LA CHUTE D'UN ANGE PAR LAMARTINE PARIS CHEZ L'AUTEUR, RUE DE LA VILLE-L'ÉVÉQUE, 43 M DCCC LXI AVERTISSEMENT DE LA PREMIÈRE ÉDITION Ceci est encore un épisode du poème dont Jocelyn fait partie. C'est une page de plus de cette oeuvre de trop longue haleine dont je me suis tracé le plan de bonne heure, et dont j'ébaucherai quelques fragments de plus jusqu'à mes années d'hiver, si Dieu m'en réserve. La nature morale en est le sujet, comme la nature physique fut le sujet du poète Lucrèce. L'âme humaine et les phases successives par les- quelles Dieu peut lui faire accomplir ses destinées perfec- tibles, n'est-ce pas le plus beau thème des chants de la poésie? Je ne me fais point illusion sur l'impuissance de mon faible talent et' sur la brièveté de la vie, comparées à une semblable entreprise ; aussi je ne *prétends rien ache- ver. Quelques pas chancelants et souvent distraits dans une route sans terme, c'est le lot de tout philosophe et de tout artiste. Les forces, les années, les loisirs manquent. Les jours de poète sont courts, même dans les plus longues vies d'homme. La poésie n'est que ce qui déborde du calice hu- main. On ne vit pas d'ivresse et d'extase, et ceux qui com- mandent à un poète d'être toujours poète ressemblent à ce calife qui commanda à ses esclaves de le faire vivre de mu- sique et de parfums : il mourut de volupté et d'inanition. Je sais qu'on me reproche avec une bienveillante colère de ne pas consacrer ma vie entière à écrire, et surtout à polir des vers, dont je n'ai jamais fait ni prétendu faire qu'une consolation rare et accidentelle de ma pensée. Je n'ai rien à répondre, si ce n'est que chacun a reçu sa mis- sion de sa nature. Je porte envie à ces natures contempla- tives à (lui Dieu n'a donné que des ailes, et qui peuvent planer toujours dans les régions éthérées, portées sur leurs rêves immortels , sans ressentir le contre-coup des choses d'ici-bas, qui tremblent sous nos pieds. Ce ne sont plus là des hommes, ce sont des êtres privilégiés qui n'ont de l'humanité que les sens qui jouissent, qui chantent ou qui prient : ce sont les solitaires ascétiques de la pensée. Gloire, paix et honneur à eux! Mais ces natures ont-elles bien leur place dans notre temps? l'époque n'est-elle pas essentielle- ment laborieuse? tout le monde n'a t-il pas besoin de tout le monde? ne s'opère-t-il pas une triple transformation dans le monde des idées, dans le monde de la politique, dans le monde de l'art? L'esprit humain , plus plein que jamais de l'esprit de Dieu qui le remue, n'est-il pas eu travail de quelque grand enfantement religieux? Qui en doute? c'est l'oeuvre des siècles, c'est l'ouvre de tous. L'égoïsme seul peut se mettre à l'écart et dire : « Que m'importe? » Je ne comprends pas l'existence ainsi. L'époque où nous vivons fait nos devoirs comme nos destinées. Dans un âge de rénovation et de labeur, il faut travailler à la pyramide commune, fut-ce une Babel! Mais ce ne sera point une Babel! ce sera une marche de plus d'un glorieux autel, où l'idée de Dieu sera plus exaltée et mieux adorée. Car,. ne nous y trompons pas, c'est toujours Dieu que l'homme cherche, même à son insu, dans ces grands efforts de son activité instinctive. Toute civilisation se résout en adoration, comme toute vie en intelligence. Or, dans ces jours de crise sociale, tout homme qui vit pleinement a deux tributs à payer : un à son temps, un à la postérité; au temps les efforts obscurs du citoyen, à l'avenir les idées du philosophe ou les chants du poète. On prétend que ces deux emplois de la pensée sont incompatibles. Les anciens, nos maîtres et nos modèles, ne pensaient pas ainsi. Ils ne divisaient pas l'homme, ils le complétaient. Chez eux, l'homme était d'autant plus apte à un exercice spécial de la pensée, qu'il était plus exercé à tous. Philosophes, poli- tiques, poètes, citoyens, tous vivaient du même aliment; et de cette nourriture plus substantielle et plus forte se formaient ces grands génies et ces grands caractères; qui touchaient d'une main à l'idée, de l'autre à l'action , et qui ne se dégradaient point en s'inclinant vers d'humbles devoirs. On attribue au défaut de loisir les incorrections de com- position et de style qu'on reproche généralement à mes ébauches poétiques. Ces défauts, je les connais mieux que personne. Je ne cherche pas à les pallier. Je ne puis répondre à mes critiques qu'en m'humiliant et en réclamant pour ces faiblesses une plus grande part d'indulgence. Ils ne se trom- pent guère en considérant ces premières éditions de mes poésies comme de véritables improvisations en vers. Si elles sont destinées à se survivre quelques années à elles-mêmes, il me sera plus facile de les polir à froid, lorsque le mouve- ment de la pensée et du sentiment sera calmé, et que l'âge avancé m'aura donné ce loisir des derniers jours, où l'homme repasse sur ses propres traces et retouche ce qu'il a laissé derrière lui. S'il en est autrement, à quoi bon? Quand on a respiré en passant et jeté derrière soi une fleur de la solitude, qu'importe qu'il y ait un pli à la feuille, ou qu'un ver en ronge le bord? on n'y pense plus. Il me reste à prier le lecteur bienveillant de ne pas m'im- puter ce qu'il y a de trop fantastique dans cet épisode. Cela entrait comme élément nécessaire dans l'économie de mon poème. La pierre lourde et froide sert quelquefois de fon- dation à un édifice plus gracieux et plus décoré. Les deux épisodes qui suivront celui-ci sont d'une nature plus contem- poraine et plus saisissante. Ils rappelleront de plus près ce Jocelyn pour qui le public qui lit des vers a montré une si indulgente partialité. On le retrouvera plusieurs fois dans ce drame épique, d'où il n'a pas disparu sans retour. L'épisode qui suit la Chute d'un Ange est intitulé les Pécheurs. Paris, 1835. AVERTISSEMENT DE LA NOUVELLE ÉDITION La publication de la première édition de cet épisode a donné lieu à de sévères critiques, critiques de fond, criti- ques de forme. Les uns ont dit : « C'est un mauvais poème;» les autres ont dit : « C'est un mauvais livre. » Aux premiers je n'ai rien à répondre. L'artiste, quel qu'il soit, ne doit jamais contester avec le sentiment public. Le seul juge des oeuvres de l'esprit, c'est l'impression qu'ils produisent; il n'y a pas de logique contre la nature. J'au- rais beau alléguer les meilleurs arguments du monde pour prouver au lecteur qu'il doit trouver du plaisir ou de l'in- térêt à la lecture de mon oeuvre, s'il n'y trouve ni intérêt ni charme, c'est le lecteur qui aura raison. On ne prouve pas le plaisir, on le sent. De ce jugement du public contempo- rain il n'y a d'appel qu'à un autre public : la postérité. Or qui peut se flatter d'arriver jusqu'à la postérité? Elle ne juge que les immortels. Je ne chercherai donc pas à justifier ici la conception, le plan, la forme de cet épisode. Nul n'est plus disposé que moi à reconnaître ses faiblesses ou ses erreurs. Seulement je donnerai une explication qui pourra être une excuse et qui fera suspendre leur jugement définitif à quelques hommes de bonne foi. On a considéré cet épisode comme un poème complet, et, partant de cette idée, on a dit : « Mais qu'est-ce que cela signifie? où est le sujet? où est la pensée morale? où est le but? » J'en aurais dit autant moi-même, si j'avais lu la Chute d'un Ange dans cet esprit. Mais le' lecteur, qui lit peu les avertissements, n'avait pas lu sans doute celui qui précède mes vers. Il y aurait vu que la Chute d'un Ange, bien loin d'être dans ma pensée une oeuvre com- plète, n'était qu'une introduction en drame à un poème dont le plan général ne s'expliquera que par le développe- ment et la combinaison de ses parties. Ce plan, je l'ai indi- qué autant que je pouvais le faire dans la préface de Jo- celyn. Ce sujet, ai-je dit, c'est l'âme humaine, ce sont les phases que l'esprit humain parcourt pour accomplir ses destinées perfectibles et arriver à ses fins par les voies de la Providence et par ses épreuves sur la terre. J'avais donc à peindre dans cet épisode, qui ouvre presque le poême, l'état de dégradation et d'avilissement où l'humanité était tombée après cet état primitif, presque parfait, que toutes les traditions sacrées lui attribuent à son origine. Les an- goisses d'un esprit céleste, incarné par sa faute au milieu de cette société brutale et perverse où l'idée de Dieu s'était éclipsée, et où le sensualisme le plus abject s'était substi- tué à toute spiritualisation et à toute adoration, voilà mon sujet dans ce fragment d'une épopée métaphysique. C'est le monde de l'athéisme. On m'a reproché de l'avoir peint avec des couleurs trop repoussantes et trop crues. On en a conclu que je pourrais bien être moi-même panthéiste; athée, matérialiste. Lorsque la Divine Comédie du poète toscan parut, peut-être reprocha-t-on au Dante d'être un esprit satanique, parce qu'il s'était complu à décrire les tor- tures et à remuer les immondices de son Enfer. Mais, après l'Enfer, le Dante publia le Purgatoire. et le Ciel, et ces trois mondes merveilleux, s'expliquant et s'éclairant l'un l'autre, produisirent ce tout harmonieux et sublime où les horreurs des cercles infernaux, les purifications du séjour d'épreuves et les délices permanentes du ciel achevèrent sa pensée et justifièrent les prétendues aberrations de son génie. On sent assez que je ne prétends comparer ici que les choses et non les hommes. Dante a inscrit son nom en caractères de feu sur l'imagination des siècles; la pierre de nos sépulcres saura seule les nôtres. Mais l'injustice est la même. Ainsi tombent ces accusations d'immoralité, de fatalisme, de provocation au suicide, que certains critiques ont cru de- voir m'adresser. ils ne voient que la première scène d'un drame dont le dénoûment seul peut faire apparaître la mo- ralité. Le désespoir et la mort de Cédar, bien loin d'être offerts en exemple aux misères humaines, sont des fautes morales qui, dans le plan général du poème, auront ail- leurs leurs conséquences et leur rétribution. Ceci m'amène à m'expliquer une seconde fois sur ce pré- tendu panthéisme dont on me suspecte depuis la publication du Voyage en Orient et de Jocelyn. Des critiques religieux et sincères croient voir en moi une tendance croissante à matérialiser l'idée de Dieu, à confondre le Créateur et la création dans une vague et ténébreuse identité qui, en détruisant l'individualité suprême de Dieu et l'individualité de l'homme, anéantirait à la fois l'homme et Dieu, et ferait ainsi je ne sais quelle chose semblable au chaos avant que la lumière y brillât et que le Verbe en eût séparé les éléments. Ce serait pis que l'athéisme, car ce serait nier Dieu en le proclamant; deux non-sens au lieu d'un! Peut-être quel- ques expressions métaphoriques et inexactes de mes ou- vrages ont-elles donné lieu à cette méprise sur mes opinions religieuses? j'en serais profondément affligé. La langue vague et indéterminée de la poésie se prête mal à la rigueur des termes que doit préciser la métaphysique. Si mes vers laissent du doute , je m'explique en prose. Je crois en Dieu possédant la suprême individualité , comme y croit la nature qui n'a été créée que pour réfléchir cette individualité divine, et qui ne subsiste que de sa pro- vidence. Je crois, à la liberté morale de l'homme, mysté- rieux phénomène dont Dieu seul a le secret, mais dont la conscience est le témoin, et dont la vertu est l'évidence. Je crois à toutes les conséquences qui, dans cette vie et dans une autre, dérivent de cette double foi. Je crois que la seule oeuvre de l'humanité comme être collectif, et de l'homme comme être individuel , c'est de graviter vers Dieu en s'en rapprochant toujours davantage. Je crois que le travail du jour, comme le travail des siècles, c'est de dévoiler de plus en plus cette idée de Dieu, dont chaque rayon- nement illumine l'esprit d'une vérité de plus, enrichit le coeur d'une vertu de plus, prépare à l'homme une destinée plus parfaite, et fait remonter à Dieu une plus sainte adoration. Dans ma conviction, tout ce vain mouve- ment d'hommes et de choses ne cache que ce grand mou- vement organique de l'homme vers une connaissance plus complète de son Créateur et vers un culte plus spiritualisé. Tout autre mouvement est sans but; car rien hors de Dieu ne peut être son but à soi-même. S'il en était autrement, ce monde serait un drame sans moralité et sans dénoûment, indigné de son auteur, indigne même de l'homme. Si je ne pensais pas ainsi, j'aurais en mépris ce monde et moi- même, et j'étoufferais en gémissant ce flambeau sinistre de la raison, qui n'aurait été allumé en nous que pour éclairer le gouffre sans fond du néant. Mais cela ne se peut pas; car alors qui l'aurait allumé, ce flambeau? Non pas apparem- ment les ténèbres éternelles. Une étincelle prouve le jour. Pénétré instinctivement de ces vérités qui ont pour mon intelligence l'évidence que-le soleil a pour mes yeux, tout se rapporte à Dieu de ce que je contemple dans la nature comme de ce que j'étudie dans la 'marche historique de l'humanité. Les luttes d'idées, les vicissitudes d'événe- ments, les renversements d'institutions, les changements de routes ou de formes, ce labeur incessant et tumultueux des nations, les convulsions les plus énergiques comme les progrès les plus lents de la végétation humaine, n'ont de. sens à mes yeux que celui-là et n'en peuvent avoir d'autre. Les faits cachent toujours une idée. Or, pressez le monde, il n'en contient qu'une, Dieu et-toujours Dieu. Tout ce bruit que nous entendons sur la terre et qui s'appelle travail, pensée, parole, gloire, liberté, égalité, révolutions, éle- vons-nous plus haut, nous ne discernerons plus qu'un can- tique de la terre qui cherche à balbutier plus dignement le nom éternel. Je l'ai dit, je le répète : toute civilisation se résout en adoration, comme toute vie en intelligence. Les hommes, selon leur nature, sont plus ou moins frappés de ce sens divin des choses, dont ils sont tous des instru- ments. Quant à moi, je ne m'en glorifie ni ne m'en humilie; mais, doué de bonne heure de ce sens de la contemplation et de l'adoration, l'évidence divine me pénètre par tous les pores; et, pour éteindre Dieu en moi, il faudrait à la fois anéantir mon intelligence et mes sens. Je me sens religieux comme l'air est transparent. Je me sens homme surtout par le sens qui adore. Si c'est là ce que certains critiques appel- lent panthéisme, irréligion, impiété, il faut que je me ré- vèle bien mal ou qu'ils soient bien sourds. Quant aux attaques contre le christianisme, dont ils ont cru voir de nouveaux symptômes dans les fragments du livre primitif où le prophète donne aux jeunes sauvages l'idée pure et primordiale de Dieu et quelques notions du culte primitif, je ne puis que dire 'ce que j'ai dit, en ré- ponse aux mêmes controverses, dans la seconde préface de Jocelyn. Il n'entrera jamais dans ma pensée d'attaquer l'ineffable doctrine où le christianisme a retrempé, rajeuni et divinisé l'esprit humain. Toutes les vérités sont en lui, et nous ne faisons que balbutier sous d'autres formes, en les lui em- pruntant, les notions parfaites de Dieu et de morale que son divin auteur a enseignées à l'humanité. Le christianisme a été la vie intellectuelle du monde depuis dix-huit cents ans, et l'homme n'a pas découvert jusqu'ici une vérité morale ou une vertu qui ne fussent contenues en germe dans les pa- roles évangéliques. Je crois son oeuvre bien loin d'être ac- complie ; j'ai été élevé dans son sein ; j'ai été formé de sa substance; il me serait aussi impossible de m'en dépouiller que de me dépouiller de mon individualité, et, si je le pou- vais, je ne le voudrais pas ; car le peu de bien qui est en moi vient de lui et non de moi. Je l'ai dit ailleurs : je consi- dère le christianisme comme la plus vaste et la plus pure émanation de révélations divines qui ait jamais illuminé et sanctifié l'intelligence humaine. Mais cela ne veut pas dire que je foule aux pieds ou que je veuille éteindre en moi cette autre révélation permanente et croissante avec les temps, que Dieu fait rayonner dans la raison. L'idée reli- gieuse, divine dans son principe, lorsqu'elle devient insti- tution humaine, tombe dans des mains d'hommes et peut, par ce contact, participer à l'action des temps. En traver- sant des âges d'ignorance, le rayon le plus pur peut contracter quelque chose de la nuit même qu'il a impar- faitement dissipée. Polir que les saintes institutions soient puissantes, la religion et la raison doivent concorder; il faut que l'intelligence éclairée trouve dans la raison la sanction et l'admiration de sa foi. Je pense que c'est l'oeuvre des hommes de bonne volonté et de pieuse nature, d'écarter le plus possible de ces nuages qui empêchent le sentiment religieux de prévaloir plus com- piétement. Plus Dieu sera visible, mieux il sera adoré. Séparer la foi de la raison, c'est éteindre le soleil pour sub- stituer à la lumière de l'astre permanent et universel la lueur d'une lampe que l'homme porte en chancelant, et que l'on peut cacher avec la main. Il faut que la contradiction cesse entre ces deux clartés pour les multiplier et les étendre. C'est la lumière de Dieu qui juge toute autre lumière. Toute clarté qui n'éclaire pas partout et toujours n'est pas un astre; c'est un flambeau. Vouloir cette union complète de la raison et de la religion dans l'oeuvre d'adoration et de sanctification qui est l'oeuvre de l'humanité par excellence; vouloir que l'homme entre avec ses facultés tout entières dans les sanctuaires, et qu'il ne laisse pas sa raison à la porte de ses temples comme le mahométan laisse ses san- dales pour les retrouver après la prière; vouloir que la rai- son soit religieuse et que la religion soit rationnelle, est-ce là attaquer le christianisme, ou n'est-ce pas plutôt lui préparer un règne plus unanime et plus absolu? Le feu qui épure l'or des scories de la terre lui ôte-t-il quelque chose de son poids, de son éclat et de son prix ? Maintenant dirai-je un mot des non-sens politiques dont on m'a prêté l'intention à propos de quelques vers de cette huitième vision où le prophète dit à ces hommes primitifs et imaginaires : « N'ayez ni juges ni rois, et gouvernez-vous par la seule justice de vos consciences et par la seule force de vos vertus ? » On en a conclu que je ne voulais ni tribu- naux, ni mécanisme social , ni gouvernement. On pourrait prêter la même intention de subversion anarchique à toute philosophie et à toute religion qui disent aussi aux hommes : « Soyez tous également parfaits, et, quand vous serez par- faits, vous n'aurez plus besoin de lois écrites ni de juges rémunérateurs ; votre loi sera votre perfection même. » C'est là ce qu'il faut toujours dire aux hommes, et la voix même de Dieu, qui les appelle incessamment à cet état parfait, est peut-être une raison d'espérer qu'ils pourront un jour y ar- river. Mais si l'on suppose que, dans l'état connu et réel de l'humanité, je sois assez dépourvu du sens des réalités pour dire aux hommes : « Brisez ce magnifique phénomène de la société civile, chassez vos rois, destituez vos juges, licenciez vos forces et fiez-vous à l'égoïsme individuel, à la désor- ganisation et à l'anarchie; » en vérité, on me fait trop d'hon- neur en me répondant. Personne, j'ose le dire, n'a plus que moi le sens de la nécessité des gouvernements. Qu'ils s'ap- pellent monarchiques ou républiques, selon les moeurs ou les temps, peu importe; mais qu'ils soient éclairés et forts, c'est tout l'homme ; ils sont la forme de l'humanité et la con- dition de tous ses progrès; ils sont aux masses ce que l'or- ganisation est aux individus, c'est-à-dire la loi même de leur existence; ils sont les instruments des idées qui tra- vaillent de siècle en siècle à remuer et à transformer le monde; et la tendance de tout esprit qui veut que les idées triomphent et que l'humanité grandisse est plutôt d'exa- gérer que d'énerver la force des gouvernements. Je confesse tout haut que c'est la mienne. Mais je me hâte d'abandonner de si hautes questions, si inopportunément soulevées à propos de quelques pauvres vers, et je reviens à ce qu'il y a de plus infime au monde, une misérable question d'art et des hémistiches justement revendiqués par la critique. Je ne les lui disputerai pas. J'acquiesce à beaucoup de reproches mérités d'incorrection, de faiblesse, de négligences et même d'inconvenances de style : j'en fais justice moi-même dans cette nouvelle édition. Je remercie les écrivains consciencieux qui ont bien voulu me les signaler. Il faut au moins faire profiter au lecteur cette critique impartiale et bienveillante, souvent aussi pé- nible à celui qui l'exerce qu'à celui qui la subit. RÉCIT « Vieux Liban! » s'écria le céleste vieillard En s'essuyant les yeux que voilait un brouillard, Pendant que le vaisseau courant â pleines voiles Faisait glisser nos mâts d'étoiles en étoiles, Et qu'à, l'ombre des caps du Liban sur la mer L'harmonieuse proue enflait le flot amer. « Sommets resplendissants au-dessus des tempêtes, Qu'on vous cherchait jadis bien plus haut qu'où vous êtes! 'Votre front, qui n'est plus qu'un vieux crâne blanchi, Du poids de l'Océan n'avait jamais fléchi, Et les flots du déluge, en minant vos collines, N'avaient pas sur vos flancs déchiré ces ravines. Vous ne laissiez pas voir, comme un corps sans manteau, Ces rocs, grands ossements prêts à percer la peau; Mais vos muscles puissants, vaste épine d'un monde, Revêtus à grands plis de bois, de sol et d'onde, Dessinant sur le ciel d'harmonieux contours, Même en s'y découpant s'arrondissaient toujours. Si vous les aviez vus, mon enfant, dans leur gloire, Tels que je les revois de loin dans ma mémoire, Dans ces jours encor près de la création, Votre oeil fondrait d'amour et d'admiration! Vous voyez sur ces bords qu'évite notre poupe Ces écueils mugissants que la lame découpe, Ces grands blocs dentelés, effroi du matelot, Où monte et redescend l'assaut grondant du flot; Vous voyez dans les flancs des monts ces déchirures, Coups de hache au rocher qui montre ses blessures, Et d'où par intervalle un rare filet d'eau Pleut comme la sueur d'un flanc sous un fardeau, Puis ces granits sans ombre et ces cimes chenues Dont les escarpements semblent porter les nues; Et qui font. dire à l'homme avec un cri d'effroi : « Ce globe fut-il fait pour la pierre ou pour moi? » » Eh bien, cette âpreté n'est que décrépitude. Tout était aussi grand, mon fils, rien n'était rude; Partout pleines, partout comme grasses de chair, Ces cimes que noyait l'océan bleu de l'air S'élargissaient, montaient, ou seules ou jumelles, De la terre encor vierge, ainsi que des mamelles Que fait renfler un sang plein de séve et d'amour, Et dont la plénitude arrondit le contour. Ces neiges, dont le poids semble affaisser leurs hanches, N'opposaient pas alors leurs mornes taches blanches Au bleu sombre et profond d'un firmament plus pur, Où le vert des rameaux se fondait dans l'azur, Comme au bleu d'une mer qui dort sous le rivage Le vert des bois se fond en doublant son image. Jusqu'aux derniers plateaux que l'homme ne voit plus, Les chênes aux bras tors, les cèdres chevelus, S'élançaient hardiment en vivante colonne, Pour porter à cent pieds leur flèche ou leur couronne, Ils décoraient la terre et ne la cachaient pas; De larges pans du ciel s'ouvraient entre leurs bras, Pour que les vents, le jour, l'humidité céleste, De la création visitassent le reste. La foudre quelquefois semant leurs troncs noircis Sur des croupes à pic les avait éclaircis; Les torrents en avaient balayé leurs rivages, Et laissé pour les yeux des vides sur leurs plages; De sorte qu'entre l'onde et ces grands troncs épars Les pelouses laissaient circuler les regards, Comme entre les piliers d'un dôme qu'il éclaire Le soleil fait jouer son rayon circulaire. De là brillaient les lacs à travers les rameaux ; Les sept fleuves creusaient sept vallons sous leurs eaux, Grandes veines d'argent qui de leur haute artère S'épanchaient à flots bleus pour féconder la terre, Et que par mille noeuds rassemblait comme un nid L'innombrable réseau des sources du granit. » Oh [quelles fleurs croissaient sur ce berceau des fleuves! Quels cèdres étendaient leurs bras sur ces eaux neuves ! Quels oiseaux se trempaient l'aile dans ces bassins! Quel firmament la nuit constellait dans leurs seins! Quels murmures secrets et quelle âme profonde Sortaient avec ces flots, chantaient avec cette onde ! Quand le soir, retirant ses rayons repliés, Dorait de feux rasants les troncs incendiés, Et semblait allumer sur ces fumantes cimes Un bûcher colossal pour d'immenses victimes ; Quand ces feux des sommets réfléchis par la mer Dans ces. vagues du soir paraissaient écumer ; Que les brutes, sortant de leurs antres sauvages, Venaient rôder, bondir, hurler sur ces rivages : Que les milliers de cris des nuages d'oiseaux, Que l'innombrable bruit de tant de chutes d'eaux, Comme un orgue à cent voix qu'une seule âme anime, Donnaient chacun un son au cantique unanime ; Et qu'un souffle des airs venant à s'exhaler, La surface des monts semblait toute onduler, Comme un duvet ému de cygne que l'on touche Frémit de volupté sous le vent de la bouche ; Que les cèdres plaintifs tordaient leurs bras mouvants,: Qu'un nuage de fleurs soulevé par les vents Sortait de la montagne avec des bruits étranges Et des flots de parfums pour enivrer les anges, L'extase suspendait le coeur silencieux, Les étoiles d'amour se penchaient dans les cieux, Et Celui qui connaiet la colline et la plaine Écoutait l'hosanna dont sa cime était pleine ! ! ! » -Mais, disais-je en mon coeur, ce vieillard inconnu Parle comme quelqu'un qui lui-même aurait vu. » Il lut dans mon esprit ma pensée et mon trouble: « Oui, j'ai vu, non par moi, non par ce regard trouble, -Non par cet oeil de chair, mais par l'oeil de ces saints A.qui Dieu, d'ici-bas, laisse voir ses desseins, A qui des jours futurs l'avenir dit le nombre, Et pour qui dans sa nuit le passé n'a point d'ombre ! -Je croyais qu'ici-bas il n'en restait aucun. -Dans ces jours ténébreux, mon fils, il en reste un, Un seul, digne héritier de ces sacrés prophètes Dont l'éclair du Très-Haut illuminait les têtes ; Heureux qui peut l'entendre en ces heures où Dieu Le rend contemporain et présent en tout lieu! Il assiste vivant au sublime mystère, Aux actes successifs du drame de la terre. Mais il faut pour goûter du saint le divin, fruit, Lui porter un coeur simple et vide de tout bruit. -Oh! dans quel coin du monde habite-t-il, mon père? Des montagnes aux mers, voyageur sur la terre, Pour chercher un rayon de pure vérité, J'ai laissé le pays par mon père habité, Et la tombe où ma mère attend là-bas mon âme; J'ai pris par chaque rnain cet enfant, cette femme, J'ai confié leur vie aux flancs de ce vaisseau, Comme on emporte tout dans le pan d'un manteau; J'ai risqué mes trésors, mes amours et ma vie. Que voulez-vous de plus qu'un homme sacrifie? - Eh bien, quand, au retour, de ces flots en courroux L'abîme engloutirait et ces trésors et vous, Vous n'auriez pas payé trop cher ce grand spectacle, Et sur la nuit des temps un éclair de l'oracle. Mais sur quels bards lointains vit cet homme de Dieu? Et qui m'enseignera le chemin et le lieu? - Levez les yeux, mon fils; vous voyez sur nos têtes Ce groupe du Liban, tout voilé de tempêtes, Dont les vastes rameaux, des feux du ciel fumants, Blanchissent au soleil comme des ossements. Là les fentes du roc laissent sortir de terre De distance en distance un sombre monastère. En les voyant d'ici, l'oeil même du nocher Ne saurait distinguer leurs murs noirs du rocher; Semblables à des caps qui brisent des- nuages, Ils s'élèvent au ciel d'étages en étages, Noyés par les vapeurs dans les vagues de l'air; On n'en voit quelques-uns qu'aux lueurs de l'éclair. Nul n'en saurait trouver la route que les aigles. Tout un peuple pourtant suit là de saintes règles,. Et, pour fuir l'esclavage et l'ombre du turban, De trous comme une ruche a percé le Liban. Là, suspendant son aire aux pans des précipices, Il féconde du roc les moindres interstices : Abeilles du Seigneur, dont la cire et le miel Sont d'obscures vertus qui n'ont de prix qu'au ciel ! -Quel est ce peuple saint,?- Ce sont les Maronites, Tribu d'adorateurs, peuple de cénobites, Qui, semblable aux Hébreux dans leur captivité, A caché sur ces monts l'arche de vérité. Dans les simples vertus que l'Occident oublie, Là, depuis deux mille ans, leur race multiplie. Ils n'ont pas recherché cette perfection Qui s'affranchit des lois de la création : Par les chastes liens des enfants et des femmes, A l'amour du prochain ils exercent leurs âmes; De leurs fruits, comme l'arbre, ils se font un honneur ; Un fils est à leurs yeux un tribut au Seigneur, Un serviteur de plus pour servir le grand Maître, Un oeil, une raison de plus pour le connaître, Une langue de plus dans le choeur infini Par qui, de siècle en siècle, il doit être béni ! Ils ne dérobent pas, mendiants volontaires, Leur pain aux indigents comme vos solitaires : Du travail de leurs doigts pour tisser leurs habits, Ils font filer le ver et paître les brebis; Ils sèment le froment aux bords des précipices, Ils attellent au joug leurs robustes génisses; Et souvent vous voyez ces pieux laboureurs, A moitié d'un sillon arrosé de sueurs, Aux accents de l'airain sortant du monastère Arracher tout à coup le soc fumant de terre, Et, mêlant sous le ciel la prière au travail, Chanter l'hymne en laissant respirer leur bétail. Sans jamais l'outrager, épurant la nature, Leur vieux christianisme est une goutte pure De la source de foi, du breuvage sans fiel Que la main de Jésus fit descendre du ciel A l'heure où son coeur dit : »Homme, je suis ton frère; »Mon royaume est le tien, et mon Père est ton père ! Dans ce peuple d'élus quelques-uns cependant, Soulevés d'ici-bas d'un soupir plus ardent, Gravissant du Liban les sommets les plus rudes, Sur la fin de leurs jours hantent les solitudes, Où, livrés à l'esprit des contemplations, Ils consument leur âme en aspirations ; Nouveaux Pauls du désert qu'une caverne abrite, Que le lion nourrit et que l'aigle visite. Il en est un surtout dont les anges, dit-on, Ne prononcent entre eux qu'avec respect le nom, Dont les hommes d'en bas, les plus vieux de leur race, Ne connaissent plus l'âge, ont.oublié la trace, Et qu'ils n'ont jamais vu, dans leurs plus jeunes ans, Qu'avec son front pensif, aux rares cheveux blancs, Sa tempe, ses yeux creux et sa prunelle éteinte, Où depuis soixante ans nulle clarté n'est peinte, Mais qui semble, brûlée à des éclairs ardents, Quoique aveugle en dehors, regarder en dedans. Ah ! celui-là, mon fils, sait des choses étranges Sur l'enfance du temps, sur l'homme et sur les anges. Soit qu'un récit divin lui fût un jour conté, Soit qu'au-dessus des sens son esprit soit monté, Soit que dans les rigueurs dont il se sanctifie Son âme ait retrouvé le don de prophétie, Et qu'au lieu de percer la nuit de l'avenir Elle sache évoquer des temps le souvenir : Comme un esprit robuste, à force de pensée , Rappelle du lointain sa mémoire effacée, voit les jours d'Adam comme ceux d'aujourd'hui. Mais c'est un dur travail de monter jusqu'à lui. Il habite, au plus haut de ces cimes visibles, Un antre tout fermé de rocs inaccessibles, Où le pas des mortels ne trouve aucun sentier. Le montagnard en vain gravit un jour entier. On ne peut découvrir la grotte sans prodige ; On dit qu'à moins qu'un ange ou Dieu ne vous dirige, De peine et de sueurs le corps anéanti, On se retrouve au point d'où l'on était parti. Mais l'esprit du Très-Haut, qui de si loin vous mène, Vous conduira, mon fils, mieux qu'une trace humaine ; Laissez la blonde enfant avec sa mère en bas, Et demain au Liban j'accompagne vos pas. » Nous laissâmes tomber notre ancre dans la vase Où l'antique Sidon, près d'un cap qui s'évase, Rassemblait par milliers sous ses quais de granit Ses voiles comme autant d'aiglons rentrés au nid. Le temps n'a rien laissé de sa ruine immense Qu'un môle renversé qui dort au fond d'une anse, Du sable dont la lune éclairait la blancheur, Et l'écume lavant la barque d'un pêcheur. Que ton éternité nous frappe et nous accable, Dieu des temps! quand on cherche un peuple dans du sable, Et que d'un vaste empire où l'on descend la nuit, La rame.d'une barque, hélas! est tout le bruit! Je laissai tous mes biens dans ma maison flottante, Que ces flots assoupis berçaient comme une tente, Et le vieillard et moi, d'un essor tout pareil, Nos pas aux flancs des monts devançant le soleil, Nous viemes par degrés, au lever de l'aurore, La mer derrière nous fuir et les pics éclore, Et des sommets atteints, d'autres sommets voilés, Fendre des firmaments par leur neige étoilés. De là, le grand désert sous sa vapeur de braise Brillait comme un fer chaud rougi par la fournaise ; Et la mer et le ciel fondus à l'horizon, Trompant en s'unissant les yeux et la raison, Semblaient un océan circulaire et sans plages, Où nageaient le soleil, les monts et les nuages. Nous passâmes au pied d'un haut mamelon noir Que couronnaient les murs d'un antique manoir,. Tout semblable aux monceaux de gothiques ruines Dont le Rhin féodal revêtait ses collines. Des turbans noirs brillaient au sommet d'une tour. Quel est, dis-je au vieillard, cette aire de vautour? Quel crime, ou quelle ardeur d'une âme solitaire, A pu faire habiter ce palais du mystère? - C'est là pourtant, mon fils, c'est là, répondit-il , Qu'une femme d'Europe a bâti son exil , Et que, livrant ses nuits aux sciences des Mages, Elle s'élève à Dieu par l'échelle des sages : Dieu connaît si son art est songe ou vérité, Mais tout homme bénit son hospitalité. n Nous passâmes la nuit dans ces hautes demeures : La grâce et la sagesse en charmèrent les heures, Les étoiles du ciel fêtèrent notre accueil, Et nos pieds en sortant en bénirent le seuil. De la crête des rocs aux torrents des abîmes, Nous montâmes trois jours et nous redescendîmes : Nous touchâmes du pied les sauvages tribus Des enfants du désert, des races vils rebuts ; Les Druses belliqueux aux yeux noirs et superbes, Adorateurs du veau qui rumine leurs herbes ; (Lady Esther Stanhope, à Djioun.) Les Arabes pasteurs, dont les chameaux errants Viennent de trente jours pour boire les torrents, Qui suivent les saisons et dont les tentes blanches, Portatives cités, brillaient entre les branches. Nous dormions en tout lieu, sans soif et sans danger, Car partout l'Orient a sacré l'étranger. Enfin, aux sons d'airain de leurs cloches bénites, Nous connûmes de loin les monts des Maronites; Et gravissant leurs pics où se brisent les vents, Nous laissâmes en bas leurs plus sombres couvents Les neiges, qui fondaient en pâle et jaune écume, Fumaient comme des feux que le pasteur allume, Et, roulant dans l'abîme en cent mille canaux, Remplissaient l'air muet du tonnerre des eaux. Nous marchions en tremblant où l'aigle â peine niche, Quand au détour soudain d'une étroite corniche, Nous vîmes, étonnés et tombant à genoux, Des cèdres du Liban la grande ombre sur nous t; Arbres plantés de Dieu, sublime diadème, Dont le. roi des éclairs se couronne lui-même. Leur ombre nous couvrit de cette sainte horreur D'un temple où du Très-Haut habite la terreur. Nous comptâmes leurs troncs qui survivent au monde, Comme, dans ces déserts dont les sables sont l'onde, On mesure de l'oeil, en renversant le front, Des colonnes debout, dont on touche le tronc. De leur immensité le calcul seul écrase; Nos pas se fatiguaient à contourner leur base, Voir la note à la fin du récit.. Et de nos bras tendus le vain enlacement N'embrassait pas un pli d'écorce seulement. Debout, l'homme est à peine à ces plantes divines Ce qu'est une fourmi sur leurs vastes racines. De la croupe du mont où les neiges fondaient, Jusqu'aux bords d'un plateau leurs bras noirs débordaient; Comme d'un coup de hache, en cet endroit fendue, La pente tout à coup jusqu'à perte de vue Plongeait en précipice, où, se brisant au fond, Un fleuve tout entier s'élançait d'un seul bond, Et de là, vers la mer se creusant en vallée, Faisait serpenter l'onde en un lit rassemblée. Couchés sur le rebord, pour qu'en plongeant en bas Le vertige des eaux ne nous emportât pas, Nos fronts seuls débordaient la béante muraille. Mon guide m'y montra du regard une entaille. A quelques pas de nous, comme une, fente au mur, S'ouvrait dans ses parois un interstice obscur, Semblable par sa forme aux, portes colossales Qui s'élèvent du seuil au toit des cathédrales ; Devant cette ouverture, un grand banc de rocher, Promontoire du mont plus lent à s'ébrécher, Étendait de niveau quelques pieds de surface, Où la mousse et les pas trouvaient un peu d'espace. A travers de grands blocs de porphyre sanglant, Notre oeil en démêlait le sentier circulant. L'onde, dont le granit le plus dur se découpe,, En relevait les bords comme ceux d'une coupe. Ce rebord défendait le regard et les pas De l'abîme ondoyant qui mugissait en bas. Une branche d'un cèdre, ainsi qu'un noir nuage, S'abaissant sur la place avec tout son feuillage, Dont les perles d'écume étincelaient au jour, Versait un peu de nuit et de fraîcheur autour, Et laissait du matin les rayons et les ombres Luttant dans les rameaux jouer sur ces décombres. Rendons grâce au Seigneur, dit le vieillard tout bas ; Lui-même vers son saint il a guidé nos pas : Nous sommes arrivés; ces gigantesques tiges Des arbres de l'Éden sont les sacrés vestiges ; Du saint jardin ces lieux ont conservé le nom ; Ces cèdres étaient vieux aux jours de Salomon ; Leur instinct végétal est une âme divine Qui sent, juge, prévoit, et raisonne, et combine; Leurs gigantesques bras sont des membres vivants Qu'ils savent replier sous la neige ou les vents ; 'Le rocher les nourrit, le feu les désaltère ; Leur séve intarissable est le suc de la terre. Ils ont vu sans fléchir sur leurs dômes géants Le déluge rouler les flots des Océans : C'est un de leurs rameaux que l'oiseau bleu de l'arche Rapporta de l'abîme en signe au patriarche ; Ils verront le dernier comme le premier jour ! L'ermite sous leurs pieds a choisi son séjour. Voilà depuis les temps l'antre affreux qu'il habite, Où l'esprit du passé nuit et jour le visite, Où, des rameaux sacrés peuplés d'illusions, Descendent sur ses yeux les saintes visions ;. Son âme s'y confond à l'âme de la terre. .Jamais seul, et pourtant constamment solitaire, ll converse sans cesse avec d'étranges voix ; Il voit ce qui n'est plus, ainsi que je vous vois. Son corps n'obéit plus aux lois de la nature, Quelques fruits secs sont là toute sa nourriture ; Et, si du monastère à nos pieds habité Do ses frères en Dieu l'active charité Oubliait quelque jour d'apporter les corbeilles Des dattes et du miel aliment de ses veilles, Ce jour le trouverait mort d'inanition Sans avoir suspendu sa contemplation. Allons, suivez ma trace au bord du précipice; Mais de vos pieds muets que le bruit s'assoupisse ; Demeurez à la porte, et gardez-vouss d'entrer Si je ne vous fais pas signe d'y pénétrer; Car un sens qui s'éteint en rend plus clair un autre ; Son oreille entendrait ou mon pied ou le vôtre ; Et, s'il est absorbé dans les choses d'en haut, Craignons de réveiller son esprit en sursaut : Nous chasserions la voix qui parle dans son âme, Comme en la secouant on éteint une flamme ! n Je suivis pas à pas mon guide : en un clin d'oeil De l'antre révéré nous touchâmes le seuil. Un sourd bourdonnement, écho d'un coeur qui prie, Ou d'une solitaire et sainte rêverie, Vers la porte du roc nous guidait en marchant, Comme un bruit d'eau caché qui croît en s'approchant : On eût dit que la.roche, abri du solitaire, Avait pris une voix et louait Dieu sous terre. Nous ne distinguions pas les mots ; mais les élans De la voix pour l'oreille étaient assez parlants. On y sentait l'ardeur et les bonds de l'extase Qui d'un sein débordant jaillit et s'extravase, Et de l'âme en travail le saint bouillonnement. Mon guide s'arrêta sur la porte un moment, Entre les cieux piliers tendit un peu la tête, Prit ma main, et du doigt m'indiqua le prophète : C'était lui; l'oeil fermé comme un homme assoupi, Sur le seuil de son antre il était accroupi, Les deux pieds sous son corps, dans la sainte attitude Dont ses membres pieux avaient pris l'habitude. Ses mains sur ses genoux, jointes par tous les doigts, Le buste sur lui-même affaissé sous son poids, Ses os près de percer sa chair d'anachorète, Dessinés sous sa peau comme ceux d'un squelette, Mais où l'on retrouvait la charpente d'un corps Dont un esprit puissant avait mû les ressorts. Tout ce buste était nu; la lourde couverture Que nouait une corde autour de sa ceinture Déroulait seulement, pour ombrager le tronc, Quelques plis effilés sur sa natte de jonc. Ses longs bras attestaient la hauteur de sa taille; Son épaule adossée à la rude muraille, Imitant par la peau la teinte du rocher, Comme un bloc de sculpteur semblait s'en détacher; Et sur ce marbre blanc les yeux voyaient à peine, Faible signe de vie, onduler quelque veine.. Son crâne, éblouissant d'un blanc teint de vermeil, Ainsi qu'un dôme d'or éclatait au soleil; On eût dit que jamais aucune chevelure N'en avait ombragé la robuste moulure; Seulement les fils blancs de ses deux hauts sourcils Se mêlaient sur les yeux à la blancheur des cils. Ses yeux étaient fermés, comme si la paupière N'eût plus cherché qu'en Dieu le ciel et la lumière ; Un jour intérieur paraissait inonder Son visage'immobile et doux à regarder; Creusés par la pensée et non pas par des rides, Ses traits purs n'étaient plus que des lignes arides Dont un mince épiderme embrassait le contour ; Même à travers sa joue on croyait voir le jour. De ce tissu fibreux la transparente trame Ne semblait plus un corps, mais un vêtement d'âme; Et, si l'on n'eût pas. vu ses lèvres murmurer, Et sa poitrine osseuse en s'enflant respirer, On eût pu croire, aux traits que le jeûne exténue, A l'immobilité de ce front de statue, A l'égale couleur des membres et du roc, Que l'homme et le rocher n'étaient qu'un même bloc! Le soleil, qui rasait les parois de l'abîme, De son front chauve et nu teignait déjà la cime ; Bien qu'il ne pût le voir, il paraissait jouir Du rayon oii ses Yeux allaient s'épanouir, Comme par l'autre sens dont.la foi nous inonde On sent Dieu, sans le voir, dans la nuit de ce monde. La stupeur sur le sol pétrifiait nos pas; L'ombre sans mouvement ne nous trahissait pas ; Nul souffle de nos sens ne lui laissait connaître Entre le ciel et lui la présence d'un être. Oh! qui retrouverait les paroles de feu Qui consumaient sa langue en jaillissant à Dieu? Que le Dieu qui créa ces natures étranges Des lèvres de ses saints aspire de louanges! Quand il eut exhalé son matinal encens, Sans qu'un signe visible eût averti ses sens, ll se tourna vers nous, comme si la prière D'un jour surnaturel eût rempli sa paupière : « Approchez-vous de moi, dit-il, jeune étranger, De loin, depuis longtemps, je vous vois voyager. Vous °venez, mon enfant, d'une ombre bien épaisse Chercher le jour à l'heure où mon soleil s'abaisse; Mais Celui dont la main me rappelle au tombeau Avec une étincelle allume un grand flambeau; Du levant au couchant l'inextinguible flamme De l'âme qui s'éteint se communique à l'âme. Ce flambeau du passé que ne souffle aucun vent, Le mourant ici-bas le transmet au vivant; Toujours quelqu'un reçoit le saint manteau d'Élie, Car Dieu ne permet pas que sa langue s'oublie! C'est vous que dans la foule il a pris par la main, Vous à qui son esprit a montré le chemin, Vous que depuis le sein d'une pieuse mère De la soif du Seigneur sa grâce ardente altère; C'est vous qu'il a choisi, pour venir écouter La voix de la montagne et pour la répéter. Mais de ces grands récits des merveilles antiques Hâtez-vous d'épuiser les sources prophétiques;. Car dans cette mémoire où Dieu les fit rouler Elles n'ont plus, hélas! qu'un instant à couler : Celui qui vous amène à mes dernières veilles Veut que ma vieille voix meure dans vos oreilles. J'ai vu ma dernière heure avec vous s'approcher, Je vais laisser bientôt ma dépouille au rocher : Pressez l'heure fuyante où Dieu me laisse vivre; Lisez avant qu'un doigt ait déchiré le livre Des secrets de la terre; il est partout écrit. Parlez : où voulez-vous que j'ouvre mon esprit? -Que le souffle divin, dis je, l'ouvre lui-même : Qui suis-je pour parler devant la voix suprême? -Eh bien ! répondit-il, mon fils, recueillons-nous; Mettez entre vos doigts le front sur vos genoux : Quand vous relèverez de vos mains votre tête, La mort aura scellé les lèvres du prophète. » Et trois jours à ses pieds nous restâmes assis. Ceci fut le second de ses douze récits. NOTES Ezéchiel parle des cèdres d'Éden comme des plus beaux du Liban. Les Arabes de toutes les sectes ont une vénération tradi- tionnelle pour ces arbres : ils leur attribuent non-seulement une force végétative qui les fait vivre éternellement, mais encore une âme qui leur fait donner des signes de sagesse, de prévision semblables à ceux de l'instinct chez les animaux, de l'intelligence chez les hommes. Ils connaissent d'avance les saisons, ils remuent leurs vastes rameaux comme des membres, ils étendent ou res- serrent leurs coudes, ils élèvent vers le ciel ou inclinent vers la terre leurs branches, selon que la neige se prépare à tomber ou à fondre. Ce sont des êtres divins sous la -forme d'arbres. Ils croissent dans ce seul site des groupes du Liban; ils prennent racine bien au-dessus de la région où toute grande végétation expire. Tout cela frappe d'étonnement l'imagination des peuples d'Orient, et je ne sais si la science ne serait pas étonnée elle-même. PREMIÈRE VISION Or c'était dans ces jours où le souverain Juge A peine retenait les vagues du déluge, Quand tout être voisin de sa création, Excepté l'homme, était dans sa perfection. La lune dans le ciel, pâle soeur de la terre, Comme aux bornes des mers la voile solitaire, S'élevait pleine et ronde entre ces larges troncs, Et, des cèdres sacrés touchant déjà les fronts, Semblait un grand fruit d'or qu'à, leur dernière tige Avaient mûri le soir ces arbres du prodige. De rameaux en rameaux les limpides clartés Ruisselaient, serpentaient en flots répercutés, Comme un ruisseau d'argent, qu'une chute divise, En nappes de cristal pleut, scintille et se brise ; Puis, s'étendant à terre en immenses toisons, Sur les pentes en fleurs blanchissaient les gazons. On voyait aux lueurs de la nocturne lampe Des files de troupeaux gravissant une rampe, Troupeaux qu'une tribu de pasteurs, pris du soir, Chassait dans le lointain derrière un tertre noir. hommes, femmes, enfants, ils s'enfonçaient dans l'ombre. Cette famille humaine était en petit nombre ; Sous ce ciel sans ardeur et sans humidité, Seul un léger tissu couvrait leur nudité : Les femmes ombrageaient de feuilles leur ceinture Et se voilaient le sein avec leur chevelure; Et les hommes nouaient sur leurs flancs nus les peaux Des plus beaux léopards, ennemis des troupeaux; La taille, la grandeur, la force de ces hommes Passait l'humanité des âges où nous nous sommes, Autant que la hauteur deces arbres géants Surpasse en vos forêts vos chênes de cent ans. Leur voix qui 'éloignait mourut dans la distance, Et tout fut sous le bois solitude et silence. Majesté des déserts, de la nuit et des cieux, Qui pourrait vous chanter et vous peindre à leurs yeux? Si vous gardez encore après votre ruine Pour le regard, de l'homme une empreinte divine, Si la nuit rayonnante et. ses globes errants Lui montrent l'infini sous ces cieux transparents, Qu'était-ce avant l'époque où le dépôt de l'onde Jeta sur notre sol son atmosphère immonde? Qu'était-ce quand du jour le grand globe couché, Le firmament de nous par l'ombre rapproché, Laissait lire au regard égaré dans ces routes Ces voûtes de soleils derrière d'autres voûtes, Et ce filet des cieux, vaste éblouissement Dont chaque maille était un grand astre écumant? Qu'était-ce quand du mal le funèbre génie Du globe n'avait fait qu'effleurer l'harmonie, Que ce monde terrestre était encor celui Où l'ordre et la beauté dans la force avaient lui? Que tout, sortant d'Éden, s'y souvenait encore De l'immortalité de sa première aurore, Et que dans l'univers toute chose et tout lieu, Exultant de jeunesse, ils sentaient pleins de Dieu? Ah! si de tout flétrir tu ne t'étais hâtée, O mort! on n'eût jamais compris le nom d'athée ! Or en ces jours, mon fils, tous les êtres vivants, Qu'ils nagent dans les eaux ou volent sur les vents, Du soleil au ciron, de la brute à la plante, Étaient tous animés par une âme parlante. L'homme n'entendait plus cet hymne à mille voix Qui s'élève des eaux, des herbes et des bois; De ces langues sans mots, depuis sa décadence, Lui seul avait perdu la haute intelligence, Et l'insensé déjà croyait, comme aujourd'hui, Que l'âme commençait et finissait en lui ; Comme si du Très-Haut la largesse infinie Épargnait la pensée en prodiguant la vie! Et comme si la vie avait un autre emploi, Père, que de t'entendre et de parler à toi ! Mais bien qu'aux hommes sourds ces voix de la nature Ne parussent qu'un vague et stupide murmure, Les anges répandus dans l'éther de la nuit D'une impalpable oreille en aspiraient le bruit ; Car du monde réel à leur monde invisible L'échelle continue était plus accessible ; .Aucun des échelons de l'être ne manquait, Avec la terre encor le ciel communiquait ; Des esprits et des corps l'indécise frontière N'élevait pas entre eux d'aussi forte barrière. L'homme entendait l'esprit; l'être immatériel, Habitant l'infini que l'homme appelle ciel, Uni par sympathie à quelque créature, Pouvait changer parfois de forme et de nature, Et, dans une autre sphère introduit à son gré, Pour parler aux mortels descendre d'un degré. Bien plus, de ces amours des vierges et des anges ll naissait quelquefois des natures étranges ; Hommes plus grands que l'homme et dieux moins grands que Dieu, De la brute à l'archange occupant le milieu; Monstres que condamnait leur nature adultère A regretter le ciel en agitant la terre. Du grand monde impalpable à ce monde des corps, Nul ne sait, ô mon fils, les merveilleux rapports ; Mais la terre. à nos pieds nous en rend témoignage : De ce qu'on ne voit pas ce qu'on voit est l'image ; Un ciel réfléchit l'autre, et si dans nos sillons La poussière de vie écume en tourbillons, S'il n'est pas un atome en la nature entière, Un globule de l'air, un point de la matière, Qui ne révèle l'être et la vie à nos yeux, L'infini d'ici-bas nous dit celui des cieux ; L'éternité sans fond n'a point de bord aride, Et ce qui remplit tout ne connaît pas de vide! De ces esprits divins dont sont peuplés les cieux, Les anges étaient ceux qui nous aimaient le mieux. Créés du même jour, enfants du même père, Que l'homme en le nommant peut appeler mon frère ; Mais frères plus heureux, dont la sainte amitié De tous nos sentiments n'a pris que la pitié : Invisibles témoins de nos terrestres drames, Leurs yeux ouverts sur nous pleurent avec nos àmes; De la vie à nos pas éclairant les chemins, lls nous tendent d'en haut leurs secourables mains. C'est pour eux que sont faits ces divins phénomènes Dont l'homme n'entrevoit que les lueurs lointaines ; Et pour eux la nature est un saint instrument Dont l'immense harmonie éclate à tout moment, Et dont la claire voix et les mille merveilles De sagesse et d'extase enivrent leurs oreilles: A cette heure où du jour le bruit va s'assoupir, Pour entendre du soir l'insensible soupir, Quelques-uns d'eux, errant dans ces demi-ténèbres, Étaient venus planer sur les cimes funèbres. Des étoiles aux mers, comme pleine de sens, La montagne n'était-qu'un orgue à mille accents. ll eût fallu Dieu même et l'oreille infinie Pour démêler les voix de la vaste harmonie. Les anges, le silence et la nuit écoutaient Ce grand choeur végétal; et les cèdres chantaient : CHOEUR DES CÈDRES DU LIBAN. Saint, saint, saint le Seigneur qu'adore la colline ! Derrière ces soleils, d'ici nous le voyons; Quand le souffle embaumé de la nuit nous incline, Comme d'humbles roseaux sous sa main nous plions! Mais pourquoi plions-nous? C'est que nous le prions! C'est qu'un intime instinct de la vertu divine Fait frissonner nos troncs du dôme à la racine, Comme un vent de courroux qui rougit leur narine, Et qui ronfle dans leur poitrine, Fait ondoyer les crins sur le cou des lions. Glissez, glissez, brises errantes ; Changez en cordes murmurantes La feuille et les membres des bois ! Nous sommes l'instrument sonore Où le nom que la lune adore A tous moments meurt pour éclore Sous nos frémissantes parois. Venez, des nuits tièdes haleines; Tombez du ciel, montez des plaines; Dans nos branches, du grand nom pleines, Passez, repassez mille fois ! Si vous cherchez qui le proclame, Laissez là l'éclair et la flamme! Laissez là la mer et la lame! Et nous, n'avons-nous pas une aine, Dont chaque feuille est une voix? Tu le sais, ciel des nuits à qui parlent nos cimes, Vous, rochers que nos pieds sondent jusqu'aux abîmes Pour y chercher la séve et les sucs nourrissants ; Soleils dont nous buvons les dards éblouissants ; Vous le savez, ô nuits dont nos feuilles avides Pompent les frais baisers et les perles humides : . Dites si nous avons des sens! Des sens dont n'est douée aucune créature, Qui s'emparent d'ici de toute la nature, Qui respirent sans lèvre et contemplent sans yeux, Qui sentent les saisons avant qu'elles éclosent ; Des sens qui palpent l'air et qui le décomposent, D'une immortelle vie agents mystérieux ! Et pour qui ,donc seraient ces siècles d'existence? Et pour qui donc seraient l'àme et l'intelligence? Est-ce donc pour l'arbuste nain? Est-ce pour l'insecte et l'atome, Ou pour l'homme, léger fantôme, Qui sèche à mes pieds comme un chaume, Qui dit la terre son royaume, Et disparaît du jour avant que de mon dôme Ma feuille de ses pas ait jonché le chemin? Car les siècles, pour nous, c'est hier et demain!! ! Oh ! gloire à, toi, Père des choses! Dis quel doigt terrible tu poses Sur le plus faible des ressorts, Pour que notre fragile pomme, Qu'écraserait le pied de l'homme, Renferme en soi nos vastes corps ! Pour que de ce cône fragile, Végétant dans un peu d'argile, S'élancent ces hardis piliers Dont les gigantesques étages Portent les ombres par nuages, Et les passereaux par milliers! Et quel puissant levain de vie Dans la séve, goutte de pluie Que boirait le bec d'un oiseau, Pour que ses ondes toujours pleines, Se multipliant dans nos veines, En désaltèrent le réseau ! Pour que cette source éternelle Dans tous les ruisseaux renouvelle Ce torrent que. rien n'interrompt, Et de la crête à la racine Verdisse l'immense colline Qui végète dans un seul tronc ! Dites quel jour des jours nos racines sont nées, Rochers qui nous servez de base et d'aliment ! De nos dômes flottants montagnes couronnées, Qui vivez innombrablement; Soleils éteints du firmament, Étoiles de la nuit par Dieu disséminées, Parlez, savez-vous le moment? Si l'on ouvrait nos troncs plus durs qu'un diamant, On trouverait des cents et-des milliers d'années Écrites dans le coeur de nos fibres veinées, Comme aux couches d'un élément! Aigles qui passez sur nos têtes, Allez dire aux vents déchaînés Que nous défions leurs tempêtes Avec nos mâts enracinés. Qu'ils montent, ces tyrans de l'onde; Que leur aile s'ameute et gronde Pour assaillir nos bras nerveux!. Allons ! leurs plus fougueux vertiges Ne feront que bercer nos tiges Et que siffler dans nos cheveux ! Fils du rocher, nés de nous-même, Sa main divine nous planta; Nous sommes le vert diadème Qu'aux sommets d'Éden il jeta. Quand ondoîra l'eau du déluge, Nos flancs creux seront le refuge De la race entière d'Adam, Et les enfants du patriarche Dans notre bois tailleront l'arche Du Dieu nomade d'Abraham ! C'est nous, quand les tribus captives Auront vu les hauteurs d'Hermon, Qui couvrirons de nos solives L'arche immense de Salomon ; Quand, plus tard, un Verbe fait homme D'un nom plus saint adore et nomme Son Père du haut d'une croix, Autels de ce grand sacrifice, De l'instrument de son supplice, Nos rameaux fourniront le bois. En mémoire de ces prodiges, Des hommes inclinant leurs fronts Viendront adorer nos vestiges, Coller leurs lèvres à nos troncs. Les saints, les poètes, les sages, Écouteront dans nos feuillages Des bruits pareils aux grandes eaux, Et sous nos ombres prophétiques Formeront leurs plus beaux cantiques Des murmures de nos rameaux. Glissez comme une main sur la harpe qui vibre Glisse de corde en corde, arrachant à la fois A chaque corde une âme, à chaque âme une voix! Glissez, brises des nuits, et que de chaque fibre Un saint tressaillement jaillisse sous vos doigts ! Que vos ailes frôlant les cintres de nos voûtes, Que des larmes du ciel les résonnantes gouttes, Que les gazouillements du bulbul dans son nid, Que les élancements de la mer dans son lit, L'eau qui filtre, l'herbe qui plie, La séve qui découle en pluie, La brute qui hurle et qui cric, Tous ces bruits de force et de vie Que le silence multiplie, Et ce bruissement du monde végétal Qui palpite à nos pieds du brin d'herbe au métal, Que ces voix qu'un grand choeur rassemble Dans cet air où notre ombre tremble S'élèvent pour chanter ensemble Celui qui les faits, Celui qui les entend, Celui dont le regard à leurs besoins s'étend : Dieu, Dieu, Dieu, mer sans bords qui contient tout en elle, Et que chaque soupir de l'heure qu'à rappelle Remonte à lui, d'où tout descend ! ! ! Ainsi chantait le choeur des arbres, et les anges Avec ravissement répétaient ces louanges ; Et des monts et des mers, et des feux et des vents, De chaque forme d'être et d'atomes vivants, L'unanime concert des terrestres merveilles Pour monter au Seigneur passait par leurs oreilles. Et ces milliers de voix de tout ce qui voit Dieu, Le comprend, ou l'adore, ou le sent en tout lieu, Roulaient dans le silence en grandes harmonies, Sans mots articulés, sans langues définies, Semblables à ce vague et sourd gémissement' Qu'une étreinte d'amour arrache au coeur aimant, Et qui dans un murmure enferme et signifie Plus d'amour qu'en cent mots l'homme n'en balbutie ! Quand l'hymne aux mille voix se fut évaporé, Les esprits, pleins du nom qu'à avait adoré, S'en allèrent, ravis, porter de sphère en sphère L'écho mélodieux de ces chants de la terre. Un seul, qui contemplait la scène de plus bas, Les regarda partir et ne les suivit pas. Or, pourquoi restait-il caché dans le nuage? C'est'qu'au pied d'un grand cèdre, l'abri du feuillage, Un objet pour lequel il oubliait les cieux Enchaînait sa pensée et captivait ses yeux. Oh ! qui pouvait d'un ange ainsi ravir. la vue? Une céleste enfant de fleurs demi vêtue, Qui sous l'arbre, le soir, surprise du sommeil, N'avait vu ni baisser ni plonger le soleil, Et qui seule, au départ des tribus des rnontagnes, N'avait pas entendu l'appel de ses compagnes. Sa mère sur son front n'avait encor compté Depuis son lait tari que le douzième été ; Mais dans ces jours de force où les séves moins lentes Se hâtaient de mûrir les hommes et les plantes, Treize ans pour une vierge étaient ce qu'en nos jours Seraient dix-huit printemps pleins de grâce et d'amours. Non loin d'un tronc blanchi de cèdre, où dans les herbes L'astre réverbéré rejaillissait en gerbes, Un rayon de la lune éclairait son beau corps ; D'un lac pur et dormant ses pieds touchaient les bords, Et quelques lis des eaux, pleins de parfums nocturnes, Recourbaient sur son corps leurs joncs verts et leurs urnes; Son bras droit, qu'elle avait ouvert pour sommeiller, Arrondi sous son cou, lui servait d'oreiller; L'autre, suivant des flancs l'onduleuse courbure, Replié de lui-même autour de la ceinture, Plongeait sa blanche main et ses doigts effilés Dans des restes de fleurs sous son doux poids foulés, Comme si dans un rêve elle froissait encore Les débris de ses jeux sur leur tige inodore. Ses cheveux, qu'entr'ouvrait le vent léger du soir, Ondoyaient sur ses bras comme un grand voile noir, Laissant briller dehors ou ses épaules blanches, Ou la rondeur du sein, ôu les contours des hanches, Et l'ovale arrondi de ce front d'où les yeux N'auraient pu s'arracher pour regarder les cieux ; Entre ces noirs cheveux rejetés en arrière, Ce front resplendissait d'albâtre et de lumière, Jusqu'aux soyeux duvets où s'arquaient les sourcils. Ces yeux étaient fermés par l'ombre de longs cils, Mais le tissu veiné de ces paupières closes Se teignait transparent de pâles teintes roses. De l'arche des sourcils, qu'à peine il débordait, Le profil de son nez sans courbe descendait ; Comme un pli gracieux de rose purpurine, Une ombre y dessinait l'aile de sa narine, .Qui, suivant de son sein le pur souffle dormant, Palpitait, s'élevait d'un léger renflement; Et ses lèvres, qu'entrouvre une suave haleine, Laissaient compter des dents qui débordaient à peine, Pareilles dans sa bouche aux gouttes de lait blanc Que laisse la mamelle aux lèvres de l'enfant! Les deux' coins indécis où cette bouche expire Sc noyaient dans un vague.où naissait le sourire. De ce sommeil d'enfant la rêveuse langueur Laissait sur le visage épanouir le coeur; Miroir voilé d'un rêve, on y voyait éclore Cette âme dont le front s'éclaire et se colore. Ses membres délicats au contour assoupli, Ondoyant sous la peau sans marquer aucun pli, Pleins, mais de cette chair frêle encor de l'enfance, Qui passe d'heure en heure à son adolescence, Ressemblaient aux tuyaux du froment ou du lin, Dont la séve arrondit le contour déjà plein, Mais où l'été fécond qui doit mûrir la gerbe N'a pas encor durci les noeuds dorés de l'herbe. Les membres endormis avaient l'air d'être morts. L'astre, sans l'émouvoir, caressait ce beau corps, Et, si l'on n'eût pas vu son haleine inégale Élever, abaisser son sein par intervalle, Et les rêves passant à travers son sommeil Teindre sa blanche joue avec son sang vermeil, On eût cru voir briller devant soi dans un rêve, Au jardin d'innocence, une vision d'Ève ; Ou, la veille du jour qui doit le voir aimé, Le songe de l'époux dans ses bras animé! L'ange, pour la mieux voir écartant le feuillage, De son céleste amour l'embrassait en image, Comme sur un objet que l'on craint d'approcher Le regard des humains pose sans y toucher. « Daïdha, disait-il, tendre faon des montagnes ! Parfum caché des bois! ta mère et tes compagnes Te cherchent en criant dans les forêts. Pourquoi Ai-je oublié le ciel. pour veiller là sur toi? C'est ainsi chaque jour : tous les anges mes frères Plongent au firmament et parcourent les sphères; Ils m'appellent en vain, moi seul je reste en bas : ll n'est plus pour mes yeux de ciel où tu n'es pas ! Pourquoi la loi du Maître, ô fille de la femme, A ton âme en naissant voua-t-elle mon âme? Pourquoi me tira-t-il de mon heureux néant A l'heure où tu naquis d'un baiser, belle enfant? ll nous créa jumeaux; mais, par un jeu barbare, Si l'amour nous unit, l'infini nous sépare! Oh! sous mes yeux charmés depuis que tu grandis, Mon destin immortel, combien je le maudis! Combien de fois, tenté par un attrait trop tendre, Ne pouvant t'élever,' je brûlai de descendre, D'abdiquer ce destin, pour t'égaler à moi, Et de vivre ta vie en mourant comme toi! Combien de fois ainsi dans mon ciel solitaire, Lassé de mon bonheur et regrettant la terre, Ce cri, ce cri d'amour dans mon âme entendu, Sur mes lèvres de feu resta-t-il suspendu ! Fais-moi mourir aussi, Dieu qui la fis mortelle! Etre homme! quel destin !... oui, mais être aimé d'elle! Mais aimer, être aimé, d'un mutuel retour! Ah ! l'ange ne sait pas ce que c'est que l'amour! Etre unique et parfait qui suffit à soi-même, Non, il ne connaît pas la volupté suprême De chercher dans un autre un but autre que lui, Et de ne vivre entier qu'en vivant en autrui ! ll n'a pas comme l'homme au milieu de ses peines La compensation des détresses humaines, La sainte faculté de créer en aimant Un être de lui-même image et complément, Un être où de deux coeurs que l'amour fond ensemble L'être se multiplie en un qui leur ressemble ! Oh! de l'homme divin mystérieuse loi, De ne trouver jamais son tout que hors de soi, De ne pouvoir aimer qu'en consumant un autre! Que ce destin sublime est préférable au nôtre, A cet amour qui n'a dans nous qu'un seul foyer, Et qui brûle à jamais sans s'y multiplier! Jéhovah, ce soupir est-il donc un blasphème? Et moi si malheureux, si seul, est-ce que j'aime? Et comment, ô mon Dieu, ne l'aimerais-je pas? N'ai-je pas eu toujours les yeux fixés en bas? Ne m'as-tu pas donné pour unique spectacle Ce miracle au-dessus de tout autre miracle? Cette âme virginale à voir épanouir, Ses pas à surveiller, son coeur à réjouir? Ses instincts indécis, ses premières pensées Dans son âme ingénue à peine nuancées, A tourner de mon souffle en inclinant son coeur Comme avec son haleine on incline une fleur? Ne vois-je pas son âme à travers son visage, Comme je vois la lune à travers ce feuillage? Depuis l'heure où sa mère â ses pieds l'étendit, A son sourire en pleurs fière la suspendit., Et la pressant des bras a sa blanche mamelle Vit le jour de ses yeux poindre dans sa prunelle, Est-il de cette bouche un seul vagissement, De cette âme naissante un premier mouvement, Un battement secret de ce coeur qui s'ignore, Que mon regard n'ait vu naître, germer, éclore, Avant que leur frisson ait agité sa peau, Comme je vois ces feux du ciel poindre sous l'eau? N'ai-je pas tout suivi du regard d'une mère? D'abord l'impression fugitive, éphémère, De la vie essayant ses organes naissants, Vague et confuse voix de ce concert des sens ; Puis ces étonnements pleins d'intimes délices, Du sentiment qui naît délicates prémices; Puis- ces élans du coeur qui ne peut s'apaiser Que sur un coeur de mère, et sous son chaud baiser; Ces caresses d'instinct qui de l'âme trop tendre Sur tout ce qu'elle voit cherchent â se répandre, Et qui sans cause encor mouillent ses yeux de pleurs, Comme la goutte d'eau pend aux feuilles des fleurs ; Plus tard, en grandissant en esprit, â mesure Que l'âge fait au coeur rayonner la nature, Ces extases de l'oeil et ces ravissements Des merveilles de Dieu, ces éblouissements, Cette soif d'aspirer dans son sein Dieu lui-même, Cette adoration sans savoir qui l'on aime, Ces chants intérieurs qui s'élèvent des sens, Que l'abeille et l'enfant bourdonnent sans accents, Mystérieux clavier de cette âme infinie Dont sans savoir le sens on entend l'harmonie ! Et maintenant enfin pour mon oeil enchanté O spectacle trop plein d'amère volupté, Qui fait fondre mon coeur et fascine ma vue! Voir cette belle enfant a l'âme chaste et nue Palpiter au contact d'un sentiment nouveau, Comme au bord de son nid l'aile d'un jeune oiseau ; Sc pénétrer d'un feu qui cache encor sa flamme, Rougir de sa pensée en sentant qu'elle est femme; Exhaler, solitaire et rêveuse, en soupir Cet instinct que la nuit ne peut même assoupir; Au foyer d'un coeur pur concentrer ses tendresses, De ses yeux, de sa main retenir les caresses, Rêver sur quel objet ce vague sentiment S'épandra, de l'amour divin pressentiment! Chercher â lui donner un nom, une figure, La recréer cent fois, l'effacer à mesure, Ne la trouver qu'en songe, et pleurer au réveil Cet idéal amant que dissipe un soleil ! Ah ! c'est trop pour un homme et pour un ange même! Voilà ce que je vois, et je doute si j'aime ! Si j'aime! et sans amour serais-je si jaloux De ses frères rêvant déjà; le nom d'époux? Dans l'oubli de ses sens où le sommeil la plonge, Prendrais-je tant de soin de lui former un songe Et d'y faire apparaître avec des traits humains Une image de moi que j'orne de mes mains? Un fantôme idéal dont l'éclat la fascine, Un frère revêtu de ma splendeur divine, Afin de dégoûter par ce brûlant portrait Ses yeux de tout mortel que son coeur rêverait? Aussi, grâce à ce corps dont je prends l'apparence, Elle voit les mortels avec indifférence, Et son coeur n'a d'amour que pour ce front charmant Que mon instinct jaloux lui présente en dormant. Oh! que devant ses yeux nul autre ne l'efface ! Daïdha! que ne puis-je animer cette glace Où sous des traits menteurs chaque nuit tu me vois! Lui souffler mes transports, lui donner une voix Pour dire à ton oreilles étonnée et ravie Des mots assez ardents pour consumer ta vie! Si Dieu me permettait seulement, quand tu dors, Sur mes ailes d'amour d'enlever ce beau corps, De te bercer au ciel dans cet air diaphane, Sans posséder les sens de ce limon profane, Pour voir à ton réveil éclore dans tes yeux Un rayon plus vivant que ces lueurs des cieux, Pour toucher ces cheveux dont le réseau te voile, Plus noirs sur ton cou blanc que la nuit sans étoile? Respirer sur ta lèvre un souffle suspendu, Ou comme ce reflet de l'astre descendu T'enveloppant de jour, de tiédeur, de mystère, De mon regard aimant te faire une atmosphère! Oh! si pour te parler je pouvais seulement Transfigurer mon être et descendre un moment!!! Mais déchoir de sa race est l'éternelle honte: Dieu souffre qu'on descende, et jamais qu'on remonte! Des anges consumés du même feu que moi Ont éprouvé, dit-on, cette inflexible loi, Et, du ciel attirés par les filles des hommes, N'ont jamais pu d'en bas remonter où nous sommes! Dégradés pour toujours d'un sort presque divin, Condamnés à mourir, à renaître sans fin, Ces exilés d'en haut, séparés de leurs frères, Sans avoir leur espoir subissant leurs misères, Ne peuvent revenir au rang qu'ils ont quitté Qu'après avoir mille ans sur ce globe habité, Et, dans un cercle long d'épreuves successives, Lentement reconquis leurs splendeurs primitives : Anges transfigurés, il leur faut à leur tour D'homme devenir ange!... Oh! pénible retour! Humiliant exil dans cet enfer des larmes! Et pourtant ils l'ont fait pour de bien moindres charmes ; Et pourtant, entraiené comme d'un poids fatal, Moi-même j'ai maudit cent fois mon ciel natal ! Oh! d'amour et d'orgueil furieuse tempête, Ne t'apaiseras-tu jamais?... Charmante tête, Qui dors sans soupçonner mon trouble et mes remords : Puisque je suis ton rêve, oh! dors, belle enfant, dors!» Et Daïdha dormait, et de ce blanc visage La lune repliait son jour sous le feuillage, Et l'ange dont l'amour perçait l'obscurité Voyait la sombre nuit luire de sa beauté. On entendait pourtant dans le sacré silence L'écho se rapprocher d'un pas sourd à distance, Et quelques mots tronqués, jetés à demi-voix, Semblaient sortir au loin des profondeurs des bois. Bientôt, répercutés sur les larges troncs sombres, Des feux intermittents sillonnèrent les ombres, Semblables aux reflets des livides éclairs Qui palpitent aux cieux par la foudre entrouverts. Un homme tout à coup se glissant sous leur voûte, Comme quelqu'un qui cherche et dont l'oreille écoute, Le corps penché, la tête et la jambe en avant, Parut ; il secouait comme une torche au vent Le tronc d'un jeune pin fendu jusqu'aux racines, Dont la flamme en jets bleus dévorait les résines, Et dont l'éclat funèbre et le foyer dormant Se rallumaient plus vifs à chaque mouvement; Aux éblouissements de cette torche informe, Qui semblait peu peser dans cette main énorme, De l'homme de la nuit le corps livide et bleu Se dessinait à l'oeil sous la couleur du feu. Aux hommes d'à présent son corps mâle et robuste Était ce qu'un grand cèdre est au fragile arbuste; Les muscles, dont les noeuds faisaient gonfler'sa peau, S'enlaçaient sur son corps comme au cou du taureau, Et de ses larges pieds les gigantesques plantes Écrasaient sous son poids les herbes et les plantes. On eût dit, aux contours solides de sa chair, De durs membres de marbre avec des os de fer. Ses membres étaient nus; sa poitrine velue D'un affreux ornement épouvantait la vue: C'était, avec les poils, la peau d'un léopard Dont il avait fendu le col avec son dard ; Gigantesque collier! sa hideuse figure S'entourait par devant de cette horrible Etre : Elle pendait immense avec ses yeux ardents, Et sa lèvre sanglante et l'ivoire des dents ; Les griffes de ses pieds, comme debout dressées, Aux deux côtés du cou sur l'épaule placées, Flottaient près de la gueule avec leurs ongles d'or, Où la fureur semblait les contracter encor. Le reste de la peau, tombant à l'aventure, Se rattachait aux flancs avec une ceinture, Et les lambeaux tigrés descendaient à mi-corps, En haillons dont les chiens ont déchiré les bords. Ses cheveux, de son front rejetés en arrière, Ondoyaient sur le dos en sauvage crinière ; Sou cou les secouait comme fait le lion. Son visage, éclairé d'un sinistre rayon, Dans ses grands traits communs aux aînés de la terre, Portait de la beauté le mâle caractère ; Mais 'ce regard humain par qui tout oeil est beau, Ce rayon mal voilé du céleste flambeau, Ne l'illuminait pas des reflets de sa flamme : C'était une beauté de chair et non pas d'âme, Qu'éclairait seulement de vils instincts puissants, Ainsi qu'un jour d'en bas, la lumière des sens. L'intelligence éteinte y laissait voir sans luttes Triompher l'appétit et la force des brutes. Des lèvres et de l'oeil le muscle contracté N'y trahissait que ruse et que férocité. C'était une superbe et vile créature, Ayant gardé sa forme et perdu sa nature : Comme on en voit encor sur la terre aujourd'hui, Hommes d'os et de sang où jamais Dieu n'a lui! Un arc retentissant de corne épaisse et noire Résonnait sur son dos contre un carquois d'ivoire; Trois flèches y plongeaient dans leurs tuyaux d'airain. ll tenait devant lui sa torche d'une main, Et de l'autre il portait une énorme massue. Des plis d'un lourd filet la maille en fer tissue Pendait de son épaule et semblait en glisser Comme un piége fermé qu'un pêcheur va lancer. Il marchait hésitant de clairière en clairière, Jetant un oeil furtif en avant, en arrière, Étouffant sur le sol le bruit sourd de ses pas, S'arrêtant quelquefois et se parlant tout bas : « Les hommes! disait-il, ô détestables races ! Je ne me trompais pas ; enfin voilà leurs traces : Mes compagnons et moi, sans les trouver jamais, Depuis neuf longues nuits nous fouillons ces sommets ; Jamais chasseur n'osa monter jusqu'où nous sommes. Exécrable métier que d'être chasseur d'hommes ! Mieux vaut cent fois traquer les lions des déserts, Le mammouth dans ses joncs, ou l'aigle dans les airs ! Mais aussi quel plaisir quand on tient dans sa serre, Prises au même nid, les filles et la mère ! Mais aussi dans Balbek on nous paye un enfant Plus cher que le lion, le tigre et l'éléphant ! Ces esclaves humains ont plus d'intelligence ; Ils servent mieux l'amour, le plaisir, la vengeance; Et puis l'homme superbe est plus glorifié De fouler, disent-ils, son pareil sous son pié : Comparant sa grandeur avec cet esclavage, II jouit en secret d'avilir son image. » En se parlant ainsi, le chasseur approchait Du corps de Daïdha ; le tronc qui la cachait En trois pas dépassé lui laissa voir sa proie ; Son pied qu'à avançait resta levé de joie ; ll comprit d'un regard le prix de sa beauté. Flottant entre l'amour et la cupidité, Il se pencha muet sur sa fraîche figure, Écarta doucement du doigt sa chevelure, Et du front dévoilé parcourant les attraits, D'un sourire infernal il contempla ses traits; Puis, frappant ses deux mains en signe de conquête, Vers sa suite invisible il retourna la tête, Et l'on vit accourir, au signal triomphant, Six chasseurs comme lui près du corps de l'enfant. Debout, l'environnant de leur cercle sauvage, Ils avançaient le front pour mieux voir son visage ; Et lui, la main à terre et la tête en avant, Aux lueurs du flambeau secoué par le vent, Leur indiquait d'un geste et d'un coup d'oeil féroces Les merveilles d'amour de ces charmes précoces. Chut ! ne l'éveillez pas ! Voyez,' leur disait-il, Ces ondes où se noie un délicat profil ! Et ce cou plus moiré que le long cou du cygne, Et de ce torse enfant l'harmonieuse ligne, Comme sur la fontaine un flot à peine enflé, Avant que du matin le zéphyr ait soufflé ! Et ces bras arrondis, et ce coeur que soulève Le fantastique amour qui n'approche qu'en rêve ; Et ces deux beaux pieds blancs aux orteils potelés, Pour voler et bondir polis et modelés,. Comme deux cailloux ronds roulés par l'onde amère, Et qui tiendraient encor dans la main de sa mère ! Oh ! qu'encore un printemps, oh! qu'encore un été Fassent épanouir ces bourgeons de beauté ; Que le rayon d'amour, qui seul mûrit la femme, A travers ces cils noirs en épanche la flamme; Et les fils de Baal, devant ce front divin, A chercher un défaut s'épuiseront en vain ! Pour se la disputer, que de sang et de larmes ! Quels trésors dans mes mains couleront pour ses charmes t Cent esclaves, amis, ne m'achèteraient pas Ce doux philtre animé qui dort là sous mes pas. A cet ardent espoir de l'énorme salaire, Un murmure confus d'envie et de colère S'éleva dans les coeurs des compagnons jaloux : Autant qu'à toi, Memphid, n'est-elle pas â nous? Penses-tu que nos pieds se sont usés trois lunes Pour t'enrichir toi seul de nos rares fortunes?. - Scélérats ! dit Memphid le bras déjà levé, Partager avec vous ce que seul j'ai trouvé ! n Son imprécation expira sur sa bouche. La troupe s'entendit d'un seul coup d'oeil farouche : Avant que de leurs pieds le superbe géant Se fût, pour les parer, placé sur son séant, Six masses à la fois sur sa tête lancées Brisèrent d'un seul coup son crâne et ses pensées. Le géant assommé, tombant sans mouvement, De la rage à la mort n'eut qu'un gémissement; Les racines du sol tremblèrent de sa chute. Aux éclairs de la torche, aux clameurs de la lutte, Daïdha réveillée ouvrit les yeux. L'horreur S'échappa de son âme en un cri de terreur; Comme un tronçon dormant de serpent qu'un pied presse Du seul effort des nerfs sur lui-même se dresse; Au sol qui la portait sans appuyer la main, Elle fut sur ses pieds debout d'un bond soudain, Et, trompant des chasseurs le cercle, qu'elle brise, Entre leurs doigts ouverts glissa comme une brise. Mais un d'eux à l'instant élancé sur ses pas, Dépliant le filet qui flottait sur son bras, Pour l'atteindre en courant le lance sur sa proie : En volant dans les airs le filet se déploie, Et des mailles de fer le nuage étouffant D'une prison mobile enveloppe l'enfant. L'horrible bande alors à quelques pas s'arrête ; Ils se rangent assis autour de leur conquête, D'un oeil cupide et dur contemplant sans remords Daïdha qui s'épuise en stériles efforts. L'enfant, sous le réseau dont le tissu ruisselle, Soulève en vain ses bras pour le secouer d'elle; Le lourd voile de fer où se brisent ses doigts Sur son front écrasé glisse de tout son poids ; Sur son cou renversé, sur sa pliante épaule, Parmi ses longs cheveux il se mêle et se colle : Tel qu'un tissu trempé dans les flots écumants, De son corps qu'à torture il suit les mouvements ; La sueur et le sang tachent sa peau meurtrie ; Elle appelle sa mère, elle pleure, elle crie, Frappe son front des mains; mais les mailles de fer Arrêtent ses cris même et semblent l'étouffer. Elle cherche à briser, comme avec des tenailles, Avec ses dents de lait les noeuds sanglants des mailles ; Mais les mailles en vain dégouttent de son sang. Pour s'en débarrasser, d'un effort plus puissant Elle roidit son corps, fléchit, se pelotonne; Et, prenant un élan dont le bond les étonne, Veut en la soulevant dépouiller d'un seul coup La chemise d'acier qui lui courbe le cou : Mais plus elle bondit, plus le filet se plisse ; Dans les plis du réseau son pas hésite et glisse, Et sous le poids grossi des noeuds multipliés Tombant près des chasseurs, elle roule à leurs pieds. A ce jeu dont l'horreur eût fait pleurer les anges, A ce beau corps froissé sous ses horribles langes, Un rire d'ironie et de férocité Éclate en longs échos sous les bois répété. Au supplice ils joignaient la raillerie amère : Belle enfant, disait'l'un, appelle donc ta mère!. Qu'elle vienne à ta voix ainsi te voir jouer, Et, si ces noeuds de fleurs rompent, les renouer ! » Un autre, en ricanant, disait : « Pauvre petite ! Comme ton front rougit ! comme ton coeur palpite ! Desserre', si tu peux, les bras de cet amant ; Brise ces noeuds de fer, et respire un moment. » Et celui-là, montrant du doigt ce beau visage, Qui roulait à ses pieds tout en sang : « Quel dommage, Disait-il, de ternir de poussière et de pleurs Ce beau front que bientôt on sèmera de fleurs ! Pourquoi tacher ainsi ces épaules de soie, Et cette peau d'enfant que le fer marque et broie, Et ce sein virginal, et ces pieds délicats Dont les lèvres bientôt voudront baiser les pas? Épargne, belle enfant, ces fureurs et. ces larmes ; Sais-tu que chaque effort nous coûte un de tes charmes, Que chaque froissement de tes membres meurtris Aux yeux des acheteurs nous vole de ton prix? » Et parcourant de l'oeil les noires meurtrissures Et les gouttes de sang coulant de ses blessures, Touché par l'avarice et non par la pitié, Plaignait ce bloc vivant qu'à remuait du pié. Daïdha cependant, par la lutte lassée, Et dans l'étroit réseau toujours plus enlacée, Usait en vain, pendant ces sarcasmes affreux, Son dernier désespoir en efforts douloureux. Ses membres, palpitants sous le poids qui la froisse, Par de sourds soubresauts trahissaient son angoisse ; Puis enfin de son corps suivant l'épuisement, Le filet affaissé resta sans mouvement. Telle aux bords frissonnants du beau lac Méotide On voit d'ardents pêcheurs une. troupe cupide, Dans le filet flottant qu'ils lancent de l'esquif, Ramener sur la grève un jeune oiseau captif. L'alcyon argenté, couché sur le rivage, Aux mailles du lacet déchire son plumage, Voit briller à travers le réseau contracté Sa mer d'affection, son ciel de liberté ; De ses frères de nid pour rejoindre les bandes S'efforce d'élargir ses ailes toutes grandes, Bat des pieds et du col, et du bec et des flancs, L'élastique prison et ses noeuds ruisselants, Et, s'affaissant enfin sous l'effort qui l'accable, Souille son col de sang et sa plume de sable. DEUXIÈME VISION Or, de ce long supplice invisible témoin, L'ange de Daïdha, Cédar, n'était pas loin ; Et si ma voix ne peut exprimer ce martyre, Le tien, esprit d'amour, quels mots pourraient le dire? Arraché par ces cris à son ravissement, Écrasé de stupeur et d'étourdissement, ll était demeuré sans regard, sans parole, Comme un homme qui passe et dont l'âme s'envole. Avant Daïdha même il avait tout senti ; D'un coeur à l'autre, hélas! tout avait retenti : Chaque goutte d'horreur des membres de la femme Avait aussi coulé de son coeur, de son âme. ll avait vu l'enfant surprise en son sommeil : I avait écouté le sinistre conseil ; ll avait entendu quel infâme salaire De son rêve idéal les chasseurs comptaient faire, Et comment des brigands se dépeçaient entre eux Celle que redoutaient ses regards amoureux ! ll avait espéré que pendant leur dispute Ses frères reviendraient terminer cette lutte, Et, de leurs bras vainqueurs sauvant leur jeune soeur, Terrasser à leurs pieds l'infâme ravisseur ; Mais quand il avait vu les sept hommes dans l'ombre, Sur sa trace accourus, multiplier leur nombre, Et dans les noeuds d'acier Daïdha, ses amours, Trébucher et rouler sans espoir de secours, Et, sous le lourd filet sur la terre écrasée, Se débattre en mêlant son sang à la rosée ; Comme une mère en pleurs dont l'affreux lionceau Vient d'emporter l'enfant dormant dans son berceau, Plongeant ses bras fumants sous la dent qui le broie, Membre à membre en lambeaux lui dispute sa proie, L'ange, par son amour vaincu plus d'à moitié, N'avait pu retenir l'élan de sa pitié. S'oubliant tout entier pour la vierge qu'à aime, ll s'était à l'instant précipité lui-même ; Le désespoir jaloux qui l'avait surmonté Avait anéanti toute autre volonté. Un désir tout-puissant avait changé son être ; II était devenu ce qu'à eût tremblé d'être, Et, d'un terrestre corps et de sens revêtu, D'une nature à l'autre il s'était abattu.. Au moment redoutable où changeait sa nature, Semblable au cri rongeur du remords qui murmure, ll avait dans son âme entendu retentir Ce cri : << L'arrêt divin n'a point de repentir. Tombe, tombe à jamais, créature éclipsée ! Périsse ta splendeur jusque dans ta pensée ! Savoure jusqu'au sang le bonheur des humains; Tu déchires ta gloire avec tes propres mains ; Ta vie au fond du coeur n'aura pas l'espérance ; Tu n'auras pas comme eux la mort pour délivrance ; Au lieu d'une ici-bas tu subiras cent morts; Dieu te rendra ta vie et la terre ton corps, Tant que tu n'auras pas racheté goutte à goutte Ta première splendeur, qu'une femme te coûte ! » Mais l'arrêt formidable en tombant entendu, Avec le souvenir de son destin perdu, Tout était déjà vague et loin dans sa mémoire. ll ne lui restait rien de sa première gloire, Rien du ciel, rien de lui, qu'un morne étonnement, Je ne sais quel instinct et quel pressentiment Du présent, du passé, de hautes destinées, Semblable dans son 'aine aux images innées, Où l'homme, rencontrant un objet imprévu, Reconnaît d'un coup d'oeil ce qu'à n'a jamais vu. Or, en transfigurant son invisible image, L'ange avait pris d'instinct la forme et le visage 'De cet être idéal dont l'apparition Hantait de Daïdha l'imagination, Quand dans la tendre extase où le sommeil la plonge Son angélique amour la visitait en songe : C'était l'ange toujours, mais sous des traits humains, L'homme enfant tel que Dieu le pétrit de ses mains; Âme visible aux yeux, ravissant phénomène, Où l'esprit transparent sous l'enveloppe humaine,' Élevant la matière à sa sublimité, L'empreint d'intelligence et l'orne de beauté, Et de sa sympathie en s'échauffant lui-même, De l'amour qu'à ressent pénètre ce qu'à aime ! ll semblait que la vie eût mesuré ses jours A ceux de cette enfant, ses divines amours : Seulement par les traits son jeune et beau visage Révélait quelque chose au-dessus de cet âge ; Et, quoique dans sa fleur, sa précoce beauté Approchait un peu plus de sa maturité. Son regard doux nageait dans un azur moins pâle ; Sa lèvre gracieuse avait un pli plus mâle ; Les boucles d'or bruni de ses épais cheveux Roulaient en flots plus courts sur un cou plus nerveux; Sa taille dépassait d'une demi-stature Celle de la charmante et frêle créature ; Ses membres arrondis, mais où des muscles forts Mêlaient déjà la force à la grâce du corps, Sans aucun poids, d'un port majestueux et libre, Posaient sur le gazon dans un juste équilibre, Ainsi qu'un dieu sorti du ciseau du sculpteur, Dont le pied porte seul toute la pesanteur ! C'était derrière un tronc de cèdre épais et sombre Que l'ange avait changé de nature dans l'ombre,. Et que dans un premier et long étonnement, Inconnu de lui-même, il doutait un moment. Sa chute avait brisé les fils de ses pensées, Dans son âme nouvelle éparses, effacées ; Mais l'élan qui l'avait précipité du ciel Bouleversait encor son coeur matériel. Sans savoir d'où venait l'instinct involontaire, L'amour conçu là-haut le suivait sur la terre. Tel, au fond du sépulcre où son visage dort, L'homme atteint par la foudre et frappé de la mort, Du dernier sentiment où l'âme s'est éteinte Garde encor sur ses traits l'ineffaçable empreinte. En voyant cette enfant d'ineffable beauté Battre de son sein nu le sol ensanglanté, Et ces hommes, riant d'une stupide joie, Qui se baissaient déjà pour emporter leur proie ; Sans rempart que son coeur, sans armes que sa main, De l'ombre qui le cache il s'élance soudain, Entre eux et Daïdha fond comme la tempête : Faisant comme un bélier un levier de sa tête, Au creux de la poitrine il en frappe d'un bond Le premier des géants ; sous le choc de son front, Des poumons écrasés la cavité sonore Gémit comme un tronc creux d'if ou de sycomore. L'haleine qu'à cherchait manque au sein du chasseur ; Sa masse en chancelant fléchit de sa hauteur, Perd l'équilibre et tombe, et, roulant en arrière, De ses yeux convulsifs cherche en vain la lumière. Les cinq autres, frappés de surprise et d'horreur, Reculent quelques pas; leur commune terreur Multiplie un seul homme en armée à leurs vues. Pour protéger leur vie ils lèvent leurs massues; Bientôt, sûrs du triomphe, ils reviennent à lui, Regagnent d'un élan le terrain qu'ils ont fui, Et fondant à la fois sur l'unique adversaire, Leur cercle menaçant l'entoure et le resserre. ll les voit sans pâlir, et de son bras tendu Saisissant par les pieds le cadavre étendu, Il le fait tournoyer sur lui comme une épée : De sa massue humaine à chaque tour frappée, La troupe homme par homme en un clin d'oeil s'abat. La forêt retentit de l'horrible combat ; La tète du géant, comme une lourde masse, Broie en éclats les os des crânes qu'à terrasse ; Leur cervelle en lambeaux sur ses pieds vient jaillir, Quatre ont mordu le sol. Il sent son bras faillir, Et l'arme trop pesante, au cinquième adressée, Trompe, en manquant le but, la main qui l'a lancée; C'était Djezyd, le seul survivant à ses coups, Le seul, mais à lui seul plis terrible qu'eux tous. Profitant du terrain avec intelligence, Son coup d'oeil lui promet sa proie et sa vengeance. Sur le vainqueur lassé d'un grand bond s'élançant, Au moment où le pied lui glisse dans le sang, A son torse noué flancs à flancs il s'enlace, L'étouffe de son corps, l'ébranle de sa masse. Comme deux troncs voisins par l'orage tordus, Enlaçant aux rameaux leurs rameaux confondus, Les deux rivaux, du front s'appuyant dans la lutte, Se soutiennent l'un l'autre et retardent leur chute. On entendait crier leurs muscles et leurs os ; La sueur inondait leurs membres à grands flots, Et les halètements de leurs fortes haleines Sortaient comme le bruit des grands vents dans les chênes. Enfin plus lourd, plus fort que son jeune ennemi, Djezyd du sol manquant le soulève à demi; Et quand il sent les pieds détachés de leur base, Se précipite à terre et de son poids l'écrase : L'un à l'autre incrustés, ils tombent d'un seul bloc; La terre, sous leurs corps, sonne et tremble. du choc ; Sous le poids de Djezyd, dont la masse l'accable, L'enfant du ciel roidit ses muscles comme un câble ; Mais, sentant qu'à ne peut se dégager de lui, De son épaule à terre il prend un point d'appui, Le serre étroitement des noeuds de sa colère, Puis s'imprime k lui-même un élan circulaire, Avec son corps qui roule entraîne l'autre corps; La pente du terrain seconde ses efforts : Ils tournent confondus jusqu'au vert précipice, Où sur le lit des eaux le sol se penche et glisse; Et tous deux à la fois, dans le flot écumant, Ils tombent embrassés : mortel embrassement, Où, du dernier soupir ne s'enviant que l'heure, Chacun d'eux veut mourir pourvu que l'autre meure ! Qui comprendra l'horreur de ce combat nouveau, Dans l'ombre de la mort, sous le linceul de l'eau, Où des deux combattants l'inextinguible rage Empêchait son rival de mordre le rivage, Et, pour précipiter son suprême moment, Soi-même s'étouffait sous l'humide élément? L'abieme en connut seul l'horrible alternative, Et l'onde bouillonnante en submergea sa rive. Enfin, dans ses efforts de Dieu seul aperçus, L'enfant du ciel reprit un moment le dessus; Au niveau du flot sombre il releva son buste ; Pressant un corps dans l'eau sous son genou robuste, Ouvrant de ses deux mains la bouche du géant, ll fit entrer le flot dans le gosier béant, Et bientôt, remontant du fond à la surface, Un cadavre flottant en obscurcit la glace. Ses traits morts respiraient la rage et la terreur, Et le rayon des nuits s'en écartait d'horreur ! Tout ruisselant des flots, du limon qui l'inonde, Le vainqueur déchiré sort à grands pas de l'onde, Et, plein du même instinct dont l'éclair le guida, Sans étancher son sang revole à Daïdha. . Pour briser le filet il se penche sur elle. L'enfant, témoin et prix de la lutte mortelle, Avait suivi des yeux et secondé du coeur L'effort désespéré de son libérateur. Cet être reconnu par sa vague mémoire Brillait par sa beauté moins que de sa victoire ; Et, bien qu'elle ignorât suc elle son dessein, Elle pressait ses bras, se collait sur son sein ; Comme si par instinct sa tendre confiance De son amour céleste eût eu la conscience. Quand il eut soulevé les longs plis des réseaux , Et des mailles de fer déroulé les anneaux,. Tout tremblant de froisser sous les noeuds qu'à déploie Ces membres délicats ou ces tresses de soie, A ses pieds que du front elle allait essuyer, Daïdha se jetant, voulait balbutier A travers son respect son cri de délivrance, Quand un nom tout à coup de mille voix s'élance : Daïdha! Daïdha! c'est elle, la voici! » L'aube au ciel rougissait le nuage éclairci, Et de tous les sentiers descendant des montagnes. On voyait accourir ses frères, ses compagnes, Qui la cherchaient dans l'ombre en lui tendant les bras. Sa mère les guidait en devançant leurs pas; Daïdha l'aperçut, et, bondissant vers elle, Colla de cent baisers la lèvre maternelle. Oh! qui dira jamais le transport étouffant Dont la sauvage mère étreignit son enfant? Et les convulsions de ce bras qui, la presse, Et ces élans d'amour et ces bonds de tigresse, Quand elle vit le sang sur ses membres meurtris? La féroce tribu fut l'écho de ses cris, Et, se précipitant sur l'inconnu céleste, Crut voir le meurtrier et l'immolait du geste ; Mais Daïdha, courant entre la foule et lui, Et prenant par la main son sauveur, son appui, Montre de l'oeil, du doigt, à la foule tremblante Les six corps de géants jonchant l'herbe sanglante. Ils mesurent du pas ces cadavres affreux, Lèvent les yeux au ciel et se parlent entre eux, Comme si leur esprit se refusait à croire Qu'un mortel eût suffi seul à cette victoire. ils se rangent muets près de l'heureuse enfant, Qui leur fait de ces morts le récit triomphant. Le merveilleux combat passe de bouche en bouche; Autour de l'étranger on se presse, on le touche; On l'entraîne en triomphe à travers les forêts, Comme un frère de plus, jusqu'aux antres secrets Où la tribu nomade creusé ses asiles Pour fuir la servitude et les travaux des villes; Et les vieillards, assis sous l'arbre du conseil, Pour parler et juger devancent le soleil. Or, en ces temps, mon fils, des choses primitives, Les enfants de Caïn, familles fugitives, Vivant, comme la brute, éparses dans les bois, N'avaient point inventé le pouvoir ni les lois. Les lois n'étaient alors que ces instincts sublimes Qui font vibrer en nous nos sentiments intimes : Sons vagues et confus que rendait au hasard L'âme humaine, instrument sans règles et sans art, Avant que la sagesse, éclairant nos oreilles, Eût dans un chant divin accordé ses merveilles. Le pouvoir n'était rien que la paternité, De la vie et du temps la sainte autorité, Dont l'âge décernait l'évidente puissance, Et pour qui l'habitude était l'obéissance. Quand la famille humaine en rameaux s'étendait, Le conseil des vieillards au père succédait; Du destin des tribus séculaires arbitres, Ils régnaient sans couronne, et gouvernaient sans titres;. Leur parole écoutée était les seules lois: On respectait le temps qui parlait par leurs voix, Mais à leur tribu seule ils devaient la justice ; L'ignorance livrait le reste à leur caprice : Tout ce qui n'était pas du sang de leurs aïeux, Profane, n'avait plus titre d'homme à leurs yeux. Ennemis éternels des races étrangères, Leur brutale équité se bornait à leurs frères: Pareils dans leur démence aux peuples d'aujourd'hui, Bornant leur univers où leur soleil lui, Dépouillant de leurs droits des nations entières, Et pensant que de Dieu l'amour des frontières, Quand ils les surprenaient, ils livraient sans remord La mère à l'esclavage et le père à la mort; Et les enfants, proscrits même avant que de naître, Croissaient dans la tribu pour y servir un maître. Mais au-dessus des chefs, le vent des passions Déchaînait quelquefois le feu des factions : Pour le choix des troupeaux, des butins, des épouses, La colère excitait des tempêtes jalouses; Divisant la famille en partis inhumains, Le pouvoir indécis flottait de mains en mains, Jusqu'à ce que d'un chef l'heureuse tyrannie Asservît à son tour sa race à son génie. Ainsi vivait errante aux sommets du Sannyr La sauvage tribu, famille de Phayr. Phayr avait vécu presque l'âge des chênes Sans avoir jamais vu les merveilles humaines Dont les enfants du meurtre et leur postérité Avaient couvert le sein du vieux monde habité. Je ne sais quel instinct venu de père en père Les poussait à rester voyageurs sur la terre : Soit que du sang d'Abel par leur main répandu Le cri vengeur par eux fût encore entendu; Soit qu'un féroce attrait nourri par l'habitude Les chassât dans les monts et dans la solitude, Et qu'ils crussent que l'homme, en fondant la maison, De son indépendance élevait la prison. Des rejetons vivants, comme des glands sans nombre, Étaient sortis de lui pour grandir sous son ombre; Mais arrachés de terre ou par la mort fauchés, De sa tribu proscrite ils étaient retranchés : Les uns avaient péri dans ces terribles luttes Qu'ils livraient dans les bois contre les rois des brutes, Sous la griffe du tigre ou l'ongle des lions; D'autres s'étaient enfuis dans leurs rébellions; Traqués par les chasseurs jusque dans leurs asiles, Plusieurs, traînés captifs par les enfants des villes, Esclaves attelés à d'énormes fardeaux, Ou, le frein dans les dents, leurs maîtres sur leur dos, Des plus vils animaux leur rendaient les services, Tandis que leurs enfants les servaient dans leurs vices. Sept fils d'âge inégal et les fils de leurs fils, Et leurs femmes au sein portant leurs tendres fruits, Et le superbe essaim de dix vierges, leurs filles, Restaient seuls au vieillard d'innombrables familles; Et ses yeux, en comptant sa race, pouvaient voir Dans leurs rangs décimés décroître son espoir.. Sa raison chancelait sous le fardeau de l'âge; Son pouvoir du passé n'était plus que l'image; Ses fils, ne lui laissant qu'un pouvoir disputé, S'arrachaient sous son nom sa feinte autorité : D'un respect apparent ils couvraient leur puissance ; Mais ce qui lui gardait un peu d'obéissance, C'était moins du passé le tendre souvenir, Le droit sacerdotal de maudire ou bénir, Que le droit de régler le destin des familles, Aux fils de la tribu de décerner les filles. Car le bien le plus cher et le plus disputé, C'était, chez ces enfants du désert, la beauté ! Or, Phayr sous ses yeux voyait de près éclore Cette fleur qui croissait pour s'embellir encore. Il avait depuis peu couché dans le tombeau Le dernier de ses fils, hélas! et le plus beau : Ségor était son nom; depuis moins d'une année Une épouse à ses flancs avait été donnée, Et l'oiseau qui roucoule enviait leurs amours Quand la flèche d'Ischar avait tranché ses jours. Phayr, dont cet enfant consolait la vieillesse, Noya depuis ce coup ses yeux dans la tristesse. Selon les vieilles moeurs, vieillard, il avait pris Pour épouse Selma, la veuve de son fils, Comme de l'arbre d'or que la tempête cueille, Quand la tige est coupée, on ramasse la feuille. Selma, qui dormait chaste à côté du vieillard, Mit au monde son fruit, hélas! venu trop tard Pour tendre ses bras blancs et sourire à son père, Mais tout semblable au moins aux songes de sa mère. Cette fille d'amour et de mort, Daïdha, Cette enfant qu'en naissant l'oeil en pleurs regarda, Croissait depuis treize ans, fleur des nuits dont les larmes En arrosant le front multipliaient les charmes! Et chacun des sept chefs espérait pour son fils De son obéissance un si superbe prix; Et chacun de ces fils, quand il rêvait de femme, Voyait de Daïdha les yeux bleus dans son âme! La rougeur du plaisir sur son beau front vermeil, Daïdha s'avança vers l'arbre du conseil, En tenant une main dans la main de sa mère Et de l'autre menant l'étranger comme un frère. Le vieillard éploré la reçoit dans ses bras, Presse contre son sein ses membres délicats, Tandis que Daïdha, qui sur son front se penche, Inonde de ses pleurs sa chevelure blanche. Phayr enfin levant ses yeux sur l'étranger : Toi qui sus la sauver, dit-il, et la venger, De quelque nom caché que ta race se nomme, Qu'une femme en ses flancs t'ait procréé d'un homme, Ou que sous forme humaine apparu sur ces bords 'La foudre soit ton âme et le feu soit ton corps, Lis sur nos fronts ouverts notre reconnaissance. Ne crains pas de lever la tête en ma présence; Entre ta race et nous ce jour vengeur mis Le sang sept fois versé de nos vils ennemis;. Que ce sang dont par toi l'herbe fut arrosée Sur ta tête sept fois redescende en rosée : Pour te payer le prix qu'on doit à ta vertu, De nos bras, de nos coeurs, parle, qu'espères-tu? Mais dis-nous avant tout si tu viens de la nue, Ou d'une race humaine à nos yeux inconnue. Parle donc! apprends-nous ta nature et ton nom; Que de ton âme enfin la nôtre entende un son. Il se tut; le jeune homme attentif, en silence, Des accents du vieillard écoutant la cadence, Semblait suivre dans l'air avec attention Des sons qu'à entendait chaque vibration, Comme si la parole était une merveille Dont chaque son portât un coup à son oreilles ; Puis, essayant lui-même un accent modulé, Ne proféra qu'un son vague, inarticulé, Semblable au bégaîment qu'en essayant la vie, Pour imiter sa mère, un enfant balbutie. Chaque chef à son tour l'interrogeait en vain : ll comprenait de l'oeil, les yeux, le front, la main ; Mais les mots à ses sens n'étaient que des murmures. La stupeur se peignait sur toutes les figures, Et, depuis le vieillard jusques à Daïdha, Avec étonnement chacun le regarda. Le second des enfants de Phayr dit : « Mes frères, Cet homme et cette nuit sont remplis de mystères. Avant qu'à soit trop tard prévenons le danger; Observons la coutume, et tuons l'étranger. » Ainsi parla Jedyr ; une honte unanime Monta sur tous les fronts comme le sang d'un crime. « Le tuer ! » s'écria la foule ; et Daïdha Pressa sa main plus fort et de pleurs l'inonda. « Le tuer ! le -tuer! s'écria chaque mère. - Eh bien ! reprit Jedyr, que voulez-vous en faire? Quel est cet inconnu, dites, le savez-vous? Pourriez-vous sans péril renvoyer loin de nous Un hôte que d'un sang ennemi Dieu fit naître, Qui connaît notre race, et qui, vendu peut-être Aux éternels bourreaux des enfants de Phayr, N'a. paru nous sauver que pour mieux nous trahir? Ou bien, si vous gardez libre dans votre race Cet enfant dont l'oeil tue et dont l'aspect terrasse, Cet homme dont les bras sur vous seront levés, N'est-ce pas un tyran que vous vous réservez? Faudra-t-il obéir aux fils des étrangères? Faudra-t-il lui donner les filles de nos pères, Afin qu'un germe impur, dans nos veines admis. Mette au coeur de nos fils le sang des ennemis, Et qu'en nos propres seins, rivales éternelles, Des races de lions se combattent entre elles? Non ! répandons sur l'heure, en détournant les yeux, Le sang qui souillerait l'âme de nos aïeux ! D Namphi, Salem, Jorab, du regard approuvèrent; Mais des femmes sur eux les clameurs s'élevèrent ; Et Saki, en secret conseillé par Selma, Prévoyant la tempête, en ces mots la calma : « A qui parle de mort, honte sur sa pensée ! De sang sur notre cause une goutte versée,. Ce sang de l'étranger que notre terre bu Doit consacrer le reste aux yeux de la tribu : De ce sang à nos fils Dieu demanderait compte; Leur signe serait meurtre, et leur nom serait honte ! Cependant devons-nous livrer imprudemment Le salut de Phayr par notre entraînement? Libre il est un danger; mais sa mort est un crime. Qu'il vive ! mais, de peur que sa main nous opprime, Ou qu'à suive, nos pas pour mieux les révéler, Ou qu'au nôtre son sang ose 'un jour se mêler, Qu'il vive! mais esclave au milieu des esclaves. - Oui, qu'à vive! qu'à vive! Apportez les entraves! Crie en frappant des mains la tribu d'une voix. Des fardeaux, de la tente, il portera le poids. Il combattra pour nous; de son fortuné maître, Sans crainte des lions les troupeaux iront paître ; Et du père aux enfants il sera dans Sannyr L'onagre et le chameau des enfants de Phayr. » Les sept chefs à ce cri se lèvent de leur siége. La foule sur leurs pas se presse et les assiége. On apporte à leurs pieds le honteux instrument, Des esclaves d'alors torture et vêtement : La cruauté de l'homme, en supplices féconde, Les avait inventés dès l'enfance du monde ; Seulement, dépourvu de ses arts d'aujourd'hui, L'instrument en était barbare comme lui. Du pasteur du Liban la race encor sauvage Des métaux assouplis ignorait tout usage, Et les maîtres encor n'avaient pas inventé Le fer, cet ennemi de toute liberté ! Des liens de feuillage enchaînaient les esclaves; Comme aux fronts des taureaux ces rustiques entraves N'étaient qu'une liane où pour passer le cou Le maître en la tressant laissait un large trou. Lorsque dans ce carcan la tête était entrée, Par un noeud éternel la liane serrée Enfermait aussi fort qu'un carcan de métal . L'homme déshonoré dans le collier fatal. Pour empêcher les mains d'élargir l'ouverture, Un autre noeud liait le coude à la ceinture ; De sorte que l'esclave, avec les avant-bras, N'avait de tout le corps de libre que ses pas, Qu'on pouvait l'avilir au plus indigne usage Sans craindre contre soi sa force ni sa rage, Et que pour se nourrir ou se désaltérer ll lui fallait, ô honte! à terre se vautrer, Et prendre avec les dents les viles nourritures Que l'homme repu jette aux viles créatures ! Quand Jedyr et Znaïm, tout prêts à le lier, Posèrent sur son cou leur main pour le plier, A l'aspect d'un esclave, hélas ! son triste emblème, ll comprit d'un regard leur dessein sur lui-même ; Et secouant des bras les chefs, qu'à renversa, Sous son genou courbé tous deux les terrassa. La foule, s'écartant autour du jeune athlète, Élargit de terreur son enceinte muette;. Et la vierge elle-même avec effroi fuyant, Dans les bras de Selma s'abritait en criant. Mais Cédar, c'est ainsi que du lieu de sa gloire La foule avait nommé l'homme par sa victoire, Cédar la voyant fuir et pleurer, son esprit A ces signes d'effroi d'un coup d'oeil la comprit : ll ramassa lui-même avec dédain à terre Les liens qu'à avait foulés dans sa colère, Il les porta soumis aux pieds de Daïdha; ll abaissa le cou sous sa main, qu'à guida. Semblable au fier lion dont l'enfant qu'à caresse Adoucit l'oeil de sang en regard de tendresse, ll laissa sans frémir, de son corps garrotté, Humilier la force avec la liberté, Et suivit, humble et doux, la douce jeune fille Qui le menait en laisse au roi de la famille. Là, sur l'herbe accroupi, les deux mains sur son front, La femme et le vieillard l'attachèrent au tronc Et des vils animaux disputant la pâture, Les glands tombés pour eux furent sa nourriture. TROISIÈME VISION Or, les chefs rassemblés dirent le lendemain : « Les chasseurs de ces monts ont tenté le chemin; Ne voyant plus en bas leurs sept fils reparaître, Plus nombreux et plus forts ils monteront peut-être. La place où, sous les bois, ont brouté nos chameaux, Les fruits dont notre main dépouilla les rameaux Leur montreront la terre où nos dieux nous font vivre; Fuyons si loin, si loin, qu'ils ne puissent nous suivre. Le soleil, qui des cieux descend de mois en mois, N'attiédit plus assez l'air élevé des bois; Descendons avec lui sur les bords de l'Oronte, Et, cachés dans son lit, attendons qu'à remonte. Et les pasteurs, chantant le signal des départs, Rassemblaient les troupeaux dans les herbes épars : C'était la chèvre errante aux flancs des précipices, L'onagre patient, les fécondes génisses, La brebis dont la laine amollit le repos, Le chien qui veille l'homme et commande aux troupeaux ; L'éléphant presque humain, les plaintives chamelles Qui laissent les enfants épuiser leurs mamelles, Et les oiseaux privés, dont le chant entendu Avertit l'homme à jeun du fruit qu'ils ont pondu; Attirés par l'instinct des amitiés humaines, Ils suivaient la tribu, sur les monts, dans les plaines, Comme si le désir de la société Eût compensé pour eux même la liberté! C'étaient des amitiés secrètes, inconnues: La grue, en escadron, suivait du haut des nues; L'hirondelle, quittant. les rebords du rocher, Venait, de halte en halte, aux tentes se percher. La tribu retrouvait, aux termes des voyages, Les mêmes voix dans l'air et les mêmes plumages : Tant ces doux animaux, pleins de l'instinct d'amour, Se souvenaient encor des lois du premier jour! Trouvant partout des fruits et partout des demeures, Ces pasteurs chaque jour cheminaient quelques heures;. Confiant, pour la route, au dos des éléphants, Les images des dieux, les femmes, les enfants, Et chargeant des fardeaux les chameaux et les fuies, lls serpentaient, à l'ombre, en longues caravanes : Et les rives du fleuve, et les dômes des bois, Dans leur silence émus tressaillaient à leurs voix. Cédar, chargé du poids de ses lourdes entraves, Suivait, mêlé lui-même au troupeau des esclaves, Et, cherchant Daïdha de l'oeil parmi ses soeurs, Arrosait, sur ses pas, l'herbe de ses sueurs. Ils marchèrent ainsi pendant trois fois deux lunes. Tantôt sur ces sillons que l'on élève en dunes Aux bords grondants des mers, dont les flots à leurs yeux Dans un lointain confus semblaient s'unir aux cieux; Tantôt dans des vallons aux falaises profondes, Que des fleuves sans nom remplissaient de leurs ondes. Ne sachant pas encor l'art de les traverser, Ils remontaient au loin leurs flots pour les passer. Enfin des monts boisés les croupes descendirent, Sur un libre horizon leurs pentes s'étendirent, Et l'Oronte, aussi bleu qu'un firmament du soir, Épancha sous leurs pieds son radieux miroir. ll coulait sous un cap dont les grottes profondes Grossissaient par l'écho les plaintes de ses ondes; A ces antres voilés de mousse, d'églantiers, Les gazons dessinaient de faciles sentiers, Et le sable, lavé par le fleuve limpide, Jusqu'à ses bleus contours glissait de ride en ride. La tribu salua du regard et des cris De ces antres secrets les antiques abris Creusés dans ces rochers par les mains de leurs pères, Tout pleins de souvenirs, de récits, de mystères, Où les fils de Phayr avaient reçu le jour, Où les mères avaient porté leurs fruits d'amour, Où les vierges avaient changé leurs noms de femmes, Où l'image des morts errait avec leurs àmes. Chaque père guidait sa tribu vers le sien. Le chameau, l'éléphant, l'âne même, et le chien, Au site accoutumé semblaient se reconnaître, S'arrêtaient à l'entrée et devançaient leur maître. Après avoir à terre étendu les fardeaux, La tribu dispersée accourut aux tombeaux. C'était un monticule, ou quelque énorme pierre, Ou quelque tronc couché d'arbre couvert de lierre, Qui marquaient sur la terre à la postérité Le lieu des souvenirs par une âme habité. Chacun en revenant des lointaines contrées Accourait embrasser ces mémoires sacrées, Et, semblable à quelqu'un qui parle du dehors, Collait sa bouche au sol et parlait à ses morts. Une femme disait à l'âme de son père : « O père! l'eau des yeux coule-t-elle sous terre?. Ce qui s'est fait depuis que tu n'es remonté, Ceux qui sont descendus te l'ont-ils raconté? Léa, ton doux regard et ta petite-fille, Les chasseurs l'ont ravie enfant à sa famille. Longtemps au fond des bois on l'entendit crier; Ses cheveux n'ont servi, père, qu'à la lier? Les flèches des géants ont sifflé sur nos têtes; Nous avons habité sur le mont des tempêtes; Selma dans ces combats a perdu son époux. Un homme de mystère est venu parmi nous, Les chasseurs sous sa main se renversent et meurent; Les filles de Phayr le regardent et pleurent : De leurs dons les plus chers nos dieux nous ont bénis, Nous revenons des bois les mains pleines de nids. Et moi j'ai mis au monde un fils et sa jumelle: Leurs blanches dents déjà me mordent la mamelle. Dans les yeux de l'enfant aussi noirs que la nuit, Mon souvenir croit voir ton amour qui me suit! Regarde, il est couché près de moi sur la feuille, Arrachant de ses doigts ton herbe qu'il effeuille; Il essuie étonné ma joue avec sa main; Nomme-le par son nom, pour qu'il vienne demain. » Non loin de là, pressant un tertre funéraire A l'ombre de sa fille ainsi parlait la mère : « Adda, fleur de mon sein,' larme du coeur, c'est moi. Les hommes de dessous furent jaloux de toi ; Ils te firent tomber dans l'envieuse couche Avant que mon doux lait fût tari sur ta bouche. Oh! dis-moi, redis-moi, quel lait bois-tu là-bas? Quelle mère en chantant te berce sur ses bras? De quel nom, ,mon Adda, plus doux te nomme-t-elle Dis-le-moi, pour qu'aussi de deux noms je t'appelle, Pour qu'en venant la nuit parler à ton gazon, Ton âme se réveille et réponde à ton nom! Enfant, as-tu grandi sous l'herbe où tu reposes? Les enfants de la mort te tressent-ils des roses? Des grains rouges des bois te font-ils un collier? Il me semble parfois que je t'entends crier. J'ouvre mes bras la nuit, ma fille, pour te prendre! Car l'époux de mon coeur, hélas! a beau suspendre Tes frères à mon cou pour m'y faire penser, De mes yeux, de mon âme il ne peut t'effacer; Je suis l'oiseau plaintif à l'aile bleue et blanche Dont le courant du fleuve, en secouant la branche, A fait tomber du nid et rouler dans les flots Un petit, le premier de la couvée éclos : Il a beau réchauffer les autres dans sa plume, Du seul qu'il a perdu le souci le consume, Et tout le jour il crie et regarde dans l'eau Et porte sa becquée à son petit oiseau. » Ainsi parlaient aux morts les hommes et les femmes, En couvrant leurs gazons de présents pour leurs àmes. Leurs pas, se détachant lentement de ces lieux, Semblaient s'enraciner à ce sol des aïeux. Tant peut sur les humains la mémoire chérie ! C'est la cendre des morts qui créa la patrie.. Après avoir ainsi versé l'eau de leurs coeurs, Chacun tira ses dieux de leurs arches de fleurs, Et, les plaçant au seuil de ces antres sauvages, Les pria d'habiter et d'aimer ces rivages. C'étaient de vils objets où l'adoration Profanait la pensée et la création : Des plantes, des cailloux, des écorces bizarres, Du lit séché des flots les coquillages rares; Tout ce qui séduit l'oeil et fixe le regard, Ce qu'accouple un vain songe ou présente un hasard ; Du besoin d'adorer, d'espérer et de craindre, Vil assouvissement que l'homme aime à se feindre. Chacun avait le sien aux autres préféré, - Qu'on troquait, qu'on vendait, qu'on brisait à son gré, A qui l'on prodiguait le respect ou l'insulte Selon que le hasard vérifiait le culte. C'était à qui d'eux tous adorerait le mieux. Mais les esclaves seuls n'avaient jamais de dieux! Leur main eût profané ces idoles immondes; La malédiction leur fermait les deux mondes: Et sur les dieux volés si leur main s'étendait, Sous mille bras levés la loi les lapidait! Quand il eut du retour accompli les mystères, Et rallumé le feu dans la cendre des pères, Tout le peuple pasteur, à l'abri des méchants, Sur les rives du fleuve et sur les prés penchants Se répandit en paix, comme une ruche pleine Se répand sur les fleurs autour d'une fontaine ; Et ses jours s'écoulaient l'un à l'autre pareils, Et quelques vieillards seuls en comptaient les soleils. Les esclaves, la nuit, liés au tronc d'un hêtre, Faisaient paître, le jour, les troupeaux de leur maître,. Et, de peur des lions, les rassemblant en un, Passaient leur dure vie à pleurer en commun : Les uns se racontaient à quel vil prix vendue, Leur liberté natale avait été perdue; D'autres se souvenaient comment, leur père mort, Leur mère en servitude était tombée au sort, Et, captive au milieu des brebis et des chèvres, D'un lait aigri de pleurs avait nourri leurs lèvres. Ceux-là montraient du doigt sur leurs membres flétris Les sillons noirs du fouet qui les avait meurtris; Ceux-ci leurs bras liés, et dont la ligature Dans les veines avait tari la nourriture; Et, s'épiant l'un l'autre afin de se trahir, Ne conservaient d'humain que le coeur pour haïr ! Tous regardaient Cédar avec un oeil d'envie, Et de son infortune ils consolaient leur vie. Lui pourtant, sans parole et ne comprenant pas, Fuyait d'instinct les lieux que fréquentaient leurs pas, Et, guidant ses chameaux aux plateaux les plus rudes, Ne hantait que les monts et que les solitudes, Sans crainte des lions dont d'autres s'effrayaient; Car à son seul aspect les lions s'enfuyaient. Là, couché de longs jours près des sombres fontaines, Dont le fuyant murmure emporte aussi les peines, Ou debout sur des pics où mugissaient les airs, Il regardait les cieux, les plaines et les mers, Et les mille rayons partant de toute chose, Où tombe la pensée, où le regard se pose : La nature d'abord, vaste éblouissement, .Lui-même pour lui-même immense étonnement, Du firmament profond les merveilleux spectacles, La végétation et ses nombreux miracles, Et les brutes et l'homme, et leurs divers rapports, Venant dans son esprit converger du dehors, Développaient en lui l'inerte intelligence Comme un homme qui dort, qui s'éveille et qui pense: Et tout cela semblait n'être qu'un souvenir Que du fond de son âme il sentait revenir. Mais lorsqu'il s'efforçait de renouer la trame Du présent au passé, de ses sens L son âme, Le rayon s'éclipsait et ne l'éclairait plus, Sa mémoire fondait en nuages confus; Il sentait sur sa tête une voûte abaissée Qui comprimait son crâne et brisait sa pensée, Et, le front tristement penché sur ses genoux, Entre une nuit et l'autre il restait comme nous. Il n'était arraché de cette rêverie Que par le bruit des pas ou par la voix chérie De Daïdha, venant. traire au milieu du jour Les chamelles d'Alphim qui broutaient alentour, . Et portant aux captifs leur pauvre nourriture, Comme aux oiseaux des champs on jette leur pâture. Sitôt qu'il entendait l'harmonieuse voix, L'appelant par son nom, résonner sous les bois, Tous ses sens absorbés vibraient dans son oreille ; Il se levait semblable à l'homme qui s'éveille, Oubliait sa pensée et la longueur du jour : Le jour, c'était pour lui l'heure de ce retour. Il s'élançait rapide à cette voix si douce Dont son coeur recevait la soudaine secousse; Il brisait en courant les branches devant lui, Ses pieds prenaient à peine à terre leur appui : Il semblait que son corps soulevé par une aile L'emportait ; puis soudain, quand il approchait d'elle, Qu'à trois pas de l'enfant il arrivait joyeux, Sous le rayonnement attendri de ses yeux, La force défaillant à son âme trop pleine Dans son sein qui battait faisait manquer l'haleine, Ses genoux vacillants sous lui se dérobaient, Ses regards éblouis vers le sol retombaient, Et debout, pâle et froid comme un homme de marbre, Il restait un moment appuyé contre un arbre. Mais elle, s'avançant dans sa chaste candeur, Courait rouge de joie autant que de pudeur, Déposait à ses pieds pour les heures brûlantes Son rustique festin dans les feuilles des plantes ; Elevant son amphore à ses lèvres de feu, De l'écume du lait les abreuvait un peu ;. Essuyait de la main sur sa joue embrasée, Ou, la sueur brûlante, ou la froide rosée ; Lui souriait des yeux, de la bouche et du coeur ; Chargeait son doux regard de pitié, de langueur, Et, touchant les liens qu'elle eût voulu détendre, S'essayait par le geste à lui faire comprendre Qu'elle eût voulu briser les chaienes de ses bras ; Puis parlait, et voyant qu'il ne répondait pas, D'un pied impatient elle frappait la terre, Et devant lui restait immobile a se taire, Baissait son front voilé du midi jusqu'au soir ; Et Cédar l'entendait pleurer, mais sans la voir, Et des larmes du coeur qu'elle eût dû cacher toutes, Ses pieds sentaient parfois ruisseler quelques gouttes. Cédar alors,-courant rassembler le troupeau, Retenait par le cou le petit du chameau, Pendant que Daïdha, ' sous la mère penchée, Pressait entre ses doigts la mamelle étanchée. Quand l'amphore était pleine et que le lait fumant Débordait sur ses mains de son vase écumant, Pour empêcher le lait de fuir par l'orifice, Il cueillait dans les champs la rose et le narcisse, Et, semant de ces fleurs le breuvage enfermé, Le couvrait avec soin d'un bouquet parfumé. A la place où la vierge avait trempé sa lèvre, Il en buvait un peu comme un chevreau qu'on sèvre, Puis élevant l'amphore avec ses bras nerveux, Et sous le poids de l'urne amassant les cheveux, Sur le front de l'enfant, dont le cou tremble et vibre, Il posait doucement le vase en équilibre ; Et l'enfant, relevant en anses ses deux bras, Se tournait pour sourire et fuyait à grands pas. Il sentait que son coeur s'en allait avec elle; Il voyait ses cheveux, soulevés comme une aile, Glisser entre les troncs des platanes jaloux ; Il la suivait des yeux, il tombait à genoux Sur l'herbe où ses pieds blancs avaient laissé leur trace; De sa bouche muette il en pressait la place. Comme un homme pensif qui se ferme les yeux Pour suivre une pensée et qui croit la voir mieux, II restait quelque temps les deux mains sur sa vue, Pour mieux voir dans son coeur l'image disparue ; Il écoutait parfois si la brise en glissant De la lointaine voix n'aurait pas un accent ; Et quand, dans le désert que faisait son absence, Tout redevenait nuit, solitude et silence, De ce départ trop prompt attristé tout le jour, Son coeur impatient aspirait au retour. Ainsi passait pour lui, du retour à l'absence, De l'absence au retour, toute son existence, Et de ses durs liens perdant le sentiment, Il n'avait qu'une idée, un plaisir, un tourment : Ame qui, pour nourrir sa vie intérieure, Au coeur n'a qu'une image et dans le jour qu'une heure. Et cependant son corps avec l'âge croissait, De sa mâle beauté l'essor s'accomplissait :. Son âme à son insu dans sa forme divine Rappelait par ses traits sa céleste origine ; Dans ce corps garrotté d'un esclave avili, Quelque chose du ciel avait gardé le pli ; Son regard calme et doux avait pourtant des flammes Dont les éclairs voilés faisaient rêver les femmes. Comme pour se venger de leur stupide affront, Il dépassait déjà tous les hommes du front. Tel qu'un aiglon captif de l'enfant qui le brave, Même en l'humiliant ils admiraient l'esclave; Timides et jaloux, ils fuyaient son aspect ; Leurs regards s'abaissaient de honte et de respect; Daïdha seule osait lui commander du geste ; Il ne regardait qu'elle, il méprisait le reste ; Il lisait dans ses yeux le regard commencé, Elle était obéie avant d'avoir pensé. Ainsi le fier taureau qu'une main d'enfant mène Obéit à l'amour, et suit ses pas sans chaîne ! Cependant Daïdha sentait avéc orgueil L'empire qu'exerçaient sa voix et son coup d'oeil, Et, fière d'adoucir seule ce coeur sauvage, Se faisait un bonheur de ce noble esclavage. Elle lui commandait devant eux quelquefois, Seulement pour montrer ce que pouvait sa voix; Et Selma rougissait de gloire pour sa fille, Et Phayr triomphait de voir dans sa famille Cet esclave muet, sa force et son honneur; Et la foule envieuse admirait son bonheur. . Or, un jour Daïdha se disait, triste et tendre : Oh! que serait-ce donc s'il pouvait me comprendre! » Lorsque, élevant les yeux à la voûte des bois, Elle vit un bulbul à la liquide voix, Qui, posé sur la branche où son nid se balance, De son chant ruisselant enchantait le silence, Tandis que ses petits paraissaient s'essayer, En écoutant son hymne, à le balbutier. Ils chantaient, ils chantaient : mais leur langue inhabile Pour saisir un passage en affaiblissait mille, Et cependant leur voix par moments rappelait L'écho mal éveillé de l'air qu'il redoublait; Et du nid où l'oiseau se plaisait à répondre, Leurs accents et les siens paraissaient se confondre. La vierge, en écoutant ces luttes de chansons, Comprit que les oiseaux se donnaient des leçons. Et que, du même accord multipliant l'étude, Leur chant mélodieux n'était qu'une habitude. A son esprit frappé Cédar vint à l'instant : Il est muet comme eux! si j'en faisais autant? Dit-elle; si j'étais ce bulbul, doux symbole Qui souffle à ses petits le chant et la parole, Et les fait, au moyen de ce chant épelé, S'entendre avec amour l'un par l'autre appelé? Pour enseigner aussi, nos mères que font-elles? Imiter par l'enfant leurs lèvres maternelles. Peut-être que Cédar n'eut point de mère, lui! Oh! si je la pouvais remplacer aujourd'hui !. Si, déliant enfin sa langue avec la mienne, Le son de ma pensée allait toucher la sienne! S'il répétait les mots que ma mère m'apprit! Moi qui lui dois la vie, me devrait l'esprit! Dans le fond de ses yeux je saurais ce qu'il pense, Nos âmes n'auraient plus entre elles ce silence! Que l'heure serait courte ensemble, a l'écouter! Oh! je veux dès demain en secret le tenter. » Puis, soupirant après son oeuvre commencée, Elle roula la nuit dans son front sa pensée; Et, quand sur les forêts le jour naissant eut lui, Sans rien dire â sa mère elle courut vers lui. Il était ce jour-là couché sur le rivage Du fleuve, dont les eaux .reflétaient son image, Ravi d'étonnement, de peur et de plaisir, Se penchant vers lui-même et voulant se saisir; Puis, voyant que ses mains qui troublaient l'eau limpide N'embrassaient que le flot obscurci par la ride, Il pleurait cette image, et pour mieux la revoir Il laissait un moment s'aplanir le miroir. Daïdha, souriant de l'erreur qui l'attache, Pour surprendre Cédar d'arbre en arbre se cache; Sur la mousse flexible arrondissant ses pas, En retenant son souffle elle marche tout bas, Et, suspendant ses mains aux verts cheveux d'un saule, Penche le cou sur l'eau par-dessus son épaule. Le fleuve un peu voilé qui coule au-dessous d'eux, Au lieu d'un front charmant en a réfléchi deux. Cédar, qui, tout à coup trompé par cette image, Y voit de Daïdha briller le doux visage, Pour la réalité prenant ce vain portrait, Pousse un cri, tend les bras, s'élance comme un trait, Croit que le fleuve emporte et roule dans les ondes de beau corps qu'il irait sauver au fond des mondes, Plonge pour la chercher sous la vague et la mort, Y replonge trois fois, et ne revient au bord Qu'aux cris de Daïdha, qui, ravie et craintive, Passant du rire aux pleurs, l'appelait sur la rive.- Il vint; et de ce jour la fille de Selma Comprit de quel amour il l'aimait, et l'aima. Pour qu'il ne tentât pas une autre fois l'épreuve, Assise à. ses côtés sur la grève du fleuve, Elle lui fit du doigt compter comment les eaux Doublaient comme elle et lui les arbres, les troupeaux, Des objets réfléchis vaine et vide apparence; Mais lui, depuis ce temps, aimait de préférence Le fleuve qui doublait Daïdha dans son cours; Et des yeux, même absente, il l'y cherchait toujours. Alors comme une mère avec son fils épelle, En lui montrant le mot et l'objet qu'il appelle, Ainsi de l'oeil au mot sa bouche le guida; Le premier mot qu'il dit ainsi fut Daïdha. Daïdha! Daïdha! ce nom doux et sonore Sur ses lèvres de feu cent fois venait