéis ; Heureux si ta pitié, par delà l' onde amère, Suit durant un seul jour ma mémoire éphémère. Fuyons ! Des pleurs amers s' échappent de mes yeux. Noble Hélène, reçois mes suprêmes adieux ; Salut, gloire d' Hellas, je t' aime et je t' honore. Hélène. Divin fils de Priam, ton coeur est noble encore. Sois heureux. Je rends grâce au généreux dessein Que ta jeune sagesse a fait naître en ton sein p81 Il est digne des dieux d' où sort ta race antique Et se vaincre soi-même est d' un coeur héroïque. 6. Hélène. -Démodoce. -choeur de femmes. Le Choeur De Femmes. Strophe. Ô charme du vaste univers, Ô terre de Pallas, ô glorieuse Grèce. Exhale un hymne d' allégresse, Émeus l' Olympe au bruit de tes sacrés concerts ! Hellas, ô belle Hellas, terre auguste et chérie, Mes yeux ont vu pâlir ta gloire, ô ma patrie ! Mais Zeus a dissipé l' ombre vaine d' un jour ; p82 Et de Pallas les mains paisibles Brisent les traits d' éros, si longtemps invincibles : La sagesse a vaincu l' amour ! Antistrophe. Dieux propices aux matelots, Sur les eaux de la mer soufflez, doux éolides ; Poussez nos trirèmes rapides À travers l' étendue et l' écume des flots. Reviens, ô fils d' Atrée, au berceau de tes pères, Et poursuis l' heureux cours de tes destins prospères. La fille de Léda, reine aux cheveux dorés, Honneur d' Hellas que Zeus protége, Ô courageux époux, t' ouvre ses bras de neige Pour des embrassements sacrés ! p83 Épode. Ciel natal, lumière si douce, De ton plus bel éclat resplendis à mes yeux ! Ô nymphes aux pieds nus, sur un mode joyeux Du Taygète foulez la mousse ; Ô Démodoce, chante un hymne harmonieux ! Aux sons des lyres d' or, en longues théories, Les tempes de roses fleuries, Femmes de Sparte, allez vers les sacrés autels ; Et que le sang pur des victimes Et l' encens à longs flots et les choeurs magnanimes, Dans l' Olympe aux voûtes sublimes Réjouissent les immortels ! Démodoce. Interrompez vos chants, ô vierges innocentes. p84 La sombre inquiétude et les peines cuisantes Du front de notre Hélène assiégent la pâleur. Ô vierges, respectez sa secrète douleur. De votre âge fleuri les tristesses légères Se dissipent bientôt en vapeurs passagères ; Et de vos yeux brillants les doux pleurs sont pareils Aux larmes de la nuit sur les rameaux vermeils : Prompts à naître, à tarir plus faciles encore. Votre peine en rosée au soleil s' évapore, Ô vierges ! Mais le coeur où les dieux ont passé Garde longtemps le trait profond qui l' a blessé ; Il se plaît à poursuivre une incessante image, Et des pleurs douloureux sillonnent le visage. Hélène. Vieillard, le doux repos s' est éloigné de moi : p85 Mon lâche coeur est plein d' amertume et d' effroi. Tu l' as dit, de ce coeur profonde est la blessure, Et les dieux de ma honte ont comblé la mesure. Je l' avoue, -et mon front en rougit, tu le vois ! Mon oreille a gardé le doux son de sa voix ; De sa jeune fierté l' irrésistible grâce À mes regards encore en songe se retrace... Je l' aime ! -éros ! Voilà de tes funestes jeux ! Dis-moi que mon époux est sage et courageux, Vieillard, et que sans doute, en mon âme abusée, D' injustes dieux ont mis cette image insensée. Dis-moi qu' Atride m' aime et qu' en ce dur moment Il brave la tempête et le flot écumant ; Qu' il m' a commis l' honneur de sa vie héroïque, Que je l' aime ! ... ô douleur, ô race fatidique D' Atrée ! ô noir destin et déplorable jour. p86 Flammes qui consumez mon coeur, ô lâche amour ! C' est en vain que sa vue à mes yeux est ravie, Il emporte la gloire et la paix de ma vie ! Démodoce. Noble Hélène, les dieux, d' où naissent nos travaux, Aux forces de nos coeurs ont mesuré nos maux, Et dans les parts qu' ils font des fortunes diverses Ils livrent les meilleurs aux plus rudes traverses, Certains que tout mortel armé de sa vertu Sous le plus lourd destin n' est jamais abattu. Rejetez loin de vous, murs belliqueux de Sparte, L' hôte qui vous outrage. ô dieux justes, qu' il parte, Et que les jours futurs dévoilés à mes yeux S' effacent comme l' ombre à la clarté des cieux ! p87 Hélène. Toi que les dieux ont fait confident de leur haine, De quels funestes coups frapperont-ils Hélène ? Démodoce. Laissons faire les dieux. Oublie un vain discours. Que Zeus et que Pallas te gardent de beaux jours. Puissent la paix divine et la forte sagesse Descendre dans ton âme et bannir ta tristesse ! La sereine douceur d' un amour vertueux Verse le calme au fond des coeurs tumultueux ; Tel, dans la route obscure où grondent les orages, Un regard d' Hélios dissipe les nuages. Hélène. Mon père, ta sagesse est grande. Que le ciel p88 Couronne tes vieux ans d' un honneur immortel. J' écouterai toujours d' un esprit favorable L' harmonieux conseil de ta voix vénérable. Et vous, ô soeurs d' Hélène, ô beaux fronts ceints de Fleurs ! De vos jeunes accords endormez mes douleurs. J' aime vos chants si doux où la candeur respire, Et mon front s' illumine à votre heureux sourire. Le Choeur De Femmes. Penché sur le timon et les rênes en mains, Hélios presse aux cieux le splendide attelage ; Il brûle dans son cours l' immobile feuillage Des bois vierges de bruits humains. Les tranquilles forêts de silence sont pleines ; Et la source au flot clair du rocher tout en pleurs p89 Tombe, et mêle aux chansons des furtives haleines Son murmure parmi les fleurs. Ô divine Artémis, vierge aux flèches rapides, Accours, l' heure est propice au bain mystérieux. Sans craindre des mortels le regard curieux, Plonge dans les ondes limpides. Chasseresses des bois, ô nymphes, hâtez-vous. Dénouez d' Artémis la rude et chaste robe. Voyez ! Le bois épais et sombre la dérobe Aux yeux même des dieux jaloux. Et l' onde frémissante a reçu la déesse Et retient son beau corps dans un baiser tremblant ; Elle rit, et l' essaim joyeux, étincelant Des nymphes, l' entoure et la presse. p90 Mais quel soupir émeut le feuillage prochain ? Serait-ce quelque vierge égarée et peureuse, Ou le faune moqueur, ou le jeune sylvain, Qui pousse une plainte amoureuse ? C' est toi, fils d' Aristée, aux molosses chasseurs, Qui surprends Artémis dans sa blancheur de neige, Nue et passant du front l' éblouissant cortége Que lui font ses divines soeurs. Fuis, chasseur imprudent ! Artémis irritée T' aperçoit et se lève au milieu des flots clairs, Et sa main sur ton front lance l' onde agitée ; Ses grands yeux sont tout pleins d' éclairs. La corne aux noirs rameaux sur ta tête se dresse ; Tu cours dans les halliers comme un cerf bondissant... p91 Et ta meute en abois, dans une aveugle ivresse Hume l' arome de ton sang. Malheureux ! Plus jamais dans les forêts aimées Tu ne retourneras, ton arc entre les mains. Ah ! Les dieux sont cruels ! Aux douleurs des humains Toujours leurs âmes sont fermées. Hélène. Oui, les dieux sont cruels ! -ô jours, jours D' autrefois ! De ma mère Léda doux baisers, douce voix ! Bras caressants et chers où riait mon enfance, Ô souvenirs sacrés que j' aime et que j' offense, Salut ! -un noir nuage entre mon coeur et vous D' heure en heure descend comme un voile jaloux Salut, seuil nuptial, maison du fils d' Atrée, p92 Ô chastes voluptés de sa couche sacrée ! De la grande Pallas autel hospitalier, Où j' ai brûlé la myrrhe et l' encens familier ! Ô cité de Tyndare, ô rives de mon fleuve, Où l' essaim éclatant des beaux cygnes s' abreuve Et nage, et comme Zeus, quittant les claires eaux, Poursuit la blanche nymphe à l' ombre des roseaux ! Salut, ô mont Taygète, ô grottes, ô vallées, Qui, des rires joyeux de nos vierges, troublées, Sur les agrestes fleurs et les gazons naissants, Avez formé mes pas aux rhythmes bondissants ! Salut, chère contrée où j' ai vu la lumière ! Trop fidèles témoins de ma vertu première, Salut ! Je vous salue, ô patrie, ô beaux lieux ! D' Hélène pour jamais recevez les adieux. Une flamme invincible irrite dans mes veines p93 Un sang coupable... assez, assez de luttes vaines, D' intarissables pleurs, d' inutiles remords... Accours ! Emporte-moi, phrygien, sur tes bords. Achève enfin, éros, ta victoire cruelle. Et toi, fille de Zeus, ô gardienne infidèle. Pallas, qui m' as trahie ; et vous, funestes dieux, Qui me livrez en proie à mon sort odieux, Qui me poussez aux bras de l' impur adultère... Par le fleuve livide et l' Hadès solitaire, Par Niobé, Tantale, Atrée, et le festin Sanglant ! Par Perséphone et par le noir destin, Par les fouets ardents de la pâle érynnie, Ô dieux cruels, dieux sourds ! ô dieux, je vous renie ! Viens, ô fils de Priam, je t' aime et je t' attends. p94 Démodoce. Ô dieux, pressez sa fuite ! -Hélène, il n' est plus Temps. Sur l' écume du fleuve il vogue, et j' en rends grâces Aux dieux ! -les flots mouvants ont effacé ses traces. Hélène. Éros brûle en mon sein ! ô vieillard, je me meurs. Va, Démodoce, cours. De tes longues clameurs Emplis les bords du fleuve. Arrête sa trirème. Dis-lui que je l' attends et le supplie et l' aime ! Démodoce. Par ton vaillant époux, par la gloire d' Hellas, Puissent de Zeus vengeur les foudres en éclats p95 Frapper ma tête impie et livrer ma poussière Aux vents d' orage, si j' écoute ta prière. Le Choeur De Femmes. Malheureuse et cruelle Hélène, qu' as-tu dit ? Hélène. Vierges, séchez vos pleurs, car mon sort est prédit. Il faut courber le front sous une loi plus forte. Ah ! Sans doute il est lourd le poids que mon coeur Porte, Ils sont amers les pleurs qui tombent de mes yeux ; Mais les dieux l' ont voulu, je m' en remets aux dieux. Ils ont troublé ma vie... eh bien, quoi qu' il m' en Coûte, J' irai jusques au bout de ma funeste route ; Gloire, honneur et vertu, je foulerai du pied Ce que l' homme et le ciel révèrent, sans pitié, p96 Sans honte ! Et quand viendra le terme de mon âge : Voilà, dirai-je aux dieux, votre exécrable ouvrage ! 7. Hélène. -Démodoce. -Pâris. -choeur de femmes. - Pâris. Viens ! Mes forts compagnons, à la fuite animés, Poussent des cris joyeux, des avirons armés. Hélène. Les dieux m' ont entendue ! Démodoce. Envoyé des lieux sombres p97 Où d' un sceptre de fer Aidès conduit les ombres, Fils de Priam, -et toi dont le coeur est changeant Et perfide ! écoutez. Sur son trépied d' argent, Dans Larisse, le dieu qu' honore Lycorée, Fit entendre autrefois sa parole sacrée. Jeune encor, mais déjà plein de transports pieux, J' accoutumais ma voix aux louanges des dieux, Et le grand Apollon guidait mes pas timides Sur les sommets chéris des chastes Piérides. Livrant à mes regards les temps encor lointains Le dieu me révéla vos sinistres destins, Fils de Priam, et toi, d' éros indigne esclave ! Pâris. Résiste-t-on aux dieux ? Malheur à qui les brave. Vieillard, les feux tombés du char d' or d' Hélios p98 N' amollissent jamais le front glacé d' Athos : Des songes enflammés l' âge froid te protége, Et nul dieu de ton coeur n' échauffera la neige. Démodoce. Jeune homme, ils sont aimés des justes immortels, Ceux qui vivent en paix sur les bords paternels, Et des simples vertus suivant le cours austère, Calment à ce flot pur la soif qui les altère. Et toi, ma fille, et toi qu' entoura tant d' amour Depuis l' heure si chère où tu naquis un jour ; Ma fille, entends ma voix ! -mes riantes années Au souffle des hivers se sont toutes fanées ; J' ai vécu longuement. Je sais le lendemain Des ivresses d' une heure et du désir humain ! p99 Femme de Ménélas, je te prie et t' adjure : Souviens-toi d' Athéné qui venge le parjure. Le Choeur De Femmes. Ô fille de Léda, noble Hélène aux pieds blancs Nous pressons tes genoux avec nos bras tremblants. Hélène. C' est assez. J' obéis à tes flammes divines, Éros. Emporte-moi sur les ondes marines, Ô Pâris ! -Hélios luit dans l' Olympe en feu. Adieu, vierges de Sparte ! ô Démodoce, adieu ! Le Choeur De Femmes. Arrête, Hélène ! Arrête, ô malheureuse Hélène ! Prends en pitié ta gloire et notre amère peine... p100 Elle fuit ! Et déjà son long voile flottant Disparaît au détour du portique éclatant. Tombez, écroulez-vous, murs du palais antique. Ô sol, ébranle-toi sur sa trace impudique ! Démodoce. C' en est fait ! L' eau gémit sous l' effort des nageurs. Fuis donc, couple fatal, et crains les dieux vengeurs. Le Choeur De Femmes. Strophe. Divins frères d' Hélène, éclatants dioscures, Qui brillez à nos yeux durant les nuits obscures, À l' horizon des vastes mers ; Refusez vos clartés si pures Au vaisseau ravisseur qui fend les flots amers. p101 Beaux astres qui régnez au milieu des étoiles, Laissez, de l' Olympe attristé, D' une éternelle nuit tomber les sombres voiles : Gloire, vertu, patrie, Hélène a tout quitté ! Antistrophe. Comme la rose en proie aux souffles de Borée, Qui ne voit pas finir l' aube qui l' a dorée, Tombe et se fane en peu d' instants, Ma jeunesse aux pleurs consacrée Ne verra pas la fin de son heureux printemps ! Ô mousses du Taygète, ô fleurs de nos vallées, Propices à nos choeurs joyeux, Qu' autrefois elle aimait, que ses pas ont foulées, Flétrissez-vous : Hélène a renié ses dieux ! p102 Épode. Vers ton palais désert et sombre, ô noble Atride, À travers les flots orageux, Ne hâte point le cours de ton vaisseau rapide : Tu ne reverras plus la blanche Tyndaride Aux cheveux d' or, aux pieds neigeux ! Pleure comme une femme, ô guerrier courageux ! Du Cygne et de Léda celle qui nous est née, Sur la pourpre étrangère, insensible à nos pleurs, Oublie Hellas abandonnée... Grands dieux ! De roses couronnée Hélène rit de nos douleurs ! Démodoce. Ô Phoebos-Apollon ! De ta bouche divine p103 Coule la vérité dont l' esprit s' illumine ! Roi des muses, chanteur des monts et des forêts, Roi de l' arc d' or, armé d' inévitables traits, Ô dompteur de Python, souverain de Larisse ! Que l' océan immense et profond se tarisse, Que l' impalpable éther, d' où ton char radieux Verse la flamme auguste aux hommes comme aux dieux, S' écroule, et que l' Hadès impénétrable et sombre Engloutisse le monde éternel dans son ombre, Si, délaissant ton culte et rebelle à tes lois, Je doutais, Apollon, des accents de ta voix ! Fiers enfants de l' Hellade, ô races courageuses, Emplissez et troublez de clameurs belliqueuses La hauteur de l' Olympe et l' écho spacieux Des plaines et des monts où dorment vos aïeux ! De l' épire sauvage aux flots profonds d' égée, p104 Levez-vous pour venger la patrie outragée ! Saisissez, ô guerriers, d' une robuste main, Et le glaive homicide et la pique d' airain. Pousse des cris, puissante Argos ! Divine Athènes, Couvre la vaste mer d' innombrables antennes... Et vous, ô roi d' Hellas, emportez sur les flots La flamme avec la mort dans les remparts d' Ilos ! Le Choeur De Femmes. Strophe. Quand du myrte d' éros la vierge est couronnée, Et, sous le lin éblouissant, S' approche en souriant des autels d' hyménée. Les charites en choeur conduisent en dansant Son innocente destinée. p105 Son coeur bondit de joie ; et l' époux radieux La contemple, l' admire et rend grâces aux dieux ! Antistrophe. Sous le toit nuptial le trépied d' or s' allume ; La rose jonche les parvis. Les rires éclatants montent, le festin fume ; Un doux charme retient les convives ravis Aux lieux que l' épouse parfume. Salut, toi qui nous fais des jours heureux et longs, Divin frère d' éros, Hymen aux cheveux blonds ! Épode. Mais, ô chasteté sainte, ô robe vénérable, Malheur à qui sur toi porte une impure main ! Qu' il vive et meure misérable ! p106 Qu' érynnis vengeresse, auguste, inexorable, Le flagelle à jamais dans l' Hadès inhumain ! Malheur à l' épouse adultère, En proie aux lâches voluptés, Source de sang, de honte et de calamités, Opprobre et fardeau de la terre ! Frappez-la, dieux vengeurs, noires divinités ! 5 LA ROBE DU CENTAURE. 1845 p107 Antique justicier, ô divin Sagittaire, Tu foulais de l' Oeta la cime solitaire, Et dompteur en repos, dans ta force couché, Sur ta solide main ton front s' était penché. Les pins de Thessalie, avec de fiers murmures, p108 T' abritaient gravement de leurs larges ramures ; Détachés de l' épaule et du bras indompté, Ta massue et ton arc dormaient à ton côté. Tel, glorieux lutteur, tu contemplais, paisible, Le sol sacré d' Hellas où tu fus invincible. Ni trêve, ni repos ! Il faut encor souffrir : Il te faut expier ta grandeur et mourir. Ô robe aux lourds tissus, à l' étreinte suprême ! Le néméen s' endort dans l' oubli de soi-même : De l' immense clameur d' une angoisse sans frein Qu' il frappe, ô destinée, à ta voûte d' airain ! Que les chênes noueux, rois aux vieilles années, S' embrasent en éclats sous ses mains acharnées ; Et, saluant d' en bas l' Olympe radieux, Que l' Oeta flamboyant l' exhale dans les cieux ! p109 Désirs que rien ne dompte, ô robe expiatoire, Tunique dévorante et manteau de victoire ! C' est peu d' avoir planté d' une immortelle main Douze combats sacrés aux haltes du chemin ; C' est peu, multipliant sa souffrance infinie, D' avoir longtemps versé la sueur du génie ; Ô source de sanglots, ô foyer de splendeurs, Un invisible souffle irrite vos ardeurs ; Vos suprêmes soupirs, avant-coureurs sublimes, Guident aux cieux ouverts les âmes magnanimes, Et sur la hauteur sainte où brûle votre feu Vous consumez un homme et vous faites un dieu. 6 CHANT ALTERNE. p110 1. Déesse athénienne aux tissus diaphanes, Ton peuple, ô blanche Hellas, me créa de ses mains. J' ai convié les dieux à mes baisers profanes ; D' un immortel amour j' ai brûlé les humains. p111 2. Dans ma robe aux longs plis, humble vierge voilée, Les bras en croix, je viens du mystique Orient. J' ai fleuri sur ton sable, ô lac de Galilée ! Sous les larmes d' un dieu je suis née en priant. 1. Sur mon front plein d' ivresse éclate un divin rire, Un trouble rayonnant s' épanche de mes yeux ; Ton miel, ô volupté, sur mes lèvres respire, Et ta flamme a doré mon corps harmonieux. 2. La tristesse pieuse où s' écoule ma vie Est comme une ombre douce aux coeurs déjà blessés ; Quand vers l' époux divin vole l' âme ravie, J' allége pour le ciel le poids des jours passés. p112 1. Jamais le papyrus n' a noué ma tunique : Mon sein libre jaillit, blanc trésor de Paros ! Et je chante Cypris sur le mode ionique, Foulant d' un pied d' ivoire hyacinthe et lotos. 2. Heureux qui se réchauffe à mon pieux délire, Heureux qui s' agenouille à mon autel sacré ! Les cieux sont comme un livre où tout homme peut lire, Pourvu qu' il ait aimé, pourvu qu' il ait pleuré. 1. Éros aux traits aigus, d' une atteinte assurée Dès le berceau récent m' a blessée en ses jeux ; Et depuis, le désir, cette flèche dorée, Étincelle et frémit dans mon coeur orageux. p113 2. Les roses de Sâron, le muguet des collines N' ont jamais de mon front couronné la pâleur ; Mais j' ai la tige d' or et les odeurs divines Et le mystique éclat de l' éternelle fleur. 1. Plus belle qu' Artémis aux forêts d' Ortygie, Rejetant le cothurne en dansant dénoué, Sur les monts florissants de la sainte Phrygie J' ai bu les vins sacrés en chantant évohé ! 2. Un esprit lumineux m' a saluée en reine ; Pâle comme le lis à l' abri du soleil, Je parfume les coeurs, et la vierge sereine Se voile de mon ombre à l' heure du sommeil. p114 1. Dans l' Attique sacrée aux sonores rivages, Aux bords ioniens où rit la volupté, J' ai vu s' épanouir sur mes traces volages Ta fleur étincelante et féconde, ô beauté ! 2. Les sages hésitaient, l' âme fermait son aile ; L' homme disait au ciel un triste et morne adieu : J' ai fait germer en lui l' espérance éternelle, Et j' ai guidé la terre au-devant de son dieu. 1. Ô coupe aux flots de miel où s' abreuvait la terre, Volupté ! Monde heureux plein de chants immortels ! Ta fille bien aimée, errante et solitaire, Voit l' herbe de l' oubli croître sur ses autels ! p115 2. Amour, amour sans tache, impérissable flamme ! L' homme a fermé son coeur, le monde est orphelin. Ne renaîtras-tu plus dans la nuit de son âme, Aurore du seul jour qui n' ait pas de déclin ? 7 EGLOGUE. 1852 p116 Gallus. Chanteurs mélodieux, habitants des buissons, Le ciel pâlit, Vénus à l' horizon s' éveille ; Cynthia vous écoute, enivrez son oreille ; Versez-lui le flot d' or de vos belles chansons. p117 Cynthia. La nuit sereine monte, et roule sans secousse Le choeur éblouissant des astres au ciel bleu ; Moi, de mon bien-aimé, jeune et beau comme un dieu, J' ai l' image en mon âme et j' entends la voix douce. Gallus. Ô Cynthia, sais-tu mon rêve et mon désir ? Phoebé laisse tomber sa lueur la plus belle ; Et l' amoureux ramier gémit et bat de l' aile, Et dans les bois songeurs passe un divin soupir. Cynthia. La source s' assoupit et murmure apaisée, Et de molles clartés baignent les noirs gazons. Qu' ils sont doux à mes yeux vos calmes horizons, Ô bois chers à Gallus, tout brillants de rosée ! p118 Gallus. Que ton sommeil soit pur, fleur du beau sol latin ! Oh ! Bien mieux que ce myrte et bien mieux que ces Roses, Puissé-je parfumer ton seuil et tes pieds roses De nocturnes baisers, jusques au frais matin ! Cynthia. Enfant, roi de Paphos, remplis ma longue attente ! Une voix s' est mêlée aux hymnes de la nuit... Ô Gallus, ô bras chers qui m' emportez sans bruit Dans l' épaisseur des bois, confuse et palpitante ! Gallus. Dans le hêtre immobile où rêvent les oiseaux On entend expirer toute voix incertaine ; Viens, un dieu nous convie : en sa claire fontaine La naïade s' endort au sein des verts roseaux. p119 Cynthia. Voile ton front divin, Phoebé ! Sombres feuillages, Faites chanter l' oiseau qui dort au nid mousseux ; Agitez les rameaux, ô sylvains paresseux ; Naïade, éveille-toi dans les roseaux sauvages. Gallus. Dormez, dormez plutôt, dieux et nymphes des bois ; Dormez, ne troublez point notre ivresse secrète. Reposez, ô pasteurs, ô brise, sois muette ! Les immortels jaloux n' entendront point nos voix. Cynthia. Vénus ! Ralentis donc les heures infinies ! Ne sois pas, ô bonheur, quelque jour regretté ; Dure à jamais, nuit chère ! Et porte, ô volupté, Dans l' Olympe éternel nos âmes réunies ! 8 VENUS DE MILO. 1846 p120 Marbre sacré, vêtu de force et de génie, Déesse irrésistible au port victorieux, Pure comme un éclair et comme une harmonie, Ô Vénus, ô beauté, blanche mère des dieux ! p121 Tu n' es pas Aphrodite, au bercement de l' onde, Sur ta conque d' azur posant un pied neigeux, Tandis qu' autour de toi, vision rose et blonde, Volent les ris vermeils avec l' essaim des jeux. Tu n' es pas Cythérée, en ta pose assouplie, Parfumant de baisers l' Adonis bienheureux, Et n' ayant pour témoins sur le rameau qui plie Que colombes d' albâtre et ramiers amoureux. Et tu n' es pas la muse aux lèvres éloquentes, La pudique Vénus, ni la molle Astarté Qui, le front couronné de roses et d' acanthes, Sur un lit de lotos se meurt de volupté. p122 Non ! Les ris et les jeux, les grâces enlacées, Rougissantes d' amour, ne t' accompagnent pas. Ton cortége est formé d' étoiles cadencées, Et les globes en choeur s' enchaînent sur tes pas. Du bonheur impassible ô symbole adorable, Calme comme la mer en sa sérénité, Nul sanglot n' a brisé ton sein inaltérable, Jamais les pleurs humains n' ont terni ta beauté. Salut ! à ton aspect le coeur se précipite. Un flot marmoréen inonde tes pieds blancs ; Tu marches, fière et nue, et le monde palpite Et le monde est à toi, déesse aux larges flancs ! p123 Bienheureux Phidias, Lysippe ou Praxitèle, Ces créateurs marqués d' un signe radieux ; Car leur main a pétri cette forme immortelle, Car ils se sont assis dans le sénat des dieux ! Bienheureux les enfants de l' Hellade sacrée ! Oh ! Que ne suis-je né dans le saint archipel, Aux siècles glorieux où la terre inspirée Voyait les cieux descendre à son premier appel ! Si mon berceau flottant sur la Thétys antique Ne fut point caressé de son tiède cristal ; Si je n' ai point prié sous le fronton attique Vénus victorieuse, à ton autel natal ; p124 Allume dans mon sein la sublime étincelle, N' enferme point ma gloire au tombeau soucieux ; Et fais que ma pensée en rhythmes d' or ruisselle Comme un divin métal au moule harmonieux. 9 CYBELE. 1852 p125 1. Strophe. Le long des mers d' azur aux sonores rivages, Par les grands bois tout pleins de hurlements pieux, Tu passes lentement, mère antique des dieux, Sur le dos des lions sauvages. D' écume furieuse et de sueurs baignés, Les nymphes de l' Ida, les sacrés corybantes, Déchirent leurs robes tombantes, Et dansent par bonds effrénés. p126 1. Antistrophe. Consumés de désirs, dactyles et curètes, Les cabires velus délaissent leurs marteaux Et l' âtre où nuit et jour ruissellent les métaux Au fond des cavités secrètes. Haletants, du sommet des rochers hasardeux, Comme de noirs troupeaux ils roulent sur les pentes, Et les asphodèles rampantes Ont couronné leurs fronts hideux. 1. épode. Ils accourent vers toi qui naquis la première, Qui présides à mille hymens ! Vierge majestueuse, éclatante ouvrière, Qui revêts de tes dons les dieux et les humains. p127 Toi dont le lait divin sous qui germe la vie, Lumineuse rosée où nage l' univers, Répand sur la terre ravie L' été splendide et les hivers ! 2. Strophe. Ô Silène de Nyse, ô bacchante inhumaine, Agitez en hurlant, ivres, tumultueux, Les thyrses enlacés de serpents tortueux ; Io ! Femmes de Dindymène ! Loin des profanes odieux, Les tresses au vent déroulées, Sous les grands pins flambants des montagnes troublées, Io ! Chantez Cybèle, origine des dieux. Dans les sombres halliers de la forêt antique, Io ! L' oeil en feu, le corps nu, p128 Versez avec le van mystique Le grain où tout est contenu ! 2. Antistrophe. Cybèle, assise au centre immobile du monde, Reine aux yeux bienveillants, ceinte de larges tours, Salut, source des biens et source des longs jours, Cybèle, ô nourrice féconde ! Du sein du Pactole doré Où sont tes palais, ô déesse ! Tu donnes aux mortels la force et la sagesse, Tu respires l' encens du temple préféré. Secouant de ta robe un nuage de roses, Dans l' éther splendide et sans fin Tu déroules le choeur des choses, Dociles à l' ordre divin ! p129 2. épode. Soumis au joug des destinées, Tous les pâles humains aux rapides années T' adjurent sous le poids des maux ; Et dans leurs coeurs blessés, ô sagesse, tu mêles Au noir souci de leurs travaux Les espérances immortelles : Le monde est suspendu, déesse, à tes mamelles : En un pli de ta robe il rêve aux jours nouveaux. 10 PAN. 1852 p130 Pan d' Arcadie, aux pieds de chèvre, au front armé De deux cornes, bruyant et des pasteurs aimé, Dès que l' aube a doré la montagne et la plaine, Emplit les verts roseaux d' une amoureuse haleine. p131 Vagabond, il se plaît aux jeux, aux choeurs dansants Des nymphes, sur la mousse et les gazons naissants. La peau du lynx revêt son dos ; sa tête est ceinte De l' agreste safran, de la molle hyacinthe ; Et d' un rire sonore il éveille les bois. Les nymphes aux pieds nus accourent à sa voix, Et légères, auprès des fontaines limpides, Elles entourent Pan de leurs rondes rapides. Dans les grottes de pampre, au creux des antres frais, Le long des cours d' eau vive échappés des forêts, Sous le dôme touffu des épaisses yeuses, Le dieu fuit de midi les ardeurs radieuses ; Il s' endort, et les bois respectant son sommeil, Gardent le divin Pan des flèches du soleil. Mais sitôt que la nuit, calme et ceinte d' étoiles, Déploie aux cieux muets les longs plis de ses voiles, p132 Pan, d' amour enflammé, dans les bois familiers, Poursuit la vierge errante à l' ombre des halliers ; La saisit au passage ; et, transporté de joie, Aux clartés de la lune il emporte sa proie. 11 CLYTIE. 1852 p133 À Madame A De B... Sentiers furtifs des bois, sources aux frais rivages, Et vous, grottes de pampre où glisse un jour vermeil ; Platanes, qui voyez, sous vos épais feuillages, Les vierges de l' Hybla céder au doux sommeil ; p134 Ce dieu ne m' endort plus dans vos calmes retraites, Quand midi rayonnant brûle les lourds rameaux. Écoutez, ô forêts, mes tristesses secrètes ; Versez votre silence et l' oubli sur mes maux. Mes jours ne coulent plus au gré des heures douces. Moins clair était le flot qui baigne les halliers, Dont l' écume d' argent, parmi les vertes mousses, Abreuve les oiseaux et les cerfs familiers. Et mes yeux sont en pleurs, et la muse infidèle A délaissé mon sein d' un autre amour empli : Fuyez, jeunes chansons, fuyez à tire d' aile ; Pour la joie et pour vous mon coeur est plein d' oubli. p135 Parlez-moi de Clytie, ô vallée, ô colline ! Fontaine trop heureuse, aux reflets azurés, N' as-tu pas sur tes bords, où le roseau s' incline, De Clytie en chantant baisé les pieds sacrés ? Des monts siciliens c' est la blanche immortelle ! Compagnons d' érycine, ô cortége enchanté, Désirs aux ailes d' or, emportez-moi vers elle : Elle a surpris mon coeur par sa jeune beauté. Corinthe et l' Ionie et la divine Athènes Sculpteraient son image en un marbre éternel ; La trirème sacrée, inclinant ses antennes, L' eût nommée Aphrodite et l' eût placée au ciel. p136 Clytie a d' hyacinthe orné ses tempes roses, Et sa robe est nouée à son genou charmant ; Elle effleure en courant l' herbe molle et les roses, Et le cruel éros se rit de mon tourment ! Ô nymphes des forêts, ô filles de Cybèle, Quel dieu vous poursuivra désormais de ses voeux ? Ô déesses, pleurez : plus que vous elle est belle ! Sur son col, à flots d' or, coulent ses blonds cheveux. Ses lèvres ont l' éclat des jeunes aubépines Où chantent les oiseaux dans la rosée en pleurs ; Ses beaux yeux sont tout pleins de ces clartés divines Que l' urne du matin verse aux buissons en fleurs ! p137 Le rire éblouissant rayonne sur sa joue, Une forme parfaite arrondit ses bras nus ; Son épaule est de neige et l' aurore s' y joue ; Des lis d' argent sont nés sous ses pas ingénus. Elle est grande, et semblable aux fières chasseresses Qui passent dans les bois vers le déclin du jour ; Et le vent bienheureux qui soulève ses tresses, S' y parfume aussitôt de jeunesse et d' amour. Les pasteurs attentifs, au temps des gerbes mûres, Au seul bruit de sa voix délaissent les moissons, Car l' abeille hybléenne a de moins frais murmures, Que sa lèvre au matin n' a de fraîches chansons. p138 Le lin chaste et flottant qui ceint son corps D' albâtre, Plus qu' un voile du temple est terrible à mes yeux : Si j' en touche les plis mon coeur cesse de battre ; J' oublie en la voyant la patrie et les dieux ! Éros, jeune immortel, dont les flèches certaines Font une plaie au coeur que nul ne peut fermer, Incline au moins son front sur l' onde des fontaines : Oh ! Dis-lui qu' elle est belle et qu' elle doit aimer ! Si rien ne peut fléchir cette vierge cruelle, Ni le syrinx flatteur, ni les dons amoureux, Ni mes longs pleurs versés durant les nuits pour Elle... Éros ! J' irai guérir sur des bords plus heureux. p139 Non ! Je consumerai ma jeunesse à lui plaire, Et chérissant le joug où m' ont lié les dieux, J' irai bientôt l' attendre à l' ombre tutélaire De tes feuillages noirs, Hadès mystérieux ! Sous les myrtes sacrés s' uniront nos mains vaines ; Tu tomberas, Clytie, en pleurant sur mon coeur... Mais la mort aura pris le pur sang de nos veines, Et des jeunes baisers la divine liqueur ! 12 LES EOLIDES. 1852 p140 Ô brises flottantes des cieux, Du beau printemps douces haleines, Qui de baisers capricieux Caressez les monts et les plaines ; p141 Vierges, filles d' éole, amantes de la paix, La nature éternelle à vos chansons s' éveille ; Et la dryade, assise aux feuillages épais, Verse aux mousses les pleurs de l' aurore vermeille. Effleurant le cristal des eaux Comme un vif essaim d' hirondelles, De l' Eurotas aux verts roseaux Revenez-vous, vierges fidèles ? Quand les cygnes sacrés y nageaient beaux et blancs, Et qu' un dieu palpitait sur les fleurs de la rive, Vous gonfliez d' amour la neige de ses flancs Sous le regard charmé de l' épouse pensive. p142 L' air où murmure votre essor S' emplit d' arome et d' harmonie : Revenez-vous de l' Ionie, Ou du vert Hymette au miel d' or ? Éolides, salut ! ô fraîches messagères, C' est bien vous qui chantiez sur le berceau des dieux ; Et le clair Ilyssos, d' un flot mélodieux, A baigné le duvet de vos ailes légères. Quand Theugénide au col de lait Dansait le soir auprès de l' onde, Vous avez sur sa tête blonde Semé les roses de Milet. p143 Nymphes aux pieds ailés, loin du fleuve d' Homère, Plus tard, prenant la route où l' Alphée aux flots Bleus Suit Aréthuse au sein de l' étendue amère, Dans l' île nourricière aux épis onduleux ; Sous le platane où l' on s' abrite Des flèches vermeilles du jour, Vous avez soupiré d' amour Sur les lèvres de Théocrite. Iapyx et Zéphyre, Euros au vol si frais, Rires des immortels dont s' embellit la terre, C' est vous qui fîtes don au pasteur solitaire Des loisirs souhaités à l' ombre des forêts. p144 Au temps où l' abeille murmure Et vole à la coupe des lis, Le mantouan, sous la ramure, Vous a parlé d' Amaryllis. Vous avez écouté, dans les feuilles blotties, Les beaux adolescents de myrtes couronnés, Enchaînant avec art les molles reparties, Ouvrir en rougissant les combats alternés ; Tandis que drapés dans la toge, Debout à l' ombre du hallier, Les vieillards décernaient l' éloge, La coupe ornée ou le bélier. p145 Vous agitiez le saule où sourit Galatée ; Et des nymphes baisant les yeux chargés de pleurs, Vous berçâtes Daphnis, en leur grotte écartée, Sur le linceul agreste, étincelant de fleurs. Quand les vierges aux corps d' albâtre Qu' aimaient les dieux et les humains, Portaient des colombes aux mains, Et d' amour sentaient leurs coeurs battre ; Vous leur chantiez tout bas en un songe charmant Les hymnes de Vénus, la volupté divine, Et tendiez leur oreille aux plaintes de l' amant Qui pleure au seuil nocturne et que le coeur devine. p146 Oh ! Combien vous avez baisé De bras, d' épaules adorées, Au bord des fontaines sacrées, Sur la colline au flanc boisé ! Dans les vallons d' Hellas, dans les champs italiques, Dans les îles d' azur que baigne un flot vermeil, Ouvrez-vous toujours l' aile, éolides antiques ? Souriez-vous toujours au pays du soleil ? Ô vous que le thym et l' égile Ont parfumés, secrets liens Des douces flûtes de Virgile Et des roseaux siciliens ; p147 Vous qui flottiez jadis aux lèvres du génie, Brises des mois divins, visitez-nous encor ; Versez-nous en passant, avec vos urnes d' or, Le repos et l' amour, la grâce et l' harmonie ! 13 ETUDES LATINES. 1852 p148 1. Lydie. La jeunesse nous quitte et les grâces aussi ; Les désirs amoureux s' envolent après elles, Et le sommeil facile. à quoi bon le souci Des espérances éternelles ? p149 L' aile du vieux Saturne emporte nos beaux jours, Et la fleur inclinée au vent du soir se fane : Viens à l' ombre des pins ou sous l' épais platane Goûter les tardives amours. Ceignons nos cheveux blancs de couronnes de roses, Buvons, il en est temps encore, hâtons-nous : Ta liqueur, ô Bacchus, des tristesses moroses Est le remède le plus doux. Enfant, trempe les vins dans la source prochaine, Et fais venir Lydie aux rires enjoués, Avec sa blanche lyre et ses cheveux noués À la mode laconienne. p150 2. Licymnie. Tu ne sais point chanter, ô cithare ionique, En ton mode amolli doux à la volupté, Les flots siciliens rougis du sang punique, Numance et son mur indompté. Ô lyre, tu ne sais chanter que Licymnie, Et ses jeunes amours, ses yeux étincelants, L' enjouement de sa voix si pleine d' harmonie, Ses pieds si légers et si blancs. Toujours prompte, elle accourt aux fêtes de Diane ; Aux bras nus de ses soeurs ses bras sont enlacés ; Elle noue en riant sa robe diaphane, Et conduit les choeurs cadencés. p151 Pour tout l' or de Phrygie et les biens d' Achémène, Qui voudrait échanger ces caresses sans prix, Et sur ce col si frais ces baisers, ô Mécène, Refusés, donnés ou surpris ? 3. Thaliarque. Ne crains pas de puiser aux réduits du cellier Le vin scellé quatre ans dans l' amphore rustique ; Laisse aux dieux d' apaiser la mer et l' orme antique, Thaliarque ! Qu' un beau feu s' égaie en ton foyer. Pour toi, mets à profit la vieillesse tardive : Il est plus d' une rose aux buissons du chemin ; Cueille ton jour fleuri sans croire au lendemain ; Prends en souci l' amour et l' heure fugitive. p152 Les entretiens sont doux sous le portique ami, Dans les bois où Phoebé glisse ses lueurs pures ; Il est doux d' effleurer les flottantes ceintures, Et de baiser des mains rebelles à demi. 4. Lydé. Viens ! C' est le jour d' un dieu. Puisons avec largesse Le cécube clos au cellier. Fière Lydé, permets au plaisir familier D' amollir un peu ta sagesse. L' heure fuit, l' horizon rougit sous le soleil, Hâte-toi. L' amphore remplie Sous Bibulus consul repose ensevelie : Trouble son antique sommeil. p153 Je chanterai les flots amers, la verte tresse Des Néréides ; toi, Lydé, Sur ta lyre enlacée à ton bras accoudé Chante Diane chasseresse. Puis nous dirons Vénus et son char attelé De cygnes qu' un lien d' or guide, Les Cyclades, Paphos et tes rives, ô Gnide ! Puis, un hymne au ciel étoilé. 5. Phyllis. Depuis neuf ans et plus dans l' amphore scellée Mon vin des coteaux d' Albe a lentement mûri ; Il faut ceindre d' acanthe et de myrte fleuri, Phyllis, ta tresse déroulée. p154 L' anis brûle à l' autel, et d' un pied diligent Tous viennent couronnés de verveine pieuse ; Et mon humble maison étincelle joyeuse Aux reflets des coupes d' argent. Ô Phyllis, c' est le jour de Vénus, et je t' aime ! Entends-moi. Téléphus brûle et soupire ailleurs ; Il t' oublie et je t' aime, et nos jours les meilleurs Vont rentrer dans la nuit suprême. C' est toi qui fleuriras en mes derniers beaux jours : Je ne changerai plus, voici la saison mûre. Chante ! Les vers sont doux quand ta voix les murmure, Ô belle fin de mes amours ! p155 6. Vile Potabis. En mes coupes d' un prix modique Veux-tu tenter mon humble vin ? Je l' ai scellé dans l' urne attique Au sortir du pressoir sabin. Il est un peu rude et moderne : Cécube, Calès ni Falerne Ne mûrissent dans mon cellier ; Mais les muses me sont amies, Et les muses font oublier Ta vigne dorée, ô Formies ! 7. Glycère. Enfant, pour la lune prochaine, Pour le convive inattendu ! p156 Votre amant, muses, peut sans peine Tarir la coupe neuf fois pleine ; Mais les Grâces l' ont défendu. Inclinez les lourdes amphores, Effeuillez la rose des bois ! Anime tes flûtes sonores, Ô Bérécinthe, et ce hautbois ; C' est à Glycère que je bois ! Téléphus, ta tresse si noire, Tes yeux, ton épaule d' ivoire Font pâlir Rhodé de langueur ; Mais Glycère brûle en mon coeur : Je t' aime, ô Glycère, et veux boire ! p157 8. Hymne. Vierges, louez Diane, et vous, adolescents, Apollon Cynthien aux cheveux florissants ; Louez Latone en choeur, cette amante si chère. Vous, celle qui se plaît aux feuillages épais D' érymanthe, aux grands cours d' eau vive, ou qui Préfère La verdeur du Cragus ou l' Algide plus frais. Vous, le carquois sacré, l' épaule, la cithare Fraternelle, et Tempé, l' honneur thessalien ! Et la mer murmurante et le bord délien. Louez ces jeunes dieux. Sur le dace barbare Qu' ils détournent, émus de vos chants alternés, La fortune incertaine et les maux destinés. p158 9. Néère. Il me faut retourner aux anciennes amours : L' immortel qui naquit de la vierge thébaine, Et les jeunes désirs et leur mère inhumaine Me commandent d' aimer toujours. Blanche comme un beau marbre, avec ses roses joues, Je brûle pour Néère aux yeux pleins de langueur ; Vénus se précipite et consume mon coeur : Tu ris, ô Néère, et te joues ! Pour apaiser les dieux et pour finir mes maux, D' un vin mûri deux ans versez vos coupes pleines ; Et sur l' autel rougi du sang pur des agneaux, Posez l' encens et les verveines. p159 10. Phidylé. Offre un encens modeste aux lares familiers. Phidylé, fruits récents, bandelettes fleuries : Et tu verras ployer tes riches espaliers Sous le faix des grappes mûries. Laisse aux pentes d' Algide, au vert pays albain, La brebis qui promet une toison prochaine Paître cytise et thym sous l' yeuse et le chêne ; Ne rougis pas ta blanche main. Unis au romarin le myrte pour tes lares, Offerts d' une main pure aux angles de l' autel, Souvent, ô Phidylé, mieux que les dons plus rares, Les dieux aiment l' orge et le sel. p160 11. Plus de neiges aux prés. La nymphe nue et belle Danse sur le gazon humide et parfumé ; Mais la mort est prochaine, et nous touchant de l' aile L' heure emporte ce jour aimé. Un vent frais amollit l' air aigu de l' espace ; L' été brûle, et voici, de ses beaux fruits chargé, L' automne au front pourpré ; puis l' hiver ; et tout Passe Pour renaître, et rien n' est changé. Tout se répare et chante et fleurit sur la terre ; Mais quand tu dormiras de l' éternel sommeil, Ô fier patricien, tes vertus en poussière Ne te rendront pas le soleil ! p161 12. Salinum. Il est doux de garder sur sa table frugale La salière antique, et d' aimer le sommeil, Et de ne fuir ni soi ni sa vie inégale, En changeant toujours de soleil. Le souci, plus léger que les vents de l' épire, Poursuivra sur la mer les carènes d' airain : L' heure présente est douce ; égayons d' un sourire L' amertume du lendemain. La pourpre par deux fois rougit tes laines fines ; Ton troupeau de Sicile est immense, et j' ai mieux : Les muses de la Grèce et leurs leçons divines, Et l' héritage des aïeux. p162 13. Hymne. Une âme nouvelle m' entraîne Dans les antres sacrés, dans l' épaisseur des bois ; Et les monts entendront ma voix, Le vent l' emportera vers l' étoile sereine. Évan ! Ta prêtresse, au réveil, Imprime ses pieds nus dans la neige éternelle ; Évan ! J' aime les monts comme elle, Et les halliers divins ignorés du soleil. Dieu des naïades, des bacchantes, Qui brises en riant les frênes élevés, Loin de moi les chants énervés : Les coeurs forts sont à toi, dieu couronné d' acanthes ! p163 Évohé ! Noirs soucis, adieu. Que votre écume d' or, bons vins, neuf fois ruisselle, Et le monde enivré chancelle, Et je grandis, sentant que je deviens un dieu ! 14. Pholoé. Oublie, ô Pholoé, la lyre et les festins, Les dieux heureux, les nuits si brèves, les bons vins Et les jeunes désirs volant aux lèvres roses. L' âge vient : il t' effleure en son vol diligent, Et mêle en tes cheveux semés de fils d' argent La pâle asphodèle à tes roses. p164 15. Tyndaris. Ô blanche Tyndaris, les dieux me sont amis : Ils aiment les muses latines ; Et l' aneth et le myrte et le thym des collines Croissent aux prés qu' ils m' ont soumis. Viens ; mes ramiers chéris aux voluptés plaintives Ici se plaisent à gémir ; Et sous l' épais feuillage il est doux de dormir Au bord des sources fugitives. 16. Pyrrha. Non loin du cours d' eau vive échappé des forêts, Quel beau jeune homme, ceint de molles bandelettes, Pyrrha, te tient pressée au fond de l' antre frais Sur la rose et les violettes ? p165 Ah ! Ton coeur est semblable aux flots sitôt troublés ; Et ce crédule enfant enlacé de tes chaînes Vous connaîtra demain, serments vite envolés, Dieux trahis et larmes prochaines ! 17. Lydia. Lydia, sur tes roses joues, Et sur ton col frais, et plus blanc Que le lait, roule étincelant L' or fluide que tu dénoues. Le jour qui luit est le meilleur ; Oublions l' éternelle tombe ; Laisse tes baisers de colombe Chanter sur tes lèvres en fleur. p166 Un lis caché répand sans cesse Une odeur divine en ton sein ; Les délices, comme un essaim, Sortent de toi, jeune déesse ! Je t' aime et meurs, ô mes amours ! Mon âme en baisers m' est ravie. Ô Lydia, rends-moi la vie, Que je puisse mourir toujours ! Imité de Gallus. 18. Envoi. Je n' ai ni trépieds grecs, ni coupes de Sicile, Ni bronzes d' étrurie aux contours élégants ; Pour mon étroit foyer tous les dieux sont trop grands Que modelait Scopas dans le Paros docile. p167 De ces trésors, Lollius, je ne puis t' offrir rien ; Mais j' ai des mètres chers à la muse natale : La lyre en assouplit la cadence inégale. Je te les donne, ami ; c' est mon unique bien. 14 NIOBE 1847 p171 Ville au bouclier d' or, favorite des dieux, Toi que bâtit la lyre aux sons mélodieux, Toi que baigne Dircé d' une onde inspiratrice, D' Héraclès justicier magnanime nourrice, Thèbes ! -toi qui contins entre tes murs sacrés Le dieu né de la foudre, aux longs cheveux dorés, p172 Ceint de pampre, Iacchos, qui, la lèvre rougie, Danse, le thyrse en main, aux monts de la Phrygie ; Ville illustre où l' éclair féconda Sémélé, Un peuple immense en toi murmure amoncelé. Au lever du soleil doucement agitée, Telle chante la mer, quand Ino-Leucothée, La fille de Cadmus, déesse à qui tu plais, Abandonne en riant son humide palais Et déroule à longs plis le voile tutélaire Qui d' éole irrité fait tomber la colère. Les nymphes aux beaux yeux, habitantes des eaux, Ont couronné leurs fronts d' algues et de roseaux, Et s' élançant du sein des grottes de Nérée, Suivent la belle Ino, compagne vénérée, Pareilles sur les mers à des cygnes neigeux, p173 Elles nagent ! Les flots s' apaisent sous leurs jeux, Et le puissant soupir des ondes maternelles Monte par intervalle aux voûtes éternelles. Tel murmure ton peuple, ô cité de Cadmus ! De joyeuses clameurs tes remparts sont émus ; Tes temples animés de marbres prophétiques Ouvrent aux longs regards leurs radieux portiques ; Aux pieds des grands autels qu' un sang épais rougit Sous le couteau sacré l' hécatombe mugit, Et vers le ciel propice une brise embaumée Emporte des trépieds la pieuse fumée. Phoebos lycoréen, l' oeil mi-clos de sommeil, De la blonde Thétys touche le sein vermeil : La nuit tranquille couvre, en déployant ses ailes, La terre de Pélops d' ombres universelles. Les jeux héracléens, aux bords de l' Isménus, p174 Finissent, et font place aux banquets de Vénus ; L' olivier cher aux dieux ceint les fronts héroïques ; Et tous, avec des chants, vers les remparts lyriques, Reviennent à grand bruit, comme des flots nombreux, Par les plaines, les monts et les chemins poudreux. Leur rumeur les devance, et, du berceau d' Alcide, Jette un écho sonore aux monts de la Phocide. Mille agiles coursiers impatients du frein, Liés aux chars roulant sur les axes d' airain, Superbes, contenus dans leur fougue domptée, Rongent le mors blanchi d' une écume argentée. Qu' ils sont beaux, asservis, mais fiers sous l' aiguillon, Et creusant dans la poudre un palpitant sillon ! Les uns, aux crins touffus, aux naseaux intrépides, De l' amoureux Alphée ont bu les eaux rapides. Ceux-ci remplis encor de sauvages élans, p175 Sous le hardi Lapithe assouplissent leurs flancs, Et rêvant, dans leur vol, la libre Thessalie, Hennissent tout joyeux sous le joug qui les lie. Ceux-là, près de Pylos, par Zéphyre enfantés, Nourris d' algue marine, et sans cesse irrités, S' abandonnant au feu d' un sang irrésistible, Ont du dieu paternel gardé l' aile invisible ; Et, toujours ruisselants de rage et de sueur, Jettent de leurs grands yeux une ardente lueur. Ils entraînent, fumants d' une brûlante haleine, Les grands vieillards drapés dans la pourpre ou la Laine, Graves, majestueux, couronnés de respect ; Et les jeunes vainqueurs au belliqueux aspect, Qui, fiers du noble poids de leur gloire première, Sur leurs casques polis font jouer la lumière. Les enfants de Cadmus, à leur trace attachés, p176 S' agitent derrière eux, haletants et penchés, Et dans Thèbes bientôt les coursiers qui frémissent Déposent les guerriers sous qui les chars gémissent. Le palais d' Amphion, aux portiques sculptés, S' entr' ouvre aux lourds essieux l' un par l' autre Heurtés. Chaque héros s' élance, et les fortes armures Ont glacé tous les coeurs par d' effrayants murmures. Les serviteurs du roi, sur le seuil assemblés, Servent l' orge et l' avoine aux coursiers dételés ; Et les chars, recouverts de laines protectrices, S' inclinent lentement contre les murs propices. Sous des voûtes de marbre, abri mystérieux, Loin des bruits du palais, de l' oreille et des yeux, En de limpides bains, nourris de sources vives, De larges conques d' or reçoivent les convives. p177 L' huile baigne à doux flots leurs membres assouplis ; De longs tissus de lin les couvrent de leurs plis ; Puis, aux sons amoureux des lyres ioniques, Ils entrent, revêtus d' éclatantes tuniques. Ô surprise ! En la salle aux contours spacieux, L' argent, l' ambre et l' ivoire éblouissent leurs yeux. Dix nymphes d' or massif, qu' on dirait animées, Tendent d' un bras brillant dix torches enflammées ; Mille flambeaux encore, aux voûtes suspendus, Font jaillir tour à tour leurs feux inattendus ; Et la flamme, inondant l' enceinte rayonnante, Semant d' ardents reflets la pourpre environnante, Irradie en éclairs aux lambris de métal. Comme un dieu que supporte un riche piédestal, Le divin Amphion, semblable au fils de Rhée, D' un sceptre étincelant charge sa main sacrée, p178 Et soutient, le front haut, de ses larges genoux, Sa lyre créatrice aux accents forts et doux. Le calme et la bonté, la gloire et le génie Couronnent à la fois ce roi de l' harmonie. Dans sa robe de pourpre, immobile et songeur, Il suit auprès des dieux son esprit voyageur ; Il règne, il chante, il rêve. Il est heureux et sage. Sa barbe, à longs flocons déjà blanchis par l' âge, Sur sa grande poitrine avec lenteur descend, Et le bandeau royal couvre son front puissant. Assise à ses côtés sur la pourpre natale, La fière Niobé, la fille de Tantale, Blanche dans son orgueil, avec félicité Contemple les beaux fruits de sa fécondité, Sept filles et sept fils, richesse maternelle Qu' elle réchauffe encore à l' abri de son aile. p179 Autour d' elle, à ses pieds, actives, et roulant La quenouille d' ivoire au gré de leur doigt blanc, Vingt femmes de Lydie aux riches bandelettes Ourdissent finement les laines violettes. Telles, près de Thétys, sous les grottes d' azur Que baigne incessamment un flot tranquille et pur, En un lit de corail les blanches Néréides Tournent en souriant leurs quenouilles humides. Pourtant les serviteurs font d' un bras diligent Couler les vins dorés des cratères d' argent ; Le miel tombe en rayons des profondes amphores ; Aux convives du roi les jeunes canéphores Offrent leurs fruits vermeils. -sous le festin fumant La table aux ais nombreux a gémi longuement. p180 Le Choeur. Les héros sont assis, ceints d' un rameau de lierre. Le tranquille repos rit sur leurs fronts joyeux ; Et pour charmer encor la table hospitalière, L' aède aux chants aimés va célébrer les dieux. Le divin Amphion, roi que l' Olympe honore, Calme les bruits épars, de son sceptre incliné ; Et vers la voûte immense, éclatante et sonore, Sur le mode éolien la lyre a résonné. L' Aède. Toi qui règnes au sein de la voûte azurée, Éther, dominateur de tout, flamme sacrée, Aliment éternel des astres radieux, De la terre et des flots, des hommes et des dieux ! p181 Ardeur vivante ! éther ! Source immense, invisible, Qui, pareil en ton cours au torrent invincible, Dispenses, te frayant mille chemins divers, La chaleur et la vie au multiple univers, Salut, éther divin, ô substance première ! Et vous, signaux du ciel, flamboyante lumière, Compagnons de la nuit, toujours jeunes et beaux, Salut, du vieux Khronos impassibles flambeaux ! Et toi, nature, habile et sachant toutes choses, Ceinte d' éclairs, d' épis, d' étoiles et de roses, Épouse de l' éther ! Toi qui sur nous étends Comme pour nous bénir tes deux bras éclatants, Nature, ô vierge-mère, ô nourrice éternelle, La vie à flots profonds coule de ta mamelle, Et les dieux, adorant ta puissante beauté, Te partagent leur gloire et leur éternité. p182 Salut, vieil Ouranos, agitateur des mondes, Qui guides dans l' azur leurs courses vagabondes, Dieu caché, dieu visible, indomptable et changeant, Qui ceins les vastes airs de ton vol diligent ! Salut, Zeus, roi du feu, sous qui le ciel palpite, Dont le courroux subtil gronde et se précipite, Ô Zeus au noir sourcil, éclatant voyageur, Salut, fils de Khronos, salut, ô dieu vengeur ! Le Choeur. Il chante. -en son repos, la mer aux flots mobiles D' un concert moins sublime émeut ses bords charmés Les héros suspendus à ses lèvres habiles Ont délaissé la coupe et les mets parfumés. Cédant aux voluptés de leur joie infinie, Tels, oubliant la terre et l' encens des autels, p183 Aux accents d' Apollon, les calmes immortels S' abreuvent à longs traits d' une immense harmonie. L' Aède. Ô race d' Ouranos, ô Titans monstrueux, Ô rois découronnés par Zeus, fils de Saturne, Pleurez et gémissez dans l' abîme nocturne Du monde aux larges flancs captifs tumultueux ! Atteste Zeus vainqueur, dieu terrible aux cent têtes, Dernier né de la terre, immense Typhoé À la bouche fumante, ô père des tempêtes, De l' immobile Hadès habitant foudroyé ! Chantez l' immortel Zeus, jeunes océanides Qui vous jouez en rond sur les perles humides p184 Céto, Callirhoé, Clymène aux pieds charmants, Cymathoé, Thétys, Glaucé, Cymatolège, Électre au cou d' albâtre, Eunice aux bras de neige, Reines des bleus palais sous les flots écumants ! Saliens vagabonds, retentissants Curètes, Qui gardiez son enfance en d' obscures retraites, Du choc des boucliers faites trembler les cieux ! Générateurs des fruits, dieux aux robes tombantes, Chantez en choeur sa gloire, ô sacrés corybantes, Indomptables danseurs aux bonds prodigieux ! Et toi qu' il fit jaillir de sa tête infinie, Déesse au casque d' or, Pallas Tritogénie, Enseigne sa prudence aux ignorants mortels. Viens, dis-nous ses amours, blanche fille de l' onde, p185 Aphrodite au sein rose, ô reine à tête blonde, Volupté, dont le rire a conquis des autels ! Vous tous, du divin Zeus, salut, enfants sans nombre, De l' Olympe éthéré jusqu' à l' érèbe sombre Fruits de ses mille hymens, monarques étoilés Qui régnez à ses pieds et brillez à son ombre, Vous ne descendez point aux tombeaux désolés. Vous êtes sa pensée aux formes innombrables, Vous êtes son courroux, sa force et sa grandeur. Salut, déesses, dieux ! Soyez-nous favorables, Salut, rayons vivants tombés de sa splendeur. Le Choeur. Quel nuage a couvert de son ombre fatale p186 Ton front majestueux, ô fille de Tantale ? Ton noir sourcil s' abaisse ; un éclair soucieux, Précurseur de l' orage, a jailli de tes yeux, Et de ton sein royal la blancheur palpitante Se gonfle sous les plis de ta robe flottante. L' Aède. Il en est un pourtant plus illustre et plus beau, C' est le dieu de Sminthée et de la Méonie : De l' antique Ouranos il porte le flambeau, Il verse dans son vol la flamme et l' harmonie. C' est le roi de Pytho, de Milet, de Claros, C' est le lycoréen meurtrier de Titye, Qui sourit, plein d' orgueil, quand sa flèche est Partie ; Le dieu certain du but, protecteur des héros. p187 Sur le Pinde ombragé, filles de Mnémosyne, Vous unissez vos voix à sa lyre divine ; Et délaissant son char à la cime des cieux, Il marche environné d' un choeur harmonieux. Il est jeune, il est fier ! Les brises vagabondes Glissent avec amour sur ses cheveux dorés ; Ô muses, et pour vous, de ses lèvres fécondes Tombent les rhythmes d' or et les chants inspirés ; Puis, il suspend sa lyre aux temples préférés, Et plonge étincelant aux écumantes ondes. Dès qu' aux bords de Délos ses yeux furent ouverts Un arc d' argent frémit dans ses mains magnanimes ; Et foulant le sommet des montagnes sublimes, D' un regard lumineux il baigna l' univers ! p188 Salut ! Je te salue, Apollon, qui, sans cesse, Sur le Pinde as guidé ma timide jeunesse ; Daigne inspirer ma voix, dieu que j' aime, et permets Que ma lyre et mes chants ne t' offensent jamais. Et toi, soeur d' Apollon, ô vierge chasseresse, Diane aux flèches d' or ! Intrépide déesse, Tu hantes les sommets battus des sombres vents. Sous la pluie et la neige et de sang altérée, Tu poursuis sans repos de ta flèche acérée Les grands lions couchés au fond des bois mouvants. Nul n' échappe à tes coups, ô reine d' Ortygie ! La source des forêts lave ta main rougie, Et quand Apollon passe en dardant ses éclairs, Tu livres ton beau corps aux baisers des flots clairs. p189 Malheur à qui t' a vue aux sources d' érymanthe ! En vain il suppliera son immortelle amante : Ô vierge inexorable, ô chasseur insensé ! Il ne pressera plus le sein qui l' a bercé ; Et les blancs lévriers que ses yeux ont vu naître, Oublieux de sa voix, déchireront leur maître ! Salut, belle Cynthie aux redoutables mains, Qui, parfois, délaissant les belliqueuses chasses, Danses aux bords delphiens, mêlée aux jeux des Grâces, Ô fille du grand Zeus, nourrice des humains ! Et toi, Léto ! Salut, mère pleine de gloire ! Tu n' auras point brillé d' un éclat illusoire : Deux illustres enfants entre tous te sont nés. Par delà les cités, les monts, la mer profonde, p190 Vénérable déesse aux destins fortunés, Ils ont porté ta gloire aux limites du monde. Le Choeur. Ô reine, ô Niobé, Pythie en proie au dieu, Tu te lèves, superbe, et les regards en feu, Et d' un geste apaisant l' assemblée éperdue, Vers l' Aède inspiré ta main s' est étendue. Tu parles ! ô terreur ! Quels discours insensés De tes lèvres sans frein tombent à flots pressés ? Ainsi du froid Hémus les neiges ébranlées S' écroulent avec bruit dans les blanches vallées ; L' écho gronde en fuyant, et les tristes pasteurs Hâtent les boeufs tardifs vers les toits protecteurs. Ton souffle a fait pâlir le divin interprète : Sur la lyre aux trois voix le plectre d' or s' arrête, p191 Et quelques sons encor, soupirs harmonieux, S' exhalent en mourant comme une plainte aux dieux ! Niobé. Silence ! -un chant funeste a frappé mon oreille... Tout mon coeur s' est troublé d' une audace pareille. Un mortel, las de vivre, insulta-t-il jamais La fille de Tantale assise en son palais ? Mieux vaudrait, qu' au berceau, son implacable mère Eût arrêté le cours de sa vie éphémère, Que d' attirer ainsi, sur son front insensé, L' orage qui dormait dans mon coeur offensé. Tais-toi. -je veux t' offrir un retour tutélaire. Les louanges de Zeus irritent ma colère... Et c' est assez, sans doute, au tartare cruel Qu' il attache à mon père un supplice éternel ! p192 Il était d' autres dieux que les tiens, -race auguste, Dont le sang était pur, dont l' empire était juste, Fils de la terre immense et du vieil Ouranos. Ces monarques régnaient dans les cieux en repos. Propices aux mortels, tout remplis de largesse, Ils dispensaient la paix, le bonheur, la sagesse ; Et la terre, bercée en leurs bras caressants, Vantait la piété de ses fils tout-puissants. Chante ces dieux déchus des voûtes éthérées, Qui, frappés dans le sein des batailles sacrées, Sous les doubles assauts de la foudre et du temps, Gisent au noir Hadès ; chante les dieux Titans ! Hypérion, Atlas et l' époux de Clymène, Et celui d' où sortit toute science humaine, L' illustre Prométhée aux yeux perçants ! Celui Pour qui seul entre tous l' avenir avait lui. p193 Le ravisseur du feu, cher aux mortels sublimes, Qui longtemps enchaîné sur de sauvages cimes, Bâtissait un grand rêve aux serres du vautour ; Sur qui, durant les nuits, pleuraient, pleines d' amour, Les filles d' océan aux invisibles ailes ; Qu' Héraclès délivra de ses mains immortelles, Et qui fera jaillir de son sein indompté Le jour de la justice et de la liberté. Chante ces dieux ! Ceux-là furent heureux et sages : Leur culte au fond des coeurs survit au cours des âges. Dans les flancs maternels de la terre couchés, Sur le jeune avenir leurs yeux sont attachés, Certains qu' au jour fatal, précipité du trône, Zeus s' évanouira sur les ailes de Khrone ; Qu' un autre dieu plus fort, dans l' Olympe désert, Régnant, enveloppé d' un éternel concert, p194 Et d' un songe inutile entretenant la terre, Refusera la coupe aux lèvres qu' il altère ; Que lui-même, vaincu par de hardis mortels, Verra le feu sacré mourir sur ses autels ; Que les déshérités gisant dans l' ombre avare, Franchiront glorieux les fleuves du Tartare Et que les dieux humains apaisant nos sanglots, Réuniront la terre à l' antique Ouranos ! Ô stupide vainqueur du divin Prométhée, Puisse, du ciel, ta race avec toi rejetée, De ton règne aboli comptant les mornes jours, Au gouffre originel descendre pour toujours ! J' ai honte de ton sang qui coule dans mes veines... Mais toi-même as brisé ces détestables chaînes, Ô Zeus ! Toi que je hais ! Dieu jaloux, dieu pervers, p195 Implacable fardeau de l' immense univers ! Quand mon père tomba sous ta force usurpée Impuissant ennemi, que ne m' as-tu frappée ? Mais ta colère est vaine à troubler mes destins : Je règne sans terreur assise en mes festins ; Mon époux me vénère et mon peuple m' honore ! Sept filles et sept fils à leur brillante aurore Plus beaux, plus courageux, meilleurs que tes enfants, Croissent chers à mon coeur, sous mes yeux triomphants. Qui pourrait égaler ma gloire sur la terre ? Est-ce toi, de Coeos fille errante, adultère, Oublieuse du sang généreux dont tu sors, Toi qui ternis la fleur de tes jeunes trésors, Et dans l' âpre Délos par Héré poursuivie, À deux enfants furtifs vins accorder la vie ! Je brave ces enfants d' une impure union, p196 Ce fils usurpateur du char d' Hypérion, Cette fille imposée à nos forêts paisibles ! Je défie à la fois leurs colères risibles, J' appelle à moi leurs traits fatals aux cerfs des bois... Et toi, mère orgueilleuse, aux échos de ma voix Irrite tes enfants jaloux ! ô lâche esclave, Ô Léto, Niobé te défie et te brave ! Le Choeur. Comme à l' heure où le vent passe au noir firmament, Les grands arbres émus se plaignent sourdement, À ce défi mortel la craintive assemblée Fait entendre une voix de mille voix mêlée, Mais confuse et pareille à ces lointains sanglots Que poussent dans la nuit les lamentables flots. L' aède est tourmenté d' une ardente pensée ! p197 Pâle, les yeux hagards, la tête hérissée, Depuis que sans retour, ô fière Niobé, Le blasphème divin de ta lèvre est tombé, Comme la pythonisse errante dans le temple, Il sent venir les dieux ! Et son oeil les contemple, Et sa voix les annonce ! Et ses bras étendus Semblent guider leurs coups sur nos fronts suspendus ! La voûte du palais flamboie et se disperse Comme la foudre fait du ciel noir qu' elle perce... Les lambris de métal tombent étincelants Sur les mets renversés et les hôtes tremblants... Chacun fuit au hasard, et la foule mouvante Se heurte avec des cris de suprême épouvante. Un immortel, un dieu, l' oeil ardent, l' arc en main, Sur les murs vacillants pose un pied surhumain : p198 C' est Apollon ! Diane, ardente à la vengeance, Au fraternel archer sourit d' intelligence. L' arc du dieu retentit sous le trait assassin ; Il vole, et de Tantale il va percer le sein. Comme un jeune arbrisseau dans sa saison première, La flèche d' Apollon t' arrache à la lumière : Tu regardes ta mère, ô jeune infortuné, Et tu meurs ! -mieux valait ne jamais être né ! Diane tend son arc, et la flèche altérée Boit le sang de Néère à la tête dorée. Elle tombe et gémit. Phoebos au carquois d' or Attache Illionée à son frère Agénor ; Le fer divin, guidé par une main trop sûre, Les unit dans la mort parla même blessure. Callirhoé tremblante et pâle de terreur, Veut éviter des dieux l' implacable fureur... p199 Elle fuit, et sa mère en son sein la protége, Mais Diane a rougi son épaule de neige ; Jusques au coeur glacé le trait mortel l' atteint, Et la vierge aux doux yeux dans un soupir s' éteint. Sypyle a réuni tout son jeune courage ; Debout, et l' oeil tranquille, il contemple l' orage. L' arc sacré frappe en vain son front audacieux, Le fier adolescent meurt sans baisser les yeux. Du dieu de Méonie innocente victime, Il révèle en mourant sa race magnanime. Ismène et Cléodos, Phédime et Pélopis Chancellent tour à tour, pareils à des épis Que le gai moissonneur, l' âme de plaisir pleine, Ainsi qu' un blond trésor amasse dans la plaine. Ils sont tous là sanglants, vierges, jeunes guerriers, La tête ceinte encor de myrte ou de lauriers ; p200 Belles et beaux, couchés dans leur blanche khlamyde Que le sang par endroits teint de sa pourpre humide. L' une garde en tombant le sourire amoureux Dont ses lèvres brillaient en des jours plus heureux ; L' autre, calme, et dormant dans sa pose amollie, Couvre de ses cheveux son jeune flanc qui plie... Leurs frères, à leurs pieds, par la Parque surpris, Gisent amoncelés au milieu des débris. Amphion, à l' aspect de sa famille éteinte, Dans l' ardente douleur dont son âme est atteinte, Ouvre son sein royal, et, sous un coup mortel, Presse le front des siens de son front paternel. Niobé le contemple, immobile et muette, Et, de son désespoir, comprimant la tempête, Seule vivante au sein de ces morts qu' elle aimait, Elle dresse ce front que nul coup ne soumet. p201 Comme un grand corps taillé par une main habile, Le marbre te saisit d' une étreinte immobile. Des pleurs marmoréens ruissellent de tes yeux ; La neige du Paros ceint ton front soucieux. En flots pétrifiés ta chevelure épaisse Arrête sur ton cou l' ombre de chaque tresse ; Et tes vagues regards où s' est éteint le jour, Ton épaule superbe au sévère contour, Tes larges flancs, si beaux dans leur splendeur royale, Qu' ils brillaient à travers la pourpre orientale : Et tes seins jaillissants, ces futurs nourriciers, Des vengeurs de leur mère et des dieux justiciers, Tout est marbre ! Un dieu fend la pourpre de ta robe, Et plus rien désormais aux yeux ne te dérobe ! Que ta douleur est belle, ô marbre sans pareil ! p202 Non, jamais corps divins dorés par le soleil, Dans les cités d' Hellas jamais blanches statues De grâce et de jeunesse et d' amour revêtues, Du sculpteur palpitant songes mélodieux, Muets à notre oreille et qui chantent aux yeux ; Jamais fronts doux et fiers où la joie étincelle N' ont valu ce regard et ce cou qui chancelle, Ces bras majestueux dans leur geste brisés, Ces flancs si pleins de vie et d' efforts épuisés, Ce corps où la beauté, cette flamme éternelle, Triomphe de la mort et resplendit en elle ! On dirait à te voir, ô marbre désolé, Que du ciseau sculpteur des larmes ont coulé ! Tu vis, tu vis encor ! Sous ta robe insensible Ton coeur est dévoré d' un songe indestructible. Tu vois de tes grands yeux vides comme la nuit p203 Tes enfants bien-aimés que la haine poursuit. Ô pâle Tantalide, ô mère de détresse, Leur regard défaillant t' appelle et te caresse... Ils meurent tour à tour, et renaissant plus beaux Pour disparaître encor dans leurs sanglants tombe