LA LÉGENDE DES SIÈCLES Par Victor Hugo (1802-1885) Edition Complete (1883) TOME PREMIER A LA FRANCE Livre, qu'un vent t'emporte En France où je suis né! L'arbre déraciné Donne sa feuille morte. V. H. LA LÉGENDE DES SIÈCLES Les personnes qui voudront bien jeter un coup d'oeil sur ce livre ne s'en feraient pas une idée précise, si elles y voyaient autre chose qu'un commencement. Ce livre est-il don un fragment? Non. Il existe à part. Il a, comme on le verra, son exposition, son milieu et sa fin. Mais en même temps, il est, pour ainsi dire, la première page d'un autre livre. Un commencement peut-il être un tout? Sans doute. Un péristyle est un édifice. L'arbre, commencement de la forêt, est un tout. Il appartient à la vie isolée, par la racine, et à la vie en commun, par la séve. A lui seul, il ne prouve que l'arbre, mais il annonce la forêt. Ce livre, s'il n'y avait pas quelque affectation dans des comparaisons de cette nature, aurait, lui aussi, ce double caractère. Il existe solitairement et forme un tout; il existe solidairement et fait partie d'un ensemble. Cet ensemble, que sera-t-il? Exprimer l'humanité dans une espèce d'oeuvre cyclique; la peindre successivement et simultanément sous tous ses aspects, histoire, fable, philosophie, religion, science, lesquels se résument en un seul et immense mouvement d'ascension vers la lumière; faire apparaître, dans une sorte de miroir sombre et clair que l'interruption naturelle des travaux terrestres brisera probablement avant qu'il ait la dimension rêvée par l'auteur cette grande figure une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale et sacrée, l'Homme; voilà de quelle pensée, de quelle ambition, si l'on veut, est sortie la Légende des Siècles. Les deux premiers volumes qu'on va lire n'en contiennent que la première partie, la première série, comme dit le titre. Les poëmes qui composent ces deux volumes ne sont donc autre chose que des empreintes successives du profil humain, de date en date, depuis Ève, mère des hommes, jusqu'à la Révolution, mère des peuples; empreintes prises, tantôt sur la barbarie, tantôt sur la civilisation, presque toujours sur le vif de l'histoire; empreintes moulées sur le masque des siècles. Quand d'autres volumes se seront joints à ceux-ci, de façon à rendre l'oeuvre un peu moins incomplète, cette série d'empreintes, vaguement disposée dans un certain ordre chronologique, pourra former une sorte de galerie de la médaille humaine. Pour le poëte comme pour l'historien, pour l'archéologue comme pour le philosophe, chaque siècle est un changement de physionomie de l'humanité. On trouvera dans ces deux volumes, qui, nous le répétons, seront continués et complétés, le reflet de quelques-uns de ces changements de physionomie. On y trouvera quelque chose du passé, quelque chose du présent (XIII. Maintenant), et comme un vague mirage de l'avenir. Du reste, ces poëmes, divers par le sujet, mais inspirés par la même pensée, n'ont entre eux d'autre noeud qu'un fil, ce fil qui s'atténue quelquefois au point de devenir invisible, mais qui ne casse jamais, le grand fil mystérieux du labyrinthe humain, le Progrès. Comme dans une mosaïque, chaque pierre a sa couleur et sa forme propre; l'ensemble donne une figure. La figure de ce livre, on l'a dit plus haut, c'est l'homme. Ces deux volumes d'ailleurs, qu'on veuille bien ne pas l'oublier, sont à l'ouvrage dont ils font partie, et qui sera mis au jour plus tard, ce que serait à une symphonie l'ouverture. Ils n'en peuvent donner l'idée exacte et complète, mais ils contiennent une lueur de l'oeuvre entière. Le poëme que l'auteur a dans l'esprit n'est ici qu'entr'ouvert. Quand à ces deux volumes pris en eux-mêmes, l'auteur n'a qu'un mot à en dire: le genre humain, considéré comme un grand individu collectif accomplissant d'époque en époque une série d'actes sur la terre, a deux aspects: l'aspect historique et l'aspect légendaire. Le second n'est pas moins vrai que le premier; le premier n'est pas moins conjectural que le second. Qu'on ne conclue pas de cette dernière ligne disons-le en passant qu'il puisse entrer dans la pensée de l'auteur d'amoindrir la haute valeur de l'en seignement historique. Pas une gloire, parmi les splendeurs du génie humain, ne dépasse celle du grand historien philosophe. L'auteur, seulement, sans diminuer la portée de l'histoire, veut constater la portée de la légende. Hérodote fait l'histoire, Homère fait la légende. C'est l'aspect légendaire qui prévaut dans ces deux volumes et qui en colore les poëmes. Ces poëmes se passent l'un à l'autre le flambeau de la tradition humaine. Quasi cursores. C'est ce flambeau, dont la flamme est le vrai, qui fait l'unité de ce livre. Tous ces poëmes, Ceux du moins qui résument le passé, sont de la réalité historique condensée ou de la réalité historique devinée. La fiction parfois, la falsification jamais; aucun grossissement de lignes; fidélité absolue à la couleur des temps et à l'esprit des civilisations diverses. Pour citer des exemples, la décadence romaine (tome Ier, page 49) n'a pas un détail qui ne soit rigoureusement exact; la barbarie mahométane ressort de Cantemir, à travers l'enthousiasme de l'historiographe turc, telle qu'elle est exposée dans les premières pages de Zim-Zizimi et de Sultan Mourad. Du reste, les personnes auxquelles l'étude du passé est familière, reconnaîtront, l'auteur n'en doute pas, l'accent réel et sincère de tout ce livre. Un de ces poëmes (Première rencontre du Christ avec le tombeau) est tiré, l'auteur pourrait dire traduit, de l'Évangile. Deux autres (le Mariage de Roland, Aymerillot) sont des feuillets détachés de la colossale épopée du moyen âge (Charlemagne, emperor à la barbe florie). Ces deux poëmes jaillissent directement des livres de geste de la chevalerie. C'est de l'histoire écoutée aux portes de la légende. Quant au mode de formation de plusieurs des autres poëmes dans la pensée de l'auteur, on pourra s'en faire une idée en lisant les quelques lignes placées en note à la page 126 du tome II, lignes d'où est sortie la pièce intitulée: les Raisons du Momotombo. L'auteur en convient, un rudiment imperceptible, perdu dans la chronique ou dans la tradition, à peine visible à l'oeil nu, lui a souvent suffi. Il n'est pas défendu au poëte et au philosophe d'essayer sur les faits sociaux ce que le naturaliste essaie sur les faits zoologiques: la reconstruction du monstre d'après l'empreinte de l'ongle ou de l'alvéole de la dent. Ici lacune, là étude complaisante et approfondie d'un détail, tel est l'inconvénient de toute publication fractionnée. Ces défauts de proportion peuvent n'être qu'apparents. Le lecteur trouvera certainement juste d'attendre, pour les apprécier définitivement, que la Légende des Siècles ait paru en entier. Les usurpations, par exemple, jouent un tel rôle dans la construction des royautés au moyen âge, et mêlent tant de crimes à la complication des investitures, que l'auteur a cru devoir les présenter sous leurs trois principaux aspects dans les trois drames : le Petit Roi de Galice, Eviradnus, la Confiance du marquis Fabrice. Ce qui peut sembler aujourd'hui un développement excessif s'ajustera plus tard à l'ensemble. Les tableaux riants sont rares dans ce livre; cela tient à ce qu'ils ne sont pas fréquents dans l'histoire. Comme on le verra, l'auteur, en racontant le genre humain, ne l'isole pas de son entourage terrestre. Il mêle quelquefois à l'homme, il heurte à l'âme humaine, afin de lui faire rendre son véritable son, ces êtres différents de l'homme que nous nommons bêtes, choses, nature morte, et qui remplissent on ne sait quelles fonctions fatales dans l'équilibre vertigineux de la création. Tel est ce livre. L'auteur l'offre au public sans rien se Dissimuler de sa profonde insuffisance. C'est une tentative vers l'idéal. Rien de plus. Ce dernier mot a besoin peut-être d'être expliqué. Plus tard, nous le croyons, lorsque plusieurs autres parties de ce livre auront été publiées, on apercevra le lien qui, dans la conception de l'auteur, rattache la Légende des Siècles à deux autres poëmes, presque terminés à cette heure, et qui sont, l'un le dénoûment, l'autre le couronnement; la Fin de Satan, et Dieu. L'auteur, du reste, pour compléter ce qu'il a dit plus haut, ne voit aucune difficulté à faire entrevoir dès à présent, qu'il a esquissé dans la solitude une sorte de poëme d'une certaine étendue où se réverbère le problème unique, l'Être, sous sa triple face; l'Humanité, le Mal, l'Infini; le progressif, le relatif, l'absolu; en ce qu'on pourrait appeler trois chants : la Légende des Siècles, la Fin de Satan, Dieu. Il publie aujourd'hui un premier carton de cette esquisse. Les autres suivront. Nul ne peut répondre d'achever ce qu'il a commencé, pas une minute de continuation certaine n'est assurée à l'oeuvre ébauchée; la solution de continuité, hélas! c'est tout l'homme; mais il est permis, même au plus faible, d'avoir une bonne intention et de la dire. Or, l'intention de ce livre est bonne. L'épanouissement du genre humain de siècle en siècle, l'homme montant des ténèbres à l'idéal, la transfiguration paradisiaque de l'enfer terrestre, l'éclosion lente et suprême de la liberté, droit pour cette vie, responsabilité pour l'autre; une espèce d'hymne religieux à mille strophes, ayant dans ses entrailles une foi profonde et sur son sommet une haute prière; le drame de la création éclairé par le visage du créateur, voilà ce que sera, terminé, ce poëme dans son ensemble; si Dieu, maître des existences humaines, y consent. Hauteville house. Septembre 1859. La vision d'où est sorti ce livre J'eus un rêve : le mur des siècles m'apparut. C'était de la chair vive avec du granit brut, Une immobilité faite d'inquiétude, Un édifice ayant un bruit de multitude, Des trous noirs étoilés par de farouches yeux, Des évolutions de groupes monstrueux, De vastes bas-reliefs, des fresques colossales ; Parfois le mur s'ouvrait et laissait voir des salles, Des antres où siégeaient des heureux, des puissants, Des vainqueurs abrutis de crime, ivres d'encens, Des intérieurs d'or, de jaspe et de porphyre ; Et ce mur frissonnait comme un arbre au zéphire ; Tous les siècles, le front ceint de tours ou d'épis, Étaient là, mornes sphinx sur l'énigme accroupis ; Chaque assise avait l'air vaguement animée ; Cela montait dans l'ombre ; on eût dit une armée Pétrifiée avec le chef qui la conduit Au moment qu'elle osait escalader la Nuit ; Ce bloc flottait ainsi qu'un nuage qui roule ; C'était une muraille et c'était une foule ; Le marbre avait le sceptre et le glaive au poignet, La poussière pleurait et l'argile saignait, Les pierres qui tombaient avaient la forme humaine. Tout l'homme, avec le souffle inconnu qui le mène, Ève ondoyante, Adam flottant, un et divers, Palpitaient sur ce mur, et l'être, et l'univers, Et le destin, fil noir que la tombe dévide. Parfois l'éclair faisait sur la paroi livide Luire des millions de faces tout à coup. Je voyais là ce Rien que nous appelons Tout ; Les rois, les dieux, la gloire et la loi, les passages Des générations à vau-l'eau dans les âges ; Et devant mon regard se prolongeaient sans fin Les fléaux, les douleurs, l'ignorance, la faim, La superstition, la science, l'histoire, Comme à perte de vue une façade noire. Et ce mur, composé de tout ce qui croula, Se dressait, escarpé, triste, informe. Où cela ? Je ne sais. Dans un lieu quelconque des ténèbres. * Il n'est pas de brouillards, comme il n'est point d'algèbres, Qui résistent, au fond des nombres ou des cieux, À la fixité calme et profonde des yeux ; Je regardais ce mur d'abord confus et vague, Où la forme semblait flotter comme une vague, Où tout semblait vapeur, vertige, illusion ; Et, sous mon oeil pensif, l'étrange vision Devenait moins brumeuse et plus claire, à mesure Que ma prunelle était moins troublée et plus sûre. * Chaos d'êtres, montant du gouffre au firmament ! Tous les monstres, chacun dans son compartiment ; Le siècle ingrat, le siècle affreux, le siècle immonde ; Brume et réalité ! nuée et mappemonde ! Ce rêve était l'histoire ouverte à deux battants ; Tous les peuples ayant pour gradins tous les temps ; Tous les temples ayant tous les songes pour marches ; Ici les paladins et là les patriarches ; Dodone chuchotant tout bas avec Membré ; Et Thèbe, et Raphidim, et son rocher sacré Où, sur les juifs luttant pour la terre promise, Aaron et Hur levaient les deux mains de Moïse ; Le char de feu d'Amos parmi les ouragans ; Tous ces hommes, moitié princes, moitié brigands, Transformés par la fable avec grâce ou colère, Noyés dans les rayons du récit populaire, Archanges, demi-dieux, chasseurs d'hommes, héros Des Eddas, des Védas et des Romanceros ; Ceux dont la volonté se dresse fer de lance ; Ceux devant qui la terre et l'ombre font silence ; Saül, David ; et Delphe, et la cave d'Endor Dont on mouche la lampe avec des ciseaux d'or ; Nemrod parmi les morts ; Booz parmi les gerbes ; Des Tibères divins, constellés, grands, superbes, Étalant à Caprée, au forum, dans les camps, Des colliers que Tacite arrangeait en carcans ; La chaîne d'or du trône aboutissant au bagne. Ce vaste mur avait des versants de montagne. Ô nuit ! Rien ne manquait à l'apparition. Tout s'y trouvait, matière, esprit, fange et rayon ; Toutes les villes, Thèbe, Athènes, des étages De Romes sur des tas de Tyrs et de Carthages ; Tous les fleuves, l'Escaut, le Rhin, le Nil, l'Aar, Le Rubicon disant à quiconque est césar : - Si vous êtes encor citoyens, vous ne l'êtes Que jusqu'ici. - Les monts se dressaient, noirs squelettes, Et sur ces monts erraient les nuages hideux, Ces fantômes traînant la lune au milieu d'eux. La muraille semblait par le vent remuée ; C'étaient des croisements de flamme et de nuée, Des jeux mystérieux de clartés, des renvois D'ombre d'un siècle à l'autre et du sceptre aux pavois, Où l'Inde finissait par être l'Allemagne, Où Salomon avait pour reflet Charlemagne ; Tout le prodige humain, noir, vague, illimité ; La liberté brisant l'immuabilité ; L'Horeb aux flancs brûlés, le Pinde aux pentes vertes ; Hicétas précédant Newton, les découvertes Secouant leurs flambeaux jusqu'au fond de la mer, Jason sur le dromon, Fulton sur le steamer ; La Marseillaise, Eschyle, et l'ange après le spectre ; Capanée est debout sur la porte d'Électre, Bonaparte est debout sur le pont de Lodi ; Christ expire non loin de Néron applaudi. Voilà l'affreux chemin du trône, ce pavage De meurtre, de fureur, de guerre, d'esclavage ; L'homme-troupeau ! cela hurle, cela commet Des crimes sur un morne et ténébreux sommet, Cela frappe, cela blasphème, cela souffre, Hélas ! et j'entendais sous mes pieds, dans le gouffre, Sangloter la misère aux gémissements sourds, Sombre bouche incurable et qui se plaint toujours. Et sur la vision lugubre, et sur moi-même Que j'y voyais ainsi qu'au fond d'un miroir blême, La vie immense ouvrait ses difformes rameaux ; Je contemplais les fers, les voluptés, les maux, La mort, les avatars et les métempsycoses, Et dans l'obscur taillis des êtres et des choses Je regardais rôder, noir, riant, l'oeil en feu, Satan, ce braconnier de la forêt de Dieu. Quel titan avait peint cette chose inouïe ? Sur la paroi sans fond de l'ombre épanouie Qui donc avait sculpté ce rêve où j'étouffais ? Quel bras avait construit avec tous les forfaits, Tous les deuils, tous les pleurs, toutes les épouvantes, Ce vaste enchaînement de ténèbres vivantes ? Ce rêve, et j'en tremblais, c'était une action Ténébreuse entre l'homme et la création ; Des clameurs jaillissaient de dessous les pilastres ; Des bras sortant du mur montraient le poing aux astres ; La chair était Gomorrhe et l'âme était Sion ; Songe énorme ! c'était la confrontation De ce que nous étions avec ce que nous sommes ; Les bêtes s'y mêlaient, de droit divin, aux hommes, Comme dans un enfer ou dans un paradis ; Les crimes y rampaient, de leur ombre grandis ; Et même les laideurs n'étaient pas malséantes À la tragique horreur de ces fresques géantes. Et je revoyais là le vieux temps oublié. Je le sondais. Le mal au bien était lié Ainsi que la vertèbre est jointe à la vertèbre. Cette muraille, bloc d'obscurité funèbre, Montait dans l'infini vers un brumeux matin. Blanchissant par degrés sur l'horizon lointain, Cette vision sombre, abrégé noir du monde, Allait s'évanouir dans une aube profonde, Et, commencée en nuit, finissait en lueur. Le jour triste y semblait une pâle sueur ; Et cette silhouette informe était voilée D'un vague tournoiement de fumée étoilée. * Tandis que je songeais, l'oeil fixé sur ce mur Semé d'âmes, couvert d'un mouvement obscur Et des gestes hagards d'un peuple de fantômes, Une rumeur se fit sous les ténébreux dômes, J'entendis deux fracas profonds, venant du ciel En sens contraire au fond du silence éternel ; Le firmament que nul ne peut ouvrir ni clore Eut l'air de s'écarter. * Du côté de l'aurore, L'esprit de l'Orestie, avec un fauve bruit, Passait ; en même temps, du côté de la nuit, Noir génie effaré fuyant dans une éclipse, Formidable, venait l'immense Apocalypse ; Et leur double tonnerre à travers la vapeur, À ma droite, à ma gauche, approchait, et j'eus peur Comme si j'étais pris entre deux chars de l'ombre. Ils passèrent. Ce fut un ébranlement sombre. Et le premier esprit cria : Fatalité ! Le second cria : Dieu ! L'obscure éternité Répéta ces deux cris dans ses échos funèbres. Ce passage effrayant remua les ténèbres ; Au bruit qu'ils firent, tout chancela ; la paroi Pleine d'ombres, frémit ; tout s'y mêla ; le roi Mit la main à son casque et l'idole à sa mitre ; Toute la vision trembla comme une vitre, Et se rompit, tombant dans la nuit en morceaux ; Et quand les deux esprits, comme deux grands oiseaux, Eurent fui, dans la brume étrange de l'idée, La pâle vision reparut lézardée, Comme un temple en ruine aux gigantesques fûts, Laissant voir de l'abîme entre ses pans confus. * Lorsque je la revis, après que les deux anges L'eurent brisée au choc de leurs ailes étranges, Ce n'était plus ce mur prodigieux, complet, Où le destin avec l'infini s'accouplait, Où tous les temps groupés se rattachaient au nôtre, Où les siècles pouvaient s'interroger l'un l'autre Sans que pas un fît faute et manquât à l'appel ; Au lieu d'un continent, c'était un archipel ; Au lieu d'un univers, c'était un cimetière ; Par places se dressait quelque lugubre pierre, Quelque pilier debout, ne soutenant plus rien ; Tous les siècles tronqués gisaient ; plus de lien ; Chaque époque pendait démantelée ; aucune N'était sans déchirure et n'était sans lacune ; Et partout croupissaient sur le passé détruit Des stagnations d'ombre et des flaques de nuit. Ce n'était plus, parmi les brouillards où l'oeil plonge, Que le débris difforme et chancelant d'un songe, Ayant le vague aspect d'un pont intermittent Qui tombe arche par arche et que le gouffre attend, Et de toute une flotte en détresse qui sombre ; Ressemblant à la phrase interrompue et sombre Que l'ouragan, ce bègue errant sur les sommets, Recommence toujours sans l'achever jamais. Seulement l'avenir continuait d'éclore Sur ces vestiges noirs qu'un pâle orient dore, Et se levait avec un air d'astre, au milieu D'un nuage où, sans voir de foudre, on sentait Dieu. De l'empreinte profonde et grave qu'a laissée Ce chaos de la vie à ma sombre pensée, De cette vision du mouvant genre humain, Ce livre, où près d'hier on entrevoit demain, Est sorti, reflétant de poëme en poëme Toute cette clarté vertigineuse et blême ; Pendant que mon cerveau douloureux le couvait, La légende est parfois venue à mon chevet, Mystérieuse soeur de l'histoire sinistre ; Et toutes deux ont mis leur doigt sur ce registre. Et qu'est-ce maintenant que ce livre, traduit Du passé, du tombeau, du gouffre et de la nuit ? C'est la tradition tombée à la secousse Des révolutions que Dieu déchaîne et pousse ; Ce qui demeure après que la terre a tremblé ; Décombre où l'avenir, vague aurore, est mêlé ; C'est la construction des hommes, la masure Des siècles, qu'emplit l'ombre et que l'idée azure, L'affreux charnier-palais en ruine, habité Par la mort et bâti par la fatalité, Où se posent pourtant parfois, quand elles l'osent, De la façon dont l'aile et le rayon se posent, La liberté, lumière, et l'espérance, oiseau ; C'est l'incommensurable et tragique monceau, Où glissent, dans la brèche horrible, les vipères Et les dragons, avant de rentrer aux repaires, Et la nuée avant de remonter au ciel ; Ce livre, c'est le reste effrayant de Babel ; C'est la lugubre Tour des Choses, l'édifice Du bien, du mal, des pleurs, du deuil, du sacrifice, Fier jadis, dominant les lointains horizons, Aujourd'hui n'ayant plus que de hideux tronçons, Épars, couchés, perdus dans l'obscure vallée ; C'est l'épopée humaine, âpre, immense, - Écroulée. I. La Terre - Hymne Elle est la terre, elle est la plaine, elle est le champ. Elle est chère à tous ceux qui sèment en marchant ; Elle offre un lit de mousse au pâtre ; Frileuse, elle se chauffe au soleil éternel, Rit, et fait cercle avec les planètes du ciel Comme des soeurs autour de l'âtre. Elle aime le rayon propice aux blés mouvants, Et l'assainissement formidable des vents, Et les souffles, qui sont des lyres, Et l'éclair, front vivant qui, lorsqu'il brille et fuit, Tout ensemble épouvante et rassure la nuit A force d'effrayants sourires. Gloire à la terre ! Gloire à l'aube où Dieu paraît ! Au fourmillement d'yeux ouverts dans la forêt, Aux fleurs, aux nids que le jour dore ! Gloire au blanchissement nocturne des sommets ! Gloire au ciel bleu qui peut, sans s'épuiser jamais, Faire des dépenses d'aurore ! La terre aime ce ciel tranquille, égal pour tous, Dont la sérénité ne dépend pas de nous, Et qui mêle à nos vils désastres, A nos deuils, aux éclats de rires effrontés, A nos méchancetés, à nos rapidités, La douceur profonde des astres. La terre est calme auprès de l'océan grondeur ; La terre est belle ; elle a la divine pudeur De se cacher sous les feuillages ; Le printemps son amant vient en mai la baiser ; Elle envoie au tonnerre altier pour l'apaiser La fumée humble des villages. Ne frappe pas, tonnerre. Ils sont petits, ceux-ci. La terre est bonne ; elle est grave et sévère aussi ; Les roses sont pures comme elle ; Quiconque pense, espère et travaille lui plaît ; Et l'innocence offerte à tout homme est son lait, Et la justice est sa mamelle. La terre cache l'or et montre les moissons ; Elle met dans le flanc des fuyantes saisons Le germe des saisons prochaines, Dans l'azur les oiseaux qui chuchotent : aimons ! Et les sources au fond de l'ombre, et sur les monts L'immense tremblement des chênes. L'harmonie est son oeuvre auguste sous les cieux ; Elle ordonne aux roseaux de saluer, joyeux Et satisfaits, l'arbre superbe ; Car l'équilibre, c'est le bas aimant le haut ; Pour que le cèdre altier soit dans son droit, il faut Le consentement du brin d'herbe. Elle égalise tout dans la fosse ; et confond Avec les bouviers morts la poussière que font Les Césars et les Alexandres ; Elle envoie au ciel l'âme et garde l'animal ; Elle ignore, en son vaste effacement du mal, La différence de deux cendres. Elle paie à chacun sa dette, au jour la nuit, A la nuit le jour, l'herbe aux rocs, aux fleurs le fruit ; Elle nourrit ce qu'elle crée, Et l'arbre est confiant quand l'homme est incertain ; O confrontation qui fait honte au destin, O grande nature sacrée ! Elle fut le berceau d'Adam et de Japhet, Et puis elle est leur tombe ; et c'est elle qui fait Dans Tyr qu'aujourd'hui l'on ignore, Dans Sparte et Rome en deuil, dans Memphis abattu, Dans tous les lieux où l'homme a parlé, puis s'est tu, Chanter la cigale sonore. Pourquoi ? Pour consoler les sépulcres dormants. Pourquoi ? Parce qu'il faut faire aux écroulements Succéder les apothéoses, Aux voix qui disent Non les voix qui disent Oui, Aux disparitions de l'homme évanoui Le chant mystérieux des choses. La terre a pour amis les moissonneurs ; le soir, Elle voudrait chasser du vaste horizon noir L'âpre essaim des corbeaux voraces, A l'heure où le boeuf las dit : Rentrons maintenant ; Quand les bruns laboureurs s'en reviennent traînant Les socs pareils à des cuirasses. Elle enfante sans fin les fleurs qui durent peu ; Les fleurs ne font jamais de reproches à Dieu ; Des chastes lys, des vignes mûres, Des myrtes frissonnant au vent, jamais un cri Ne monte vers le ciel vénérable, attendri Par l'innocence des murmures. Elle ouvre un livre obscur sous les rameaux épais ; Elle fait son possible, et prodigue la paix Au rocher, à l'arbre, à la plante, Pour nous éclairer, nous, fils de Cham et d'Hermès, Qui sommes condamnés à ne lire jamais Qu'à de la lumière tremblante. Son but, c'est la naissance et ce n'est pas la mort ; C'est la bouche qui parle et non la dent qui mord ; Quand la guerre infâme se rue Creusant dans l'homme un vil sillon de sang baigné, Farouche, elle détourne un regard indigné De cette sinistre charrue. Meurtrie, elle demande aux hommes : A quoi sert Le ravage ? Quel fruit produira le désert ? Pourquoi tuer la plaine verte ? Elle ne trouve pas utiles les méchants, Et pleure la beauté virginale des champs Déshonorés en pure perte. La terre fut jadis Cérès, Alma Cérès, Mère aux yeux bleus des blés, des prés et des forêts ; Et je l'entends qui dit encore : Fils, je suis Démèter, la déesse des dieux ; Et vous me bâtirez un temple radieux Sur la colline Callichore. Paris. - 12 août 1873. II D'ÈVE A JÉSUS I LE SACRE DE LA FEMME I L'aurore apparaissait; quelle aurore? Un abîme D'éblouissement, vaste, insondable, sublime; Une ardente lueur de paix et de bonté. C'était au premiers temps du globe; et la clarté Brillait sereine au front du ciel inaccessible, Étant tout ce que Dieu peut avoir de visible; Tout s'illuminait, l'ombre et le brouillard obscur; Des avalanches d'or s'écroulaient dans l'azur; Le jour en flamme, au fond de la terre ravie, Embrasait les lointains splendides de la vie; Les horizons pleins d'ombre et de rocs chevelus, Et d'arbres effrayants que l'homme ne voit plus, Luisaient comme le songe et comme le vertige, Dans une profondeur d'éclair et de prodige; L'Éden pudique et nu s'éveillait mollement; Les oiseaux gazouillaient un hymne si charmant, Si frais, si gracieux, si suave et si tendre, Que les anges distraits se penchaient pour l'entendre; Le seul rugissement du tigre était plus doux; Les halliers où l'agneau paissait avec les loups, Les mers où l'hydre aimait l'alcyon, et les plaines Où les ours et les daims confondaient leurs haleines, Hésitaient, dans le choeur des concerts infinis, Entre le cri de l'antre et la chanson des nids. La prière semblait à la clarté mêlée; Et sur cette nature encore immaculée, Qui du verbe éternel avait gardé l'accent, Sur ce monde céleste, angélique, innocent, Le matin, murmurant une sainte parole, Souriait, et l'aurore était une auréole. Tout avait la figure intègre du bonheur; Pas de bouche d'où vint un souffle empoisonneur; Pas un être qui n'eût sa majesté première; Tout ce que l'infini peut jeter de lumière Éclatait pêle-mêle à la fois dans les airs; Le vent jouait avec cette gerbe d'éclairs Dans le tourbillon libre et fuyant des nuées; L'enfer balbutiait quelques vagues huées Qui s'évanouissaient dans le grand cri joyeux Des eaux, des monts, des bois, de la terre et des cieux! Les vents et les rayons semaient de tels délires, Que les forêts vibraient comme de grandes lyres; De l'ombre à la clarté, de la base au sommet, Une fraternité vénérable germait; L'astre était sans orgueil et le ver sans envie; On s'adorait d'un bout à l'autre de la vie; Une harmonie égale à la clarté, versant Une extase divine au globe adolescent, Semblait sortir du coeur mystérieux du monde; L'herbe en était émue, et le nuage, et l'onde, Et même le rocher qui songe et qui se tait; L'arbre, tout pénétré de lumière, chantait; Chaque fleur, échangeant son souffle et sa pensée Avec le ciel serein d'où tombe la rosée, Recevait une perle et donnait un parfum; L'Être resplendissait, Un dans Tout, Tout dans Un; Le paradis brillait sous les sombres ramures De la vie ivre d'ombre et pleine de murmures, Et la lumière était faite de vérité; Et tout avait la grâce, ayant la pureté; Tout était flamme, hymen, bonheur, douceur, clémence, Tant ces immenses jours avaient une aube immense! II Ineffable lever du premier rayon d'or! Du jour éclairant tout sans rien savoir encor! O matin des matins! amour! joie effrénée De commencer le temps, l'heure, le mois, l'année! Ouverture du monde! instant prodigieux! La nuit se dissolvait dans les énormes cieux Où rien ne tremble, où rien ne pleure, où rien ne souffre; Autant que le chaos la lumière était gouffre; Dieu se manifestait dans sa calme grandeur, Certitude pour l'âme et pour les yeux splendeur; De faîte en faîte, au ciel et sur terre, et dans toutes Les épaisseurs de l'être aux innombrables voûtes, On voyait l'évidence adorable éclater; Le monde s'ébauchait, tout semblait méditer; Les types primitifs, offrant dans leur mélange Presque la brute informe et rude et presque l'ange, Surgissaient, orageux, gigantesques, touffus; On sentait tressaillir sous leurs groupes confus La terre, inépuisable et suprême matrice; La création sainte, à son tour créatrice, Modelait vaguement des aspects merveilleux, Faisait sortir l'essaim des êtres fabuleux Tantôt des bois, tantôt des mers, tantôt des nues, Et proposait à Dieu des formes inconnues Que le temps, moissonneur pensif, plus tard changea; On sentait sourdre, et vivre, et végéter déjà Tous les arbres futurs, pins, érables, yeuses, Dans des verdissements de feuilles monstrueuses; Une sorte de vie excessive gonflait La mamelle du monde au mystérieux lait; Tout semblait presque hors de la mesure éclore; Comme si la nature, en étant proche encore, Eût pris pour ses essais sur la terre et les eaux Une difformité splendide au noir chaos. Les divins paradis, pleins d'une étrange séve, Semblent au fond des temps reluire dans le rêve, Et pour nos yeux obscurs, sans idéal, sans foi, Leur extase aujourd'hui serait presque l'effroi; Mais qu'importe à l'abîme, à l'âme universelle Qui dépense un soleil au lieu d'une étincelle, Et qui, pour y pouvoir poser l'ange azuré, Fait croître jusqu'aux cieux l'Éden démesuré! Jours inouïs! le bien, le beau, le vrai, le juste, Coulaient dans le torrent, frissonnaient dans l'arbuste; L'aquilon louait Dieu de sagesse vêtu; L'arbre était bon; la fleur était une vertu; C'est trop peu d'être blanc, le lis était candide; Rien n'avait de souillure et rien n'avait de ride; Jours purs! rien ne saignait sous l'ongle et sous la dent; La bête heureuse était l'innocence rôdant; Le mal n'avait encor rien mis de son mystère Dans le serpent, dans l'aigle altier, dans la panthère; Le précipice ouvert dans l'animal sacré N'avait pas d'ombre, étant jusqu'au fond éclairé; La montagne était jeune et la vague était vierge; Le globe, hors des mers dont le flot le submerge, Sortait beau, magnifique, aimant, fier, triomphant, Et rien n'était petit quoique tout fût enfant; La terre avait, parmi ses hymnes d'innocence, Un étourdissement de séve et de croissance; L'instinct fécond faisait rêver l'instinct vivant; Et, répandu partout, sur les eaux, dans le vent, L'amour épars flottait comme un parfum s'exhale; La nature riait, naïve et colossale; L'espace vagissait ainsi qu'un nouveau-né. L'aube était le regard du soleil étonné. III Or, ce jour-là, c'était le plus beau qu'eût encore Versé sur l'univers la radieuse aurore; Le même séraphique et saint frémissement Unissait l'algue à l'onde et l'être à l'élément; L'éther plus pur luisait dans les cieux plus sublimes; Les souffles abondaient plus profonds sur les cimes; Les feuillages avaient de plus doux mouvements, Et les rayons tombaient caressants et charmants Sur un frais vallon vert, où, débordant d'extase, Adorant ce grand ciel que la lumière embrase, Heureux d'être, joyeux d'aimer, ivres de voir, Dans l'ombre, au bord d'un lac, vertigineux miroir, Étaient assis, les pieds effleurés par la lame, Les premier homme auprès de la première femme. L'époux priait, ayant l'épouse à son côté. IV Ève offrait au ciel bleu la sainte nudité; Ève blonde admirait l'aube, sa soeur vermeille. Chair de la femme! argile idéale! ô merveille! O pénétration sublime de l'esprit Dans le limon que l'Être ineffable pétrit! Matière où l'âme brille à travers son suaire! Boue où l'on voit les doigts du divin statuaire! Fange auguste appelant le baiser et le coeur, Si sainte, qu'on ne sait, tant l'amour est vainqueur, Tant l'âme est vers ce lit mystérieux poussée, Si cette volupté n'est pas une pensée, Et qu'on ne peut, à l'heure où les sens sont en feu, Étreindre la beauté sans croire embrasser Dieu! Ève laissait errer ses yeux sur la nature. Et, sous les verts palmiers à la haute stature, Autour d'Ève, au-dessus de sa tête, l'oeillet Semblait songer, le bleu lotus se recueillait, Le frais myosotis se souvenait; les roses Cherchaient ses pieds avec leurs lèvres demi-closes; Un souffle fraternel sortait du lis vermeil; Comme si ce doux être eût été leur pareil, Comme si de ces fleurs, ayant toute une âme, La plus belle s'était épanouie en femme. V Pourtant, jusqu'à ce jour, c'était Adam, l'élu Qui dans le ciel sacré le premier avait lu, C'était le Marié tranquille et fort que l'ombre Et la lumière, et l'aube, et les astres sans nombre; Et les bêtes des bois, et les fleurs du ravin Suivaient ou vénéraient comme l'aîné divin, Comme le front ayant la lueur la plus haute; Et, quand tous deux, la main dans la main, côte à côte, Erraient dans la clarté de l'Éden radieux, La nature sans fond, sous ses millions d'yeux, A travers les rochers, les rameaux, l'onde et l'herbe, Couvait, avec amour pour le couple superbe, Avec plus de respect pour l'homme, être complet, Ève qui regardait, Adam qui contemplait. Mais, ce jour-là, ces yeux innombrables qu'entr'ouvre L'infini sous les plis du voile qui le couvre, S'attachaient sur l'épouse et non pas sur l'époux, Comme si, dans ce jour religieux et doux, Béni parmi les jours et parmi les aurores, Aux nids ailés perdus sous les branches sonores, Au nuage, aux ruisseaux, aux frissonnants essaims, Aux bêtes, aux cailloux, à tous ces êtres saints Que de mots ténébreux la terre aujourd'hui nomme, La femme eût apparu plus auguste que l'homme! VI Pourquoi ce choix? pourquoi cet attendrissement Immense du profond et divin firmament? Pourquoi tout l'univers penché sur une tête? Pourquoi l'aube donnant à la femme une fête? Pourquoi ces chants? Pourquoi ces palpitations Des flots dans plus de joie et dans plus de rayons? Pourquoi partout l'ivresse et la hâte d'éclore, Et les antres heureux de s'ouvrir à l'aurore, Et plus d'encens sur terre et plus de flamme aux cieux? Le beau couple innocent songeait silencieux. VII Cependant la tendresse inexprimable et douce De l'astre, du vallon, du lac, du brin de mousse, Tressaillait plus profonde à chaque instant autour D'Ève, que saluait du haut des cieux le jour; Le regard qui sortait des choses et des êtres, Des flots bénis, des bois sacrés, des arbres prêtres, Se fixait, plus pensif de moment en moment, Sur cette femme au front vénérable et charmant; Un long rayon d'amour lui venait des abîmes, De l'ombre, de l'azur, des profondeurs, des cimes, De la fleur, de l'oiseau chantant, du roc muet. Et, pâle, Ève sentit que son flanc remuait. - II LA CONSCIENCE Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes, Échevelé, livide au milieu des tempêtes, Caïn se fut enfui de devant Jéhovah, Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva Au bas d'une montagne en une grande plaine; Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine Lui dirent: -Couchons-nous sur la terre, et dormons.- Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts. Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres, Il vit un oeil, tout grand ouvert dans les ténèbres, Et qui le regardait dans l'ombre fixement. -Je suis trop près,- dit-il avec un tremblement. Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse, Et se remit à fuir sinistre dans l'espace. Il marcha trente jours, il marcha trente nuits. Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits, Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve, Sans repos, sans sommeil; il atteignit la grève Des mers dans le pays qui fut depuis Assur. -Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr. Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes.- Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes L'oeil à la même place au fond de l'horizon. Alors il tressaillit en proie au noir frisson. -Cachez-moi!- cria-t-il; et, le doigt sur la bouche, Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche. Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont Sous des tentes de poil dans le désert profond: -Étends de ce côté la toile de la tente.- Et l'on développa la muraille flottante; Et, quand on l'eût fixée avec des poids de plomb, -Vous ne voyez plus rien?- dit Tsilla, l'enfant blond, La fille de ses fils, douce comme l'aurore; Et Caïn répondit: -Je vois cet oeil encore!- Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs Soufflant dans des clairons et frappant des tambours, Cria: -Je saurai bien construire une barrière.- Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière. Et Caïn dit: -Cet oeil me regarde toujours!- Hénoch dit: -Il faut faire une enceinte de tours Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle. Bâtissons une ville avec sa citadelle, Bâtissons une ville, et nous la fermerons.- Alors Tubalcaïn, père des forgerons, Construisit une ville énorme et surhumaine. Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine, Chassaient les fils d'Énos et les enfants de Seth; Et l'on crevait les yeux à quiconque passait; Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles. Le granit remplaça la tente aux murs de toiles, On lia chaque bloc avec des noeuds de fer, Et la ville semblait une ville d'enfer; L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes; Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes; Sur la porte on grava: -Défense à Dieu d'entrer.- Quand ils eurent fini de clore et de murer, On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre; Et lui restait lugubre et hagard. -O mon père! L'oeil a-t-il disparu?- dit en tremblant Tsilla. Et Caïn répondit: -Non, il est toujours là.- Alors il dit: -Je veux habiter sous la terre Comme dans son sépulcre un homme solitaire; Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien.- On fit donc une fosse, et Caïn dit: -C'est bien!- Puis il descendit seul sous cette voûte sombre; Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre, Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain, L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn. III PUISSANCE ÉGALE BONTÉ Au commencement, Dieu vit un jour dans l'espace Iblis venir à lui; Dieu dit: -Veux-tu ta grâce?- Non, dit le Mal. Alors que me demandes-tu? Dieu, répondit Iblis de ténèbres vêtu, Joutons à qui créera la chose la plus belle.- L'Être dit: -J'y consens. Voici, dit le Rebelle: Moi, je prendrai ton oeuvre et la transformerai. Toi, tu féconderas ce que je t'offrirai; Et chacun de nous deux soufflera son génie Sur la chose par l'autre apportée et fournie. Soit. Que te faut-il? Prends, dit l'Être avec dédain. La tête du cheval et les cornes du daim. Prends.- Le monstre hésitant que la brume enveloppe Reprit: -J'aimerais mieux celles de l'antilope. Va, prends.- Iblis entra dans son antre et forgea. Puis il dressa le front. -Est-ce fini déjà? Non. Te faut-il encor quelque chose? dit l'Être. Les yeux de l'éléphant, le cou du taureau, maître. Prends. Je demande, en outre, ajouta le Rampant, Le ventre du cancer, les anneaux du serpent, Les cuisses du chameau, les pattes de l'autruche. Prends.- Ainsi qu'on entend l'abeille dans la ruche, On entendait aller et venir dans l'enfer Le démon remuant des enclumes de fer. Nul regard ne pouvait voir à travers la nue Ce qu'il faisait au fond de la cave inconnue. Tout à coup, se tournant vers l'Être, Iblis hurla: -Donne-moi la couleur de l'or.- Dieu dit: -Prends-la.- Et, grondant et râlant comme un boeuf qu'on égorge, Le démon se remit à battre dans sa forge; Il frappait du ciseau, du pilon, du maillet, Et toute la caverne horrible tressaillait; Les éclairs des marteaux faisaient une tempête; Ses yeux ardents semblaient deux braises dans sa tête; Il rugissait; le feu lui sortait des naseaux, Avec un bruit pareil au bruit des grandes eaux Dans la saison livide où la cigogne émigre. Dieu dit: -Que te faut-il encor? Le bond du tigre. Prends. C'est bien, dit Iblis debout dans son volcan. Viens m'aider à souffler,- dit-il à l'ouragan. L'âtre flambait; Iblis, suant à grosses gouttes, Se courbait, se tordait, et, sous les sombres voûtes, On ne distinguait rien qu'une sombre rougeur Empourprant le profil du monstrueux forgeur. Et l'ouragan l'aidait, étant démon lui-même. L'Être, parlant du haut du firmament suprême, Dit: -Que veux-tu de plus?- Et le grand paria, Levant sa tête énorme et triste, lui cria: -Le poitrail du lion et les ailes de l'aigle.- Et Dieu jeta, du fond des éléments qu'il règle, A l'ouvrier d'orgueil et de rébellion L'aile de l'aigle avec le poitrail du lion. Et le démon reprit son oeuvre sous les voiles. -Quelle hydre fait-il donc?- demandaient les étoiles. Et le monde attendait, grave, inquiet, béant. Le colosse qu'allait enfanter ce géant; Soudain, on entendit dans la nuit sépulcrale Comme un dernier effort jetant un dernier râle; L'Etna, fauve atelier du forgeron maudit, Flamboya; le plafond de l'enfer se fendit, Et, dans une clarté blême et surnaturelle, On vit des mains d'Iblis jaillir la sauterelle. Et l'infirme effrayant, l'être ailé, mais boiteux, Vit sa création et n'en fut pas honteux, L'avortement étant l'habitude de l'ombre. Il sortit à mi-corps de l'éternel décombre, Et, croisant ses deux bras, arrogant, ricanant, Cria dans l'infini: -Maître, à toi maintenant!- Et ce fourbe, qui tend à Dieu même une embûche, Reprit: -Tu m'as donné l'éléphant et l'autruche, Et l'or pour dorer tout; et ce qu'ont de plus beau Le chameau, le cheval, le lion, le taureau, Le tigre et l'antilope, et l'aigle et la couleuvre; C'est mon tour de fournir la matière à ton oeuvre; Voici tout ce que j'ai. Je te le donne. Prends.- Dieu, pour qui les méchants mêmes sont transparents, Tendit sa grande main de lumière baignée Vers l'ombre, et le démon lui donna l'araignée. Et Dieu prit l'araignée et la mit au milieu Du gouffre qui n'était pas encor le ciel bleu; Et l'Esprit regarda la bête; sa prunelle, Formidable, versait la lueur éternelle; Le monstre, si petit qu'il semblait un point noir, Grossit alors, et fut soudain énorme à voir; Et Dieu le regardait de son regard tranquille; Une aube étrange erra sur cette forme vile; L'affreux ventre devint un globe lumineux; Et les pattes, changeant en sphères leurs noeuds, S'allongèrent dans l'ombre en grands rayons de flamme; Iblis leva les yeux, et tout à coup l'infâme, Ébloui, se courba dans l'abîme vermeil; Car Dieu, de l'araignée, avait fait le soleil. - IV LES LIONS Les lions dans la fosse étaient sans nourriture. Captifs, ils rugissaient vers la grande nature Qui prend soin de la brute au fond des antres sourds. Les lions n'avaient pas mangé depuis trois jours. Ils se plaignaient de l'homme, et, pleins de sombres haines, A travers leur plafond de barreaux et de chaînes, Regardaient du couchant la sanglante rougeur; Leur voix grave effrayait au loin le voyageur Marchant à l'horizon dans les collines bleues. Tristes, ils se battaient le ventre de leurs queues; Et les murs du caveau tremblaient, tant leurs yeux roux A leur gueule affamée ajoutaient de courroux! La fosse était profonde; et, pour cacher leur fuite, Og et ses vastes fils l'avaient jadis construite; Ces enfants de la terre avaient creusé pour eux ce palais colossal dans le roc ténébreux; Leurs têtes en ayant crevé la large voûte, La lumière y tombait et s'y répandait toute, Et ce cachot de nuit pour dôme avait l'azur. Nabuchodonosor, qui régnait dans Assur, En avait fait couvrir d'un dallage le centre; Et ce roi fauve avait trouvé bon que cet antre, Qui jadis vit les Chams et les Deucalions, Bâti par les géants, servît pour les lions. Ils étaient quatre, et tous affreux. Une litière D'ossements tapissait le vaste bestiaire; Les rochers étageaient leur ombre au-dessus d'eux; Ils marchaient, écrasant sur le pavé hideux Des carcasses de bête et des squelettes d'homme. Le premier arrivait du désert de Sodome; Jadis, quand il avait sa fauve liberté, Il habitait le Sin, tout à l'extrémité Du silence terrible et de la solitude; Malheur à qui tombait sous sa patte au poil rude! Et c'était un lion des sables. Le second Sortait de la forêt de l'Euphrate fécond; Naguère, en le voyant vers le fleuve descendre, Tout tremblait; on avait eu du mal à le prendre, Car il avait fallu les meutes de deux rois; Il grondait; et c'était une bête des bois. Et le troisième était un lion des montagnes. Jadis il avait l'ombre et l'horreur pour compagnes; Dans ce temps-là, parfois, vers les ravins bourbeux Se ruaient des galops de moutons et de boeufs; Tous fuyaient, le pasteur, le guerrier et le prêtre; Et l'on voyait sa face effroyable apparaître. Le quatrième, monstre épouvantable et fier, Était un grand lion des plages de la mer. Il rôdait près des flots avant son esclavage. Gur, cité forte, était alors sur le rivage; Ses toits fumaient; son port abritait un amas De navires mêlant confusément leurs mâts; Le paysan portant son gomor plein de manne S'y rendait; le prophète y venait sur son âne; Ce peuple était joyeux comme un oiseau lâché; Gur avait une place avec un grand marché, Et l'Abyssin y venait vendre des ivoires; L'Amorrhéen, de l'ambre et des chemises noires; Ceux d'Ascalon, du beurre, et ceux d'Aser, du blé. Du vol de ses vaisseaux l'abîme était troublé. Or, ce lion était gêné par cette ville; Il trouvait, quand le soir il songeait immobile, Qu'elle avait trop de peuple et faisait trop de bruit. Gur était très-farouche et très-haute; la nuit, Trois lourds barreaux fermaient l'entrée inabordable; Entre chaque créneau se dressait, formidable, Une corne de buffle ou de rhinocéros; Le mur était solide et droit comme un héros; Et l'Océan roulait à vagues débordées Dans le fossé, profond de soixante coudées. Au lieu de dogues noirs, jappant dans le chenil, Deux dragons monstrueux pris dans les joncs du Nil, Et dressés par un mage à la garde servile, Veillaient des deux côtés de la porte de la ville. Or, le lion s'était une nuit avancée, Avait franchi d'un bond le colossal fossé, Et broyé, furieux, entre ses dents barbares, La porte de la ville avec ses triples barres, Et, sans même les voir, mêlé les deux dragons Au vaste écrasement des verrous et des gonds; Et, quand il s'en était retourné vers la grève, De la ville et du peuple, il ne restait qu'un rêve, Et, pour loger le tigre et nicher les vautours, Quelques larves de murs sous des spectres de tours. Celui-là se tenait accroupi sur le ventre. Il ne rugissait pas, il bâillait; dans cet antre Où l'homme misérable avait le pied sur lui, Il dédaignait la faim, ne sentant que l'ennui. Les trois autres allaient et venaient; leur prunelle, Si quelque oiseau battait leurs barreaux de son aile, Le suivait; et leur faim bondissait, et leur dent Mâchait l'ombre à travers leur cri rauque et grondant. Soudain dans l'angle obscur de la lugubre étable, La grille s'entr'ouvrit; sur le seuil redoutable, Un homme que poussaient d'horribles bras tremblants, Apparut; il était vêtu de linceuls blancs; La grille referma ses deux battants funèbres; L'homme avec les lions resta dans les ténèbres. Les monstres, hérissant leur crinière, écumant, Se ruèrent sur lui, poussant ce hurlement Effroyable, où rugit la haine et le ravage, Et toute la nature irritée et sauvage Avec son épouvante et ses rébellions; Et l'homme dit: -La paix soit avec vous, lions!- L'homme dressa la main; les lions s'arrêtèrent. Les loups qui font la guerre aux morts et les déterrent, Les ours au crâne plat, les chacals convulsifs Qui, pendant le naufrage, errent sur les récifs, Sont féroces; l'hyène infâme est implacable; Mais le puissant lion, qui fait de larges pas, Parfois lève sa griffe et ne la baisse pas, Étant le grand rêveur solitaire de l'ombre. Et les lions, groupés dans l'immense décombre, Se mirent à parler entre eux, délibérant; On eût dit des vieillards réglant un différend Au froncement pensif de leurs moustaches blanches. Un arbre mort pendait, tordant sur eux ses branches. Et, grave, le lion des sables dit: -Lions, Quand cet homme est entré, j'ai cru voir les rayons De midi dans la plaine où l'ardent semoun passe, Et j'ai senti le souffle énorme de l'espace; Cet homme vient à nous de la part du désert.- Le lion des bois dit: -Autrefois, le concert Du figuier, du palmier, du cèdre et de l'yeuse, Emplissait jour et nuit ma caverne joyeuse; Même à l'heure où l'on sent que le monde se tait, Le grand feuillage vert autour de moi chantait. Quand et homme a parlé, sa voix m'a semblé douce Comme le bruit qui sort des nids d'ombre et de mousse; Cet homme vient à nous de la part des forêts.- Et celui qui s'était approché le plus près, Le lion noir des monts dit: -Cet homme ressemble Au Caucase, où jamais une roche ne tremble; Il a la majesté de l'Atlas; j'ai cru voir, Quand son bras s'est levé, le Liban se mouvoir Et se dresser, jetant l'ombre immense aux campagnes; Cet homme vient à nous de la part des montagnes.- Le lion qui, jadis, au bord des flots rôdant, Rugissait aussi haut que l'Océan grondant, Parla le quatrième, et dit: -Fils, j'ai coutume, En voyant la grandeur, d'oublier l'amertume. Et c'est pourquoi j'étais le voisin de la mer. J'y regardait laissant les vagues écumer Apparaître la lune et le soleil éclore, Et le sombre infini sourire dans l'aurore, Et j'ai pris, ô lions, dans cette intimité, L'habitude du gouffre et de l'éternité; Or, sans savoir le nom dont la terre le nomme, J'ai vu luire le ciel dans les yeux de cet homme; Cet homme au front serein vient de la part de Dieu.- Quand la nuit eut noirci le grand firmament bleu, Le gardien voulut voir la fosse, et cet esclave, Collant sa face pâle aux grilles de la cave, Dans la profondeur vague aperçut Daniel Qui se tenait debout et regardait le ciel, Et songeait, attentif aux étoiles sans nombre, Pendant que les lions léchaient ses pieds dans l'ombre. V LE TEMPLE Moïse pour l'autel cherchait un statuaire; Dieu dit: -Il en faut deux;- et dans le sanctuaire Conduisit Oliab et Béliséel. L'un sculptait l'idéal et l'autre le réel. - VI BOOZ ENDORMI Booz s'était couché de fatigue accablé; Il avait tout le jour travaillé dans son aire; Puis avait fait son lit à sa place ordinaire; Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé. Ce vieillard possédait des champs de blé et d'orge; Il était, quoique riche, à la justice enclin; Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin; Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge. Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril. Sa gerbe n'était point avare ni haineuse; Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse: -Laissez tomber exprès des épis,- disait-il. Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques, Vêtu de probité candide et de lin blanc; Et, toujours du côté des pauvres ruisselant, Ses sacs de grain semblaient des fontaines publiques. Booz était bon maître et fidèle parent; Il était généreux, quoiqu'il fût économe; Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme, Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand. Le vieillard qui revient vers la source première, Entre aux jours éternels et sort des jours changeants; Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens, Mais dans l'oeil du vieillard on voit de la lumière. Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens. Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres, Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres; Et ceci se passait dans des temps très-anciens. Les tribus d'Israël avaient pour chef un juge; La terre, où l'homme errait sous la tente, inquiet Des empreintes de pieds de géants qu'il voyait, Était encor mouillée et molle du déluge. * Comme dormait Jacob, comme dormait Judith, Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée; Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée Au-dessus de sa tête, un songe en descendit. Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu; Une race y montait comme une longue chaîne; Un roi chantait en bas, en haut mourait un Dieu. Et Booz murmurait avec la voix de l'âme: -Comment ce pourrait-il que de moi ceci vînt? Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt, Et je n'ai pas de fils, et je n'ai plus de femme. -Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi, O Seigneur! a quitté ma couche pour la vôtre; Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre, Elle à demi vivante et moi mort à demi. -Une race naîtrait de moi! Comment le croire? Comment se pourrait-il que j'eusse des enfants? Quand on est jeune, on a des matins triomphants; Le jour sort de la nuit comme une victoire; -Mais, vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau; Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe, Et je courbe, ô mon Dieu! mon âme vers la tombe, Comme un boeuf ayant soif penche son front vers l'eau.- Ainsi parlait Booz dans le rêve et l'extase, Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés; Le cèdre ne sent pas une rose à sa base, Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds. * Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une moabite, S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu, Espérant on ne sait quel rayon inconnu, Quand viendrait du réveil la lumière subite. Booz ne savait point qu'une femme était là, Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle. Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle; Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala. L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle; Les anges y volaient sans doute obscurément, Car on voyait passer dans la nuit, par moment, Quelque chose de bleu qui paraissait une aile. La respiration de Booz, qui dormait, Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse. On était dans le mois où la nature est douce, Les collines ayant des lis sur leur sommet. Ruth songeait et Booz dormait; l'herbe était noire; Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement; Une immense bonté tombait du firmament; C'était l'heure tranquille où les lions vont boire. Tout reposait dans Ur et dans Jéridameth; Les astres émaillaient le ciel profond et sombre; Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre Brillait à l'occident, et Ruth se demandait, Immobile, ouvrant l'oeil à moitié sous ses voiles, Quel Dieu, quel moissonneur de l'éternel été, Avait, en s'en allant, négligemment jeté Cette faucille d'or dans le champs des étoiles. - VII DIEU INVISIBLE AU PHILOSOPHE Le philosophe allait sur son âne; prophète, Prunelle devant l'ombre horrible stupéfaite, Il allait, il pensait. Devin des nations, Il vendait aux païens des malédictions, Sans savoir si des mains dans les ténèbres blêmes S'ouvraient pour recevoir ces vagues anathèmes. Il venait de Phétor; il allait chez Balac, Fils des Gomorrhéens qui dorment sous le lac, Mage d'Assur et roi du peuple moabite. Il avait quitté l'ombre où l'épouvante habite, Et le hideux abri des chênes chevelus Que l'ouragan secoue en ses larges reflux. Morne, il laissait marcher au hasard sa monture, Son esprit cheminant dans une autre aventure; Il se demandait: -Tout est-il vide? et le fond N'est-il que de l'abîme où des spectres s'en vont? L'ombre prodigieuse est-elle une personne? Le flot qui murmure, est-ce une voix qui raisonne? Depuis quatre-vingts ans, je vis dans un réduit, Regardant la sueur des antres de la nuit, Écoutant les sanglots de l'air dans les nuées. Le gouffre est-il vivant? Larves exténuées, Qu'est-ce que nous cherchons? Je sais l'assyrien, L'arabe, le persan, l'hébreu; je ne sais rien. De quel profond néant sommes-nous les ministres?...- Ainsi, pâle, il songeait sous les branches sinistres, Les cheveux hérissés par les souffles des bois. L'âne s'arrêta court et lui dit: -Je le vois.- - VIII PREMIÈRE RENCONTRE DU CHRIST AVEC LE TOMBEAU En ce temps-là, Jésus était dans la Judée; Il avait délivré la femme possédée, Rendu l'ouïe aux sourds et guéri les lépreux; Les prêtres l'épiaient et parlaient bas entre eux. Comme il s'en retournait vers la ville bénie, Lazare, homme de bien, mourut à Béthanie. Marthe et Marie étaient ses soeurs; Marie, un jour, Pour laver les pieds nus du maître plein d'amour, Avait été chercher son parfum le plus rare. Or, Jésus aimait Marthe et Marie et Lazare. Quelqu'un lui dit: -Lazare est mort.- Le lendemain, Comme le peuple était venu sur son chemin, Il expliquait la loi, les livres, les symboles, Et, comme Élie et Job, parlait par paraboles. Il disait: -Qui me suit, aux anges est pareil. Quand un homme a marché tout le jour au soleil, Dans un chemin sans puits et sans hôtellerie, S'il ne croit pas, quand vient le soir, il pleure, il crie, Il est las: sur la terre il tombe haletant; S'il croit en moi, qu'il prie, il peut au même instant Continuer sa route avec des forces triples.- Puis il s'interrompit, et dit à ses disciples: -Lazare, notre ami, dort; je vais l'éveiller.- Eux dirent: -Nous irons, maître, où tu veux aller.- Or, de Jérusalem, où Salomon mit l'arche, Pour gagner Béthanie, il faut trois jours de marche. Jésus partit. Durant cette route souvent, Tandis qu'il marchait seul et pensif, en avant, Son vêtement parut blanc comme la lumière. Quand Jésus arriva, Marthe vint la première, Et, tombant à ses pieds, s'écria tout d'abord: -Si nous t'avions eu, maître, il ne serait pas mort.- Puis reprit en pleurant: -Mais il a rendu l'âme. Tu viens trop tard.- Jésus lui dit: -Qu'en sais-tu, femme? Le moissonneur est seul maître de la moisson.- Marie était restée assise à la maison. Marthe lui cria: -Viens, le maître te réclame.- Elle vint. Jésus dit: -Pourquoi pleures-tu, femme?- Et Marie à genoux lui dit: -Toi seul es fort. Si nous t'avions eu, maître, il ne serait pas mort.- Jésus reprit: -Je suis la lumière et la vie. Heureux celui qui voit ma trace et l'a suivie! Qui croit en moi vivra, fut-il mort et gisant.- Et Thomas, appelé Didyme, était présent. Et le seigneur, dont Jean et Pierre suivaient l'ombre, Dit aux Juifs accourus pour le voir en grand nombre: -Où donc l'avez-vous mis?- Ils répondirent: -Vois.- Lui montrant de la main, dans un champ, près d'un bois, A côté d'un torrent qui dans les pierres coule, Un sépulcre. Et Jésus pleura. Sur quoi, la foule Se prit à s'écrier: -Voyez comme il l'aimait! Lui qui chasse, dit-on, Satan, et le soumet, Eût-il, s'il était Dieu, comme on nous le rapporte, Laissé mourir quelqu'un qu'il aimait de la sorte?- Or, Marthe conduisit au sépulcre Jésus. Il vint. On avait mis une pierre dessus. -Je crois en vous, dit Marthe, ainsi que Jean et Pierre; Mais voilà quatre jours qu'il est sous cette pierre.- Et Jésus dit: -Tais-toi, femme, car c'est le lieu Où tu vas, si tu crois, voir la gloire de Dieu.- Puis il reprit: -Il faut que cette pierre tombe.- La pierre ôtée, on vit le dedans de la tombe. Jésus leva les yeux au ciel et marcha seul Vers cette tombe où le mort gisait dans son linceul, Pareil au sac d'argent qu'enfouit un avare. Et, se penchant, il dit à voix haute: -Lazare!- Alors le mort sortit du sépulcre; ses pieds Des bandes du linceul étaient encor liés; Il se dressa debout le long de la muraille; Jésus dit: -Déliez cet homme, et qu'il s'en aille.- Ceux qui virent cela crurent en Jésus-Christ. Or, les prêtres, selon qu'au livre il est écrit, S'assemblèrent, troublés, chez le préteur de Rome; Sachant que Christ avait ressuscité cet homme, Et que tous avaient vu le sépulcre s'ouvrir, Ils dirent: -Il est temps de le faire mourir.- - III. Suprématie Lorsque les trois grands dieux eurent dans un cachot Mis les démons, chassé les monstres de là-haut, Oté sa griffe à l'hydre, au noir dragon son aile, Et sur ce tas hurlant fermé l'ombre éternelle, Laissant grincer l'enfer, ce sépulcre vivant, Ils vinrent tous les trois, Vâyou, le dieu du Vent, Agni, dieu de la Flamme, Indra, dieu de l'Espace, S'asseoir sur le zénith, qu'aucun mont ne dépasse, Et se dirent, ayant dans le ciel radieux Chacun un astre au front : Nous sommes les seuls dieux ! Tout à coup devant eux surgit dans l'ombre obscure Une lumière ayant les yeux d'une figure. Ce que cette lumière était, rien ne saurait Le dire, et, comme brille au fond d'une forêt Un long rayon de lune en une route étroite, Elle resplendissait, se tenant toute droite. Ainsi se dresse un phare au sommet d'un récif. C'était un flamboiement immobile, pensif, Debout. Et les trois dieux s'étonnèrent. Ils dirent : « Qu'est ceci ? » Tout se tut et les cieux attendirent. - Dieu Vâyou, dit Agni, dieu Vâyou, dit Indra, Parle à cette lumière. Elle te répondra. Crois-tu que tu pourrais savoir ce qu'elle est ? - Certes, Dit Vâyou : Je le puis. Les profondeurs désertes Songeaient ; tout fuyait ; l'aigle ainsi que l'alcyon. Alors Vâyou marcha droit à la vision. - Qu'es-tu ? cria Vâyou, le dieu fort et suprême. Et l'apparition lui dit : - Qu'es-tu toi-même ? Et Vâyou dit : - Je suis Vâyou, le dieu du Vent. - Et qu'est-ce que tu peux ? - Je peux, en me levant, Tout déplacer, chasser les flots, courber les chênes, Arracher tous les gonds, rompre toutes les chaînes, Et si je le voulais, d'un souffle, moi Vâyou, Plus aisément qu'au fleuve on ne jette un caillou Ou que d'une araignée on ne crève les toiles, J'emporterai la terre à travers les étoiles. L'apparition prit un brin de paille et dit : - Emporte ceci. Puis, avant qu'il répondît, Elle posa devant le dieu le brin de paille. Alors, avec des yeux d'orage et de bataille, Le dieu Vâyou se mit à grandir jusqu'au ciel, Il troua l'effrayant plafond torrentiel, Il ne fut plus qu'un monstre ayant partout des bouches, Pâle, il démusela les ouragans farouches Et mit en liberté l'âpre meute des airs ; On entendit mugir le simoun des déserts Et l'aquilon qui peut, par-dessus les épaules Des montagnes, pousser l'océan jusqu'aux pôles ; Vâyou, géant des vents, immense, au-dessus d'eux Plana, gronda, frémit et rugit, et, hideux, Remua les profonds tonnerres de l'abîme ; Tout l'univers trembla de la base à la cime Comme un toit où quelqu'un d'affreux marche à grands pas. Le brin de paille aux pieds du dieu ne bougea pas. Le dieu s'en retourna. - Dieu du vent, notre frère, Parle, as-tu pu savoir ce qu'est cette lumière ? Et Vâyou répondit aux deux autres dieux : - Non ! - Agni, dit Indra ; frère Agni, mon compagnon, Dit Vâyou, pourrais-tu le savoir, toi ? - Sans doute, Dit Agni. Le dieu rouge, Agni, que l'eau redoute, Et devant qui médite à genoux le Bouddha, Alla vers la clarté sereine et demanda : - Qu'es-tu, clarté? - Qu'es-tu toi-même ? lui dit-elle. - Le dieu du Feu. - Quelle est ta puissance ? - Elle est telle Que, si je veux, je puis brûler le ciel noirci, Les mondes, les soleils, et tout. - Brûle ceci, Dit la clarté, montrant au dieu le brin de paille. Alors, comme un bélier défonce une muraille, Agni, frappant du pied, fit jaillir de partout La flamme formidable, et, fauve, ardent, debout, Crachant des jets de lave entre ses dents de braise, Fit sur l'humble fétu crouler une fournaise ; Un soufflement de forge emplit le firmament ; Et le jour s'éclipsa dans un vomissement D'étincelles, mêlé de tant de nuit et d'ombre Qu'une moitié du ciel resta longtemps sombre ; Ainsi bout le Vésuve, ainsi flambe l'Hékla ; Lorsqu'enfin la vapeur énorme s'envola, Quand le dieu rouge Agni, dont l'incendie est l'âme, Eut éteint ce tumulte effroyable de flamme Où grondait on ne sait quel monstrueux soufflet, Il vit le brin de paille à ses pieds, qui semblait N'avoir pas même été touché par la fumée. Le dieu s'en revint. - Dieu du feu, force enflammée, Quelle est cette lumière enfin ? Sais-tu son nom ? Dirent les autres dieux. Agni répondit : Non. - Indra, dit Vâyou ; frère Indra, dit Agni, sage ! Roi ! dieu ! qui, sans passer, de tout vois le passage. Peux-tu savoir, ô toi dont rien ne se perdra, Ce qu'est cette clarté qui nous regarde ? Indra Répondit : - Oui. - Toujours droite, la clarté pure Brillait, et le dieu vint lui parler. - O figure, Qu'es-tu ? dit Indra, d'ombre et d'étoiles vêtu. Et l'apparition dit: - Toi-même, qu'es-tu ? Indra lui dit : - Je suis Indra, dieu de l'Espace. - Et quel est ton pouvoir, dieu ? - Sur sa carapace La divine tortue, aux yeux toujours ouverts, Porte l'éléphant blanc qui porte l'univers Autour de l'univers est l'infini. Ce gouffre Contient tout ce qui vit, naît, meurt, existe, souffre Règne, passe ou demeure, au sommet, au milieu, En haut, en bas, et c'est l'espace, et j'en suis dieu. Sous moi la vie obscure ouvre tous ses registres ; Je suis le grand voyant des profondeurs sinistres; Ni dans les bleus édens, ni dans l'enfer hagard, Rien ne m'échappe, et rien n'est hors de mon regard ; Si quelque être pour moi cessait d'être visible, C'est lui qui serait dieu, pas nous ; c'est impossible. Étant l'énormité, je vois l'immensité ; Je vois toute la nuit et toute la clarté ; Je vois le dernier lieu, je vois le dernier nombre, Et ma prunelle atteint l'extrémité de l'ombre ; Je suis le regardeur infini. Dans ma main J'ai tout, le temps, l'esprit, hier, aujourd'hui, demain. Je vois les trous de taupe et les gouffres d'aurore, Tout ! et, là même où rien n'est plus, je vois encore. Depuis l'azur sans borne où les cieux sur les cieux Tournent comme un rouage aux flamboyants essieux, Jusqu'au néant des morts auquel le ver travaille, Je sais tout ! je vois tout ! - Vois-tu ce brin de paille ? Dit l'étrange clarté d'où sortait une voix. Indra baissa la tête et cria : - Je le vois. Lumière, je te dis que j'embrasse tout l'être ; Toi-même, entends-tu bien, tu ne peux disparaître De mon regard, jamais éclipsé ni décru ! À peine eut-il parlé qu'elle avait disparu. IV. Entre géants et dieux LE GÉANT, AUX DIEUX LE GÉANT. Un mot. Si par hasard il vous venait l'idée Que cette herbe où je dors, de rosée inondée, Est faite pour subir n'importe quel pied nu, Et que ma solitude est au premier venu, Si vous pensiez entrer dans l'ombre où je séjourne Sans que ma grosse tête au fond des bois se tourne, Si vous vous figuriez que je vous laisserais Tout déranger, percer des trous dans mes forêts, Ployer mes vieux sapins et casser mes grands chênes, Mettre à la liberté de mes torrents des chaînes, Chasser l'aigle, et marcher sur mes petites fleurs ; Que vous pourriez venir faire les enjôleurs Chez les nymphes des bois qui ne sont que des sottes, Que vous pourriez le soir amener dans mes grottes La Vénus avec qui tous vous vous mariez, Que je n'ai pas des yeux pour voir, que vous pourriez Vous vautrer sur mes joncs où les dragons des antres Laissent en s'en allant la trace de leurs ventres, Que vous pourriez salir la pauvre source en pleurs, Que je vous laisserais, ainsi que des voleurs, Aller, venir, rôder dans la grande nature ; Si vous imaginiez cette étrange aventure Qu'ici je vous verrais rire, semer l'effroi, Faire l'amour, vous mettre à votre aise chez moi, Sans des soulèvements énormes de montagnes, Et sans vous traiter, vous, princes, et vos compagnes, Comme les ours qu'au fond des halliers je poursuis, Vous me croiriez plus bête encor que je ne suis ! JUPITER. Calme-toi. VÉNUS. Nous avons dans l'Olympe des chambres, Bonhomme. LE GÉANT. Oui, je sais bien, parce que j'ai des membres Vastes, et que les doigts robustes de mes pieds Semblent sur l'affreux tronc des saules copiés, Parce que mes talons sont tout noirs de poussière, Parce que je suis fait de la pâte grossière Dont est faite la terre auguste et dont sont faits Les grands monts, ces muets et sacrés portefaix, Vu que des plus vieux rocs j'ai passé les vieillesses, Et que je n'ai pas moi toutes vos gentillesses, Étant une montagne à forme humaine, au fond Du gouffre, où l'ombre avec les pierres me confond, Vu que j'ai l'air d'un bloc, d'une tour, d'un décombre, Et que je fus taillé dans l'énormité sombre, Je passe pour stupide. On rit de moi, vraiment, Et l'on croit qu'on peut tout me faire impunément. Soit. Essayez. Tâtez mon humeur endurante. Combien de dards avait le serpent Stryx ? Quarante. Combien de pieds avait l'hydre Phluse ? Trois cents. J'ai broyé Stryx et Phluse entre mes poings puissants. Osez donc ! Ah ! je sens la colère hagarde Battre de l'aile autour de mon front. Prenez garde ! Laissez-moi dans mon trou plein d'ombre et de parfums. Que les olympiens ne soient pas importuns, Car il se pourrait bien qu'on vît de quelle sorte On les chasse, et comment, pour leur fermer sa porte, Un ténébreux s'y prend avec les radieux, Si vous venez ici m'ennuyer, tas de dieux ! Paroles De Géant Je suis votre vaincu, mais, regardez ma taille, Dieux, je reste montagne après votre bataille ; Et moi qui suis pour vous un sombre encombrement, À peine je vous vois au fond du firmament. Si vous existez, soit. Je dors. Vous, troglodytes, Hommes qui ne savez jamais ce que vous dites, Vivants qui fourmillez dans de l'ombre, indistincts, Ayant déjà les vers de terre en vos instincts, Vous qu'attend le sépulcre et qui rampez d'avance, Sachez que la prière est une connivence, Et ne me plaignez pas ! Nains promis aux linceuls, Tremblez si vous voulez, mais tremblez pour vous seuls ! Quant à moi, que Vénus, déesse aux yeux de grue, Que Mars bête et sanglant, que Diane bourrue, Viennent rire au-dessus de mon sinistre exil Ou faire un froncement quelconque de sourcil, Que dans mon ciel farouche et lourd l'Olympe ébauche Son tumulte mêlé de crime et de débauche, Qu'il raille le grand Pan, croyant l'avoir tué, Que Jupiter joyeux, tonnant, infatué, Démusèle les vents imbéciles, dérègle L'éclair et l'aquilon, et déchaîne son aigle, Cela m'est bien égal à moi qui suis trois fois Plus haut que n'est profond l'océan plein de voix. Hommes, je ris des noeuds dont la peur vous enlace. Tous ces olympiens sont de la populace. Ah ! certes, ces passants, que vous nommez les dieux, Furent de fiers bandits sous le ciel radieux ; Les montagnes, avec leurs bois et leurs vallées, Sont de leur noir viol toutes échevelées, Je le sais, et, resté presque seul maintenant, Je suis par la grandeur de ma chute gênant ; Non, je ne les crains pas ; et, quant à leurs approches, Je les attends avec des roulements de roches, Je les appelle gueux et voleurs, c'est leur nom, Et ne veux pas savoir s'ils sont contents ou non. Ô vivants, il paraît qu'à la haine tenaces, Ces dieux me font de loin dans l'ombre des menaces. Soit, j'oublie et je songe ; et je m'informe peu Si l'éclair que je vois est la lueur d'un dieu. J'ai ma flûte et j'en joue au penchant des montagnes, Je m'ajoute aux sommets au-dessus des campagnes, Et je laisse les dieux bruire et bougonner. Croit-on que je prendrai la peine de tourner La tête dans les bois et sur les hautes cimes, Que je m'effarerai dans les forêts sublimes, Et que j'interromprai mon rêve et ma chanson, Pour un roucoulement de foudre à l'horizon ! LES TEMPS PANIQUES * Les dieux ont dit entre eux : - Nous sommes la matière, Les dieux. Nous habitons l'insondable frontière Au delà de laquelle il n'est rien ; nous tenons L'univers par le mal qui règne sous nos noms, Par la guerre, euménide éparse, par l'orgie Chantante, dans la joie et le meurtre élargie, Par Cupidon l'immense enfant, par Astarté, Larve pleine de nuit d'où sort une clarté. L'ouragan tourne autour de nos faces sereines ; Les saisons sont des chars dont nous tenons les rênes, Nous régnons, nous mettons à la tempête un mors, Et nous sommes au fond de la pâleur des morts. L'Olympe est à jamais la cime de la vie ; Chronos est prisonnier ; Géo tremble asservie ; Nous sommes tout. Nos coups de foudre sont fumants. Jouissons. Sous nos pieds un pavé d'ossements, C'est la terre ; un plafond de néant sur nos têtes, C'est le ciel ; nous avons les temples et les fêtes ; L'ombre que nous faisons met le monde à genoux. Les premiers-nés du gouffre étaient plus grands que nous ; Nous leur avons jeté l'Othryx et le Caucase ; À cette heure, un amas de roches les écrase ; Poursuivons, achevons notre oeuvre, et consommons La lapidation des géants par les monts ! * Les dieux ont triomphé. Leur victoire est tombée Sur Enna, sur Larisse et Pylos, sur l'Eubée ; L'horizon est partout difforme maintenant ; Pas un mont qui ne soit blessé ; l'Atlas saignant Est noir sous l'assemblage horrible des nuées ; Chalcis que les hiboux emplissent de huées, La Thrace où l'on adore un vieux glaive rouillé, L'Hémonie où l'éclair féroce a travaillé, Sont de mornes déserts que la ruine encombre. Une peau de satyre écorché pend dans l'ombre, Car la lyre a puni la flûte au fond des bois. La source aux pleurs profonds sanglote à demi-voix ; Où sont les jours d'Évandre et les temps de Saturne ? On s'aimait. On se craint. L'univers est nocturne ; L'azur hait le matin, inutile doreur ; L'ombre auguste et hideuse est pleine de terreur ; On entend des soupirs étouffés dans les marbres ; Des simulacres sont visibles sous les arbres, Et des spectres sont là, signe d'un vaste ennui. Les bois naguère étaient confiants, aujourd'hui Ils ont peur, et l'on sent que leur tremblement songe Aux autans, rauque essaim qui serpente et s'allonge Et qui souvent remplit de trahisons l'éther ; Car l'orage est l'esclave obscur de Jupiter. Les cavernes des fils d'Inachus sont vacantes ; Le grand Orphée est mort tué par les bacchantes ; Seuls les dieux sont debout, formidables vivants, Et la terre subit la sombre horreur des vents. Thèbe adore en tremblant la foudre triomphale ; Et trois fleuves, le Styx, l'Alphée et le Stymphale, Se sont enfuis sous terre et n'ont plus reparu. Aquilon passe avec un grondement bourru ; On ne sait ce qu'Eurus complote avec Borée ; Faune se cache ainsi qu'une bête effarée ; Plus de titans ; Mercure éclipse Hypérion ; Zéphire chante et danse ainsi qu'un histrion ; Quant aux Cyclopes, fils puînés, ils sont lâches ; Ils servent ; ils ont fait leur paix ; les viles tâches Conviennent aux coeurs bas ; Vulcain, le dieu cagneux, Les emploie à sa forge, a confiance en eux, Les gouverne, et, difforme et boiteux, distribue L'ouvrage à ces géants par qui la honte est bue ; Brontès fait des trépieds qui parlent, Pyracmon Fait des spectres d'airain où remue un démon ; On ne résiste plus aux dieux, même en Sicile ; Polyphème amoureux n'est plus qu'un imbécile, Et Galatée en rit avec Acis. Les champs N'ont presque plus de fleurs, tant les dieux sont méchants ; Les dieux semblent avoir cueilli toutes les roses. Ils font la guerre à Pan, à l'être, au gouffre, aux choses ; Ils ont mis de la nuit jusque dans l'oeil du lynx ; Ils ont pris l'ombre, ils ont fait avouer les sphinx, Ils ont échoué l'hydre, éteint les ignivomes, Et du sinistre enfer augmenté les fantômes, Et, bouleversant tout, ondes, souffles, typhons, Ils ont déconcerté les prodiges profonds. La terre en proie aux dieux fut le champ de bataille ; Ils ont frappé les fronts qui dépassaient leur taille, Et détruit sans pitié, sans gloire, sans pudeur, Hélas ! quiconque avait pour crime la grandeur. Les lacs sont indignés des monts qu'ils réfléchissent, Car les monts ont trahi ; sur un faîte où blanchissent Des os d'enfants percés par les flèches du ciel, Cime aride et pareille aux lieux semés de sel, La pierre qui jadis fut Niobé médite ; La vaste Afrique semble exilée et maudite ; Le Nil cache éperdu sa source à tous les yeux, De peur de voir briser son urne par les dieux ; On sent partout la fin, la borne, la limite ; L'étang, clair sous l'amas des branchages, imite L'oeil tragique et brillant du fiévreux qui mourra ; L'effroi tient Delphe en Grèce et dans l'Inde Ellorah ; Phoebus Sminthée usurpe aux cieux le char solaire ; Que de honte ! Et l'on peut juger de la colère De Démèter, l'aïeule auguste de Cérès, Par l'échevèlement farouche des forêts. La terre avait une âme et les dieux l'ont tuée. Hélas ! dit le torrent. Hélas ! dit la nuée. Les vagues voix du soir murmurent : Oublions ! L'absence des géants attriste les lions. LE TITAN I SUR L'OLYMPE Une montagne emplit tout l'horizon des hommes ; L'Olympe. Pas de ciel. Telle est l'ombre où nous sommes. L'orgueil, la volupté féroce aux chants lascifs, La guerre secouant des éclairs convulsifs, La splendide Vénus, nue, effrayante, obscure, Le meurtre appelé Mars, le vol nommé Mercure, L'inceste souriant, ivre, au sinistre hymen, Le parricide ayant le tonnerre à la main, Pluton livide avec l'enfer pour auréole, L'immense fou Neptune en proie au vague Éole, L'orageux Jupiter, Diane à l'oeil peu sûr, Des fronts de météore entrevus dans l'azur, Habitent ce sommet ; et tout ce que l'augure, Le flamine, imagine, invente, se figure, Et vénère à Corinthe, à Syène, à Paphos, Tout le vrai des autels qui dans la tombe est faux, L'oppression, la soif du sang, l'âpre carnage, L'impudeur qui survit à la guerre et surnage, L'extermination des enfants de Japhet, Toute la quantité de crime et de forfait Que de noms révérés la religion nomme, Et que peut dans la nuit d'un temple adorer l'homme, Sur ce faîte fatal que l'aube éclaire en vain, Rayonne, et tout le mal possible est là, divin. Jadis la terre était heureuse ; elle était libre. Et, donnant l'équité pour base à l'équilibre, Elle avait ses grands fils, les géants ; ses petits, Les hommes ; et tremblants, cachés, honteux, blottis Dans les antres, n'osant nuire à la créature, Les fléaux avaient peur de la sainte nature ; L'étang était sans peste et la mer sans autans ; Tout était beauté, fête, amour, blancheur, printemps ; L'églogue souriait dans la forêt ; les tombes S'entr'ouvraient pour laisser s'envoler des colombes ; L'arbre était sous le vent comme un luth sous l'archet ; L'ourse allaitait l'agneau que le lion léchait ; L'homme avait tous les biens que la candeur procure ; On ne connaissait pas Plutus, ni ce Mercure Qui plus tard fit Sidon et Tharsis, et sculpta Le caducée aux murs impurs de Sarepta ; On ignorait ces mots, corrompre, acheter, vendre. On donnait. Jours sacrés ! jours de Rhée et d'Évandre ! L'homme était fleur ; l'aurore était sur les berceaux. Hélas ! au lait coulant dans les champs par ruisseaux A succédé le vin d'où sortent les orgies ; Les hommes maintenant ont des tables rougies ; Le lait les faisait bons et le vin les rend fous ; Atrée est ivre auprès de Thyeste en courroux ; Les Centaures, prenant les femmes sur leurs croupes, Frappent l'homme, et l'horreur tragique est dans les coupes. Ô beaux jours passés ! terre amante, ciel époux ! Oh ! que le tremblement des branches était doux ! Les cyclopes jouaient de la flûte dans l'ombre. La terre est aujourd'hui comme un radeau qui sombre. Les dieux, ces parvenus, règnent, et, seuls debout, Composent leur grandeur de la chute de tout. Leur banquet resplendit sur la terre et l'affame. Ils dévorent l'amour, l'âme, la chair, la femme, Le bien, le mal, le faux, le vrai, l'immensité. Ils sont hideux au fond de la sérénité. Quels festins ! Comme ils sont contents ! Comme ils s'entourent De vertiges, de feux, d'ombre ! Comme ils savourent La gloire d'être grands, d'être dieux, d'être seuls ! Comme ils raillent les vieux géants dans leurs linceuls ! Toutes les vérités premières sont tuées. Les heures, qui ne sont que des prostituées, Viennent chanter chez eux, montrant de vils appas, Leur offrant l'avenir sacré, qu'elles n'ont pas. Hébé leur verse à boire et leur soif dit : Encore ! Trois danseuses, Thalie, Aglaé, Terpsychore, Sont là, belles, croisant leurs pas mélodieux. Qu'il est doux d'avoir fait le mal qui vous fait dieux ! Vaincre ! être situés aux lieux inabordables ! Torturer et jouir ! Ils vivent formidables Dans l'éblouissement des Grâces aux seins nus. Ils sont les radieux, ils sont les inconnus. Ils ont détruit Craos, Nephtis, Antée, Otase ; Être horribles et beaux, c'est une double extase ; Comme ils sont adorés ! Comme ils sont odieux ! Ils perdent la raison à force d'être dieux ; Car la férocité, c'est la vraie allégresse, Et Bacchus fait traîner par des tigres l'ivresse. Ils inspirent Dodone, éléphantine, Endor. Chacun d'eux à la main tient une coupe d'or Pure à mouler dessus un sein de jeune fille. Sur son trépied en Crète, à Cumes sous sa grille, La sibylle leur livre à travers ses barreaux Le secret de la foudre en ses vers fulguraux, Car cette louve sait le fatal fond des choses ; Toute la terre tremble à leurs métamorphoses ; La forêt, où le jour pâle pénètre peu, Quand elle voit un monstre a peur de voir un dieu. Quelle joie ils se font avec l'univers triste ! Comme ils sont convaincus que rien hors d'eux n'existe ! Comme ils se sentent forts, immortels, éternels ! Quelle tranquillité d'être les criminels, Les tyrans, les bourreaux, les dogmes, les idoles ! D'emplir d'ombre et d'horreur les pythonisses folles, Les ménades d'amour, les sages de stupeur ! D'avoir partout pour soi l'autel noir de la peur ! D'avoir l'antre, l'écho, le lieu visionnaire, Tous les fracas depuis l'Etna jusqu'au tonnerre, Toutes les tours depuis Pharos jusqu'à Babel ! D'être, sous tous les noms possibles, Dagon, Bel, Jovis, Horus, Moloch et Teutatès, les maîtres ! D'avoir à soi la nuit, le vent, les bois, les prêtres ! De posséder le monde entier, Éphèse et Tyr, Thulé, Thèbe, et les flots dont on ne peut sortir, Et d'avoir, au delà des colonnes d'Hercule, Toute l'obscurité qui menace et recule ! Quelle toute-puissance ! effarer le lion, Dompter l'aigle, poser Ossa sur Pélion, Avoir, du cap d'Asie aux pics Acrocéraunes, Toute la mer pour peuple et tous les monts pour trônes, Avoir le sable et l'onde, et l'herbe et le granit, Et la brume ignorée où le monde finit ! En bas, le tremblement des flèches dans les cibles, Le passage orageux des meutes invisibles, Le roulement des chars, le pas des légions, Le bruit lugubre fait par les religions, D'étranges voix sortant d'une sombre ouverture, L'obscur rugissement de l'immense nature, Réalisent, au pied de l'Olympe inclément, On ne sait quel sinistre anéantissement ; Et la terre, où la vie indistincte végète, Sous ce groupe idéal et monstrueux qui jette Les fléaux, à la fois moissonneur et semeur, N'est rien qu'une nuée où flotte une rumeur. Par moments le nuage autour du mont s'entr'ouvre ; Alors on aperçoit sur ces êtres, que couvre Un divin flamboiement brusquement éclairci, Des rejaillissements de rayons, comme si L'on avait écrasé sur eux de la lumière ; Puis le hautain sommet rentre en son ombre altière Et l'on ne voit plus rien que les sanglants autels ; Seulement on entend rire les immortels. Et les hommes ? Que font les hommes ? Ils frissonnent. Les clairons dans les camps et dans les temples sonnent, L'encens et les bûchers fument, et le destin Du fond de l'ombre immense écrase tout, lointain ; Et les blêmes vivants passent, larves, pygmées ; Ils regardent l'Olympe à travers les fumées, Et se taisent, sachant que le sort est sur eux, D'autant plus éblouis qu'ils sont plus ténébreux ; Leur seule volonté c'est de ne pas comprendre ; Ils acceptent tout, vie et tombeau, flamme et cendre, Tout ce que font les rois, tout ce que les dieux font, Tant le frémissement des âmes est profond ! II SOUS L'OLYMPE Cependant un des fils de la terre farouche, Un titan, l'ombre au front et l'écume à la bouche, Phtos le géant, l'aîné des colosses vaincus, Tandis qu'en haut les dieux, enivrés par Bacchus, Mêlent leur joie autour de la royale table, Rêve sous l'épaisseur du mont épouvantable. Les maîtres, sous l'Olympe, ont, dans un souterrain Jeté Phtos, l'ont lié d'une corde d'airain, Puis ils l'ont laissé là, car la victoire heureuse Oublie et chante ; et Phtos médite ; il sonde, il creuse, Il fouille le passé, l'avenir, le néant. Oh ! quand on est vaincu, c'est dur d'être géant ! Un nain n'a pas la honte ayant la petitesse. Seuls, les coeurs de titans ont la grande tristesse ; Le volcan morne sent qu'il s'éteint par degrés, Et la défaite est lourde aux fronts démesurés. Ce vaincu saigne et songe, étonné. Quelle chute ! Les dieux ont commencé la tragique dispute, Et la terre est leur proie. Ô deuil ! Il mord son poing. Comment respire-t-il ? Il ne respire point. Son corps vaste est blessé partout comme une cible. Le câble que Vulcain fit en bronze flexible Le serre, et son cou râle, étreint d'un noeud d'airain. Phtos médite, et ce grand furieux est serein ; Il méprise, indigné, les fers, les clous, les gênes. III CE QUE LES GÉANTS SONT DEVENUS Il songe au fier passé des puissants terrigènes, Maintenant dispersés dans vingt charniers divers, Vastes membres d'un monstre auguste, l'univers ; Toute la terre était dans ces hommes énormes ; À cette heure, mêlés aux montagnes sans formes, Ils gisent, accablés par le destin hideux, Plus morts que le sarment qu'un pâtre casse en deux. Où sont-ils ? sous des rocs abjects, cariatides Des Ténares ardents, des Cocytes fétides ; Encelade a sur lui l'infâme Etna fumant ; C'est son bagne ; et l'on voit de l'âpre entassement Sortir son pied qui semble un morceau de montagne ; Thor est sous l'écueil noir qui sera la Bretagne ; Sur Anax, le géant de Tyrinthe, Arachné File sa toile, tant il est bien enchaîné ; Pluton, après avoir mis Kothos dans l'érèbe, A cloué ses cent mains aux cent portes de Thèbe ; Mopse est évanoui sous l'Athos, c'est Hermès Qui l'enferme ; on ne peut espérer que jamais Dans ces caves du monde aucun souffle ranime Rhoetus, Porphyrion, Mégatlas, Evonyme ; Couché de tout son long sous le haut mont Liban, Titlis souffre, et, saisi par Notus, vil forban, Scrops flotte sous Délos, l'île errante et funeste ; Dronte est muré sous Delphe et Mimas sous Proeneste ; Coebès, Géreste, Andès, Béor, Cédalion, Jax, qui dormait le jour ainsi que le lion, Tous ces êtres plus grands que des monts, sont esclaves, Les uns sous des glaciers, les autres sous des laves, Dans on ne sait quel lâche enfer fastidieux ; Et Prométhée ! Hélas ! quels bandits que ces dieux ! Personne au fond ne sait le crime de Tantale ; Pour avoir entrevu la baigneuse fatale, Actéon fuit dans l'ombre ; et qu'a fait Adonis ? Que de héros brisés ! Que d'innocents punis ! Phtos repasse en son coeur l'affreux sort de ses frères ; Star dans Lesbos subit l'affront des stercoraires ; Cerbère garde Ephlops, par mille éclairs frappé, Sur qui rampe en enfer la chenille Campé ; C'est sur Mégarios que le mont Ida pèse ; Darse endure le choc des flots que rien n'apaise ; Rham est si bien captif du Styx fuligineux Qu'il n'en a pas encor pu desserrer les noeuds ; Atlas porte le monde, et l'on entend le pôle Craquer quand le géant lassé change d'épaule ; Lié sous le volcan Liparis, noir récif, Typhée est au milieu de la flamme, pensif. Tous ces titans, Stellos, Talémon, Ecmonide, Gès dont l'oeil bleu faisait reculer l'euménide, Ont succombé, percés des flèches de l'éther, Sous le guet-apens brusque et vil de Jupiter. Les géants qui gardaient l'âge d'or, dont la taille Rassurait la nature, ont perdu la bataille, Et les colosses sont remplacés par les dieux. La terre n'a plus d'âme et le ciel n'a plus d'yeux ; Tout est mort. Seuls ces rois épouvantables vivent. Les stupides saisons comme des chiens les suivent, L'ordre éternel les semble approuver en marchant ; Dans l'Olympe, où le cri du monde arrive chant, Où l'étourdissement conseille l'inclémence, On rit. Tant de victoire a droit à la démence. Et ces dieux ont raison. Phtos écume. - Oui, dit-il, Ils ont raison. Eau, flamme, éléments, air subtil, Vous ne vous êtes pas défendus. Votre orage N'a pas eu dans la lutte affreuse assez de rage ; Vous vous êtes laissés museler lâchement. Le mal triomphe ! - Et Phtos frémit. Écroulement ! Tous les géants sont pris et garrottés. Que faire ? Il songe. IV L'EFFORT Quoi ! L'eau court, le cheval se déferre, L'humble oiseau brise l'oeuf à coups de bec, le vent Prend la fuite, malgré l'éclair le poursuivant, Le loup s'en va, bravant le pâtre et le molosse, Le rat ronge sa cage, et lui, titan, colosse, Lui dont le coeur a plus de lave qu'un volcan, Lui Phtos, il resterait dans cette ombre, au carcan ! Ô fureur ! Non. Il tord ses os, tend ses vertèbres, Se débat. Lequel est le plus dur, ô ténèbres ! De la chair d'un titan ou de l'airain des dieux ? Tout à coup, sous l'effort... - ô matin radieux, Quand tu remplis d'aurore et d'amour le grand chêne, Ton chant n'est pas plus doux que le bruit d'une chaîne Qui se casse et qui met une âme en liberté ! - Le carcan s'est fendu, les noeuds ont éclaté ! Le roc sent remuer l'être extraordinaire ; Ah ! dit Phtos, et sa joie est semblable au tonnerre ; Le voilà libre ! Non, la montagne est sur lui. Les fers sont les anneaux de ce serpent, l'ennui ; Ils sont rompus ; mais quoi ! Tout ce granit l'arrête ; Que faire avec ce mont difforme sur sa tête ? Qu'importe une montagne à qui brisa ses fers ! Certe, il fuira. Dût-il déranger les enfers, Certe, il s'évadera dans la profondeur sombre ! Qu'importe le possible et les chaos sans nombre, Le précipice en bas, l'escarpement en haut ! Fauve, il dépave avec ses ongles son cachot. Il arrache une pierre, une autre, une autre encore ; Oh ! quelle étrange nuit sous l'univers sonore ! Un trou s'offre, lugubre, il y plonge, et, rampant Dans un vide où l'effroi du tombeau se répand, Il voit sous lui de l'ombre et de l'horreur. Il entre. Il est dans on ne sait quel intérieur d'antre ; Il avance, il serpente, il fend les blocs mal joints ; Il disloque la roche entre ses vastes poings ; Les enchevêtrements de racines vivaces, Les fuites d'eau mouillant de livides crevasses, Il franchit tout ; des reins, des coudes, des talons, Il pousse devant lui l'abîme et dit : Allons ! Et le voilà perdu sous des amas funèbres, Remuant les granits, les miasmes, les ténèbres, Et tout le noir dessous de l'Olympe éclatant. Par moments il s'arrête, il écoute, il entend Sur sa tête les dieux rire, et pleurer la terre. Bruit tragique. À plat ventre, ainsi que la panthère, Il s'aventure ; il voit ce qui n'a pas de nom. Il n'est plus prisonnier ; s'est-il échappé ? Non. Où fuir, puisqu'ils ont tout ? Rage ! ô pensée amère ! Il rentre au flanc sacré de la terre sa mère ; Stagnation. Noirceur. Tombe. Blocs étouffants. Et dire que les dieux sont là-haut triomphants ! Et que la terre est tout, et qu'ils ont pris la terre ! L'ombre même lui semble hostile et réfractaire. Mourir, il ne le peut ; mais renaître, qui sait ? Il va. L'obscurité sans fond, qu'est-ce que c'est ? Il fouille le néant et le néant résiste. Parfois un flamboiement, plus noir que la nuit triste, Derrière une cloison de fournaise apparaît. Le titan continue. Il se tient en arrêt, Guette, sape, reprend, creuse, invente sa route, Et fuit, sans que le mont qu'il a sur lui s'en doute, Les olympes n'ayant conscience de rien. V LE DEDANS DE LA TERRE Pas un rayon de jour ; nul souffle aérien ; Des fentes dans la nuit ; il rampe. Après des caves Où gronde un gonflement de soufres et de laves, Il traverse des eaux hideuses ; mais que font L'onde et la flamme et l'ombre à qui cherche le fond, Le dénouement, la fin, la liberté, l'issue ? Son crâne est son levier, sa main est sa massue ; Plongeur de l'Ignoré, crispant ses bras noueux, Il écarte des tas d'obstacles monstrueux, Il perce du chaos les pâles casemates ; Il est couvert de sang, de fange, de stigmates ; Comme, ainsi formidable, il plairait à Vénus ! La pierre âpre et cruelle écorche ses flancs nus, Et sur son corps, criblé par l'éclair sanguinaire, Rouvre la cicatrice énorme du tonnerre Glissement colossal sous l'amoncellement De la nuit, du granit affreux, de l'élément ! L'eau le glace, le feu le mord, l'ombre l'accable ; Mais l'évasion fière, indignée, implacable, L'entraîne ; et que peut-il craindre, étant foudroyé ? Il va. Râlant, grinçant, luttant, saignant, ployé, Il se fraie un chemin tortueux, tourne, tombe, S'enfonce, et l'on dirait un ver trouant la tombe ; Il tend l'oreille au bruit qui va s'affaiblissant, S'enivre de la chute et du gouffre, et descend. Il entend rire, tant la voix des dieux est forte. Il troue, il perce, il fuit... - Le puits que de la sorte Il creuse est effroyable et sombre, et maintenant Ce n'est plus seulement l'Olympe rayonnant Que ce fuyard terrible a sur lui, c'est la terre. Tout à coup le bruit cesse. Et tout ce qu'il faut taire, Il l'aperçoit. La fin de l'être et de l'espoir, L'inhospitalité sinistre du fond noir, Le cloaque où plus tard crouleront les Sodomes, Le dessous ténébreux des pas de tous les hommes, Le silence gardant le secret. Arrêtez ! Plus loin n'existe pas. L'ombre de tous côtés ! Ce gouffre est devant lui. L'abject, le froid, l'horrible, L'évanouissement misérable et terrible, L'espèce de brouillard que ferait le Léthé, Cette chose sans nom, l'univers avorté, Un vide monstrueux où de l'effroi surnage, L'impossibilité de tourner une page, Le suprême feuillet faisant le dernier pli ! C'est cela qu'on verrait si l'on voyait l'oubli. Plus bas que les effets et plus bas que les causes, La clôture à laquelle aboutissent les choses, Il la touche, et dans l'ombre, inutile éclaireur, Il est à l'endroit morne où Tout n'est plus. Terreur. C'est fini. Le titan regarde l'invisible. Se rendre sans avoir épuisé le possible, Les colosses n'ont point cette coutume-là ; Les géants qu'un amas d'infortune accabla Luttent encore ; ils ont un fier reste de rage ; La résistance étant ressemblante à l'outrage Plaît aux puissants vaincus ; l'aigle mord ses barreaux ; Faire au sort violence est l'humeur des héros, Et ce désespoir-là seul est grand et sublime Qui donne un dernier coup de talon à l'abîme. Phtos, comme s'il voulait, de ses deux bras ouverts, Arracher le dernier morceau de l'univers, Se baisse, étreint un bloc et l'écarte.. VI LA DÉCOUVERTE DU TITAN Ô vertige ! Ô gouffres ! l'effrayant soupirail d'un prodige Apparaît ; l'aube fait irruption ; le jour, Là, dehors, un rayon d'allégresse et d'amour, Formidable, aussi pur que l'aurore première, Entre dans l'ombre, et Phtos, devant cette lumière, Brusque aveu d'on ne sait quel profond firmament, Recule, épouvanté par l'éblouissement. Le soupirail est large et la brèche est béante. Phtos y passe son bras, puis sa tête géante ; Il regarde. * Il croyait, quand sur lui tout croula, Voir l'abîme ; eh bien non ! L'abîme, le voilà. Phtos est à la fenêtre immense du mystère. Il voit l'autre côté monstrueux de la terre ; L'inconnu, ce qu'aucun regard ne vit jamais ; Des profondeurs qui sont en même temps sommets, Un tas d'astres derrière un gouffre d'empyrées, Un océan roulant aux plis de ses marées Des flux et des reflux de constellations ; Il voit les vérités qui sont les visions ; Des flots d'azur, des flots de nuit, des flots d'aurore, Quelque chose qui semble une croix météore, Des étoiles après des étoiles, des feux Après des feux, des cieux, des cieux, des cieux, des cieux ! Le géant croyait tout fini ; tout recommence ! Ce qu'aucune sagesse et pas une démence, Pas un être sauvé, pas un être puni Ne rêverait, l'abîme absolu, l'infini, Il le voit. C'est vivant, et son oeil y pénètre. Cela ne peut mourir et cela n'a pu naître, Cela ne peut s'accroître ou décroître en clarté, Toute cette lumière étant l'éternité. Phtos a le tremblement effrayant qui devine. Plus d'astres qu'il n'éclôt de fleurs dans la ravine, Plus de soleils qu'il n'est de fourmis, plus de cieux Et de mondes à voir que les hommes n'ont d'yeux ! Ces blancheurs sont des lacs de rayons ; ces nuées Sont des créations sans fin continuées ; Là plus de rives, plus de bords, plus d'horizons. Dans l'étendue, où rien ne marque les saisons, Où luisent les azurs, où les chaos sanglotent, Des millions d'enfers et de paradis flottent, Éclairant de leurs feux, lugubres ou charmants, D'autres humanités sous d'autres firmaments. Où cela cesse-t-il ? Cela n'a pas de terme. Quel styx étreint ce ciel ? Aucun. Quel mur l'enferme ? Aucun. Globes, soleils, lunes, sphères. Forêt. L'impossible à travers l'évident transparaît. C'est le point fait soleil, c'est l'astre fait atôme ; Tant de réalité que tout devient fantôme ; Tout un univers spectre apparu brusquement. Un globe est une bulle ; un siècle est un moment ; Mondes sur mondes ; l'un par l'autre ils se limitent. Des sphères restent là, fixes ; d'autres imitent L'évanouissement des passants inconnus, Et s'en vont. Portant tout et par rien soutenus, Des foules d'univers s'entrecroisent sans nombre ; Point de Calpé pour l'aube et d'Abyla pour l'ombre ; Des astres errants vont, viennent, portent secours ; Ténèbres, clartés, gouffre. Et puis après ? Toujours. Phtos voit l'énigme ; il voit le fond, il voit la cime. Il sent en lui la joie obscure de l'abîme ; Il subit, accablé de soleils et de cieux, L'inexprimable horreur des lieux prodigieux. Il regarde, éperdu, le vrai, ce précipice. Évidence sans borne, ou fatale, ou propice ! Ô stupeur ! Il finit par distinguer, au fond De ce gouffre où le jour avec la nuit se fond, À travers l'épaisseur d'une brume éternelle, Dans on ne sait quelle ombre énorme, une prunelle ! * Cependant sur le haut de l'Olympe on riait ; Les Immortels, sereins sur le monde inquiet, Resplendissaient, debout dans un brouillard de gloire ; Tout à coup, une étrange et haute forme noire Surgit en face d'eux, et Vénus dit : Quelqu'un ! C'était Phtos. Comme un feu hors du vase à parfum, Ou comme un flamboiement au-dessus du cratère, Le colosse, en rampant dans l'ombre et sous la terre, S'était fait libre, était sorti de sa prison, Et maintenant montait, sinistre, à l'horizon. Il avait traversé tout le dessous du monde. Il avait dans les yeux l'éternité profonde. Il se fit un silence inouï ; l'on sentit Que ce spectre était grand, car tout devint petit ; L'aigle ouvrit son oeil fauve où l'âpre éclair palpite, Et sembla regarder du côté de la fuite ; L'Olympe fut noirci par l'ombre du géant ; Jupiter se dressa, pâle, sur son séant ; Le dur Vulcain cessa de battre son enclume Qui sonna si souvent, dans sa forge qui fume, Sur les fers des vaincus lorsqu'il les écrouait ; Afin qu'on n'entendît pas même leur rouet Les trois Grâces d'en haut firent signe aux trois Parques ; Alors le titan, grave, altier, portant les marques Des tonnerres sur lui tant de fois essayés, Ayant l'immense aspect des sommets foudroyés Et la difformité sublime des décombres, Regarda fixement les Olympiens sombres Stupéfaits sur leur cime au fond de l'éther bleu, Et leur cria, terrible : Ô dieux, il est un Dieu ! IV. La ville disparue Peuple, l'eau n'est jamais sans rien faire. Mille ans Avant Adam, qui semble un spectre en cheveux blancs, Notre aïeul, c'est du moins ainsi que tu le nommes, Quand les géants étaient encor mêlés aux hommes, Dans des temps dont jamais personne ne parla, Une ville bâtie en briques était là Où sont ces flots qu'agite un aquilon immense Et cette ville était un lieu plein de démence Que parfois menaçait de loin un blême éclair. On voyait une plaine où l'on voit une mer ; Alors c'étaient des chars qui passaient, non des barques ; Les ouragans ont pris la place des monarques ; Car pour faire un désert, Dieu, maître des vivants, Commence par les rois et finit par les vents. Ce peuple, voix, rumeurs, fourmillement de têtes, Troupeau d'âmes, ému par les deuils et les fêtes, Faisait le bruit que fait dans l'orage l'essaim, Point inquiet d'avoir l'Océan pour voisin. Donc cette ville avait des rois ; ces rois superbes Avaient sous eux les fronts comme un faucheur les herbes. Étaient-ils méchants ? Non. Ils étaient rois. Un roi C'est un homme trop grand que trouble un vague effroi, Qui, faisant plus de mal pour avoir plus de joie, Chez les bêtes de somme est la bête de proie ; Mais ce n'est pas sa faute, et le sage est clément. Un roi serait meilleur s'il naissait autrement ; L'homme est homme toujours ; les crimes du despote Sont faits par sa puissance, ombre où son âme flotte, Par la pourpre qu'il traîne et dont on le revêt, Et l'esclave serait tyran s'il le pouvait. Donc cette ville était toute bâtie en briques. On y voyait des tours, des bazars, des fabriques, Des arcs, des palais pleins de luths mélodieux, Et des monstres d'airain qu'on appelait les dieux. Cette ville était gaie et barbare ; ses places Faisaient par leurs gibets rire les populaces ; On y chantait des choeurs pleins d'oubli, l'homme étant L'ombre qui jette un souffle et qui dure un instant ; De claires eaux luisaient au fond des avenues ; Et les reines du roi se baignaient toutes nues Dans les parcs où rôdaient des paons étoilés d'yeux ; Les marteaux, au dormeur nonchalant odieux, Sonnaient, de l'aube au soir, sur les noires enclumes ; Les vautours se posaient, fouillant du bec leurs plumes, Sur les temples, sans peur d'être chassés, sachant Que l'idole féroce aime l'oiseau méchant ; Le tigre est bien venu près de l'hydre ; et les aigles Sentent qu'ils n'ont jamais enfreint aucunes règles, Quand le sang coule auprès des autels radieux, En venant partager le meurtre avec les dieux. L'autel du temple était d'or pur, que rien ne souille, Le toit était en cèdre et, de peur de la rouille, Au lieu de clous avait des chevilles de bois. Jour et nuit les clairons, les cistres, les hautbois, De crainte que le Dieu farouche ne s'endorme, Chantaient dans l'ombre. Ainsi vivait la ville énorme. Les femmes y venaient pour s'y prostituer. Mais un jour l'Océan se mit à remuer ; Doucement, sans courroux, du côté de la ville Il rongea les rochers et les dunes, tranquille, Sans tumulte, sans chocs, sans efforts haletants, Comme un grave ouvrier qui sait qu'il a le temps ; Et lentement, ainsi qu'un mineur solitaire, L'eau jamais immobile avançait sous la terre ; C'est en vain que sur l'herbe un guetteur assidu Eût collé son oreille, il n'eût rien entendu ; L'eau creusait sans rumeur comme sans violence, Et la ville faisait son bruit sur ce silence. Si bien qu'un soir, à l'heure où tout semble frémir, À l'heure où, se levant comme un sinistre émir, Sirius apparaît, et sur l'horizon sombre Donne un signal de marche aux étoiles sans nombre, Les nuages qu'un vent l'un à l'autre rejoint Et pousse, seuls oiseaux qui ne dormissent point, La lune, le front blanc des monts, les pâles astres, Virent soudain, maisons, dômes, arceaux, pilastres, Toute la ville, ainsi qu'un rêve, en un instant, Peuple, armée, et le roi qui buvait en chantant Et qui n'eut pas le temps de se lever de table, Crouler dans on ne sait quelle ombre épouvantable ; Et pendant qu'à la fois, de la base au sommet, Ce chaos de palais et de tours s'abîmait, On entendit monter un murmure farouche, Et l'on vit brusquement s'ouvrir comme une bouche Un trou d'où jaillissait un jet d'écume amer, Gouffre où la ville entrait et d'où sortait la mer. Et tout s'évanouit ; rien ne resta que l'onde. Maintenant on ne voit au loin que l'eau profonde Par les vents remuée et seule sous les cieux. Tel est l'ébranlement des flots mystérieux. V. Après les dieux, les rois I DE MESA À ATTILA INSCRIPTION (Neuf cents ans avant J.-C.) C'est moi qui suis le roi, Mesa, fils de Chémos, J'ai coupé la forêt de pins aux noirs rameaux, Et j'ai bâti Baal-Méon, ville d'Afrique. J'ai fait le mur de bois, j'ai fait le mur de brique ; Et j'ai dit : que chaque homme, à peine de prison, Se creuse une citerne auprès de sa maison ; Car en hiver on a deux mois de grandes pluies ; Afin que les brebis, les chèvres et les truies Puissent paître dehors au temps des maïs mûrs, Je réserve aux troupeaux un champ fermé de murs. C'est moi qui fis la porte et qui fis la tourelle. Astarté règne, et j'ai fait la guerre pour elle ; Le dieu Chémos, mon père et son mari, m'aida Quand je chassai de Gad Omri, roi de Juda. J'ai construit Aroër, une ville très-forte ; J'ai bâti la tourelle et j'ai bâti la porte. Les peuples me louaient parce que j'étais bon ; J'étais roi de l'armée immense de Dibon Qui boit en chantant l'ombre et la mort, et qui mêle Le sang fumant de l'aigle au lait de la chamelle ; Je marchais, étant juge et prince, à la clarté De Chémos, de Dagon, de Bel et d'Astarté ; Et ce sont là les quatre étoiles qui sont reines. J'ai creusé d'Ur à Tyr des routes souterraines. Chémos m'a dit : « Reprends Nebo sur Israël. » Et je n'ai jamais fait que ce que veut le ciel. Maintenant dans ce puits je ferme la paupière. Sachez que vous devez adorer cette pierre Et brûler du bétel devant ce grand tombeau ; Car j'ai tué tous ceux qui vivaient dans Nebo, J'ai nourri les corbeaux qui volent dans les nues, J'ai fait vendre au marché les femmes toutes nues, J'ai chargé de butin quatre cents éléphants, J'ai cloué sur des croix tous les petits enfants, Ma droite a balayé toutes ces races viles Dans l'ombre, et j'ai rendu leurs anciens noms aux villes. CASSANDRE Argos. La cour du palais. CASSANDRE SUR UN CHAR. CLYTEMNESTRE LE CHOEUR LE CHoeUR. Elle est fille de roi. - Mais sa ville est en cendre. Elle a droit à ce char et n'en veut pas descendre. Depuis qu'on l'a saisie elle n'a point parlé. Le marbre de Syrta, la neige de Thulé N'ont pas plus de froideur que cette âpre captive. Elle est à l'avenir formidable attentive. Elle est pleine d'un dieu redoutable et muet ; Le sinistre Apollon d'Ombos, qui remuait Dodone avec le souffle et Thèbe avec la lyre, Mêle une clarté sombre à son morne délire. Elle a la vision des choses qui seront ; Un reflet de vengeance est déjà sur son front ; Elle est princesse, elle est pythie, elle est prêtresse, Elle est esclave. Étrange et lugubre détresse ! Elle vient sur un char, étant fille de roi. Le peuple qui regarde aller, pâles d'effroi, Les prisonniers pieds nus qu'on chasse à coups de lance, Et qui rit de leurs cris, a peur de son silence. (Le char s'arrête.) CLYTEMNESTRE. Femme, à pied. Tu n'es pas ici dans ton pays. LE CHoeUR. Allons, descends du char, c'est la reine, obéis. CLYTEMNESTRE. Crois-tu que j'ai le temps de t'attendre à la porte ? Hâte-toi. Car bientôt il faut que le roi sorte. Peut-être entends-tu mal notre langue d'ici ? Si ce que je te dis ne se dit pas ainsi Au pays dont tu viens et dont tu te sépares, Parle en signes alors, fais comme les barbares. LE CHoeUR. Si l'on parlait sa langue, on saurait son secret. On sent en la voyant ce qu'on éprouverait Si l'on venait de prendre une bête farouche. CLYTEMNESTRE. Je ne lui parle plus. L'horreur ferme sa bouche. Triste, elle songe à Troie, au ciel jadis serein. Elle ne prendra pas l'habitude du frein Sans le couvrir longtemps d'une sanglante écume. (Clytemnestre sort.) LE CHoeUR. Cède au destin. Crois-moi. Je suis sans amertume. Descends du char. Reçois la chaîne à ton talon. CASSANDRE. Dieux ! Grands dieux ! Terre et ciel ! Apollon ! Apollon ! APOLLON LOXIAS, dans l'ombre. Je suis là. Tu vivras, afin que ton oeil voie Le flamboiement d'Argos plein des cendres de Troie. LES TROIS CENTS ... HÉRODOTE, Polymnie. I L'ASIE L'Asie est monstrueuse et fauve ; elle regarde Toute la terre avec une face hagarde, Et la terre lui plaît, car partout il fait nuit ; L'Asie, où la hauteur des rois s'épanouit, À ce contentement que l'univers est sombre ; Ici la Cimmérie, au-delà la Northumbre, Au delà l'âpre hiver, l'horreur, les glaciers nus, Et les monts ignorés sous les cieux inconnus ; Après l'inhabitable on voit l'infranchissable ; La neige fait au Nord ce qu'au Sud fait le sable ; Le pâle genre humain se perd dans la vapeur ; Le Caucase est hideux, les Dofrines font peur ; Au loin râle, en des mers d'où l'hirondelle émigre, Thulé sous son volcan comme un daim sous un tigre. Au pôle, où du corbeau l'orfraie entend l'appel, Les cent têtes d'Orcus font un blême archipel, Et, pareils au chaos, les océans funèbres Roulent cette nuit, l'eau, sous ces flots, les ténèbres ; L'Asie en ce sépulcre a la couronne au front ; Nulle part son pouvoir sacré ne s'interrompt ; Elle règne sur tous les peuples qu'on dénombre ; Et tout ce qui n'est point à l'Asie est à l'ombre, À la nuit, au désert, au sauvage aquilon ; Toutes les nations rampent sous son talon Ou grelottent au Nord, sous la bise et la pluie ; Mais la Grèce est un point lumineux qui l'ennuie ; Il se pourrait qu'un jour cette clarté perçât, Et rendît l'espérance à l'univers forçat ; L'Asie obscure et vaste en frémit sous son voile ; Et l'énorme noirceur cherche à tuer l'étoile. II LE DÉNOMBREMENT On se mettait en route à l'heure où le jour naît. Le bagage marchait le premier, puis venait Le gros des nations, foule au hasard semée, Qui faisait à peu près la moitié de l'armée. Dire leurs noms, leurs cris, leurs chants, leurs pas, leur bruit, Serait vouloir compter les souffles de la nuit ; Les peuples n'ont pas tous les mêmes moeurs ; les Scythes, Qui font à l'Occident de sanglantes visites, Vont tout nus ; le Macron, qui du Scythe est rival, A pour casque une peau de tête de cheval Dont il a sur le front les deux oreilles droites ; Ceux de Paphlagonie ont des bottes étroites De peau tigrée, avec des clous sous les talons, Et leurs arcs sont très-courts et leurs dards sont très-longs ; Les Daces, dont les rois ont pour palais un bouge, Ont la moitié du corps peinte en blanc, l'autre en rouge, Le Sogde emmène en guerre un singe, Béhémos, Devant lequel l'augure inquiet dit des mots Ténébreux, et pareils aux couleuvres sinistres ; On voit passer parmi les tambours et les cistres Les deux sortes de fils du vieil Éthiopus, Ceux-ci les cheveux plats, ceux-là les fronts crépus ; Les Bars au turban vert viennent des deux Chaldées ; Les piques des guerriers de Thrace ont dix coudées ; Ces peuples ont chez eux un oracle de Mars ; Comment énumérer les Sospires camards, Les Lygiens, pour bain cherchant les immondices, Les Saces, les Micois, les Parthes, les Dadyces, Ceux de la mer Persique au front ceint de varechs, Et ceux d'Assur armés presque comme les Grecs, Artée et Sydamnès, rois du pays des fièvres, Et les noirs Caspiens, vêtus de peaux de chèvres, Et dont les javelots sont brûlés par le bout. Comme dans la chaudière une eau se gonfle et bout, Cette troupe s'enflait en avançant, de sorte Qu'on eût dit qu'elle avait l'Afrique pour escorte, Et l'Asie, et tout l'âpre et féroce Orient. C'étaient les Nims, qui vont à la guerre en criant, Les Sardes, conquérants de Sardaigne et de Corse, Les Mosques tatoués sous leur bonnet d'écorce, Les Gètes, et, hideux, pressant leurs rangs épais, Les Bactriens, conduits par le mage Hystapès. Les Tybarènes, fils des races disparues, Avaient des boucliers couverts de peaux de grues ; Les Lybs, nègres des bois, marchaient au son des cors ; Leur habit était ceint par le milieu du corps, Et chacun de ces noirs, outre les cimeterres, Avait deux épieux, bons à la chasse aux panthères ; Ils habitaient jadis sur le fleuve Strymon. Les Abrodes avaient l'air fauve du démon, Et l'arc de bois de palme et la hache de pierre ; Les Gandars se teignaient de safran la paupière ; Les Syriens portaient des cuirasses de bois ; On entendait au loin la flûte et le hautbois Des montagnards d'Abysse et le cri des Numides Amenant, du pays où sont les Pyramides, Des chevaux près desquels l'éclair est paresseux ; Ceux de Lydie étaient coiffés de cuivre, et ceux D'Hyrcanie acceptaient pour chef de leur colonne Megapane, qui fut prince de Babylone ; Puis s'avançaient les blonds Miliens, studieux De ne point offenser les démons ni les dieux ; Puis ceux d'Ophir, enfants des mers mystérieuses ; Puis ceux du fleuve Phta, qu'ombragent les yeuses, Cours d'eau qui, hors des monts où l'asphodèle croît, Sort par un défilé long et sinistre, étroit Au point qu'il n'y pourrait passer une charrette ; Puis les Gours, nés dans l'ombre où l'univers s'arrête ; Les satrapes du Gange avaient des brodequins Jusqu'à mi-jambe, ainsi que les chefs africains. Leur prince était Arthane, homme de renommée, Fils d'Artha, que le roi Cambyse avait aimée Au point de lui bâtir un temple en jade vert. Puis venait un essaim de coureurs du désert, Les Sagastes, ayant pour toute arme une corde. La légion marchait à côté de la horde, L'homme nu coudoyait l'homme cuirassé d'or. Une captive en deuil, la sibylle d'Endor, S'indignait, murmurant de lugubres syllabes ; Les chevaux ayant peur des chameaux, les Arabes Se tenaient à distance et venaient les derniers ; Après eux cheminaient, encombrés des paniers Où brillait le butin rapporté des ravages, Cent chars d'osier traînés par des ânes sauvages. L'attroupement formé de cette façon-là Par tous ceux que la Perse en ses rangs appela, Épais comme une neige au souffle de la bise, Commandé par vingt chefs monstrueux, Mégabise, Hermamythre, Masange, Acrise, Artaphernas, Et poussé par les rois aux grands assassinats, Cet énorme tumulte humain, semblable aux rêves, Cet amas bigarré d'archers, de porte-glaives, Et de cavaliers droits sur les lourds étriers, Défilait, et ce tas de marcheurs meurtriers Passait pendant sept jours et sept nuits dans les plaines, Troupeau de combattants aux farouches haleines, Vaste et terrible, noir comme le Phlégéton, Et qu'on faisait marcher à grands coups de bâton. Et ce nuage était de deux millions d'hommes. III LA GARDE Ninive, Sybaris, Chypre, et les cinq Sodomes Ayant fourni beaucoup de ces soldats, la loi Ne les admettait point dans la garde du roi. L'armée est une foule ; elle chante, elle hue ; Mais la garde, jamais mêlée à la cohue, Muette, comme on est muet près des autels, Marchait seule ; et d'abord venaient les Immortels, Semblables aux lions secouant leurs crinières ; Rien n'était comparable au frisson des bannières Ouvrant et refermant leurs plis pleins de dragons ; Tout le sérail du roi suivait dans des fourgons ; Puis marchaient, plus pressés que l'herbe des collines, Les eunuques, armés de longues javelines ; Puis les bourreaux, masqués, traînant les appareils De torture et d'angoisse, à des griffes pareils, Et la cuve où l'on fait bouillir l'huile et le nitre. Le Perse a la tiare et le Mède a la mitre ; Les Dix mille, persans, mèdes, tous couronnés, S'avançaient, fiers, ainsi que des frères aînés, Et ces soldats mitrés étaient sous la conduite D'Alphès, qui savait tous les chemins, hors la fuite ; Et devant eux couraient, libres et sans liens, Ces grands chevaux sacrés qu'on nomme Nyséens. Puis, commandés chacun par un roi satellite, Venaient trente escadrons de cavaliers d'élite, Tous la pique baissée à cause du roi, tous Vêtus d'or sous des peaux de zèbres ou de loups ; Ces hommes étaient beaux comme l'aube sereine ; Puis des prêtres portaient le pétrin où la reine Faisait cuire le pain sans orge et sans levain ; Huit chevaux blancs tiraient le chariot divin De Jupiter, devant lequel le clairon sonne Et dont le cocher marche à pied, vu que personne N'a le droit de monter au char de Jupiter. Les constellations qu'au fond du sombre éther On entrevoit ainsi qu'en un bois les dryades, Tous ces profonds flambeaux du ciel, ces myriades De clartés, Arcturus, Céphée, et l'alcyon De la mer étoilée et noire, Procyon, Pollux qui vient vers nous, Castor qui s'en éloigne, Cet amas de soleils qui pour les dieux témoigne, N'a pas plus de splendeur et de fourmillement Que cette armée en marche autour du roi dormant ; Car le roi sommeillait sur son char formidable. IV LE ROI Il était là, superbe, obscur, inabordable ; Par moments, il bâillait, disant : quelle heure est-il ? Artabane son oncle, homme auguste et subtil, Répondait : Fils des dieux, roi des trois Ecbatanes, Où les fleuves sacrés coulent sous les platanes, Il n'est pas nuit encor, le soleil est ardent, Ô roi, reposez-vous, dormez, et cependant, Je vais vous dénombrer votre armée inconnue De vous-même et pareille aux aigles dans la nue. Dormez. Alors, tandis qu'il nommait les drapeaux Du monde entier, le roi rentrait dans son repos, Et se rendormait, sombre ; et le grand char d'ébène Avait, sur son timon de structure thébaine, Pour cocher un seigneur nommé Patyramphus. Deux mille bataillons, mêlant leurs pas confus, Mille éléphants portant chacun sa tour énorme, Suivaient, et d'un croissant l'armée avait la forme ; L'archer suprême était Mardonius, bâtard ; L'armée était nombreuse à ce point que, plus tard, Elle but en un jour tout le fleuve Scamandre ; Les villes derrière elle étaient des tas de cendre ; Tout saignait et brûlait quand elle avait passé. On enjamba l'Indus comme on saute un fossé. Artabane ordonnait tout ce qu'un chef décide ; Pour le reste on prenait les conseils d'Hermécyde, Homme considéré des peuples du Levant. L'armée partit ainsi de Lydie, observant Le même ordre jusqu'au Caÿce, et, de ce fleuve, Gagna la vieille Thèbe après la Thèbe neuve, Et traversa le sable immense où la guida Par-dessus l'horizon le haut du mont Ida. Puis on vit l'Ararat, cîme où s'arrêta l'Arche. Les gens de pied faisaient dans cette rude marche Dix stades chaque jour et les cavaliers vingt. Quand l'armée eut passé le fleuve Halys, on vint En Phrygie, et l'on vit les sources du Méandre ; C'est là qu'Apollon prit la peine de suspendre Dans Célène, à trois clous, au poteau du marché, La peau de Marsyas, le satyre écorché. On gagna Colossos, chère à Minerve Aptère, Où le fleuve Lycus se cache sous la terre, Puis Cydre où fut Crésus, le maître universel, Puis Anane, et l'étang d'où l'on tire le sel ; Puis on vit Canos, mont plus affreux que l'Érèbe, Mais sans en approcher ; et l'on prit Callathèbe Où des chiens de Diane on entend les abois, Ville où l'homme est pareil à l'abeille des bois Et fait du miel avec de la fleur de bruyère. Le jour d'après on vint à Sardes, ville altière D'où l'on fit dire aux Grecs d'attendre avec effroi, Et de tout tenir prêt pour le souper du roi. Puis on coupa l'Athos que la foudre fréquente ; Et, des eaux de Sanos jusqu'à la mer d'Acanthe, On fit un long canal évasé par le haut ; Enfin, sur une plage où souffle ce vent chaud Qui vient d'Afrique, terre ignorée et maudite, On fit près d'Abydos, entre Seste et Médyte, Un vaste pont porté par de puissants donjons, Et Tyr fournit la corde et l'Égypte les joncs. Ce pont pouvait donner passage à des armées. Mais une nuit, ainsi que montent des fumées, Un nuage farouche arriva, d'où sortit Le semoun, près duquel l'ouragan est petit ; Ce vent sur ces travaux poussa les flots humides, Rompit arches, piliers, tabliers, pyramides, Et heurtant l'Hellespont contre le Pont-Euxin, Fauve, il détruisit tout, comme on chasse un essaim ; Et la mer fut fatale. Alors le roi sublime Cria : - Tu n'es qu'un gouffre, et je t'insulte, abîme ! Moi je suis le sommet. Lâche mer, souviens-t'en. - Et donna trois cents coups de fouet à l'Océan. Et chacun de ces coups de fouet toucha Neptune. Alors ce dieu, qu'adore et que sert la Fortune, Mouvante comme lui, créa Léonidas, Et de ces trois cents coups il fit trois cents soldats, Gardiens des monts, gardiens des lois, gardiens des villes, Et Xercès les trouva debout aux Thermopyles. LE DÉTROIT DE L'EURIPE Il faisait nuit ; le ciel sinistre était sublime ; La terre offrait sa brume et la mer son abîme. Voici la question qui se posait devant Des hommes secoués par l'onde et par le vent : Faut-il fuir le détroit d'Euripe ? Y faut-il faire Un front terrible à ceux que le destin préfère, Et qui sont les affreux conquérants sans pitié ? Ils ont une moitié, veulent l'autre moitié, Et ne s'arrêteront qu'ayant toute la terre. Demeurer, ou partir ? Choix grave. Angoisse austère. Les chefs délibéraient sur un grand vaisseau noir ; Bien que ce ne soit pas la coutume d'avoir Des colloques la nuit entre les capitaines, La guerre ayant déjà des chances incertaines, Et l'ombre ne pouvant dans les camps soucieux, Qu'ajouter à la nuit des coeurs la nuit des cieux, Bien que l'heure lugubre où le prêtre médite Soit aux discussions des soldats interdite, On était en conseil, vu l'urgence. Il fallait Savoir si l'on peut prendre une hydre en un filet, Et la Perse en un piège, et forcer les passages De l'Euripe malgré l'abîme et les présages. Les hommes ont l'énigme éternelle autour d'eux. Devait-on accepter un combat hasardeux ? Les nefs étaient à l'ancre autour du grand navire. Les mâts se balançaient sur le flot qui chavire, L'aquilon remuait l'eau que rien ne corrompt ; Et sur la poupe altière où veillaient, casque au front, Les archers de Platée, hommes de haute taille, Thémistocle, debout en habit de bataille, Cherchant à distinguer dans l'ombre des lueurs, Parlait aux commandants de la flotte, rêveurs. - Eurybiade, à qui Pallas confie Athène, Noble Adymanthe, fils d'Ocyre, capitaine De Corinthe, et vous tous, princes et chefs, sachez Que les dieux sont sur nous à cette heure penchés ; Tandis que ce conseil hésite, attend, varie, Je vois poindre une larme aux yeux de la patrie ; La Grèce en deuil chancelle et cherche un point d'appui. Rois, je sais que tout ment, demain trompe aujourd'hui, Le jour est louche, l'air est fuyant, l'onde est lâche ; Le sort est une main qui nous tient, puis nous lâche ; J'estime peu la vague instable ; mais je dis Qu'un gouffre est moins souvent sous des pieds plus hardis Et qu'il faut traiter l'eau comme on traite la vie, Avec force et dédain ; et, n'ayant d'autre envie Que la bataille, ô grecs, je la voudrais tenter ! Il est temps que les coeurs renoncent à douter, Et tout sera perdu, peuple, si tu n'opposes La fermeté de l'homme aux trahisons des choses. Nous sommes de fort près par Némésis suivis, Tout penche, et c'est pourquoi je vous dis mon avis. Restons dans ce détroit. Ce qui me détermine, C'est de sauver Mégare, Égine et Salamine, Et je trouve prudent en même temps que fier De protéger la terre en défendant la mer. L'immense roi venu des ténèbres profondes Est sur le tremblement redoutable des ondes, Qu'il y reste, et luttons corps à corps. Rois, je veux Prendre aux talons celui qui nous prend aux cheveux, Et frapper cet Achille à l'endroit vulnérable. Que l'augure, appuyé sur son sceptre d'érable, Interroge le foie et le coeur des moutons, Et tende dans la nuit ses deux mains à tâtons, C'est son affaire ; moi soldat, j'ai pour augure Le Glaive, et c'est par lui que je me transfigure. Combattre, c'est démence ? Ah ! soyons insensés ! Je sais bien que ce prince est effrayant, je sais Que du vaisseau qu'il monte un démon tient la barre ; Ces Mèdes sont hideux, et leur flotte barbare Fait fuir éperdûment la flottante Délos ; Ils ont bouleversé la mer, troublé ses flots, Et dispersé si loin devant eux les écumes Que l'eau de l'Hellespont va se briser à Cumes ; Je sais cela. Je sais aussi qu'on peut mourir. UN PRÊTRE. Ce n'est point pour l'Hadès, trop pressé de s'ouvrir, Que la nature, source et principe des choses, Tend sa triple mamelle à tant de bouches roses ; Elle n'a point pour but le monstrueux tombeau ; Elle hait l'affreux Mars soufflant sur son flambeau ; Tendre, elle donne, au seuil des jours pleins de chimères, Pour berceuse aux enfants l'espérance des mères, Et le glaive farouche est par elle abhorré Quand elle fait jaillir des seins le lait sacré. THÉMISTOCLE. Prêtre, je sais cela. Mais la patrie existe. Pour les vaincus, la lutte est un grand bonheur triste Qu'il faut faire durer le plus longtemps qu'on peut. Tâchons de faire au fil des Parques un tel noeud Que leur fatal rouet déconcerté s'arrête. Ici nous couvrons tout, de l'Eubée à la Crète ; C'est donc ici qu'il faut frapper ce roi, contraint De confier sa flotte au détroit qui l'étreint ; Nous sommes peu nombreux, mais profitons de l'ombre ; La grande audace peut cacher le petit nombre, Et d'ailleurs à la mort nous irons radieux. Montrons nos coeurs vaillants à ce grand ciel plein d'yeux. Si l'abîme est obscur, les étoiles sont claires ; Les heures noires sont de bonnes conseillères, Ô rois, et je reçois volontiers de la nuit L'avis sombre qui fait que l'ennemi s'enfuit. Par le tombeau béant je me laisse convaincre ; Consentir à mourir c'est consentir à vaincre ; La tombe est la maison du pâle sphinx guerrier Qui promet un cyprès et qui donne un laurier ; Elle se ferme au brave osant heurter sa porte ; Car, devant un héros, la mort est la moins forte. C'est pourquoi ceux qui sont imprudents ont raison. Les deux mille vaisseaux qu'on voit à l'horizon Ne me font pas peur. J'ai nos quatre cents galères, L'onde, l'ombre, l'écueil, le vent, et nos colères. Il est temps que les dieux nous aident, et d'ailleurs Nous serons pires, nous, s'ils ne sont pas meilleurs. Nous les ferons rougir de nous trahir. Le sage, C'est le hardi. Vaincu, moi, je crache au visage Du destin ; et, vainqueur, et mon pays sauvé, J'entre au temple et je baise à genoux le pavé. Combattons. - Comme s'ils entendaient ces paroles Les vaisseaux secouaient aux vents leurs banderolles ; D