PROSES DIVERSES ET CORRESPONDANCES Par Jean De Lafontaine (1621-1695) TABLE DES MATIERES PROSES DIVERSES La vie d'Esope le Phrygien A son Altesse Monseigneur le Duc de Guise Remerciement du Sieur de La Fontaine à l'Académie Française A M. Le Prince de Conti Avertissement des Ouvrages de Prose et de Poésie des Sieurs de Maucroix et de La Fontaine LETTRES A Monsieur de Maucroix. Relation d'une fête donnée à Vaux Correspondance avec Monsieur Jannart Lettre du 14 février 1656 Lettre du 29 février 1656 Lettre du 5 Janvier 1658 Lettre du 25 février 1658 Lettre du 16 mars 1658 Lettre du 19 Août 1658 Lettre du 1er février 1659 Lettre du 31 juillet 1662 A Monsieur de Maucroix A Fouquet Relation d'un voyage de Paris en Limousin Première lettre (Clamart, 25 Août 1663) Seconde lettre (Amboise, 30 Août 1663) Troisième lettre (Richelieu, 3 Septembre 1663) Quatrième lettre (Châtellerault, 5 Septembre 1663) Cinquième lettre (Limoges, 12 Septembre 1663) Sixième lettre, (Limoges, 19 Septembre 1663) Lettre à Madame la Duchesse de Bouillon Lettre de La Fontaine à Racine Lettre de La Fontaine à Maucroix, quelques semaines avant sa mort PROSES La vie d'Esope le Phrygien Nous n'avons rien d'assuré touchant la naissance d'Homère et d'Esope: à peine même sait-on ce qui leur est arrivé de plus remarquable. C'est de quoi il y a lieu de s'étonner, vu que l'histoire ne rejette pas des choses moins agréables et moins nécessaires que celle-là. Tant de destructeurs de nations, tant de princes sans mérite, ont trouvé des gens qui nous ont appris jusqu'aux moindres particularités de leur vie; et nous ignorons les plus importantes de celles d'Esope et d'Homère, c'est-à-dire des deux personnages qui ont le mieux mérité des siècles suivants. Car Homère n'est pas seulement le père des Dieux, c'est aussi celui des bons poètes. Quant à Esope, il me semble qu'on le devait mettre au nombre des sages dont la Grèce s'est tant vantée, lui qui enseignait la véritable sagesse , et qui l'enseignait avec bien plus d'art que ceux qui en donnent des définitions et des règles. On a véritablement recueilli les vies de ces deux grands hommes; mais la plupart des savants les tiennent toutes deux fabuleuses, particulièrement celle que Planude a écrite. Pour moi, je n'ai pas voulu m'engager dans cette critique. Comme Planude vivait dans un siècle où la mémoire des choses arrivées à Esope ne devait pas être encore éteinte, j'ai cru qu'il savait par tradition ce qu'il a laissé. Dans cette croyance, je l'ai suivi sans retrancher de ce qu'il a dit d'Esope que ce qui m'a semblé trop puérile, ou qui s'écartait en quelque façon de la bienséance. Esope était Phrygien, d'un bourg appelé Amorium. Il naquit vers la cinquante-septième olympiade, quelque deux cents ans après la fondation de Rome. On ne saurait dire s'il eut sujet de remercier la nature ou bien de se plaindre d'elle car en le douant d'un très bel esprit, elle le fit naître difforme et laid de visage, ayant à peine figure d'homme, jusqu'à lui refuser presque entièrement l'usage de la parole. Avec ces défauts, quand il n'aurait pas été de condition à être esclave, il ne pouvait manquer de le devenir. Au reste, son âme se maintint toujours libre et indépendante de la fortune. Le premier maître qu'il eut l'envoya aux champs labourer la terre, soit qu'il le jugeât incapable de toute autre chose, soit pour s'ôter de devant les yeux un objet si désagréable. Or i] arriva que ce maître étant allé voir sa maison des champs, un paysan lui donna des figues: il les trouva belles, et les fit serrer fort soigneusement, donnant ordre a son sommelier, appelé Agathopus, de les lui apporter au sortir du bain. Le hasard voulut qu'Esope eut affaire dans le logis. Aussitôt qu'il y fut entre, Agathopus se servit de l'occasion, et mangea les figues avec quelques-uns de ses camarades; puis ils rejetèrent cette friponnerie sur Esope, ne croyant pas qu'il se put jamais justifier tant il etoit bègue et paroissoit idiot. Les châtiments dont les anciens usoient envers leurs esclaves etoient fort cruels, et cette faute très-punissable. Le pauvre Esope se jeta aux pieds de son maître et se faisant entendre du mieux qu'il put, il témoigna qu'il demandoit pour toute grâce qu'on sursit de quelques moments sa punition. Cette grâce lui ayant été accordée il alla quérir de l'eau tiède, la but en présence de son seigneur, se mit les doigts dans la bouche, et ce qui s'ensuit, sans rendre autre chose que cette eau seule. Apres s'être ainsi justifié, il fit signe qu'on obligeât les autres d'en faire autant. Chacun demeura surpris: on n'auroit pas cru qu'une telle invention pût partir d'Esope. Agathopus et ses camarades ne parurent point étonnés. Ils burent de l'eau comme le Phrygien avoit fait et se mirent les doigts dans la bouche; mais ils se gardèrent bien de les enfoncer trop avant. L'eau ne laissa pas d'agir, et de mettre en évidence les figues toutes crues encore et toutes vermeilles. Par ce moyen Esope se garantit: ses accusateurs furent punis doublement, pour leur gourmandise et pour leur méchanceté. Le lendemain, après que leur maître fut parti, et le Phrygien étant à son travail ordinaire, quelques voyageurs égarés (aucuns disent que c'étoient des prêtres de Diane) le prièrent, au nom de Jupiter Hospitalier, qu'il leur enseignât le chemin qui conduisoit à la ville. Esope les obligea premièrement de se reposer à l'ombre; puis, leur ayant présenté une légère collation, il voulut être leur guide, et ne les quitta qu'après qu'il les eut remis dans leur chemin. Les bonnes gens levèrent les mains au ciel, et prièrent Jupiter de ne pas laisser cette action charitable sans récompense. A peine Esope les eut quittés, que le chaud et la lassitude le contraignirent de s'endormir. Pendant son sommeil, il s'imagina que la Fortune étoit debout devant lui, qui lui delioit la langue, et par même moyen lui faisoit présent de cet art dont on peut dire qu'il est l'auteur. Réjoui de cette aventure, il s'éveilla en sursaut; et en s'éveillant: «Qu'est ceci ? dit-il; ma voix est devenue libre: je prononce bien un râteau, une charrue, tout ce que je veux.» Cette merveille fut cause qu'il changea de maître. Car, comme un certain Zénas, qui etoit là en qualité d'économe et qui avoit l'oeil sur les esclaves, en eut battu un outrageusement pour une faute qui ne le méritoit pas, Esope ne put s'empêcher de le reprendre, et le menaça que ses mauvais traitements seroient sus. Zénas, pour le prévenir, et pour se venger de lui, alla dire au maître qu'il etoit arrivé un prodige dans sa maison; que le Phrygien avoit recouvré la parole; mais que le méchant ne s'en servoit qu'à blasphémer, et à médire de leur seigneur. Le maître le crut, et passa bien plus avant; car il lui donna Esope, avec liberté d'en faire ce qu'il voudroit. Zénas de retour aux champs, un marchand l'alla trouver, et lui demanda si pour de l'argent il le vouloit accommoder de quelque bête de somme. «Non pas cela, dit Zénas: je n'en ai pas le pouvoir; mais je te vendrai, si tu veux, un de nos esclaves.» Là-dessus ayant fait venir Esope, le marchand dit: « Est-ce afin de te moquer que tu me proposes l'achat de ce personnage ? On le prendroit pour un outre.» Dès que le marchand eut ainsi parlé, il prit congé d'eux partie murmurant, partie riant de ce bel objet. Esope le rappela, et lui dit: «Achète-moi hardiment; je ne te serai pas inutile Si tu as des enfants qui crient et qui soient méchants, ma mine les fera taire: on les menacera de moi comme de la bête.» Cette raillerie plut au marchand. Il acheta notre Phrygien trois oboles, et dit en riant: «Les Dieux soient loués ! je n'ai pas fait grande acquisition, à la vérité; aussi n'ai-je pas déboursé grand argent.» Entre autres denrées, ce marchand trafiquoit d'esclaves: si bien qu'allant à Ephèse pour se défaire de ceux qu'il avoit, ce que chacun d'eux devoit porter pour la commodité du voyage fut départi selon leur emploi et selon leurs forces. Esope pria que l'on eut égard à sa taille; qu'il étoit nouveau venu, et devoit être traité doucement. «Tu ne porteras rien, si tu veux», lui répartirent ses camarades. Esope se piqua d'honneur, et voulut avoir sa charge comme les autres. On le laissa donc choisir. II prit le panier au pain: c'étoit le fardeau le plus pesant. Chacun crut qu'il l'avoit fait par bêtise; mais dès la dînée, le panier fut entamé, et le Phrygien déchargé d'autant; ainsi le. soir, et de même le lendemain: de façon qu'au bout de deux jours, il marchoit à vide. Le bon sens et le raisonnement du personnage furent admirés. Quant au marchand, il se défit de tous ses esclaves, à la réserve d'un grammairien, d'un chantre et d'Esope, lesquels il alla exposer en vente à Samos. Avant que de les mener sur la place, il fit habiller les deux premiers le plus proprement qu'il put, comme chacun farde sa marchandise: Esope, au contraire, ne fut vêtu que d'un sac, et placé entre ses deux compagnons, afin de leur donner lustre. Quelques acheteurs se présentèrent, entre autres un philosophe appelé Xantus. Il demanda au grammairien et au chantre ce qu'ils savoient faire:«Tout», reprirent-ils. Cela fit rire le Phrygien: on peut s'imaginer de quel air. Planude rapporte qu'il s'en fallut peu qu'on ne prît la fuite, tant il fit une effroyable grimace. Le marchand fit son chantre mille oboles, son grammairien trois mille; et en cas que l'on achetât l'un des d'eux, il devoit donner Esope par-dessus le marché. La cherté du grammairien et du chantre dégouta Xantus. Mals pour ne pas retourner chez soi sans avoir fait quelque emplette, ses disciples lui conseillèrent d'acheter ce petit bout d homme qui avoit ri de si bonne grâce: on en feroit un épouvantail; il divertiroit les gens par sa mine. Xantus se laissa persuader, et fit prix d'Esope à soixante oboles. Il lui demanda devant que de l'acheter, à quoi il lui seroit propre, comme il l'avoit demandé à ses camarades. Esope répondit: «A rien» puisque les deux autres avoient tout retenu pour eux. Les commis de la douane remirent généreusement à Xantus le sou pour livre, et lui en donnèrent quittance sans rien payer. Xantus avoit une femme de goût assez délicat, et à qui toutes sortes de gens ne plaisoient pas: si bien que de lui aller presenter sérieusement son nouvel esclave, il n'y avoit pas d'apparence, à moins qu'il ne la voulût mettre en colère et se faire moquer de lui. Il jugea plus à propos d'en faire un sujet de plaisanterie, et alla dire au logis qu'il venoit d'acheter un jeune esclave le plus beau du monde et le mieux fait. Sur cette nouvelle, les filles qui servoient sa femme se pensèrent battre à qui l'auroit pour son serviteur; mais elles furent bien étonnées quand le personnage parut. L'une se mit la main devant les yeux; l'autre s'enfuit; I'autre fit un cri. La maitresse du logis dit que c'étoit pour la chasser qu'on lui amenoit un tel monstre; qu'il y avoit longtemps que le philosophe se lassoit d'elle. De parole en parole, le differend s'échauffa jusqu'à tel point que la femme demanda son bien, et voulut se retirer chez ses parents. Xantus fit tant par sa patience, et Esope par son esprit, que les choses s'accommodèrent. On ne parla plus de s'en aller; et peut-être que l'accoutumance effaça à la fin une partie de la laideur du nouvel esclave. Je laisserai beaucoup de petites choses où il fit paroitre la vivacité de son esprit; car quoiqu'on puisse juger par là de son caractère, elles sont de trop peu de conséquence pour en informer la posterité. Voici seulement un échantillon de son bon sens et de l'ignorance de son maître. Celui-ci alla chez un jardinier se choisir lui-même une salade. Les herbes cueillies, le jardinier le pria de lui satisfaire l'esprit sur une difficulté qui regardoit la philosophie aussi bien que le jardinage: c'est que les herbes qu'il plantoit et qu'il cultivoit avec un grand soin ne profitoient point, tout au contraire de celles que la terre produisoit d'elle-même, sans culture ni amendement. Xantus rapporta le tout à la Providence, comme on a coutume de faire quand on est court. Esope se mit à rire; et ayant tiré son maître à part, il lui conseilla de dire à ce jardinier qu'il lui avoit fait une réponse ainsi générale, parce que la question n'étoit pas digne de lui: il le laissoit donc avec son garçon, qui assurément le satisferoit. Xantus s'étant allé promener d'un autre côté du jardin, Esope compara la terre à une femme qui, ayant des entants d'un premier mari, en épouseroit un second qui auroit aussl des enfants d'une autre femme; sa nouvelle épouse ne manqueroit pas de concevoir de l'aversion pour ceux-ci, et leur ôteroit la nourriture, afin que les siens en profitassent. Il en étolt ainsi de la terre, qui n'adoptoit qu'avec peine les productions du travail et de la culture, et qui réservoit toute sa tendresse et tous ses bienfaits pour les siennes seules: elle étoit marâtre des unes, et mère passionnée des autres. Le jardinier parut si conten de cette raison, qu'il offrit à Esope tout ce qui étoit dans son jardin. Il arriva quelque temps après un grand différend entre le philosophe et sa femme. Le philosophe, étant de festin, mit à part quelques friandises, et dit à Esope: « Va porter ceci à ma bonne amie.» Esope l'alla donner à une petite chienne qui étoit les délices de son maître. Xantus, de retour, ne manqua pas de demander des nouvelles de son présent, et si on l'avoit trouvé bon. Sa femme ne comprenoit rien à ce langage; on fit venir Esope pour l'éclaircir. Xantus, qui ne cherchoit qu'un pretexte pour le faire battre, lui demanda s'il ne lui avoit pas dit expressément «Va-t'en porter de ma part ces friandises à ma bonne amie. » Esope répondit là-dessus que la bonne amie n'etoit pas la femme, qui, pour la moindre parole, menaçoit de faire un divorce: c'étoit la chienne, qui enduroit tout, et qui revenoit faire caresses après qu'on l'avoit battue. Le philosophe demeura court; mais sa femme entra dans une telle colère qu'elle se retira d'avec lui. Il n'y eut parent ni ami par qui Xartus ne lui fît parler, sans que les raisons ni les prières y gagnassent rien. Esope s'avisa d'un stratagème. Il acheta force gibier comme pour une noce considérable, et fit tant qu'il fut rencontré par un des domestiques de sa maîtresse. Celui-ci lui demanda pourquoi tant d'apprêts. Esope lui dit que son maître ne pouvant obliger sa femme de revenir, en alloit épouser une autre. Aussitôt que la dame sut cette nouvelle, elle retourna chez son mari, par esprit de contradiction ou par jalousie. Ce ne fut pas sans la garder bonne à Esope, qui tous les jours faisoit de nouvelles pièces à son maitre, et tous les jours se sauvoit du châtiment par quelque trait de subtilité. Il n'étoit pas possible au philosophe de le confondre. Un certain jour de marché, Xantus, qui avoit dessein de régaler quelques- uns de ses amis, lui commanda d'acheter ce qu'il y auroit de meilleur, et rien autre chose. «Je t'apprendrai, dit en soi-même le Phrygien, à spécifier ce que tu souhaites, sans t'en remettre à la discrétion d'un esclave.» Il n'acheta que des langues, lesquelles il fit accommoder à toutes les sauces: l'entrée, le second, l'entremets, tout ne fut que langues. Les convies louèrent d'abord le choix de ce mets; à la fin ils s'en dégoutèrent. «Ne t'ai-je pas commandé, dit Xantus, d'acheter ce qu'il y auroit de meilleur ?-Et qu'y a-t-il de meilleur que la langue ? reprit Esope. C'est le lien de la vie civile, la clef des sciences, I'organe de la verite et de la raison: par elle on bâtit les villes et on les police; on instruit, on persuade, on règne dans les assemblées; on s'acquitte du premier de tous les devoirs, qui est de louer les Dieux.-Eh bien ! dit Xantus qui prétendoit l'attraper, achète-moi demain ce qui est de pire:ces mêmes personnes viendront chez moi; et je veux diversifier.» Le lendemain Esope ne fit servir que le même mets, disant que la langue est la pire chose qui soit au monde.« «C'est la mère de tous débats, la nourrice des procès, la source des divisions et des guerres. Si l'on dit qu'elle est l'organe de la vérité, c'est aussi celui de l'erreur, et qui pis est, de la calomnie. Par elle on détruit les villes, on persuade de méchantes choses. Si d'un côté elle loue les Dieux, de l'autre elle profère des blasphèmes contre leur puissance.» Quelqu'un de la compagnie dit à Xantus que véritablement ce valet lui etoit fort nécessaire; car il avoit le mieux du monde exercer la patience d'un philosophe. «De quoi vous mettez-vous en peine?» reprit Esope.«Et trouve-moi, dit Xantus, un homme qui ne se mette en peine de rien. » Esope alla le lendemain sur la place, et voyant un paysan qui regardoit toutes choses avec la froideur et l'indifférence d'une statue, il amena ce paysan au logis: «Voilà dit-il à Xantus l'homme sans souci que vous demandez.» Xantus commanda à sa femme de faire chauffer de l'eau, de la mettre dans un bassin, puis de laver elle-même les pieds de son nouvel hôte. Le paysan la laissa faire, quoiqu'il sût fort bien qu'il ne méritoit pas cet honneur; mais il disoit en lui- même: « C'est peut-être la coutume d'en user ainsi.» On le fit asseoir au haut bout; il prit sa place sans cérémonie. Pendant le repas, Xantus ne fit autre chose que blâmer son cuisinier; rien ne lui plaisoit; ce qui étoit doux, il le trouvait trop sale; et ce qui étoit trop sale, il le trouvoit doux. L'homme sans souci le laissoit dire, et mangeoit de toutes ses dents. Au dessert on mit sur la table un gâteau que la femme du philosophe avoit fait; Xantus le trouva mauvais, quoiqu'il fût très-bon: «Voilà, dit-il, la pâtisserie la plus méchante que j'aie jamais mangée; il faut brûler l'ouvrière, car elle ne fera de sa vie rien qui vaille: qu'on apporte des fagots.-Attendez, dit le paysan; je m'en vais quérir ma femme: on ne fera qu'un bûcher pour toutes les deux.» Ce dernier trait désarçonna le philosophe, et lui ôta l'espérance de jamais attraper le Phrygien. Or ce n'etoit pas seulement avec son maître qu'Esope trouvoit occasion de rire et de dire de bons mots. Xantus l'avoit envoyé en certain endroit: il rencontra en chemin le magistrat, qui lui demanda où il alloit. Soit qu'Esope fut distrait, ou pour une autre raison, il répondit qu'il n'en savoit rien. Le magistrat, tenant à mépris et irrévérence cette réponse, le fit mener en prison. Comme les huissiers le conduisoient: «Ne voyez-vous pas, dit-il, que j'ai très-bien répondu? Savois-je qu'on me feroit aller ou je vas?» Le magistrat le fit relâcher, et trouva Xantus heureux d'avoir un esclave si plein d'esprit. Xantus, de sa part, voyoit par là de quelle importance il lui étoit de ne point affranchir Esope, et combien la possession d'un tel esclave lui faisoit d'honneur. Même un jour, faisant la débauche avec ses disciples, Esope, qui les servoit, vit que les fumées leur échauffoient déjà la cervelle, aussi bien au maître qu'aux écoliers. «La débauche de vin, leur dit-il, a trois degrés: le premier, de volupté; le second, d'ivrognerie; le troisième, de fureur.» On se moqua de son observation, et on continua de vider les pots. Xantus s'en donna jusqu'à perdre la raison, et à se vanter qu'il boiroit la mer. Cela fit rire la compagnie. Xantus soutint ce qu'il avoit dit, gagea sa maison qu'il boiroit la mer toute entière; et pour assurance de la gageure, il deposa l'anneau qu'il avoit au doigt. Le jour suivant, que les vapeurs de Bacchus furent dissipées, Xantus fut extrèmement surpris de ne plus trouver son anneau, lequel il tenoit fort cher. Esope lui dit qu'il étoit perdu, et que sa maison l'étoit aussi par la gageure qu'il avoit faite. Voila le philosophe bien alarmé: il pria Esope de lui enseigner une défaite. Esope s'avisa de celle-ci. Quand le jour que l'on avoit pris pour l'exécution de la gageure fut arrivé, tout le peuple de Samos accourut au rivage de la mer pour être témoin de la honte du philosophe. Celui de ses disciples qui avoit gagé contre lui triomphoit déjà. Xantus dit à l'assemblee: «Messieurs, j'ai gagé véritablement que je boirols toute la mer, mais non pas les fleuves qui entrent dedans; c'est pourquoi, que celui qui a gagé contre moi détourne leurs cours, et puis je ferai ce que je me suis vanté de faire. »Chacun admira l'expédient que Xantus avoit trouvé pour sortir à son honneur d'un si mauvais pas. Le disciple confessa qu'il étoit vaincu, et demanda pardon à son maitre. Xantus fut reconduit jusqu'en son logis avec acclamations. Pour récompense, Esope lui demanda la liberte. Xantus la lui refusa, et dit que le temps de l'affranchir n'étoit pas encore venu; si toutefois les Dieux l'ordonnoient ainsi, il y consentoit: partant, qu'il prit garde au premier présage qu'il auroit étant sorti du logis; s'il étoit heureux, et que, par exemple, deux corneilles se présentassent à sa vue, la liberté lui seroit donnée; s'il n'en voyoit qu'une, qu'il ne se lassât point d'être esclave. Esope sortit aussitôt. Son maître étoit logé à l'écart, et appa- remment vers un lieu couvert de grands arbres. A peine notre Phrygien fut hors, qu'il apercut deux corneilles qui s'abattirent sur le plus haut. Il en alla avertir son maître, qui voulut voir lui- même s'il disoit vrai. Tandis que Xantus venoit, l'une des corneilles s'envola. « Me tromperas-tu toujours? dit-il à Esope: qu'on lui donne les étrivières.» L'ordre fut exécuté. Pendant le supplice du pauvre Esope, on vint inviter Xantus à un repas: il promit qu'il s'y trouveroit.« Hélas ! s'écria Esope, les présages sont bien menteurs. Moi, qui ai vu deux corneilles je suis battu; mon maître, qui n'en a vu qu'une, est prié de noces. » Ce mot plut tellement à Xantus, qu'il commanda qu'on cessât de fouetter Esope; mais quant à la liberté, il ne se pouvoit résoudre à la lui donner, encore qu'il la lui promlt en diverses occasions. Un jour ils se promenoient tous deux parmi de vieux monuments, considérant avec beaucoup de plaisir les inscriptions qu'on y avoit mises. Xantus en aperçut une qu'il ne put entendre, quoiqu'il demeurât longtemps à en chercher l'explication. Elle étoit composée des premières lettres de certains mots. Le philosophe avoua ingénument que cela passoit son esprit. « Si je vous fais trouver un trésor par le moyen de ces lettres, lui dit Esope, quelle recompense aurai-je?» Xantus lui promit la liberté, et la moitié du tresor. «Elles signifient, poursuivit Esope, qu'à quatre pas de cette colonne nous en rencontrerons un.», En effet, ils le trouvèrent, après avoir creusé quelque peu dans terre. Le philosophe fut somme de tenir parole; mais il reculoit toujours. «Les Dieux me gardent de t'affranchir, dit-il à Esope, que tu ne m'aies donné avant cela l'intelligence de ces lettres ! ce me sera un autre trésor plus précieux que celui lequel nous avons trouvé.-On les a ici gravées, poursuivit Esope, comme étant les premieres lettres de ces mots:« Si vous reculez quatre pas, et que vous creusiez, vous trouverez un trésor.-Puisque tu es si subtil, repartit Xantus, j'aurois tort de me défaire de toi: n'espère donc pas que je t'affranchisse.-Et moi, répliqua Esope, je vous dénoncerai au roi Denys; car c'est à lui que le trésor appartient, et ces mêmes lettres commencent d'autres mots qui le signifient.» Le philosophe intimidé dit au Phrygien qu'il prît sa part de l'argent, et qu'il n'en dît mot: de quoi Esope déclara ne lui avoir aucune obligation, ces lettres ayant été choisies de telle manière qu'elles enfermoient un triple sens, et signifioient encore: « En vous en allant, vous partagerez le trésor que vous aurez rencontré» Dès qu'ils furent de retour, Xantus commanda que l'on enfermât le Phrygien, et que l'on lui mit les fers aux pieds, de crainte qu'il n'allât publier cette aventure. «Hélas ! s'écria Esope, est-ce ainsi que les philosophes s'acquittent de leurs promesses ? Mais faites ce que vous voudrez, il faudra que vous m'affranchissiez malgré vous. » Sa prédiction se trouva vraie.Il arriva un prodige qui mit fort en peine les Samiens. Un aigle enleva l'anneau public (c'étolt apparemment quelque sceau que l'on apposoit aux délibérations du conseil), et le fit tomber au sein d'un esclave. Le philosophe fut consulté la-dessus, et comme étant philosophe, et comme étant un des premiers de la république. Il demanda temps, et eut recours à son oracle ordinaire: c'étoit Esope Celui-ci lui conseilla de le produire en public, parce que, s'il rencontroit bien, l'honneur en seroit toujours à son maitre, sinon il n'y auroit que l'esclave de blamé. Xantus approuva la chose, et le fit monter à la tribune aux harangues. Dès qu'on le vit, chacun s'éc!ata de rire: personne ne s'imagina qu'il pût rien partir de raisonnable d'un homme fait de cette manière. Esope leur dit qu il ne falloit pas considérer la forme du vase, mais la liqueur qui y étoit enfermée. Les Samiens lui crièrent qu'il dît donc sans crainte ce qu'il jugeoit de ce prodige. Esope s'en excusa sur ce qu'il n'osoit le faire. «La Fortune, disoit-il, avoit mis un débat de gloire entre le maitre et l'esclave: si l'esclave disoit mal, il seroit battu; s'il disoit mieux que le maître, il seroit battu encore.» Aussitôt on pressa Xantus de l'affranchir. Le philosophe résista longtemps. A la fin le prévôt de ville le menaça de le faire de son office, et en vertu du pouvoir qu'il en avoit comme magistrat: de façon que le philosophe fut obligé de donner les mains. Cela fait, Esope dit que les Samiens étoient menacés de servitude par ce prodige; et que l'aigle enlevant leur sceau ne signifioit autre chose qu'un roi puissant qui vouloit les assujettir. Peu de temps après, Crésus, roi des Lydiens, fit dénoncer à ceux de Samos qu'ils eussent à se rendre ses tributaires: sinon, qu'il les y forceroit par les armes. La plupart étoient d'avis qu'on lui obéît. Esope leur dit que la Fortune présentoit deux chemins aux hommes: I'un, de liberté, rude et épineux au commencement, mais dans la suite très agréable; l'autre, d'esclavage, dont les commencements étoient plus aises, mais la suite laborieuse. C'étoit conseiller assez intelligiblement aux Samiens de défendre leur liberté. Ils renvoyèrent l'ambassadeur de Crésus avec peu de satisfaction. Crésus se mit en état de les attaquer. L'ambassadeur lui dit que, tant qu'ils auroient Esope avec eux il auroit peine à les réduire à ses volontés, vu la confiance qu'ils avoient au bon sens du personnage. Crésus le leur envoya demander, avec la promesse de leur laisser la liberté s'ils le lui livroient. Les principaux de la ville trouvèrent ces conditions avantageuses, et ne crurent pas que leur repos leur coûtât trop cher quand ils l'achèteroient aux dépens d'Esope. Le Phrygien leur fit changer de sentiment en leur contant que les loups et les brebis ayant fait un traité de paix, celles-ci donnèrent leurs chien pour otages. Quand elles n'eurent plus de défenseurs, les loup les étranglèrent avec moins de peine qu'ils ne faisoient Cet apologue fit son effet: les Samiens prirent une deliberation toute contraire à celle qu'ils avoient prise. Esope voulut toute fois aller vers Crésus, et dit qu'il les serviroit plus utilement étant près du Roi, que s'il demeuroit à Samos. Quand Crésus le vit, il s'étonna qu'une si chétive créature lui eût été un si grand obstacle. « Quoi ? voilà celui qui fait qu'on s'oppose a mes volontés !» s'écria-t-il. Esope se prosterna à ses pieds. «Un homme prenoit des sauterelles, dit-il; une cigale lui tomba aussi sous la main: il s'en alloit la tuer comme il avoit fait les sauterelles. Que vous ai-je fait ? dit-elle à cet homme: je ne ronge point vos blés, je ne vous procure aucun dommage; vous ne trouverez en moi que la voix, dont je me sers fort innocemment. Grand Roi, je ressemble à cette cigale: je n'ai que la voix et ne m'en suis point servi pour vous offenser.» Crésus, touché d'admiration et de pitié, non seulement lui pardonna, mais il laissa en repos les Samiens à sa considération. En ce temps-là, le Phrygien composa ses fables, lesquelles il laissa au roi de Lydie, et fut envoyé par lui vers les Samiens, qui décernèrent à Esope de grands honneurs. Il lui prit aussi envie de voyager et d'aller par le monde, s'entretenant de diverses choses avec ceux que l'on appeloit philosophes. Enfin il se mit en grand crédit près de Lycerus, roi de Babylone. Les rois d'alors s'envoyoient les uns aux autres des problèmes à soudre sur toutes sortes de matières, à condition de se payer une espèce de tribut ou d'amende, selon qu'ils répondroient bien ou mal aux questions proposées: en quoi Lycerus, assisté d'Esope, avoit toujours l'avantage, et se rendoit illustre parmi les autres, soit à résoudre, soit à proposer. Cependant notre Phrygien se maria; et ne pouvant avoir d'enfants, il adopta un jeune homme d'extraction noble, appelé Ennus. Celui-ci le paya d'ingratitude, et fut si méchant que d'oser souiller le lit de son bienfaiteur. Cela étant venu à la connoissance d'Esope, il le chassa. L'autre, afin de s'en venger, contrefit des lettres par lesquelles il sembloit qu'Esope eut intelligence avec les rois qui étoient émules de Lycérus. Lycérus, persuadé par le cachet et par la signature de ces lettres, commanda à un de ses officiers, nommé Hermippus, que sans chercher de plus grandes preuves, il fit mourir promptement le traître Esope. Cet Hermippus, étant ami du Phrygien, lui sauva la vie; et à l'insu de tout le monde, le nourrit longtemps dans un sépulcre, jusqu'à ce que Nectenabo, roi d'Egypte, sur le bruit de la mort d'Esope, crût à l'avenir rendre Lycérus son tributaire. Il osa le provoquer, et le défia de lui envoyer des architectes qui sussent bâtir une tour en l'air, et par même moyen, un homme prêt à répondre à toutes sortes de questions. Lycérus ayant lu les lettres et les ayant communiquées aux plus habiles de son Etat, chacun d'eux demeura court, ce qui fit que le Roi regretta Esope, quand Hermippus lui dit qu'il n'étoit pas mort, et le fit venir. Le Phrygien fut très bien reçu, se justifia, et pardonna à Ennus. Quant à la lettre du roi d'Egypte, il n'en fit que rire, et manda qu'il envoiroit au printemps les architectes et le répondant à toutes sortes de questions. Lycérus remit Esope en possession de tous ses biens, et lui fit livrer Ennus pour en faire ce qu'il voudroit. Esope le reçut comme un enfant; et pour toute punition, lui recommanda d'honorer les Dieux et son prince; se rendre terrible à ses ennemis, facile et commode aux autres; bien traiter sa femme, sans pourtant lui confier son secret; parler peu, et chasser de chez soi les babillards; ne se point laisser abattre aux malheurs; avoir soin du lendemain, car il vaut mieux enrichir ses ennemis par sa mort que d'être importun à ses amis pendant son vivant; surtout n'être point envieux du bonheur ni de la vertu d'autrui, d'autant que c'est se faire du mal à soi-même. Ennus, touche de ces avertissements et de la bonté d'Esope, comme d'un trait qui lui auroit pénétré le coeur, mourut peu de temps après. Pour revenir au défi de Nectenabo, Esope choisit des aiglons, et les fit instruire (chose difficile à croire), il les fit, dis-je, instruire à porter en l'air chacun un panier, dans lequel étoit un jeune enfant. Le printemps venu, il s'en alla en Egypte avec tout cet équipage; non sans tenir en grande admiration et en attente de son dessein les peuples chez qui il passoit. Necténabo, qui sur le bruit de sa mort avoit envoyé l'énigme, fut extrêmement surpris de son arrivée . Il ne s'y attendoit pas, et ne se fût jamais engagé dans un tel défi contre Lycérus, s'il eût cru Esope vivant. Il lui demanda s'il avoit amené les architectes et le répondant. Esope dit que le répondant étoit lui-même et qu'il feroit voir les architectes quand il seroit sur le lieu. On sortit en pleine campagne, ou les aigles enlevèrent les paniers avec les petits enfants, qui crioient qu'on leur donnât du mortier, des pierres, et du bois. «Vous voyez, dit Esope à Nectenabo, Je vous ai trouvé les ouvriers; fournissez- leur des matériaux.» Nectenabo avoua que Lycérus étoit le vainqueur. Il proposa toutefois ceci à Esope: «J'ai des cavales en Egypte qui conçoivent au hannissement des chevaux qui sont devers Babylone. Qu'avez-vous à répondre là-dessus ?» Le Phrygien remit sa réponse au lendemain, et retourné qu'il fut au logis, il commanda à des enfants de prendre un chat, et de le mener fouettant par les rues. Les Egyptiens, qui adorent cet animal se trouvèrent extrêmement scandalisés du traitement que l'on lui faisoit. Ils l'arrachèrent des mains des enfants, et allèrent se plaindre au Roi. On fit venir en sa présence le Phrygien. «Ne savez-vous pas, lui dit le Roi, que cet animal est un de nos dieux? Pouurquoi donc le faites-vous traiter de la sorte ?-C'est pour l'offense qu il a commise envers Lycérus, reprit Esope car, la nuit dernière, il lui a étranglé un coq extrêmement courageux, et qui chantoit à toutes les heures.-Vous êtes un menteur, repartit le Roi: comment seroit-il possible que ce chat eût fait en si peu de temps un si long voyage ?-Et comment est-il possible, reprit Esope, que vos juments entendent de si loin nos chevaux hannir, et conçoivent pour les entendre?» Ensuite de cela, le Roi fit venir d'Héliopolis certains personnages d'esprit subtil, et savants en questions énigmatiques. Ileur fit un grand régal, ou le Phrygien fut invité Pendant le repas, ils proposèrent à Esope diverses choses, celle-ci entre autres: «I y a un grand temple qui est appuyé sur une colonne entourée de douze villes, chacune desquelles a rente arcboutants; et autour de ces arcboutants se promènent, l'une après l'autre, deux femmes, l'une blanche, l'autre noire.-II faut renvoyer, dit Esope, cette question aux petits enfants de notre pays. Le temple est le monde; la colonne, l'an; les villes, ce sont les mois; et les arcboutants, les jours, autour desquels se promènent alternativement le jour et la nuit.» Le lendemain, Nectenabo assembla tous ses amis. «Souffrirez-vous, leur dit-il, qu'une moitié d'homme, qu'un avorton soit la cause que Lycérus remporte le prix, et que j'aie la confusion pour mon partage ? » Un d'eux s'avisa de demander à Esope qu' il leur fît des questions de choses dont ils n'eussent jamais entendu parler. Esope écrivit une cédule par laquelle Nectenabo confessoit devoir deux mille talents à Lycérus. La cédule fut mise entre les mains de Nectenabo toute cachetée. Avant qu'on l'ouvrît, les amis du Prince soutinrent que la chose contenue dans cet écrit étoit de leur connoissance. Quand on l'eut ouverte, Nectenabo s'écria: «Voilà la plus grande fausseté du monde; Je vous en prends à témoin tous tant que vous êtes,- Il est vrai, repartirent-ils, que nous n'en avons jamais entendu parler.-J'ai donc satisfait à votre demande,» reprit Esope. Nectenabo le renvoya comblé de présents, tant pour lui que pour son maître. Le séjour qu'il fit en Egypte est peut-être cause que quelques-uns ont écrit qu'il fut esclave avec Rhodope, celle-là qui des libéralités de ses amants, fit élever une des trois pyramides qui subsistent encore, et qu'on voit avec admiration. c'est la plus petite, mais celle qui est bâtie avec le plus d'art. Esope, à son retour dans Babylone, fut reçu de Lycérus avec de grandes démonstrations de joie et de bienveillance. Ce roi lui fit ériger une statue. L'envie de voir et d'apprendre le fit renoncer à tous ces honneurs. II quitta la cour de Lycérus, où il avoit tous les avantages qu'on peut souhaiter, et prit congé de ce prince pour voir la Grèce encore une fois. Lycérus ne le laissa point partir sans embrassements et sans larmes, et sans le faire promettre sur les autels qu'il reviendroit achever ses jours auprès de lui. Entre les villes où il s'arrêta, Delphes fut une des principales. Les Delphiens l'écoutèrent fort volontiers; mais ils ne lui rendirent point d'honneurs. Esope, piqué de ce mépris, les compara aux bâtons qui flottent sur l'onde: on s'imagine de loin que c'est quelque chose de considérable; de près, on trouve que ce n'est rien. La comparaison lui coûta cher. Les Delphiens en conçurent une telle haine et un si violent désir de vengeance (outre qu'ils craignoient d'être décriés par lui), qu'ils résolurent de l'ôter du monde. Pour y parvenir, ils cachèrent parmi ses hardes un de leurs vases sacrés, prétendant que par ce moyen ils convaincroient Esope de vol et de sacrilège, et qu'ils le condamneroient à la mort. Comme il fut sorti de Delphes et qu'il eut pris le chemin de la Phocide, les Delphiens accoururent comme gens qui étoient en peine. Ils l'accusèrent d'avoir dérobé leur vase; Esope le nia avec des serments: on chercha dans son équipage, et il fut trouvé. Tout ce qu'Esope put dire n'empêcha point qu'on ne le traitât comme un criminel infâme. Il fut ramené à Delphes chargé de fers, mis dans les cachots, puis condamné à être précipité. Rien ne lui servit de se défendre avec ses armes ordinaires, et de raconter des apologues: les Delphiens s'en moquèrent. «La Grenouille, leur dit-il, avoit invité le Rat à la venir voir. Afin de lui faire traverser l'onde, elle l'attacha à son pied. Dès qu'il fut sur l'eau, elle voulut le tirer au fond, dans le dessein de le noyer et d'en faire ensuite un repas. Le malheureux Rat résista quelque peu de temps. Pendant qu'il se débattoit sur l'eau, un oiseau de proie l'aperçut, fondit sur lui; et l'ayant enlevé avec la Grenouille, qui ne se put détacher, il se reput de l'un et de l'autre. C'est ainsi, Delphiens abominables, qu'un plus puissant que nous me vengera: je périrai; mais vous périrez aussi.» Comme on le conduisoit au supplice, il trouva moyen de s'échapper, et entra dans une petite chapelle dédiée à Apollon. Les Delphiens l'en arrachèrent. «Vous violez cet asile, leur dit-il, parce que ce n'est qu'une petite chapelle, mais un jour viendra que votre méchanceté ne trouvera point de retraite sûre, non pas même dans les temples. Il vous arrivera la même chose qu'à l'Aigle, laquelle, nonobstant les prières de l'Escarbot, enleva un lièvre qui s'étoit réfugié chez lui: la génération de l'Aigle en fut punie jusque dans le giron de Jupiter.» Les Delphiens, peu touchés de tous ces exemples, le précipitèrent. Peu de temps après sa mort, une peste très violente exerça sur eux ses ravages. Ils demandèrent à l'oracle par quels moyens ils pourroient apaiser le courroux des Dieux. L'oracle leur répondit qu'il n'y en avoit point d'autre que d'expier leur forfait, et satisfaire aux mânes d'Esope. Aussitôt une pyramide fut élevée. Les Dieux ne témoignèrent pas seuls combien ce crime leur deplaisoit: les hommes vengèrent aussi la mort de leur sage. La Grèce envoya des commissaires pour en informer, et en fit une punition rigoureuse. A son Altesse Monseigneur le Duc de Guise(1671) Monseigneur, Ces dernières fables, et les autres pièces que j'y ai jointes, sont un tribut dont je m'acquitte envers Votre Altesse. Car, sans dire que vous êtes maître de mon loisir et de tous les moments de ma vie, puisqu'ils appartiennent à l'auguste et sage princesse qui vous a cru digne de posséder l'héritière de ses vertus, vous avez reçu mes premiers respects d'une manière si obligeante, que je me suis moi-même donné à vous, avant que de vous dédier ces ouvrages. Ni le livre ni la personne ne sont des dons qui doivent être considérés. C'est en quoi je me loue davantage de votre accueil, il m'a fait l'honneur de me demander une chose de peu de prix; je la lui ai accordée dès l'abord : vous exercez sur les coeurs une violence à laquelle il est impossible de résister. Ce témoignage vous sera rendu par des bouches plus éloquentes que n'est la mienne; je ne fais pas même de doute que vous n'occupiez un jour toutes celles de la Renommée; elle en attend les occasions avec une impatience qui marque bien ce que vos belles qualités et votre naissance lui ont promis : pendant que les astres les lui préparent, permettez que je touche légèrement aux prémices de votre gloire. Le Parnasse fait peu de dons qui ne soient accompagnés de cet encens que les dieux préfèrent à la richesse des temples et des offrandes. V. A. le connaîtra dans la suite de ses années mieux que personne ne l'a connu; et je vous tiendrais malheureux, si, vous devant être si familier, il ne vous était pas agréable. Oui, Monseigneur, je le répète encore une fois, il n'y a sorte de louange où vous ne puissiez aspirer : la grandeur et le haut mérite vous environnent de toutes parts; soit que vous portiez les yeux sur vous-même, soit que vous les détourniez sur la longue suite de ces héros dont vous descendez, et qui vivront éternellement dans la mémoire des hommes. L'un arrête les desseins et les légions d'un grand empereur, et, par son bel ordre, par sa conduite, par son courage, malgré les attaques de cent mille combattants, il conserve deux ou trois provinces, avec une ville impériale, ville que l'on tenait pour perdue, et qui, dès les premiers jours de son siège, était menacée d'une disette de toutes choses. L'autre remet sous la puissance des lis la plus importante place de nos frontières, faisant en sept jours une conquête qui avait coûté des années à nos anciens ennemis, et qui s'était affermie entre leurs mains par une possession de près de trois siècles. Un autre rassemble en lui ce que la prudence humaine, la piété, les vertus morales et politiques ont de précieux : et tous se rendant maîtres des coeurs par cent qualités agréables et bienfaisantes, ce qui est l'empire du monde le plus souhaitable, ils sont nés encore avec une certaine éloquence par laquelle ils règnent sur les esprits. La Fortune les a fait courir quelquefois dans la carrière de l'adversité : cette volage et perfide amie leur a pu ravir des dignités et des biens; mais il n'a jamais été en son pouvoir de leur ôter la valeur, la fermeté d'âme, ni l'accortise, ni enfin tous ces autres dons que vous tenez d'eux, et qui sont plus votre patrimoine que le nom même que vous portez. Tout le monde avoue, Monseigneur, que vous êtes digne de le porter. V. A. n'a pas manqué d'en donner des preuves aussitôt que l'occasion s'en est présentée. On n'a jamais remarqué plus d'amour de gloire ni moins de crainte pour le péril en une si grande jeunesse. Ce que je dis a paru aux yeux d'un monarque qui connaît par lui le véritable mérite. L'envie de répondre aux faveurs de son alliance, pour laquelle les maîtres de l'Europe soupirent tous, l'émulation et l'exemple de vos ancêtres, mais, plus que ces choses, le témoignage de notre prince, tout cela, dis-je, vous servira d'aiguillon pour courir aux actions héroïques. Après que j'aurai loué les charmes de votre personne, cette civilité engageante, et qui ne laisse pas d'avoir un air de grandeur, ces manières si gracieuses, je louerai en vous les semences de la vertu, ou plutôt j'en louerai des fruits abondants, pour peu que le Ciel accorde de terme à mes jours, et me donne de loisir de vous témoigner avec combien de zèle je suis, Monseigneur, de Votre Altesse, le très humble et très obéissant serviteur, DE LA FONTAINE. Remerciement du Sieur de La Fontaine à l'Académie Française Messieurs, Je vous supplie d'ajouter encore une grâce à celle que vous m'avez faite : c'est de ne point attendre de moi un remerciement proportionné à la grandeur de votre bienfait. Ce n'est pas que je n'en aie une extrême reconnaissance; mais il y a de certaines choses que l'on sent mieux qu'on ne les exprime : et bien que chacun soit éloquent dans sa passion, il est de la mienne comme de ces vases qui, étant trop pleins, ne permettent pas à la liqueur de sortir. Vous voyez, Messieurs, par mon ingénuité, et par le peu d'art dont j'accompagne ce que je dis, que c'est le coeur qui vous remercie, et non pas l'esprit. En effet, ma joie ne serait pas raisonnable si elle pouvait être plus modérée. Vous me recevez en un corps où non seulement on apprend à arranger les paroles; on y apprend aussi les paroles mêmes, leur vrai usage, toute leur beauté et leur force. Vous déclarez le caractère de chacune, étant, pour ainsi dire, nommés afin de régler les limites de la poésie et de la prose, aussi bien que ceux de la conversation et des livres. Vous savez, Messieurs, également bien la langue des dieux et celle des hommes. J'élèverais au-dessus de toutes choses ces deux talents, sans un troisième qui les surpasse; c'est le langage de la piété, qui, tout excellent qu'il est, ne laisse pas de vous être familier. Les deux autres langues ne devraient être que les servantes de celle-ci. Je devrais l'avoir apprise en vos compositions, où elle éclate avec tant de majesté et de grâces. Vous me l'enseignerez beaucoup mieux lorsque vous joindrez la conversation aux préceptes. Après tous ces avantages, il ne se faut pas étonner si vous exercez une autorité souveraine dans la république des lettres. Quelques applaudissements que les plus heureuses productions de l'esprit aient remportés, on ne s'assure point de leur prix, si votre approbation ne confirme celle du public. Vos jugements ne ressemblent pas à ceux du Sénat de la vieille Rome : on en appelait au peuple; en France le peuple ne juge point après vous : il se soumet sans réplique à vos sentiments. Cette juridiction si respectée, c'est votre mérite qui l'a établie; ce sont les ouvrages que vous donnez au public, et qui sont autant de parfaits modèles pour tous les genres d'écrire, pour tous les styles. On ne saurait mieux représenter le génie de la nation, que par ce dieu qui savait paraître sous mille formes : l'esprit des Français est un véritable Protée; vous lui enseignez à pratiquer ses enchantements, soit qu'il se présente sous la figure d'un poète ou sous celle d'un orateur; soit qu'il ait pour but ou de plaire ou de profiter, d'émouvoir les coeurs et sur le théâtre et dans la tribune : enfin, quoi qu'il fasse, il ne peut mieux faire que de s'instruire dans votre école. Je ne sais qu' point qu'il n'ait pu encore atteindre parfaitement sont les louanges d'un prince qui joint aux titres' de Victorieux et d'Auguste celui de Protecteur des Sciences et des Belles-Lettres. Ce sujet, Messieurs, est au-dessus des paroles; il faut que vous-mêmes vous l'avouïez. Vous avez beau enrichir la langue de nouveaux trésors, je n'en trouve point qui soient du prix des actions de notre monarque. Quelle gloire me sera-ce donc de partager avec vous la protection particulière d'un roi que non seulement les académies, mais les républiques, les royaumes mêmes, demandent pour protecteur et pour maître! Quand l'Académie française commença de naître, il ne semblait pas que l'on pût ajouter du lustre à celui que le cardinal de Richelieu lui donna. C'était un ministre redoutable aux rois : il avait doublement triomphé de l'hérésie, et par la persuasion et par la force; il avait détruit ses principaux fondements, et se proposait de renverser ceux de cette grandeur qui ne se promettait pas moins que l'empire de tout le monde, je veux dire de la monarchie d'Espagne. Quand il n'aurait remporté de son ministère que la gloire d'un tel projet, ce serait encore beaucoup; il alla plus loin : il sut ménager des associations et des ligues contre le colosse qu'il voulait que l'on abattît. Il lui donna des atteintes qui l'ébranlèrent : mais ce dessein dans la suite n'en fut que plus malaisé à exécuter; car la jalousie et la crainte firent tourner contre nous ces mêmes armes; et ce que nous avions entrepris avec l'aide des autres princes, il a fallu que Louis le Grand l'ait achevé malgré eux. Après la mort de votre premier Protecteur, vous lui fîtes succéder un chancelier consommé dans les affaires aussi bien que dans les lois, amateur des lettres, grand personnage, et de qui l'esprit a conservé sa vigueur jusques aux derniers moments, quelques attaques que la Fortune, qui en veut toujours aux grands hommes, lui eût données. Enfin notre prince a mis cette Compagnie en un si haut point, que les personnes les plus élevées tiennent à honneur d'être de ce corps. Moi, qui vous en fais le remerciement, je n'y puis paraître sans vous faire regretter celui à qui je succède dans cette place, homme dont le nom ne mourra jamais, infatigable ministre qui a mérité si longtemps les bonnes grâces de son maître : combien dignement s'est-il acquitté de tous les emplois qui lui ont été confiés! combien de fidélité, de lumières, d'exactitude, de vigilance ! Il aimait les lettres et les savants, et les a favorisés autant qu'il a pu. J'en dirais beaucoup davantage s'il ne me fallait passer au monarque qui nous honore aujourd'hui de sa protection particulière : tout le monde sait de quel poids elle est : n'a-t-elle pas fait restituer des États dans le fond du nord dès la moindre instance que notre prince en a faite? Le nom de Louis ne tient-il pas lieu à nos alliés de légions et de flottes? Quelques-uns se sont étonnés qu'il ait bien voulu recevoir de vous le même titre que des souverains tiendraient à honneur qu'il eût reçu d'eux, mais pour moi je m'étonnerais s'il l'eût refusé : y a-t-il rien de trop élevé pour les lettres? Alexandre ne considérait-il pas son précepteur comme une des principales personnes de son État? Ne s'est-il pas mis en quelque façon à côté de Diogène? N'avait-il pas toujours un Homère dans sa cassette? Je sais bien que c'est quelque chose de plus considérable d'être l'arbitre de l'Europe que celui d'une partie de la Grèce; mais ni l'Europe ni tout le monde ne reconnaît rien que l'on doive mettre au-dessus des lettres. Je n'entreprends ni ce parallèle, ni tout l'éloge de Louis le Grand; il me faudrait beaucoup plus de temps que vous n'avez coutume d'en accorder, et beaucoup plus de capacité que je n'en ai. Comment représenterais-je en détail un nombre infini de vertus morales et politiques : le bon ordre en tout, la sagesse, la fermeté, le zèle de la religion et de la justice, le secret et la prévoyance, l'art de vaincre, celui de savoir user de la victoire, et la modération qui suit ces deux choses si rarement, enfin ce qui fait un parfait monarque? Tout cela accompagné de majesté et des grâces de la personne; car ce point y entre comme les autres : c'est celui qui a le plus contribué à donner au monde ses premiers maîtres. Notre prince ne fait rien qui ne soit orné de grâces, soit qu'il donne, soit qu'il refuse; car, outre qu'il ne refuse que quand il le doit, c'est d'une manière qui adoucit le chagrin de n'avoir pas obtenu ce qu'on lui demande. S'il m'est permis de descendre jusqu'à moi, contre les préceptes de la rhétorique qui veulent que l'oraison aille toujours en croissant, un simple clin d'oeil m'a renvoyé, je ne dirai pas satisfait, mais plus que comblé. C'est à vous, Messieurs, que je dois laisser faire un si digne éloge. On dirait que la Providence a réservé pour le règne de Louis le Grand des hommes capables de célébrer les actions de ce prince : car, bien que tant de victoires l'assurent de l'immortalité, ne craignons point de le dire, les Muses ne sont point inutiles à la réputation des héros. Quelle obligation Trajan n'a-t-il pas à Pline le Jeune? Les oraisons pour Ligarius et pour Marcellus ne font-elles pas encore à présent honneur à la clémence de Jules César? pour ne rien dire d'Achille et d'Énée, qu'on n'a allégués que trop de fois comme redevables à Virgile et à Homère de tout ce bruit qu'ils font dans le monde depuis tant d'années. Quand Louis le Grand serait né en un siècle rude et grossier, il ne laisserait pas d'être vrai qu'il aurait réduit l'hérésie aux derniers abois; accru l'héritage de ses pères, replanté les bornes de notre ancienne domination; réprimé la manie des duels si funestes à ce royaume, et dont la fureur a souvent rendu la paix presque aussi sanglante que la guerre; protégé ses alliés, et tenu inviolablement sa parole : ce que peu de rois ont accoutumé de faire. Cependant il serait à craindre que le temps, qui peut tout sur les affaires humaines, ne diminuât au moins l'éclat de tant de merveilles, s'il n'avait pas la force de les étouffer : vos plumes savantes les garantiront de cette injure; la postérité, instruite par vos écrits, admirera aussi bien que nous un prince qui ne peut être assez admiré. Quand je considère toutes ces choses, je suis excité de prendre la lyre pour les chanter; mais la connaissance de ma faiblesse me retient. Il ne serait pas juste de déshonorer une si belle vie par des chansons grossières comme les miennes : je me contenterai, Messieurs, de goûter la douceur des vôtres, s'il m'est impossible de les imiter. La seule chose dont je puis répondre, c'est de ne manquer jamais pour vous ni de respect ni de gratitude. Suivait ensuite Le Discours à Madame de la Sablière A M. Le Prince de Conti (Comparaison d'Alexandre, de César et de Monsieur le Prince.) 1684 Monseigneur, Sans une indisposition qui me retient, j'aurais été à Chantilly pour m'acquitter de mes très humbles devoirs envers Votre Altesse Sérénissime. Ce que je puis faire à Paris est de chercher dans les ouvrages des Anciens et parmi les nôtres quelque chose qui vous puisse plaire et qui mérite d'entrer dans les contestations de Monsieur le Prince. Elles sont fort vives et font honneur aux sujets qu'elles veulent bien agiter. Il n'ignore rien non plus que vous. f 1 aime extrêmement la dispute et n'a jamais tant d'esprit que quand il a tort. Autrefois la fortune ne l'aurait pas bien servi si elle ne lui avait opposé des ennemis en nombre supérieur et des difficultés presque insurmontables. Aujourd'hui il n'est point plus content que lorsqu'on le peut combattre avec une foule d'autorités, de raisonnements et d'exemples; c'est là qu'il triomphe. Il prend la victoire et la raison à la gorge pour les mettre de son côté. Voilà l'homme le plus extraordinaire qui ait jamais mérité d'être mis au nombre des dieux. Vous voulez bien, Monseigneur, que je me serve pour un peu de temps de ces termes. Ils sont d'une langue qui convient merveilleusement bien à tout ce qui regarde Monsieur le Prince. On prépare son apothéose au Parnasse, mais comme il n'est nullement à propos de se hâter de mourir pour se voir bientôt placé dans le rang des Immortels, Monsieur le Prince laissera passer encore un nombre d'années avant le temps de sa déification; car de son vivant il aurait de la peine à y consentir. C'est proprement de lui qu'on peut dire: Cui male si palpere, recalcitrat undique tutus Si faut-il que je le mette en parallèle avec quelque César ou quelque Alexandre. Je ne serai pas le premier qui aura tenté un pareil dessein; c'est à moi de lui donner une forme toute nouvelle. Il ne sera pas dit que M. le Prince me liera la langue, comme il a lié les bras à des millions d'hommes. Je pourrais aussi le comparer à Achille. Une ferme résolution de ne point céder, l'amour des combats, la valeur y sont tout entiers des deux côtés. Ils se ressemblaient assez quand M. le Prince était jeune; à présent l'épithète de pied léger ferait clocher quelque peu la comparaison. Puisj'ai réservé le caractère d'Achille pour Votre Altesse Sérénissime; et je crois qu'en temps et lieu l'opiniâtreté et la véhémence ne vous manqueront non plus qu'à ce Grec; non plus qu'à votre oncle, si vous voulez. Je me restreins donc à César et à Alexandre: mais, pour les mieux comparer à M. le Prince, il faut que je les compare auparavant l'un à l'autre. Il y a des gens qui ont trouvé quelque chose de surnaturel et de divin dans Alexandre. Je suis bien de leur avis; car, sans recourir aux fables que l'on a cru être obligé de chercher touchant le secret de sa naissance, afin de justifier une telle opinion, je vois un enfant qui n'a rien que d'homme, ou, pour mieux dire, de jeune dieu. Il ne veut pas envoyer aux Jeux Olympiques, et dédaigne de remporter un honneur que célébraient tous les poètes, et que recherchaient des rois mêmes. Il ne faisait guère plus d'état de la puissance de son père, ni de la sagesse de ses conseils, quoique ce père fût habile homme, et qu'il entendît à merveille ses intérêts. Cependant son fils se moquait de lui. Ne vous semble-t-il pas, Monseigneur, que vous voyez Jupiter qui fait croire à Saturne que c'est un vieux radoteur, et qui le chasse du ciel? Alexandre ensuite se propose de détruire le roi de Perse avec trente mille hommes de pied seulement et cinq mille hommes de cheval, quarante mille écus pour tout fonds. Il ne faisait pourtant point ces choses en étourdi, et était très bien instruit des difficultés de cette entreprise, des fatigues et des périls qu'il lui faudrait essuyer, et de mille obstacles presque invincibles, le tout pour la gloire, et principalement pour être loué des Athéniens. Il le dit lui-même au passage d'une rivière : " 0 Athéniens, pourriez-vous bien croire combien de travaux j'endure pour être loué de vous? " Et puis, que M. le Prince aille condamner l'amour des louanges! Je sais ce qu'il me dira : on ne les apprête plus aussi bien qu'on faisait alors. En effet, les batailles qu'il a gagnées, et tous ses autres exploits, nous ont fourni une matière assez ample. L'avons-nous loué comme les Athéniens auraient fait? Que César aussi n'ait été plus ambitieux en sa plus grande jeunesse, on le peut juger par ses premières démarches. Elles tendaient toutes à brouiller l'État, à se rendre chef de parti, à se faire des amis de toutes sortes de gens, jusqu'à les servir dans leurs passions et dans leurs débauches. Il eût mieux aimé être le premier dans un petit village, que d'être le second à Rome. Je ne dis cela qu'après lui, et ce fut sans exagérer et de l'abondance du coeur qu'il le dit. S'il eut tort ou s'il eut raison, j'en fais juge M. le Prince. Pour procéder avec ordre dans mon ouvrage, je considérerai premièrement l'adolescence de ces héros, puis le temps de leurs expéditions militaires, et enfin les dernières années de leur vie. J'ai déjà parlé de l'adolescence de César et de celle d'Alexandre, et j'ai particulièrement attribué à ce dernier le surnaturel et le divin, c'est-à-dire le merveilleux. Mais comment appellera-t-on ce trait-ci, qui est de César? En sa plus grande jeunesse il fut pris par des corsaires. Tant qu'il demeura leur prisonnier, il leur parla comme s'il eût été leur maître. Il les menaça de les faire pendre; au moindre bruit qu'ils faisaient, il leur envoyait dire qu'ils se tussent, et ne l'empêchassent point de dormir. Ils lui demandèrent douze mille écus de rançon, il leur en donna trente mille; et, étant sorti de leurs mains, il défit leur flotte, se saisit d'eux, et les fit pendre en effet. Il y a plus de merveilleux en cela qu'en aucune chose qu'Alexandre ait faite jusqu'à l'âge de vingt ans. Je ne saurais toutefois m'empêcher de reconnaître en la jeunesse de ce prince, et dans son enfance même, ce surnaturel et ce divin qui l'eût fait tirer du nombre des hommes, sans en excepter César ni M. le Prince; en quoi, si on y veut prendre garde, je donne plus de louanges à ceux-ci : car quelle merveille y a-t-il que, la fortune et l'opinion des hommes ayant résolu d'en mettre un au-dessus de tous les autres, il profite de ces faveurs, et y contribue du sien? Mais de parvenir sans ces avantages aux degrés de gloire où César et M. le Prince sont parvenus, c'est ce que j'admire, et plus encore en M. le Prince que dans le Romain. Il y a plus loin de l'état où M. le Prince s'est vu dans sa première jeunesse, il y a, dis-je, plus loin de cet état à la bataille de Rocroi, et de la bataille de Rocroi à celle de Lens, que de la réputation où était César quand il commença d'avoir une puissante cabale et d'être suspect aux Romains, à la charge de dictateur. Pour comparer ces trois personnages selon l'ordre que je me suis imposé, ils ont fait voir au sortir de leur enfance beaucoup de vivacité, de hardiesse, et d'esprit; mais M. le Prince n'ayant eu aucune occasion d'éclater avant la bataille de Rocroi, quiconque écrira sa vie (plût à Dieu qu'il m'en crût capable!), quiconque, dis-je, écrira sa vie, ne la commencera que par cet endroit; et ainsi les compétiteurs que je lui donne l'emporteront à l'égard du premier temps. Ce que je trouve de singulier, c'est que tous trois ont eu du savoir, et que la lecture les a occupés plus qu'elle n'a coutume de faire des gens de leur sorte. Outre le savoir, César eut de l'éloquence. Alexandre et M. le Prince se sont peu souciés de porter cet avantage aussi haut que Jules César a fait. Alexandre l'a méprisé, lui qui avait Aristote pour précepteur, et qui était fils d'un père fort éloquent. Il voulait tout emporter de force, et eût cru se faire tort s'il se fût servi d'insinuations, mais je crains fort que M. le Prince ne tienne un peu de lui de ce côté-là. Cependant il est toujours beau de pouvoir régner sur les esprits : cette sorte de domination n'est au-dessous d'aucun prince, quelque grand qu'il soit. Je ne veux pas dire qu'Alexandre ni M. le Prince aient entièrement négligé le soin des paroles. Je dis, sans plus, qu'ils ne les ont pas considérées comme un ornement en la personne d'aucun héros. En un mot, je dis que, selon toutes les dispositions du monde, il n'a tenu qu'à Alexandre d'être éloquent, et il n'a pas voulu l'être. Il se peut faire que la jalousie d'Aristote contre les habiles gens de son temps, ou plutôt les harangues des orateurs contre Philippe et contre Alexandre même, aient rendu cet art odieux à ce jeune prince. Jules César n'a nullement négligé cette partie. C'est par là qu'il s'est rendu recommandable avant que d'avoir acquis aucune réputation par les armes; et ceux qui s'appliqueront à la lecture de ses Commentaires s'étonneront qu'il ait cultivé sa langue avec tant de soin. On dit qu'il en a composé des livres; c'est peut-être pousser trop loin une semblable occupation. Je dirai, par parenthèse, que Jules César a écrit ses Commentaires comme si c'était un autre que lui qui les eût écrits, et qu'il n'eût pas raconté ses propres guerres; plus louable encore que Thucydide, qui ne laisse découvrir à personne s'il est d'Athènes ou s'il est de Lacédémone : car il est plus malaisé de cacher l'amour que l'on a pour soi que celui que l'on a pour sa patrie. Les Mémoires de*** et ceux de M. de Bassompierre sont bien éloignés du caractère de ceux de Jules César. Enfin ce Romain a excellé en trois choses principales, la politique, l'art militaire, et l'art de bien dire. Il a même plaidé des causes. Cela ne lui était pas plus séant qu'à notre Hercule gaulois, de se servir du discours aussi bien que d'une massue. On le peint avec des chaînes qui lui sortent de la bouche, comme s'il eût entraîné les hommes par ses paroles. C'est un équipage qui m'a étonné plus d'une fois; et si Votre Altesse y veut faire réflexion, je crois qu'elle s'en étonnera aussi. Je ne me serais jamais avisé de proposer à l'éloquence un dieu comme Hercule, et encore moins un Gaulois : ce sont des disconvenances qui me donnent envie de chercher ce qui en est répandu dans les livres. Pour revenir à mon parallèle, le merveilleux d'Alexandre dans sa jeunesse n'exclut pas celui de César, et encore moins celui de M. le Prince, lequel je fais consister en ce que d'abord le talent qu'il a pour la guerre s'est fait connaître. Les habiles gens de ce métier, à voir comme il s'y prenait, ont jugé par là de ce qu'il a fait depuis; je l'ai ouï dire à quelqu'un d'eux, et plus d'une fois. Je laisserai pourtant Alexandre en possession du privilège que tout le monde lui attribue : car d'entreprendre à vingt ans la conquête de l'Asie avec aussi peu de troupes qu'il en avait, et ne vouloir démordre d'aucune chose, cela ressemble assez à Achille; aussi se proposait-il de l'imiter. César hésita beaucoup davantage dans l'entreprise de se rendre maître de Rome, quoiqu'il disposât de quantité d'excellentes troupes, qu'elles lui fussent affectionnées à un point qu'il en pouvait tout attendre, et qu'il eût déjà gagné un nombre infini de batailles. Il fit des propositions d'accommodement, ayant un parti formé, et sachant qu'au bruit de sa marche chacun s'enfuyait de Rome. Alexandre, dénué de ces avantages, n'eût pas marchandé pour passer le Rubicon, et c'est en partie cette hardiesse qui lui a fait attribuer le surnaturel et le merveilleux. Cette qualité n'éclate pas moins dans les premières actions de M. le Prince. Véritablement il s'est rencontré des occasions où il n'a pas tant donné à la fortune que le prince de Macédoine. Celui-ci a entrepris beaucoup de choses qui semblaient au-dessus de son pouvoir, et en est venu à bout; et M. le Prince est louable de n'avoir pas toujours entrepris tout ce qu'il pouvait. Je ne parle point des occasions particulières que la guerre lui a fournies; comme il n'en était pas toujours le maître, on n'a rien à lui imputer sur ce sujet. A l'égard de ses deux rivaux, il serait à souhaiter que leurs projets eussent été aussi légitimes qu'ils ont été bien conduits. Alexandre avait un prétexte assez honnête quand il passa dans la Perse : il voulait venger les Grecs, et contenir les Barbares. Mais qui l'obligea de passer aux Indes, qu'une ambition insatiable? Pourquoi troubler le repos d'une nation qui ne lui en avait donné aucun sujet, et qui faisait un meilleur usage que lui des bienfaits de la nature? Encore n'a-t-il pas détruit sa patrie, ce que l'on reproche à César. Je m'amuse ici à balancer le droit et le tort que ces conquérants ont eu, comme si c'était de ces choses-là qu'il s'agit entre des gens de leur caractère. On ne regarde pas s'ils sont justes, on regarde s'ils sont habiles; c'est assez même qu'ils soient heureux : on les loue alors. Quand le succès manque à quelqu'une de leurs entreprises, tout le reste a beau s'y trouver, le peuple le blâme sans l'examiner, et les sages l'examinent à la rigueur. Ces réflexions m'ont écarté du merveilleux que je donne à Alexandre, et dont je ne prive pas les deux autres; en sorte pourtant que je penche un peu plus vers le Macédonien que vers le Romain; sauf le jugement que Votre Altesse en fera, car le merveilleux vous est familier, et mille fois plus connu qu'à nous autres poètes, encore que nous nous piquions de l'employer dans nos poèmes. Si on me demande auquel des trois je prétends donner jusque-là la préférence, je dirai que, dès l'abord, mon intention n'a été que de prononcer entre ceux qui ne sont plus. On en peut parler comme on veut : ce sont les gens du monde les plus commodes. Pour les vivants, il faut prendre garde avec eux à ce que l'on dit. Que si par hasard (comme toutes choses peuvent arriver) j'allais mettre M. le Prince au-dessus des autres, je lui attirerais trop d'envie, et offenserais la délicatesse qu'il a sur le fait des panégyriques. De le faire marcher le dernier, il en aurait du dépit. Je ne lui dirai jamais en face : " Vous êtes plus grand qu'Alexandre "; et lui dirai encore moins : " Alexandre doit être mis au-dessus de vous. " Le plus sùr est de laisser la chose indécise à son égard. Mon avis est donc que la jeunesse d'Alexandre a quelque chose de plus héroïque que celle de Jules César. Véritablement, si dans les premières années de celui-ci tout ressemblait à cette hauteur avec laquelle il traita les corsaires qui l'avaient pris, je lui donnerais le premier rang. Cela n'étant pas, je me laisse emporter au surnaturel que l'on attribue à l'autre. Il se peut faire que dans la suite je balancerai davantage. Alexandre agit d'abord pour de plus grands intérêts. Toute la terre y prend part. Il n'est pas jusques à l'Écriture sainte qui n'en fasse mention, et qui ne représente le monde entier attentif et dans le silence devant ce prince : In cujus conspectu terra siluit 1. Encore aujourd'hui l'Orient est rempli du bruit de son nom et de ses conquêtes; elles vont fonder des empires au-delà du Gange : tout cela avec une rapidité inconcevable, et comme si les dieux lui eussent envoyé la science de conquérir. Démosthène l'avait appelé enfant. Il lui fit dire qu'il était passé à l'adolescence en passant par la Thessalie, et qu'on le trouverait homme fait devant les murailles d'Athènes. M. le Prince ne lui en doit guère pour ce point-là. Il n'y a point non plus de différence entre les premières et les dernières années de guerre dans la vie de Jules César. Ceux des juges qui lui seront favorables dans le différend dont il s'agit, diront qu'il était aisé à Alexandre de vaincre les Perses, gens efféminés et ignorants aux combats. S'ils avaient été aussi bons soldats que les Macédoniens, comme ils étaient vingt contre un, je pense bien que la chose se serait tournée autrement; mais, outre qu'il y avait de la hardiesse à l'entreprendre, il y a aussi du bon sens et de la conduite à l'exécuter. Elle ne s'est pas faite d'elle-même. Il a fallu donner trois grandes batailles dans la Perse, sans parler de celles des Indes, plus glorieuses encore que les autres, et de quantité de combats particuliers à travers un nombre infini de difficultés, de fatigues et de périls. Du côté de César, les batailles ont été en plus grand nombre et plus contestées, les dangers aussi fréquents, la valeur égale, et l'habileté dans la guerre bien mieux marquée. Tout cela se trouve dans M. le Prince avec avantage. Ajoutez-y qu'il a quelquefois commandé de mauvaises troupes, et que la fortune ne lui a pas toujours été favorable. La bataille de Lens, la retraite de devant Arras, et cent autres choses de cette sorte, passeront dans tous les siècles pour les chefs-d'oeuvre de ce métier. Je ne parle point des campements et des marches, bien qu'en cet article seul je trouve de quoi donner à M. le Prince, je n'oserais dire la préférence, encore que j'en sois tenté, mais la concurrence du moins, et en cela je crois être un loueur modeste. Une chose fait pour Alexandre, c'est qu'il a formé je ne sais combien de capitaines, qui ont tous été de véritables Césars. On me dira que par leurs conseils, et avec leur assistance, il a exécuté les merveilles que nous lisons; mais, si on y veut bien prendre garde, on confessera que toute l'action roulait sur lui. Il y a eu des occasions où on l'a pu accuser de témérité, et en ce cas-là j'aurai recours au surnaturel. Ce seul mot justifiera ce qu'il fit en se précipitant d'un rempart dans une ville, sans prendre garde s'il était suivi. Les témoignages de valeur qu'il y rendit vont au-delà de toute l'imagination, et méritent bien qu'on lui pardonne cette imprudence. La même excusejustifiera je ne sais combien de blessures qu'il se serait épargnées s'il avait voulu. Elle justifiera encore l'envie qu'il a eue de passer une rivière sur son écu, faute de savoir nager. Les héros se laissent emporter à la chaleur du combat. Cela n'est-il pas arrivé quelquefois à M. le Prince? Quand la témérité est heureuse, elle met les hommes au nombre des dieux. On me répondra que celui de qui dépend le salut de toute une armée, ne doit jamais devoir le sien propre à un bienfait du hasard. Toutes ces choses-là ont deux faces, aussi bien que la plupart de celles que nous louons ou que nous blâmons tous les jours. On peut disputer de part et d'autre tant qu'on voudra. Pour en revenir au jugement que j'ai résolu de faire, ce que César exécuta dans les Gaules n'était peut-être pas d'un si grand éclat que la défaite de Darius, et peut-être aussi était-il plus difficile, et par conséquent plus glorieux; mais dans la bataille de Pharsale on rencontre tout ce qui peut mettre un homme au suprême degré de la gloire. Les guerres d'Afrique, qui l'ont suivie, ne sont guère moins fameuses, et ne méritent pas moins de louanges. Que si on considère le fruit de ses entreprises, se rendre maître de Rome était encore un plus grand événement que de détruire les Perses; mais c'était aussi une chose plus odieuse. Je m'arrête trop de fois à un scrupule que les conquérants n'ont guère. Ainsi je donnerais volontiers l'avantage à Jules César, en ce qui regarde ce second temps; et si M. le Prince voulait le lui contester, je m'y trouverais si embarrassé que je jetterais au sort, ou aurais recours à quelque oracle. Ne pourriez-vous point m'en servir? Je vous ai toute ma vie entendu appeler ainsi, et lors même que vous n'étiez qu'un enfant; et, comme on se rapporta àcelui de Delphes sur le différend du trépied qui devait être donné au plus sage, je suis d'avis que vous prononciez entre ces héros sur la préférence qui doit être donnée au plus grand. Puisque je vous ai constitué juge du différend, vous considérerez, s'il vous plaît, en faveur de M. le Prince, comme je l'ai déjà dit (car on ne le peut trop répéter), que la fortune a toujours mené ses deux rivaux par la main, et lui a été souvent opposée; qu'il n'a été maître ni de l'argent ni des troupes dont il s'est servi, qu'il a eu à combattre d'habiles gens et de vaillants hommes, au lieu que les Perses étaient imbéciles, les Gaulois courageux et forts à la vérité, mais sans expérience à la guerre; que César a eu les meilleures troupes du monde et les plus affectionnées à leurs capitaines. Véritablement il a eu aussi des Romains en tête, et leur a fait voir qu'il était le plus vaillant et le plus habile de tous les Romains. Il y a encore une chose en quoi Alexandre l'emporte sur les deux autres, c'est qu'il a acquis en moins de temps qu'eux cette gloire si éclatante. Je ne m'arrêterai pas davantage sur ce second temps de leur vie : il faut passer au troisième, et regarder quel usage ils ont fait de leur gloire et de leur grandeur; il faut, dis-je, regarder comme leur carrière s'est achevée. Alexandre a soutenu jusqu'au bout ce surnaturel et ce divin qui le distingue des autres hommes. Notre monde est à la fin trop petit pour le contenir. On lui dit qu'il y en a d'autres; cela le fait soupirer de ce qu'il n'était pas encore le maître de celui-ci. Il n'y a pas moins d'excès dans sa colère que dans les marques de son amour. Il tue son ami, et fait bâtir une villle à la mémoire de son cheval. Il est vrai que le meurtre de cet ami se peut excuser. Plutarque fait mention d'un incident qui doit noircir davantage la mémoire de ce prince : c'est un manque de parole à certaines troupes qui s'étaientaccommodéesavecluisouscertainesconditions. La débauche et la flatterie de ses courtisans, ou plutôt son propre tempérament, ne sont pas seulement coupables de ce qu'il fit pour punir Clitus; on voit en mille autres actions qu'il porte tout dans l'excès. Il fit brûler le palais des rois de Perse sur la proposition qu'en avait faite une courtisane, et prit cette résolution dans la chaleur d'un repas, sans considérer davantage Persépolis. Quelques-uns de nos débauchés en ont fait autrefois autant à l'Échelle du Temple'. Les provinces entières sont ses présents. D'un jardinier il en fait un roi. Il tàche à se persuader à lui-même qu'il est fils de jupiter, et, contraint par ses soldats de retourner en arrière et d'abandonner certains pays, il y fait laisser des brides et des mangeoires pour les chevaux beaucoup plus grandes qu'à l'ordinaire, afin de passer pour quelque dieu qui commandait à des géants, lui qui était d'une taille au-dessous de la médiocre : tout cela par une vanité aussi ridicule qu'était celle de Néron qui se fit tailler en colosse, et se crut bien grand quand il eut fait faire de lui une statue de cent pieds de haut. Voilà de l'ostentation et du faux que je pardonne à Néron, qui n'avait point de véritable mérite; mais, dans Alexandre, cela m'étonne. Il était assez terrible d'ailleurs, sans qu'il eût besoin de recourir à ces artifices. Sa simple statue fit frémir après sa mort Cassander, qui à cet aspect se souvint de quelle manière il l'avait autrefois menacé, et en trembla. Je croirais assez que celle de M. le Prince pourrait produire de ces effets. Enfin selon l'idée du divin que j'ai d'abord établie, et par laquelle je considère simplement cette qualité comme quelque chose au-dessus de l'homme, soit à reprendre, soit à louer, Alexandre y a répondu parfaitement. Que si je veux étendre cette même idée, je trouverai aussi du divin dans la clémence de Jules César. Y a-t-il rien qui approche plus près des dieux que de conserver les hommes? Il ne veut point Ôter la vie à Brutus, quelque avis que l'on lui donne que ce Romain conspirera contre lui. Il pardonne à Ligarius sur une harangue de Cicéron, comme s'il n'eût pu résister à l'éloquence de cet orateur; car il avait apporté, dit-il, un arrêt de mort. Quant à moi, je crois qu'il voulut gratifier l'avocat et le criminel, et accompagner son bienfait d'une double grâce. Pouvait-il se laisser surprendre à des charmes qui lui étaient si connus et si familiers? Alexandre s'est montré humain en plusieurs occasions. Il ne faut que voir comme il traita la mère et la femme de Darius. Je doute fort que César eût regardé celle-ci des mêmes yeux. Il ne manque rien à l'honnêteté du prince de Macédoine. Scipion renvoya, ayant pris Carthage, une jeune et belle princesse à son fiancé. C'était sa captive, il en eût pu faire ce qu'il eût voulu; mais en la rendant il évitait une occasion continuelle de succomber, au lieu qu'Alexandre garde Statira dans son camp, et en la gardant il se fait même un scrupule de la voir, et de donner à Darius le moindre soupçon. Non seulement il a eu de l'humanité, il a aussi eu de la tendresse. Antipater lui ayant écrit une lettre contre Olympias, il dit à ceux qui la lui avaient présentée : " Antipater ne sait pas qu'une seule larme de mère efface dix mille lettres comme celle-là. " Qui ne sait que M. le Prince est un père à adorer, et outre cela patruus patruissimus'? Je serais seulement curieux de savoir s'il pleure, et encore plus curieux de le voir en cet état-là : non qu'Achille n'ait pleuré abondamment, et que cela n'arrive aux héros avec bienséance. On reproche à Alexandre d'avoir fait mourir Parménion, qui ne trempait pas dans le crime de son fils, et à qui il avait de grandes obligations; mais il y eût eu du danger à le laisser vivre. C'était un homme qu'il devait craindre, et pour la capacité, et pour la puissance. Si Monsieur de Guise n'eût point pardonné à Gemare Annèze 1, les malheurs qui lui arrivèrent par la trahison de cet homme ne lui seraient peut-être pas arrivés. Quelques gens ont voulu justifier cette faute, et ont dit qu'il y avait de la prudence à user d'humanité et de grandeur d'âme en cette rencontre; qu'elle acheva de lui gagner les esprits; qu'elle fut suivie d'acclamations et de louanges sur l'heure même; qu'on n'en a pas moins estimé ce prince, tout malheureux qu'il s'est vu depuis. Mon sentiment est qu'il devait pourvoir à sa gloire, de telle sorte qu'il pourvût aussi à sa sûreté, et à celle d'un peuple qui l'aimait tant. J'en reviens à dire que la plupart des choses ont deux faces. Charles Stuart a empêché de tout son pouvoir qu'on n'ait cherché les conspirations qui se faisaient contre lui. Il ne voulait point qu'on punît les conspirateurs. Par là il se fit aimer, et ne se fit pas assez craindre. Quoi qu'il en soit, César eût pu pardonner à Brutus sans mettre sa propre vie en danger. Sa clémence lui nuisit moins qu'une autre faute qu'il fit. Je tiens celle-ci plus grande que toutes celles du prince de Macédoine, et d'une conséquence toute autre que de se faire appeler dieu, ce qui déplut aux Macédoniens et aux Perses. C'était bien une plus grande sottise à César de se [vouloir] faire appeler roi. Les romains lui eussent plutôt érigé des temples qu'ils ne lui eussent laissé prendre le diadème. Cependant Cromwell est aussi tombé dans cette erreur, tout habile qu'il était. Ne suffisait-il pas à l'un et à l'autre d'avoir l'essentiel de la royauté, sans en affecter aussi les apparences, qui ont pensé perdre Cromwell, et qui ont été cause de la mort de Jules César? Pauvres gens, de courir après le nom, quand la chose leur devait suffire! Si d'ailleurs ils ont abusé de leur fortune, et que par là Alexandre se soit attiré les reproches de Callisthène, je dis que le philosophe eut plus de tort que le roi. C'est à la fortune qu'il s'en faut prendre, et non pas à ceux qu'elle prend plaisir à corrompre. Savons-nous ce que M. le Prince aurait fait s'il avait été en leur place? La modération est une vertu de particulier et de philosophe, et non point de Majesté ni d'Altesse. Mais j'ai tort de me défier de la sagesse de M. le Prince. Son séjour à Chantilly en fait voir assez pour ne pas donner à croire qu'il fût tombé dans les fautes qu'ont faites les autres, s'il fût parvenu au même degré de fortune. Avant que je parle de Chantilly, voici le jugement que je fais en gros des trois personnages que j'introduis sur la scène. Jules César est un homme qui a eu moins de défauts et plus de bonnes qualités qu'Alexandre. Par ses défauts mêmes il s'est élevé au-dessus de l'homme : que l'on juge de quel mérite ses bonnes qualités pouvaient être! M. le Prince participe de tous les deux. N'est-il pas au-dessus de l'homme à Chantilly, et plus grand cent fois que ses deux rivaux n'étaient sur le trône? Il y a mis à ses pieds ses passions dont les autres ont été esclaves jusques au dernier moment de leur vie. Charles-Quint a toujours tourné les yeux du côté du monde, et ne l'a quitté qu'en apparence; Dioclétien par un pur dégoût, et Scipion par contrainte. M. le Prince, sans y renoncer entièrement, trouve le secret de jouir de soi. Il embrasse tout à la fois et la Cour et la campagne, la conversation et les livres, les plaisirs des jardins et des bâtiments. Il fait sa cour avec dignité : aussi la fait-il à un prince qui mérite qu'on la lui fasse, et qui en est plus digne qu'aucun monarque qui ait su régner. C'est ce que Louis XIV sait bien faire. Il n'est pas jusques à la fortune qui n'en convienne. M. le Prince n'a pas de peine à rendre ce qui est dû à une puissance et à un mérite si élevé. Il y a de la grandeur aussi bien que de la sagesse à s'acquitter de bonne grâce d'un pareil devoir, et plus de grandeur qu'à y résister. Si on lisait dans le coeur du maître, je crois que l'on y verrait qu'il estime plus les hommages de M. le Prince que ceux que lui pourrait rendre tout le reste de l'Univers. Je m'ingère de raisonner sur des choses qui sont audessus de moi. L'imagination des poètes n'a point de bornes; la mienne pourrait m'emporter trop loin. Il faut donc que je finisse ce parallèle, après avoir donné à M. le Prince l'avantage du dernier temps. Alexandre s'y comporta comme un homme que la bonne fortune et la gloire avaient achevé de gâter. Jules César a des traits d'humanité et de clémence; mais j'ai peine à lui pardonner deux fautes : l'une, de ne s'être point encore assez défié de Brutus; l'autre, de s'être laissé présenter le diadème, et d'avoir fait une tentative si périlleuse : car, quant à l'amour de Cléopâtre, je trouverais les grands personnages bien malheureux, s'ils étaient obligés de ne vivre que pour la gloire. J'estime autant la conquête de cette reine que celle de l'Égypte entière. Du tempérament dont César était, il en devait devenir amoureux; c'est une marque de son bon goût. Je le loue d'avoir été formarum spectator elegans . Votre Altesse Sérénissime refuserait-elle cette louange? Je ne le crois pas. Il suffit qu'on traite ces choses d'amusement, et qu'elles ne détournent pas un grand personnage de son chemin. Alexandre et M. le Prince en ont usé de la sorte. Je pourrais tirer mes exemples de plus haut, et alléguer Jupiter. Quem deum "? Tiendriez-vous à honte de l'imiter? Jules César a donc pu le faire. Je souhaiterais seulement que sa passion ne l'eût point mis en un danger aussi grand que celui où il se trouva. Je souhaiterais encore, pour le bien universel de tous les peuples d'alors, qu'il eût été aussi superstitieux et aussi adonné aux devins et aux songes que l'était le prince de Macédoine : il n'aurait pas été au Sénat se livrer à ses ennemis. Je conclus de là que la défiance est bonne, quand on est au suprême degré de la fortune. Dans ce chemin, je conseille la confiance; et après les réflexions, dicenda, lacenda locutus Il. Je vous supplie d'agréer ce petit ouvrage, aussi bien que les assurances du profond respect avec lequel je suis, Monseigneur, de Votre Altesse Sérénissime le très humble, très obéissant et très fidèle serviteur. Avertissement des Ouvrages de Prose et de Poésie des Sieurs de Maucroix et de La Fontaine L'assemblage de ce recueil a quelque chose de peu ordinaire. Les critiques nous demanderont pourquoi nous n'avons pas fait imprimer à part des ouvrages si différents : c'est une ancienne amitié qui en est la cause. Je ne justifierai donc point par d'autres raisons le dessein que nous avons eu; et, sans m'arrêter non plus à mes poésies, qui ne sont pas assez importantes pour faire dessus des réflexions, je passe d'abord au second volume de ce recueil. Le traducteur y fait dans une préface le parallèle de Démosthène et de Cicéron, et n'a rien omis de ce qu'il était à propos de dire sur ce sujet. Comme il n'a point parlé de Platon, c'est à moi de toucher légèrement ce qui concerne ce philosophe, non pas tant pour le louer (il faudrait que j'eusse ses grâces), que pour aller au-devant des objections que les gens d'aujourd'hui lui pourront faire. Ceux qui simplement ont ouï parler de lui sans avoir aucune connaissance, ni de ses oeuvres, ni de son siècle, s'étonneront qu'un homme, que l'on traite de divin, ait pris tant de peine à composer des dialogues pleins de sophismes, et où il n'y a rien de décidé la plupart du temps. Ils ne s'en étonneraient pas s'ils prenaient l'esprit des Athéniens, aussi bien que celui de l'Académie et du Lycée. Bien que la logique ne fût pas encore réduite en art, et qu'Aristote en soit proprement l'inventeur, on ne laissait pas dès lors d'examiner les matières avec quelque sorte de méthode, tant la passion pour la recherche de la vérité a été grande dans tous les temps; celui où vivait Platon l'a emporté en cela par-dessus les autres. Socrate est le premier qui a fait connaître les choses par leur genre et leur différence. De là sont venus nos universaux, et ce que nous appelons Idées de Platon; de là est venue aussi la connaissance de chaque espèce : mais comme le nombre en est infini, il est impossible à ceux qui examinent les matières à fond d'en venir jusqu'à la dernière précision, et de ne laisser aucun doute. Ce n'était donc pas une chose indigne ni de Socrate ni de Platon, de chercher toujours, quoiqu'ils eussent peu d'espérance de rien trouver qui les satisfit entièrement. Leur modestie les a empêchés de décider dans cet abîme de difficultés presque inépuisable. On ne doit pas pour cela leur reprocher l'inutilité de ces dialogues : ils faisaient avouer au moins qu'on ne peut connaître parfaitement la moindre chose qui soit au monde; telle est l'intention de son auteur, qui l'a présenté à notre raison comme une matière de s'exercer, et qui l'a livré aux disputes des philosophes. Je passe maintenant au sophisme. Si on prétend que les entretiens du Lycée se devaient passer comme nos conversations ordinaires, on se trompe fort : nous ne cherchons qu'à nous amuser; les Athéniens cherchaient aussi à s'instruire. En cela il faut procéder avec quelque ordre. Qu'on en cherche de si nouveaux et de si aisés qu'on voudra, ceux qui prétendront les avoir trouvés n'auront fait autre chose que déguiser ces mêmes manières qu'ils blâment tant. Il n'y en a proprement qu'une, et celle-là est bien plus étrange dans nos écoles qu'elle n'était alors au Lycée et parmi l'Académie. Socrate en faisait un bon usage; les sophistes en abusaient : ils attiraient la jeunesse par de vaines subtilités qu'ils lui savaient fort bien vendre. Platon y voulut remédier en se moquant d'eux, ainsi que nous nous moquons de nos précieuses, de nos marquis, de nos entêtés, de nos ridicules de chaque espèce. Transportons-nous en ce sièclelà, ce sera d'excellentes comédies que ce philosophe nous aura données, tantôt aux dépens d'un faux dévot, d'un ignorant plein de vanité, d'un pédant; voilà proprement les caractères d'Euthyphron, d'Hippias, et des deux sophistes. Il ne faut point croire que Platon ait outré ces deux derniers; ils portaient le sophisme euxmêmes au-delà de toute croyance, non qu'ils prétendissent faire autre chose que d'embarrasser les auditeurs par de pareilles subtilités; c'était des impertinents, et non pas des fous : ils voulaient seulement faire montre de leur art, et se procurer par là des disciples. Tous nos collèges retentissent des mêmes choses. Il ne faut donc pas qu'elles nous blessent, il faut au contraire s'en divertir et considérer Euthydémus et Dionysodore comme le Docteur de la comédie, qui de la dernière parole que l'on profère prend occasion de dire une nouvelle sottise. Platon les combat eux et leurs pareils de leurs propres armes, sous prétexte d'apprendre d'eux : c'est le père de l'ironie. On a de la volupté à les voir ainsi confondus. Il les embarrasse eux-mêmes de telle sorte, qu'ils ne savent plus où ils en sont, et qu'ils sentent leur ignorance. Parmi tout cela leur persécuteur sait mêler des grâces infinies. Les circonstances du dialogue, les caractères des personnages, les interlocutions et les bienséances, le style élégant et noble, et qui tient en quelque façon de la poésie : toutes ces choses s'y rencontrent en un tel degré d'excellence, que la manière de raisonner n'a plus rien qui choque : on se laisse amuser insensiblement comme par une espèce de charme. Voilà ce qu'il faut considérer là-dessus : laissons-nous entraîner à notre plaisir, et ne cherchons pas matière de critiquer; c'est une chose trop aisée à faire. Il y a bien plus de gloire à Platon d'avoir trouvé le secret de plaire dans les endroits même qu'on reprendra; mais on ne les reprendra point si on se transporte en son siècle. J'ai encore à avertir d'une chose qui regarde l'oraison contre Verrès 1. Mon ami voyant qu'il n'y a de péroraison ni d'exorde qu'au commencement et à la fin des Verrines, qui toutes ensemble ne font qu'un corps, et que celle-ci ne devait pas être considérée comme un oeuvre à part, et qui aurait eu toutes ses parties, il n'en a pas voulu traduire la fin, qui ne contient que des formalités de justice, et n'est pas si agréable que ce qui précède. C'est ce que j'avais à dire pour prévenir ces objections, que peut-être on ne fera point. Nous laissons le reste au jugement du lecteur. LETTRES Si tu n'as pas reçu réponse à la lettre que tu m'as écrite, ce n'est pas ma faute, je t'en dirai une autre fois la raison, et je ne t'entretiendrai pour ce coup-ci que de ce qui regarde M. le Surintendant. Non que je m'engage à t'envoyer des relations de tout ce qui lui arrivera de remarquable : l'entreprise serait trop grande et en ce cas-là je le supplierais très humblement de se donner quelquefois la peine de faire des choses qui ne méritassent point que l'on en parlât, afin que j'eusse le loisir de me reposer. Mais je crois qu'il y serait aussi empêché que je le suis à présent. On dirait que la Renommée n'est faite que pour lui seul, tant il donne d'affaires tout à la fois. Bien en prend à cette déesse de ce qu'elle est née avec cent bouches; encore n'en a-t-elle pas la moitié de ce qu'il faudrait pour célébrer dignement un si grand héros, et je crois que quand elle en aurait mille, il trouverait de quoi les occuper toutes. Je ne te conterai donc que ce qui s'est passé à Vaux le 17 de ce mois : le roi, la reine mère, Monsieur, Madame, quantité de princes et de seigneurs s'y trouvèrent : il y eut un souper magnifique, une excellente comédie, un ballet fort divertissant, et un feu qui ne devait rien à celui qu'on fit pour l'Entrée Tous les sens furent enchantés; Et le régal eut des beautés Dignes du dieu, dignes du maître, Et dignes de leurs Majestés Si quelque chose pouvait l’être. On commença par la promenade. Toute la Cour regarda les eaux avec grand plaisir. Jamais Vaux ne sera plus beau qu'il le fut cette soirée-là, si la présence de la reine ne lui donne encore un lustre qui véritablement lui manquait. Elle était demeurée à Fontainebleau pour une affaire fort importante : tu vois bien que j'entends parler de sa grossesse. Cela fit qu'on se consola, et enfin on ne pensa plus qu'à se réjouir. Il y eut grande contestation entre la Cascade, la Gerbe d'eau, la Fontaine de la Couronne, et les Animaux , à qui plairait davantage; les dames n'en firent pas moins de leur part. Toutes entre elles de beauté Contestèrent aussi chacune à sa manière La Reine avec ses fils contesta de bonté; Et Madame, d'éclat avecque la lumière. Je remarquai une chose à quoi peut-être on ne prit pas garde : c'est que les Nymphes de Vaux eurent toujours les yeux sur le roi; sa bonne mine les ravit toutes, s'il est permis d'user de ce mot en parlant d'un si grand prince. Ensuite de la promenade on alla souper. La délicatesse et la rareté des mets furent grandes; mais la grâce avec laquelle Monsieur et Madame la Surintendante firent les honneurs de leur maison le fut encore davantage. Le souper fini, la comédie eut son tour : on avait dressé le théâtre au bas de l'allée des sapins. En cet endroit qui n'est pas le moins beau De ceux qu'enferme un lieu si délectable, Au pied de ces sapins et sous la grille d'eau, Parmi la fraîcheur agréable Des fontaines, des bois, de l'ombre, et des zéphyrs, Furent préparés les plaisirs Que l'on goûta cette soirée. De feuillages touffus la scène était parée, Et de cent flambeaux éclairée : Le Ciel en fut jaloux. Enfin figure-toi Que, lorsqu'on eut tiré les toiles, Tout combattit à Vaux pour le plaisir du roi La musique, les eaux, les lustres, les étoiles. Les décorations furent magnifiques, et cela ne se passa point sans machines. On vit des rocs s'ouvrir, des termes se mouvoir, Et sur son piédestal tourner mainte figure. Deux enchanteurs pleins de savoir Firent tant par leur imposture, Qu'on crut qu'ils avaient le pouvoir De commander à la nature : L'un de ces enchanteurs est le sieur Torelli Magicien expert, et faiseur de miracles, Et l'autre c'est Le Brun, par qui Vaux embelli Présente aux regardants mille rares spectacles Le Brun, dont on admire et l'esprit et la main, Père d'inventions agréables et belles Rival des Raphaëls, successeur des Apelles, Par qui notre climat ne doit rien au romain; Par l'avis de ces deux la chose fut réglée. D'abord aux yeux de l'assemblée Parut un rocher si bien fait Qu'on le crut rocher en effet; Mais, insensiblement se changeant en coquille, Il en sortit une Nymphe gentille Qui ressemblait à la Béjart , Nymphe excellente dans son art, Et que pas une ne surpasse. Aussi récita-t-elle avec beaucoup de grâce Un prologue, estimé l'un des plus accomplis Qu'en ce genre on pût écrire, Et plus beau que je ne dis, Ou bien que je n'ose dire Car il est de la façon De notre ami Pellisson. Ainsi, bien que je l'admire, Je m'en tairai, puisqu'il n'est pas permis De louer ses amis. Dans ce prologue, la Béjart, qui représente la Nymphe de la fontaine où se passe cette action, commande aux divinités qui lui sont soumises de sortir des marbres qui les enferment, et de contribuer de tout leur pouvoir au divertissement de Sa Majesté : aussitôt les termes et les statues qui font partie de l'ornement du théâtre se meuvent, et il en sort, je ne sais comment, des Faunes et des Bacchantes qui font l'une des entrées du ballet. C'est une fort plaisante chose que de voir accoucher un terme, et danser l'enfant en venant au monde. Tout cela fait place à la comédie, dont le sujet est un homme arrêté par toute sorte de gens, sur le point d'aller à une assignation amoureuse. C'est un ouvrage de Molière ; Cet écrivain par sa manière Charme à présent toute la Cour. De la façon que son nom court, Il doit être par delà Rome : J'en suis ravi, car c'est mon homme. Te souvient-il bien qu'autrefois Nous avons conclu d'une voix Qu'il allait ramener en France Le bon goût et l'air de Térence? Plaute n'est plus qu'un plat bouffon; Et jamais il ne fit si bon Se trouver à la comédie; Car ne pense pas qu'on y rie De maint trait jadis admiré, Et bon in illo tempore ; Nous avons changé de méthode : Jodelet n'est plus à la mode, Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d'un pas. On avait accommodé le ballet à la comédie autant qu'il était possible, et tous les danseurs y représentaient des fâcheux de plusieurs manières : en quoi certes ils ne parurent nullement fâcheux à notre égard; au contraire, on les trouva fort divertissants, et ils se retirèrent trop tôt au gré de la compagnie. Dès que ce plaisir fut cessé, on courut à celui du feu. Je voudrais bien t'écrire en vers Tous les artifices divers De ce feu le plus beau du monde, Et son combat avecque l'onde Et le plaisir des assistants. Figure-toi qu'en même temps On vit partir mille fusées, Qui par des routes embrasées Se firent toutes dans les airs Un chemin tout rempli d'éclairs, Chassant la nuit, brisant ses voiles. As-tu vu tomber des étoiles? Tel est le sillon enflammé, Ou le trait qui lors est formé. Parmi ce spectacle si rare, Figure-toi le tintamarre, Le fracas, et les sifflements, Qu'on entendait à tous moments. De ces colonnes embrasées Il renaissait d'autres fusées, Ou d'autres formes de pétard, Ou quelque autre effet de cet art Et l'on voyait régner la guerre Entre ces enfants du tonnerre. L'un contre l'autre combattant, Voltigeant et pirouettant, Faisait un bruit épouvantable, C'est-à-dire un bruit agréable. Figure-toi que les Échos N'ont pas un moment de repos, Et que le choeur des Néréides S'enfuit sous ses grottes humides. De ce bruit Neptune étonné Eût craint de se voir détrôné, Si le monarque de la France N'eût rassuré par sa présence Ce dieu des moites tribunaux, Qui crut que les dieux infernaux Venaient donner des sérénades A quelques-unes des Naïades. Enfin, la peur l'ayant quitté, Il salua Sa Majesté : Je n'en vis rien, mais il n'importe : Le raconter de cette sorte Est toujours bon; et quant à toi, Ne t'en fais pas un point de foi. Au bruit de ce feu succéda celui des tambours : car, le roi voulant s'en retourner à Fontainebleau cette même nuit, les mousquetaires étaient commandés. On retourna donc au château, où la collation était préparée. Pendant le chemin, tandis qu'on s'entretenait de ces choses, et lorsqu'on ne s'attendait plus à rien, on vit en un moment le ciel obscurci d'une épouvantable nuée de fusées et de serpenteaux . Faut-il dire obscurci ou éclairé? Cela partait de la lanterne du dôme : ce fut en cet endroit que la nuée creva : d'abord, on crut que tous les astres, grands et petits, étaient descendus en terre, afin de rendre hommage à Madame; mais, l'orage étant cessé, on les vit tous en leur place. La catastrophe de ce fracas fut la perte de deux chevaux. Ces chevaux, qui jadis un carrosse tirèrent, Et tirent maintenant la barque de Caron, Dans les fossés de Vaux tombèrent, Et puis de là dans l'Achéron. Ils étaient attelés à l'un des carrosses de la Reine; et s'étant cabrés à cause du feu et du bruit, il fut impossible de les retenir. Je ne croyais pas que cette relation dût avoir une fin si tragique et si pitoyable. Adieu. Charge ta mémoire de toutes les belles choses que tu verras au lieu où tu es. Ce 22 août 1661. Correspondance avec Monsieur Jannart Lettre du 14 février 1656 Lettre du 29 février 1656 Lettre du 5 Janvier 1658 Lettre du 25 février 1658 Lettre du 16 mars 1658 Lettre du 19 Août 1658 Lettre du 1er février 1659 Lettre du 31 juillet 1662 A Reims, ce lundi 14 février 1656. Monsieur mon oncle, J'ai enfin vendu ma ferme de Damar , moyennant 19 114 livres, à mon beau-frère : c'est-à-dire qu'il a fait échange avec moi de son bien de Châtillon, qu'il a promis par un acte séparé de me faire valoir dix mille six cents livres, m'a baillé 214 livres, m'a fait une promesse, payable dans trois mois, de 1 300 livres; et du surplus, montant à 7 000 livres, il m'a fait constitution. Ainsi il a fallu que j'aie vendu le bien de Châtillon, ce qui nous a fait une difficulté ; car celui qui l'a acheté a dit qu'il voulait que quelqu'un s'obligeât à la garantie et entretènement de la vendition que je lui faisais, jusqu'à ce que Mlle de la Fontaine eût l'âge et eût ratifié. J'en ai parlé à M. Héricart, mon beau-frère, qui s'en est excusé, et a dit que, s'il intervenait à ladite vendition, l'échange paraîtrait simulé, et que cela lui ferait tort pour les lods et ventes. J'ai cru qu'il voulait peut-être laisser cet obstacle afin de se dédire; et, ayant reçu depuis peu une lettre de M. Faur, où je ne trouvais pas mon compte à beaucoup près, j'ai cru qu'il fallait achever l'affaire à quelque prix que ce fût au marchand qui vous portera trois mille écus et vous demandera votre garantie; s'il eût voulu de celle de M. de Villemontée et de ma soeur , je ne vous aurais pas importuné de cela; mais il a dit qu'il ne les connaissait pas. Pour mon père, il en voulait bien; mais je ne romps jamais la tête à mon père de mes affaires. Je dirai à M. Bellanger et à mon beau-frère que je vous fais toucher l'argent de ladite vendition pour votre sûreté, en attendant que je vous aie fait bailler une indemnité de votre garantie par M. de Villemontée, mon beau-frère, ou bien par qui il vous plaira; et cela sera bien de la sorte. Je vous prie aussi, si on vous en écrit, de mander la même chose. Quand vous aurez l'argent entre vos mains, mon père vous prie de lui en prêter 4 mil cinq cents livres pour racheter partie d'une rente qu'il doit conjointement avec ma soeur aux héritiers de M. Pidoux; moyennant quoi il sera déchargé de la garantie. Du reste, ma soeur vous en entretiendra si vous voulez, et vous ne sauriez mieux faire valoir votre argent. Premièrement je me contenterai de l'intérêt sur et tant moins d'autant de la pension que vous savez; et puis après la mort de mon père je vous rembourserai infailliblement, et vous idonnerai ensuite une partie considérable de ce qui me restera, aux conditions que je vous ai dites. Je vous écris de Reims, où je suis chez messieurs de Maucroix, attendant votre réponse sur tous ces points. Le messager qui vous porte celle-ci part aujourd'hui lundi; vous pourrez, si vous en voulez prendre la peine, me récrire mercredi; il ne faut que demander le messager de Reims, sur le pont-Notre-Dame, ou écrire par la poste de Champagne et adresser les lettres à M. de la Fontaine, chez M. de Maucroix, chanoine à Reims. Le plus tôt sera le meilleur, car le marchand de Chaalon attend votre réponse pour vous porter l'argent. La copie de l'obligation que je vous envoie est de la main de M. de Maucroix, à cause que le messager me pressait. Je vous prie très humblement de me faire réponse au plus tôt, et suis, Monsieur mon oncle, votre très humble et obéissant serviteur, DE LA FONTAINE. Chaûry, ce 29 février 1656. Monsieur mon oncle, J'ai reçu vos deux lettres, la première à Reims, la seconde de Jeanne Brayer et vous remercie de la grâce que vous nous faites à mon père et à moi. Il prendra 4 500 livres sur l'argent qu'on vous portera; le reste de ce qu'il doit en principal, qui est environ 300 livres et un peu moins d'une année d'arrérages, il vous le fera tenir par la première commodité qui sera, comme je crois, devant la quinzaine. J'écris à ma soeur, qui a aussi dessein de rembourser sa part, de vous entretenir là-dessus. Vous vous ferez subroger en la place de celui à qui on doit, ou bien mon père remboursera et vous fera une nouvelle constitution, comme vous le jugerez à propos, pour le moins de frais et le plus de sûreté pour vous et pour nous. Celui qui a acheté le bien de Châtillon vous portera 3 000 écus la première semaine de carême. Je pourvoirai aux moyens de vous faire tenir le reste; et cependant je demeurerai, après avoir fait mes très humbles baise-mains à Mlle Jannart , Monsieur mon oncle, votre très humble et très obéissant serviteur et neveu, DE LA FONTAINE. P.S. J'ai écrit au sieur Castel de vous aller trouver, et vous supplier d'accommoder notre affaire. Ma belle-mère lui doit six cent vingt livres. Il ne faut premièrement point qu'il parle des frais; et quant au principal, je lui donnerai volontiers 100 francs. Il sera tout heureux de les prendre, car il aura de la peine assez à se faire payer; et ma belle-mère m'a dit qu'il ne lui en était pas tant dû légitimement. J'ai compté depuis peu avec M. Bellanger de quelques dettes de ma belle-mère; mais je n'ai pas jugé qu'il soit de la bienséance de lui parler de 12 écus d'argent dont j'ai compté avec vous, et que vous me baillâtes pour les affaires de M. de Bressay. J'en donnai quatre à M. Vabeil, et en rendis 8 à M. de Bressay. Ainsi c'est à moi qu'on les doit; vous leur en ferez, s'il vous plaît, souvenir; autrement je les perdrais. Ce n'est pas que je les redemande, c'est seulement afin que la mémoire n'en soit pas abolie : je ne sais si c'est au beau-père ou au gendre d'acquitter cela. Les écus d'argent valaient lors 12 sous. Si je n'avais peur de donner atteinte à la neutralité que vous avez promise, je vous écrirais un mot en faveur de M. de la Haye, quand ce ne serait que pour apprendre à messieurs du présidial ce que c'est qu'alea judiciorum et que M. le lieutenant, qui veut faire passer ses raisons pour des démonstrations mathématiques, n'est pas du tout si savant qu'Archimède. Je suis son serviteur; mais j'incline pour le prévôt aussi bien que tous les honnêtes gens de Chaûry.. Chaûry, ce 5 janvier 1658. Monsieur mon oncle, Je vous envoie le papier que M. de Bressay m'a donné suivant votre lettre, et crois que M. Visinier vous le portera lui-même pour plus d'assurance. Nous vous avons beaucoup d'obligation de ce que vous voulez bien donner la somme que je vous ai prié de donner à M. de Villemontée; ce n'est pas la première fois que vous m'avez témoigné la bonne volonté que vous avez pour moi, et je vois bien d'après les termes de votre lettre que ce ne sera pas la dernière. J'essaierai de mériter cette bonne volonté par mes services, étant, Monsieur mon oncle, etc. A Chaûry, le 25 février 1658. Monsieur mon oncle, J'ai montré votre lettre à mon père, qui est bien aise de ne plus devoir qu'à vous, et vous en écrit. Je crois que sa lettre peut tenir lieu de procuration. Le principal intérêt qu'il a en cette affaire est d'être déchargé envers tous du total de la rente, et de n'être plus obligé que pour sa part envers vous. Il vous supplie d'y prendre garde, et de ne point rembourser sa part que ma soeur n'ait aussi remboursé ou ne rembourse la sienne. Mlle de La Fontaine a eu deux accès de fièvre depuis deux jours. Je crois que ce ne sera rien. Nous avons résolu d'aller incontinent après Pâques à Paris, pour accommoder notre affaire ; cependant je baise très humblement les mains à Mlle Jannart, avec votre permission, et suis, Monsieur mon oncle, votre, etc. A Chaûry, ce 16 mars 1658 Monsieur mon oncle, Vous ne recevrez point encore par cet ordinaire de lettre de mon père; il est toujours malade, et a été saigné encore une fois. Ce n'est pourtant pas chose fort dangereuse. Dès qu'il sera en meilleur état, il ne manquera pas de vous écrire touchant l'affaire de ma soeur, qu'il vous prie d'achever au plus tôt, si vos affaires vous le permettent. Je vous écrivis au long, mardi dernier, touchant votre ferme des Aulnes-Bouillants; par celle-ci vous trouverez bon que je fasse le solliciteur, et vous recommande une affaire où Mme de Pont-de-Bourg a intérêt. Je n'ai pas l'honneur d'être connu d'elle, mais quantité de personnes de mérite prennent part à ses intérêts. Je suis prié de vous en écrire de si bonne part qu'il a fallu malgré moi vous être importun, si c'est vous être importun que de vous solliciter pour une dame de qualité qui a une parfaitement belle fille. J'ai vu le temps que vous vous laissiez toucher à ces choses, et ce temps n'est pas éloigné : c'est pourquoi j'espère que vous interpréterez les lois en faveur de Mme de Pont-deBourg. Vous en aurez des remercîments de l'Académie ; mais je les compte pour rien à comparaison de ceux que vous fera cette belle fille, dont la beauté doit être fort éloquente de la façon qu'on me l'a dépeinte. J'irai à Paris devant la fin du carême, et peut-être devant la fin de la semaine où nous allons entrer, ce sera pour aviser avec vous aux moyens de terminer notre affaire. Mlle de la Fontaine m'en presse : ce n'est pas qu'elle soit plus mal qu'elle n'était il y a six mois; mais il est bon d'assurer la chose au plus tôt. J'y ai un intérêt trop grand pour la laisser plus longtemps au hasard, outre que Mlle de la Fontaine ne veut pas faire à Paris long séjour, et sera bien aise de trouver les affaires toutes disposées. Avec votre permission, Mlle Jannart aura pour agréables mes très humbles baisemains. Je suis, Monsieur mon oncle, votre très humble et très obéissant serviteur DE LA FONTAINE. A Reims, ce 19 août 1658. Je vous renvoie le calcul de ma soeur, bien différent du mien. La différence vient de ce que, dans le mémoire des quittances que vous m'avez envoyées, il y en a une de 400 livres, du 2 septembre 1656, dont il n'est point fait mention dans le mémoire de ma soeur; et peut-être impute-t-elle cela sur les arrérages qui précèdent la dernière quittance de 57, dont je vous ai envoyé copie car mon père n'était pas encore mort, et possible avez-vous payé, en son acquit, ces 400 livres pour les arrérages de la rente; car il me souvient qu'environ ce temps vous fournîtes quelque argent pour lui à Paris, qu'il rendit à Jeanne Brayer. Vous n'avez qu'à voir les termes de cette quittance de 400 livres. Le mécompte vient aussi de ce que je n'imputais pas les sommes données sur les arrérages précédents fait à fait qu'elles ont été données; mais je faisais un gros de tous ces arrérages jusqu'à présent, et je le déduisais sur les sommes données et sur l'intérêt, et en cela ma soeur pourrait bien avoir raison; mais dans son mémoire il y a une erreur de 240 livres ou environ, que j'ai marquée à la marge. C'est pourquoi la chose vaut bien la peine que vous fassiez calculer le tout sur une table d'intérêts : je n'en ai point en ce pays-ci. Je ne puis aller à Paris de plus d'un mois, et ne m'y crois nullement nécessaire; je vous écris de Reims, où vos lettres m'ont été envoyées. Je serai dans trois ou quatre jours à Chaûry. Ma soeur me mande qu'elle a fort affaire d'argent : c'est à vous de prendre votre commodité. A Chaûry, ce 1er, février 1659. Monsieur mon oncle, Ce qu'on vous a mandé de l'emprunt et du jeu est très faux; si vous l'avez cru, il me semble que vous ne pouviez moins que de m'en faire la réprimande : je la méritais bien par le respect que j'ai pour vous, et par l'affection que vous m'avez toujours témoignée. J'espère qu'une autre fois vous vous mettrez plus fort en colère, et que, s'il m'arrive de perdre mon argent, vous n'en rirez point. Mlle de la Fontaine ne sait nullement bon gré à ce donneur de faux avis, qui est aussi mauvais politique qu'intéressé. Notre séparation peut avoir fait quelque bruit à la Ferté ; mais elle n'en a pas fait beaucoup à Chaûry, et personne n'a cru que cela fût nécessaire. J'ai fait une sommation pour recevoir l'annuel, mais je n'ai point consigné; mandez-moi s'il est encore temps. La commission dont je vous ai écrit est une excellente affaire pour le profit, et je ne suis pas assez ambitieux pour ne courir qu'après les honneurs"; quand l'un et l'autre se rencontreront ensemble, je ne les rejetterai pas; cependant, dès que M. Nacquart fera un tour à Chaûry, je lui ferai la proposition, sauf de m'en rapporter à vous touchant le choix. J'espère qu'aujourd'hui votre échange avec madame de l'Hôtel-Dieu sera bien avancé; je suis sur le point d'en faire encore un. M. de la Place me doit un surcens de trois setiers et mine de blé, et deux setiers d'avoine; le surcens est assis sur dix arpents de terre qui sont à la porte d'une de ses fermes. Il me veut donner en échange dix autres arpents, enfermés dans vos terres de la Tueterie . Je trouve la chose à propos; mais il faut qu'elle se fasse sous votre nom, et auparavant il faudrait que je vous eusse cédé le surcens; il me semble que cela se peut faire par procuration, et qu'il n'est pas besoin d'attendre un voyage de Paris pour cela. Suivant ce que vous m'en manderez, j'enverrai mémoire. Si vous n'avez trouvé à troquer vos terres de Clignon, M. Oudan, de Reims, s'en accommodera avec vous,et vous donnera de l'argent ou des terres dans la prairie. Si l'affaire d'Étampes se faisait, je vous conseillerais de choisir des terres. Vous ne me mandez rien touchant le rachat que j'ai fait de vos rentes sous seing privé; je ne l'ai pas voulu faire par devant notaire sans avoir auparavant votre avis, à cause des lods et ventes souvenez-vous, s'il vous plaît, de m'en écrire. Je suis, Monsieur mon oncle, votre très humble et très obéissant serviteur, DE LA FONTAINE. Je vous écrivis hier vendredi, et vous priai de vous employer pour celui qui vous portera la lettre, car peut-être recevrez-vous celle-ci la première. Je n'osai, à cause de la parenté de Mlle de la Fontaine, lui refuser de vous écrire; mais, comme c'est pour essayer de lui procurer quelque emploi qu'on lui a fait espérer, et que ces choses ne se demandent ni ne s'obtiennent facilement, vous en userez comme il vous plaira, et vous vous réserverez, si vous le jugez à propos, pour quelque meilleure occasion; enfin je ne prétends point vous importuner pour autrui dans une affaire de cette nature : c'est bien assez que je le fasse pour moi seulement; je vous prie de vous excuser de la meilleure grâce qu'il sera possible, et cela suffit. Lettre du 31 juillet 1662 Je vous envoie copie de la dernière quittance que je retrouve dans mes papiers et qui est du vivant de mon père. On peut compter sur cette copie comme si on avait l'original que je n'ai pas voulu envoyer de peur qu'il ne se perdît; il est de la main de ma soeur, signé de M. de Villemontée; mais comme je ne sais s'il n'a point été donné depuis d'autre argent, vous demanderez à ma soeur un mémoire de ce qu'elle prétend être dû de reste, et vous verrez si cela se rapporte à cette quittance. Je crois que mon père est mort la même année incontinent après. Cela n'importe. Dans le mémoire des quittances que vous m'avez envoyé, je vois que la dernière est du 3 avril 59. Cependant vous devez en avoir une de l'été passé. Elle est de cinq cents livres, quoique je n'en aie donné que 422. C'est à moi d'acquitter le reste que je retins et vous me donnâtes les cinq cents livres en partant pour aller en Bretagne. Je vous envoie aussi un mémoire des intérêts à rabattre, suivant la date des sommes payées. Faute de table d'intérêts, le calcul n'est pas tout à fait juste et peut-être y a-t-il quelque chose de plus ou de moins sur le tout. Cela sera aisé de régler en ce pays-là. On vous parlera peut-être en ce pays-là d'une certaine affaire qui concerne M. Mornival et on vous priera si possible de faire en sorte qu'il y ait défenses contre un arrêt qu'il a obtenu touchant un mariage que veut faire sa fille contre son consentement. Comme vous ne savez pas qui a le droit et qui a le tort, le plus court est de ne vous en point mêler, et je vous en prie. A Monsieur de Maucroix Ce samedi matin. Je ne puis te rien dire de ce que tu m'as écrit sur mes affaires, mon cher ami; elles me touchent pas tant que le malheur qui vient d'arriver au surintendant. Il est arrêté, et le roi est violent contre lui, au point qu'il dit avoir entre les mains des pièces qui le feront pendre. Ah! s'il le fait, il sera autrement cruel que ses ennemis, d'autant qu'il n'a pas, comme eux, intérêt d'être injuste. Mme de B. a reçu un billet où on lui mande qu'on a de l'inquiétude pour M. Pellisson : si ça est, c'est encore un grand surcroît de malheur. Adieu, mon cher ami; t'en dirais beaucoup davantage si j'avais l'esprit tranquille présentement; mais, la prochaine fois, je me dédommagerai pour aujourd'hui. A Fouquet Monseigneur, J'ai toujours bien cru que vous sauriez conserver la liberté de votre esprit dans la prison même, et je n'en veux pour témoignage que vos défenses; il ne se peut rien voir de plus convaincant ni de mieux écrit. Les apostilles que vous avez faites à mon ode ne sauraient partir non plus que d'un jugement très solide et d'un goût extrêmement délicat. Vous voulez, Monseigneur, que l'endroit de Rome soit supprimé; et vous le voulez, ou parce que vous avez trop de pitié, ou parce que vous n'êtes pas instruit de l'état présent des affaires. Ceux qui vous gardent ne font que trop bien leur devoir. L'exemple de César étant chez les Anciens, il vous semble qu'il ne sera pas assez connu : cela pourrait arriver sans le jour que les écrivains lui ont donné : ils ne manquent jamais de l'alléguer en de pareilles occasions. Je m'en suis servi, parce qu'il est consacré à cette matière. D'ailleurs, ayant déjà parlé d'Henri IV dans mon élégie, je ne voulais pas proposer à notre prince de moindres modèles que les actions de clémence du plus grand personnage de l'antiquité. Quant à ce que vous trouvez de trop poétique pour pouvoir plaire à notre monarque, je le puis changer en cas que l'on lui présente mon ode; ce que je n'ai jamais prétendu. Que pourraient ajouter les Muses aux sollicitations qu'on fera pour vous? Car je ne doute nullement que les premières personnes du monde ne s'y emploient. J'ai donc composé cette ode à la considération du Parnasse. Vous savez assez quel intérêt le Parnasse prend à ce qui vous touche. Or ce sont les traits de poésie qui font valoir les ouvrages de cette nature. Malherbe en est plein, même aux endroits où il parle au roi. Je viens enfin à cette apostille où vous dites que je demande trop bassement une chose qu'on doit mépriser. Ce sentiment est digne de vous, Monseigneur, et en vérité celui qui regarde la vie avec une telle indifférence ne mérite aucunement de mourir; mais peut-être n'avez-vous pas considéré que c'est moi qui parle, moi qui demande une grâce qui nous est plus chère qu'à vous. Il n'y a point de termes si humbles, si pathétiques et si pressants que je ne m'en doive servir en cette rencontre. Quand je vous introduirai sur la scène, je vous prêterai des paroles convenables à la grandeur de votre âme. Cependant permettez-moi de vous dire que vous n'avez pas assez de passion pour une vie telle que la vôtre. Je tâcherai pourtant de mettre mon ode en l'état où vous souhaiterez qu'elle soit, et je serai toujours etc. A Paris, ce 30 janvier 1663. Relation d'un voyage de Paris en Limousin Première lettre (Clamart, 25 Août 1663) Seconde lettre (Amboise, 30 Août 1663) Troisième lettre (Richelieu, 3 Septembre 1663) Quatrième lettre (Châtellerault, 5 Septembre 1663) Cinquième lettre (Limoges, 12 Septembre 1663) Sixième lettre, (Limoges, 19 Septembre 1663) Première lettre, (Clamart, 25 Août 1663) MADAME DE LA FONTAINE Vous n'avez jamais voulu lire d'autres voyages que ceux des chevaliers de la Table Ronde; mais le nôtre mérite bien que vous le lisiez. Il s'y rencontrera pourtant des matières peu convenables à votre goût: c'est à moi de les assaisonner, si je puis, en telle sorte qu'elles vous plaisent; et c'est à vous de louer en cela mon intention, quand elle ne serait pas suivie du succès. Il pourra même arriver, si vous goûtez ce récit, que vous en goûterez après de plus sérieux. Vous ne jouez, ni ne travaillez, ni ne vous souciez du ménage; et, hors le temps que vos bonnes amies vous donnent par charité, il n'y a que les romans qui vous divertissent. C'est un fonds bientôt épuisé. Vous avez lu tant de fois les vieux que vous les savez; il s'en fait peu de nouveaux, et, parmi ce peu, tous ne sont pas bons: ainsi vous demeurez souvent à sec. Considérez, je vous prie, l’utilité que ce vous serait, si, en badinant, je vous avais accoutumée à l'histoire, soit des lieux, soit des personnes: vous auriez de quoi vous désennuyer toute votre vie, pourvu que ce soit sans intention de rien retenir, moins encore de rien citer. Ce n'est pas une bonne qualité pour une femme d’être savante, et c'en est une très mauvaise d’affecter de paraître telle. Nous partîmes donc de Paris le 23 du courant, après que M. Jannart eut reçu les condoléances de quantité de personnes de condition et de ses amis. M. le lieutenant criminel en usa généreusement, libéralement, royalement: il ouvrit sa bourse, et nous dit que nous n'avions qu'à puiser. Le reste du voisinage fit des merveilles. Quand il eut été question de transférer le quai des Orfèvres, la cour du Palais, et le Palais même, à Limoges, la chose ne se serait pas autrement passée Enfin ce n’était chez nous que processions de gens abattus et tombés des nues. Avec tout cela, je ne pleurai point; ce qui me fait croire que j'acquerrai une grande réputation de constance dans cette affaire. La fantaisie de voyager m’était entrée quelque temps auparavant dans l'esprit, comme si j'eusse eu des pressentiments de l'ordre du roi. Il y avait plus de quinze jours que je ne parlais d'autre chose que d'aller tantôt à Saint-Cloud, tantôt à Charonne, et j’étais honteux d'avoir tant vécu sans rien voir. Cela ne me sera plus reproché, grâces à Dieu. On nous a dit, entre autres merveilles, que beaucoup de Limousines de la première bourgeoisie portent des chaperons de drap rose-sèche sur des cales de velours noir. Si je trouve quelqu’un de ces chaperons qui couvre une jolie tête, je pourrai m y amuser en passant, et par curiosité seulement. Quoi qu'il en soit, j'ai tout à fait bonne opinion de notre voyage: nous avons déjà fait trois lieues sans aucun mauvais accident, sinon que l’épée de M. Jannart s'est rompue; mais, comme nous sommes gens à profiter de tous nos malheurs, nous avons trouvé qu'aussi bien elle était trop longue, et l'embarrassait. Présentement, nous sommes à Clamart, au-dessous de cette fameuse montagne où est situé Meudon; là nous devons nous rafraîchir deux ou trois jours. En vérité, c'est un plaisir que de voyager; on rencontre toujours quelque chose de remarquable. Vous ne saurez croire combien est excellent le beurre que nous mangeons; je me suis souhaité vingt fois de pareilles vaches, un pareil herbage, des eaux pareilles, et ce qui s'ensuit, hormis la batteuse, qui est un peu vieille. Le jardin de M. C. mérite aussi d'avoir place dans cette histoire; il a beaucoup d'endroits fort champêtres, et c'est ce que j'aime sur toutes choses. Ou vous l'avez vu, ou vous ne l'avez pas vu; si vous l'avez vu, souvenez-vous de ces deux terrasses que le parterre a en face et à la main gauche, et des rangs de chênes et de châtaigniers qui les bordent: je me trompe bien si cela n'est beau. Souvenez-vous aussi de ce bois qui paraît en l'enfoncement, avec la noirceur d'une forêt âgée de dix siècles: les arbres n'en sont pas si vieux, à la vérité; mais toujours peuvent-ils passer pour les plus anciens du village, et je ne crois pas qu'il y en ait de plus vénérables sur la terre. Les deux allées qui sont à droite et à gauche me plaisent encore: elles ont cela de particulier que ce qui les borne est ce qui les fait paraître plus belles. Celle de la droite a tout à fait la mine d'un jeu de paume; elle est à présent bordée d'un amphithéâtre de gazons, et a le fond relevé de huit ou dix marches: il y a de l'apparence que c'est l'endroit ou les divinités du lieu reçoivent l'hommage qui leur est dû. Si le dieu Pan, ou le Faune, Prince des bois, ce dit-on, Se fait jamais faire un trône, C’en sera là le patron. Deux châtaigniers, dont l'ombrage Est majestueux et frais, Le couvrent de leur feuillage, Ainsi que d'un riche dais. Je ne vois rien qui l’égale, Ni qui me charme à mon gré Comme un gazon qui s’étale Le long de chaque degré. J’aime cent fois mieux cette herbe Que les précieux tapis Sur qui l'Orient superbe Voit ses empereurs assis. Beautés simples et divines Vous contentiez nos aïeux, Avant qu'on tirât des mines Ce qui nous frappe les yeux. De quoi sert tant de dépense ? Les grands ont beau s'en vanter: Vive la magnificence Qui ne coûte qu'à planter ! Nonobstant ces moralités, j'ai conseille à M. C. de faire bâtir une maison proportionnée en quelque manière à la beauté de son jardin, et de se ruiner pour cela. Nous partirons de chez elle demain 26, et nous irons prendre au Bourg-la-Reine la commodité du carrosse de Poitiers, qui y passe tous les dimanches. Là se doit trouver un valet de pied du roi qui a ordre de nous accompagner jusques à Limoges. Je vous écrirai ce qui nous arrivera en chemin, et ce qui me semblera digne d’être observée. Cependant faites bien mes recommandations à notre marmot, et dites-lui que peut-être j'amènerai de ce pays-là quelque beau petit chaperon pour le faire jouer et pour lui tenir compagnie. Seconde lettre, (Amboise, 30 Août 1663) A LA MEME Les occupations que nous eûmes à Clamart, votre oncle et moi, furent différentes. Il ne fit aucune chose digne de mémoire: il s'amusa à des expéditions, à des procès, à d'autres affaires. Il n'en fut pas ainsi de moi: je me promenai, je dormis, je passai le temps avec les . .dames qui nous vinrent voir. Le dimanche étant arrivé, nous partîmes de grand matin. Madame C. et notre tante nous accompagnèrent jusqu'au Bourg-la-Reine. Nous y attendîmes près de trois heures; et, pour nous désennuyer, ou pour nous ennuyer encore davantage (je ne sais pas bien lequel je dois dire), nous ouïmes une messe paroissiale. La procession, l'eau bénite, le prône, rien n'y manquait. De bonne fortune pour nous, le curé était ignorant, et ne prêcha point. Dieu voulut enfin que le carrosse passât: le valet de pied y était; point de moines, mais en récompense trois femmes, un marchand qui ne disait mot, et un notaire qui chantait toujours, et qui chantait très mal: il reportait en son pays quatre volumes de chansons. Parmi les trois femmes, il y avait une Poitevine qui se qualifiait comtesse; elle paraissait assez jeune et de taille raisonnable, témoignait avoir de l’esprit, déguisait son nom, et venait de plaider en séparation contre son mari: toutes qualités de bon augure et j'y eusse trouvé matière de cajolerie, si la beauté s'y fût rencontrée; mais sans elle rien ne me touche; c'est à mon avis le principal point: je vous défie de me faire trouver un grain de sel dans une personne a qui elle manque. Telle était donc la compagnie que nous avons eue jusques au Port-de-Pilles. Il fallut à la fin que l'oncle et la tante se séparassent; les derniers adieux furent tendres, et l'eussent été beaucoup davantage si le cocher nous eût donné le loisir de les achever. Comme il voulait regagner le temps qu'il avait perdu, il nous mena d'abord avec diligence. On laisse, en sortant du Bourg-la-Reine, Sceaux à la droite, et à quelques lieues de la Chilly à la gauche, puis Montléry du même côté. Est-ce Montléry qu'il faut dire, ou Montlehéry? C'est Montlehéry quand le vers est trop court, et Montléry quand il est trop long. Montléry donc ou Montlehéry, comme vous voudrez était jadis une forteresse que les Anglais, lorsqu'ils étaient maîtres de la France, avaient fait bâtir sur une colline assez élevée. Au pied de cette colline est un bourg qui en a gardé le nom. Pour la forteresse, elle est démolie, non point par les ans; ce qui en reste, qui est une tour fort haute, ne se dément point, bien qu'on en ait ruiné un côté: il y a encore un escalier qui subsiste, et deux chambres ou l'on voit des peintures anglaises, ce qui fait foi de l’antiquité et de l'origine du lieu. Voilà ce que j'en ai appris de votre oncle, qui dit avoir entré dans les chambres; pour moi, je n'en ai rien vu: le cocher ne voulait arrêter qu'à Châtres, petite ville qui appartient à M. de Condé, l'un de nos grands maîtres. Nous y dînâmes. Après le dîner, nous vîmes encore à droite et à gauche force châteaux, je n’en dirai mot, ce serait une oeuvre infinie. Seulement nous passâmes auprès du Plessis-Pâté, et traversâmes ensuite la vallée de Caucatrix, après avoir monté celle de Tréfou, car, sans avoir étudié en philosophie, vous pouvez imaginer qu'il n'y a point de vallée sans montagne. Je ne songe point à cette vallée de Tréfou que je ne frémisse. C'est un passage dangereux, Un lieu pour les voleurs, d'embûche et de retraite; A gauche un bois, une montagne à droite, Entre les deux Un chemin creux. La montagne est toute pleine De rochers faits comme ceux De notre petit domaine. Tout ce que nous étions d'hommes dans le carrosse nous descendîmes, afin de soulager les chevaux. Tant que le chemin dura, je ne parlai d'autre chose que des commodités de la guerre: en effet, si elle produit des voleurs, elle les occupe; ce qui est un grand bien pour tout le monde, et particulièrement pour moi, qui crains naturellement de les rencontrer. On dit que ce bois que nous côtoyâmes en fourmille: cela n'est pas bien; il mériterait qu'on le brulât. République de loups, asile de brigands, Faut-il que tu sois dans le monde ? Tu favorises les méchants Par ton ombre épaisse et profonde. Ils égorgent celui que Thémis, ou le gain, Ou le désir de voir, fait sortir de sa terre. En combien de façons, hélas ! le genre humain Se fait à soi-même la guerre ! Puisse le. feu du ciel désoler ton enceinte ! Jamais celui d'amour ne s'y fasse sentir, Ni ne s'y laisse amortir ! Qu'au lieu d’Amaryllis, de Diane, et d'Aminte On ne trouve chez toi que vilains bocherons Charbonniers noirs comme démons Qui t'accommodent de manière Que tu sois à tous les larrons Ce qu'on appelle un cimetière ! Notre première traite s'acheva plus tard que les autres; il nous resta toutefois assez de jour pour remarquer, en entrant dans Etampes, quelques monuments de nos guerres. Ce n'est pas les plus riches que j'ai vus; j'y trouvai beaucoup de gothique: aussi est-ce l'ouvrage de Mars, méchant maçon s'il en fut jamais. Il nous laisse ces monuments Pour marque de nos mouvements Quand Turenne assiégea Tavanne Turenne fit ce que la Cour lui dit Tavanne non: car il se défendit Et joua de la sarbacane. Beaucoup de sang français fut alors répandu: On perd des deux côtés dans la guerre civile Notre prince eût toujours perdu, Quand même il eût gagné la ville. Enfin nous regardâmes avec pitié les faubourgs d’Etampes. Imaginez-vous une suite de maisons sans toits, sans fenêtres, percées de tous les côtés : il ;n’y a rien de plus laid et de plus hideux. Cela me remet en mémoire les ruines de Troie la grande. En vérité, la fortune se moque bien du travail des hommes. J'en entretins le soir notre compagnie, et le lendemain nous traversâmes la Be