Harmonies Poétiques Et Religieuses (1830) Par Alphonse De Lamartine (1790-1869) TABLE DES MATIERES Livre Premier I. Invocation II. L’Hymne de la Nuit III. Hymne du Matin IV. La Lampe du temple, ou l’Âme présente à Dieu V. Bénédiction de Dieu dans la solitude VI. Aux Chrétiens dans les temps d’épreuve VII. Hymne de l’enfant à son réveil VIII. Hymne du soir dans les temples IX. Une Larme, ou Consolation X. Poésie, ou Paysage dans le golfe de Gênes XI. L’Abbaye de Vallombreuse dans les Apennins Livre Deuxième I. Pensée des Morts II. L’Occident III. La Perte de l’Anio IV. L’Infini dans les Cieux V. La Source dans les bois d*** VI. Impressions du matin et du soir VII. Hymne à la douleur VIII. Jehovah, ou l'idée de Dieu IX. Le Chêne X. L’Humanité XI. L’Idée de Dieu XII. Souvenir d’enfance, ou la Vie cachée XIII. Désir Livre Troisième I. Encore un hymne II. Milly ou la terre natale III. Le Cri de l'Âme IV. Le Retour V. Hymne au Christ VI. Épître à M. Sainte-Beuve, ou Conversation VII. Le Tombeau d’une mère VIII. Le Génie dans l’obscurité IX. Pourquoi mon âme est-elle triste? X. La Retraite XI. Cantate pour les enfants d’une maison de charité Livre Quatrième I. Hymne de la mort II. Invocation pour les Grecs III. La voix humaine IV. Pour le premier jour de l’année V. La Tristesse VI. Au rossignol VII. Hymne de l’ange de la terre après la destruction du globe VIII. Le Solitaire IX. Éternité de la nature, brièveté de l’homme X. Le Premier Regret XI. Novissima Verba XII. La Mort de Jonathas, fils de Saül XIII. À l’Esprit-Saint Pièces Ajoutées Aux Harmonies I. L’Insecte ailé II. La Prière de femme III. Le Grillon IV. Le Trophée d’armes orientales V. Le Moulin de Milly VI. La Fleur des eaux VII. Sur des roses sous la neige VIII. À une fiancée de quinze ans IX. Le Cadre X. Le Mont Blanc XI. Sur l’image du Christ écrasant le mal XII. Pour une quête XIII. Souvenir XIV. Les Saisons XV. Une fleur XVI. La Harpe des Cantiques Cantate Domino canticum novum : cantate domino omnis terra. Quia mirabilia facit. PS. XCV et XCVII Livre Premier I. Invocation Toi qui donnas sa voix à l'oiseau de l'aurore, Pour chanter dans le ciel l'hymne naissant du jour; Toi qui donnas son âme et son gosier sonore A l'oiseau que le soir entend gémir d'amour; Toi qui dis aux forêts : Répondez au zéphire! Aux ruisseaux : Murmurez d'harmonieux accords; Aux torrents : Mugissez; à la brise : Soupire! À l'océan : Gémis en mourant sur tes bords! Et moi, Seigneur, aussi, pour chanter tes merveilles, Tu m'as donné dans l'âme une seconde voix Plus pure que la voix qui parle à nos oreilles, Plus forte que les vents, les ondes et les bois! Les cieux l'appellent Grâce, et les hommes Génie; C'est un souffle affaibli des bardes d'Israël, Un écho dans mon sein, qui change en harmonie Le retentissement de ce monde mortel! Mais c'est surtout ton nom, ô roi de la nature, Qui fait vibrer en moi cet instrument divin; Quand j'invoque ce nom, mon coeur plein de murmure Résonne comme un temple où l'on chante sans fin! Comme un temple rempli de voix et de prières, Où d'échos en échos le son roule aux autels; Eh quoi! Seigneur, ce bronze, et ce marbre, et ces pierres Retentiraient-ils mieux que le coeur des mortels? Non, mon Dieu, non, mon Dieu, grâce à mon saint partage Je n'ai point entendu monter jamais vers toi D'accords plus pénétrants, de plus divin langage, Que ces concerts muets qui s'élèvent en moi! Mais la parole manque à ce brûlant délire, Pour contenir ce feu tous les mots sont glacés; Eh! qu'importe, Seigneur, la parole à ma lyre? Je l'entends, il suffit; tu réponds, c'est assez! Don sacré du Dieu qui m'enflamme, Harpe qui fais trembler mes doigts, Sois toujours le cri de mon âme, À Dieu seul rapporte ma voix; Je frémis d'amour et de crainte Quand, pour toucher ta corde sainte, Son esprit daigna me choisir! Moi, devant lui moins que poussière, Moi, dont jusqu'alors l'âme entière N'était que silence et désir! Hélas! et j'en rougis encore, Ingrat au plus beau de ses dons, Harpe que l'ange même adore, Je profanai tes premiers sons; Je fis ce que ferait l'impie, Si ses mains, sur l'autel de vie, Abusaient des vases divins, Et s'il couronnait le calice, Le calice du sacrifice, Avec les roses des festins! Mais j'en jure par cette honte Dont rougit mon front confondu, Et par cet hymne qui remonte Au ciel dont il est descendu! J'en jure par ce nom sublime Qui ferme et qui rouvre l'abîme, Par l'oeil qui lit au fond des coeurs, Par ce feu sacré qui m'embrase, Et par ces transports de l'extase Qui trempent tes cordes de pleurs! De tes accents mortels j'ai perdu la mémoire, Nous ne chanterons plus qu'une éternelle gloire Au seul digne, au seul saint, au seul grand, au seul bon; Mes jours ne seront plus qu'un éternel délire, Mon âme qu'un cantique, et mon coeur qu'une lyre, Et chaque souffle enfin que j'exhale ou j'aspire, Un accord à ton nom! Élevez-vous, voix de mon âme Avec l'aurore, avec la nuit! Élancez-vous comme la flamme, Répandez-vous comme le bruit! Flottez sur l'aile des nuages, Mêlez-vous aux vents, aux orages, Au tonnerre, au fracas des flots; L'homme en vain ferme sa paupière; L'hymne éternel de la prière Trouvera partout des échos! Ne craignez pas que le murmure De tous ces astres à la fois, Ces mille voix de la nature, Étouffent votre faible voix! Tandis que les sphères mugissent, Et que les sept cieux retentissent Des bruits roulants, en son honneur, L'humble écho que l'âme réveille Porte en mourant à son oreille La moindre voix qui dit : Seigneur! Élevez-vous dans le silence A l'heure où dans l'ombre du soir La lampe des nuits se balance, Quand le prêtre éteint l'encensoir; Élevez-vous au bord des ondes Dans ces solitudes profondes Où Dieu se révèle à la foi! Chantez dans mes heures funèbres : Amour, il n'est point de ténèbres, Point de solitude avec toi! Je ne suis plus qu'une pensée, L'univers est mort dans mon coeur, Et sous cette cendre glacée Je n'ai trouvé que le Seigneur. Qu'il éclaire ou trouble ma voie, Mon coeur, dans les pleurs ou la joie, Porte celui dont il est plein; Ainsi le flot roule une image, Et des nuits le dernier nuage Porte l'aurore dans son sein. Qu'il est doux de voir sa pensée, Avant de chercher ses accents, En mètres divins cadencée, Monter soudain comme l'encens; De voir ses timides louanges, Comme sur la harpe des anges, Éclore en sons dignes des cieux, Et jusqu'aux portes éternelles S'élever sur leurs propres ailes Avec un vol harmonieux! Un jour cependant, ô ma lyre, Un jour assoupira ta voix! Tu regretteras ce délire Dont tu t'enivrais sous mes doigts : Les ans terniront cette glace Où la nature te retrace Les merveilles du saint des saints! Le temps, qui flétrit ce qu'il touche, Ravira les sons sur ma bouche Et les images sous mes mains. Tu ne répandras plus mon âme En flots d'harmonie et d'amour, Mais le sentiment qui m'enflamme Survivra jusqu'au dernier jour; Semblable à ces sommets arides Dont l'âge a dépouillé les rides De leur ombre et de leurs échos, Mais qui dans leurs flancs sans verdure Gardent une onde qui murmure Et dont le ciel nourrit les flots. Ah! quand ma fragile mémoire, Comme une urne d'où l'onde a fui, Aura perdu ces chants de gloire Que ton Dieu t'inspire aujourd'hui, De ta défaillante harmonie Ne rougis pas, ô mon génie! Quand ta corde n'aurait qu'un son, Harpe fidèle, chante encore Le Dieu que ma jeunesse adore, Car c'est un hymne que son nom! II. L’Hymne de la Nuit Le jour s'éteint sur tes collines, Ô terre où languissent mes pas! Quand pourrez-vous, mes yeux, quand pourrez-vous, hélas! Saluer les splendeurs divines Du jour qui ne s'éteindra pas? Sont-ils ouverts pour les ténèbres, Ces regards altérés du jour? De son éclat, ô Nuit! à tes ombres funèbres Pourquoi passent-ils tour à tour? Mon âme n'est point lasse encore D'admirer l'oeuvre du Seigneur; Les élans enflammés de ce sein qui l'adore N'avaient pas épuisé mon coeur! Dieu du jour! Dieu des nuits! Dieu de toutes les heures! Laisse-moi m'envoler sur les feux du soleil! Où va vers l'occident ce nuage vermeil? Il va voiler le seuil de tes saintes demeures Où l'oeil ne connaît plus la nuit ni le sommeil! Cependant ils sont beaux à l'oeil de l'espérance, Ces champs du firmament ombragés par la nuit; Mon Dieu! dans ces déserts mon oeil retrouve et suit Les miracles de ta présence! Ces choeurs étincelants que ton doigt seul conduit, Ces océans d'azur où leur foule s'élance, Ces fanaux allumés de distance en distance, Cet astre qui paraît, cet astre qui s'enfuit, Je les comprends, Seigneur! tout chante, tout m'instruit Que l'abîme est comblé par ta magnificence, Que les cieux sont vivants, et que ta providence Remplit de sa vertu tout ce qu'elle a produit! Ces flots d'or, d'azur, de lumière, Ces mondes nébuleux que l'oeil ne compte pas, Ô mon Dieu, c'est la poussière Qui s'élève sous tes pas! Ô Nuits, déroulez en silence Les pages du livre des cieux; Astres, gravitez en cadence Dans vos sentiers harmonieux; Durant ces heures solennelles, Aquilons, repliez vos ailes, Terre, assoupissez vos échos; Étends tes vagues sur les plages, Ô mer! et berce les images Du Dieu qui t'a donné tes flots. Savez-vous son nom? La nature Réunit en vain ses cent voix, L'étoile à l'étoile murmure Quel Dieu nous imposa nos lois? La vague à la vague demande Quel est celui qui nous gourmande? La foudre dit à l'aquilon : Sais-tu comment ton Dieu se nomme? Mais les astres, la terre et l'homme Ne peuvent achever son nom. Que tes temples, Seigneur, sont étroits pour mon âme! Tombez, murs impuissants, tombez! Laissez-moi voir ce ciel que vous me dérobez! Architecte divin, tes dômes sont de flamme! Que tes temples, Seigneur, sont étroits pour mon âme! Tombez, murs impuissants, tombez! Voilà le temple où tu résides! Sous la voûte du firmament Tu ranimes ces feux rapides Par leur éternel mouvement! Tous ces enfants de ta parole, Balancés sur leur double pôle, Nagent au sein de tes clartés, Et des cieux où leurs feux pâlissent Sur notre globe ils réfléchissent Des feux à toi-même empruntés! L'Océan se joue Aux pieds de son Roi; L'aquilon secoue Ses ailes d'effroi; La foudre te loue Et combat pour toi; L'éclair, la tempête, Couronnent ta tête D'un triple rayon; L'aurore t'admire, Le jour te respire, La nuit te soupire, Et la terre expire D'amour à ton nom! Et moi, pour te louer, Dieu des soleils, qui suis-je? Atome dans l'immensité, Minute dans l'éternité, Ombre qui passe et qui n'a plus été, Peux-tu m'entendre sans prodige? Ah! le prodige est ta bonté! Je ne suis rien, Seigneur, mais ta soif me dévore; L'homme est néant, mon Dieu, mais ce néant t'adore, Il s'élève par son amour; Tu ne peux mépriser l'insecte qui t'honore, Tu ne peux repousser cette voix qui t'implore, Et qui vers ton divin séjour, Quand l'ombre s'évapore, S'élève avec l'aurore, Le soir gémit encore, Renaît avec le jour. Oui, dans ces champs d'azur que ta splendeur inonde, Où ton tonnerre gronde, Où tu veilles sur moi, Ces accents, ces soupirs animés par la foi, Vont chercher, d'astre en astre, un Dieu qui me réponde, Et d'échos en échos, comme des voix sur l'onde, Roulant de monde en monde Retentir jusqu'à toi. III. Hymne du Matin Pourquoi bondissez-vous sur la plage écumante, Vagues dont aucun vent n'a creusé les sillons? Pourquoi secouez-vous votre écume fumante En légers tourbillons? Pourquoi balancez-vous vos fronts que l'aube essuie, Forêts, qui tressaillez avant l'heure du bruit? Pourquoi de vos rameaux répandez-vous en pluie Ces pleurs silencieux dont vous baigna la nuit? Pourquoi relevez-vous, ô fleurs, vos pleins calices, Comme un front incliné que relève l'amour? Pourquoi dans l'ombre humide exhaler ces prémices Des parfums qu'aspire le jour? Ah! renfermez-les encore, Gardez-les, fleurs que j'adore, Pour l'haleine de l'aurore, Pour l'ornement du saint lieu! Le ciel de pleurs vous inonde, L'oeil du matin vous féconde, Vous êtes l'encens du monde Qu'il fait remonter à Dieu. Vous qui des ouragans laissiez flotter l'empire, Et dont l'ombre des nuits endormait le courroux, Sur l'onde qui gémit, sous l'herbe qui soupire, Aquilons, autans, zéphire, Pourquoi vous éveillez-vous? Et vous qui reposez sous la feuillée obscure, Qui vous a réveillés dans vos nids de verdure? Oiseaux des ondes ou des bois, Hôtes des sillons ou des toits, Pourquoi confondez-vous vos voix Dans ce vague et confus murmure Qui meurt et renaît à la fois Comme un soupir de la nature? Voix qui nagez dans le bleu firmament, Voix qui roulez sur le flot écumant, Voix qui volez sur les ailes du vent, Chantres des airs que l'instinct seul éveille, Joyeux concerts, léger gazouillement, Plaintes, accords, tendre roucoulement, Qui chantez-vous pendant que tout sommeille? La nuit a-t-elle une oreille Digne de ce choeur charmant? Attendez que l'ombre meure, Oiseaux, ne chantez qu'à l'heure Où l'aube naissante effleure Les neiges du mont lointain. Dans l'hymne de la nature, Seigneur, chaque créature Forme à son heure en mesure Un son du concert divin; Oiseaux, voix céleste et pure, Soyez le premier murmure Que Dieu reçoit du matin. Et moi sur qui la nuit verse un divin dictame, Qui sous le poids des jours courbe un front abattu, Quel instinct de bonheur me réveille? Ô mon âme, Pourquoi te réjouis-tu? C'est que le ciel s'entrouvre ainsi qu'une paupière, Quand des vapeurs des nuits les regards sont couverts; Dans les sentiers de pourpre aux pas du jour ouverts, Les monts, les flots, les déserts, Ont pressenti la lumière, Et son axe de flamme, aux bords de sa carrière, Tourne, et creuse déjà son éclatante ornière, Sur l'horizon roulant des mers. Chaque être s'écrie : C'est lui, c'est le jour! C'est lui, c'est la vie! C'est lui, c'est l'amour! Dans l'ombre assouplie Le ciel se replie Comme un pavillon; Roulant son image, Le léger nuage Monte, flotte et nage Dans son tourbillon; La nue orageuse Se fend et lui creuse Sa pourpre écumeuse En brillant sillon; Il avance, il foule Ce chaos qui roule Ses flots égarés; L'espace étincelle, La flamme ruisselle Sous ses pieds sacrés; La terre encor sombre Lui tourne dans l'ombre Ses flancs altérés; L'ombre est adoucie, Les flots éclairés, Des monts colorés La cime est jaunie; Des rayons dorés Tout reçoit la pluie; Tout vit, tout s'écrie : C'est lui, c'est le jour! C'est lui, c'est la vie! C'est lui, c'est l'amour! Ô Dieu, vois dans les airs! l'aigle éperdu s'élance Dans l'abîme éclatant des cieux; Sous les vagues de feux que bat son aile immense, Il lutte avec les vents, il plane, il se balance; L'écume du soleil l'enveloppe à nos yeux; Est-il allé porter jusques en ta présence Des airs dont il est roi le sublime silence Ou l'hommage mystérieux? Ô Dieu, vois sur les mers! le regard de l'aurore Enfle le sein dormant de l'Océan sonore, Qui, comme un coeur d'amour ou de joie oppressé, Presse le mouvement de son flot cadencé, Et dans ses lames garde encore Le sombre azur du ciel que la nuit a laissé; Comme un léger sillon qui se creuse et frissonne Dans un champ où la brise a balancé l'épi, Un flot naît d'une ride; il murmure, il sillonne L'azur muet encor de l'abîme assoupi; Il roule sur lui-même, il s'allonge, il s'abîme; Le regard le perd un moment : Où va-t-il? Il revient revomi par l'abîme, Il dresse en mugissant sa bouillonnante cime, Le jour semble rouler sur son dos écumant, Il entraîne en passant les vagues qu'il écrase, S'enfle de leurs débris et bondit sur sa base; Puis enfin chancelant comme une vaste tour, Ou comme un char fumant brisé dans la carrière, Il croule, et sa poussière En flocons de lumière Roule et disperse au loin tous ces fragments du jour. La barque du pêcheur tend son aile sonore Où le vent du matin vient déjà palpiter, Et bondit sur les flots que l'ancre va quitter; Pareille au coursier qui dévore Le frein qui semble l'irriter! Le navire, enfant des étoiles, Luit comme une colline aux bords de l'horizon, Et réfléchit déjà dans ses plus hautes voiles La blancheur de l'aurore et son premier rayon. Léviathan bondit sur ses traces profondes, Et des flots par ses jeux saluant le réveil, De ses naseaux fumants il lance au ciel les ondes Pour les voir retomber en rayons du soleil. L'eau berce, le mât secoue La tente des matelots; L'air siffle, le ciel se joue Dans la crinière des flots; Partout l'écume brillante D'une frange étincelante Ceint le bord des flots amers; Tout est bruit, lumière et joie C'est l'astre que Dieu renvoie, C'est l'aurore sur les mers. Ô Dieu, vois sur la terre! Un pâle crépuscule Teint son voile flottant par la brise essuyé, Sur les pas de la nuit l'aube pose son pié, L'ombre des monts lointains se déroule et recule Comme un vêtement replié. Ses lambeaux déchirés par l'aile de l'aurore Flottent livrés aux vents dans l'orient vermeil, La pourpre les enflamme et l'iris les colore; Ils pendent en désordre aux tentes du soleil, Comme des pavillons quand une flotte arbore Les couleurs de son roi dans les jours d'appareil. Sous des nuages de fumée, Le rayon va pâlir sur les tours des cités, Et sous l'ombre des bois les hameaux abrités, Ces toits par l'innocence et la paix habités, Sur la colline embaumée, De jour et d'ombre semée, Font rejaillir au loin leurs flottantes clartés. Le laboureur répond au taureau qui l'appelle, L'aurore les ramène au sillon commencé, Il conduit en chantant le couple qu'il attelle, Le vallon retentit sous le soc renversé; Au gémissement de la roue Il mesure ses pas et son chant cadencé, Sur sa trace en glanant le passereau se joue, Et le chêne à sa voix secoue Le baume des sillons que la nuit a versé. L'oiseau chante, l'agneau bêle, L'enfant gazouille au berceau, La voix de l'homme se mêle Au bruit des vents et de l'eau, L'air frémit, l'épi frissonne, L'insecte au soleil bourdonne, L'airain pieux qui résonne Rappelle au Dieu qui le donne Ce premier soupir du jour; Tout vit, tout luit, tout remue, C'est l'aurore dans la nue, C'est la terre qui salue L'astre de vie et d'amour! Mais tandis, ô mon Dieu, qu'aux yeux de ton aurore Un nouvel univers chaque jour semble éclore, Et qu'un soleil flottant dans l'abîme lointain Fait remonter vers toi les parfums du matin, D'autres soleils cachés par la nuit des distances, Qu'à chaque instant là-haut tu produis et tu lances, Vont porter dans l'espace à leurs planètes d'or Des matins plus brillants et plus sereins encor. Oui, l'heure où l'on t'adore est ton heure éternelle; Oui, chaque point des cieux pour toi la renouvelle, Et ces astres sans nombre épars au sein des nuits N'ont été par ton souffle allumés et conduits Qu'afin d'aller, Seigneur, autour de tes demeures, L'un l'autre se porter la plus belle des heures, Et te faire bénir par l'aurore des jours, Ici, là-haut, sans cesse, à jamais et toujours. Oui, sans cesse un monde se noie Dans les feux d'un nouveau soleil, Les cieux sont toujours dans la joie; Toujours un astre a son réveil, Partout où s'abaisse ta vue, Un soleil levant te salue, Les cieux sont un hymne sans fin! Et des temps que tu fais éclore, Chaque heure, ô Dieu, n'est qu'une aurore, Et l'éternité qu'un matin! Montez donc, flottez donc, roulez, volez, vents, flamme, Oiseaux, vagues, rayons, vapeurs, parfums et voix! Terre, exhale ton souffle; homme, élève ton âme! Montez, flottez, roulez, accomplissez vos lois! Montez, volez à Dieu; plus haut, plus haut encore Dans les feux du soleil sa splendeur vous a lui; Reportez dans les cieux l'hommage de l'aurore, Montez, il est là-haut; descendez, tout est lui! Et toi, jour, dont son nom a commencé la course, Jour qui dois rendre compte au Dieu qui t'a compté, La nuit qui t'enfanta te rappelle à ta source, Tu finis dans l'éternité. Tu n'es qu'un pas du temps, mais ton Dieu te mesure, Tu dois de son auteur rapprocher la nature; Il ne t'a point créé comme un vain ornement, Pour semer de tes feux la nuit du firmament, Mais pour lui rapporter, aux célestes demeures, La gloire et la vertu sur les ailes des heures, Et la louange à tout moment! IV. La Lampe du temple, ou l’Âme présente à Dieu Pâle lampe du sanctuaire, Pourquoi dans l'ombre du saint lieu Inaperçue et solitaire Te consumes-tu devant Dieu? Ce n’est pas pour diriger l’aile De la prière ou de l’amour, Pour éclairer, faible étincelle, L’oeil de Celui qui fit le jour. Ce n'est point pour écarter l'ombre Des pas de ses adorateurs; La vaste nef n'est que plus sombre Devant tes lointaines lueurs. Ce n'est pas pour lui faire hommage Des feux qui sous ses pas ont lui; Les cieux lui rendent témoignage, Les soleils brûlent devant lui; Et pourtant lampes symboliques, Vous gardez vos feux immortels Et la brise des basiliques Vous berce sur tous les autels. Et mon oeil aime à se suspendre À ce foyer aérien, Et je leur dis sans les comprendre: Flambeaux pieux, vous faites bien. Peut-être brillantes parcelles De l’immense création, Devant son trône imitent-elles L’éternelle adoration? Et c'est ainsi, dis-je à mon âme, Que de l'ombre de ce bas lieu Tu brûles invisible flamme En la présence de ton Dieu. Et jamais, jamais tu n’oublies De diriger vers lui mon coeur, Pas plus que ces lampes remplies De flotter devant le Seigneur. Quel que soit le vent, tu regardes Ce pôle, objet de tous tes voeux, Et comme un nuage tu gardes Toujours ton côté lumineux. Dans la nuit du monde sensible Je sens avec sérénité, Qu’il est un point inacessible À la terrestre obscurité; Une lueur sur la colline Qui veillera toute la nuit, Une étoile qui s'ilumine, Au seul astre qui toujours luit; Un feu qui dans l’urne demeure Sans s’éteindre et se consumer, Où l’on peut jeter à toute heure Un grain d'encens pour l’allumer. Et quand sous l’oeil qui te contemple, Ô mon âme, tu t’éteindras, Sur le pavé fumant du temple Son pied ne te foulera pas. Mais, vivante, au foyer suprême, Au disque du jour sans sommeil, Il te réunira lui-même Comme un rayon à son soleil. Et tu luiras de sa lumière, De la lumière de celui Dont les astres sont la poussière Qui monte et tombe devant lui. V. Bénédiction de Dieu dans la solitude D'où me vient, ô mon Dieu! cette paix qui m'inonde? D'où me vient cette foi dont mon coeur surabonde? A moi qui tout à l'heure incertain, agité, Et sur les flots du doute à tout vent ballotté, Cherchais le bien, le vrai, dans les rêves des sages, Et la paix dans des coeurs retentissants d'orages. A peine sur mon front quelques jours ont glissé, Il me semble qu'un siècle et qu'un monde ont passé; Et que, séparé d'eux par un abîme immense, Un nouvel homme en moi renaît et recommence. Ah! c'est que j'ai quitté pour la paix du désert La foule où toute paix se corrompt ou se perd; C'est que j'ai retrouvé dans mon vallon champêtre , Les soupirs de ma source et l'ombre de mon hêtre, Et ces monts, bleus piliers d'un cintre éblouissant, Et mon ciel étoilé d'où l'extase descend! C'est que l'âme de l'homme est une onde limpide Dont l'azur se ternit à tout vent qui la ride, Mais qui, dès qu'un moment le vent s'est endormi, Repolit la surface où le ciel a frémi; C'est que d'un toit de chaume une faible fumée, Un peu d'herbe le soir par le pâtre allumée, Suffit pour obscurcir tout le ciel d'un vallon Et dérober le jour au plus pur horizon! Qu'un vent vienne à souffler du soir ou de l'aurore, Le nuage flottant s'entrouvre et s'évapore; L'ombre sur les gazons, se séparant du jour, Rend à tous les objets leur teinte et leur contour; Le rayon du soleil, comme une onde éthérée, Rejaillit de la terre à sa source azurée; L'horizon resplendit de joie et de clarté, Et ne se souvient plus d'un peu d'obscurité! Ah! loin de ces cités où les bruits de la terre Étouffent les échos de l'âme solitaire, Que faut-il, ô mon Dieu! pour nous rendre ta foi? Un jour dans le silence écoulé devant toi, Regarder et sentir, et respirer, et vivre; Vivre, non de ce bruit dont l'orgueil nous enivre, Mais de ce pain du jour qui nourrit sobrement, De travail, de prière et de contentement; Se laisser emporter par le flux des journées Vers cette grande mer où roulent nos années, Comme sur l'Océan la vague au doux roulis, Berçant du jour au soir une algue dans ses plis, Porte et couche à la fin au sable de la rive Ce qui n'a point de rame, et qui pourtant arrive : Notre âme ainsi vers Dieu gravite dans son cours, Pour le coeur plein de lui que manque-t-il aux jours? Voici le gai matin qui sort humide et pâle Des flottantes vapeurs de l'aube orientale, Le jour s'éveille avec les zéphyrs assoupis, La brise qui soulève ou couche les épis, Avec les pleurs sereins de la tiède rosée Remontant perle à perle où la nuit l'a puisée, Avec le cri du coq et le chant des oiseaux, Avec les bêlements prolongés des troupeaux, Avec le bruit des eaux dans le moulin rustique, Les accords de l'airain dans la chapelle antique, La voix du laboureur ou de l'enfant joyeux Sollicitant le pas du boeuf laborieux. Mon coeur à ce réveil du jour que Dieu renvoie, Vers un ciel qui sourit s'élève sur sa joie, Et de ces dons nouveaux rendant grâce au Seigneur, Murmure en s'éveillant son hymne intérieur; Demande un jour de paix, de bonheur, d'innocence, Un jour qui pèse entier dans la sainte balance, Quand la main qui les pèse à ses poids infinis Retranchera du temps ceux qu'il n'a pas bénis! Puis viennent à leur tour les soins de la journée, L'herbe à tondre du pré, la gerbe moissonnée A coucher sur les chars, avant que, descendu, Le nuage encor loin que l'éclair a fendu Ne vienne enfler l'épi des gouttes de sa pluie, Ou de ses blonds tuyaux ternir l'or qui s'essuie; Les fruits tombés de l'arbre à relever; l'essaim Débordant de la ruche à rappeler soudain, La branche à soulager du fardeau qui l'accable, Ou la source égarée à chercher sous le sable; Puis le pauvre qui vient tendre à vide sa main Où tombe au nom de Dieu son obole ou son pain; La veuve qui demande, aux coeurs exempts d'alarmes, Cette aumône du coeur, une larme à ses larmes, L'ignorant un conseil que l'espoir embellit, L'orphelin du travail et le malade un lit; Puis sous l'arbre, à midi, dont l'ombre les rassemble, Maîtres et serviteurs qui consultent ensemble Sur le ciel qui se couvre ou le vent qui fraîchit, Sur le nuage épais que la grêle blanchit, Les rameaux tout noircis par la dent des chenilles Ou la ronce aux cent bras qui trompe les faucilles; Puis montent des enfants à qui, seule au milieu, La mère de famille apprend le nom de Dieu, Enseigne à murmurer les mots dans son symbole, A fixer sous leurs doigts le nombre et la parole, A filer les toisons du lin ou des brebis, Et du fil de leur veille à tisser leurs habits. De labeur en labeur l'heure à l'heure enchaînée Vous porte sans secousse au bout de la journée, Le jour plein et léger tombe, et voilà le soir : Sur le tronc d'un vieux orme au seuil on vient s'asseoir; On voit passer des chars d'herbe verte et traînante, Dont la main des glaneurs suit la roue odorante; On voit le chevrier qui ramène des bois Ses chèvres dont les pis s'allongent sous leur poids, Le mendiant, chargé des dons de la vallée, Rentrer le col pliant sous sa besace enflée; On regarde descendre avec un oeil d'amour, Sous les monts, dans les mers, l'astre poudreux du jour; Et selon que son disque en se noyant dans l'ombre, Creuse une ornière d'or ou laisse un sillon sombre, On sait si dans le ciel l'aurore de demain Doit ramener un jour nébuleux ou serein, Comme à l'oeil du chrétien le soir pur d'une vie Présage un jour plus beau dont la mort est suivie; On entend l'angélus tinter, et d'un saint bruit Convoquer les esprits qui bénissent la nuit. Tout avec l'horizon s'obscurcit; l'âme est noire, Le souvenir des morts revient dans la mémoire; On songe à ces amis dont l'oeil ne doit plus voir, Dans le jour éternel, de matin ni de soir; On sonde avec tristesse au fond de sa pensée La place vide encor que leur mort a laissée, Et pour combler un peu l'abîme douloureux, On y jette un soupir, une larme pour eux! Enfin quand sur nos fronts l'étoile des nuits tremble, On remonte au foyer, on cause, on lit ensemble Un de ces testaments sublimes, immortels, Que des morts vertueux ont légués aux mortels, Sur les âges lointains phares qu'on aime à suivre, Homère, Fénelon, et surtout ce grand livre Où les secrets du ciel et de l'humanité Sont écrits en deux mots : Espoir et Charité! Et quelquefois, enfin, pour enchanter nos veilles, D'une chaste harmonie enivrant nos oreilles, Nous répétons les vers de ces hommes divins Qui, dérobant des sons aux luths des séraphins, Ornent la vérité de nombre et de mesure, Et parlent par image ainsi que la nature. Mais le sommeil, doux fruit des jours laborieux, Avant l'heure tardive appesantit nos yeux; Comme aux jours de Rachel, la prière rustique Rassemble devant Dieu la tribu domestique, Et pour que son encens soit plus pur et plus doux, C'est la voix d'un enfant qui l'élève pour tous. Cette voix virginale et qu'attendrit encore La présence du Dieu qu'à genoux elle implore, Invoque sur les nuits sa bénédiction; On murmure un des chants des harpes de Sion, On y répond en choeur; et la voix de la mère, Douce et tendre et l'accent mâle et grave du père, Et celui des vieillards que les ans ont baissé, Et celui des pasteurs que les champs ont cassé, Bourdonnant sourdement la parole divine, Forment avec les sons de la voix enfantine Un contraste de trouble et de sérénité, Comme une heure de paix dans un jour agité; Et l'on croirait, aux sons de cette voix qui change, Entendre des mortels interroger un ange. Ainsi coule la vie en paisibles soleils : Quelle foi peut manquer à des moments pareils? Qu'importe ce vain flux d'opinions mortelles Se brisant l'une l'autre en vagues éternelles, Et ne répandant rien sur l'écueil de la nuit Que leur brillante écume, et de l'air et du bruit! La vie est courte et pleine et suffit à la vie; De ces soins innocents l'âme heureuse et remplie Ne doute pas du Dieu qu'elle porte avec soi; C'est sous d'humbles vertus qu'il a caché sa foi; Un regard en sait plus que les veilles des sages; Un beau soir qui s'endort dans son lit de nuages, Une nuit découvrant dans son immensité L'infini qui rayonne, et l'espace habité, Un matin qui s'éveille étincelant de joie, Ce poids léger du temps que le travail emploie, Ce doux repos du coeur qui suit un saint soupir, Ces troubles que d'un mot ton nom vient assoupir, Mon Dieu, donnent à l'âme ignorante et docile Plus de foi dans un jour qu'il n'est besoin pour mille; Plus de miel qu'il n'en tient dans la coupe du sort, Plus d'espoir qu'il n'en faut pour embellir la mort. Conserve-nous, mon Dieu, ces jours de ta promesse, Ces labeurs, ces doux soins, cette innocente ivresse D'un coeur qui flotte en paix sur les vagues du temps, Comme l'aigle endormi sur l'aile des autans, Comme un navire en mer qui ne voit qu'une étoile, Mais où le nautonier chante en paix sous sa voile! Conserve-nous ces coeurs et ces heures de miel, Et nous croirons en toi, comme l'oiseau du ciel, Sans emprunter aux mots leur stérile évidence, En sentant le printemps croit à ta providence; Comme le soir doré d'un jour pur et serein S'endort dans l'espérance et croit au lendemain; Comme un juste mourant et fier de son supplice Espère dans la mort et croit à ta justice; Comme la vertu croit à l'immortalité, Comme l'oeil croit au jour, l'âme à la vérité. VI. Aux Chrétiens dans les temps d’épreuve Pourquoi vous troublez-vous, enfants de l'Evangile? À quoi sert dans les cieux ton tonnerre inutile, Disent-ils au Seigneur, quand ton Christ insulté, Comme au jour où sa mort fit trembler les collines, Un roseau dans les mains et le front ceint d'épines, Au siècle est présenté? Ainsi qu'un astre éteint sur un horizon vide, La foi, de nos aïeux la lumière et le guide, De ce monde attiédi retire ses rayons; L'obscurité, le doute, ont brisé sa boussole, Et laissent diverger, au vent de la parole, L'encens des nations. Et tu dors? et les mains qui portent ta justice, Les chefs des nations, les rois du sacrifice, N'ont pas saisi le glaive et purgé le saint lieu? Levons-nous, et lançons le dernier anathème; Prenons les droits du ciel, et chargeons-nous nous-même Des justices de Dieu. Arrêtez, insensés, et rentrez dans votre âme; Ce zèle dévorant dont mon nom vous enflamme Vient-il, dit le Seigneur, ou de vous ou de moi? Répondez; est-ce moi que la vengeance honore? Ou n'est-ce pas plutôt l'homme que l'homme abhorre Sous cette ombre de foi? Et qui vous a chargés du soin de sa vengeance? A-t-il besoin de vous pour prendre sa défense? La foudre, l'ouragan, la mort, sont-ils à nous? Ne peut-il dans sa main prendre et juger la terre, Ou sous son pied jaloux la briser comme un verre Avec l'impie et vous? Quoi, nous a-t-il promis un éternel empire, Nous disciples d'un Dieu qui sur la croix expire, Nous à qui notre Christ n'a légué que son nom, Son nom et le mépris, son nom et les injures, L'indigence et l'exil, la mort et les tortures, Et surtout le pardon? Serions-nous donc pareils au peuple déicide, Qui, dans l'aveuglement de son orgueil stupide, Du sang de son Sauveur teignit Jérusalem? Prit l'empire du ciel pour l'empire du monde, Et dit en blasphémant : Que ton sang nous inonde, O roi de Bethléem! Ah! nous n'avons que trop affecté cet empire! Depuis qu'humbles proscrits échappés du martyre Nous avons des pouvoirs confondu tous les droits, Entouré de faisceaux les chefs de la prière, Mis la main sur l'épée et jeté la poussière Sur la tête des rois. Ah! nous n'avons que trop, aux maîtres de la terre, Emprunté, pour régner, leur puissance adultère; Et dans la cause enfin du Dieu saint et jaloux, Mêlé la voix divine avec la voix humaine, Jusqu'à ce que Juda confondît dans sa haine La tyrannie et nous. Voilà de tous nos maux la fatale origine; C'est de là qu'ont coulé la honte et la ruine, La haine, le scandale et les dissensions; C'est de là que l'enfer a vomi l'hérésie, Et que du corps divin tant de membres sans vie Jonchent les nations. « Mais du Dieu trois fois saint notre injure est l'injure; Faut-il l'abandonner au mépris du parjure? Aux langues du sceptique ou du blasphémateur? Faut-il, lâches enfants d'un père qu'on offense, Tout souffrir sans réponse et tout voir sans vengeance? » Et que fait le Seigneur? Sa terre les nourrit, son soleil les éclaire, Sa grâce les attend, sa bonté les tolère, Ils ont part à ses dons qu'il nous daigne épancher, Pour eux le ciel répand sa rosée et son ombre, Et de leurs jours mortels il leur compte le nombre Sans en rien retrancher. Il prête sa parole à la voix qui le nie; Il compatit d'en haut à l'erreur qui le prie; À défaut de clartés, il nous compte un désir. La voix qui crie Alla! la voix qui dit mon Père, Lui portent l'encens pur et l'encens adultère : À lui seul de choisir. Ah! pour la vérité n'affectons pas de craindre; Le souffle d'un enfant, là-haut, peut-il éteindre L'astre dont l'Eternel a mesuré les pas? Elle était avant nous, elle survit aux âges, Elle n'est point à l'homme, et ses propres nuages Ne l'obscurciront pas. Elle est! elle est à Dieu qui la dispense au monde, Qui prodigue la grâce où la misère abonde; Rendons grâce à lui seul du rayon qui nous luit! Sans nous épouvanter de nos heures funèbres, Sans nous enfler d'orgueil et sans crier ténèbres Aux enfants de la nuit. Esprits dégénérés, ces jours sont une épreuve, Non pour la vérité, toujours vivante et neuve, Mais pour nous que la peine invite au repentir; Témoignons pour le Christ, mais surtout par nos vies; Notre moindre vertu confondra plus d'impies Que le sang d'un martyr. Chrétiens, souvenons-nous que le chrétien suprême N'a légué qu'un seul mot pour prix d'un long blasphème À cette arche vivante où dorment ses leçons; Et que l'homme, outrageant ce que notre âme adore, Dans notre coeur brisé ne doit trouver encore Que ce seul mot : Aimons! VII. Hymne de l’enfant à son réveil Ô père qu'adore mon père! Toi qu'on ne nomme qu'à genoux! Toi, dont le nom terrible et doux Fait courber le front de ma mère! On dit que ce brillant soleil N'est qu'un jouet de ta puissance; Que sous tes pieds il se balance Comme une lampe de vermeil. On dit que c'est toi qui fais naître Les petits oiseaux dans les champs, Et qui donne aux petits enfants Une âme aussi pour te connaître! On dit que c'est toi qui produis Les fleurs dont le jardin se pare, Et que, sans toi, toujours avare, Le verger n'aurait point de fruits. Aux dons que ta bonté mesure Tout l'univers est convié; Nul insecte n'est oublié À ce festin de la nature. L'agneau broute le serpolet, La chèvre s'attache au cytise, La mouche au bord du vase puise Les blanches gouttes de mon lait! L'alouette a la graine amère Que laisse envoler le glaneur, Le passereau suit le vanneur, Et l'enfant s'attache à sa mère. Et, pour obtenir chaque don, Que chaque jour tu fais éclore, À midi, le soir, à l'aurore, Que faut-il? prononcer ton nom! Ô Dieu! ma bouche balbutie Ce nom des anges redouté. Un enfant même est écouté Dans le choeur qui te glorifie! On dit qu'il aime à recevoir Les voeux présentés par l'enfance, À cause de cette innocence Que nous avons sans le savoir. On dit que leurs humbles louanges A son oreille montent mieux, Que les anges peuplent les cieux, Et que nous ressemblons aux anges! Ah! puisqu'il entend de si loin Les voeux que notre bouche adresse, Je veux lui demander sans cesse Ce dont les autres ont besoin. Mon Dieu, donne l'onde aux fontaines, Donne la plume aux passereaux, Et la laine aux petits agneaux, Et l'ombre et la rosée aux plaines. Donne au malade la santé, Au mendiant le pain qu'il pleure, À l'orphelin une demeure, Au prisonnier la liberté. Donne une famille nombreuse Au père qui craint le Seigneur, Donne à moi sagesse et bonheur, Pour que ma mère soit heureuse! Que je sois bon, quoique petit, Comme cet enfant dans le temple, Que chaque matin je contemple, Souriant au pied de mon lit. Mets dans mon âme la justice, Sur mes lèvres la vérité, Qu'avec crainte et docilité Ta parole en mon coeur mûrisse! Et que ma voix s'élève à toi Comme cette douce fumée Que balance l'urne embaumée Dans la main d'enfants comme moi! VIII. Hymne du soir dans les temples À Madame la Princesse Aldobrangini Borghèse Salut, ô sacrés tabernacles, Où tu descends, Seigneur, à la voix d'un mortel! Salut, mystérieux autel, Où la foi vient chercher et sou pain immortel Et tes silencieux oracles! Quand la dernière heure des jours À gémi dans tes vastes tours, Quand son dernier rayon fuit et meurt dans le dame; Quand la veuve, tenant son enfant par la main, A pleuré sur la pierre, et repris son chemin Comme un silencieux fantôme; Quand de l'orgue lointain l'insensible soupir Avec le jour aussi semble enfin s'assoupir, Pour s'éveiller avec l'aurore; Que la nef est déserte, et que, d'un pas tardif, Aux lampes du saint lieu le lévite attentif A peine la traverse encore, Voici l'heure où je viens, à la chute des jours, Me glisser sous ta voûte obscure, Et chercher, au moment où s'endort la nature, Celui qui veille toujours! Vous qui voilez les saints asiles Où mes yeux n'osent pénétrer, Au pied de vos troncs immobiles, Colonnes, je viens soupirer. Versez sur moi, versez vos ombres; Rendez les ténèbres plus sombres Et le silence plus épais! Forêts de marbre et de porphyre, L'air qu'à vos pieds l'âme respire Est plein de mystère et de paix. Que l'amour et l'inquiétude, Égarant leurs ennuis secrets, Cherchent l'ombre et la solitude Sous les verts abris des forêts! O ténèbres du sanctuaire, L'oeil religieux vous préfère Au bois par la brise agité; Rien ne change votre feuillage : Votre ombre immobile est l'image De l'immobile éternité! Le coeur brisé par la souffrance, Las des promesses des mortels, S'obstine, et poursuit l'espérance Jusqu'au pied des sacrés autels. Le flot du temps mugit et passe; L'homme passager vous embrasse, Comme un pilote anéanti, Battu par la vague écumante, Embrasse au sein de la tourmente Le mat du navire englouti! Où sont, colonnes éternelles, Les mains qui taillèrent vos flancs? Caveaux, répondez : où sont-elles? Poussière abandonnée aux vents! Nos mains qui façonnent la. pierre Tombent avant elle en poussière, Et l'homme n'en est point jaloux; Il meurt, mais sa sainte pensée Anime la pierre glacée, Et s'élève au ciel avec vous. Les forum, les palais s'écroulent, Le temps les ronge avec mépris, Le pied des passants qui les foulent Ecarte au hasard leurs débris; Mais sitôt que le bloc de pierre Sorti des flancs de la carrière, Seigneur, pour ton temple est sculpté, Il est à toi! Ton ombre imprime A nos oeuvres le sceau sublime De ta propre immortalité! Le bruit de la foudre qui gronde Et s'éloigne en baissant la voix, Le sifflement des vents sur l'onde, Les sourds gémissements des bois, La bouche qui vomit la bombe, Le bruit du fleuve entier qui tombe Dans un abîme avec ses eaux, Sont moins majestueux encore Qu'un peuple qui chante et t'adore Sous tes mélodieux arceaux. Quand l'hymne enflammé, qui s'élance De mille bouches à la fois, De ton majestueux silence Jaillit comme une seule voix; Plus fort que le char des tempêtes, Quand le chant divin des prophètes Roule avec les flots de l'encens, N'entends-tu pas les vieux portiques, Les tombeaux, les siècles antiques, Mêler une âme à nos accents? Seigneur, j'aimais jadis à répandre mon âme Sur les cimes des monts, dans la nuit des déserts, Sur l'écueil où mugit la voix des vastes mers, En présence du ciel et des globes de flamme Dont les feux pâlissants semaient les champs des airs. Il me semblait, mon Dieu, que mon âme oppressée Devant l'immensité s'agrandissait en moi, Ht sur les vents, les flots ou les feux élancée, De pensée en pensée, Allait se perdre en toi! Je cherchais à monter, mais tu daignais descendre. Ah! ton ouvrage a-t-il besoin De s'élever si haut, de te chercher si loin? Où n'es-tu pas pour nous entendre? De ton temple aujourd'hui j'aime l'obscurité; C'est une île de paix sur l'océan du monde, Un phare d'immortalité Par la mort et par toi seulement habité : On entend de plus loin le flot du temps qui gronde Sur ce seuil de l'éternité. 11 semble que la voix dans les airs égarée, Par cet espace étroit dans ces murs concentrée, A notre âme retentit mieux, Et que les saints échos de la voûte sonore Te portent plus brûlant, avant qu'il s'évapore, Le soupir qui te cherche en montant vers les cieux! Comme la vague orageuse S'apaise en touchant le bord; Comme la nef voyageuse S'abrite à l'ombre du port; Comme l'errante hirondelle Fuit sous l'aile maternelle L'oeil dévorant du vautour, A tes pieds quand elle arrive, L'âme errante et fugitive Se recueille en ton amour. Tu parles, mon coeur écoute; Je soupire, tu m'entends; Ton oeil compte goutte à goutte Les larmes que je répands; Dans un sublime murmure, Je suis, comme la nature, Sans voix sous ta majesté; Mais je sens, en ta présence, L'heure pleine d'espérance Tomber dans l'éternité. Qu'importe en quels mots s'exhale L'âme devant son auteur! Est-il une langue égale A l'extase de mon cceur? Quoi que ma bouche articule, Ce sang pressé qui circule, Ce sein qui respire en toi, Ce cceur qui bat et s'élance, Ces yeux baignés, ce silence, Tout parle, tout prie en moi. Ainsi les vagues palpitent Au lever du roi du jour; Ainsi les astres gravitent, Muets de crainte et d'amour; Ainsi les flammes s'élancent, Ainsi les airs se balancent, Ainsi se meuvent les cieux, Ainsi ton tonnerre vole, Et tu comprends sans parole Leur hymne silencieux! Ah! Seigneur, comprends-moi de même, Entends ce que je n'ai pas dit! Le silence est la voix suprême D'un cceur de ta gloire interdit. C'est toi! c'est moi! je suis! j'adore! Le temps, l'espace s'évapore; J'oublie et l'univers et moi! Mais cette ivresse de l'extase, Mais ce feu sacré qui m'embrase, Mais ce poids divin qui m'écrase, C'est toi, mon Dieu, c'est encor toi! Pourquoi vous fermez-vous, maison de la prière? Est-il une heure, ô Dieu, dans la nature entière, Où le cceur soit las de prier, Où l'homme, qu'en ces lieux ta bonté daigne attendre, N'ait devant îes autels un parfum à répandre, Une larme à te confier? Mais c'en est fait : d'un pas que le respect mesure, Je sors du parvis qui murmure; Je sors, et ton ombre me suit. Mon pied silencieux se fait entendre à peine, Mon cceur se tait, et mon haleine Sur mes lèvres passe sans bruit. Jusqu'au retour de l'aurore Sur mon front je garde encore La majesté du saint lieu; Et, comme après Sina, de toi l'âme encor pleine, Ton prophète n'osait descendre dans la plaine, Je crains de profaner par la parole humaine Mes sens encor frappés du souffle de mon Dieu! IX. Une Larme, ou Consolation Tombez, larmes silencieuses, Sur une terre sans pitié; Non plus entre des mains pieuses, Ni sur le sein de l'amitié! Tombez comme une aride pluie Qui rejaillit sur le rocher, Que nul rayon du ciel n'essuie, Que nul souffle ne vient sécher. Qu'importe à ces hommes mes frères Le coeur brisé d'un malheureux? Trop au-dessus de mes misères, Mon infortune est si loin d'eux! Jamais sans doute aucunes larmes N'obscurciront pour eux le ciel; Leur avenir n'a point d'alarmes, Leur coupe n'aura point de fiel. Jamais cette foule frivole Qui passe en riant devant moi N'aura besoin qu'une parole Lui dise : Je pleure avec toi! Eh bien! ne cherchons plus sans cesse La vaine pitié des humains; Nourrissons-nous de ma tristesse, Et cachons mon front dans mes mains. A l'heure où l'âme solitaire S'enveloppe d'un crêpe noir, Et n'attend plus rien de la terre, Veuve de son dernier espoir; Lorsque l'amitié qui l'oublie Se détourne de son chemin, Que son dernier bâton, qui plie, Se brise et déchire sa main; Quand l'homme faible, et qui redoute La contagion du malheur, Nous laisse seul sur notre route Face à face avec la douleur; Quand l'avenir n'a plus de charmes Qui fassent désirer demain, Et que l'amertume des larmes Est le seul goût de notre pain; C'est alors que ta voix s'élève Dans le silence de mon coeur, Et que ta main, mon Dieu! soulève Le poids glacé de ma douleur. On sent que ta tendre parole À d'autres ne peut se mêler, Seigneur! et qu'elle ne console Que ceux qu'on n'a pu consoler. Ton bras céleste nous attire Comme un ami contre son coeur, Le monde, qui nous voit sourire, Se dit : D'où leur vient ce bonheur? Et l'âme se fond en prière Et s'entretient avec les cieux, Et les larmes de la paupière Sèchent d'elles-même à nos yeux, Comme un rayon d'hiver essuie, Sur la branche ou sur le rocher, La dernière goutte de pluie Qu'aucune ombre n'a pu sécher. X. Poésie, ou Paysage dans le golfe de Gênes La lune est dans le ciel, et le ciel est sans voiles; Comme un phare avancé sur un rivage obscur, Elle éclaire de loin la route des étoiles Et leur sillage blanc dans l'océan d'azur. A sa clarté tremblante et tendre, L'oeil qu'elle attire aime à descendre Les molles pentes des coteaux, A longer ces golfes sans nombre Où la terre embrasse dans l'ombre Les replis sinueux des eaux, Il aime à parcourir la voûte Où son disque trace la route Des astres noyés dans les airs, A compter la foule azurée Des étoiles dans l'empyrée Et des vagues au bord des mers. A travers l'ombre opaque et noire Des hauts cyprès du promontoire, Il voit, sur l'humide élément, Chaque flot où sa lueur nage Rouler, en mourant sur la plage, Une écume, un gémissement. Couverte de sa voile blanche, La barque, sous son mât qui penche, Glisse et creuse un sillon mouvant; De la rive on entend encore Palpiter la toile sonore Sous l'aile orageuse du vent. Astre aux rayons muets, que ta splendeur est douce Quand tu cours sur les mpnts, quand tu dors sur la mousse, Que tu trembles sur l'herbe ou sur'les blancs rameaux, Ou qu'avec l'alcyon tu flottes sur les eaux! Mais pourquoi t'éveiller quand tout dort sur la terre? Astre inutile à l'homme, en toi tout est mystère : Tu n'es pas son fanal, et tes molles lueurs Ne savent pas mûrir les fruits de ses sueurs; Il ne mesure rien aux clartés que tu prêtes; Il ne t'appelle pas pour éclairer ses fêtes, Mais, fermant sa demeure aux célestes clartés, I1 s'éclaire de feux à la terre empruntés. Quand la nuit vient t'ouvrir ta modeste carrière, Tu trouves tous les yeux fermés à ta lumière, Et le monde, insensible à ton morne retour, Froid comme ces tombeaux objets de ton amour! A peine, sous ce ciel où la nuit suit tes traces, Un ceil s'aperçoit-il seulement que tu passes, Hors un pauvre pêcheur soupirant vers le bord, Qui, tandis que le vent le berce loin du port, Demande à tes rayons de blanchir la demeure Où de son long retard ses enfants comptent l'heure; Ou quelque malheureux qui, l'oeil fixé sur toi, Pense au monde invisible et rêve ainsi que moi. Ah! si j'en crois mon coeur et ta sainte influence, Astre ami du repos, des songes, du silence, Tu ne te lèves pas seulement pour nos yeux; Mais, du monde moral flambeau mystérieux, A l'heure où le sommeil tient la terre oppressée, Dieu fit de tes rayons le jour de la pensée. Ce jour inspirateur, et qui la fait rêver, Vers les choses d'eu haut l'invite à s'élever : Tu lui montres de loin, dans l'azur sans limite, Cet espace infini que sans cesse elle habite; Tu luis entre elle et Dieu comme un phare éternel, Comme ce feu marchant que suivait Israël; Et tu guides ses yeux, de miracle en miracle, Jusqu'au seuil éclatant du divin tabernacle, Où Celui dont le nom n'est pas en cor trouvé, Quoique en lettres de feu sur les sphères grave, Autour de sa splendeur multipliant les voiles, Sema derrière lui ces portiques d'étoiles. Luis donc, astre pieux, devant ton Créateur! Et si tu vois Celui d'où coule ta splendeur, Dis-lui que, sur un point de ces globes funèbres Dont tes rayons lointains consolaient les ténèbres, Un atome perdu dans son immensité Murmurait dans la nuit son nom â ta clarté! Où vont ces rapides nuages Que roule à flocons d'or l'haleine des autans? Ils semblent, d'instants en instants, De la terre et des flots retracer les images Dans leurs groupes épars et leurs miroirs flottants. Tantôt leurs couches allongées S'étendent en vastes niveaux, Comme des côtes qu'ont rongées Le temps, la tempête et les eaux; Des rochers pendent en ruine Sur ces océans que domine Leur flanc, tout sillonné d'éclairs; L'oeil qui mesure ces rivages Voit étinceler sur leurs plages L'écume flottante des mers. Tantôt en montagnes sublimes lis dressent leurs sommets brûlants; La lumière éblouit leurs cimes, Les ténèbres couvrent leurs flancs, Des torrents jaunis les sillonnent, De brillants glaciers les couronnent, Ex, de leur sommet qui fléchit, Un flocon que le vent assiège, Comme une avalanche de neige, S'écroule à leurs pieds qu'il blanchit. Là leurs gigantesques fantômes Imitent les murs des cités, Les palais, les tours et les dômes Qu'ils ont tour à tour visités; Là s'élèvent des colonnades; Ici, sous de longues arcades Où l'aurore enfonce ses traits, Un rayon qui perce la nue Semble illuminer l'avenue De quelque céleste palais. Mais, sous l'aquilon qui les roule En mille plis capricieux, Tours, palais, temples, tout s'écroule, Tout fond dans le vide des deux; Ce n'est plus qu'un troupeau candide, Qu'un pasteur invisible guide Dans les plaines de l'horizon; Sous ses pas l'azur se dévoile, Et le vent, d'étoile en étoile, Disperse leur blanche toison. Redescendez, mes yeux, des célestes campagnes! Voyez, sur ces rochers que l'écume a polis, Voyez etineeler aux flancs de ces montagnes Tous ces torrents sans source et ces fleuves sans lits. La cascade qui pleut dans le gouffre qui tonne Frappe l'air assourdi de son bruit monotone; L'oeil fasciné la cherche à travers les rameaux; L'oreille attend en vain que son urne tarisse: De précipice en précipice, Débordant, débordant à flots toujours nouveaux, Elle tombe, et se brise, et bondit, et tournoie, Et, du fond de l'abîme où l'écume se noie, Se remonte elle-même en liquides réseaux, Comme un cygne argenté qui s'élève et déploie Ses blanches ailes sur les eaux. Que j'aime à contempler dans cette anse écartée La mer qui vient dormir sur la grève argentée, Sans soupir et sans mouvement! Le soir retient ici son haleine expirante, De crainte de ternir la glace transparente Où se mire le firmament. De deux bras arrondis la terre qui l'embrasse A la vague orageuse interdit cet espace Que borde un cercle de roseaux; Et d'un sable brillant une frange plus vive Y serpente partout entre l'onde et la rive, Pour amollir le lit des eaux. Là tremblent dans l'azur les muettes étoiles; Là dort le mât penché, dépouillé de ses voiles; Là quelques pauvres matelots, Sur le pont d'un esquif qu'a fatigué la lame, De leurs foyers flottants ont rallumé la flamme Et vont se reposer des flots. De colline eu colline, et d'étage en étage, Les monts, dont ce miroir fait onduler l'image, Descendent jusqu'au lit des mers; Et leurs flancs, hérissés d'une sombre verdure, Par le contraste heureux de leur noire ceinture, Y font briller des flots plus clairs. Le chêne aux bras tendus penche son tronc sur l'onde; Le tortueux figuier dans la mer qui l'inonde Baigne, en pliant, ses lourds rameaux; Et la vigne, y jetant ses guirlandes trempées, Laisse pendre et flotter ses feuilles découpées, Où tremblent les reflets des eaux. La lune, qui se penche au bord de la vallée, Distilie un jour égal, une aurore voilée, Sur ce golfe silencieux; La mer n'a plus de flots, les bois plus de murmure, Et la brise incertaine y flotte à l'aventure, Ivre des parfums de ces lieux. Sur ce site enchante, mon âme qu'il attire S'abat comme le cygne, et s'apaise et soupire A cette image du repos. Que ne peut-elle, ô mer! sur tes bords qu'elle envie, Trouver comme ta vague un golfe dans la vie, Pour s'endormir avec tes flots! Mais quel bruit m'arrache à ce songe? C'est l'airain frémissant dans les tours des cités, Le roulement des chars qu'un sourd écho prolonge, Le marteau qui retombe à coups précipités, L'enclume qui gémit, les coursiers qui hennissent, Les instruments guerriers qui tonnent ou frémissent, ï)es pas, des cris, des chants, des murmures confus, Et des vaisseaux partants les roulantes volées, Et des clameurs entremêlées De silences interrompus. L'air, chargé de ces sons qu'il emporte sur l'onde, Et que chaque minute étouffe et reproduit, Semble, comme une mer où h tempête gronde, Rouler des flots de voix et des vagues de bruit. Voilà donc le séjour d'un peuple, et le murmure De ces innombrables essaims due la terre produit et dévore à mesure, De leur vaine existence, hélas! encor si vains! Tandis que la nature et les astres sommeillent Dans un repos silencieux, Aux lueurs des flambeaux, ces insectes qui veillent Troublent seuls de leur bruit les mystères des cieux. Us veillent, et pourquoi? pour que je les entende, Pour que le bruit qu'ils font revienne les frapper, Pour que leur pas résonne et leur nom se répande, Pour se tromper eux-méme, ô mort! et te tromper! Oui, du haut de ce tertre où mou pied les domine, Je les entends encor; mais si je fais un pas, Si je double le cap ou franchis la colline, Ce grand bruit, expirant sur la plage voisine, Sera comme s'il n'était pas!... Avant que du zéphyr la printanière haleine Ait cessé de verdir les feuilles de ce chêne Qui compte déjà cent hivers; Avant que cette pierre au bord des flots roulée, Et qui tremble déjà sur sa base ébranlée, Ait croulé sous le choc des mers; Ces pas, ces voix, ces cris,' cette rumeur immense, Seront déjà rentrés dans l'éternel silence, Les générations rouleront d'autres flots, Et ce bruit insensé, que l'homme croit sublime, Se sera pour jamais étouffé dans l'abîme, L'abîme qui n'a plus d'échos! « Mais où donc est ton Dieu? » me demandent les sages. Mais où donc est mon Dieu? Dans toutes ces images, Dans ces ondes, dans ces nuages, Dans ces sons, ces parfums, ces silences des deux, Dans ces ombres du soir qui des hauts lieux descendent, Dans ce vide sans astre, et dans ces champs de feux, Et dans ces horizons sans bornes, qui s'étendent Plus haut que la pensée et plus loin que les yeux! Il est une langue inconnue Que parlent les vents dans les airs, La foudre et l'éclair dans la nue, La vague aux bords grondants des mers, L'étoile de ses feux voilée, L'astre endormi sur la vallée, Le chant lointain des matelots, L'horizon fuyant dans l'espace, Et ce firmament que retrace Le cristal ondulant des flots; Les mers d'où s'élance l'aurore, Les montagnes où meurt le jour, La neige que le matin dore, Le soir qui s'éteint sur la tour, Le bruit qui tombe et recommence, Le cygne qui nage ou s'élance, Le frémissement des cyprès, Les vieux temples sur les collines, Les souvenirs dans les ruines, Le silence au fond des forêts; Les grandes ombres que déroulent Les sommets que l'astre a quittés, Les bruits majestueux qui roulent Du sein orageux des cités, Les reflets tremblants des étoiles, Les soupirs du vent dans les voiles, La foudre et son sublime effroi, La nuit, les déserts, les orages : Et, dans tous ces accents sauvages, Cette langue parle de toi! De toi, Seigneur, être de l'être! Vérité, vie, espoir, amour! De toi que la nuit veut connaître, De toi que demande le jour, De toi que chaque son murmure, De toi que l'immense nature Dévoile et n'a pas défini, De toi que ce néant proclame, Source, abîme, océan de l'âme, Et qui n'as qu'un nom : l'Infini! Ici-bas, toute créature Entend tes sublimes accents, O langue! et, selon sa mesure, En pénètre plus loin le sens. Mais plus notre esprit, qu'elle atterre, En dévoile le saint mystère, Plus du monde il est dégoûté; Un poids accable sa faiblesse, Une solitaire tristesse Devient sa seule volupté. Ainsi, quand notre humble paupière, Contemplant l'occident vermeil, Fixe au terme de sa carrière Le lit enflammé du soleil, Le regard qu'éblouit sa face Retombe soudain dans l'espace, Comme frappé d'aveuglement; Il ne voit que des points funèbres, Vide, solitude et ténèbres, Dans le reste du firmament. O Dieu! tu m'as donné d'entendre Ce verbe, ou plutôt cet accord, Tantôt majestueux et tendre, Tantôt triste comme la mort! Depuis ce jour, Seigneur, mon âme Converse avec l'onde et la flamme, Avec la tempête et la nuit; Là chaque mot est une image, Et je rougis de ce langage Dont la parole n'est qu'un bruit, O terre, ô mer, ô nuit, que vous avez de charmes! Miroir éblouissant d'éternelle beauté, Pourquoi, pourquoi mes yeux se voilent-ils de larmes Devant ce spectacle enchanté? Pourquoi, devant ce ciel, devant ces flots qu'elle aime, Mon âme sans chagrin gémit-elle en moi-même, Jéhovah, beauté suprême? C'est qu'à travers ton oeuvre elle a cru te saisir; C'est que de ces grandeurs l'ineffable harmonie N'est qu'un premier degré de l'échelle infinie, Qu'elle s'élève à toi de désir en désir, Et que plus elle monte, et plus elle mesure L'abîme qui sépare et l'homme et la nature De toi, mon Dieu, son seul soupir! Noyez-vous donc, mes yeux, dans ces flots de tristesse; Soulève-toi, mon cceur, sous ce poids qui t'oppresse; Ëlance-toi, mon âme, et d'essor en essor Remonte de ce monde aux beautés éternelles, Et demande â la mort de te prêter ses ailes, Et, toujours aspirant à des splendeurs nouvelles, Crie au Seigneur : « Encore, encor! » XI. L’Abbaye de Vallombreuse dans les Apennins Esprit de l'homme, un jour sur ces cimes glacées, Loin d'un monde odieux, quel souffle t'emporta? Tu fus jusqu'au sommet chassé par tes pensées; Quel charme ou quelle horreur à la fin t'arrêta? Ce furent ces forêts, ces ténèbres, cette onde, Et ces arbres sans date, et ces rocs immortels, Et cet instinct sacré qui cherche un nouveau monde Loin des sentiers battus que foulent les mortels. Tu n'y vécus pas seul : sous des formes divines, Tes apparitions peuplèrent ce beau lieu; Tu voyais tour à tour passer sur ces collines L'esprit de la tempête et le souffle de Dieu. Sans doute ils t'enseignaient ce sublime langage Que parle la nature au coeur des malheureux; Tu comprenais les vents, le tonnerre et l'orage, Comme les éléments se comprennent entre eux. L'esprit de la prière et de la solitude, Qui plane sur les monts, les torrents et les bois, Dans ce qu'aux yeux mortels la terre a de plus rude Appela de tout temps des âmes de son choix. « Venez, venez, » dit-il à l'amour qui regrette, Au génie opprimé sous un ingrat oubli, Au proscrit que son toit redemande et rejette, Au coeur qui goûta tout et que rien n'a rempli; « Venez, enfants du ciel, orphelins sur la terre, Il est encor pour vous un asile ici-bas. Mes trésors sont cachés; ma joie est un mystère, Le vulgaire l'admire et ne la comprend pas. « Mais si votre oeil pensif au ciel s'élève encore Pour contempler la nuit qui se fond dans les airs; Si vous aimez à voir les étoiles éclore, Ou la lune onduler dans la lame des mers; « Si la voix du torrent, qui gémit dans l'abîme Et se brise en sanglots de rocher en rocher, A votre lèvre encore arrache un cri sublime, Et force malgré vous vos pas à s'approcher; « Couché sous ces sapins aux feuilles dentelées, Si votre oreille écoute avec ravissement Glisser dans les rameaux ces brises modulées, Comme les sons plaintifs d'un céleste instrument; « Si ce germe arraché d'une plante divine, L'espérance, en vos coeurs malgré vous refleurit, Et croît dans le désert, pareille à la racine Que sans terre et sans eau le rocher seul nourrit; « Si la prière enfin de ses pleurs vous inonde, Et devant l'Infini fait fléchir vos genoux, Ah! venez; c'est trop peu pour vivre avec ce monde, Mais c'est assez pour vivre avec le ciel et vous! » Livre Deuxième I. Pensée des Morts Voilà les feuilles sans sève Qui tombent sur le gazon, Voilà le vent qui s'élève Et gémit dans le vallon, Voilà l'errante hirondelle Qui rase du bout de l'aile L'eau dormante des marais, Voilà l'enfant des chaumières Qui glane sur les bruyères Le bois tombé des forêts. L'onde n'a plus le murmure, Dont elle enchantait les bois; Sous des rameaux sans verdure Les oiseaux n'ont plus de voix; Le soir est près de l'aurore, L'astre à peine vient d'éclore Qu'il va terminer son tour, Il jette par intervalle Une heure de clarté pâle Qu'on appelle encore un jour. L'aube n'a plus de zéphire Sous ses nuages dorés, La pourpre du soir expire Sur les flots décolorés, La mer solitaire et vide N'est plus qu'un désert aride Où l'oeil cherche en vain l'esquif, Et sur la grève plus sourde La vague orageuse et lourde N'a qu'un murmure plaintif. La brebis sur les collines Ne trouve plus le gazon, Son agneau laisse aux épines Les débris de sa toison, La flûte aux accords champêtres Ne réjouit plus les hêtres Des airs de joie ou d'amour, Toute herbe aux champs est glanée : Ainsi finit une année, Ainsi finissent nos jours! C'est la saison où tout tombe Aux coups redoublés des vents; Un vent qui vient de la tombe Moissonne aussi les vivants : Ils tombent alors par mille, Comme la plume inutile Que l'aigle abandonne aux airs, Lorsque des plumes nouvelles Viennent réchauffer ses ailes A l'approche des hivers. C'est alors que ma paupière Vous vit pâlir et mourir, Tendres fruits qu'à la lumière Dieu n'a pas laissé mûrir! Quoique jeune sur la terre, Je suis déjà solitaire Parmi ceux de ma saison, Et quand je dis en moi-même : Où sont ceux que ton coeur aime? Je regarde le gazon. Leur tombe est sur la colline, Mon pied la sait; la voilà! Mais leur essence divine, Mais eux, Seigneur, sont-ils là? Jusqu'à l'indien rivage Le ramier porte un message Qu'il rapporte à nos climats; La voile passe et repasse, Mais de son étroit espace Leur âme ne revient pas. Ah! quand les vents de l'automne Sifflent dans les rameaux morts, Quand le brin d'herbe frissonne, Quand le pin rend ses accords, Quand la cloche des ténèbres Balance ses glas funèbres, La nuit, à travers les bois, A chaque vent qui s'élève, A chaque flot sur la grève, Je dis : N'es-tu pas leur voix? Du moins si leur voix si pure Est trop vague pour nos sens, Leur âme en secret murmure De plus intimes accents; Au fond des coeurs qui sommeillent, Leurs souvenirs qui s'éveillent Se pressent de tous côtés, Comme d'arides feuillages Que rapportent les orages Au tronc qui les a portés! C'est une mère ravie A ses enfants dispersés, Qui leur tend de l'autre vie Ces bras qui les ont bercés; Des baisers sont sur sa bouche, Sur ce sein qui fut leur couche Son coeur les rappelle à soi; Des pleurs voilent son sourire, Et son regard semble dire : Vous aime-t-on comme moi? C'est une jeune fiancée Qui, le front ceint du bandeau, N'emporta qu'une pensée De sa jeunesse au tombeau; Triste, hélas! dans le ciel même, Pour revoir celui qu'elle aime Elle revient sur ses pas, Et lui dit : Ma tombe est verte! Sur cette terre déserte Qu'attends-tu? Je n'y suis pas! C'est un ami de l'enfance, Qu'aux jours sombres du malheur Nous prêta la Providence Pour appuyer notre ceur; Il n'est plus; notre âme est veuve, Il nous suit dans notre épreuve Et nous dit avec pitié : Ami, si ton âme est pleine, De ta joie ou de ta peine Qui portera la moitié? C'est l'ombre pâle d'un père Qui mourut en nous nommant; C'est une soeur, c'est un frère, Qui nous devance un moment; Sous notre heureuse demeure, Avec celui qui les pleure, Hélas! ils dormaient hier! Et notre coeur doute encore, Que le ver déjà dévore Cette chair de notre chair! L'enfant dont la mort cruelle Vient de vider le berceau, Qui tomba de la mamelle Au lit glacé du tombeau; Tous ceux enfin dont la vie Un jour ou l'autre ravie, Emporte une part de nous, Murmurent sous la poussière : Vous qui voyez la lumière, Vous souvenez-vous de nous? Ah! vous pleurer est le bonheur suprême, Mânes chéris de quiconque a des pleurs! Vous oublier c'est s'oublier soi-même : N'êtes-vous pas un débris de nos coeurs? En avançant dans notre obscur voyage, Du doux passé l'horizon est plus beau, En deux moitiés notre âme se partage, Et la meilleure appartient au tombeau! Dieu du pardon! leur Dieu! Dieu de leurs pères! Toi que leur bouche a si souvent nommé! Entends pour eux les larmes de leurs frères! Prions pour eux, nous qu'ils ont tant aimés! Ils t'ont prié pendant leur courte vie, Ils ont souri quand tu les as frappés! Ils ont crié : Que ta main soit bénie! Dieu, tout espoir! les aurais-tu trompés? Et cependant pourquoi ce long silence? Nous auraient-ils oubliés sans retour? N'aiment-ils plus? Ah! ce doute t'offense! Et toi, mon Dieu, n'es-tu pas tout amour? Mais, s'ils parlaient à l'ami qui les pleure, S'ils nous disaient comment ils sont heureux, De tes desseins nous devancerions l'heure, Avant ton jour nous volerions vers eux. Où vivent-ils? Quel astre, à leur paupière Répand un jour plus durable et plus doux? Vont-ils peupler ces îles de lumière? Ou planent-ils entre le ciel et nous? Sont-ils noyés dans l'éternelle flamme? Ont-ils perdu ces doux noms d'ici-bas, Ces noms de soeur et d'amante et de femme? A ces appels ne répondront-ils pas? Non, non, mon Dieu, si la céleste gloire Leur eût ravi tout souvenir humain, Tu nous aurais enlevé leur mémoire; Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain? Ah! dans ton sein que leur âme se noie! Mais garde-nous nos places dans leur coeur; Eux qui jadis ont goûté notre joie, Pouvons-nous être heureux sans leur bonheur? Etends sur eux la main de ta clémence, Ils ont péché; mais le ciel est un don! Ils ont souffert; c'est une autre innocence! Ils ont aimé; c'est le sceau du pardon! Ils furent ce que nous sommes, Poussière, jouet du vent! Fragiles comme des hommes, Faibles comme le néant! Si leurs pieds souvent glissèrent, Si leurs lèvres transgressèrent Quelque lettre de ta loi, Ô Père! ô Juge suprême! Ah! ne les vois pas eux-même, Ne regarde en eux que toi! Si tu scrutes la poussière, Elle s'enfuit à ta voix! Si tu touches la lumière, Elle ternira tes doigts! Si ton oeil divin les sonde, Les colonnes de ce monde Et des cieux chancelleront : Si tu dis à l'innocence : Monte et plaide en ma présence! Tes vertus se voileront. Mais toi, Seigneur, tu possèdes Ta propre immortalité! Tout le bonheur que tu cèdes Accroît ta félicité! Tu dis au soleil d'éclore, Et le jour ruisselle encore! Tu dis au temps d'enfanter, Et l'éternité docile, Jetant les siècles par mille, Les répand sans les compter! Les mondes que tu répares Devant toi vont rajeunir, Et jamais tu ne sépares Le passé de l'avenir; Tu vis! et tu vis! les âges, Inégaux pour tes ouvrages, Sont tous égaux sous ta main; Et jamais ta voix ne nomme, Hélas! ces trois mots de l'homme : Hier, aujourd'hui, demain! Ô Père de la nature, Source, abîme de tout bien, Rien à toi ne se mesure, Ah! ne te mesure à rien! Mets, à divine clémence, Mets ton poids dans la balance, Si tu pèses le néant! Triomphe, ô vertu suprême! En te contemplant toi-même, Triomphe en nous pardonnant! II. L’Occident Et la mer s'apaisait, comme une urne écumante Qui s'abaisse au moment où le foyer pâlit, Et retirant du bord sa vague encor fumante, Comme pour s'endormir, rentrait dans son grand lit; Et l'astre qui tombait de nuage en nuage Suspendait sur les flots un orbe sans rayon, Puis plongeait la moitié de sa sanglante image, Comme un navire en feu qui sombre à l'horizon; Et la moitié du ciel pâlissait, et la brise Défaillait dans la voile, immobile et sans voix, Et les ombres couraient, et sous leur teinte grise Tout sur le ciel et l'eau s'effaçait à la fois; Et dans mon âme, aussi pâlissant à mesure, Tous les bruits d'ici-bas tombaient avec le jour, Et quelque chose en moi, comme dans la nature, Pleurait, priait, souffrait, bénissait tour à tour! Et vers l'occident seul, une porte éclatante Laissait voir la lumière à flots d'or ondoyer, Et la nue empourprée imitait une tente Qui voile sans l'éteindre un immense foyer; Et les ombres, les vents, et les flots de l'abîme, Vers cette arche de feu tout paraissait courir, Comme si la nature et tout ce qui l'anime En perdant la lumière avait craint de mourir! La poussière du soir y volait de la terre, L'écume à blancs flocons sur la vague y flottait; Et mon regard long, triste, errant, involontaire, Les suivait, et de pleurs sans chagrin s'humectait. Et tout disparaissait; et mon âme oppressée Restait vide et pareille à l'horizon couvert, Et puis il s'élevait une seule pensée, Comme une pyramide au milieu du désert! Ô lumière! où vas-tu? Globe épuisé de flamme, Nuages, aquilons, vagues, où courez-vous? Poussière, écume, nuit! vous, mes yeux! toi, mon âme! Dites, si vous savez, où donc allons-nous tous? À toi, grand Tout! dont l'astre est la pâle étincelle, En qui la nuit, le jour, l'esprit, vont aboutir! Flux et reflux divin de vie universelle, Vaste océan de l'Être où tout va s'engloutir! ... III. La Perte de l’Anio À M. le marquis Tancrède de Burol J'avais rêvé jadis au bruit de ses cascades, Couché sur le gazon qu'Horace avait foulé, A l'ombre des vieilles arcades Où la Sibylle dort sous son temple écroulé; Je l'avais vu tomber dans les grottes profondes Où la flottante Iris se jouait dans ses ondes, Comme avec les crins blancs d'un coursier des déserts Le vent aime à jouer pendant qu'il fend les airs; Je l'avais vu plus loin sur la mousse écumante Diviser en ruisseaux sa nappe encor fumante, Étendre, resserrer ses ondoyants réseaux, Jeter sur le gazon le voile errant des eaux Et, comblant le vallon de bruit et de poussière, Poursuivre au loin sa course en vagues de lumière. Mes regards, à ses flots suspendus tout le jour, Les cherchaient, les suivaient, les perdaient tour à tour, Comme un esprit flottant de pensée en pensée, Qui les perd, et revient sur leur trace effacée; Je le voyais monter, rouler, s'évanouir, Et de ses flots brillants j'aimais à m'éblouir : Il me semblait revoir ces longs rayons de gloire, Dont la ville éternelle avait ceint sa mémoire, Remonter vers leur source à travers l'âge obscur Et couronner encor les sommets de Tibur; Et quand des flots hurlant dans leurs larges abîmes Mon oreille écoutait les murmures sublimes, Dans ces convulsions, ces voix, ces cris des flots, Multipliés cent fois par de roulants échos, Il me semblait entendre à travers la distance Les secousses, les pas, les voix d'un peuple immense, Qui, pareil à ces eaux, mais plus prompt dans son cours, Fit du bruit sur ses bords et s'est tu pour toujours... O Fleuve! lui disais-je, ô toi qui vis les âges Prêter et retirer l'empire à tes rivages! Toi dont le nom chanté par un humble affranchi Vient braver, grâce à lui, le temps qu'il a franchi! Toi qui vis sur tes bords les oppresseurs du monde Errer et demander du sommeil à ton onde[1], Tibulle soupirer les délices du coeur, Scipion dédaigner les faisceaux du licteur, César fuir son triomphe au fond de tes retraites, Mécène y mendier de la gloire aux poètes, Rrutus rêver le crime et Caton la vertu : Dans tes cent mille voix, Fleuve, que me dis-tu? M'apportes-tu des sons de la lyre d'Horace, Ou la voix de César qui flatte et qui menace? Ou l'orageux forum d'un peuple de héros, Dont la voix des tribuns précipitait les flots, Et qui, dans sa fureur montant comme ton onde, Trop vaste pour son lit, débordait sur le monde. Hélas! ces bruits divers ont passé sans retour; Plus d'armes, de forum, de lyre ni d'amour! Ce n'est qu'une eau qui pleut sur le rocher sonore, Ce n'est que toi qui tombe et qui murmure encore! Que dis-je? il murmurait; il ne murmure plus! De leur lit desséché ses flots sont disparus. Et ces rochers pendants, et ces cavernes vides, Et ces arbres privés de leurs perles liquides, Et la génisse errante, et la biche, et l'oiseau Qui vient sur le rocher chercher sa goutte d'eau, Attendent vainement que l'onde évanouie Rende au vallon muet le murmure et la vie, Et dans leur solitude, et dans leur nudité, Semblent prendre une voix et dire : « Vanité!... » Ah! faut-il s'étonner que les empires tombent, Que de nos faibles mains les ouvrages succombent, Quand ce que la nature avait fait éternel S'altère par degrés, et meurt comme un mortel! Quand un fleuve écumant qu'ont vu couler les âges, Disparu tout à coup, laisse à nu ses rivages! Un fleuve a disparu! mais ces trônes du jour, Ces gigantesques monts crouleront à leur tour; Mais, dans ces cieux semés de leur sable splendide, Tous ces astres éteints laisseront la nuit vide; Mais cet espace même à la fin périra, Et de tout ce qui fut, un jour, rien ne sera. Rien ne sera, Seigneur! Mais toi, source des mondes, Qui fais briller les feux, qui fais couler les ondes, Qui sur l'axe des temps fais circuler les jours, Tu seras! tu seras ce que tu fus toujours! Tous ces astres éteints, ces fleuves qui tarissent, Ces sommets écroulés, ces mondes qui périssent. Dans l'abîme des temps ces siècles engloutis, Ce temps et cet espace eux-même anéantis, Ce pouvoir qui se rit de ses propres ouvrages, A celui qui survit ce sont autant d'hommages, Ht chaque être mortel, par le temps emporté, Est un hymne de plus à ton éternité! Italie! Italie! ah! pleure tes collines, Où l'histoire du monde est écrite en ruines; Où l'empire, en passant de climats en climats, A gravé plus avant l'empreinte de ses pas; Où la gloire, qui prit ton nom pour son emblème, Laisse un voile éclatant sur ta nudité même! Voilà le plus parlant de tes sacrés débris! Pleure! un cri de pitié va répondre à tes cris! Terre que consacra l'empire et l'infortune, Source des nations, reine, mère commune, Tu n'es pas seulement chère aux nobles enfants Que ta verte vieillesse a portés dans ses flancs; De tes ennemis même enviée et chérie, De tout ce qui naît grand ton ombre est la patrie! Et l'esprit inquiet qui dans l'antiquité Remonte vers la gloire et vers la liberté, Et l'esprit résigné qu'un jour plus pur inonde, Qui, dédaignant ces dieux qu'adore en vain le monde, Plus loin, plus haut encor, cherche un unique autel Pour le Dieu véritable, unique, universel, Le coeur plein, tous les deux, d'une tendresse amere, T'adorent dans ta poudre, et te disent : « Ma mère! » Le vent, en ravissant tes os à ton cercueil, Semble outrager la gloire et profaner le deuil. De chaque monument qu'ouvre le soc de Rome On croit voir s'exhaler les mânes d'un grand homme; Ht dans ce temple immense, où le Dieu du chrétien Règne sur les débris du Jupiter païen, Tout mortel en entrant prie, et sent mieux encore Que ton temple appartient à tout ce qui l'adore!... Sur tes monts glorieux chaque arbre qui périt, Chaque rocher miné, chaque urne qui tarit, Chaque fleur que le soc brise sur une tombe, De tes sacrés débris chaque pierre qui tombe, Au coeur des nations retentissent longtemps, Comme un coup plus hardi de la hache du temps; Et tout ce qui flétrit ta majesté suprême Semble, en te dégradant, nous dégrader nous-même, Le malheur pour toi seule a doublé le respect; Tout coeur s'ouvre à ton nom, tout oeil à ton aspect. Ton soleil, trop brillant pour une humble paupière, Semble épancher sur toi la gloire et la lumière; Et la voile qui vient de sillonner tes mers, Quand tes grands horizons se montrent dans les airs, Sensible et frémissante à ces grandes images, S'abaisse d'elle-même en touchant tes rivages! Ah! garde-nous longtemps, veuve des nations, Garde au pieux respect des générations Ces titres mutilés de la grandeur de l'homme, Qu'on retrouve à tes pieds dans la cendre de Rome! Respecte tout de toi, jusques à tes lambeaux! Ne porte point envie â des destins plus beaux! Mais, semblable à César à son heure suprême, Qui du manteau sanglant s'enveloppa lui-même, Quel que soit le destin que couve l'avenir, Terre, enveloppe-toi de ton grand souvenir! Que t'importe où s'en vont l'empire et la victoire? Il n'est point d'avenir égal à ta mémoire! IV. L’Infini dans les Cieux C'est une nuit d'été; nuit dont les vastes ailes Font jaillir dans l'azur des milliers d'étincelles; Qui, ravivant le ciel comme un miroir terni, Permet à l'oeil charmé d'en sonder l'infini; Nuit où le firmament, dépouillé de nuages, De ce livre de feu rouvre toutes les pages! Sur le dernier sommet des monts, d'où le regard Dans un trouble horizon se répand au hasard, Je m'assieds en silence, et laisse ma pensée Flotter comme une mer où la lune est bercée. L'harmonieux Ether, dans ses vagues d'azur, Enveloppe les monts d'un fluide plus pur; Leurs contours qu'il éteint, leurs cimes qu'il efface, Semblent nager dans l'air et trembler dans l'espace, Comme on voit jusqu'au fond d'une mer en repos L'ombre de son rivage, onduler sous les flots! Sous ce jour sans rayon, plus serein qu'une aurore, A l'oeil contemplatif la terre semble éclore; Elle déroule au loin ses horizons divers Où se joua la main qui sculpta l'univers! Là, semblable à la vague, une colline ondule, Là, le coteau poursuit le coteau qui recule, Et le vallon, voilé de verdoyants rideaux, Se creuse comme un lit pour l'ombre et pour les eaux; Ici s'étend la plaine, où, comme sur la grève, La vague des épis s'abaisse et se relève; Là, pareil au serpent dont les noeuds sont rompus, Le fleuve, renouant ses flots interrompus, Trace à son cours d'argent des méandres sans nombre, Se perd sous la colline et reparaît dans l'ombre : Comme un nuage noir, les profondes forêts D'une tâche grisâtre ombragent les guérets, Et plus loin, où la plage en croissant se reploie, Où le regard confus dans les vapeurs se noie, Un golfe de la mer, d'îles entrecoupé, Des blancs reflets du ciel par la lune frappé, Comme un vaste miroir, brisé sur la poussière, Réfléchit dans l'obscur des fragments de lumière. Que le séjour de l'homme est divin, quand la nuit De la vie orageuse étouffe ainsi le bruit! Ce sommeil qui d'en haut tombe avec la rosée Et ralentit le cours de la vie épuisée, Semble planer aussi sur tous les éléments, Et de tout ce qui vit calmer les battements; Un silence pieux s'étend sur la nature, Le fleuve a son éclat, mais n'a plus son murmure, Les chemins sont déserts, les chaumières sans voix, Nulle feuille ne tremble à la voûte des bois, Et la mer elle-même, expirant sur sa rive, Roule à peine à la plage une lame plaintive; On dirait, en voyant ce monde sans échos, Où l'oreille jouit d'un magique repos, Où tout est majesté, crépuscule, silence, Et dont le regard seul atteste l'existence, Que l'on contemple en songe, à travers le passé, Le fantôme d'un monde où la vie a cessé! Seulement, dans les troncs des pins aux larges cimes, Dont les groupes épars croissent sur ces abîmes, L'haleine de la nuit, qui se brise parfois, Répand de loin en loin d'harmonieuses voix, Comme pour attester, dans leur cime sonore, Que ce monde, assoupi, palpite et vit encore. Un monde est assoupi sous la voûte des cieux? Mais dans la voûte même où s'élèvent mes yeux, Que de mondes nouveaux, que de soleils sans nombre, Trahis par leur splendeur, étincellent dans l'ombre! Les signes épuisés s'usent à les compter, Et l'âme infatigable est lasse d'y monter! Les siècles, accusant leur alphabet stérile, De ces astres sans fin n'ont nommé qu'un sur mille; Que dis-je! Aux bords des cieux, ils n'ont vu qu'ondoyer Les mourantes lueurs de ce lointain foyer; Là l'antique Orion des nuits perçant les voiles Dont Job a le premier nommé les sept étoiles; Le navire fendant l'éther silencieux, Le bouvier dont le char se traîne dans les cieux, La lyre aux cordes d'or, le cygne aux blanches ailes, Le coursier qui du ciel tire des étincelles, La balance inclinant son bassin incertain, Les blonds cheveux livrés au souffle du matin, Le bélier, le taureau, l'aigle, le sagittaire, Tout ce que les pasteurs contemplaient sur la terre, Tout ce que les héros voulaient éterniser, Tout ce que les amants ont pu diviniser, Transporté dans le ciel par de touchants emblèmes, N'a pu donner des noms à ces brillants systèmes. Les cieux pour les mortels sont un livre entrouvert, Ligne à ligne à leurs yeux par la nature offert; Chaque siècle avec peine en déchiffre une page, Et dit : Ici finit ce magnifique ouvrage : Mais sans cesse le doigt du céleste écrivain Tourne un feuillet de plus de ce livre divin, Et l'oeil voit, ébloui par ces brillants mystères, Etinceler sans fin de plus beaux caractères! Que dis-je? À chaque veille, un sage audacieux Dans l'espace sans bords s'ouvre de nouveaux cieux; Depuis que le cristal qui rapproche les mondes Perce du vaste Ether les distances profondes, Et porte le regard dans l'infini perdu, Jusqu'où l'oeil du calcul recule confondu, Les cieux se sont ouverts comme une voûte sombre Qui laisse en se brisant évanouir son ombre; Ses feux multipliés plus que l'atome errant Qu'éclaire du soleil un rayon transparent, Séparés ou groupés, par couches, par étages, En vagues, en écume, ont inondé ses plages, Si nombreux, si pressés, que notre oeil ébloui, Qui poursuit dans l'espace un astre évanoui, Voit cent fois dans le champ qu'embrasse sa paupière Des mondes circuler en torrents de poussière! Plus loin sont ces lueurs que prirent nos aïeux Pour les gouttes du lait qui nourrissait les dieux; Ils ne se trompaient pas : ces perles de lumière, Qui de la nuit lointaine ont blanchi la carrière, Sont des astres futurs, des germes enflammés Que la main toujours pleine a pour les temps semés, Et que l'esprit de Dieu, sous ses ailes fécondes, De son ombre de feu couve au berceau des mondes. C'est de là que, prenant leur vol au jour écrit, Comme un aiglon nouveau qui s'échappe du nid, Ils commencent sans guide et décrivent sans trace L'ellipse radieuse au milieu de l'espace, Et vont, brisant du choc un astre à son déclin, Renouveler des cieux toujours à leur matin. Et l'homme cependant, cet insecte invisible, Rampant dans les sillons d'un globe imperceptible, Mesure de ces feux les grandeurs et les poids, Leur assigne leur place et leur route et leurs lois, Comme si, dans ses mains que le compas accable, Il roulait ces soleils comme des grains de sable! Chaque atome de feu que dans l'immense éther Dans l'abîme des nuits l'oeil distrait voit flotter, Chaque étincelle errante aux bords de l'empyrée, Dont scintille en mourant la lueur azurée, Chaque tache de lait qui blanchit l'horizon, Chaque teinte du ciel qui n'a pas même un nom, Sont autant de soleils, rois d'autant de systèmes, Qui, de seconds soleils se couronnant eux-mêmes, Guident, en gravitant dans ces immensités, Cent planètes brûlant de leurs feux empruntés, Et tiennent dans l'éther chacune autant de place Que le soleil de l'homme en tournant en embrasse, Lui, sa lune et sa terre, et l'astre du matin, Et Saturne obscurci de son anneau lointain! Oh! que tes cieux sont grands! et que l'esprit de l'homme Plie et tombe de haut, mon Dieu! quand il te nomme! Quand, descendant du dôme où s'égaraient ses yeux, Atome, il se mesure à l'infini des cieux, Et que, de ta grandeur soupçonnant le prodige, Son regard s'éblouit, et qu'il se dit : Que suis-je? Oh! que suis-je, Seigneur! devant les cieux et toi? De ton immensité le poids pèse sur moi, Il m'égale au néant, il m'efface, il m'accable, Et je m'estime moins qu'un de ces grains de sable, Car ce sable roulé par les flots inconstants, S'il a moins d'étendue, hélas! a plus de temps; Il remplira toujours son vide dans l'espace Lorsque je n'aurai plus ni nom, ni temps, ni place; Son sort est devant toi moins triste que le mien, L'insensible néant ne sent pas qu'il n'est rien Il ne se ronge pas pour agrandir son être, Il ne veut ni monter, ni juger, ni connaître, D'un immense désir il n'est point agité; Mort, il ne rêve pas une immortalité! Il n'a pas cette horreur de mon âme oppressée, Car il ne porte pas le poids de ta pensée! Hélas! pourquoi si haut mes yeux ont-ils monté? J'étais heureux en bas dans mon obscurité, Mon coin dans l'étendue et mon éclair de vie Me paraissaient un sort presque digne d'envie; Je regardais d'en haut cette herbe; en comparant, Je méprisais l'insecte et je me trouvais grand; Et maintenant, noyé dans l'abîme de l'être, Je doute qu'un regard du Dieu qui nous fit naître Puisse me démêler d'avec lui, vil, rampant, Si bas, si loin de lui, si voisin du néant! Et je me laisse aller à ma douleur profonde, Comme une pierre au fond des abîmes de l'onde; Et mon propre regard, comme honteux de soi, Avec un vil dédain se détourne de moi, Et je dis en moi-même à mon âme qui doute : Va, ton sort ne vaut pas le coup d'oeil qu'il te coûte! Et mes yeux desséchés retombent ici-bas, Et je vois le gazon qui fleurit sous mes pas, Et j'entends bourdonner sous l'herbe que je foule Ces flots d'êtres vivants que chaque sillon roule : Atomes animés par le souffle divin, Chaque rayon du jour en élève sans fin, La minute suffit pour compléter leur être, Leurs tourbillons flottants retombent pour renaître, Le sable en est vivant, l'éther en est semé, Et l'air que je respire est lui-même animé; Et d'où vient cette vie, et d'où peut-elle éclore, Si ce n'est du regard où s'allume l'aurore? Qui ferait germer l'herbe et fleurir le gazon, Si ce regard divin n'y portait son rayon? Cet oeil s'abaisse donc sur toute la nature, Il n'a donc ni mépris, ni faveur, ni mesure, Et devant l'infini pour qui tout est pareil, Il est donc aussi grand d'être homme que soleil! Et je sens ce rayon m'échauffer de sa flamme, Et mon coeur se console, et je dis à mon âme : Homme ou monde à ses pieds, tout est indifférent, Mais réjouissons-nous, car notre maître est grand! Flottez, soleils des nuits, illuminez les sphères; Bourdonnez sous votre herbe, insectes éphémères; Rendons gloire là-haut, et dans nos profondeurs, Vous par votre néant, et vous par vos grandeurs, Et toi par ta pensée, homme! grandeur suprême, Miroir qu'il a créé pour s'admirer lui-même, Echo que dans son oeuvre il a si loin jeté, Afin que son saint nom fût partout répété. Que cette humilité qui devant lui m'abaisse Soit un sublime hommage, et non une tristesse; Et que sa volonté, trop haute pour nos yeux, Soit faite sur la terre, ainsi que dans les cieux! V. La Source dans les bois d*** Source limpide et murmurante Qui de la fente du rocher Jaillis en nappe transparente Sur l'herbe que tu vas coucher, Le marbre arrondi de Carrare, Où tu bouillonnais autrefois, Laisse fuir ton flot qui s'égare Sur l'humide tapis des bois. Ton dauphin verdi par le lierre Ne lance plus de ses naseaux, En jets ondoyants de lumière, L'orgueilleuse écume des eaux. Tu n'as plus pour temple et pour ombre Que ces hêtres majestueux Qui penchent leur tronc vaste et sombre Sur tes flots dépouillés comme eux. La feuille que jaunit l'automne S'en détache et ride ton sein, Et la mousse verte couronne Les bords usés de ton bassin. Mais tu n'es pas lasse d'éclore : Semblable à ces coeurs généreux Qui, méconnus, s'ouvrent encore Pour se répandre aux malheureux. Penché sur ta coupe brisée, Je vois tes flots ensevelis Filtrer comme une humble rosée Sous les cailloux que tu polis. J'entends ta goutte harmonieuse Tomber, tomber, et retentir Comme une voix mélodieuse Qu'entrecoupe un tendre soupir. Les images de ma jeunesse S'élèvent avec cette voix; Elles m'inondent de tristesse, Et je me souviens d'autrefois. Dans combien de soucis et d'âges, O toi que j'entends murmurer, N'ai-je pas cherché tes rivages Ou pour jouir ou pour pleurer! A combien de scènes passées Ton bruit rêveur s'est-il mêlé! Quelle de mes tristes pensées Avec tes flots n'a pas coulé! Oui, c'est moi que tu vis naguères, Mes blonds cheveux livrés au vent, Irriter tes vagues légères Faites pour la main d'un enfant. C'est moi qui, couché sous les voûtes Que ces arbres courbent sur toi, Voyais, plus nombreux que tes gouttes, Mes songes flotter devant moi. L'horizon trompeur de cet âge Brillait, comme on voit, le matin, L'aurore dorer le nuage Qui doit l'obscurcir en chemin. Plus tard, battu par la tempête, Déplorant l'absence ou la mort, Que de fois j'appuyai ma tète Sur le rocher d'où ton flot sort! Dans mes mains cachant mon visage, Je te regardais sans te voir, Et, comme des gouttes d'orage, Mes larmes troublaient ton miroir. Mon coeur, pour exhaler sa peine, Ne s'en fiait qu'à tes échos; Car tes sanglots, chère fontaine, Semblaient répondre à mes sanglots. Ht maintenant je viens encore, Mené par l'instinct d'autrefois, Écouter ta chute sonore Bruire à l'ombre des grands bois. Mais les fugitives pensées Ne suivent plus tes flots errants, Comme ces feuilles dispersées Que ton onde emporte aux torrents; D'un monde qui les importune Elles reviennent à ta voix, Aux rayons muets de la lune, Se recueillir au fond des bois. Oubliant le fleuve où t'entraîne Ta course que rien ne suspend, Je remonte, de veine en veine, Jusqu'à la main qui te répand. Je te vois, fille des nuages, Flottant en vagues de vapeurs, Ruisseler avec les orages Ou distiller au sein des fleurs. Le roc altéré te dévore Dans l'abîme où grondent tes eaux, Où le gazon, par chaque pore, Boit goutte à goutte tes cristaux, Tu filtres, perle virginale, Dans des creusets mystérieux, Jusqu'à ce que ton onde égale L'azur étincelant des cieux. Tu parais! le désert s'anime; Une haleine sort de tes eaux; Le vieux chêne élargit sa cime Pour t'ombrager de ses rameaux. Le jour flotte de feuille en feuille, L'oiseau chante sur ton chemin, Et l'homme à genoux te recueille Dans l'or ou le creux de sa main. Et la feuille aux feuilles s'entasse, Et, fidèle au doigt qui t'a dit : « Coule ici pour l'oiseau qui passe! » Ton flot murmurant l'avertit. Et moi, tu m'attends pour me dire : « Vois ici la main de ton Dieu! Ce prodige, que l'ange admire, De sa sagesse n'est qu'un jeu. » Ton recueillement, ton murmure, Semblent lui préparer mon coeur : L'amour sacré de la nature Est le premier hymne à l'auteur. A chaque plainte de ton onde, Je sens retentir avec toi Je ne sais quelle voix profonde Qui l'annonce et le chante en moi. Mon coeur grossi par mes pensées, Comme tes flots dans ton bassin, Sent, sur mes lèvres oppressées, L'amour déborder de mon sein. La prière brûlant d'éclore S'échappe en rapides accents, Et je lui dis : « Toi que j'adore, Reçois ces larmes pour encens. » Ainsi me revoit ton rivage, Aujourd'hui différent d'hier : Le cygne change de plumage, La feuille tombe avec l'hiver. Bientôt tu me verras peut-être, Penchant sur toi mes cheveux blancs, Cueillir un rameau de ton hêtre Pour appuyer mes pas tremblants. Assis sur un banc de ta mousse, Sentant mes jours près de tarir, Instruit par ta pente si douce, Tes flots m'apprendront à mourir! En les voyant fuir goutte à goutte Et disparaître flot à flot, « Voilà, me dirai-je, la route Où mes jours les suivront bientôt. » Combien m'en reste-t-il encore? Qu'importe! je vais où tu cours; Le soir pour nous touche à l'aurore : Coulez, ô flots, coulez toujours! VI. Impressions du matin et du soir L'Orient jaillit comme un fleuve; La lumière coule à long flot, La terre lui sourit et le ciel s'en abreuve, Et de ces cieux vieillis l'aube sort aussi neuve Que l'aurore du jour qui sortit du Très-Haut. Soleil, voile de feu dont ton maître se couvre, Quand tu reviens frapper les voûtes de la nuit, Le firmament résonne et l'espace s'entr'ouvre, Et Jéhovah se montre à l'ombre qui te fuit. La terre, épanouie au rayon qui la dore, Nage plus mollement dans l'élastique éther, Comme un léger nuage enlevé par l'aurore Plane avec majesté sur les vagues de l'air. Les dômes des forêts, que les brises agitent, Bercent le frais, et l'ombre, et les choeurs des oiseaux; Et le souffle plus pur des ondes qui palpitent Parfume en s'exhalant le lit voilé des eaux. Et des pleurs de la nuit le sillon boit la pluie, Et les lèvres des fleurs distillent leur encens, Et d'un sein plus léger l'homme aspire la vie, Et l'esprit plus divin se dégage des sens. Et tandis que le vice, amoureux des ténèbres, Ferme les yeux au jour et regrette la nuit, Et que l'impur serpent presse ses noeuds funèbres Pour échapper plus vite au rayon qui le suit, Celui qui sait d'où vient l'aurore qui se lève Ouvre ses yeux noyés d'allégresse et d'amour; Il reprend son fardeau que la vertu soulève, S'élance, et dit : « Marchons à la clarté du jour! » Mais déjà les rayons remontent des vallées, Et le chant des pasteurs, plus plaintif et plus lent, Comme la triste voix des heures écoulées, Comme le vent qui meurt sur les cimes voilées, Semble pleurer en s'exhalant. L'oeil, aux flancs des coteaux poursuivant la lumière, Sent le jour défaillir sous sa morne paupière; Les brises du matin se posent pour dormir, Le rivage se tait, la voile tombe vide, La mer roule à ses bords la nuit dans chaque ride, Et tout ce qui chantait semble à présent gémir. Et les songes menteurs, et les vaines pensées, Que du front des mortels la lumière a chassées, Et que la nuit couvait sous ses ailes glacées, Descendent avec elle et voilent l'horizon; L'illusion se glisse en notre âme amollie, Et l'air, plein de silence et de mélancolie, Des pavots du sommeil enivre la raison. Et l'oiseau de la nuit sort des antres funèbres, Ouvre avec volupté ses yeux lourds aux ténèbres, Gémit, et croit chanter, dans l'ombre où son oeil luit; Et l'homme dont le coeur et les pas aiment l'ombre Dit en portant les yeux au firmament plus sombre : « Sortons, Dieu s'est caché; sortons, voici la nuit! » Et la foule ressemble, en son bruyant délire, A ces aveugles passagers Qui prolongent leur veille aux accords de la lyre Et dansent sur le pont, pendant que le navire De l'ombre et de la vague affronte les dangers. Mais nous, enfants du jour, qui croyons aux étoiles, Nous qui savons l'écueil sous l'écume caché, Aux hasards de ces nuits ne livrons pas nos voiles, Sur le phare immortel veillons l'oeil attaché. Rassemblons-nous, prions! Pendant que le jour tombe, Craignons, craignons la nuit, image de la tombe! Dieu seul tient la lumière et l'ombre dans sa main; Qui sait si, dans le vide où son vieux disque nage, Le soleil de nos bords reprendra le chemin? Prions! le jour au jour ne donne point de gage, Et le dernier rayon, en sortant du nuage, Ne nous a pas juré de remonter demain. En Dieu seul, ô mortels, fermons donc nos paupières! Et du jour à la nuit remettant l'encensoir, Endormons-nous dans nos prières, Comme le jour s'endort dans les parfums du soir. Chaque heure a son tribut, son encens, son hommage, Qu'elle apporte en mourant aux pieds de Jéhovah; Ce n'est qu'un même sens dans un divers langage, Le matin et le soir lui disent : « Hosannah! » La nature a deux chants, de bonheur, de tristesse, Qu'elle rend tour à tour, ainsi que notre coeur; De l'une à l'autre note elle passe sans cesse : Homme, l'une est ta joie, et l'autre ta douleur! L'une sort du matin et chante avec l'aurore, L'autre gémit le soir un triste et long adieu; Au premier, au second, le ciel répond : « Adore! » Et de l'hymne éternel le mot unique est DIEU! VII. Hymne à la douleur Frappe encore, ô Douleur, si tu trouves la place! Frappe, ce coeur saignant t'abhorre et te rend grâce, Puissance qui ne sais plaindre ni pardonner! Quoique mes yeux n'aient plus de pleurs à te donner, Il est peut-être en moi quelque fibre sonore Qui peut sous ton regard se torturer encore, Comme un serpent coupé, sur le chemin gisant, Dont le tronçon se tord sous le pied du passant, Quand l'homme, ranimant une rage assouvie, Cherche encor la douleur où ne bat plus la vie! I1 est peut-être encor dans mon sein déchiré Quelque cri plus profond et plus inespéré Que tu n'as pas encor tiré d'une âme humaine, Musique ravissante aux transports de la haine! Cherche! je m'abandonne à ton regard jaloux, Car mon coeur n'a plus rien à sauver de tes coups. Souvent, pour prolonger ma vie et ma souffrance, Tu visitas mon sein d'un rayon d'espérance, Comme on laisse reprendre haleine aux voyageurs, Pour les mener plus loin au sentier des douleurs; Souvent, dans cette nuit qu'un éclair entrecoupe, De la félicité tu me tendis la coupe, Et, quand elle écumait sous mes désirs ardents, Ta main me la brisait pleine contre les dents, Et tu me déchirais, dans tes cruels caprices, La lèvre aux bords sanglants du vase des délices! Et maintenant, triomphe! il n'est pas dans mon coeur Une fibre qui n'ait résonné sa douleur; Pas un cheveu blanchi de ma tète penchée Qui n'ait été broyé comme une herbe fauchée; Pas un amour en moi qui n'ait été frappé, Un espoir, un désir, qui n'ait péri trompé! Et je cherche une place en mon coeur qui te craigne, Mais je ne trouve plus en lui rien qui ne saigne! Et cependant j'hésite, et mon coeur suspendu Flotte encore incertain sur le nom qui t'est dû! Ma bouche te maudit; mais, n'osant te maudire, Mon âme en gémissant te respecte et t'admire! Tu fais l'homme, ô Douleur! oui, l'homme tout entier, Comme le creuset l'or, et la flamme l'acier; Comme le grès, noirci des débris qu'il enlève, En déchirant le fer fait un tranchant au glaive. Qui ne t'a pas connu ne sait rien d'ici-bas : Il foule mollement la terre, il n'y vit pas; Comme sur un nuage il flotte sur la vie; Rien n'y marque pour lui la route en vain suivie; La sueur de son front n'y mouille pas sa main, Son pied n'y heurte pas les cailloux du chemin; Il n'y sait pas, a l'heure où faiblissent ses armes, Retremper ses vertus aux. flots brûlants des larmes; Il n'y sait point combattre avec son propre coeur Ce combat douloureux dont gémit le vainqueur, Elever vers le ciel un cri qui le supplie, S'affermir par l'effort sur son genou qui plie, Et dans ses désespoirs, dont Dieu seul est témoin, S'appuyer sur l'obstacle et s'élancer plus loin. Pour moi, je ne sais pas à quoi tu me prépares, Mais tes mains de leçons ne me sont point avares; Tu me traites sans doute en favori des cieux, Car tu n'épargnes pas les larmes à mes yeux. Eh bien! je les reçois comme tu les envoies : Tes maux seront mes biens, et tes soupirs mes joies. Je sens qu'il est en toi, sans avoir combattu, Une vertu divine au lieu de ma vertu, Que tu n'es pas la mort de l'âme, mais sa vie, Que ton bras, en frappant, guérit et vivifie! Toi donc que ma souffrance a souvent accusé, Toi devant qui ce coeur s'est tant de fois brisé, Reçois, Dieu trois fois saint, cet encens dont tout fume! Oui, c'est le seul bûcher que la terre t'allume, C'est le charbon divin dont tu brûles nos sens. Quand l'autel est souillé, la douleur est l'encens! VIII. Jehovah, ou l'idée de Dieu Sinaï! Sinaï! quelle nuit sur ta cime! Quels éclairs, sur tes flancs, éblouissent les yeux! Les noires vapeurs de l'abîme Roulent en plis sanglants leurs vagues dans tes cieux! La nue enflammée Où ton front se perd Vomit la fumée Comme un chaume verd; Le ciel d'où s'échappe Eclair sur éclair, Et pareil au fer Que le marteau frappe, Lançant coups sur coups La nuit, la lumière, Se voile ou s'éclaire, S'ouvre ou se resserre, Comme la paupière D'un homme en courroux! Un homme, un homme seul gravit tes flancs qui grondent, En vain tes mille échos tonnent et se répondent, Ses regards assurés ne se détournent pas! Tout un peuple éperdu le regarde d'en bas; Jusqu'aux lieux où ta cime et le ciel se confondent, Il monte, et la tempête enveloppe ses pas! Le nuage crève; Son brûlant carreau Jaillit comme un glaive Qui sort du fourreau! Les foudres portées Sur ses plis mouvants, Au hasard jetées Par les quatre vents, Entre elles heurtées, Partent en tous sens, Comme une volée D'aiglons aguerris Qu'un bruit de mêlée A soudain surpris, Qui, battant de l'aile, Volent pêle-mêle Autour de leurs nids, Et loin de leur mère, La mort dans leur serre, S'élancent de l'aire En poussant des cris! Le cèdre s'embrase, Crie, éclate, écrase Sa brûlante base Sous ses bras fumants! La flamme en colonne Monte, tourbillonne, Retombe et bouillonne En feux écumants; La lave serpente, Et de pente en pente Etend son foyer; La montagne ardente Paraît ondoyer; Le firmament double Les feux dont il luit; Tout regard se trouble, Tout meurt ou tout fuit; Et l'air qui s'enflamme, Repliant la flamme Autour du haut lieu, Va de place en place Où le vent le chasse, Semer dans l'espace Des lambeaux de feu! Sous ce rideau brûlant qui le voile et l'éclaire, Moïse a seul, vivant, osé s'ensevelir; Quel regard sondera ce terrible mystère? Entre l'homme et le feu que va-t-il s'accomplir? Dissipez, vains mortels, l'effroi qui vous atterre! C'est Jehova qui sort! Il descend au milieu Des tempêtes et du tonnerre! C'est Dieu qui se choisit son peuple sur la terre, C'est un peuple à genoux qui reconnaît son Dieu! L'Indien, élevant son âme Aux voûtes de son ciel d'azur, Adore l'éternelle flamme Prise à son foyer le plus pur; Au premier rayon de l'aurore, Il s'incline, il chante, il adore L'astre d'où ruisselle le jour; Et le soir, sa triste paupière Sur le tombeau de la lumière Pleure avec des larmes d'amour! Aux plages que le Nil inonde, Des déserts le crédule enfant, Brûlé par le flambeau du monde, Adore un plus doux firmament. Amant de ses nuits solitaires, Pour son culte ami des mystères, Il attend l'ombre dans les cieux, Et du sein des sables arides Il élève des pyramides Pour compter de plus près ses dieux. La Grèce adore les beaux songes Par son doux génie inventés; Et ses mystérieux mensonges, Ombres pleines de vérités! Il naît sous sa féconde haleine Autant de dieux que l'âme humaine A de terreurs et de désirs; Son génie amoureux d'idoles Donne l'être à tous les symboles, Crée un dieu pour tous les soupirs! Sâhra! sur tes vagues poudreuses Où vont des quatre points des airs Tes caravanes plus nombreuses Que les sables de tes déserts? C'est l'aveugle enfant du prophète, Qui va sept fois frapper sa tête Contre le seuil de son saint lieu! Le désert en vain se soulève, Sous la tempête ou sous le glaive : Mourons, dit-il, Dieu seul est Dieu! Sous les saules verts de l'Euphrate, Que pleure ce peuple exilé? Ce n'est point la Judée ingrate, Les puits taris de Siloé! C'est le culte de ses ancêtres! Son arche, son temple, ses prêtres, Son Dieu qui l'oublie aujourd'hui! Son nom est dans tous ses cantiques; Et ses harpes mélancoliques Ne se souviennent que de lui! Elles s'en souviennent encore, Maintenant que des nations Ce peuple exilé de l'aurore Supporte les dérisions! En vain, lassé de le proscrire, L'étranger d'un amer sourire Poursuit ses crédules enfants; Comme l'eau buvant cette offense, Ce peuple traîne une espérance Plus forte que ses deux mille ans! Le sauvage enfant des savanes, Informe ébauche des humains, Avant d'élever ses cabanes, Se façonne un dieu de ses mains; Si, chassé des rives du fleuve Où l'ours, où le tigre s'abreuve, Il émigre sous d'autres cieux, Chargé de ses dieux tutélaires : Marchons, dit-il, os de nos pères, La patrie est où sont les dieux! Et de quoi parlez-vous, marbres, bronzes, portiques, Colonnes de Palmyre ou de Persépolis? Panthéons sous la cendre ou l'onde ensevelis, Si vides maintenant, autrefois si remplis! Et vous, dont nous cherchons les lettres symboliques, D'un passé sans mémoire incertaines reliques, Mystères d'un vieux monde en mystères écrits? Et vous, temples debout, superbes basiliques, Dont un souffle divin anime les parvis? Vous nous parlez des dieux! des dieux! des dieux encore! Chaque autel en porte un, qu'un saint délire adore, Holocauste éternel que tout lieu semble offrir. L'homme et les éléments, pleins de ce seul mystère, N'ont eu qu'une pensée, une oeuvre sur la terre : Confesser cet être et mourir! Mais si l'homme occupé de cette oeuvre suprême Epuise toute langue à nommer le seul Grand, Ah! combien la nature, en son silence même, Le nomme mieux encore au coeur qui le comprend! Voulez-vous, ô mortels, que ce Dieu se proclame? Foulez aux pieds la cendre où dort le Panthéon Et le livre où l'orgueil épelle en vain son nom! De l'astre du matin le plus pâle rayon Sur ce divin mystère éclaire plus votre âme Que la lampe au jour faux qui veille avec Platon. Montez sur ces hauteurs d'où les fleuves descendent Et dont les mers d'azur baignent les pieds dorés, À l'heure où les rayons sur leurs pentes s'étendent, Comme un filet trempé ruisselant sur les prés! Quand tout autour de vous sera splendeur et joie, Quand les tièdes réseaux des heures de midi, En vous enveloppant comme un manteau de soie, Feront épanouir votre sang attiédi! Quand la terre exhalant son âme balsamique De son parfum vital enivrera vos sens, Et que l'insecte même, entonnant son cantique, Bourdonnera d'amour sur les bourgeons naissants! Quand vos regards noyés dans un vague atmosphère, Ainsi que le dauphin dans son azur natal, Flotteront incertains entre l'onde et la terre, Et des cieux de saphir et des mers de cristal, Ecoutez dans vos sens, écoutez dans votre âme Et dans le pur rayon qui d'en haut vous a lui! Et dites si le nom que cet hymne proclame N'est pas aussi vivant, aussi divin que lui? IX. Le Chêne Voilà ce chêne solitaire Dont le rocher s'est couronné, Parlez à ce tronc séculaire, Demandez comment il est né. Un gland tombe de l'arbre et roule sur la terre, L'aigle à la serre vide, en quittant les vallons, S'en saisit en jouant et l'emporte à son aire Pour aiguiser le bec de ses jeunes aiglons; Bientôt du nid désert qu'emporte la tempête Il roule confondu dans les débris mouvants, Et sur la roche nue un grain de sable arrête Celui qui doit un jour rompre l'aile des vents; L'été vient, l'aquilon soulève La poudre des sillons, qui pour lui n'est qu'un jeu, Et sur le germe éteint où couve encor la sève En laisse retomber un peu! Le printemps de sa tiède ondée L'arrose comme avec la main; Cette poussière est fécondée Et la vie y circule enfin! La vie! à ce seul mot tout oeil, toute pensée, S'inclinent confondus et n'osent pénétrer; Au seuil de l'Infini c'est la borne placée; Où la sage ignorance et l'audace insensée Se rencontrent pour adorer! Il vit, ce géant des collines! Mais avant de paraître au jour, Il se creuse avec ses racines Des fondements comme une tour. Il sait quelle lutte s'apprête, Et qu'il doit contre la tempête Chercher sous la terre un appui; Il sait que l'ouragan sonore L'attend au jour!..., ou, s'il l'ignore, Quelqu'un du moins le sait pour lui! Ainsi quand le jeune navire Où s'élancent les matelots, Avant d'affronter son empire, Veut s'apprivoiser sur les flots, Laissant filer son vaste câble, Son ancre va chercher le sable Jusqu'au fond des vallons mouvants, Et sur ce fondement mobile Il balance son mât fragile Et dort au vain roulis des vents! Il vit! Le colosse superbe Qui couvre un arpent tout entier Dépasse à peine le brin d'herbe Que le moucheron fait plier! Mais sa feuille boit la rosée, Sa racine fertilisée Grossit comme une eau dans son cours, Et dans son coeur qu'il fortifie Circule un sang ivre de vie Pour qui les siècles sont des jours! Les sillons où les blés jaunissent Sous les pas changeants des saisons, Se dépouillent et se vêtissent Comme un troupeau de ses toisons; Le fleuve naît, gronde et s'écoule, La tour monte, vieillit, s'écroule; L'hiver effeuille le granit, Des générations sans nombre Vivent et meurent sous son ombre, Et lui? voyez! il rajeunit! Son tronc que l'écorce protège, Fortifié par mille noeuds, Pour porter sa feuille ou sa neige S'élargit sur ses pieds noueux; Ses bras que le temps multiplie, Comme un lutteur qui se replie Pour mieux s'élancer en avant, Jetant leurs coudes en arrière, Se recourbent dans la carrière Pour mieux porter le poids du vent! Et son vaste et pesant feuillage, Répandant la nuit alentour, S'étend, comme un large nuage, Entre la montagne et le jour; Comme de nocturnes fantômes, Les vents résonnent dans ses dômes, Les oiseaux y viennent dormir, Et pour saluer la lumière S'élèvent comme une poussière, Si sa feuille vient à frémir! La nef, dont le regard implore Sur les mers un phare certain, Le voit, tout noyé dans l'aurore, Pyramider dans le lointain! Le soir fait pencher sa grande ombre Des flancs de la colline sombre Jusqu'au pied des derniers coteaux. Un seul des cheveux de sa tête Abrite contre la tempête Et le pasteur et les troupeaux! Et pendant qu'au vent des collines Il berce ses toits habités, Des empires dans ses racines, Sous son écorce des cités; Là, près des ruches des abeilles, Arachné tisse ses merveilles, Le serpent siffle, et la fourmi Guide à des conquêtes de sables Ses multitudes innombrables Qu'écrase un lézard endormi! Et ces torrents d'âme et de vie, Et ce mystérieux sommeil, Et cette sève rajeunie Qui remonte avec le soleil; Cette intelligence divine Qui pressent, calcule, devine Et s'organise pour sa fin, Et cette force qui renferme Dans un gland le germe du germe D'êtres sans nombres et sans fin! Et ces mondes de créatures Qui, naissant et vivant de lui, Y puisent être et nourritures Dans les siècles comme aujourd'hui; Tout cela n'est qu'un gland fragile Qui tombe sur le roc stérile Du bec de l'aigle ou du vautour! Ce n'est qu'une aride poussière Que le vent sème en sa carrière Et qu'échauffe un rayon du jour! Et moi, je dis : Seigneur! c'est toi seul, c'est ta force, Ta sagesse et ta volonté, Ta vie et ta fécondité, Ta prévoyance et ta bonté! Le ver trouve ton nom gravé sous son écorce, Et mon oeil dans sa masse et son éternité! X. L’Humanité A de plus hauts degrés de l'échelle de l'être En traits plus éclatants Jehova va paraître, La nuit qui le voilait ici s'évanouit! Voyez aux purs rayons de l'amour qui va naître La vierge qui s'épanouit! Elle n'éblouit pas encore L'oeil fasciné qu'elle suspend, On voit qu'elle-même elle ignore La volupté qu'elle répand; Pareille, en sa fleur virginale, A l'heure pure et matinale Qui suit l'ombre et que le jour suit, Doublement belle à la paupière, Et des splendeurs de la lumière Et des mystères de la nuit! Son front léger s'élève et plane Sur un cou flexible, élancé, Comme sur le flot diaphane Un cygne mollement bercé; Sous la voûte à peine décrite De ce temple où son âme habite, On voit le sourcil s'ébaucher, Arc onduleux d'or ou d'ébène Que craint d'effacer une haleine, Ou le pinceau de retoucher! Là jaillissent deux étincelles Que voile et couvre à chaque instant, Comme un oiseau qui bat des ailes, La paupière au cil palpitant! Sur la narine transparente Les veines où le sang serpente S'entrelacent comme à dessein, Et de sa lèvre qui respire Se répand avec le sourire Le souffle embaumé de son sein! Comme un mélodieux génie De sons épars fait des concerts, Une sympathique harmonie Accorde entre eux ces traits divers; De cet accord, charme des charmes, Dans le sourire ou dans les larmes Naissent la grâce et la beauté; La beauté, mystère suprême Qui ne se révèle lui-même Que par désir et volupté! Sur ses traits dont le doux ovale Borne l'ensemble gracieux, Les couleurs que la nue étale Se fondent pour charmer les yeux; A la pourpre qui teint sa joue, On dirait que l'aube s'y joue, Ou qu'elle a fixé pour toujours, Au moment qui la voit éclore, Un rayon glissant de l'aurore Sur un marbre aux divins contours! Sa chevelure qui s'épanche Au gré du vent prend son essor, Glisse en ondes jusqu'à sa hanche, Et là s'effile en franges d'or; Autour du cou blanc qu'elle embrasse, Comme un collier elle s'enlace, Descend, serpente, et vient rouler Sur un sein où s'enflent à peine Deux sources d'où la vie humaine En ruisseaux d'amour doit couler! Noble et légère, elle folâtre, Et l'herbe que foulent ses pas Sous le poids de son pied d'albâtre Se courbe et ne se brise pas! Sa taille en marchant se balance Comme la nacelle, qui danse Lorsque la voile s'arrondit Sous son mât que berce l'aurore, Balance son flanc vide encore Sur la vague qui rebondit! Son âme n'est rien que tendresse, Son corps qu'harmonieux contour, Tout son être que l'oeil caresse N'est qu'un pressentiment d'amour! Elle plaint tout ce qui soupire, Elle aime l'air qu'elle respire, Rêve ou pleure, ou chante à l'écart, Et, sans savoir ce qu'il implore D'une volupté qu'elle ignore Elle rougit sous un regard! Mais déjà sa beauté plus mûre Fleurit à son quinzième été; A ses yeux toute la nature N'est qu'innocence et volupté! Aux feux des étoiles brillantes Au doux bruit des eaux ruisselantes, Sa pensée erre avec amour; Et toutes les fleurs des prairies Viennent entre ses doigts flétries Sur son coeur sécher tour à tour! L'oiseau, pour tout autre sauvage, Sous ses fenêtres vient nicher, Ou, charmé de son esclavage, Sur ses épaules se percher; Elle nourrit les tourterelles, Sur le blanc satin de leurs ailes Promène ses doigts caressants, Ou, dans un amoureux caprice, Elle aime que leur cou frémisse Sous ses baisers retentissants! Elle paraît, et tout soupire, Tout se trouble sans son regard; Sa beauté répand un délire Qui donne une ivresse au vieillard! Et comme on voit l'humble poussière Tourbillonner à la lumière Qui la fascine à son insu! Partout où ce beau front rayonne, Un souffle d'amour environne Celle par qui l'homme est conçu! Un homme! un fils, un roi de la nature entière! Insecte né de boue et qui vit de lumière! Qui n'occupe qu'un point, qui n'a que deux instants, Mais qui de l'Infini par la pensée est maître, Et reculant sans fin les bornes de son être, S'étend dans tout l'espace et vit dans tous les temps! Il naît, et d'un coup d'oeil il s'empare du monde, Chacun de ses besoins soumet un élément, Pour lui germe l'épi, pour lui s'épanche l'onde, Et le feu, fils du jour, descend du firmament! L'instinct de sa faiblesse est sa toute-puissance; Pour lui l'insecte même est un objet d'effroi, Mais le sceptre du globe est à l'intelligence; L'homme s'unit à l'homme, et la terre a son roi! Il regarde, et le jour se peint dans sa paupière; Il pense, et l'univers dans son âme apparaît! Il parle, et son accent, comme une autre lumière, Va dans l'âme d'autrui se peindre trait pour trait! Il se donne des sens qu'oublia la nature, Jette un frein sur la vague au vent capricieux. Lance la mort au but que son calcul mesure, Sonde avec un cristal les abîmes des cieux! Il écrit, et les vents emportent sa pensée Qui va dans tous les cieux vivre et s'entretenir! Et son âme invisible en traits vivants tracée Ecoute le passé qui parle à l'avenir! Il fonde les cités, familles immortelles; Et pour les soutenir il élève les lois, Qui, de ces monuments colonnes éternelles, Du temple social se divisent le poids! Après avoir conquis la nature, il soupire; Pour un plus noble prix sa vie a combattu; Et son coeur vide encor, dédaignant son empire, Pour s'égaler aux dieux inventa la vertu! Il offre en souriant sa vie en sacrifice, Il se confie au Dieu que son oeil ne voit pas; Coupable, a le remords qui venge la justice, Vertueux, une voix qui l'applaudit tout bas! Plus grand que son destin, plus grand que la nature, Ses besoins satisfaits ne lui suffisent pas, Son âme a des destins qu'aucun oeil ne mesure, Et des regards portant plus loin que le trépas! Il lui faut l'espérance, et l'empire et la gloire, L'avenir à son nom, à sa foi des autels, Des dieux à supplier, des vérités à croire, Des cieux et des enfers, et des jours immortels! Mais le temps tout à coup manque à sa vie usée, L'horizon raccourci s'abaisse devant lui, Il sent tarir ses jours comme une onde épuisée, Et son dernier soleil a lui! Regardez-le mourir!... Assis sur le rivage Que vient battre la vague où sa nef doit partir, Le pilote qui sait le but de son voyage D'un coeur plus rassuré n'attend pas le zéphyr! On dirait que son oeil, qu'éclaire l'espérance, Voit l'immortalité luire sur l'autre bord, Au-delà du tombeau sa vertu le devance, Et, certain du réveil, le jour baisse, il s'endort! Et les astres n'ont plus d'assez pure lumière, Et l'Infini n'a plus d'assez vaste séjour, Et les siècles divins d'assez longue carrière Pour l'âme de celui qui n'était que poussière Et qui n'avait qu'un jour! Voilà cet instinct qui l'annonce Plus haut que l'aurore et la nuit. Voilà l'éternelle réponse Au doute qui se reproduit! Du grand livre de la nature, Si la lettre, à vos yeux obscure, Ne le trahit pas en tout lieu, Ah! l'homme est le livre suprême : Dans les fibres de son coeur même Lisez, mortels : Il est un Dieu! XI. L’Idée de Dieu Heureux l'oeil éclairé de ce jour sans nuage Qui partout ici-bas le contemple et le lit! Heureux le coeur épris de cette grande image, Toujours vide et trompé si Dieu ne le remplit! Ah! pour celui-là seul la nature est son ombre! En vain le temps se voile et reculent les cieux! Le ciel n'a point d'abîme et le temps point de nombre Qui le cache à ses yeux! Pour qui ne l'y voit pas tout est nuit et mystères, Cet alphabet de jeu dans le ciel répandu Est semblable pour eux à ces vains caractères Dont le sens, s'ils en ont, dans les temps s'est perdu! Le savant sous ses mains les retourne et les brise Et dit : Ce n'est qu'un jeu d'un art capricieux; Et cent fois en tombant ces lettres qu'il méprise D'elles-même ont écrit le nom mystérieux! Mais cette langue, en vain par les temps égarée, Se lit hier comme aujourd'hui; Car elle n'a qu'un nom sous sa lettre sacrée, Lui seul! lui partout! toujours lui! Qu'il est doux pour l'âme qui pense Et flotte dans l'immensité Entre le doute et l'espérance, La lumière et l'obscurité, De voir cette idée éternelle Luire sans cesse au-dessus d'elle Comme une étoile aux feux constants, La consoler sous ses nuages, Et lui montrer les deux rivages Blanchis de l'écume du temps! En vain les vagues des années Roulent dans leur flux et reflux Les croyances abandonnées Et les empires révolus En vain l'opinion qui lutte Dans son triomphe ou dans sa chute Entraîne un monde à son déclin; Elle brille sur sa ruine, Et l'histoire qu'elle illumine Ravit son mystère au destin! Elle est la science du sage, Elle est la foi de la vertu! Le soutien du faible, et le gage Pour qui le juste a combattu! En elle la vie a son juge Et l'infortune son refuge, Et la douleur se réjouit. Unique clef du grand mystère, Otez cette idée à la terre Et la raison s'évanouit! Cependant le monde, qu'oublie L'âme absorbée en son auteur, Accuse sa foi de folie Et lui reproche son bonheur, Pareil à l'oiseau des ténèbres Qui, charmé des lueurs funèbres, Reproche à l'oiseau du matin De croire au jour qui vient d'éclore Et de planer devant l'aurore Enivré du rayon divin! Mais qu'importe à l'âme qu'inonde Ce jour que rien ne peut voiler! Elle laisse rouler le monde Sans l'entendre et sans s'y mêler! Telle une perle de rosée Que fait jaillir l'onde brisée Sur des rochers retentissants, Y sèche pure et virginale, Et seule dans les cieux s'exhale Avec la lumière et l'encens! XII. Souvenir d’enfance, ou la Vie cachée À M. P. G. de B*** Quand la voix du passé résonnait dans son âme, Les regards d'Ossian étincelaient de flamme, Le vol de sa pensée agitait ses cheveux, Sa harpe frémissait dans ses genoux nerveux, Ht ses accents, pareils au murmure des ondes, Coulaient à flots pressés de ses lèvres fécondes, Comme un torrent d'hiver qu'on ne peut contenir; Le vieillard n'était plus que voix et souvenir. O puissance de l'âme! ô jeunesse éternelle Qu'une douce mémoire en nos seins renouvelle! Sur ma lyre, Ossian, je ne vois pas encor Flotter mes cheveux blancs parmi ses cordes d'or, Mon coeur est tiède encor des feux de ma jeunesse, Je n'ai pas tes longs jours, j'ai déjà ta tristesse; Je parcours comme toi le champ de mes regrets! Adorant comme toi les monts et les forêts, J'aime à m'asseoir, aux bords des torrents de l'automne, Sur le rocher battu par le flot monotone, A suivre dans les airs la nue et l'aquilon, A leur prêter des traits, un corps, une âme, un nom, Et, d'êtres adorés m'en formant les images, A dire aussi : « Mon âme est avec les nuages! » Mais je ne chante plus; les hommes de nos jours A ta harpe elle-même, hélas! resteraient sourds : Trop pleins d'un avenir tout brillant de chimères, Leurs yeux vers le passé ne se détournent guères. Et si ma harpe encor, pour tromper mes ennuis, Soupire pour moi seul dans l'ombre de mes nuits, Ces chants dont ta douleur faisait son bien suprême De leur écho plaintif m'importunent moi-même, Et mon coeur redescend de cet oubli trop court, Comme un poids soulevé qui retombe plus lourd. Quel attrait cependant à ma lyre rebelle Du fond de ma langueur aujourd'hui me rappelle? D'où vient qu'à mon insu, mariés à ma voix, Les mots harmonieux s'enchaînent sous mes doigts, Et qu'en mètres brillants ma verve cadencée Comme un courant limpide emporte ma pensée? Ah! c'est qu'une voix chère a retenti dans moi; C'est que le souvenir qui me rappelle à toi, Écartant loin de lui les ombres des années, Et déployant soudain ses ailes enchaînées Au-dessus des douleurs, des dégoûts, fruits du temps, Franchit d'un vol léger les jours, les mois, les ans, Et m'emporte avec toi dans ce séjour champêtre, Dans ces temps écoulés que ton nom fait renaître, Jeune, heureux, le coeur plein d'ignorance et d'espoir, Brillant comme un matin qui n'aurait point de soir, Tel que notre amitié nous vit à son aurore, Et qu'à sa douce voix je crois nous voir encore : A son prisme divin le présent effacé Se colore des feux dont brillait le passé. O champs de Bienassis, maison, jardin, prairies, Treilles qui fléchissaient sous leurs grappes mûries, Ormes qui sur le seuil étendaient leurs rameaux, Et d'où sortait le soir le choeur des passereaux, Vergers où de l'été la teinte monotone Pâlissait jour à jour aux rayons de l'automne, Où la feuille, en tombant sous les pleurs du matin, Dérobait à nos pieds le sentier incertain; Pas égarés au loin dans de frais paysages, Heures tièdes du jour coulant sous des ombrages, Sommeils rafraîchissants goûtés au bord des eaux, Songes qui descendaient, qui remontaient si beaux; Pressentiments divins, intimes confidences, Lectures, rêverie, entretiens, doux silences; Table riche des dons que l'automne étalait, Où les fruits du jardin, où le miel et le lait, Assaisonnés des soins d'une mère attentive, De leur luxe champêtre enchantaient le convive; Silencieux réduit où des rayons de bois, Par l'âge vermoulus et pliant sous le poids, Nous offraient ces trésors de l'humaine sagesse Où nos yeux altérés puisaient jusqu'à l'ivresse, Où la lampe avec nous veillant jusqu'au matin Nous guidait au hasard, comme un phare incertain, De volume en volume; hélas! croyant encore Que le livre savait ce que l'auteur ignore, Et que la vérité, trésor mystérieux, Pouvait être cherchée ailleurs que dans les cieux! Scènes de notre enfance, après quinze ans rêvées, Au plus pur de mon coeur impressions gravées, Lieux, noms, demeure, et vous, aimables habitants, Je vous revois encore après un si long temps, Aussi présents à l'oeil que le sont des rivages A l'onde dont le cours reflète les images, Aussi frais, aussi doux que si jamais les pleurs N'en avaient dans mes yeux altéré les couleurs; Et vos riants tableaux sont à mon âme aimante Ce qu'au navigateur battu par la tourmente Sont les songes dorés qui lui montrent de loin Le rivage chéri de son bonheur témoin, L'ondoyante moisson que sa main a semée, Et du toit paternel le seuil ou la fumée. Tu n'as donc pas quitté ce port de ton bonheur! Ce soleil du matin qui réjouit ton coeur, Comme un arbre au rocher fixé par sa racine, Te retrouve toujours sur la même colline; Nul adieu n'attrista le seuil de ta maison; Jamais, jamais tes yeux n'ont changé d'horizon; L'arbre de ton aïeul, l'arbre qui t'a vu naître N'a jamais reverdi sans ombrager son maître; Jamais le voyageur, en voyant du chemin Ta demeure fermée aux rayons du matin, Trouvant l'herbe grandie ou le sentier plus rude, N'a demandé, surpris de cette solitude, Sur quels bords étrangers, dans quels lointains séjours, Le vent de l'inconstance avait poussé tes jours. Ton verger ne voit pas une main mercenaire Cueillir ces fruits greffés par ta main tutélaire, Et ton ruisseau, content de son lit de gazon, Comme un hôte fidèle à la même maison, Vient murmurer toujours au se