Nouvelles Confidences D' Alphonse de Lamartine A M. EMILE DE GIRARDIN (PRéAMBULE). En vous adressant, mon cher Girardin, ce nouveau volume de ces Notes intimes que le public a appelées Confidences , je ne puis m'empêcher de sentir un nouveau serrement de coeur. Ce que j'avais trop prévu est arrivé. En ouvrant ma vie, elle s'est évaporée. Ce journal de mes impressions a trouvé grâce, indulgence, intérêt même, si j'en crois les anonymes bienveillants qui m'ont écrit, auprès de quelques lecteurs. Mais les critiques austères et âpres, ces hommes qui délayent jusqu'à nos larmes dans leur encre, pour donner plus d'amertume à leurs sarcasmes, n'ont pas pardonné à ces épanchements d'une âme de vingt ans. Ils ont cru, ou ils ont fait semblant de croire, que je recherchais une misérable célébrité dans les cendres de mon propre coeur ; ils ont dit que par une anticipation de vanité je voulais cueillir et respirer d'avance, de mon vivant, jusqu'aux tristes fleurs d'un jour qui croîtraient après moi sur mon tombeau. Ils ont crié à la profanation du sentiment intérieur, à l'effronterie de l'âme dévoilée à nu, au scandale des souvenirs confiés, à la vénalité des choses saintes, à la simonie du poëte vendant ses fibres pour sauver l'arbre et le toit de son berceau ! J'ai lu, j'ai entendu en silence toutes ces malignes interprétations d'un acte dont la véritable nature vous avait été révélée bien avant de l'être au public. Je n'ai rien répondu. Que pouvais-je répondre ? Les apparences étaient contre moi. Vous seul vous saviez que ces notes existaient depuis longtemps, enfermées dans ma cassette de bois de rose, avec les dix volumes de notes de ma mère ; qu'elles ne devaient pas en sortir ; que j'avais rejeté avec un soubresaut d'esprit la première idée de les publier ; que j'avais refusé une rançon de roi contre ces feuilles sans valeur réelle, et qu'enfin un jour, - un jour que je me reproche, - contraint d'opter fatalement entre la nécessité d'aliéner mes pauvres Charmettes à moi, des Charmettes aussi chères, des Charmettes plus saintes que celles des Confessions , ou entre la nécessité de laisser publier ces pages, j'avais préféré me contrister moi-même à la douleur de contrister de vieux et bons serviteurs en vendant leurs toits et leurs vignes à des étrangers. J'avais reçu d'une main le prix des Confidences , et j'avais remis ce prix de l'autre main à d'autres, pour en acheter du temps. Voilà tout mon crime, et je l'expie. Eh bien ! que ces critiques se réjouissent jusqu'à satiété de vengeance ! ce sacrifice n'a servi à rien ! C'est en vain que j'ai livré au vent ces feuilles arrachées au livre de mes plus pieux souvenirs ; le temps que leur prix m'avait acheté n'a pas suffi pour me conduire jusqu'au seuil de la demeure où l'on ne regrette plus rien ! Mes Charmettes vont se vendre, qu'ils soient contents ! J'ai la honte d'avoir publié ces Confidences , et je n'ai pas la joie d'avoir sauvé mon jardin. Des pas étrangers vont y effacer les pas de mon père et de ma mère. Dieu est Dieu ; il ordonne quelquefois au vent de déraciner le chêne de cent ans, et à l'homme de déraciner son propre coeur. Le chêne et le coeur sont à lui, il faut les lui rendre, et lui rendre encore par-dessus justice, gloire et bénédiction ! Et maintenant que mon acceptation des critiques est complète, et que je me reconnais coupable et surtout affligé, suis-je bien aussi coupable qu'ils le disent, et n'y a-t-il aucune excuse qui puisse atténuer mon crime aux yeux des lecteurs indulgents ou impartiaux ? Pour le juger, je n'ai qu'une question à vous faire et à faire au public qui a daigné feuilleter ces volumes d'un doigt distrait. Cette question, la voici : Est-ce à moi ou à d'autres que les pages publiées de ces Confidences ont pu faire tort dans l'esprit de ceux qui les ont lues ! Y a-t-il un seul homme vivant aujourd'hui, y a-t-il une seule mémoire de personne morte à qui ces souvenirs aient jeté une ombre odieuse ou même défavorable, ou sur le nom, ou sur la famille, ou sur la vie, ou sur le tombeau ? L'âme de notre mère a-t-elle pu en être contristée dans son ciel ! La mâle figure de notre père en a-t-elle été amoindrie dans le respect de ses descendants ? Graziella, cette fleur précoce et séchée de mon adolescence, en a-t-elle recueilli autre chose que quelques larmes de jeune fille sur un tombeau de Portivi ? Julie, ce culte de mon jeune enthousiasme, y a-t-elle perdu, dans l'imagination de ceux qui savent ce nom, cette pureté qu'elle a conservée dans mon coeur ? Mes maîtres, ces pieux jésuites de Belley, dont je n'aime pas le nom, mais dont je vénère la vertu ; mes amis les plus chers et les premiers moissonnés, Virieu, Vignet, l'abbé Dumont, pourraient-ils se plaindre, s'ils revenaient ici-bas, de ce que j'ai défiguré leurs belles natures, décoloré leurs nobles images, ou souillé leur place dans la vie ? J'en appelle à ceux qui ont lu ! Une seule ombre me commanderait-elle d'effacer une seule ligne ? Beaucoup de ceux dont j'ai parlé vivent encore, ou leurs soeurs vivent, ou leurs fils vivent, ou leurs amis vivent ; les ai-je humiliés ? Ils me l'auraient dit. Non ! Je n'ai embaumé que les souvenirs purs. Mon linceul était pauvre, mais il était sans tache. Les noms modestes que j'y avais ensevelis pour moi seul n'en seront ni parés ni déshonorés. Aucune tendresse ne me fera un reproche ; aucune famille ne m'accusera de l'avoir profanée en la nommant. Une mémoire est une chose inviolable, parce que c'est une chose muette ; il ne faut y toucher que pieusement. Je ne me consolerais jamais si j'avais laissé tomber de cette vie, dans cette autre vie d'où l'on ne peut répondre, un mot qui pourrait blesser ces immortels absents qu'on appelle les mânes. Je ne voudrais pas même qu'un mot réfléchi, hostile à quelqu'un, restât après moi contre un des hommes qui me survivront un jour. La postérité n'est pas l'égout de nos passions ; elle est l'urne de nos souvenirs ; elle ne doit conserver que des parfums. Ces Confidences n'ont donc fait de mal ni de peine à personne, parmi les vivants ou parmi les morts. Je me trompe, elles ont fait du mal à moi, mais à moi seul. Je me suis peint tel que je fus : une de ces natures, hélas ! si communes parmi les enfants des femmes, pétrie non d'une seule pièce, non d'une argile exceptionnelle et épurée comme celle des héros, des saints ou des sages, mais pétrie des divers limons qui entrent dans le moule de l'homme faible et passionné : de hautes aspirations et d'étroites ailes, de grands désirs et de courtes mains pour atteindre où ils regardent ; d'idéal sublime et de réalité vulgaire, de feu dans le coeur, d'illusions dans l'esprit, de larmes dans les yeux : statues humaines qui attestent par la diversité des éléments qui les composent les mystérieuses déchéances de notre pauvre nature, et où l'on retrouve, comme dans le métal de Corinthe après l'incendie, les traces de tous les métaux liquéfiés qui s'y sont refroidis et confondus, un peu d'or dans beaucoup de plomb. Mais, je le répète, à qui ai-je nui si ce n'est à moi-même ? Mais, disent-ils : Ces nudités dévoilées du sentiment et de la vie offensent cette pudeur virginale de l'âme dont la pudeur du corps n'est que l'emblème imparfait dans le coeur humain ? Vous vous montrez sans voile, et vous ne rougissez pas ? Qui êtes-vous donc ? - Hélas ! je suis ce que vous êtes, un pauvre écrivain ; un écrivain, c'est-à-dire un penseur public ; je suis ce que furent, au génie et à la vertu près, saint Augustin, Jean-Jacques Rousseau, Chateaubriand, Montaigne, tous les hommes qui ont interrogé silencieusement leur âme et qui se sont répondu tout haut, pour que leur dialogue avec eux-mêmes fût aussi un entretien avec leur siècle ou avec l'avenir. Le coeur humain est un instrument qui n'a ni le même nombre ni la même qualité de cordes dans toutes les poitrines, et où l'on peut découvrir éternellement de nouvelles notes pour les ajouter à la gamme infinie des sentiments et des cantiques de la création. C'est notre rôle à nous, poëtes ou prosateurs malgré nous, rapsodes du poëme sans fin que la nature chante aux hommes et à Dieu ! Pourquoi m'accuser si vous vous excusez vous-mêmes ? Ne sommes-nous pas de la même famille de ces Homérides qui racontent de porte en porte des histoires dont ils sont tour à tour et quelquefois tout ensemble les historiens et les héros ? Est-ce donc la nature de la pensée qui fait le crime de la publier ? Une pensée vulgaire, critique, sceptique, dogmatique, sera innocente en se dévoilant, selon vous ; un sentiment banal, froid, sans intimité, c'est-à-dire sans palpitation en vous, sans contre-coup dans les autres, ne violera aucune pudeur en se révélant ; mais une pensée pieuse, ardente, allumée au foyer du coeur ou du ciel ; mais un sentiment brûlant, jailli de l'explosion du volcan du coeur ; mais un cri de l'âme éveillant, par son accent de vérité et de déchirement, d'autres cris sympathiques dans le siècle ou dans l'avenir ! mais une larme surtout ! une larme non peinte, comme celles qui ruissellent sur vos linceuls de parade, une larme d'eau et de sel amer tombant des yeux au lieu d'une goutte d'encre de la plume ! Oh ! voilà le crime ! voilà la honte ! voilà l'impudeur selon vous ! C'est-à-dire que ce qui est froid et artificiel est innocent dans l'artiste, mais que ce qui est naturel et chaud est impardonnable dans l'homme ! C'est-à-dire que la pudeur de l'écrivain consiste à dévoiler le faux, et l'impudeur à dévoiler le vrai ! Montrez-moi votre esprit si vous en avez ! mais votre âme pour entraîner la mienne ! ô l'indignité ! Quelle logique ! Eh bien, oui, cependant, vous avez raison au fond, mais vous ne savez pas le dire ; oui, il est parfaitement vrai qu'il y a des mystères, des nudités, des parties non pas honteuses, mais délicates et sensitives de notre âme, des profondeurs, des personnalités, des derniers replis du sentiment et de la pensée qu'il en coûterait horriblement de découvrir, et qu'un scrupule honnête, naturel ne nous permettrait jamais de dénuder sans un remords de pudeur violée ! Il y a l'indiscrétion du coeur ; j'en conviens avec vous ; je l'ai cruellement ressenti moi-même, la première fois qu'ayant écrit quelques rêves poétiques de mon âme, quelques épanchements trop réels de mes sentiments, je les lus à mes plus intimes amis. Mon front se couvrit de rougeur, et je ne pus pas achever la lecture. Je leur dis : "Non, je ne puis pas aller plus avant; vous lirez cela. - Et comment, me dirent ces amis, tu ne peux pas nous lire à nous ce que tu vas donner à lire à toute l'Europe ? - Non, dis-je, je ne sais pas pourquoi, mais je n'éprouve aucune honte à laisser lire cela au public, et j'éprouve une répugnance invincible à le lire face à face seulement à deux ou trois de mes amis." Ils ne me comprirent pas, je ne me comprenais pas moi-même. Nous nous récriâmes ensemble contre l'inconséquence du coeur humain. Depuis, j'ai toujours éprouvé cette même répugnance instinctive à lire à une seule personne ce que je n'avais aucun effort de pudeur violée à faire pour le laisser lire au public ; et, après y avoir longtemps réfléchi, j'ai trouvé que cette inconséquence apparente était au fond une parfaite logique de notre nature. Pourquoi, en effet ? C'est qu'un ami c'est quelqu'un, et que le public ce n'est personne ; c'est qu'un ami a un visage, et que le public n'en a pas ; c'est qu'un ami est un être présent, écoutant, regardant, un être réel, et que le public est un être invisible, un être de raison, un être abstrait ; c'est qu'un ami a un nom et que le public est anonyme ; c'est qu'un ami est un confident et que le public est une fiction. Je rougis devant l'un parce que c'est un homme, je ne rougis pas devant l'autre parce que c'est une idée ; quand je parle ou quand j'écris devant le public, je me sens aussi libre et aussi affranchi de ces susceptibilités d'homme à homme que si je parlais ou si j'écrivais devant Dieu et dans le désert ; la foule est une solitude ; on la voit, on sait qu'elle existe, mais on ne la connaît qu'en masse. Comme individu, elle n'existe pas. Or, cette pudeur dont vous parlez étant le respect de soi-même devant quelqu'un, du moment qu'il n'y a personne de distinct à force de multitude, où serait le motif de cette pudeur ? Psyché rougit sous une lampe parce que la main d'un seul Dieu la promène de près sur son beau corps ; mais que le soleil la regarde de ses mille rayons du haut de l'Olympe, cette personnification de l'âme pudique ne rougira pas devant tout un ciel. C'est la parfaite image de la pudeur de l'écrivain devant un seul auditeur, et de la liberté de ses épanchements devant tout le monde. Vous m'accusez de violer le mystère devant vous ? Vous n'en avez pas le droit : je ne vous connais pas, je ne vous ai rien confié personnellement, à vous ; vous êtes un indiscret qui lisez ce qui ne vous est pas adressé. Vous êtes quelqu'un , vous n'êtes pas le public ; que me voulez-vous ? Je ne vous ai pas parlé, vous n'avez rien à me dire, et je n'ai rien à vous répondre. C'est ainsi que pensaient saint Augustin, Platon, Socrate, Cicéron, César, Bernardin de Saint-Pierre, Montaigne, Alfieri, Chateaubriand et tous les hommes qui ont confié au monde les palpitations vraies de leur propre coeur. Gladiateurs réels du Colisée humain, qui ne jouaient pas de misérables comédies de sentiment ou de style pour distraire une académie, mais qui luttaient et mouraient réellement sur la scène du monde, et qui écrivaient sur le sable avec le sang de leurs propres veines les héroïsmes, les défaillances ou les agonies du coeur humain. Cela dit, je reprends ces notes où je les retrouve, et je ne rougis que d'une seule chose devant les critiques, c'est de n'avoir ni l'âme de saint Augustin, ni le génie de Jean-Jacques Rousseau, pour mériter, par des indiscrétions aussi saintes, aussi touchantes, le pardon des âmes tendres et la condamnation des esprits prudes qui prennent tout mouvement de l'âme pour une obscénité , et qui se voilent la face dès qu'on leur montre un coeur. LIVRE PREMIER I. Après que cette première flamme de ma vie se fut ainsi évaporée au ciel en ne laissant en moi que l'éblouissement d'une vision et le recueillement d'un culte, j'avais erré quelques mois comme une âme aveugle qui a perdu la lumière du ciel et qui ne se soucie pas de celle de la terre. J'avais passé la plus grande partie de ce temps en Suisse sur les lacs de Genève, de Thoun et de Neufchâtel, mal portant, solitaire toujours, ne restant jamais plus d'une semaine à la même place. Ma mère, qui connaissait la cause de mon chagrin, m'envoyait de temps en temps quelque petite somme épargnée, à l'insu de la famille, sur ce qu'on lui donnait par mois pour tenir sa maison ; elle savait que le grand air évapore seul les grandes douleurs et que le changement perpétuel de lieux guérit les fièvres du coeur comme il coupe les fièvres du corps. Elle redoutait pour moi la monotonie, l'uniformité et l'oisiveté plus rongeuse que la douleur de la maison paternelle et de la vie de Mâcon. Cependant, l'automne approchait, elle ne savait plus comment colorer mon éloignement sans cause aux yeux de mon père et de mes oncles. Il fallut revenir. II. Je revins par Lyon. Je m'embarquai là sur un de ces bateaux qui remontaient et qui descendaient alors le cours de la Saône, conduits comme des traîneaux sur la glace du fleuve, par des chevaux qui galopaient dans les prairies dont il est bordé. Couché à la renverse sur le pont entre des ballots et des valises, je regardais la pointe du mât dessiner ses légères ondulations sur le ciel comme une aiguille noire s'avançant, par un mouvement insensible, sur le cadran de ma vie. De temps en temps, je me soulevais à la voix rauque du patron de la barque, qui nommait les petites villes et les villages de la rive et qui demandait aux voyageurs si quelqu'un voulait descendre au port devant lequel nous passions. Je reconnaissais les noms familiers à mon oreille de ces charmants villages qui bordent le cours de la Saône, mon fleuve natal, les îles couvertes de forêts de saules et d'osiers, les grands troupeaux de vaches qui les abordent à la nage pour aller paître leurs longues herbes, en ne laissant voir que leurs museaux blancs et leurs cornes noires au-dessus de l'eau, les belles montagnes du Beaujolais et du Mâconnais qui, aux rayons du soleil couchant, deviennent bleues comme des vagues et semblent flotter comme une mer dont le rivage est caché par leur roulis ; et à droite ces immenses prairies vertes de la Bresse, parsemées çà et là de points blancs qui sont des troupeaux, et noyées à leurs confins dans une brume qui les fait ressembler aux paysages de la Hollande ou aux horizons de la Chine, sans autres bornes que la pensée. Ces sites, tant vus et tant revus par moi dès mes premiers regards, me pesaient sur le coeur bien plus qu'ils ne soulevaient mon poids d'ennui. J'étais né pour agir, et la destinée me ramenait toujours, malgré moi, languir et fermer mes ailes dans ce nid, dont je brûlais sans cesse de m'échapper. Cette fois cependant la douleur m'avait tellement brisé, que j'éprouvais une certaine résignation fatale à rentrer pour n'en plus sortir dans cette maison où j'étais né et où j'espérais bientôt mourir. J'étais convaincu que mon coeur avait épuisé, dans ces treize mois d'amour, de délire et de douleur, toutes les délices et toutes les amertumes d'une longue vie, que je n'avais plus qu'à couver quelques mois le souvenir de Julie sous la cendre de mon coeur, et que l'ange dont ma pensée avait suivi la trace dans une autre vie m'y rappellerait bientôt pour abréger l'absence et pour recommencer l'éternel amour. Cette certitude me consolait et me faisait prendre en patience et en indifférence l'intervalle que je croyais court entre le départ et la réunion. "à quoi bon commencer quelque chose, me disais-je, qui sera si vite interrompu ? Et qu'importe que je traîne ici ou là-bas les heures suprêmes d'une existence qui s'est éteinte dans cette tombe et qui ne se rallumera jamais ?" III. C'est dans ces pensées d'apaisement découragé et désintéressé de la vie que j'approchais insensiblement de Mâcon. Bientôt j'aperçus les hautes tours tronquées de son antique cathédrale se découpant en blanc sur le fond du ciel, et les treize arches régulières de son pont romain courant sur la largeur du fleuve comme une caravane qui traverse un gué à pas inégaux. La cloche du bateau appelait les voyageurs à monter sur le pont ou à en descendre. On voyait sur le quai des promeneurs insouciants s'accouder un moment sur les parapets pour regarder passer la barque sous l'arche étroite et bouillonnante ; deux ou trois groupes de parents ou d'amis qui attendaient des voyageurs pressaient un peu le pas sur la rive pour les devancer et les embrasser plus vite sur la planche du débarquement. On se saluait, tout en marchant et en voguant encore, du coeur, du regard, de la voix et du geste, du pied du mât sur le rebord du quai. On reconnaissait au rayon de joie sur les visages, à l'impatience des pieds sur le pont de la barque, à l'humidité des yeux, les degrés d'amitié, de parenté ou d'amour qui unissaient les coeurs encore séparés par quelques vagues. Je cherchais des yeux, dans ces groupes debout sur le quai, un visage connu, je n'en voyais point. Personne ne m'attendait à jour fixe. à la fin, et au moment où j'allais débarquer, ma valise légère sous le bras, je sentis mes jambes embrassées par les pattes et par les caresses d'un chien qui m'avait, comme celui d'Ulysse, pressenti et flairé à distance, qui s'était élancé sur la planche, et qui me dévorait de joie au milieu de l'indifférence générale. Je reconnus le vieux griffon de mon père, un chien d'arrêt nommé Azor, qui faisait partie de la famille depuis treize ou quatorze ans, et qui m'avait accueilli à mon retour du collége. C'est ce même animal qui m'avait débarrassé, sept ans avant, de mon entretien ossianique avec Lucy. Je l'embrassai, et je lui livrai une des courroies de ma valise pour l'empêcher de bondir entre les pieds des voyageurs. Puisque Azor était là, mon père ne devait pas être loin. Le chien me l'indiqua dès que nous fûmes à terre, en me tirant par sa courroie du côté d'une petite promenade ombragée de tilleuls et garnie de bancs de pierre voisins du lieu de débarquement. Mon père était venu à tout hasard s'y asseoir à l'heure où les barques passaient devant la ville ; il m'avait nommé deux ou trois fois à Azor, en lui montrant du geste la barque. Ce fidèle messager avait compris et accompli sa mission. Il me ramenait. Mon père, qui n'avait alors que soixante-deux ou trois ans, paraissait dans toute la séve et dans toute la majesté de la vie. Il s'était levé de son banc aux hurlements joyeux d'Azor ; il avait la vue basse et il regardait du côté du port, sa lorgnette à la main, selon son habitude, pour voir si son chien lui amenait son fils. Je courus à lui et je tombai dans ses bras. Il avait bien la voix un peu émue et les yeux un peu humides en m'embrassant, mais il y avait une mâle fermeté jusque dans sa tendresse ; il respectait son ancien uniforme de capitaine de cavalerie ; il aurait cru déroger en avouant aux autres ou à lui-même une émotion féminine ; c'était un de ces hommes qui ont le respect humain de leurs qualités, la pudeur de leur vertu, et qui, en refoulant tous les signes extérieurs de leur sensibilité dans leur âme, ne font que la conserver plus jeune et plus vierge jusqu'à leurs jours avancés. Cette habitude de sa nature forte et austère jetait entre lui et moi une certaine froideur de démonstrations qui pouvait tromper au premier coup d'oeil. Nous nous aimions sévèrement, comme il convenait à des hommes ; lui avec dignité, moi avec respect ; le père était toujours père, le fils toujours fils. Sa sensibilité se cachait sous l'austérité et derrière la distance jusqu'à ses dernières années où j'étais devenu homme et où il était devenu vieillard. Alors les rôles changèrent: c'est lui qui se laissait aimer, c'est moi qui aimais. Entre nous la sensibilité déborda. IV. Je le regardais tout en marchant un peu en arrière de lui par crainte et par respect. Mon père était alors dans toute la virilité de l'homme. Ma taille, quoique très-élevée, atteignait à peine la sienne. Rien ne fléchissait encore, et rien ne fléchit avant quatre-vingt-sept ans dans sa stature. Il portait ses années comme un chêne robuste de nos montagnes porte ses soixantièmes feuilles, en s'en décorant et sans plier, ou plutôt ses années le portaient droit et ferme sur la forte tige de vie que Dieu lui avait donnée. Sa figure, sans avoir alors cette pureté délicate de traits et de lignes qui caractérise la beauté de détail du visage humain, avait l'effet de cette beauté en masse qui fait qu'on s'arrête et qu'on dit : "Voilà un noble type de l'humanité, voilà un corps digne de porter une âme et de s'appeler le temple de Dieu." Le front n'était pas tout à fait assez relevé pour y laisser jouer les ailes d'une imagination à grand vol ; il était seulement large, droit et accentué comme le front romain dans les bustes de l'époque des Scipions. Le nez était court et d'un seul trait ; la bouche bien ouverte, parée de dents petites, régulièrement enchâssées, intactes et éclatantes jusqu'à sa mort ; les lèvres coupées presque à angle droit, d'une expression d'intrépidité sévère quand elles étaient fermées, d'une grâce et d'une courbe exquises quand elles se desserraient et se plissaient légèrement aux deux coins pour sourire ; le menton relevé comme par les muscles bien attachés, les joues plus affaissées que pleines, peu de chair, beaucoup de fibres revêtues d'un épiderme coloré par un sang bouillant et généreux, le tour du visage ni ovale, ni rond, mais presque carré comme dans les races guerrières du Jura, les yeux d'une couleur changeante et d'un vif éclat, ombragés de sourcils noirs et épais qui tendaient à se rejoindre au-dessus du nez quand il plissait le front, formant alors une seule ligne sombre entre le visage et le front. En somme, une superbe tête de chef militaire modelée par la nature ou par l'habitude pour le commandement à ses soldats. Cette habitude du commandement militaire se révélait également dans toutes ses attitudes. Il portait la tête haute, il regardait en face, il saluait avec dignité, mais sans hauteur ; ses membres étaient souples, sa marche ferme, lente, régulière comme s'il eût entendu en marchant le tambour ou le clairon pour mesurer le mouvement et la distance de ses pas ; ses habits, de couleur bleue et de forme austère, n'avaient jamais ni recherche, ni couleurs éclatantes, ni négligence, ni abandon dans les plis. On y sentait le souvenir et la ponctualité de l'uniforme ; ses souliers à boucles ne lui pesaient pas assez aux pieds ; on voyait à sa marche qu'il croyait avoir à soulever encore les lourdes bottes à l'écuyère qu'il avait longtemps portées, et que le cheval d'escadron manquait à ses jambes. Il ne passait jamais devant lui un soldat ou un cheval sans qu'il s'arrêtât un moment et qu'il prit sa lorgnette pour regarder l'homme ou l'animal. La guerre était sa patrie, la discipline sa vertu ; l'épée, le cheval, la selle, le harnais, son ambition, son souvenir, sa contemplation perpétuels. Au fond il plaignait, sans les mépriser, toutes les autres professions de la vie humaine. Tous les métiers qui ont pour but le gain lui paraissaient assez vils, et, de tous les métiers qui ont pour but de gagner de l'honneur, il n'en connaissait qu'un : offrir ou verser son sang pour son roi ou pour son pays. Entre le militaire et le paysan, pour lui il n'y avait rien. Il regardait tout le reste comme les nobles Polonais regardent les juifs de leurs terres, race nomade, mercantile et usurière entre le peuple et eux. C'était le modèle parfait du gentilhomme de province, père de famille, chasseur, cultivateur, ami du peuple après avoir été l'ami du soldat. Tel était l'extérieur de mon père. V. Ses camarades de régiment, dont il y avait plusieurs dans la ville, et les hommes de la société, l'appelaient le chevalier de Lamartine. Les hommes du peuple et les hommes étrangers à son intimité l'appelaient M de Prât. C'était le nom d'une terre de famille en Franche-Comté, dont mon grand-Père lui avait donné le titre pour le distinguer de ses frères. On n'appelait ma mère que madame de Prât, et j'ai moi-même porté ce nom dans mon enfance jusqu'à la mort de l'aîné de mes oncles, à qui seul appartenait le nom de famille. Mon père, en me ramenant du bateau à la maison, me faisait traverser, avec un certain orgueil de tendresse paternelle, les rues les plus longues et les plus peuplées de Mâcon. C'était l'heure où les oisifs de la petite ville sortaient, après leur dîner, au coucher du soleil, pour aller respirer la fraîcheur de l'eau en se promenant sur le quai, ou en s'asseyant sous les tilleuls du bord de la rivière. Il rencontrait çà et là quelques-uns de ses anciens camarades de régiment, de ses parents ou de ses amis de la ville. On l'abordait ; il me montrait ; il semblait fier des regards qu'on jetait sur moi du seuil des maisons ou des boutiques ; ce fils, aussi grand que lui, revenant de longs voyages, un peu maigri et un peu pâli par l'absence, mais attirant pourtant les yeux par sa taille, par sa chevelure, par sa ressemblance avec sa mère, par cette mélancolie même des traits qui ajoute un mystère à la physionomie, le flattait évidemment. Il allongeait à son insu la route, il recherchait les rencontres, il prolongeait les entretiens. J'entendais murmurer aux fenêtres : "Voilà le chevalier de Lamartine qui passe avec son fils ; venez voir !" Quant à moi, je supportais ces regards et ces saluts par respect pour mon père, mais je brûlais d'y échapper et d'arriver enfin à la maison. VI. Nous y arrivâmes enfin ; le chien était allé nous annoncer par ses bonds et ses hurlements de joie ; en passant sur le seuil, je me trouvai enlacé dans les bras de ma mère et de mes soeurs. Ma mère ne put s'empêcher de pâlir et de frissonner visiblement en voyant combien ma longue absence et mes secrètes angoisses avaient amaigri et fléchi mes traits. Mon père n'avait vu que les belles formes développées de mon adolescence ; ma mère, d'un coup d'oeil, avait vu les impressions. L'oeil des femmes est divinatoire ; il va droit au fond de l'âme de celui qu'elles regardent, ne fût-ce qu'en passant. Qu'est-ce donc quand celui qu'elles regardent est un fils, un rayon de leur âme ? VII. Un changement s'était opéré pendant mes absences dans les habitudes de la vie de famille. Mon père, sollicité en cela par notre mère, avait acheté sur ses longues et pénibles économies une maison de ville à Mâcon, pour y passer la moitié de l'année. L'âge était venu, pour mes soeurs, de recevoir les leçons de ces maîtres et maîtresses d'art d'agrément, luxe d'éducation nécessaire aux femmes d'une certaine aisance, dont la vie ne serait, sans cela, qu'une fastidieuse oisiveté. Le moment était venu aussi de les produire dans ce qu'on appelle le monde, espèce d'expropriation réciproque, où les nouvelles venues dans la vie regardent et sont regardées, jusqu'à ce que les parentés, les relations de famille, les habitudes de société, les convenances de voisinage et de fortune ou l'inclination déterminent les mariages. Belles, modestes, mais ne pouvant attirer de bien loin des maris par la modicité de leurs dots, ma mère présumait justement que les jeunes hommes de leur rang ne viendraient pas les découvrir dans la solitude de Milly. Elle ne voulait pas les exposer à y fleurir et à s'y flétrir par sa faute sans avoir répandu leur chaste éclat de beauté dans les yeux de quelqu'un. Elle regardait comme un devoir obligatoire de la mère de famille de chercher des occasions d'unions assorties pour ses filles. Les enfanter à la vie, à la religion, à la vertu, pour elle, ce n'était pas assez ; elle voulait les enfanter aussi au bonheur. Mon père avait compris ces raisons, et, bien qu'à regret et par des efforts surhumains d'économie domestique, il s'était décidé à quitter ses vignes, ses chiens de chasse, sa partie de piquet , le soir, avec le curé et le voisin, et à s'établir, à Mâcon, au moins pour l'hiver et le printemps de chaque année. Il était, comme tout nouveau possesseur, fier et amoureux de la maison qu'il avait achetée. à peine étais-je entré, qu'il me la montra de la cave au grenier, en m'en détaillant tous les agréments et tous les avantages. La maison, qui existe encore, mais qui a été vendue et subdivisée depuis la mort de mon père et la dispersion de la famille, était située dans le quartier élevé, noble et solitaire de la ville, que j'ai décrit dans le commencement de ce récit. Elle avait appartenu avant la Révolution à une famille patricienne du Mâconnais avec laquelle nous avions des alliances et des intimités de bon voisinage, la famille d'Osenay. Elle avait sa façade principale sur une large rue à pente un peu roide qui débouchait sur quelques tilleuls, dépendance de la grande place de l'Hôpital, et promenade ordinaire des enfants, des nourrices et des vieillards de ce haut quartier. Un linteau de marbre noir, merveilleusement sculpté au-dessus de la porte, annonçait un sentiment d'art et de luxe architectural dans celui qui l'avait bâtie. Cette porte ouvrait sur un vestibule large, profond, surbaissé, humide et sombre. Au fond de ce vestibule on apercevait les premières marches d'un escalier éclairé par un jour indirect et ruisselant d'en haut, comme dans les tableaux d'intérieur de couvent par Granet , le peintre du recueillement. à droite et à gauche de ce vestibule s'ouvraient quatre portes : c'étaient les remises, les bûchers, les cuisines, vastes souterrains qui contenaient encore des puits, des caves, de vastes cheminées pour tous les usages domestiques, mais qui ne recevaient le jour que par des larmiers à fleur de terre du jardin. L'escalier en pierres jaunes avait été évidemment construit pour un homme âgé. Les marches en étaient si peu hautes et si doucement inclinées que j'en franchissais toujours cinq ou six à la fois. Il ressemblait à ces escaliers insensibles du Vatican et du Quirinal à Rome, qui semblent proportionner leurs degrés de marbre aux pas affaiblis d'une aristocratie de vieillards. Après avoir monté une demi-rampe de ces degrés, on se trouvait en face d'une large fenêtre et d'une petite porte vitrée plus large encore ouvrant sur un jardin intérieur. Ce jardin étroit et profond était encaissé dans de hautes murailles grises tapissées de rosiers et d'abricotiers en espalier. Au milieu s'élevait un arbuste isolé d'aubépine rose qui avait pris, à force d'années, le tronc, la ramure et la portée d'un arbre forestier. De petites allées sablées et encadrées de bordures de buis enceignaient le jardin. Le fond était décoré de volières en treillis, de bois peint, dans lesquelles mes soeurs faisaient nicher leurs colombes, et d'une petite fontaine à bassin de marbre et à statue de l'Amour, dont le dauphin à sec ne versait que de la poussière, et n'avait pour écume que des toiles d'araignée. Par-dessus les murs du jardin, on n'apercevait que les toits de tuiles rouges et les dernières mansardes grillées de fer de quelques hautes maisons d'artisans, et d'un couvent de vieilles religieuses. Aspect monastique qui donnait au jardin, quoique très-lumineux, le caractère, le silence et le recueillement d'un cloître espagnol. VIII. En rentrant du jardin, et en montant de nouveau l'escalier, on se trouvait sur le grand palier du premier étage. Trois hautes portes à doubles battants et à haut entablement, dont l'une faisait face à la rampe, et dont les deux autres s'ouvraient à droite et à gauche, s'y regardaient. Par la première, on entrait dans une vaste salle boisée de panneaux sculptés et peints en gris à la détrempe. C'était la grande artère de la maison, l'antichambre du salon, la salle à manger, la salle d'études pour les maîtres de dessin, de musique ou de danse de mes soeurs, la salle de travail où les femmes de chambre raccommodaient le linge. Elle était garnie d'un poêle encaissé sous une grande niche, d'une table ovale pour les repas, d'armoires, de buffets, d'un piano, de deux harpes, de petites consoles pour dessiner, pour écrire et pour coudre. Une sombre pendule de Boule à caisse d'écaille noire incrustée d'arabesques de laiton, et surmontée d'une statuette du Temps brandissant sa faux, y sonnait mélancoliquement les heures à cette jeunesse qui ne les écoutait pas. à droite, on passait dans un salon moins vaste et plus recueilli. Une antique et haute cheminée de marbre noirâtre, richement fouillée par le ciseau du sculpteur, et dont les jambages s'écorçaient en feuilles d'acanthe, ouvrait aux bûches un foyer assez large et assez profond pour des troncs entiers de chêne. Le fauteuil de mon père en face de la cheminée, quelques fauteuils de velours d'Utrecht rouge, une table ronde couverte de livres, quelques tables de jeu recouvertes de serge verte, des carreaux rouges et cirés sous les pieds, un plafond à riches moulures, mais noirci par la fumée d'un demi-siècle, les rideaux verts de deux fenêtres ouvrant sur la rue, formaient tout l'ornement de ce salon. On n'y allumait le feu qu'un moment avant le dîner de famille. On dînait alors à deux heures. La pièce qui faisait face au salon quand on avait traversé la grande salle était la chambre d'une tante infirme, soeur de mon père, dont je parlerai tout à l'heure. Elle s'appelait Mlle de Monceau. En revenant sur le palier, on entrait à gauche dans la chambre de notre père, appartement vaste, mais assombri par les murs noirs d'une maison de religieuses qui empiétait de ce côté sur le jardin et sur le ciel ; à droite, dans la chambre encore plus vaste de ma mère : on y descendait par trois marches d'une porte vitrée dans le jardin. Le soleil l'inondait depuis le matin jusqu'au soir. Une espèce d'aile ajoutée à la maison formait à côté de cette chambre un beau cabinet qu'on appelait le cabinet des Muses. Il servait à ma mère de retraite pour écrire, et d'oratoire pour prier avec ses filles quand elle voulait se recueillir un moment contre les perpétuelles distractions d'une famille jeune et nombreuse, et d'une plus nombreuse parenté. La boiserie de ce cabinet, sculptée depuis le plafond, formait dix niches contenant chacune une console. Sur chaque console posait la statue en bois d'une des neuf muses avec ses attributs mythologiques. La dixième niche contenait une statue en bois d'Apollon. Le dessus de porte représentait, également sculpté, Jupiter descendant du ciel et ouvrant les rideaux de Danaé, épouvantée de ses foudres. Toutes ces figures étaient recouvertes d'une épaisse couche de peinture à l'huile. Ce vernis gris blanc leur donnait une apparence de froideur et de mort qui glaçait l'imagination. Mes plus jeunes soeurs n'y entraient jamais sans une religieuse admiration et sans un certain frisson. Mais ma mère avait sanctifié toute cette fable par son prie-Dieu de bois sombre, par son Christ d'ivoire éclatant sur un fond de velours noir dans le demi-jour de ce cabinet toujours fermé au soleil, et par un beau tableau ovale de la Vierge présentant l'enfant Jésus à sa cousine, peint par Coypel et copié au pastel par une de ses soeurs, Mme de Vaux. Derrière ce cabinet, il y avait deux ou trois petites chambres à plusieurs lits pour mes soeurs. Mon père, après m'avoir fait parcourir toutes ces pièces, me fit monter au second étage. Il était composé de grandes chambres nues formant la répétition du premier. Puis il m'ouvrit celle qu'il me destinait à moi-même. Elle était au-dessus de la sienne et prenait jour par deux fenêtres, aussi sur le jardin. Une alcôve pour mon lit, un large cabinet pour le travail, faisant face au cabinet des Muses, une belle lumière, le silence du jardin, un pan plus large du ciel pour horizon, parce que je dominais un peu les toits du couvent, faisaient de cette chambre de ma jeunesse une solitude à la fois sereine et recueillie. Elle n'avait pour élégance et pour décoration que deux beaux dessus de porte sculptés en biscuit , d'une pâte éclatante. Ils représentaient, l'un des petites filles se regardant dans le miroir d'une fontaine, et se parant de fleurs qui croissaient au bord ; l'autre, des petits garçons jouant avec des animaux et luttant contre une chèvre qu'ils tenaient cabrée par les cornes. J'eus le temps, pendant une longue distraction dans cette chambre solitaire, d'étudier ces deux médaillons et les intentions de l'architecte. C'était évidemment la chambre destinée aux enfants, le gynécée de la maison primitive. Je remerciai mon père que je n'avais jamais vu si familier et si gracieux, et je m'installai dans l'appartement qu'il m'avait préparé avec tant de bonté. Après souper, j'allai embrasser les autres membres de la famille, qui m'accueillirent avec plus de froideur. Je rentrai et je me couchai, rêvant un triste avenir que me faisaient envisager à Mâcon le vide de mon coeur et l'oisiveté de ma vie. La lassitude m'endormit cependant. Une voix tendre et douce me réveilla sous un beau rayon de soleil levant qui glissait par-dessus le toit du couvent sur mon alcôve. IX. Je m'appuyai sur le coude et je reconnus ma mère qui approchait une chaise et qui s'asseyait au chevet de mon lit. Elle était vêtue d'une longue robe de nuit de soie brune montant jusqu'au cou, et nouée autour de la taille par une grande corde de soie enroulée de même couleur, dont les glands pendaient jusqu'à terre. Ses longs cheveux noirs, à peine encore diaprés de trois ou quatre fils blancs, flottaient sur ses épaules et sur ses bras, avec ces belles ondes de chevelure qui viennent d'échapper à l'oreiller et qui en conservent les plis. Ses yeux étaient fatigués par l'insomnie ; ses joues, naturellement pâles, avaient cette légère coloration fiévreuse que donne l'âme inquiète à son enveloppe au moment d'une douleur ou d'une émotion. Ses lèvres, qu'elle s'efforçait de rendre souriantes pour ne pas me troubler le réveil, mais où s'apercevait une contention visible et voisine des larmes, souriaient au milieu et pleuraient aux coins. Ses paroles, toujours sonores et vibrantes comme des cordes du coeur touchées par la main, avaient un rhythme bref, brisé, un peu saccadé, qui ne lui était naturel que dans les vives peines plus fortes un moment que sa résignation. Elle passa sa main droite dans mes cheveux, m'embrassa sur le front, où je sentis la goutte chaude d'une larme mal retenue, et me parla ainsi. X. "Te voilà donc revenu, mon pauvre enfant !" Puis, elle m'embrassa encore et elle reprit : "Te voilà revenu, tu sais que tout mon bonheur est de te voir près de nous, et cependant je t'aime avant de m'aimer moi-même, et, tout en me sentant si heureuse de te revoir, je ne puis m'empêcher d'être affligée et effrayée de ton retour. Que vas-tu devenir ici ?... Hélas, reprit-elle, comme je te revois ! que tu es pâle ! que tu parais triste ! quel découragement de la jeunesse et de la vie je lisais hier dans tes traits ! Qui m'aurait dit qu'à vingt-deux ans je verrais mon enfant flétri ainsi dans la séve de son âme et de son coeur, et le visage enseveli dans je ne sais quelle douleur !..." Je me soulevai, à ces mots, avec un bondissement de coeur, comme si ma mère, en me parlant ainsi, eût manqué de respect à cette douleur que je respectais en moi mille fois plus que je ne me respectais moi-même. "Oh ! de grâce, lui dis-je en joignant les mains, et avec un accent de supplication sévère, ne me parlez pas avec ce dédain d'une douleur dont vous n'avez jamais connu l'objet et qui fera éternellement agenouiller ma pensée devant un sacré souvenir ! Si vous saviez !... - Je ne veux rien savoir, dit-elle en me mettant sa belle main sur les lèvres, je sais qu'elle m'avait enlevé l'âme de mon fils, je sais que Dieu l'a enlevée elle-même à un amour qui ne pouvait pas être béni par moi, puisqu'il ne pouvait pas être sanctifié par lui... Je la plains, je te plains, je lui pardonne, je prie pour elle ; bien qu'inconnue, je l'aime en Dieu et en toi ! Je ne t'en parlerai jamais, il y a des choses qu'une mère doit ignorer toujours, ne pouvant ni les approuver dans sa conscience, ni les flétrir dans le coeur de son fils, de peur de froisser et d'aliéner le coeur lui-même. N'en parlons plus ; n'en parlons jamais." Ce respect tendre pour mon sentiment, qui ne sacrifiait rien de sa conscience et de sa dignité de mère, me toucha ; j'embrassai sa main. Elle continua avec plus de liberté et d'abandon. On sentait, dans la plénitude de sa voix, que le sujet délicat était désormais écarté entre nous, et qu'elle allait laisser parler sa seule tendresse. "Que vas-tu devenir maintenant ? me dit-elle, et comment vas-tu supporter cette existence vide, monotone, oisive, d'autant plus exposée aux passions coupables du coeur qu'elle est moins remplie des devoirs et des occupations d'une carrière active ? Je tremble et je pleure toutes les nuits en y pensant. "N'aurai-je donc enfanté, mon Dieu ! me dis-je souvent, un fils orné de quelques-uns de vos dons les plus précieux, et que j'espérais former de plus en plus pour mon admiration et pour p32 votre gloire, que pour voir vos dons mêmes et ses facultés se retourner contre lui et le ranger dans l'inaction et dans l'obscurité d'une vie inutile ? Vous savez que je donnerais mon sang comme j'ai donné mon lait pour en faire un homme, et surtout pour en faire un homme selon votre coeur !" Mais je ne suis pas exaucée," ajouta-t-elle en cessant de parler à Dieu et en se retournant vers moi avec un léger mouvement de tête de gauche à droite qui semblait accuser, pour la première fois, en elle, une certaine révolte de sa résignation. "Oh ! non ; j'ai beau prier, j'ai beau me lever avant le jour pour aller à l'église assister, avec les servantes, avant l'ouvrage, à ce premier sacrifice de l'autel, qui me semble plus efficace que les autres, parce qu'il est plus matinal et plus recueilli, dans l'obscurité, je n'obtiens rien ; mais je ne me lasserai pas, mon Dieu, reprit-elle ; je ferai comme sainte Monique, qui pria contre tout exaucement sans s'impatienter de votre lenteur, et qui obtint à la fin plus qu'elle n'attendait, un saint au lieu d'un fils, un guide au lieu d'un disciple, un enfant de Dieu au lieu d'un enfant de ses entrailles !" Elle s'arrêta là un moment comme pour prier tout bas ; je le compris au léger mouvement muet de ses lèvres, et à l'abaissement de ses longues paupières roses sur ses yeux. J'étais déjà bien attendri et comme calmé et résigné d'avance à ce qu'elle allait sans doute ajouter. "Il faut que tu saches, dès en arrivant, mon enfant, reprit-elle (et c'est pourquoi j'ai abrégé à contre-coeur ton sommeil dont tu avais tant besoin hier), il faut que tu saches bien à quoi tu dois t'attendre ici dans la famille, afin que tu ne te révoltes pas contre la destinée, que tu te prépares à beaucoup supporter, à beaucoup languir, à beaucoup souffrir, et que tu ne t'aliènes pas par ces impatiences et par ces révoltes le coeur de ton père qui souffre aussi, mais qui rougirait de se l'avouer à lui-même, et les coeurs excellents au fond, mais un peu aveugles et un peu sourds des autres membres de la famille de qui nous dépendons, et de qui nous consentons à dépendre pour votre avenir. Voici la situation des choses entre nous : "Notre fortune très-étroite a été encore considérablement rétrécie et grevée par ton éducation, par tes voyages, par tes fautes. Je n'en parle pas pour te les reprocher ; tu sais que si les larmes de mes yeux pouvaient se changer pour toi en or, je les verserais toutes dans tes mains ! L'acquisition de cette maison, indispensable pour l'instruction et pour les mariages de tes soeurs, l'économie des petites dots que nous devons préparer d'avance successivement pour elles, enfin les mauvaises récoltes de ces dernières saisons à Milly, qui ont trompé nos espérances, ont réduit ton père au plus strict nécessaire dans ses dépenses. Il vit d'angoisses ; ces tourments d'esprit, cette contention forcée de calcul altèrent la grâce et la sérénité de son caractère. Il craint de laisser sans patrimoine ses enfants qu'il aime tant et qu'il a mis au monde. Il se reproche quelquefois cette nombreuse famille qui lui donnait tant de joie et tant d'orgueil, quand vous étiez petits. Je suis obligée de le rappeler sans cesse à la confiance en Dieu, qui fait pousser une herbe pour tous les insectes et une graine sur tous les buissons pour tous les nids. "Depuis quelque temps, afin de calmer ses inquiétudes et de lui élargir le pain quotidien, je me suis chargée de tenir à forfait la maison pour une petite pension de quatre mille francs qu'il me paye en argent chaque trimestre, et à laquelle il ajoute le blé, le bois, le foin, les légumes, les fruits et toutes les petites récoltes du jardin, des prés, des terres non plantées en vignes de Milly. Cela ne suffit pas aux gages des domestiques, aux appointements des maîtres et des maîtresses de tes soeurs, à leur toilette et à la mienne toutes modestes qu'elles soient, et à la décence obligée et élégante de la maison de mère de famille que je suis obligée de tenir, non selon la fortune, mais selon le rang. "Mais Dieu m'a donné, tu le sais, dans notre voisine, cette bonne Mme Paradis , une soeur et une amie qui veut partager avec moi, non-seulement les jouissances, mais les peines et les embarras de la famille. Elle est la main invisible de la Providence cachée dans toutes mes difficultés. Elle est libre, veuve, sans parenté autour d'elle ; elle n'est pas riche, mais elle a une large aisance pour une femme seule et économe. Toutes les fois qu'elle me voit un souci sur le front, elle en veut sa part ; elle ne mesure l'amitié qu'à des sacrifices, elle vend le vin d'une vigne ou les fruits d'un verger, elle jouit de me prêter ce qui est nécessaire pour les circonstances imprévues, pour les dépenses cachées et au-dessus de mes propres forces ; c'est à l'aide de sa générosité que je supplée, sans que ton père s'en aperçoive, à l'insuffisance fréquente des sommes qu'il me donne pour votre entretien ; c'est avec l'or réservé de ce modèle accompli des amies que j'ai dû payer beaucoup de tes fautes, à l'insu de la famille ; il n'y a pas une de mes peines qu'elle ne devine, il n'y a pas une de mes impossibilités qu'elle ne tourne ; elle est entrée il y a vingt ans dans mon affection par son coeur, elle est entrée depuis dans la famille par la constance de son dévouement. C'est l'ange des difficultés insolubles placé par Dieu comme une sentinelle de l'autre côté de la rue, en face de notre maison, pour la surveiller de sa tendresse. Chaque matin, quand j'ouvre ma fenêtre, je la vois à son balcon, qui m'attend, et si j'ai un pli entre les yeux, elle franchit la rue et elle accourt pour l'effacer. ô mes enfants ! souvenez-vous toujours d'elle ! Mme Paradis a été un rayon de la Providence toujours visible et toujours chaud pour votre mère. "Dans une gêne si étroite, tu comprends que ton pauvre père ne peut pas te fournir les moyens de vivre désormais sans carrière et sans traitement hors de la maison. Il est même obligé, sous peine de manquer de justice envers tes soeurs (et tu sais que son scrupule c'est la justice, et que son excès c'est la conscience), il est même obligé de réduire la petite pension de douze cents francs qu'il t'allouait pour ton entretien et pour tes courses. Ne fais pas semblant d'en souffrir, et va toi-même au-devant de cet indispensable retranchement. J'y pourvoirai autant que je le pourrai, et Mme Paradis sera encore là. "J'avais espéré jusqu'ici que la famille de ton père comprendrait ce besoin d'activité qui dévore ta jeunesse, et qu'elle se prêterait aux sacrifices nécessaires pour te faire entrer et pour te soutenir quelques années dans le noviciat des fonctions administratives ou diplomatiques. Je n'ai rien pu gagner là-dessus. C'est en vain que j'ai raisonné, prié, conjuré, pleuré ; c'est en vain que je me suis humiliée devant eux, comme il est glorieux et doux à une mère de s'humilier pour son fils. Tout a été vain ; il n'y faut pas penser. Ils sont bons, ils sont tendres, ils te chérissent comme leur fils, ils te destinent leur patrimoine après eux ; mais leur tendresse, qui a un coeur dans le lointain, n'a point de discernement dans le présent. Ils sont âgés, ils ne peuvent se transporter de leurs habitudes d'esprit dans les nôtres. Ils ne peuvent se souvenir qu'ils ont eu ton âge ; ils ne peuvent comprendre qu'un jeune homme qui a le toit, la table, le jardin et la société de la maison paternelle, ait encore d'autres désirs, et que ses aspirations dépassent les murs de la petite ville ; ils appellent cela chimères et fantaisies d'un esprit malade ; ils ne conçoivent pas d'autre ambition pour toi que cette existence oisive et monotone dans une rue de Mâcon, quelques promenades le jour, un salon de siècles attablés autour d'un tapis de boston , le soir, un mariage de voisinage ou de convenance dans quelques années, et une terre de la famille à habiter près d'ici le reste de tes jours. J'ai eu beau leur dire que Dieu donne des vocations différentes aux différentes natures d'esprit, et que les aptitudes sont les révélations de ces vocations diverses, que ces aptitudes refoulées et comprimées dans l'âme de ceux en qui elles se manifestent produisent des suicides lents des facultés divines ; que les passions légitimes de l'esprit, si on leur refuse l'air, se pervertissent en passions coupables ; que les refoulements préparent les explosions du coeur. Mes paroles et mes larmes mêmes n'ont produit que des sarcasmes ou des irritations contre moi. Il n'y a rien de plus à tenter, il faut se soumettre à la volonté de Dieu ! Il faut se résigner à végéter et à languir auprès de nous. Hélas ! tout ce que pourra le coeur d'une mère pour t'adoucir cet exil, je l'aurai pour toi ; je souffrirai plus que toi-même de ton inaction et de la perte de tes belles années dans lesquelles, tu le sais, j'avais mis mon bonheur, mes espérances, ma gloire de mère ! Je te plaindrai, car je te comprends, moi ; je recevrai, je garderai dans mon coeur les tristes confidences de tes aspirations naturelles et trompées ; je chercherai, j'épierai, je ferai naître les occasions, si la Providence m'exauce, de te rouvrir quelque horizon plus large et plus digne de toi. Mais, je t'en conjure, mon enfant, ne fais ces confidences qu'à moi, ne montre ni tristesse ni dégoût de la vie présente sur ton visage ou dans tes paroles, surtout à ton pauvre père. Tu le désolerais, sans rien changer à notre fortune. Il souffre lui-même comme moi de nos nécessités et de ton oisiveté ; mais par amour pour ses enfants et par sollicitude pour leur avenir, il est forcé de ménager ses frères et ses soeurs, plus riches que lui, et qui possèdent tous les biens de la famille ; il se soumet à leurs idées, ne pouvant leur imposer les siennes ; ne le contriste pas du spectacle de ton ennui ; n'aigris pas par des dissentiments ou par des mécontentements ostensibles ceux de qui nous dépendons pour nos filles et pour toi ! Accepte cette vie inoccupée et obscure pendant quelques années ; je prierai tant Dieu qu'il fléchira le coeur de tes oncles et de tes tantes, et qu'il ouvrira à mon fils la part d'activité, d'espace, de gloire et de bonheur qu'il est permis à une mère de désirer pour un fils tel que toi ! "Voilà ce que je voulais te dire," ajouta-t-elle en se levant de sa chaise et en me bénissant de l'oeil et de la main. Puis elle me dit avec plus d'intimité, d'accent, et une onction plus pénétrante et plus sainte, quelques mots de Dieu, de la foi de mon enfance, de la pureté de coeur à conserver ou à retrouver par le repentir, de la paix de l'âme qui ne descend jamais que d'en haut, de la résignation, ce sacrifice muet, invisible, perpétuel, le plus beau des sacrifices après celui du Christ, puisque la victime, toujours renouvelée, était nous-mêmes, et que le rémunérateur, toujours présent, était Dieu ! Enfin elle se mit à genoux au pied de mon lit, et pria un moment sur moi avant de se retirer à pas muets. Je crus qu'un ange était venu me visiter, et je restai longtemps immobile après son départ, avec ses paroles dans le coeur et son baiser sur le front. XI. Je me levai tard pour aller saluer mon père, et le remercier de la belle chambre qu'il m'avait donnée. C'était un dimanche, les cloches de la seule église qu'il y eût alors à Mâcon sonnaient pour appeler les fidèles à la messe de dix heures. Je sortis et je suivis la foule dans le parvis. Là, je rencontrai quelques parents et quelques amis de la maison, qui m'arrêtèrent et qui s'entretinrent avec moi pendant les cérémonies, sous les arbres. La messe finie, la foule sortit avec recueillement et passa par groupes sous nos yeux, comme dans une revue des familles ; noblesse, bourgeoisie, artisans en habits de fête, confondus comme l'humanité devant Dieu. On sait que dans les villages et dans les petites villes c'est le jour et l'heure de la semaine où l'on se rencontre, où l'on s'aborde sans se fréquenter habituellement, où l'on échange un moment sur le chemin, sur la place, dans la rue ou à la porte de l'église, un salut, un geste, un regard ; quelquefois une courte conversation entre fidèles d'une même paroisse, entre habitants d'une même ville. C'est l'heure et la place aussi où les oisifs, les curieux, les jeunes gens qui cherchent de l'oeil les belles jeunes filles invisibles à la maison les autres jours de la semaine, se forment en groupes ou se rangent en ligne pour voir passer et pour suivre d'un regard et d'un murmure d'admiration les beautés qui sont la grâce et la célébrité du pays. Je regardais machinalement comme tout le monde, mais sans attention et sans préférence, la foule qui sortait en s'offrant l'eau bénite du doigt au doigt. J'attendais ma mère. Elle parut une des dernières, car elle prolongeait toujours de quelques instants ses pieuses oraisons, inclinée, les yeux fermés, les mains jointes, sur sa chaise, après les offices, pour laisser plus d'adoration de son coeur et emporter plus de bénédictions sur ses enfants. Ce jour-là, elle avait prolongé davantage sa station de prière, car elle avait prié pour moi. XII. Le soleil de printemps frappait sur les pierres moulées de la porte ; la lumière sereine du matin se mêlait sous le porche avec la lumière lointaine et intérieure des cierges ; ces deux jours confondus et luttant se réverbéraient sur le visage de ma mère, comme la nature et la grâce chrétienne se rencontraient et s'harmoniaient incessamment dans son coeur. Ses lèvres commençaient à sourire aux personnes de sa connaissance qu'elle apercevait du haut des marches sur le parvis ; elles gardaient encore cependant la dernière impression de la pensée de Dieu et du recueillement d'où elle sortait. La pâleur et les larmes du matin s'étaient complétement effacées sous la paix qu'elle puisait toujours dans le commerce du ciel, et sous cette animation vermeille que la chaleur de l'église et la contention de la prière répandent sur les traits. Les marches obstruées de mendiants, de pauvres femmes endimanchées, d'enfants et de vieillards infirmes, ralentissaient l'écoulement des assistants, et retenaient ma mère sur cette espèce de piédestal où tout le monde pouvait la regarder. Elle avait dans l'élévation et dans l'élégance de sa taille, dans la flexibilité du cou, dans la pose de sa tête, dans la finesse de sa peau rougissant comme à quinze ans sous les regards, dans la pureté des traits, dans la souplesse soyeuse des cheveux noirs ruisselants sous son chapeau, et surtout dans le rayonnement du regard, des lèvres, du sourire, cet invincible attrait qui est à la fois le mystère et le complément de la vraie beauté. On la croyait toujours à vingt ans, car elle n'avait que l'âge de ses impressions, et ses impressions avaient l'éternelle fraîcheur de son éternelle virginité d'esprit. Entre elle et ses filles, il n'y avait que la distance de la branche au fruit ; le regard les cueillait ensemble et ne les séparait pas. Ses filles, au nombre de cinq, se groupaient toutes en ce moment autour d'elle, comme dans un tableau de famille ordonné par le plus grand des sculpteurs et le plus pittoresque des peintres, la nature et le hasard. Leurs figures charmantes et diverses, quoique harmoniées par ce qu'on nomme l'air de famille et par la similitude du costume, se détachaient un peu en arrière de leur mère, sur le fond plus sombre du portail de l'église, où les arceaux surbaissés gardaient un peu de nuit. On eût dit un groupe d'anges du matin, sortant à demi des ténèbres pour se mêler un à un au jour, dont ils sont à la fois l'émanation et l'éblouissement. La lenteur du mouvement de la foule, les haltes fréquentes sur la même marche du perron, donnaient le temps de bien contempler ces belles statues animées. Je les revoyais moi-même pour la première fois ensemble, depuis la sortie des plus âgées du couvent. Je ne pouvais m'empêcher de participer au frémissement de faveur générale que je voyais se presser et que j'entendais s'élever autour de moi pour cette admirable réunion de figures, pour ce bouquet de famille auquel je tenais de si près. L'aînée des filles de ma mère, qui n'avait encore que dix-huit ans, s'appelait Cécile. Sa taille splendide eût été déjà au niveau de celle de ma mère, si l'extrême modestie de sa nature, qui lui faisait redouter l'admiration comme un autre redoute la honte, n'avait un peu penché sa tête en avant et abaissé ses yeux pour échapper aux regards. Ses traits, qui rappelaient ceux de la famille de mon père, étaient plus ébauchés que finis, plus faits pour le premier coup d'oeil que pour le second. C'était l'ensemble qui saisissait, c'étaient les grandes lignes qui éblouissaient, c'était l'expression qui ravissait : le caractère était la bonté. Je ne sais dans quel rayonnement de splendeur douce cette physionomie nageait, mais on n'en discernait que le charme. Les imperfections de détail disparaissaient entièrement, surtout à distance. Elle avait la grandeur, l'unité, la grâce, ces trois beautés capitales de la femme, pour la foule qui n'analyse pas son impression. Aussi était-elle la beauté populaire de la famille, celle qu'on citait, celle qu'on préférait, celle qu'on aimait à voir passer dans les rues. Le peuple de la ville savait son nom. Il la montrait avec une fierté personnelle aux étrangers, à l'église ou dans les promenades. Les passants se retournaient pour la revoir : les boutiques, les murs et les pavés en étaient épris. Elle ne s'en doutait pas, elle avait pour toute coquetterie ses simplicités, ses timidités, ses rougeurs, grandissant encore, en retard sur ses années par l'enfance prolongée de son coeur. Son charme n'était que le naturel, son caractère que le premier mouvement, son esprit que le premier mot, prompt et enfantin, mais souvent d'autant plus frappant qu'il est plus naïf. Elle n'avait aucune disposition pour les arts, ses études étaient du coup d'oeil, l'effort la rebutait, elle désolait ses maîtres et elle les charmait. On sentait dès ce temps-là que le ciel l'avait formée pour la famille plus que pour le monde, tige à grappes et non à fleurs, de la race des femmes prédestinées non à enivrer par de stériles parfums d'esprit, mais à fructifier, à enfanter et à couver de riches générations ici-bas. La seconde s'appelait Eugénie. Elle avait un an de moins ; elle se collait contre sa soeur aînée, comme si sa taille, alors frêle et svelte, avait eu besoin d'un appui pour se soutenir contre le vent de la porte ou contre le souffle de cette multitude. C'était une nature entièrement différente, une apparition d'Ossian dans la splendeur du Midi, une ombre animée, une forme impalpable, des yeux bleus, larges et profonds comme une eau de mer, d'où le regard semblait remonter de loin comme d'un mystère ou d'un songe ; un ovale de visage écossais, des traits d'une délicatesse fugitive et d'une perfection de lignes idéale, la bouche pensive, les lèvres minces, l'expression grave, les cheveux blonds roulant en longs écheveaux glacés d'un vernis éblouissant sur lesdeux joues; une figure norvégienne enfin. Sa nature d'âme et d'esprit correspondait entièrement à ses traits. Plus avancée que ses aînées, apte à tous les arts ; pâlissant au récit d'un héroïsme, à la lecture d'un beau vers, au son d'une corde de harpe ; sensible jusqu'à la souffrance, poétique, musicale, littéraire ; enfermée en elle-même et vivant avec les mondes de son imagination ; moins goûtée de la foule, plus épiée et plus découverte, comme les fleurs de l'ombre, par les regards curieux et passionnés, elle devait charmer les hommes du Nord ; et ce fut plus tard en effet sa destinée. Elle se rapprochait, à cette époque, bien plus de moi que ses autres soeurs, par le développement précoce de son intelligence, par la poésie et par la mélancolie de son caractère. Nous étions deux reflets d'une même teinte qui se rencontraient, l'un chaud et viril sur mon front, l'autre froid, féminin et virginal sur le sien. Elle était très-regardée, mais non populaire. On lui croyait dans l'âme un peu de dédain, à cause de sa supériorité. Après ces deux soeurs aînées, de tailles égales, mais de figures si opposées, on en voyait une troisième, de taille presque aussi grande, quoiqu'elle n'eût pas quinze ans, mais qui se tenait un peu en arrière avec les deux plus petites. Elle se nommait Suzanne. Pour celle-là, tous les regards et toutes les exclamations étaient d'accord. Il n'y avait ni préférence, ni contestation dans la ville. Il n'y avait qu'un cri d'enthousiasme pour sa merveilleuse beauté. C'était la pureté des lignes et la virginité des expressions de visage des Madones de Raphael sur le corps d'une Psyché de Phidias : la vierge chrétienne, aussi chaste, aussi pure et aussi céleste qu'il soit donné à l'extase du solitaire le plus pieux et le plus passionné pour le culte de la femme divinisée, de la rêver. On l'appelait, dans le peuple, le tableau d'autel , parce qu'il y avait dans le choeur de l'église une figure de sainte, par Mignard, qui lui ressemblait. Cette forme, véritablement trop angélique pour une fille de la terre, et ce visage d'idéale perfection de traits ne contenait que deux empreintes : beauté et piété. Elle n'était évidemment pas née pour plaire aux hommes et pour aimer, mais pour éblouir et pour adorer. C'était un de ces êtres que Dieu montre aux hommes, mais qu'il se réserve pour son culte ; une enfant du choeur de son temple surnaturel, une constellation du ciel, des yeux qu'on voit de loin, qu'on ne touche jamais. Elle avait, dès ce monde-ci, l'instinct et comme le pressentiment inné de sa vocation unique de refléter Dieu et de l'adorer. Elle était la prière vivante et la contemplation agenouillée. Ma mère ne pouvait pas l'arracher aux autels. Elle lui avait inspiré de trop bonne heure un souffle trop fort de ses aspirations vers l'infini. Ce souffle l'enlevait entièrement à la terre, et ma mère ne pouvait plus l'y rappeler. En ce moment, Suzanne sortant de l'église, son vrai séjour, se retournait de moments en moments pour adresser encore du coeur un salut ou un adieu aux tabernacles qu'habitait son âme. Elle baissait les yeux pour que son regard sur la foule qui la contemplait ne laissât pas évaporer une de ses ferveurs. Ses deux mains jointes tenaient sur son sein son livre de prières dans un étui de velours noir. Les regards légers devenaient graves et saints en la regardant. On sentait qu'il n'y aurait pas sur la terre un homme digne de remplacer ce livre sur son coeur, et que l'amour serait pour cette pureté non une flamme, mais une profanation. Dans les deux autres soeurs qui suivaient Suzanne, il y avait une différence de taille beaucoup plus sensible qu'entre elle et ses soeurs aînées. On aurait cru qu'il y avait eu là un intervalle de naissance ou une perte de quelqu'un des enfants de la mère. Ces deux jeunes fronts, au lieu de se niveler, n'atteignaient plus qu'aux épaules de Suzanne. C'était comme un degré auquel il aurait manqué quelques marches. XIII. Celle de mes soeurs qui se rapprochait le plus de Suzanne s'appelait Césarine. Elle avait seize ans, un an de plus que sa soeur ; mais elle n'était pas destinée par la nature à s'élever en jet aussi flexible et aussi majestueux que les deux premières tiges. Plus formée déjà et moins élancée de stature, elle était une de ces plantes qui mûrissent avant le temps. Rien ne rappelait en elle la jeune fille de ces climats et de ce sang tempéré de la famille où elle était née. Quelque chose de méridional et de chaleureux caractérisait sa beauté. Ses cheveux, châtain foncé, étaient moins soyeux au regard, moins souples à la main que ceux de ses soeurs ; ils étaient comme hâlés par le soleil de Naples ou d'Espagne. Ses yeux, presque noirs, tant l'azur en était sombre, larges et à fleur de tête, étaient recouverts par une frange de cils plus longs que ceux d'aucune femme que j'aie vue, excepté en Asie. Son front était raccourci par les cheveux qui poussaient plus bas, comme celui de mon père. Son nez était droit, court, un peu moins effilé que dans notre race ; ses lèvres un peu plus modelées montraient, quand elle souriait, des dents d'un émail plus mat, d'une ordonnance plus parfaite et d'une forme plus petite que les nôtres. L'ovale de ses joues s'arrondissait davantage ; sa peau, moins fine et moins blanche, avait les tons chauds et colorés de foyer intérieur que les peintres romains donnent sous leur pinceau aux figures de Judith ou de Sophonisbe, dans la Chasteté de Scipion . Cette carnation n'était pas de la moire, mais du velours de fraîcheur et de vie. La voix aussi avait chez elle un timbre plus mâle et des vibrations plus pleines que chez ses soeurs. On eût dit qu'elle parlait la langue de Dante avec l'accent de Sienne ou de Florence. En tout, c'était une jeune fille romaine éclose par un caprice du hasard dans un nid des Gaules, un souffle du vent du midi qui avait traversé les Alpes pour venir animer ce corps, un rayon de la côte de Sorrente ou de Portici, incrusté en chaleur et en splendeur sur un front dépaysé dans le nord. Sa beauté, bien différente de celle de Suzanne, et bien supérieure en reflet, bien qu'elle ne l'égalât pas peut-être en perfection, ravissait par l'éblouissement. On pouvait contempler à froid les autres ; celle-ci enflammait, car c'était un foyer. On prédisait qu'à l'âge de son développement complet et de son rayonnement dans les âmes, elle serait une des beautés les plus prédestinées à embraser les coeurs et à brûler les yeux, les plus fatales au regard qui oserait s'y arrêter. Son caractère, à cette époque, semblait répondre à ces augures. Elle avait l'attrait soudain, l'abandon naïf, la fougue, l'obstination, les rébellions, les caprices des âmes de feu de l'Italie, avant qu'on jette un aliment de passion à dévorer à leur flamme. On craignait qu'elle ne donnât plus tard bien des difficultés et bien des peines à notre mère. Ces appréhensions étaient vaines. Tout ce feu extravasé de l'enfance s'amortit dans le coeur de la jeune fille. Une inclination combattue et vaincue par la volonté de la famille, un mariage de raison et de devoir pieusement accepté en sacrifice d'obéissance filiale, la langueur et la mort dans un climat qui n'était pas celui de son sang, devaient être toute la destinée de cette soeur. Une larme sur du feu, voilà toute Césarine ! J'y penserai jusqu'au tombeau. Elle donnait la main en ce moment à la dernière d'entre nous, une soeur plus petite et encore tout enfant, qu'on nommait Sophie. C'était une figure des bords du Rhin, aux yeux d'une eau pâle, à la chevelure humide de plis, à l'expression méditative, sensible et douce. Elle tournait sans cesse le visage et levait ses yeux sur ma mère, pour deviner et pour obéir à ce qu'elle aurait deviné dans ses yeux. Tendresse, ingénuité, obéissance, tous les éléments de son caractère étaient des vertus. Ma mère l'adorait comme toutes les femmes adorent par-dessus tout leur premier et leur dernier enfant, celui qui vient le premier sur leurs genoux pour leur apprendre qu'elles sont mères, et celui qui reste le dernier à la maison pour leur rappeler qu'elles ont été jeunes. Cette faiblesse de ma mère aurait gâté Sophie, si Sophie eût été susceptible d'abuser d'un ascendant de tendresse. Mais Dieu n'avait pas mêlé une imperfection à l'argile dont il avait pétri cette enfant des jours avancés de notre père. C'était l'innocence de la famille : elle en avait le visage et la voix, comme elle en eut plus tard la destinée. XIV. Ma mère, qui me cherchait involontairement des yeux pour se parer de tout son bonheur groupé ainsi autour d'elle à la porte de la maison de Dieu à qui elle reportait tout, me fit un sourire et un signe. Je perçai la foule, je me joignis à mes soeurs et à elle. Mon père nous attendait un peu plus loin. Nous revînmes lentement tous ensemble à la maison, accompagnés encore de quelques amis de la famille qui nous accostaient de rue en rue. La foule se rangeait et murmurait des demi-mots d'admiration en voyant cette mère au milieu de ce charmant cortége qu'elle s'était fait à elle-même. C'était la Niobé des bords de la Saône avant ses malheurs. Je lisais dans tous les yeux la cordialité et la bénédiction intérieure des physionomies du peuple sur cette belle et sainte femme. Je marchais seul à quelques pas derrière ce gracieux faisceau de mes jeunes soeurs, dont je voyais les blondes tresses flotter sur leurs robes de même coupe et de même couleur. Le spectacle de ce père et de cette mère ramenant de la maison de prière à la maison de tendresse cette chaîne d'enfants aimés, aimants, heureux et beaux ; de ces amis, de ces parents, de ces voisins, de ces artisans, de ces serviteurs s'associant des yeux, du sourire et du coeur à cette magnificence de nature, dans une famille aimée de tous, me fit une forte impression, qui ne s'effaça plus. Je comparai, sans m'en rendre compte, cette innocence, cette pureté, cette sérénité de cette mère et de ses filles, cette majesté du père, cette sécurité de la conscience, du devoir et du bonheur, dans ce cercle d'affections vivantes, ainsi resserré autour de la maison de notre berceau, avec les évaporations, les délires, les plénitudes et les vides désespérés du coeur que je venais d'éprouver tour à tour dans mes premières excursions à travers la vie. Je ne pus m'empêcher de reconnaître en moi-même que si Dieu a mis le délire dans les songes, il a mis le bonheur et la paix de l'âme dans les réalités. Une famille vertueuse et tendre est la racine de l'arbre de vie. Quand la branche se détache du tronc, le vent l'emporte aux tourbillons et aux précipices des passions. XV. Mais bien que je sentisse en rentrant sous le vestibule paisible et sombre de la maison de mon père ce que l'on sent quand on entre dans un sanctuaire dont la porte qui nous sépare de la foule se referme sur vous, cependant, tout brisé que j'étais par ma tristesse, j'étais trop jeune et trop tumultueux encore pour ne pas me lasser bientôt de cet asile trop étroit pour mes ailes, et trop monotone pour ma mobilité. Mais au premier moment je ne sentis que l'apaisement pieux, cette douce contagion de l'âme de ma mère qui se répandait sur ses pas comme l'ombre visible de la maternité. Je me fis une retraite, un silence et des occupations uniformes dans ma chambre, à l'exemple de ce que je voyais autour de moi. Voici ce qu'était alors la maison paternelle, et de qui se composait le reste de la famille. XVI. Mon père, ma mère, mes soeurs et moi, nous ne formions pas à nous seuls toute la famille. J'ai dit que mon père avait acheté une maison à la ville pour achever l'éducation de ses filles. C'est celle que nous habitions. Mais il y avait, en outre, dans un quartier plus élevé de la ville, l'hôtel de notre nom, la maison héréditaire de la famille, la demeure de mon grand-père autrefois, et maintenant la demeure du frère aîné de mon père et de ses deux soeurs, plus âgées que mon père aussi et non mariées ; maison haute, vaste, noble de site et d'aspect, et conservant ce reste de splendeur un peu morne que la Révolution avait laissé sur les édifices dont elle avait frappé le seuil, immolé ou proscrit les habitants. Une porte massive, un long et large vestibule donnaient naissance aux rampes d'un escalier d'honneur ; au rez-de-chaussée, une enfilade de salles d'attente, de salles à manger et de salons magnifiquement pavés de marbre et lambrissés de boiseries sculptées, à dessus de portes peints et à glaces encadrées d'arabesques. Toutes ces pièces ouvraient sur un jardin encaissé, comme à Naples ou à Séville, dans de hautes murailles sur lesquelles des peintres italiens avaient colorié des perspectives. Au premier étage, un salon plus modeste et plus constamment habité, et les appartements des principaux membres de la famille. Au second, des chambres presque nues, destinées aux vieilles parentes religieuses, aux anciens serviteurs retirés, mais encore hébergés dans l'hôtel, aux amis et aux hôtes étrangers qui venaient de temps en temps visiter mon oncle ou mes tantes. Telle était cette maison, telle elle est à peu près encore maintenant que les décès et les héritages successifs l'ont passée de main en main jusque dans les miennes. Du côté de la rue elle était séparée des remises et des écuries par une petite place solitaire occupée par un puits banal, dont on entendait à toute heure grincer la chaîne. Des fenêtres du premier étage, on voyait à cent pas seulement les cimes encore basses des quinconces de tilleuls plantés sur une large place empruntée aux anciens remparts de Mâcon. Au delà, la façade noble mais austère, d'un vaste hôpital, construit sur les dessins de l'architecte du Panthéon ; des malades et des convalescents prenant l'air et se réchauffant au soleil sur une pelouse verte devant la porte de l'hôpital ; quelques vieillards et quelques enfants se promenant ou jouant sur le sable nu de la place d'Armes ; derrière, les pentes verdoyantes de quelques petits coteaux entrecoupés de jardins et murés de buissons : voilà l'horizon des fenêtres. Il était propre à faire tarir toute imagination et à refouler toutes les perspectives riantes et grandioses dont elle se nourrit par les yeux. C'était une demeure de gentilhomme espagnol dans quelque petite ville de Castille, moins la solennité artistique et monacale des cathédrales et des antiques mosquées de son pays. Nous n'y entrions jamais qu'avec un certain respect. XVII. Le frère aîné de mon père habitait cette maison la moitié de l'année, et la possédait conjointement avec ses deux soeurs. Il était le seul qu'on appelait du nom de famille. L'aînée des soeurs s'appelait Mlle de Lamartine, la seconde s'appelait Mme La comtesse du Villars, de son titre de chanoinesse et d'un nom de terre de Franche-Comté, que lui avait donnée mon grand-père. Cet oncle avait alors environ soixante ans ; il était cassé pour son âge, par suite d'une constitution faible et par des infirmités précoces. Il avait la vue basse et marchait en chancelant. Il n'avait rien de la nature forte, souple, saine et martiale de mon père. Sa taille était moyenne, ses membres grêles, sa taille un peu voûtée par l'habitude de regarder les pavés de près et de passer de longues heures courbé sur les livres de sa bibliothèque. Bien qu'il eût les instincts constitutionnels et libéraux de 1789 dans l'âme, et qu'il fût un ancien disciple et ami de Mirabeau, il avait gardé assez sévèrement le costume extérieur et aristocratique de l'ancien régime. Il portait les souliers à boucles de diamant, les bas de soie, la culotte courte bouclée sur le genou, la veste à longue basque et à larges poches pleines de tabatières, les chaînes de montre en anneaux d'or flottant sur les cuisses, l'habit ouvert, la cravate étroite comme un collier sous le menton, la coiffure en ailes de pigeon, la queue sur le collet, la pommade et la poudre qui voltigeait autour de sa tête à chaque mouvement de sa conversation. Ses traits étaient originairement purs, fermes, fins, les yeux grands et noirs, le nez modelé comme s'il eût été de marbre, les lèvres minces, presque toujours fermées par la concentration de sa pensée, le teint pâle et transparent, les mains délicates, veinées comme dans les portraits de Van Dyck, avec lesquels, en tout, il avait beaucoup de ressemblance. J'ai ce portrait bien gravé dans ma tête, parce que c'est une des têtes que j'ai eu le plus de temps de bien observer dans ma vie, et que c'est un des hommes qui m'a fait, dans mes premières années, le plus de peine et le plus de bien. Il a été la sévérité, et souvent la contradiction de ma destinée, quoiqu'il n'ait jamais voulu en être que la seconde paternité et la providence. XVIII. Il était en toute chose le contraste de mon père et la nature la plus diverse de la mienne. Bien qu'il eût été élevé pour la guerre à l'école militaire, et qu'il eût servi quelques années, comme toute la noblesse de province de son temps, dans les chevau-légers de la garde de Louis XV, ses goûts sédentaires et studieux et son titre d'aîné de famille, destiné à se marier jeune et à posséder seul toutes les terres de sa maison, l'avaient rappelé de bonne heure chez son père. Plus économe, plus réglé et plus laborieux que mon grand-père, homme charmant, mais prodigue, magnifique et embarrassé malgré sa grande fortune, il avait pris un immense ascendant sur lui. Il était devenu le fils nécessaire et bien-aimé, le conseil, l'administrateur des biens nombreux, mais grevés et minés de procès de la maison. Il avait pris aussi naturellement et par le double droit de supériorité d'âge et de supériorité de services, l'autorité et la domination sur la famille. Son mérite n'avait pas tardé à lui conquérir une réputation d'homme de première ligne dans les deux provinces de Franche-Comté et du Mâconnais, où étaient situées les principales terres de mon grand-père. En peu d'années il avait rétabli l'ordre dans les affaires, les bonnes cultures dans les domaines, la régularité dans les recettes et les dépenses, supprimé le luxe inutile dans la domesticité et dans les chevaux, accommodé ou gagné les procès, rédigé les mémoires, fait plaider ou plaidé lui-même devant les parlements de Besançon et de Dijon. Il avait pris à ce métier la connaissance des lois, le goût des affaires, la sûreté de coup d'oeil, l'habitude d'écrire, le don de bien parler. Il avait joint à ses travaux spéciaux pour la fortune et l'honneur de son père les études scientifiques les plus générales et les plus approfondies. Il avait fréquenté M de Buffon, qui écrivait alors à Montbard son Histoire naturelle . Il était là avec Daubenton, le collaborateur de ce grand naturaliste. Il ne négligeait pas non plus la haute littérature, dont le génie de Voltaire avait fait le véhicule de la nouvelle philosophie. Nos terres de Saint-Claude, près de Ferney, lui avaient donné l'occasion d'avoir quelques rapports de voisinage avec l'homme du siècle. Il ne partageait pas toutes les opinions philosophiques de Voltaire, mais il aimait, par similitude de nature, ce bon sens exquis qui exprime l'idée avec la même précision que le chiffre exprime le nombre. Il aspirait comme lui à la réforme des idées arriérées sur l'esprit humain de quelques siècles ; avec la noblesse, il aspirait à la subalternité du clergé comme corps politique et comme corps propriétaire des biens de la nation ; comme provincial, il n'aimait pas la cour et désirait les institutions qui élevassent le pays au-dessus des antichambres et des oeils-de-boeuf de Versailles ; comme philosophe et comme savant, sentant sa valeur, il voulait que le mérite et la considération fussent des titres au pouvoir rivalisant au moins avec la naissance. En un mot, il était de cette vaste et presque universelle opposition, sous les dernières Années de la monarchie, qui présageait, en pensant la modérer, une révolution certaine. Il ne désirait pas sans doute un bouleversement, mais un redressement de toutes choses dans l'état. Cependant, il était au fond plus républicain qu'il ne le croyait lui-même, car son esprit éminemment critique et réformateur, et son caractère fier et absolu, s'accommodaient également mal de toutes les supériorités instituées. Il n'était que constitutionnel, mais peut-être eût-il été révolutionnaire plus complet s'il n'avait été aristocrate d'habitude, comme Lafayette et Mirabeau. XIX. Aux premiers signes de la tempête, ses talents et sa considération firent jeter les yeux sur lui, et il fut élu de la noblesse aux états de Bourgogne. On pensa à lui pour les états généraux ; ses infirmités, qui l'entravèrent de bonne heure, l'empêchèrent de consentir au rôle qu'on lui destinait. Il se serait certainement fait un nom à l'Assemblée constituante, sinon comme orateur, parce que la voix et le feu de l'enthousiasme lui manquaient, au moins comme organisateur et réformateur, parmi les Thouret, les Chapelier, les hommes de rédaction, de méditation et d'action. Son esprit, qui ne brûlait pas, éclairait toujours très-haut et très-loin. Il ne pouvait pas siéger dans une assemblée sans être aperçu. XX. Bien que sa nature fût froide et austère à l'intérieur, il avait eu un long et durable attachement. La volonté de mon grand-père et de ma grand'mère l'avaient empêché d'épouser l'objet de son attachement. Il s'était refusé à en épouser une autre, et c'est ainsi qu'il était arrivé, quoique riche et favori d'une famille éteinte, jusqu'à quarante ans sans se marier. à cet âge, et déjà valétudinaire, il avait regardé en avant et en arrière, et il avait trouvé le chemin trop court pour s'y engager avec le long cortége d'une femme et d'une postérité à conduire au terme de la vie. Il s'était décidé à laisser le soin du ménage à ses deux soeurs, presque aussi âgées que lui, et à se livrer en paix à ses goûts pour l'indépendance, le loisir et l'étude. L'objet de son amour, que je rencontrai encore souvent dans le salon de famille, était une de nos parentes, soeur de ce fameux marquis de Saint-Huruge, célèbre par sa turbulence démagogique dans les premières scènes de la Révolution, un des ouragans de Mirabeau, qu'on déchaînait, comme Camille Desmoulins, Danton et Santerre, au Palais-Royal ou au faubourg Saint-Antoine, sur le peuple, quand on voulait le soulever pour quelque grande manifestation. Le marquis de Saint-Huruge n'était point féroce, pas même jacobin ; il était agité et agitateur. Du mouvement pour du mouvement, du bruit pour du bruit, voilà tout. Une célébrité de place publique, une voix de Stentor, une taille de géant, un geste de forcené. Je l'ai encore vu, dans mon enfance, arriver à cheval chez mes parents, accompagné d'un aventurier polonais en costume étrange, à cheval aussi. On le recevait très-mal, et on le congédiait très-brutalement. Il était redevenu très-royaliste ; il n'avait jamais été terroriste ; il déclamait avec délire contre les scélérats qui avaient immolé Louis XVI, la reine, madame élisabeth et tant de milliers d'innocents. Son attitude, ses cris, ses gestes, ses regards égarés, sont restés dans ma mémoire d'enfant. Quelque temps après il devint fou, ou l'on affecta de croire qu'il l'était. Bonaparte le fit enfermer à Charenton, où il est mort. Ses trois soeurs, douces et saintes filles, étaient le contraste le plus touchant avec les opinions, les moeurs et la turbulence du marquis de Saint-Huruge. Dépouillées de leur fortune, de leurs asiles dans leurs couvents, elles vivaient pieusement ensemble dans une petite maison qui leur appartenait, à côté de la maison de mon grand-père. La plus jeune de ces trois soeurs était celle qu'avait aimée mon oncle. Douce, triste, gracieuse encore, on voyait dans sa physionomie ce reflet de l'amour refroidi mais non éteint par les années. XXI. Les excès et les crimes de la Révolution étaient retombés sur la famille comme sur toutes les familles de la noblesse, de la bourgeoisie ou du peuple de Mâcon. Mon oncle avait été emprisonné avec son père, sa mère et ses soeurs. L'échafaud les avait effleurés de près. Mais l'horreur contre ces démences et ces forfaits de la démagogie n'avait pas altéré en lui l'amour de la liberté et le goût des institutions constitutionnelles, soit sous une monarchie, soit sous une république bien ordonnée. Il gémissait sur la Révolution, il ne la maudissait pas dans son principe et dans son avenir. Le despotisme soldatesque de l'empire l'opprimait et l'indignait. Ce triomphe de la force armée sur toutes les idées et sur tous les droits, ce gouvernement sans réplique, ce dernier mot de toute chose en politique, en philosophie, en religion, donné au canon ; cette autocratie de police substituée à toute discussion dans le pays de Voltaire, de Montesquieu et de Mirabeau, lui étaient intolérables. Il ne le déguisait pas. On lui avait offert de le nommer membre du corps législatif, on l'avait tâté sur le sénat ; il avait tout refusé. Il aurait été du petit banc d'opposition des Cabanis, des Tracy ; il n'aurait fait comme eux et leurs amis que s'approcher de plus près de la tyrannie, pour épier dans l'impuissance ses excès et sa chute, avec l'apparence d'une complicité dans la servitude générale. Il aima mieux rester libre, seul et irresponsable dans sa retraite. Lorsque l'Empereur vint à Mâcon et s'y arrêta plusieurs jours, en 1809, il fit appeler mon oncle et eut un entretien avec lui, en présence de M de Pradt, l'archevêque de Malines, et quelques hommes de la cour impériale. L'Empereur fut très-mécontent de cet entretien. "Que voulez-vous être ? dit-il en terminant. - Rien, sire," répondit mon oncle. L'Empereur se retourna avec un geste de colère. Il se défiait de ceux qui ne lui demandaient rien, parce qu'ils voulaient garder leur âme à eux. XXII. Tel était le chef redouté et presque absolu de notre famille. Il régnait sur l'opinion du pays par la haute et juste considération dont il était entouré ; il régnait sur ses deux soeurs par le culte d'affection, de respect et d'obéissance qu'elles lui portaient ; il régnait sur mon père par la supériorité d'âge, de fortune, et par cette vieille habitude de déférence que les cadets avaient reçue comme un commandement de Dieu, par tradition, envers les aînés, destinés sous l'ancien régime au gouvernement absolu de la famille ; il régnait sur ma mère par le soin maternel qu'elle avait et qu'elle devait avoir de ménager en lui l'avenir de ses enfants dépendant de lui ; il devait vouloir naturellement régner aussi et surtout sur moi, seul fils de la famille qui pût porter et perpétuer son nom. XXIII. Jusque-là, enfant ou adolescent encore, j'avais eu peu d'occasions de sentir le poids et le froissement directs de sa volonté sur la mienne. Dans les colléges ou dans mes voyages, je n'avais senti tout cela que de loin ou à travers le coeur de ma mère, qui adoucissait tout. Mais maintenant nous allions nous trouver face à face, lui avec son habitude d'autorité, moi avec mon instinct de jeunesse et d'indépendance. Or, il n'y eut jamais, dans une même famille et dans des rapports si intimes, deux natures plus dissemblables que la nature de l'oncle et celle du neveu. Il était homme de réflexion, et j'étais un enfant d'enthousiasme ; il était homme de spéculation, et j'étais un enfant de premier mouvement et d'action ; il était froid, et j'étais tout feu : il était savant, et j'étais inspiré ; il était économe, et j'étais prodigue ; il était borné dans un étroit horizon, bien arrangé, de province, de petite ville, de famille, et j'ouvrais en imagination des ailes larges comme le monde ; il voulait me construire à son image, et la nature m'avait construit à l'image de ma mère, dans un autre moule et d'un autre métal ; il n'estimait que les sciences, et je ne comprenais que le sentiment. Pour tout exprimer en deux mots, il était mathématicien, et j'étais ou je pouvais être poëte. Comment unir ce chiffre et cette flamme ? Aussi ils se séparaient toujours malgré les efforts que lui et moi nous faisions pour les rejoindre. L'un restait précis, glacé, immobile ; l'autre s'évaporait et courait au vent. Nous ne pouvions pas nous entendre tout en nous aimant. Mais il était mon maître, et, s'il pouvait s'impatienter souvent de trouver en moi une nature si involontairement rebelle à plier à sa forme d'esprit, moi, disciple forcé et assujetti, il ne me restait qu'à me révolter en silence et à maudire ce hasard malencontreux de famille, qui condamnait à se toucher toute la vie deux natures d'intelligence que tout séparait ; lui me glaçant, moi le brûlant ; souffrant tous les deux et nous faisant souffrir l'un l'autre, non par des défauts, mais par des qualités qui ne s'accordaient pas. XXIV. Il en résultait souvent des mécontentements et des répulsions mutuelles qui lui rendaient la journée triste et qui me rendaient la vie dure. Ma mère allait de lui à moi, de moi à lui pour tout raccommoder. Mon père s'écartait pour rester neutre, redoutant sa propre vivacité, qui aurait pu aigrir ou blesser son frère. Sa nature militaire, ouverte et animée, avait bien plus d'analogie avec la mienne ; il m'aurait donné plus souvent raison ; mais il devait respecter aussi, dans mon intérêt, l'autorité et la souveraineté de famille. Il s'en allait chasser, s'en rapportant à ma mère du soin de tout concilier. Elle y parvenait, mais non sans larmes. La volonté de mon oncle était de me garder à Mâcon, comme une jeune fille dans un gynécée de province ; de me faire cultiver toutes les sciences froides auxquelles mon esprit répugnait le plus : physique, histoire naturelle, chimie, mathématiques, mécanique ; de se continuer en moi pour ainsi dire ; puis de m'adonner dans un de ses domaines à l'agriculture et à l'économie domestique, pendant que jeunesse se passerait, comme on disait alors ; enfin de me marier et de faire de moi une souche plus ou moins fertile de ce taillis du genre humain, dont aucune tête ne dépasse l'autre ; dans une province reculée. Je n'ai rien à dire contre cette destinée, elle est la plus naturelle et la plus heureuse. Plût à Dieu que j'y eusse été prédestiné ! Mais chacun a son lot tout tiré dans sa nature, en venant au monde ; ce n'était pas le mien, et mon oncle n'avait pas su le lire dans mes yeux. Voilà tout. XXV. La vie que nous menions alors à Mâcon, dans ce cercle de maison paternelle, de famille et de société, était monotone, régulière et compassée, comme une existence monacale dont le cloître eût été étendu aux proportions d'une petite ville. Une pareille vie était de nature à faire croupir l'eau même des cascades des Alpes que je venais de visiter, ou à faire faire explosion par ennui à l'âme d'un jeune homme chargée de malaise, de besoin d'air, et d'énergie sans activité. Je restais enfermé dans ma chambre haute, avec mes livres et un chien, jusqu'au moment du dîner, qu'on sonnait au milieu du jour. Après le dîner, nous nous rendions respectueusement tous dans le salon du grand hôtel, pour nous réunir au reste de la famille. Là, nous trouvions notre oncle et nos tantes conversant, lisant, filant après leur dîner. C'était l'heure redoutée, l'heure des remontrances et des reproches qui retombaient sur notre pauvre mère, pour chaque faute légère de ses enfants. Mes tantes étaient bonnes, mais elles étaient oisives, et par conséquent un peu minutieuses. Elles aimaient ma mère, elles la vénéraient même ; elles nous regardaient comme leurs propres enfants ; mais elles voulaient avoir les droits sans les charges de la maternité. J'allais oublier de faire leurs portraits, qui manqueraient dans ma vieillesse à ce tableau de famille. Reprenons. L'aînée de ces tantes s'appelait Mlle de Lamartine. C'était une nature angélique plus que féminine. Elle avait été la favorite de sa mère, la reine de la maison sous ma grand'mère, qui ne s'amollissait que pour elle, la tutrice de ses soeurs plus jeunes, la médiatrice de ses frères ; tout le monde l'adorait. Quoique très-jeune jusqu'à vingt-huit ou trente ans, et très-recherchée à cause de sa figure, de son caractère et de sa fortune, elle n'avait pas voulu se marier pour rester attachée à sa mère jusqu'au tombeau. Elle l'avait suivie et servie dans la captivité. Après la mort de sa mère, il était trop tard, elle avait vieilli ; la Révolution avait proscrit le seul homme qu'elle eût jamais aimé d'une inclination aussi pure que son âme. Elle s'était attachée à son frère aîné ; elle lui avait remis l'administration de ses biens, confondus avec les siens ; elle tenait sa maison, gouvernait comme autrefois ses domestiques, présidait à ses bonnes oeuvres, et employait tout le temps et toute l'indépendance de sa vie à des pratiques de dévotion ; dévotion douce, mais exaltée et sensible, presque comme celle de sainte Thérèse. Elle était frêle, pâle, languissante; deux beaux yeux et un charmant sourire pétrifié sur ses lèvres rappelaient sa première beauté; sa voix était faible, langoureuse, et avait des sons imprégnés d'amour divin. On voyait constamment sur son visage le voile transparent du recueillement mystique et de la méditation des choses saintes, d'où elle sortait seulement par condescendance pour son frère. Elle passait la moitié du jour au moins dans les églises, au pied des autels ; la lueur pâle et jaunissante des cierges semblait incrustée sur son front. C'était la figure de la contemplation chrétienne. L'autre, qui s'appelait, comme je l'ai dit, Mme du Villars, était d'un caractère plus viril qu'un homme et plus énergique qu'un héros, mais aussi plus actif, plus dominateur et plus impétueux qu'une bourrasque ; d'un fonds généreux, franc, buvant l'oubli après les orages comme le sable boit l'eau, et prête tous les jours à réparer, par des prodigalités de bienfaits et par des dévouements de famille sans mesure, les torts ou plutôt les vivacités d'humeur qu'elle n'avait pu contenir ; aimée de loin, parce qu'on ne sentait ses boutades qu'à travers ses qualités solides ; redoutée de près, parce que ses petits défauts en saillie se faisaient trop sentir au contact de tous les jours. Il en était d'eux comme de ces peaux rudes qui recouvrent de belles formes ; les femmes qui en sont revêtues ne sont belles qu'à distance. Elle avait été moins agréable que sa soeur dans sa jeunesse, mais plus vive, plus spirituelle et plus instruite. Elle avait dans la génération précédente une renommée de distinction et d'esprit qu'elle maintenait avec une coquetterie d'engouement qui plaisait encore. C'était elle surtout qui tenait le salon commun et qui se chargeait de faire aller la conversation et de la relever quand elle languissait, comme ces personnages de théâtre qui font la question nécessaire, ou qui donnent la réplique pour faire parler et agir la pièce. XXVI. à quinze ans on l'avait fait entrer au chapitre de chanoinesses auquel elle appartenait, espèce de couvent mondain qui interdisait le mariage, mais qui permettait le monde. Ses voeux avaient été moralement forcés. Elle n'avait cessé de protester dans son coeur contre la contrainte semi-monacale et contre la cruauté du célibat, à laquelle elle avait été condamnée ainsi avant l'âge de raison et de volonté. Quand la Révolution était venue ouvrir les cloîtres et racheter ces canonicats de femmes, il était trop tard, elle avait passé trente ans, et ses voeux étaient irrévocables. Elle les maudissait, mais elle les gardait par honneur et par vertu plus encore que par religion. Pendant les longs loisirs de son couvent, elle avait lu beaucoup les philosophes dont les livres passaient alors à travers les grilles très-larges de ces demi-cloîtres. Il lui était resté un besoin de discuter avec elle-même et avec les autres les choses de foi, qui renaissait tous les jours malgré sa volonté systématique de croire ce qu'elle s'imposait comme autorité divine. Cette volonté de croire sur parole et ce besoin de discuter toujours formaient un plaisant contraste avec sa profession de religieuse sécularisée. Elle se donnait le matin les raisons de douter qu'elle se donnait ensuite à réfuter le soir. Sa pensée était un combat sans fin entre les doutes qu'elle chassait et la lumière qu'elle ne voulait pas admettre. Son esprit rebelle était un ressort d'acier toujours élastique ; elle le pliait en vain de tout le poids de sa volonté, il se redressait de toute la vigueur de son intelligence. Ce conflit intérieur, qui a duré quatre-vingt-dix ans en elle, avec toute la ténacité d'un esprit jeune, aigrissait souvent son humeur. Elle avait souvent des révoltes dans la foi et des remords dans le doute. Mal partout, parce qu'elle n'était tout entière ni dans la raison ni dans la foi. Cette situation de son esprit ne la rendait pas plus tolérante pour cela en matière de dévotion, de cérémonies religieuses, de sermons à entendre, de carêmes à suivre, d'abstinences à observer, de livres orthodoxes ou non orthodoxes à lire. Elle avait la sévérité tracassière d'un docteur ou d'un casuiste sur toutes choses, matières ordinaires de la conversation intime de l'après-dînée dans le salon de mon oncle, pendant la visite obligée à la famille. Le ton de cette conversation était souvent aigre et blessant de sa part vis-à-vis de notre mère. C'étaient des leçons, des allusions, des insinuations, des reproches, des ironies amères et provocantes sur les plus futiles sujets ; tantôt sur la religion trop facile et trop séduisante que notre mère faisait aimer au lieu de la faire redouter de ses filles ; tantôt sur leur éducation trop élégante ; tantôt sur leur parure trop soignée ; tantôt sur la dépense de notre maison, qui dépassait, disait-on, les ressources bornées de mon père ; tantôt sur les personnes de condition trop plébéienne que nous y recevions ; tantôt sur les livres d'instruction trop peu épurés qu'on y lisait ; tantôt sur l'excès de tolérance d'opinions qu'on y pratiquait ; tantôt sur les faiblesses de mon père et de ma mère à mon égard, sur les absences fréquentes qu'elle me permettait, sur les séjours à Paris ou sur les voyages à l'étranger qu'elle favorisait de ses épargnes au-dessus de nos forces. Notre mère écoutait d'abord, avec une patience souriante et véritablement surhumaine, tout cet examen quotidien de conscience fait par ses belles-soeurs et par son beau-frère ; elle palliait, elle excusait, elle réfutait avec grâce, humilité et douceur ; mais si une parole un peu vive et un peu défensive venait à lui échapper dans sa réfutation, la contradiction se ranimait, s'irritait, s'échauffait ; les trois antagonistes qu'elle avait toujours réunis devant elle ne faisaient plus qu'un esprit et qu'une voix pour la condamner, chacun avec son caractère, mon oncle avec autorité, Mlle de Lamartine avec douceur, Mme Du Villars avec obstination et emportement. Notre mère, affligée à cause de nous, finissait quelquefois par se révolter, souvent par pleurer de ces injustices ; je prenais vivement et passionnément le parti de ma mère, je laissais échapper par demi-mots contre ces oppressions la colère qui grondait sourdement dans ma poitrine. On s'expliquait, on s'adoucissait, on s'excusait, les femmes échangeaient quelques larmes et quelques caresses, puis on sortait, plus ou moins bien réconciliés, pour recommencer exactement le lendemain les mêmes froissements, les mêmes récriminations et les mêmes réconciliations de famille. Voilà pourtant ce qu'une pauvre mère, femme supérieure, fière et digne, était forcée de subir tous les jours dans l'intérêt de l'avenir de ses enfants, qui dépendait de ces trois têtes de la famille. Nous appelions cette heure l'heure du martyre, et nous la compensions par nos redoublements de tendresse envers elle quand nous étions sortis ; car c'était toujours pour nous, et pour moi surtout, qu'elle avait à accepter cet assaut d'humeur. Plus tard, cette humeur, qui n'était au fond que le désoeuvrement de trois esprits inoccupés, et que la sollicitude un peu trop souveraine et un peu trop tracassière de la parenté, a bien réparé tous ces petits torts de caractère et de situation envers ma mère et envers nous, par des sentiments et par des bienfaits qui nous ont donné dans ces tantes et dans ces oncles de secondes mères et de seconds pères. XXVII. Après cette rude séance, qui se prolongeait une heure ou deux, et dont nous comptions les lentes minutes sur le cadran de la cheminée, dont l'aiguille nous semblait paralysée, ma mère rentrait chez elle avec ses filles pour assister aux leçons de leurs maîtres, ou bien elle recevait à son tour les visites incessantes des personnes de la ville qui préféraient sa maison et son entretien gracieux et tendre à l'austérité un peu trop majestueuse de l'hôtel de la vieille famille. Mon père allait faire sa partie d'échecs, de trictrac ou de boston chez quelque douairière de l'ancienne génération de Mâcon, ou chez quelque officier de son régiment, marié et retiré comme lui, depuis l'émigration, dans sa ville natale. Quant à moi, je remontais dans ma chambre, ou j'allais me promener seul et mélancolique dans les sentiers déserts qui coupent les champs, derrière l'hôpital. On voit de là les toits de la ville, le cours de la Saône, ses prairies à perte de vue, semblables aux steppes du Danube sortant de la Servie pour entrer en Hongrie, et enfin le Jura et les Alpes ; les Alpes, d'où mon regret ne pouvait se détacher, comme ceux du prisonnier ne peuvent se détacher du mur derrière lequel il a goûté le soleil, l'amour et la liberté. XXVIII. Ces promenades, pendant lesquelles je portais sur le coeur des montagnes de tristesse et d'ennui, n'étaient diversifiées ni par ces accidents de paysage, ni par cette animation de la vraie campagne, ni par ce sentiment de la vraie et profonde solitude savourée avec sécurité au fond des bois, ni par les eaux, ni par les arbres, ni par les rochers. C'était une nature de faubourg, la plus morne et la plus désenchantée de toutes les natures ; non une campagne, mais un préau où l'on fait des pas pour se fuir, non pour chercher quelque chose ou quelqu'un. On y voyait ces toits de Mâcon que j'avais en horreur à cette époque de ma vie où ils me représentaient ma captivité, et qui ne me sont redevenus chers que plus tard, quand ils m'ont rappelé mon père, ma mère, mes soeurs, mon berceau ! Je ne rencontrais que quelques femmes de caserne, à l'air effronté, ramassant des violettes sur le talus de gazon des sentiers ou des épines en fleur sur les buissons. Depuis ce temps-là, l'odeur des violettes et la neige parfumée de l'aubépine, ces deux symptômes précurseurs du printemps, me sont demeurées en dégoût dans l'odorat et dans les yeux, parce que ces deux fleurs me rappellent toujours ces promenades moroses, ces haies monotones, ces femmes sordides suivies à distance d'ouvriers ivres ou de soldats désoeuvrés. Le paysage des alentours immédiats de Mâcon a beaucoup de ressemblance avec les paysages sans accent et sans cadre de la Lombardie. Un Virgile pouvait naître dans cette Mantoue. Cela respire l'immensité, l'uniformité, la majesté, la lumière et l'ennui ; un splendide ennui, voilà le caractère du lieu. Je puis dire que pendant ces années de ma jeunesse j'ai exprimé jusqu'à la lie tout ce que ce paysage contient de fastidieux dans sa beauté. Combien de fois n'ai-je pas reproché à la nature de m'avoir fait naître au bord de ces plaines, où l'âme s'extravase comme le regard, au lieu de m'avoir fait naître à Naples, en Suisse, en Savoie, dans l'Auvergne, dans le Dauphiné, dans le Jura, dans la Bretagne, pays à physionomies profondes et à caractères variés ! Aussi, quelle joie pour moi quand je sortais enfin de cette platitude du paysage de Mâcon, pour entrer dans les véritables collines du Mâconnais, tout à fait semblables aux immortelles collines d' Arquà , où vécut et mourut Pétrarque ! C'est là qu'est Milly ; voilà mon pays ! J'ai toujours abhorré les villes, j'adore le Mâconnais montagneux. XXIX. Cette petite ville de Mâcon, située dans ce pays antipittoresque et au bord d'un fleuve qui n'a pas même le mouvement et le murmure de l'eau, était cependant à cette époque le séjour d'un peuple doux, aimable, gracieux, spirituel, et d'une société d'élite véritablement digne de rivaliser avec les salons les plus aristocratiques et les plus lettrés que j'aie abordés plus tard dans toute l'Europe. C'était un Weymar français, une Florence gauloise, un centre de bon goût, de bon ton, de loisir, d'aisance, d'arts, de littérature, de science, et surtout de société et de conversation. Le hasard avait rassemblé ces éléments à Mâcon, pendant les quelques années qui suivirent la Révolution et qui commencèrent ce siècle. C'était une alluvion de l'ancien régime et de l'ancienne société déposée par la Révolution sur ce bord de la Saône. Voici comment cette alluvion s'était tout naturellement formée là. Il y avait à Mâcon, avant 1789, un évêché immensément riche, dont le titulaire présidait les états du màconnais, et rassemblait dans son palais épiscopal toutes les notabilités de la province. Le dernier évêque était un homme d'esprit, de plaisir et de luxe beaucoup plus qu'homme d'église. Sa maison était un centre de délicatesse, de galanteries, d'élégance et de lettres : arbiter elegantiarum. Il dépensait quatre cent mille livres de rentes ecclésiastiques en munificences et en fêtes. Il écrasait de son luxe la noblesse du pays, qui s'efforçait de rivaliser avec lui de splendeur et qui aurait voulu l'effacer. Il y avait de plus deux chapitres de chanoines nobles qui possédaient des revenus considérables en canonicats, en prieurés, en prébendes, budget territorial immense alors du culte de l'état. Ces chanoines, appartenant en général aux grandes familles de la ville, de la province ou des provinces limitrophes, étaient désoeuvrés, riches, amateurs de plaisir et de réunions à la ville et à la campagne, toujours prêts à faire nombre, mouvement et joie dans la société. C'était une permanente garnison de l'église, composée d'abbés de tout âge et de toutes moeurs, qui recrutait les châteaux et les salons. Il y avait, en outre, deux maisons de haute noblesse qui dominaient tout et qui égalaient le luxe des princes. L'une de ces maisons était celle du comte de Montrevel, qui n'allait jamais à la cour, et qui mangeait six cent mille livres de rentes à Mâcon. Il avait une écurie de cent chevaux de chasse, un théâtre et une musique à sa solde, qui rivalisait avec la musique des Condé à Chantilly. Il y avait une seconde noblesse peu antique, peu illustre, mais composée de sept ou huit maisons tout à fait locales, qui tâchaient d'égaler en magnificence l'évêque et ce qu'on appelait la noblesse de cour. Enfin, il y avait une bourgeoisie propriétaire et oisive, vivant de la terre et nullement du commerce ou des professions libérales. Aussi ancienne et plus ancienne même que la noblesse, cette bourgeoisie se confondait entièrement avec elle, dans les mêmes salons, dans les mêmes châteaux, dans les mêmes opinions, dans les mêmes plaisirs. Un titre ou une particule faisait toute la différence. XXX. La Révolution, après avoir dispersé, ruiné, emprisonné ou fait émigrer toute cette société, en avait rejoint de nouveau presque tous les débris depuis la terreur, le directoire et le consulat. Le comte de Montrevel avait seul payé de sa tête son immense fortune et son grand nom. L'évêque était tombé à l'aumône des fidèles ; il vivait du pain d'un de ses anciens serviteurs, qui l'avait recueilli sous son toit, aussi résigné et aussi serein dans sa misère qu'il avait été jadis magnifique et prodigue dans son opulence. Les chanoines et les abbés vivaient de petites pensions du gouvernement et des secours de leurs familles. Les émigrés, pour la plupart jeunes quand ils avaient quitté la France pour l'armée de Condé, avaient retrouvé chez leurs pères encore vivants leurs biens qu'on n'avait pas pu confisquer. La bourgeoisie n'avait perdu qu'un an de sa liberté dans les prisons ; ses biens étaient intacts, ses loisirs et ses moeurs étaient les mêmes qu'avant 89 ; le luxe renaissait ; on bâtissait, on plantait, on se donnait des fêtes à la campagne, des dîners et des bals à la ville ; les années de dispersion et de transes que l'on avait traversées semblaient donner à la vie sociale la fraîcheur de la nouveauté et le prix d'un bien un moment perdu. Le caractère des habitants du pays se prêtait admirablement à ce genre de vie. Une bienveillance à peu près générale en fait le fond. Ce caractère est tempéré comme le climat : il n'a pas d'ardeur, encore moins de feu, mais il a une bonne grâce, une intimité de rapports, une égalité d'humeur, une sorte de parenté générale entre les familles et entre les classes, qui font le charme habituel de la contrée. Le pays n'était donc qu'une sorte de famille dont les diverses branches n'étaient occupées qu'à se rendre la vie douce pour eux-mêmes, agréable aux autres. C'était un morceau du faubourg Saint-Germain, moins ses grands noms, ses grands préjugés et ses grands orgueils, relégué au fond d'une province. XXXI. Un salon s'ouvrait tous les soirs, tantôt dans l'une de ces maisons, tantôt dans l'autre, pour recevoir cette nombreuse et élégante société ; des tables de jeu y groupaient tout le monde, à l'exception de deux ou trois retardataires qui, arrivés après les parties commencées, échangeaient à voix basse quelques mots auprès de la cheminée, et des jeunes personnes assises en silence derrière leurs mères, qui chuchotaient entre elles, comme à l'église ou au couvent. Un silence austère et religieux s'établissait dans tous les salons pendant ces whists ou ces reversis sempiternels. Le jeu, tout modéré qu'il était, courbait toutes ces têtes, passionnait tous ces esprits d'hommes et de femmes dans un recueillement presque grotesque, qui ne se démentait que par des demi-mots, des expressions de visage et des gestes tour à tour rayonnants ou désespérés. Il s'agissait de cinq sous par fiche, quelquefois moins ; mais l'homme est un être tellement passionné qu'il met de la passion aux puérilités, quand il ne peut pas en mettre aux grandes choses. D'ailleurs, le jeu des soirées dans ces salons était une habitude d'ancien régime à laquelle on tenait par respect pour les traditions d'un autre temps. Le jeu avait tout le sérieux d'un devoir de bonne compagnie, qu'il fallait accomplir ou se déclarer homme mal élevé, femme inutile ; les cérémonies religieuses du matin, à l'église, n'étaient pas imposées ni suivies avec plus de solennité. On était méprisé si on le négligeait, estimé et recherché si on y excellait. Je me souviens de cinq ou six hommes de la dernière médiocrité dont on ne parlait qu'en inclinant la tête, parce que, disait-on avec plus de respect qu'on n'en aurait eu pour un grand artiste, ils jouaient supérieurement le boston et le reversis. On vivait et on mourait très-bien sur cette réputation. Ma mère et mes tantes m'encouragèrent de leur mieux à la mériter, à me rendre utile et agréable aux maîtresses de maisons en faisant le quatrième de quelque table boiteuse de joueuses et de joueurs dépareillés ; elles échouèrent. Quoique très-complaisant de mon naturel, je ne pus jamais supporter l'insupportable ennui de manier deux heures par jour des cartes toujours les mêmes dans mes mains, n'ayant pour horizon de mon esprit et pour diversion de mon coeur que ces abominables figures de rois, de reines et de valets bariolés à jeter les uns sur les autres dans cette mêlée de morceaux de carton, sur un tapis vert, pour les ramasser ensuite et recommencer le même exercice jusqu'à ce que la pendule sonnât la délivrance de mon esprit ! Il fallut y renoncer. Ma patience, ma bonne volonté, ma jeunesse, ma figure n'y firent rien. Cela me fit mal noter dès mon début dans l'estime des vieilles femmes qui gouvernaient majestueusement ce monde de cartes, de fiches et de jetons. Leurs figures se glacèrent et se rembrunirent pour moi. L'obligation d'accompagner régulièrement chez elles ma mère et mes soeurs aînées devint pour moi un supplice quotidien. J'abrégeais le martyre en m'échappant après les parties commencées. XXXII. Il y avait un seul salon où l'on ne jouait pas, et qui s'ouvrait tous les soirs à un petit nombre d'habitués et d'amis de la maison ; c'était le salon de mon oncle. J'y allais le soir avec beaucoup moins de répugnance que le matin. C'était un petit cercle intime, politique, littéraire, scientifique, où l'esprit stagnant d'une petite ville participait du moins, le soir, au mouvement des idées, des faits et du temps. Mon oncle, homme de connaissances très-variées et d'une causerie très-souple à toutes les ondulations d'une soirée oisive, était le centre de ce salon. Les femmes n'y paraissaient jamais ; les huit ou dix hommes qui y venaient assez régulièrement tous les jours y étaient attirés les uns vers les autres, et tous vers le maître de la maison, par cet attrait volontaire et naturel qui entraîne les pas à l'insu de la volonté là où l'esprit se trouve bien. Il n'y avait d'autre rendez-vous que ce plaisir réciproque et cette conformité de goûts, d'études, d'opinions, rehaussée par une complète liberté de discours. C'était, en général, tout ce que le pays comptait d'hommes éminents, intéressants ou spirituels, dans tous les rangs de la société. On n'y reconnaissait d'autre aristocratie que celle de l'intelligence et du goût. J'ai vu bien des salons dans ma vie de voyageur, de diplomate, d'homme du monde, d'homme politique ou d'homme de lettres ; je me souviens toujours de celui-là comme d'un modèle accompli de réunion, et les principales figures qui s'y dessinaient en demi-cercle, en face du feu, sont restées pétrifiées avec leurs costumes, leurs physionomies, leurs sons de voix, leurs gestes, leurs attitudes et leurs différentes natures d'esprit, dans ma mémoire et dans mes yeux. XXXIII. C'était d'abord un vieil abbé vénérable et vénéré dans la province et au delà, avec une perruque fauve, une longue et grave figure de parchemin, une loupe énorme sur la lèvre inférieure, une pose de commandement, une voix de siècle sortant du fond d'une bibliothèque où l'on remue des in-quarto poudreux. Il s'appelait l'abbé Sigorgne ; il avait occupé, avant la Révolution, quelque haute et souveraine fonction sur les prêtres du diocèse, dont j'ai oublié la nature et le nom. Il avait beaucoup écrit, et entre autres un livre intitulé le Philosophe chrétien , qui a encore une réputation de séminaire et de théologie. Il était prodigieusement savant dans toutes ces choses que personne ne se soucie de savoir aujourd'hui : blason, droit canon, questions de bénéfices ecclésiastiques, questions de casuiste, etc. ; mais il cultivait en outre avec succès les mathématiques, les sciences naturelles, la chimie. Les prêtres de ce temps-là ne ressemblaient en rien à ceux d'aujourd'hui ; ils étaient du monde : ceux de ce temps-ci sont du sacerdoce seulement ; c'est mieux, mais c'est autre chose. L'abbé Sigorgne avait été toujours du monde le soir, tout en étant de la science et de l'église le matin. Il avait voyagé, il avait habité longtemps Paris, il y avait été docteur en Sorbonne ; il avait fréquenté les salons de Mme du Deffant et de Mme Geoffrin ; il y avait connu les écrivains et les philosophes du dix-huitième siècle. Ses rapports avec d'Alembert et Diderot n'avaient altéré en rien ses opinions religieuses. Il discutait avec eux sans les haïr, mais sans leur rien céder de ses convictions. Son caractère était une de ces trempes sur lesquelles tout glisse sans altérer le tissu de l'acier ; doux au contact, ferme à frapper. Il avait eu avec Voltaire une correspondance et avec Jean-Jacques Rousseau une discussion imprimée dans laquelle le philosophe de Genève et le philosophe de Mâcon s'étaient combattus en présence du public avec talent, politesse, dignité, estime mutuelle. L'abbé Sigorgne était naturellement fier de cette lutte avec un si célèbre adversaire. S'être mesuré avec Jean-Jacques Rousseau était une gloire même pour un orthodoxe et pour un vaincu. Il rejaillissait de tout cela une haute considération sur le nom de l'abbé Sigorgne dans son ordre et dans le pays. Sa vertu rehaussait encore sa renommée et sa vieillesse. Il donnait le matin, gratuitement, et pour le progrès seul de la science, des leçons dans sa bibliothèque aux jeunes gens d'espérance. M Mathieu, dont le nom illustre à son tour la science et le pays où il est né, fut un de ses disciples. L'abbé Sigorgne, malgré ses quatre-vingts ans passés, causait avec cette indulgence, seconde grâce de la vieillesse presque aussi touchante que la grâce de la jeunesse ; car, si l'une est une timidité, l'autre est une condescendance : toutes les deux intéressent. On l'écoutait avec déférence. Sa conversation était abondante comme un livre, divisée et distribuée comme un sermon ; on y sentait le professeur écouté ; mais il mêlait à l'enseignement une grande variété d'anecdotes sur les femmes et les hommes célèbres du dernier siècle, qui réveillaient puissamment l'attention. Il déridait aussi l'entretien par des citations de ses poésies et de ses couplets de société, essais malheureux qui sont restés dans ma mémoire comme les fameux vers de Malebranche. Il est presque impossible de faire comprendre à un savant que la poésie n'est pas la rime. L'abbé Sigorgne, qui mourut longtemps après, laissa son nom à la rue de la ville qu'il avait habitée. Quand on n'a pas de famille, c'est quelque chose que de donner son nom à des pierres. XXXIV. Un autre abbé, nommé l'abbé Bourdon, figurait tous les soirs dans le salon de mon oncle. Abbé de cour, ancien grand vicaire, homme de table et de boudoir dans sa jeunesse, homme d'aventures ensuite pendant une longue émigration, il avait fréquenté les salons du cardinal de Bernis et de Mme de Pompadour plus que les salles de la Sorbonne. Gros, court, joufflu, goutteux, d'une figure qui avait dû être aussi agréable que spirituelle, il y avait en lui de l'abbé de Chaulieu plus que du prêtre martyrisé par une révolution pour sa foi. Mais le temps et le décorum des émigrations et des spoliations de bénéfices subies pour son état, lui en donnaient le maintien et la gravité. Il ne l'oubliait que dans la chaleur de la conversation et dans l'espèce d'enthousiasme que lui inspiraient le monde élégant et la bonne chère. Là, tous ses souvenirs de Paris, de cour, de noms historiques, d'exils illustres, se répandaient avec des flots de récits étincelants de sa mémoire. On comprenait qu'il eût été quinze ou vingt ans avant un des abbés les plus recherchés de ces salons de Versailles et de Paris où son âme vivait toujours. Les dévotes ne l'aimaient pas, comme un fâcheux vestige de l'ancien sacerdoce, mauvais à produire dans le nouveau. Mais son caractère, son habit et son orthodoxie officielle, prouvée par la persécution, les forçaient au silence, et il finissait par obtenir les apparences de la vénération. Il m'aimait beaucoup, et je ne me lassais pas de l'écouter raconter un monde sur lequel le rideau de la Révolution s'était tiré, et dont il restait un des plus légers, des plus gracieux et des plus spirituels acteurs. Un homme, mystère pour tout le monde, même pour mon oncle, qui le recevait tous les soirs, venait régulièrement à ces réunions. C'était un vieillard aussi, mais un vieillard vert et fort, dont on supposait plus qu'on ne devinait les années. Sa physionomie était scellée comme un testament à triple sceau. Les yeux seuls étaient entr'ouverts plus pour observer les pensées d'autrui que pour laisser lire dans les siennes. Son attitude était gênée et contrainte : on voyait qu'il se sentait mal à sa place dans un monde supérieur à lui par la fortune et par la naissance. Ses habits étaient pauvres, négligés, presque sordides ; il paraissait susceptible et fier naturellement ; mais, comme le cynique d'Athènes visitant Platon, il foulait le tapis d'orgueil du maître par un orgueil plus grand encore. Tout son passé était une énigme. On ne savait ni quelle était sa famille, ni quelle était sa patrie. On savait seulement qu'il vivait l'hiver dans une mansarde d'un quartier pauvre de Mâcon, ayant pour toute société un chien, une chèvre et quelques livres. La chèvre le nourrissait, le chien l'aimait, les livres l'entretenaient des siècles et du monde. L'hiver écoulé, il allait vivre dans un village des montagnes du Mâconnais, appelé Bussières, à côté de Milly, chez deux demoiselles d'un âge déjà mûr, aussi solitaires et aussi étranges que lui. Personne n'entrait jamais ni dans leur petite maison aux volets toujours demi-Clos, ni dans leur jardin entouré de hautes murailles. Quand je passais à cheval par un petit sentier qui longeait cet enclos, et que je m'élevais sur mes étriers pour voir dans le jardin, j'apercevais quelquefois ces trois sauvages civilisés groupés avec leurs animaux, ramassant de l'herbe pour la chèvre, ou lisant au soleil sur le gazon d'une allée. On avait une impression de mystère inexplicable en regardant cette maison. était-ce une parenté ? était-ce une liaison ? était-ce une secte ? Les voisins, même les plus rapprochés et les plus curieux, n'ont jamais pu le deviner. Ce vieillard s'appelait M de Valmont. Il parlait rarement, mais il parlait avec une maturité de sens, une connaissance des choses et une propriété de termes qui faisaient faire silence dès qu'il entr'ouvrait les lèvres. Il ne cachait pas qu'il avait été employé dans de hautes missions diplomatiques secrètes par les ministres de Louis XV, et peut-être par ce roi lui-même qui avait une diplomatie en dehors de ses ministres ; on savait aussi qu'il avait habité Constantinople, l'Italie, et surtout la Russie et la Prusse. Il racontait le grand Frédéric, aussi bien que Voltaire et les philosophes de la colonie de Potsdam pouvaient le raconter eux-mêmes. La conversation ne tombait jamais sur ce roi, sur ce temps, sur cette cour, sans que M de Valmont l'intéressât et l'enrichît aussitôt des récits les plus intimes et les plus neufs. C'était une chronique vivante des soupers philosophiques du roi de Prusse, des amours babyloniens de la grande Catherine, et des moeurs mêmes du sérail. Quant à la politique de la France et du moment, il n'en parlait jamais. On était à une époque de réaction religieuse et aristocratique de l'opinion contre les principes de la révolution française. On voyait à sa physionomie, à son silence et à son sourire mal contenu, quand la conversation tombait sur ce sujet, qu'il était resté ferme dans la philosophie de sa jeunesse, et qu'il avait intérieurement pitié de ce commencement du dix-neuvième siècle, qui répudiait tout l'héritage du siècle précédent, sans choisir entre la liberté et la servitude, entre la raison et l'impiété. On l'écoutait avec intérêt, mais avec une certaine défiance. Quelques personnes avaient d'abord reproché à mon oncle de l'admettre à cette intimité d'entretiens très-libres sur le gouvernement ; elles craignaient qu'il ne fût un observateur politique soldé en secret par la tyrannie ombrageuse de Bonaparte. Sa mort, qui arriva peu de temps après, prouva bien que ces soupçons étaient des chimères. Je le vis mourir à l'hôpital de Mâcon, sur un grabat, ayant toute sa richesse sur une chaise au pied de son lit, avec son chien blanc. Mon oncle m'y conduisit ; il allait lui offrir un asile et des secours. M de Valmont refusa tout avec des larmes de reconnaissance, mais avec la dignité fière d'un stoïcien. Il me pria seulement, comme le plus jeune, d'avoir soin, après lui, du pauvre animal qui lui tenait compagnie jusqu'à l'agonie. Il y touchait : il mourut le surlendemain. XXXV. Un des hommes les plus remarquables de cette société du soir était un gentilhomme franc-comtois, marié à Mâcon, nommé M de Larnaud. C'était un homme d'une taille colossale et d'une voix tonnante, quoique d'une physionomie très-intelligente et très-douce ; un ancien Germain aux cheveux blonds et aux yeux bleus, plongé dans la civilisation moderne. Je n'ai jamais vu réunies dans une même nature et à plus grandes doses deux qualités qui, ordinairement, sont exclusives l'une de l'autre : l'érudition de l'esprit et la fougue de l'imagination. Il savait tout, et il passionnait tout. Jeune, riche et oisif au moment de la Révolution, il s'y était précipité avec les délires d'une belle âme enivrée de ses espérances pour l'humanité. Il avait brûlé ses vaisseaux alors avec le trône, l'aristocratie, les superstitions du passé. Il n'avait pas été jusqu'au crime, parce qu'il était la conscience, la vertu désintéressée et l'humanité mêmes : mais il avait été jusqu'aux vertiges, et l'on citait encore dans le pays et à Paris les exaltations d'actes et de discours qui avaient signalé son fanatisme de coeur dans les premières cérémonies populaires de 89, de 90 et de 91. Homme de bonne foi, il ne les reniait pas ; une âme comme la sienne, qui n'a rien à cacher, n'a rien à désavouer. Il disait simplement, comme le poëte Alfieri, témoin des orgies sanglantes de 1793 : "Je connaissais les grands, je ne connaissais pas le peuple. Je me repens d'avoir cru les hommes meilleurs qu'ils ne le sont. Si c'est un crime, c'est le crime d'une âme honnête !" C'était l'âme de M de Larnaud. Aussitôt après le 10 août et les persécutions contre la famille royale, il s'était rangé avec la même passion du parti des victimes. Il s'était lié avec les Girondins, avec Mme Roland, avec Vergniaud surtout, pour partager leurs dangers et leur gloire. Il était intarissable sur ces hommes que la Révolution avait dévorés parce qu'ils osaient lui disputer ses crimes. Il était resté fidèle à leurs doctrines de sage et pure liberté. Il ne gémissait pas sur leur échafaud, qui était leur piédestal pour l'histoire, mais sur le vote de quelques-uns d'entre eux, contre leur conviction, de la mort du roi pour sauver le peuple. Il savait qu'on sauve souvent une nation par un martyre, jamais par un crime. C'est M de Larnaud qui a le premier imbu mon imagination de ces grandes scènes, de ces grandes physionomies, de ces grands noms, de ces grandes éloquences de la seconde période de la Révolution, à laquelle il avait participé, qu'il peignait en traits de feu, et que je devais peindre moi-même longtemps après da