LA LÉGENDE DES SIÈCLES Par Victor Hugo (1802-1885) Edition Complete (1883) TOME SECOND XXII SEIZIÈME SIÈCLE RENAISSANCE PAGANISME - LE SATYRE Prologue Un satyre habitait l'Olympe, retiré Dans le grand bois sauvage au pied du mont sacré ; Il vivait là, chassant, rêvant, parmi les branches ; Nuit et jour, poursuivant les vagues formes blanches, Il tenait à l'affût les douze ou quinze sens Qu'un faune peut braquer sur les plaisirs passants. Qu'était-ce que ce faune ? On l'ignorait ; et Flore Ne le connaissait point, ni Vesper, ni l'Aurore Qui sais tout, surprenant le regard du réveil ; On avait beau parler à l'églantier vermeil, Interroger le nid, questionner le souffle, Personne ne savait le nom de ce maroufle. Les sorciers dénombraient presque tous les sylvains ; Les aegipans étant fameux comme les vins, En voyant la colline on nommait le satyre ; On connaissait Stulcas, faune de Pallantyre, Gès, qui, le soir, riait sur Ménale assis, Bos, l'aegipan de Crète ; on entendait Chrysis, Sylvain du Ptyx que l'homme appelle Janicule, Qui jouait de la flûte au fond du crépuscule ; Anthrops, faune du Pinde, était cité partout ; Celui-ci, nulle part ; les uns le disaient loup ; D'autres le disaient dieu, prétendant s'y connaître ; Mais, en tout cas, qu'il fût tout ce qu'il pouvait être, C'était un garnement de dieu fort mal famé. Tout craignait ce sylvain à toute heure allumé ; La bacchante elle-même en tremblait ; les napées S'allaient blottir aux trous des roches escarpées ; Écho barricadait son antre trop peu sûr ; Pour ce songeur velu, fait de fange et d'azur, L'andryade en sa grotte était dans une alcôve ; De la forêt profonde il était l'amant fauve ; Sournois, pour se jeter sur elle, il profitait Du moment où la nymphe, à l'heure où tout se tait, Éclatante, apparaît dans le miroir des sources ; Il arrêtait Lycère et Chloé dans leurs courses : Il guettait, dans les lacs qu'ombrage le bouleau, La naïade qu'on voit radieuse sous l'eau Comme une étoile ayant la forme d'une femme ; Son oeil lascif errait la nuit comme une flamme ; Il pillait les appas splendides de l'été ; Il adorait la fleur, cette naïveté ; Il couvait d'une tendre et vaste convoitise Le muguet, le troëne embaumé, le cytise, Et ne s'endormait pas même avec le pavot ; Ce libertin était à la rose dévot ; Il était fort infâme au mois de mai ; cet être Traitait, regardant tout comme par la fenêtre, Flore de mijaurée et Zéphir de marmot ; Si l'eau murmurait : -J'aime!- il la prenait au mot, Et saisissait l'Ondée en fuite sous les herbes ; Ivre de leurs parfums, vautré parmi leurs gerbes, Il faisait une telle orgie avec les lys, Les myrtes, les sorbiers de ses baisers pâlis, Et de telles amours, que, témoin du désordre, Le chardon, ce jaloux, s'efforçait de le mordre ; Il s'était si crûment dans les excès plongé Qu'il était dénoncé par la caille et le geai ; Son bras, toujours tendu vers quelque blonde tresse, Traversait l'ombre ; après les mois de sécheresse, Les rivières, qui n'ont qu'un voile de vapeur, Allant remplir leur urne à la pluie, avaient peur De rencontrer sa face effrontée et cornue ; Un jour, se croyant seule et s'étant mise nue Pour se baigner au flot d'un ruisseau clair, Psyché L'aperçut tout à coup dans les feuilles caché, Et s'enfuit, et s'alla plaindre dans l'empyrée ; Il avait l'innocence impudique de Rhée ; Son caprice, à la fois divin et bestial, Montait jusqu'au rocher sacré de l'idéal, Car partout où l'oiseau vole, la chèvre y grimpe ; Ce faune débraillait la forêt de l'Olympe ; Et, de plus, il était voleur, l'aventurier. Hercule l'alla prendre au fond de son terrier, Et l'amena devant Jupiter par l'oreille. - I LE BLEU Quand le satyre fut sur la cime vermeille, Quand il vit l'escalier céleste commençant, On eût dit qu'il tremblait, tant c'était ravissant! Et que, rictus ouvert au vent, tête éblouie A la fois par les yeux, l'odorat et l'ouïe, Faune ayant de la terre encore à ses sabots, Il frissonnait devant les cieux sereins et beaux ; Quoique à peine fût-il au seuil de la caverne De rayons et d'éclairs que Jupiter gouverne, Il contemplait l'azur, des pléiades voisin ; Béant, il regardait passer, comme un essaim De molles nudités sans fin continuées, Toutes ces déités que nous nommons nuées. C'était l'heure où sortaient les chevaux du soleil. Le ciel, tout frémissant du glorieux réveil, Ouvrait les deux battants de sa porte sonore ; Blancs, ils apparaissaient formidables d'aurore ; Derrière eux, comme un orbe effrayant, couvert d'yeux, Éclatait la rondeur du grand char radieux ; On distinguait le bras du dieu qui les dirige ; Aquilon achevait d'atteler le quadrige ; Les quatre ardents chevaux dressaient leur poitrail d'or ; Faisant leurs premiers pas, ils se cabraient encor Entre la zone obscure et la zone enflammée ; De leurs crins, d'où semblait sortir une fumée De perles, de saphyrs, d'onyx, de diamants, Dispersée et fuyante au fond des éléments, Les trois premiers, l'oeil fier, la narine embrasée, Secouaient dans le jour des gouttes de rosée ; Le dernier secouait des astres dans la nuit. Le ciel, le jour qui monte et qui s'épanouit, La terre qui s'efface et l'ombre qui se dore, Ces hauteurs, ces splendeurs, ces chevaux de l'aurore Dont le hennissement provoque l'infini, Tout cet ensemble auguste, heureux, calme, béni, Puissant, pur, rayonnait ; un coin était farouche ; Là brillaient, près de l'antre où Gorgone se couche, Les armes de chacun des grands dieux que l'autan Gardait sévère, assis sur des os de titan ; Là reposait la Force avec la Violence ; On voyait, chauds encor, fumer les fers de lance ; On voyait des lambeaux de chair aux coutelas De Bellone, de Mars, d'Hécate et de Pallas, Des cheveux au trident et du sang à la foudre. Si le grain pouvait voir la meule prête à mordre, Si la ronce du bouc apercevait la dent, Ils auraient l'air pensif du sylvain, regardant Les armures des dieux dans le bleu vestiaire ; Il entra dans le ciel ; car le grand bestiaire Tenait sa large oreille et ne le lâchait pas ; Le bon faune crevait l'azur à chaque pas ; Il boitait, tout gêné de sa fange première ; Son pied fourchu faisait des trous dans la lumière, La monstruosité brutale du sylvain Étant lourde et hideuse au nuage divin. Il avançait, ayant devant lui le grand voile Sous lequel le matin glisse sa fraîche étoile ; Soudain il se courba sous un flot de clarté, Et, le rideau s'étant tout à coup écarté, Dans leur immense joie il vit les dieux terribles. Ces êtres surprenants et forts, ces invisibles, Ces inconnus profonds de l'abîme, étaient là. Sur douze trônes d'or que Vulcain cisela, A la table où jamais on ne se rassasie, Ils buvaient le nectar et mangeaient l'ambroisie. Vénus était devant et Jupiter au fond. Cypris, sur la blancheur d'une écume qui fond, Reposait mollement, nue et surnaturelle, Ceinte du flamboiement des yeux fixés sur elle, Et, pas moments, avec l'encens, les coeurs, les voeux, Toute la mer semblait flotter dans ses cheveux. Jupiter aux trois yeux songeait, un pied sur l'aigle ; Son sceptre était un arbre ayant pour fleur la règle ; On voyait dans ses yeux le monde commencé ; Et dans l'un le présent, dans l'autre le passé ; Dans le troisième errait l'avenir comme un songe ; Il ressemblait au gouffre où le soleil se plonge ; Des femmes, Danaë, Latone, Sémélé, Flottaient dans son regard ; sous son sourcil voilé, Sa volonté parlait à sa toute-puissance ; La nécessité morne était sa réticence ; Il assignait les sorts ; et ses réflexions Étaient gloire aux Cadmus et roue aux Ixions ; Sa rêverie, où l'ombre affreuse venait faire Des taches de noirceur sur un fond de lumière, Était comme la peau du léopard tigré ; Selon qu'ils s'écartaient ou s'approchaient, au gré De ses décisions clémentes ou funèbres, Son pouce et son index faisaient dans les ténèbres S'ouvrir ou se fermer les ciseaux d'Atropos ; La radieuse paix naissait de son repos, Et la guerre sortait du pli de sa narine ; Il méditait, avec Thémis dans sa poitrine, Calme, et si patient que les soeurs d'Arachné, Entre le froid conseil de Minerve émané, Et l'ordre redoutable attendu par Mercure, Filaient leur toile au fond de sa pensée obscure. Derrière Jupiter rayonnait Cupidon, L'enfant cruel, sans pleurs, sans remords, sans pardon, Qui, le jour qu'il naquit, riait, se sentant d'âge A commencer, du haut des cieux, son brigandage. L'univers apaisé, content, mélodieux, Faisait une musique autour des vastes dieux ; Partout où le regard tombait, c'était splendide ; Toute l'immensité n'avait pas une ride ; Le ciel réverbérait autour d'eux leur beauté ; Le monde les louait pour l'avoir bien dompté ; La bête aimait leurs arcs, l'homme adorait leurs piques ; Ils savouraient, ainsi que des fruits magnifiques, Leurs attentats bénis, heureux, inexpiés ; Les haines devenaient des lyres sous leurs pieds, Et même la clameur du triste lac Stymphale, Partie horrible et rauque, arrivait triomphale. Au-dessus de l'Olympe éclatant, au delà Du nouveau ciel qui naît et du vieux qui croula, Plus loin que les chaos, prodigieux décombres, Tournait la roue énormes aux douze cages sombres, Le Zodiaque, ayant autour de ses essieux Douze spectres tordant leurs chaînes dans les cieux ; Ouverture du puits de l'infini sans borne ; Cercle horrible où le chien fuit près du capricorne ; Orbe inouï, mêlant dans l'azur nébuleux Aux lions constellés les sagittaires bleus. Jadis, longtemps avant que la lyre thébaine Ajoutât des clous d'or à sa conque d'ébène, Ces êtres merveilleux que le Destin conduit, Étaient tout noirs, ayant pour mère l'âpre Nuit ; Lorsque le jour parut, il leur livra bataille ; Lutte affreuse! Il vainquit ; l'Ombre encore en tressaille ; De sorte que, percés de flèches d'Apollon, Tous ces monstres, partout, de la tête au talon, En souvenir du sombre et lumineux désastre, Ont maintenant la plaie incurable d'un astre. Hercule, de ce poing qui peut fendre l'Ossa, Lâchant subitement le captif, le poussa Sur le grand pavé bleu de la céleste zone. -Va,- dit-il. Et l'on vit apparaître le faune, Hérissé, noir, hideux, et cependant serein, Pareil au bouc velu qu'à Smyrne le marin, En souvenir des prés, peint sur les blanches voiles ; L'éclat de rire fou monta jusqu'aux étoiles ; Si joyeux qu'un géant enchaîné sous le mont Leva la tête et dit : -Quel crime font-ils donc ?- Jupiter, le premier, rit ; l'orageux Neptune Se dérida, changeant la mer et la fortune ; Une Heure qui passait avec son sablier S'arrêta, laissant l'homme et la terre oublier ; La gaîté fut, devant ses narines camuses, Si forte, qu'elle osa même aller jusqu'aux Muses ; Vénus tourna son front, dont l'aube se voila, Et dit : -Qu'est-ce que c'est que cette bête-là ?- Et Diane chercha sur son dos une flèche ; L'urne du Potamos étonné resta sèche ; La colombe ferma ses doux yeux, et le paon De sa roue arrogante insulta l'aegipan ; Les déesses riaient toutes comme des femmes ; Le faune, haletant parmi ces grandes dames, Cornu, boiteux, difforme, alla droit à Vénus ; L'homme-chèvre ébloui regarda ces pieds nus ; Alors on se pâma ; Mars embrassa Minerve, Mercure prit la taille à Bellone avec verve, La meute de Diane aboya sur l'OEta ; Le tonnerre n'y put tenir, il éclata ; Les immortels penchés parlaient aux immortelles ; Vulcain dansait ; Pluton disait des choses telles Que Momus en était presque déconcerté ; Pour que la reine pût se tordre en liberté, Hébé cachait Junon derrière son épaule ; Et l'Hiver se tenait les côtes sur le pôle. Ainsi les dieux riaient du pauvre paysan. Et lui, disait tout bas à Vénus : -Viens-nous-en.- Nulle voix ne peut rendre et nulle langue écrire Le bruit divin que fit la tempête du rire. Hercule dit : -Voilà le drôle en question. Faune, dit Jupiter, le grand amphictyon, Tu mériterais bien qu'on te changeât en marbre, En flot, ou qu'on te mît au cachot dans un arbre ; Pourtant je te fais grâce, ayant ri. Je te rends A ton antre, à ton lac, à tes bois murmurants ; Mais, pour continuer le rire qui te sauve, Gueux, tu vas nous chanter ton chant de bête fauve. L'Olympe écoute. Allons, chante.- Le chèvre-pieds Dit : -Mes pauvres pipeaux sont tout estropiés ; Hercule ne prend pas bien garde lorsqu'il entre ; Il a marché dessus en traversant mon antre. Or, chanter sans pipeaux, c'est fort contrariant.- Mercure lui prêta sa flûte en souriant. L'humble aegipan, figure à l'ombre habituée, Alla s'asseoir rêveur derrière une nuée, Comme si, moins voisin des rois, il était mieux ; Et se mit à chanter un chant mystérieux. L'aigle, qui, seul, n'avait pas ri, dressa la tête. Il chanta, calme et triste. Alors sur le Taygète, Sur le Mysis, au pied de l'Olympe divin, Partout, on vit, au fond du bois et du ravin, Les bêtes qui passaient leur tête entre les branches ; LA biche à l'oeil profond se dressa sur ses hanches, Et les loups firent signe aux tigres d'écouter ; On vit, selon le rhythme étrange, s'agiter Le haut des arbres, cèdre, ormeau, pins qui murmurent, Et les sinistres fronts des grands chênes s'émurent. Le faune énigmatique, aux Grâces odieux, Ne semblait plus savoir qu'il était chez les dieux. - II LE NOIR Le satyre chanta la terre monstrueuse. L'eau perfide sur mer, dans les champs tortueuse, Sembla dans son prélude errer comme à travers Les sables, les graviers, l'herbe et les roseaux verts ; Puis il dit l'Océan, typhon couvert de baves, Puis la Terre lugubre avec toutes ses caves, Son dessous effrayant, ses trous, ses entonnoirs, Où l'ombre se fait onde, où vont des fleuves noirs, Où le volcan, noyé sous d'affreux lacs, regrette La montagne, son casque, et le feu, son aigrette, Où l'on distingue, au fond des gouffres inouïs, Les vieux enfers éteints des dieux évanouis. Il dit la séve ; il dit la vaste plénitude De la nuit, du silence et de la solitude, Le froncement pensif du sourcil des rochers ; Sorte de mer ayant les oiseaux pour nochers, Pour algue le buisson, la mousse pour éponge, La végétation au mille têtes songe ; Les arbres pleins de vent ne sont pas oublieux ; Dans la vallée, au bord des lacs, sur les hauts lieux, Ils gardent la figure antique de la terre ; Le chêne est entre tous profond, fidèle, austère ; Il protége et défend le coin du bois ami Où le gland l'engendra, s'entr'ouvrant à demi, Où son ombrage attire et fait rêver le pâtre. Pour arracher de là ce vieil opiniâtre, Que d'efforts, que de peine au rude bûcheron! Le sylvain raconta Dodone et Cithéron, Et tous ceux qu'aux bas-fonds d'Hémus, sur l'Érymanthe, Sur l'Hymète, l'autan tumultueux tourmente ; Avril avec Tellus pris en flagrant délit, Les fleuves recevant les sources dans leur lit, La grenade montrant sa chair sous sa tunique, Le rut religieux du grand cèdre cynique, Et, dans l'âcre épaisseur des branchages flottants, La palpitation sauvage du printemps. -Tout l'abîme est sous l'arbre énorme comme une urne. -La terre sous la plante ouvre son puits nocturne -Plein de feuilles, de fleurs et de l'amas mouvant -Des rameaux que, plus tard, soulèvera le vent, -Et dit : Vivez! Prenez. C'est à vous. Prends, brin d'herbe! -Prends, sapin! - La forêt surgit ; l'arbre superbe -Fouille le globe avec une hydre sous ses pieds ; -La racine effrayante aux longs cous repliés, -Aux mille becs béants dans la profondeur noire, -Descend, plonge, atteint l'ombre et tâche de la boire, -Et, bue, au gré de l'air, du lieu, de la saison, -L'offre au ciel en encens ou la crache en poison, -Selon que la racine, embaumée ou malsaine, -Sort, parfum, de l'amour, ou, venin, de la haine. -De là, pour les héros, les grâces et les dieux, -L'oeillet, le laurier-rose et le lys radieux, -Et pour l'homme qui pense et qui voit, la ciguë. -Mais, qu'importe à la terre! Au chaos contiguë, Elle fait son travail d'accouchement sans fin. -Elle a pour nourrisson l'universelle faim. -C'est vers son sein qu'en bas les racines s'allongent. -Les arbres sont autant de mâchoires qui rongent -Les éléments, épars dans l'air souple et vivant ; -Ils dévorent la pluie, ils dévorent le vent ; -Tout leur est bon, la nuit, la mort ; la pourriture -Voit la rose et lui va porter sa nourriture ; -L'herbe vorace broute au fond des bois touffus ; -A toute heure, on entend le craquement confus -Des choses sous la dent des plantes ; on voit paître -Au loin, de toutes parts, l'immensité champêtre ; -L'arbre transforme tout dans son puissant progrès ; -Il faut du sable, il faut de l'argile et du grès ; -Il en faut au lentisque, il en faut à l'yeuse, -Il en faut à la ronce, et la terre joyeuse -Regarde la forêt formidable manger.- Le satyre semblait dans l'abîme songer ; Il peignit l'arbre vu du côté des racines, Le combat souterrain des plantes assassines, L'antre que le feu voit, qu'ignore le rayon, Le revers ténébreux de la création, Comment filtre la source et flambe le cratère ; Il avait l'air de suivre un esprit sous la terre ; Il semblait épeler un magique alphabet ; On eût dit que sa chaîne invisible tombait ; Il brillait ; on voyait s'échapper de sa bouche Son rêve avec un bruit d'ailes vague et farouche : -Les forêts sont le lieu lugubre ; la terreur, -Noire, y résiste même au matin, ce doreur ; -Les arbres tiennent l'ombre enchaînée à leurs tiges ; -Derrière le réseau ténébreux des vertiges, -L'aube est pâle, et l'on voit se tordre les serpents -Des branches sur l'aurore horribles et rampants ; -Là, tout tremble ; au-dessus de la ronce hagarde, -Le mont, ce grand témoin, se soulève et regarde ; -La nuit, les hauts sommets, noyés dans la vapeur, -Les antres froids, ouvrant la bouche avec stupeur, -Les blocs, ces durs profils, les rochers, ces visages -Avec qui l'ombre voit dialoguer les sages, -Guettent le grand secret, muets, le cou tendu ; -L'oeil des montagnes s'ouvre et contemple éperdu ; -On voit s'aventurer dans les profondeurs fauves -La curiosité de ces noirs géants chauves ; -Ils scrutent le vrai ciel, de l'Olympe inconnu ; -Ils tâchent de saisir quelque chose de nu ; -Ils sondent l'étendue auguste, chaste, austère, -Irritée, et, parfois, surprenant le mystère, -Aperçoivent la Cause au pur rayonnement, -Et l'Énigme sacrée, au loin, sans vêtements, -Montrant sa forme blanche au fond de l'insondable. -O nature terrible! Ô lien formidable -Du bois qui pousse avec l'idéal contemplé! -Bain de la déité dans le gouffre étoilé! -Farouche nudité de la Diane sombre -Qui, de loin regardée et vue à travers l'ombre, -Fait croître au font des rocs les arbres monstrueux! -O forêt!- Le sylvain avait fermé les yeux ; La flûte que, parmi des mouvements de fièvre, Il prenait et quittait, importunait sa lèvre ; Le faune la jeta sur le sacré sommet ; Sa paupière était close, on eût dit qu'il dormait, Mais ses cils roux laissaient passer de la lumière ; Il poursuivit : -Salut, Chaos! gloire à la Terre! -Le chaos est un dieu ; son geste est l'élément ; -Et lui seul a ce nom sacré : Commencement. -C'est lui qui, bien avant la naissance de l'heure, -Surprit l'aube endormie au fond de sa demeure, -Avant le premier jour et le premier moment ; -C'est lui qui, formidable, appuya doucement -La gueule de la nuit aux lèvres de l'aurore ; -Et c'est de ce baiser qu'on vit l'étoile éclore. -Le chaos est l'époux lascif de l'infini. -Avant le Verbe, il a rugi, sifflé, henni ; -Les animaux, aînés de tout, sont les ébauches -De sa fécondité comme de ses débauches. -Fussiez-vous dieux, songez en voyant l'animal! -Car il n'est pas le jour, mais il n'est pas le mal. -Toute la force obscure et vague de la terre -Est dans la brute, larve auguste et solitaire ; -La sibylle au front gris le sait, et les devins -Le savent, ces rôdeurs des sauvages ravins ; -Et c'est là ce qui fait que la Thessalienne -Prend des touffes de poil aux cuisses de l'hyène, -Et qu'Orphée écoutait, hagard, presque jaloux, -Le chant sombre qui sort du hurlement des loups.- - Marsyas!- murmura Vulcain, l'envieux louche. Apollon attentif mit le doigt sur sa bouche. Le faune ouvrit les yeux, et peut-être entendit ; Calme, il prit son genou dans ses deux mains, et dit : -Et maintenant, ô dieux! écoutez ce mot : L'âme! -Sous l'arbre qui bruit, près du monstre qui brame, -Quelqu'un parle. C'est l'Ame. Elle sort du chaos. -Sans elle, pas de vents, le miasme ; pas de flots, -L'étang ; l'âme, en sortant du chaos, le dissipe ; -Car il n'est que l'ébauche, et l'âme est le principe. -L'Être est d'abord moitié brute et moitié forêt ; -Mais l'Air veut devenir l'Esprit, l'homme apparaît. -L'homme ? qu'est-ce que c'est que ce sphinx ? Il commence -En sagesse, ô mystère! et finit en démence. -O ciel qu'il a quitté, rends-lui son âge d'or!- Le faune, interrompant son orageux essor, Ouvrit d'abord un doigt, puis deux, puis un troisième, Comme quelqu'un qui compte en même temps qu'il sème, Et cria, sur le haut de l'Olympe vénéré : -O dieux, l'arbre est sacré, l'animal est sacré, -L'homme est sacré ; respect à la terre profonde! -La terre où l'homme crée, invente, bâtit, fonde, -Géant possible, encor caché dans l'embryon, -La terre où l'animal erre autour du rayon, -La terre où l'arbre ému prononce des oracles, -Dans l'obscur infini, tout rempli de miracles, -Est le prodige, ô dieux, le plus proche de vous. -C'est le globe inconnu qui vous emporte tous, -Vous les éblouissants, la grande bande altière, -Qui dans des coupes d'or buvez de la lumière, -Vous qu'une aube précède et qu'une flamme suit, -Vous les dieux, à travers la formidable nuit!- La sueur ruisselait sur le front du satyre, Comme l'eau du filet que des mers on retire ; Ses cheveux s'agitaient comme au vent libyen. Phoebus lui dit : -Veux-tu la lyre ? Je veux bien,- Dit le faune ; et, tranquille, il prit la grande lyre. Alors il se dressa debout dans le délire Des rêves, des frissons, des aurores, des cieux, Avec deux profondeurs splendides dans les yeux. -Il est beau !- murmura Vénus épouvantée. Et Vulcain, s'approchant d'Hercule, dit : -Antée.- Hercule repoussa du coude ce boiteux. - III LE SOMBRE Il ne les voyait pas, quoiqu'il fût devant eux. Il chanta l'Homme. Il dit cette aventure sombre ; L'homme, le chiffre élu, tête auguste du nombre, Effacé par sa faute, et, désastreux reflux, Retombé dans la nuit de ce qu'on ne voit plus ; Il dit les premiers temps, le bonheur, l'Atlantide ; Comment le parfum pur devint miasme fétide, Comment l'hymne expira sous le clair firmament, Comment la liberté devint joug, et comment Le silence se fit sur la terre domptée ; Il ne prononça pas le nom de Prométhée, Mais il avait dans l'oeil l'éclair du feu volé ; Il dit l'humanité mise sous le scellé ; Il dit tous les forfaits et toutes les misères, Depuis les rois peu bons jusqu'aux dieux peu sincères. Tristes hommes! ils ont vu le ciel se fermer. En vain, pieux, ils ont commencé par s'aimer ; En vain, frères, ils ont tué la Haine infâme, Le monstre à l'aile onglée, aux sept gueules de flamme ; Hélas! comme Cadmus, ils ont bravé le sort ; Ils ont semé les dents de la bête ; il en sort Des spectres tournoyant comme la feuille morte, Qui combattent, l'épée à la main, et qu'emporte L'évanouissement du vent mystérieux. Ces spectres sont les rois ; ces spectres sont les dieux. Ils renaissent sans fin, ils reviennent sans cesse ; L'antique égalité devient sous eux bassesse ; Dracon donne la main à Busiris ; la Mort Se fait code, et se met aux ordres du plus fort, Et le dernier soupir libre et divin s'exhale Sous la difformité de la loi colossale : L'homme se tait, ployé sous cet entassement ; Il se venge ; il devient pervers ; il vole, il ment ; L'âme inconnue et sombre a des vices d'esclave ; Puisqu'on lui met un mont sur elle, elle en sort lave ; Elle brûle et ravage au lieu de féconder. Et dans le chant du faune on entendait gronder Tout l'essaim des fléaux furieux qui se lève. Il dit la guerre ; il dit la trompette et le glaive ; La mêlée en feu, l'homme égorgé sans remord, La gloire, et dans la joie affreuse de la mort Les plis voluptueux des bannières flottantes ; L'aube naît ; les soldats s'éveillent sous les tentes ; La nuit, même en plein jour, les suit, planant sur eux ; L'armée en marche ondule au fond des chemins creux ; La baliste en roulant s'enfonce dans les boues ; L'attelage fumant tire, et l'on pousse aux roues ; Cris des chefs, pas confus ; les moyeux des charrois Balafrent les talus des ravins trop étroits. On se rencontre, ô choc hideux! les deux armées Se heurtent, de la même épouvante enflammées, Car la rage guerrière est un gouffre d'effroi. O vaste effarement! chaque bande à son roi. Perce, épée! ô cognée, abats! massue, assomme! Cheval, foule aux pieds l'homme, et l'homme, et l'homme , et l'homme! Hommes, tuez, traînez les chars, roulez les tours ; Maintenant, pourrissez, et voici les vautours! Des guerres sans fin naît le glaive héréditaire ; L'homme fuit dans les trous, au fond des bois, sous terre ; Et, soulevant le bloc qui ferme son rocher, Écoute s'il entend les rois là-haut marcher ; Il se hérisse ; l'ombre aux animaux le mêle ; Il déchoit ; plus de femme, il n'a qu'une femelle ; Plus d'enfants, des petits ; l'amour qui le séduit Est fils de l'Indigence et de l'Air de la nuit ; Tous ses instincts sacrés à la fange aboutissent ; Les rois, après l'avoir fait taire, l'abrutissent, Si bien que la bâillon est maintenant un mors. Et sans l'homme pourtant les horizons sont morts ; Qu'est la création sans cette initiale ? Seul sur la terre il a la lueur faciale ; Seul il parle ; et sans lui tout est décapité. Et l'on vit poindre aux yeux du faune la clarté De deux larmes coulant comme à travers la flamme. Il montra tout le gouffre acharné contre l'âme ; Les ténèbres croisant leurs funestes rameaux, Et la forêt du sort et la meute des maux. Les hommes se cachant, les dieux suivant leurs pistes. Et, pendant qu'il chantait toutes ces strophes tristes, Le grand souffle vivant, ce transfigurateur, Lui mettait sous les pieds la céleste hauteur ; En cercle autour de lui se taisaient les Borées ; Et, comme par un fil invisible tirées, Les brutes, loups, renards, ours, lions chevelus, Panthères, s'approchaient de lui de plus en plus ; Quelques-unes étaient si près des dieux venues, Pas à pas, qu'on voyait leurs gueules dans les nues. Les dieux ne riaient plus ; tous ces victorieux, Tous ces rois, commençaient à prendre au sérieux Cette espèce d'esprit qui sortait d'une bête. Il reprit : -Donc, les dieux et les rois sur le faîte, -L'homme en bas ; pour valets aux tyrans, les fléaux. -L'homme ébauché ne sort qu'à demi du chaos, -Et jusqu'à la ceinture il plonge dans la brute ; -Tout le trahit ; parfois, il renonce à la lutte. -Où donc est l'espérance ? Elle a lâchement fui. -Toutes les surdités s'entendent contre lui ; -Le sol l'alourdit, l'air l'enfièvre, l'eau l'isole ; -Autour de lui la mer sinistre se désole ; -Grâce au hideux complot de tous ces guet-apens, -Les flammes, les éclairs, sont contre lui serpents ; -Ainsi que le héros l'aquilon le soufflette ; -La peste aide le glaive, et l'élément complète -Le despote, et la nuit s'ajoute au conquérant ; -Ainsi la Chose vient mordre aussi l'homme, et prend -Assez d'âme pour être une force, complice -De son impénétrable et nocturne supplice ; -Et le Matière, hélas! devient Fatalité. -Pourtant qu'on prenne garde à ce déshérité! -Dans l'ombre, une heure est là qui s'approche, et frissonne. -Qui sera la terrible et qui sera la bonne, -Qui viendra te sauver, homme, car tu l'attends, -Et changer la figure implacable du temps! -Qui connaît le destin ? qui sonda le peut-être ? -Oui, l'heure énorme vient, qui fera tout renaître, -Vaincra tout, changera le granit en aimant, -Fera pencher l'épaule au morne escarpement, -Et rendra l'impossible aux homme praticable. -Avec ce qui l'opprime, avec ce qui l'accable, -Le genre humain se va forger son point d'appui ; -Je regarde le gland qu'on appelle Aujourd'hui, -J'y vois le chêne ; un feu vit sous la cendre éteinte. -Misérable homme, fait pour la révolte sainte, -Ramperas-tu toujours parce que tu rampas ? -Qui sait si quelque jour on ne te verra pas, -Fier, suprême, atteler les forces de l'abîme, -Et, dérobant l'éclair à l'Inconnu sublime, -Lier ce char d'un autre à des chevaux à toi ? -Oui, peut-être on verra l'homme devenir loi, -Terrasser l'élément sous lui, saisir et tordre -Cette anarchie au point d'en faire jaillir l'ordre, -Le saint ordre de paix, d'amour et d'unité, -Dompter tout ce qui l'a jadis persécuté, -Se construire à lui-même une étrange monture -Avec toute la vie et toute la nature, -Seller la croupe en feu des souffles de l'enfer, -Et mettre un frein de flamme à la gueule du fer! -On le verra, vannant la braise dans son crible, -Maître et palefrenier d'une bête terrible, -Criant à toute chose : -Obéis, germe, nais!- -Ajustant sur le bronze et l'acier un harnais -Fait de tous les secrets que l'étude procure, -Prenant aux mains du vent la grande bride obscure, -Passer dans la lueur ainsi que les démons, -Et traverser les bois, les fleuves et les monts, -Beau, tenant une torche aux astres allumée, -Sur une hydre d'airain, de foudre et de fumée! -On l'entendra courir dans l'ombre avec le bruit -De l'aurore enfonçant les portes de la nuit! -Qui sait si quelque jour, grandissant d'âge en âge, -Il ne jettera pas son dragon à la nage, -Et ne franchira pas les mers, la flamme au front! -Qui sait si, quelque jour, brisant l'antique affront, -Il ne lui dira pas : -Envole-toi, matière!- -S'il ne franchira point la tonnante frontière, -S'il n'arrachera pas de son corps brusquement -La pesanteur, peau vile, immonde vêtement -Que la fange hideuse à la pensée inflige, -De sorte qu'on verra tout à coup, ô prodige, -Ce ver de terre ouvrir ses ailes dans les cieux! -Oh! lève-toi, sois grand, homme! va, factieux! -Homme, un orbite d'astre est un anneau de chaîne, -Mais cette chaîne-là, c'est la chaîne sereine, -C'est la chaîne d'azur, c'est la chaîne du ciel ; -Celle-là, tu dois t'y rattacher, ô mortel, -Afin - car un esprit se meut comme une sphère, -De faire aussi ton cercle autour de la lumière! -Entre dans le grand choeur! va, franchis ce degré, -Quitte le joug infâme et prends le joug sacré! -Deviens l'Humanité, triple, homme, enfant et femme! -Transfigure-toi! va! sois de plus en plus l'âme! -Esclave, grain d'un roi, démon, larve d'un dieu, -Prends le rayon, saisis l'aube, usurpe le feu ; -Torse ailé, front divin, monte au jour, monte au trône, -Et dans le sombre nuit jette les pieds du faune!- - IV L'ÉTOILÉ Le satyre un moment s'arrêta, respirant Comme un homme levant son front hors d'un torrent ; Un autre être semblait sous sa face apparaître ; Les dieux s'étaient tournés, inquiets, vers le maître, Et, pensifs, regardaient Jupiter stupéfait. Il reprit : -Sous le poids hideux qui l'étouffait, -Le réel renaîtra, dompteur du mal immonde. -Dieux, vous ne savez pas ce que c'est que le monde ; -Dieux, vous avez vaincu, vous n'avez pas compris. -Vous avez au-dessus de vous d'autres esprits, -Qui, dans le feu, la nue, et l'onde et la bruine, -Songent en attendant votre immense ruine. -Mais qu'est-ce que cela me fait à moi qui suis -La prunelle effarée au fond des vastes nuits! -Dieux, il est d'autres sphinx que le vieux sphinx de Thèbe. -Sachez ceci, tyrans de l'homme et de l'Érèbe, -Dieux qui versez le sang, dieux dont on voit le fond : -Nous nous sommes tous faits bandits sur ce grand mont -Où la terre et le ciel semblent en équilibre, -Mais vous pour être rois et moi pour être libre. -Pendant que vous semez haine, fraude et trépas, -Et que vous enjambez tout le crime en trois pas, -Moi, je songe. Je suis l'oeil fixe des cavernes. -Je vois. Olympes bleus et ténébreux Avernes, -Temples, charniers, forêts, cités, aigle, alcyon, -Sont devant mon regard la même vision ; -Les dieux, les fléaux, ceux d'à présent, ceux d'ensuite, -Traversent ma lueur et sont la même fuite. -Je suis témoin que tout disparaît. Quelqu'un est. -Mais celui-là, jamais l'homme ne le connaît. -L'humanité suppose, ébauche, essaye, rapproche ; -Elle façonne un marbre, elle taille une roche, -Et fait une statue, et dit : Ce sera lui. -L'homme reste devant cette pierre ébloui ; -Et tous les à-peu-près, quels qu'ils soient, ont des prêtres. -Soyez les Immortels, faites! broyez les êtres, -Achevez ce vain tas de vivants palpitants, -Régnez ; quand vous aurez, encore un peu de temps, -Ensanglanté le ciel que la lumière azure, -Quand vous aurez, vainqueurs, comblé votre mesure, -C'est bien, tout sera dit, vous serez remplacés -Par ce noir dieu final que l'homme appelle Assez! -Car Delphe et Pise sont comme des chars qui roulent, -Et les choses qu'on crut éternelles s'écroulent -Avant qu'on ait le temps de compter jusqu'à vingt.- Tout en parlant ainsi, le satyre devint Démesuré ; plus grand d'abord que Polyphème, Puis plus grand que Typhon qui hurle et qui blasphème, Et qui heurte ses poings ainsi que des marteaux, Puis plus grand que Titan, puis plus grand que l'Athos ; L'espace immense entra dans cette forme noire ; Et, comme le marin voit croître un promontoire, Les dieux dressés voyaient grandir l'être effrayant ; Sur son front blêmissait un étrange orient ; Sa chevelure était une forêt ; des ondes, Fleuves, lacs, ruisselaient de ses hanches profondes ; Ses deux cornes semblaient le Caucase et l'Atlas ; Les foudres l'entouraient avec de sourds éclats ; Sur ses flancs palpitaient des prés et des campagnes, Et ses difformités s'étaient faites montagnes ; Les animaux qu'avaient attirés ses accords, Daims et tigres, montaient tout le long de son corps ; Des avrils tout en fleurs verdoyaient sur ses membres ; Le pli de son aisselle abritait des décembres ; Et des peuples errants demandaient leur chemin, Perdus au carrefour des cinq doigts de sa main ; Des aigles tournoyaient dans sa bouche béante ; La lyre, devenue en le touchant géante, Chantait, pleurait, grondait, tonnait, jetait des cris ; Les ouragans étaient dans les sept cordes pris Comme des moucherons dans de lugubres toiles ; Sa poitrine terrible était pleine d'étoiles. Il cria : -L'avenir, tel que les cieux le font, -C'est l'élargissement dans l'infini sans fond, -C'est l'esprit pénétrant de toutes parts la chose! -On mutile l'effet en limitant la cause ; -Monde, tout le mal vient de la forme des dieux. -On fait du ténébreux avec le radieux ; -Pourquoi mettre au-dessus de l'Être des fantômes ? -Les clartés, les éthers ne sont pas des royaumes. -Place au fourmillement éternel des cieux noirs, -Des cieux bleus, des midis, des aurores, des soirs! -Place à l'atome saint qui brûle ou qui ruisselle! -Place au rayonnement de l'âme universelle! -Un roi c'est de la guerre, un dieu c'est de la nuit. -Liberté, vie et foi, sur le dogme détruit! -Partout une lumière et partout un génie! -Amour! tout s'entendra, tout étant l'harmonie! -L'azur du ciel sera l'apaisement des loups. -Place à Tout! Je suis Pan ; Jupiter! à genoux.- - XXIII Je me penchai. J’étais dans le lieu ténébreux Je me penchai. J’étais dans le lieu ténébreux ; Là gisent les fléaux avec la nuit sur eux ; Et je criai : - Tibère ! - Eh bien ? me dit cet homme. - Tiens-toi là. - Soit. - Néron ! - L’autre monstre de Rome Dit : - Qui donc m’ose ainsi parler ? - Bien. Tiens-toi là. Je dis : - Sennachérib ! Tamerlan ! Attila ! - Qu’est-ce donc que tu veux ? répondirent trois gueules. - Restez là. Plus un mot. Silence. Soyez seules. Je me tournai : - Nemrod ! - Quoi ? - Tais-toi. - Je repris : - Cyrus ! Rhamsès ! Cambyse ! Amilcar ! Phalaris ! - Que veut-on ? - Restez là. - Puis, passant aux modernes, Je comparai les bruits de toutes les cavernes, Les antres aux palais et les trônes aux bois, Le grondement du tigre au cri d’Innocent trois, Nuit sinistre où pas un des coupables n’échappe, Ni sous la pourpre Othon, ni Gerbert sous la chape. Pensif, je m’assurai qu’ils étaient bien là tous, Et je leur dis : - Quel est le pire d’entre vous ? Alors, du fond du gouffre, ombre patibulaire Où le nid menacé par l’immense colère Autrefois se blottit et se réfugia, Satan cria : - C’est moi ! - Crois-tu ? dit Borgia XXIV. Clarté d’âmes Sait-on si ce n’est pas de la clarté qui sort Du cerveau des songeurs sacrés, creusant le sort, La vie et l’inconnu, travailleurs de l’abîme ? Voici ce que j’ai vu dans une nuit sublime : Cette nuit-là pas une étoile ne brillait ; C’était au mois d’Eglad que nous nommons juillet ; Et sous l’azur noir, face immense du mystère, Dans tous les lieux déserts qui sont sur cette terre, Forêts, plages, ravins, caps où rien ne fleurit, Les solitaires, ceux qui vivent par l’esprit, Sondant l’éternité, l’âme, le temps, le nombre, Effarés et sereins, étaient épars dans l’ombre ; L’un en Europe ; l’autre en Inde, où, dans les bois Cachant ses jeunes faons, la gazelle aux abois Attend pour s’endormir que le lion s’endorme ; Un autre dans l’horreur de l’Afrique difforme. Tous ces hommes avaient l’idéal pour objet ; Et chacun d’eux était dans son antre et songeait. Ces prophètes étaient frères sans se connaître ; Pas un d’eux ne savait, isolé dans son être Et sa pensée ainsi qu’un roi dans son état, Que quelqu’un de semblable à lui-même existât ; Ils veillaient, et chacun se croyait seul au monde ; Aucun lien entre eux que l’énigme profonde Et la recherche obscure et terrible de Dieu. Ils pensaient ; l’infini sans borne et sans milieu Pesait sur eux ; pas un qui de la solitude N’eût la mystérieuse et sinistre attitude ; Pourtant ils étaient doux ces hommes effrayants. Sphar était attentif aux nuages fuyants ; Stélus laissait, du fond des mers, du bord des grèves, Du haut des cieux, venir à lui les vastes rêves ; Pythagore disait : Dieu ! fais ce que tu dois ! Thur regardait l’abîme et comptait sur ses doigts ; Sadoch rêvait l’éden, ayant pour lit des pierres ; Zès, qui n’ouvrait jamais qu’à demi les paupières, Contemplait cette chose implacable, la nuit ; Sadoch guettait l’autre être insondable, le bruit ; Sostrate étudiait, dans l’eau qu’un souffle mène, Dans la fumée et l’air, la destinée humaine ; Lycurgue, formidable et pâle, méditait ; Eschyle était semblable au rocher qui se tait, Et tournait vers l’Etna fumant son grand front chauve ; Isaïe, habitant d’un sépulcre, esprit fauve, Adressait la parole à ceux qui ne sont plus ; Comme Isaïe, un sage, un fou, Phégorbélus Parlait dans la nuée aux faces invisibles, Et disait, feuilletant on ne sait quelles bibles : - Je parle, et ne sais pas si je suis écouté ; Les spectres plus nombreux que les mouches d’été M’entourent, et sur moi se précipite et tombe La légion de ceux qui rêvent dans la tombe ; On me hait dans le monde étrange de la mort ; Je sens parfois, la nuit, un rêve qui me mord, Et les êtres de l’ombre, essaim, foule inconnue, M’attaquent quand je dors ; pourtant je continue, Et je cherche à savoir le grand secret caché Qu’Ève devina presque et qu’entrevit Psyché. - Orobanchus, gardien de l’autel des Trois Grâces, Maudissait vaguement les casques, les cuirasses Et les glaives, semeurs tragiques du trépas, Et, sombre, murmurait : - Mortels, n’oubliez pas Qu’Aglaé dans sa main tient un bouton de rose. - Chacun recommandait à l’ombre quelque chose De faible, le haillon, le chaume, le grabat ; Phtès, les damnés sur qui trop de haine s’abat, Hermanès, l’humble toit du lépreux sans défense, Gyr le droit, et Lysis la vénérable enfance. Tous voulaient secourir l’homme, et le protéger Contre ce monstre obscur, l’innombrable danger ; Tous calculaient le mal à fuir, le bien à faire. La terre est sous les yeux du destin ; cette sphère Semble être par quelqu’un confiée aux penseurs. La nuit était immense, et dans ses épaisseurs Tout sommeillait, les bois, les monts, les mers, les sables ; Eux, ils ne dormaient point, étant les responsables. Les heures s’écoulaient, la nuit passait ; mais rien, Ni la faim, ni la soif, ni le vent syrien Qui va des mers d’Adram jusqu’au Tibre de Rome, Ne troublait ces esprits, souffrant des maux de l’homme ; Ils avaient la révolte en eux, l’altier frisson Que donne, à qui se sent des ailes, la prison ; Chacun tâchait de rompre un anneau de la chaîne ; Plus d’imposture ! plus de guerre ! plus de haine ! Il sortait de chacun de ces séditieux Une sommation qui s’en allait aux cieux. La vérité faisait, claire, auguste, insensée, De chacun de ces fronts jaillir une pensée, La justice, la paix, l’enfer amnistié. Ces cerveaux lumineux dégageaient la pitié, La bonté, le pardon aux vivants éphémères, L’espérance, la joie et l’amour, des chimères, Des rêves comme en font les astres, s’ils en font ; Cela se répandait sous le zénith profond ; Tous ces hommes étaient plongés dans les ténèbres ; Seuls et noirs, combinant les rhythmes, les algèbres, Le chiffre avec le chant, le passé, le présent, Ajoutant quelque chose à l’homme, agrandissant La prunelle, l’esprit, la parole, l’ouïe, Ils songeaient ; et l’aurore apparut, éblouie. XXV. Les Chutes Fleuves et poètes Le grand Niagara s’écoule, le Rhin tombe ; L’abîme monstrueux tâche d’être une tombe, Il hait le géant fleuve, et dit : j’engloutirai. Et le fleuve, pareil au lion attiré Dans l’antre inattendu d’une hydre aux mille têtes, Lutte avec tous ses cris et toutes ses tempêtes. Quoi ! la nature immense est donc un lieu peu sûr ? Il se cabre, il résiste au précipice obscur, Bave et bouillonne, et, blanc et noir comme le marbre, Se cramponne aux rochers, se retient aux troncs d’arbre, Penche, et, comme frappé de malédiction, Roule, ainsi que tournait l’éternel Ixion. Tordu, brisé, vaincu, Dieu même étant complice, Le fleuve échevelé subit son dur supplice. Le gouffre veut sa mort ; mais l’effort des fléaux Pour faire le néant, ne fait que le chaos ; L’affreux puits de l’enfer ouvre ses flancs funèbres, Et rugit. Quel travail pour créer les ténèbres ! Il est l’envie, il est la rage, il est la nuit ; Et la destruction, voilà ce qu’il construit. Pareil à la fumée au faîte du Vésuve, Un nuage sinistre est sur l’énorme cuve, Et cache le tourment du grand fleuve trahi. Lui, le fécondateur, d’où vient qu’il est haï ? Qu’est-ce donc qu’il a fait au bois, au mont sublime, Aux prés verts, pour que tous le livrent à l’abîme ? Sa force, sa splendeur, sa beauté, sa bonté, Croulent. Quel guet-apens et quelle lâcheté ! L’eau s’enfle comme l’outre où grondent les Borées, Et l’horreur se disperse en voix désespérées ; Tout est chute, naufrage, engloutissement, nuit, Et l’on dirait qu’un rire infâme est dans ce bruit ; Rien n’est épargné, rien ne vit, rien ne surnage ; Le fleuve se débat dans l’atroce engrenage, Tombe, agonise, et jette au lointain firmament Une longue rumeur d’évanouissement. Tout à coup, au-dessus de ce chaos qui souffre, Apparaît, composé de tout ce que le gouffre A de hideux, d’hostile et de torrentiel, Un éblouissement auguste, l’arc-en-ciel ; Le piège est vil, la roche est traître, l’onde est noire, Et tu sors de cette ombre épouvantable, ô gloire ! XXVI LA ROSE DE L'INFANTE - Elle est toute petite ; une duègne la garde. Elle tient à la main une rose et regarde. Quoi ? que regarde-t-elle ? Elle ne sait pas. L'eau, Un bassin qu'assombrit le pin et le bouleau ; Ce qu'elle a devant elle ; un cygne aux ailes blanches, Le bercement des flots sous la chanson des branches, Et le profond jardin rayonnant et fleuri ; Tout ce bel ange a l'air dans la neige pétri. On voit un grand palais comme au fond d'une gloire, Un parc, de clairs viviers où les biches vont boire, Et des paons étoilés sous les bois chevelus. L'innocence est sur elle une blancheur de plus ; Toutes ces grâces font comme un faisceau qui tremble. Autour de cette enfant l'herbe est splendide et semble Pleine de vrais rubis et de diamants fins ; Un jet de saphirs sort des bouches des dauphins. Elle se tient au bord de l'eau ; sa fleur l'occupe ; Sa basquine est en point de Gênes ; sur sa jupe Une arabesque, errant dans les plis du satin, Suit les mille détours d'un fil d'or florentin. La rose épanouie et toute grande ouverte, Sortant du frais bouton comme d'une urne verte, Charge la petitesse exquise de sa main ; Quand l'enfant, allongeant ses lèvres de carmin, Fronce, en la respirant, sa riante narine, La magnifique fleur, royale et purpurine, Cache plus qu'à demi ce visage charmant, Si bien que l'oeil hésite, et qu'on ne sait comment Distinguer de la fleur ce bel enfant qui joue, Et si l'on voit la rose ou si l'on voit la joue. Ses yeux bleus sont plus beaux sous son pur sourcil brun. En elle tout est joie, enchantement, parfum ; Quel doux regard, l'azur! et quel doux nom, Marie! Tout est rayon ; son oeil éclaire et son nom prie. Pourtant, devant la vie et sous le firmament, Pauvre être! elle se sent très-grande vaguement ; Elle assiste au printemps, à la lumière, à l'ombre, Au grand soleil couchant horizontal et sombre, A la magnificence éclatante du soir, Aux ruisseaux murmurants qu'on entend sans les voir, Aux champs, à la nature éternelle et sereine, Avec la gravité d'une petite reine ; Elle n'a jamais vu l'homme que se courbant ; Un jour, elle sera duchesse de Brabant ; Elle gouvernera la Flandre ou la Sardaigne. Elle est l'infante, elle a cinq ans, elle dédaigne. Car les enfants des rois sont ainsi ; leurs fronts blancs Portent un cercle d'ombre, et leurs pas chancelants Sont des commencements de règne. Elle respire Sa fleur en attendant qu'on lui cueille un empire ; Et son regard, déjà royal, dit : C'est à moi. Il sort d'elle un amour mêlé d'un vague effroi. Si quelqu'un, la voyant si tremblante et si frêle, Fût-ce pour la sauver, mettait la main sur elle, Avant qu'il eût pu faire un pas ou dire un mot, Il aurait sur le front l'ombre de l'échafaud. La douce enfant sourit, ne faisant autre chose Que de vivre et d'avoir dans la main une rose, Et d'être là devant le ciel, parmi les fleurs. Le jour s'éteint ; les nids chuchotent, querelleurs ; Les pourpres du couchant sont dans les branches d'arbre ; La rougeur monte au front des déesses de marbre Qui semblent palpiter sentant venir la nuit ; Et tout ce qui planait redescend ; plus de bruit, Plus de flamme ; le soir mystérieux recueille Le soleil sous la vague et l'oiseau sous la feuille. Pendant que l'enfant rit, cette fleur à la main, Dans le vaste palais catholique romain Dont chaque ogive semble au soleil une mitre, Quelqu'un de formidable est derrière la vitre ; On voit d'en bas une ombre, au fond d'une vapeur, De fenêtre en fenêtre errer, et l'on a peur ; Cette ombre au même endroit, comme en un cimetière, Parfois est immobile une journée entière ; C'est un être effrayant qui semble ne rien voir ; Il rôde d'une chambre à l'autre, pâle et noir ; Il colle aux vitraux blancs son front lugubre, et songe ; Spectre blême! Son ombre aux feux du soir s'allonge ; Son pas funèbre est lent comme un glas de beffroi ; Et c'est la Mort, à moins que ce ne soit le Roi. C'est lui ; l'homme en qui vit et tremble le royaume. Si quelqu'un pouvait voir dans l'oeil de ce fantôme Debout en ce moment l'épaule contre un mur, Ce qu'on apercevrait dans cet abîme obscur, Ce n'est pas l'humble enfant, le jardin, l'eau moirée Reflétant le ciel d'or d'une claire soirée, Les bosquets, les oiseaux se becquetant entre eux, Non : au fond de cet oeil comme l'onde vitreux, Sous ce fatal sourcil qui dérobe à la sonde Cette prunelle autant que l'océan profonde, Ce qu'on distinguerait, c'est, mirage mouvant, Tout un vol de vaisseaux en fuite dans le vent, Et dans l'écume, aux plis des vagues, sous l'étoile, L'immense tremblement d'une flotte à la voile, Et, là-bas, sous la brume, une île, un blanc rocher, Écoutant sur les flots ces tonnerres marcher. Telle est la vision qui, dans l'heure où nous sommes, Emplit le froid cerveau de ce maître des hommes, Et qui fait qu'il ne peut rien voir autour de lui. L'armada, formidable et flottant point d'appui Du levier dont il va soulever tout un monde, Traverse en ce moment l'obscurité de l'onde ; Le roi dans son esprit la suit des yeux, vainqueur, Et son tragique ennui n'a plus d'autre lueur. Philippe Deux était une chose terrible. Iblis dans le Koran et Caïn dans la Bible Sont à peine aussi noirs qu'en son Escurial Ce royal spectre, fils du spectre impérial. Philippe Deux était le Mal tenant le glaive. Il occupait le haut du monde comme un rêve. Il vivait : nul n'osait le regarder ; l'effroi Faisait une lumière étrange autour du roi ; On tremblait rien qu'à voir passer ses majordomes ; Tant il se confondait, aux yeux troubles des hommes, Avec l'abîme, avec les astres du ciel bleu! Tant semblait grande à tous son approche de Dieu! Sa volonté fatale, enfoncée, obstinée, Était comme un crampon mis sur la destinée ; Il tenait l'Amérique et l'Inde, il s'appuyait Sur l'Afrique, il régnait sur l'Europe, inquiet Seulement du côté de la sombre Angleterre ; Sa bouche était silence et son âme mystère ; Son trône était de piége et de fraude construit ; Il avait pour soutien la force de la nuit ; L'ombre était le cheval de sa statue équestre. Toujours vêtu de noir, ce Tout-Puissant terrestre Avait l'air d'être en deuil de ce qu'il existait ; Il ressemblait au sphinx qui digère et se tait ; Immuable ; étant tout, il n'avait rien à dire. Nul n'avait vu ce roi sourire ; le sourire N'étant pas plus possible à ces lèvres de fer Que l'aurore à la grille obscure de l'enfer. S'il secouait parfois sa torpeur de couleuvre, C'était pour assister le bourreau dans son oeuvre, Et sa prunelle avait pour clarté le reflet Des bûchers sur lesquels par moments il soufflait. Il était redoutable à la pensée de l'homme, A la vie, au progrès, au droit, dévot à Rome ; C'était Satan régnant au nom de Jésus-Christ ; Les choses qui sortaient de son nocturne esprit Semblaient un glissement sinistre de vipères. L'Escurial, Burgos, Aranjuez, ses repaires, Jamais n'illuminaient leurs livides plafonds ; Pas de festins, jamais de cour, pas de bouffons ; Les trahisons pour jeu, l'autodafé pour fête. Les rois troublés avaient au-dessus de leur tête Ses projets dans la nuit obscurément ouverts ; Sa rêverie était un poids sur l'univers ; Il pouvait et voulait tout vaincre et tout dissoudre ; Sa prière faisait le bruit sourd d'une foudre ; De grands éclairs sortaient de ses songes profonds. Ceux auxquels il pensait disaient : Nous étouffons. Et les peuples, d'un bout à l'autre de l'empire, Tremblaient, sentant sur eux ces deux yeux fixes luire. Charles fut le vautour, Philippe est le hibou. Morne en son noir pourpoint, la toison d'or au cou, On dirait du destin la froide sentinelle ; Son immobilité commande ; sa prunelle Luit comme un soupirail de caverne ; son doigt Semble, ébauchant un geste obscur que nul ne voit, Donner un ordre à l'ombre et vaguement l'écrire. Chose inouïe! il vient de grincer un sourire. Un sourire insondable, impénétrable, amer. C'est que la vision de son armée en mer Grandit de plus en plus dans sa sombre pensée ; C'est qu'il la voit voguer par son dessein poussée. Comme s'il était là, planant sous le zénith ; Tout est bien ; l'océan docile s'aplanit ; L'armada lui fait peur comme au déluge l'arche ; La flotte se déploie en bon ordre de marche, Et, les vaisseaux gardant les espaces fixés, Échiquier de tillacs, de ponts, de mâts dressés, Ondule sur les eaux comme une immense claie. Ces vaisseaux sont sacrés ; les flots leur font la haie ; Les courants, pour aider ces nefs à débarquer, Ont leur besogne à faire et n'y sauraient manquer ; Autour d'elles la vague avec amour déferle, L'écueil se change en port, l'écume tombe en perle. Voici chaque galère avec son gastadour ; Voilà ceux de l'Escaut, voilà ceux de l'Adour ; Les cent mestres de camp et les deux connétables ; L'Allemagne a donné ses ourques redoutables, Naples ses brigantins, Cadiz ses galions, Lisbonne ses marins, car il faut des lions. Et Philippe se penche, et, qu'importe l'espace! Non-seulement il voit, mais il entend. On passe, On court, on va. Voici le cri des porte-voix, Le pas des matelots courant sur les pavois, Les moços, l'amiral appuyé sur son page, Les tambours, le sifflet des maîtres d'équipage, Les signaux pour la mer, l'appel pour les combats, Le fracas sépulcral et noir du branle-bas. Sont-ce des cormorans ? sont-ce des citadelles ? Les voiles font un vaste et sourd battement d'ailes ; L'eau gronde, et tout ce groupe énorme vogue, et fuit, Et s'enfle et roule avec un prodigieux bruit. Et le lugubre roi sourit de voir groupées Sur quatre cents vaisseaux quatre-vingt mille épées. O rictus du vampire assouvissant sa faim! Cette pâle Angleterre, il la tient donc enfin! Qui pourrait la sauver ? Le feu va prendre aux poudres. Philippe dans sa droite à la gerbe des foudres ; Qui pourrait délier ce faisceau dans son poing ? N'est-il pas le seigneur qu'on ne contredit point ? N'est-il pas l'héritier de César ? le Philippe Dont l'ombre immense va du Gange au Pausilippe ? Tout n'est-il pas fini quand il a dit : Je veux! N'est-ce pas lui qui tient la victoire aux cheveux ? N'est-ce pas lui qui lance en avant cette flotte, Ces vaisseaux effrayants dont il est le pilote Et que la mer charrie ainsi qu'elle le doit ? Ne fait-il pas mouvoir avec son petit doigt Tous ces dragons ailés et noirs, essaim sans nombre ? N'est-il pas lui, le roi ? n'est-il pas l'homme sombre A qui ce tourbillon de monstres obéit ? Quand Béit-Cifresil, fils d'Abdallah-Béit, Eut creusé le grand puits de la mosquée, au Caire, Il y grava : -Le ciel est à Dieu ; j'ai la terre.- Et, comme tout se tient, se mêle et se confond, Tous les tyrans n'étant qu'un seul despote au fond, Ce que dit ce sultan jadis, ce roi le pense. Cependant, sur le bord du bassin, en silence, L'infante tient toujours sa rose gravement, Et, doux ange aux yeux bleus, la baise par moment. Soudain un souffle d'air, une de ces haleines Que le soir frémissant jette à travers les plaines, Tumultueux zéphyr effleurant l'horizon, Trouble l'eau, fait frémir les joncs, met un frisson Dans les lointains massifs de myrte et d'asphodèle, Vient jusqu'au bel enfant tranquille, et, d'un coup d'aile, Rapide, et secouant même l'arbre voisin, Effeuille brusquement la fleur dans le bassin ; Et l'infante n'a plus dans la main qu'une épine. Elle se penche, et voit sur l'eau cette ruine ; Elle ne comprend pas ; qu'est-ce donc ? Elle a peur ; Et la voilà qui cherche au ciel avec stupeur Cette brise qui n'a pas craint de lui déplaire. Que faire ? Le bassin semble plein de colère ; Lui, si clair tout à l'heure, il est noir maintenant ; Il a des vagues ; c'est une mer bouillonnant ; Toute la pauvre rose est éparse sur l'onde ; Ses cent feuilles, que noie et roule l'eau profonde, Tournoyant, naufrageant, s'en vont de tous côtés Sur mille petits flots par la brise irrités ; On croit voir dans un gouffre une flotte qui sombre. - Madame, dit la duègne avec sa face d'ombre A la petite fille étonnée et rêvant, Tout sur terre appartient aux princes, hors le vent.- - XXVII L'INQUISITION - -Le baptême des volcans est un ancien usage qui remonte aux premiers temps de la conquête. Tous les cratères du Nicaragua furent alors sanctifiés, à l'exception du Momotombo, d'où l'on ne vit jamais revenir les religieux qui s'étaient chargés d'aller y planter la croix.- (SQUIER, Voyage dans l'Amérique du Sud.) LES RAISONS DU MOMOTOMBO - Trouvant les tremblements de terre trop fréquents, Les rois d'Espagne ont fait baptiser les volcans Du royaume qu'ils ont en-dessous de la sphère ; Les volcans n'ont rien dit et se sont laissé faire, Et le Momotombo lui seul n'a pas voulu. Plus d'un prêtre en surplis, par le saint-père élu, Portant le sacrement que l'Église administre, L'oeil au ciel, a monté la montagne sinistre ; Beaucoup y sont allés, pas un n'est revenu. O vieux Momotombo, colosse chauve et nu, Qui songes près des mers, et fais de ton cratère Une tiare d'ombre et de flamme à la terre, Pourquoi, lorsqu'à ton seuil terrible nous frappons, Ne veux-tu pas du Dieu qu'on t'apporte ? Réponds. La montagne interrompt son crachement de lave, Et le Momotombo répond d'une voix grave : -Je n'aimais pas beaucoup le dieu qu'on a chassé. Cet avare cachait de l'or dans un fossé ; Il mangeait de la chair humaine ; ses mâchoires Étaient de pourriture et de sang toutes noires. Son antre était un porche au farouche carreau, Temple sépulcre orné d'un pontife bourreau ; Des squelettes riaient sous ses pieds ; les écuelles Où cet être buvait le meurtre étaient cruelles ; Sourd, difforme, il avait des serpents au poignet ; Toujours entre ses dents un cadavre saignait ; Ce spectre noircissait le firmament sublime. J'en grondais quelquefois au fond de mon abîme. Aussi, quand son venus, fiers sur les flots tremblants, Et du côté d'où vient le jour, des hommes blancs, Je les ai bien reçus, trouvant que c'était sage. L'âme a certainement la couleur du visage, Disais-je ; l'homme blanc, c'est comme le ciel bleu ; Et le dieu de ceux-ci doit être un très-bon dieu. On ne le verra point de meurtres se repaître. J'étais content ; j'avais horreur de l'ancien prêtre ; Mais, quand j'ai vu comment travaille le nouveau, Quand j'ai vu flamboyer, ciel juste! à mon niveau! Cette torche lugubre, âpre, jamais éteinte, Sombre, que vous nommez l'Inquisition sainte, Quand j'ai pu voir comment Torquemada s'y prend Pour dissiper la nuit du sauvage ignorant, Comment il civilise, et de quelle manière Le saint office enseigne et fait de la lumière, Quand j'ai vu dans Lima d'affreux géants d'osier, Pleins d'enfants, pétiller sur un large brasier, Et le feu dévorer la vie, et les fumées Se tordre sur les seins des femmes allumées, Quand je me suis senti parfois presque étouffé Par l'âcre odeur qui sort de votre autodafé, Moi qui ne brûlais rien que l'ombre en ma fournaise, J'ai pensé que j'avais eu tort d'être bien aise ; J'ai regardé de près le dieu de l'étranger, Et j'ai dit : Ce n'est pas la peine de changer.- - XXVIII LA CHANSON DES AVENTURIERS DE LA MER En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente ; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. Tom Robin, matelot de Douvre, Au Phare nous abandonna Pour aller voir si l'on découvre Satan, que l'archange enchaîna, Quand un bâillement noir entr'ouvre La gueule rouge de l'Etna. En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente ; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. En Calabre, une Tarentaise Rendit fou Spitafangama ; A Gaëte, Ascagne fut aise De rencontrer Michellema ; L'amour ouvrit la parenthèse, Le mariage la ferma. En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente ; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. A Naple, Ébid, de Macédoine, Fut pendu ; c'était un faquin. A Capri, l'on nous prit Antoine : Aux galères pour un sequin! A Malte, Ofani se fit moine Et Gobbo se fit arlequin. En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente ; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. Autre perte : André, de Pavie, Pris par les Turcs à Lipari, Entra, sans en avoir envie, Au sérail, et, sous cet abri, Devint vertueux pour la vie, Ayant été fort amoindri. En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente ; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. Puis, trois de nous, que rien ne gêne, Ni loi, ni Dieu, ni souverain, Allèrent, pour le prince Eugène Aussi bien que pour Mazarin, Aider Fuentes à prendre Gêne Et d'Harcourt à prendre Turin. En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente ; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. Vers Livourne nous rencontrâmes Les vingt voiles de Spinola. Quel beau combat! Quatorze prames Et six galères étaient là ; Mais, bah! rien qu'au bruit de nos rames Toute la flotte s'envola! En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente ; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. A Notre-Dame-de-la-Garde, Nous eûmes un charmant tableau ; Lucca Diavolo par mégarde Prit sa femme à Pier'Angelo ; Sur ce, l'ange se mit en garde Et jeta le diable dans l'eau. En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente ; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. A Palma, pour suivre Pescaire, Huit nous quittèrent tour à tour ; Mais cela ne nous troubla guère ; On ne s'arrêta pas un jour. Devant Alger on fit la guerre, A Gibraltar on fit l'amour. En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente ; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. A nous dix, nous prîmes la ville ; Et le roi lui-même! Après quoi, Maîtres du port, maîtres de l'île, Ne sachant qu'en faire, ma foi, D'une manière très-civile, Nous rendîmes la ville au roi. En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente ; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. On fit ducs et grands de Castille Mes neuf compagnons de bonheur, Qui s'en allèrent à Séville Épouser des dames d'honneur. Le roi me dit : -Veux-tu ma fille ?- Et je lui dis : -Merci, seigneur !- En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente ; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. -J'ai, là-bas, où des flots sans nombre -Mugissent dans les nuits d'hiver, -Ma belle farouche à l'oeil sombre, -Au sourire charmant et fier, -Qui, tous les soirs, chantant dans l'ombre, -Vient m'attendre au bord de la mer. En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente ; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. -J'ai ma Faënzette à Fiesone. -C'est là que mon coeur est resté. -Le vent fraîchit, la mer frissonne, -Je m'en retourne, en vérité! -O roi ! ta fille a la couronne, -Mais Faënzette a la beauté !- En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente ; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. - XIX. Mansuétude des anciens juges Les chambres de torture étaient d’âpres demeures ; On n’y passait jamais plus de quatre ou cinq heures, Et l’on entrait jeune homme et l’on sortait vieillard. Le juge pour le code et le bourreau pour l’art S’épuisaient, et, mêlant fer rouge et loi romaine, Ayant à travailler sur de la chair humaine, N’épargnaient rien afin d’arriver à l’aveu. Sous leurs mains, l’os, le muscle, et l’ongle et le cheveu Frémissaient, et, hurlant plus fort selon la fibre Qui tressaille, et selon le nerf profond qui vibre, Un homme devenait un clavier où Vouglans Jouait de l’agonie avec ses doigts sanglants. Ne croyez pas pourtant que lui, ni Farinace, Ou Levert, n’eussent rien au coeur que la menace ; Ils priaient au besoin le captif garrotté ; Ils sucraient la torture avec de la bonté ; L’accusé qui résiste attriste la grand’chambre ; Bénins, ils l’imploraient en lui brisant un membre ; Ils étaient paternels ; ils se penchaient, prêchant, Suppliant, regrettant d’agir, l’air pas méchant, Pour faire à cet oeil terne et sombre, à cette bouche, À cette âme aux abois, vomir l’aveu farouche. Pasquier leurrait d’espoir ces regards presque éteints ; Delancre au patient disait des vers latins ; Bodin, sachant par coeur Virgile et ses idylles, Les citait ; et parfois ils pleuraient, crocodiles. XXX L’Échafaud C’était fini. Splendide, étincelant, superbe, Luisant sur la cité comme la faulx sur l’herbe, Large acier dont le jour faisait une clarté, Ayant je ne sais quoi dans sa tranquillité De l’éblouissement du triangle mystique, Pareil à la lueur au fond d’un temple antique, Le fatal couperet relevé triomphait. Il n’avait rien gardé de ce qu’il avait fait Qu’une petite tache imperceptible et rouge. Le bourreau s’en était retourné dans son bouge ; Et la peine de mort, remmenant ses valets, Juges, prêtres, était rentrée en son palais, Avec son tombereau terrible dont la roue, Silencieuse, laisse un sillon dans la boue, Qui se remplit de sang sitôt qu’elle a passé. La foule disait : bien ! car l’homme est insensé, Et ceux qui suivent tout, et dont c’est la manière, Suivent même ce char et même cette ornière. J’étais là. Je pensais. Le couchant empourprait Le grave hôtel de ville aux luttes toujours prêt, Entre Hier qu’il médite et Demain dont il rêve. L’échafaud achevait, resté seul sur la Grève, La journée, en voyant expirer le soleil. Le crépuscule vint, aux fantômes pareil. Et j’étais toujours là, je regardais la hache, La nuit, la ville immense et la petite tache. À mesure qu’au fond du firmament obscur L’obscurité croissait comme un effrayant mur, L’échafaud, bloc hideux de charpentes funèbres, S’emplissait de noirceur et devenait ténèbres ; Les horloges sonnaient, non l’heure, mais le glas ; Et toujours, sur l’acier, quoique le coutelas Ne fût plus qu’une forme épouvantable et sombre, La rougeur de la tache apparaissait dans l’ombre. Un astre, le premier qu’on aperçoit le soir, Pendant que je songeais montait dans le ciel noir. Sa lumière rendait l’échafaud plus difforme. L’astre se répétait dans le triangle énorme ; Il y jetait, ainsi qu’en un lac, son reflet, Lueur mystérieuse et sacrée ; il semblait Que sur la hache horrible, aux meurtres coutumière, L’astre laissait tomber sa larme de lumière. Son rayon, comme un dard qui heurte et rebondit, Frappait le fer d’un choc lumineux ; on eût dit Qu’on voyait rejaillir l’étoile de la hache. Comme un charbon tombant qui d’un feu se détache, Il se répercutait dans ce miroir d’effroi ; Sur la justice humaine et sur l’humaine loi, De l’éternité calme auguste éclaboussure. Est-ce au ciel que ce fer a fait une blessure ? Pensai-je. Sur qui donc frappe l’homme hagard ? Quel est donc ton mystère, ô glaive ? - Et mon regard Errait, ne voyant plus rien qu’à travers un voile, De la goutte de sang à la goutte d’étoile. XXXI DIX-SEPTIÈME SIÈCLE - LES MERCENAIRES LE RÉGIMENT DU BARON MADRUCE (GARDE IMPÉRIALE SUISSE) I Lorsque le régiment des hallebardiers passe, L'aigle à deux têtes, l'aigle à la griffe rapace, L'aigle d'Autriche dit: Voilà le régiment De mes hallebardiers qui va superbement. Leurs plumets font venir les filles aux fenêtres ; Ils marchent droits, tendant la pointe de leurs guêtres ; Leur pas est si correct, sans tarder ni courir, Qu'on croit voir des ciseaux se fermer et s'ouvrir ; Et la belle musique, ardente et militaire! Leur clairon fait sortir une rumeur de terre. Tout cet éclat de rire orgueilleux et vainqueur Que le soldat muet refoule dans son coeur, Étouffé dans les rangs, s'échappe et se délivre Sous le chapeau chinois aux clochettes de cuivre ; Le tambour roule avec un faste oriental, Et vibre, tout tremblant de plaques de métal ; Si bien qu'on croit entendre en sa voix claire et gaie Sonner allègrement les sequins de la paie ; La fanfare s'envole en bruyant falbala. Quels bons autrichiens que ces étrangers-là! Gloire aux hallebardiers! Ils n'ont point de scrupule Contre la populace et contre la crapule, Corrigeant dans les gueux mal vêtus la fureur De venir regarder de trop près l'empereur ; Autour des archiducs leur pertuisane veille, Et souvent d'une fête elle revient vermeille, Ayant fait en passant quelques trous dans la chair Du bas peuple en haillons qui trouve le pain cher ; Ils ont un air fâché qui tient la foule en bride ; Le grand soleil leur creuse aux sourcils une ride ; Ce régiment est beau sous les armes, rêvant A la terreur qui suit son drapeau dans le vent ; Il a, comme un palais, ses tours et sa façade ; Tous sont hardis et forts, du fifre à l'anspessade ; Gloire aux hallebardiers splendides! ces piquiers Sont un rude pièce aux royaux échiquiers ; On sent que ces gaillards sortent des avalanches Qui des cols du Malpas roulent jusqu'à Sallenches ; En guerre, au feu, ce sont des tigres pour l'élan ; A Schoenbrunn, chacun d'eux à l'air d'un chambellan ; Auprès de leur cocarde ils piquent une rose ; Et tous, en même temps, graves, ont quelque chose De froid, de sépulcral, d'altier, de solennel, Le grand baron Madruce étant leur colonel! Leur hallebarde est longue et s'ajoute à leur taille ; Quand ce dur régiment est dans une bataille, Lâchât-on contre lui les mamelouks du Nil, La meute des plus fiers escadrons, le chenil Des bataillons les plus hideux, les plus épiques, Regarde en reculant ce sanglier de piques. Ils sont silencieux comme un nuage noir ; Ils laissent seulement, par instants, entrevoir Une lueur tragique aux multitudes viles ; Parfois, leur humeur change, ils entrent dans les villes, Ivres et gais, frappant leurs marmites de fer, Et font devant le seuil des maisons un bruit fier, Heureux, vainqueurs, sanglants, chantant à pleine bouche La noce de la joie et du sabre farouche ; Ils ont nommé, tuant, mourant pour de l'argent, Trépas, leur capitaine, et Danger, leur sergent ; Ils traînent dans leurs rangs, avec gloire et furie, Comme un trophée utile à mettre en batterie, Six canons qu'a pleurés monsieur de Brandebourg; Comme ils vous font japper cela contre un faubourg! Comme ils en ont craché naguère la volée Sur Comorn, la Hongrie étant démuselée! Et comme ils ont troué de boulets le manteau De Vérone, livrée au feu par Colalto! Les déclarations de guerre les font rire ; Ils signent ce qu'il plaît à l'empereur d'écrire ; Sous les puissants édits, sous les rescrits altiers, Au bas des hauts décrets; ils mettent volontiers Ce grand paraphe obscur qu'on nomme la mêlée ; Leur bannière à longs plis, toute bariolée, Est une glorieuse et fait claquer son fouet ; Wallstein, comme une foudre au poing, les secouait ; Leur mode est d'envoyer la bombe en ambassade ; Ils sont pour l'ennemi de mine si maussade Que s'ils allaient un jour, sur la terre ou sur la mer, Guerroyer quelque prince allié de l'enfer, Rien qu'en apercevant leurs profils sous le feutre, Satan se sentirait le goût de rester neutre. Aussi, lourde est la solde et riche est le loyer. Quand on veut des héros, il faut les bien payer. On n'a point vu, depuis Boleslas Lèvre-Torte, Une bande de gens de bataille plus forte Et des alignements d'estafiers plus hagards ; Max en fait cas, Tilly pour eux a des égards, Fritz les aime ; en voyant ces moustaches féroces, Les femmes de la cour ont peur dans leurs carrosses, Et disent : -Qu'ils sont beaux!- Leurs os sont de granit ; L'électeur de Mayence en passant les bénit, Et l'abbé de Fulda leur rit dans sa simarre ; Leur habit est d'un drap cramoisi, que chamarre Un galon triomphal, auguste, étincelant ; Ils ont deux frocs de guerre, un jaune et l'autre blanc ; Sur le jaune, l'or brille et largement éclate ; Quand ils portent le blanc sur la veste écarlate, Car la pompe des cours aime ce train changeant, On leur voit sur le corps ruisseler tant d'argent Que ces fils des glaciers semblent couverts de givre. Une troupe d'enfants s'extasie à les suivre. Ils gardent à Schoenbrunn le secret corridor. Sur l'épaule, en brocart brodé de pourpre et d'or, Ils ont, quoique plus d'un soit hérétique en somme, Le blason de l'empire et le blason de Rome ; Mais leur coeur huguenot sans courroux le subit, Et, quand l'âge ou la guerre ont usé leur habit, Et qu'il faut au Prater devant des rois paraître, Chacun d'eux, devenu bon tailleur de bon reître, S'accroupit, prend l'aiguille, et remet en état L'écusson orthodoxe à son dos apostat. Ce sont de braves gens. Jamais ils ne vacillent. En longs buissons mouvants leurs hallebardes brillent. A Prague, à Parme, à Pesth, devant Mariendal, Ils soutiennent le vaste empereur féodal ; La révolte autour d'eux se brise, échoue et sombre ; Ils ont le flamboiement, l'ordre et l'épaisseur de l'ombre ; Le vertige me prend moi-même dans les airs En regardant marcher cette forêt d'éclairs. - II Lorsque le régiment des hallebardiers passe, L'aigle montagnard, l'aigle orageux de l'espace, Qui parle au précipice et que le gouffre entend, Et qui plane au-dessus des trônes, emportant Dans le ciel, son pays, la liberté, sa proie ; Le sublime témoin du soleil qui flamboie, L'aigle des Alpes, roi du pic et du hallier, Dresse la tête au bruit de ce pas régulier, Et crie, et jusqu'au ciel sa voix hautaine monte : O chute! ignominie! inexprimable honte! Ces marcheurs alignés, ces êtres qui vont là En pompe impériale, en housse de gala, Ce sont de libres fils de ma libre montagne! Ah! les bassets en laisse et les forçats au bagne Sont grands, sont purs, sont fiers, sont beaux et glorieux Près de ceux-ci, qui, nés dans les lieux sérieux Où comme des roseaux les hauts mélèzes ploient, Fils des rochers sacrés et terribles, emploient La fermeté du pied dans les cols périlleux, Le mystérieux sang des mères aux yeux bleus, L'audace dont l'autan nous emplit les narines, Le divin gonflement de l'air dans les poitrines, La grâce des ravins couronnés de bouquets, Et la force des monts, à se faire laquais! La contrée affranchie et joyeuse, matrice De l'idée indomptable, âpre et libératrice, La patrie au flanc rude, aux bons pics arrogants, Qui portait les héros mêlés aux ouragans, Douce, délivrant l'homme et délivrant la bête, Sauvage, ayant le bruit des chutes d'eau pour fête Et la sereine horreur des antres pour palais, La terre qui nous montre au milieu des chalets Le fier archer d'Altorf tenant son arbalète, Et, titan, au-dessus du lac qui le reflète, Enjambant les grands monts comme des escaliers, La voilà maintenant nourrice des geôliers, Et l'on voit pendre ensemble à ses sombres mamelles La honte avec la gloire, ainsi que deux jumelles! L'aigle à deux fronts, marqué de son double soufflet, A cette heure à travers nos pâtres boit son lait! Quoi! la trompe d'Uri sonnant de roche en roche, La couronne de fer qu'un montagnard décroche, Les baillis jetés bas, le Föhn soufflant dix mois, Ces pentes de granit où saute le chamois Et qui firent glisser Charles le Téméraire, Le Mont-Blanc qui ne dit qu'à l'Himalaya : Frère! Ces sommets, éclatants comme d'énormes lys ; Quoi! le Pilate, quoi! le Rigi, quoi! Titlis, Ce triangle hideux de géants noirs, qui cerne Et qui garde le lac tragique de Lucerne ; Quoi! la vaste gaîté des nuages, des fleurs, Des eaux, des ouragans puissants et querelleurs ; Quoi! l'honneur, quoi! l'épieu de Sempach, la cognée De Morat bondissant hors des bois indignée, La faux de Morgarten, la fourche de Granson ; La rudesse du roc, la fierté du buisson ; Ces cris, ces feux de paille allumés sur les faîtes ; Quoi! sur l'affreux faisceau des lances stupéfaites L'immense éventrement de Winkelried joyeux ; Quoi! les filles d'Albis, anges aux chastes yeux, Les grandes mers de glace et leurs ondes muettes, Les porches d'ombre où fuit le vol des gypaëtes ; Quoi! l'homme affranchi, quoi! ces serments, cette foi Le bâton paysan brisant le glaive roi, Quoi! dans l'altier sursaut de la vengeance austère, Comme la vieille France a chassé l'Angleterre, L'Helvétie en fureur chassant l'Autrichien, Et l'Empereur, cet ours, et l'archiduc, ce chien, T'ayant pour Jeanne d'Arc, ô Jungfrau formidable ; Quoi! toute cette histoire auguste, inabordable, Escarpée, au front haut, au chant libre, à l'oeil clair, Blanche comme la neige, âpre comme l'hiver, Et du farouche vent des cimes enivrée, Terre et cieux! aboutit à la Suisse en livrée! Est-ce que le Mont-Blanc ne va pas se lever ? Ah! ceci va plus loin qu'on ne pourrait rêver! Plus loin qu'on ne pourrait calomnier! Oui, certes, L'indépendance, errant dans nos gorges désertes, Franche et vraie, et riant sous le ciel pluvieux, A des ennemis ; certes, elle a des envieux ; Ces menteurs ont construit bien des choses contre elle ; Chaque jour, leur amère et lugubre querelle Imagine une boue à lui jeter au front, Et cherche quelque forme horrible de l'affront ; Ils ont contre sa vieille et vénérable gloire Tout fait , tout publié, tout fit, tout semblé croire, Ils ont tout supposé, tout vomi, tout bavé, Mais cela cependant, ils ne l'ont pas trouvé ; Non, il n'en est pas un qui, dans sa rage, invente La liberté s'offrant aux rois comme servante! Qu'est-ce que nous allons devenir maintenant ? Devant ce résultat lugubre et surprenant, Qu'est-ce qu'on va penser de nous, chênes, mélèzes, Lacs qui vous insurgez sous les rudes falaises, Granits qui des géants semblez le dur talon ? Qu'est-ce qu'on va penser de toi, fauve aquilon ? Qu'est-ce qu'on va penser de votre miel, abeilles ? Comme vous aurez honte, ô douces fleurs vermeilles, OEillets, jasmins, d'avoir connu ces hommes-ci! Puisque l'opprobre riche est par vos coeurs choisi, Puisque c'est vous qu'on voit vêtus de l'or des princes, Superbement hideux et gardeurs de provinces, Pâtres, soyez maudits. Oh! vous étiez si beaux, Honnêtes, en haillons, et libres, en sabots! Auriez-vous donc besoin de faste ? Est-ce la pompe Des parades, des cours, des galas qui vous trompe ? Mais alors, regardez. Est-ce que mes vallons N'ont pas les torrents blancs d'écume pour galons ? Mai brode à mes rochers la passementerie Des perles de rosée et des fleurs de prairie ; Mes vieux monts pour dorure ont le soleil levant ; Et chacun d'eux, brumeux, branle un panache au vent D'où sort le roulement sinistre des tonnerres ; S'il vous faut, au milieu des forêts centenaires, Une livrée, à vous les voisins du ciel bleu, Pourquoi celle des rois, ayant celle de Dieu ? Ah! vous raccommodez vos habits! vos aiguilles, Soeurs des sabres vendus, indigneraient des filles! Ah! cous raccommodez vos habits! Venez voir, Quand la saison commence à venter, à pleuvoir, Comment l'altier Pelvoux, vieillard à tête blanche, Sait, tout déguenillé de grêle et d'avalanche, Mettre à ses cieux troués une pièce d'azur, Et, croisant les genoux dans quelque gouffre obscur, Tranquille, se servir de l'éclair pour recoudre Sa robe de nuée et son manteau de foudre! Sur la terre où tout jette un miasme empoisonneur, Où même cet instinct qu'on appelle l'honneur De pente en pente au fond de la bassesse glisse, Il n'est qu'un peuple libre, un montagnard, la Suisse ; Tous les autres, ramant l'ombre des deux côtés, Sont les galériens des blêmes royautés ; Or, les rois ont eu l'art de mettre en équilibre Les pauvres peuples serfs avec le peuple libre, Et font garder, afin que l'ordre soit complet, Les esclaves, forçats, par le libre, valet. Et dire que la Suisse eut jadis l'envergure D'un peuple qui se lève et qui se transfigure! O vils marchands d'eux-même! Immonde abaissement! Leur enfance a reçu ce haut enseignement Qu'un peuple s'affranchit, c'est-à-dire se crée, Par la révolte sainte et l'émeute sacrée, Qu'il faut rompre ses fers, vaincre, et que le lion Superbe, pour crinière la rébellion ; C'est leur dogme. A cette heure, ils ont dans leur service De punir dans autrui leur vertu comme un vice ; Ils le font. Les voici prêtant main-forte aux rois Contre un Sempach lombard, contre un Morat hongrois! Si bien que maintenant, c'est fini. Nous en sommes A cette indignité qu'en tout pays les hommes Entendent l'Helvétie, en des coins ténébreux, Chuchoter, proposant à leurs maîtres contre eux Ses archers, d'autant plus lâches qu'ils sont plus braves, Fille publique auprès des nations esclaves ; Et que le despotisme, habile à tout plier, Met au monde un carcan, à la Suisse un collier! Donc, César vous admet dans ses royaux repaires ; César daigne oublier que vous avez pour pères Tous nos vieux héros, purs comme le firmament ; Même un peu de pardon se mêle à son paiement ; L'iniquité, le dol, le mal, la tyrannie, Vous font grâce, et, riant, vous laissent l'ironie De leur porte à défendre, et d'un tambour honteux Et d'un clairon abject à sonner devant eux! Hélas! n'eût-on pas cru ces monts invulnérables! Oh! comme vous voilà fourvoyés, misérables! D'où venez-vous ? De Pesth. Et qu'avez-vous fait là ? L'aigle à deux fronts, sur qui Guillaume Tell souffla, Suivait vos bataillons de son regard oblique ; Trois ans d'atrocité sur la place publique, Trois ans de coups de hache et de barres de fer, Les billots, les bûchers, les fourches, tout l'enfer, Les supplices hurlant dans la brume hagarde, C'est là ce que l'Autriche a mis sous votre garde. Devant vous, on tuait le juste et l'innocent, Les coudes des bourreaux étaient rouges de sang, Les glaives s'ébréchaient sur les nuques, la corde Coupait d'un hoquet noir le cri : Miséricorde! On prodiguait au bois en feu plus de vivants Qu'il n'en pouvait brûler, même aidé par les vents, On mêlait le héros dans la flamme à l'apôtre, L'un n'était pas fini que l'on commençait l'autre, Les têtes des plus saints et des plus vénérés Pourrissaient au soleil au bout des pieux ferrés, On marquait d'un fer chaud le sein fumant des femmes, On rouait des vieillards, et vous êtes infâmes. Voilà ce que je dis, moi, l'aigle pour de bon. Le fourbe Gaïnas et le louche Bourbon N'ont trahi que des rois dans leur noirceur profonde, Mais vous, vous trahissez la liberté du monde ; Votre fanfare sort du charnier, vos tambours Sont pleins du cri des morts dénonçant les Habsbourgs ; Et, lorsque vous croyez chanter dans la trompette, Ce chant joyeux, la tombe en sanglot le répète. Forçant Mantoue, à Pesth aidant le coutelas, Buquoy, Mozellani, Londorone, Galas, Sont vos chefs ; vous avez, reîtres, fait une espèce De hauts faits et d'exploits dont la fange est épaisse ; A Bergame, à Pavie, à Crême, à Guastalla, Vous témoins, vous présents, vous mettant le holà, A la sainte Italie on lisait sa sentence ; On promenait de rue en rue une potence, Et, vous, vous escortiez la charrette ; et ceci Ne vous quittera plus, et sans fin ni merci Ce souvenir vous suit, étant de la nuit noire ; O malheureux! vos noms traverseront l'histoire A jamais balafrés par l'ombre qui tombait Sur vos drapeaux des bras difformes du gibet. Deuil sans fond! c'est l'honneur de leur pays qu'ils tuent ; En se prostituant, c'est moi qu'ils prostituent ; Nos vieux pins ont fourni leurs piques dont l'acier Apporte dans l'égout le reflet du glacier ; Ils traînent avec eux la Suisse, quoi qu'on dise ; Et les pâles aïeux sont dans leur bâtardise ; Nos héros sont mêlés à leurs rangs, nos grands noms Sont de leurs lâchetés parents et compagnons, De sorte que, dans l'ombre où César supplicie Le Salzbourg, la Hongrie aux fers, la Dalmatie, Quand Fritz jette au bûcher le Tyrol prisonnier, Quand Jean lie au poteau l'Alsace, quand Reynier Bat de verges Crémone échevelée et nue, Quand Rodolphe après Jean et Reynier continue, Quand Mathias livre Ancône au sabre du hulan, Quand Albrecht Dent-de-Fer exécute Milan, Autour des nations qui râlent sur la claie, Furst, et Guillaume Tell, et Melchthal font la haie! Est-ce qu'ils oseront rentrer sur nos hauteurs, Ces anciens laboureurs et ces anciens pasteurs Que l'Autriche aujourd'hui caserne dans ses bouges ? Est-ce qu'ils reviendront avec leurs habits rouges, Portant sur leurs fronts morne et dans leur oeil fatal La domesticité monstrueuse du mal ? S'ils osent revenir, si, pour faveur dernière, L'Autriche leur permet d'emporter sa bannière, S'ils rentrent dans nos monts avec cet étendard Dont l'ombre fait d'un homme et d'un pâtre un soudard, Oh! quelle auge de porcs, quelle cuve de fange, Quelle étable inouïe, épouvantable, étrange, Femmes, essuierez-vous avec ce drapeau-là ? Jamais dans plus de nuit un peuple ne croula. Désespoir! désespoir de voir mes Alpes sombres Honteuses, projeter leurs gigantesques ombres Jusque dans l'antichambre infâme des tyrans! Cieux profonds, purs azurs sacrés et fulgurants, Laissez-moi m'en aller dans vos gouffres sublimes! Que je perde de vue, au fond des clairs abîmes, La terre, et l'homme, acteur féroce ou vil témoin! O sombre immensité, laisse-moi fuir si loin Que je voie, à travers tes prodigieux voiles, Décroître le soleil et grandir les étoiles! * Aigle, ne t'en va pas ; reste aux Alpes uni, Et reprends confiance, au seuil de l'infini, Aigle, dans la candeur des neiges éternelles ; Ne t'en va pas ; et laisse en tes glauques prunelles Les foudres apaisés redevenir rayons ; Penchons-nous, moins amers, sur ce que nous voyons ; La faute est sur les temps et n'est pas sur les hommes. Un flamboiement sinistre emporte les Sodomes, Tout est dit. Mais la Suisse au-dessus de l'affront Gardera l'auréole altière de son front ; Car c'est la roche avec de la bonté pétrie, C'est la grande montagne et la grande patrie, C'est la terre sereine assise près du ciel ; C'est elle qui, gardant pour les pâtres le miel, Fit connaître l'abeille aux rois par les piqûres ; C'est elle qui, parmi les nations obscures, La première alluma sa lampe dans la nuit ; Le cri de délivrance est fait avec son bruit ; Le mot Liberté semble une voix naturelle De ses prés sous l'azur, de ses lacs sous la grêle, Et tout dans ses monts, l'air, la terre, l'eau, le feu, Le dit avec l'accent dont le prononce Dieu! Au-dessus des palais de tous les rois ensemble, La pauvre vieille Suisse, où le rameau seul tremble, Tranquille, élèvera toujours sur l'horizon Les pignons effrayants de sa haute maison. Rien ne ternit ces pics que la tempête lave. Volcans de neige ayant la lumière pour lave, Qui versent sur l'Europe un long ruissellement De courage, de foi, d'honneur, de dévouement, Et semblent sur la terre une chaîne d'exemples ; Toujours ces monts auront des figures de temples. Qu'est-ce qu'un peu de fange humaine jaillissant Vers ces sublimités d'où la clarté descend ? Ces pics sont la ruine énorme des vieux âges Où les hommes vivaient bons, aimants, simples, sages ; Débris du chaste éden par la paix habité, Ils sont beaux ; de l'aurore et de la vérité Ils sont la colossale et splendide masure ; Où tombe le flocon que fait l'éclaboussure ? Qu'importe un jour de deuil quand, sous l'oeil éternel, Ce que noircit la terre est blanchi par le ciel ? L'homme s'est vendu. Soit. A-t-on dans le louage Compris le lac, le bois, la ronce, le nuage ? La nature revient, germe, fleurit, dissout, Féconde, croît, décroît, rit, passe, efface tout. La Suisse est toujours là, libre. Prend-on au piége Le précipice, l'ombre et la bise et la neige ? Signe-t-on des marchés dans lesquels il soit dit Que l'Orteler s'enrôle et devient un bandit ? Quel poing cyclopéen, dites, ô roches noires, Pourra briser la Dent de Morcle en vos mâchoires ? Quel assembleur de boeufs pourra forger un joug Qui du pic de Glaris aille au piton de Zoug ? C'est naturellement que les monts sont fidèles Et purs, ayant la forme âpre des citadelles, Ayant reçu de Dieu des créneaux où le soir, L'homme peut, d'embrasure en embrasure, voir Étinceler le fer de lance des étoiles. Est-il une araignée, aigle, qui dans ses toiles Puisse prendre la trombe et la rafale et toi ? Quel chef recrutera le Salève ? à quel roi Le Mythen dira-t-il : -Sire, je vais descendre!- Qu'après avoir dompté l'Athos, quelque Alexandre, Sorte de héros monstre aux cornes de taureau, Aille donc relever sa robe à la Jungfrau! Comme la vierge, ayant l'ouragan sur l'épaule, Crachera l'avalanche à la face du drôle! Aigle, ne maudis pas, au nom des clairs torrents, Les tristes hommes, fous, aveugles, ignorants. Puis, est-ce pour jamais qu'on embauche les hommes ? Non, non. Les Alpes sont plus fortes que les Romes ; LE pays tire à lui l'humble pâtre pleurant ; Et, si César l'a pris, le Mont-Blanc le reprend. Non, rien n'est mort ici. Tout grandit, et s'en vante. L'Helvétie est sacrée et la Suisse est vivante ; Ces monts sont des héros et des religieux ; Cette nappe de neige aux plis prodigieux D'où jaillit, lorsque en mai la tiède brise ondoie, Toute une floraison folle d'air et de joie, Et d'où sortent des lacs et des flots murmurants, N'est le linceul de rien, excepté des tyrans. Gloire aux monts! leur front brille et la nuit se dissipe. C'est plus que le matin qui luit ; c'est un principe! Ces mystérieux jours blanchissant les hauteurs, Qu'on prend pour des rayons, sont des libérateurs ; Toujours aux fiers sommets ces aubes sont données : Aux Alpes Stauffacher, Pélage aux Pyrénées! La Suisse dans l'histoire aura le dernier mot Puisqu'elle est deux fois grande, étant pauvre, et là-haut ; Puisqu'elle a sa montagne et qu'elle a sa cabane. La houlette de Schwitz qu'une vierge enrubanne, Fière, et, quand il le faut, se hérissant de clous, Chasse les rois ainsi qu'elle chasse les loups. Gloire au chaste pays que le Léman arrose! A l'ombre de Melchthal, à l'ombre du Mont-Rose, La Suisse trait sa vache et vit paisiblement. Sa blanche liberté s'adosse au firmament. Le soleil, quand il vient dorer une chaumière, Fait que le toit de paille est un toit de lumière ; Telle est la Suisse, ayant l'honneur dans ses prés verts, Et de son indigence éclairant l'univers. Tant que les nations garderont leurs frontières, La Suisse éclatera parmi les plus altières ; Quand les peuples riront et s'embrasseront tous, La Suisse sera douce au milieu des plus doux. Suisse! à l'heure où l'Europe enfin marchera seule, Tu verras accourir vers toi, sévère aïeule, La jeune Humanité sous son chapeau de fleurs ; Tes hommes bons seront chers aux hommes meilleurs ; Les fléaux disparus, faux dieu, faux roi, faux prêtre, Laisseront le front blanc de la paix apparaître ; Et les peuples viendront en foule te bénir, Quand la guerre mourra, quand, devant l'avenir, On verra, dans l'horreur des tourbillons funèbres, Se hâter pêle-mêle au milieu des ténèbres, Comme d'affreux oiseaux heurtant leurs ailerons, Une fuite effrénée et noire de clairons! En attendant, la Suisse a dit au monde : Espère! Elle a de la vieille hydre effrayé le repaire ; Ce qu'elle a fait jadis, pour les siècles est fait ; La façon dont la Suisse à Sempach triomphait Reste la grande audace et la grande manière D'attaquer une bête au fond de sa tanière. Tous ses nuages, blancs ou noirs, sont des drapeaux. L'exemple, c'est le fait dans sa gloire, au repos, Qui charge lentement les coeurs et recommence ; Melchthal; grave et penché sur le monde, ensemence. Un jour, à Bâle, Albrecht, l'empereur triomphant, Vit une jeune mère auprès d'un jeune enfant ; LA mère était charmante ; elle semblait encore, Comme l'enfant, sortie à peine de l'aurore ; L'empereur écouta de près leurs doux ébats, Et la mère disait à son enfant tout bas : -Fils, quand tu seras grand, meurs pour la bonne cause!- Oh! rien ne flétrira cette feuille de rose! Toujours le despotisme en sentira le pli. Toujours les mains prêtant le serment de Grutli Apparaîtront en rêve au peuple en léthargie ; Toujours les oppresseurs auront, dans leur orgie, Sur la lividité de leur face l'effroi Du tocsin qu'Unterwald cache dans son beffroi. Tant que les nations au joug seront nouées, Tant que l'aigle à deux becs sera dans les nuées, Tant que dans le brouillard des montagnes l'éclair Ébauchera le spectre insolent de Gessler, On verra Tell songer dans quelque coin terrible ; Et les iniquités, la violence horrible, La fraude, le pouvoir du vainqueur meurtrier, Cibles noires, craindront cet arbalétrier. Assis à leur souper, car c'est leur crépuscule, Et le jour qui pour nous monte, pour eux recule, Les satrapes seront éblouissants à voir, Raillant la conscience, insultant le devoir, Mangeant dans les plats d'or et les coupes d'opales, Joyeux ; Mais par instants ils deviendront tout pâles, Feront taire l'orchestre, et, la sueur au front, Penchés, se parlant bas, tremblants, regarderont S'il n'est pas quelque part, là, derrière la table, Calme, et serrant l'écrou de son arc redoutable. Pourtant il se pourra qu'à de certains moments, Dans les satiétés et les enivrements, Ils se disent : -Les yeux n'ont plus rien de sévère ; Guillaume Tell est mort.- Ils rempliront leur verre, Et le monde comme eux oubliera. Tout à coup, A travers les fléaux et les crimes debout, Et l'ombre, et l'esclavage, et les hontes sans nombre, On entendra siffler la grande flèche sombre. Oui, c'est là la foi sainte, et, quand nous étouffons, Dieu nous fait respirer par ces pensers profonds. Au-dessus des tyrans l'histoire est abondante En spectres que du doigt Tacite montre à Dante ; Tous ces fantômes sont la liberté planant, Et toujours prête à dire aux hommes : -Maintenant!- Et, depuis Padrona Kalil aux jambes nues Jusqu'à Franklin ôtant le tonnerre des nues, Depuis Léonidas jusqu'à Kosciuzko, Le cri des uns du cri des autres est l'écho. Oui, sur vos actions, de tant de deuils mêlées, Multipliez les plis des pourpres étoilées, Ayez pour vous l'oracle, et Delphe avec Endor, Maîtres ; riez, le front coiffé du laurier d'or, Aux pieds de la fortune infâme et colossale ; Tout à coup Botzaris entrera dans la salle, Byron se dressera, le poëte héros, Tzavellas, indigné du succès des bourreaux, Soufflettera le groupe effaré des victoires ; Et l'on verra surgir au-dessus de vos gloires L'effrayant avoyer Gundoldingen, cassant Sur César le sapin des Alpes teint de sang! - XXXII Inferi On est dans l’invisible, on est dans l’impalpable. Ici tout, jusqu’à l’air qu’on respire, est coupable, Et l’eau qui pleure est un remords ; Sous on ne sait quelle ombre, on ne sait quelles formes Flottent, et l’on voit, tels que des songes énormes, Passer d’affreux univers morts ! Suivis de loin d’un oeil fixe qui les regarde, Tristement éclairés dans leur fuite hagarde Par d’horribles astres hiboux, Charriant prêtre et roi, prince, esclave, ministre, Traînant dans leurs agrès l’éternité sinistre Qui porte l’ombre à ses deux bouts ; Agitant des linceuls et secouant des chaînes, Pleins de vers, fourmillant de monstres, noirs de haines, 15Demandant au gouffre un flambeau, En proie aux vents soufflant d’une bouche insensée, Mondes spectres qui font hésiter la pensée Entre le bagne et le tombeau ; Ils vont ! les uns chantant ainsi que des Sodomes ; Les autres, visions, créations, fantômes, Sans palpitation, sans bruit ; Et derrière eux, chargés des maux que nous subîmes, Ils ont pour les pousser d’abîmes en abîmes Toute la fureur de la nuit ! Ils vont ! l’espace est morne et sourd ; leurs envergures Font dans l’affreux brouillard de lugubres figures. Pas d’ancres et pas d’avirons. L’hiver les bat, la grêle aux flots pressés les crible, Et la pluie effarée à la crinière horrible 30Tord les nuages sur leurs fronts. Chiourmes de la mort, égouts, fosses communes ! On les voit vaguement comme de sombres lunes. Rien n’arrête leur vol hideux. Au-dessus d’eux la brume et l’horreur se répandent, La profondeur les hait ; les précipices pendent Dans les gouffres au-dessous d’eux. Ils traversent, allant où l’ouragan les lance, Tantôt une tempête, et tantôt un silence ; L’univers vivant et profond Ne les aperçoit pas dans les brouillards sans bornes ; Ils passent dans la nuit comme des faces mornes Qui paraissent et qui s’en vont. Ces globes, qu’en prisons, Seigneur, vous transformâtes, Ces planètes-pontons, ces mondes-casemates, 45Flottes noires du châtiment, Errent, et sur les flots tortueux et funèbres, Leurs mâts de nuit, portant des voiles de ténèbres, Frissonnent éternellement. Des tourbillons ayant des formes de furies Les poursuivent ; les pleurs, sources jamais taries, Les angoisses et les effrois, Le désespoir, l’ennui, la démence, le crime, Vident sur ces passants monstrueux de l’abîme Toutes leurs urnes à la fois. Là sont tous les punis et tous les misérables ; Rongés par leurs passés, ulcères incurables, La face aux trous de leurs cachots, Criant : où sommes-nous ? d’une voix éperdue, Et distinguant parfois, sous eux, dans l’étendue, 60Des monts, pustules du chaos. Là Caïn pleure, Achab frémit, Commode rêve, Borgia rit ; les vers de terre armés du glaive, Les roseaux qui disaient : je veux ! Sont là ; les Pharaons et les Sardanapales S’y courbent ; le vent souffle ; au fond, des larves pâles Penchent leurs sinistres cheveux. Là sont les trahisseurs mêlés aux parricides, Tous les despotes fous redevenus lucides, L’homme-loup et l’homme-renard, Leur bagne par moment fait le bruit d’une claie ; Le ciel leur apparaît comme une immense plaie Où chacun d’eux voit son poignard. L’ombre est un miroir sombre où leurs forfaits se montrent, Leur remords est debout dans tout ce qu’ils rencontrent ; 75Partout, dans le morne chemin, Chacun d’eux voit son crime, et le reste est chimère ; Le même spectre fait dire à Néron : ma mère ! Et crier : mon frère ! à Caïn. Plus bas encor s’en vont dans l’ombre expiatoire Des mondes dont la mort même ignore l’histoire, Où le mal tord ses derniers noeuds, Cieux où toute lueur expire évanouie, À qui, dans la noirceur de leur brume inouïe, Tibère apparaît lumineux. Quelques-uns ont été des édens et des astres. Et l’on voit maintenant, tout chargés de désastres, Rouler, éteints, désespérés, L’un semant dans l’espace une effroyable graine, L’autre traînant sa lèpre et l’autre sa gangrène, 90Ces noirs soleils pestiférés ! Et squelettes sans tête et crânes sans vertèbres, Mages étudiant de lugubres algèbres, Tous les maux par Satan rêvés, Vices, hydres, dragons, sont là ; l’horreur sanglote ; Ils passent ; à l’avant le néant, leur pilote, Regarde avec ses yeux crevés. Où vont-ils ? La nuit s’ouvre et sur eux se referme. Le ciel, quoiqu’il soit l’ombre où la clémence germe, Ignore le gouffre puni ; Et nul ne sait combien de millions d’années Doivent errer, traînant les larves forcenées, Ces lazarets de l’infini. Et quel effroi sur terre, et même au fond des tombes Quel frisson, si, parmi les foudres et les trombes, 105Aux lueurs des astres fuyants, Nous voyions, dans la nuit où le sort nous écroue, Surgir subitement l’épouvantable proue D’un de ces mondes effrayants ! XXXIII Le cercle des tyrans. I LIBERTÉ ! De quel droit mettez-vous des oiseaux dans des cages ? De quel droit ôtez-vous ces chanteurs aux bocages, Aux sources, à l'aurore, à la nuée, aux vents ? De quel droit volez-vous la vie à des vivants ? Homme, crois-tu que Dieu, ce père, fasse naître L'aile pour l'accrocher au clou de ta fenêtre ? Ne peux-tu vivre heureux et content sans cela ? Qu'est-ce qu'ils ont donc fait tous ces innocents-là Pour être au bagne avec leur nid et leur femelle ? Qui sait comment leur sort à notre sort se mêle ? Qui sait si le verdier qu'on dérobe aux rameaux, Qui sait si le malheur qu'on fait aux animaux Et si la servitude inutile des bêtes Ne se résolvent pas en Nérons sur nos têtes ? Qui sait si le carcan ne sort pas des licous ? Oh ! de nos actions qui sait les contre-coups, Et quels noirs croisements ont au fond du mystère Tant de choses qu'on fait en riant sur la terre ? Quand vous cadenassez sous un réseau de fer Tous ces buveurs d'azur faits pour s'enivrer d'air, Tous ces nageurs charmants de la lumière bleue, Chardonneret, pinson, moineau franc, hochequeue, Croyez-vous que le bec sanglant des passereaux Ne touche pas à l'homme en heurtant ces barreaux ? Prenez garde à la sombre équité. Prenez garde ! Partout où pleure et crie un captif, Dieu regarde. Ne comprenez-vous pas que vous êtes méchants ? À tous ces enfermés donnez la clef des champs ! Aux champs les rossignols, aux champs les hirondelles ! Les âmes expieront tout ce qu'on fait aux ailes. La balance invisible a deux plateaux obscurs. Prenez garde aux cachots dont vous ornez vos murs ! Du treillage aux fils d'or naissent les noires grilles ; La volière sinistre est mère des bastilles. Respect aux doux passants des airs, des prés, des eaux ! Toute la liberté qu'on prend à des oiseaux Le destin juste et dur la reprend à des hommes. Nous avons des tyrans parce que nous en sommes. Tu veux être libre, homme ? et de quel droit, ayant Chez toi le détenu, ce témoin effrayant ? Ce qu'on croit sans défense est défendu par l'ombre. Toute l'immensité sur le pauvre oiseau sombre Se penche, et te dévoue à l'expiation. Je t'admire, oppresseur, criant : oppression ! Le sort te tient pendant que ta démence brave Ce forçat qui sur toi jette une ombre d'esclave ; Et la cage qui pend au seuil de ta maison Vit, chante, et fait sortir de terre la prison. II LES MANGEURS Ils ont des surnoms, Juste, Auguste, Grand, Petit, Bien-Aimé, Sage, et tous ont beaucoup d'appétit. Qui sont-ils ? Ils sont ceux qui nous mangent. La vie Des hommes, notre vie à tous, leur est servie. Ils nous mangent. Quel est leur droit ? Le droit divin. Ils vivent. Tout le reste est inutile et vain, Le vent après le vent, le nombre après le nombre Passe, et le genre humain n'est qu'une fuite d'ombre. Est-ce qu'ils ont pour voix la foudre ? Ils ont la voix Que vous avez. Sont-ils malades ? Quelquefois. Sont-ils forts ? Comme vous. Beaux ? Comme vous. Leur âme ? Vous ressemble. Et de qui sont-ils nés ? D'une femme. Ils ont, pour vous dompter et vous accabler tous, Des châteaux, des donjons. Bâtis par qui ? Par vous. Et quelle est leur grandeur ? À peu près votre taille. Ils ont une servante affreuse, la bataille ; Ils ont un noir valet qu'on nomme l'échafaud. Ils ont pour fonction de n'avoir nul défaut, D'être pour les passants, chefs, souverains et maîtres, Pour la femme aux seins nus sultans, dieux pour les prêtres. Par ces êtres, élus du destin hasardeux, La suprême parole est dite, et chacun d'eux Pèse plus à lui seul qu'un monde et qu'une foule ; Il écrit : ma raison, sur le canon qui roule. Et quels sont leurs cerveaux ? Étroits. Leurs volontés ? Énormes. Quelles sont leurs oeuvres ? Écoutez. Celui-ci, que la croix du vieil Ivan protége, A le bonheur d'avoir un sépulcre de neige Assez grand pour y mettre un peuple tout entier ; Il y met la Pologne ; il faut bien châtier Ce peuple puisqu'il ose exister. Cette reine Fut jeune, belle, heureuse, ignorante, sereine, Et n'a jamais fait grâce, et tout son alphabet, Hélas ! commence au trône et finit au gibet. Celui-ci parle au nom du martyr qu'on adore ; Sous la sublime croix qu'un reflet du ciel dore, Cet homme plein d'un sombre et périlleux pouvoir, Prie et songe, et n'est pas épouvanté de voir Son crucifix jeter l'ombre des guillotines, Cet autre, torche au poing, dans les cités mutines, Se rue, et brûle et pille, et d'Irun à Cadix Règne, et fait fusiller un prisonnier sur dix, Et dit : Je n'en fais pas fusiller davantage, Étant civilisé ; puis il reprend : Le Tage Et l'Èbre feront voir que le maître est présent ; Peuples, je veux qu'on dise en voyant tant de sang Et tant de morts passer que c'est le roi qui passe ! - Cet autre est un césar de l'espèce rapace ; Le laurier est chétif, mais le profit est grand, Cela suffit ; il vient ; et que fait-il ? il prend. Il empoche ; quoi ? tout ; les sacs d'or qu'on lui compte, Les provinces, les morts, Strasbourg, Metz, et la honte ; Ce que fit Metternich est refait par Bismarck. Le père de cet autre a bombardé Saint-Marc Et dans l'affreux Spielberg reconstruit la Bastille Cet autre à son visir a marié sa fille : Cette fille abusant de son droit à l'enfant, Met au monde un garçon, ce que la loi défend ; L'aïeul fait étrangler son petit-fils. Cet autre, Jeune, dans les tripots et les femmes se vautre, Puis il se dit : Je suis Bonaparte à peu près ; Si je songeais au trône et si je m'empourprais ? Il s'empourpre ; il devient sanglant. C'est un vrai prince. Chez eux le plus puissant est souvent le plus mince ; Ils ont le coeur des rocs et la dent des lions ; Ils sont ivres d'encens, d'effroi, de millions, De volupté, d'horreur, et leur splendeur est noire. S'ils ont soif, il leur faut beaucoup de sang à boire ; La guerre leur en verse ; il leur faut, s'ils ont faim, Beaucoup de nations à dévorer. Enfin, Revanche ! les mangeurs sont mangés, ô mystère ! - Comme c'est bon les rois ! disent les vers de terre. III Archiloque l'atteste, Athène l'entendit, Un jour un magistrat devint terrible et dit : - Je m'en vais, je cherche un refuge, L'Aréopage pèse à faux poids. Temps d'effroi ! Voilez-vous, cieux ! on voit le droit hors de la loi Et la justice hors du juge ! Cicéron était là quand un centurion Brisa son glaive et dit à César : - Histrion, Je connais ta pensée intime ; L'armée après toi marche avec ses généraux ; Pas moi. Je ne suis pas l'espèce de héros Qu'il te faut pour commettre un crime. Ô noir Machiavel, génie et paria, Tu t'en souviens, un jour un apôtre cria : - C'est trop ! le pape trompe l'homme. Horreur ! Satan et lui mettent le même anneau. Jérusalem, ils font dévorer ton agneau Par la vieille louve de Rome ! - La conscience humaine est engloutie au fond D'un océan de honte où tout rampe et se fond, Mer sombre et sans route frayée ; Ce gouffre écume et roule, et l'on voit par moment Reparaître au milieu des flots confusément Le cadavre de la noyée. IV UN VOLEUR À UN ROI Vous êtes, sous le ciel par moments obscurci, Un ambitieux, sire, et j'en suis un aussi ; Roi, nous avons, car l'homme est diversement ivre, Le même but tous deux, c'est d'avoir de quoi vivre ; Il nous faut pour cela, suis-je sage ? es-tu fou ? À toi, prince, un royaume, à moi penseur, un sou. Tout l'homme est le même homme et fait la même chose. Roi, la bonté de l'Être inconnu se compose De la dispersion de tout dans l'infini ; Nul n'est déshérité, personne n'est banni ; Et les vents, car telle est l'immensité des souffles, Jettent aux rois l'empire et l'obole aux maroufles. Nous voulons tous les deux, à tout prix, n'importe où, Toi grossir ton royaume et moi gagner mon sou ; Et dans notre sagesse et dans notre démence, Roi, nous sommes aidés par le hasard immense. Seulement je vaux plus que toi. Daigne écouter. Nous sommes tous deux fils, toi qu'il faut redouter, De l'étrangère, et moi de la bohémienne ; Roi, que ta majesté fasse pendre la mienne, Cela ne prouve pas qu'en notre désaccord La tienne ait raison, sire, et que la mienne ait tort. Je suis né, laisse-moi te raconter ce conte, Pour avoir faim toujours et n'avoir jamais honte, Car ce n'est pas honteux de manger. Rien n'est vrai Que la faim ; et l'enfer, dont l'homme fait l'essai, C'est l'éternel refus du pain fuyant les bouches ; Et c'est pourquoi je rôde au fond des bois farouches. Je ne suis pas méchant, moi qui parle ; je veux, Sans ôter aux mortels un seul de leurs cheveux, Leur retirer un peu des choses superflues Et pesantes qui font leurs bourses trop joufflues. Je dépense à cela beaucoup de talent. Roi, Je ne verse jamais le sang. Écoute-moi ; Médite si tu peux, et, si tu veux, digère, Mais comprends-moi. Je hais le mal qui s'exagère ; Tuer, c'est de l'orgueil. Casser un bourgeois, fi ! À quoi bon ? L'assassin est un larron bouffi. Roi, je suis un aimant mystérieux qui passe Et qui, par sa douceur éparse dans l'espace, Attire, sans vacarme et sans brutalité, Et fait venir à lui de bonne volonté Les farthings endormis dans les poches des hommes. Je m'annexe les sous sans mépriser les sommes, Mais les bons sacs bien lourds c'est rare ; il me suffit D'un denier ; et souvent je n'ai pour tout profit De mes subtils travaux, dignes de vos estimes, Messieurs les empereurs et rois, que cinq centimes ; Je m'en contente, étant aux hommes indulgent. Je tâche de coûter au peuple peu d'argent, Mais de manger. Avoir un trou, m'en faire un Louvre ; Guetter l'homme qui passe ou le volet qui s'ouvre ; Attendre qu'un marchand sous les brises du soir Rêve, et laisse bâiller le tiroir du comptoir, Vite y fourrer avec une agilité d'ange Ma patte, et n'être vu dans ce mystère étrange Que des astres pensifs au fond du ciel profond ; Épier la minute où les belles défont Leur jarretière afin de leur chiper leur montre ; Des sous avec ma griffe opérer la rencontre ; Ajouter pour rallonge au destin mes dix doigts ; Dire à Dieu : Tu sais bien, au fond, que tu me dois, Donc ne te fâche pas ! telle est ma vie, altesse. Vous avez la grandeur, moi j'ai la petitesse ; Mais devant le soleil, ce prodige flagrant, L'infiniment petit vaut l'infiniment grand. Vaut mieux. Je ne prends pas au sérieux l'étoffe Qui m'habille, moi ver de terre et philosophe ; Jouer la comédie est le faible de Dieu ; Il ne s'irrite pas, mais il se moque un peu ; C'est un poëte ; et l'homme est sa marionnette. La naissance et la mort sont deux coups de sonnette, L'un à l'entrée, et l'autre au départ du pantin, Je ris avec le vieux machiniste Destin. Tout est décor. Au fond la réalité manque. Tout est fardé, le roi comme le saltimbanque ; Jocrisse, Hamlet. Sachez ceci, mortels tremblants, Avec du calicot qui fait de grands plis blancs, Avec de la farine et du blanc de céruse, On est en scène un spectre, ou bien Pierrot. Ma ruse, À moi, qui suis un être infinitésimal, C'est de ne vraiment faire aux hommes aucun mal, Et de vivre pourtant. Fais ça. Je t'en défie. Roi, ce n'est pas de trop cette philosophie ; Je poursuis. Je prétends que je vaux mieux que toi, Que tous ; et je le prouve, à toi foule, à vous roi. J'ai remarqué que l'homme, infirme et pâle ébauche, N'a rien que la main droite, et tout au plus la gauche, Ce qui fait que toi, prince, homme, auguste animal, Tu portes bien la force et la justice mal ; Alors j'ai médité, voulant dépasser l'homme ; Et, sûr de mon bon droit, mais d'emphase économe, Bienveillant, point hâbleur, discret sous le ciel bleu, Réparateur obscur des lacunes de Dieu, À force de songer et de vouloir, à force De sonder toute chose au delà de l'écorce, Prince, et d'étudier à fond le coeur humain, J'ai fini par avoir une troisième main. Celle qu'on ne voit pas. La bonne. Tel est, sire, Mon art. Le résultat, voleur. Masque de cire, Fantôme, ombre, poussière et cendre, majesté, As-tu compris ? Ô rois, vous êtes un côté ; Je suis l'autre. Je suis l'homme d'esprit, le maître Du crépuscule obscur, du risque, du peut-être, Du néant, du passant, du souffle aérien ; Je possède ce tout que vous appelez rien ; Je combine le vent avec la destinée ; Et j'existe. Mon âme est vers l'azur tournée Et songeant qu'après tout, dans ce monde gueusard, Je suis un becqueteur paisible du hasard, Que mes dents ne sont pas des dents inexorables, Que je ne répands point le sang des misérables Comme un juge, comme un bourreau, comme un soldat, Songeant que de zéro je suis le candidat, Que mon ambition, sans haine et sans durée, Plane sur les humains d'une aile modérée Et s'arrête à l'endroit où s'achève ma faim, Et que je ne fais rien que ce que font enfin Les gais oiseaux du ciel sous l'orme et sous l'érable, Pour n'être point méchant je me sens vénérable. Oui, je suis un mortel doué de facultés Que n'ont pas bien des rois dans le marbre sculptés ; Un baïoque, métal inerte, simple cuivre, S'il me sent là, devient vivant, cherche à me suivre, Et la monnaie en moi voit son Pygmalion ; Et les sous des bourgeois qui sans rébellion, Sans bruit, reconnaissant un chef à mon approche, Les quittent pour venir tendrement dans ma poche, Représentent, seigneur, de ma part tant de soins, Tant d'adresse, un si beau scrupule en mes besoins, Et tant de glissements d'anguille et de couleuvre, Qu'ils sont chez eux des sous et chez moi des chefs-d'oeuvre. Ah ! quel art que le mien ! Mon collaborateur, Dieu, qui met le possible, ô prince, à ma hauteur, Sait tout ce qu'il me faut de calcul, d'industrie, D'héroïsme, d'aplomb, de haute rêverie, De sourires au sort bourru, de doux regards À la fortune, fille aimable aux yeux hagards, De patience auguste et d'étude acharnée, Et de travaux, pour faire, au bout d'une journée De pas errants, d'essais puissants, d'efforts hardis, Changer de maître à deux ou trois maravédis ! Mais toi, quelle est ta peine ? aucune ; et ton mérite ? Nul. On croit être grand, quoi ! parce qu'on hérite ! Ton père t'a laissé le monde en s'en allant. Être né, quel effort ! avoir faim, quel talent ! Téter sa mère, et puis manger un peuple ! Ô prince ! Ton appétit est gros, mais ton génie est mince, Un beau jour, sous ta pourpre et sous ton cordon bleu, Trouvant qu'avoir un peuple à toi seul, c'est trop peu, Tu jettes un regard de douce convoitise Sur un empire ainsi qu'un bouc sur un cytise. Tu dis : Si j'empochais le peuple d'à côté ? Alors, de force, aidé dans ta férocité Par le prêtre qui fouille au fond du ciel, dévisse La foudre, et met le Dieu de l'ombre à ton service, De ton flamboiement noir toi-même t'aveuglant, Tu saisis, glorieux, sacré, béni, sanglant, N'importe quel pays qui soit à ta portée ; Toute la terre tremble et crie épouvantée ; Toi, tu viens dévorer, tu fais ce qu'on t'apprit ; Tu ne te mets en frais d'aucun effort d'esprit ; Tu fais assassiner tout avec nonchalance, À coups d'obus, à coups de sabre, à coups de lance. C'est simple. Eh bien, tu viens prendre une nation, Voilà tout. N'es-tu pas l'extermination, Le droit divin, l'élu qu'un fakir, un flamine, Un bonze, a frotté d'huile et mis dans de l'hermine ! Va, prends. Les hommes sont ta chose. Alors cités, Fleuves, monts, bois tremblants d'un vent sombre agités, Les plaines, les hameaux, tant pis s'ils sont en flammes, Les berceaux, les foyers sacrés, l'honneur des femmes, Tu mets sur tout cela tes ongles monstrueux ; Et l'église te brûle un encens tortueux, Et le doux tedeum éclaire avec des cierges Le meurtre des enfants et le viol des vierges ; Et tout ce qui n'est pas gisant est à genoux. Moi, pendant ce temps-là je rôde, calme et doux. Telle est notre nuance, ô le meilleur des princes, Je conquiers des liards, tu voles des provinces. V Qu'est-ce que ce cercueil déposé sur deux chaises ? C'est Charles premier, roi. Les communes anglaises Ont fait ce monument de justice. Et quel est Cet homme à l'oeil sévère, au rude gantelet, Qui s'avance pensif vers la bière hagarde, Soulève le couvercle effrayant, et regarde ? C'est Cromwell. Il fut grand ; tout devant lui trembla. Soit ; nous ne voulons plus de ces spectacles-là. C'est grand dans le passé ; c'est mauvais dans notre âge. Quoiqu'un reste de nuit nous souille et nous outrage, Désormais, ô vivants, nous avons fait ce pas, Il faut aux nations un sauveur qui n'ait pas De curiosité pour les têtes coupées ; Nous rejetons la hache au tas noir des épées ; Nous l'abhorrons ; il faut aux hommes maintenant Un libérateur pur, apaisé, rayonnant, Qui ne soit pas vampire en même temps qu'archange, Et qui n'ait pas au front, en tirant de la fange Les peuples de misère et d'opprobre couverts, La sinistre lueur des cercueils entr'ouverts. VI Je marchais au hasard, devant moi, n'importe où ; Et je ne sais pourquoi je songeais à Coustou Dont la blanche bergère, au seuil des Tuileries, Faite pour tant d'amour, a vu tant de furies. Que de crimes commis dans ce palais ! hélas ! Les sculpteurs font voler marbre et pierre en éclats Et font sortir des blocs dieux et déesses nues Qui peuplent des jardins les longues avenues. Ô fantômes sacrés ! ô spectres radieux ! Leur front serein contemple et la terre et les cieux ; Le temps n'altère pas leurs traits indélébiles ; Ils ont cet air profond des choses immobiles ; Ils ont la nudité, le calme et la beauté ; La nature en secret sent leur divinité ; Les pleurs mystérieux de l'aube les arrosent. Et je ne comprends pas comment les hommes osent, Eux dont l'esprit n'a rien que d'obscures lueurs, Montrer leur coeur difforme à ces marbres rêveurs. VII AUX ROIS I Est-ce que vous croyez que nous qui sommes là, Nous que de tout son poids toujours l'ombre accabla, Nous le noir genre humain farouche, nous la plèbe, Nous, les forçats du sol, les captifs de la glèbe, Nous qui, de lassitude expirants, n'avons droit Qu'à la faim, à la soif, à l'indigence, au froid, Qui, tués de travail, agonisons pour vivre, Nous qu'à force d'horreur le destin sombre enivre ; Est-ce que vous croyez que nous vous aimons, vous ! Nous vassaux, vous les rois ! nous moutons, vous les loups ? Ah ! vraiment, ce serait curieux que des hommes Hideux, désespérés, hagards comme nous sommes, Nus sous leurs toits infects et leurs haillons crasseux, Se prissent de tendresse et d'extase pour ceux Qui les mangent, pour ceux dont leur chair est la proie, Qui construisent avec leur douleur de la joie, Et qui, repus, gorgés, triomphants, gais, charmants, Bâtissent des palais avec leurs ossements ! Vous fourmillez sur nous ! vous pullulez horribles ! Ce serait un miracle à mettre dans les bibles Que nous vous bénissions pour être dévorants À nos dépens ; qu'un peuple eût le goût des tyrans, Qu'une nation fût de sa honte complice, Que la suppliciée admirât le supplice Comme une femme adore et baise son époux, Et qu'un lion devînt amoureux de ses poux ! Vos vices, ô tyrans, ont pour lustre vos crimes ; Quand les rois, débauchés, ivrognes, bas, infimes, Se sentent dégradés et vils à tous les yeux, Vite en guerre ! et voilà des hommes glorieux ! C'est avec notre sang que leur fange se lave. Par vous l'homme est reptile et le peuple est esclave ; Car par vous, j'en atteste ici le bleu matin, J'en atteste l'affreux mystère du destin Qui pèse sur nous tous et qui nous environne, Par vous, les porte-sceptre et les porte-couronne, Par vous, les tout-puissants et les forts, c'est par vous Que nous avons l'infâme écorchure aux genoux, Que nous sommes abjects, sinistres, incurables, Et que notre misère est faite, ô misérables ! Aussi, je vous le dis, rois, nous vous détestons ! Nous rampons dans la cave éternelle à tâtons, Notre prunelle luit, nous sommes dans nos antres, Maigres, pensifs, avec nos petits sous nos ventres, Et nous songeons à vous, les rois et les barons, Et nous vous exécrons et nous vous abhorrons ! Mais nous sommes pourtant façonnés de la sorte Que demain, s'il advient, rois, que l'un de vous sorte Tout à coup de la nuit avec un astre au front, S'il est pour secourir son pays brave et prompt, Ou s'il chante, toujours jeune et beau, malgré l'âge, S'il est le roi David, s'il est le roi Pélage, Nous sommes éblouis ! les oublis, les pardons, Nous remplissent le coeur, et nous ne demandons Rien à celui-là, rien ! Malgré notre souffrance, S'il est grand par l'idée ou par la délivrance, Nous l'aimons ! nous aimons sa lyre ! nous aimons Son glaive flamboyant dans l'ombre sur les monts ! Nous pourrions lui garder rancune de vous autres ; Mais non, nous devenons ses soldats, ses apôtres, Ses légions, son camp, sa tribu, ses amis. Nous lui sommes acquis, nous lui sommes soumis, Il peut faire de nous ce qu'il veut. Dans notre âme Nous voyons nos cités et nos hameaux en flamme Sauvés par ce vengeur qui chasse l'étranger ; Ou nous sentons au fond de nos haines plonger L'hymne de paix sorti d'une bouche divine, Notre coeur s'ouvre au chant sublime où l'on devine Tout cet immense amour par qui le monde vit ; Et nous suivons Pélage et nous suivons David ! Oui, pour que l'un de vous, bien qu'en nous tout réclame ; Fasse fondre l'hiver que nous avons dans l'âme, Pour qu'un de nos tyrans devienne un de nos dieux, Pour que nous, qui souffrons sous le ciel radieux, Nous fils du désespoir et fils de la patrie, Nous servions l'un de vous avec idolâtrie, Une chose suffit, c'est qu'on lui voie au poing Le fer que l'étranger insolent n'attend point, Ou que sa grande voix verse au coeur l'harmonie ; C'est qu'il soit un héros ou qu'il soit un génie ! Rois, nous ne sommes pas plus méchants que cela. C'est pourtant vrai ! toujours, quand un prince brilla, Quand il eut un rayon quelconque sur la tête, L'immense peuple altier, puissant, auguste, et bête, S'est fait son serviteur, son chien, son courtisan. Mais celui-ci, qu'est-il ? qu'a-t-il fait ? parlons-en. Il est né. Bien ? Non, mal. C'est mal naître qu'entendre Tout petit vous parler avec une voix tendre Ceux que l'homme connaît par leur rugissement ; C'est mal naître, c'est naître épouvantablement Qu'être dans son berceau léché d'une tigresse ; Par sa croissance, hélas ! donner de l'allégresse À l'hyène, et donner de la crainte à l'agneau, C'est mal croître, être fait de bronze, être un anneau De la chaîne de rois que l'humanité traîne, C'est triste ; et ce n'est point, certe, une aube sereine Que celle qui voit naître un tyran ! Celui-ci. Donc, mal né, vécut mal. Les gueux ont pour souci De voler des liards, il vola des provinces. Il a fait ce que font à peu près tous les princes, Il a mangé, dormi, bu, tué devant lui ; Il a régné féroce au hasard de l'ennui ; Il fut l'homme qui frappe, opprime, égorge, exile ; Ce fut un scélérat, ce fut un imbécile. J'en parle simplement comme on en doit parler. La mort savait son nom et vient de l'appeler ; Il est là. Le tombeau, c'est l'endroit difficile ; Ce n'est point un cachot, ce n'est point un asile ; C'est le lieu sombre où nul n'est plus en sûreté ; Le rendez-vous du fourbe avec la vérité, Le rendez-vous de l'homme avec la conscience. C'est là que l'inconnu perd enfin patience. Vous autres vous vivez ; mais l'âme, sans le corps, Est nue et tremble ; il faut qu'elle écoute. En dehors Des bonnes actions qu'ils peuvent avoir faites, S'ils ne sont ni docteurs, ni mages, ni prophètes, Je n'ai pas de raison pour respecter les morts. Honte aux vils trépassés que hante le remords, Mêlé dans leur sépulcre au miasme insalubre ! Le fantôme est là seul sous le plafond lugubre, Je m'ajoute aux vautours, je m'ajoute aux corbeaux. Je sais que ce n'est point un de ces grands tombeaux Où Rachel songe, où Jean médite, où pleure Électre, Je me dresse, et je crache à la face du spectre. II N'opposez à ce qui se passe Ni vos néants, ni vos grandeurs. Laissez en paix les profondeurs. L'ombre travaille dans l'espace. Que fait-elle ? Vous le saurez. Derrière l'horizon, la nue Monte, et l'on entend la venue D'événements démesurés. L'humanité marche et s'éclaire ; Le progrès est l'immense aimant ; À ce qui vient tranquillement N'ajoutez pas de la colère. N'irritez pas le peuple obscur. Aveugles rois, tourbe inquiète, Ne soyez pas l'enfant qui jette Des pierres par-dessus le mur. Dieu, sous les faits, qui sont ses voiles, Continue un dessein béni. Montrer le poing à l'infini, Cela ne fait rien aux étoiles. Dieu ne s'interrompt pas pour vous. Ce qu'il fait, il faut qu'il le fasse. Son travail, rude à la surface, Dur pour vous, pour le peuple est doux. Rois, respect au progrès sublime ; Rois, craignez ces reflux grondants ; Ne faites pas, rois imprudents, Perdre patience à l'abîme. Sait-on ses courroux, ses sanglots, Ses chocs, son but, ses lois, ses formes ? Connaît-on les ordres énormes Que le tonnerre donne aux flots ? Ne vous mêlez pas de ces choses. Votre vain souffle aérien Agite l'eau, mais ne peut rien Sur l'immobilité des causes. Hélas ! tâchez de bien finir. Redoutez l'onde soulevée, Et ne troublez pas l'arrivée Formidable de l'avenir. Ah ! prenez garde ! les marées Qu'on nomme révolutions Et qu'il faut que nous apaisions, Par vous, princes, sont effarées, Et les gouffres sont plus amers, Et la vague est plus écumante, Quand l'orage insensé tourmente La sombre liberté des mers. XXXIV Ténèbres I L'homme est humilié de son lot ; il se croit Fait pour un ciel plus pur, pour un sort moins étroit ; L'homme ne trouve pas de sa dignité d'être Malade, las, souffrant, errant sans rien connaître, Pareil au boeuf qui mange, au bouc qui s'assouvit, Poudreux d'un pas qu'il fait, souillé d'un jour qu'il vit, Fatigué du seul poids de l'heure vaine, esclave Du lit qui le repose et du bain qui le lave ; Il s'irrite, il s'indigne ; il se déclare enfin Avili par la soif, insulté par la faim. Hélas ! vieillir, trembler comme une feuille d'arbre, Se refroidir, sentir ses os devenir marbre, Après des songes noirs avoir de froids réveils, Quel sort ! et l'homme pleure. - Eh, disent les soleils, Qu'est-ce donc que veut l'homme ? et quelle est sa folie ? Le joug universel le comprime et le lie ; Eh bien ? que lui faut-il et de quoi se plaint-il ? L'être le plus grossier, l'être le plus subtil Sont courbés comme lui par la force invisible. Insensé, qui voudrait étreindre l'impossible Dans les crispations débiles de son poing ! Il ne sait point que l'être est un ; il ne sait point Que le mystère obscur couvre tout de sa brume ; Que les vagues de l'ombre ont une affreuse écume À qui nul front n'échappe, éblouissant ou noir, Et que tout ce qui vit est fait pour recevoir L'éclaboussure énorme et sombre de l'abîme. Il trouve son destin trop humble et trop infime ; Il se sent abaissé par ce ciel écrasant, Eh ! c'est la loi commune, et rien n'en est exempt. Il hait la cause ; il garde à l'infini rancune ; Il voudrait être clair, limpide, sans aucune De ces obscurités qui s'expliquent plus tard, Que nous nommons énigme et qu'il nomme hasard ; Il se rêve complet, sans tache, sans problème, Portant sur son front l'aube ainsi qu'un diadème. Pur, lumineux, serein, parfait, calme ; il voudrait Être seul en dehors de l'effrayant secret. Quoi ! tout ce qui naît, vit, s'allume, se consomme, Brille et meurt, ce serait pour aboutir à l'homme ! L'homme serait le but du splendide univers ! Mais que dirait la cendre et que diraient les vers ? Quoi ! la création aurait pour toute fête Et pour tout horizon d'avoir l'homme à son faîte ! Dieu serait pour l'atome un piédestal d'orgueil ! Non ! l'homme souffre et rampe ; il est son propre écueil ; Il tremble et tombe ; il sent peser sur lui sans cesse Son âme en ignorance et sa chair en bassesse ; Il est triste le soir et triste le matin ; Il tâte en vain le cercle où tourne son destin ; L'astre qu'il porte en lui suit une obscure ellipse ; La matière le voile et le sommeil l'éclipse ; Son berceau cache un gouffre ainsi que son cercueil ; C'est que tout a son crêpe et que tout a son deuil ! Eh ! ne sommes-nous pas humiliés nous-même, Nous les soleils, les feux du firmament suprême, Quand l'ombre ouvre l'abîme où nous nous engouffrons : Avec les sombres nuits, ces immenses affronts ! - II La nuit ! la nuit ! la nuit ! Et voilà que commence Le noir de profundis de l'océan immense. Le marin tremble, aux flots livré ; Miserere, dit l'homme ; et, dans le ciel qui gronde, L'air dit : miserere ! Miserere, dit l'onde ; Miserere ! miserere ! Le dolmen, dont l'ortie ensevelit les tables, Pousse un soupir ; les morts se dressent lamentables. Gémissent-ils ? écoutent-ils ? La jusquiame affreuse entr'ouvre ses corolles ; La mandragore laisse échapper des paroles De ses mystérieux pistils. Qu'a-t-on fait à la ronce et qu'a-t-on fait à l'arbre ? Qu'ont-ils donc à pleurer ? Pour qui l'antre de marbre Verse-t-il ces larmes d'adieux ? Sont-ce les